Vie de sainte Macrine
Lettre de saint Grégoire de Nysse sur la vie de sa sœur (Βίος τῆς ὁσίας Μακρίνης)
- 01 — Lettre sur la vie de sainte Macrine
- 1.1 — Prologue : pourquoi cette lettre
- 1.2 — Naissance et nom secret de Macrine
- 1.3 — Une enfance nourrie des Écritures
- 1.4 — Le fiancé défunt et le choix de la virginité
- 1.5 — Basile ramené à la philosophie
- 1.6 — La mère et la fille, une seule vie
- 1.7 — Naucratios, le frère ermite
- 1.8 — La force de Macrine dans le deuil
- 1.9 — La communauté d’Annisa
- 1.10 — Pierre, le plus jeune frère
- 1.11 — Mort de la mère, mort de Basile
- 1.12 — Le dernier voyage vers sa sœur
- 1.13 — Macrine sur son lit de souffrance
- 1.14 — Le récit d’une vie rendue à Dieu
- 1.15 — Les dernières heures
- 1.16 — La prière de Macrine mourante
- 1.17 — Le passage
- 1.18 — Le deuil des vierges
- 1.19 — La toilette funèbre et l’anneau de la croix
- 1.20 — La veillée et les funérailles
- 1.21 — L’ensevelissement près des parents
- 1.22 — Le témoignage de l’officier de Sébastée
- 1.23 — Épilogue : les miracles passés sous silence

Vie de sainte Macrine
Lettre de saint Grégoire de Nysse sur la vie de sa sœur (Βίος τῆς ὁσίας Μακρίνης)
Saint Grégoire de Nysse · 02 novembre 2026 · 59 min de lecture · 0 vue
Lettre sur la vie de sainte Macrine§
Ἐπιστολὴ εἰς τὸν βίον τῆς ὁσίας Μακρίνης.
Prologue : pourquoi cette lettre§
1. La forme de cet ouvrage, à en juger par la présentation de son en-tête, semble être celle d’une lettre, mais son étendue dépasse les limites du genre épistolaire et se prolonge jusqu’aux développements d’un traité. Toutefois, le sujet à propos duquel tu m’as invité à écrire plaide notre cause, car il est trop ample pour les proportions d’une lettre. Tu n’as assurément pas oublié notre rencontre, lorsque, sur le point de me rendre à Jérusalem pour y prier et voir sur les lieux les traces du séjour du Seigneur dans la chair, je te rencontrai dans la ville d’Antioche. Nous abordions toutes sortes de sujets — car il n’était guère vraisemblable que notre rencontre se passât en silence, ton intelligence offrant à nos propos de nombreuses occasions de se déployer —, lorsque, comme il arrive souvent en pareille circonstance, le cours de notre entretien nous conduisit à évoquer une vie digne d’éloge. Une femme était le sujet de ce récit, si toutefois on peut l’appeler une femme ; car je ne sais s’il convient de désigner d’après sa nature celle qui s’est élevée au-dessus de la nature. La crédibilité de notre récit ne reposait pas sur d’autres récits entendus : notre propos exposait avec exactitude ce que l’expérience nous avait enseigné, sans jamais invoquer le témoignage d’autrui. La vierge dont nous faisions mémoire n’était, en effet, pas étrangère à notre famille, de sorte qu’il nous eût fallu connaître par d’autres les merveilles qui la concernaient ; elle était née des mêmes parents que nous et, telle les prémices des fruits, avait la première germé du sein maternel. Puisque tu as jugé que le récit des belles actions procure quelque profit, afin qu’une telle vie ne demeure pas ignorée des temps à venir et que celle qui, par la philosophie, s’est élevée jusqu’au sommet de la vertu humaine ne passe pas sans profit, ensevelie dans le silence, j’ai estimé bon de t’obéir et de raconter brièvement, autant que j’en serai capable, ce qui la concerne, dans un récit simple et sans apprêt.
Naissance et nom secret de Macrine§
2. La vierge avait pour nom Macrine. Il y avait eu autrefois dans notre famille une Macrine illustre, la mère de notre père, qui avait soutenu les combats de la confession du Christ au temps des persécutions ; c’est d’après elle que les parents avaient nommé l’enfant. Mais tel était son nom public, celui dont l’appelaient les personnes qui la connaissaient ; un autre lui avait été donné en secret, à la suite d’une apparition, avant que les douleurs de l’enfantement ne l’eussent amenée à la lumière. Sa mère, en effet, était elle aussi d’une vertu telle qu’elle se laissait en toute chose guider par la volonté divine ; elle avait embrassé avec une prédilection si marquée une conduite pure et sans tache qu’elle n’avait pas même choisi le mariage de son plein gré. Mais elle était orpheline de père et de mère, et sa beauté corporelle resplendissait dans tout l’éclat de la jeunesse ; la renommée de ses charmes avait suscité de nombreux prétendants. Elle risquait, si elle ne s’unissait volontairement à quelqu’un, de subir quelque violence contre son gré, ceux que sa beauté rendait fous étant prêts à l’enlever. Aussi choisit-elle un homme connu pour la dignité de sa vie, dont on témoignait, afin de se donner un protecteur de son existence ; dès son premier enfantement, elle devint la mère de celle-ci. Lorsque fut venu le moment où l’accouchement devait mettre fin à ses douleurs, elle s’endormit et crut porter dans ses bras l’enfant encore contenue dans ses entrailles ; un personnage lui apparut, dont l’aspect et l’allure avaient une majesté surhumaine, et appela l’enfant qu’elle portait du nom de Thècle, cette Thècle si célèbre parmi les vierges. Après l’avoir fait trois fois, il disparut de sa vue et rendit l’enfantement aisé, si bien qu’au même instant elle s’éveilla de son sommeil et vit son rêve devenu réalité. Tel était donc ce nom caché. Il me semble cependant que le personnage apparu le prononça moins pour guider la mère dans le choix d’un nom que pour prédire la vie de la jeune fille et indiquer, par l’identité du nom, la similitude de leur résolution.
Une enfance nourrie des Écritures§
3. L’enfant était donc nourrie ; elle avait bien une nourrice attitrée, mais sa mère la nourrissait le plus souvent dans ses propres bras. Lorsqu’elle eut dépassé le premier âge, elle montra de la facilité pour les enseignements de l’enfance, et, quelle que fût l’étude vers laquelle le jugement de ses parents la dirigeait, les dispositions naturelles de la jeune fille y brillaient. Sa mère avait à cœur d’instruire son enfant, sans toutefois lui donner cette éducation profane et générale que l’on dispense le plus souvent, au moyen des poèmes, aux élèves dans leurs premières années. Elle estimait en effet honteux et tout à fait inconvenant d’enseigner à une nature tendre et malléable soit les passions tragiques dont les femmes avaient fourni aux poètes les origines et les sujets, soit les indécences des comédies, soit les causes des malheurs survenus à Ilion, et de la souiller en quelque sorte par ces récits peu honnêtes concernant les femmes. Mais tout ce qui, dans l’Écriture divinement inspirée, paraît plus accessible au premier âge constituait les leçons de l’enfant, et surtout la Sagesse de Salomon, principalement les passages qui se rapportaient à la conduite morale. Elle n’ignorait non plus aucune partie de l’Écriture chantée dans les psaumes, dont elle récitait chaque portion aux moments appropriés : en se levant de son lit, en se mettant à ses occupations sérieuses et en se reposant, en prenant sa nourriture et en quittant la table, en allant se coucher et en se relevant pour prier, elle avait partout la psalmodie comme une bonne compagne qui ne la quittait à aucun moment.
4. Grandissant au milieu de ces pratiques et d’autres semblables, et ayant exercé sa main au travail de la laine avec une habileté remarquable, elle entra dans sa douzième année, âge où la fleur de la jeunesse commence surtout à resplendir. Il y avait alors de quoi s’émerveiller : même tenue cachée, la beauté de la jeune fille ne passait pas inaperçue, et, dans toute sa patrie, aucune merveille ne semblait pouvoir se comparer à cette beauté et à cette grâce, si bien que les mains mêmes des peintres n’auraient pu atteindre à son éclat. Cet art qui trouve des moyens pour tout et ose les plus grandes entreprises, jusqu’à reproduire par l’imitation les images des éléments eux-mêmes, était impuissant à imiter exactement l’heureuse harmonie de ses traits. Aussi une multitude de prétendants à sa main se pressait-elle autour de ses parents. Son père — homme sage et attentif à discerner le bien — distingua des autres un jeune homme de bonne réputation, issu de leur parenté, connu pour sa conduite vertueuse et qui venait de revenir des écoles ; il résolut de lui promettre sa fille en mariage, lorsqu’elle aurait atteint l’âge requis. Dans l’intervalle, le jeune homme nourrissait les plus belles espérances et, comme un présent de noces propre à lui plaire, offrait au père de la jeune fille la renommée que lui valait son éloquence, déployant la puissance de sa parole dans les procès où il défendait les victimes de l’injustice. Mais l’envie brisa ces belles espérances en l’arrachant à la vie dans sa jeunesse, digne de pitié.
