
Préparation évangélique
Eusèbe de Césarée · 1850 min de lecture · 3 vues
Table des matières
DE d’EUSÈBE DE CÉSARÉE
Eusèbe de Césarée
Préparation évangélique
Notice
Chapitre premier Quel est positivement le sujet de ce traité que
nous appelons évangélique. CHAPITRE II Quel est le langage ordinaire de ceux qui entreprennent de nous calomnier. CHAPITRE III Que ce n’est point sans examen que nous avons embrassé la doctrine du salut. CHAPITRE IV Que ce n’est point inconsidérément que nous avons embrassé la croyance des vérités les plus salutaires, lorsqu’elles nous ont été présentées. CHAPITRE V Que ce n’est point sans avoir fait de sages réflexions que nous avons abjuré l’erreur superstitieuse de nos pères. CHAPITRE VI De la théologie primitive des Phéniciens et des Égyptiens. CHAPITRE VII Quel est le système des Grecs sur l’origine du monde? CHAPITRE VIII Opinions des philosophes sur la formation de l’univers. CHAPITRE IX Que les hommes de l’antiquité n’ont adoré que les astres, qu’ils n’ont connu ni le Dieu de l’univers, ni l’érection des statues ni les démons. CHAPITRE X Théologie des Phéniciens.
Livre premier
Chapitre premier
Quel est positivement le sujet de ce traité que nous appelons évangélique.
Avant formé le dessein d’expliquer à ceux qui les ignorent les principes constitutifs du Christianisme, dans ce traité qui doit embrasser plus tard la Démonstration évangélique, j’ai cru devoir vous le dédier avec prière de l’accueillir, ô vous, homme divin, l’honneur de l’épiscopat, Théodote, tête respectable et chérie de Dieu. Si j’obtiens votre assistance, par les sacrifices embrasés de l’amour de Dieu que vous offrirez pour moi, vous contribuerez puissamment à l’accomplissement d’une œuvre qui a pour objet la preuve de la doctrine évangélique. Mais je crois avant tout devoir exposer clairement ce que nous entendons en prononçant le mol d’Évangile. L’Évangile est ce qui annonce à tous les hommes la présence des biens célestes et incomparables, prédits autrefois, et qui ont régénéré depuis peu tout le genre humain. Ces biens ne se rattachent ni aux aveugles faveurs de la fortune ni à cette vie si courte et si malheureuse; ils n’ont rien de commun avec le corps et la corruption: il s’agit des biens en rapport avec la nature intelligente de l’âme et avec ses plus nobles penchants. C’est de ces biens que dépendent ceux du corps qui les suivent comme une ombre. La piété est l’ensemble et comme l’abrégé de tous ces biens: je ne parle pas d’une piété mensongère et infectée de mille erreurs, mais de la piété vraiment digne de ce nom. C’est elle qui élève nos pensées vers l’unique et seul Dieu appelé avec justice l’être par essence; c’est elle qui nous fait vivre selon lui; et puis en vivant selon Dieu nous parvenons à son amour; et l’amour divin nous initie à cette vie mystérieuse, sans cesse occupée des biens futurs et toujours dirigée vers ce terme glorieux auquel elle doit arriver un jour. Peut-on imaginer une félicité supérieure à celle que procure cet amour de Dieu, source de tout bien et de toute prospérité? n’est-il point en effet le trésorier et le dispensateur de la vie, de la lumière, de la vérité, et de tout ce qu’il y a d’excellent dans le monde? ne renferme-t-il pas en lui-même la raison de l’existence et de la vie de tous les êtres? Que manque-t-il donc à celui qu’il honore de son amour? de quoi serait privé celui qui est uni à l’auteur de tout bien? Y a-t-il un être au-dessus de celui qui a pour père et pour protecteur, le grand Régulateur et le Roi suprême du monde? Assurément on ne saurait dire ce qui manque sous le rapport des biens, soit de l’âme, soit du corps, à celui qui, se rapprochant par l’amour du Dieu souverain de l’univers, a su, par une piété sage et éclairée, acquérir la faveur d’une affection mille fois capable de le rendre heureux. Or c’est cette union si précieuse et si salutaire des hommes avec la Divinité que le Verbe, envoyé d’en haut par le Dieu de toute bonté comme un reflet de la lumière infinie, est venu annoncer à tous les hommes. Ce ne sont point les habitants de tel ou tel pays, mais les hommes de tous les pays et de toutes les nations, qu’il invite à se rendra en toute hâte auprès du Dieu de l’univers, et à recevoir avec le plus vif empressement le don qui leur est offert. Il invite tout à la fois les Grecs et les Barbares, les hommes ainsi que les femmes et les enfants, les riches et les pauvres; il a même daigné comprendre la race des esclaves dans celle vocation; car le père de tous les hommes, les ayant formés d’une seule essence et d’une même nature, les a avec raison conviés tous également à participer aux faveurs de sa munificence, c’est-à-dire qu’il a admis à le connaître et à l’aimer tous ceux qui voudraient l’écouter et recevoir sa grâce de bon cœur. C’est cette alliance de son Père avec les hommes que le Christ est venu annoncer au monde; car le Christ, c’était Dieu se réconciliant lui-même avec le monde et consentant à ne pas lui imputer ses péchés, ainsi que l’enseigne l’Écriture sainte (II Cor., V, 19).
Étant arrivé, dit le Prophète, il annonça la paix à ceux qui étaient éloignés, et encore la paix à ceux qui étaient proches (Is. LVII, 19).
Tels sont les oracles que les enfants des Hébreux, que Dieu inspirait, annoncèrent jadis au monde entier. L’un d’eux prononce à haute voix ces paroles: Toutes les extrémités de la terre s’en souviendront et se convertiront au Seigneur, et toutes les tribus des nations l’adoreront (Ps. XXI, 28).
Il dit encore: Dites parmi toutes les nations que le Seigneur a régné, car il a restauré l’univers, qui ne sera point ébranlé (Ps. XCV, 10).
Un autre a dit: Le Seigneur se manifestera en eux, et il exterminera tous les dieux des nations de la terre, et tout le monde l’adorera, chacun dans le lieu où il sera (Soph., II, 11).
Ces vérités, consignées jadis dans des oracles divins, sont devenues claires maintenant pour nous, par l’enseignement de notre Sauveur Jésus-Christ. Ainsi la connaissance de Dieu, proclamée anciennement, et attendue par les nommes de toutes les nations, qui n’étaient pas tout à fait étrangères à ces divins oracles, nous a été convenablement annoncée dans ces derniers temps par le Verbe descendu du ciel, qui, par l’accord de ses œuvres avec les prophéties, en a prouvé l’accomplissement.
Mais pourquoi mon empressement me porte-t-il à devancer la suite de mes discours, me transportant tout à coup au milieu de mon sujet, tandis qu’il est convenable que je le prenne dans son principe, et que je réfute tous les arguments qui pourraient m’être opposés? Car, comme il y a certains esprits qui prétendent que le christianisme n’admet point de raisonnement, que ses adeptes n’ont qu’une foi aveugle et un acquiescement dépourvu d’examen qui leur fait admettre comme certitude une simple croyance, qu’il n’est pas possible de donner des preuves claires et démonstratives de la vérité contenue dans ses enseignements, enfin que ceux qui ont embrassé cette religion étant tenus de se renfermer dans les limites de la foi, ont reçu le nom de fidèles, en raison de cette foi dénuée de jugement et d’examen. J’ai jugé à propos de faire précéder le traité de la Démonstration évangélique d’une préparation qui ouvre l’accès à mon sujet, en exposant à l’avance brièvement les difficultés que pourraient nous opposer avec quelque apparence de raison les Grecs, les circoncis et tous ceux qui seraient tentés de porter sur nos croyances un œil hostilement investigateur; car il me semble que nous conduirons nos lecteurs plus sûrement et par la méthode la plus rationnelle à l’intelligence des vrais principes de la démonstration évangélique et des dogmes les plus importants, si dans les notions élémentaires d’un traité préparatoire, nous leur présentons une espèce d’introduction accommodée aux besoins et aux mœurs de ceux qui, du sein des erreurs du paganisme, se sont depuis peu rapprochés de nous. Ensuite, aussitôt qu’ils auront franchi ces connaissances élémentaires et préparé leur esprit à recevoir des connaissances plus relevées, il sera temps de les initier à fond à cette économie qui embrasse tous les mystères de notre Sauveur et Seigneur Jésus-Christ. Commençons donc cette Préparation en rapportant ce que peuvent nous opposer les Grecs, les hommes de la circoncision et tous ceux qui ont employé la subtilité de leur esprit à scruter nos mœurs et nos institutions.
Chapitre II
Quel est le langage ordinaire de ceux qui entreprennent de nous calomnier.
D’abord ce ne serait point sans raison qu’on nous demanderait qui nous sommes pour avoir entrepris ce traité. Sommes-nous Grecs ou Barbares; car quel milieu trouverait-on entre eux? Quels hommes disons-nous être? Il ne s’agit point ici de la dénomination que tout le monde connaît, mais de nos mœurs el de notre genre de vie; car on ne voit pas que nous ayons les sentiments des Grecs, ni que nous suivions les institutions des Barbares. Quelle est donc notre étrange conduite? Quelle est donc cette nouvelle manière de vivre? Comment ne regarderait-on pas généralement comme des impies et des athées ceux qui ont abandonné les coutumes paternelles, sauvegarde de toute nation et de toute cité? Quelles peuvent être les espérances de ceux qui se sont déclarés les implacables ennemis de leurs dieux tutélaires et qui ont répudié leurs bienfaiteurs? car n’est-ce pas, à proprement parler, faire la guerre aux dieux? Quelle indulgence méritent ceux qui ont abjuré le culte des dieux qui, de tout temps ont été honorés comme tels, chez tous les Grecs et les Barbares, dans les villes et dans les campagnes, et qui furent l’objet de toutes sortes de cérémonies religieuses, de sacrifices et de mystères de la part de tous les rois, de tous les législateurs et de tous les philosophes, ceux qui ont abjuré ce culte pour adopter tout ce qu’il y a d’impie et d’odieux à la Divinité parmi les hommes? Quels châtiments ne mériteraient donc pas ceux qui ont déserté la religion de leurs pères pour se montrer zélateurs des fables étrangères et de celles des Juifs contre lesquelles tout le monde s’est déchaîné? Qui ne voit que c’est le comble de la perversité el de la témérité que de rejeter légèrement les habitudes de ses amis pour adopter, avec une foi déraisonnable et irréfléchie, celles des impies qui sont en guerre avec toutes les nations, et même de ne pas rendre au Dieu vénéré par les Juifs un culte conforme à là loi judaïque, mais de se frayer une sorte de route nouvelle et déserte que ne pratiquent ni les Grecs ni les Juifs?
Telles sont vraisemblablement les objections que nous ferait un Grec, aussi aveugle sur sa religion que sur la nôtre. Les enfants des Hébreux nous feraient au contraire des reproches de ce que, étant étrangers et d’une autre race qu’eux, nous abusons de leurs livres qui ne nous appartiennent pas; de ce qu’au moyen d’une intrusion aussi honteuse qu’impudente, diraient-ils, nous contraignons les nationaux et les indigènes d’abandonner leur patrie. En effet, si un Christ a été prédit, ce sont à coup sûr des prophètes juifs qui ont proclamé d’avance son avènement; ce sont eux qui annoncèrent qu’il serait rédempteur et roi des Juifs, et non des nations étrangères; et si les Écritures contiennent quelques autres prédictions heureuses, c’est en faveur des Juifs qu’elles ont été prononcées, et nous avons tort de les entendre dans un sens erroné; et c’est, selon nos adversaires, une absurdité de notre pari de saisir avec un avide empressement les accusations portées contre la nation à l’occasion des fautes qu’elle a commises, de garder le silence sur les biens promis autrefois aux Juifs, et de faire mille efforts pour nous les attribuer. C’est bien évidemment être esclaves de notre passion et le jouet de nos propres illusions. Mais le comble de l’extravagance de notre part, c’est que n’observant point les lois comme les Juifs, mais, au contraire, les violant ouvertement, nous revendiquons les récompenses promises à ceux qui les observent.
Chapitre III
Que ce n’est point sans examen que nous avons embrassé la doctrine du salut.
Après avoir commencé par exposer les difficultés qu’on pourrait nous opposer avec quelque vraisemblance, allons plus loin, et, après avoir invoqué le Dieu de l’univers par notre Sauveur, qui est son Verbe et notre souverain pontife, donnons une solution bien nette de la première de ces difficultés, en faisant voir qu’il n’y a que des calomniateurs qui puissent soutenir que nous n’avons pas de démonstration raisonnable à présenter, et qui déclarent que nous ne nous attachons qu’à une foi aveugle. Nous réfuterons celle objection sans sortir du sujet et sans remonter bien loin: nous invoquerons pour notre défense les preuves que nous employons auprès de ceux qui nous approchent pour s’instruire dans nos doctrines; les réponses que nous avons coutume de faire à nos adversaires, dans des discussions plus subtiles, de celles que nous aimons à faire, soit oralement, soit par écrit, à ceux qui nous interrogent en particulier, ou lorsque nous nous adressons en général à la multitude. Mais nous ferons surtout servir à notre justification les nombreux ouvrages que nous avons en main, et qui composent ensemble une Démonstration évangélique complète. Ajouté à cette encyclopédie sacrée, le présent traité est lui-même une réponse à nos adversaires, puisqu’il a pour but d’annoncer à tous les hommes la plénitude de la grâce de Dieu et la munificence céleste, en établissant sur des preuves aussi claires que solides l’incarnation de notre Sauveur et Seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu. La plupart de ceux qui ont écrit avant nous ont suivi diverses méthodes; les unes ont réfuté par ordre les difficultés et les objections présentées dans des écrits opposés à nos doctrines, les autres ont interprété, dans des commentaires explicatifs ou dans des homélies particulières, le sens des saintes Écritures inspirées par la Divinité; d’autres enfin ont soutenu nos dogmes dans des ouvrages écrits avec plus d’énergie. Pour nous, c’est avec grand plaisir que nous entreprenons de traiter spécialement ce sujet, d’après un plan qui nous est propre.
L’apôtre saint Paul, le premier de tous, rejetant les probabilités fallacieuses et sophistiques, et n’employant que des démonstrations exemples de toute ambiguïté, s’exprime ainsi quelque part: Mon discours et ma prédication ne consistent pas dans ce que présentent de persuasif les paroles d’une sagesse humaine, mais dans la démonstration de l’esprit et de la vertu de Dieu Puis il ajoute: Avec les parfaits, nous parlons le langage de la sagesse, non de la sagesse de ce siècle, ni des princes sujets à périr, mais nous parlons le langage de la sagesse de Dieu, qui est cachée dans son mystère (I Cor., II, 4).
Il dit ailleurs: Notre suffisance vient de Dieu, qui nous a rendus propres à être les ministres de la nouvelle alliance
(Ii
Cor., III, 5).
C’est donc à nous qu’il est surtout ordonné d’être prêts à présenter une justification à quiconque nous demande compte de l’espérance qui réside en nous. Nous pourrions discuter les milliers de preuves savantes, claires et parfaitement déduites des nouveaux auteurs, preuves qui, nous l’avons déjà observé, sont développées à l’appui de nos doctrines, ainsi que les commentaires nombreux composés sur les saintes Écritures inspirées par la Divinité, commentaires qui présentent, dans des démonstrations mathématiques, la vérité el l’infaillibilité qui caractérisent ceux qui nous ont enseigné dès la commencement tout ce qui se rapporte au culte de Dieu. Mais tous les discours sont superflus, lorsqu’on a devant soi des œuvres qui frappent par leur clarté et par leur évidence, œuvres que la vertu divine et céleste de notre Sauveur a fait connaître à tous les hommes, en leur annonçant une vie céleste et divine, et qu’il leur présente encore aujourd’hui dans le jour le plus éclatant. Il avait annoncé, par une prévision divine, que sa doctrine serait prêchée en témoignage à toutes les nations de l’univers, et que l’Église, qui, un peu plus tard, se composa de tous les peuples, et qui n’était pas encore aperçue dans les temps où il vivait parmi les hommes, serait, en vertu de cette prévision divine, invincible et insurmontable, constamment garantie contre les assauts de la mort; qu’elle resterait inébranlable, parce qu’elle était appuyée sur la puissance divine, qu’elle y était comme enracinée, et que cette puissance ne peut être ébranlée ni brisée. Cette prédiction s’est accomplie, et son accomplissement, plus fort que tous les discours, ne pourra manquer de fermer la bouche impudente de ceux qui sont toujours disposés à parler sans ménagement et sans retenue. En effet, qui pourrait méconnaître la vérité, lorsque les œuvres mêmes proclament à haute et intelligible voix qu’une prédiction aussi claire et aussi circonstanciée, et sa réalisation par un entier accomplissement, surpassent les forces humaines et portent le cachet de la puissance divine. Car la renommée de l’Évangile du Seigneur a rempli tout le globe que le soleil éclaire de ses rayons, et s’est étendue dans toutes les nations: aujourd’hui même encore sa prédication prend de l’accroissement et s’avance avec rapidité par des voies conformes à ses paroles; son Église nominativement prédite s’est élevée, appuyée sur de profondes racines, et les prières des hommes saints et chéris de Dieu l’ont transportée jusqu’à la hauteur des voûtes célestes. Recevant tous les jours de nouveaux rayons de gloire, cette lumière intelligible et divine brille partout de l’éclat de la piété annoncé par le Seigneur; elle n’est ni vaincue ni soumise par ses ennemis, et les portes de la mort ne prévalent point contre elle: et tout cela en accomplissement de cet oracle prononcé par notre Sauveur: Sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle Matth., XVI).
En réunissant dans l’endroit convenable des milliers d’autres choses du même genre énoncées et prédites par notre Sauveur, en faisant voir que l’issue des événements s’accorde en tout avec ses prévisions divines, nous établirons l’incontestable vérité de nos croyances. Indépendamment des circonstances qui précèdent, nous trouvons une forte démonstration de la vérité de notre foi dans le témoignage des écrits hébraïques dans lesquels on voit que, depuis des milliers d’années, les prophètes des Hébreux ont annoncé à tout le genre humain les biens dont nous jouissons maintenant, qu’ils ont même fait mention du nom du Christ, et qu’ils ont prédit son avènement au milieu des hommes. Ils ont même désigné le nouveau genre de sa doctrine qui devait se répandre parmi toutes les nations, s’expliquant d’avance sur la future incrédulité et sur l’obstination des Juifs, sur leurs entreprises contre le Sauveur el sur les calamités qui fondraient sur eux quelque temps après. Je veux parler du dernier siège de leur royale métropole, de l’entière destruction du royaume, de leur dispersion parmi toutes les nations, de l’esclavage auquel les réduiraient leurs adversaires et leurs ennemis. Il est bien évident qu’après l’avènement de notre Sauveur ils éprouvèrent tous ces malheurs, conformément aux prophéties. D’après cela, qui ne serait frappé d’étonnement en entendant ces prophètes prédire les événements qui devaient après l’apparition de Jésus-Christ, savoir la chute des Juifs et la vocation des Gentils annoncées dans les termes les plus solennels et les plus clairs. Celle dernière prédiction s’est elle même réalisée évidemment d’une manière conforme aux prophéties, au moyen de l’enseignement de la doctrine de notre Sauveur. Grâce à lui, des milliers d’hommes de toute nation, abjurant l’idolâtrie, reçurent avec la religion la véritable connaissance du Créateur de l’univers, s’appuyant sur les oracles des anciens, et entre autres sur ceux qui s’énoncent ainsi par la voix du prophète Jérémie: Seigneur, mon Dieu, les nations viendront à vous de l’extrémité de la terre, et elles diront: Nos pères ont possédé de fausses idoles, et ils n’y avait pas de profit en elles: et l’homme se fait des dieux, ne sont-ce pas des dieux (Jér.,
XVI, 19) ?
