TEXTE NON RÉVISÉ, NON VALIDÉ ET NON COMMANDÉ PAR L'ÉGLISE COPTE ORTHODOXE. TRADUCTION PRIVÉE PROPOSÉE AU LECTEUR.

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LIVRE SECOND

D’AGATHON À JOSEPH IER

de l’an 661 à l’an 849

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Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, un seul Dieu.

Ici commence la seconde partie tirée des Vies de la sainte Église, comprenant les Vies de quatorze patriarches, successeurs de Benjamin Ier.

VIE XV

AGATHON, TRENTE-NEUVIÈME PATRIARCHE D’ALEXANDRIE
(661-677)

Lorsque le grand combattant et docteur de la foi orthodoxe, le père Benjamin, fut revenu de l’exil et eut repris place sur la chaire évangélique de l’Église de Dieu, il restaura ce que l’empereur Héraclius et le concile impie de Chalcédoine avaient détruit.[1]

Il rebâtit et orna l’Église, avec l’aide du Christ Seigneur, le Bon Pasteur qui a donné sa vie pour ses brebis, selon la parole de son saint Évangile : « Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. » Benjamin marcha ainsi sur les traces de son Maître : il porta sa croix et le suivit, supportant les épreuves, les maux et de grandes persécutions, jusqu’à la mort, pour la foi orthodoxe ; il ne s’écarta pas de son combat et ne se retourna pas en arrière, jusqu’à ce qu’il eût achevé sa course et reçu la grâce, avec les saints qui l’avaient précédé — comme dit le Psalmiste : « Précieuse aux yeux du Seigneur est la mort de ses fidèles. »

À la mort du père Benjamin, le peuple fidèle, dans la crainte du Seigneur, prit le saint prêtre Agathon, l’élu de Dieu, et l’intronisa patriarche le quatorzième jour de Toubah de l’an 387 des Martyrs — soit en l’année 662 de notre ère.[2] Son nom s’accordait à ses œuvres : il était bon, orné de belles actions, rempli des dons de l’Esprit-Saint et de la foi droite. La tradition synaxariale conserve un détail saisissant des années où il avait servi Benjamin pendant les persécutions chalcédoniennes : tandis que son maître devait se cacher, Agathon traversait la ville déguisé en menuisier, portant les outils de son métier ; sous ce vêtement d’emprunt, il prêchait les fidèles, les affermissait dans la foi orthodoxe et célébrait en cachette la liturgie eucharistique dans les maisons des frères — jusqu’à la conquête arabe et au retour de Benjamin sur son siège, qui en fit alors son secrétaire particulier.[3]

Les musulmans combattaient alors les Romains avec acharnement ; ceux-ci avaient pour souverain un empereur nommé Tibère.[4] Cet empereur reprit aux musulmans plusieurs îles de leurs possessions, ainsi que la Sicile ; il s’en empara, les ravagea, et fit amener des captifs en Égypte. Le saint patriarche Agathon en eut le cœur affligé, car il voyait ses propres frères aux mains des nations : beaucoup étaient mis en vente ; il les rachetait, les baptisait, et leur faisait prêter serment de fidélité à la foi.[5]

Le combat contre les sectes dissidentes

Agathon rencontra aussi les partisans de sectes impures, connues sous les noms de Gaïanites — qui ne communiaient pas avec les orthodoxes — et de Barsanuphiens.[6] Il ne négligea pas d’ordonner des évêques en chaque lieu, afin de ramener à l’Église du Christ les brebis que le diable avait égarées. Et à cause de la pureté de son cœur et de l’excellence de ses mœurs, le diable lui suscita de grandes tribulations.

En ces jours-là, un homme nommé Théodose administrait Alexandrie. Il était à la tête d’un parti chalcédonien, et s’opposait aux Théodosiens — c’est-à-dire aux coptes orthodoxes. Il se rendit à Damas, auprès du chef des musulmans, Yazīd ibn Mu’āwiya,[7] et obtint de lui un diplôme scellé qui lui donnait autorité sur le peuple d’Alexandrie, de la Maréotide et de leurs dépendances. Revenu en Égypte, il opprima le père Agathon : il le tourmentait, lui réclamait les sommes imposées, exigeait de lui trente-six dinars de jizya par tête et par an pour ses disciples. Et il ne s’en tint pas là : tout ce qu’Agathon dépensait pour les frères, Théodose cherchait encore à le lui arracher, au point de le réduire à l’extrême dénuement.[8]

Agathon supportait tout, si bien que même les chalcédoniens refusèrent de s’associer à Théodose. Il devait encore verser sept mille dinars, en plus du kharāj annuel.

La haine du persécuteur contre la foi orthodoxe alla jusqu’à faire publier cet ordre : « Quiconque verra sortir, de nuit ou de jour, le pape des Théodosiens, pourra le lapider et le tuer ; j’en répondrai. » Le père Agathon demeura donc caché durant les jours de cet homme impie, priant pour lui selon le commandement de l’Évangile : « Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent. » À cette époque fut bâtie l’église dédiée à saint Macaire ; les frères s’y multiplièrent, construisirent de belles cellules près du marais, et croissaient par la grâce du Christ, soutenus par les fidèles.

Jean de Samannūd guéri en songe par le Christ

En ces jours parut au désert un homme pur de corps et de cœur, versé dans les deux sciences, l’ecclésiastique et la profane : il se nommait Jean, et venait de Samannūd. Tandis qu’il vivait caché au désert, il fut atteint d’une grave maladie, et les anciens ne pensaient pas qu’il survivrait. Une nuit, il vit en songe un homme resplendissant de gloire, assis sur le trône des séraphins, entouré d’une multitude, près de la porte de sa cellule. Il aperçut les saints anciens du désert qui s’avançaient pour recevoir la bénédiction de celui qui siégeait sur le trône. Il se dit en lui-même : « Si quelqu’un pouvait me conduire, j’irais moi aussi vers ce grand Roi céleste ; je recevrais sa bénédiction, et je serais délivré de cette souffrance. »

À cet instant, l’un de ceux qui se tenaient autour du trône s’approcha. Il était revêtu de l’habit des patriarches et des apôtres, et portait sur sa poitrine un livre semblable à l’Évangile. Il lui dit : « Veux-tu que je te présente à mon Maître, afin qu’il te bénisse ? » Jean se prosterna devant lui avec des larmes et répondit : « Aie pitié de moi, mon seigneur, et conduis-moi jusqu’à lui. » Le saint vieillard lui dit : « Jean, puisque tu es prêtre, promets-moi que, si le Seigneur te guérit, tu seras pour moi un fils ; alors je te conduirai à lui. » Jean promit, dans la vision, de demeurer son fils jusqu’au jour de sa mort. L’homme le prit par la main, et le présenta au Sauveur.[9]

Jean tomba aux pieds du Sauveur. Celui-ci lui dit : « Ô Jean, pourquoi aimes-tu la vanité, fils des hommes, et pourquoi rejettes-tu le bien pour chercher le mensonge ? Es-tu venu en ce lieu pour te bâtir une cellule de boue, appelée à disparaître, quand tu dois te préparer un trésor dans le ciel, et te construire une demeure dans la Jérusalem céleste, la ville nouvelle ? Ne sois donc pas attristé pour si peu. » Jean tomba de nouveau à ses pieds et demanda pardon. Le Seigneur le releva et lui dit : « Voici que je t’accorde la guérison de ta maladie, à cause de Marc l’évangéliste. Va, et fais ce que je te commande. » Puis le Seigneur monta, dans la gloire et la majesté. Jean s’éveilla guéri, méditant ce qu’il avait vu ; et dès lors, la consolation descendit sur lui. Il partit au monastère du Fayoum, et y demeura caché avec ses disciples.

Il fut ensuite révélé au père Agathon qu’il devait faire venir Jean : « Envoie chercher Jean, le prêtre de Samannūd ; il t’aidera, et c’est lui qui siégera sur le trône après toi. » Agathon écrivit donc à l’évêque du Fayoum, Ménas, pour lui demander d’envoyer le prêtre Jean. L’évêque aimait Jean et profitait de ses entretiens ; mais il ne pouvait s’opposer à la volonté du patriarche. Il envoya des messagers, qui conduisirent Jean par bateau jusqu’à Alexandrie. Lorsque le patriarche le vit, il se réjouit de sa sagesse, lui confia la direction de son Église, et lui donna autorité sur la cité.

L’épisode de Sakhā et la fin du persécuteur

Le père Agathon, vrai combattant, s’employait en tout temps à organiser les prêtres orthodoxes et à pourvoir aux ordinations. De son temps vivait le bienheureux Grégoire, évêque d’al-Qays, ainsi qu’un Syrien nommé Joseph ; c’est alors aussi que parut l’hérésie dite « du Moine ». Un émir musulman nommé Maslama réunit sept évêques et les envoya à Sakhā, pour examiner l’affaire de personnes accusées d’avoir livré des agents au feu. À Sakhā, ils travaillèrent avec un notable nommé Isaac, et rétablirent l’ordre ; les hommes qui avaient été brûlés furent guéris. Cet Isaac s’accorda ensuite avec le gouverneur de Sakhā pour mettre fin aux méfaits de Théodose, le chalcédonien, qui avait reçu autorité sur toute la région, à cause du mal qu’il faisait au patriarche.

Agathon acheva ses jours dans une belle vieillesse. Après dix-sept ans sur le trône, il s’endormit le seizième jour du mois copte de Bābah ;[10] son corps fut déposé auprès du père Benjamin, comme il est écrit dans l’histoire de saint Macaire. Il mourut en gardant la foi orthodoxe, et reçut la couronne de justice, avec tous les saints, dans la terre des vivants, pour les siècles. Amen.

JEAN III DE SAMANNŪD, QUARANTIÈME PATRIARCHE D’ALEXANDRIE (677-686)

Lorsque le saint père Agathon s’endormit, Théodose, le chalcédonien, mit la main sur tous ses biens — au point qu’on ne trouva même pas de pain le jour de sa mort. Il apposa son sceau sur tout ce qui appartenait au patriarche ; mais Dieu le frappa bientôt d’une terrible maladie du ventre, l’hydropisie : il mangeait chaque jour douze livres de pain, vingt-quatre livres de viande et deux paniers de figues, buvait une outre de vin de la Maréotide, sans jamais apaiser sa faim ni sa soif ; et il mourut ainsi, d’une mort funeste. Son fils lui succéda dans la charge, et se montra comme un fils envers le père Jean, qu’il aimait et en qui il avait confiance.

Au commencement du patriarcat de Jean eut lieu le meurtre de Tibère, empereur de Byzance ; son fils lui succéda, sous le nom d’Auguste. Dès qu’il régna, celui-ci fit la guerre sur les côtes que les musulmans avaient prises, et les recouvra ; il reprit également plusieurs îles, ainsi que la Sicile. À cette époque parut à Constantinople un homme qui n’était pas un vrai moine, nommé Maxime. Il troubla son pays en disant : « Si vous croyez vraiment à la foi de Chalcédoine, confessez deux natures, deux personnes, deux hypostases, deux volontés et deux vouloirs, comme l’a enseigné le concile. » Beaucoup le suivirent, et une grande dispute s’éleva. L’empereur Auguste s’irrita, l’exila, puis partit en Sicile, où il fut tué, comme une victime, par l’un de ses deux serviteurs.[11]

’Abd al-’Azīz, gouverneur d’Égypte

Après lui, son fils Justinien gouverna l’Empire ; c’était un empereur hardi, et la crainte qu’il inspirait tomba sur le cœur des musulmans comme un lion qui surgit au milieu d’une meute de loups. En ces jours, après la mort de Yazīd ibn Mu’āwiya, Marwān se leva parmi les musulmans, tel un lion sortant affamé de sa tanière. Il prit possession de l’Orient et de Fustāt-Égypte, et plaça ses fils à la tête des provinces : l’aîné, ’Abd al-Malik, reçut Damas ; le second, ’Abd al-’Azīz, reçut l’Égypte.[12] Les Égyptiens avaient espéré l’arrivée d’Ibn al-Zubayr ; mais Marwān le vainquit.

’Abd al-’Azīz établit deux scribes, hommes sûrs et orthodoxes, sur l’Égypte, la Maréotide, Marākiya et la Pentapole — c’est-à-dire la Libye. L’un se nommait Athanase ; il avait trois fils, et venait d’Édesse, en Syrie. L’autre se nommait Isaac ; lui et ses deux fils étaient originaires de Shubrā Tanī, d’une bonne famille orthodoxe.[13] Lorsque ’Abd al-’Azīz devint gouverneur de l’Égypte, le père patriarche écrivit d’Alexandrie aux deux scribes qui présidaient son dīwān, pour leur faire connaître l’état du sceau imposé aux lieux d’Église, et les dommages causés par les chalcédoniens incrédules. Les scribes envoyèrent alors à Alexandrie l’ordre de briser les sceaux, de rouvrir les lieux fermés, et de restituer tous les biens de l’Église au père patriarche.

La lumière sur le visage de Jean comme sur celui de Moïse

Ce père était un saint : la grâce de Dieu resplendissait sur son visage comme sur celui de Moïse, le prophète, au point que nul ne pouvait fixer ses traits ni discerner ses yeux, à cause de la grande lumière qui l’enveloppait.[14] Le Seigneur guérissait de nombreux malades par ses prières. Il était vierge d’âme et de corps, et vivait en paix avec tous. Ses œuvres et ses prodiges devinrent si manifestes que l’émir et tout son palais en entendirent parler, et lui envoyèrent des présents.

L’épreuve de la cellule de cuivre

La première année de son gouvernement, ’Abd al-’Azīz se rendit à Alexandrie pour percevoir les revenus de la ville, selon l’usage des gouverneurs. Comme son entrée fut discrète et non publique, le patriarche ne sortit pas à sa rencontre, car il ignorait son arrivée. Des hommes incrédules et hérétiques, menés par Théophane — chef du parti et beau-frère de Théodose, le chalcédonien —, le dénoncèrent alors, prétendant qu’il avait refusé de sortir par orgueil et par richesse. ’Abd al-’Azīz, irrité, fit appeler le bienheureux Jean au palais et le fit comparaître devant lui : « Quelle est la cause de ton orgueil, lui dit-il, et pourquoi as-tu tardé à venir au-devant de moi ? » Le saint répondit : « Dieu sait que je n’ai pas agi par orgueil ; je n’ai appris ton arrivée qu’à l’instant. » Mais on l’emmena pour le tourmenter — c’était le premier vendredi après la Pâque. Deux hommes choisis parmi ses familiers étaient présents ; le chef des gardes, nommé Sa’d, se tenait auprès de lui.

Le patriarche déclara : « Fais de mon corps ce que tu veux : mon âme et mon corps sont entre les mains de mon Seigneur Jésus-Christ. » À ces paroles, l’impie entra dans une grande colère, grinça des dents, et ordonna qu’on l’enfermât dans une cellule de cuivre chauffée au feu, jusqu’à ce qu’il payât la somme exigée.[15] Mais cette nuit-là, Dieu envoya à l’épouse de l’émir ’Abd al-’Azīz un songe terrible, qui la plongea dans l’angoisse. Elle fit appeler son maître et l’avertit ; et l’émir transmit l’avertissement à Sa’d : « Ne le châtie pas, et prends garde de briser son corps, à cause de ce qui nous a été révélé cette nuit à son sujet. Ce que tu peux obtenir de lui par la douceur, prends-le ; sinon, ne lui fais aucun mal, car Dieu m’a montré qu’il est son serviteur. » Sa’d revint donc chez lui. C’était le mardi de la Semaine sainte. Il fit comparaître le patriarche, lui adressa de longs reproches, et le menaça de le revêtir d’habits de juif, de lui couvrir le visage de cendre et de le promener ainsi par toute la ville, s’il n’acceptait pas ce qui lui était imposé. Mais le saint, sans crainte, répondit : « Si le Seigneur Dieu ne me délivre pas de tes mains, fais de moi ce qui t’a été ordonné. »

Sa’d, l’incrédule, lui dit : « Je te remets cinquante mille dinars ; rassemble-les, et je te relâcherai. » Le saint patriarche répondit : « Je ne possède rien, sinon les vêtements qui sont sur mon corps. » Sa’d ne cessa de le menacer, jusqu’à ramener la somme à dix mille dinars. Le patriarche dit encore : « Je ne puis donner ce que je n’ai pas. » Lorsque les scribes d’Alexandrie apprirent que l’affaire s’était arrêtée à dix mille dinars, ils lui envoyèrent dire : « Accepte cette somme ; nous la répartirons entre les évêques, les scribes et les services du dīwān, afin que rien de mauvais n’arrive à l’Église. » Puis ils allèrent demander à ’Abd al-’Azīz de faire venir le patriarche et d’écouter sa parole.

Le Jeudi saint, lorsqu’on amena Jean devant l’émir, celui-ci leva les yeux et le vit comme un ange de Dieu. Aussitôt, il fit apporter un grand coussin et le fit asseoir. Il lui dit : « Sache que nul ne résiste au pouvoir. » Le saint répondit : « On obéit au pouvoir dans ce qu’il commande selon Dieu ; mais on lui résiste lorsqu’il ordonne ce qui irrite Dieu. Notre Seigneur a dit dans l’Évangile : Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et ne peuvent rien sur l’âme ; craignez celui qui peut perdre à la fois l’âme et le corps — c’est-à-dire Dieu seul, le Tout-Puissant. » L’émir reprit : « Le souverain aime la sincérité et la vérité. » Le patriarche répondit : « La vérité ne contient aucun mensonge ; c’est le mensonge qui fausse toute parole. » L’émir lui dit alors : « Tu es véridique devant moi. Ce que les chrétiens t’ont poussé à faire dépendait de leurs propres exigences ; je ne veux de toi rien d’autre. » Les scribes conseillèrent au patriarche d’accepter. L’émir le relâcha donc, avec confiance et joie — à la confusion des chalcédoniens et de tous les ennemis de l’Église.[16]

Le bienheureux patriarche sortit de la maison du gouverneur monté sur un char, le peuple marchant devant lui avec lectures et psaumes. Il entra dans l’église, pria sous la coupole, lava les pieds du peuple, célébra le sacrifice, porta les saints Mystères et communia les fidèles, par la grâce et l’aide de Dieu. Peu après, l’émir fit saisir le scribe ’Alī, qui avait conseillé la persécution ; il l’envoya en prison, et le fit mourir après de grandes tortures.

La construction de l’église de saint Marc

Dieu manifesta alors les merveilles de sa providence : il donna au père patriarche faveur et grâce auprès de l’émir, en sorte que, dans toute la ville, on ne lui parlait qu’avec respect ; nul ne disait du mal de lui, et personne ne s’opposait à ses déplacements. Les scribes et les fidèles l’aidèrent et le secoururent. Il put ainsi entreprendre la construction de l’église du glorieux martyr saint Marc, l’évangéliste, qu’il acheva en trois ans ; il l’orna dignement, et acquit pour elle des biens dans les provinces de la Maréotide et d’Alexandrie. Il bâtit aussi un moulin, un pressoir à huile et de nombreuses maisons, qui appartinrent toutes à l’église de saint Marc. Le Seigneur bénit ses œuvres et ses paroles.[17]

En ses jours, certains chalcédoniens, habitants d’Aghrāwa et de Sajāyit, s’unirent contre lui, car ils demeuraient attachés à Chalcédoine ; mais la grâce du Christ le soutenait. Il demanda au Seigneur de lui révéler celui qui mériterait de s’asseoir après lui sur le trône. Il lui fut alors montré un frère savant et vertueux, solitaire et dévot, moine de saint Macaire au Wādī Habīb, nommé Isaac. Ce frère était le fils spirituel d’un évêque nommé Zacharie ; il était rempli de la grâce de l’Esprit-Saint, remarquable par son aspect, son repos, son humilité et la beauté de ses œuvres. Le saint patriarche Jean le fit venir auprès de lui, et le garda comme la prunelle de son œil. Isaac travaillait avec zèle aux œuvres de Dieu, à la calligraphie et à la copie ; il assista le patriarche pendant son ministère, et partagea avec lui les affaires ecclésiastiques.

La grande famine et la mort de Jean

Aux jours du saint patriarche Jean survint une grande famine. Pendant trois ans, ce père demeura auprès des pauvres de la cité, et Dieu l’aida : deux fois par semaine, il leur distribuait nourriture et dirhams. Le moulin du Kakk ne s’arrêtait ni nuit ni jour : il travaillait pour les distributions. Jean fut généreux dans l’aumône comme la mer, ne négligeant aucune œuvre agréable à Dieu, tel Jean l’évangéliste. Il fut ensuite frappé aux pieds par la goutte, et souffrit beaucoup. Les médecins et ses frères vertueux lui conseillèrent d’aller à Misr ; il partit donc avec ’Abd al-’Azīz, mais le mal s’aggrava. L’émir, attristé, ordonna qu’on lui préparât un bateau pour le ramener à Alexandrie.

Lorsque la nouvelle parvint aux évêques, ils accoururent vers lui : Grégoire de Qīs, Hanna de Niqyūs, Jacques de Wāts, Jean de Sakhā, Théodore de Mlīdas, et de nombreux fidèles. Tous furent saisis d’affliction en le voyant, comme s’ils avaient vu un pasteur descendre du ciel sur la terre. Son corps était épuisé, mais ses œuvres demeuraient. Lorsqu’il parvint à l’église du glorieux évangéliste saint Marc, qu’il avait lui-même bâtie avec sagesse, on l’y porta et on le plaça devant le grand autel. Soutenu par la puissance de l’Esprit, il se tint debout, et rendit grâces au Seigneur, avec gloire et dignité. Il demeura neuf ans sur le trône. Il se reposa le premier jour de Kīhak, et son corps fut déposé dans le lieu qu’il avait préparé avant son repos, dans l’église de saint Marc.[18]

VIE XVI

ISAAC, QUARANTE ET UNIÈME PATRIARCHE D’ALEXANDRIE
(686-689)

Le Synaxaire copte, au neuvième jour de Hatour, conserve plusieurs détails de l’enfance et de la formation monastique d’Isaac que la chronique de Sévère ne rapporte pas explicitement.[19] Le saint était né au village d’el-Boroulos, sur la côte méditerranéenne, de parents riches et pieux. Le jour de son baptême, l’évêque du lieu, qui officiait à la cérémonie, vit une croix lumineuse posée sur la tête de l’enfant, et prophétisa : « L’Église de Dieu lui sera confiée. » Il recommanda à ses parents de l’élever dans la foi. En grandissant, Isaac lut assidûment l’histoire des saints, et fut attiré par la vie monastique. Il se rendit au désert de Saint-Macaire, et se plaça sous la direction d’un ancien nommé Zacharie, un saint homme du Wādī Habīb. Or Zacharie, voyant venir à lui le jeune homme, perçut sur sa tête la même croix lumineuse qu’avait reconnue l’évêque d’el-Boroulos au jour du baptême ; et il le reçut avec joie, comme un don de Dieu. Plus tard, lorsque le patriarche Jean III chercha un moine pour en faire son secrétaire, on lui vanta les qualités d’Isaac ; il le fit venir au patriarcat, et se réjouit de son énergie et de sa science.

Le père Abba Isaac avait été montré au père Jean comme celui qui siégerait après lui, ainsi qu’il a été dit. Car l’Écriture dit : « Le Seigneur visite ses fidèles », et encore : « Nul ne s’attribue cet honneur, s’il ne le reçoit de Dieu » ; et le Psaume dit aussi : « Heureux ceux qui gardent ses témoignages et le cherchent de tout leur cœur. »[20] Lorsque le père Jean fut allé vers le Seigneur, en bonne mémoire, les évêques se rassemblèrent, ayant à leur tête le prêtre Grégoire, Jacques, évêque d’Arwāt, Jean, évêque de Niqyūs, accompagnés de plusieurs autres évêques et du peuple chrétien ; et ils prirent conseil avec les prêtres d’Alexandrie.

Or certains se joignirent au scribe qui administrait les affaires, et s’accordèrent pour présenter le diacre Georges de Sakhā comme patriarche, sans consulter l’émir ’Abd al-’Azīz. Ils dirent entre eux : « Si l’on nous interroge, nous répondrons qu’Abba Jean, le patriarche, nous l’avait confié pour lui succéder après sa mort. » Ils prirent même des engagements et des serments à ce sujet, de sorte qu’il n’était pas facile de s’y opposer. Ils prirent donc Georges, l’ordonnèrent prêtre, et le revêtirent de l’habit monastique. Le lendemain matin, ils annoncèrent dans l’église son établissement comme patriarche — oubliant la parole de l’Écriture : « Le Seigneur renverse les pensées des nations et déjoue les desseins des rois. »

Ils revêtirent Georges de l’habit patriarcal, et s’efforcèrent de le faire reconnaître. Mais un autre diacre de la cité, nommé Marc, homme distingué, déclara que cette œuvre ne pourrait réussir, car le choix devait être celui de Dieu. Le peuple s’assembla et dit : « Que soit fait ce que Dieu choisira et commandera : l’élu est Abba Isaac, le moine de Shubrā. » Au matin, des amis de l’émir arrivèrent et demandèrent : « Où est celui qu’on établit patriarche ? » Ils demandèrent aussi où se trouvaient les évêques et les prêtres qui devaient l’accompagner en Égypte, par bateau, pour la confirmation. L’affaire fut alors dévoilée, et l’on trouva les écrits attestant que le candidat désigné par Jean, de son vivant, n’était pas Georges. L’émir ’Abd al-’Azīz se mit en colère, annula la manœuvre de Georges, et ordonna d’amener Isaac. On lui confia la confirmation des évêques, on l’établit, et il siégea trois ans sur le trône.[21]

La lettre aux rois d’Éthiopie et de Nubie

Le Seigneur l’aida, jusqu’à ce qu’il restaurât la grande église de saint Marc, dont les murs et les baptistères tombaient en ruine ; par ses mains s’accomplirent des consécrations d’églises qu’on n’avait pu faire auparavant. Il bâtit aussi une église à Hilwān, où l’on se rendait auprès de l’émir ’Abd al-’Azīz — celui-ci avait ordonné aux archontes du Sa’īd et des provinces de se construire chacun une demeure à Hilwān.[22]

En ces jours, le patriarche écrivit au roi d’Éthiopie et au roi de Nubie, afin qu’ils se réconciliassent et que cessât la guerre entre eux.[23] Mais l’affaire fut mal interprétée auprès de ’Abd al-’Azīz, qui entra dans une grande colère, et envoya chercher le patriarche pour le mettre à mort. Les scribes préparèrent alors d’autres lettres, et les remirent aux messagers envoyés vers l’Éthiopie, afin d’éviter que cette affaire ne causât dommage à l’Église. Avant que le patriarche n’arrivât auprès de l’émir, on informa celui-ci que les messagers étaient encore là, avec les lettres. Il s’en saisit aussitôt ; et n’y trouvant rien de ce qu’on lui avait rapporté, il s’apaisa, et permit au patriarche de retourner à Alexandrie.[24]

L’ordre de briser les croix

Par la suite, le gouverneur ordonna de briser toutes les croix de la province d’Égypte, jusqu’aux croix d’or et d’argent, ce qui troubla profondément les chrétiens. Il fit aussi écrire plusieurs feuillets, qu’on fixa aux portes des églises d’Égypte et du Delta, où l’on lisait : « Muhammad est le grand Apôtre de Dieu ; Jésus aussi est l’envoyé de Dieu ; Dieu n’engendre pas et n’est pas engendré. »[25]

Puis Isaac s’endormit en paix dans le Seigneur, gardien de la foi orthodoxe, et reçut la couronne de justice avec tous les saints. La tradition copte fixe son intronisation au huitième jour de Toubah de l’an 406 des Martyrs — soit vers le 3 janvier 690 —, et son repos au neuvième jour de Hatour, après trois ans de pontificat.[26] Après son repos, son corps fut déposé dans le lieu qu’il avait lui-même construit, dans l’église de saint Marc.

SIMON IER, QUARANTE-DEUXIÈME PATRIARCHE D’ALEXANDRIE
(689-701)

Il y avait alors, dans le monastère, un homme saint, craignant Dieu, plus savant et plus vertueux que beaucoup d’hommes de sa génération ; il s’appelait Simon, et venait d’Orient. Ses parents l’avaient amené dès l’enfance à Alexandrie, et l’avaient offert à l’église, comme jadis Samuel au Temple : il fut présenté à la basilique où reposait le corps de saint Sévère — sanctuaire que les Syriens d’Égypte fréquentaient de leurs offrandes et de leurs vœux.[27] L’archonte Théodore l’avait pris auprès de lui du temps d’Agathon, puis l’avait mené à Abba Jean, alors diacre, pour qu’il l’instruisît dans l’Écriture, l’ordre des livres et la grâce du Christ Seigneur. Agathon, voyant la beauté de ses œuvres, le fit prêtre auprès du sanctuaire de saint Marc, l’apôtre.