Le fiancé défunt et le choix de la virginité§
5. La jeune fille n’ignorait pas les décisions de son père ; mais, puisque la mort du jeune homme avait interrompu l’accomplissement de ce qui avait été décidé à son sujet, elle donna à la décision paternelle le nom de mariage et, comme si ce qui avait été décidé s’était effectivement réalisé, elle entendait désormais demeurer seule ; sa résolution avait une fermeté supérieure à son âge. Souvent, en effet, ses parents lui parlaient de mariage, car nombreux étaient ceux qui, sur la foi de sa réputation de beauté, désiraient la demander en mariage ; elle déclarait alors qu’il était absurde et contraire à la loi de ne pas s’en tenir au mariage que son père avait une fois pour toutes ratifié pour elle, et d’être contrainte de tourner ses regards vers un autre, puisqu’il n’y a dans la nature qu’un seul mariage, comme il n’y a qu’une naissance et qu’une mort. Quant à celui auquel la décision de ses parents l’avait unie, elle soutenait fermement qu’il n’était pas mort, mais que, puisqu’il était « vivant pour Dieu » (Lc 20, 38), il fallait, en raison de l’espérance de la résurrection, le considérer comme absent et non comme mort ; il était donc absurde de ne pas garder sa fidélité à l’époux absent. Repoussant par de tels propos ceux qui tentaient de la faire changer d’avis, elle ne reconnut qu’une sauvegarde à sa noble résolution : ne jamais se séparer de sa propre mère, fût-ce pour un instant. Aussi sa mère lui disait-elle souvent qu’elle avait porté ses autres enfants pendant un temps déterminé, mais qu’elle la portait, elle, continuellement en elle-même, la tenant toujours, en quelque sorte, enfermée dans ses entrailles. Cependant, la présence constante de sa fille n’était pour la mère ni pénible ni sans profit : les soins que lui prodiguait sa fille lui tenaient lieu de nombreuses servantes, et il s’établissait entre elles un heureux échange, chacune apportant à l’autre ce qui lui manquait. L’une, en effet, prenait soin de l’âme de la jeune fille, et l’autre du corps de sa mère, s’acquittant en toute chose du service demandé, et préparant souvent aussi de ses propres mains le pain de sa mère. Ce n’était pourtant pas là le premier objet de son zèle ; mais, puisqu’elle prêtait ses mains aux services des saints mystères et jugeait que le soin de ce travail convenait au genre de vie qu’elle avait choisi, elle fournissait en outre à sa mère une nourriture issue de ses propres labeurs. Et ce n’était pas tout : elle l’aidait encore à régler tous les soucis qui pesaient sur elle. Sa mère avait en effet quatre fils et cinq filles, et elle payait tribut à trois gouverneurs, parce que ses biens étaient dispersés dans autant de provinces. Ainsi sa mère se trouvait-elle, pour cette raison, partagée entre des préoccupations de toute sorte — car son père avait déjà quitté cette vie — ; en tout cela, elle s’associait aux peines de sa mère, partageant ses soucis et allégeant le poids de ses douleurs. Et, tout à la fois, sous la conduite éducatrice de sa mère, elle conservait sa propre vie sans tache, constamment dirigée et attestée par le regard maternel, et elle offrait elle-même à sa mère, par sa manière de vivre, un guide puissant vers le même but, je veux dire celui de la vie philosophique, l’entraînant peu à peu vers une existence détachée de la matière et plus dépouillée.
Basile ramené à la philosophie§
6. Lorsque la mère eut réglé avec bienséance la situation des sœurs, selon le souhait de chacune, l’illustre Basile, frère de celle dont nous avons parlé, revint des écoles où il s’était longuement exercé à l’éloquence. Le trouvant alors prodigieusement enflé de l’orgueil que lui inspiraient les lettres, dédaigneux de toutes les dignités et se plaçant, dans sa superbe, au-dessus des hommes que leur puissance rendait illustres, elle l’attira, lui aussi, si rapidement vers l’idéal de la philosophie qu’il renonça à l’éclat du monde, dédaigna l’admiration que lui valait son éloquence et passa de son plein gré à cette vie de labeur et de travail manuel, se ménageant, par un dépouillement complet, une existence où rien n’entravait la pratique de la vertu. Mais sa vie et les occupations auxquelles il se livra par la suite, qui le rendirent célèbre sur toute la terre et lui firent éclipser par sa gloire tous ceux qui avaient brillé par leur vertu, demanderaient un long ouvrage et beaucoup de temps ; que mon récit revienne donc au sujet proposé.
La mère et la fille, une seule vie§
7. Puisque tout ce qui pouvait servir de fondement à une vie plus attachée aux biens matériels avait désormais été retranché pour eux, elle persuada sa mère d’abandonner son existence habituelle, son train de vie assez fastueux et les services de ses subordonnés, auxquels elle s’était accoutumée auparavant, pour se placer, dans ses dispositions intérieures, au même rang que le commun des hommes et unir sa propre vie à l’existence des vierges qu’elle avait auprès d’elle, faisant de ses esclaves et de ses servantes des sœurs et des égales. Mais je préfère insérer dans mon récit une brève digression et ne pas laisser sans le raconter un événement qui révèle davantage la grandeur de la vierge.
Naucratios, le frère ermite§
8. Le deuxième des quatre frères, après le grand Basile, se nommait Naucratios ; il se distinguait des autres par ses heureux dons naturels, la beauté de son corps, sa force, son agilité et son aptitude à toute chose. Entré dans sa vingt-deuxième année, il avait donné, devant un auditoire public, des preuves du fruit de ses travaux, au point de soulever d’enthousiasme toute l’assemblée des auditeurs, lorsque, par une certaine sollicitude divine, il dédaigna tout ce qui était à sa portée et s’en alla vers la vie solitaire et sans possessions, dans un puissant élan de l’âme, n’emportant rien avec lui que lui-même. Un des domestiques, nommé Chrysaphios, le suivit aussi, tant par attachement pour lui que parce qu’il avait adopté le même choix de vie. Il vivait donc à l’écart, s’étant établi dans un lieu retiré au bord de l’Iris. L’Iris est un fleuve qui traverse le Pont en son milieu ; prenant sa source en Arménie même, il passe par nos contrées et déverse ses eaux dans le Pont-Euxin. Ayant trouvé auprès de ce fleuve un endroit couvert d’une forêt épaisse et caché dans un creux du flanc de la crête montagneuse qui le dominait, le jeune homme y demeurait, loin des tumultes des villes et des occupations du service public et de l’éloquence judiciaire. S’étant affranchi de tout ce qui, dans l’existence, fait retentir son tumulte autour de la vie humaine, il prenait soin, de ses propres mains, de quelques vieillards vivant dans la pauvreté et la maladie, jugeant qu’il convenait à son genre de vie de consacrer sa sollicitude à une telle occupation. Il chassait donc, car il était habile à toutes les formes d’ingéniosité qu’exige la chasse, procurant ainsi aux vieillards leur nourriture et domptant en même temps sa jeunesse par de tels labeurs. Mais il se mettait aussi avec empressement au service des volontés de sa mère, chaque fois qu’elle lui donnait quelque ordre ; par ces deux voies, il menait sa vie dans la droiture, maîtrisant sa jeunesse par les travaux et, par son dévouement envers sa mère, cheminant heureusement vers Dieu dans l’observance des commandements divins.
9. Il passa sa cinquième année à mener ainsi la vie philosophique et à rendre sa mère bienheureuse par sa propre conduite, tant par la tempérance dont il ornait sa vie que par le fait qu’il mettait toutes ses forces au service de la volonté de celle qui l’avait enfanté. Puis un malheur accablant et tragique, suscité, je crois, par les machinations de l’Adversaire, vint frapper sa mère et suffit à plonger toute la famille dans l’affliction et le deuil. Car il fut soudain arraché à la vie, sans qu’une maladie eût permis de prévoir ce malheur, ni qu’aucune autre de ces causes habituelles et connues eût amené la mort du jeune homme. Mais, étant parti à la chasse, grâce à laquelle il procurait le nécessaire aux vieillards dont il prenait soin, il fut ramené mort à sa demeure, lui-même ainsi que Chrysaphios, son compagnon de vie. Sa mère était loin du lieu où ces événements se produisaient, à trois jours de marche du lieu du malheur, et quelqu’un vint auprès d’elle lui annoncer le drame. Elle était certes parfaite en tout ce qui relève de la vertu, mais la nature n’en exerçait pas moins sur elle aussi son empire : son âme s’effondra, et aussitôt elle demeura sans souffle et sans voix, la raison ayant cédé devant la souffrance ; dès le choc de la funeste nouvelle, elle gisait à terre, tel un vaillant athlète terrassé par un coup inattendu.
La force de Macrine dans le deuil§
10. C’est alors que resplendit la vertu de la grande Macrine : opposant la raison à la souffrance, elle se préserva elle-même de toute chute et, se faisant le soutien de sa mère défaillante, la tira de nouveau des profondeurs de la tristesse, exerçant aussi l’âme maternelle au courage par sa propre fermeté et son inflexibilité. Aussi sa mère ne se laissa-t-elle pas emporter par la souffrance et ne s’abandonna-t-elle à aucune faiblesse indigne et féminine, jusqu’à crier devant le malheur, déchirer son vêtement, se lamenter sur son épreuve ou raviver ses plaintes par des chants de deuil. Mais elle persévérait dans le silence, repoussant les assauts de la nature par ses propres réflexions et par celles que sa fille lui proposait pour remédier à son mal. Alors surtout se manifesta la grandeur et l’élévation de l’âme de la vierge, car, en elle aussi, la nature éprouvait la souffrance qui lui est propre : celui qu’une telle mort avait emporté était son frère, et le plus aimé de ses frères. Pourtant, s’élevant au-dessus de la nature, elle entraîna sa mère avec elle par ses raisonnements et l’établit au-dessus de la souffrance, la formant par son propre exemple à la patience et au courage. D’ailleurs, sa vie, qui s’élevait toujours davantage par la vertu, ne laissait pas à sa mère le loisir de s’affliger de celui qui lui manquait plutôt que de se réjouir du bien qu’elle avait sous les yeux.
