La recension copte de la vie d’Abba Martyrianos de Césarée
L’édition bohaïrique de Marius Chaîne d’après le Vatican copte LXII
- 01 — Introduction
- 02 — Traduction française
- 2.1 — Le combat contre le dragon
- 2.2 — Le défi de la courtisane
- 2.3 — La femme à la porte de la cellule
- 2.4 — L’épreuve du feu
- 2.5 — La conversion de la pécheresse
- 2.6 — Le départ vers Bethléem et la bienheureuse Palatia
- 2.7 — Le rocher au milieu de la mer
- 2.8 — La vierge naufragée
- 2.9 — Les derniers jours et la mort à Athènes
- 2.10 — La bienheureuse femme sur le rocher
- 2.11 — Le trépas et la sépulture de la bienheureuse

La recension copte de la vie d’Abba Martyrianos de Césarée
L’édition bohaïrique de Marius Chaîne d’après le Vatican copte LXII
Marius Chaîne · 02 septembre 2026 · 43 min de lecture · 7 vues
Introduction§
MARTYRIANOS DE CÉSARÉE
Au temps de la grande efflorescence de la vie monastique en Orient, les moines égyptiens disciples d’Antoine et de Pacôme n’oublièrent jamais la mémoire des syriens Hilarion et Épiphane venus jadis dans la Vallée du Nil pour s’initier à la vie d’anachorète et de cénobite. Les moines établis en Palestine, en Syrie et dans toutes les régions de l’Asie Mineure, de leur côté, ne perdirent jamais le souvenir de ce dont ils étaient redevables à l’Égypte, et les relations les plus cordiales ne cessèrent dès lors d’unir les grandes familles monacales de ces deux régions. On lisait, chez les moines syriens de langue syriaque ou de langue grecque, les vies des Pères de Scété et de la Thébaïde. Certains d’entre eux venaient même de temps à autre visiter les lieux de la Vallée du Nil sanctifiés par les ascètes, et avec le temps, l’affluence de ces moines pèlerins donna lieu à la fondation d’un couvent syrien à Scété. Le moine égyptien, aussi sédentaire que son confrère d’Orient était d’humeur voyageuse et d’esprit aventureux, ne se déplaça guère pour des visites ou des pèlerinages, on ne le vit que très rarement en Palestine ou en Syrie. Il ne s’intéressait pas moins cependant à l’œuvre de perfection et de sanctification poursuivie par ses frères d’Orient, et lui aussi lisait les vies des saints ascètes et thaumaturges de ce pays traduits en copte afin de se nourrir de leur doctrine et de leurs exemples.
Les biographies des Pères d’Égypte rédigées en syriaque ou en grec nous sont parvenues en grand nombre. On ne relève, au contraire, jusqu’ici, dans les fonds coptes que nous possédons, que quelques unités des biographies des Pères d’Orient. Le sort fait à ces deux régions au cours de l’histoire, depuis les âges monastiques, est la cause de ce contraste ; le malheur des temps et, pour l’Égypte, son isolement expliquent cette pénurie. D’autre part, il y a lieu de tenir compte aussi de la différence qui exista entre ces deux régions touchant la conception de la vie monastique. Chez tous les moines égyptiens réunis dans la même vallée, en un territoire à l’aspect uniforme, la vie était à peu près identique : vie commune, cénobitisme, avec aspiration à la vie solitaire : anachorétisme. Dans les monastères d’Orient, cette conception fut des plus diverses et elle offrit, suivant les régions, les physionomies les plus variées. En face de cette diversité, les moines de la vallée du Nil s’attachèrent seulement, on le conçoit, aux biographies dont ceux qui en étaient l’objet leur apparaissaient des émules et dont l’idéal de vie ressemblait au leur ou s’en rapprochait. La vie du personnage désigné sous le nom de Martyrianos que nous publions ici et celle de saint Simon le Stylite que nous donnerons à sa suite nous sont un exemple de ce choix. Le premier, né à Césarée de Palestine, avait opté dès son jeune âge pour la vie érémitique ; le second, originaire de la Syrie du Nord, après quelque temps de vie commune, se fit anachorète.
La vie d’Abba Martyrianos nous est déjà connue. On trouve ses actes dans les Bollandistes du XVIe siècle sous le nom de Martinien 9, et plus récemment, une nouvelle recension grecque de sa vie a été publiée par Rabbow 10. Son nom n’a point de place au martyrologe romain mais il figure dans les Ménées des Grecs.
Le récit que nous donnons ici dérivé et traduit du grec est acéphale. Le premier folio (pages 1 et 2) du cahier qui le contient a disparu ; ce cahier appartient au manuscrit du Vatican coté sous le numéro LXII suivant la notation de Zoega ; il y occupe les folios 277-298v. La langue en est pure, le style clair, la syntaxe correcte ; à peine relève-t-on çà et là quelques méprises de copistes. Ce texte semble avoir été revu ou collationné avec une autre copie ; une main différente de celle du scribe qui l’a transcrit y a fait quelques ajoutes ; nous les avons indiquées en les mettant entre parenthèses.
Traduction française§
Le combat contre le dragon§
(Fol. 277 recto) Tandis que le bienheureux se tenait un jour en prière, le démon prit la forme d’un grand dragon, descendit au bas de sa cellule, commença à creuser, voulant la renverser sur lui. Mais lorsque le bienheureux eut achevé sa prière, il regarda par la fenêtre et lui dit : « C’est ton même travail depuis le début : tu détruis sans cesse, tu ne construis jamais. Pourquoi te fatiguer ainsi, ô misérable infortuné, car pour moi tes apparitions ne pourront pas me troubler parce que j’ai mon Seigneur Jésus-Christ pour me secourir. Je crois qu’il me fortifiera jusqu’à ce que je terrasse toute ta puissance, ô dragon apostat. » Mais après avoir entendu cela de la part du saint, le démon se transforma en fumée et s’éloigna, disant : « Tandis que tu me parles ainsi, ô Martyrianos, voici que je viens bientôt vers toi ; je ne tarderai pas loin de toi, je veux déchaîner contre toi une immense colère, extrêmement redoutable, pour te faire déchoir de ta grande gloire, (Fol. 277 verso) car certes tu me fais grandement souffrir ! » Ayant dit cela, il se rendit invisible. Le bienheureux, de son côté, demeura en oraison et en prière, rendant grâces au Seigneur.
