Sévère d’Antioche en Égypte
Les traces de l’exil égyptien du patriarche (518-538)
- 01 — I. Les traces de l’exil égyptien
- 02 — II. Une profession de foi copiée dans une cellule thébaine
- 03 — Traduction
- 04 — III. Un fragment de papyrus sur le sacerdoce
- 05 — Traduction

Sévère d’Antioche en Égypte
Les traces de l’exil égyptien du patriarche (518-538)
W. E. Crum · 01 septembre 2026 · 17 min de lecture · 2 vues
C’est, sans doute, à l’état déplorable de la littérature copte, telle qu’elle nous est parvenue, que l’on doit d’être si médiocrement renseigné sur la vie de Sévère pendant les longues années de son exil en Égypte (518 à 538). Que les Égyptiens d’autrefois n’étaient point sans connaissances de la période précédente, c’est ce que nous prouvent les restes coptes des biographies que le hasard nous a conservés. En effet, outre la Vie de Jean de Beith Aphthonia, traduite directement du grec1, l’on avait composé, en Égypte même, une tout autre Vie, mieux adaptée au goût national, et dont il existait une recension sahidique et une bohaïrique. De cette composition, d’un style tout copte et d’une valeur historique presque nulle, découla la version arabe, perdue à ce qu’il paraît, mais dont l’hypothèse est indispensable pour expliquer la traduction éthiopienne que nous possédons en son entier2.
Autrefois on possédait sur le grand patriarche d’autres histoires encore : du moins le fragment que nous publions plus loin (III) semble-t-il en faire foi3 ; tandis que l’Histoire des Patriarches4, les récits du Synaxaire5 et les hymnes de l’Antiphonaire6 témoignent d’une tradition indigène assez éloignée des sources où ont puisé les biographes grecs.
Il nous faut donc renoncer à la tâche de reconstituer l’histoire de ce long exil. Tout ce que nous en savons, c’est que bientôt après son arrivée à Alexandrie, Sévère fut obligé de quitter la métropole et de se réfugier dans les déserts, d’abord sans doute dans celui de Scété7. Déguisé en moine — « moine étranger », nous dit le Synaxaire8 — il fut sans cesse forcé de se déplacer et de se cacher. Ses propres lettres nous le disent9 : à l’un de ses correspondants, « je me tenais, dit-il, caché… tu ignorais où j’étais » ; à un autre, «… quoique je demeure en cachette et que j’habite en différents endroits » ; à un troisième il parle « du désert, où je demeure inaperçu » ; et encore « des changements de demeure auxquels je suis contraint ». Il errait constamment de ville en ville, d’un couvent à l’autre, assidu à fortifier et à encourager ses fidèles, ne négligeant jamais sa vaste correspondance. Les amis d’Alexandrie trouvent moyen de lui faire parvenir son courrier10 ; de sa part il est obligé d’être son propre notaire, ce dont il se plaint11.
Quelle fut la durée de ces péripéties ? Nous l’ignorons. Que tôt ou tard le patriarche revint vers le nord, en passant par Sakha-Xoïs, au centre du Delta, c’est ce que nous disent et les chroniqueurs syriaques12 et (ce qui est plus significatif) l’Histoire des Patriarches13. Il n’en parvint pas au-delà ; c’est selon eux à Sakha qu’il mourut14.
Son corps fut enseveli, au dire du Synaxaire15, au Monastère du Vitrier16, à l’ouest d’Alexandrie. Or il paraît que ses reliques furent par la suite dispersées : on en parle, en effet, au village de Beit (Mît ?) Samnât ( ?) dans le Delta oriental17, tandis que d’autres seraient parvenues même jusqu’à Édesse18.