L’élection du Syrien sur le trône d’Alexandrie

Quand le siège fut vacant, l’émir convoqua les évêques. Le père Jean, déjà très âgé, vint accompagné d’un groupe de prêtres d’Alexandrie et de l’archonte Théodore ; avec eux se trouvait Simon. Lorsque l’émir le vit, son cœur se réjouit, car il était beau de visage. Il interrogea les évêques sur son compte ; tous répondirent qu’il était digne. L’émir demanda alors d’où il venait. On lui dit : « Il est syriaque, originaire d’Orient. » L’émir s’étonna : « Ne pouviez-vous trouver l’un des vôtres, originaire de ce pays ? » Les évêques répondirent : « Celui que nous avons choisi pour te le présenter, c’est par ordre de Dieu ; et la grâce est sur lui. »[28]

L’émir se tourna alors vers Simon lui-même, et lui demanda s’il jugeait ce vieillard, le père Jean, digne du patriarcat. Simon répondit : « Il ne se trouve, ni dans la province d’Égypte ni dans l’Orient, personne qui le mérite davantage. C’est un père spirituel et divin pour ses enfants, et sa vie est à la mesure des anges. » À ces paroles, l’émir s’émerveilla. Mais dans la grande assemblée, une voix s’éleva, venant des archontes, des évêques et des scribes : « Ô émir — que Dieu fasse vivre l’émir de longues années ! —, Simon lui-même est celui qui mérite la dignité patriarcale, comme jadis Benjamin. Telle est l’aide que la basilique attend de lui. » L’émir, entendant ces paroles, et reconnaissant l’humilité de cet étranger venu depuis si peu de temps, donna son accord. Les principaux évêques marchèrent à ses côtés, l’entourèrent, et le conduisirent jusqu’au trône apostolique, dans la grande basilique dite des Évangéliques. Selon le Synaxaire copte au vingt-quatre Abīb, Simon fut sacré et intronisé le vingt-troisième jour de Kyahk de l’an 409 des Martyrs — soit vers la fin de l’année 692 de notre ère.[29]

Le peuple copte orthodoxe connut alors une grande joie. La paix et l’unité régnèrent dans l’Église, dont les affaires prospérèrent chaque jour. Simon confia à son père spirituel Jean le soin des affaires courantes ;[30] il ne se sépara de lui en rien jusqu’à sa mort, demeura soumis à Jean comme il l’avait été au monastère, et le seconda fidèlement. Il écrivit une lettre synodale à Julien, patriarche d’Antioche, dans laquelle il s’étonnait qu’il y eût encore des évêques séparés, et insistait sur l’unité de foi et de communion entre les deux sièges d’Alexandrie et d’Antioche. Quand Julien la reçut, il la trouva pleine de la sagesse de Dieu et conforme aux saintes Écritures ; il en eut grande joie, la lut publiquement dans son église, au nom du père Simon, lui répondit, et renvoya ses messagers à Fustāt avec de nombreux présents.

Lorsque s’éteignit en paix, après quelque trente années passées avec lui, ce saint père Jean qui l’avait formé, Simon, le saint patriarche, posa sa main sur les yeux du défunt, reçut sa dernière bénédiction, et l’emmena au monastère pour l’ensevelir. Il y demeura quarante jours, fit bâtir pour son père spirituel un sépulcre où il déposa son corps, et y aménagea de la place pour lui-même, afin d’être enterré auprès de lui à sa propre mort.

Les figues empoisonnées

Mais bientôt descendit sur lui une épreuve de Dieu — qui éprouve par elle ses élus comme on purifie l’argent au creuset, afin que les justes en sortent comme l’or pur. Car le père Simon menait une vie d’une austérité extrême, sans recherche de repos ni de confort, ne prenant pour toute nourriture qu’un peu de pain, d’huile et de sel, dans la mesure où cela affaiblit les désirs du corps et permet de le tenir soumis à toute heure. Il ne paraissait pas dans les festins des évêques et des prêtres, recherchant les retraites et l’assiduité à la prière. Cette rigueur fit naître contre lui le ressentiment des notables d’Alexandrie.

Quelques-uns d’entre eux allèrent trouver des magiciens, et les payèrent. Ceux-ci préparèrent un breuvage ensorcelé et le mêlèrent au vin de la coupe consacrée des saints Mystères, afin que le père Simon le bût au moment de la liturgie. Mais lorsque le patriarche but, le poison n’eut sur lui aucun effet. Les conjurés recommencèrent une seconde fois : pas davantage de résultat.[31] Voyant cela, les magiciens, stupéfaits, eurent recours à une autre ruse : ils choisirent deux belles figues hors saison, y firent infuser leur poison, et conseillèrent aux conjurés : « Donnez-les-lui à manger quand il rompt son jeûne sans communion : ses entrailles se déchireront dès qu’il y aura goûté. » On les lui présenta donc à la fin d’un jeûne, devant tout le peuple ; et il les mangea sans soupçon.

Cette nuit-là, le poison commença à le déchirer dans ses entrailles. Il demeura quarante jours en grande angoisse, jeûnant dans la souffrance, au point de soupirer après la mort. Le Seigneur qui donne la vie le releva pourtant : il lui apparut en songe, et lui dit pourquoi il avait dû endurer ces tribulations. Le saint sortit de la maladie. Lorsque l’émir vint à la cité et le vit, le visage changé par la souffrance, il s’enquit de ce qui était arrivé ; apprenant la vérité, il s’irrita grandement, fit venir les quatre conspirateurs avec leur magicien, et les emmena hors de la cité, dans un lieu appelé al-Fāris, pour les y faire brûler vifs.

Le patriarche supplie pour la vie de ses ennemis

Comprenant qu’on allait les brûler, les magiciens se jetèrent en larmes aux pieds de l’émir. Le saint patriarche intercéda pour eux : « Par amour pour moi, fais-leur grâce. Je leur ai déjà pardonné. Il ne me convient pas, comme patriarche, d’être responsable du sang d’un homme. Que l’on brûle plutôt les instruments de la magie, comme exemple instructif, afin que le peuple en ait crainte. » L’émir s’émerveilla de la beauté de ces paroles, ordonna leur libération, et fit brûler les outils de sorcellerie pour effrayer la population.[32] Puis il confia à Abba Jean, évêque de Niqyūs, la conduite des affaires des couvents, car il était savant en matière de moines et de leurs canons. Désormais les moines vivaient dans leurs cellules sans scandale, et les archontes veillaient à leurs affaires.

Or il se trouva qu’un groupe d’hommes adonnés aux passions mauvaises enlevèrent des vierges de leurs couvents, les emmenèrent jusqu’au Wādī Habīb, et y tombèrent avec elles dans la fornication. Le scandale fut grand — on n’en avait jamais entendu de tel en ce lieu. L’évêque saisit le moine fautif et le frappa si rudement que, dix jours après son châtiment, l’homme mourut. À cette nouvelle, les évêques de la province d’Égypte se réunirent secrètement et interrogèrent leur collègue, qui avoua avoir frappé. Ils l’excommunièrent, pour avoir excédé la juste mesure du châtiment, et fixèrent la durée de l’excommunication. Voyant l’évêque banni de leur communion, certains de ses partisans s’écrièrent : « Et toi, qu’as-tu à répondre des instruments du sanctuaire ? — Que ces vases soient enlevés ! » L’évêque éclata : « Vous m’avez retranché : eh bien, je ferai connaître à votre Dieu, dont vous m’invoquez le nom contre moi, qu’à l’étranger appartient le jour où vous m’aurez jugé. » Ainsi se sépara-t-il de l’Église ; et un autre, nommé Ménas, du monastère de saint Macaire, fut établi à sa place — un homme distingué, ferme en parole, qui aimait les frères.[33]

La consultation devant l’émir : qui choisis-tu pour frère ?

Peu après s’accomplit ce qu’avait dit, sur ses anciens collègues, le saint évêque excommunié : un fléau les frappa. Des laïcs s’unirent aux nations et se débauchèrent avec leurs femmes ; ils prétendaient secrètement à des mariages, multipliaient les passions, se disaient encore chrétiens, et exigeaient le soutien des évêques. Quand ceux-ci les en empêchèrent et les exilèrent, ils protestèrent : « Vous nous empêchez de prendre épouses ; sortez avec nous du jeûne, et nous nous accommoderons. » L’émir s’irrita, et convoqua les évêques à Alexandrie. Soixante-quatre évêques s’assemblèrent, sans savoir pourquoi ils étaient appelés ; on les faisait se rendre chaque vendredi auprès du gouverneur.

Il s’y trouvait aussi des évêques d’autres obédiences : des partisans du concile de Chalcédoine, qu’on appelait théophilites ; des disciples des « Aughātkhī », qui étaient julianistes ; des partisans d’un certain Georges Barsūfa ; et quelques autres réunis avec eux. Un dimanche, on apprit à l’émir que l’armée romaine avait surpris l’empereur Justinien II et l’avait défait, lui substituant Léontios sur le trône.[34] L’émir convoqua les archontes de toute la province, les habitants d’Alexandrie, les évêques et les musulmans, pour leur faire connaître cette défaite des Romains. Tous s’assemblèrent, et l’on dit : « Telle est la coutume des Romains, en tout temps : déposer un roi pour en mettre un autre à sa place. »

L’émir donna alors un autre ordre, qui visait à interdire les sanctifications chrétiennes. Il demandait : « Comment Dieu pourrait-il avoir une épouse et un fils ? », et tenait beaucoup d’autres propos venus de l’image qu’ils se faisaient de la religion ; et la discorde régnait entre eux à propos de leurs paroles. Il se tourna vers Théodore, l’évêque chef des julianistes : « Lequel des autres évêques accepterais-tu en frère ? » Théodore répondit : « Simon. » L’émir interrogea ensuite Théophilus, l’évêque des chalcédoniens : « De qui te sens-tu proche ? Quelle confession te plairait ? » — « La confession d’Abba Simon. » Il se tourna vers Georges Barsūfa : « De qui te sens-tu proche, et quel évêque choisirais-tu pour frère ? » — « Ma religion et la religion d’Abba Simon sont une seule et même chose ; c’est elle qu’aime mon âme. »

L’émir se tourna enfin vers le père Abba Simon et, à voix haute, devant l’assemblée, lui demanda : « Lequel d’entre eux est ton proche, et qui aimes-tu ? » Le saint répondit : « Aucun d’eux n’est mon proche, et aucun d’eux ne m’aime ; moi, je les rejette par le livre et par la parole ; leurs discours impurs me déplaisent ; et quiconque les chérit ou s’en approche, je le rejette pareillement. » Tous s’écrièrent : « Ô Abba Simon, tu confesses la vérité sans détour ni voile ! » Une grande honte tomba sur ceux qui s’étaient présentés contre lui : ils en sortirent disgraciés.[35]

Le prêtre indien et l’évêque mutilé

Après cela, un prêtre venu de l’Inde arriva auprès d’Abba Simon ; il lui demanda d’ordonner pour l’Inde un évêque, parce qu’il n’en restait plus là-bas, et que les chrétiens y vivaient sous l’autorité musulmane.[36] Le patriarche répondit : « Je ne puis ordonner un évêque pour vous sans la permission de l’émir. Monte chez lui, fais-lui connaître ton intention ; et s’il l’ordonne, je m’y conformerai. » L’Indien partit. Mais il rencontra en chemin un groupe de julianistes, qui le conduisirent à leur chef, Théodore le Phantasiaste. Théodore lui dit : « Je suis à ta disposition. » Il prit un homme de la Maréotide, le revêtit secrètement de l’épiscopat, et l’envoya en Inde.

Au bout de vingt jours de voyage, ces gens furent surpris par les patrouilles musulmanes des routes, qui les arrêtèrent et les emmenèrent à Fustāt. Le faux évêque et ses compagnons furent mutilés : on leur coupa les pieds et les mains. On les expédia à ’Abd al-Malik, à qui l’on écrivit, sollicitant ses ordres : « Tu sais ce qui s’est passé. Il y a à Alexandrie un patriarche des chrétiens, qui a expédié ces hommes d’Égypte vers l’Inde ; il faut, à ton arrêt sur ce dossier, le frapper de cinq cents coups et lui prendre cent mille dinars d’amende. Qu’on nous l’amène rapidement, avec les messagers envoyés vers toi, sans aucun retard ! »

Le patriarche Abba Simon se trouvait alors à Hilwān, en compagnie d’un évêque. Les lettres arrivèrent à l’émir à la deuxième heure de la nuit. Il fit aussitôt venir le saint, avec ses deux fils spirituels et son scribe. L’émir lui dit : « Crains Dieu, et garde-toi de laisser sortir de ta bouche le moindre mensonge sur ce que je vais te demander. » Le patriarche répondit : « Mon seigneur, je crains cela, et je m’en garde, pour mon salut, en tout temps. Quant au mensonge, ce n’est pas d’aujourd’hui que je l’ai rejeté : je l’ai rejeté toute ma vie, comme œuvre du démon, ennemi de l’homme. Je suis prêt à la mort comme à la vie. Ce que je vais te dire, je le dis en présence de Dieu et de ton sultan. »

Et il poursuivit : « Un prêtre est venu vers moi depuis l’Inde ; il m’a demandé l’ordination d’un évêque ; je l’ai prévenu : Si tu reviens avec l’ordre de l’émir, alors je le ferai. Puis il a écrit cette lettre que tu as devant les yeux, et il est sorti de chez moi quand j’étais à Alexandrie ; je ne l’ai plus revu depuis. » À ces paroles, le bienheureux craignit pour sa vie : il n’avait pas dévoilé certains détails.[37] L’émir l’apostropha : « Malheur à toi ! Voilà tes propres compagnons, dont les mains et les pieds ont été coupés ; le roi te les expédie. Il a aussi commandé qu’on te prélève cent mille dinars d’amende, après que tu auras été flagellé de cinq cents coups — et toi, tu me caches la vérité ! Voici ce que je vais faire : je vais te perdre, faire tuer les évêques par l’épée, et démolir toutes les églises. »

Le saint répondit sans peur : « Sois sincère avec moi, et je le serai avec toi, sans qu’aucun mal ne m’arrive ; tu sauras ainsi la sincérité. Le roi aime la justice et la sincérité ; on ne saurait paraître devant lui par la fausseté. Ces hommes mutilés des membres — fais-les venir, avec l’écrit qui leur a été remis ; qu’on voie leur apparence ; et tu te trouveras devant un patriarche innocenté. Fais venir ces hommes : tu connaîtras la vérité. » Et il livra à l’émir les écrits sortis de sa chancellerie : « Examine ce qui y paraît ; et si quoi que ce soit s’oppose à ma parole, fais ce que tu voudras. »

L’émir répondit : « Comment se fier à des gens dont les mains et les pieds ont été coupés ? Toi, tu es mon dernier patriarche resté à Alexandrie au milieu de la lutte. » Le saint Simon répondit : « Je suis désolé, en toute manière, de ce qui s’est passé ; mais la vérité, telle que tu me la demandes, te couronnera, et c’est elle que je te dirai. » L’émir reprit : « Tu veux donc fuir, ou bien te faire tuer. Mais ce moine indien, qu’est-il pour toi ? — C’est mon enfant. — Le recevrais-tu de nouveau ? — Oui : son esprit est mon esprit. — Comme mon frère a fait avec ceux qui marchaient sur l’Inde, ainsi je ferai de toi, si tu ne me convaincs pas. — Nous voici entre tes mains : fais comme tu voudras. Ce que j’avais en moi, je te l’ai dit. »

Le prêtre indien retrouvé sur la route de la mer

L’émir réfléchit une heure, puis dit : « Je te laisse trois jours. Va, et vois ce que tu feras. Peut-être me feras-tu connaître la vérité. » Au coucher du soleil du second jour, le fils spirituel du patriarche, le moine, marchait vers la mer. Il reconnut soudain le prêtre indien qui était venu auprès de Simon : l’homme s’avançait à pied, fugitif, sans que personne sût qui il était. Le moine s’élança, le saisit, et l’amena au saint patriarche en disant : « Mon père, Dieu a exaucé votre prière et dissipé nos ténèbres : le prêtre indien est retrouvé. »

Lorsque l’émir l’apprit, il convoqua le patriarche, et demanda comment Théodore, le Gaïanite, avait pu établir un évêque. Le troisième jour au matin, on présenta l’Indien à l’émir. Il fut placé sous garde, tandis que le patriarche cherchait à le délivrer et à le sauver de la mort, sans trahir la justice. Le saint Simon écrivit alors à ’Abd al-Malik, frère de l’émir, et lui expliqua tout : qu’il était patriarche des chrétiens dans la cité d’Alexandrie, et qu’en cette affaire il était innocent ; il s’engagea à ce que rien de mal ne vînt du prêtre indien, sous condition que celui-ci prêtât serment de fidélité. Au bout de trois ans, on libéra aussi les évêques détenus, qui avaient été contraints de bâtir à Hilwān avec l’émir — lequel aimait y construire palais et bains.[38]

La vision des patriarches et le miracle de Ménas

Le saint Simon mena toute sa vie son combat spirituel sans provoquer d’hostilité entre chrétiens et musulmans ; nul ne lui faisait de mal, car le Maître manifestait ses miracles par lui. Il avait un disciple, le prêtre Ménas, chargé des biens de la basilique. Il l’avertissait sans cesse : « Père Ménas, veille sur la basilique ; ne t’oppose à rien de ce qui la concerne, ni par écrit ni par acte, et ne te lasse d’aucune tâche. » Or descendit sur Ménas une épreuve : il s’était laissé surprendre par une vente trompeuse, conclue dans la précipitation d’une décision intéressée, sans repentir. Dieu fit aussitôt descendre sur lui une douleur aiguë, qui paralysa sa langue et lui ôta la conscience ; les yeux fermés, il sombra sur son lit. Et le père Simon, lui aussi alors malade — car il fut empoisonné une seconde fois, à cause des biens de l’Église —, invoqua le Seigneur Jésus-Christ de lever cette affliction, au profit de la basilique. À minuit, on l’informa que le prêtre Ménas était mort de sa maladie.

Le saint se leva, bien que tout proche lui-même de la mort, et monta auprès du défunt, autour duquel la famille et l’entourage s’étaient assemblés en grand nombre. Avec lui monta Abba Tamāmān, le frère ; celui-ci s’élança, saisit le défunt, posa ses deux mains sur son cou et s’écria : « Ô Dieu tout-puissant — ô saint, ô bienheureux père Simon —, sois miséricordieux ! Dieu, donne-lui la vie ! » Et Ménas se redressa.[39] Il dit à haute voix, devant tous : « Mon seigneur, bienheureux père Simon, Dieu m’a rendu la vie par toi. » Et il leur expliqua : « Lorsque je mourus, comme meurent tous les hommes, deux hommes lumineux vinrent à moi, et me firent comparaître devant le Christ Seigneur, le grand Roi. »

Ménas poursuivit : « Je vis alors les pères patriarches — depuis le père Isaac, le plus proche, jusqu’à saint Marc, l’évangéliste, dans leur ordre. Ils intercédaient pour moi et disaient : Pourquoi as-tu enlevé à la basilique son bien, et tout ce qui allait avec, pour le donner à un autre ? Et ils disaient d’une voix puissante : Nous lutterons pour ton fils ; que ce serviteur soit délivré, à cause des biens de la basilique. C’est Simon, notre frère, qui est intervenu pour moi ; et il me fut dit : Réveille-toi — Dieu te donne l’occasion de te racheter par la pénitence. Si tu ne te repens pas, tu ne reviendras plus, et nous ne répondrons plus de toi. »[40]

Ménas se leva, examina son état : il était guéri. Il fit alors reparaître tous les biens de la basilique qu’il avait soustraits, et les rapporta au père Abba Simon. La joie régna jusqu’à son repos, et le peuple glorifia Dieu, qui montre ses merveilles dans ses saints, pour ce grand miracle. Puis le père Simon forma spirituellement un peuple à sa ressemblance ; il en choisit comme évêques ses principaux fils : d’abord Abba Zacharie, évêque de la cité de Sakhā ; ensuite Abba Tulmus, son frère spirituel et compagnon de monachisme, du nom de Sakanūf, évêque sur Kūs ; et Sahkno, évêque sur Manūf-la-Haute. Il les répartit sur les sièges, et ils paissaient les brebis douées de parole.[41]

La mort de Simon Ier au monastère du Verre

Simon dura sept ans et demi comme patriarche. Puis il tomba malade, le cinquantième jour ; il sut qu’il s’agissait d’une douleur de goutte. Il dit à son fils : « Je vais au saint Wādī Habīb, prendre la bénédiction des saints pères et des moines ; je veux les voir encore une fois. Nous redescendrons ensuite de Hilwān — car c’est là que je m’étais dirigé, à cause des habitants d’Alexandrie, pour rassembler les évêques sur leurs sièges — et nous descendrons au Wādī Habīb. » Il prit la bénédiction des saints pères et des anciens, et revint, pour les avoir contemplés une dernière fois. Il fut rappelé dans la terre des vivants le vingt-quatrième jour d’Abīb, l’an 416 des Martyrs.[42] Théodore s’avança pour le déposer au monastère du Verre, à l’endroit où reposait déjà le corps de son père, le saint Sévère.[43]

Les moines des couvents accoururent à Bāhātūn pour s’attacher à lui par les prières, la louange et la glorification de notre Christ Seigneur. Ainsi s’achève la seizième Vie. Les Vies des pères, depuis Khazā’il le dernier jusqu’à Shenoute le Premier, comptent seize patriarches ; et celles que nous avons relevées ici, neuf Vies de patriarches, en l’an 416 des Martyrs.[44] Le scribe a achevé sa copie en compagnie du frère scribe Théodore, fils de Paul, au sixième jour du mois d’Abīb, l’an 497 des justes Martyrs.[45] Le frère a comparé le manuscrit avec celui que nous avions, et l’a trouvé conforme à notre collation : nous sommes assurés de l’exactitude.

VIE XVII

ALEXANDRE II, QUARANTE-TROISIÈME PATRIARCHE D’ALEXANDRIE (705-730)

Il convient de rappeler ce qui fut rapporté après le repos du glorieux père, le grand combattant et pasteur droit, Abba Simon, qui entendit du Seigneur Jésus-Christ la parole : « Bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup ; entre dans la joie de ton Maître. »[46] On fit connaître son repos à l’émir ’Abd al-’Azīz et aux scribes d’Égypte, et tous en furent profondément attristés. Les chrétiens pleuraient la perte de leur pasteur, en un temps difficile, au milieu des tribulations suscitées par les gouverneurs. Pourtant le Seigneur Jésus-Christ ne cessa de conduire son Église. Athanase le Croyant, surintendant du dīwān et protecteur de l’Église, se présenta avec les scribes devant l’émir, pour examiner la succession.

Ils dirent : « Sache, ô émir, qu’un grand kharāj est imposé à la basilique d’Alexandrie. Nous te demandons d’envoyer le prêtre Grégoire à Alexandrie, afin qu’il prenne en charge les biens de l’Église et qu’il les recense ; tu connaîtras ainsi, par ton représentant, ce qu’il en est, ô émir. » ’Abd al-’Azīz consentit. Il envoya Grégoire ; on lui confia les biens de la basilique et le soin de l’épiscopat, avec mission d’en surveiller la conduite ; et l’émir lui remit à ce sujet un sceau officiel. Grégoire emporta le sceau, et se mit en route. L’Église demeurait orpheline.

L’élection d’Alexandre, moine du monastère du Verre

Le siège demeura vacant trois années. Après bien des supplications et bien des prières adressées au Christ Seigneur, pour qu’il manifestât celui qu’il choisissait parmi les pères purs, on présenta le prêtre Alexandre, du monastère du Verre. La tradition synaxariale précise que ce moine était originaire de la ville de Banā, près de Mahalla-l-Kubrā, dans le Delta, et qu’il s’était retiré au monastère Patirôn — c’est-à-dire le monastère des Pères, plus connu sous le nom de Dayr al-Zujāj — pour y pratiquer l’ascèse, le jeûne et la prière.[47] C’était un moine paisible et doux, sans défaut, savant dans les Écritures dès son enfance. On le présenta à l’émir : la grâce parut sur son visage. L’émir, selon le dessein de Dieu, autorisa son intronisation ; et Alexandre devint ainsi le quarante-troisième patriarche d’Alexandrie.[48]

Le peuple orthodoxe approuva, en présence de l’assemblée des évêques, des prêtres, du peuple et des scribes du dīwān. On intronisa le père Alexandre comme patriarche le jour de la fête de saint Marc, c’est-à-dire le vingt-quatrième jour de Bawūnah. Il y eut dans la province d’Égypte une grande joie, surtout chez les orthodoxes, car la basilique avait été divisée trois années, et le peuple s’y était senti orphelin. Le Maître était avec le père Alexandre, et l’aidait en toutes ses affaires ; il modéra sa première ferveur, et lui apprit à s’appuyer sur le Maître seul, devenu son guide unique. Quelques jours s’écoulèrent dans la tranquillité. Puis le diable se manifesta, par les épreuves que nous allons rappeler.

Benjamin le diacre apostat sous al-Asbagh

’Abd al-’Azīz, gouverneur d’Égypte, avait un fils aîné nommé al-Asbagh, qui se croyait destiné à succéder à son père, et qui s’était attribué l’autorité sur toute la province. Pour cela, il révoquait les fonctionnaires soumis, et craignait pour son pouvoir de fils d’émir avant même d’être confirmé par le calife. Hostile aux chrétiens, assoiffé de leur sang, méchant comme une bête sauvage rugissante, il s’attacha un homme de la communauté copte, du nom de Benjamin, le diacre. Ce Benjamin lui fut plus cher que tous ses autres compagnons. Il lui livrait les secrets des chrétiens ; il alla jusqu’à lui traduire l’Évangile en arabe, et à lui transcrire les livres de la Résurrection — fait sans précédent dans la communauté copte de cette époque, qui gardait jalousement son patrimoine en copte et en grec.[49]

Benjamin examinait les écrits, les lisait à al-Asbagh et les vérifiait ; il étudiait jusqu’aux actes notariés, pour y dénoncer toute parole offensante envers les musulmans — et pourtant il ne dénonçait rien des méfaits commis contre les chrétiens. Des hommes hostiles à l’Église, attisant le feu de la persécution, accouraient sans cesse auprès de lui pour calomnier les moines et les fidèles : ils prétendaient qu’on menait au monastère une vie de débauche, et que personne n’y respectait la règle. Benjamin envoya alors des agents, qui rassemblèrent les moines dans chaque village — au Wādī Habīb, au mont Hawād et en tous les autres lieux — ; il leur imposa, par tête, une jizya d’un dinar, et leur défendit de s’enfuir après le recensement. Ce fut là la première jizya imposée aux moines, dont le poids fut alourdi sous le mécréant al-Asbagh.[50] Il imposa aussi à chaque évêque des grands districts un kharāj annuel de deux mille dinars d’or, sans compter le tribut habituel.

Le diable suggérait chaque jour à al-Asbagh quelque vexation nouvelle. Il contraignait les gens à prier pour lui ; il prenait pour conseiller un certain Yūnus ibn Damīrah, rejeton d’apostasie, de la confession méprisée, qui infligeait des épreuves à l’Église et aux moines.

Sous Walīd et le gouverneur Qurra

Or, en ce temps, le règne des Romains ressemblait à un jeu d’enfants. Après qu’on eut chassé Justinien II, Léontios régna à sa place ; il fut tué avant trois ans de règne. Lui succéda Apsimaros — Tibère III —, au temps duquel le patriarche de Constantinople fut tué ; après lui régnèrent Philippe Bardanès, puis Anastase.[51] À cette époque, le surintendant du dīwān d’Alexandrie était un certain Théodore, et entre lui et le père patriarche Alexandre régnait une grande hostilité.

Quand le gouverneur Qurra ibn Sharīk arriva en Égypte,[52] le père patriarche s’avança, comme à l’accoutumée, pour être confirmé par l’autorité du sultan ; et Théodore se mit à l’insulter. Dès l’arrivée d’Alexandre auprès du gouverneur, on le saisit.

Qurra lui dit : « Ce qui était à toi sous la main de ’Abd Allāh ibn ’Abd al-Malik, on te le réclamera de nouveau. » Le patriarche répondit : « Notre Maître a établi que nous ne disposions ni d’argent comptant ni de réserves d’or ou d’argent ; on prend chaque jour ce dont on a besoin pour la journée, et l’on remet le reste au gouverneur. Quant à moi, j’ai fait avec ’Abd Allāh ce qu’il convenait de faire. Mes proches m’ont opprimé et insulté, au point que j’ai dû vendre pour trois mille dinars de mes biens, sans que personne nous vînt en aide ; je suis sorti de chez eux en mendiant. Je ne consentirai jamais à ce que tu m’imposes ; au plus, je puis verser cinq cents dinars pour toutes les terres qui m’appartenaient — et c’est à toi d’envoyer les percevoir. »

Qurra dit : « Ces paroles ne te serviront de rien. Paie ! Lorsque tu auras vendu pour trois mille dinars d’or, et que tu auras enduré le supplice sur ton corps, alors tu trouveras à te libérer d’entre mes mains. » Voyant qu’il ne s’en sortirait pas, le patriarche demanda à être envoyé en Haute-Égypte, pour y collecter l’argent exigé.

La quête du patriarche en Haute-Égypte

Dieu était avec lui, par les aumônes. On lui présentait les fidèles, qui faisaient leurs offrandes. Il parcourut villes et villages, faisant la quête, et le Seigneur Christ guérissait beaucoup de malades par ses prières. Tous ceux qui voyageaient avec lui disaient : « Depuis le temps du père Benjamin, nous n’avions pas vu un patriarche aller ainsi en Haute-Égypte ; ce père a supporté fatigue, angoisse et famine au-delà de toute mesure. » Une grande crainte s’abattit sur les évêques et les moines, à la pensée de ce qu’on faisait au patriarche pour son argent.[53]

Le sayyāh Philastrius et les cinq jarres de cuivre

Le saint père connut alors deux années de plaies douloureuses, qu’il supporta avec courage, jusqu’à ce que la collecte progressât. Mais le total demeurait insuffisant. C’est alors qu’intervint un sayyāh — un pèlerin errant — nommé Philastrius. Il habitait sur un rocher, en compagnie de deux moines qui étaient ses fils spirituels. Ce vieillard, par inspiration divine, ordonna à ses deux disciples de creuser un emplacement propre, hors de leur rocher. Ils y trouvèrent cinq jarres de cuivre pleines de biens.[54] Ils en prirent une, qu’ils cachèrent, et déclarèrent au sayyāh les quatre autres. Celui-ci, dans sa simplicité, leur demanda : « N’avez-vous vraiment rien trouvé d’autre ? »

Ils répondirent : « Non. » Il s’en réjouit, et leur dit : « Le Seigneur a écouté notre prière, et pourvu pour ce père patriarche, qui n’a rien. » Il envoya alors chercher l’intendant du patriarche, le moine Georges, son scribe, et lui remit les quatre jarres en disant : « Prenez-les, et portez-les au patriarche Alexandre. »

Mais l’affaire tourna mal. Le patriarche était alors absent, occupé à sa quête en Haute-Égypte. Les deux moines, fils du sayyāh, puisèrent dans la jarre qu’ils avaient cachée, et se mirent à vivre dans l’ostentation : ils délaissèrent la vie monastique, achetèrent des habits voyants, prirent des esclaves pour serviteurs. Le gouverneur en eut vent par son scribe, et fit arrêter l’un d’eux : « D’où viennent ces biens ? » Sous la torture, l’homme avoua : il y avait eu cinq jarres ; ils en avaient pris une, et remis les quatre autres au patriarche et à son scribe. Quand cela parvint à Qurra, il y vit un prétexte. Il fit confisquer tous les biens de la basilique — les vases, l’or, l’argent, les livres et les bêtes. De grandes angoisses descendirent sur l’Église ; et le gouverneur prit les quatre jarres.