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Chapitre IV
Que ce n’est point inconsidérément que nous avons embrassé la croyance des vérités les plus salutaires, lorsqu’elles nous ont été présentées.
Toutes ces circonstances relatives à nos institutions font foi que leur plan n’est dû à aucune invention de l’imagination humaine, mais qu’il a été divinement prévu et divinement annoncé d’avance par les oracles écrits, et surtout qu’il a été divinement offert à tous les hommes par l’entremise de notre Sauveur. En outre, la religion a de plus été fortifiée et soutenue par Dieu, lorsque, pendant tant d’années, elle était persécutée par les démons invisibles et par ceux qui, de temps à autre, apparaissaient sous la forme de princes visibles; elle n’a fait que briller chaque jour d’un plus vif éclat, qu’acquérir plus de gloire et d’accroissement et se répandre encore davantage. Il est donc évident que c’est à un secours du ciel, à la coopération du Dieu de l’univers, que le nom et la doctrine de notre Sauveur doivent cette force toujours victorieuse et toujours invincible. Et par cela qu’elle porte tous les hommes à bien vivre, non seulement par ses discours positifs, mais encore par une vertu secrète, comment n’apercevrait-on pas clairement en elle les effets de la puissance divine? On remarquait effectivement les effets d’une puissance divine et ineffable, tant dans ses discours que dans la doctrine qu’elle enseignerait sur le pouvoir suprême du Dieu de l’univers, et lorsqu’elle annonçait que le genre humain serait affranchi de l’action qu’exerçaient sur lui l’erreur et les démons, ainsi que de tous les genres de domination auxquels les nations l’avaient soumis; car il y avait jadis, dans chaque nation, des milliers de rois et de gouverneurs qui exerçaient un pouvoir absolu sur les villes et sur les provinces; les peuples étaient régis, les uns par un gouvernement démocratique, les autres par un gouvernement despotique, les troisièmes enfin par un gouvernement aristocratique. Il était inévitable que des guerres de tout genre résultassent de cet état de choses: des nations se trouvant en collision entre elles, et continuellement en insurrection contre d’autres nations voisines, commettant et éprouvant des dévastations, et s’assiégeant les unes les autres, il résultait de là qu’en général, tous ceux qui habitaient les villes, et ceux qui, dans les campagnes, étaient employés aux travaux de l’agriculture, apprenaient le métier de la guerre dès leur enfance, et qu’on les voyait armés d’un glaive sur les voies publiques, dans les bourgades et dans les plaines. Mais après l’avènement du Christ, au sujet duquel les prophètes s’exprimèrent jadis en ces termes: Dans ces jours se lèveront la justice et la plénitude de la paix, et ils briseront leurs glaives, pour les convertir en charrues, et leurs lances, pour en faire des faux, et une nation ne prendra plus le glaive contre une autre nation, elles n’apprendront plus à faire la guerre (Is., II, 4), ces prophéties furent justifiées par la suite des événements; car la multitude des gouverneurs romains disparut à l’époque où notre Sauveur apparut sur la terre: Auguste avait fondé une monarchie universelle. Depuis ce temps jusqu’aujourd’hui vous ne voyez pas, comme auparavant, des villes en guerre contre des villes, une nation aux prises avec une autre nation, ni enfin la vie entière passée dans une affreuse confusion. Qui ne serait donc frappé d’étonnement en examinant comment, lorsque toutes les nations étaient sous le joug des démons, les hommes qui s’étaient entièrement dévoués à leur culte, se faisaient la guerre avec fureur; de manière que les Grecs étaient sans cesse aux prises avec les Grecs, les Égyptiens avec les Égyptiens, les Syriens avec les Syriens, les Romains avec les Romains, se réduisaient réciproquement en servitude, ou s’épuisaient par des sièges, comme on peut s’en convaincre en lisant les histoires des anciens qui traitent de ces guerres; tandis que la doctrine religieuse et éminemment pacifique de notre Sauveur, détruisit de fond en comble l’erreur du polythéisme et mit fin aux anciennes calamités dont la discorde avait accablé les nations? Je regarde cette particularité comme la preuve la plus éclatante de la divine et ineffable puissance de notre Sauveur. Quant aux avantages évidents qui résultèrent de la prédication de sa doctrine, vous en trouverez un exemple bien, frappant, tel qu’il n’en existe point de mémoire d’homme, et tel que n’en a jamais offert aucun des hommes qui se sont jadis le plus distingués: c’est que par la vertu de ces seules paroles, et aussitôt que sa doctrine eut été répandue dans tout l’univers, les mœurs des nations auparavant féroces et barbares se sont adoucies. Ainsi les Perses, instruits dans cette doctrine, n’ont plus épousé leurs mères, et l’on n’a plus vu les Scythes se repaître de chair humaine, depuis que la parole du Christ est parvenue jusqu’à eux. D’autres nations barbares ne se sont plus souillées par un commerce incestueux entre le père et la fille, le frère et la sœur; les mâles ne se sont plus épris d’une passion furieuse pour d’autres mâles, et ne se sont plus abandonnés à des voluptés contre nature. On n’a plus vu, comme autrefois, les hommes jeter en proie aux chiens et aux oiseaux les cadavres de leurs proches, ni étrangler ceux sur lesquels pesait le poids des années; ils ne se sont plus repus, suivant l’ancienne coutume, de la chair de leurs meilleurs amis, après leur mort; ils n’ont plus, comme leurs ancêtres, immolé des hommes aux démons, qu’ils regardaient comme des dieux; et, sous prétexte de piété, ils n’ont plus égorgé les personnes qui leur étaient les plus chères. Ces pratiques et une infinité d’autres de la même nature déshonoraient la vie des hommes de l’antiquité.
On rapporte que les Massagètes el les Derbices regardaient comme très malheureux ceux de leurs proches dont la mort était naturelle: c’est pour cela qu’ils les tuaient d’avance, et qu’ils mangeaient ceux de leurs plus chers amis qui étaient épuisés par la vieillesse. Les Tibaréens précipitaient vivants les vieillards qui les touchaient de plus près; les Hyrcaniens les livraient tout vivants aux oiseaux et aux chiens; les habitants de la mer Caspienne faisaient la même chose, quand ils étaient morts. Les Scythes les enterraient vivants, et ils égorgeaient sur des bûchers ceux pour lesquels ils avaient le plus d’affection. Les Bactriens jetaient aux chiens les vieillards encore vivants. Telles sont les horreurs auxquelles on se livrait jadis; mais il n’en est plus de même aujourd’hui. La seule force de la loi salutaire et évangélique a suffi pour anéantir cette rage, cette férocité et toutes ces pratiques si contraires à l’humanité; on ne regarde plus aujourd’hui comme des dieux, ni des simulacres sourds et inanimés, ni les démons pervers qui s’en servaient pour opérer leurs prestiges, ni les parties du monde visible, ni les âmes des personnes mortes depuis longtemps, ni les bêtes féroces les plus dangereuses. À la place de toutes ces horreurs, au moyen de la seule doctrine évangélique de notre Sauveur, les Grecs et les Barbares qui ont reçu sa parole avec sincérité et sans fard, sont parvenus à une philosophie si relevée, qu’ils honorent, célèbrent et proclament comme Divinité, le seul Dieu Très-Haut, qui surpasse les bornes de l’univers, le Roi suprême et le Maître du ciel et de la terre et le Créateur du soleil, des étoiles et du monde entier. Ils apprennent ainsi à régler si bien leur vie, qu’ils s’étudient à mettre de l’ordre jusque dans leurs regards, de manière à ne les jamais jeter avec convoitise sur des objets capables d’alarmer la pudeur; ils s’attachent même à extirper radicalement de leur âme toute passion honteuse: comment tout cela ne contribuerait-il pas à amener tous les hommes à une bonne vie? En outre, ils n’ont jamais besoin de la foi du serment, à plus forte raison n’ont-ils point recourt au parjure, parce qu’ils ont appris de l’Évangile à ne pas jurer de tout, à ne jamais mentir, mais à dire en tout la vérité, de manière que oui et non leur suffisent, et que leur affirmation est plus sûre que toute espèce de serment. Ils ne négligent point les moindres expressions et ne se comportent pas avec indifférence dans les conversations communes, mais ils poussent à cet égard l’attention au point qu’il ne leur échappe jamais aucune expression mensongère, outrageante, honteuse, indécente, d’après l’avertissement que notre Sauveur a donné à ce sujet, en disant: Vous rendrez raison de toute vaine parole au jour du jugement (Matth., XII, 36).
N’est-ce point là l’extrême perfection de la vie philosophique? En un mot, on voit des multitudes innombrables d’hommes, de femmes, d’enfants, d’esclaves, d’hommes libres, de personnes obscures, distinguées et même de Barbares et de Grecs à la fois, en tout lieu, dans toutes les villes et les provinces, enfin parmi toutes les nations que le soleil éclaire, se réunir pour acquérir la connaissance des préceptes dont nous avons été instruits depuis peu de temps; ils prêtent une oreille attentive aux discours qui n’ont pas seulement pour objet de détourner des actions impudiques, mais encore des pensées honteuses qui peuvent naître dans l’esprit, et de réfréner les passions qui ont leur siège dans le ventre et dans les parties inférieures. Le genre humain tout entier reçoit les faveurs d’un enseignement divin et religieux. Il apprend à supporter avec autant de générosité que de grandeur d’âme les injures des ennemis qui l’attaquent, et à ne pas combattre les hommes pervers avec leurs propres armes, à triompher de l’emportement, de la colère et de toute passion désordonnée, et même à partager sa fortune avec les pauvres et les indigents, à regarder tous les hommes comme ayant une origine commune, à ne voir dans celui qui est réputé étranger, qu’un proche parent et un frère, par la loi de la nature.
Quiconque rassemblera tous ces préceptes, ne sera-t-il pas obligé de convenir que notre doctrine annonce à tous les hommes, les plus grands et seuls véritables biens, et leur procure ce qui est essentiel pour mener une bonne vie? Que pensez-vous encore en voyant toutes les espèces d’hommes, non seulement les Grecs, mais encore les Barbares les plus féroces et les habitants des extrémités de la terre, abjurer leur démence et leur brutalité et embrasser des idées plus humaines et plus sages, telles que l’immortalité de l’âme et la vie qui attend, après leur mort, les fidèles amis de Dieu qui se sont attachés à mépriser cette vie temporelle, de manière à démontrer que ceux qui se faisaient jadis un nom dans la philosophie n’étaient que des enfants, et que la mort dont tous les philosophes avaient fait tant de bruit, n’était au fond qu’une bagatelle? Nos jeunes filles et nos jeunes garçons, des hommes qu’on aurait pris pour des barbares et des gens de rien, ont, grâce à la puissance et à la coopération de notre Sauveur, parfaitement démontré, plutôt par des œuvres que par des paroles, la vérité de la doctrine de l’immortalité de l’âme. Que pensez-vous encore en voyant généralement tous les hommes de toutes les nations, apprendre, d’après les préceptes de notre Sauveur, à se faire une idée saine et constante de la providence de Dieu qui gouverne l’univers, et à pénétrer leur âme de la doctrine qui roule sur la justice et le jugement de Dieu, à mener une vie réglée et à se prémunir soigneusement contre les entreprises de la perversité?
Chapitre V
Que ce n’est point sans avoir fait de sages réflexions que nous avons abjuré l’erreur superstitieuse de nos pères.
Vous vous ferez une idée du principal bienfait de la parole du salut, si vous réfléchissez à l’erreur superstitieuse de l’ancienne idolâtrie qui, par la violence des démons, affligea jadis l’universalité du genre humain. Fécondée par une vertu divine, cette parole tira du paganisme comme d’une nuit ténébreuse les Grecs et les Barbares, pour faire luire sur eux le soleil de l’intelligence et la vive lumière de la véritable piété envers le Dieu qui régit l’univers. Qu’avons-nous besoin d’entrer dans de longs détails pour faire voir que nous n’avons pas cédé à une foi aveugle, mais que nous n’avons consulté que notre raison, nos plus chers intérêts, et les traits caractéristiques de la vraie religion? C’est là tout le sujet de cet ouvrage. Ainsi, nous exhortons vivement ceux qui peuvent suivre l’enchaînement d’une démonstration, à sonder la force de nos raisonnements et à approfondir les preuves sur lesquelles nous appuyons nos dogmes, afin d’être prêts à en entreprendre la défense auprès de quiconque nous interrogerait sur les motifs de notre espoir.
Mais comme tous ne sont point capables de cette espèce d’attention, et comme la parole de Dieu ne prêche que l’humanité, qu’elle ne rejette personne et qu’elle offre à chaque individu le remède qui lui convient, et qu’elle appelle à un traitement plus facile l’ignorant et l’idiot, c’est donc avec raison que nous conduisons comme par la main, à la vie religieuse les plus ignorants qui commencent seulement leur instruction, les femmes, les enfants et ce qu’on appelle le vulgaire; nous leur donnons à tous la saine foi comme un remède divin, en imprégnant leurs âmes des saines doctrines sur la providence de Dieu, sur l’immortalité de l’âme et sur la nécessité de mener une vie vertueuse. N’est-ce pas ainsi que nous voyons agir ceux qui s’occupent avec talent de la guérison des maladies corporelles? Ils s’exercent et étudient beaucoup pour apprendre tout ce qui concerne la médecine, et quand ils mettent la main à l’œuvre, ils suivent en tout point la raison et la science, ceux qui les approchent pour obtenir guérison se livrent à la confiance et à l’espoir d’une amélioration dans leur santé, de manière que, ne pouvant rien comprendre de bien juste aux préceptes de cette science, la confiance et un heureux espoir sont ce qui les soutient. Un excellent médecin qui indique ce dont il faut se garder et ce qu’il convient de faire, est comme un prince et un maître qui ordonne avec connaissance de cause; le malade lui obéit comme à un roi et à un législateur, persuadé que ses ordonnances tourneront à son avantage C’est ainsi que des disciples reçoivent d’un maître les préceptes d’une doctrine, persuadés qu’ils sont que ces préceptes ne peuvent que leur être utiles; et même personne ne s’occuperait de philosophie si l’on n’attachait d’avance du profit à la profession de philosophe, il est arrivé de là que l’un a embrassé la doctrine d’Épicure, un autre a réglé sa conduite sur celle des cyniques, un troisième s’est attaché à la philosophie de Platon, un autre à celle d’Aristote; on en a vu enfin d’autres qui préféraient encore à toutes les doctrines celle des stoïciens, chacun embrassant le parti qu’il espérait et croyait être le meilleur. C’est ainsi que les hommes se sont attachés aux arts que l’on appelle moyens; les uns ont adopté la vie militaire, d’autres se sont lancés dans la carrière du commerce, persuadés qu’ils étaient que leur profession était celle qui pouvait leur procurer le plus de moyens d’existence. Les premiers mariages, les premières unions, formés dans l’espoir d’avoir des enfants, avaient aussi leur source dans une douce confiance. Et encore celui qui se livre aux hasards de la navigation ne jette point d’autre ancre de salut que la confiance et un heureux espoir. Un autre s’adonne aux travaux de l’agriculture; après avoir jeté le grain sur la terre, il se repose bien tranquillement, attendant le changement de la saison, et bien persuadé que la semence déjà corrompue dans les entrailles de la terre, et cachée par suite de pluies abondantes, revivra comme sortant du sein de la mort. Celui qui quitte sa patrie pour entreprendre un long voyage en pays étranger, s’adjoint comme d’excellents guides l’espoir et la confiance. Enfin que voyons-nous qui ne nous convainque que toute la vie des hommes est appuyée sur ces deux uniques fondements? Pourquoi seriez-vous surpris que les vérités si essentielles à l’âme fussent transmises par la foi à ceux qui n’ont pas le loisir de les apprendre en détail et de les approfondir avec un soin particulier, et qu’il fût permis à d’autres d’en scruter les raisons mêmes, et de vérifier les démonstrations des doctrines qu’on leur a enseignées? Mais, après avoir préludé en peu de mots par ces observations préliminaires qui ne seront pas sans utilité, revenons sur le premier chef d’accusation, et répondons à ceux qui nous ont demandé qui nous étions et quel était notre point de départ.
Nous sommes Grecs de naissance; nous pensions comme les Grecs; mais réunis comme l’élite de toutes les nations pour former en quelque sorte une armée nouvelle, nous avons abjuré la superstition de nos pères: c’est un fait que nous ne voudrions pas nier; mais en nous attachant aux livres des Juifs, et recueillant dans leurs prophéties la plus grande partie des vérités qui constituent notre doctrine, nous n’avons pas cependant jugé convenable d’adopter le genre de vie de ceux qui suivent le régime de la circoncision; c’est encore un fait dont nous conviendrons volontiers. C’est actuellement le moment de donner la raison de tout cela; or, comment pourrions-nous prouver que nous avons bien agi en abandonnant les coutumes de nos pères, si nous ne commencions par mettre ces mêmes coutumes sous les yeux de ceux entre les mains desquels tombera cet ouvrage? C’est ainsi que la vertu divine de la Démonstration évangélique deviendra l’évidence même, si tous les hommes voient clairement de quels maux elle annonce heureusement la guérison. Comment prouverons-nous l’à-propos de notre attachement aux écrits des Juifs, si nous ne démontrons pas la vertu de ces mêmes écrits? Il est donc très convenable de faire connaître la raison pour laquelle, en adoptant leurs livres, nous avons rejeté leur genre de vie, et surtout il faut que l’on sache en quoi consiste positivement la doctrine évangélique, quel est, à proprement parler, le christianisme, qui n’est ni hellénisme, ni judaïsme, mais une nouvelle science et véritable théosophie, dont le nom même annonce la nouveauté. Ainsi donc, commençons d’abord par examiner les anciennes doctrines théologiques de tous les peuples et celles de nos pères, doctrines qui font encore actuellement du bruit dans toutes les villes; scrutons les graves dissertations des grands philosophes sur la formation du monde et l’origine des dieux, afin que nous connaissions si nous avons eu raison ou tort de nous en écarter. Dans les choses que je vais divulguer, je ne parlerai pas d’après moi-même, mais j’emploierai les expressions de ceux qui se sont montrés les plus zélés défenseurs de ceux qu’ils appellent des dieux, je me mettrai ainsi à l’abri de tout soupçon d’imposture.