Le défi de la courtisane§
Or, un certain jour, des hommes s’en allaient sur la route, s’entretenant des pratiques de ce saint abba Martyrianos. Ils parlaient encore entre eux de cet homme juste, lorsqu’une femme courtisane les entendit racontant la gloire du saint. Elle en fut irritée d’une rage diabolique. Elle conversa avec eux avec chaleur et leur dit : « Vous avez assez glorifié cet homme. Quel est le courage d’un homme qui est dans le désert, ne voyant pas de femmes absolument ; quelle est sa résistance tandis qu’il est dans le désert comme les bêtes sauvages, ne voyant pas de femmes, n’entendant jamais leur voix ? Celui, au contraire, qui est avec les femmes, les voyant chaque jour, luttant contre elles et triomphant de la passion, celui-là est digne de gloire. Vous savez que l’herbe ne brûle point sans feu, mais si (Fol. 278 recto) le feu l’approche en quelque moment que ce soit, il allume l’herbe. C’est cela même cet homme. Si je me transporte vers lui, qu’il me voie sans être ému dans sa nature, qu’il me voie sans être dent par la passion à mon égard, alors vraiment grande est son œuvre. Et moi je vais me lever pour aller auprès de lui et lui parler pour recevoir sa bénédiction.
S’il voit mon visage sans que sa raison soit ébranlée, il est digne de toute la gloire qu’on raconte à son sujet ; moi aussi je lui rendrai gloire, jusqu’au jour de ma mort.« Et comme elle parlait ainsi, les hommes firent un pacte avec elle touchant cette proposition. Un jour, après s’être levée, elle se dépouilla de ses parures et de ses beaux habits ; elle mit d’autres vêtements, prit en main une besace et y enferma ses bijoux d’or et d’argent qui étaient remplis de toutes les tromperies. Elle chargea sa besace, elle prit la route conduisant à la montagne vers le juste. Marchant en avant d’elle, (Fol. 278 verso) le démon, père de tout désordre, s’attendait à ce qu’elle mettrait hors de combat le serviteur de Dieu, au moyen de l’arme puissante qui triompherait de lui.
La femme à la porte de la cellule§
Après qu’elle eut passé un jour à cheminer, la femme arriva à la demeure du saint, au moment où le soleil allait se coucher. Une forte pluie abondante survint dans la montagne, ce jour-là. La femme se mit à crier, priant le saint dans une grande détresse, les larmes ruisselant sur ses joues. Elle disait : « Aie pitié de moi, homme de Dieu, reçois-moi auprès de toi dans ta cellule jusqu’au matin. Ne me laisse pas détruire en ce lieu par les bêtes sauvages, car je me suis égarée sur la route : je suis venue dans ce désert, je ne sais où porter mes pas. Je t’en prie, ne m’abandonne pas en cette grande épreuve, ô mon seigneur père, ne me méprise point ; je suis la créature de Dieu, donne le repos à ma faible âme infortunée, afin que je sois guérie par la miséricorde que tu me feras, vois mon affliction et aie pitié de moi. Je t’en prie, accueille-moi vers toi, moi la faible égarée. Tu sais que je suis un vase fragile, ne me laisse pas mourir dans cette grande obscurité ». (Fol. 279 recto) Tandis qu’elle s’adressait ainsi au saint en pleurant avec de grands gémissements, le saint fut contristé dans son cœur en entendant ce qu’elle disait.
Comme c’était le soir, elle cachait l’aspect de son visage avec le manteau qui l’enveloppait. Et le saint de dire : « Malheur à moi de toute part, je ne sais que faire. Faut-il que je l’ignore selon le commandement ? que je ne la reçoive pas auprès de moi afin de ne pas me perdre à cause d’elle ? qu’elle reste parmi les bêtes sauvages ? qu’il m’arrive un reproche de la part de Dieu parce que je l’ai oubliée dans sa détresse ? Si je la reçois auprès de moi, je crains que sa venue ne me soit un grand scandale. Que ferai-je ? car je ne sais pas d’où vient pareille femme. C’est, en effet, une fort mauvaise épreuve que celle qui s’abat sur moi. Malheur à moi de ne savoir que faire ! Mon Seigneur Jésus, ami des hommes plein de bonté, ne m’abandonne pas, afin que je ne sois pas confondu par cette hospitalité. Ne permets pas que mes ennemis me tournent en dérision, toi qui connais mon cœur pour toi. Je te prie, ô mon Seigneur Jésus-Christ, en cette grande épreuve, fortifie-moi, car toi seul es celui en qui j’espère. » (Fol. 279 verso) Après avoir dit cela, il lui ouvrit la porte, la reçut, la plaça vers la sortie.
Lui se retira dans le réduit qui était au fond, il ferma la porte. Tandis qu’il priait pendant la nuit, suivant sa coutume, l’esprit mauvais agita son cœur, troubla sa raison par rapport à la femme. Le saint priait, mais l’ennemi, lui, le troublait grandement. Il se leva, sortit, voulant la chasser. Il la trouva l’ayant prévenu : Elle s’était dépouillée des habits qu’elle avait et s’était revêtue d’habits de choix. Elle s’était complètement parée avec des bijoux d’or à ses mains et à ses pieds, elle s’était préparée avec toute la puissance de l’ennemi pour entraîner le juste. Mais lorsque le saint la vit, rempli d’étonnement, il lui dit : « Où as-tu trouvé ce vêtement diabolique dont tu t’es revêtue ? Comment l’as-tu transformé chez moi ? » Elle lui répondit : « Écoute-moi, je te renseignerai. Je suis une femme noble de Césarée de Palestine ; tous les hommes désirent me voir à cause de ma beauté. (Fol. 280 recto) Lorsque j’ai entendu parler de toi, je t’ai aimé, je suis venue à toi, mon cœur s’est tourné vers toi jusqu’à cette heure, car jeûnant de cette manière, t’affligeant de ces grandes mortifications, tu passes tout ce temps seul sans femme.
Est-ce que Dieu n’a pas créé la femme dès le commencement pour soutien de l’homme ? Il est écrit en effet : « il n’est pas bon que l’homme soit seul, créons-lui une aide selon lui. » Et après que Dieu l’eut donnée en mariage à l’homme, il bénit celui-ci en disant : « Croissez et multipliez, couvrez la face de la terre 1. » L’apôtre dit. « Le mariage est pur et la couche est sainte 2. » Les patriarches ont pris femme, ils ont été les héritiers du royaume des cieux. Est-ce que Enoch, qui mérite combien l’admiration, est-ce qu’il n’a pas pris femme, lui ? n’a-t-il pas engendré des enfants ? Dieu l’a aimé et l’a enlevé dans son corps. Abraham le patriarche n’a-t-il pas pris femme ? On l’appelle l’ami de Dieu. Jacob aussi et Moïse n’ont-ils pas pris femme ? Comment toi hais-tu les femmes ? Est-ce que tu es meilleur que tous ceux-là ? Veux-tu t’élever plus que tes pères ? » (Fol. 280 verso) Après qu’en instrument du démon, elle eut dit tout cela pour l’attirer vers la souillure, elle se leva, le saisit, le tourna en dérision pour l’entraîner vers la passion impure de la luxure. Parlant ainsi, elle ébranla la tour plus ferme que le roc, elle commença peu à peu à l’entraîner vers l’abîme de la ruine après de nombreuses années de pureté.