Il vint ensuite en Haute-Égypte, fit comparaître le patriarche, et l’accusa au sujet de la cinquième jarre — dont les compagnons d’Alexandre ne savaient rien : aucun des quatre n’avait rien pris de l’or pour lui-même ; ils étaient, en ce temps, comme les apôtres. Le saint patriarche fut frappé aux dents — le Seigneur voulut préserver son corps — ; on l’enchaîna, et on le jeta en prison, où il demeura sept jours. On lui imposa de trouver trois mille dinars ; et après deux années de tourments, il parvint à les réunir, par tranches de mille dinars d’amendes successives. Comme cela ne suffisait toujours pas, on rassembla tout son district, depuis les enfants d’un an jusqu’aux adultes.

On les fit marcher sous la conduite des officiers ’Āsim et Yazīd, avec un groupe de leurs serviteurs. De grandes épreuves descendirent sur les gens, et beaucoup furent tués à cause de cela. On marqua au fer rouge les étrangers, on grava un signe sur leurs mains, on les emmena dans des lieux qu’ils ne connaissaient pas. Un grand bouleversement frappa le pays. L’émir ordonna que nul ne fût enterré, ni tué, sans en référer à l’autorité, à cause de la jizya ; il confia cette tâche à un homme nommé Muhammad — ce fut le maître des morts. Lorsque les hommes cachés, devenus incapables de se nourrir, mouraient, on ne les enterrait pas avant d’avoir enregistré leur nom. Telles furent les plus grandes angoisses qui s’abattirent sur l’Égypte, à cause des œuvres de Qurra.[55]

Mort de Qurra et arrivée d’al-Walīd

Lorsque Dieu s’irrita contre lui en toute manière, il fit promptement mourir ’Abd al-Malik, le roi.[56] Son fils aîné, Walīd, monta sur le trône. Dès son intronisation, il commença à déplacer les gouverneurs ; il nomma Qurra à la tête de l’Égypte. Mais Qurra mourut bientôt, frappé par la peste qui ravageait l’Égypte. À l’arrivée du nouveau gouverneur, on frappa ’Abd Allāh, on inspecta son palais, et on le frappa de nouveau ; une grande honte tomba sur les partisans de ’Abd Allāh, et chrétiens et musulmans furent jetés en prison.

Le triomphe doctrinal d’Alexandre : le retour des Gaïanites

Mais le Seigneur Jésus-Christ fit aussi, en ces jours, des choses importantes pour le salut de tous les hommes. Il y avait un homme nommé Yūnus, archonte, à qui Dieu donna faveur auprès des gouverneurs. Il alla trouver Qurra et lui dit : « Tu sais que les moines et les évêques, en tous lieux, sont écrasés sous le kharāj. Parmi eux, certains sont riches, d’autres ne trouvent pas même de quoi se nourrir ; je connais la condition de ces chrétiens. Permets-moi de m’employer à faire rentrer ces redevances ; qu’on l’ordonne aux évêques et aux moines. » Qurra, sachant que cet homme n’appartenait pas à la communauté copte et ne priait pas non plus avec les musulmans, demanda à son entourage : « Comment compte-t-il s’y prendre ? » Yūnus répondit : « Fais comme à l’accoutumée avec les chrétiens, et exempte-les en partie du tribut. » Et l’opération s’accomplit, sous la direction de Dieu.

Le patriarche se rendit d’abord à Sakhā.[57] Il y trouva un peuple d’opposants — Ghānātā et Samatālīs — qui n’avaient pas reçu sa bénédiction. Il ne se contenta pas de réfuter leurs paroles impures : il les baptisa, du baptême au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ; la lumière du baptême tomba sur eux, et leur âme se réjouit. Puis il se rendit à al-Munā, où l’évêque était Abū Hawnūr ; il y baptisa les moines, parmi lesquels régnait la division. De même les Ghādhanyīn et les Bursūfites, qui avaient adoré avec les chalcédoniens : il les rallia. Il sortit ensuite, et alla au Wādī Habīb, où subsistait, depuis cent soixante-dix ans, le concile des Gaïanites, hérité de la division remontant au temps de Théodose Ier ; et par les mains du repentant Julien, il les ramena à la foi orthodoxe.[58] Il rassembla toutes les basiliques dans l’unité, par la grâce du Christ Seigneur.

Et ce ne fut pas seulement en ces lieux : en toutes les contrées, on trouvait des sources d’erreur, parmi les moines comme parmi d’autres — à Banā, à Abū Sīr, à Samannūd, à Rosette et à Damiette. Il pulvérisa leurs doctrines depuis la racine : le Maître les effondra. Toute la province d’Égypte, il l’unit dans la foi unique, par la concorde de la parole des Théodosiens.

L’émir Qurra et la cupidité du fisc

L’émir Qurra aimait l’argent : chaque évêque qui mourait, il prenait tous ses biens. Le surintendant du dīwān d’Alexandrie fut enterré à Tinnīs ; on ne pouvait estimer ses biens. Qurra prit aussi l’héritage de tous, imposa de nouvelles taxes sur les biens et sur le pays jusqu’à concurrence de cent mille dinars, sans compter le kharāj ordinaire. Les gens fuyaient, se déplaçaient avec leurs femmes et leurs enfants d’un endroit à l’autre, sans pouvoir s’établir, à cause des épreuves et des perceptions ; ce fut une injustice honteuse, sans précédent. Qurra établit alors un homme nommé ’Ubayd al-’Azīz, de la cité de Sakhā, pour rassembler les fugitifs en chaque endroit, les ramener, les enchaîner, les châtier et les frapper : il pesa sur les gens d’une dureté inouïe.

Puis Dieu fit descendre sur l’Égypte des fléaux : chaque jour mouraient tant de gens qu’on n’en savait plus le nombre — beaucoup mouraient même parmi les musulmans. Quand la peste entra dans le palais de Qurra, ses femmes et ses esclaves moururent ; il s’enfuit d’un endroit à l’autre, par crainte de la mort, jusqu’à ce que sa fin fût accomplie ; et il mourut soudainement, d’une mort funeste.[59]

L’union avec Antioche et le patriarche Élie

Julien, patriarche d’Antioche, qui avait pris le siège du vivant d’Abba Jean d’Alexandrie, mourut sous le pontificat d’Alexandre, et alla à la félicité éternelle. Les évêques d’Orient se rassemblèrent, et intronisèrent à sa place le saint évêque Élie, craignant Dieu, plein de la grâce du Saint-Esprit.[60] Mais le gouverneur du calife al-Walīd ne permit pas l’intronisation publique d’un nouveau patriarche en ces jours, et les fidèles en furent affligés. Élie écrivit la lettre synodale au siège antique, et l’envoya, avec l’évêque Étienne, au père patriarche Alexandre, en vertu de l’accord conclu jadis, au Wādī Habīb, entre les deux sièges. Alexandre la trouva conforme à la foi droite, l’accueillit avec grande joie, en compagnie d’un évêque distingué, et convoqua les chefs des sièges pour leur faire connaître ce qui s’était passé en Orient — l’empêchement fait aux fidèles et à leur patriarche. Il leur confia la réponse, et les évêques d’Égypte assurèrent cet envoi, en retour de la synodique ; leurs disciples revinrent en paix dans leur pays, et le patriarche put leur confier le ministère renouvelé.

Anastase, l’usurpateur chalcédonien

Lorsque Théodore reprit les affaires d’Alexandrie, au temps du père Alexandre, il s’y trouvait un médecin nommé Anosius, habitant d’Alexandrie aux jours d’al-Walīd, d’apparence hideuse. Trouvant l’occasion favorable, il demanda au sultan d’imposer à Alexandrie un patriarche qui fût Romain chalcédonien — un homme médisant et moqueur. Le sultan accepta ; on écrivit à un certain Anastase, d’Alexandrie. Le scribe versa mille dinars, et fit pression sur l’émir pour qu’il fît du chalcédonien le rival du saint patriarche dans la cité. Anastase s’opposa donc à Alexandre et à la foi droite. Mais peu après, le peuple voulut chasser le chalcédonien ; on s’éleva contre lui, il fut défait, s’enfuit — et alla trouver le père Alexandre. Il lui demanda avec humilité une réconciliation, le suppliant de l’accueillir dans la foi orthodoxe. Le patriarche l’accueillit avec joie, selon la charité chrétienne, revenant au commandement de Dieu, qui dit : « Lorsque tu vois ton ennemi tombé, ne lui refuse pas le pardon. » Et Anastase ne cessa plus de s’affermir dans l’orthodoxie copte.[61]

La basilique du Sauveur saccagée

Puis descendirent sur la basilique de nouvelles épreuves, et il en sortit du mal : on emporta les bois et les marbres qui ornaient la basilique du Sauveur. Le père patriarche en fut attristé, car sa basilique en demeura dévastée ; mais avec cela, il rendait grâces à Dieu, et se consolait dans le courage. L’émir Yazīd se montra particulièrement dur ;[62] ces choses survinrent à cause des fautes des hommes et de l’ampleur de leurs actes. Après la mort de Qurra, son successeur envoya en Égypte, comme gouverneur, un homme nommé Usāma. Lorsqu’il atteignit al-Fustāt, il rassembla les registres de tous les districts et les fit transcrire en arabe ; il était plein de l’intelligence de l’administration.[63]

Le sceau du lion et la marque au fer rouge

Lorsque cela parut, survint une grande disette, dont on n’avait jamais entendu la pareille : la mort due à cette disette fut plus terrible que celle due à la peste. Le sultan pesait sur tous, riches et pauvres, jusqu’à la mort. Puis vint un grand répit, qui dura jusqu’à ce que le froment redescendît à vingt-cinq ardabs pour un dinar. Mais après cela survint une peste telle que le Seigneur n’en rétablit plus l’équilibre dans l’univers : ce qui restait sur la terre mourut ; il ne restait personne. Le gouverneur, méchant et hardi dans ses actes, se faisait craindre de tous, musulmans et chrétiens. Il commanda qu’on n’accueillît plus aucun étranger dans la basilique, ni dans les hôtelleries, ni sur les côtes ; on le craignait, on chassait les étrangers qu’on hébergeait ; et il ordonna aux moines de ne plus laisser entrer aucun visiteur.

Puis il rassembla les moines et les marqua au fer rouge — il fit faire à chacun d’eux une bague de fer pour la main gauche, où étaient inscrits son nom, le nom de son monastère et un sceau, sans gravure indiquant la suzeraineté de l’islam. C’était en l’an 96 de l’Hégire.[64] Lorsqu’on rencontrait un moine fugitif ou non marqué, on le présentait à l’émir : on le frappait gravement, on lui coupait la main, il restait estropié — ou on le tuait. On ne put compter le nombre de ceux qui moururent par cette mesure. La peur fut grande ; on en crucifia plusieurs, on arracha les yeux à d’autres, beaucoup périrent sous les fouets. Le contrôle des amendes était devenu impitoyable.

Les édits étaient féroces : on exigeait des gens, par tête, un dinar ; on les amenait, on prenait leurs biens, on les inscrivait, on les recopiait. « Livrez ce que vous trouverez sur lui — évêques ou moines —, ce qui appartient aux gens, les animaux ou les biens : tout ce qui se trouvera. Et s’ils n’ont rien : pillez-les et tuez-les. » On tremblait ; on coupait les colonnes et les bois ; on vendait ce qui valait dix dinars pour un dinar, jusqu’à ce que l’argent tombât à trente-cinq dirhams pour un dinar. Le froment se vendit quatre ardabs pour un dinar, le vin quarante mesures pour un dinar, l’huile cent qist pour un dinar. Quiconque possédait quelque chose le cachait, pour qu’on ne trouvât rien chez lui qu’on pût lui prendre. Et sous l’angoisse et l’indigence, les gens se mirent à vendre leurs enfants.

L’enfant noyé, le crocodile et le sceau perdu

Lorsque l’émir l’apprit, il ne s’en contenta pas — bien au contraire : il aggrava la situation. Il écrivit en tout lieu : si l’on trouvait un homme — voyageur ou marcheur, descendant ou montant d’une localité ou d’un bateau —, il fallait le saisir ; qui ne portait pas son sceau ne pouvait voyager ; on le ramenait, on lui prenait ses marchandises, et lui-même ne pouvait se racheter. On les frappait au fer brûlant ; quand on rencontrait des Romains sur la mer, on les amenait à lui ; on en crucifia certains, à d’autres on coupa pieds et mains, jusqu’à ce que la route fût coupée : plus personne n’achetait ni ne vendait, et les revenus des vignobles s’éteignirent.

Les gens durent porter ces sceaux deux mois. Quand le sceau s’effaçait, on le brûlait à nouveau sur la peau de l’homme, ou bien on lui infligeait quelque autre supplice ; si le sceau n’était pas renouvelé, on percevait cinq dinars d’amende ; au-delà, on en exigeait davantage, et l’on changeait le sceau.

Une veuve, qui n’avait pris qu’un seul sceau pour ses enfants, vivant du seul travail de ses mains, perdit ce sceau : son enfant, parti chercher de l’eau, alla boire au fleuve et s’y noya ; un crocodile l’emporta — et avec lui le sceau, attaché à son corps. La mère pleurait son enfant ; mais il lui fallut revenir à Alexandrie. L’émir cruel ne se laissa pas fléchir : sourd à ses cris, il lui réclama dix dinars d’amende, pour être entrée sans sceau dans la cité. Elle vendit ses vêtements et tout ce qui lui restait pour acquitter cette somme, et dut mendier l’aumône pour rester en vie.[65] Et le diable, son associé, suggérait au gouverneur, chaque jour, quelque mal nouveau.

L’inspection des couvents et le siège de la basilique

Le gouverneur ordonna ensuite d’inspecter les couvents. On y trouva des moines qui n’avaient pas le sceau en main ; il en fit décapiter certains, d’autres moururent sous les fouets. Puis il fit briser la porte de la basilique avec des outils de fer, et en exigea l’argent ; il rassembla les chefs des moines et les fit torturer ; il leur réclama mille dinars, et fit mettre à mort ceux qui s’en approchaient. Il leur fit river des anneaux de fer aux mains, et les contraignit à sortir de la basilique pour aller travailler aux bateaux de la flotte et au creusement des canaux.

Les chefs des moines tombèrent dans la défaillance ; ils ne savaient plus que faire. Ils n’avaient d’autre refuge que la basilique, les prières et les supplications adressées au Christ Seigneur, le priant de leur pardonner leurs fautes ; ils gémissaient et pleuraient, jusqu’à ce que Dieu Très-Haut, le Miséricordieux, écoutât leurs invocations et les délivrât en hâte, sous le règne d’un autre prince — comme jadis sous Salomon, dont on disait qu’il avait apporté la paix.

L’avènement bienveillant d’’Umar II

C’est alors que monta sur le trône le grand roi ’Umar ibn ’Abd al-’Azīz.[66] Il était bon envers les chrétiens, et faisait justice de ce qu’on leur avait infligé. Il ordonna, à cette époque, par la bonté de Dieu, qu’on permît au saint patriarche, qui avait été persécuté, de sortir librement d’Alexandrie. L’oppresseur précédent fut, quant à lui, mis à mort d’une mort honteuse, dans la disgrâce : on l’éloigna, on le livra à la prison, où il demeura jusqu’à ce qu’il fût remis à un geôlier malfaisant, qui le fit passer sous le fouet à grandes plaies, pour le percer et le faire périr d’une mauvaise mort.

’Umar ibn ’Abd al-’Azīz multiplia les bonnes œuvres envers le peuple : il restaura les mariages qu’on avait empêchés entre les baptisés et les chrétiennes, et ordonna qu’on ne levât plus aucun kharāj indu sur les chrétiens ni sur les évêques. Il commença par exempter la basilique de tout tribut, ainsi que les évêques ; il annula les redevances additionnelles, et fit restaurer les villes en ruine. Les chrétiens vécurent dans la sécurité et la quiétude, achetant et vendant librement.

Mais bientôt il se mit à faire le mal : il écrivit à l’Égypte un édit selon lequel quiconque, parmi ses sujets, voulait demeurer dans son pays sans s’écarter de ses lois devait s’y conformer ; et quiconque s’écartait de ses ordres devait embrasser la religion de Muhammad, sous peine d’une amende équivalente. On retira alors aux chrétiens ce qui leur restait dans le service public, et leurs offices furent transmis à des musulmans ; beaucoup de chrétiens devinrent étrangers dans leur propre pays, et la main seigneuriale s’abattit sur eux en tous lieux ; on dégrada leur dignité, riches et pauvres confondus. Il ordonna de prélever la jizya sur tous les hommes qui ne se convertiraient pas à l’islam, sans qu’il fût plus possible de porter ce fardeau. Mais Dieu ne le laissa pas poursuivre dans cette voie : il le fit mourir rapidement.[67]

Yazīd le persécuteur ; Hishām le pacifique

Son règne ne se prolongea guère. Vint après lui Yazīd, dont nous ne raconterons pas le détail des œuvres, à cause du mal et des épreuves qu’il infligea, car il marchait dans la voie du diable — il fut comme le Dajjāl.[68] La première chose qu’il fit en prenant le pouvoir fut de défaire en un an ce qu’’Umar avait rendu à la basilique et aux évêques ; il imposa aux gens un poids considérable, sans pareil dans tout son pays. Et ne s’arrêtant pas là, il ordonna de briser les croix en tout lieu et de retirer les images des basiliques. Mais le Christ Seigneur écrasa son orgueil, et il mourut dans de multiples tribulations. Son frère Hishām régna après lui.

Quand Hishām régna,[69] il prit connaissance de ce qui s’était passé. Or, après Julien, à Antioche, puis Élie, succéda sur ce siège un homme nommé Athanase, plein de grâce spirituelle ; il avait été évêque, et le roi agréa son élévation au patriarcat d’Antioche. Les évêques posèrent les mains sur lui malgré sa grande humilité : il se disait indigne de cette dignité, à cause de ses péchés, et protestait que cette élection n’était pas son choix ; mais il s’y soumit. Alexandre l’accueillit avec grande joie ; il lui écrivit en retour, pour proclamer leur union dans la foi orthodoxe, leur communion et leur salut. Athanase bénit ensuite le roi Hishām, demandant que son règne durât de longues années, et qu’il triomphât de ses ennemis pour accomplir le bien devant le Seigneur ; et il renvoya les messagers en paix. Hishām écrivit alors à l’Égypte, pour faire abolir tout ce qui avait été indûment imposé aux chrétiens. Son règne dura vingt-deux ans, sans guerre étendue ni grandes oppressions.

La cellule patriarcale auprès du palais royal de Damas

Ainsi, par les prières des deux glorieux patriarches — Alexandre à Alexandrie, Athanase à Antioche —, et par l’intermédiaire de la basilique orthodoxe copte de Damas, voisine du palais royal, Hishām accorda une faveur exceptionnelle : il ordonna que le patriarche Athanase fît bâtir une cellule attenante au palais royal. Hishām pouvait ainsi entendre sa prière et sa lecture des offices. « Lorsque tu commences tes prières, la nuit, disait-il au patriarche, je trouve auprès de toi un grand repos — et de la tristesse au matin, lorsque les affaires du royaume me rappellent du sommeil. » Il accueillait de nombreuses requêtes du patriarche, et favorisait beaucoup les baptisés et les chrétiens. Il y avait aussi un musulman de bonne volonté, du nom de ’Ubayd Allāh ibn ’Abd Allāh, qui se faisait le défenseur des baptisés et des chrétiens.[70]

Le recensement et la marque du lion

Lorsque le roi vit que son gouverneur œuvrait au bien et versait à l’Égypte ce qui revenait à la basilique, il fit grand bien aux enfants des baptisés. Mais le nouveau gouverneur, à son avènement, ordonna le recensement des populations de chaque village, le dénombrement du bétail, et la mesure des terres et des vignobles par chaînes d’arpentage. Il fit apposer un sceau de plomb sur le côté de chaque homme, de un à vingt ans, pour le compter et l’inscrire dans les registres, des plus jeunes aux plus âgés. Il fit relever les terres en friche couvertes d’arbres et de chardons, fit planter des bornes au milieu des champs frontaliers, refaire les routes à travers toute l’Égypte, et amoindrir le kharāj.

Lorsqu’il eut achevé ces réformes — dont nous n’avons mentionné qu’une partie —, il se rendit à al-Fustāt, puis à la cité de Manūf, où il demeura plusieurs mois. Il y ordonna qu’on rassemblât les serviteurs, pour apposer « la marque du lion » sur les mains des chrétiens, selon la parole de Jean, le scribe : « Nul ne vendra ni n’achètera, s’il n’a sur la main la marque du lion. »[71] Lorsque ces sceaux furent imposés à toute l’Égypte, on commanda partout : si l’on trouvait en quelque lieu un homme dépourvu de cette marque, on lui coupait la main, et il demeurait perdant, dans le grand abaissement, jusqu’à payer une grande somme. Ce fut une grande angoisse et un grand bouleversement dans toute la province, jusqu’à la cité d’Alexandrie, sous le gouverneur ’Ubayd Allāh, fils de ’Abd al-’Azīz.

Cette mention rapide — où Sévère reconnaît n’avoir transmis qu’une partie des réformes — renvoie en réalité à l’œuvre administrative la plus considérable que l’Égypte ait connue sous les Omeyyades.[72] Le gouverneur effectif de la province, depuis 724, n’était plus le wālī nominal, mais l’intendant du kharāj que le calife Hishām avait imposé pour redresser les finances. À côté du recensement des hommes, du dénombrement du bétail et de la mesure des terres, déjà signalés, il faut compter la refonte complète des dīwāns — registres fiscaux désormais tenus en arabe, à la place du grec et du copte que conservaient encore les bureaux —, le remplacement systématique des scribes indigènes par des fonctionnaires arabes, la fixation du kharāj à la terre plutôt qu’à la personne — en sorte qu’un sol une fois imposé le demeurait, fût-il vendu, hérité ou abandonné —, et l’introduction de poids et mesures uniformisés. Cette réorganisation, qui fit du fisc égyptien le modèle de l’empire, avait pour contrepartie une charge écrasante sur les dhimmīs : Sévère note que le kharāj fut « amoindri », mais les sources arabes et les papyrus contemporains attestent au contraire un alourdissement d’un huitième dès 725 — qui provoqua, la même année, une révolte copte, et inaugura la longue série des soulèvements paysans auxquels les patriarches d’Alexandrie seront mêlés jusqu’à la fin du deuxième siècle de l’Hégire.

La mort d’Alexandre II

Des troubles éclatèrent sur les routes, dans les montagnes et sur les mers ; et quand la situation en vint aux affrontements, des combats s’engagèrent. Lorsque le gouverneur entra à Alexandrie, l’agitation s’éleva contre lui ; on imposa aux gens un sceau, on les forçait à payer. Voyant le père Alexandre proche de sa fin, ’Ubayd Allāh lui dit : « Ne te hâte pas, ô notre maître, de t’en aller. » Mais le saint père se rendit à son repos, invoquant le Maître pour qu’il lui pardonnât. Sentant qu’il allait mourir, il dit à Michel, son fils spirituel, évêque d’al-Bahnasā : « Va en paix, et souviens-toi de moi par grâce. » Et le bienheureux Alexandre s’endormit le septième jour d’Amshīr, après avoir accompli vingt-quatre ans et demi sur la chaire patriarcale.[73]

Saints et prodiges du temps d’Alexandre

Il y eut, en ses jours, un saint peuple dans la province d’Égypte, dans les déserts et les couvents, qui luttait pour le service de Dieu, et par qui parurent des prodiges et des signes. Un homme nommé Qaffār, originaire d’Asnā, qui avait été pécheur, devint moine au mont de Bahnasā et accomplit la règle de la vie monastique ; après un long temps, il s’éloigna et bâtit dans la montagne un grand monastère, où il rassembla un grand nombre de fidèles. Vivait aussi un saint vieillard nommé Damātiyūs, originaire de Banā : on rapporte qu’il guérissait beaucoup de lépreux et de malades, et qu’il chassait les esprits impurs.

Parut aussi un autre prodige, redoutable. Un Égyptien copte, infirme, avait deux fils et une fille unique, qu’il gardait à la maison ; tous étaient de purs enfants, au service de Dieu. Le diable s’introduisit dans l’aîné et lui souffla de pécher avec sa sœur, puis dans le cadet à son tour, afin qu’elle leur servît à gagner de l’argent. Un saint vieillard les saisit : la terre s’ouvrit, et engloutit le fils coupable sous terre. On amena la sœur au saint vieillard, montée sur une bête ; il pria, et à l’instant son ventre fut délivré de l’objet malformé qu’il portait ; la fille reçut le pardon. Les témoins furent saisis d’effroi ; et un témoin sincère, parmi les fils de l’Église, rapporta que ce lieu devint comme un soupirail descendant à l’abîme : il demeura six mois, le feu en jaillissait dans l’air avec une grande fumée qui s’élevait, et nul ne pouvait s’en approcher.[74]

De même, au monastère du saint Abba Shenoute, au mont d’Atrīb, on trouvait beaucoup de saints, jusqu’à l’archimandrite qui y reposait, homme de bonne voie en sa vie — et qui, après son passage au Seigneur, continuait d’apparaître. Au désert du Wādī Habīb se trouvaient aussi des hommes saints, à qui Dieu accordait la vision de ce qui se passait dans le monde, comme s’ils y étaient présents ; à tous apparaissaient le Christ Seigneur, les apôtres et les saints justes, qui leur parlaient.

Parmi eux se trouvait un cheikh du monastère de saint Macaire, nommé Yūnus, originaire d’Asnā Shabrā ; il fut capturé trois fois par les Berbères, et chaque fois Dieu le délivra et le ramena au monastère. Lorsqu’il devint prêtre, il s’imposa cette règle — selon le canon du désert du Wādī Habīb : quiconque devient prêtre, quel que soit son rang antérieur, est présenté à l’higoumène, mais ne célèbre les saints Mystères qu’après avoir vu en songe le Sauveur et la sainte Vierge ; alors seulement il y participe.[75] Il avait pour disciple Abahas d’Arwāt, qui lui ressemblait en toutes ses actions ; une grande grâce reposait sur lui, comme jadis sur Moïse, le prophète : il bénissait les malades et guérissait toute infirmité. Il vécut cent ans. La grâce de l’Esprit-Saint descendit sur lui à un tel point qu’il connaissait l’invisible. Il avait deux frères spirituels, l’un nommé Abū Georges, l’autre Abū Abraham ; ils étaient saints comme lui, et leurs œuvres témoignaient qu’ils avaient marché sur les traces du grand Antoine.

Le peuple, en ce temps, était dévoué à Dieu avec un grand zèle ; on voyait dans la basilique les baptisés comme des brebis blanches, petits et grands. Quand un homme du peuple venait à un saint, il en revenait transformé ; et beaucoup, parmi les fils de l’Église, allaient voir ces deux cheikhs, et s’en retournaient avec leur bénédiction. Ainsi, dit le rédacteur, voulais-je évoquer les œuvres des saints ; mais le temps ne suffit pas, les écrits manquent, les feuillets ne suffisent pas. Gloire à Dieu, à jamais et dans tous les siècles.[76]

VIE XVIII

COSME IER, QUARANTE-QUATRIÈME PATRIARCHE D’ALEXANDRIE (730-731)

Après le repos d’Alexandre, les évêques, le clergé et le peuple chrétien d’Alexandrie se rassemblèrent pour chercher un patriarche selon les canons. Leur choix tomba sur Cosme, qui avait été ordonné évêque de Misr par Jean III, après l’épisode de Marc, le fugitif. Cosme reçut la dignité patriarcale dans une période de paix relative, qui suivit la mort du gouverneur dur et l’avènement d’un nouveau wālī sous Hishām. Il s’employa à réorganiser les sièges qui avaient souffert au temps des sceaux et des marques au fer, à recueillir les fidèles dispersés et à confirmer les ordinations.

Mais son pontificat fut très bref : il mourut au bout d’un an, le huitième jour de Bābah,[77] ne laissant guère d’œuvres signalées dans la chronique, hormis ce qu’on dit de sa douceur et de son équité. Son corps fut déposé dans l’église de saint Marc, auprès de ses prédécesseurs.

VIE XIX

THÉODORE, QUARANTE-CINQUIÈME PATRIARCHE D’ALEXANDRIE (731-743)

La tradition synaxariale conserve, sur l’origine monastique de Théodore, quelques traits que la chronique de Sévère ne développe pas.[78] Avant son élection au siège apostolique, ce père vivait dans un monastère de la région du lac Maréotis, sous la conduite d’un ancien nommé Jean. Or l’Esprit-Saint inspira à Jean que son disciple Théodore serait un jour patriarche d’Alexandrie, et il en informa ceux que la chose pouvait concerner. Le moine Théodore, pieux combattant, doux et humble, ignorait cette prédiction, et poursuivait sa vie cachée. Après le repos de Cosme Ier, les évêques et les notables se souvinrent de la prophétie de Jean : ils firent venir Théodore de son monastère, contre son gré, et le sacrèrent patriarche le premier jour d’Abīb de l’an 446 des Martyrs — soit vers la fin de juin.[79]

Une assemblée de saints évêques se réunit, et intronisa le père Théodore comme patriarche, au nom du Christ Seigneur. Sous son pontificat, l’épiscopat et l’Église orthodoxe reprirent vigueur ; chaque jour, elle recouvrait ce qui lui appartenait et dont elle avait été privée. Théodore était bienfaisant, doux, aimé de tous ; il ressemblait à un ange de Dieu, et rien de mauvais n’arriva par lui.

