De l’Âme. Témoignage de l’âme
Le témoignage naturel de l’âme en faveur de Dieu
- 01 — Chapitre II — On s’emporte contre nous quand nous prêchons un Dieu essentiellement un, de qui tout…
- 02 — Chapitre III — Que nous disions : Il y a des démons, comme si nous ne prouvions pas leur existence…
- 03 — Chapitre IV — Maintenant, abordant un principe d’une plus haute conséquence et qui intéresse tes…
- 04 — Chapitre V — Ces témoignages de l’âme sont d’autant plus vrais qu’ils sont plus simples, d’autant…
- 05 — Chapitre VI — Crois donc à tes livres sur la foi des nôtres ; crois à nos Écritures, d’autant plus…

De l’Âme. Témoignage de l’âme
Le témoignage naturel de l’âme en faveur de Dieu
Tertullien · 05 juillet 2016 · 17 min de lecture · 7 vues
l. Il faut de longues investigations, une grande mémoire et de pénibles études pour emprunter aux écrits les plus renommés des philosophes, des poètes, ou des maîtres de la science et de la sagesse profane, des témoignages qui déposent en faveur de la vérité chrétienne, afin que ses antagonistes et ses persécuteurs soient convaincus, par leurs propres aveux, de contradiction vis-à-vis d’eux-mêmes et d’injustice envers nous. Déjà plusieurs, interrogeant parmi nous les monuments de la littérature antique, et embrassant par la mémoire ces documents, ont adressé aux Gentils des traités, où remontant à l’origine de l’idolâtrie et interprétant ses traditions et ses maximes, ils ont pu faire comprendre que notre Religion n’a rien de si étrange ni de si monstrueux, et que dans les superstitions qu’elle répudie comme dans les vérités qu’elle admet, elle a pour elle le patronage des lettres communes et publiques.
Mais l’incrédulité humaine, endurcie dans ses préventions, n’a point incliné l’oreille aux oracles de ses maîtres, même les plus estimés et les plus célèbres, lorsqu’il leur arrive de présenter la justification de la Religion chrétienne. Ici des poètes frivoles qui représentent les dieux avec les passions et les futilités de l’homme ; là des philosophes orgueilleux qui ne font que frapper à la porte de la vérité. On n’est sage, on n’est éclairé cependant qu’autant que l’on se rapproche du Chrétien, quoique pour peu que l’on montre de sagesse et de science réelles, soit en répudiant de vaines superstitions, soit en convainquant le siècle de mensonge, on ne soit plus qu’un Chrétien voué à l’infamie. Conséquemment, laissons de côté des lettres et une doctrine qui ne portent avec elles qu’une conviction mensongère, puisqu’on les croit plutôt quand elles prêchent l’erreur que quand elles annoncent la vérité.
Abandonnons même ceux qui ont proclamé l’unité de Dieu. Que dis-je ? Ne nous appuyons sur aucune autorité qu’admette le Chrétien, afin de ne susciter contre nous aucun reproche. Car ces témoignages, tous ne les connaissent pas, ou, s’ils les connaissent, ils ne leur présentent pas encore une garantie suffisante. A plus forte raison, les hommes ne souscriront-ils pas à nos livres saints : on n’arrive à eux que déjà chrétien.
J’invoque aujourd’hui un témoignage nouveau, je me trompe, un témoignage plus connu que toutes les littératures, plus répandu que toutes les sciences, plus célèbre que tous les systèmes, plus grand que l’homme tout entier, c’est-à-dire ce qui constitue la plénitude de l’homme.
Viens donc, ô âme humaine, comparais devant nous, soit qu’il faille avec plusieurs philosophes te reconnaître pour une substance divine et éternelle, et par là même d’autant plus incapable de mentir ; soit qu’étrangère à la divinité, tu n’aies rien que de mortel, comme l’a professé le seul Epicure, et par là même obligée à plus de véracité ; soit que tu descendes du ciel ou que la terre te conçoive ; que les nombres ou les atomes composent ton être ; que tu naisses avec le corps ou que tu lui sois ajoutée après coup ; quels que soient tes éléments et ta nature, toujours siège de la raison, de l’intelligence et du sentiment ; réponds-moi. Mais ce n’est pas toi que j’appelle, ô âme, qui, formée dans les écoles exercée dans les bibliothèques et nourrie dans les académies ou les portiques de la Grèce, débites d’orgueilleuses maximes.