Il lui dit : « D’où sont ces discours ? je perdrai de perdition mon âme avec la tienne, moi, un pauvre abject. Je ne possède rien si ce n’est ce manteau qui est sur moi. » Elle répondit : « Console-moi, toi, par ce que je te demande. Moi je te nourrirai, j’ai d’abondantes richesses, des serviteurs et des servantes et de nombreux biens qui sont Meter à pour toi et moi ensemble. » Après l’avoir écoutée, ce saint lui dit : « Prends patience, car il est de coutume qu’une foule d’hommes vient à moi chaque jour pour recevoir ma bénédiction, assieds-toi sur ce chemin pour que je voie si quelqu’un arrive (Fol. 281 recto) vers nous ou non, de peur qu’on vienne et qu’on nous trouve à faire cette chose mauvaise et que nous en recevions une grande honte. » Ayant parlé ainsi, il franchit la porte et regarda de çà de là. Mais Dieu, l’ami de l’homme, ne voulait pas que les souffrances de ce saint fussent perdues, qu’il fût déchu de la pureté ; il remplit son cœur de crainte. Martyrianos se prosterna aussitôt devant Dieu, sur le rocher, il pleura abondamment.
L’épreuve du feu§
Puis, après avoir achevé sa prière à Dieu, il se leva, prit avec lui des branches sèches, les assembla, les chargea sur lui, les monta sur le rocher, y mit le feu, les attisa jusqu’à ce qu’il y eût une grande flamme. Au milieu de la flamme, alors qu’elle brûlait grandement, il se tint debout sur ses pieds avec tout son corps, de sorte que pour peu il était dominé par le feu et il allait mourir. Il se retira du brasier, ses pieds étaient détruits par la grande flamme brûlante. En sortant du feu, il se jeta (Fol. 281 verso) à terre et parlant à lui-même il disait : « Que t’est-il arrivé maintenant, ô Martyrios, est-ce que tu as été instruit par le feu ? Est-ce qu’il t’a épargné entièrement ? Tu sais maintenant que ceux qui accomplissent le désir mauvais se consument dans le feu inextinguible. Puisque tu ne peux pas supporter celui-ci, comment t’est-il possible de supporter le feu de la géhenne ? Voici, en effet, ô corps, instruis-toi maintenant par la menace du feu. Que feras-tu si tu satisfais ta passion, qu’on te jette dans le feu inextinguible ? Qui aura pitié de toi pour t’en retirer ? Cette femme n’est pas pour moi la cause du péché, mais c’est le démon qui m’a fait cela, voulant me dépouiller de mon trésor rempli de bien qui est la pureté, pour me préparer un tourment éternel. 169 Malheur à moi, puisque je ne puis pas supporter ce feu qui a en lui la lumière et qui s’éteint avec un peu d’eau.
Mais le feu de la géhenne, lui, n’est que ténèbres, les eaux qui sont dans le ciel et celles qui sont sur la terre ne sauraient avoir la puissance de l’éteindre, et c’est celui-là qui est préparé pour le châtiment de tous les pécheurs. » (Fol. 282 recto) Tandis qu’il parlait ainsi, la femme sortit et en le voyant elle fut saisie d’une grande crainte et plongée dans une extrême tristesse. Après s’être reposé un peu, le saint se leva une seconde fois et dit : « Je te ruinerai durement, ô misérable corps, plutôt que de ruiner mon âme. Il est meilleur pour moi de te brûler plutôt que d’aller à la perdition. » Il s’éloigna du feu ardent. La femme, elle-même, le suppliait de se retirer du feu et de ne pas mourir. Elle se leva, le saisit, le mena hors du feu. Il était brûlé beaucoup plus que la première fois. Il leva les yeux au ciel vers le Seigneur, se jeta à terre et dit : « Mon Seigneur Jésus-Christ, pardonne-moi les pensées impures que l’ennemi a jetées dans mon cœur. Tu sais, ô mon Seigneur, que j’ai mis mon corps au feu afin qu’il ne te devienne pas étranger, car nul homme ne pourra être justifié devant toi s’il n’est pas purifié du péché, à l’exception de ceux à qui tu as donné force contre lui, à toi la gloire jusque dans l’éternité. »
CHRÉTIEN. Ayant dit cela, il ne pouvait plus se tenir debout. (Fol. 282 verso) La femme, elle, s’était assise auprès de lui, pleurant, disant à grands cris : « Malheur à moi la pécheresse, car tout ce qui t’est arrivé, c’est à cause de moi. Comment rendrai-je compte à Dieu de tout ce que j’ai fait ! Bienheureux es-tu, ô toi qui as été martyr sans persécution, tu t’es torturé toi-même sans qu’un tribunal ait prononcé. » Elle s’en alla aussitôt, se dépouilla des vêtements qu’elle avait, des parures, des anneaux d’or qui étaient à ses pieds et à ses mains, ces pierres précieuses qui étaient à son cou ; elle les porta pour les jeter au feu. Mais le bienheureux l’en détourna. « Non, ma fille, dit-il, garde-les pour les donner aux orphelins et aux pauvres pour le rachat de ton âme. » Elle pleurait, arrachant les cheveux de sa tête, les jetant dans le feu.
La conversion de la pécheresse§
Le saint l’encourageait en disant : « Ne t’afflige pas, ma fille, la citadelle de la pénitence est puissante et fort élevée ; (Fol. 283 recto) fais pénitence, ma fille, le Seigneur clément est miséricordieux. Voici, tu constates, de tes yeux, la ruine de mon corps par les ardeurs de la flamme ; toi aussi aie pitié de ton âme et de ton corps à partir de ce jour ; éteins le feu du plaisir diabolique dans ton cœur en oubliant le souvenir du feu inextinguible qui est en toi ; souviens-toi de Suzanne qui triompha des prévaricateurs ; Dieu la délivra. L’apôtre saint Paul instruit tous les hommes en disant : « Le temps est court, que ceux qui ont une femme soient comme ceux qui n’en ont pas 3. » Il dit aussi : « Que l’impudicité ne soit pas nommée parmi vous 4. » Rien n’est glorieux devant Dieu comme la pureté. À cause de sa pureté, Jean-Baptiste baptisa notre Sauveur, il mérita de voir la gloire de la Trinité. L’évangéliste Jean, de son côté, mérita de reposer sur le sein de Dieu à cause de sa pureté. Si tu m’écoutes, ô ma fille, si tu gardes mes paroles, ta fin (Fol. 283 verso) sera sainte ; tu obtiendras la gloire auprès de Dieu et des hommes.