La communauté d’Annisa§
11. Lorsque donc la mère n’eut plus à prendre soin de nourrir ses enfants ni à se préoccuper de leur éducation et de leur établissement, et que la plupart des ressources de la vie matérielle eurent été réparties entre eux, alors, comme il a été dit précédemment, la vie de la vierge devint pour sa mère une conseillère qui l’orientait vers cette conduite philosophique et dégagée de la matière. L’ayant détachée de toutes ses habitudes, elle l’amena à son propre degré d’humilité, lui faisant prendre rang à égalité avec la communauté des vierges, de sorte qu’elle partageait avec elles, sur un pied d’égalité, une même table, un même coucher et tout ce qui était nécessaire à la vie, toute distinction de condition ayant été retranchée de leur existence. Tel était l’ordre de leur vie, si élevée leur philosophie et si vénérable leur conduite, jour et nuit, qu’ils dépassaient toute description par les mots. De même, en effet, que les âmes délivrées des corps par la mort sont du même coup délivrées des soucis de cette vie, de même leur existence était séparée et retirée de toute vanité terrestre et réglée sur l’imitation de la conduite des anges. Chez elles, on ne voyait ni colère, ni envie, ni haine, ni mépris, ni rien de semblable, et le désir des choses vaines, honneurs, gloire, présomption, orgueil et tout ce qui leur ressemble, avait été banni. Leur délice était la continence, leur gloire de n’être pas connues, leur richesse de ne rien posséder et d’avoir secoué toute fortune matérielle comme une poussière attachée au corps. Aucune des occupations auxquelles on s’applique en cette vie ne constituait leur tâche, sinon à titre accessoire, mais seulement la méditation des choses divines, la prière ininterrompue et le chant incessant des hymnes, qui se poursuivait uniformément en tout temps, pendant toute la nuit et tout le jour, si bien qu’il était pour elles à la fois travail et repos du travail. Quelle parole humaine pourrait donc mettre sous les yeux une telle conduite, chez celles dont la vie se tenait à la frontière de la nature humaine et de la nature incorporelle ? Car avoir affranchi leur nature des passions humaines dépassait la condition de l’homme ; mais apparaître dans un corps, être enfermées dans une forme et vivre avec les organes des sens, c’était là ce qui les plaçait au-dessous de la nature angélique et incorporelle. Peut-être même oserait-on dire que cette différence ne marquait aucune infériorité, puisque, tout en vivant dans la chair, elles n’étaient pas, à la ressemblance des puissances incorporelles, alourdies par le corps qu’elles traînaient à leur suite ; au contraire, leur vie s’élevait vers les hauteurs et cheminait dans les régions supérieures avec les puissances célestes. Elles menèrent assez longtemps cette vie, et leurs progrès dans la vertu croissaient avec le temps, leur philosophie avançant toujours vers une plus grande pureté par l’acquisition de nouveaux biens qu’elles découvraient.
Pierre, le plus jeune frère§
12. Elle avait, pour la seconder tout particulièrement dans cette haute visée de sa vie, un frère né de la même mère, nommé Pierre, avec lequel avaient cessé les douleurs de l’enfantement pour notre mère. Il était en effet le dernier rejeton de nos parents et reçut à la fois le nom de fils et celui d’orphelin, car, au moment même où il venait à la lumière, notre père quittait la vie. Mais l’aînée des enfants, celle dont nous parlons, l’arracha aussitôt à sa nourrice, alors qu’il avait à peine goûté au sein après sa naissance, et l’éleva elle-même. Elle le conduisit à toute la plus haute éducation, l’exerçant dès sa petite enfance aux enseignements sacrés, de manière à ne pas laisser à son âme le loisir de se tourner vers aucune des vanités. Devenue tout pour le jeune garçon, père, maître, pédagogue, mère, conseillère en tout bien, elle le forma si bien qu’avant même d’avoir dépassé l’âge de l’enfance, alors qu’il s’épanouissait encore dans la tendre fleur de l’adolescence, il s’éleva vers le but sublime de la philosophie. Par un heureux don de nature, il possédait aussi des aptitudes pour toutes les formes d’art qui s’exercent par les mains, au point d’avoir acquis, sans que personne le guidât, la connaissance parfaitement exacte de chacun de ces métiers, dont l’apprentissage exige, pour la plupart des hommes, du temps et de la peine. Dédaignant donc de s’occuper des lettres profanes, trouvant dans la nature un maître suffisant pour tout enseignement du bien, gardant toujours les yeux fixés sur sa sœur et faisant d’elle son modèle en tout bien, il progressa tellement dans la vertu qu’il ne paraissait en rien inférieur au grand Basile dans les mérites de la vertu. Cela, toutefois, appartient à la suite de sa vie ; à cette époque, il tenait lieu de tout à sa sœur et à sa mère, collaborant avec elles à cette vie angélique. Un jour même qu’une terrible disette était survenue et que, de toutes parts, une foule de gens affluaient, attirés par la renommée de leur bienfaisance, vers le domaine retiré où ils habitaient, il sut, par son ingéniosité, accroître les provisions à tel point que, devant la multitude de ceux qui y accouraient, ce désert semblait être une ville.
Mort de la mère, mort de Basile§
13. Cependant, notre mère, parvenue à une vieillesse florissante, s’en allait vers Dieu, laissant sa vie trouver le repos entre les mains de ses deux enfants. Il convient de rapporter les paroles de bénédiction qu’elle prononça sur ses enfants : elle fit de chacun des absents une mention appropriée, afin qu’aucun ne fût privé de sa part de bénédiction, et confia tout particulièrement à Dieu, par sa prière, ceux qui étaient auprès d’elle. Tous deux étaient assis à ses côtés, de part et d’autre du lit ; posant une main sur chacun de ses enfants, elle adressa à Dieu ces paroles, qui furent les dernières de sa vie : « À toi, Seigneur, j’offre les prémices et la dîme du fruit de mes douleurs. Voici mes prémices, cette fille première-née, et voici mon dixième enfant, le dernier fruit de mes douleurs. Tous deux te sont consacrés par la Loi et sont des offrandes qui t’appartiennent. Que la sanctification vienne donc sur ces prémices qui sont les miennes et sur ce dixième enfant ! » En prononçant ces mots qui les désignaient, elle montrait sa fille et son fils. Lorsqu’elle eut cessé de bénir, elle cessa aussi de vivre, après avoir enjoint à ses enfants de déposer son corps, lui aussi, dans le tombeau de leur père. Ceux-ci, ayant accompli ce qui leur avait été prescrit, s’attachèrent à la philosophie d’une manière plus élevée encore, rivalisant sans cesse avec leur propre vie et éclipsant leurs accomplissements passés par ceux qui les suivaient.
14. Sur ces entrefaites, Basile, grand parmi les saints, fut établi à la tête de la grande Église de Césarée. Il fit entrer son frère dans l’ordre sacerdotal du presbytérat, le consacrant par les rites sacrés des mystères. Dès lors, leur vie progressa encore vers plus de gravité et de sainteté, le sacerdoce venant accroître leur philosophie. Huit années s’étant écoulées depuis lors, au cours de la neuvième, Basile, illustre dans toute la terre habitée, quitta les hommes pour aller demeurer auprès de Dieu, devenant pour sa patrie et pour le monde entier une commune cause de deuil. Elle, qui apprit de loin ce malheur par la rumeur, souffrit en son âme d’une si grande perte — comment, en effet, n’aurait-elle pas été touchée, elle aussi, par une douleur que ressentirent même les ennemis de la vérité ? Mais, de même que l’on dit que l’or est éprouvé dans différents creusets, afin que, si quelque impureté échappe à la première fusion, elle soit séparée lors de la deuxième, et qu’à la dernière soit éliminée toute la souillure mêlée à la matière, l’épreuve la plus rigoureuse de l’or pur étant de traverser tous les creusets sans rejeter aucune impureté, ainsi quelque chose de semblable lui arriva : sa haute intelligence, éprouvée par les assauts successifs des afflictions, manifesta en toutes circonstances la pureté sans alliage et la fermeté de son âme, d’abord lors du trépas de son autre frère, ensuite lorsqu’elle fut séparée de sa mère, et, en troisième lieu, lorsque Basile, gloire commune de leur famille, quitta la vie humaine. Elle demeura donc comme un athlète invincible, sans jamais fléchir sous l’assaut des malheurs.