Mais ’Ubayd Allāh ibn al-Habhāb, gouverneur d’Égypte,[80] accablait les habitants d’angoisses, d’impôts et de dommages : pour chaque dinar de kharāj, il imposait deux dinars d’amende, prétendant que la monnaie avait été rognée et devait être majorée. Comme il persistait dans ses crimes sans s’en écarter, Dieu le livra à la perdition. Des chefs musulmans s’élevèrent contre lui, allèrent trouver le roi Hishām, et l’instruisirent des injustices commises sous son administration. Hishām entra dans une grande colère : il ordonna sa révocation, l’arrêta avec un groupe de ses partisans, et exila son fils cadet, Ismaël, au pays des Berbères, à l’extrême Occident, en punition de ses œuvres — ce qui fut promptement exécuté. Il maintint son fils aîné, Abū al-Qāsim, au gouvernement de l’Égypte, et plaça un autre à la tête des affaires.

Les méfaits d’Ismaël chez les Berbères

Voici encore les œuvres mauvaises d’Ismaël. Il enlevait les filles des hommes de bonne renommée et celles des notables, et les envoyait à Hishām comme concubines, en les présentant comme si elles avaient été achetées au titre de servantes. De même, lorsque approchait la mise bas des jeunes brebis, il faisait fendre le ventre des mères pour en extraire les fœtus encore revêtus de leur duvet ; il en prenait les peaux, les faisait travailler en fourrures, et les envoyait à Hishām, en disant qu’elles avaient été achetées.[81] Il avait massacré beaucoup d’agneaux. Lorsque les troupeaux de leurs régions se trouvèrent décimés, les Berbères se concertèrent contre lui : ils tuèrent son fils Ismaël et les habitants de sa demeure ; ils saisirent sa femme, ses enfants, ses concubines et tous ses subordonnés, et les tuèrent tous devant lui — lui-même contraint d’assister au massacre, de voir fendre le ventre des femmes, arracher les enfants et les jeter sous ses yeux.

Puis on l’amena en Afrique, ligoté ; on lui présenta son père : après lui avoir fendu le ventre, on en frappa la tête et le visage de son père. Puis ils chassèrent le père hors de leurs régions ; et il s’enfuit, tandis qu’ils le poursuivaient de malédictions et d’opprobre.[82]

Notre père Théodore était alors dans sa belle vieillesse ; et par la grâce du Christ Seigneur, l’Église grandit sans opposition ni division pendant tous ses jours. Il demeura onze ans et demi sur le siège apostolique, et s’endormit le septième jour d’Amshīr.[83]

VIE XX

MICHEL IER, DIT KHAYLĀ’, QUARANTE-SIXIÈME PATRIARCHE D’ALEXANDRIE (743-767)

Le rédacteur de cette Vie est nommément identifié : Georges, prêtre-moine du monastère de Saint-Macaire, scribe d’Abba Simon, higoumène de Saint-Macaire — celui-là même qui avait rédigé la Vie d’Alexandre II. Il s’identifie modestement comme « Bāyis le Vil », et invoque la grâce divine sur son travail. Il ouvre son récit comme une confession de transmission, citant le Psaume : « Ce que nous avons entendu, nous l’avons vu ; nos pères nous l’ont annoncé. » Moïse, les prophètes, les apôtres, puis les docteurs de l’Église ont transmis ce qu’ils avaient reçu, afin que la pierre de fondation de la foi demeure ferme parmi les baptisés. Les historiens de l’Église — depuis Africanus et Eusèbe jusqu’aux scribes coptes qui conservèrent la mémoire des patriarches — n’ont pas écrit pour orner des récits, mais pour faire connaître les épreuves, les victoires et les chutes qui touchèrent les pasteurs et le peuple du Christ.[84]

Le rédacteur évoque ensuite les grandes déchirures de l’histoire chrétienne : la résistance de Cyrille et de Dioscore, les décisions du concile de Chalcédoine, l’action de Marcien, de Pulchérie et de Léon de Rome, puis les adversaires qui, dans la mémoire copte, troublèrent l’Église orthodoxe. Il renvoie aux Vies précédentes, où les persécutions, les exils et les confessions de foi ont déjà été racontés. Sa tâche est désormais de rapporter ce qui advint sous le patriarche Michel — appelé dans la source Abba Khaylā’ —, au temps des derniers Omeyyades, de Marwān II et de la première domination abbasside.

Les méfaits du gouverneur Abū al-Qāsim

Lorsque ’Ubayd Allāh quitta l’Égypte, son fils Abū al-Qāsim lui succéda ; et le récit le dépeint comme pire encore que son père. Il était jeune par l’âge, et plus jeune encore par le jugement ; l’Écriture, dit le narrateur, semble écrite pour lui : « Malheur au pays dont le roi est un enfant. » Il aimait le faste, les femmes, les chars somptueux, la violence et les taxes. Il faisait venir auprès de lui le patriarche Théodore, déjà avancé en âge, ainsi que des évêques, pour qu’ils bénissent les enfants nés de ses concubines : il présentait ces femmes comme ses filles, demandait qu’on posât la main sur elles et, sous couvert d’honneur, arrachait des présents d’argent.

Un jour, il fit venir une concubine maghrébine qu’il aimait particulièrement, et demanda au saint évêque Abraham de la bénir. Celui-ci, comprenant l’embarras de la situation, lui parla avec prudence. Abū al-Qāsim répondit qu’il aimait Abraham et accomplirait ce que celui-ci demanderait ; le saint lui demanda trois cents dinars, et l’argent fut apporté. Le gouverneur se fit ensuite gloire d’avoir accordé cette faveur ; mais il demeura attaché à ses habitudes : il possédait de nombreuses concubines, imposait de lourds tributs aux monastères, et tout se faisait sous l’autorité du fisc — le monastère du Fayoum, en particulier, supportait une charge de cinq cents dinars.[85]

La tyrannie ne resta pas enfermée dans le palais. Abū al-Qāsim établit partout des agents chargés de pressurer les habitants, depuis Assouan jusqu’à Alexandrie : ils confisquaient les biens des étrangers, imposaient les grands et les petits, pillaient les couvents, enlevaient des femmes, et laissaient les terres épuisées. Le fort dévorait le faible, comme les grands poissons mangent les petits dans la mer. Le gouverneur fit construire des chars magnifiques, semblables à des palais roulants, dans lesquels il parcourait le pays avec ses femmes, ses serviteurs et ses soldats ; il alla à Alexandrie, à Tinnīs, à Damiette, remonta vers le Sa’īd et poussa jusqu’à Assouan, prenant partout les biens des marchands et des notables.

L’affaire du sarcophage de saint Shenouté

Au cours d’une de ces tournées, il arriva au monastère de saint Shenouté, près d’Atrīb, accompagné de la concubine qu’il préférait à toutes les autres et d’un chef musulman nommé Yathīb ibn ’Abd al-’Azīz. Les moines sortirent lui rendre les honneurs dus au pouvoir. Mais lorsqu’il voulut entrer à cheval dans l’église, avec la femme montée elle aussi, le supérieur du monastère l’arrêta et lui dit : « Émir, descends. Ne provoque pas Dieu par un tel excès, surtout avec cette femme. Jamais femme n’est entrée dans cette église sans en sortir frappée. » Abū al-Qāsim méprisa l’avertissement, et entra.

À peine eut-il atteint le milieu de la basilique que le cheval de la concubine s’effondra : la femme mourut sur-le-champ, et le cheval avec elle. Alors le gouverneur fut saisi d’un trouble que le texte décrit comme une possession — il écumait, se débattait, tirait la langue comme une bête sauvage. Quand il revint à lui, son regard tomba sur le reliquaire de saint Shenouté : une œuvre précieuse, en bois couvert d’ivoire, ornée d’images et de marbre, où reposait le corps du saint. Il voulut s’en emparer. Trois hommes ne purent le soulever ; dix n’y parvinrent pas davantage ; trente échouèrent encore. Le gouverneur comprit qu’il ne pouvait rien contre le saint ; il donna de l’argent au monastère, et s’en alla dans la crainte.[86] L’esprit impur qui l’avait saisi, dit la source, ne le quitta plus jusqu’à sa mort.

La grande peste et la famine

Dans le même temps, le pays fut frappé par la famine et la peste. La première année, le blé disparut au point qu’on ne trouvait plus de nourriture ; les bêtes mouraient en grand nombre, les hommes périssaient sur les chemins. La deuxième année, la peste se joignit à la disette : on craignait de s’endormir le soir, tant les morts étaient nombreux au matin. La troisième année, le Nil ne monta pas, et la détresse devint générale. La septième année, la mortalité atteignit une violence que le narrateur ne peut évoquer sans effroi : au début du mois de Baounah, il mourut, selon lui, cinq mille personnes en un seul jour à Misr et à Gizeh, et des milliers d’autres dans les régions voisines.[87] Les fossoyeurs ne suffisaient plus. On ne pouvait enterrer un mort sans que l’autorité en fût informée ; les noms des défunts et de leurs familles étaient enregistrés — la peur du fisc et la peur de la maladie s’ajoutaient l’une à l’autre. Les évêques et les moines quittaient leurs sièges pour aller prier au désert, suppliant le Christ d’avoir compassion de son peuple.

Le magicien Shabās de Manūf

À cette époque se produisit aussi l’affaire du magicien Shabās, de Manūf. Des marchands, désireux de s’enrichir pendant la famine, cherchèrent un sorcier capable d’agir sur le prix du grain. Shabās, qui avait appris les pratiques des anciens magiciens et invoquait les démons, accepta de les servir. Pour accomplir ses maléfices, il acheta à une pauvre veuve son enfant orphelin, en promettant de l’élever. La mère, troublée, revint le chercher : l’enfant avait disparu. Shabās, dans le secret de son réduit, avait suspendu l’enfant nu, et l’écorchait vif, sur plusieurs jours, en sacrifice rituel aux démons. Et la sorcellerie fit monter le prix du blé dans une proportion saisissante : la mesure ordinaire fut multipliée par environ soixante.

Le crime fut dévoilé par un autre enfant, un écolier envoyé par son maître acheter du blé, qui entendit les cris du fils de la veuve. Les musulmans de la cité s’élancèrent et arrêtèrent le magicien : on lui coupa les oreilles, on confisqua ses biens, et on le brûla vif. Le peuple comprit alors jusqu’où l’avarice et la magie avaient conduit certains hommes pendant la famine.[88]

L’élection contestée et la révélation d’Abba Moïse

Après la mort du patriarche Théodore, le siège d’Alexandrie demeura vacant. Les évêques se réunirent avec les prêtres d’Alexandrie et les archontes pour élire un successeur. La source donne la liste des prélats présents : Abraham du Fayoum, Moïse, Ménas de Tinnīs, Jacques d’Abū Sayr, Théodore du Siège, Marayūs de Misr, Pierre de Damaliyy, Jacques de Sarjut, Isaac de Samannūd, Jean de Barqa, Marc de Sawā, Jean de Sarsanā, Zacharie d’Atrīb, Étienne de Shatnouf, Georges, et d’autres encore. Le choix se porta d’abord sur Pierre de Trūnat, moine ancien du désert de Saint-Macaire, homme de bonne conduite ; mais il avait passé soixante-dix ans, vivait retiré, et plusieurs doutaient qu’il pût porter un tel fardeau.

Pendant dix jours, les discussions se prolongèrent : les évêques de Basse-Égypte et ceux du Sa’īd ne parvenaient pas à s’accorder — la source voit dans cette division une attaque du démon. Pour mettre fin au trouble, on décida de faire venir Moïse, malade depuis six mois au Wādī Habīb. On le transporta comme un homme proche de la mort, sur une civière ; pourtant, lorsqu’il entra dans l’assemblée, il dispersa du glaive de sa parole les partisans alexandrins de Pierre de Trūnat, et parla avec force.

Dans la nuit, Moïse reçut une révélation : il déclara avoir entendu une voix dans l’église de Saint-Macaire — le patriarche choisi par Dieu n’était pas celui que les partis humains soutenaient, mais Michel, prêtre et moine du désert. Au matin, l’assemblée se réunit de nouveau ; le peuple, les évêques et les prêtres crièrent d’une seule voix que Michel était digne ; ceux qui s’opposaient encore furent renvoyés, et les messagers partirent vers le Wādī Habīb pour le chercher.

Or les chefs des moines du Wādī Habīb étaient eux-mêmes sortis du désert, pour aller demander au gouverneur Hafs ibn al-Walīd al-Hadramī d’alléger les charges imposées par Abū al-Qāsim. Les messagers les rencontrèrent à Gizeh, les treizième et quatorzième jours de Tūt ; les deux démarches se rejoignirent, et les moines, les évêques et Michel comprirent que la Providence les conduisait. On informa Hafs de l’élection ; celui-ci, touché, reconnut la main de Dieu, et aurait dit : « Béni soit le Dieu des Nazaréens. » Il accorda l’autorisation requise.

Michel fut donc conduit à Alexandrie ; il entra dans la ville le seizième jour de Tūt. Depuis deux ans, la pluie n’était pas tombée : or elle tomba pendant trois jours, à partir de son arrivée, comme un signe de faveur. Le dix-septième jour de Tūt — fête de la Croix, soit vers le 14 septembre 743 —, Michel fut installé sur la chaire évangélique de saint Marc ; et le peuple rendit grâces, car le siège recevait enfin un pasteur, après une longue vacance.[89]

La chute des derniers Omeyyades et les apostasies sous Hafs

Le début du patriarcat de Michel coïncida avec la crise des derniers Omeyyades. Hishām mourut ; al-Walīd II régna, puis fut tué ; Ibrāhīm parut un temps ; enfin Marwān II ibn Muhammad — appelé dans la tradition al-Himār, « l’Âne » — prit le pouvoir. En Égypte, Hafs gouvernait encore. Il fit savoir que ceux qui embrasseraient l’islam échapperaient à la capitation ; et beaucoup, pressés par l’impôt et par la peur, cédèrent. Le texte donne le nombre saisissant de vingt-quatre mille conversions.[90] Le patriarche pleurait en voyant les baptisés abandonner leur foi sous la contrainte fiscale ; et les évêques se retiraient dans les monastères pour prier.

Moïse — l’évêque qui avait joué un rôle décisif dans l’élection de Michel — prophétisa alors la chute de Hafs : il annonça que le corps du gouverneur serait brûlé au milieu de Fustāt, et qu’un homme périrait par l’épée. Peu après, Marwān envoya cinq mille soldats en Égypte ; Hafs fut vaincu, son corps brûlé, et la prophétie tenue pour accomplie. Le pouvoir passa brièvement à Hassān, qui se montra plus favorable aux chrétiens ; puis arriva ’Abd al-Malik ibn Mūsā ibn Nusayr, venu d’Occident, fils du célèbre conquérant du Maghreb, que la source décrit comme orgueilleux et hostile.

Sous ce gouverneur, les violences recommencèrent. Marwān exigeait de l’or, de l’argent, du cuivre, du fer, et tout ce qu’on pouvait saisir. Un conseiller nommé ’Abd al-Rahīm organisa des travaux militaires et des préparatifs navals ; des bateaux furent rassemblés dans le port, pour être lancés en brûlots contre les navires ennemis. Les marchands, effrayés, offrirent de l’argent à Marwān pour préserver leurs biens. Et les chalcédoniens profitèrent du désordre pour réclamer aux coptes des églises disputées — notamment la basilique de saint Ménas, à Bū-Yūt, célèbre pour ses miracles et ses fondations anciennes.

Le procès de la basilique de saint Ménas

Tāwfīliyā, chef des chalcédoniens, porta l’affaire devant ’Abd al-Malik. On convoqua les deux partis, coptes et melkites, à l’approche du Carême. Michel se présenta avec ses évêques, notamment Moïse et Théodore. La discussion porta à la fois sur les titres de propriété, sur l’histoire ancienne de la basilique et sur la foi : les chalcédoniens produisirent leurs écrits, Michel fit produire les documents anciens conservés par l’Église, et le juge musulman examina les pièces et voulut entendre les témoins.

Au cours de l’examen, un signe frappa l’assemblée. Dans un coffret précieux se trouvait une icône de saint Jean-Baptiste ; lorsqu’un évêque chalcédonien prit le coffret et le retourna, l’image se déplaça et tomba au milieu des évêques. Le chalcédonien tomba à genoux, et la crainte s’empara de ses compagnons : pour le parti copte, le prodige confirmait que saint Ménas et les saints eux-mêmes témoignaient en faveur de la foi orthodoxe.

Le débat se poursuivit cependant devant le juge. Celui-ci demanda à Michel de jurer que la basilique appartenait à ses pères ; le patriarche répondit qu’il ne voulait pas jurer à la légère, mais qu’il apporterait des preuves. Il déclara que l’église avait été construite depuis environ trois cent cinquante ans ; les témoins confirmèrent, les inscriptions anciennes furent examinées, et le juge, reconnaissant que les documents de Michel étaient conformes à la vérité, remit la basilique aux orthodoxes.[91]

La conversion de l’évêque chalcédonien Constantin

Cette victoire provoqua un mouvement plus large : plusieurs chalcédoniens demandèrent à être reçus dans la communion copte. Constantin, évêque melkite de Misr, voulut être reçu et rétabli sur son siège dans la foi orthodoxe. Les fidèles du Sa’īd, qui ne croyaient pas à sa sincérité, se soulevèrent contre lui, arrachèrent ses vêtements de chalcédonien et faillirent le tuer ; les évêques durent calmer le peuple. Constantin confessa ensuite publiquement la foi que la source attribue à Michel : un seul Dieu, un seul Seigneur, une seule nature incarnée du Christ après l’union ; celui qui divise le Christ en deux natures après l’union se sépare du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Un homme de Damiette, présent au palais, interrompit alors l’assemblée et lança un blasphème contre la sainte Trinité. Aussitôt, dit le récit, le tonnerre descendit sur lui et le frappa, le divisant en trois fragments. Musulmans et chrétiens crièrent ensemble : « Telle est la foi du père Abba Michel ! » Ce prodige mit fin pour un temps à la contestation, et confirma, aux yeux des fidèles, la sainteté du patriarche.

L’arrestation du patriarche et de ses évêques

Après ces événements, Michel se rendit à Alexandrie pour recevoir le siège de saint Marc. Un paralytique, privé de l’usage de ses jambes depuis quinze ans, avait reçu en vision l’ordre de s’adresser à l’évêque Moïse ; celui-ci le bénit et l’oignit, le malade se leva, marcha, et raconta devant le peuple ce que le Christ avait accompli par l’intercession des saints. D’autres guérisons suivirent : les démons furent chassés, les malades consolés, et l’évêque Moïse fut regardé comme un homme rempli de grâce.

Mais la paix fut brève. ’Abd al-Malik rassembla son armée à Fustāt, fit arrêter des scribes, des notables et des responsables du fisc, puis exigea du patriarche le paiement de sommes énormes. Michel fut saisi ; on plaça sur son cou un collier de fer et une pièce de bois très lourde. Avec lui furent enfermés Moïse, Théodore de Misr, Élie-Paul, Marayūs fils de Serge, et d’autres clercs. La prison était obscure ; à peine une fente laissait-elle passer un peu d’air. On y enfermait aussi des moines, des hommes et des femmes — environ trois cents personnes, selon le texte ; certains étaient détenus depuis des années, d’autres depuis des décennies.

Le scribe Georges — celui-là même qui rédige cette Vie, et se nomme « le misérable » — passa plusieurs nuits aux pieds du patriarche, dans la prison. Michel l’instruisait par les livres saints, et répondait à ses questions. Georges lui demanda pourquoi tant d’enfants mouraient à Fustāt ; le patriarche lui répondit de ne pas penser que Dieu les frappait simplement pour les fautes de leurs parents : Dieu voit l’ensemble de la nature humaine, connaît ce qui échappe aux hommes, et conduit chacun selon son jugement. Georges l’interrogea encore sur la chute de Satan ; et Michel lui expliqua, dans le langage théologique reçu, comment l’orgueil avait précipité celui qui avait été élevé parmi les créatures spirituelles.[92]

L’intervention du roi de Nubie Kyriakos et l’exorcisme de la fille du gouverneur

À la tradition de Sévère ibn al-Muqaffa’, le Synaxaire copte ajoute deux épisodes capitaux, qu’il convient de rapporter ici, car ils appartiennent à la mémoire liturgique du seize Baramhāt.[93] Au cours d’une des longues captivités que le patriarche subit sous le gouverneur — la tradition nomme un certain ’Abd al-Malik, dont la mémoire copte a conservé la dureté —, la nouvelle finit par parvenir au roi de Nubie. Ce souverain, appelé Kyriakos dans le Synaxaire, est l’un de ces rois chrétiens de Makurie dont la dynastie protégeait, depuis Dongola, la grande lignée des patriarches d’Alexandrie.[94]Indigné, il leva, dit la source, une armée de cent mille hommes, descendit en Haute-Égypte et marcha jusqu’à Fustāt ; il campa autour de la cité, menaçant de la détruire si l’on ne relâchait pas le patriarche. Voyant cette armée, le gouverneur prit peur : il libéra Michel avec des marques de respect, et le pria d’intercéder auprès du roi pour obtenir la paix.

Michel accepta. Il sortit à la rencontre du roi avec une assemblée du clergé, parlementa avec lui, et obtint qu’il acceptât la paix avec le gouverneur ; et le roi nubien retourna dans son pays. À la suite de cette intervention, le gouverneur tint le patriarche en haute estime, et allégea les charges imposées aux chrétiens d’Égypte. Cette estime fut encore accrue par un autre signe : la fille du gouverneur était possédée d’un esprit mauvais ; par les prières de Michel, elle fut délivrée. À partir de ce double prodige — l’armée nubienne et l’exorcisme —, la situation des coptes devint, pour un temps, plus calme.[95]

Le séisme de 749 et l’affaire de Nubie

La même période fut marquée par une grande secousse de la terre. Le vingt et unième jour de Toubah, une colère de Dieu, selon les mots du récit, frappa la province : les maisons s’écroulèrent, des bateaux furent emportés, des églises souffrirent, et les habitants furent saisis d’effroi.[96]

À ces malheurs s’ajouta l’affaire de la Nubie. Le roi Marqūryūs mourut, puis des successions difficiles agitèrent le royaume.[97] Un roi nommé Abraham entra en conflit avec l’évêque Cyriaque ; il écrivit à Michel pour exiger que l’évêque fût déposé. Le patriarche refusa de violer les canons en condamnant un évêque sans jugement régulier. Alors, selon le récit, la pluie cessa de tomber en Nubie ; et quand Cyriaque mourut, son tombeau devint un lieu de grâce — les pluies revinrent, et des enfants aveugles recouvrèrent la vue. La source voit dans ces signes la justification du refus de Michel.[98]

Le songe d’Abū Muslim et la révolution abbasside

Tandis que ces événements se déroulaient au sud, l’empire omeyyade s’effondrait à l’est. Le récit raconte le songe par lequel Abū Muslim al-Khurāsānī fut encouragé à soutenir un jeune homme nommé ’Abd Allāh, issu de la famille qui devait renverser Marwān. Les partisans se rassemblèrent ; ils manquaient d’armes, et taillaient des palmes pour en faire des lances. Leur bannière était noire ; et la source, frappée par leur attitude envers les chrétiens, affirme qu’ils plaçaient le signe de la croix sur leurs tentes et leurs vêtements lorsqu’ils entraient dans des régions chrétiennes.[99]

Marwān sortit avec une grande armée, mais il fut vaincu. Il traversa l’Euphrate dans la confusion, perdit des hommes, fit brûler des bateaux, emporta de l’or et des objets précieux, puis s’enfuit de ville en ville, incendiant ce qu’il ne pouvait conserver. Dans sa colère, il entra en Palestine dans un monastère nommé Dayr Abba Hīr — appelé en copte « le monastère de la Mort » —, où vivaient de nombreux moines ; des tombes furent profanées, des biens saisis, et un moine nommé Thomas prophétisa que le royaume de Marwān serait aboli pour toujours.

Marwān II en Égypte et la jeune vierge d’Atrīb

Marwān arriva ensuite en Égypte, le vingt-huitième jour de Baounah de l’an 467 des Martyrs — soit en juin 750.[100] Il força des hommes à entrer dans sa religion et dans sa prière, promettant la vie à qui se soumettrait, et menaçant les autres de mort et de crucifixion — le texte parle de huit mille personnes contraintes. Alexandrie et le Delta furent agités par des combats entre ses partisans, les Khurāsāniens, les Bashmurites, les paysans et les chefs locaux.[101] Des villages furent pillés, des femmes enlevées, des couvents brûlés. Michel, entendant que des chrétiens participaient aux combats, pleurait et criait sur le peuple éprouvé.

Dans ce chaos survint l’épisode de la jeune vierge d’Atrīb. Les soldats de Marwān entrèrent dans un monastère de femmes où vivaient trente vierges consacrées au Christ. Ils remarquèrent une jeune fille d’une beauté exceptionnelle, entrée au couvent depuis trois ans, et voulurent la prendre. Elle demanda à parler au chef, et feignit de connaître un onguent capable de rendre le corps invulnérable aux armes. Elle rentra dans sa cellule, prit une huile sainte, pria, s’en oignit le cou, et demanda qu’on essayât le sabre sur elle. Les soldats, trompés par ses paroles, frappèrent : sa tête tomba. Ils comprirent alors qu’elle avait choisi la mort pour préserver sa virginité ; et, effrayés, ils n’osèrent plus toucher aux autres moniales.[102]

Marwān incendia ensuite une partie de Fustāt. Les habitants fuyaient par les rues, les jardins, les digues et les bords du fleuve ; les vieillards, les infirmes, les aveugles et les pauvres ne pouvaient suivre. Beaucoup tombèrent dans le Nil, d’autres brûlèrent dans les flammes. Le narrateur décrit une ville livrée à la faim, à la soif, au feu et à l’abandon, tandis que les armées se disputaient les passages du fleuve.

L’apparition des saints Serge et Bacchus

Le dix-neuvième jour d’Abīb, à la neuvième heure, les Khurāsāniens arrivèrent près de Fustāt. Marwān, voyant l’ennemi approcher du côté occidental, se jeta vers le Nil. Michel, Moïse, Ménas, Yulantyus et d’autres clercs étaient alors auprès de lui — l’higoumène ’Abdūs avait forcé le patriarche à revêtir l’habit monastique. Marwān ordonna qu’on préparât le supplice. C’est alors que, selon la Vie, saint Serge et saint Bacchus apparurent à Marwān, comme une troupe d’environ cinquante cavaliers traversant les eaux. Personne ne les voyait, sinon lui ; saisi de peur, il montrait ce qu’il voyait à son entourage, qui ne voyait rien.[103]

Marwān fit pourtant amener le patriarche enchaîné. Il tenait une lourde matraque de cuivre, d’environ vingt livres ; il frappa Michel — mais le saint ne fut pas blessé. Le patriarche resta debout de longues heures, tourné vers Dieu, les bras étendus en croix, tandis que les soldats murmuraient que cet évêque était juste. Le supplice fut préparé de nouveau. Abba Moïse tomba à genoux, tendit son cou et ses pieds, et s’offrit à mourir à la place de Michel. Marwān, désemparé, contempla ce vieillard à la longue barbe — que le narrateur compare à Jacob-Israël — et différa l’exécution.

Michel fut conduit comme pour être décapité ; on lui ôta ses vêtements, on prépara des instruments de fer, et quatre prisons furent ouvertes pour les condamnés. Les prisonniers tournèrent leur visage vers l’Orient, et prièrent. Le peuple se tenait sur les deux rives et pleurait — musulmans compris ; même ’Abd Allāh, fils aîné de Marwān, pleura sur eux. Finalement, on les ramena en prison, chargés de bois et de fers. Le scribe Georges donne alors la liste des compagnons de captivité : Michel, le patriarche ; Ménas, higoumène d’Abū-Mīnā ; Zacharie d’Atrīb ; Jacques, évêque de Péluse ; Athanase de Saint-Macaire ; le prêtre Jacques ; Pierre de Samannūd, et d’autres — onze hommes en tout, chacun portant un collier de fer pesant environ un demi-quintal.

La mort de Marwān à Busīr

Pendant ce temps, les Bashmurites combattaient les Khurāsāniens, conduits par Bāwūn et Sālih ; la guerre du Delta devenait de plus en plus dure. La fuite de Marwān prit fin à Busīr — près d’un lieu appelé Qadūnī, que la tradition disait fondé par Alexandre. Les Khurāsāniens incendièrent des bateaux pour couper la retraite ; Kawthar, général abbasside, frappa Marwān au cou de son épée ; son vizir Zabbān ibn ’Abd al-’Azīz fut tué avec lui ; ses fils s’enfuirent, puis furent poursuivis. Le scribe Georges affirme avoir vu de ses propres yeux les têtes tranchées que l’on apporta. La mort de Marwān — le 6 août 750 — fut reçue comme la fin d’un temps de terreur.[104]

Le miracle du Nil et la fête de la Croix

La paix ne revint pourtant pas aussitôt. Bāwūn gouverna l’Égypte, et son scribe Ghilān se montra dur ; Michel et Moïse furent retenus un mois au palais. Bāwūn et Sālih, d’abord frères d’armes, entrèrent en conflit ; Sālih fut tué, et Bāwūn resta seul. Le pays connut ensuite trois années de sécheresse : le Nil ne montait pas suffisamment, les récoltes manquaient, et le peuple souffrait encore.

Comme le voulait la coutume, les évêques se rassemblèrent autour du patriarche pour la fête de la Croix, le dix-septième jour de Tūt. Les prêtres de Gizeh et de Būhāt, les fidèles de Fustāt, petits et grands, portaient les Évangiles, les croix et les cierges. Ils entrèrent dans la grande basilique chalcédonienne de Saint-Pierre, puis sortirent avant le lever du soleil vers la rive du Nil. Michel éleva la croix, Ménas portait l’Évangile, et le peuple criait sans cesse : « Kyrie eleison. » Après trois heures de supplication, le niveau du Nil monta d’une coudée ; et tous rendirent gloire à Dieu.

