La version éthiopienne de l’Histoire de Bichoy
Édition critique et traduction française de Gérard Colin
- 01 — Introduction de l’éditeur
- 02 — La vocation de Bichoy
- 03 — L’ange et la fondation du monastère
- 04 — La visite du Christ
- 05 — Le solitaire et l’Esprit-Saint
- 06 — Bichoy et le moine Banmun
- 07 — Le départ de Scété et l’installation en Égypte
- 08 — Le moine douteur et la tentation de Bichoy
- 09 — Le prêtre perturbateur et l’intervention du vieillard
- 10 — La visite du Christ (suite)
- 11 — Le vieillard prophète et les moines
- 12 — Le jeune disciple et la patience de Bichoy
- 13 — L’ange et la fondation du monastère (suite)
- 14 — La fin de Bichoy
- 15 — La fin de Bichoy et le transport des corps
- 16 — Colophon

La version éthiopienne de l’Histoire de Bichoy
Édition critique et traduction française de Gérard Colin
Saint Jean le Petit · 02 septembre 2026 · 94 min de lecture · 11 vues
Lors de la diffusion du monachisme dans l’Égypte du IVᵉ siècle, le désert de Scété devint bientôt le principal centre de la vie semi-érémitique. À la suite du grand Macaire, de nombreuses gens vinrent s’essayer à la contemplation et à l’ascèse dans une solitude propice au recueillement sans pourtant que tout lien fût coupé avec le monde : fréquemment, des moines qui tressaient des paniers pour subvenir à leurs besoins allaient les vendre eux-mêmes en ville. Les plus distingués de ces personnages, par l’éclat de leurs vertus et la rigueur de leur règle de conduite, rassemblaient autour d’eux — souvent contre leur gré — de jeunes adeptes de l’état monastique qui se faisaient spontanément leurs disciples. Ces noyaux originaux donnèrent naissance à de véritables organisations cénobitiques.
Parmi ces « lumières du désert » figure abbâ Bichoy1 sous le vocable duquel existe encore un monastère, Deir Anba-Beschoy, au Ouadi-en-Natroun 2. Le nom connu en éthiopien sous la forme Bichoy/Besoy/Ebsoy revêt des aspects très divers dans les langues qui nous l’ont conservé : Psai, Psaeis, Psois, Opsois, Pishoy, Pshoy, Pishay, Bishay, Abshay, Bishoy, etc. Ce nom, théophore, est formé du mot égyptien š3y, désignant le dieu-destin dans l’Égypte ancienne, précédé de l’article masculin singulier p3 3. Il faut par ailleurs le distinguer des Paëse, Baisi, etc., dans la formation desquels entre le nom de la déesse Isis 4.
Le récit hagiographique, tiré d’un original arabe, est assez pauvre en informations sur le saint. Sa famille était originaire d’un « pays proche de l’Égypte », Hegwâz (on pense inévitablement mais avec une certaine incrédulité au Hedjaz de la péninsule Arabique) et d’une ville du nom de Tastalbeta/Tastalbestâ (peut-il s’agir de Tell Basta, l’antique Boubastis dans le delta oriental du Nil ? Cf. aussi infra p. 7 et 9). Arrivé à l’âge adulte, Bichoy se rend au désert de Scété et s’attache à Bâmoy 5, solitaire renommé auquel s’était également joint Jean le Petit. Après la mort du maître, ses deux fils spirituels se séparent et établissent leur résidence à quelques kilomètres l’un de l’autre. Le renom et les exercices spirituels de Bichoy lui attirent de nombreux disciples qu’il cherche à fuir en se retirant plus avant dans le désert. Le narrateur, Jean le Petit d’après la suscription du récit, rapporte ensuite des actions remarquables de Bichoy : l’intercession de celui-ci permet la résurrection du disciple d’un autre ermite ; l’empereur Constantin s’entretient avec Bichoy auquel il déclare envier la vie des moines dans l’au-delà ; Bichoy remet dans le droit chemin un solitaire qui doutait de l’existence du Saint-Esprit ; Bichoy reçoit la visite de Paul de Tammah et d’un de ses disciples ; Bichoy reçoit la visite d’un ermite syrien et comprend miraculeusement la langue de celui-ci ; Bichoy sauve un moine qui, trompé par un Juif, en est venu à douter de la crucifixion du Christ ; Bichoy délivre un moine novice des attaques du démon ; Bichoy ramène à la foi chrétienne un moine du nom d’Isaac séduit par une Juive et renégat. Cet Isaac deviendra, semble-t-il, le successeur de Bichoy à la tête de la communauté fondée par celui-ci.
