Le sanctuaire de la lapidation de saint Étienne à Jérusalem
Réponse au R. P. Vailhé sur la topographie du premier martyre
- 01 — I. Le fait nouveau
- 02 — II. Discussion des documents positifs qui placent la lapidation au nord
- 03 — Les deux recensions de la relation de Lucien
- 04 — III. Le passage relatif au lieu de la lapidation
- 05 — IV. Une nouvelle combinaison
- 06 — Les arguments en faveur de l’est
- 07 — Une église au nord dès 438 : la Vie de Pierre l’Ibérien
- 08 — Comment concilier les textes
- 09 — Post-scriptum
- 10 — Un dernier mot sur les églises Saint-Étienne à Jérusalem

Le sanctuaire de la lapidation de saint Étienne à Jérusalem
Réponse au R. P. Vailhé sur la topographie du premier martyre
Marie-Joseph Lagrange · 01 septembre 2026 · 67 min de lecture · 1 vue
En 1905, le R. P. Siméon Vailhé écrivait dans les Échos d’Orient1 : « Il est inutile de prouver longuement que le sanctuaire de la lapidation de saint Étienne se trouve au nord des remparts de Jérusalem, à l’endroit précis où les Pères Dominicains ont retrouvé et reconstruit la basilique d’Eudocie. Le R. P. Lagrange l’a si bien démontré dans son livre et dans son article de la Revue biblique que tous les auteurs sérieux se sont rendus à ses raisons. » Et plus loin : « Les témoignages unanimes et constants depuis le XIIIᵉ siècle nous font remonter sans interruption jusqu’en 455, au moment de la construction de la basilique. Cette basilique est retrouvée ; l’emplacement de la lapidation, tel qu’on croyait le connaître au Vᵉ siècle, nous est donc connu. Les premiers témoins de la fausse tradition ne datent, au contraire, que du XIIᵉ siècle. La question est tranchée. »
Ces lignes n’étaient point écrites à la cantonade, sans un examen sérieux du sujet ; elles formaient au contraire le début d’un article très étudié du R. P. Vailhé sur « les monastères et les églises Saint-Étienne à Jérusalem »2.
Dans le premier numéro de 1907 de la Revue de l’Orient chrétien3, le R. P. a changé d’avis. L’article est intitulé les Églises Saint-Étienne à Jérusalem4. L’église des Dominicains occupe toujours la place de la basilique d’Eudocie. Mais il y avait avant 451 à Jérusalem, et dans la vallée du Cédron, une église bâtie par Juvénal dès les premiers temps de son épiscopat, et c’est cet autre sanctuaire qui avait été construit au lieu de la lapidation. « Il dut recevoir, dès son ouverture au culte, la plus grande partie des reliques du saint, qui jusqu’alors reposaient dans une chapelle du Cénacle ; puis, au moment de la dédicace de la basilique d’Eudocie, en 460, les reliques furent transportées dans le sanctuaire du Nord, dans le tombeau que l’impératrice avait fait construire pour le premier diacre5. » Le R. P. reconnaît très loyalement qu’il a « abouti à une conclusion diamétralement opposée » à celle qu’il avait défendue jusqu’ici, « et à plusieurs reprises encore ». Mais quoi ! « Ce ne sera pas la première ni la dernière fois, en matière topographique surtout, que la vérité d’aujourd’hui sera devenue l’erreur de demain. »
Rien de plus honorable qu’une pareille attitude ; il est toujours pénible de se rétracter, et le public sait bon gré à ceux qui ont le courage de le faire, même avec cette désinvolture. Rien non plus qui soit plus propre à entraîner la conviction. Si un byzantiniste de la valeur du R. P. Vailhé est obligé de se contredire, c’est donc pour des motifs très graves, que le public, indifférent ou qui n’a pas encore pris parti, sera tenté d’estimer d’avance irréfragables.
Serait-ce qu’on a produit un document nouveau et décisif ? Comme le R. P. me fait l’honneur de me citer souvent, c’est pour moi un devoir d’examiner les arguments qui l’ont entraîné, un devoir de le suivre dans sa rétractation si elle est suffisamment motivée, mais un devoir aussi, dans le cas où elle paraîtrait mal fondée, de le dire franchement.
Si j’ai bien compris l’argumentation du R. P. Vailhé, sa position nouvelle résulte : 1° d’un fait nouveau ; 2° d’une révision des témoignages positifs qui situent la lapidation au nord et la basilique d’Eudocie au lieu de la lapidation ; 3° d’une nouvelle combinaison des textes, d’où il résulterait que le lieu de la lapidation était à l’est de Jérusalem.
J’examinerai ces trois points.