Le dernier voyage vers sa sœur§
15. C’était le neuvième mois après ce deuil, ou un peu davantage, et un synode d’évêques se réunissait dans la ville d’Antioche ; nous y prîmes part, nous aussi. Lorsque nous nous fûmes séparés pour retourner chacun chez soi, avant que l’année fût écoulée, la pensée me vint, à moi Grégoire, de me rendre auprès d’elle. Il s’était en effet passé bien longtemps sans que je pusse lui rendre visite, empêché par les épreuves que je subissais, chassé de partout dans ma patrie par les chefs de l’hérésie. Et, lorsque je comptais le temps durant lequel ces épreuves avaient empêché que nous nous vissions de nos propres yeux, l’intervalle apparaissait considérable, puisqu’il mesurait presque huit années. Or, après avoir parcouru la plus grande partie du chemin, alors que je n’étais plus qu’à une journée de marche, une vision qui m’apparut en songe me fit redouter ce qui allait advenir. Il me semblait, en effet, porter dans mes mains des reliques de martyrs, d’où jaillissait un éclat pareil à celui d’un miroir limpide placé face au soleil, si bien que mes yeux étaient éblouis par le scintillement de cette lumière. Cette même vision s’étant produite trois fois au cours de la même nuit, je ne pouvais clairement déchiffrer l’énigme du songe, mais je pressentais quelque affliction pour mon âme et j’attendais l’issue des événements pour juger de cette apparition. Lorsque je fus enfin près du domaine retiré où elle demeurait, menant à la perfection une vie angélique et céleste, j’interrogeai d’abord l’un de ses familiers au sujet de mon frère, pour savoir s’il était présent. Comme il me répondit que celui-ci s’était mis en route pour venir à notre rencontre et que c’était le quatrième jour depuis son départ, je compris ce qui s’était passé : il avait pris un autre chemin pour venir nous rejoindre. Je m’enquis alors aussi de cette grande femme. Lorsqu’il m’eut dit qu’elle était tombée malade, je redoublai d’empressement et parcourus en toute hâte le reste du chemin ; car une crainte, messagère de ce qui allait arriver, s’était aussi insinuée en moi et me troublait.
16. Lorsque je fus arrivé sur les lieux et que la nouvelle de ma présence eut été annoncée à la communauté, tout le groupe des hommes sortit de leur demeure et se porta à notre rencontre ; car ils avaient coutume d’honorer en allant au-devant d’eux ceux qui leur étaient chers. Quant au chœur des femmes vouées à la virginité, il attendait avec bon ordre notre entrée dans l’église. Lorsque la prière et la bénédiction furent achevées, les femmes, après avoir incliné la tête pour recevoir la bénédiction, se retirèrent chez elles en reculant avec bienséance, et aucune d’entre elles ne demeura auprès de nous. Supposant, comme il en était effectivement, que leur supérieure n’était pas parmi elles, je suivis quelqu’un qui me conduisit jusqu’à la maison où se trouvait cette grande femme et qui en ouvrit toute grande la porte ; je pénétrai ainsi dans cette sainte demeure. Elle était déjà gravement atteinte par la maladie et reposait non sur un lit ou une couche, mais à même le sol, une planche étant placée sous son étoffe de toile grossière et une autre soutenant sa tête. Cette dernière était façonnée de manière à servir d’oreiller à sa tête : sa forme inclinée venait se placer sous les tendons et soutenait commodément sa nuque.
Macrine sur son lit de souffrance§
17. Lorsqu’elle me vit près de la porte, elle se redressa sur le coude ; elle ne pouvait cependant courir à ma rencontre, ses forces étant déjà épuisées par la fièvre. Mais, appuyant fermement les mains sur le sol et se penchant autant qu’elle le pouvait hors de sa couche à terre, elle me rendait l’honneur d’aller au-devant de moi. Je courus à elle et, prenant dans mes mains son visage incliné vers le sol, je la relevai et la remis dans la position où elle avait coutume de reposer. Alors, tendant la main vers Dieu, elle dit : « Tu m’as encore accordé cette grâce, ô Dieu, et tu ne m’as pas privée de ce que je désirais, puisque tu as poussé ton serviteur à visiter ta servante. » Et, pour ne causer aucune tristesse à mon âme, elle retenait ses gémissements et s’efforçait de dissimuler tant bien que mal l’oppression de sa respiration ; en toute chose, elle s’appliquait à prendre un air plus joyeux, engageant elle-même des propos agréables et nous donnant, par ses questions, l’occasion d’y prendre part. Mais, comme le souvenir du grand Basile vint à surgir dans le cours de l’entretien, mon âme ployait sous la douleur, mon visage s’affaissait dans l’abattement et les larmes coulaient de mes paupières. Elle était pourtant si loin de se laisser abattre avec moi par ma souffrance que, prenant le souvenir du saint pour point de départ d’une philosophie plus élevée, elle développa des propos où elle examinait la nature humaine, dévoilait par son discours l’économie divine cachée sous les événements douloureux et exposait ce qui concerne la vie à venir, comme inspirée par l’Esprit Saint. Aussi me semblait-il que mon âme, soulevée par ses paroles et conduite par son discours jusque dans les sanctuaires célestes, était presque sortie de la nature humaine.
18. Et de même que nous apprenons, dans l’histoire de Job, que cet homme, dont le corps entier se consumait de toutes parts sous les écoulements de ses plaies en putréfaction, ne laissait pas ses pensées s’incliner vers ce qui affectait douloureusement ses sens, mais, tout en portant la souffrance dans son corps, ne se laissait pas émousser dans son activité propre et n’interrompait pas son discours lorsqu’il pénétrait dans les réalités les plus hautes, ainsi voyais-je quelque chose de semblable chez cette grande femme : tandis que la fièvre desséchait toutes ses forces et la poussait vers la mort, elle gardait, comme si elle rafraîchissait son corps d’une rosée, son intelligence si libre de toute entrave dans la contemplation des réalités élevées que cette si grave maladie ne lui portait aucune atteinte. Et si mon récit ne devait ainsi s’étendre à une longueur infinie, j’aurais tout rapporté dans l’ordre : comment elle s’éleva par son discours, philosophant avec nous sur l’âme et exposant la raison de la vie dans la chair, pour quelle fin l’homme existe, comment il est mortel, d’où vient la mort et quel est le retour qui, de celle-ci, ramène à la vie. Sur tous ces sujets, comme inspirée par la puissance de l’Esprit Saint, elle développait tout avec clarté et cohérence, sa parole coulant avec une parfaite aisance, telle une eau qui, jaillissant d’une source, descend une pente sans rencontrer d’obstacle.
Le récit d’une vie rendue à Dieu§
19. Lorsque son discours fut achevé : « Il est temps pour toi, mon frère, dit-elle, de donner quelque repos à ton corps, après les grandes fatigues du voyage. » Pour moi, c’était un grand et véritable repos que de la contempler et d’écouter ses sublimes discours ; mais, puisque cela lui était agréable et cher, afin de paraître obéir en tout à celle qui m’instruisait, je trouvai dans l’un des petits jardins voisins un charmant lieu de repos aménagé à l’ombre des vignes grimpantes, et je m’y reposai. Mais il m’était impossible de goûter ces agréments, tant mon âme était intérieurement troublée par l’attente des événements douloureux ; car la vision du songe me semblait dévoiler son énigme à travers ce qui se présentait à mes yeux. Le spectacle offert à mes regards était, en vérité, la dépouille d’un saint martyr, morte au péché, mais toute resplendissante de la grâce de l’Esprit qui habitait en elle. Je développais ces pensées devant l’un de ceux qui m’avaient déjà entendu raconter mon songe. Comme nous étions, ainsi qu’il était naturel, de plus en plus abattus dans l’attente de ce qui devait nous affliger, elle devina, je ne sais comment, nos dispositions intérieures et nous fit transmettre un message plus réconfortant, nous exhortant à prendre courage et à concevoir pour elle de meilleures espérances : elle avait, disait-elle, senti que son état inclinait vers le mieux. Elle ne disait pas cela pour nous tromper, mais ses paroles procédaient de la vérité même, quoique nous ne l’eussions pas compris sur le moment. En effet, tel un coureur qui a dépassé son adversaire et qui, déjà parvenu près du terme de la course, s’approchant du prix et voyant la couronne de la victoire, se réjouit en lui-même comme s’il avait déjà obtenu ce qui lui était proposé, et annonce sa victoire à ceux des spectateurs qui lui sont le plus favorables, telle était la disposition dans laquelle elle aussi nous donnait à espérer pour elle un sort meilleur, les yeux déjà tournés vers « le prix de l’appel d’en haut » (Ph 3, 14), et faisant presque entendre à son propre sujet ces paroles de l’Apôtre : « Désormais m’est réservée la couronne de justice, que me remettra le juste juge » (2 Tm 4, 8), puisque « j’ai combattu le beau combat, j’ai achevé la course, j’ai gardé la foi » (2 Tm 4, 7). Ainsi, rendus à la joie par l’annonce de ces bonnes nouvelles, nous goûtions aux mets qui nous étaient présentés : ils étaient variés, et tout ce qui avait été préparé était plein d’agrément, tant cette grande femme poussait sa sollicitude jusque dans ces détails.