Lorsque Bāwūn apprit ce prodige, il rassembla les musulmans, les juifs, les samaritains et les autres groupes sur la montagne orientale de Misr — le Muqattam —, afin qu’ils priassent eux aussi. Ils proclamèrent l’unicité de Dieu et demandèrent un signe qui montrât que leur religion était soutenue : « Tu sais que nous ne t’associons rien… nous ne disons pas, comme les Nazaréens : Tu as un fils ! » Mais le niveau du Nil ne monta pas. Le lendemain, ils recommencèrent ; l’eau ne bougea pas. Alors Michel revint, avec les évêques et le peuple chrétien, pria de nouveau — et le Nil monta jusqu’à dix-sept coudées. Bāwūn en fut saisi de crainte, et allégea le kharāj imposé aux chrétiens.[105]

Galerie des évêques saints du temps de Michel

La Vie de Michel se poursuit par une galerie de saints évêques et de moines de son temps. Jean de Sarsanā gardait la virginité et chassait les esprits impurs ; Zacharie d’Atrīb, élevé au désert, versait des larmes comme des rivières ; Étienne de Shatnouf reçut le don de prophétie — et l’on rapporte qu’un nouveau-né parla pour disculper sa mère injustement accusée : « Mon père, un tel, le prêtre, s’est marié avec ma mère neuf jours avant sa mort. » Abū Bole, évêque d’Akhmīm et second chef du Couvent Blanc après saint Shenouté, reconnut un magicien lors de la fête du saint, délivra une femme changée en ânesse, et fit brûler l’imposteur. Isaac de Samannūd, et plusieurs autres évêques, sont également nommés pour leur ascèse, leur longévité ou leurs miracles. Le scribe mentionne aussi Georges, évêque sur quatre sièges successifs, marié mais gardant la chasteté avec son épouse, pendant quatre-vingts ans dans la même couche — et qui vécut cent quarante-cinq ans.

Le texte mentionne aussi des groupes hérétiques encore présents en Égypte : les mélitiens, issus de l’ancien schisme de Mélèce,[106] et d’autres groupes mêlés de magie et d’apostasie ; on les accuse d’enlever des enfants, de recourir à des sortilèges et de troubler les simples. Michel et ses évêques combattirent ces pratiques par l’enseignement, l’excommunication, la prière et l’autorité canonique. Le récit insiste moins sur une doctrine précise que sur le danger spirituel que ces groupes représentaient pour le peuple ; le scribe rapporte ainsi qu’Abba Moïse chassa du désert les trois mille membres d’un couvent mélitien, dont dix seulement purent demeurer.

La crise antiochienne et Isaac de Harrān

Vers la fin du pontificat se posa la grave question d’Antioche. Après la mort du patriarche Jean, Isaac de Harrān s’arrogea le siège par un mandat de ’Abd Allāh Abū Ja’far — c’est-à-dire al-Mansūr, qui régna de 754 à 775. Isaac fit tuer deux grands métropolites pour s’imposer. Selon les canons, un évêque ne peut être transféré sans procédure régulière ; or Isaac avait simplement échangé son siège de Harrān contre celui d’Antioche, par décret civil. Il écrivit à Michel, lui envoya des cadeaux, ainsi que deux de ses fils — l’un prêtre, l’autre diacre —, pour obtenir la lettre synodale qui scellerait son élection.

Michel refusa. Avec Théodore de Misr et le scribe Georges lui-même, il tint une réunion canonique, en présence de deux métropolites syriens — l’un de Damas, l’autre de Hims. Le patriarche éleva la voix contre la simonie et contre l’intervention politique dans l’élection des chefs ; et il refusa de sceller. Isaac mourut peu après, et Athanase le remplaça. À cette occasion, le scribe Georges livre une statistique extraordinaire pour l’histoire démographique : il y aurait alors environ cinquante mille âmes chrétiennes en Égypte, par an.[107]

La mort de Michel Ier

À la fin de sa vie, Michel avait beaucoup souffert, et n’avait guère eu d’aide, sinon Moïse, évêque d’Égypte, et Théodore, son ami. Voyant son âge et la fatigue accumulée, il demanda au Dieu miséricordieux de le retirer de ce monde. Il se reposa le seizième jour de Baramhāt.[108] Selon le témoignage conservé au monastère de Saint-Macaire, il demeura sur le siège vingt-trois ans et demi. Son corps fut déposé auprès des saints pères ; et sa mémoire resta celle d’un patriarche éprouvé par la guerre, la prison, les famines, les révoltes et les changements de royaume.[109]

MÉNAS IER, QUARANTE-SEPTIÈME PATRIARCHE D’ALEXANDRIE
(767-776)

Après le repos de Michel, l’Église d’Alexandrie se trouva de nouveau dans la peine. Les évêques et les prêtres cherchèrent un successeur capable de porter la charge après tant d’épreuves. Leur choix se porta sur Ménas, moine du monastère de Saint-Macaire et fils spirituel de Michel — celui-là même qui avait été l’économe de la cellule patriarcale au désert. Homme déjà âgé, doux, patient et connu pour sa fidélité à Michel, il fut élevé au siège dans la joie commune. Mais un diacre nommé Pierre al-Sulaymī — moine de nom, divisé au-dedans — s’opposa aussitôt à cette élection : il convoitait l’épiscopat, s’estimait méprisé, et la source voit dans son ressentiment l’œuvre du diable.[110]

La fraude de Pierre al-Sulaymī à Bagdad

Pierre quitta l’Égypte par bateau et se rendit en Syrie. Là, il fabriqua une fausse lettre, comme si elle provenait du patriarche jacobite d’Antioche, et se présenta à la cour du calife abbasside Abū Ja’far al-Mansūr. Il accusa le patriarche d’Égypte de posséder d’immenses richesses, et même de connaître l’art de fabriquer l’or : selon lui, les églises coptes regorgeaient d’objets d’or et d’argent qui n’étaient pas nécessaires au sacrifice, et le calife devait les prendre pour son Trésor. L’accusation était faite pour séduire un pouvoir toujours avide de ressources.[111]

Le récit insère alors une histoire touchant al-Mansūr. À Harrān, le calife avait épousé une femme de grande chasteté, qui lui avait imposé de ne pas prendre d’autre épouse. L’évêque Isaac de Harrān pria pour elle, la bénit, et lui annonça qu’elle enfanterait ; elle mit au monde deux enfants. L’un d’eux mourut, et le calife fut saisi d’une douleur extrême. Pierre, guidé par le démon, prétendit pouvoir rendre l’enfant à la vie. Le diable fit paraître devant les yeux du calife une figure ressemblant au fils mort ; al-Mansūr crut le voir vivant, et courut l’annoncer à sa femme. Mais la mère reconnut que ce n’était pas son fils ; et lorsqu’elle se leva pour vérifier, l’illusion disparut. Le calife comprit qu’il avait été trompé — ou du moins en fut troublé ; pourtant Pierre sut encore tirer avantage de la situation. Il demanda un mandat pour l’Égypte, afin d’être imposé comme patriarche à la place de Ménas ; et le calife fit écrire son nom sur une calotte de tissu, en caractères arabes, ordonnant au gouverneur d’Égypte, Bāwūn, de le reconnaître.[112]

La captivité de Ménas et la corvée des évêques

Lorsque les envoyés arrivèrent à la frontière d’Alexandrie, Ménas apprit ce qui se tramait. Il éleva son cœur vers le Christ : « Seigneur Jésus-Christ, toi qui m’as déjà sauvé de tant de pièges, ne me livre pas aux mains de mes oppresseurs. » Conduit à Fustāt, il se présenta devant Bāwūn. Le gouverneur l’honorait, à cause du souvenir de Michel ; mais il craignait l’ordre du calife, et dit à Ménas qu’il devait obéir au mandat royal. Le patriarche répondit qu’il ne pouvait livrer l’Église à un homme indigne — celui-ci portât-il une calotte écrite par l’autorité.

Bāwūn fit jeter Ménas en prison ; on l’enferma dans une pièce étroite, les mains et les pieds chargés de fers. Pierre demanda qu’on convoquât tous les évêques à Fustāt, pour qu’ils le reconnussent. Ménas, du fond de sa prison, écrivit aux évêques afin que leurs cœurs ne défaillissent pas : il leur rappela que le Christ n’abandonnerait pas son Épouse, l’Église, et que le soldat ne reçoit la couronne que s’il combat selon les règles.

Les évêques arrivèrent. Pierre, coiffé de la calotte où son nom était inscrit, monta vers l’autel comme s’il allait présider la prière. Alors Ménas et les évêques se levèrent contre lui : ils arrachèrent la calotte, déclarèrent qu’il n’était pas digne du siège d’Égypte, et qu’on ne pouvait vendre l’Église. Pierre entra en fureur ; il fit emprisonner les évêques avec le patriarche. Mais ceux-ci se réjouirent de souffrir avec leur père, et se dirent que le Seigneur leur donnerait la délivrance.

La captivité dura longtemps — le texte parle de trois années, durant lesquelles le patriarche et les évêques combattirent pour la vérité. Le gouverneur interrogea Ménas sur les prétendus trésors. Le patriarche répondit qu’il n’y avait ni or caché ni science d’alchimie, mais seulement les vases nécessaires au culte — souvent déjà perdus ou enlevés dans les persécutions passées : dans certaines églises, il ne restait que des coupes de verre ou de bois. L’accusation de Pierre n’était donc qu’un mensonge, destiné à exciter la cupidité du pouvoir. Pendant ces trois années — le fait est noté —, le gouverneur mobilisa tous les évêques d’Égypte à la corvée navale, pour la flotte musulmane, au soleil, en plein été.[113]

L’apostasie de Pierre et la mort de Ménas

Lorsque Pierre vit que son projet échouait, il tomba dans un dernier reniement : il demanda à entrer dans la religion du gouverneur, afin de retourner à Fustāt et de se venger de ses ennemis.

Il renia le nom du Christ, confessa l’islam, reçut des vêtements précieux, de l’argent, des chevaux et des esclaves, et prit le surnom d’Abū al-Khayr — « père du bien ». La source ajoute aussitôt qu’il fut, en vérité, père du mal. Sa famille et ses amis s’éloignèrent de lui ; il devint objet de mépris, comparé à Judas ; et il finit misérablement en Syrie, dans la fièvre, la peste et la pauvreté — selon la parole que Ménas avait annoncée.[114]

Ménas retrouva son siège. Il gouverna avec prudence une Église encore meurtrie par les années précédentes ; sa Vie est tout entière celle d’un combat contre la simonie, l’imposture et l’usage de la puissance musulmane pour s’emparer d’une dignité ecclésiastique. Il mourut à Bīnā, près d’Abū-Sīr — le lieu même de la mort de Marwān II : symbolisme que la source ne souligne pas, mais qui s’impose au lecteur. Il avait siégé sept années sur le trône évangélique, et se reposa le dernier jour du mois de Toubah — le trentième.[115] Son corps fut enseveli au monastère de Saint-Macaire, au Wādī Habīb.

JEAN IV, QUARANTE-HUITIÈME PATRIARCHE D’ALEXANDRIE
(776-799)

Après la délivrance de l’Église et le repos de Ménas, les évêques procédèrent à l’élection de son successeur par le rite du tirage au sort. Ils écrivirent les noms, les déposèrent sur l’autel, prièrent avec le clergé et le peuple, et crièrent : « Kyrie eleison. » On fit venir un enfant innocent, qui prit un billet : le nom du prêtre Jean, attaché à la basilique d’Abū Mīnā et fils spirituel de Michel Ier, sortit. On recommença trois fois, et trois fois le même nom fut tiré ; et tous s’écrièrent qu’il était vraiment digne.[116]

Dès son intronisation, Jean envoya la lettre synodale au patriarche d’Antioche, Abba Georges, selon l’usage qui manifestait l’union des Églises copte et syrienne. La source rappelle alors ce qui s’était passé à Antioche : un évêque syrien avait calomnié le patriarche Georges devant le calife, qui le fit jeter en prison et humilier ; l’accusateur monta sur le siège, mais n’écrivit ni lettre synodale ni décret d’investiture, et mourut peu après. Alors Georges, libéré de prison, reprit le siège d’Antioche avec gloire et honneur, après dix années d’absence. La lettre de Jean lui apporta donc une grande joie : elle signifiait que, malgré les prisons et les changements de rois, l’unité de la foi demeurait.

Le patriarche bâtisseur

Jean était, dit le récit, d’une belle stature, équilibré dans ses mœurs et soutenu de Dieu en toute chose. Les gouverneurs et les rois l’honoraient, et acceptaient souvent sa parole ; la source le compare à Joseph devant Pharaon — comme Joseph avait trouvé grâce auprès du roi d’Égypte, Jean trouva faveur auprès des autorités de son temps. Les chalcédoniens d’Alexandrie en furent jaloux, car ils voyaient les coptes reprendre force et dignité.

Jean entreprit de grandes constructions. Il édifia une vaste basilique à Alexandrie, pour servir de siège patriarcal ; il restaura les sanctuaires de la ville, orna les églises, et veilla à ce que le culte fût célébré avec ordre. Les sultans l’aimaient, et lui accordaient ce qu’ils refusaient à d’autres. Mais son autorité ne reposait pas seulement sur la faveur politique : elle venait aussi de la douceur de sa parole, de sa charité et de sa patience.

Le faux saint Nawasaw

Un homme nommé Nawasaw troubla cependant cette paix. Il passait pour un médecin habile, se faisait admirer des grands et avait accès auprès des califes ; la source le dénonce comme faux saint et chef d’hérétiques. Par envie, il calomnia Jean. Mais le patriarche ne se laissa pas entraîner dans les querelles. Il prit auprès de lui un jeune Alexandrin nommé Marc, gardien de la basilique d’Abū Mīnā en Maréotide ; ce Marc devint son scribe, son diacre et son disciple. Le récit conserve un détail liturgique précieux : Marc possédait une voix de chantre admirable. Partout où le patriarche célébrait, c’est lui qui chantait l’Évangile, avec une tendresse de voix et des inflexions qui touchaient les cœurs ; les fidèles venaient tôt à l’église pour l’entendre, tant son chant était beau et sa diction juste.[117]

Marc grandit dans la vertu. Il reçut l’habit monastique au monastère de Saint-Macaire, le vingt-septième jour de Baramhāt, jour de la commémoration du saint ; et un ancien prophétisa qu’il était digne de s’asseoir un jour sur la cathèdre. Jean le forma donc comme un fils — sans savoir peut-être encore que celui-ci lui succéderait.

La construction de la basilique de la Pénitence

Jean entreprit aussi la construction de la basilique de saint Michel Archange, à Alexandrie. Le récit en attribue l’initiative à deux notables aimant Dieu, Cyrus et Barnabé, qui voyaient que le peuple du Christ désirait cette église : ils apportèrent au patriarche les sommes nécessaires, et de nombreux fidèles firent de même, voulant laisser un mémorial pour eux-mêmes et leurs descendants. La tâche dura cinq ans. Un homme nommé Pierre al-Sulaymī — celui-là même devenu Abū al-Khayr, l’apostat — chercha à l’empêcher, et porta plainte contre le patriarche auprès du pouvoir ; la source compare cette opposition aux Samaritains et aux Chaldéens qui entravèrent jadis la reconstruction du Temple sous Cyrus et Darius. Jean persévéra cependant, et l’église fut achevée ; au temps du rédacteur, elle était connue sous le nom de Bay’at al-Tawba — la basilique de la Pénitence.[118] Un autre scribe-diacre du patriarche, nommé Jean lui aussi, devint plus tard évêque de Sakhā, à la mort de Jean IV.

La grande famine et la charité de Jean

Une grande famine frappa ensuite Alexandrie et le Sa’īd. Le prix du blé monta jusqu’à trois dinars la mesure ; les pauvres affluèrent vers les églises, et Jean ouvrit les ressources de l’Église. Marc, son diacre, l’aida dans cette œuvre : ils distribuèrent pain, argent, vêtements, et ne renvoyèrent personne sans secours lorsqu’ils pouvaient agir. La charité de Jean confirma sa réputation auprès du peuple, autant que ses constructions l’avaient établie auprès des notables. Il priait avec les paroles de Daniel, et rappelait que les biens de l’Église étaient destinés à sauver des vies — sans distinguer coptes, chalcédoniens, juifs ou musulmans.[119]

La succession antiochienne et la lettre de Cyriaque

Après la mort de Georges d’Antioche, Cyriaque fut élu par les métropolites, les évêques et le peuple de Syrie et d’Orient. Dès qu’il apprit les œuvres de Jean d’Alexandrie, il envoya à son tour une lettre synodale, portée par Anastase, métropolite de Damas, et par un autre évêque. Cette lettre rappelait l’héritage de Sévère d’Antioche, de Denys et des Pères qui avaient combattu pour la foi orthodoxe. Jean reçut les envoyés avec honneur ; la lettre fut lue devant le peuple, qui admira la paix entre les deux sièges.

Les envoyés syriens furent frappés par l’état des églises d’Alexandrie. Ils virent la basilique restaurée, l’ordre des sept rangs ecclésiastiques — portier, lecteur, sous-diacre, diacre, prêtre, évêque, patriarche —, ainsi que la dignité calme qui entourait le patriarche. Ils citèrent la parole du Psaume : « Comme nous l’avons entendu, ainsi nous l’avons vu », car la renommée de Jean correspondait à ce qu’ils constataient. Ils demeurèrent quelques jours auprès de lui, puis repartirent en glorifiant Dieu.

Les fers aux pieds de Marc

Jean voulut un jour établir Marc, son disciple, sur le siège épiscopal d’Égypte. Craignant que Marc ne s’enfuît, il lui fit mettre des fers aux pieds ; mais au matin, on ne le trouva plus : Marc avait réussi à regagner le monastère de Saint-Macaire, tant il redoutait les dignités. Jean choisit alors Cosme pour l’épiscopat de Misr. Ce détail prépare la suite du récit : Marc n’échappa pas à la dignité patriarcale que Dieu lui réservait.[120]

La mort de Jean IV

Dans ses dernières années, Jean retourna à Fustāt pour les affaires des églises, puis voulut revenir à Alexandrie. Il pria longuement dans la basilique, levant les yeux vers le toit et rappelant la parole du Christ à Pierre : « Sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle. » Il demanda que les rois opposants fussent brisés comme l’avaient été Dioclétien et Julien l’Apostat. Il communia le peuple, donna la paix aux évêques, et leur demanda de le conduire à la cité de saint Marc avant sa mort.

Très affaibli, il fut transporté en barque, avec Michel, évêque d’Égypte, et Georges, évêque de Memphis. Il pria pour que Dieu donnât à l’Égypte un gouverneur favorable aux chrétiens, et recommanda son enfant spirituel Marc ; le gouverneur du moment, Abīb al-Dawla, se montrait précisément ami des chrétiens. Jean se reposa le seizième jour de Toubah, en l’an 515 des Martyrs — soit vers le 11 janvier 799 —, après environ vingt-quatre ans de patriarcat.[121] Son corps fut déposé auprès de ses pères, Marc l’évangéliste et Théodose Ier.

Le Synaxaire copte, au seize Toubah, ajoute un détail hagiographique que la chronique de Sévère n’a pas développé.[122] Sentant son heure venue, Jean fit appeler les prêtres autour de lui, et leur déclara qu’il était né le seize Toubah, qu’il avait été consacré patriarche le seize Toubah, et qu’il mourrait ce même seize Toubah. Et la chose s’accomplit. Cette triple coïncidence — naissance, sacre et mort un même jour, fête de saint Philothée d’Antioche — fut tenue par la mémoire copte pour l’une des plus belles marques de la providence divine sur ce pontificat. Le Synaxaire rappelle aussi que, dans les jours qui suivirent la mort de Ménas, les évêques, les prêtres et les notables s’étaient réunis à Alexandrie pour trois journées de prière et de jeûne, avant de procéder au tirage au sort qui désigna Jean.

MARC II, QUARANTE-NEUVIÈME PATRIARCHE D’ALEXANDRIE
(799-819)

Après la mort de Jean, les évêques et les prêtres écrivirent à Michel, évêque d’Égypte, pour lui exposer la situation : le troupeau était sans berger, et une ville sans muraille, disaient-ils, est bientôt prise par l’ennemi. Tous avaient les yeux tournés vers Marc, prêtre et disciple de Jean. Lorsque Marc apprit qu’on voulait l’établir patriarche, il fut saisi de tristesse, et s’enfuit aussitôt au monastère de Saint-Macaire, dans le Wādī Habīb — le désert était alors comme un paradis, peuplé de saints moines, et plusieurs y avaient déjà annoncé que Marc était destiné à cette charge.

Michel, évêque d’Égypte, rassembla les chefs du clergé et se rendit auprès du gouverneur. Celui-ci demanda ce qu’ils voulaient ; les évêques répondirent que leur père Jean était mort, et qu’ils avaient besoin d’un pasteur. Le gouverneur autorisa l’élection. On alla donc chercher Marc au désert ; il fut amené malgré son humilité, inscrit au dīwān, et installé le deux Amshīr, jour de la fête de saint Longin — un dimanche. La procession se fit avec les Évangiles, les croix et l’encens, comme il convenait à un patriarche d’Alexandrie. Le Synaxaire copte, au vingt-deux Baramoudah, ajoute que, le jour même de son intronisation, Marc exposa à ses fidèles les raisons doctrinales pour lesquelles l’Église d’Alexandrie rejetait les décisions du concile de Chalcédoine ; puis, peu après cette première prédication publique, il se retira quelque temps au monastère du Verre, pour y reprendre la vie ascétique avant d’assumer pleinement le gouvernement de l’Église.[123]

Dès son entrée en charge, Marc prêcha contre le concile de Chalcédoine et contre les anciennes erreurs ariennes. Il passa ensuite le Carême au saint monastère, puis revint à Fustāt après la Pâque. Le gouverneur, touché par la douceur de sa parole, ordonna que les églises de Misr détruites ou négligées fussent reconstruites ; et Marc s’appliqua à relever les sanctuaires, à rétablir le culte, et à encourager les fidèles éprouvés sous les gouverneurs précédents.

Le retour des Abrahamites

Sous Marc se produisit un événement rare : le retour d’une secte longtemps séparée, appelée dans la source les Birshnūfiyya — « ceux qui n’ont pas de tête » — ou Abrahamites. Depuis l’époque du patriarche Pierre III Monge, successeur de Timothée le confesseur sous le règne de Zénon, ils vivaient sans chef reconnu, isolés de l’Église — soit plus de trois siècles d’isolement schismatique.[124] Marc pria pour leur salut. Leur chef Abraham et son fils Georges vinrent à lui ; après instruction et confession de foi, ils furent reçus. Marc ordonna Abraham évêque d’Atrīb, et Georges évêque de Tunbudhā, le quinze Hatour, fête du martyr saint Ménas, dans la basilique du martyr, en Maréotide.

L’Église du Patriarche et la basilique de la Pénitence

Marc construisit ensuite à Fustāt une église appelée l’Église du Patriarche — Bay’at al-Batriark. Il dut aussi répondre aux plaintes venues de l’Orient contre un métropolite nommé Abraham, accusé de parler indignement des saints Mystères : Marc écrivit à Cyriaque d’Antioche pour l’avertir, et pour rappeler que, lorsqu’un membre souffre, tout le corps souffre avec lui ; il recommandait de recevoir les faibles dans la foi, sans permettre pourtant que l’ordre de l’Église fût détruit.

Il reconstruisit aussi la basilique de Saint-Michel, dite de la Pénitence, à Alexandrie, que Jean avait édifiée avant lui. La consécration eut lieu le dix-septième jour de Tūt, fête de la Croix ; Marc donna à cette célébration toute la solennité possible — prières, encens, Évangiles, procession, chant du peuple et mémoire des anciens pères. Alexandrie retrouvait ainsi une part de sa beauté spirituelle.

C’est aussi Salomon, magistrat pieux d’Alexandrie, avec un groupe de chrétiens influents, qui supplia Marc de rebâtir la grande église du Sauveur — la basilique du Sôter, au cœur de la ville. Sous Jean IV déjà, ces mêmes laïcs en avaient fait la demande, sans succès ; le patriarche craignait la jalousie des chalcédoniens, mais il céda à la ferveur de leur foi. Il rassembla architectes et ouvriers, et posa lui-même les fondations au nom du Christ. Il se levait avant l’aube pour visiter le chantier, comme s’il eût été l’un des maîtres d’œuvre ; et la grâce du Seigneur, dit le récit, multipliait son travail.

Sous son pontificat, une grande invasion de sauterelles s’abattit sur la Buhayra et menaça Alexandrie. Marc ordonna une procession solennelle, avec les Évangiles, les croix et l’encens ; le peuple sortit en larmes hors des murs — les sauterelles assombrissaient le ciel. Le patriarche pria avec une foi semblable à celle de Moïse ; et à l’heure même, les sauterelles s’envolèrent par-dessus la tête de la foule, et tombèrent dans la mer, où elles périrent — la source compare le prodige à celui de l’Exode. Plus tard encore, au village d’Agharwah — l’ancienne Aghrā —, Marc délivra par sa seule prière un jeune homme possédé, après l’avoir signé du signe de la croix.

On rapporte également que Marc souffrit pendant douze années de douleurs corporelles intenses, qu’il ne put guérir ni par prière pour lui-même ni par médicament. La source explique cette épreuve par la coutume divine d’éprouver ses élus : Job le véridique fut éprouvé par la lèpre, Joseph par la fosse, Daniel par les lions, les trois enfants par la fournaise ; Pierre l’apôtre lui-même chassait les démons, mais ne pouvait guérir son propre corps ; Syméon le Stylite eut des ulcères pendant trois ans. Marc, lui, fit douze ans dans la douleur, en disant : « Je te rends grâces, mon Seigneur et mon Dieu, parce que tu m’as jugé digne de souffrir comme Lazare, le pauvre. »[125]

La fitna et le rachat des captifs d’Andalousie

La situation politique se troubla lorsque Hārūn al-Rashīd mourut, en mars 809. Ses fils al-Amīn et al-Ma’mūn se disputèrent le califat ; et l’Égypte, éloignée du centre, devint un lieu d’anarchie : les gouverneurs se succédaient, les tribus se combattaient, les impôts augmentaient, les routes devenaient dangereuses. Marc protégeait les fidèles autant qu’il le pouvait, rachetait les captifs, soutenait les monastères, et maintenait l’unité de l’Église avec Antioche.

Vers l’an 530 des Martyrs, des Andalous arrivèrent à Alexandrie. C’étaient des hommes chassés de Cordoue après la révolte du faubourg al-Rabad, passés par les îles byzantines où ils avaient amassé un grand butin. Ils amenaient avec eux des captifs chrétiens, qu’ils vendaient comme du bétail ; et beaucoup risquaient d’être contraints à l’apostasie. Le cœur compatissant du patriarche fut bouleversé. Marc racheta jusqu’à six mille âmes — moines, prêtres, sous-diacres, diacres, vierges, mères et leurs enfants. À chaque captif racheté, il rédigeait sur-le-champ un acte d’affranchissement, et le lui remettait en main propre. À ceux qui le désiraient, il offrait de demeurer auprès de lui comme ses fils ; ceux qui voulaient rentrer dans leur patrie recevaient des provisions de voyage ; et il plaça plusieurs des libérés auprès de maîtres qui leur enseignèrent les psaumes et la doctrine de l’Église.[126]

Le massacre d’Alexandrie et l’incendie de l’église

Peu après, Alexandrie fut prise dans un enchaînement de violences. Le gouverneur ’Umar ibn Mālik fut tué, le dix Baounah, par des groupes mêlant Lakhm, Judhām, Madālij et Andalous. Le lendemain, une querelle éclata entre Lakhmites et Andalous ; les habitants de la ville tuèrent plus de quatre-vingts Andalous dans les marchés, les bains et les maisons ; et ceux-ci répondirent par un massacre sans distinction — musulmans, chrétiens et juifs furent frappés. Des corps furent trouvés près de la basilique du Sauveur, que Marc avait rebâtie ; et les assaillants, croyant que les chrétiens les avaient tués, incendièrent l’église.

La source décrit alors une apparition diabolique : le diable, sous la forme d’un vieillard, se montra sur le toit et trompa les assaillants. Marc pleura amèrement. Il passa la nuit couché à terre, se leva à minuit pour prier, puis quitta Alexandrie au matin, avec deux de ses fils spirituels ; et il vécut plusieurs années dans la détresse, hors de la ville, pendant que les combats continuaient.[127]

La correspondance avec Denys de Tell-Mahrē

Dans ses lettres à Denys de Tell-Mahrē, successeur de Cyriaque sur le siège d’Antioche,[128] Marc comparait Alexandrie à Jérusalem dévastée : il rappelait les ruines, les morts, les sanctuaires brûlés et la douleur du peuple. Mais il ne désespérait pas — l’Église, disait-il en substance, est humiliée pour un temps, non détruite ; et les tribulations des villes saintes dans l’Écriture devenaient le miroir de celles d’Alexandrie. Il remerciait Denys d’avoir ramené à la pénitence Abraham, le métropolite qui avait entraîné des fidèles dans l’erreur, et il l’exhortait à ouvrir largement la porte du repentir à ceux qui revenaient.

La mort de Marc II

Mais Satan, dit le récit, ne supporta pas cette paix. Les Arabes ravagèrent le désert du Wādī Habīb, qui avait été comme un paradis de moines : ils pillèrent les cellules, prirent des moines, détruisirent des églises et des fonts baptismaux, dispersèrent les anciens. Marc, qui aimait ce désert comme la demeure de ses pères, fut brisé par ce chagrin. Il pria avec les paroles du Psaume : « Mon cœur s’est troublé en moi ; le feu s’est embrasé dans mes reins. » Et il demanda au Seigneur de l’emporter, car il ne voyait plus de repos pour l’Égypte.[129]

Quelques jours plus tard, il fut pris de fièvre, et cessa de manger. Le jour de Pâques, saint Marc l’évangéliste lui apparut, et lui dit de se réjouir : le Seigneur avait décidé de le conduire aux demeures éternelles le jour même de sa Résurrection ; et le signe annoncé était qu’il communierait aux saints Mystères. Le patriarche demanda aux évêques d’accomplir le cantique pascal ; puis il reçut le Corps et le Sang du Christ, remit tous les siens à Dieu, et livra son âme.