C’est le début même de l’article6 : « communication intéressante », « découverte qui est appelée à un certain retentissement », « découvertes archéologiques ». M. Spyridonidis pense avoir retrouvé une église de saint Étienne dans le Cédron parce qu’il a découvert en ce lieu une inscription grecque avec une invocation à ce saint. Le P. Vailhé est trop bon critique pour n’avoir pas compris combien la conclusion dépasse les prémisses : « La pierre pourrait avoir été apportée d’ailleurs. »
C’est précisément le cas. Le R. Père, pour lequel je ne suis pas un étranger, voudra bien me croire sur parole, quand j’affirme, d’accord avec le R. P. Vincent, avoir vu cette inscription au patriarcat grec, avant le mois d’avril 1904, quand nous sommes allés étudier les inscriptions venues de Bersabée qui nous ont été communiquées si obligeamment par l’archidiacre bibliothécaire, Cléophas Koikylidès7.
D’ailleurs il sera loisible à tout le monde de constater que la Revue biblique contient, dès l’année 1903, la fin de cette inscription gravée sur un fragment de marbre trouvé à Bersabée8. Personne ne pouvait soupçonner alors qu’un autre fragment de l’inscription contenait le nom de saint Étienne, ni qu’il serait transporté à Jérusalem pour être découvert dans la vallée du Cédron.
Deux textes sont en présence : d’un côté celui de M. Spyridonidis9, de l’autre celui de la Revue biblique. Le fragment A a été vu à Jérusalem en mars 1904, et attribué à Gethsémani par M. Louvaris, Νέα Σιών, 1906, p. 247 et suivantes, puis par M. Spyridonidis ; le fragment B a été découvert et estampé à Bersabée, en février 190310.
Les deux inscriptions sont gravées sur du marbre. La hauteur des caractères de l’inscription relevée à Bersabée est de 0,035 ; M. Spyridonidis n’a rien indiqué pour son fragment11.
Il faudrait des raisons bien graves pour nier que ces deux inscriptions n’en font qu’une.
Dira-t-on que le second fragment a été porté de Jérusalem à Bersabée ? C’eût été une bonne fortune pour Sévéros qui y aurait rencontré l’épitaphe de celle qui fut sans doute sa compagne, Flavia, si, par un coup du sort bien contrariant, cette épitaphe de Flavia n’était venue vers le même temps de Bersabée au patriarcat grec orthodoxe à Jérusalem12.
Parlons net. Quand on a commencé à remuer le sol à Bersabée pour y créer la nouvelle ville, on a ramassé des inscriptions qu’on a écoulées, soit à Gaza, soit à Jérusalem. Aux premiers jours de ce déballage, nous y avons été trompés nous-mêmes, fort surpris de trouver à Jérusalem l’ère d’Éleuthéropolis13. Maintenant que les faits sont clairs, il n’y a qu’à reconnaître l’erreur : errare humanum est, perseverare diabolicum. Nous avons des assurances positives que le patriarcat grec orthodoxe ne voudra pas se lancer dans une impasse où il ne recueillerait, croyons-nous, que des déboires.
Quant au R. P. Vailhé, il est très naturel qu’il ait tablé sur le fait que M. Spyridonidis affirmait avec tant d’assurance. On eût pu s’attendre cependant à ce qu’il critiquât plus sévèrement les conclusions qu’on en tirait. M. Spyridonidis attribuait l’inscription au IVᵉ siècle, d’après la forme des caractères. Le R. P. Vailhé, qui a habité longtemps Jérusalem, doit savoir que nous ne possédons pas d’inscription du IVᵉ siècle dans la ville sainte. Où donc a-t-on pris les points de repère ? Que l’on rapproche cette écriture de celle des inscriptions de Bersabée datées du VIᵉ siècle : la concordance est parfaite. La simple teneur de la note de M. Spyridonidis aurait dû éveiller les soupçons sur sa compétence : la transcription est inexacte, puisqu’elle comprend les deux mots ΕΝ ΑΥΤΗ qui ne figurent pas sur la photographie ; le mot ΔΙΚΑΙΟΙ est supposé suivre ces deux mots, contre toute vraisemblance. Et cependant le R. P. Vailhé conclut sans autre examen : « Quoi qu’il en soit de ces réserves14, il est possible, fort probable même que l’on a retrouvé l’emplacement de l’église Saint-Étienne, qui se trouvait dans la vallée du Cédron. M. Spyridonidis assure que les caractères épigraphiques sont du IVᵉ siècle ; l’histoire nous apprend qu’une église Saint-Étienne existait dans cette vallée, dès la première moitié du Vᵉ siècle. Ce sont là deux affirmations analogues15. »
Et voilà l’accord, toujours si souhaitable, des documents et des monuments ! Pour ce qui est du monument : 1° quand bien même M. Spyridonidis aurait trouvé dans la vallée du Cédron une invocation à saint Étienne, et du IVᵉ siècle, comme il ne prétend pas avoir relevé les moindres traces d’une église, il n’est ni fort probable, ni probable, ni même possible qu’il en ait retrouvé l’emplacement ; tout ce qui est possible, c’est qu’il se trouve sur cet emplacement sans le savoir ; 2° de plus, l’inscription n’a été trouvée en ce lieu qu’après y avoir été apportée récemment ; par qui ? — nous l’ignorons et il importe peu.
On voit maintenant ce qu’il faut penser du fait nouveau monumental. Passons aux documents.