20. Lorsque nous fûmes de nouveau devant ses yeux, car elle ne nous permettait pas de passer à l’écart les moments de loisir, elle reprit le souvenir de ce qu’elle avait vécu depuis sa jeunesse et, comme dans un récit écrit, parcourut tout dans l’ordre, tant ce qu’elle gardait en mémoire de la vie de nos parents que les événements antérieurs à ma naissance et la vie qui avait suivi. Le but de son récit était de rendre grâce à Dieu. Elle montrait en effet que la vie de nos parents avait été illustre et considérée parmi leurs contemporains, non pas tant grâce à leur fortune que grâce à l’amour de Dieu pour les hommes qui l’avait fait prospérer : les parents de notre père avaient été dépouillés de leurs biens pour avoir confessé le Christ, et notre aïeul maternel avait été mis à mort par suite de la colère impériale, tandis que tous ses biens étaient passés à d’autres maîtres ; pourtant, grâce à la foi, leur vie avait atteint une telle prospérité que personne, en ce temps-là, n’était réputé les surpasser. Puis, leur fortune ayant été divisée en neuf parts, selon le nombre de leurs enfants, la part de chacun s’était, par la bénédiction divine, tellement accrue que la vie de chacun des enfants était plus prospère que celle de leurs parents. Quant à elle-même, il ne lui était rien resté des biens qui lui avaient été attribués dans le partage égal avec ses frères et sœurs : tout avait été distribué par les mains du prêtre, conformément au commandement divin. Mais, par la libéralité de Dieu, sa vie avait été telle que jamais ses mains n’avaient cessé de travailler à l’accomplissement du commandement, que jamais elle n’avait porté ses regards vers un homme ni reçu d’un bienfait humain les ressources nécessaires à une existence convenable ; elle n’avait ni repoussé ceux qui demandaient ni recherché ceux qui donnaient, tandis que Dieu, d’une manière cachée, faisait croître par ses bénédictions, comme des semences, les modestes ressources tirées de ses travaux, jusqu’à leur faire produire une abondante récolte.
21. Comme je lui exposais les épreuves personnelles au milieu desquelles je me trouvais, d’abord lorsque l’empereur Valens me persécutait à cause de la foi, puis lorsque le désordre régnant dans les Églises nous appelait aux combats et aux labeurs, elle me dit : « Ne cesseras-tu pas de te montrer ingrat envers les bienfaits divins ? Ne guériras-tu pas ton âme de son ingratitude ? Ne compareras-tu pas ta condition à celle de nos parents ? Et pourtant, selon les vues de ce monde, c’est précisément de cela que nous tirons notre plus grande fierté : être bien nés et passer pour issus d’une noble famille. Notre père, dit-elle, jouissait en son temps d’une grande considération pour sa culture, mais sa renommée s’arrêtait aux tribunaux de sa région. Plus tard, lorsqu’il enseignait aux autres l’art de la rhétorique, sa réputation ne dépassa pas le Pont, et il se contentait d’être considéré dans sa patrie. Toi, au contraire, dit-elle, tu es connu des villes, des peuples et des nations ; des Églises t’envoient, d’autres t’appellent, pour que tu leur prêtes secours et rétablisses l’ordre, et tu ne vois pas cette grâce ? Tu ne reconnais pas non plus la cause de si grands biens : ce sont les prières de tes parents qui t’élèvent à cette hauteur, alors que tu n’as, de ton propre fonds, rien ou presque rien qui t’y ait préparé ? »
Les dernières heures§
22. Tandis qu’elle développait ces pensées, je souhaitais que la durée du jour se prolongeât davantage, afin qu’elle ne cessât point de charmer notre ouïe de sa douceur. Mais la voix de ceux qui psalmodiaient nous appelait aux actions de grâces de l’allumage des lampes ; cette grande âme me renvoya donc à l’église et, de nouveau, se retira auprès de Dieu par la prière. Ainsi se passa la nuit. Lorsque le jour fut venu, il m’apparut clairement, à ce que je voyais, que cette journée marquait pour elle le terme ultime de la vie selon la chair, car la fièvre avait consumé toutes les forces que recelait sa nature. Mais elle, attentive à la faiblesse de notre esprit, s’ingéniait à nous détourner de cette attente si sombre, dissipant de nouveau, par ces beaux discours, la tristesse de notre âme, alors que son souffle était désormais faible et oppressé. C’est alors surtout que mon âme, devant ce spectacle, était partagée entre des dispositions diverses : la nature s’appesantissait, comme il était prévisible, dans l’affliction, puisque je n’espérais plus entendre encore une telle voix et que je m’attendais à voir, d’un instant à l’autre, celle qui faisait la commune fierté de notre famille quitter la vie humaine ; mais mon âme, comme saisie d’un transport divin devant ce qui se manifestait, pressentait qu’elle avait dépassé la commune nature. Car, même à ses derniers souffles, ne ressentir aucun trouble devant l’attente de son départ, n’éprouver aucune crainte à se séparer de la vie, mais, dans l’élévation de sa pensée, persévérer jusqu’au dernier souffle dans la philosophie, conformément aux convictions qu’elle s’était formées dès l’origine sur la vie d’ici-bas, cela ne me semblait plus relever de l’humain, mais être le fait de quelque ange ayant revêtu, par une disposition providentielle, une forme humaine : n’ayant aucune parenté ni aucune affinité avec la vie dans la chair, il n’y aurait rien d’étrange à ce que celui-ci demeurât impassible en son esprit, puisque la chair ne l’entraînerait pas vers les passions qui lui sont propres. Aussi me semblait-elle alors rendre manifeste aux assistants ce divin et pur amour de l’Époux invisible qu’elle avait tenu caché, le nourrissant dans les profondeurs secrètes de son âme, et dévoiler la disposition de son cœur par son empressement à rejoindre celui qu’elle désirait, afin de se trouver au plus vite avec lui, délivrée des liens du corps. Car c’était véritablement comme vers un amant qu’elle courait, sans qu’aucune autre des douceurs de la vie détournât vers elle son regard.
23. Déjà la plus grande partie du jour s’était écoulée, et le soleil inclinait vers son couchant. Mais son ardeur ne faiblissait pas ; au contraire, à mesure qu’elle approchait de son départ, comme si elle contemplait plus distinctement la beauté de l’Époux, elle s’élançait avec un empressement plus vif vers celui qu’elle désirait, adressant de telles paroles non plus à nous qui étions présents, mais à celui-là même vers qui elle tenait les yeux fixés. Sa couche, en effet, était tournée vers l’orient et, ayant cessé de s’entretenir avec nous, elle conversait désormais avec Dieu dans la prière, le suppliant de ses mains et murmurant d’une voix faible, de sorte que nous percevions dans une certaine mesure ses paroles. Et telle était sa prière qu’il n’était pas même possible de douter qu’elle fût adressée à Dieu et entendue de lui.
La prière de Macrine mourante§
24. Toi, disait-elle, Seigneur, tu as aboli pour nous « la crainte de la mort » (He 2, 15). Tu as fait pour nous de la fin de la vie d’ici-bas le commencement de la vie véritable. Tu accordes pour un temps à nos corps le repos du sommeil, et tu les réveilles de nouveau « à la dernière trompette » (1 Co 15, 52). Tu confies en dépôt à la terre notre terre, que tu as façonnée de tes mains, et tu reprends ce que tu as donné, après avoir transfiguré par l’incorruptibilité et la grâce ce qu’il y a en nous de mortel et de difforme. Tu nous as délivrés de la malédiction et du péché, en devenant pour nous l’un et l’autre (Ga 3, 13 ; 2 Co 5, 21). Tu as « brisé les têtes du dragon » (Ps 73, 14), qui, par la brèche de la désobéissance, avait englouti l’homme dans son gosier. Tu nous as ouvert le chemin de la résurrection, en fracassant les portes de l’Hadès et en « réduisant à l’impuissance celui qui détient le pouvoir de la mort » (He 2, 14). Tu as « donné à ceux qui te craignent un signe » (Ps 59, 6), la figure de la sainte croix, pour abattre l’adversaire et mettre notre vie en sûreté. Dieu éternel, à qui « j’ai été confiée dès le sein de ma mère » (Ps 21, 11), « que mon âme a aimé » (Ct 1, 7) de toute sa force, à qui j’ai consacré ma chair et mon âme depuis ma jeunesse et jusqu’à présent, place auprès de moi un ange lumineux qui me conduise par la main au lieu du rafraîchissement, là où se trouve « l’eau du repos » (Ps 22, 2), dans le sein des saints patriarches. Toi qui as brisé la flamme de l’épée de feu (Gn 3, 24) et rendu au paradis l’homme crucifié avec toi qui s’était réfugié dans tes miséricordes, « souviens-toi » aussi de moi « dans ton royaume » (Lc 23, 42), car moi aussi j’ai été crucifiée avec toi, « ayant cloué ma chair par la crainte que tu inspires et redouté tes jugements » (Ps 118, 120). Que le gouffre redoutable ne me sépare pas de tes élus (Lc 16, 26), que l’envieux ne se dresse pas sur mon chemin, et que mon péché ne se trouve pas devant tes yeux, si, ayant failli par la faiblesse de notre nature, j’ai péché en parole, en acte ou en pensée. Toi qui as sur terre le pouvoir de remettre les péchés (Mt 9, 6), « accorde-moi le pardon, afin que je reprenne haleine » (Ps 38, 14) et que je sois trouvée devant toi, « lorsque je serai dépouillée de mon corps » (Col 2, 11), « sans tache ni ride » (Ep 5, 27) dans la forme de mon âme ; mais que mon âme, irréprochable et sans souillure, soit accueillie entre tes mains « comme l’encens devant toi » (Ps 140, 2).