Pour moi, je ne t’oublierai pas ; je prierai pour que ton âme soit sauvée. Tu vois l’affliction que j’éprouve à cause de toi, tandis que tu es l’instrument du démon. Ensuite, Ô ma fille, rendons grâces au Christ de ce qu’il nous a délivrés tous deux des embûches mauvaises du démon.« La femme, en entendant cela du saint Martyrios, se jeta à ses pieds en pleurant et disant : « Je te prie, mon seigneur père, pardonne-moi, moi la pécheresse souillée. Prie le Seigneur pour moi, afin qu’il me pardonne mes nombreux péchés. Moi, dès maintenant, je ne retournerai pas à ma demeure, je ne verrai plus mes frères, ni mes parents, je ne mangerai plus parmi les enfants de mon péché jusqu’au jour de ma mort, à cause des souffrances que tu as endurées à cause de moi. » Le saint la bénit, en disant : « Le Seigneur te donnera la force de faire sa volonté. » Elle lui répondit : « Mon père saint, où veux-tu que j’aille pour me sauver ? Qui me montrera la voie vers la vie éternelle, (Fol. 284 recto) puisque j’ai grandi depuis mon enfance dans une vie impure et mauvaise ? » Fais-lui connaître toute ta vie, joins-toi à elle, tu seras sauvée.
Pour ma part, je pleurerai sur moi, à cause de la pensée mauvaise qui est entrée dans mon cœur. Bien que mon corps soit sain par la puissance du Christ, mon cœur a été souillé par la pensée mauvaise. Je rends grâces au Seigneur de ce qu’il m’a sauvé des desseins de l’ennemi.« Après avoir entendu cela, elle s’agenouilla devant lui sur le sol, le priant de la conduire sur la route qui mène à Jérusalem. Il se leva avec grande souffrance et tristesse à cause des plaies de son corps ; il sortit avec elle, lui montra la route qui conduit à Jérusalem. Il lui donna de petites dattes, car il n’avait pas de pain, et lui dit : « Va en paix. » Elle pleurait abondamment. Le saint la bénit, la signa, lui donna la direction sur la route pour cheminer. L’homme de Dieu se retira (Fol. 284 verso) dans sa cellule, se prosterna, adora Dieu, lui rendant grâces. La femme, qui se trouvait en chemin, sur la route, n’eut pas la force d’accomplir la distance en un même jour. Lorsque le soir arriva, elle bénéficia des prières du Saint ; elle pria Dieu et se reposa en un endroit éloigné de lui. Mais le lendemain, elle se mettait en route, invoquant le Seigneur pour qu’il la conduisît sur le droit chemin.
Le départ vers Bethléem et la bienheureuse Palatia§
Après qu’elle eut fait trente milles, elle se trouva proche de Bethléem, au temps du soir. De là elle se dirigea vers le monastère de sainte Palatia, qui, la voyant, la reçut avec une grande joie. La vierge sainte l’interrogea : « Pourquoi viens-tu sur ce lieu, Ô ma sœur, qui cherches-tu ? » Et elle lui répondit : « Je suis à la recherche du salut, Ô agneau du grand troupeau véritable, je te prie de me montrer la route vers ce qui est droit et bon pour mon âme. » Et la vierge Palatia, en entendant cela d’elle, fut émerveillée de sa sagesse et de la bonne justification de son repentir. (Fol. 285 recto) Elle lui fit connaître toute sa vie et la manière dont elle l’avait passée. La bienheureuse, en l’entendant, rendit gloire à Dieu et au saint abba Martyrianos. Elle lui commanda d’oublier les habitudes mauvaises dans lesquelles elle avait grandi, lui donna de grandes pénitences d’ascèse en progressant de plus en plus. Tandis qu’elle avançait dans toutes les vertus, elle priait Dieu jour et nuit de glorifier ouvertement sa pénitence, s’il l’acceptait d’elle. Le Dieu bon et miséricordieux, celui qui accepte le repentir des pécheurs, la combla en accomplissant par elle de nombreuses guérisons.
Il advint un jour qu’une femme malade des yeux vint vers la bienheureuse Palatia pour qu’elle priât pour elle. La vierge bienheureuse voulut expérimenter le fait si Dieu acceptait le repentir de la convertie. Elle lui dit : « Va et signe les yeux de cette femme malade. » La convertie ne demeura point sourde à sa voix, mais à l’instant elle se hâta. Elle pria sur la malade, la signa (Fol. 285 verso) du signe de la croix sainte. Au moment où ses mains touchèrent les yeux de la femme, celle-ci recouvra la vue. Quand cette autre vit la guérison qui s’était subitement opérée en elle, elle demeura auprès de la communauté dans le monastère jusqu’au jour de sa mort. La femme qui s’était convertie au Seigneur dans le repentir vécut douze ans au monastère. Tout le temps qu’elle y passa, elle fit pénitence, sans boire de vin, sans manger de raisin ni absolument aucun fruit. Elle ne consomma point d’huile, ne s’oignit jamais le corps, sa nourriture était du pain et du sel. Telle est la vie de cette bienheureuse femme et tels sont ses combats dans le Seigneur. Elle acheva parfaitement sa course ; elle s’endormit dans le Seigneur vers qui elle s’éleva et qui la reçut dans ses demeures de repos céleste, dans la paix de Dieu.
Amen. Retournons de nouveau à la vie du saint abba Martyrianos. Il est nécessaire aussi que nous vous instruisions des pouvoirs dont il fut l’auteur, utiles à quiconque les entendra. Après sept mois il se trouva un peu reposé (Fol. 286 recto) de la maladie qui lui était survenue des plaies de son corps. Il commença à dire ensuite en lui-même : « Vraiment, si je ne me lève pas pour me retirer de ma cellule afin d’aller dans une autre voie, le mauvais esprit va amener contre moi une autre tentation pire que celle-ci. Je sais ce que je ferai. Je me lèverai et je me transporterai en un lieu désert dans la mer, endroit où il n’y a point d’homme, là je mènerai une vie solitaire. » Ayant dit ainsi, il se leva, pria devant Dieu, s’exprimant de cette manière : « Mon Seigneur Jésus-Christ, écoute-moi, moi le malheureux, sois pour moi mon maître secourable, partout où j’irai, n’oublie pas mon âme infortunée, mais purifie-moi dans ton amour ; à toi est la gloire et l’honneur avec ton Père bon et le Saint-Esprit, jusque dans l’éternité, Amen. » Après avoir dit cela, il se signa, sortit de sa cellule et dirigea sa marche vers la mer.