La douleur fut immense parmi les orthodoxes. On plaça son corps dans un cercueil de bois, dans la basilique de Nibrū, en attendant de pouvoir le conduire à Alexandrie. Il avait siégé vingt ans et soixante-dix jours, et s’éteignit le vingt-deuxième jour de Baramoudah de l’an 535 des Martyrs.[130] La source ajoute qu’il avait composé, durant son pontificat, vingt et un livres de mystagogie et vingt lettres festales — signe qu’il ne fut pas seulement bâtisseur et pasteur, mais aussi législateur et docteur de l’Église.[131]

JACQUES, CINQUANTIÈME PATRIARCHE D’ALEXANDRIE
(819-830)

Après le repos de Marc, les fidèles se tournèrent vers Jacques, qui devint le cinquantième patriarche d’Alexandrie. Son pontificat fut marqué par la famine, les guerres d’Alexandrie, les luttes entre factions armées et la difficulté de gouverner une Église dont les routes mêmes étaient coupées. Jacques se montra pourtant un pasteur attentif, travaillant de ses mains, et se souvenant de l’Apôtre qui disait : « De mes propres mains, j’ai servi. »[132]

Les visions précédant l’élection

Avant même son élection, la source avait préparé sa figure. Le Synaxaire copte précise que Jacques était né à Nabrouh — la même bourgade du Delta dont il devait, à la fin de sa vie, ressusciter un enfant par sa prière, miracle que la mémoire liturgique du quatorze Amshīr a fidèlement conservé.[133] Ses parents lui avaient donné une bonne éducation chrétienne et une instruction religieuse. Devenu grand, il s’était fait moine au monastère de Saint-Macaire, à Scété, où sa conduite fut conforme aux usages monastiques. Mais le Wādī Habīb, où il avait vécu, avait été ravagé : les cellules étaient désertées, les anciens dispersés, les sanctuaires brûlés ou abandonnés. Jacques était alors parti vers le Sa’īd, par crainte des violences, tout en désirant revenir au désert lorsque Dieu le permettrait. C’est dans cette attente qu’il reçut, selon le récit, une vision de la Mère de la Lumière : elle lui apparut entourée d’anges, avec une couronne lumineuse, et lui annonça qu’il serait établi sur un grand peuple. Peu après, saint Macaire lui apparut à son tour, l’appela « fidèle », et confirma ce que la première vision avait annoncé.

Lorsque Marc approcha de sa mort, les évêques présents le supplièrent de leur indiquer celui qui pourrait porter le siège après lui. La réponse ne fut pas présentée comme une simple décision humaine : une voix cachée désigna Jacques. Les évêques envoyèrent donc le chercher au monastère de Saint-Macaire, et le conduisirent à Alexandrie.

Le diacre Georges et le percepteur insolent

Un parent du patriarche, nommé lui aussi Jacques, prêtre et supérieur à Nibrū, pourvoyait aux besoins d’Alexandrie — aide précieuse, car la ville connut la cherté, la captivité et le siège ; les Égyptiens de Misr, les Madālij et les Andalous se combattaient. Le patriarche se rendit à la basilique de saint Ménas, en Maréotide. Un diacre nommé Georges, administrateur de la basilique d’Alexandrie, lui réclama le paiement habituel, et menaça de quitter le service s’il ne recevait pas ce qu’il voulait. Jacques refusa. Le diacre fut frappé de paralysie le jour même, et sa maison périt — le récit y voit la punition de son insolence.

Les Alexandrins avaient aussi l’habitude de convier les responsables civils, adversaires compris, aux fêtes publiques du patriarche. Un percepteur voulut profiter de la circonstance pour parler au saint avec arrogance. Jacques lui annonça qu’il ne resterait pas longtemps en place, et que Dieu ferait bientôt tomber sur lui ce qu’il préparait aux autres. Peu après, cet homme fut tué dans une querelle, et ses biens furent saisis. La peur se répandit alors parmi les opposants : ils comprirent que la parole du patriarche n’était pas une menace humaine, mais une prophétie prononcée dans la souffrance.

La famine d’al-Jarawī

Les routes entre l’Égypte et la Syrie furent interrompues pendant quatorze ans, si bien que le patriarche ne put communiquer avec Antioche. Un chef nommé ’Abd al-’Azīz al-Jarawī domina certains territoires, et accumula le blé. Le récit le compare à Joseph en Égypte — mais inversé : au lieu de sauver le peuple, il monopolisait les grains, et la mesure de froment atteignit des prix insupportables. Al-Jarawī ne se contentait pas de retenir les grains : il tuait les hommes, prenait leurs biens, faisait enterrer ses trésors de nuit, puis supprimait ou écartait ceux qui connaissaient la cachette. Les corps restaient sans sépulture, et devenaient la nourriture des oiseaux du ciel. Le narrateur applique à cet homme la parole de Michée contre ceux qui méditent le mal, prennent les champs, oppriment les orphelins et arrachent à l’homme sa maison et son héritage.[134]

Le siège d’Alexandrie aux mangonneaux

Alexandrie fut assiégée avec des machines de guerre. Butrus al-Nibrāwī, archonte de Misr, demanda au patriarche une ordination irrégulière ; Jacques refusa, au nom des canons, même sous la pression. Les combats s’intensifièrent : on dressa des mangonneaux, les rues furent menacées, le peuple manqua de nourriture. Le patriarche ne céda pas — il estimait qu’une grâce donnée contre l’ordre de l’Église détruirait plus sûrement encore que les armes.[135]

La pression s’accrut encore lorsque l’homme que protégeait Butrus menaça de détruire les églises et de faire tuer les évêques qui ne se rangeraient pas à son parti. Jacques répondit par les paroles des prophètes : sa vie ne lui était pas chère, si le salut de l’Église était en jeu. L’adversaire voulut contraindre le saint par la peur ; mais au matin, une pierre tomba du haut de la fortification, lui arracha les deux yeux et le fit mourir. Le récit rattache cette mort à la parole de Zacharie : l’homme avait projeté le mal, mais ce qu’il voulait accomplir ne lui fut pas accordé.

L’arrivée de ’Abd Allāh ibn Tāhir

Avant l’arrivée de ce chef, Jacques avait annoncé à ses enfants qu’un sultan viendrait bientôt en Égypte, qu’il briserait la violence des Andalous et rendrait la paix à la ville. Peu de jours après, ’Abd Allāh ibn Tāhir arriva effectivement, avec l’autorité du calife. La source le présente comme un homme de justice, miséricordieux selon sa religion et ennemi de l’oppression. Les Andalous furent abaissés, les affaires reprirent peu à peu leur ordre, et le patriarche put respirer, après de longues années de guerre.[136]

La rencontre avec Denys d’Antioche

Cette pacification permit aussi une rencontre longtemps désirée. Denys, patriarche d’Antioche, voulait voir Jacques de ses yeux ; mais les routes avaient été fermées quatorze ans. Lorsqu’il put enfin venir à Misr, les deux patriarches se rencontrèrent avec une grande joie spirituelle ; les prêtres d’Égypte appliquèrent à leur réunion la parole du Psaume : « La miséricorde et la vérité se rencontrent ; la justice et la paix s’embrassent. » Denys demeura plusieurs jours auprès de Jacques ; les évêques lui rendirent témoignage de la vertu du patriarche d’Alexandrie, et il retourna en Syrie en racontant ce qu’il avait vu de sa douceur, de sa pudeur et de sa fermeté.[137]

Les miracles du calice et de l’enfant

La Vie de Jacques rapporte encore plusieurs prodiges, placés au milieu de ces troubles. Il fit restaurer la basilique d’Abba Benjamin et d’autres sanctuaires, et bâtit lui-même, au monastère de Saint-Macaire, un nouveau sanctuaire dédié à saint Shenouté, au sud de celui de Saint-Macaire, qu’il consacra le premier jour de Baramoudah. Macaire, fils de Seth, archonte de Nibrū au diocèse de Samannūd et parent du patriarche, vint chercher sa bénédiction : son enfant venait de mourir. Jacques fit le signe de la croix sur la poitrine, le cœur et le front de l’enfant, et dit : « Ô Seigneur Jésus-Christ, qui donnes la vie et accordes ta grâce, rends cet enfant à la vie pour son père. » Le souffle revint à l’enfant, qui ouvrit les yeux et remua les pieds. Jacques dit alors au père, reprenant la parole du Christ au chef de la synagogue : « Ton fils n’est pas mort : il dormait. » À la suite de ce miracle, Macaire bâtit à Jérusalem une église dédiée à sainte Marie-Madeleine, qui demeurait, au temps du rédacteur, le refuge des pèlerins orthodoxes. Dans un épisode antérieur, saint Théodore le Stratélate était apparu à ce même Macaire, à Bagdad, sous les traits d’un homme noble qu’il croyait connaître : conduit dans un palais splendide, où il reçut une grande somme, Macaire put payer les taxes dues au calife Hārūn al-Rashīd — et reconnut, après coup, que son bienfaiteur n’était autre que le commandant des armées du Christ.[138]

Un miracle eucharistique marque encore la fin du pontificat. L’émir Ilyās ibn Yazīd, nommé par ’Abd Allāh ibn Tāhir gouverneur d’Alexandrie et collecteur des impôts, exigea du patriarche une somme considérable. Faute de ressources, Jacques dut livrer les vases de l’église. Au moment où l’orfèvre commença à briser l’un des saints calices, du sang jaillit en abondance sur ses mains, comme le sang d’un agneau égorgé. La crainte saisit l’émir et toute l’assistance : il ordonna que rien ne fût brisé, et n’osa plus toucher aux trésors. Plus tard, tombé malade dans son pays, l’émir se souvint du miracle sur son lit de mort, et ordonna à ses fils de restituer l’argent au patriarche. Le narrateur y voit une défense directe de l’autel.[139]

Le refus de la simonie

Jacques refusa également la simonie épiscopale. Un évêque du Sa’īd avait payé pour obtenir ou conserver sa dignité ; le patriarche lui rappela l’exemple de Simon le Magicien, des Actes des Apôtres : « Tu n’as ni part ni héritage dans cette affaire. » L’évêque mourut en chemin — signe, pour le narrateur, que la grâce ne peut être achetée. À Bayt Shamt, le patriarche rencontra ensuite un jeune homme tourmenté par un démon ; il fit l’onction avec de l’huile associée aux reliques de saint Sévère, et le malade fut délivré.

La mort de Jacques

La fin de Jacques fut entourée de visions. Il désigna Joseph, prêtre de Saint-Macaire et économe du monastère, comme celui que Dieu réservait au siège. Avant sa dernière nuit, le Christ lui-même lui apparut, selon le récit, monté sur une nuée de lumière et accompagné des douze disciples ; il lui dit de se tenir prêt, car il avait agi en bon serviteur, et allait être reçu dans le repos de ses fatigues. À la quatrième heure de la nuit, on l’entendit s’écrier : « Heureuse votre venue, mes pères Sévère et Dioscore ! » Et il ajouta : « Le monde entier est absous par les prières des saints. » Puis il rendit l’âme, et un parfum suave remplit toute la chambre. Au matin, on enveloppa son corps, on célébra la liturgie en commémoration des deux pères, Sévère et Jacques — ainsi s’accomplissait la vision qu’un moine avait eue au moment de la consécration de Jacques, lorsqu’il avait aperçu les figures de Sévère et de Dioscore tenant l’Évangile au-dessus de sa tête. Jacques avait siégé dix années et huit mois ; il se reposa le quatorze Amshīr de l’an 547 des Martyrs — jour anniversaire de la mort de Sévère d’Antioche.[140]

VIE XXI

SIMON II, CINQUANTE ET UNIÈME PATRIARCHE D’ALEXANDRIE (830-831)

Après le repos de Jacques, Dieu permit que les guerres et les troubles s’apaisassent quelque temps. Les évêques choisirent Simon, diacre d’Alexandrie, moine dans la cellule du saint Jacques, et parent de ce patriarche par son frère ; il avait été élevé dès sa jeunesse par Marc, le reposant. Sa vie était bonne, sa lignée honorable, et l’on espérait qu’il continuerait l’œuvre de ses pères.[141]

Son patriarcat fut cependant très court : il siégea cinq mois et seize jours seulement. Une douleur de goutte le saisit, et le fit beaucoup souffrir ; il se reposa le troisième jour de Bābah, et son corps fut déposé auprès d’Abba Marc.[142] La brièveté de sa charge laissa l’Église presque aussitôt devant une nouvelle élection, plus difficile encore que les précédentes. Mais cette brève élévation eut une fonction propre : elle maintint la continuité canonique après les troubles, empêcha que le siège ne tombât immédiatement dans une querelle, et laissa à l’Église le temps de reconnaître Joseph.

VIE XXII

JOSEPH IER, DIT YŪSĀB, CINQUANTE-DEUXIÈME PATRIARCHE D’ALEXANDRIE
(831-849)

Après la mort de Simon, le peuple orthodoxe d’Alexandrie se rassembla pour chercher un patriarche. Le siège avait déjà souffert d’une longue instabilité : Jacques avait été suivi de Simon, dont le pontificat avait été très bref. Les fidèles prièrent avec les paroles du Psaume : « Ne te souviens pas des fautes de notre jeunesse ; selon ta miséricorde, souviens-toi de nous. » Et les évêques exhortèrent le peuple à agir selon les canons, non selon les intérêts humains.

La tentative d’achat du siège par al-Sayyid

Un homme riche, Isaac ibn Antūniyya, dit al-Sayyid, chef du dīwān du gouverneur de Fustāt, voulut acheter le patriarcat. Il était laïc et marié ; mais il avait promis aux Alexandrins de leur rebâtir les églises, d’entretenir le clergé et de payer leurs impôts sur sa propre fortune. Certains évêques compromis soutinrent ce projet : Zacharie, évêque de Wasīm, et Théodore, évêque de Misr. Mais trois évêques pleins de foi s’y opposèrent fermement : Michel, évêque de Bilbays, Michel, évêque de Sā, et Jean, évêque de Banā — dont le nom, en copte, signifie « feu ». Ils rappelèrent qu’un homme marié, engagé dans les affaires du siècle, ne pouvait être imposé à l’Église contre les canons : l’argent ne donne pas l’Esprit, et la dignité apostolique ne se vend pas.[143]

L’élection et la voix prophétique

Les évêques fidèles se tournèrent alors vers Joseph, prêtre et économe de l’église de Saint-Macaire, au Wādī Habīb. Les envoyés se dirent en chemin : « Si le Seigneur approuve son élection, nous trouverons la porte de sa cellule ouverte. » Au matin, à leur arrivée au monastère, ils virent Joseph debout sur le seuil — sorti pour refermer derrière ses fils, qui étaient allés puiser de l’eau. Ils s’émerveillèrent. C’était le douze Hatour, fête de l’archange Michel ; ils communièrent ensemble, lui imposèrent les fers aux pieds, et le conduisirent malgré ses larmes. En route, sur le rocher dit des Chérubins, ils entendirent derrière eux une voix, sans voir personne, qui disait : « Joseph, le Seigneur sera avec toi et te fortifiera, afin que tu endures les épreuves qui t’arriveront, et que par elles tu obtiennes la couronne de vie. » Le gouverneur d’Alexandrie, ’Abd Allāh ibn Yazīd, refusa d’abord son consentement — Isaac lui avait promis mille dinars pour le siège ; ce sont les évêques des provinces orientales qui le firent céder, en menaçant d’aller consacrer Joseph à Fustāt. Le patriarche fut donc installé sur la cathèdre apostolique le vingt et un Hatour de l’an 547 des Martyrs, dans la basilique de Saint-Marc-l’Évangéliste, selon la coutume des pères.[144]

Joseph était originaire de Manūf-la-Haute ; ses parents comptaient parmi les chefs d’Égypte. Devenu orphelin jeune, il fut recueilli par un haut fonctionnaire, Théodore, qui détenait à Niqyūs le rang de gouverneur délégué, et voulut l’adopter en raison de sa noble parenté. Mais l’enfant pensait déjà au désert. Il fut alors envoyé au monastère de Saint-Macaire, auprès d’un saint prêtre, l’higoumène Paul, qui s’émerveilla de sa conduite. Le patriarche Marc II le forma, l’ordonna diacre, puis prêtre ; et sur son lit de mort, Paul lui imposa les mains et lui dit, reprenant les paroles du Seigneur à Pierre : « Reviens un jour, toi aussi, et affermis tes frères, qui sont devenus tes compagnons dans le service. » Joseph devint ensuite économe de l’église même de Saint-Macaire.

La révolte bashmourite et l’intervention d’al-Ma’mūn

Au commencement de son patriarcat, la guerre se ralluma : les Bashmurites, peuple du Delta difficile à soumettre, se révoltèrent de nouveau.[145] Le calife al-Ma’mūn envoya contre eux le général al-Afshīn. Joseph, attristé par les massacres, les pestes, la cherté et l’épée, tenta d’avertir les rebelles : il leur demanda de cesser la guerre avant que le pays ne fût détruit. Ils refusèrent. Al-Afshīn ravagea le Bashmūr, tua sans compter, brûla les maisons et dispersa les survivants. La révolte avait été précédée d’une fiscalité insupportable : les percepteurs Ahmad ibn al-Asbāt et Ibrāhīm ibn Tamīm exigeaient deux collectes du kharāj dans la même année ; la mesure de blé monta jusqu’à cinq dinars ; et un tortionnaire nommé Ya’rif poursuivait les Bashmurites, les enchaînait, les frappait et les poussait au désespoir.

Le patriarche Denys d’Antioche écrivit à Joseph comme à son frère et collègue ; le calife ordonna même à Joseph et à Denys d’aller ensemble exhorter les Bashmurites à la paix. Leur parole ne fut pas reçue : les rebelles, retranchés dans leurs marais et leurs routes secrètes, choisirent la guerre. Après la défaite, beaucoup furent déportés, et la force de cette région copte fut brisée — le récit y voit un tournant tragique pour l’Égypte chrétienne. Al-Ma’mūn vint lui-même à Misr pour suivre l’affaire. Les survivants furent emmenés à Bagdad, où ils demeurèrent longtemps prisonniers, puis furent libérés sous al-Mu’tasim ; la source ajoute qu’ils plantèrent deux vergers à Bagdad, et que leurs descendants y étaient encore connus sous un nom rappelant le Bashmūr.[146]

Les deux tentatives d’assassinat

À la même époque, le diable suscita la rancune des deux évêques que Joseph avait dû déposer pour leurs fautes : Isaac, évêque de Tinnīs, et Théodore, évêque d’Égypte. Ils profitèrent de l’occasion offerte par la révolte : ils se rendirent auprès du général al-Afshīn — ivre ce jour-là — et lui dirent que c’était le patriarche Joseph lui-même qui avait provoqué le soulèvement, et qu’il s’apprêtait à comploter contre le calife. Al-Afshīn, dans sa colère, envoya son frère avec une troupe de soldats à l’église, pour arrêter le patriarche et le mettre à mort. C’était le dimanche des Rameaux ; une multitude énorme remplissait la basilique d’al-Mu’allaqa, à Misr.[147] Or Isaac, l’ancien évêque de Tinnīs, accompagna les soldats jusque dans le sanctuaire, et tendit le doigt vers Joseph pour le désigner — geste que la source compare à celui de Judas Iscariote livrant le Christ.

Le frère du général tira le sabre pour trancher la tête du patriarche. Mais sa main glissa au moment du coup : le sabre frappa une colonne de marbre, et se brisa. Furieux, il saisit le poignard à sa ceinture et frappa Joseph au côté, pour le tuer ; la lame coupa les vêtements jusqu’à la ceinture qui ceignait ses reins — mais ne fit aucune blessure dans la chair. Toute l’assemblée crut le patriarche mort ; il fit un signe de la main et dit à haute voix : « Ne soyez pas troublés ! » Et l’on s’aperçut qu’il était indemne. Les fidèles applaudirent avec le Psaume : « Le Seigneur garde ses élus ; le Seigneur garde les justes, et les délivrera de la main des pécheurs. » Comme on l’entraînait dehors, à travers la foule en pleurs, le frère d’al-Afshīn, plus irrité encore, abattit sur la tête du patriarche un coup de bâton si violent qu’il lui blessa les yeux. Devant al-Afshīn, le patriarche exposa la cause exacte de la déposition des deux évêques ; le général reconnut la fausseté des accusations, et voulut châtier les calomniateurs. Joseph répondit, en pleine grâce : « Ma religion m’enjoint de faire du bien à ceux qui m’ont fait du mal » — et il intercéda pour qu’on les épargnât. Le général s’émerveilla, et les laissa libres. Sur le rapport qui parvint à al-Ma’mūn, un décret fut écrit, ordonnant que le patriarche fût honoré et respecté, et que nul ne s’opposât à ses ordinations ni à ses dépositions.[148]

L’ambassade nubienne du roi Zacharie

La Vie rapporte ensuite une lettre du roi de Nubie, Zacharie : celui-ci annonçait qu’il envoyait son fils aîné, Georges, à Bagdad. L’ambassade nubienne fut reçue avec honneur ; Joseph fit préparer pour Georges un sanctuaire de bois, afin que la liturgie pût être célébrée dans la résidence royale — et le nāqūs, l’instrument liturgique, fut frappé à l’heure de la messe jusque dans le palais.[149] Le patriarche envoya une lettre synodale en trois parties : à Denys d’Antioche, aux royaumes d’Éthiopie et de Nubie, et aux évêques d’Égypte.

À cette occasion, la source énumère l’étendue idéale de l’autorité patriarcale d’Alexandrie : l’Égypte, l’Éthiopie, la Nubie, l’Afrique, les Cinq Cités de la Pentapole, Kairouan et Tripoli. Cette liste n’est pas un registre administratif continu : elle exprime la mémoire ecclésiastique d’un siège dont la juridiction spirituelle s’étendait, dans la tradition copte, sur l’Afrique du Nord, la vallée du Nil et les royaumes chrétiens du Sud. Joseph dut aussi s’occuper de l’Éthiopie : un évêque nommé Jean avait été chassé par le roi éthiopien, et le patriarche travailla à sa restauration.

La comète de la septième année

La septième année du patriarcat de Joseph, un signe parut dans le ciel : une grande comète, semblable à un sabre lumineux, s’étendit du levant au couchant, et demeura visible plusieurs jours.[150] Peu après, une peste frappa le bétail, puis les hommes ; les habitants y virent un avertissement. Joseph continua pourtant de soutenir les fidèles, de racheter ceux qui pouvaient l’être, de consoler les familles, et d’empêcher que le désespoir ne les entraînât hors de l’Église.

La persécution de ’Alī al-Armanī et l’église al-Mu’allaqa

Sous le gouvernement de ’Alī ibn Yahyā al-Armanī, l’Église de Misr subit une nouvelle persécution. Ce gouverneur opprima les artisans, les grands marchands et les vendeurs ; puis il s’en prit à la basilique suspendue de Fustāt — l’église al-Mu’allaqa, l’une des plus anciennes de la ville. On commença à la détruire. Les archontes et les fidèles réunirent trois mille dinars pour arrêter la destruction, et le gouverneur accepta l’argent.[151]

Le juge convoqua alors plusieurs évêques, dont la source conserve les sièges : Bahnasā, Tahā, Ahnās, la Buhayra et d’autres lieux. Joseph parla devant eux — en copte pour les siens, en arabe devant les représentants du pouvoir. Il ne s’agissait pas seulement de se défendre : il fallait prouver, documents à l’appui, que les églises avaient des droits reconnus, et que les fidèles ne pouvaient être dépouillés au gré de chaque gouverneur. Joseph produisit alors les anciens actes et les sceaux des califes Hārūn al-Rashīd, al-Ma’mūn et al-Mu’tasim, pour établir les droits reconnus à l’Église.[152]

Le juge, les enfants chrétiens et la mort d’Éléazar

Le juge commit encore une injustice : il força des enfants chrétiens, esclaves byzantins, à entrer dans l’islam. Joseph pleura, et cita le Psaume sur la vipère sourde, qui ferme son oreille à la voix du charmeur — la dureté du juge, dit la source, refusait d’entendre la supplication des faibles. Des visions de saints anciens consolèrent le patriarche : Jean, Sévère, Ménas l’Errant et d’autres figures parurent dans la mémoire du récit, pour rappeler que les pères n’abandonnaient pas leur Église.

Un autre conflit vint des nestoriens et des chalcédoniens. Un nestorien hostile aux coptes arriva à Misr, et poussa les melkites d’Alexandrie à détruire des églises ; on voulut même porter la main sur la basilique de saint Ménas, en Maréotide. La source attribue ensuite à la justice divine la maladie d’Éléazar, présenté comme l’un des artisans de cette persécution : son corps fut frappé d’une hydropisie qui le fit mourir dans la honte, sa tête ne pouvant plus se relever. Joseph, lui, s’efforça de sauver ce qui pouvait l’être, et de maintenir les droits des sanctuaires.

La mort de Denys d’Antioche et la succession syrienne

Denys d’Antioche mourut en l’an 562 des Martyrs, après un long patriarcat.[153] Jean lui succéda à Antioche, dans la quinzième année du pontificat de Joseph. Le nouveau patriarche d’Antioche envoya aussitôt à Joseph la lettre synodale, par les mains de deux métropolites — Athanase, métropolite d’Apamée, et Timothée, métropolite de Damas —, accompagnés d’autres clercs. Joseph se rendit à Alexandrie pour les recevoir avec les honneurs, fit lire la synodale au peuple, et lui répondit par écrit. Même lorsque les routes étaient difficiles, les deux Églises tenaient à manifester leur communion.

Les ermites Ammonius et Ménas du mont Armūn

Du temps du patriarche Joseph vivaient en Égypte des hommes saints, moines parfaits, qui priaient pour lui afin qu’il endurât les épreuves. Parmi eux, un ermite nommé Ammonius vivait au monastère de Saint-Jean ; un autre, l’ermite Ménas, demeurait sur le mont Armūn, doué de l’esprit de prophétie et capable de guérir les malades ; plusieurs témoignaient qu’il avait pouvoir sur les esprits impurs, et les chassait des hommes.

Le rédacteur de la chronique se livre alors à un aveu personnel — le seul de tout le livre. « Et moi, indigne et faible, dit-il, je suis allé le visiter ; il s’est entretenu avec moi des affaires de l’Église. Il était eunuque de naissance, pur devant Dieu, et moine dès sa jeunesse au monastère de Saint-Jean. Lorsque le désert fut ravagé, dans les dernières années du patriarche Marc, il se réfugia dans l’église dite des Disciples, d’un certain village ; il y manifesta de nombreux miracles. Or moi, indigne, j’étais auprès de lui — et c’est lui qui m’apprit à écrire ; et ce fut dans la dixième année du patriarcat du père Joseph. » Un jour, l’ancien lisait l’histoire des Églises antiques, dans la dix-septième partie de l’Histoire de l’Église. Le scribe, dans sa naïveté, lui demanda ce que cette lecture signifiait. L’ancien répondit alors par une parole qui se révéla prophétique : « Ô mon fils, béni soit celui qui a écrit et a pris soin de l’histoire des patriarches. Crois ce que je te dis, mon fils : nul ne commencera la dix-huitième partie de l’Histoire de l’Église avant que vienne celui dont le nom est dix-huit. Et c’est toi qui prendras soin de l’écrire, car le Seigneur t’y appelle. » À ces mots, dit le scribe, je devins comme absent, hors de moi, et je ne pus l’interroger davantage.[154]

Dans la dix-huitième année de Joseph, un nouveau gouverneur d’Alexandrie, Mālik ibn Nāsir, se montra tyrannique : il falsifiait les poids, imposait les habitants, entrait dans les demeures du patriarche, et jusque dans l’endroit où celui-ci dormait ; ses servantes y entraient avec lui, et il profanait les lieux par son mépris. Joseph pria comme dans les Psaumes, demandant à Dieu pourquoi les nations entraient dans son héritage.

Le gouverneur fut dénoncé et puni par le pouvoir : il mourut sous les coups. Mais Joseph lui-même fut emprisonné et frappé ; on exigea de lui mille dinars, il n’en put donner que quatre cents. Chaque jour il recevait des coups, son sang coulait — et pourtant il demeura ferme. Le récit insiste sur sa patience : il ne maudit pas, ne livra pas l’Église, et ne cessa de prier pour son peuple.

La mort du père Joseph

Après dix-huit ans et onze mois de patriarcat, Joseph se reposa le vingt-troisième jour de Bābah de l’an 566 des Martyrs.[155] Les Alexandrins, hommes et femmes, pleurèrent abondamment, car ils savaient combien il avait souffert pour eux. Son corps fut honoré et déposé à Alexandrie. La source conclut qu’il avait sauvé ses enfants des bras de l’ennemi autant qu’il l’avait pu, et qu’il avait reçu la couronne promise à ceux qui persévèrent jusqu’à la fin.

Colophon du Livre second

Le récit s’achève par la louange de Dieu et par la demande des prières des pères. La seconde partie des Vies des patriarches est alors close. Elle a conduit le lecteur depuis Agathon — disciple de Benjamin — jusqu’à Joseph, à travers les guerres, les impôts, les famines, les hérésies, les révoltes, les miracles et les reconstructions qui marquèrent l’Église d’Alexandrie sous les premiers siècles de la domination musulmane. Du compagnon de Benjamin jusqu’à l’évêque battu sous Mālik ibn Nāsir, c’est toute une histoire spirituelle qui se déploie : celle d’une Église qui apprit à durer sans empire, à protéger ses fidèles sans armes, à conserver les pères sans bibliothèque, à dialoguer avec un pouvoir nouveau sans renier sa foi. Que les bienheureux pères Agathon, Jean, Isaac, Simon, Alexandre, Cosme, Théodore, Michel, Ménas, Jean, Marc, Jacques, Simon et Joseph intercèdent pour nous tous. Amen.

ACHEVÉ

Ici s’achèvent les vies des cinquante-deux premiers patriarches de la grande cité d’Alexandrie, de saint Marc l’évangéliste à Joseph Ier, écrites et rassemblées par les soins d’Abba Sévère, fils d’al-Muqaffa’, évêque d’al-Achmounaïn, et mises en français par les soins du traducteur.

Que Dieu nous accorde la bénédiction de leurs prières. Amen.



[1] Sur le retour de Benjamin Ier et sa rencontre avec ’Amr ibn al-’Ās lors de la conquête arabe, voir la dernière Vie du Livre premier, dont Agathon fut le témoin, le biographe — et voici le successeur.

[2] N.d.T. — Le 14 Toubah tombe vers le 9 janvier. On remarquera que le Livre second date désormais tout par l’ère des Martyrs et le calendrier copte : l’ère des empereurs s’est éteinte avec eux, et la chronique respire au rythme de son propre comput.