À l’occasion d’un des raids des « barbares » — les Maziques — Jean le Petit et Bichoy décident de quitter Scété, le second se rend dans les environs de la ville d’Antinoé. Visité par le Christ, il lave les pieds de celui-ci et boit de l’eau qui avait servi à l’ablution. Convié à faire de même et dans l’ignorance de la qualité précieuse de ce liquide, un disciple s’y refuse et sombre dans le désespoir une fois mis au fait ; l’épisode sert d’illustration à la vertu de l’obéissance. Bichoy fait reconnaître l’innocence de deux moines injustement accusés de vol. Stimulé par le Seigneur, Bichoy forme une communauté de moines dont il devient le chef spirituel et auquel il enseigne la lecture des Écritures et la nécessité du travail. Le narrateur vante l’excellence de Bichoy en évoquant la fondation du monastère de celui-ci, un des plus fameux avec ceux de Macaire, de Maxime et Domèce « les Romains » et le sien propre. Il est ensuite fait mention des Quarante-Neuf Martyrs et des vertus miraculeuses de l’eau du puits de Bichoy. Bichoy et Paul de Tammah se rendent visite fréquemment et conviennent d’être enterrés ensemble, chose qui, grâce à l’arrêt providentiel du bateau qui transportait la dépouille de Bichoy, se réalise effectivement. Jean le Petit, l’auteur supposé, dit avoir appris au monastère de saint Antoine près de la mer Rouge que les corps des saints opéraient des guérisons miraculeuses ; il déclare aussi ne pas connaître la durée de vie de Bichoy.
Ces indications parcimonieuses peuvent être complétées, recoupées ou éventuellement rectifiées par diverses commémorations du synaxaire arabe jacobite :
- À la date du 8 abib, jour de la mort de Bichoy, se trouve la notice consacrée à celui-ci. Le lieu de naissance du saint n’est pas le même, il s’agit de Chansä/Chatchä en Égypte ; le nombre de ses frères est précisé : six. La ville où il envoie son disciple désobéissant est Akhmim et non Arsinoé. Il est expressément dit que les corps de Bichoy et de Paul de Tammah sont transférés après « le temps des troubles » au monastère du premier, circonstance passée sous silence par l’Histoire, probablement parce qu’elle aurait mis à mal l’attribution du texte à Jean le Petit.
- Le 25 kihak, un certain Abchäy — autre forme du nom de Bichoy — est dit recevoir la visite du prophète Jérémie quand il lit le livre de celui-ci, faveur qu’il partage avec notre Bichoy (il est vrai cependant que d’autres saints sont gratifiés d’un don analogue).
- L’Histoire fait état d’un certain Barnabé qui prend des gens avec lui pour aller chercher le corps de Paul au désert (Arabique ?) et le réunir à celui de Bichoy. Le 22 kihak est célébré un Barnabé, évêque d’un vaste diocèse du désert Arabique s’étendant de la mer Rouge à la vallée du Nil, qui est à l’occasion transporté par les chameliers bedjas. La rareté du nom et la localisation identique permettent de suggérer, avec grande réserve, qu’il peut s’agir du même personnage. Bichoy jeûne à plusieurs reprises pendant quarante jours. Il a cette pratique en commun avec d’autres ascètes, ainsi Bessarion, célébré le 25 mesoré, qui jeûna plusieurs quarantaines ou Bidjimi (Bakimos dans la version éthiopienne), commémoré le 11 kihak.
- Le 7 babeh, jour de la commémoration de Paul de Tammah, sont mentionnés d’une part l’arrêt miraculeux du bateau transportant le corps de Bichoy, d’autre part sa réunion à celui de Paul et leur translation à Scété.
- Le quinze abib est commémoré Éphrem de Syrie. De même que le moine syrien de l’Histoire et Bichoy comprennent mutuellement leurs langues respectives, de même Éphrem et Basile de Césarée peuvent-ils communiquer sans interprète. On sait par ailleurs que les reliques d’Éphrem furent transférées au monastère de Bichoy à Scété.
- Le synaxaire consacre deux notices à l’auteur supposé de l’Histoire, Jean le Petit. Le 20 babeh est rapportée l’anecdote du fameux « arbre de l’obéissance », à l’origine un bâton desséché que Jean, sur l’ordre de son maître Bamoy, arrose deux fois par jour pendant trois ans avec de l’eau puisée à douze milles de sa demeure, et qui finit par germer et fructifier. Le 30 (ou 29 selon une partie de la tradition manuscrite arabe et la version éthiopienne) mesoré eut lieu la translation des reliques du saint à Scété. L’événement se produisit dans la première décennie du neuvième siècle.
À ces indications du synaxaire, il faut peut-être ajouter deux observations sur l’onomastique de l’Histoire : ce même huitième jour du mois d’abib où est commémoré Bichoy le sont également deux martyrs originaires d’un village appelé Tasempôti, localité située non loin de Busiris dans le delta oriental du Nil. Ce toponyme évoque fortement le lieu de naissance de Bichoy dans l’Histoire, l’énigmatique Tastalbetâ. Pirôou s’orthographie dans certains manuscrits « Abiroum/Abroum ». Cette orthographe est exactement celle que l’on rencontre dans l’Histoire où le mot paraît désigner un autre couple de frères éminents ; les « Romains » Maxime et Domèce 6.