Mais le démon cria de loin au saint, en disant : « Réponds-moi, ô Martyrianos, vas-tu pouvoir t’échapper de mes mains ? où vas-tu, apprends-le-moi ? Comme je t’ai persécuté dans ta cellule, je te persécuterai (Fol. 286 verso) au lieu où tu vas aussi. » Mais le saint lui répondit : « Ferme ta bouche, misérable infortuné, toi celui dont tous les saints se rient. Malheur à toi, car tu es étranger aux demeures de la lumière. Je t’ai enlevé ta grande armure en laquelle tu avais confiance, je l’ai donnée à mon Sauveur Jésus. Tu as envoyé auprès de moi une femme sous la forme d’une courtisane, voulant m’ôter ma pureté ; tu n’as pas pu me l’ôter ; je t’ai enlevé cette femme, je l’ai faite une épouse pure du Christ mon roi. » Après que le juste eut dit cela au démon, il lui devint invisible. Le saint abba Martyrianos cheminait, psalmodiant et disant : « Que Dieu se lève, que tous ses ennemis se dispersent, que tous ceux qui haïssent son saint nom fuient devant sa face 5. »
Le rocher au milieu de la mer§
Et il marcha jusqu’à ce qu’il arrivât à la mer. Il trouva un batelier, il l’aborda en disant : « La paix soit avec toi, mon bon frère. » Le batelier répondit : « La paix soit avec toi, ô homme de Dieu. » Le Saint répliqua : « Je te prie, mon bon frère, de me 173 faire connaître (Fol. 287 recto) ce que je te demanderai, avec bienveillance. Ne connais-tu pas l’endroit d’une petite île dans la mer, où il n’y a point d’homme, afin que j’y aille pour y demeurer ? » Le batelier lui répondit, disant : « Pour quel motif, mon père, veux-tu perdre ta vie loin du monde ; est-ce que tu ne trouves pas une demeure dans toute la terre habitée, au lieu de t’exiler sur la mer ? » Le Saint lui dit : « Ce n’est pas ainsi, mon frère, mais je veux me retirer du monde afin de me soustraire aux soucis de cette vie de vanité. » Le batelier lui répondit : « Puisque c’est cela que tu cherches, je connais un rocher extrêmement terrifiant dans la mer, celui qui demeurera en cet endroit ne verra jamais un homme. » Le bienheureux lui dit : « Certes c’est ce que je cherche, mon bon frère. Je te prie de me transporter dans cette solitude afin que je ne voie jamais personne absolument, surtout cette race de la femme. »
Le batelier lui dit : « Où trouveras-tu du pain, en ce lieu, pour manger ? » (Fol. 287 verso) Le saint lui dit : « C’est toi, mon frère, qui auras cure de mon modeste besoin pour Dieu. Moi, je prierai pour toi, pour ton salut, je travaillerai des mains pour toi, tandis que je serai établi sur le rocher. Apporte-moi de petites tiges de palmier, je travaillerai, tu emporteras mon ouvrage manuel, tu le vendras, tu m’apporteras ma modeste nourriture et tu prendras des récipients pour me les remplir d’eau. Fais-moi la grâce d’un peu de pain et d’eau pour l’amour de Dieu. Tu ne souffriras pas de dommages dans le travail si tu prends soin de moi, ce te sera d’un grand avantage. » Le batelier, entendant cela, reconnut que c’était un saint. Il convint avec lui de faire tout ce qu’il lui avait dit ; ainsi il transporta le juste avec son petit nécessaire pour les besoins de six mois. Il navigua avec lui, un vent favorable soufflant à l’arrière. Par la volonté de Dieu et son aide, ils atteignirent le rocher vers le temps du matin. Le bienheureux abba Martyrianos, lorsqu’il vit cet endroit, combien il lui convenait, se réjouit grandement, il bénit Dieu, lui rendit grâces et il monta (Fol. 288 recto) sur le rocher avec le plus grand contentement, comme quelqu’un qui a trouvé un palais de roi où il doit habiter, et il chanta le psaume en disant : « J’ai regardé vers le Seigneur, il a tourné Sa face vers moi, il m’a entendu, il a dressé mes pieds sur le roc, il a dirigé mes pas 6. »
Puis après avoir chanté le psaume, il dit au batelier : « Va en paix ; que le Seigneur soit avec toi ; je te prie, ne m’oublie pas. » L’homme lui dit : « Toi mon seigneur père… en outre, si tu veux… de petites branches de bois… un petit… le rocher, à cause de… la chaleur, avec Dieu… » Mais lui s’asseoir sur… le jour et la nuit… Après l’achèvement de six… sur le rocher… soin de lui… avec de l’eau trois ans. Après cela… le démon… il se leva… (Fol. 288 verso) sur la mer… il excita les flots, ceux-ci se soulevèrent grandement (de sorte que… au haut)… le démon cria en disant : « Tu es venu en mes mains… parmi les flots de… » Le Saint lui dit… « En vain, ô misérable, tes apparitions… ne pourra porter dommage… mais au nom de mon Seigneur… te couvrir de honte… » Il se leva, s’étendit… du côté de l’Orient, récitant le psaume, disant : « C’est toi, mon Dieu, qui domines la puissance de la mer, qui apaises le mouvement de ses flots 7. Je sais, mon Seigneur… toi en… tu désires, qu’il soit. » Après avoir dit cela, il… de cœur dans… il ne peut pas le porter… mais, il… la tentation contre… mauvais plus que… il se tourna vers… des hommes… et des femmes…
(Fol. 289 recto) et il ébranla la barque par un vent fort violent et l’agita sur la mer… jusqu’à l’approcher de peu du rocher. Puis, il brisa la barque, la submergea, de sorte que tous ceux qu’elle portait périrent, à l’exception d’une femme seule. Celle-ci eut la force de s’emparer d’une pièce de bois ; elle monta sur elle, les flots agités la poussèrent jusqu’à ce qu’elle parvint au rocher. (Elle approcha… elle vit le Saint), elle aborda sur un rocher, elle cria en disant : « Mon seigneur père, viens à mon secours. » En l’entendant crier, l’abba Martyrianos regarda vers elle. Lorsqu’il la vit, il se mit à craindre vivement. Il se dit en lui-même : « Cette autre affaire est du démon. Je ne sais pas ce que je ferai cette fois ; celui que je crains me fortifie. Malheur à moi, le misérable, cette épreuve est plus dangereuse pour moi, en effet, que la première. Celle-là se trouvait sur la montagne quand elle blessa ma pensée, je la jetai hors et je demeurai, moi, dans ma cellule. Mais que ferai-je de celle-ci cette fois, où l’enverrai-je ? Il n’est point de cellule ni de grotte (Fol. 289 verso) ni de refuge, ni d’abri pour que j’y demeure.