Non ! viens ici dans toute la rudesse, dans toute la simplicité de ton ignorance primitive, telle que te possèdent ceux qui n’ont que toi, âme empruntée à la voie publique, au carrefour, à l’atelier. Il me faut ton inexpérience, puisque personne ne croit plus à ton habileté, si petite qu’elle soit. Je ne te demande que ce que tu apportes avec toi à l’homme, que tu le doives à ton propre fonds, ou que tu le reçoives de ton auteur, n’importe lequel. Tu n’es pas chrétienne, que je sache ; car tu as coutume de devenir et non de naître chrétienne. Toutefois les Chrétiens requièrent aujourd’hui ton témoignage ; étrangère, dépose contre les tiens, afin que les hommes qui nous persécutent et nous méprisent rougissent pour toi d’une doctrine dont tu es complice.
On s’emporte contre nous quand nous prêchons un Dieu essentiellement un, de qui tout vient, de qui tout dépend. Parle ; n’est-ce pas là ta foi à toi-même ? En effet, combien de fois publiquement et avec cette liberté qu’on nous ravit, ne t’avons-nous pas entendu t’écrier, soit à la maison, soit au dehors, « s’il plaît à Dieu ! si Dieu l’ordonne ! » Par ces paroles, tu proclames un être souverain, tu reconnais une suprême puissance dans la volonté de celui que tu implores ; en même temps, dès que tu appelles par leurs noms Saturne, Jupiter, Mars, Minerve, tu nies l’existence de ces dieux, tu établis l’unité de Dieu en le nommant seulement Dieu, de sorte que, lorsqu’il t’arrive d’appeler les autres des dieux, tu sembles n’avoir employé ce mot que comme une monnaie étrangère et d’emprunt.
La nature du Dieu que nous prêchons ne t’échappe pas davantage : « Dieu bon ! Dieu bienfaisant ! » Voilà ton cri, « Mais l’homme est méchant, » ajoutes-tu aussitôt ; c’est-à-dire que, par une proposition contraire et sous une allusion détournée, tu reproches à l’homme de devenir méchant du moment qu’il s’éloigne du Dieu bon. Ce mot, « Que Dieu vous bénisse, » qui, chez le Dieu de toute bonté et de toute miséricorde, comprend toutes les bénédictions, sacrement auguste de notre discipline et de notre vie, tu le prononces aussi volontiers qu’il est nécessaire à un chrétien. Alors même que tu convertis la bénédiction en malédiction, en proférant le mot de Dieu, tu témoignes encore avec nous que sa toute-puissance s’exerce sur tout le monde.
Il en est qui, sans nier l’existence de Dieu, lui refusent la faculté de discerner, de juger et de vouloir ; c’est là surtout qu’ils sont en opposition avec nous, qui courons au-devant de cette croyance, par la crainte du jugement qu’annoncent les divins oracles. Ils s’imaginent honorer ainsi la divinité, en la débarrassant des fatigues du gouvernement et des ennuis de la sentence. Ils vont même jusqu’à lui refuser la colère. Si Dieu s’irrite, disent-ils, il est donc corruptible et sujet aux passions humaines. Passionné et corruptible, il peut donc mourir, ce qui répugne à un Dieu. Mais ces mêmes écoles, en confessant ailleurs que l’âme est divine et communiquée par Dieu, réfutent par le témoignage de l’âme elle-même l’opinion qui précède. En effet, si l’âme est divine, ou simplement si elle a été donnée par Dieu, à coup sûr elle connaît son auteur.
Si elle le connaît, conséquemment elle le craint, comme on doit craindre un père si auguste. La preuve qu’elle le craint, c’est qu’elle aime mieux son amitié que sa colère. D’où viendrait donc à l’âme cette crainte naturelle envers un Dieu qui n’a pas la volonté de s’irriter ? Comment craindre celui qui est insensible à l’outrage ? que craint-on, si ce n’est la colère ? d’où vient la colère, si ce n’est de l’animadversion ? d’où vient l’animadversion, si ce n’est du jugement ? d’où vient le jugement, si ce n’est de la puissance ? À qui appartient la puissance suprême, si ce n’est à Dieu seul ? Voilà pourquoi, ô âme, en public ou en particulier, sans que personne te raille, sans que personne s’y oppose, tu t’écries : « Dieu le voit ; je remets cette affaire à Dieu ; Dieu me le rendra ; que Dieu décide entre nous. »
Où as-tu pris ces paroles, puisque tu n’es pas chrétienne ? Ne t’échappent-elles pas le plus souvent sous les bandelettes de Cérès, sous le manteau de pourpre de Saturne, sous les longs voiles d’Isis ? Enfin, jusque dans les temples de tes dieux, devant la statue d’Esculape, pendant que tu dores la Junon d’airain, ou que tu affubles de son casque Minerve aux formes terribles, au lieu d’invoquer quelqu’un des dieux qui t’environnent, c’est le juge éternel que tu implores. Dans le sanctuaire de tes lois, tu appelles un autre juge ; dans tes temples, tu trembles devant un autre Dieu. Ô témoignage de la vérité, qui, jusque chez les démons, suscite un témoin en faveur des Chrétiens !