Chapitre VI
De la théologie primitive des Phéniciens et des Égyptiens. On a publié que les Phéniciens et les Égyptiens furent les premiers de tous les hommes qui regardèrent comme des dieux le soleil, la lune et les étoiles, qu’ils prétendaient être les causes uniques de la génération et de la destruction de tous les êtres, et que telle fut l’origine de ces générations de dieux, de ces théogonies publiées chez tous les peuples. Toujours est-il qu’avant eux personne ne connaissait rien au-delà des phénomènes célestes, à l’exception d’un petit nombre d’individus dont les Hébreux ont fait mention, et qui s’élevant, par les yeux les plus clairvoyants de l’intelligence, au-dessus de tout ce qui est visible, ont rendu hommage à l’auteur du monde et au formateur de l’univers, admirant sa sagesse et sa puissance, dont ils se faisaient une idée d’après les ouvrages qui frappaient leurs regards. Ils crurent et annoncèrent également qu’il n’y avait qu’un seul Dieu; les enfants gardèrent précieusement cette religion, seule pure el la seule vraie qu’ils avaient reçue de leurs pères. Mais, quant au reste des hommes, s’écartant de l’unique et véritable religion, étonnés comme des enfants à l’aspect des flambeaux des cieux qui brillaient à leurs yeux de chair, ils prononcèrent que c’étaient des dieux, et ils les honorèrent par des sacrifices et des adorations, sans toutefois leur construire des temples, ni représenter leurs statues et leurs images sous la forme des mortels; ils se bornaient à fixer leurs regards sur l’air et le ciel, et leurs âmes ne franchissaient pas les bornes des objets visibles. Mais ce polythéisme erroné ne s’en tint pas là: poussant les hommes d’un âge postérieur vers un abîme sans fond, cette funeste doctrine enfanta une impiété plus affreuse encore que l’athéisme. Elle prit naissance chez les Phéniciens, elle passa ensuite chez les Égyptiens; Orphée, fils d’Hyagre, fut, dit-on, le premier d’entre eux qui, ayant transporté avec lui les mystères des Égyptiens, les communiqua aux Grecs, de même que Cadmus leur apporta les mystères des Phéniciens, avec la science des lettres; car les Grecs, à cette époque, ne connaissaient pas encore l’écriture. C’est pourquoi nous considérerons d’abord tout ce qui concerne la création primitive du monde, selon l’ordre dans lequel les auteurs célèbres en ont traité; nous aborderons ensuite la vie superstitieuse que menaient les hommes dans le principe, et depuis un temps immémorial; en troisième lieu, nous examinerons les doctrines des Phéniciens, ensuite celles des Égyptiens; après quoi, et en cinquième lieu, nous exposerons celles des Grecs que, nous diviserons en deux parties: dans la première, nous examinerons leur ancienne doctrine remplie d’erreurs et de fables; ensuite nous passerons à l’époque où leur théologie devenue plus grave, se montra aussi plus rapprochée de la nature, puis nous traiterons de leurs merveilleux oracles, et nous terminerons notre examen par celui des monuments les plus importants de leur philosophie si vantée. Quand nous aurons discuté ces sujets avec soin, nous aborderons la doctrine des Hébreux, nom primitif et véritable de la nation qui, depuis, a reçu le nom de Juifs. Enfin nous terminerons cet examen par l’exposition de nos propres doctrines. C’est pour nous une nécessité de faire l’histoire de tous ces systèmes, afin que l’exposé de ce qu’il y a de plus remarquable dans chacun d’eux fasse ressortir davantage la force de la vérité, et afin que chacun de nos lecteurs voie clairement quelles sont les doctrines que nous avons abandonnées, et quelle est celle que nous avons embrassée. Arrivons d’abord au premier point. D’où tirerons-nous les bases de nos démonstrations? ce ne sera certainement pas de nos livres, afin que nous ne paraissions pas rapporter seulement les choses qui pourraient cadrer avec notre sujet. Produisons donc pour témoins ceux des Grecs qui ont fait parade de leur philosophie, et qui ont encore porté leur attention sur l’histoire des autres nations. La théologie des Hébreux nous est décrite dès son principe par Diodore de Sicile, le plus érudit des historiens grecs, qui acquit une grande célébrité pour avoir rassemblé en un seul corps tous les documents historiques. J’en citerai seulement les premiers traits qui ont rapport à la création de l’univers: on les trouve au commencement de son ouvrage, où il rapporte en ces termes les opinions des anciens à ce sujet.
Chapitre VII
Quel est le système des Grecs sur l’origine du monde?
« Nous essaierons de traiter au long et en détail des dieux, d’après les idées qu’en avaient ceux qui les premiers apprirent à honorer la divinité; nous traiterons aussi de ceux que la fable a mis au rang des immortels; et, attendu que ce sujet exige d’amples développements, nous traiterons aussi complètement que possible chaque chose en son lieu. Nous rapporterons sommairement tout ce que nous ont paru présenter de vraisemblable les histoires qui sont entre nos mains, afin de ne laisser rien regretter de ce qui mérite de captiver l’attention des lecteurs. Remontant aux époques les plus reculées, nous présenterons le récit exact des particularités relatives à l’origine du genre humain, et de tout ce qui s’est passé dans les différentes parties du monde connu: ce récit sera aussi fidèle que le permettra l’antiquité des faits qui en seront la matière.
Les naturalistes et les historiens les plus distingués se sont partagés en deux opinions sur la génération primordiale des hommes. Les uns, supposant que le monde n’a pas été créé et qu’il ne peut périr, ont déclaré que le genre humain existait de toute éternité, et que, par conséquent, la génération des hommes n’avait pas eu de commencement; les autres, pensant qu’il avait été créé et qu’il était sujet à périr, ont déclaré également que la première génération des hommes avait eu lieu dans des temps déterminés; que dans la formation primitive de l’univers, le ciel et la terre ne présentaient qu’un seul et même aspect, leur nature se trouvant confondue. Après cela, disent-ils, les corps s’étant séparés les uns des autres, le monde fut arrangé dans l’ordre que nous remarquons généralement en lui, l’air commença à être balancé par un mouvement continuel, sa partie ignée s’éleva dans les régions supérieures, parce que la légèreté de sa nature lui donnait ce mouvement d’ascension. Voilà pourquoi le soleil et les autres astres qui sont en si grand nombre sont emportés sans cesse par un mouvement de rotation. La partie bourbeuse et trouble, au moyen de son mélange avec les parties humides, se fixa dans un seul endroit, en raison de sa pesanteur, roulant sans cesse sur elle-même; des parties humides sortit la mer; des parties plus solides se forma la terre, mais une terre limoneuse et très tendre: d’abord le soleil dardant sur elle ses rayons, elle prit de la consistance, ensuite la chaleur ayant échauffé sa surface, quelques-unes de ses parties humides se gonflèrent dans plusieurs endroits, et il se forma autour d’elles une matière putréfiée qu’enveloppaient des pellicules. C’est ce qui se voit encore tous les jours dans les terrains marécageux, lorsqu’ils ne sont pas soumis à un mouvement progressif de température, mais qu’un air enflammé succède tout à coup à une atmosphère froide. Les parties aqueuses étant ainsi fécondées par la chaleur, le germe qui en résulta s’alimentait pendant la nuit des vapeurs de l’atmosphère environnante, et se solidifiait pendant le jour par l’action de la chaleur. Enfin les fœtus ayant pris leur dernier accroissement, et les pellicules échauffées venant à se rompre, on vit naître partout des animaux de toute espèce. Ceux qui avaient reçu le plus de chaleur devinrent des oiseaux qui prirent leur essor vers les régions éthérées. Ceux où dominaient les terrestréités furent rangés parmi les reptiles et les autres animaux que l’on voit sur la terre. Ceux qui participaient le plus de la nature des parties humides, et qui furent appelés poissons, se réfugièrent dans l’endroit qui était conforme à leur nature. Enfin, la terre devenant de plus en plus solide, en raison de la chaleur du soleil et des vents, et les animaux d’un gros volume ne pouvant plus être procréés, leur génération n’a pu se continuer que par l’action des deux sexes. Il paraît qu’Euripi de, disciple du naturaliste Anaxagoras, n’avait point sur la nature de l’univers des sentiments différents de ceux que l’on vient de rapporter; car voici comme il s’exprime dans la Ménalippe: Dans l’origine, le ciel et la terre n’avaient qu’une seule forme; mais lorsqu’ils se furent séparés en deux, ils engendrèrent tout, et produisirent au grand jour les arbres, les oisea u x, les bêtes féroces, les animaux que la mer nourrit et le genre humain.
Voilà ce que nous avons appris au sujet de l’origine primitive de l’univers. On prétend que les hommes qui naquirent dans le principe vivaient sans ordre comme les bêtes féroces, que dispersés ça et là, ils se rendaient dans les pâturages, qu’ils emportaient l’herbe la plus tendre pour leur servir de nourriture, ainsi que les fruits des arbres qui poussaient naturellement. Attaqués par les bêtes sauvages, la nécessité leur apprit à se secourir les uns les autres; rassemblés par la terreur, cette circonstance fit qu’insensiblement ils reconnurent réciproquement leurs figures. Comme leur voix était insignifiante et confuse, ils parvinrent petit à petit à articuler distinctement les paroles. Établissant entre eux des signes pour particulariser chacun des objets qu’ils avaient sous les yeux, ils se composèrent ainsi un langage qui suffisait à représenter toutes leurs idées. Ces associations se formèrent en divers lieux, par toute la terre: de là il résulta qu’elles n’avaient pas toutes un idiome uniforme, chacune d’elles établissant arbitrairement les termes qui devaient composer le sien; de là cette multiplicité de langues différentes. C’est dans ces associations primitives qu’il faut chercher l’origine de toutes les nations. Les premiers hommes n’ayant encore trouvé aucune des choses utiles à la vie, menaient une misérable existence, dépourvus de vêlements, ne connaissant l’usage ni de l’eau, ni du feu, ni les avantages d’une nourriture un peu douce; car ignorant la manière de se procurer les productions des champs, ils ne faisaient aucune provision de fruits, pour s’en servir au besoin; c’est pourquoi le froid et la disette de nourriture détruisaient un grand nombre d’entre eux pendant les hivers; mais insensiblement l’expérience leur ayant donné des lumières, lorsque l’hiver était venu, ils se réfugiaient dans les cavernes et mettaient en réserve ceux des fruits qui pouvaient se garder. Ayant connu ensuite les avantages du feu et des autres commodités, ils inventèrent insensiblement les arts, et découvrirent les autres ressources qui pouvaient rendre la vie commune plus agréable; en général, ce fut la disette de toutes choses qui instruisit les hommes, et qui procura toutes les connaissances à un animal favorisé par la nature, ayant des mains pour l’aider en tout, possédant la raison et la subtilité de la pensée. Comme vous, nous nous contenterons de ces observations sur l’origine primitive des hommes et le genre de vie qu’ils menaient dans l’antiquité. »
Voilà ce que dit notre historien si vanté qui, dans sa Cosmogonie, n’a pas même fait mention du nom de Dieu, et qui a présenté l’arrangement de l’univers comme quelque chose de fortuit et de spontané. Vous trouverez que la plupart des philosophes grecs ont eu des opinions semblables: je vais vous exposer celles qu’ils ont eues sur les principes, leurs dissentiments et leurs dissonances. Et notez que tous ces systèmes ne s’appuient que sur des conjectures, et non sur des données positives; je prendrai pour guide l’ouvrage de Plutarque qu’il a intitulé Stromates. Ainsi examinez, non légèrement, mais à votre loisir et avec une mûre réflexion, la différence d’opinions qui existe entre les philosophes les plus célèbres.
Chapitre VIII
Opinions des philosophes sur la formation de l’univers. « On dit que Thalès, premier de tous les philosophes, supposa que l’eau était le principe de l’univers; car c’est de l’eau, assurait- Après lui, Anaximandre qui avait vécu avec lui dans l’intimité, soutint que l’infini était la cause générale de la génération et de la destruction de toutes choses; c’est de lui, disait-il, que sont sortis les dieux et généralement tous les mondes dont le nombre s’étend à l’infini: il déclara que la corruption et la production, qui sont de beaucoup antérieures, devaient être attribuées au mouvement circulaire qui emporte l’univers depuis une période infinie de siècles: la terre, dit-il, a la forme d’un cylindre; sa profondeur équivaut à la troisième partie de son étendue. Les principes générateurs du chaud et du froid ont été séparés et distincts dès l’origine du monde, il est résulté de là un certain globe de feu, qui environne l’atmosphère, comme une écorce entoure l’arbre. Ce globe s’étant rompu et se trouvant renfermé dans certains cercles, donna naissance au soleil, à la lune et aux étoiles. Il ajoute que dans le principe, l’homme naquit d’animaux qui avaient changé de nature; car comme tous les autres animaux trouvent promptement leur nourriture, l’homme seul a besoin de téter bien longtemps; c’est pourquoi, dans sa position, il n’aurait pas pu conserver son existence dans le commencement. C’est ainsi que pense Anaximandre.
On dit qu’Anaximène soutenait que l’air était le principe de l’univers, qu’il était infini par sa nature, mais borné par ses qualités; que tout était produit par une certaine condensation et une certaine raréfaction qu’il éprouvait alternativement; que le mouvement existait pleinement de toute éternité. La compression de l’air donna d’abord naissance à la terre qui, à raison de son origine, est supposée à juste titre s’appuyer sur l’air. Le soleil, la lune et les autres astres tirent de la terre leur principe de génération: il déclarait en conséquence que le soleil était de terre, mais que, par l’effet de la rapidité de son mouvement, il avait acquis fort à propos une très grande chaleur.
Mais Xénophane de Colophon suivant une route particulière et différente de celle de tous les philosophes dont on vient de parler, nous laisse croire qu’il n’y a eu ni création ni destruction: il affirme que l’univers a toujours été tel qu’il est; car, dit-il, si l’univers a été produit, il est de toute nécessité qu’il n’ait point existé auparavant: ce qui n’est pas ne peut pas naître, ce qui n’est pas ne peut rien faire, et rien ne peut être produit par le néant; il déclare que nos sens sont trompeurs; il ne se contente pas de les accuser, il accuse encore la raison elle-même; il déclare que la terre s’affaisse progressivement, et qu’insensiblement elle tend à aller se confondre avec la mer. Il dit que le soleil se compose d’un grand nombre de petits feux. En parlant des dieux, il prétend qu’il n’y a parmi eux aucune suprématie; car, dit-il, la soumission à une puissance supérieure serait une profanation de la majesté divine: personne n’a besoin d’aucun d’eux; ils entendent et voient l’ensemble des choses, mais rien particulièrement. Il prétend que la terre est infinie, et que l’air ne l’environne pas dans toutes ses parties; que tout naît de la terre, mais que le soleil et les autres astres sont produits par les nuages.
Parméni de d’Élée, ami de Xénophane, adopta en partie ses doctrines, en même temps qu’il essaya d’établir une secte opposée. Il prétend que l’univers est éternel et immuable, et que, d’après la véritable nature des choses, il est unique, d’une seule espèce, stable, et qu’il n’a pas été produit; que la production est le partage des choses dont on admet l’existence d’après une opinion mensongère; il exclut les sens du domaine de la vérité. Il dit que s’il existe quelque chose, outre l’être par soi, ce quelque chose n’a pas d’existence réelle; or ce qui n’est point, n’est pas compris dans l’universalité des êtres; il conclut d’après cela que ce qui existe est incréé. Il prétend que la terre est le produit de l’air condensé qui se répandait dans l’espace.
Zénon d’Élée n’a point établi de système particulier; mais il exprima des doutes sur la plupart des questions prémentionnées. Démocrite d’Abdère a supposé que l’univers est infini, parce que personne n’est l’auteur de sa formation: il ajoute qu’il n’est pas sujet au changement. Il observe en général que les causes des êtres actuellement existants n’ont aucun commencement; qu’en un mot, toutes les choses passées, présentes et futures, sont de toute éternité soumises aux lois de la nécessité. Il convient que le soleil et la lune ont une origine, qu’ils suivaient l’impulsion de leurs propres mouvements, lorsqu’ils n’avaient pas encore acquis une nature aussi chaude, aussi généralement brillantes, qu’au contraire leur nature ressemblait alors à celle de la terre; que ces deux astres ont été créés dans des conditions qui étaient en rapport avec l’état dans lequel le monde se trouvait alors; qu’ensuite le cercle du soleil s’étant agrandi, il reçut le feu dans son enceinte. L’Athéni en Épicure, fils de Néoclès, prétend trancher toute vaine discussion au sujet de la divinité. Il enseigne que rien ne tire son origine de rien, que l’univers a toujours été et sera toujours tel qu’il est, que rien de nouveau ne s’accomplit dans l’univers, excepté le temps infini qui existe déjà; que l’univers est un corps non seulement immuable, mais encore infini; selon lui, le bien suprême est la volupté.
Philippe de Cyrène place également le bonheur suprême dans la volupté, et le mal souverain dans la douleur. Il circonscrit le reste de sa physiologie dans la recherche de ce qui est utile, de ce qui arrive de mauvais ou de bon dans les maisons.
Empédocle d’Agrigente admet quatre éléments, le feu, l’eau, l’air et la terre, dont les causes productrices sont l’amitié et la discorde: l’air, dit-il, se sépara du premier mélange des éléments, et se répandit en forme circulaire: après l’air le feu venant à s’échapper, et ne trouvant point d’autre place, s’éleva dans les régions supérieures, par suite de la condensation de l’air. Il y a deux demi-sphères qui roulent autour de la terre, l’une est entièrement de feu, l’autre est un mélange d’air et d’un peu de feu: il croit que c’est la nuit. Le principe du mouvement résulta de ce que dans la conjonction des éléments, le feu jaillit avec impétuosité: le soleil n’est pas naturellement feu, il n’en est qu’une réfraction, semblable à celle qui se fait dans l’eau. La lune se forma des molécules d’air d’où le feu s’était dégagé, ces molécules s’étant alors coagulées à la manière de la grêle. Elle tire sa lumière du soleil. Le principe d’action ne réside point dans la tête ni dans l’estomac, mais dans le sang: voilà pourquoi les hommes excellent de telle ou telle manière suivant que le sang se répand avec plus d’abondance dans telle ou telle partie du corps. Métrodore de Chio prétend que l’univers est éternel, parce que s’il était créé, il aurait été fait de rien; il est infini, parce qu’il est éternel: car n’ayant point de principe par lequel il ait commencé, il s’ensuit qu’il n’a ni borne ni fin. L’univers n’est pas non plus susceptible de mouvement, car comment pourrait-il se mouvoir, ne pouvant passer d’un endroit dans un autre? Car il faudrait nécessairement que ce passage s’opérât dans le plein ou dans le vide. L’air condensé produit les nuages, ensuite l’eau, qui tombant sur le soleil, éteint son feu, qui se rallume ensuite lorsque l’air est raréfié. Par la suite des temps, le soleil se condense sous l’influence de la sécheresse: de gouttes d’eau limpides il forme les astres. Selon qu’il s’éteint ou qu’il se rallume, naissent la nuit et le jour, et en général, c’est ainsi que naissent les éclipses.