C’est un grand problème pour moi : si je l’admets près de moi et si l’ami de Dieu qui me sert arrive et la voie ; si je l’abandonne ainsi pour qu’elle périsse par les flots dans les eaux de la mer ! C’est une grave affaire pour moi, si je n’ai pas pitié d’elle. Mais, je sais ce que je ferai. Je me mettrai à l’eau, je la laisserai sur le rocher ; j’irai seul à la mort dans la mer.« Ensuite, il leva les yeux en haut, vers le ciel, il pria en disant : « Mon Seigneur Jésus-Christ, mon espoir, ne m’abandonne pas cette fois encore, ne t’éloigne pas de moi, mais donne la force à mon âme… ne la laisse pas périr. »
La vierge naufragée§
Après avoir dit cela, il descendit du rocher, saisit la main de la femme, peu à peu, la tira des eaux de la mer. Puis, comme il la conduisait au haut, tandis qu’elle portait des vêtements resplendissants, ayant sur elle une bande d’ornement d’or et étant extrêmement belle de visage, le saint ne jeta point sur elle ses regards. Lorsqu’elle se fut un peu reposée, le saint lui dit : (Fol. 290 recto) « Ma fille, demeure en ce lieu, sois sans crainte, il y a ici du pain et de l’eau dont un homme de Dieu nous pourvoit, mange avec mesure, bois avec modération, comme j’ai fait. Il y a encore deux mois à passer jusqu’à ce que celui qui me sert vienne en ce lieu. Il vient à moi trois fois l’an me faire visite, il m’apporte tout ce dont j’ai besoin pour l’amour de Dieu. Lorsqu’il viendra vers toi, il t’interrogera, raconte-lui ce que je t’ai dit et, demande-le-lui, il te retirera de cet… pour moi, j’irai à la mort à cause de toi. » Après qu’elle eut entendu ces paroles, elle s’attrista extrêmement. Mais lui la rassura : « Ne t’attriste pas, ma sœur, il vaut mieux pour moi que je meure dans la mer plutôt que de perdre toutes les fatigues que j’ai endurées depuis mon enfance jusqu’à ce jour.
Aucun homme ne saurait demeurer avec toi, ô ma sœur, et se sauver du mauvais esprit. Et s’il se sauve dans sa chair, il ne se sauvera pas dans sa pensée. Surmonte-toi, aie confiance, car je prierai (Fol. 290 verso) le Seigneur Jésus-Christ pour qu’il te garde de tout trouble et te donne la force de supporter le froid et la chaleur. Voici, tes yeux le constatent, je n’ai aucune denrée, sauf ces pains placés dans cette jarre. Mange avec mesure et bois de l’eau avec modération, Dieu ne t’oubliera pas.« Ayant parlé ainsi, il pria sur elle, la confia au Seigneur. Tandis qu’elle pleurait amèrement, l’homme de Dieu descendit du rocher, cet homme accompli, dont le courage était presque plus fort que le roc sur lequel il se trouvait. La femme l’accompagnait en pleurant et le suppliait en disant : « C’est moi qui mérite la mort, ô mon père, jette-moi dans la mer à ta place afin que tu sois sauvé. » Mais comme il lui prêtait l’oreille, il la signa trois fois et dit : « Le Sauveur bon te fortifiera dans son amour. » Il leva les mains au ciel ensuite en disant : « Mon Seigneur Jésus-Christ, toi qui as veillé (Fol. 291 recto) sur Jonas dans le ventre du monstre marin, veille sur moi aussi en cette nécessité de la mort aujourd’hui.
Jette un regard sur ma misère, ne m’abandonne pas, moi ton serviteur, de peur que je périsse dans ces eaux errantes. Il est meilleur pour moi de mourir dans les eaux de la mer plutôt que de pécher en ta présence. Il me suffit de la tentation qui m’a accablé jadis : voici que celle-ci est pire pour moi que celle-là. Tes yeux, ô Seigneur, voient le danger dans lequel je me trouve. J’ai confiance en toi, ô Seigneur, que tu feras que je ne sois pas confondu ; que ta volonté, ô mon maître, soit faite.« À l’instant il se jeta à la mer, et la femme le regardait, en criant et disant tout en pleurs : « Malheur à moi, mon seigneur père, tu t’en vas, tu m’abandonnes ; malheur à moi infortunée. » Tandis qu’il s’éloignait un peu, Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent des miséricordes nombreuses, celui qui n’abandonne point ceux qui espèrent en lui, le fit porter par deux dauphins sans aucun mal jusqu’à ce qu’ils l’eussent déposé sur la terre ferme. Et le bienheureux abba Martyrianos, en abordant (Fol. 291 verso) à terre et après qu’il se fut recueilli, reconnut la puissance de Dieu. Il rendit gloire au Seigneur, le remercia en disant : « Je te rends grâces, mon Seigneur Jésus-Christ, mon bon Sauveur, de ce que tu as eu pitié de mon âme malheureuse, tu m’as sauvé et tu m’as préservé de la mort, à toi la gloire et l’honneur jusque dans les siècles des siècles.
Amen.« Après cela, se parlant à lui-même : « Que ferai-je, dit-il, dès ce moment ? L’ennemi ne me laisse pas m’établir en quelque endroit, ni sur les montagnes, ni sur les îles. Je ne sais que faire. » Et il cheminait, tandis que les larmes coulaient sur ses joues. Il se retirait seul dans les montagnes, comme si on le poursuivait, sans pain, sans vêtement si ce n’est un unique manteau sur lui. Un homme de bien, ayant vu qu’il ne possédait absolument rien, lui donna des pains, une tunique et un manteau. Il les reçut avec grande crainte de cet homme qu’il bénit (Fol. 292 recto) et il partit, fuyant et s’éloignant comme un captif. Il cheminait toute une journée jusqu’à un endroit où il devait parvenir au moment où le soleil allait se coucher, que ce fût un village ou une ville, pour y être hébergé. Il cherchait avant tout un homme servant Dieu pour demeurer chez lui pour le besoin du corps ; ensuite, le saint partait au moment où il voulait, prenant sa route suivant le lieu, s’en allant, en courant bravement dans le stade afin d’obtenir la couronne de vie céleste 8, et il passait ainsi tout son temps sur la terre, allant de place en place jusqu’à ce qu’il eût achevé sa course.
Il avait parcouru cent soixante-cinq villes et villages avant de l’avoir terminée. Le lieu où il arrivait chaque jour au temps du soir, il l’habitait chaque jour jusqu’au matin. Mais si le lieu lui convenait selon Dieu, il demeurait deux ou trois jours, puis il partait pour cheminer (Fol. 292 verso) et il chantait des psaumes en marchant, il priait le Seigneur dans toutes ses marches. Le saint passa ainsi deux ans, allant de place en place.