Le passage§
25. Tout en prononçant ces paroles, elle apposait le sceau de la croix sur ses yeux, sur sa bouche et sur son cœur. Peu à peu, sa langue, desséchée par la fièvre, n’articulait plus les paroles, et sa voix défaillait ; seuls le mouvement de ses lèvres et celui de ses mains nous faisaient reconnaître qu’elle était en prière. Sur ces entrefaites, le soir étant venu et une lumière ayant été apportée, elle ouvrit soudain les yeux tout grands et regarda la clarté : il était manifeste qu’elle désirait aussi prononcer l’action de grâce de l’allumage des lampes ; mais, la voix lui manquant, elle accomplissait son dessein par le cœur et par le mouvement des mains, tandis que ses lèvres se mouvaient au gré de son élan intérieur. Lorsqu’elle eut achevé l’action de grâce et que sa main, portée sur son visage pour y tracer le sceau de la croix, eut marqué la fin de la prière, elle prit une grande et profonde inspiration et termina sa vie avec sa prière. Lorsqu’elle fut désormais sans souffle et sans mouvement, je me souvins des instructions qu’elle m’avait données dès notre première rencontre, disant qu’elle voulait que mes mains fussent posées sur ses yeux et que les soins accoutumés fussent rendus à son corps par moi. Je portai donc sur son saint visage ma main engourdie par la douleur, seulement pour ne pas paraître négliger son ordre. Car ses yeux n’avaient nul besoin qu’on les arrangeât : comme il arrive dans le sommeil naturel, ils étaient convenablement recouverts par les paupières ; ses lèvres étaient fermées comme il convient, ses mains reposaient avec décence sur sa poitrine, et toute la position de son corps, qui avait pris d’elle-même une attitude bienséante, n’avait nul besoin de la main de ceux qui préparent les morts.
26. Quant à moi, mon âme défaillait sous une double atteinte, tant à la vue du spectacle qui s’offrait à mes yeux qu’au bruit des gémissements plaintifs des vierges qui retentissaient à mes oreilles. Jusque-là, elles étaient demeurées dans le silence, enfermant leur douleur au fond de leur âme et étouffant, par la crainte qu’elle leur inspirait, l’élan de leurs lamentations, comme si, alors même que sa bouche était désormais muette, elles redoutaient encore ses réprimandes : elles craignaient que, si quelque cri leur échappait contrairement à ses prescriptions, leur maîtresse ne s’affligeât de ce qui se passait. Mais, comme si un feu leur consumait intérieurement l’âme, dès que leur souffrance ne put plus être contenue par le silence, un cri amer et irrépressible éclata soudain, si bien que ma raison ne put plus conserver son assiette ; comme submergé par un torrent débordant, je fus emporté sous les flots de la douleur et, négligeant les soins qui m’incombaient, je m’abandonnai tout entier aux lamentations. Et le motif de la douleur des vierges me paraissait, en quelque sorte, juste et raisonnable. Car elles ne pleuraient pas la perte d’une présence familière ou d’une protection selon la chair, ni rien d’autre de semblable qui porte les hommes à supporter péniblement les malheurs ; mais, comme si elles avaient été arrachées à l’espérance même en Dieu et au salut de leurs âmes, voici ce qu’elles criaient et ce qu’elles déploraient dans leurs lamentations : « La lampe de nos yeux s’est éteinte, disaient-elles ; la lumière qui guidait nos âmes nous a été enlevée ; la sûreté de notre vie s’est effondrée ; le sceau de l’incorruptibilité a été ôté ; le lien de notre concorde a été rompu ; le soutien des faibles a été brisé ; les soins des malades leur ont été retirés. Avec toi, même la nuit était pour nous comme le jour, illuminée par une vie pure ; maintenant, même le jour se changera en ténèbres. » Mais celles qui l’appelaient leur mère et leur nourrice attisaient la douleur plus vivement que les autres. C’étaient celles qu’au temps de la famine elle avait recueillies, abandonnées sur les chemins, qu’elle avait nourries et élevées, et conduites par la main vers la vie pure et incorruptible.
Le deuil des vierges§
27. Lorsque, fixant les yeux sur cette sainte tête, j’eus en quelque sorte retiré mon âme comme du fond d’un abîme, je me sentis comme réprimandé pour le désordre de celles qui faisaient retentir leurs lamentations, et je criai aux vierges d’une voix forte : « Regardez-la et souvenez-vous de ses prescriptions, par lesquelles elle vous a enseigné à garder en tout l’ordre et la bienséance. Cette âme divine ne vous a fixé qu’un seul moment pour les larmes, vous prescrivant de les verser au temps de la prière ; ce qu’il vous est permis de faire maintenant encore, en changeant les cris de vos lamentations en une psalmodie pénétrée de douleur. » Je parlais ainsi en élevant la voix, afin de dominer le bruit des lamentations. Puis je les invitai à se retirer un peu dans la maison voisine, et à ne laisser auprès d’elle que quelques-unes d’entre elles, dont elle agréait volontiers les soins durant sa vie.
28. Parmi celles-ci se trouvait une femme de haut rang qui, dans sa jeunesse, s’était distinguée par sa richesse, sa naissance, sa beauté et tout ce qui faisait encore son éclat. Mariée à un homme revêtu d’une haute dignité, elle n’avait vécu que peu de temps avec lui et, séparée de son époux alors qu’elle était encore jeune, elle avait fait de la grande Macrine la gardienne et le guide de son veuvage ; elle demeurait le plus souvent avec les vierges, apprenant auprès d’elles à mener une vie de vertu. Cette femme se nommait Vétiana ; son père, Araxios, était membre du Sénat suprême. Je lui dis que, maintenant du moins, on pouvait sans encourir de blâme revêtir le corps d’une parure plus éclatante et orner de linges splendides cette chair pure et sans tache. Mais elle répondit qu’il fallait savoir ce que la sainte avait jugé bon à ce sujet : il ne serait pas pieux, en effet, que nous fissions quoi que ce fût de contraire à ce qui lui plaisait. Assurément, ce qui était cher et agréable à Dieu était aussi conforme à son désir.
La toilette funèbre et l’anneau de la croix§
29. Une femme était préposée au chœur des vierges, avec le rang de diaconesse ; elle se nommait Lampadion. Elle disait connaître exactement les dispositions que Macrine avait arrêtées pour sa sépulture. Lorsque je l’interrogeai à ce sujet — car elle se trouvait présente à notre délibération —, elle me répondit en pleurant : « La sainte s’est attachée à n’avoir pour parure qu’une vie pure ; c’est là l’ornement de sa vie comme le linceul de sa mort. Quant à tout ce qui regarde la parure du corps, elle ne l’a ni admis durant sa vie ni mis en réserve pour l’usage présent, de sorte que, même si nous le voulions, nous n’aurions rien de plus que ce qui se trouve préparé à cette fin. » — « Et ne peut-on trouver, lui dis-je, parmi les choses mises en réserve, de quoi donner quelque éclat à ses funérailles ? » — « Quelles choses mises en réserve ? répondit-elle. Tu as entre les mains tout ce qu’elle avait en dépôt : voici son manteau, voici le voile de sa tête, les chaussures usées de ses pieds. Voilà sa richesse, voilà ses biens. En dehors de ce que tu vois, rien n’est déposé en secret dans des coffres ni gardé en sûreté dans des chambres. Elle ne connaissait qu’un seul dépôt pour sa richesse propre : le trésor céleste. Elle y avait tout déposé et ne s’était rien laissé sur la terre. » — « Eh bien ! lui dis-je, si j’apportais, pour sa sépulture, quelque chose de ce que j’avais préparé pour la mienne, ne se ferait-il pas ainsi quelque chose qu’elle n’aurait pas voulu ? » Elle répondit qu’elle ne pensait pas que cela fût contraire à sa volonté : « Même vivante, elle aurait accepté de toi un tel honneur, pour deux raisons : à cause de ton sacerdoce, qu’elle a toujours tenu en honneur, et à cause des liens du sang ; car elle n’aurait pas considéré comme étranger à elle ce qui appartenait à son frère. C’est pourquoi elle a aussi prescrit que son corps fût paré de tes mains. »
30. Lorsque cela eut été décidé et qu’il fallut envelopper de linges ce corps sacré, nous nous partageâmes les soins à lui rendre, chacun s’employant à une tâche différente auprès d’elle. Pour ma part, je chargeai l’un de mes gens d’apporter le vêtement ; quant à Vétiana, dont j’ai déjà parlé, elle arrangeait de ses propres mains cette sainte tête. Ayant porté la main à son cou, elle me regarda et me dit : « Voici quelle parure est suspendue au cou de la sainte. » Tout en disant cela, elle défit l’attache par-derrière, tendit la main et me montra une croix de fer et un anneau de la même matière : tous deux, suspendus à un mince cordon, reposaient continuellement sur son cœur. Je dis alors : « Partageons ce bien. Garde, pour ta part, la croix protectrice ; quant à moi, l’héritage de l’anneau me suffira. » Car, sur le sceau de celui-ci également, une croix était gravée. La femme, le regardant attentivement, me dit encore : « Ce n’est pas sans justesse que tu as choisi cet objet. L’anneau est en effet creux à l’endroit du chaton, et un fragment du bois de vie y est caché ; ainsi, au-dessus, le sceau révèle par sa propre figure ce qui se trouve au-dessous. »