Diogène d’Apollonie regarde l’air comme un élément; il soutient que tout se meut et que les mondes sont infinis. Voici de quelle manière il compose ses mondes. Dans le mouvement général, la condensation et la raréfaction se partageant l’univers, là ou domina la première de ces deux modifications, il se forma une agglomération de parties d’où résulta la masse de la terre, tandis que les parties les plus légères, obéissant à une loi analogue, s’emparèrent des régions supérieures et formèrent le soleil. »
Telle est la discussion des Grecs les plus érudits, de ceux que l’on appelait naturalistes philosophes, sûrs de la constitution de l’univers et la formation primitive du monde; ils n’ont supposé aucun créateur, aucun auteur de l’universalité des êtres; ils n’ont même jamais fait mention de Dieu; ils ont attribué la cause de tout ce qui existe à une impulsion aveugle, à un mouvement fortuit et spontané. Ils sont tellement opposés les uns aux autres, qu’ils ne s’accordent sur rien; ils ont tout embrouillé par leurs disputes et la contrariété de leurs opinions. Voilà ce qui a fait dire à l’admirable Socrate qu’ils étaient tous en délire, et qu’ils ne différaient point des fous, si nous nous en rapportons au témoignage de Xénophon, qui s’exprime ainsi dans ses Mémoires: « Personne n’a jamais entendu dire que Socrate ait tenu aucun propos contraire à la piété et à la morale, personne ne lui a vu commettre aucune action immorale ou impie; car il n’a jamais discouru sur la nature de l’univers ou sur d’autres objets semblables, comme la plupart des philosophes, pour examiner comment allait ce que les sophistes appellent monde, et à quelles nécessités chacune des choses célestes était soumise, mais il démontra que ceux qui s’occupaient de ces matières étaient dans le délire. »
Puis il poursuit en ces termes: « Il était surpris qu’ils ne vissent pas évidemment qu’il était impossible aux hommes de découvrir la vérité sur ces matières, puisque ceux qui se font gloire de raisonner sur cette matière, diffèrent d’opinions entre eux, et ne s’accordent pas plus que des fous. Car parmi les fous, il y en a qui ne craignent point les choses les plus redoutables, et d’autres qui s’effraient de celles qui ne présentent aucun danger; parmi ceux qui cherchent à scruter la nature de l’univers, il y en a qui prétendent que ce qui existe n’est qu’un seul être, il y en a qui admettent une multitude de choses qui s’étend à l’infini. Les uns disent que tout s’est constamment mu, d’autres que rien ne saurait se mouvoir. Ceux-ci soutiennent que tout naît et périt; ceux-là, que rien n’est créé ni périssable. »
Voilà ce que dit Socrate, ainsi que Xénophon l’atteste. Platon partage la même opinion dans son dialogue sur âme, dans lequel il introduit Socrate s’exprimant en ces termes: « Je ne saurais vous dire, Cébès, combien, dans ma jeunesse, je m’étais épris de cette science que l’on appelle histoire de la nature; il me paraissait admirable de connaître les causes de chaque chose, de savoir pourquoi elle naît, pourquoi elle périt et pourquoi elle existe. Et souvent je m’agitais dans tous les sens, lorsque j’examinais pour la première fois ces questions: Est-il vrai, comme le disent quelques philosophes, que les animaux se forment de la corruption, produite par l’action du froid et de la chaleur? Devons-nous nos facultés intellectuelles au sang, à l’air ou au feu? ou si nous ne les leur devons pas, est-ce le cerveau qui est le principe de l’ouïe, de la vue et de l’odorat? Est-il vrai que de ces sensations naissent la mémoire et la pensée, et que la mémoire et la pensée une fois établies dans un état de calme, produisent la science? Et puis quand je suis venu à considérer l’action de la destruction dans l’univers, et les modifications incessantes qui changent la face du ciel et de la terre, je suis resté convaincu que j’étais aussi incapable qu’il est possible de l’être, de pénétrer de pareils mystères. Et je vais vous en donner une preuve frappante: avant d’aborder ces méditations, je possédais parfaitement certaines connaissances; du moins c’est le témoignage que me rendaient ma conscience et ceux qui étaient à même de me juger; eh bien, la réflexion sur ces matières me frappa d’une cécité intellectuelle si grande, que j’ai désappris ce que je croyais savoir. »
Voila ce que dit Socrate si renommé dans toute la Grèce. Après qu’un philosophe aussi distingué a porté un pareil jugement sur les doctrines de ceux que nous venons de faire connaître, il me semble que c’est à juste titre que nous avons répudié l’athéisme de tous ces philosophes, d’autant plus que leurs opinions sur la formation de l’univers ne manquent pas d’analogie avec leurs erreurs sur la pluralité des dieux. Mais nous prouverons ceci dans son temps, lorsque nous ferons observer qu’Anaxagore est le premier des Grecs qui fasse présider une intelligence à la formation de l’univers. Maintenant passons ensemble à Diodore, et voyez ce qu’il raconte au sujet de la théologie primitive des hommes.
Chapitre IX
Que les hommes de l’antiquité n’ont adoré que les astres, qu’ils n’ont connu ni le Dieu de l’univers, ni l’érection des statues ni les démons.
« On rapporte donc que les anciens Égyptiens, s’étant appliqués à considérer le monde, étonnés et ravis d’admiration à la vue de ce magnifique spectacle, supposèrent que les dieux éternels étaient le soleil et la lune, qu’ils appelaient l’un Osiris, et l’autre Isis, double dénomination dont l’étymologie est fondée sur l’observation. En effet, si l’on traduit en grec le nom d’Osiris, on trouvera qu’il signifie un être qui possède une grande quantité d’yeux; or ce nom convient parfaitement au soleil: car, en lançant partout ses rayons, il paraît regarder avec une infinité d’yeux toute la terre et la mer. Cela s’accorde avec ces expressions du poète qui dit: Le soleil qui voit et entend tout. Quelques-uns des anciens fabulistes grecs ont donné à Osiris le nom de Bacchus, et celui de Syrius, par analogie; entre autres Eumolpus dit dans ses poèmes bachiques: Bacchus semblable à un astre dont les rayons brillent de l’éclat du feu. Orphée dit: On l’appelle Phanétès (éclatant) et Bacchus. Suivant quelques-uns, la peau de faon qui lui sert de ceinture est l’emblème de la variété des astres. Isis signifie vieille; cette dénomination lui avait été donnée en raison de son origine ancienne, ou plutôt éternelle. On lui donnait des cornes, d’après l’aspect que présente la lune, lorsqu’elle s’offre à nous sous la forme de croissant; et ensuite parce que la vache lui est consacrée par les Égyptiens. On supposait que ces dieux gouvernaient l’univers. Nous n’en dirons pas plus sur la théologie des Égyptiens. Vous voyez dans celle des Phéniciens que leurs premiers philosophes naturalistes ne reconnaissaient pour dieux que le soleil, la lune, les autres planètes, les étoiles, les éléments et tout ce qui a quelque rapport avec eux. C’est à eux que les hommes de la plus haute antiquité consacrèrent les premiers fruits de la terre qu’ils regardaient aussi comme dieux, et qu’ils adoraient comme tels; ils rendaient hommage à ces substances, qui leur servaient d’aliment, qui en avaient servi à leurs ancêtres, qui devaient servir à leurs descendants, et qu’ils employaient à faire des libations et à sacrifier sur le tombeau des morts. Ils offraient le tribut de leurs larmes et de leur deuil aux productions de la terre, lorsqu’ils les voyaient dépérir. C’étaient les mêmes pratiques en l’honneur de la naissance des animaux, soit de celle qu’ils avaient tirée dans l’origine du sein de la terre, soit de celle qu’ils tiraient depuis de l’union des deux sexes: les mêmes devoirs leur étaient aussi rendus, lorsque la mort leur enlevait l’existence. Telles étaient les notions du culte divin; elles étaient telles qu’on pouvait les attendre d’hommes faibles et pusillanimes. »
Ces notions sont consignées dans les écrits des Phéniciens, comme on le fera voir dans la suite. Il y a plus, celui-là même qui s’est déclaré contre nous, et qui s’est rendu célèbre par des calomnies dont nous avons été l’objet rapporte ces antiques usages sur l’autorité de Théophraste, dans les ouvrages qu’il a composés sur l’abstinence des êtres animés, et s’exprime en ces termes; « Il paraît qu’il s’est écoulé un temps infini, depuis que la race la plus raisonnable des humains, qui habitait la sainte contrée que Nilus couvrit d’édifices commença à offrir au sein du foyer domestique, des sacrifices aux divinités célestes, ces sacrifices ne consistaient pas en prémices de myrrhe, de cannelle, d’encens et de safran, car beaucoup de générations s’écoulèrent avant qu’on fît usage de ces objets, alors que l’homme, devenu subtil investigateur de l’erreur, offrait aux dieux les prémices des chose nécessaires à sa vie, et qu’il n’avait acquises qu’au prix de ses travaux et de ses larmes. Dans le principe, ils n’offraient donc pas en sacrifice les choses que nous venons de mentionner; ils offraient le gazon qu’ils avaient cueilli de leurs mains, et qu’ils regardaient comme le premier qui ait paru à la surface de la terre. Car la terre avait produit des arbres, avant de produire des animaux, et très longtemps avant d’avoir produit des arbres, elle avait produit l’herbe qui pousse chaque année, et, après avoir cueilli ses feuilles, ses racines et tous les jets que produit la nature, les anciens les brûlaient, croyant par ce sacrifice se concilier la faveur des dieux du ciel; ils leur offraient aussi les honneurs d’un feu perpétuel, car ils leur entretenaient dans les temples un feu inextinguible, comme étant le symbole le plus expressif de la divinité. Du mot θυμιάσις, qui exprimait l’oblation et la destruction par le feu des productions de la terre, se sont formés les mots θυμιατήριον (encensoir), θύειν (sacrifier), θυσίαι (sacrifices): et nous, détournant ces mots de leur signification pacifique, nous les avons appliqués à notre culte erroné, nous avons appelé θυσία (sacrifice) l’immolation des animaux, par laquelle nous prétendons honorer la divinité. Les anciens prenaient tant de soins, pour la conservation des ces anciens usages, qu’ils maudissaient ceux qui les abandonnaient, pour introduire des nouveautés, et qu’ils appelaient les substances qu’ils brûlaient aromates (ἀρώματα) dérivé d’ἀρά (imprécation). »
Il ajoute plus loin: « Mais la perversité humaine ayant corrompu ces notions primitives du sacrifice, on vit bientôt s’introduire le barbare contresens des sacrifices sanglants. Ainsi les imprécations lancées par les anciens, tombent de plein droit sur nos têtes, aujourd’hui que nous égorgeons des victimes vivantes, et que nous ensanglantons nos autels. »
Voilà ce que dit Porphyre, ou plutôt Théophraste. Concluons par un passage de Platon. Voici comment il s’explique dans son Cratyle avant d’en venir à ce qui concerne les Grecs: « Il me semble que les premiers des hommes qui habitèrent la Grèce ont regardé exclusivement comme des dieux ceux qui aujourd’hui passent pour tels chez un grand nombre de Barbares, savoir le soleil, la lune, la terre, les étoiles et le ciel: les voyant tout emportés par un mouvement continuel, ils les appelèrent θεοὺς (dieux) du mot θέω qui signifie courir. »
Que les premiers et les plus anciens des hommes ne se soient point occupés de construire des temples ni de se faire des idoles, lorsque la peinture, l’art du statuaire, la gravure, n’existaient point encore, non plus que la maçonnerie et l’architecture, c’est, je pense, une chose dont sera convaincu quiconque voudra un peu réfléchir. Il n’est pas moins incontestable qu’on ne trouve dans ces temps reculés aucune trace des êtres qui depuis furent appelés dieux et héros. Que les anciens n’aient connu ni Jupiter, ni Saturne, ni Neptune, ni, Apollon, ni Junon, ni Minerve, ni aucun autre dieu de l’un et de l’autre sexe, comme il y en eut tant d’autres depuis, tant chez les Barbares que chez les Grecs; (il y a plus, on ne remarquait parmi les hommes ni bons ni mauvais génies: seulement les astres que l’on apercevait au ciel obtinrent les noms de dieux (θεοὶ), noms dérivés du mot θέειν qui signifie courir; et ces dieux n’étaient point honorés par des sacrifices d’animaux ni par d’autres hommages connus depuis): ces faits sont confirmés par le propre témoignage des Grecs, consigné dans les passages que nous avons déjà rapportés, et dans ceux que nous rapporterons par la suite. C’est ce qu’enseignent également nos livres sacrés; ils nous disent que dans les commencements, toutes les nations rendirent un culte aux astres qui frappent nos regards; mais qu’il n’a été donné qu’à la seule nation hébraïque d’avoir une connaissance parfaite du Dieu, auteur et créateur de l’univers, et du véritable culte qu’on devait lui rendre, car on ne trouve aucune mention de Théogonie chez les peuples les plus antiques, soit grecs, soit barbares; il n’est pas non plus question d’érection de statues ni des ridicules dénominations des dieux mâles et femelles, dénominations si ridiculement multipliées aujourd’hui. Car ces noms, empruntés plus tard aux hommes n’étaient point alors connus, pas plus que les invocations des génies et des esprits invisibles, les fables absurdes débitées au sujet des dieux et des héros, les mystères des initiations secrètes. On n’apercevait encore aucune trace de cette superstition frivole et si généralement répandue parmi les hommes qui vécurent postérieurement à cette époque. Ce sont autant d’inventions des hommes, des fictions créées par des êtres fragiles, ou plutôt c’est une œuvre de dissolution qui doit son origine à des mœurs honteuses et impudiques, selon ces paroles divines: Le commencement de la fornication, c’est la recherche des idoles (Sagesse, 14, 12). Ce fut donc plusieurs siècles après que l’erreur du polythéisme se répandit chez toutes les nations, après avoir commencé chez les Phéniciens et les Égyptiens, d’où elle passa chez les autres nations et même chez les Grecs. C’est ce que font connaître les histoires des peuples les plus anciens, que nous devons actuellement examiner, après avoir commencé par celle des Phéniciens. Voici ce que nous rapporte Sanchoniaton.
Arrivons maintenant aux récits de Sanchoniaton, auteur très ancien, et qui, assure-t-on, vivait avant la guerre de Troie, et a écrit l’histoire de Phénicie avec autant d’exactitude que de véracité. Philon de Byblos, et non Philon l’Hébreu, a traduit toute cette histoire de la langue phénicienne en grec. Elle est citée aussi par celui qui a composé contre nous un écrit insidieux; voici ce qu’il atteste dans le quatrième livre de cet écrit; nous citerons ses propres expressions: « Sanchoniaton de Béryte a composé une histoire des Juifs, qui présente tous les caractères de la vérité, et s’accorde parfaitement avec leurs noms et leurs localités: il avait, à cet égard, reçu des mémoires d’Hiérombale, prêtre du dieu Jévo. Il dédia cette histoire à Abibale, roi de Béryte, qui l’approuva beaucoup, ainsi que ceux qu’il avait chargés de constater l’exactitude des faits qu’elle renferme. L’époque où vivaient ce monarque et les examinateurs de l’ouvrage est antérieure à la guerre de Troie, et se rapproche même du temps où vivait Moïse, comme le prouve la série successive des rois de Phénicie. Sanchoniaton, qui a écrit en idiome phénicien l’histoire ancienne avec la plus grande exactitude, d’après les mémoires qu’il avait recueillis en partie dans les archives des villes, et en partie dans celles qui étaient conservées dans les temples, vécut sous le règne de Sémiramis, reine d’Assyrie, que l’on dit avoir existé avant les événements de Troie, ou du moins à leur époque. Philon de Byblos a traduit en langue grecque l’histoire de Sanchoniaton. »
En s’exprimant ainsi, l’auteur a rendu témoignage à la véracité comme à l’antiquité du théologien de Béryte. Mais Sanchoniaton, dont nous allons analyser les écrits, n’attribue pas la divinité au Dieu de l’univers: il ne va pas même chercher ses dieux dans le ciel; il donne la divinité à des hommes et à des femmes dont la moralité n’était pas un modèle de vertus, ni la philosophie très digne d’être imitée, mais qui s’étaient déshonorés par toutes sortes de vices et de désordres. Voilà le tableau qu’il nous fait des dieux, qui, comme il résulte clairement de ses écrits, sont encore aujourd’hui les dieux de toutes les nations, vénérés dans les villes et dans les campagnes. Mais revenons au témoignage des écrits que nous avons cités. Philon, qui a distribué en neuf livres l’ouvrage entier de Sanchoniaton, s’exprime en ces termes sur le compte de cet historien, au commencement de son premier livre: « Les choses étant ainsi, Sanchoniaton, homme très érudit et non moins curieux, désirant vivement connaître l’histoire de toutes les nations depuis l’origine de l’univers, employa des soins particuliers à s’instruire de ce qui concernait Taaut, sachant que de tous les hommes qu’avait éclairés la lumière du soleil, Taaut était le premier auquel était due l’invention des lettres, et qui avait commencé à écrire des mémoires; que c’était lui qui avait en quelque sorte jeté les fondements de la parole, lui que les Égyptiens nomment Thoyth, les habitants d’Alexandrie Thoth, et les Grecs Hermès (Mercure). »
Après avoir fait ces observations, il critique vivement les auteurs plus récents de ce qu’en donnant la torture à la vérité et en la dénaturant, ils ont tourné en allégories, en explications et en théories naturelles les fables débitées sur le compte des dieux. C’est pourquoi il dit plus avant: « Mais les auteurs les plus modernes qui se sont occupés d’histoire sacrée rejetèrent les faits qui avaient eu lieu dans le principe, et, inventant des allégories et des fables, dont le voile cachait les événements, ils en firent autant de mystères qu’ils couvrirent d’épaisses ténèbres, afin qu’on ne pût distinguer facilement les faits qui avaient réellement eu lieu. Sanchoniaton, étant tombé sur certains livres secrets des Ammonéens, qui avaient été tirés des sanctuaires où ils étaient restés cachés jusqu’alors, et qui précédemment n’étaient point connus de tout le monde, s’appliqua sérieusement à saisir le sens des choses dont ces livres traitaient. Il parvint au terme de son travail et réussit à réfuter et à ruiner les fables et les allégories dont on avait enveloppé les temps primitifs. Mais les prêtres qui vécurent après lui voulurent postérieurement envelopper son ouvrage de ténèbres, et le ramener encore à un système fabuleux. Il résulta de là un système mystique qui n’avait pas encore pénétré chez les Grecs. »
Il ajoute ensuite: « Voilà Ies découvertes que nous avons faites par l’effet de l’ardeur qui nous portait à connaître parfaitement tout ce qui concernait les Phéniciens, et après avoir examiné une immense quantité de monuments, non de ceux qui existent chez les Grecs, parce qu’il règne dans ces monuments peu d’harmonie, et qu’ils paraissent avoir été composés par certaines personnes plutôt pour donner prise à la dispute que pour éclaircir la vérité. » Après quelques autres détails, il poursuit en ces termes: « Et c’est cette diversité même d’opinions, que nous avons remarquée chez les Grecs, qui nous a inspiré de la confiance pour les récits de l’auteur Phénici en. C’est sur cette discordance des opinions des Grecs que nous avons composé, avec le plus grand soin, trois volumes qui ont pour titre: Histoire extraordinaire. »
Il dit ensuite: « Pour mieux éclaircir la chose et en donner une connaissance plus particulière, nous devons établir avant tout que les plus anciens des peuples barbares, et notamment les Phéniciens et les Égyptiens, de qui les autres nations reçurent la même doctrine, regardèrent comme les plus grands dieux ceux qui avaient inventé les choses nécessaires aux besoins de la vie, ou qui s’étaient signalés par des bienfaits envers les nations. Considérant ces êtres comme des bienfaiteurs et comme les auteurs d’une grande quantité de biens, ils les adorèrent comme des dieux, et consacrant à leur culte les temples déjà construits, ils leur érigèrent aussi des colonnes et des statues qui portèrent leurs noms. Les Phéniciens eurent la plus grande vénération pour ces nouveaux dieux, et ils établirent en leur honneur les fêtes les plus solennelles. Ce qu’il y eut de remarquable, c’est qu’ils donnèrent les noms de leurs rois aux éléments dont le monde se compose, et même à quelques-uns de ceux qu’ils regardaient comme des dieux. Dans la nature, ils ne reconnurent comme dieux que le soleil, la lune, les autres planètes, les étoiles, les éléments et tout ce qui participait à leur nature; de manière qu’ils avaient des dieux mortels et des dieux immortels. Philon, après avoir donné ces détails au commencement de son ouvrage, aborde ensuite l’explication de Sanchoniaton, et expose la théologie des Phéniciens de la manière suivante.
Chapitre X
Théologie des Phéniciens.