Les derniers jours et la mort à Athènes§
Mais le grand illuminateur et véritable ordonnateur ayant décidé qu’il se reposât, il alla à Athènes. A l’évêque de ce lieu, homme juste, bon et orthodoxe, il avait été fait révélation par Dieu, touchant la mort de l’abba Martyrianos. Le bienheureux alla dans une église, en cet endroit, sachant du Seigneur que sa dernière heure approchait. Il se reposa sur un siège de bois. Il dit aux gens qui étaient près de lui : « Mes pères et mes frères, faites-moi la grâce d’appeler mon père l’évêque pour que je lui dise une parole. » Ceux-ci pensaient que c’était un fou et un banni. Ils se dirent entre eux : « Son esprit n’est pas tranquille. » Et ils lui répondirent en disant avec humeur : « Quelle est ton affaire à toi (Fol. 293 recto) avec l’évêque ? est-ce que l’évêque doit venir auprès de toi ? » Mais lui persista à les prier : « C’est une affaire nécessaire, je veux le consulter. » Et ainsi, ils allèrent et informèrent l’évêque, en disant : « Il y a un homme étranger couché sur le siège de l’église, en face du saint lieu ; nous disons de lui que son esprit n’est pas tranquille, nous ne savons pas d’où il est. Il a persisté à dire : Appelez-moi l’évêque pour que je lui dise une parole.
Pour cela nous sommes venus t’informer, nous t’en prions, ne te fâche pas contre nous tes serviteurs.« L’évêque leur répondit en disant : « Cet homme-là est plus élevé que vous et il est plus élevé que moi. C’est un temple de Dieu cet homme saint ; Dieu est en lui avec ses anges. Allons vite recevoir sa bénédiction, car c’est Dieu qui nous l’envoie. » L’évêque abba Timotheos se leva, il alla à l’église, se réjouissant. Mais le bienheureux abba Martyrianos, lorsqu’il le vit, (Fol. 293 verso) ne put pas se soulever à cause de la maladie grave qui était en lui. Il étendit les mains et lui donna le salut d’adoration des lèvres seules. L’évêque adora ses mains, le. Cf. Ire Épître aux Corinthiens, IX, 24. -bénit avec tous ceux qui l’accompagnaient et dit : « Je rends grâces à mon Seigneur Jésus-Christ de ce qu’il m’a fait digne de toi, pour recevoir ton salut, moi l’indigne. Grâces lui soient rendues de m’avoir laissé en mon corps jusqu’à ce que je te voie, ô mon père saint, ô homme parfait, qui dans toutes tes œuvres es agréable à Dieu et à ses saints anges. Bienheureux es-tu d’avoir lutté bravement et d’avoir vaincu, car le Seigneur m’a déjà appris tes luttes dans lesquelles tu as été victorieux et il m’a informé aussi que tu venais vers moi.
Je t’en prie, ô mon père saint et bienheureux, lorsque tu seras reposé et que tu seras allé auprès du Seigneur, souviens-toi de ma pauvre âme dans le royaume des cieux, celui préparé pour toi, pour y habiter jusque dans l’éternité et pour y être comblé de tous les biens sans fin à cause (Fol. 294 recto) de toutes les souffrances que tu as endurées en ce monde par tes luttes admirables.« Le Saint lui dit : « Prie pour moi, mon père saint, afin que le Seigneur me fortifie jusqu’à ce que je parvienne au lieu de cette demeure, pour que je sois fait digne de trouver la liberté de langage devant le tribunal du Christ. » L’évêque pria sur lui, le signa. Le bienheureux abba Martyrianos porta les yeux en haut et dit : « Mon Seigneur Jésus-Christ, tu es mon espérance, je remets mon esprit entre tes mains. » Et après avoir prononcé ces paroles il rendit l’esprit entre les mains du Seigneur. Il acheva sa course magnifiquement, il reçut la couronne de gloire de la part de Dieu, chantant avec le chœur des anges et tous les saints (dans le séjour des vivants). Après qu’il se fut endormi le onze du mois de Pachons, son âme fut transportée au haut des cieux vers le Christ, celui qu’il avait véritablement aimé.
Si j’appelle ce saint un apôtre, je ne vais pas au delà de la vérité ; si je l’appelle un martyr, il fut vraiment un martyr et de forte race : il se jeta au feu par sa volonté, (Fol. 294 verso) de lui-même afin de garder la pureté, pour éteindre le feu de la passion mauvaise. Puisse tout le monde entendre la lutte de ce juste et dire : « Sois confondu, ô dragon apostat, démon pervers, il t’a couvert de confusion par la puissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et tous tes instruments que tu avais préparés contre ce saint, il te les a enlevés et les a offerts en hommage à notre roi le Christ. » Mais revenons au récit qui nous est proposé et que nous vous apprenions ce qu’il advint de la femme que notre père saint abba Martyrianos laissa sur le rocher et que nous vous fassions connaître ses pratiques, ses luttes. Grâce aux prières du saint abba Martyrianos, Notre-Seigneur Jésus-Christ la conserva pure et sans tache à son service, sainte jusqu’au jour de sa mort. Restée seule sur le rocher après que le juste se fut jeté à la mer, elle demeura priant d’elle-même le Seigneur jour (Fol. 295 recto) et nuit avec des larmes abondantes et des gémissements, afin qu’il la secourût.
Elle mangeait avec mesure, comme lui avait dit le saint abba Martyrianos, (et buvait de l’eau avec modération).
La bienheureuse femme sur le rocher§
Il advint qu’au temps marqué, le batelier vint apporter les pains et de l’eau selon l’habitude. Après qu’il se fut approché du rocher, il vint pour accoster, il regarda en haut, il vit la femme belle de visage et d’allure. Comme il ne vit pas le vieillard, il fut pris d’une grande frayeur et il voulait s’en aller. Mais la femme, l’appelant avec des larmes, lui dit : « Je t’adjure par la puissance de Dieu, ô homme secourable, et par les prières de mon père saint l’abba Martyrianos : ne t’en va pas pour me laisser mourir en ce lieu. Je suis une infortunée, approche de moi pour que je te parle, ô mon seigneur. Je suis, en effet, une femme ayant chair, ne t’éloigne pas pour me laisser mourir de faim et de soif. Approche-toi (de moi), ô mon seigneur, pour que je t’informe des prières qui m’ont été confiées par le juste pour toi. Ne t’éloigne pas pour me laisser (Fol. 295 verso) sans que je te parle. Je suis une femme chrétienne, qui, après qu’une barque nous eut abordés dans la mer, me suis réfugiée en ce lieu. » Le batelier approcha sa barque petit à petit, lui prêta l’oreille. Elle lui dit : « Je suis une femme, mon bon frère, qui a été transportée par les eaux de la mer.