Jusqu’où Sévère avait-il poussé ses errements vers le midi ? Personne, que je sache, ne se l’est demandé. Or il est au moins deux indices qui marquent d’une manière assez intéressante son passage à travers le Sa‘îd. Au village de Rifeh, à peu de distance au-delà d’Assiout, on remarqua, il y a trente ans, une dalle en marbre, dont l’inscription a été publiée par M. Griffith19. C’est une prière à l’intention de « ceux du monastère de Saint-Sévère, patriarche de la ville d’Antioche », qui en avaient construit (ou rétabli) la porte. Cette inscription se trouve être datée de l’an 484 de l’Hégire (le troisième chiffre est abîmé), c’est-à-dire l’an 1091 de J.-C. Il ne peut guère être douteux qu’elle appartenait au monastère nommé plus d’une fois dans la littérature égyptienne du moyen âge. D’abord dans la dédicace d’un codex de l’an 1003 de J.-C.20, qui fut offert à « l’église et monastère du patriarche Sévère, sur la pente21 du mont d’Érèbé (Rifeh), au sud de la ville de Siout ». Puis par Abou Sâlih, qui place le monastère d’Abou Sawîrus en haut de la montagne de Siout22 ; enfin par Makrîzî, auquel nous devons une légende locale non sans intérêt pour la matière qui nous occupe23.
Selon elle, ce Sévère fut un des grands moines et devint patriarche. En train de partir pour le Sa‘îd24, il prédit qu’au moment de sa mort un gros éclat de rocher tomberait sur l’église du monastère. Ce qui, en effet, arriva ; car les moines, la nouvelle du décès de Sévère étant survenue, purent constater un accord parfait entre les dates des deux événements. Donc, suivant une tradition longtemps subsistante dans le pays, Sévère d’Antioche — car il ne peut guère s’agir que de celui-ci (voyez plus loin) — aurait pénétré au-delà de Siout25. Et c’est ici que vient s’ajouter notre seul et unique témoignage matériel de son séjour dans la Haute-Thébaïde26.
Il y a quarante ans, L. Stern a publié un court graffito, copié dans un tombeau thébain, sans toutefois réussir à identifier le personnage qui s’y trouve nommé27. De ce petit texte j’ai sous les yeux un calque gracieusement communiqué par M. N. de G. Davies. Le texte, écrit sur la paroi du couloir principal, y paraît entouré d’un cadre rectangulaire de 9 × 9 cm. L’écriture, qui devrait bien être des environs de l’an 600, n’est ni régulière, ni soignée ; bref, nullement officielle. Le tombeau (Stern avait oublié de le noter) est celui d’Amenemhat, approprié plus tard par Meri. Il se trouve sur la colline d’Abd el-Gourneh et porte le n° 81 dans le Catalogue Gardiner-Weigall. Ses textes hiéroglyphiques ont été publiés par M. Virey, qui parle à plusieurs reprises des « barbouillages coptes » dont furent couvertes les parois28, mais qui n’a eu soin de n’en rien copier. Voici ce que dit notre graffito : « Jésus-Christ, Amen. Le lieu de repos du patriarche Sévère. Priez pour moi, mes pères. »
Que faut-il entendre par la locution « lieu de repos » ? Elle n’a guère qu’un sens : elle traduit les mots grecs klinê et koitê, et veut dire ou « lit », ou bien « couche » dans le sens de concubitus. Souvent ce n’est qu’une simple variante du mot copte ordinaire pour « lit »29. Une seule fois elle correspond à katoiktêrion30, et ceci en dialecte bohaïrique, avec sa variante propre et son équivalent sahidique. Aussi est-ce par « lieu de repos », ou tout au plus par « demeure », qu’il faut la rendre ici. Pour « tombeau » (cf. μνῆμα) elle ne m’est pas connue31. Est-ce donc dans ce tombeau que le souvenir pieux de la génération suivante mettait l’asile du patriarche fugitif ? Je ne vois guère, si l’on veut prendre notre texte au sérieux, d’autre explication possible. D’ailleurs, ces « barbouillages » méprisés nous auraient très probablement renseigné là-dessus ; car parmi eux il doit y en avoir où des visiteurs coptes ont marqué, comme de coutume ailleurs, leur vénération pour l’endroit ainsi sanctifié.
Soixante-dix ans environ après sa mort, la fête de Sévère était un jour solennel à Thèbes. Le biographe de l’évêque Pesenthius a soin de noter32 que tel événement eut lieu « le jour de l’archevêque et patriarche Apa Sévère, le patriarche d’Antioche », sans doute le 14 Amschir (8 février), jour qu’honora Pesenthius en célébrant une katholikê synaxis33.