« Il suppose que le principe de l’universalité des êtres consiste dans un air épais et venteux, ou dans un vent d’air épais, et dans un chaos obscur comme l’Erèbe. Cet air et ce chaos, dit-il, s’étendent à l’infini, et ce ne fut qu’après une longue série de siècles qu’ils ont trouvé des bornes. Car, lorsque l’esprit conçut de l’amour pour ses propres principes, et qu’il se fit entre eux un mélange, celle union reçut le nom de désir, et ce désir fut le principe de la création de tous les êtres; l’esprit n’a point connu sa propre origine. De l’union de cet esprit avec ses propres principes fut formé Mot. Les uns disent que c’est un limon, d’autres une corruption d’un mélange aqueux, de laquelle résultèrent toute semence de création et la production de tous les êtres. Il y avait certains animaux insensibles desquels naquirent des animaux intelligents: on les appelait zophasemin, c’est-à-dire contemplateurs du ciel. Ils étaient formés sur un même modèle. On vit briller en même temps que Mot le soleil, la lune, les étoiles et les grands astres. »
Telle est la cosmogonie des Phéniciens, qui introduit évidemment l’athéisme. Voyons maintenant de quelle manière ils entendent la création des animaux; voici en quels termes s’explique Sanchoniaton. « Aussitôt que l’air eut brillé d’un vif éclat, l’échauffement de la mer et de la terre fit naître les vents, les nuages et les pluies qui tombèrent du ciel en abondance. Ensuite lorsque ces éléments, séparés l’un de l’autre et chassés de leur propre demeure par l’ardeur du soleil se rencontrèrent de nouveau dans l’espace, et vinrent à se heurter, il en résulta des tonnerres et des éclairs au bruit des tonnerres, les animaux dont nous avons parlé s’éveillèrent; le fracas les remplit d’épouvante; les mâles et les femelles commencèrent alors à se mouvoir, tant sur la terre que dans la mer. C’est ainsi qu’il explique la création des animaux. Le même historien fait ensuite ces observations: » Voilà ce que l’on a trouvé écrit dans les mémoires de Taaut sur l’origine du monde; toute sa cosmogonie est fondée sur les preuves et les conjectures que la pénétration de son esprit lui avait fait apercevoir; il a fait ensuite briller à nos yeux le flambeau de ses découvertes. »
Puis, après avoir donné le nom à l’auster, à borée et aux autres vents, il poursuit en ces termes: « Mais ces hommes furent les premiers qui consacrèrent les productions de la terre, les regardèrent comme des dieux, et rendirent les honneurs divins aux substances dont eux, leurs descendants et leurs aïeux soutenaient leur vie, les premiers qui firent des libations et des sacrifices ».
Il ajoute: « Telles étaient leurs pensées sur le culte religieux, conformes à la faiblesse et à la timidité de leur esprit. Il observe ensuite que du vent nommé Colpia et de sa femme nommée Baan, nom qui veut dire nuit, naquirent deux hommes que l’on appelle Eon et Protogone; Eon découvrit dans les arbres des moyens de subsistance. Ceux qui naquirent de ces deux hommes furent appelés Race et Famille; ils habitèrent la Phénicie. De vives chaleurs étant survenues, ils élevèrent les mains vers le ciel et vers le soleil; car, dit l’auteur, ils le regardent comme un dieu, seul souverain du ciel; ils l’appellent Beelsam en, qui, en phénicien, signifie souverain du ciel; c’est le même que les Grecs appellent Jupiter. »
Après cela, il accuse l’erreur des Grecs, en disant: « Ce n’est pas en vain que nous avons expliqué ces choses de plusieurs manières différentes, et que nous nous sommes attachés aux divers sens des noms donnés aux choses dans cette matière. Comme les Grecs ignoraient ces divers sens, ils leur en ont substitué de faux, trompés en cela par la double signification que l’interprétation présentait. »
Il ajoute « De la race d’Éon et de Protogone provinrent encore des enfants sujets à la mort, nommés Lumière, Feu et Flamme. En frottant des morceaux de bois l’un contre l’autre, ils trouvèrent le feu, et en enseignèrent l’usage. Ils engendrèrent des fils d’une grosseur et d’une grandeur extraordinaires qui donnèrent leurs noms aux montagnes dont ils s’étaient emparés. C’est d’eux que tirèrent leurs noms les monts Cassius, Liban, Antiliban et Brathyus. C’est aussi d’eux que naquirent Memrumus et Hypsuranius; ceux-ci reçurent leurs dénominations de leurs mères, femmes impudiques, qui se prostituaient alors aux premiers venus. »
Il ajoute « Hypsuranius habita Tyr, et il inventa l’art de construire des cabanes avec des roseaux, des joncs et du papyrus; il vécut en discorde avec son frère Usoüs, qui, le premier, trouva le moyen de se couvrir le corps avec les peaux des bêtes qu’il avait prises. Des vents épouvantables et des pluies abondantes étant survenus, le feu prit aux arbres situés à Туr, qui s’étaient embrasés paг le frottement, et consuma la forêt qui se trouvait dans le même lieu. Usoüs ayant saisi un arbre, en ôta les branches, en forma une espèce de navire, et osa ainsi le premier se mettre en mer. Il érigea deux colonnes en l’honneur du feu et du vent; il se prosterna devant elles, et leur offrit le sang des bêtes qu’il avait prises à la chasse. Aussitôt que ces hommes furent morts, ceux qui leur avaient survécu leur consacrèrent des branches d’arbres, adorèrent leurs colonnes, et célébrèrent des fêtes annuelles en leur honneur. Longtemps après, de la race d’Hypsuranius, naquirent Chasseur et Pécheur: ce sont eux qui inventèrent la pêche et la chasse, et qui donnèrent leurs noms aux chasseurs et aux pêcheurs; d’eux naquirent deux frères qui firent la découverte du fer et des moyens de le travailler; l’un d’eux, nommé Chrysor, s’adonna à l’éloquence, à l’art des enchantements et à la divination: c’est lui qu’on appelle Vulcain; il inventa aussi l’hameçon, l’amorce, la ligne et le filet. Il fut le premier de tous les hommes qui se livra à la navigation; c’est pourquoi, après sa mort, ses compatriotes l’honorèrent comme un dieu, on lui donna le nom de Diamichius. On dit que ses frères découvrirent la manière de construire des murailles avec des briques. Plus tard, de leur race naquirent deux jeunes gens dont l’un fut nommé Artisan, et l’autre Terrestre Autochtone; ils trouvèrent l’art de faire du mortier avec de la boue de brique, de le sécher au soleil, et d’élever des toits sur les maisons. Ces deux hommes en engendrèrent deux autres dont l’un se nommait Champ, et l’autre Rusti que ou Agricole; on lui érigea, en Phénicie, une statue très révérée, et un temple traîné par deux bœufs. Dans les livres, il est désigné par excellence comme le plus grand des dieux. Les deux frères inventèrent l’art de garnir les maisons de cours, d’enceintes et de réduits souterrains; c’est d’eux que proviennent les agriculteurs et les chasseurs qui se servent de chiens. On les appelle aussi Errants et Titans. Ils donnèrent naissance à Amynus et à Magus, qui apprirent à construire des villages et à nourrir des troupeaux. De ces derniers naquirent Misor et Sydec, c’est-à-dire, facile à délier et juste. Ils trouvèrent l’usage du sel. De Misor provint Taaut qui inventa les premiers éléments de l’écriture: c’est lui que les Égyptiens ont nommé Thoor, les habitants d’Alexandrie Thoyt, et les Grecs Mercure. De Sydec naquirent les Dioscures, autrement dits Cabires, ou Corybantes, ou Samothraces. Les deux frères, dit l’historien, furent les premiers inventeurs de la navigation: ils donnèrent naissance à d’autres individus qui découvrirent la vertu des plantes, la guérison des morsures et les enchantements. De leur temps naquit un certain Elian, nommé Très-Haut, et une femme nommée Beruth; ils habitèrent aux environs de Нуblos, ils donnèrent naissance à Épigée ou Autochtone, qu’ils appelèrent ensuite Uranus, c’est de son nom qu’on donna celui d’Uranus (ciel) à l’élément qui est au-dessus de nous, en raison de l’excellence de sa beauté; il eut des deux parents prémentionnés une sœur qu’on appela Terre: c’est en raison de la beauté de cette femme que la terre fut appelée du même nom. Leur père, appelé Très-Haut, ayant péri dans un combat contre des bêtes féroces, reçut les honneurs de l’apothéose: ses enfante l’honorèrent par des libations et des sacrifices. Uranus (le ciel) ayant succédé à l’empire de son père, épousa la Terre, sa sœur, et il en eut quatre enfants, savoir: Ilus, appelé aussi Saturne, Betylus, Dagon, appelé aussi Siton, et Atlas. Uranus eut encore d’autres femmes une nombreuse progéniture. C’est pourquoi Terre, indignée et emportée par la jalousie, accabla Uranus de reproches, et ils se séparèrent; Uranus qui l’avait quittée, la violait encore toutes les fois qu’il en avait le désir, et après l’avoir approchée, il s’en éloignait de nouveau; il essaya de faire périr les enfants qu’il avait eus d’elle, mais Terre s’étant environnée d’auxiliaires, repoussa souvent ses attentats. Saturne parvenu à l’âge viril, et aidé par les conseils et l’assistance de Mercure Trismégiste, qui était son secrétaire, résista à Uranus, son père, pour venger l’outrage fait à sa mère. Saturne eut pour enfants Proserpine et Minerve: la première mourut vierge, d’après les conseils de Minerve et de Mercure, il fabriqua une faux et une lance avec du fer; ensuite, Mercure, ayant employé les secours de la magie à l’égard des auxiliaires de Saturne, leur inspira la plus vive ardeur pour combattre contre Uranus en faveur de Terre. Saturne en étant ainsi venu aux prises avec Uranus, le dépouilla de l’empire dont il s’empara pour son propre compte; une concubine qu’Uranus aimait passionnément fut prise dans le combat; elle était enceinte, Saturne la donna pour épouse à Dagon qui en reçut un fils dont Uranus était l’auteur, et qui fut nommé Demaroon. Ensuite Saturne entoura de murailles son habitation, et il bâtit la ville principale de la Phénicie, qu’on appelle Byblos; puis Saturne ayant conçu des soupçons contre son frère Atlas, l’enfouit dans la terre à une grande profondeur, d’après le conseil de Mercure. Vers celle époque, les descendants des Dioscures ayant construit des radeaux et des navires, se livrèrent à la navigation; jetés contre le mont Cassius, ils y consacrèrent un temple. Les alliés d’Ilus ou Saturne furent appelés Eloïm ou Saturniens, parce qu’ils étaient contemporains de Saturne. Ce dernier avait un fils nommé Sadid; ayant conçu des soupçons contre lui, il lui plongea un glaive dans la gorge et lui arracha ainsi la vie; il trancha également la tête à sa propre fille, de manière que tous les dieux furent étonnés de celle résolution de Saturne. Au bout de quelque temps, Uranus qui avait été contraint de prendre la fuite, chargea Astarté, sa fille, vierge encore, et ses deux autres sœurs, Rhéa et Dioné, de tuer Saturne en trahison; mais celui-ci ayant trouvé le moyen de les séduire, épousa ses propres sœurs. Uranus informé de cette circonstance, envoya Destinée et Beauté faire la guerre à Saturne avec d’autres auxiliaires; mais Saturne les ayant amadouées les retint également auprès de lui. Ce fut alors qu’Uranus inventa les Bétyles, sorte de pierres animées qu’il trouva moyen de créer. Saturne eut d’Astarté sept filles appelées Titani des ou Artémi des (Dianes), et il eut encore de Rhéa sept enfants mâles, dont le plus jeune fut consacré dès sa naissance; il eut aussi des filles de Dioné; il eut encore d’Astarté deux fils, Désir et Amour. Dagon, après avoir découvert le blé et inventé la charrue, fut nommé Jupiter Agricole. Une des Titani des ayant eu commerce avec Sydec surnommé le Juste, donna naissance à Esculape. Saturne eut encore trois enfants à Pérée, savoir: Saturne du même nom que lui, Jupiter-Belus et Apollon. De leur temps naquirent aussi Pontus, Typhon et Nérée, père de Pontus; de Pontus naquirent Neptune et Sidon: le dernier chantait d’une manière si ravissante qu’il passe pour avoir inventé la mélodie. De Demaroon naquit Mélicarthe, appelé aussi Hercule. Ensuite Uranus s’étant séparé de Pontus, lui fit de nouveau la guerre, et s’attacha au parti de Demaroon; celui-ci fit une irruption contre Pontus, qui le mit en déroule; Demaroon voulant au moins être heureux dans sa fuite, fit vœu d’offrir un sacrifice. Après avoir exercé pendant trente-deux ans le pouvoir suprême, Ilus, c’est-à-dire Saturne, ayant tendu des embûches à Uranus, son père, dans un certain endroit placé au milieu de la terre, se saisit de sa personne, et lui coupa les parties honteuses, dans ce même endroit entouré de fontaines et de fleuves; c’est là qu’Uranus fut honoré plus tard, son esprit se dissipa et le sang de ses blessures s’écoula dans les fontaines et dans les eaux des fleuves: on montre encore aujourd’hui l’endroit qui fut le théâtre de cet événement. » Telles sont les actions merveilleuses de ce Saturne si vanté par les Grecs, et de ceux qui vécurent avec lui, dans cet âge tant chanté par les Grecs; « car c’est au temps de cette première race d’hommes qu’ils assignent l’époque de l’âge d’or, » le type de la félicité chez les anciens. L’auteur ajoute de nouveaux détails à ceux qui précèdent, en disant: « Astarté-la-Grande, Jupiter Démaroon et Adod, roi des dieux, régnèrent dans le pays du consentement de Saturne. Astarté plaça sur sa tête une tête de taureau comme insigne de la royauté; elle trouva une étoile tombée du ciel; s’en étant emparée, elle la consacra dans la sainte île de Туг: les Phéniciens prétendent que cette Astarté n’est autre que Vénus. Saturne, partant pour faire le tour du monde, remit à Minerve, sa fille, le royaume d’Athènes. La peste et la mort avant désolé le pays, Saturne sacrifia son fils unique à son père Uranus, il se coupa les parties génitales et força ses compagnons à en faire autant. Peu de temps après, il divinisa un autre de ses enfants nommé Muth, qu’il avait eu de Rhéa, et qui était mort. Les Phéniciens lui donnent indistinctement les noms de Mort et de Pluton. Ensuite, Saturne donna la ville de Byblos à la déesse Baallis, qu’on appelle aussi Dioné; il donna aussi celle de Béryle à Neptune et aux Cabires, agriculteurs et pécheurs, qui consacrèrent dans la même ville les restes de Pontus. Avant ces événements, le dieu Taaut, qui avait dessiné le portrait d’Uranus, dessina aussi ceux des dieux Saturne et Dagon, ainsi que les sacrés caractères des éléments. Il inventa aussi pour Saturne un insigne de royauté: c’étaient quatre yeux placés devant et derrière la figure; deux étaient immobiles et fermés; quatre ailes étaient attachées aux épaules: deux prenaient leur vol, les deux autres étaient abaissées. Il faisait entendre par ce symbole, que Saturne voyait en dormant, et dormait en veillant; et quant aux ailes, ce symbole signifiait également que Saturne volait en se reposant, et se reposait en volant. Quant aux autres dieux, il leur avait attaché à chacun deux ailes aux épaules, attendu qu’ils devaient suivre Saturne dans son vol. Il avait encore placé deux ailes sur la tête de Saturne: l’une indiquait l’âme qui gouverne, et l’autre la sensibilité. Saturne s’étant rendu dans les contrées méridionales, accorda toute l’Égypte au dieu Taaut, qui devait en être le roi. Voilà les faits que les sept enfants de Sydec, nommés Cabires, et le huitième, qui était leur frère, nommé Esculape, ont consigné dans des mémoires, ainsi que le dieu Taaut le leur avait ordonné. Le fils de Thabiou, qui, de mémoire d’homme, fut le premier hiérophante chez les Phéniciens, donna à tous ces faits des formes allégoriques, et les réduisant aux phénomènes physiques qui ont lieu dans l’univers, il transmit ses Allégories aux prophètes qui célébraient les orgies et présidaient aux sacrifices. Ces derniers ayant pris beaucoup de peine pour amplifier ces vaines et pompeuses allégories, les transmirent à leurs successeurs et à leurs initiés. L’un d’eux fut Isiris, qui inventa trois lettres. Il était frère de Chnès, qui le premier reçut le nom de Phénici en. »
L’auteur ajoute ensuite: « Les Grecs, qui l’emportaient sur toutes les autres nations par la fécondité de leur génie, commencèrent par s’approprier la plupart de ces fables; ils les diversifièrent à l’infini par les additions qu’ils y firent, voulant captiver les hommes par les charmes de leurs fictions: leur exagération en ce genre ne connut pas de bornes. Il arriva de là qu’Hésio de et les autres poètes cycliques composèrent à leur tour des théogonies, des combats de géants et de Titans, et d’autres fictions particulières; en les répandant partout, ils parvinrent à étouffer la vérité. Nos oreilles, bercées de ces fables et séduites depuis un grand nombre de siècles, conservent comme un dépôt ces œuvres de mensonge qui leur ont été transmises, ainsi que je l’ai dit, dans le commencement; affermies par le temps, il est très difficile de les faire disparaître, de manière qu’aujourd’hui la vérité paraît une rêverie, et la fable semble avoir revêtu tous les caractères de la vérité. » Contentons-nous de ces extraits des ouvrages de Sanchoniaton, traduits par Philon de Byblos, et dont les récits sont attestés comme véritables par le philosophe Porphyre, qui, dans un écrit sur les Juifs, s’exprime ainsi à l’égard de ce qui concerne Saturne: « Taaut, renommé chez les Phéniciens par sa sagesse, fut le premier qui, vengeant la religion de l’ignorance des hommes vulgaires, l’arrangea en corps de doctrine. Plusieurs générations s’étant écoulées après lui, le dieu Surmubel et la déesse Thuro, qui changea son nom pour celui de Chusartis, marchant sur ses traces, jetèrent du jour sur la théorie de Taaut, qui était couverte du voile de l’allégorie. »
Il dit un peu plus bas: « Il existait une coutume chez les anciens, en vertu de laquelle, dans les grandes calamités et les grands périls, pour empêcher la destruction générale, les chefs d’une ville ou d’une nation égorgeaient leur enfant le plus chéri, et le sacrifiaient aux génies vengeurs comme victime expiatoire. Ceux qui étaient destinés à subir ce sort étaient égorgés au milieu de cérémonies mystérieuses. Or il arriva que Saturne, que les Phéniciens appellent Israël, et qui après sa mort fut divinisé et devint l’étoile du même nom, régna dans le pays: il eut un fils unique d’une nymphe indigène appelée Anobr et; cet enfant reçut le nom de Ieoud, qui, chez les Phéniciens, signifie encore aujourd’hui fils unique. Comme une guerre menaçait le pays des plus grands dangers, après avoir revêtu son fils d’ornements royaux, il le sacrifia sur un autel qu’il avait érigé lui-même. »
Voyons maintenant ce que dit Philon, en traduisant l’ouvrage que Sanchoniaton a écrit sur la nature des reptiles venimeux, qui, au sentiment du philosophe phénicien, loin d’être de quelque utilité pour l’homme, portent au contraire la destruction et la mort dans son sein, lorsqu’ils y répandent leur poison meurtrier. Voici en quels termes il s’exprime à ce sujet: « Taaut lui-même a attribué un caractère divin à la nature du dragon et des serpents; après lui, les Phéniciens et les Égyptiens pensèrent de même. En effet, cette espèce l’emporte sur tous les autres reptiles sous le rapport de l’abondance des esprits animaux et de sa nature ignée. C’est à raison de ces esprits animaux que son agilité est incomparable, quoique ce reptile soit dépourvu de pieds, de mains et de tout autre membre extérieur au moyen desquels les autres animaux exécutent leurs mouvements. Il se multiplie sous les formes les plus variées, et, au moyen de ses replis sinueux, il s’élance dans sa marche avec toute la rapidité qu’il lui plaît. Il vit très long temps; non seulement il rajeunit en se dépouillant de sa vieille peau, mais il en reçoit encore de nouvelles forces et un accroissement nouveau; et quand le terme de son existence est accompli, il se détruit lui-même, ainsi que Taaut l’a également observé dans les monuments sacrés. C’est pour cela que cet animal a été employé dans les sacrifices et dans la célébration des mystères. Nous en avons parlé amplement dans nos commentaires intitulés Ethothies, où nous avons démontré qu’il était immortel, et qu’il se détruit lui-même, comme on vient de le dire; car cet animal ne périt jamais d’une mort naturelle, à moins qu’il n’ait reçu un coup violent. Les Phéniciens l’appellent bon génie; les Égyptiens lui donnent également le nom de Cneph, ils lui appliquent une tête d’épervier, en raison de la vivacité de ce volatile. Epeïs, renommé chez eux comme hiérophante suprême et scribe sacré, dont Arius d’Héracléopolis a traduit l’ouvrage en grec, s’exprime ainsi, mais dans une forme allégorique: Le serpent le plus divin est celui à la tête de Milan, l’aspect en est très agréable: aussitôt qu’il ouvrait les yeux, il répandait la lumière dans le lieu de sa naissance; s’il venait à les fermer, les ténèbres succédaient.