Si l’hypothèse esquissée ci-dessus, sous toute réserve, d’une erreur de copie portant sur le lieu de naissance de Bichoy était avérée, il faudrait considérer que l’indication du synaxaire donnant pour ce lieu le nom de Chansâ est juste. Cette circonstance confirmerait que le saint est bien originaire du delta oriental, contrée dans laquelle est aussi située la ville de Thmouis dont viennent Paul et son disciple Banmunf.
À côté de ce fait vraisemblable, les données sur la vie de Bichoy rapportées tant par l’Histoire que par le synaxaire se limitent donc à peu de chose : le séjour à Scété, d’abord sous la férule de Bamôy et en compagnie de Jean le Petit, puis comme directeur spirituel d’autres moines ; le départ de Scété à la suite d’une attaque des barbares et l’installation dans la région d’Antinoé ; la mort dans cette même région et l’enterrement commun avec Paul de Tammah. Le nombre des années de vie du saint demeure indéterminé, cependant la comparaison avec Jean le Petit son contemporain — quel que soit l’ordre de primogéniture — permet d’assigner sa vie à la deuxième moitié du quatrième siècle et aux premières décennies du cinquième.
Cette absence presque complète d’éléments concrets, l’abondance des emprunts à la vie d’autres personnages, le recours à un fonds de lieux communs relatifs à la vie monastique — jeûnes prolongés, lecture des Écritures, enseignements spirituels —, le titre enfin ( » Histoire de notre père saint Bichoy ») 7 incitent à voir dans l’œuvre un panégyrique composé éventuellement à l’occasion d’un événement notable plus qu’un récit fondé sur des témoignages contemporains. Les quelques anecdotes concernant l’activité pastorale de Bichoy peuvent par ailleurs provenir de la tradition orale de son monastère ou des institutions monastiques voisines.
Ce dernier point amène à s’interroger sur l’identité de l’auteur de l’Histoire de Bichoy. D’après le début de ce récit, celui-ci aurait été écrit après la mort du saint par son ex-compagnon Jean le Petit. Le fait ne serait pas impossible en soi étant donné que la chronologie relative des deux personnages est mal établie. Il perd néanmoins toute vraisemblance au vu d’au moins un anachronisme : le texte mentionne un « gouverneur » au nom manifestement arabe, Mowamal 8. Cependant, si l’on veut à toute force expliquer cette donnée pseudépigraphe, la place importante de Jean le Petit dans l’œuvre peut désigner comme rédacteur un moine du monastère du compagnon de Bichoy soucieux d’exalter la valeur de son récit en le mettant sous le patronage du fondateur de sa maison.
La détermination de la date de rédaction relève, autant que celle de l’auteur, du domaine de l’hypothèse ; cette date se situe entre la conquête arabe de l’Égypte et le quinzième siècle, époque des deux manuscrits qui nous sont parvenus. Que l’Histoire ne dispose pas actuellement de version copte — souvent gage d’une certaine ancienneté — ne signifie pas que celle-ci n’ait pas existé. Si l’on devait admettre une période tardive, deux faits plausibles mais invérifiables pourraient étayer cette datation : on a vu que la plupart des éléments de l’Histoire se trouvent aussi dans le synaxaire, d’autre part le nom énigmatique du lieu de naissance de Bichoy, Tastalbetâ, s’explique bien si l’on admet que le rédacteur de l’Histoire, en recopiant ses données a, par distraction, sauté à une autre commémoration du même jour. La compilation définitive du synaxaire se situe vers le milieu du treizième siècle. Si, d’un autre côté, la composition de l’Histoire doit être mise en relation avec un événement remarquable touchant Bichoy, on songera à la visite que le patriarche Benjamin II rendit à Scété en 1330, visite à l’occasion de laquelle il engagea la restauration du monastère du saint 9. La peste de 1348-1349, qui fit des ravages dans toute l’Égypte et ruina aussi Scété, pourrait constituer un terminus ante quem.
Il existe de la vie de Bichoy des versions grecques et syriaques 10 dont on ne sait quel rapport elles entretiennent avec l’arabe. Celui-ci, quant à lui, existe très probablement exécuté, comme beaucoup d’autres traductions, en Égypte même. Certains indices permettent de préciser davantage et semblent désigner Scété en général, le monastère de Jean le Petit en particulier : des Éthiopiens sont présents dans ce dernier en 1330 lors de la visite de Benjamin II 11. Ils s’en trouvent encore vers 1440 dans le monastère de la Vierge de Jean le Petit 12 et, de manière générale, dans nombre d’institutions de Scété 13.