Les vagues m’ont jetée en ce lieu, le juste l’abba Martyrianos m’a sauvée de la mort, il m’a laissé la place pour moi, il s’en est allé, il n’est pas resté, car je suis une femme. J’habite en ce lieu seule depuis deux mois.« Alors le batelier lui dit : « Où est-il allé ? quel est celui qui l’a pris et l’a emmené avec lui ? » Et elle répondit : « Après s’être jeté à la mer, deux animaux le portèrent sur les eaux : j’ai vu qu’ils le portaient ; je ne sais où ils l’ont conduit. » Le batelier, en entendant ce récit, s’attrista grandement et il pleura sur l’homme de Dieu l’abba Martyrianos. Ainsi, la femme l’instruisit de tout ce qui lui était arrivé et de tout ce dont le saint l’avait informée. Le batelier, après avoir écouté la femme, lui dit : « Descends pour que je t’embarque, (Fol. 296 recto) que je te porte à la ville. — Non, répondit la femme, mon seigneur frère, laisse-moi sur ce rocher jusqu’au jour de ma mort, en cet endroit où le juste m’a laissée à cause de ma nature pécheresse, car il m’a laissée ici et il est parti. Je prie ton amour de Dieu, la charité que tu professes pour mon père saint, fais-la-moi aussi.
Pour Dieu, va à ta ville, prends une camisole et une tunique en poils, porte-les à l’évêque, qu’il les bénisse, et apporte-les-moi avec les petits pains et l’eau, comme tu le faisais avec mon père saint (abba Martyrianos), tu recevras ta récompense du Seigneur. Ne dis pas, ô mon frère, que je suis un vase fragile, ne me dédaigne pas et ne m’oublie pas afin que je meure avant mon temps. Si Dieu en effet ne voulait pas que mon âme soit sauvée, il ne m’aurait pas sauvée de l’océan de cette manière pour me conduire en ce lieu, mais j’aurais péri, moi aussi, avec tous ceux qui ont péri dans la mer, me trouvant avec eux sur la barque. Maintenant donc ne te détourne pas de mon indigence (Fol. 296 verso) parce que je suis une femme. Celui, en effet, qui a formé Adam, celui-là aussi a formé Ève notre première mère. Je te prie donc d’amener avec toi ma sœur, qui est ta femme, pour qu’elle me revête de l’habit de la vie monastique, lorsque tu le recevras de l’évêque. Que ma sœur m’apporte de la laine pour que je la lui travaille, afin que je ne mange pas le pain gratuitement. Le Seigneur sera avec toi sur toutes tes routes, il te gardera de tout mal, te fera digne des biens de son royaume. »
Le batelier, entendant cela, trouva grand profit dans cet exposé rempli de sagesse, et il lui dit : « Ô servante du Seigneur, ne crains rien ; je te promets que je ne t’abandonnerai pas ; si le Seigneur veut que je vive, je viendrai bientôt ». Et il lui donna les pains et l’eau. Il retourna à sa maison en paix, rendant gloire à Dieu, et il instruisit sa femme de toutes choses. Celle-ci s’en réjouit grandement. (Fol. 297 recto) Après quatre mois, le batelier se leva, prit sa femme et tout ce que la bienheureuse femme lui avait dit, puis il partit se dirigeant vers la bienheureuse. Lorsque sa femme la vit, ce lui fut une grande joie ; elles s’embrassèrent l’une l’autre durant un long moment, tandis que des larmes coulaient sur leurs joues. La bienheureuse se dépouilla des vêtements qu’elle avait sur elle, revêtit un habit monastique masculin qui comprend une camisole, une casaque en poils, un manteau et une ceinture autour des reins. Puis elle se leva et pria le Seigneur, disant ainsi : « Mon Seigneur Jésus-Christ à qui appartiennent les grands prodiges, toi qui es avec tous les saints, sois avec moi aussi, aie pitié de moi ta servante, donne-moi la force de faire ta volonté tous les jours et garde mon âme misérable contre le pervers mauvais afin que mon cœur soit fortifié en toi.
À tes serviteurs qui m’ont sauvée, donne-leur la récompense, (Fol. 297 verso) car à cause de toi, ils m’ont prise en pitié, moi la pauvre malheureuse ; à toi la gloire dans l’éternité. Amen ». Lorsqu’elle eut prononcé l’amen, elle dit à la femme : « Ma sœur aimée de Dieu, pour Dieu tu es venue à moi en ce lieu, n’oublie pas de venir vers moi la malheureuse. Apporte-moi beaucoup de laine pour que je travaille, car on nous a enseigné à ne pas demeurer oisif absolument. Mes beaux vêtements et mon bandeau d’ornement d’or, mon manteau, ce que le Seigneur m’a conservé dans les flots de la mer, prends-les avec toi, afin que tu t’en pares et gardes mon souvenir. Mon Seigneur Jésus-Christ veillera sur vous par sa puissance divine, car il est notre salut et notre espérance. »
Le trépas et la sépulture de la bienheureuse§
Après leur avoir parlé ainsi, elle les renvoya en paix, et chaque trois mois ils venaient vers elle, lui portant tout ce dont elle avait besoin. Elle se réjouissait dans le Saint-Esprit, elle faisait de nombreuses prières le jour et la nuit tandis qu’elle demeurait sur le rocher, supportant le bruit de la mer, sa mauvaise odeur, le tumulte (Fol. 298 recto) des flots se jetant contre le rocher. Cette bienheureuse femme était ainsi endurante à cause de son grand amour et de sa charité envers Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le jour où elle monta sur le rocher elle avait vingt-cinq ans, comme elle l’apprit à celui qui la servit, et elle vécut sur le rocher pendant six ans. Notre-Seigneur Jésus-Christ vit ses fatigues, il ne la laissa pas prolonger son temps de vie, mais il la prit rapidement au séjour de tous les vivants. Elle termina sa vie angélique, elle alla vers le Seigneur, se réjouissant de sa présence, le Seigneur reçut son âme bienheureuse. Lorsque ce fut le temps d’aller auprès d’elle pour le pourvoyeur et sa femme, ceux-ci trouvèrent qu’elle s’était endormie dans la mort. Elle était dans une attitude toute de sainteté, la bouche et les yeux parfaitement clos, de sorte qu’ils ne les fermèrent pas.
Son visage était tourné vers l’orient, sa chair se trouvait sans mauvaise odeur par la puissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui glorifie ses serviteurs aussi dans leur mort. Lorsqu’ils la virent ainsi, ils se jetèrent (Fol. 298 verso) la face contre terre, se prosternant devant Dieu, versant d’abondantes larmes. Puis ils la prirent, ils la transportèrent sur la barque et la conduisirent à la ville de Césarée. Ils informèrent l’évêque de sa vie magnifique, remplie de vertus. Aussitôt l’évêque ordonna qu’on plaçât son corps dans des linceuls de choix, qu’on l’ensevelît avec dignité et qu’on l’inhumât en un lieu honorable. Chantant des psaumes devant elle, les foules glorifiaient Notre-Seigneur et notre Dieu et Sauveur Jésus-Christ, celui par qui est toute gloire et tout honneur et toute adoration qui convient au Père avec lui et au Saint-Esprit vivificateur, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles, Amen.