Epéis lui donne évidemment la nature du feu: car il se sert du mot διηύγασε (il éclaira): or le propre de la lumière est d’éclairer. Phérécy de, saisissant l’occasion de parler de ce serpent en parlant des Phéniciens, a débité ses opinions théologiques au sujet du dieu qu’il appelle Ophion, et des Ophioni des: nous en parlerons plus tard. Les Égyptiens, peignant le monde d’après cette idée, ont représenté un cercle aérien et enflammé au milieu duquel est placé un serpent qui a la forme d’un épervier; toute la figure ressemble à notre Θ (thêta); le cercle signifie la forme circulaire du monde, et le serpent qui est au milieu indique un génie bienfaisant. Le mage Zoroastre s’exprime ainsi dans son Commentaire sur les doctrines sacrées des Perses: Dieu porte une tête d’épervier; il est le premier des êtres, incorruptible, éternel, incréé, indivisible, n’ayant personne qui lui ressemble, auteur de tout bien, très intègre, le meilleur de tous les êtres bons, le plus prudent des prudents; il est le père de l’équité et de la justice; il s’est instruit lui-même; il est parfait, sage et conforme à la nature dont il a seul inventé les saintes lois.
Ostanes s’exprime de même au sujet de ce serpent, dans son ouvrage intitulé Octateu que. Tous ceux qui ont eu les occasions d’en parler ont énoncé leurs opinions philosophiques dans le sens que l’on vient d’indiquer. Ils représentèrent les premiers éléments sous des formes de serpents; i!s leur dédièrent des temples, leur offrirent des sacrifices, célébrèrent des fêtes et des orgies en leur honneur, les regardant comme les plus grands des dieux, et les modérateurs de l’univers. Mais nous en avons dit assez au sujet des serpents. « Tels sont les points dans lesquels est renfermée la théologie des Phéniciens, théologie absurde que la voix salutaire de l’Évangile présentant la guérison de toutes ces folies des anciens peuples. Et qu’on ne dise pas que ce sont là des fables qu’on leur prête, ou des fictions imaginées par les poètes, cachant la vérité sous le voile de l’allégorie: car ce sont les doctrines authentiques des plus anciens et des plus graves auteurs qui ont traité les matières religieuses et que l’on appelait théologiens; doctrines antérieures à tous les poètes et à tous les historiens; et ce qui est une preuve irrécusable de leur authenticité, c’est que ces doctrines sur les mœurs et l’histoire des dieux dominent encore aujourd’hui dans les villes et les villages de la Phénicie, et qu’elles sont le fondement des mystères qui y sont célébrés. C’est donc là une chose tellement évidente qu’il n’en faut pas chercher des explications forcées dans la nature, puisque les faits portent en eux-mêmes la preuve la plus convaincante. Telle est la théologie des Phéniciens; passons maintenant à celle des Égyptiens.
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Eusèbe de Césarée
Préparation évangélique livre
Chapitre III
Épilogue
Nous venons de faire l’exposé de la théologie phénicienne. Telles sont les doctrines que la voix salutaire de offrant le remède à toutes ces folies des anciens peuples Et qu’on ne dise pas que ce sont là des fables qu’on leur prête ou des fictions imaginées par les poètes, et fondées sur de pures suppositions: car c’est la doctrine authentique des plus anciens et des plus graves auteurs qui ont traité les matières religieuses, et que l’on appelait pour cette raison les théologiens de ces temps, doctrines antérieures à tous les poètes et à tous les historiens: et ce qui est un témoignage irrécusable de leur authenticité, c’est que ces doctrines sur les noms et l’histoire des dieux, elles dominent encore aujourd’hui dans les villes et les villages de la Phénicie, et qu’elles sont le fondement des mystères qui y sont célébrés. C’est ce qu’atteste le témoignage tant des autres auteurs que de ceux qui ont traité spécialement les matières religieuses. Il résulte de ces témoignages que ceux qui les premiers parmi les anciens ont créé un corps de doctrines religieuses, n’ont pas eu en vue d’employer un langage figuré, ni de créer des allégories tirées de la nature des choses, ni d’inventer des fables sur les dieux, mais qu’ils s’en sont tenus à la stricte vérité de l’histoire. C’est ce que prouvent évidemment les passages des auteurs que nous avons cités; de sorte que ce serait une folie d’y chercher des allégories des divers éléments de la nature, puisque les faits portent en eux-mêmes la preuve la plus convaincante.
Nous avons donné une notion exacte de la théologie des Phéniciens: passons maintenant, à celle des Égyptiens: pénétrons-en le fond, pour faire voir s’il y a eu des raisons légitimes dans la détermination que nous avons prise d’abjurer ces croyances. Le montrer d’abord aux Égyptiens eux-mêmes, puis aux autres peuples qui partagent avec eux les mêmes doctrines, sera l’objet de la démonstration évangélique. Or toute l’histoire des Égyptiens, et en particulier ce qui regarde leur théologie, nous a été décrite fort au long par Manéthon, Égyptien, dans son livre sacré et dans ses autres ouvrages. Mais il est un auteur recommandable, que nous avons déjà cité comme ayant résumé la plupart des histoires anciennes, et recueilli avec une scrupuleuse exactitude les coutumes des différents peuples; c’est Diodore de Sicile, historien remarquable, qui s’est acquis auprès de tous les hommes instruits une renommée de science peu commune. Or cet auteur a réuni les divers matériaux de l’histoire ancienne, lié les événements les plus reculés aux événements postérieures, et a fait de tous ces éléments un corps, en tête duquel il a mis un exposé de la théologie des Égyptiens. Comme son ouvrage est plus à la portée des Grecs que celui de Manéthon, j’ai cru devoir y puiser les renseignements qui peuvent servir à cette partie de mon sujet. Voici donc en quels termes il s’exprime.
Chapitre I
Abrégé de la théologie égyptienne et son introduction chez les Grecs.
Selon l’opinion des Égyptiens sur l’origine du monde, les premiers hommes ont dû naître en Égypte, et la raison qu’ils en donnent, c’est la température du climat et la nature du Nil, car la prodigieuse fécondité de ce fleuve et les productions qui croissent d’elles-mêmes sur ses rives pouvaient procurer un aliment facile aux êtres nouvellement créés. Les dieux, dans le principe, n’étaient que des mortels; mais leurs connaissances, et surtout leurs bienfaits envers les hommes, leur acquirent l’immortalité. On compte parmi eux plusieurs rois. Les uns portent le nom des corps célestes: d’autres ont des dénominations particulières. Ainsi, il y a le Soleil, Saturne, Rhéa, Jupiter, appelés par quelques-uns Ammon, Junon, Vulcain, Vesta et Mercure. Le Soleil, dont le nom est celui de l’astre qui brille au ciel, fut le premier qui régna sur l’Égypte, quoique quelques prêtres attribuent cette prérogative à Vulcain, l’inventeur du feu. Après lui régna Saturne, qui eut de son mariage avec sa sœur Rhéa, selon quelques-uns Osiris et Isis, selon d’autres Jupiter et Junon, auxquels leurs vertus méritèrent l’empire universel du monde. Ils engendrèrent cinq dieux: Osiris, Isis, Typhon, Apollon et Vénus. Or, Osiris est le Bacchus des Grecs, et Isis leur Cérès. Osiris épousa sa sœur, succéda au trône de son père, et fut le bienfaiteur de ses peuples. Il bâtit dans la Thébaï de une ville à cent portes, que quelques-uns appellent la ville de Jupiter, d’autres, Thèbes. Il éleva aussi un temple à Jupiter et à Junon, ses parents. Pour les autres dieux il construisit des temples d’or dans chacun desquels il établit des cérémonies religieuses et institua des prêtres pour en prendre soin. Il découvrit la vigne et fut le premier qui apprit aux hommes l’usage du vin et celui de l’agriculture. Il avait une vénération spéciale pour Mercure, parce que ce Dieu était merveilleusement ingénieux à découvrir les arts utiles à la vie humaine. C’est lui, en effet, qui avait imaginé les caractères alphabétiques, institué les sacrifices en l’honneur des dieux, inventé la lyre, et donné aux Grecs la connaissance de toutes ces choses; ce qui le fit nommer Hermès ou Mercure; enfin c’est lui qui trouva l’olivier. Dans un voyage qu’il fit par tout l’univers, Osiris donna pour roi à la Phénicie, Busiris, et, à l’Éthiopie et la Libye, Antée. Il entreprit ensuite une expédition avec Apollon, son frère, auquel on attribue la découverte du laurier, il était aussi accompagné de ses deux fils Anubis et Macedo; enfin il s’adjoignit le dieu Pan qui est en singulière vénération chez les Égyptiens. Ils ont même construit une ville à laquelle ils ont donné son nom. Les satyres vinrent se joindre à Pan auprès de Taphosiris; et comme la musique faisait ses délices, il s’entoura d’une troupe de musiciens, parmi lesquels se trouvaient neuf jeunes filles qui excellaient, non seulement dans l’art de chanter, mais encore dans la connaissance de tous les autres arts: ce sont celles que les Grecs connaissent sous le nom de Muses; elles avaient à leur tête Apollon. Les bienfaits d’Osiris le firent recevoir comme un dieu, par tous les peuples chez lesquels il passa; car il laissa partout des monuments de sa bienfaisance. Il bâtit un grand nombre de villes dans les Indes; il visita les divers peuples de la Phrygie; il passa jusqu’en Europe en traversant l’Hellespont. Il laissa son fils Macedo dans la Grèce, et l’établit roi du pays qui porte son nom. Il donna à Triptolème le soin de sa culture des campagnes de l’Atti que. Ensuite la mort l’ayant enlevé du milieu des hommes, il passa au rang des dieux. Isis et Mercure lui bâtirent des temples et instituèrent, en son honneur, les plus solennelles cérémonies du culte religieux, savoir: des sacrifices et un grand nombre de mystères. Il avait été mis à mort par Typhon, son frère, scélérat impie, qui fit du cadavre vingt-six lambeaux, et en donna un à chacun des meurtriers qui avaient été ses complices, pour leur imprimer à tous la tache du crime. Isis, épouse et sœur d’Osiris, avec le secours d’Horus son fils, lava le meurtre de son époux dans le sang de Typhon et de ses complices. Puis, elle fixa le siège de sa puissance royale près d’un village d’Égypte, nommé aujourd’hui Antée, lorsqu’elle eut retrouvé les membres mutilés d’Osiris, excepté les organes de la génération, elle fit revêtir chacun d’eux de cire mêlée de substances aromatiques, et fit donner à chacun de ces lambeaux une forme humaine, à peu près de la grandeur naturelle d’Osiris: ensuite elle envoya ces emblèmes aux prêtres pour les proposer à la vénération de toute l’Égypte, en leur ordonnant de consacrer au culte de son époux, parmi les animaux du pays, celui qu’ils voudraient. Ils lui consacrèrent les taureaux sacrés, sous le nom d’Apis et de Mnévis, et il fut ordonné à tous les Égyptiens de leur rendre les honneurs divins: ce qui leur valut cette prérogative, fut le secours qu’en avaient tiré les premiers inventeurs du froment, soit pour ensemencer la terre, soit pour les autres travaux de l’agriculture. Isis fit alors le serment de ne jamais donner sa main à aucun autre époux. À sa mort on lui rendit aussi les honneurs divins et elle fut ensevelie aux portes de Memphis. Quant aux membres d’Osiris qu’on n’avait pu retrouver, nous avons vu quelle espèce de sépulture leur avait été donnée Pour la partie qui n’avait pu être découverte nulle part, parce que, dit-on, les meurtriers d’Osiris l’avaient jetée dans le fleuve, elle n’en fut pas moins comprise dans les honneurs divins qu’Isis fit rendre aux autres membres. Elle avait aussi son idole dans des temples où lui étaient offerts les mêmes honneurs, le même culte, les mêmes sacrifices qu’au Dieu lui-même. C’était ce membre qu’honoraient sous le nom de Phallus, les Grecs qui avaient emprunté aux Égyptiens leurs orgies et leurs bacchanales: c’était à lui qu’ils rendaient des honneurs particuliers dans les sacrifices et les mystères qu’ils célébraient en l’honneur de Bacchus. C’est donc à tort que quelques-uns font naître ce Dieu à Thèbes en Béotie, de Jupiter et de Sémélé. Voici l’origine de cette fable. Orphée avait passé chez les Égyptiens et avait été initié à leurs mystères. Lorsqu’il fut instruit des rites des bacchanales, il transporta à Thèbes la naissance de Bacchus, pour complaire aux descendants de Cadmus dont il était aimé et honoré. Puis les peuples, en partie par ignorance, peut-être aussi par le désir de donner au dieu une origine grecque, reçurent avec empressement ses fêtes et ses mystères. Du reste, voici ce qui fournit à Orphée l’idée et l’occasion de transporter en Grèce la naissance et les fêtes de Bacchus. Cadmus, originaire de Thèbes, en Égypte, eut plusieurs enfants entre lesquels était une fille appelée Sémélé. Elle fut séduite par Jupiter; elle conçut et mit au monde un fils au bout de sept mois, circonstance qui, selon les Égyptiens, avait aussi accompagné la naissance d’Osiris. L’enfant étant venu à mourir, Cadmus fit revêtir d’or son cadavre, institua en son honneur un culte solennel, et prétendit que Jupiter en était le père, tant pour concilier à Osiris la vénération publique, que pour effacer la tache imprimée à l’honneur de sa fille. De là s’accrédita chez les Grecs, cette fable que Sémélé, fille de Cadmus, avait eu Osiris de son commerce avec Jupiter. Ensuite vinrent les poètes avec leurs fictions, qui achevèrent d’établir cette fable, et lui donnèrent un crédit inébranlable parmi les générations postérieures. En général, on convient que les Grecs se sont approprié les principaux dieux et héros des Égyptiens. Ainsi. Hercule était égyptien d’origine. Entraîné par son courage, il parcourut une grande partie de l’univers. La Grèce s’attribue l’honneur de lui avoir donné le jour, bien qu’il ne soit nullement le fils d’Alcmène, qui naquit longtemps après. On dit aussi que Persée naquit en Égypte. Isis elle-même, les Grecs la font naître à Argos, et supposent que c’est cette Io métamorphosée en génisse. Les uns lui donnent le nom d’Isis, les autres croient que c’est Cérès, d’autres Thesmophore, d’autres la Lune, d’autres Junon. Osiris est selon les uns Sérapis, selon d’autres Bacchus, ou Pluton, ou Ammon, ou Jupiter, ou Pan. Ils attribuent à Isis l’invention de beaucoup de remèdes et de la médecine elle-même. Elle découvrit le remède qui donne l’immortalité. Son fils Horus était tombé dans les pièges des Titans; elle retrouva son cadavre dans le fleuve, et au moyen de ce breuvage, non seulement elle lui rendit la vie, mais elle le fit même participant de l’immortalité. Horus fut le dernier des dieux qui régnèrent en Égypte. L’interprétation de son nom prouve qu’il n’est autre qu’Apollon. Il apprit de sa mère l’art de la médecine et de la divination. Ses oracles et ses guérisons lui méritèrent la reconnaissance des peuples. C’est une opinion généralement admise qu’au temps d’Isis, des hommes d’une stature gigantesque, couverts d’une armure formidable, déclarèrent la guerre aux dieux Jupiter et Osiris. On croit aussi qu’Osiris imposa aux Égyptiens la loi d’épouser leurs sœurs; ce sentiment est fondé sur ce qu’il avait épousé lui-même Isis, sa sœur.
Voilà ce que l’histoire rapporte des hommes que les Égyptiens ont divinisés. Voyons maintenant ce qu’elle dit des animaux qui ont part à leur culte. Voici l’origine que quelques-uns donnent à ce culte.
Dans le principe, les dieux étaient en petit nombre, et par cette raison, ils succombaient sous la multitude des hommes impies que la terre avait produits. Pour échapper à leurs ennemis, ils revêtirent la forme de divers animaux; puis, plus tard, ils donnèrent par reconnaissance à ces animaux les prérogatives de la divinité, en échange du salut qu’ils avaient trouvé en empruntant leur figure. D’autres, au contraire, établissent cette hypothèse: lorsque les Égyptiens en venaient aux mains avec leurs ennemis, leurs chefs portaient sur la tête de petites figures artistement travaillées, représentent les animaux qui sont maintenant l’objet de leur culte. C’était là l’emblème du commandement et le signe auquel étaient reconnus les chefs. Or, s’ils tenaient à remporter la victoire, ils l’attribuaient aux animaux dont leurs généraux portaient l’image; de là ces animaux passaient au rang des dieux. D’autres enfin donnent une troisième raison de ce culte, et cette raison c’est que l’utilité de ces animaux fut le motif des honneurs qu’on leur rendit. Ainsi, la vache donne des petits et sert pour le labourage. La brebis donne des agneaux, et les hommes trouvent le vêtement dans sa toison, la nourriture dans son lait et son fromage. Le chien sert à l’homme pour la chasse, et est son gardien fidèle. C’est pour cela qu’ils donnent à leur dieu Anubis une tête de chien, pour marquer qu’il avait été le défenseur d’Osiris et d’Isis. D’autres aiment mieux dire que c’est à cause qu’Isis allant à la recherche de son époux se faisait précéder par des chiens qui éloignaient les animaux féroces, ou tout autre ennemi qui se serait rencontré sur son passage. Ils reconnaissent dans le chat les services qu’il rend contre les aspics et les autres reptiles venimeux. L’ichneumon brise les œufs du crocodile et le tue lui-même et voici de quelle manière: il se place dans la vase à la rencontre du monstre, pénètre ainsi dans sa gueule béante, puis il lui ronge les intestins jusqu’à ce qu’il l’ait laissé mort. Quant aux oiseaux, ils trouvaient dans l’ibis l’ennemi des serpents, des sauterelles et des chenilles: dans l’épervier, le destructeur des scorpions, des serpents à cornes et des plus petits des animaux à la dent venimeuse, outre qu’il est d’un grand usage dans la divination. L’aigle avait à leurs yeux quelque chose de royal. Ils avaient divinisé le bouc, comme les Grecs Priape, à cause de sa lubricité; c’est en effet le plus lascif des animaux. Or ils croyaient convenable d’honorer d’un culte spécial la source de la génération et tout ce qui a rapport à la reproduction des animaux. D’ailleurs. ce n’est pas seulement chez les Égyptiens que l’on trouve des traces de ce culte, il était en usage chez beaucoup d’autres peuples qui honoraient par des sacrifices le principe générateur des animaux. Les prêtres égyptiens sont initiés aux mystères de cette divinité, comme par droit de succession paternelle. C’est aussi pour la même raison que certains peuples rendent un culte religieux à Pan et aux satyres; aussi ils sont souvent représentés dans leurs temples sous la forme d’un bouc, parce que cet animal est de la dernière lubricité. Ils honorent les taureaux sacrés Apis et Mnévis presque à l’égal des dieux, d’abord parce qu’ils servent à l’agriculture, ensuite parce qu’on leur attribue la découverte des fruits. Ils adorent le loup d’abord à cause de sa ressemblance avec le chien, ensuite parce qu’autrefois lorsque Isis allait avec Horus son fils, combattre Typhon, Osiris vint des enfers au secours de son épouse et de son fils sous la forme d’un loup. D’autres disent que c’est parce que dans une expédition contre les Égyptiens, les Éthiopiens furent mis en fuite par une troupe de loups, ce qui fit appeler cette contrée, pays de Lycopolis. La raison de leur culte envers le crocodile, c’est disent-ils, que les brigands de l’Arabie et de la Libye n’osent passer le Nil par la crainte de ce monstre. Ils racontent aussi qu’un de leurs rois poursuivi par ses propres chiens, se réfugia dans un marais, où il trouva dans un crocodile un secours inespéré; l’animal le prit et le transporta de l’autre côté du fleuve. Ils donnent encore d’autres raisons de ce culte qu’ils rendent aux animaux. Le peuple fatigué du joug de ses rois, voulut abolir la royauté: or, un ami du gouvernement royal imagina, dans le dessein d’empêcher qu’une nouvelle tentative de conjuration pût jamais avoir lieu, de faire honorer par les divers peuples de l’Égypte des animaux différents; ainsi, chacun d’eux honorait les animaux dont le culte était reçu dans la contrée, et méprisait ceux qui étaient vénérés ailleurs. De la sorte il devenait impossible que tous les habitants de l’Égypte pussent jamais s’entendre dans une même pensée. Lorsqu’un des animaux sacrés vient à mourir, ils l’enveloppent dans un linceul, et l’ensevelissent en poussant des gémissements et se frappant la poitrine. Celui qui, de propos délibéré, tue un de ces animaux, est mis à mort; et même la sévérité des lois est plus grande lorsqu’il s’agit du chat et de l’ibis, car le meurtre, soit volontaire ou involontaire de ces animaux, est toujours puni de la peine capitale. Lorsqu’un chien est trouvé mort dans une maison, les habitants de celte maison se rasent tout le corps en signe de deuil; et si la maison contient du vin, du froment, ou quelque autre approvisionnement de vivres, il n est permis à personne d’en faire usage. On nourrit Apis à Memphis, et Mnévis à Hiéropolis; le bouc à Menda, le crocodile dans le marais de Myris. Les autres animaux divins sont nourris dans des cours sacrées; on leur donne de la farine, du gruau cuit dans le lait, des gâteaux de toutes sortes pétris de miel, de la chair d’oie, bouillie ou rôtie. Pour les animaux carnivores, on leur jette quantité d’oiseaux. Ils entretiennent avec les mâles, les femelles les mieux choisies, auxquelles ils donnent le nom de concubines. À la mort du taureau Apis, après l’avoir enseveli avec toute la pompe funèbre qui se peut imaginer, ils en cherchent un autre de la même forme. Aussitôt qu’il est trouvé, la crainte et le deuil du peuple cessent. Il est conduit d’abord à Nicopolis. Là, il n’est permis qu’aux femmes de le voir; elles se présentent devant lui dans le maintien le plus immodeste: après cela tout accès auprès du dieu leur est interdit pour toujours. C’est un dogme chez les Égyptiens qu’à la mort d’Osiris, son âme passa dans le corps du dieu Apis.