31. Lorsque vint le moment de recouvrir aussi d’un vêtement son corps pur, et que l’ordre de cette grande femme me faisait un devoir de ce service, celle qui avait partagé avec nous ce grand héritage, présente et prêtant elle aussi la main à l’ouvrage, me dit : « Ne laisse pas passer sans le connaître le plus grand des miracles accomplis par cette sainte. » — « Quel est-il ? » demandai-je. Découvrant alors une partie de sa poitrine, elle dit : « Vois-tu cette marque ténue et à peine visible sous la peau ? Elle ressemble à une piqûre faite par une fine aiguille. » En même temps, elle approchait la lampe de l’endroit qu’elle me montrait. « Qu’y a-t-il donc de merveilleux, dis-je, à ce que le corps porte en cet endroit une marque à peine visible ? » — « C’est, dit-elle, un souvenir du puissant secours de Dieu qui demeure sur son corps. Un mal douloureux s’étant un jour développé en cet endroit, il fallait ou bien inciser la tumeur, ou bien courir le risque de voir le mal devenir absolument incurable, s’il venait à atteindre la région du cœur. Sa mère, dit-elle, la priait instamment et la suppliait d’accepter les soins du médecin, puisque cet art aussi avait été révélé par Dieu pour le salut des hommes. Mais elle, jugeant plus pénible que son mal de découvrir une partie de son corps à des yeux étrangers, entra, le soir venu, dans le sanctuaire, après avoir accompli de ses mains auprès de sa mère son service habituel ; toute la nuit, elle se prosterna devant le Dieu des guérisons et, répandant sur le sol l’eau qui coulait de ses yeux, elle employa comme remède à son mal la boue formée par ses larmes. Comme sa mère était abattue et la pressait de nouveau de s’en remettre au médecin, elle disait qu’il lui suffirait, pour être guérie de son mal, que sa mère apposât de sa propre main le saint sceau sur l’endroit atteint. Lorsque sa mère eut glissé la main dans son sein pour marquer cet endroit du sceau, le sceau produisit son effet, et le mal avait disparu. Mais cette petite marque, dit-elle, apparut dès lors à la place de l’effrayante tumeur et demeura jusqu’à la fin, afin, je pense, de garder le souvenir de la visite divine et de fournir l’occasion et le motif d’une continuelle action de grâce envers Dieu. »
32. Lorsque nos soins furent achevés et que le corps eut été paré avec ce dont nous disposions, la diaconesse dit encore qu’il ne convenait pas qu’elle apparût aux yeux des vierges vêtue comme une épouse. « Mais j’ai conservé, dit-elle, un des manteaux sombres de votre mère ; il serait bon, à mon avis, de l’en recouvrir, afin que cette beauté sacrée ne reçoive pas son éclat d’une parure étrangère apportée par le vêtement. » Cet avis prévalut, et l’on mit le manteau sur elle. Mais elle resplendissait même sous cette étoffe sombre, la puissance divine ayant, je pense, ajouté encore cette grâce à son corps, au point que, tout à fait comme dans la vision du songe, des rayons semblaient jaillir de sa beauté.
La veillée et les funérailles§
33. Tandis que nous étions ainsi occupés et que les chants des vierges, mêlés aux lamentations, retentissaient en ces lieux, je ne sais comment la nouvelle se répandit soudain de toutes parts dans les environs, et tous les habitants du voisinage affluèrent à l’annonce de ce deuil, au point que la cour ne suffisait plus à contenir ceux qui accouraient. La veillée nocturne auprès d’elle s’étant donc accomplie au chant des hymnes, comme pour une fête de martyrs, lorsque l’aube parut, la multitude des hommes et des femmes accourus de tous les environs troublait la psalmodie par ses gémissements. Quant à moi, quoique mon âme fût cruellement éprouvée par ce malheur, je m’efforçais néanmoins, avec les moyens dont je disposais et autant qu’il était possible, de ne rien omettre de ce qui convenait à de telles funérailles. Ayant donc séparé selon le sexe le peuple qui avait afflué, et joint la multitude des femmes au chœur des vierges, et la foule des hommes à la communauté des moines, je fis en sorte que les deux groupes produisissent une seule psalmodie, bien rythmée et harmonieuse, comme dans un chœur, où le chant commun de tous se fondait avec ordre. Comme le jour avançait peu à peu et que tout l’espace autour du domaine devenait trop étroit pour la multitude de ceux qui avaient afflué, celui qui présidait à ces lieux en qualité d’évêque, nommé Araxios — il était présent avec tout le corps sacerdotal —, s’approcha et nous invita à emporter doucement la dépouille, car la distance à parcourir était grande et la foule allait faire obstacle à une marche plus rapide. Tout en parlant ainsi, il appelait auprès de lui tous ceux qui partageaient avec lui le sacerdoce, afin que la dépouille fût portée par eux.
34. Cette décision prise, et tandis qu’on s’employait à la mettre à exécution, je me plaçai sous le lit funèbre et invitai l’évêque à prendre place de l’autre côté ; deux autres hommes, revêtus de la dignité cléricale, ayant soulevé la partie arrière du lit, j’allais de l’avant, au pas, comme il était naturel, et nous n’avancions que peu à peu. Car le peuple se pressait autour du lit, et tous demeuraient insatiablement attachés à ce saint spectacle, si bien qu’il ne nous était pas aisé de poursuivre commodément notre chemin. De chaque côté nous précédait une troupe nombreuse de diacres et de serviteurs, marchant en rang devant la dépouille, tous tenant à la main des flambeaux de cire. Ce qui s’accomplissait était une sorte de procession mystique, la psalmodie étant chantée à l’unisson, des premiers rangs jusqu’aux derniers, comme dans le chant des trois jeunes gens (Dn 3, 51-90). Bien qu’il n’y eût que sept ou huit stades entre le domaine et le sanctuaire des saints martyrs, où reposaient aussi les corps de nos parents, il nous fallut presque toute la journée pour achever péniblement le trajet. Car la foule qui nous accompagnait, et celle qui ne cessait de s’y joindre, ne nous permettaient pas d’avancer comme nous l’aurions voulu. Lorsque nous eûmes franchi les portes du sanctuaire, nous déposâmes le lit et nous nous tournâmes d’abord vers la prière ; mais la prière devint pour le peuple une occasion de lamentations. En effet, lorsque la psalmodie se fut tue, que les vierges eurent contemplé ce saint visage et que l’on découvrait déjà le tombeau de nos parents, où il avait été décidé de la déposer, l’une d’elles s’écria sans pouvoir se contenir : « Après cette heure, nous ne contemplerons plus ce visage à l’image de Dieu ! » Et comme les autres vierges poussaient avec elle le même cri, une confusion désordonnée vint dissoudre cette psalmodie jusque-là si bien réglée et si digne du lieu saint, tous étant brisés par les lamentations des vierges. Ce ne fut qu’à grand-peine, tandis que nous faisions signe de garder le silence et que le héraut invitait à la prière en proclamant devant l’assemblée les formules habituelles, que le peuple reprit enfin l’attitude de la prière.
L’ensevelissement près des parents§
35. Lorsque la prière eut reçu la conclusion qui lui convenait, une crainte me saisit à la pensée du commandement divin qui interdit de découvrir la nudité de son père ou de sa mère (Lv 18, 7). « Et comment, me disais-je, échapperai-je à une telle condamnation, si je vois dans les corps de mes parents la commune ignominie de la nature humaine, alors que, selon toute vraisemblance, ils se sont désagrégés, décomposés et changés en une masse informe, hideuse et pénible à regarder ? » Tandis que je faisais ces réflexions et que l’indignation de Noé contre son fils redoublait ma crainte, l’histoire de Noé me suggéra la conduite à tenir (Gn 9, 20-27). Les corps furent en effet recouverts d’un linceul propre avant de paraître à nos yeux : à mesure que l’on soulevait le couvercle, on faisait glisser le linceul par ses deux extrémités. Les corps ainsi dérobés aux regards sous le linceul, l’évêque du lieu, déjà mentionné, et moi-même soulevâmes de sa couche ce corps sacré et le déposâmes auprès de sa mère, accomplissant ainsi leur vœu commun. Car, durant toute leur vie, toutes deux avaient demandé à Dieu, d’un même accord, que leurs corps fussent mêlés l’un à l’autre après la mort et que la mort même ne rompît pas la communauté de vie qui les avait unies durant leur existence.
Le témoignage de l’officier de Sébastée§
36. Lorsque nous eûmes accompli tous les rites habituels des funérailles et que le moment fut venu de reprendre le chemin du retour, je me jetai sur le tombeau, en baisai la poussière, puis repris ma route, abattu et en larmes, songeant de quel bien la vie venait d’être privée. Sur mon chemin, un homme qui comptait parmi les personnages distingués de l’armée et exerçait un commandement militaire dans une petite ville du Pont nommée Sébastopolis, où il résidait avec ses subordonnés, vint aimablement à ma rencontre lorsque j’y arrivai. Ayant appris mon malheur, il en fut profondément affligé, car il était de ceux que des liens de parenté et d’amitié unissaient à nous ; il me fit alors le récit d’un miracle qui concernait Macrine. Je ne consignerai plus que celui-ci dans cette histoire, puis j’achèverai mon ouvrage. Lorsque nous eûmes cessé de pleurer et que nous nous fûmes mis à converser, il me dit : « Écoute quel bien, et combien grand, a disparu de la vie humaine. » Après ces paroles, il commença ainsi son récit.