[3] Synaxaire copte au 16 Bābah, jour de sa fête. N.d.T. — Le lecteur a déjà rencontré le charpentier aux Mystères cachés dans sa corbeille, à la fin du Livre premier : la chronique aime que ses héros entrent en scène déguisés avant de monter sur le trône.

[4] Confusion vraisemblable du chroniqueur entre Constantin IV (668-685) et son frère Tibère ; le contexte correspond aux campagnes byzantines de reconquête menées après 668 contre les premières flottes musulmanes de Méditerranée occidentale.

[5] N.d.T. — Trait qui dit le retournement du siècle : le patriarche copte rachète aux marchés d’Égypte des captifs chrétiens pris par la flotte de l’empereur chrétien. Le rachat des captifs, œuvre de miséricorde canonique depuis les origines, restera l’une des grandes charges des patriarches sous l’islam.

[6] Les Gaïanites, ou aphtartodocètes, étaient les disciples de Gaïanus, l’archidiacre alexandrin du VIe siècle qui avait tenté d’usurper le siège de Théodose Ier (voir sa Vie au Livre premier) ; ils soutenaient que le corps du Christ avait été incorruptible dès l’Incarnation. Les Barsanuphiens descendaient de la faction acéphale dont on a lu la naissance à la Vie de Damien.

[7] Yazīd Ier ibn Mu’āwiya, deuxième calife omeyyade (680-683) ; ce repère date l’épisode entre 680 et 683.

[8] N.d.T. — Voici la grande nouveauté du Livre second : la persécution ne vient plus du pouvoir lui-même, mais d’un chrétien rival qui achète au pouvoir un diplôme contre son frère. La chronique y reviendra sans cesse — sous l’islam, l’arme des partis n’est plus le concile, c’est le fisc.

[9] N.d.T. — L’homme au livre sur la poitrine, vêtu en patriarche et en apôtre, est saint Marc lui-même — le Sauveur le confirmera dans un instant : « à cause de Marc l’évangéliste ». Devenir « fils » de Marc, dans la langue de cette chronique, c’est monter un jour sur son trône : la vision est une élection.

[10] Le pontificat d’Agathon se place donc entre 661 — la mort de Benjamin — et 677 ; le 16 Bābah tombe vers le 13 octobre.

[11] Mention déformée de la controverse monothélite et de Maxime le Confesseur († 662), dont la mémoire est associée par Sévère à la défaite du parti monothélite sous Justinien II ; la source copte voit dans le dyothélisme défini au troisième concile de Constantinople (680-681) une aggravation du chalcédonisme. N.d.T. — L’ironie de l’histoire est complète : celui que Rome et Byzance vénèrent comme le plus grand théologien du VIIe siècle paraît ici en faux moine fauteur de troubles. Vue d’Alexandrie, la querelle des deux volontés n’était qu’une dispute intérieure au camp de Chalcédoine — la chronique la regarde de loin, comme on regarde l’orage chez le voisin.

[12] ’Abd al-’Azīz ibn Marwān gouverna l’Égypte de 685 à 705 ; frère du calife ’Abd al-Malik, il fit de Hilwān, où il bâtit un palais, une véritable seconde capitale. Sa tolérance envers les coptes est attestée par toutes les sources — les vingt années de son gouvernement furent l’âge d’or des commencements.

[13] N.d.T. — Athanase bar Gūmōyē d’Édesse, dont les chroniques syriaques ont gardé la fortune fabuleuse, et Isaac de Shubrā Tanī : les premiers de cette lignée de grands scribes coptes et syriaques qui, pendant des siècles, tiendront le dīwān d’Égypte — l’administration du pays parlant copte et comptant en grec bien après la conquête. L’Église trouvera dans ces hommes ses protecteurs les plus efficaces.

[14] Allusion à Exode XXXIV, 29-35 : « Moïse ne savait pas que la peau de son visage rayonnait, parce qu’il avait parlé avec le Seigneur. »

[15] Le supplice de la « cellule de cuivre » (habs al-nahās) chauffée au feu était un procédé fiscal connu de l’administration omeyyade, attesté pour extorquer aveux ou paiements aux notables coptes ; il rappelle la torture infligée à Anastase le Sinaïte dans les récits du même siècle.

[16] N.d.T. — Le dialogue du Jeudi saint est la première grande scène du face-à-face qui structurera tout le Livre second : le patriarche et l’émir, la parole nue contre le pouvoir fiscal. La réponse de Jean — obéir au pouvoir selon Dieu, lui résister contre Dieu — est la charte de loyauté critique que l’Église copte tiendra sous tous les régimes.

[17] N.d.T. — L’église promise à la fin du Livre premier — le duc Sanutius donnant l’or, la tête de l’évangéliste attendant dans son coffret de teck — est donc bâtie une génération plus tard : la chronique tient ses promesses à longue échéance. Et les terrains dont les revenus sont dédiés à perpétuité à l’entretien de la basilique constituent l’une des premières fondations pieuses de type waqf attestées au profit d’une église : l’institution juridique de l’islam naissant, retournée en instrument de pérennité chrétienne.

[18] Le 1er Kīhak tombe vers le 27 novembre ; le patriarcat de Jean III se place de 681 à 689 selon la chronologie de Brooks-Atiya — le Synaxaire copte compte « environ sept années » sur le trône, la chronique de Sévère neuf : la mémoire copte a gardé deux comptes parallèles. Sur ’Abd al-’Azīz et son palais de Hilwān, voir A. J. Butler, The Arab Conquest of Egypt, Oxford, 1902, chap. XXVI. N.d.T. — Mourir debout devant l’autel de l’église qu’on a bâtie, et y être enseveli : la chronique ne pouvait offrir plus belle sortie au fils que saint Marc s’était choisi en songe.

[19] Synaxaire copte au 9 Hatour, jour de la fête du saint. Une Vie copte complète d’Isaac, œuvre de Ménas, évêque de Pshati (Niqyūs), a d’ailleurs survécu indépendamment de la chronique : c’est l’un des rares patriarches de cette époque dont nous possédions une biographie contemporaine détaillée.

[20] Citations entremêlées de Hébreux V, 4 et du Psaume CXIX, 2.

[21] N.d.T. — L’épisode fixe une règle qui gouvernera douze siècles : nul patriarche sans l’agrément du pouvoir. Mais on notera le paradoxe, que la chronique savoure : c’est l’émir musulman qui, contre l’intrigue d’un parti chrétien, fait respecter le choix légitime de l’Église. Le pouvoir arbitre — il ne désigne pas encore.

[22] ’Abd al-’Azīz fit de Hilwān, au sud du Caire actuel, sa résidence, pour échapper aux miasmes de Fustāt : il y bâtit un palais et obligea les notables à l’y suivre ; le lieu fut pour quelques décennies une véritable cour. Qu’une église copte s’élève dans la ville neuve du gouverneur dit assez la faveur du moment.

[23] L’autorité du patriarche d’Alexandrie sur les Églises d’Éthiopie (Axoum) et de Nubie (Makurie) est attestée depuis le VIe siècle : c’est lui qui leur ordonnait leur métropolite. N.d.T. — Mais cette correspondance est, aux yeux du pouvoir, de la diplomatie avec des royaumes chrétiens étrangers : tout le danger de l’épisode est là. Le patriarche d’Alexandrie est à la fois le sujet de l’émir et le père spirituel de rois libres — équilibre périlleux qui traversera tout ce livre.

[24] N.d.T. — La chronique avoue ingénument la substitution des lettres par les scribes du dīwān : les protecteurs coptes de l’administration sauvent le patriarche par un tour de chancellerie. La vérité des faits importe moins au chroniqueur que la leçon — Dieu délivre les siens, fût-ce par la main des scribes.

[25] Ces inscriptions reproduisent la profession de foi proclamée par ’Abd al-Malik et son frère ’Abd al-’Azīz dans le cadre de la grande politique d’islamisation des espaces publics qui accompagne la frappe des premiers dinars islamiques (696-697) et la construction du Dôme du Rocher (691-692) — dont l’inscription intérieure porte précisément ces mots. Voir G. R. Hawting, The First Dynasty of Islam, Londres, 2000. N.d.T. — La chronique enregistre ici, à hauteur de porte d’église, le tournant de l’histoire : l’islam cesse d’être le pouvoir des conquérants pour devenir une prédication publique adressée aux chrétiens. La douceur d’’Abd al-’Azīz envers les personnes n’exclut pas la guerre des signes.

[26] N.d.T. — Les comptes coptes et la chronologie critique divergent ici de quelques années, comme souvent dans ces Vies brèves ; on retiendra l’essentiel : un pontificat de trois ans, refermé sur la fête du 9 Hatour, où l’Église copte le commémore encore.

[27] Sévère d’Antioche († 538), le grand docteur du miaphysisme, mourut en exil en Égypte ; son corps reposait au monastère du Verre — Dayr al-Zujāj —, à l’ouest d’Alexandrie, devenu lieu de pèlerinage des chrétiens syriaques installés en Égypte. Le lecteur a déjà rencontré ce monastère : c’est là que fut ordonné en secret le patriarche Pierre IV, au Livre premier. On y reviendra à la fin de cette Vie.

[28] N.d.T. — Un Syrien sur le trône de saint Marc : le fait, unique à cette époque, dit la profondeur de la communion entre les deux Églises sœurs — et l’étonnement de l’émir, qui raisonne en termes de peuples, souligne par contraste que l’Église, elle, n’en connaît qu’un seul.

[29] N.d.T. — Le 23 Kyahk tombe vers le 19 décembre. Celui qui venait de louer un autre pour le trône y est porté lui-même : le motif de l’élu malgré lui, canonique depuis les élections du désert, culmine ici dans la bouche d’un étranger — c’est l’humilité qui sacre.

[30] Ce « père Jean » est un autre personnage que le patriarche Jean III, mort avant l’élection de Simon : un mentor monastique homonyme, cité comme tel par la source — la répétition du nom est une source fréquente de confusion dans le manuscrit arabe.

[31] Le poison versé dans la coupe et neutralisé par la sainteté du célébrant est un motif hagiographique classique — on le retrouve dans la Vita Benedictide Grégoire le Grand (Dialogues, II, 3). N.d.T. — Mais la pointe théologique est ici plus forte : ce que les conjurés empoisonnent, c’est le Sang du Christ lui-même ; le récit dit, sans le formuler, que le Mystère ne peut être retourné contre son ministre.

[32] N.d.T. — La scène est le sommet moral de cette Vie : l’empoisonné arrachant ses empoisonneurs au bûcher. La chronique la met en balance silencieuse avec les mutilations que la suite du récit rapportera : la justice du royaume tranche les membres, celle du patriarche brûle les instruments et rend les hommes.

[33] N.d.T. — L’affaire, que la chronique rapporte sans fard, est un précieux témoignage de discipline ecclésiale : l’évêque de Niqyūs lui-même — vraisemblablement le chroniqueur Jean de Niqyūs, l’historien de la conquête arabe — déposé par ses pairs pour un châtiment devenu homicide. L’Église qui se juge elle-même, jusque dans ses juges : la leçon vaut d’être soulignée. On notera aussi que ce Ménas reparaîtra : la chronique prépare ses figures de loin.

[34] Justinien II Rhinotmète fut renversé une première fois par Léontios en 695 ; l’épisode se place donc vers 695-696, au milieu du patriarcat de Simon.

[35] N.d.T. — La scène, d’une théâtralité parfaite, illustre la stratégie du gouverneur : faire reconnaître l’orthodoxie copte par ses propres rivaux, afin de savoir à qui parler en droit administratif. Tous les dissidents revendiquent Simon pour frère ; Simon ne revendique personne — et c’est précisément ce refus qui le fait reconnaître. Sous l’islam, l’unité de l’Église se prouve par la netteté de ses frontières.

[36] Sur les chrétiens de l’Inde aux VIIe-VIIIe siècles — les chrétiens de saint Thomas du Kerala —, qui demeuraient en relation épiscopale avec les sièges patriarcaux d’Orient par les routes commerciales de l’océan Indien, voir J. Healey, The Syriac Orient, 2006. N.d.T. — Qu’un prêtre du Malabar vienne frapper à la porte d’Alexandrie donne soudain à cette chronique provinciale son vrai horizon : l’oikoumène chrétienne d’Asie, dont l’Égypte est l’un des ports d’attache.

[37] Sévère reconnaît ici, par une précision rare dans ce genre de littérature, que le patriarche n’avait pas tout dit : il ne voulait pas nommer le Phantasiaste qui avait, à son insu, consacré l’évêque clandestin. N.d.T. — L’aveu fait honneur au chroniqueur : son saint tremble, et tait le nom d’un hérétique plutôt que de le livrer au bourreau. La sainteté, ici, n’est pas l’absence de peur — c’est le silence qui protège même l’adversaire.

[38] ’Abd al-’Azīz fit creuser un canal et élever de nombreux édifices à Hilwān, comme l’atteste al-Maqrīzī (Khitat, II, 178). N.d.T. — Le détail des évêques réquisitionnés sur les chantiers du gouverneur, glissé sans indignation, en dit long : la faveur d’’Abd al-’Azīz n’a jamais aboli la sujétion — elle l’a seulement rendue vivable.

[39] Le miracle de la résurrection du prêtre Ménas, qui rappelle Lazare, est l’un des hauts faits attribués à Simon Ier ; il est résumé par le Synaxaire alexandrin au 24 Abīb, jour de la fête du patriarche.

[40] N.d.T. — La vision est un joyau de l’imaginaire copte : la lignée entière des patriarches, d’Isaac à Marc, dressée au tribunal du Christ comme un seul collège d’intercesseurs — et querelleurs, car ils plaident les biens de leur basilique jusque dans l’éternité. Toute la théologie de la succession apostolique s’y donne en image : le trône de Marc est une seule personne morale, vivante des deux côtés de la mort. Le passage du texte arabe est ici assez troublé ; on en a restitué le mouvement sans en forcer la lettre.

[41] N.d.T. — Zacharie de Sakhā n’est pas un nom parmi d’autres : ce fils spirituel de Simon est le grand écrivain copte de la génération suivante, auteur d’homélies et d’une Vie de Jean Colobos qui comptent parmi les derniers chefs-d’œuvre de la littérature copte originale. Le patriarche syrien aura donné à l’Égypte l’un de ses derniers classiques.

[42] Le 24 Abīb correspond au 18 juillet ; l’an 416 des Martyrs, à l’année 700 de notre ère. Le manuscrit donne donc, chose rare, une date pleine pour la mort de Simon : le 18 juillet 700.

[43] N.d.T. — Dayr al-Zujāj, le « monastère du Verre », à l’ouest d’Alexandrie : l’un des grands monastères du littoral, pépinière de patriarches aux VIIe-VIIIe siècles. La boucle de cette Vie s’y referme avec une justesse que nul romancier n’oserait : l’enfant syrien offert à la basilique de Sévère repose finalement auprès du corps du docteur — l’Égypte rend à la Syrie son fils, couché près de son père.

[44] Colophon manuscrit indiquant la place de cette Vie dans l’économie générale du livre, telle qu’elle apparaissait dans l’archétype d’al-Achmounaïn ou de Saint-Macaire.

[45] L’an 497 des Martyrs correspond à 780-781 de notre ère. Si cette date n’est pas une erreur de copiste pour 597 (880-881), elle constitue un précieux indice de la transmission précoce de l’Histoire — un témoin copié quatre-vingts ans à peine après la mort de Simon. N.d.T. — On a conservé, ici comme ailleurs, ces colophons de copistes : ils sont la chair même de la tradition manuscrite, et l’on y entend, par-dessus l’épaule du chroniqueur, la voix des artisans anonymes qui nous ont transmis le livre.

[46] Matthieu XXV, 21.

[47] Synaxaire copte au 7 Amshīr, jour de la fête d’Alexandre II. N.d.T. — Le monastère du Verre décidément pépinière de patriarches : après y avoir enseveli Simon auprès de Sévère à la Vie précédente, la chronique y prend son successeur. Le trône de Marc se recrute au tombeau du docteur d’Antioche — l’image dit mieux qu’un traité l’unité des deux traditions.

[48] Alexandre II régna du printemps 704 ou 705 au 7 Amshīr — 1er février — 729 ou 730, selon les comptes ; le Synaxaire copte donne l’intronisation au 30 Baramoudah 420 des Martyrs, jour de la fête de saint Marc, tandis que la chronique retient le 24 Bawūnah, seconde fête de l’évangéliste : les deux mémoires liturgiques ont chacune attiré la date à elles.

[49] L’épisode est l’une des premières attestations de traductions arabes de l’Évangile entreprises depuis le milieu copte ; voir S. Khalil Samir, « La tradition arabe chrétienne », dans Christianismes orientaux, Paris, 1993. N.d.T. — L’ironie est amère : la première Bible arabe d’Égypte que mentionne la chronique naît d’une trahison — l’Évangile livré au censeur avant d’être donné au peuple. Deux siècles plus tard, l’arabe sera devenu la langue même de la théologie copte, et Sévère écrira cette Histoire dans la langue de Benjamin l’apostat.

[50] L’institution d’une jizya sur les moines est attestée dès le début du VIIIe siècle ; Sévère en fait remonter la responsabilité à al-Asbagh, vers 705. Voir Maged S. A. Mikhail, From Byzantine to Islamic Egypt, Londres, 2014, p. 188-191. N.d.T. — La jizya est la capitation due par les non-musulmans « protégés » (dhimmīs) ; le kharāj, l’impôt foncier. Tout ce Livre second se lit sur cette trame fiscale : l’impôt est l’instrument ordinaire de la pression sur les chrétiens, et son allègement, la marque des princes équitables. L’extension de la jizya aux moines, jusque-là exempts, fut ressentie comme une profanation du désert — le fisc entrant dans la cellule.

[51] Cette succession couvre les années 695-715 : Léontios, Tibère III, Justinien II rétabli (705-711), Philippicus Bardanès, Anastase II. La chronique copte enregistre la « décadence » impériale comme la conséquence du chalcédonisme — et le mot « jeu d’enfants », pour cette valse de six empereurs en vingt ans, est de l’histoire bien envoyée.

[52] Qurra ibn Sharīk al-’Absī, gouverneur d’Égypte de 709 à 714 : l’un des plus durs administrateurs omeyyades, dont les papyrus d’Aphroditô ont conservé la correspondance — fiscalité méticuleuse et impitoyable, que la documentation confirme trait pour trait. Voir P. Sijpesteijn, Shaping a Muslim State, Oxford, 2013. N.d.T. — Cas rare et précieux : le persécuteur de la chronique copte est aussi l’administrateur le mieux documenté de l’Égypte omeyyade, et les deux portraits, l’hagiographique et le papyrologique, se superposent exactement.

[53] N.d.T. — Le patriarche mendiant sa propre rançon de village en village, et guérissant les malades en chemin : la scène fonde un type nouveau, celui du pasteur-otage fiscal, que les siècles suivants reproduiront tant de fois. La quête pastorale et la collecte du tribut se confondent désormais en un seul voyage — c’est toute la condition copte en une image.

[54] Le motif du trésor providentiel découvert par un saint pour racheter le patriarche est une variation sur le récit synaxarial de l’ange Raphaël fournissant à Théophile l’or des églises (voir sa Vie au Livre premier) ; il oppose l’idéal de la pauvreté volontaire à la fiscalité omeyyade. N.d.T. — Mais la chronique retourne aussitôt le motif : le trésor du désert, à peine découvert, corrompt ceux qui le touchent — la suite le montre. L’or ne sauve l’Église que lorsqu’il lui passe entre les mains sans s’y arrêter.

[55] N.d.T. — « Le maître des morts » : le fisc suivant le contribuable jusque dans la tombe, l’inhumation suspendue à la radiation des registres. Les papyrus contemporains confirment ce contrôle des décès à fins de capitation. La chronique copte a trouvé pour cette bureaucratie du trépas un titre digne des moralistes.

[56] Mort du calife ’Abd al-Malik en 705 ; son fils al-Walīd Ier régna jusqu’en 715. Le texte télescope plusieurs événements : Qurra ne mourut pas en 705, mais en 714, peu après la fin de son gouvernement.

[57] Sakhā, au cœur du Delta occidental, était l’un des centres traditionnels du miaphysisme copte, fréquenté par les patriarches en visite pastorale.

[58] Sur le retour des Gaïanites (aphtartodocètes) dans l’orthodoxie copte sous Alexandre II, voir D. W. Johnson, « Anti-Chalcedonian Polemics in Coptic Texts », dans The Roots of Egyptian Christianity, 1986. N.d.T. — Le lecteur mesure ici la longévité des schismes : le parti de Gaïanus, né de l’élection contestée de 535 racontée au Livre premier, s’éteint cent soixante-dix ans plus tard — réconcilié « par les mains du repentant Julien », un converti portant le nom même de l’hérésiarque fondateur. La chronique aime ces bouclages que l’histoire lui offre.

[59] Qurra mourut en 714 ; la peste évoquée est la grande épidémie de 716, que les chroniques arabes mentionnent également.

[60] Élie Ier occupa le siège syrien-orthodoxe d’Antioche de 709 à 723.

[61] N.d.T. — Le rival acheté mille dinars finissant converti aux pieds de celui qu’il devait supplanter : après Gaïanus pardonné par Théodose, la chronique tient décidément le registre des usurpateurs réconciliés. C’est sa manière de dire que le trône de Marc ne se défend pas — il absorbe.

[62] Yazīd II ibn ’Abd al-Malik (720-724), connu pour son édit de destruction des images en territoire califal, vers 721 — antérieur à la querelle iconoclaste byzantine, qu’il annonce étrangement.

[63] Usāma ibn Zayd al-Tanūkhī, intendant fiscal d’Égypte, conduisit la traduction en arabe des registres du dīwān, jusque-là tenus en grec et en copte. N.d.T. — Une ligne de la chronique, mais un basculement de civilisation : le jour où le fisc cessa de parler copte, le compte à rebours de la langue copte elle-même commença.

[64] L’an 96 de l’Hégire correspond à 714-715 ; la marque au fer des moines est attestée pour la première fois sous Usāma ibn Zayd — voir M. Mikhail, From Byzantine to Islamic Egypt, p. 188 sq. N.d.T. — Le moine bagué comme un bien de cheptel : après la jizya du désert, son inventaire. La chronique donne ici, avec l’année de l’Hégire, l’une de ses rares dates musulmanes — comme si l’horreur du fait exigeait le calendrier du pouvoir qui l’a commis.

[65] Cet épisode, l’un des plus fameux de l’historiographie copte, donne le ton de la persécution fiscale de ces années. N.d.T. — Le crocodile emportant l’enfant et le sceau, et le fisc réclamant l’amende du sceau à la mère en deuil : la chronique n’a pas écrit de page plus terrible, et elle le sait — elle la laisse nue, sans un mot de commentaire. On se gardera d’en ajouter.

[66] ’Umar II (717-720), célèbre dans la tradition islamique elle-même pour sa piété et sa rigueur morale — le seul Omeyyade que la mémoire musulmane range parmi les justes. La mémoire copte, on va le lire, est plus partagée : le calife pieux fut aussi celui qui fit de la conversion l’issue fiscale.

[67] ’Umar II mourut en 720, après trois ans de règne. N.d.T. — Le double visage que la chronique lui donne — libérateur des injustices, puis inventeur de la conversion fiscale — n’est pas incohérence, mais lucidité : c’est précisément parce qu’il était pieux qu’’Umar II voulut l’islam pour tous, et qu’il ouvrit aux dhimmīs la porte de sortie de l’impôt. La persécution brutale fait des martyrs ; l’équité conditionnelle fait des convertis. Les coptes ont compris avant les historiens lequel des deux régimes était, à long terme, le plus redoutable.

[68] Le Dajjāl est, dans l’eschatologie musulmane, le faux messie des derniers temps — l’équivalent de l’Antichrist. N.d.T. — Que le chroniqueur copte insulte un calife dans le vocabulaire eschatologique de l’islam en dit long sur l’osmose des imaginaires : un siècle après la conquête, on se maudit déjà dans la langue de l’autre.

[69] Hishām ibn ’Abd al-Malik (724-743) : son long califat fut effectivement plus clément pour les chrétiens d’Orient. Le patriarche d’Antioche évoqué ici est Athanase III, attesté dans ces années.

[70] Cette proximité entre le patriarche syrien-orthodoxe et le calife se retrouve dans la chronique de Michel le Syrien (livre XI). N.d.T. — La cellule du moine accolée au palais du calife, et le maître du monde apaisé par la psalmodie nocturne de son voisin : l’image est l’exacte contrepartie du crocodile et du sceau — la chronique tient les deux ensemble, car les deux sont vrais. C’est peut-être la leçon la plus profonde de ce livre : sous l’islam comme sous Byzance, il n’y a pas un visage du pouvoir, mais des hommes.

[71] La « marque du lion » (wasm al-asad), sceau brûlé sur les mains des dhimmīs, est attestée par d’autres sources comme pratique administrative omeyyade tardive. L’allusion à l’Apocalypse (XIII, 16-17) est manifeste : « que personne ne puisse acheter ni vendre, sans avoir la marque de la Bête » — le fauve fiscal devenu figure eschatologique. N.d.T. — En nommant « Jean le scribe » l’auteur de l’Apocalypse, la chronique fait du voyant de Patmos un collègue de bureau des greffiers du kharāj : lapsus admirable, où toute l’époque se peint.

[72] Le gouverneur que la chronique ne nomme pas précisément est ’Ubayd Allāh ibn al-Habhāb, sāhib al-kharāj — intendant fiscal — d’Égypte de 724 à 734, sous Hishām : compétent et instruit, petit-fils d’affranchi devenu maître effectif de la province. Voir K. Morimoto, The Fiscal Administration of Egypt in the Early Islamic Period, Kyoto, 1981, p. 122-148, et l’Encyclopaedia of Islam, 2e éd., s.v. « ’Ubayd Allāh b. al-Habhāb ». La qabāla, sceau de plomb attaché au poignet ou à la nuque des contribuables, est documentée par les papyrus d’Aphroditô ; voir A. Papaconstantinou, « Administering the Early Islamic Empire », dans Money, Power and Politics in Early Islamic Syria, Farnham, 2010.

[73] Le 7 Amshīr correspond au 1er février ; la chronologie critique place le repos d’Alexandre II en 729 ou 730. Son pontificat, le plus long du siècle, couvre sept califes — d’’Abd al-Malik à Hishām. Michel d’al-Bahnasā, son fils spirituel, ne sera pas son successeur immédiat : c’est Cosme Ier qui prendra le trône.

[74] N.d.T. — Le récit, d’une brutalité de Genèse — la terre qui s’ouvre comme pour Coré, le soupirail de l’abîme —, appartient au registre des exempla de terreur sacrée dont les chroniques médiévales, coptes ou latines, ponctuent leurs pages : le prodige y vaut sentence, et la sentence, avertissement. On l’a conservé tel quel, avec sa violence, qui fait partie du document.

[75] N.d.T. — Canon extraordinaire, et propre à ce désert : l’ordination n’y suffit pas, il faut la vision. Le sacerdoce macarien exige que le ciel contresigne ce que l’évêque a conféré — trace de la vieille théologie du désert, où nul ne s’approche de l’autel sans avoir vu Celui qu’on y touche.

[76] La formule de modestie — non posse omnia narrare — est un topos hagiographique hérité des Vies des Pères du désert ; le rédacteur de cette Vie, Georges, prêtre-moine de Saint-Macaire, avoue qu’il abrège une matière abondante. Cette dernière grande génération anachorétique a laissé ses propres monuments : la Vie copte de Samuel le Confesseur de Qalamoun († 695), éditée par A. Alcock (1983), les notices du Synaxaire, et la fondation de Jean Kama au Wādī Habīb ; voir G. Gabra, Coptic Monasteries, Le Caire, 2002. N.d.T. — On entend ici, pour la première fois nommé, l’un des rédacteurs successifs dont Sévère compila l’œuvre : Georges de Saint-Macaire, témoin du VIIIe siècle. L’Histoire des Patriarches est un fleuve à plusieurs sources — et le compilateur du Xe siècle a eu la probité de laisser affleurer les voix de ses devanciers.

[77] Le 8 Bābah tombe vers le 5 octobre ; Cosme Ier mourut donc en 731. La brièveté du pontificat explique l’absence d’épisodes circonstanciés dans la source. N.d.T. — La chronique elle-même a la pudeur des règnes brefs : une année de reconstruction silencieuse entre deux géants — Alexandre le confesseur du fisc, Michel le patriarche des tourmentes — et deux lignes pour la dire. Il y a des sainteté de transition ; celle de Cosme fut de remettre l’Église en ordre de marche, et de s’effacer.

[78] Synaxaire copte au 7 Amshīr, jour de la fête du saint. N.d.T. — On retrouve ici la méthode de cette édition : là où la chronique s’abrège, le Synaxaire — la mémoire liturgique, lue chaque année à l’office — garde les traits de vie que l’histoire officielle a laissés tomber. Les deux sources se complètent comme les deux mains d’un même corps.

[79] N.d.T. — L’élu malgré lui, arraché à sa cellule sur la foi d’une prophétie que lui seul ignorait : le motif, canonique depuis les élections du désert, prend ici sa forme la plus pure — Théodore est peut-être, de tous les patriarches de ce livre, celui dont on sait le moins de mots et le plus de douceur.

[80] Le même intendant fiscal dont on a lu l’œuvre au chapitre précédent — gouverneur effectif de 724 à 734 ; al-Maqrīzī le compte parmi les administrateurs les plus durs de l’époque. Son fils Abū al-Qāsim lui succéda à l’administration provinciale (734-743) ; l’autre fils, Ismaël, fut envoyé gouverner le Maghreb — pour le malheur de tous, comme on va le lire.

[81] La fourrure de fœtus d’agneau — le qaraqul, l’« astrakan » des siècles suivants — est attestée à plusieurs époques comme luxe extrême. Le récit de la révolte berbère, qui rejoint la grande insurrection kharidjite du Maghreb (740-741), est ici expliqué par cette violence contre les troupeaux. N.d.T. — La chronique copte, peuple d’éleveurs et de fellahs, juge le tyran à ses bêtes : celui qui éventre les brebis pleines éventrera les hommes — et le talion du récit le prendra au mot, avec une exactitude terrible.