Les bibliothèques occidentales conservent deux manuscrits éthiopiens renfermant l’Histoire ; tous deux ont été utilisés dans la présente édition.
Le premier (sigle A) est le manuscrit n° 126 de la collection d’Abbadie conservée à la Bibliothèque nationale. Ce témoin qui date du XVe siècle contient l’Histoire de Bichoy aux folios 51r°a-73r°a. Les folios 1 à 50 sont occupés par la vie de Schenoudi/Chenouti, autre personnage égyptien éminent ; à la fin du développement consacré à ce dernier 14 figure une notation selon laquelle le scribe — et donc le manuscrit — est originaire de Raha, petite île du lac Tana, qui possède un monastère célèbre consacré à saint Étienne. A a servi de base à l’établissement du texte.
Le deuxième manuscrit (sigle B) est l’Orient. 692 conservé à la British Library de Londres 15. Ce document, daté lui aussi du XVe siècle, donne l’Histoire de Bichoy aux folios 174r°-202v°. La fin du texte, sur une longueur correspondant à un folio environ, est perdue.
Chacun d’eux présente des erreurs — omissions par haplographie ou homéotéleute entre autres — qui démontrent amplement le fait. À cela s’ajoutent des incompréhensions allant jusqu’au non-sens. Toutes ces défectuosités sont beaucoup plus nombreuses dans B que dans A, lequel permet en général de corriger ou compléter B ; néanmoins l’inverse se produit parfois et B, par ailleurs, ajoute à l’occasion de brefs développements. Enfin B adopte des partis grammaticaux qui lui sont propres ; le plus notable est la traduction de l’imparfait narratif — très utilisé bien sûr — par la tournure « arabisante » auxiliaire kona plus verbe à l’inaccompli. Cet ensemble de faits indique d’une part que A et B sont indépendants l’un de l’autre et ne dérivent pas non plus d’un ancêtre commun, d’autre part qu’ils représentent deux traductions différentes. Il est cependant malaisé de savoir si leurs modèles respectifs traduisaient, chacun de son côté, un même texte arabe de l’Histoire ou bien deux versions — au demeurant extrêmement proches — de celle-ci.
Dans l’établissement du texte, j’ai suivi A et adopté son orthographe ; toutefois la ponctuation, souvent peu cohérente comme dans nombre de manuscrits éthiopiens, a été quelquefois modifiée en fonction de la logique de la phrase. De même, le texte a été divisé, autant que possible, en paragraphes pour faciliter la lecture.
Le signe ' indique le début d’un passage affecté par une variante dont la fin est marquée par un appel de note.
Au nom du Père et du Fils et de l’Esprit-Saint, un seul Dieu.
Histoire de notre père saint Bichoy, le grand et beau solitaire, le pur, qui demeura dans la terre d’Égypte. Ce livre a été écrit après sa mort par la main du prêtre pur Jean (Yohannès) le Petit qui fut son frère dans l’Esprit quand il (= Bichoy) entra dans le désert. Tous deux étaient les disciples obéissants et exécuteurs de la volonté de notre père saint et grand Bamoy (Bamwi). Que leur prière nous garde tous, amen.
Le fondement de son histoire et de sa conduite était vertueux et doux. Sa vie (fut) belle et heureuse, elle qui était sauve du péché et de la faute. Elle était proche de Dieu par le service (effectué) sans interruption ni négligence comme les anges — béni soit le nom de Dieu ! Sa mort eut lieu le huit de hamlé. Que la paix et la grâce environnent, protègent et emplissent celui qui écrira, lira et aimera sa vie, amen.
Salut, mes frères dans notre Seigneur le Christ, amis du Dieu vivant. Prêtez-moi attention et écoutez-moi pour que je vous parle du combat (spirituel) et de la beauté de la conduite de notre illustre, saint et pur père Bichoy que choisit Dieu. Il rejeta tout ce qui est dans le siècle et accomplit sa tâche et son devoir monastique dans la pureté et la plénitude. Il fut un témoin (de Dieu) par son grand combat (spirituel). Il offrit son âme et son corps agréé à Dieu. Il resta à parcourir le désert et les grottes (qui) sont au sein de la terre. Il édifia son corps dans la pureté ; il fut gardien des commandements de son Dieu et fut réjoui par son combat (spirituel). Il enseigna et sauva l’âme de beaucoup et les rassembla dans le royaume des cieux par la connaissance de la puissance de la divinité. Mon témoin est Dieu, dit celui qui a écrit ce livre de son histoire. Moi, je vais vous dire ce qu’ont vu mes yeux relativement à lui moment après moment. J’ai écrit cela pour l’utilité de votre âme et pour ceux qui veulent suivre cet enseignement.