« Un jour, ma femme et moi éprouvâmes le désir de nous rendre avec empressement à l’école de la vertu ; car c’est ainsi, je crois, qu’il convient de nommer ce lieu où vivait cette âme bienheureuse. Notre petite fille nous accompagnait aussi ; à la suite d’une maladie pestilentielle, elle avait été atteinte d’un mal à l’œil. C’était un spectacle hideux et pitoyable : la membrane entourant la pupille s’était épaissie et avait pris, sous l’effet du mal, une teinte blanchâtre. Lorsque nous fûmes entrés dans ce lieu où l’on menait une vie divine, mon épouse et moi nous partageâmes, selon notre sexe, la visite de ceux qui s’y consacraient à la philosophie : pour ma part, je demeurai dans la demeure des hommes, que dirigeait Pierre, ton frère ; quant à elle, elle entra dans la demeure des vierges et se tint auprès de la sainte. Après qu’un temps suffisant se fut écoulé, nous jugeâmes qu’il était temps de quitter ce domaine retiré pour rentrer chez nous, et nous nous disposions déjà à le faire ; mais, de part et d’autre, on témoignait des mêmes prévenances à notre égard. Ton frère m’exhortait à rester et à partager la table des philosophes ; de son côté, la bienheureuse ne laissait pas partir ma femme, mais, tenant notre petite fille dans ses bras, elle disait qu’elle ne la lui rendrait pas avant de leur avoir fait servir une table et de les avoir accueillies avec les richesses de la philosophie. Embrassant naturellement l’enfant et approchant ses lèvres de ses yeux, elle aperçut le mal qui affectait la pupille et dit : « Si vous m’accordez cette grâce de partager notre table, je vous donnerai en retour une récompense qui ne sera pas indigne de l’honneur que vous nous aurez ainsi fait. » — « Quelle récompense ? » demanda la mère de l’enfant. — « J’ai, dit cette grande femme, un remède capable de guérir le mal de son œil. »
Sur ces mots, un message venu de la demeure des femmes m’ayant appris cette promesse, nous restâmes avec joie, sans guère nous soucier de la nécessité qui nous pressait de nous mettre en route. Lorsque le repas eut pris fin et que notre âme fut comblée, le grand Pierre nous ayant régalés de ses propres mains et réjouis, tandis que sainte Macrine avait délassé mon épouse par toutes sortes de divertissements bienséants, nous reprîmes le même chemin, radieux et joyeux, chacun racontant à l’autre, pendant le trajet, ce qui lui était arrivé. Pour ma part, je rapportais tout ce que j’avais vu et entendu dans la demeure des hommes ; elle, racontant chaque détail comme dans un récit historique, estimait ne devoir rien laisser de côté, même parmi les petites choses. Tandis qu’elle exposait ainsi tout dans l’ordre, comme dans un ouvrage écrit, elle arriva au passage où il était question de la promesse de guérir l’œil ; interrompant son récit, elle dit : « Que nous est-il arrivé ? Comment avons-nous oublié la promesse, ce remède en collyre qui nous avait été annoncé ? » Comme je partageais son dépit devant cette négligence et que j’avais ordonné à quelqu’un de courir au plus vite chercher le remède, l’enfant, qui était dans les bras de sa nourrice, regarda par hasard sa mère. Celle-ci, fixant les yeux de l’enfant, dit : « Cesse de te désoler de notre négligence ! » Elle le disait à haute voix, tout à la fois transportée de joie et frappée de stupeur. « Voici qu’il ne nous manque rien de ce qui nous avait été promis : son véritable remède, celui qui guérit les maladies, c’est-à-dire la guérison obtenue par les prières, elle nous l’a donné et il a déjà agi ; il ne reste absolument rien de la maladie de l’œil, purifié par ce remède divin. » Tout en parlant ainsi, elle prenait elle-même l’enfant dans ses bras et la déposait dans les miens. Alors, songeant aux miracles de l’Évangile qui suscitent l’incrédulité, je dis : « Qu’y a-t-il d’extraordinaire à ce que la main de Dieu rende la vue aux aveugles, puisque maintenant sa servante, accomplissant ces guérisons par sa foi en lui, a réalisé un prodige qui ne le cède guère à ces miracles ? » »
Tandis qu’il parlait ainsi, les sanglots entrecoupaient sa voix et les larmes coulaient au fil de son récit. Voilà ce que nous rapporta le militaire. Quant à tous les autres faits semblables que nous avons entendus de ceux qui avaient vécu avec elle et connaissaient exactement sa vie, il ne me paraît pas prudent de les ajouter au récit. La plupart des hommes jugent en effet la crédibilité des récits d’après leur propre mesure ; ce qui dépasse la capacité de celui qui écoute, ils l’outragent en le soupçonnant de mensonge, comme étant étranger à la vérité.
37. Là-dessus, un message m’étant parvenu du quartier des femmes pour m’annoncer cette promesse, nous demeurâmes volontiers, nous souciant peu de la nécessité qui nous pressait de nous mettre en route. Lorsque le repas fut achevé et que notre âme fut comblée, le grand Pierre nous ayant servis de ses propres mains et réjouis, tandis que la sainte Macrine avait délassé mon épouse par toutes sortes d’agréments bienséants, nous reprîmes le même chemin, rayonnants et joyeux, chacun racontant à l’autre, pendant le voyage, ce qui le concernait. Pour ma part, je rapportais tout ce que j’avais vu et entendu dans le quartier des hommes ; elle, en revanche, racontant chaque détail comme dans un récit historique, estimait ne devoir rien laisser échapper, pas même les petites choses. Elle exposait ainsi tout dans l’ordre, comme dans un ouvrage écrit, lorsqu’elle en vint au passage où se trouvait la promesse de la guérison de l’œil ; interrompant alors son récit, elle dit : « Que nous est-il arrivé ? Comment avons-nous négligé cette promesse, ce remède en collyre qui nous avait été promis ? » Comme je partageais son dépit devant cette négligence et que j’avais donné l’ordre à quelqu’un de courir bien vite chercher le remède, le petit enfant, qui était dans les bras de sa nourrice, tourna par hasard les yeux vers sa mère. Celle-ci, fixant les yeux de l’enfant, dit : « Cesse de te désoler de notre négligence », et elle prononçait ces mots à haute voix, sous l’effet de la joie et de la stupeur tout ensemble. « Voici, en effet, que rien ne nous manque de ce qui nous avait été promis : son véritable remède, celui qui guérit les souffrances, c’est-à-dire la guérison obtenue par les prières, elle nous l’a donné, et déjà il a fait son œuvre ; il ne reste absolument rien de la maladie de l’œil, l’enfant ayant été purifié par ce divin remède. » Et, tout en disant cela, elle prenait elle-même l’enfant dans ses bras et le déposait dans les miens. Alors, songeant aux miracles de l’Évangile auxquels on refuse de croire, je dis : « Qu’y a-t-il de grand à ce que la main de Dieu rende la vue aux aveugles, puisque, aujourd’hui, sa servante, accomplissant ces guérisons par la foi qu’elle a en lui, a réalisé une œuvre qui ne le cède guère à ces miracles ? » Tandis qu’il parlait ainsi, les sanglots lui entrecoupaient la voix, et les larmes coulaient au fil de son récit. Voilà donc ce que nous rapporta le soldat. Quant aux autres faits semblables que nous avons entendus de la bouche de ceux qui avaient vécu avec elle et connaissaient exactement ce qui la concernait, je ne crois pas prudent de les ajouter à ce récit. La plupart des hommes, en effet, jugent de la crédibilité des propos d’après leur propre mesure ; et ce qui dépasse la capacité de celui qui écoute, ils l’outragent de leurs soupçons de mensonge, comme si cela était étranger à la vérité.
Épilogue : les miracles passés sous silence§
38. C’est pourquoi je laisse de côté cette incroyable production de blé pendant la famine : comment le grain que l’on prélevait pour les besoins ne laissait percevoir aucune diminution, demeurant d’un volume identique avant d’être distribué pour subvenir aux besoins de ceux qui en demandaient et après cette distribution ; je laisse également de côté d’autres faits plus extraordinaires encore : guérisons de maladies, délivrances de démons et prédictions infaillibles des événements à venir. Tous ces faits, ceux qui en ont une connaissance exacte les tiennent pour vrais, même s’ils dépassent ce que l’on peut croire ; mais les hommes plus charnels les estiment hors du possible, eux qui ne savent pas que c’est « selon la mesure de la foi » (Rm 12, 6) que se fait aussi la distribution des dons de grâce : petite pour ceux qui ont peu de foi, grande pour ceux qui portent en eux une foi largement déployée. Afin donc que les plus incrédules ne subissent aucun dommage en refusant de croire aux dons de Dieu, j’ai renoncé, pour cette raison, à raconter successivement les miracles les plus sublimes, estimant qu’il suffisait de borner à ce qui vient d’être dit le récit de sa vie.