Telle est la doctrine des Égyptiens sur la divinité, ou plutôt tel est leur athéisme; car c’est là que conduit une semblable théologie: et ce n’est pas sans rougir que nous en avons exposé les infamies, bien que ce soit dans le but de les combattre. Aussi, nous sommes-nous hâté de la rejeter avec mépris, aussitôt que nous avons pu secouer le joug de semblables turpitudes: et où avons-nous trouvé l’affranchissement de ce culte abominable, sinon dans la doctrine salutaire de l’Évangile est venu rendre la lumière aux âmes aveugles? Plus tard, nous examinerons leur système de la nature, et les théories qu’ils en tirent, et au moyen desquelles ils prétendent couvrir d’un voile plus honnête toutes ces grossières images. Mais auparavant il faut que nous disions quelque chose de la mythologie des Grecs. Les antiques erreurs que nous voyons dominer chez la plus grande partie des peuples, sont un mélange des fables égyptiennes et phéniciennes. Maintenant donc il nous reste à parler de la mythologie grecque. Il est vrai que nous avons déjà eu souvent occasion d’en parler, en citant les auteurs dont nous avons extrait des fragments, puisqu’il est certain que toute cette théologie n’est qu’une sorte de lambeau des plus remarquables d’entre les fables égyptiennes interprétées arbitrairement. Cependant l’examen de cette mythologie en elle-même nous convaincra encore davantage que dans leurs traités sur la divinité, les Grecs n’ont rien puisé dans leur propre fonds, mais tout emprunté à des fictions étrangères. C’est ce que prouvent leurs idoles et leurs mystères où l’on remarque une ressemblance frappante avec ceux des peuples qui les ont précédés. On en trouve aussi un témoignage formel dans le troisième et le quatrième livre de leur histoire, ouvrage d’un auteur déjà cité, l’auteur qui a recueilli et réuni en un seul corps tous les livres historiques anciens. Son histoire des Grecs reprend les événements au temps de Cadmus. Or, Cadmus, selon les calculs des plus habiles chronologistes, vivait après Moïse, comme nous aurons occasion de le prouver: d’où il suit que Moïse est antérieur à tous les dieux de la Grèce, puisqu’il vivait avant Cadmus, et qu’il est clair que tous ces dieux sont postérieurs au temps de Cadmus. Mais écoutons Diodore.
Chapitre II
Abrégé de la mythologie des Grecs sur les dieux et les héros.
Cadmus fils d’Agénor, quitta la Phénicie, par ordre du roi, pour aller à la recherche d’Europe enlevée par Jupiter. Ses efforts ayant été sans succès, il vint dans la Béotie et y fonda la ville de Thèbes. Il épousa Harmonie, fille de Vénus, dont il eut Sémélé et ses sœurs. Sémélé ayant eu commerce avec Jupiter, conjura le dieu de lui accorder les mêmes faveurs qu’à Junon. Pour satisfaire à sa demande, Jupiter vint à elle avec tout l’appareil de la majesté divine, au milieu des foudres et des éclairs. Sémélé ne put supporter l’aspect de tant de majesté: aussitôt elle mit au monde avant le terme, le fruit quelle portait dans son sein, et fût elle-même consumée par les flammes. Jupiter prit l’enfant et le donna à Mercure, qui le transporta dans l’antre de Nysa, situé entre la Phénicie et le Nil. Bacchus y fut élevé par les nymphes, et parvenu à l’âge viril, il découvrit le vin et apprit aux hommes la culture de la vigne. Il fit aussi, avec de l’orge, la liqueur, qui fut appelée bière. Avec une armée d’hommes et de femmes, il entreprit une expédition pour exterminer les impies et les méchants. Il en fit une dans l’Inde qui dura trois ans. C’est en mémoire de celte expédition que les Grecs ont institué leurs fêtes triétériques, en l’honneur de Bacchus. Ils croient que durant ces fêtes, le dieu se rend visible aux hommes. Mais c’est surtout pour leur avoir fait présent du vin, que Bacchus reçoit des hommes un culte religieux; de même que c’est pour avoir découvert le froment que Cérès a obtenu les honneurs divins.
Quelques auteurs citent un autre Bacchus de beaucoup antérieur à celui-ci: ils lui donnent le nom de Sabazius, et le font naître de Jupiter et de Proserpine. Ils placent au temps de la nuit et enveloppent de mystères, sa naissance, ses fêtes, ses sacrifices, pour signifier le voile que la pudeur jette sur notre origine. C’est lui qui le premier essaya d’atteler des bœufs au joug: c’est pour cela qu’on le représente avec des cornes. Mais le fils de Sémélé est bien postérieur. Il était d’une beauté remarquable, mais d’une excessive mollesse et avait un violent penchant pour la luxure. Dans les expéditions qu’il entreprit, il était entouré d’une troupe de femmes armées de longues piques, ornées de guirlandes de lierre. On lui donne aussi pour compagnes de ses voyages, les Muses, jeunes vierges habiles dont tous les arts: elles charmaient le dieu par leurs danses et la mélodie de leurs chants. Il eut pour précepteur Silène, sous la conduite duquel il fit de grands progrès dans la vertu. Il s’adapta au front une mitre comme remède contre les violents maux de tête causés par l’excès du vin. On lui donna le nom de Bimater, parce qu’on trouve deux Bacchus, issus d’un seul père, mais de deux mères. On lui met à la main une férule, et en voici la raison. Les premiers hommes, par un usage immodéré du vin, tombaient dans une sorte de frénésie, et se frappaient mutuellement à coups de bâton: or, comme la mort était souvent pour quelques-uns la conséquence de ces rixes, Bacchus les engagea à se servir de verges au lieu de bâtons. Son nom de Bacchus lui est venu des Bacchantes. Il est aussi appelé Linéus, ou Dieu du pressoir, parce que les raisins se foulent dans un pressoir; ou bien encore Bromius, d’un mot grec qui signifie bruit, à cause des tonnerres qui accompagnèrent sa naissance, il s’entoura des Satyres pour jouir des charmes de leurs danses et de leurs chants. Il est l’inventeur du théâtre, et c’est lui qui apprit à former des concerts de musique. Voilà ce que l’on sait de Bacchus. On lui donne pour fils Priape, qu’il eut, dit-on, de Vénus, parce que l’état d ivresse porte naturellement aux plaisirs sensuels. Quelques-uns pensent que Priape était chez les anciens le nom emblématique de cette partie du corps humain que la pudeur ne nomme pas. D’autres disent que cet organe, étant le principe de la reproduction des êtres animés, avait, pour cette raison, de tout temps reçu les honneurs divins. C’est la même doctrine que celle des Égyptiens, qui prétendent qu’Isis faisant chercher les membres mutilés d’Osiris, et ne pouvant trouver celui-là, le fit honorer comme un dieu, lui érigea un temple, où elle lui dédia une idole, qui le représentait dans un état impudique. Et, chez les Grecs, ce n’est pas seulement dans les bacchanales, c’est dans toutes les autres fêtes, que ce dieu reçoit un culte religieux: on l’introduit au milieu des rires et des jeux dans tous les sacrifices. Il a beaucoup de rapport avec Hermaphrodite, dieu ainsi nommé parce qu’il est né de Mercure et de Vénus. On dit que quelquefois ce dieu apparaît parmi les hommes, et qu’il a les deux sexes: mais, comme ces faits sont extraordinairement rares, quelques-uns les rangent au nombre des phénomènes qui présagent quelque événement extraordinaire, heureux ou malheureux.
Les Muses sont filles de Jupiter et de Mnémosyne d’autres disent d’Uranus et de la Terre. Ce sont, suivant la fable, de jeunes vierges, qui tirent leur nom d’un mot grec qui signifie instruire, parce qu’elles enseignent la vertu aux hommes.
Voici maintenant ce que les Grecs disent d’Hercule. Persée naquit de Jupiter et de Danaé, fille d’Acrisius. De Persée et d’Andromè de naquit Electryon. Celui-ci fut père d’Alcmène, qui donna à Jupiter Hercule. Le dieu donna à la nuit qu’il passa avec elle la durée de trois nuits ordinaires. C’est la seule circonstance où Jupiter n’ait pas été poussé à celte action par la volupté, passion qui l’avait toujours porté à séduire les autres femmes qu’il avait corrompues; cette fois il n’avait pour but que d’obtenir un fils. Junon, dévorée de jalousie, retarda les couches d’AIcmène, et mit elle-même au jour, avant le terme Eurysthée, parce quelle avait entendu Jupiter prononcer que celui des deux enfants qui naîtrait ce jour-là même, serait roi des Persi des. Alcmène accoucha ensuite d’un fils, qu’elle exposa, pour éviter le courroux de Junon. Mais Minerve, éprise de la beauté de l’enfant, persuada à Junon de lui présenter son sein: l’enfant, malgré son âge, le saisit avec une telle force que Junon, de douleur, le jeta à terre. Alors Minerve le porta à sa propre mère en l’engageant à le nourrir.
Ensuite Junon envoya deux dragons pour le dévorer: mais l’enfant sans s’effrayer, étouffa les serpents entre ses mains. Lorsque Hercule fut parvenu à l’âge viril, Eurysthée qui occupa alors le trône d’Argos, lui imposa douze travaux. La difficulté de cet ordre, jeta Hercule dans le plus grand embarras. Pour comble d’infortune, Junon lui envoya une maladie semblable à la rage; l’excès de la douleur le rendit frénétique: et, le mal faisant tous les jours de nouveaux progrès, il perdit la raison à un tel point qu’il essaya de tuer lolas, son neveu qu’il chérissait. Celui-ci se sauva par la fuite: mais Hercule perça de ses flèches comme des ennemis, ses propres enfants, qu’il avait eus de Mégare, fille du roi Créon. Enfin, retenu à lui-même, il exécuta les douze travaux que lui avait imposés Eurysthée. Il tua aussi les Centaures, et Chiron lui-même le célèbre médecin.
Voici une circonstance singulière que présente la naissance d’Hercule. La première femme mortelle avec laquelle Jupiter avait eu commerce était Niobé, fille de Phoronée; la dernière fut Alcmène, mère d’Hercule: or on place Alcmène seize générations après Niobé. Après Alcmène, Jupiter cessa d’avoir aucun commerce avec des mortelles. épouse Mégare à son neveu Iolas, dans son désespoir de la mort de ses enfants. Il demanda ensuite pour lui-même Iole, fille d’Euryte; mais le père la lui ayant refusée, il en tomba malade: l’oracle qu’il consulta sur cette maladie, lui répondit qu’il n’en guérirait qu’en vendant sa liberté et en se réduisant en esclavage. Il s’embarqua donc pour la Phrygie où l’un de ses amis le vendit comme esclave à Omphale, reine du peuple appelé alors les Méoniens et aujourd’hui les Lydiens. Pendant le temps de son esclavage, il eut d’une servante un fils nommé Cléolaüs. Devenu ensuite l’époux d’Omphale elle-même, il en eut aussi des enfants.
Il passa ensuite en Arcadie, où il descendit chez le roi Léus. Il séduisit en secret la fille du roi, puis il prit la fuite en la laissant enceinte. Il contracta alors un nouveau mariage avec la fille d’Énée, Déjanire, dont l’époux Méléagre venait de mourir. Il eut ensuite commerce illégitime avec la fille de Phylée, l’une de ses captives, et en eut un fils nommé Tlépotème. Dans un festin que lui donnait Énée, l’esclave qui faisait le service ayant manqué à quelque chose, il le tua d’un coup de poing. Puis dans un voyage qu’il entreprit, il arriva aux bords du fleuve Evène, à un endroit où le centaure Nessus, pour une somme convenue, passait les voyageurs. Déjà il avait transporté Déjanire au-delà du fleuve; mais épris de sa beauté, il tenta de lui faire violence. Celle-ci appelle à grands cris son mari; et aussitôt Hercule décoche une flèche qui va percer le centaure. Surpris dans l’acte même du crime, et sur le point d’expirer de sa blessure, il propose à Déjanire de lui donner un philtre, qui lui assurerait inviolablement la fidélité d’Hercule. Il lui ordonna de prendre du sang qui coulait de sa plaie, de le mêler avec de l’huile, et d’en enduire la tunique d’Hercule. Déjanire exécuta cet ordre, et garda secrètement le poison. Cependant Hercule aima encore une esclave, fille de Phyllas et en eut un fils nommé Antiochus. Il séduisit aussi une fille du roi Arménius, nommée Astyanire, dont il s’était également fait une esclave, et il en eut un fils nommé Ctésippe. Un Athéni en nommé Thespis, fils d’Erechthée, avait eu de plusieurs femmes cinquante filles. Cet homme tenait à honneur que ses filles eussent des enfants d’Hercule. Dans ce dessein, il l’invita à un sacrifice solennel, après lequel il lui donna un splendide festin; puis il lui envoya chacune de ses filles, l’une après l’autre. Hercule eut commerce avec toutes la même nuit, et devint ainsi père des Thespia des. Il prit ensuite comme esclave le jeune Iole. Puis comme il allait offrir un sacrifice, il envoya demander à Déjanire son épouse, la robe et la tunique dont il avait coutume de se servir dans les sacrifices. Déjanire frotta la tunique du poison que lui avait laissé le centaure et l’envoya d Hercule. Il n’eut pas plutôt revêtu cette fatale tunique, qu’il se sentit déchiré par des douleurs inouïes. C’est que la flèche, qui avait percé le centaure avait été trempée dans le sang de l’hydre de Lerne: de sorte que la tunique, teinte du sang qui avait coulé de la blessure faite par cette flèche, répandit sur le corps d’Hercule, un feu qui lui dévorait la chair. Dans l’excès de sa douleur, il tua l’esclave qui lui avait apporté la tunique. Puis il monta lui-même sur un bûcher, pour obéir à l’oracle, et il termina sa vie dans les flammes. Telle est l’histoire d’Hercule. Maintenant disons quelque chose d’Esculape. On dit qu’il était fils d’Apollon et de Coronis. Il cultiva avec un soin extrême l’art de la médecine, et il y acquit une telle renommée, qu’on lui présentait un grand nombre de malades désespérés auxquels il rendait la santé. Jupiter en fut tellement piqué, qu’il le frappa de ses foudres et le fit périr. Apollon, pour venger la mort de son fils, tua les Cyclopes qui forgeaient les foudres de Jupiter. Le maître des dieux, indigné d’une telle audace, chassa Apollon du ciel et lui ordonna d’aller se mettre au service du roi Admète. Tel fut le châtiment qu’il lui infligea. Voilà ce que nous trouvons au quatrième livre de la bibliothèque de Diodore.
Quant au reste de la théologie des Grecs, le même auteur atteste qu’ils l’ont empruntée aux autres peuples. Voici ce qu’il dit à ce sujet au troisième livre de ses histoires: Les Atlanti des prétendent que leur premier roi fut Uranus ou le Ciel; il eut de plusieurs femmes quarante-cinq enfants, dont dix-huit d’une seule mère, nommée Titée. Comme cette femme était douée d’une grande sagesse et qu’elle avait fait beaucoup de bien, elle fut divinisée après sa mort, sous le nom de la Terre. Uranus eut aussi deux filles, dont l’une s’appelait Basilée, et l’autre Rhéa ou Pandore. Basilée éleva ses frères avec une affection toute maternelle, ce qui lui valut le nom de mère. Après la mort d’Uranus, son père, elle épousa Hypérion, l’un de ses frères, et lui donna deux enfants qu’elle appela le Soleil et la Lune. Les frères de Rhéa redoutant ces deux enfants,commencèrent par massacrer Hypérion, puis ils étouffèrent le Soleil dans les eaux du fleuve Éridan. À cette nouvelle la Lune se précipita du haut d’un toit. La mère en perdit la raison. On la vit errer dans le pays, les cheveux épars, dansant au son des tambours et des cymbales. Enfin elle disparut de dessus la terre. Frappé de ces événements extraordinaires, le peuple plaça le Soleil et la Lune parmi les astres du ciel et fil de la mère une divinité, à laquelle il érigea des autels: et, dans les honneurs qu’il lui rendait, figuraient toujours les tambours et les cymbales.