[82] N.d.T. — La confusion des pronoms dans le manuscrit arabe rend la scène finale incertaine — qui est éventré, qui est frappé —, mais le sens du tribunal berbère est limpide : chaque crime d’Ismaël lui revient dans sa propre chair et celle des siens, membre pour membre. La chronique enregistre ce talion sans un mot d’approbation ni de pitié : c’est le jugement de Dieu par la main des nations, catégorie qu’elle applique aux oppresseurs quels qu’ils soient — et l’on se souviendra qu’au même moment, cette révolte de l’Occident ébranle l’empire omeyyade, qui n’a plus dix ans à vivre.

[83] Le 7 Amshīr correspond au 1er février ; Théodore mourut donc le 1er février 743 — date que confirme la chronologie de l’intronisation de son successeur, quelques mois plus tard. N.d.T. — Onze ans et demi « sans que rien de mauvais n’arrivât par lui » : dans un livre où chaque règne se compte en amendes et en fers rouges, cette phrase-là est le plus rare des éloges. La tempête, elle, attend le successeur — Michel, dit Khaylā’, dont la Vie qui s’ouvre est la plus longue et la plus sombre du volume.

[84] Le pontificat de Michel Ier (743-767), le plus tumultueux de toute l’histoire copte sous l’islam, traverse la chute des Omeyyades, l’avènement abbasside, les révoltes bashmourites et les persécutions des premiers califes al-Saffāh et al-Mansūr ; sa Vie occupe seize pages de l’édition Seybold. N.d.T. — Et son rédacteur, Georges de Saint-Macaire, écrit en témoin oculaire : il fut le compagnon de prison du patriarche. Cette Vie est le joyau documentaire de tout le corpus — une chronique de la chute d’un empire vue depuis un cachot d’Égypte.

[85] Donnée fiscale unique pour l’histoire monastique de l’Égypte islamique : cinq cents dinars par an pour le seul monastère du Fayoum, sous Abū al-Qāsim (734-743).

[86] La description du sarcophage de saint Shenouté († 466) — coffre de bois couvert d’ivoire, orné d’icônes et de marbre — est unique pour l’histoire matérielle des reliquaires coptes. N.d.T. — Le lieu du prodige est l’actuel Couvent Blanc, près de Sohag, dont la grande église du Ve siècle tient toujours debout : le lecteur peut encore franchir le seuil que le cheval d’Abū al-Qāsim n’aurait pas dû franchir.

[87] Sévère est ici source unique pour les chiffres de la grande peste de 745 en Égypte : le pic de mortalité de mai-juin — cinq mille morts par jour à Misr et Gizeh — est sans équivalent dans les sources arabes parallèles.

[88] Le procès de Shabās est un témoignage exceptionnel sur la persistance de la sorcellerie dans l’Égypte du VIIIe siècle — et son châtiment public par les musulmans eux-mêmes. N.d.T. — On notera la théologie économique implicite du récit : la spéculation sur le grain en temps de famine y est littéralement une œuvre démoniaque, payée du sang d’un enfant pauvre. La chronique juge les marchés comme elle juge les princes.

[89] Datation cardinale : intronisation le 17 Tūt 459 des Martyrs, fête de la Croix — vers le 14 septembre 743. N.d.T. — La pluie de trois jours sur un pays qui n’en avait pas vu depuis deux ans : le ciel contresigne l’élection, comme il contresignait le sacerdoce macarien. Et l’intronisation à la fête de la Croix annonce, sans le savoir, un pontificat qui sera de bout en bout un portement de croix.

[90] Le chiffre de vingt-quatre mille apostasies sous Hafs ibn al-Walīd est une donnée statistique unique pour l’histoire des conversions massives à l’islam dans l’Égypte du VIIIe siècle. N.d.T. — La politique inaugurée par ’Umar II porte ici son fruit de masse : point de contrainte du glaive — la porte fiscale, simplement, laissée ouverte. La chronique compte ses pertes avec la précision d’un registre ; c’est le début chiffré du long basculement démographique de l’Égypte.

[91] Cette datation place la fondation de la basilique d’Abū Mīnā vers 393-400 — l’âge d’or des constructions théodosiennes —, donnée précieuse pour l’archéologie du plus grand sanctuaire de pèlerinage d’Égypte, dont les ruines, au sud-ouest d’Alexandrie, sont aujourd’hui classées au patrimoine mondial. N.d.T. — On admirera la procédure : devant le cadi, le patriarche refuse le serment facile et plaide sur pièces — titres, témoins, inscriptions. L’Église copte apprit très tôt que sous l’islam, la survie passe aussi par les archives ; cette Histoire elle-même en est un fruit.

[92] N.d.T. — La scène est unique dans toute la chronique : le catéchisme du cachot, pris en notes par le disciple aux pieds du maître enchaîné. Le biographe interroge, le patriarche répond — théodicée de la mort des enfants, métaphysique de la chute des anges — et le lecteur assiste, en direct, à la fabrique même de ce livre : une tradition qui s’écrit dans les fers.

[93] Synaxaire copte au 16 Baramhāt, jour de la fête de saint Michel Ier ; la notice synaxariale condense en ces deux épisodes la gloire du pontificat.

[94] N.d.T. — La Nubie chrétienne — le royaume de Makurie, capitale Dongola — fut convertie au VIe siècle par des missions alexandrines, et ses évêques étaient consacrés par le patriarche copte. Qu’un roi chrétien pût descendre le Nil pour défendre le patriarche captif dit la profondeur de cette communion, qui dura jusqu’au XIVe siècle : au sud du fisc, il y avait un royaume où la croix portait couronne — et le pouvoir du Caire ne l’oublia jamais tout à fait.

[95] N.d.T. — Le diptyque est parfait : le prisonnier délivré par une armée devient le libérateur de la fille de son geôlier. La chronique aime que la force et la grâce se répondent — le roi qui descend le Nil, et la prière qui chasse le démon, plaident la même cause.

[96] Le 21 Toubah correspond au 18 janvier 749 : c’est le grand séisme du Proche-Orient médiéval, dont les chroniques syriaques, byzantines et arabes confirment l’ampleur — effondrements de La Mecque à la Perse, villes de Palestine anéanties. La chronique copte le date au jour près.

[97] Mention rare de la dynastie de Makurie au VIIIe siècle : Marqūryūs, « le Nouveau Constantin », son fils Zacharie, puis Simon et Abraham. La Vie de Michel est l’un des grands documents de l’histoire des royaumes chrétiens de Nubie.

[98] N.d.T. — Le patriarche qui vient de devoir sa liberté à un roi de Nubie refuse au roi de Nubie suivant la tête d’un évêque : la chronique place les deux épisodes côte à côte sans souligner — c’est sa manière de dire que la gratitude ne crée pas de droit sur les canons.

[99] Détail extraordinaire pour l’histoire de la propagande abbasside : les Khurāsāniens d’Abū Muslim se présentant en protecteurs des chrétiens opprimés. La bataille du Grand Zāb (25 janvier 750) scella la fin du califat omeyyade.

[100] Datation cardinale : l’entrée de Marwān II en Égypte, juin 750, scelle l’effondrement du califat omeyyade en Orient et l’entrée de l’Égypte dans l’âge abbasside.

[101] N.d.T. — Première apparition des Bashmurites : les chrétiens des marais du Delta oriental, pêcheurs et vanniers des terres inaccessibles, qui se soulevèrent à plusieurs reprises contre le fisc — la chronique y reviendra. Leur dernière révolte (831-832) sera écrasée par le calife al-Ma’mūn en personne, avec déportations massives ; après elle commence, pour l’Égypte, le lent passage d’une majorité chrétienne à une majorité musulmane.

[102] Le martyre de la vierge d’Atrīb — 8 Abīb 467 des Martyrs, 8 juillet 750 — est l’un des récits les plus saisissants de la littérature copte. N.d.T. — La ruse de l’onguent appartient au trésor commun de l’hagiographie des vierges martyres ; on la retrouve chez les moniales d’Occident face aux Vikings. Partout le même théorème de liberté : quand tout est pris, il reste à choisir le sens de sa propre mort — et à sauver les autres par ce choix.

[103] N.d.T. — Serge et Bacchus, les soldats martyrs, patrons des armées chrétiennes d’Orient : leur cavalerie invisible traversant le Nil devant le dernier calife omeyyade est l’une des grandes images du livre. Le tyran seul voit ce que nul ne voit — la terreur, dans la chronique copte, est le commencement de la clairvoyance.

[104] Le récit copte concorde avec al-Tabarī : Marwān II tué par Kawthar à Busīr, le 6 août 750. « Nous l’avons vu de nos propres yeux », écrit Georges. N.d.T. — Le dernier calife omeyyade meurt en Égypte, à quelques lieues du cachot où gémit le patriarche copte ; et c’est un moine de Saint-Macaire qui certifie, en témoin oculaire, la tête coupée du maître du monde. L’histoire universelle passe par ce greffier-là.

[105] Le schéma narratif — les deux prières mises en concurrence devant Dieu, et le fleuve pour juge — reprend l’épreuve d’Élie au Carmel. N.d.T. — Dix-sept coudées : le chiffre n’est pas décoratif — c’est le niveau de la « plénitude » nilotique, celui qui garantit la crue parfaite et l’année d’abondance. Le Dieu des Nazaréens ne donne pas un signe : il donne la récolte. Cinq siècles plus tard, la tradition copte prêtera à un autre patriarche, sous al-Mu’izz, le déplacement du Muqattam lui-même : c’est ici, sur cette montagne et ce fleuve, que le motif prend racine.

[106] La survivance des mélitiens au VIIIe siècle — quatre siècles et demi après le schisme né sous Pierre Ier le Martyr, au Livre premier — n’est attestée que par cette source : le plus long des schismes de ce livre meurt ici sous nos yeux, chassé du désert par Abba Moïse.

[107] Statistique unique, à entendre vraisemblablement comme le nombre annuel de baptêmes, non comme un total démographique. N.d.T. — Quant à l’affaire d’Antioche, elle boucle le chapitre sur sa note maîtresse : le patriarche qui a plié sous tous les fers refuse de plier devant un décret — celui qui subit le pouvoir ne le reconnaît pas pour source du sacré. Alexandrie, prisonnière en Égypte, reste juge à Antioche.

[108] Le 16 Baramhāt correspond au 12 mars 767 ; la chronologie est cohérente — 743 plus vingt-trois ans et demi. C’est le jour où l’Église copte fête encore sa mémoire.

[109] N.d.T. — Aucun patriarche de ce livre n’aura traversé pareille somme : deux dynasties, trois famines, le grand séisme, quatre captivités, la matraque de Marwān et l’armée de Kyriakos. Et de tout cela, la chronique retient d’abord qu’il enseignait, la nuit, dans sa prison. Khaylā’ — « le fort », dit une étymologie copte — porte bien son nom.

[110] Pierre al-Sulaymī — le futur apostat Abū al-Khayr — est l’une des figures noires de l’histoire copte : l’archétype du clerc ambitieux qui invoque le pouvoir civil contre l’autorité canonique. N.d.T. — Toute cette Vie est construite comme son procès : après les persécuteurs étrangers, la chronique affronte ici l’ennemi du dedans — et c’est peut-être le portrait qu’elle réussit le mieux.

[111] N.d.T. — L’accusation d’alchimie reviendra périodiquement contre les patriarches coptes — jusqu’au titre même de notre auteur : « Ibn al-Muqaffa’ » a parfois été rapproché des milieux de scribes lettrés soupçonnés de sciences occultes. La légende de l’or caché des églises est l’ombre portée de la pauvreté réelle : on le verra, il ne restait dans certaines églises que des coupes de verre et de bois.

[112] N.d.T. — La calotte au nom arabe est un document saisissant : l’investiture ecclésiastique réduite à un insigne de chancellerie califale. La mère seule, dans ce récit, ne se laisse pas prendre à l’illusion — ni celle du faux enfant, ni, en filigrane, celle du faux patriarche : la chronique aime confier le discernement aux simples.

[113] Donnée extraordinaire : la mobilisation collective de tout l’épiscopat d’Égypte au travail forcé des chantiers navals — aucune autre source n’atteste une corvée épiscopale de cette ampleur sous le pouvoir musulman. N.d.T. — L’image mérite qu’on s’y arrête : les successeurs des Pères de Nicée halant des bois de marine sous le soleil du Delta. La chronique la donne sans emphase, en une phrase — sa sobriété est sa force.

[114] N.d.T. — Le sobriquet retourné — Abū al-Khayr, père du bien, devenu père du mal — est un procédé de la polémique arabe chrétienne que la chronique manie ici avec une économie parfaite. On reverra pourtant l’apostat une dernière fois, au chapitre suivant, s’opposant encore aux constructions de Jean IV : les Judas de cette histoire ont la vie longue.

[115] Evetts (PO X, p. 380) précise : sept ans de siège, mort « le dernier jour de Toubah » — soit le 30 Toubah, vers le 25 janvier ; la chronologie de Brooks-Atiya donne 767-774 ou 776. N.d.T. — Le patriarche des fers meurt à quelques pas de la tombe du calife qui avait enchaîné son père spirituel : la géographie, dans cette chronique, fait office de théologie de l’histoire.

[116] Procédure canonique du tirage au sort par un enfant innocent — la main que nul parti ne peut suborner —, signe de l’élection divine au-delà des factions humaines. Jean avait été ordonné prêtre par Michel Ier pour la basilique d’Abū Mīnā, dont il était devenu l’administrateur. N.d.T. — Le sort tiré trois fois sur l’autel : l’Église d’Égypte renoue ici avec le geste des apôtres désignant Matthias — et ce rite, à travers l’« autel du sort » (al-qur’a al-haykaliyya), demeure jusqu’à aujourd’hui la voie d’élection des papes coptes.

[117] N.d.T. — Rare et précieuse notation d’histoire de la musique liturgique : la beauté d’une voix d’évangéliaire retenue par la chronique comme un trait de sainteté. Le lecteur qui a entendu la cantillation copte — l’une des plus anciennes traditions musicales vivantes du monde — sait ce que ces lignes veulent dire.

[118] La Bay’at al-Tawba, bâtie par Jean IV puis reconstruite par Marc II, était encore en usage à Alexandrie au temps de Sévère, au Xe siècle. Les noms des deux fondateurs laïcs, Cyrus et Barnabé, sont un détail unique pour la prosopographie alexandrine du VIIIe siècle (Evetts, PO X, p. 384). N.d.T. — Et l’on savourera le clin d’œil biblique involontaire : le nouveau Temple entravé par un nouveau Sanballat — qui n’est autre que l’apostat du chapitre précédent, fidèle à son emploi jusqu’au bout.

[119] N.d.T. — La formule mérite d’être pesée : au siècle des apostasies fiscales et des églises disputées, le patriarche nourrit indistinctement coptes, melkites, juifs et musulmans. La chronique, si âpre dans la controverse, garde intacte cette règle : le pain de l’Église n’a pas de confession.

[120] N.d.T. — Les fers aux pieds pour empêcher la fuite d’un élu : l’humilité monastique prise si au sérieux qu’on enchaîne les futurs évêques comme des prisonniers — et qu’ils s’évadent quand même. Après les fers de la persécution, les fers de l’élection : la chronique n’a pas peur de la symétrie, et le lecteur y reconnaîtra le vieux code du désert — la charge qu’on fuit est la seule qu’on mérite.

[121] Datation confirmée par Brooks et Atiya : 16 Toubah 515 des Martyrs, 11 janvier 799 — jour de la fête du martyr saint Philothée d’Antioche.

[122] Synaxaire copte au 16 Toubah, notice de Jean IV. N.d.T. — Comme toujours dans cette édition, on signale ce qui vient de la mémoire liturgique et non de la chronique elle-même : les deux fleuves coulent côte à côte, et le lecteur doit pouvoir les distinguer.

[123] Synaxaire copte au 22 Baramoudah, jour de sa fête. N.d.T. — L’homme qu’on avait dû enchaîner pour l’empêcher de fuir l’épiscopat commence son patriarcat par une leçon de dogme et une retraite au désert : le programme entier du personnage tient dans cette première journée. Et l’on retrouve, une fois encore, le monastère du Verre — décidément le vestibule du trône de Marc.

[124] Les Birshnūfiyya — du grec aképhaloi, « sans tête » — descendent de la faction qui refusa l’Hénotique de Zénon après l’élection de Pierre III Monge (477), racontée au Livre premier. Leur réception canonique par Marc II est l’un des événements œcuméniques notables de la période (Evetts, PO X, p. 410). N.d.T. — Après les Gaïanites réconciliés par Alexandre II au bout de cent soixante-dix ans, voici les Acéphales ramenés après trois cents : la chronique tient le registre patient des plaies refermées. Aucun schisme, dans ce livre, n’est jamais tenu pour définitif — c’est peut-être sa leçon la plus actuelle.

[125] N.d.T. — La litanie des élus éprouvés — Job, Joseph, Daniel, les trois enfants, Pierre, Syméon — est un morceau de théologie de la souffrance en forme de généalogie : le patriarche malade s’inscrit dans une lignée, non dans un accident. Que le thaumaturge des sauterelles ne puisse rien pour son propre corps, la chronique le note sans embarras — c’est saint Paul et son écharde, relus depuis Alexandrie.

[126] Le rachat des six mille captifs vendus par les Andalous de la révolte d’al-Rabad (818) est l’un des plus grands actes de charité ecclésiastique attestés dans la Méditerranée du IXe siècle ; Evetts (PO X, p. 429-430) détaille la procédure — l’acte d’affranchissement rédigé séance tenante et remis en main propre. N.d.T. — Le détail juridique est la pointe du récit : Marc ne rachète pas des âmes pour les posséder, il fabrique de la liberté à la chaîne, acte par acte. Face aux registres du fisc qui, depuis un siècle, comptent et marquent les hommes, l’Église oppose son propre greffe — celui qui écrit pour délier.

[127] N.d.T. — L’église du Sauveur, rebâtie au chapitre même où on la voit brûler : la chronique n’épargne pas au lecteur cette cruauté de la chronologie. Le bâtisseur des vingt années finit en exilé de sa propre ville — et le récit, remarquablement, ne charge personne : la fitna y est un engrenage où chaque coup répond à un coup, et où l’église flambe sur un malentendu.

[128] Denys de Tell-Mahrē, patriarche syrien-orthodoxe d’Antioche (818-845), est lui-même l’auteur d’une grande Chronique partiellement conservée — l’une des sources majeures de l’histoire du IXe siècle. N.d.T. — Deux patriarches historiens s’écrivent donc d’un siège à l’autre : la mémoire de l’Orient chrétien, en ces années, tient à une correspondance entre deux hommes qui consignent.

[129] N.d.T. — Ce sac de Scété (817) est le premier des grands ravages du IXe siècle contre les monastères du Wādī Habīb ; le désert-paradis des Vies précédentes entre ici dans son âge des murailles — les enceintes fortifiées qui entourent aujourd’hui encore les monastères du Wādī Natrūn datent des générations qui suivirent ces razzias.

[130] Le 22 Baramoudah 535 des Martyrs correspond au 17 avril 819 — qui fut précisément le jour de Pâques cette année-là : la chronologie confirme la vision pascale. C’est aussi le jour où le Synaxaire copte célèbre sa mémoire. N.d.T. — Mourir le jour de Pâques, l’Eucharistie aux lèvres, sur la parole de l’évangéliste dont on occupe le trône : la chronique offre à son bâtisseur blessé la plus liturgique de toutes ses morts.

[131] N.d.T. — De ces vingt et un livres, rien n’a survécu sous son nom : toute une œuvre théologique alexandrine du IXe siècle engloutie, dont cette ligne est la seule pierre tombale. Le lecteur mesurera, à ce détail, ce que l’Histoire des Patriarches sauve — et tout ce qu’elle n’a pas pu sauver.

[132] Le pontificat de Jacques (819-830) coïncide avec la guerre civile entre al-Amīn et al-Ma’mūn, l’occupation andalouse d’Alexandrie, les révoltes bashmourites du Delta et l’expédition pacificatrice de ’Abd Allāh ibn Tāhir (826-827). N.d.T. — Le cinquantième patriarche : la chronique franchit ce cap rond sans le souligner — elle compte les pasteurs, non les jubilés.

[133] Synaxaire copte au 14 Amshīr, jour de la fête du saint. N.d.T. — La coïncidence des lieux — né à Nabrouh, faiseur de miracle à Nabrouh, veillé mort dans la basilique de Nibrū — dessine une géographie de la grâce que la chronique laisse au lecteur le soin de remarquer.

[134] N.d.T. — Le « Joseph inversé » est l’une des trouvailles typologiques de la chronique : le grenier d’Égypte, figure biblique du salut par la prévoyance, retourné en instrument d’affamement. Sous la figure, l’histoire économique affleure — le monopole du grain par les seigneurs de guerre est le fléau récurrent des années de fitna.

[135] N.d.T. — La phrase mérite d’être gravée : sous les mangonneaux, le patriarche tient que la simonie est plus destructrice que l’artillerie. Toute l’ecclésiologie de ce livre tient dans cette hiérarchie des périls.

[136] ’Abd Allāh ibn Tāhir (798-844), fils du conquérant tahiride de Bagdad, mata l’occupation andalouse d’Alexandrie en 211 de l’Hégire (826-827) et expulsa les rebelles vers la Crète — où ils fondèrent l’émirat de Candie, qui devait durer plus d’un siècle. Étape majeure de la pacification de l’Égypte sous al-Ma’mūn. N.d.T. — Ainsi le contrecoup d’une émeute de faubourg à Cordoue aura donné à la chronique copte ses captifs rachetés, à Alexandrie son siège, et à Byzance la perte de la Crète : la Méditerranée du IXe siècle est un seul théâtre, et notre chronique en tient une loge.

[137] Denys de Tell-Mahrē a lui-même consigné ce voyage d’Égypte dans sa Chronique — dont les fragments conservés confirment la rencontre. N.d.T. — Moment rare où nos sources se croisent : l’hôte et le visiteur ont chacun écrit l’entrevue, et les deux mémoires concordent. « Athanase et Anastase se sont embrassés », disait-on jadis des deux sièges ; deux siècles plus tard, l’accolade tient toujours.

[138] N.d.T. — Saint Théodore le Stratélate payant les impôts d’un notable copte à Bagdad : le grand martyr militaire recruté comme intercesseur fiscal — nul autre corpus hagiographique n’aurait osé l’image, et elle dit tout de ce que ce peuple demandait d’abord à ses saints. Quant à l’église de la Madeleine à Jérusalem, fondation d’un archonte du Delta, elle atteste le réseau des pèlerinages coptes en Terre sainte au IXe siècle.

[139] N.d.T. — Le calice qui saigne sous le marteau de l’orfèvre : après la coupe empoisonnée de Simon Ier que le poison ne pouvait atteindre, voici le vase que le fisc ne peut fondre. Les deux miracles disent la même chose par les deux bouts — le Mystère n’est ni vulnérable ni monnayable.

[140] Le 14 Amshīr 547 des Martyrs correspond au 8 février 831 (Evetts, PO X, p. 474 : dix ans et huit mois de siège). N.d.T. — Mourir le jour de Sévère, salué par Sévère et Dioscore en personne, sous la vision qui avait ouvert le pontificat : la chronique referme la Vie comme une inclusion liturgique. Les deux grands confesseurs du miaphysisme viennent chercher le cinquantième maillon de la chaîne — l’histoire, ici, est déjà de la liturgie.

[141] Simon II, diacre d’Alexandrie formé dans la cellule de Jacques : son patriarcat de cinq mois et seize jours interrompt à peine la chaîne — mais le manuscrit conserve sa mémoire comme celle d’une transition canonique évitant la vacance.

[142] Le 3 Bābah tombe vers le 30 septembre ; le Synaxaire copte y commémore son repos. N.d.T. — Cinq mois et seize jours : le plus bref pontificat de tout ce livre. La chronique lui rend pourtant l’honneur d’une Vie numérotée, et la justification qui suit — maintenir la continuité, éviter la querelle, laisser mûrir l’élection de Joseph — est peut-être la plus belle définition qu’on ait donnée d’un règne de transition : il y a des patriarches dont l’œuvre fut de tenir la porte.

[143] L’épisode d’al-Sayyid ibn Antūniyya est l’un des plus précieux pour l’histoire des rapports entre la riche bourgeoisie copte du dīwān fiscal de Fustāt et l’autorité ecclésiastique au IXe siècle. N.d.T. — Le candidat n’est pas un aventurier : c’est un mécène, qui offre de porter l’Église sur sa fortune. La tentation est d’autant plus fine — et le refus d’autant plus significatif : l’Église préfère l’économe pauvre d’un monastère au banquier qui paierait tout. Ce choix-là, répété de siècle en siècle, est l’une des raisons pour lesquelles elle a duré.

[144] Le 21 Hatour 547 des Martyrs correspond à la mi-novembre 830 ou 831 selon les comptes ; le Synaxaire copte commémore Joseph au 23 Bābah, jour de son repos. N.d.T. — La porte ouverte pour signe, les fers aux pieds pour sacre, la voix du rocher des Chérubins pour programme : l’élection de Joseph rassemble en une page tous les motifs que ce livre a tissés — et la voix ne promet pas la paix, mais la couronne au bout des épreuves. La dernière Vie s’ouvre les yeux ouverts.

[145] La grande révolte bashmourite de 831-832 marqua, par son écrasement, le tournant après lequel les coptes cessèrent, à terme, d’être majoritaires en Égypte : la déportation des survivants et le passage à l’islam comme issue fiscale causèrent une rupture irréversible. N.d.T. — On se souvient de leur première apparition, dans la tourmente de Marwān II : un siècle de pression fiscale sépare les deux soulèvements, et la chronique, qui a compté les apostasies de Hafs et les doubles collectes du kharāj, a donné au lecteur tout ce qu’il faut pour comprendre celui-ci. C’est le grand tournant silencieux du livre — et de l’histoire d’Égypte.

[146] N.d.T. — Les deux patriarches d’Alexandrie et d’Antioche dépêchés côte à côte par le calife pour prêcher la reddition à des paysans chrétiens : la scène dit toute l’ambiguïté de la position des Églises — médiatrices malgré elles, entre leur peuple et le pouvoir. Et les deux vergers de Bagdad, plantés par les déportés du Delta, sont l’une de ces notations que la chronique seule sait cueillir : l’exil qui fait pousser des arbres.

[147] N.d.T. — Al-Mu’allaqa, « la Suspendue », bâtie sur les tours de la forteresse romaine de Babylone, au Vieux-Caire. Elle deviendra à partir du XIesiècle la résidence des patriarches, et demeure aujourd’hui l’une des églises les plus vénérées d’Égypte — le lecteur peut encore s’y tenir debout, au-dessus des bastions qui portaient déjà la basilique de ce récit.

[148] N.d.T. — Le sabre brisé sur la colonne un dimanche des Rameaux, le doigt de Judas tendu dans le sanctuaire, et le patriarche aux yeux blessés plaidant pour ses assassins : la chronique compose sa dernière grande scène avec tous les motifs de la Passion — et la clôt par un décret califal de protection. Du procès de la basilique de saint Ménas au décret d’al-Ma’mūn, la boucle juridique du Livre second se referme : l’Église a survécu en transformant chaque persécution en jurisprudence.

[149] Détail unique : un rite chrétien — sanctuaire portatif et nāqūs, la simandre de bois qui tient lieu de cloche en Orient — accompli au cœur de la résidence abbasside, sous al-Mu’tasim, à l’occasion de l’ambassade du fils de Zacharie. N.d.T. — Après l’armée de Kyriakos campée devant Fustāt, le nāqūs du prince Georges sonnant dans Bagdad : la Nubie chrétienne aura fourni à ce livre ses deux plus étonnantes images de liberté.

[150] Datable vers 838, cette comète pourrait correspondre au grand passage de 837 — celui de la comète de Halley, l’un des plus spectaculaires de l’histoire, consigné indépendamment par les astronomes chinois et arabes. La chronique copte prend ici place, sans le savoir, dans le registre astronomique universel.

[151] Le rachat d’al-Mu’allaqa pour trois mille dinars sous ’Alī al-Armanī est documenté ici pour la première fois. N.d.T. — Trois mille dinars pour sauver des pierres : le prix dit la valeur. Onze siècles plus tard, la Suspendue tient toujours sur ses bastions — de tous les investissements consignés dans ce livre, celui-ci fut peut-être le mieux placé.

[152] N.d.T. — Le patriarche bilingue plaidant sur archives, sceaux califaux en main : la scène résume la stratégie séculaire dont ce livre est à la fois le récit et le produit. Et le passage du copte à l’arabe, dans la bouche même de Joseph, photographie l’Égypte de 840 — l’Église parle encore les deux langues, mais elle sait déjà devant qui parler chacune.

[153] Denys de Tell-Mahrē mourut en 845 ; Jean III lui succéda à Antioche (845-873). La continuité de l’échange synodal copto-syrien, à travers guerres et famines, atteste la force du lien entre les deux sièges — le fil que ce livre n’a jamais laissé rompre depuis la Vie de Damien.

[154] N.d.T. — Page capitale pour l’histoire même du livre que le lecteur tient : le rédacteur de cette Vie — Jean, dit l’Écrivain, qui poursuivra la chronique sous les patriarches suivants — raconte comment un ermite lui apprit à écrire, puis lui prophétisa sa vocation d’historien devant le manuscrit ouvert de la dix-septième « partie ». Quant au « nom qui vaut dix-huit », il joue vraisemblablement sur le chiffre sacré ΙΗ — dix-huit en numération grecque —, vénérable abréviation du nom de Jésus : nul n’écrira la suite avant que Celui dont c’est l’heure ne l’appelle. L’Histoire des Patriarches est le seul livre de son siècle qui contienne ainsi la scène de sa propre transmission — le flambeau passé de main en main sous les yeux du lecteur.

[155] Le 23 Bābah 566 des Martyrs correspond au 20 octobre 849 ; la chronologie de Brooks-Atiya assigne à Joseph Ier un patriarcat de 831 à 849. C’est le jour où le Synaxaire copte célèbre sa mémoire.