Les Phrygiens racontent qu’un de leurs rois nommé Méon eut une fille appelée Cybèle, qui inventa la flûte. On lui donna aussi le nom de Orée ou mère des montagnes. Elle était liée d’amitié avec un Phrygi en nommé Marsyas qui fut l’inventeur du chalumeau, et qui garda sa chasteté jusqu’à la mort. Mais ensuite Суbèle se lia avec Attis et devint enceinte; son père s’en étant aperçu tua Attis et les nourrices. Cybèle en perdit la raison Elle parcourut la contrée et la fit retentir de ses lamentations, qu’elle accompagnait du son du tambour. Elle avait pour compagnon Marsyas; mais celui-ci ayant défié Apollon à la musique, fut vaincu et le dieu l’écorcha tout vif. Apollon épris d’amour pour Cybèle, suivit ses pas errants jusqu’aux régions hyperboréennes. Il fit ensevelir Attis et honorer Cybèle comme une divinité. C’est l’origine de ces fêtes que célèbrent encore aujourd’hui les Phrygiens, et dans lesquelles ils pleurent la mort du jeune homme, offrent des sacrifices à Cybèle et à Attis sur des autels qu’ils ont élevés en leur honneur, plus tard même ils élevèrent au jeune homme dans une de leurs villes, à Pessinonte, un temple superbe, où ils lui rendaient les honneurs divins et lui offraient des sacrifices avec la pompe la plus solennelle. Après la mort d’Hypérion, les enfants d’Uranus se partagèrent le royaume de leur père. Les deux plus illustres étaient Atlas et Saturne. Le premier habita les régions voisines de l’Océan, et devint très habile dans la science des astres. Il eut sept filles qui furent appelées Atlanti des. Par leur commerce avec les principaux d’entre les dieux, elles devinrent la tige d’une postérité nombreuse et illustre; car les enfants qui naquirent d’elles furent mis au rang des dieux et des héros. L’aînée de toutes, Mina, donna à Jupiter Mercure. Saturne, fameux par sa cupidité autant que par ses débauches, épousa Rhéa, sa sœur, qui lui donna Jupiter. Il aurait existé un autre Jupiter, père d’Uranus: il régnait en Crète; mais il fut effacé entièrement par le fils de Saturne: car le royaume de celui-ci fut l’univers entier. Le Jupiter de Crète eut dix enfants nommés les Curètes: on montre encore aujourd’hui son tombeau dans cette île. Saturne régna sur la Sicile, la Libye et l’Italie. Son fils Jupiter se proposa un genre de vie tout opposé à celui de son père. Il monta sur le trône, ou du libre consentement de son père, comme le prétendent quelques-uns, ou, selon d’autres, par la volonté du peuple auquel Saturne s’était rendu odieux; Saturne avec le recours des Titans déclara la guerre à Jupiter: mais il fut vaincu et demeura errant par le monde. Jupiter était doué d’une force de corps extraordinaire et excellait dans toutes sortes de vertus. Il s’appliqua à réprimer et à punir les méritants, et à récompenser les hommes vertueux; ce qui fit qu’on lui donna après sa mort le nom de Zên, père de la vie, parce qu’il avait appris aux hommes à bien vivre. Nous venons de rapporter les principaux points de la théologie des Atlanti des, dont les Grecs se sont, dit-on, emparés. Voilà ce que dit Diodore au troisième livre de ses histoires. Et, dans le sixième, il confirme ce qu’il a dit de cette théologie par le témoignage d’un auteur messénien, nommé Evémère. Voici ce qu’il dit: D’après les principes que les anciens ont transmis à leurs descendants au sujet de la divinité, nous voyons qu’ils partageaient les dieux en deux classes: la première est celle des dieux éternels et immortels, ce sont le soleil, la lune et les autre astres du ciel; ils y ajoutaient les vents et tout ce qui participe à leur nature. Ils donnaient à chacun de ces dieux une origine éternelle et une durée sans fin. La seconde classe est celle des dieux terrestres. Nés au milieu des hommes, ces dieux n’étaient venus aux honneurs suprêmes de la divinité que par les bienfaits dont l’humanité leur était redevable. Ce sont Hercule, Bacchus, Aristée, et les autres dieux de même origine. D’un côté les historiens, de l’autre les poètes, créateurs des fables, nous ont laissé sur les dieux de la terre des traditions nombreuses et diverses. Parmi les historiens, Evémère a traité ce sujet d’une manière spéciale dans une histoire sacrée, dont il est l’auteur. Parmi les inventeurs de fable, Homère, Hésio de. Orphée et les autres poètes de ce genre ont imaginé une foule d’aventures merveilleuses, qu’ils ont attribuées à ces dieux. Nous essayerons de rapporter succinctement ce que les uns et les autres ont écrit, et pour mettre quelque ordre dans cette matière, nous exposerons leurs récits successivement. Evémère, devenu ami de Cassandre et obligé par cette raison de remplir des commissions de confiance, jusque dans des pays éloignés, vint, dit-on, dans les parties méridionales de l’Arabie heureuse. De là s’embarquant sur l’océan même, il y fit une assez longue navigation, et aborda en plusieurs îles de cette mer. Il en rencontra une entre autres qui s’appelait l’île Panchaïe. Tous les habitants vivaient dans une piété extraordinaire, faisant sans cesse de grands sacrifices aux dieux et apportant souvent dans leurs temples des offrandes d’or et d’argent. L’île entière semblait n’être qu’un temple. Evémère admira ce qu’on lui dit de l’ancienneté et ce qu’il vit lui-même de la magnificence de leurs édifices, Nous en avons fait le détail dans les livres précédents. Il y a surtout au sommet d’une colline fort élevée un temple de Jupiter Triphyli en. On prétend qu’il a été bâti par le dieu même lorsque, n’étant encore qu’un homme, il régnait sur toute la terre. Dans ce temple est une colonne d’or, sur laquelle sont gravées en caractères panchaïens les principales actions d’Uranus, de Saturne et de Jupiter. Il y est marqué qu’Uranus le plus ancien roi du monde avait été un homme juste, bienfaisant, très versé dans la connaissance des astres et le premier qui ait fait des sacrifices aux dieux du Ciel, ce qui lui fit même donner le nom d’Uranus. Il eut pour fils de sa femme Vesta, Pan et Saturne, et pour filles Rhéa et Cérès, Saturne régna après Uranus et ayant épousé Rhéa, il en eut Jupiter, Junon et Neptune. Jupiter qui succéda au trône de son père épousa Junon, Cérès et Thémis. La première lui donna les Curètes, la seconde, Proserpine et la troisième, Minerve. Étant allé ensuite à Babylone, il y fut reçu par Bélus. De là il passa dans l’île de Panchaïe sur l’Océan et il y vint en Syrie chez Caesius qui pour lors en était roi. C’est celui-ci qui a donné le nom au mont Caesius. Jupiter alla ensuite dans la Cilicie, ou il vainquit en bataille rangée Cilix qui en était le souverain. Il parcourut encore plusieurs autres villes et partout il fut respecté et regardé comme un dieu.
Chapitre V
oilà entre autres choses du même genre ce que rapporte Diodore au sujet des mortels placés au rang des dieux. Puis il continue: Pour ce qui est d’Evémère, l’auteur de l’histoire sacrée dont nous avons parlé, nous n’en citerons pas davantage. Maintenant nous essaierons de donner brièvement une idée de la mythologie des Grecs, d’après Homère, Hésio de et Orphée.
Alors commence dans son ouvrage l’exposition des fables inventées par ces poètes. Pour nous, nous nous contenterons des fragments que nous avons cités sur la théologie dus Grecs. Seulement, nous croyons devoir y ajouter quelques détails sur les initiations et les mystères secrets. Nous verrons s’il y a vraiment dans ce culte prétendu divin, quelque chose qui soit digne de la divinité ou bien plutôt s’il n’a pas été suscité par l’enfer et les démons de l’erreur: religion digne de risée, si elle ne devait pas plutôt faire naître un sentiment de pudeur et surtout de compassion pour ceux qu’enveloppent encore ces ténèbres. Notre admirable Clément d’Alexandrie nous a fait de ces superstitions un tableau frappant dans son exhortation aux Grecs: il les connaissait à fond, ces superstitions, il en avait été l’esclave: mais il ne tarda pas à en secouer le joug affreux, aussitôt qu’il fut appelé à la liberté de notre Sauveur par les enseignements de la doctrine évangélique. Écoutons-le quelques instants.
Chapitre III
Abrégé des initiations secrètes et des mystères occultes du polythéisme.
Cessez donc de révérer ces sanctuaires de l’impiété, ces antres dont les profondeurs recèlent de prétendus prodiges. Abandonnez au mépris l’urne de Thesprotée, le trépied de Cirrha, l’airain de Dodone. Laissez parmi les fables surannées, ce vieux tronc de chêne qui reçoit un culte religieux au milieu des sables déserts: l’oracle a vieilli comme l’arbre sacré qui en était le siège. Elles sont muettes maintenant ces fontaines de Castalie et de Colophon: elles ne sont plus ces ondes prophétiques; dépouillées d’un prestige trop longtemps vénéré, elles ont enfin laissé voir toute leur vanité. Vantez-nous maintenant ces oracles qui, dans leur inspiration ou plutôt leur fureur prophétique, éblouissaient par de frivoles réponses. Où est maintenant Clarius, Pythius, Didyme, Amphiaraüs, Apollon, Amphilo que? Joignez-y les aruspices, les augures, et tous ces profanes interprètes des songes. Rangez avec l’oracle Pythi en tous ces hommes qui voyaient l’avenir dans la farine et dans l’orge, tous ces ventriloques révérés encore aujourd’hui par le vulgaire. Qu’un voile épais ensevelisse les sanctuaires des Égyptiens, les évocations funèbres des Tyrrhéniens: toutes ces folies n’étaient que des artifices d’hommes sans foi, un tissu d’impostures. C’était le même charlatanisme dans ces chèvres dressées à la divination, dans ces corbeaux exercés à rendre des oracles. t, si maintenant je vous disais les mystères! Si je les divulgue, ce n’est point, comme on le reproche à Alcibia de, pour m’en faire un jeu; mais ce sera pour porter le flambeau de la vérité dans ce sanctuaire de l’imposture. Il faut qu’ils soient donnés en spectacle, ces mystères, aux yeux qui cherchent la vérité. Les fêtes de Bacchus furieux se célèbrent dans un délire sacré, en dévorant des viandes crues. La distribution des victimes se fait religieusement par des prêtres, couronnés de serpents et vociférant dans leurs lamentations le nom de cette Ève qui a introduit dans le monde l’erreur et la mort. L’emblème particulier des fêtes de Bacchus est le serpent consacré par des cérémonies religieuses. Or, dans la langue des Hébreux, le mot Ève, avec l’aspiration, signifie serpent femelle. Cérès et Proserpine sont aussi l’objet de cérémonies mystérieuses. C’est l’enlèvement de la fille tandis quelle errait dans la prairie, et la douleur de la mère que célèbrent les torches d’Éleusis. xpliquons maintenant l’étymologie des orgies et des mystères. Orgie vient d’un mot grec qui signifie colère, à cause du ressentiment de Cérès contre Jupiter: mystère, d’un autre mot grec, qui signifie crime, à cause de l’attentat commis contre Bacchus. Si vous aimez mieux trouver l’étymologie du mot mystère dans le nom de Myson, Athéni en tué à la chasse, suivant le témoignage d’Apollodore, nous vous permettons de mêler ainsi à vos fêtes un nom et des honneurs funèbres. Vous pouvez enfin voir le mot mystère dans celui de mytheria (qui concerne la chasse) par le changement de deux lettres: en effet la chasse est le fond de toutes ces fables qu’on rencontre, soit chez les Thraces plongés dans la plus profonde barbarie, soit chez les Phrygiens, le plus stupide des peuples, soit chez les Grecs, fameux par leurs superstitions. Mais maudit soit l’homme qui le premier a introduit ces folies dans le monde; soit qu’on les doive attribuer à Dardanus, l’inventeur des mystères de la mère des dieux, ou bien à Eétion, l’auteur des orgies et des fêtes des Samothraces, ou bien enfin à ce Midas le Phrygi en, qui, instruit par Odry de de tous les artifices de l’imposture, les imposa ensuite à ses sujets. Car il me fera toujours horreur ce Cyniras de Chypre qui, possédé du désir de diviniser une prostituée sa compatriote, osa mettre au jour tes infâmes mystères de Vénus. Selon d’autres, les fêtes de Cérès furent apportées d’Égypte en Grèce par Melampe, fils d’Amythaon, qui chantait dans ses vers les chagrins de la déesse. Pour moi, je vois dans tous ces hommes les funestes auteurs de fables impies, les pères d’une désolante superstition, qui ont jeté dans la vie humaine ces mystères comme un germe fatal de crime et de mort.
Mais il est temps de vous mettre sous les yeux vos orgies avec tous leurs prodiges, enfants de l’imposture. Une fois que vous en aurez pénétré les secrets, vous accueillerez vous-mêmes avec le sourire du mépris les fables qui sont maintenant l’objet de votre culte. J’exposerai à la lumière les secrets les plus intimes de ces mystères; je ne rougirai pas de dire ce que vous ne rougissez pas d’adorer. Eh bien! d’abord cette fille de l’écume de mer, née dans l’île de Chypre, l’amante de Cinyras, c’est cette Vénus aux amours impudiques qui naquit du sang d’Uranus, honteusement mutilé. Ses membres séparés du corps eurent avec les flots une sorte de commerce honteux qui produisit Vénus, fruit digne de vos passions déréglées. Aussi dans les fêtes de cette déesse de la mer, ceux qui sont initiés à l’art honteux de la prostitution reçoivent comme symbole de la génération un grain de sel et une figure infâme, dont les oreilles chastes ne sauraient entendre le nom. Puis les initiés présentent à la divinité une pièce de monnaie en témoignage de leur dévouement à son amour.
Les mystères de Cérès rappellent les liaisons incestueuses de Jupiter avec cette Cérès, sa mère, et le courroux de Cérès elle-même, que l’on doit appeler ou sa mère ou son épouse; car je ne sais lequel des deux noms lui donner. C’est de cette colère de Cérès que lui est venu, dit-on, le nom de Brimo. De là ces supplications à Jupiter, ces coupes de fiel, ces convulsions, enfin ces actions abominables qui se faisaient dans les fêtes de cette divinité. Les mêmes cérémonies sont en usage chez les Phrygiens, en l’honneur d’Attis, de Cybèle et des Corybantes On dit aussi que Jupiter mutila un bélier, dont il jeta les lambeaux dans le sein de Cérès, comme une expiation pour le crime qu’il avait commis en lui faisant violence. Il y a dans ce simple exposé des symboles de ces initiations de quoi exciter la risée: et je ne pense pas qu’ils puissent être entendus sans cela par ceux-là mêmes d’entre nous qui sont le moins disposés à en rire. Ainsi, par exemple: j’ai mangé du tambour, j’ai bu de la cymbale, j’ai dansé la cernophore. J’ai pénétré dans le lit nuptial. Ne sont-ce pas là des symboles dignes de risée, mêlés à des mystères d’infamie? Et que serait-ce si j’ajoutais ce que je dis encore? Cérès devient enceinte et met au monde une fille: cette enfant grandit et Jupiter séduit sa propre fille Phéréphalte, comme il avait séduit la mère, oubliant sans doute ce premier crime. Il la séduit sous la forme d’un serpent, comme nous en avons la preuve: car c’est pour cela que dans les Sabuzies, le symbole est le Dieu se glissant dans le sein des initiés: or, ce dragon qui se glisse dans le sein des initiés est le signe de l’inconstance de Jupiter. Phéréphalte met au monde un enfant qui a la forme d’un taureau. C’est sans doute ce que chante dans ces vers un poète idolâtre: Un taureau père d’un dragon, un dragon père d’un taureau, un bouvier sur la montagne avec un aiguillon caché. Sans doute que par cet aiguillon il entend le bâton que portaient ceux qui célébraient les bacchanales. Faut-il maintenant vous raconter Phéréphalte, cueillant des fleurs dans une corbeille, et enlevée par Pluton; la terre entr’ouvrant son sein, et les pourceaux d’Eubulée engloutis avec les deux divinités? (De là, aux Thesmophories, l’usage de chasser des pourceaux en langue mégarienne). C’est toute cette anecdote fabuleuse que célèbrent les femmes dans certaines villes: ainsi les Thesmophories, les Scirrhophories, les Arrhétophories ne sont que des allusions diverses à cet enlèvement de Phéréphalte. Les fêtes de Bacchus rappellent le dernier excès de la cruauté. Tandis qu’il était encore enfant, les Curètes se livraient autour de lui à des danses armées, les Titans se glissèrent furtivement auprès de lui, l’amusèrent avec des jouets d’enfant; puis ils mirent en pièces son tendre corps. C’est le récit d’Orphée de Thrace qui a chanté dans ses vers les fêtes de Bacchus: une toupie, dit-il, un sabot, des marionnettes, des pommes d’or, ces belles pommes du jardin des Hespéri des à la voix mélodieuse.
Peut-être ne sera-t-il pas inutile de vous mettre sous les yeux les ridicules symboles en usage dans cette fête: un osselet, une balle, une toupie, des pommes, un sabot, un miroir, une toison. Minerve, qui avait enlevé le cœur de Bacchus, fut appelée de là Pallas, du mot Pallein, qui signifie palpiter, parce que ce cœur palpitait encore. Après avoir mis l’enfant en pièces, les Titans placent sur un trépied un vase d’airain, dans lequel ils jettent ses membres mutilés: ils les font cuire d’abord, les embrochent, et les présentent en cet état à Vulcain.
Mais Jupiter apparaît tout à coup, attiré sans doute par l’odeur de la graisse rôtie; car vos dieux avouent eux-mêmes qu’ils ne sont pas insensibles à cette sorte d’hommage: il foudroie les Titans, et confie à Apollon son fils, le soin d’ensevelir les membres de Bacchus. Apollon obéit et va porter sur la cime du Parnasse le cadavre de l’enfant mis en pièces.
Faut-il vous rappeler aussi les orgies des Corybantes, ces deux meurtriers de leur propre frère, dont ils coupèrent la tête; puis ils l’enveloppèrent d’un voile de pourpre, la ceignirent d’une couronne, et la portèrent sur un bouclier d’airain, pour l’ensevelir au pied du mont Olympe? D’où il suit, pour le dire d’un seul mot, que tous ces mystères ne rappellent que meurtres et tombeaux. Les prêtres de ces mystères (la vénération et l’intérêt leur ont décerné le titre de rois des sacrifices) ont su environner encore cet événement d’une foule de circonstances merveilleuses. Ainsi ils défendent de servir à table du persil avec sa racine, parce qu’ils prétendent que cette plante est le produit des gouttes de sang que laissa couler le cadavre du Corybante tué par ses frères. C’est aussi la raison qui fait que les prêtresses des Thesmophories s’interdisent l’usage des grenades, qu’elles croient produites par les gouttes de sang de Bacchus dont la terre fut arrosée.
On donnait aussi aux Corybantes le nom de Cabires, et celui de Cabiries, aux fêtes qu’ils célébraient en leur honneur. Les deux fratricides emportèrent dans leur fuite la boîte qui contenait les membres honteux de Bacchus, et naviguèrent pour le pays des Tyrrhéniens, fiers sans doute du glorieux dépôt dont ils étaient chargés. Arrivés dans le pays, les deux fugitifs proposèrent à la vénération des Tyrrhéniens la boîte et ce qu’elle contenait et imaginèrent en l’honneur de cette noble divinité diverses cérémonies religieuses. Voilà ce qui fait que quelques-uns, et ce n’est pas sans quelque vraisemblance, confondent Bacchus avec Attis parce que l’un et l’autre sont également mutilés.
Faut-il s’étonner du reste de rencontrer chez les Tyrrhéniens, peuple barbare, de semblables infamies, quand les Athéniens et les autres peuples de la Grèce, j’ai honte de le dire, ne rougissent pas de célébrer les aventures fabuleuses de Cérès avec toutes les turpitudes qu’elles renferment? Cérès, étant à la recherche de sa fille Proserpine, s’arrêta de lassitude dans les environs d’Éleusis, ville de l’Atti que; et là, dans sa douleur, elle s’assit près d’un puits, ce qui est défendu, encore aujourd’hui, à ses initiés, de peur qu’ils ne paraissent vouloir contrefaire la douleur de la déesse. Or Éleusis comptait alors au nombre de ses habitants quelques indigènes, dont les noms étaient Baubo, Dysaulis, Triptolème, Eumolpe, et Eubulée. Triptolème nourrissait des bœufs, Eumolpe des brebis, Eubulée des pourceaux, Ils sont la tige des Eumolpi des, ces célèbres hérauts des sacrifices. Or, Baubo, car je ne saurais m’empêcher de le dire, donna l’hospitalité à Cérès, et lui présenta un breuvage pour la soutenir. Mais la déesse rejeta la coupe et refusa d’en approcher ses lèvres, tant sa douleur était profonde. Baubo affligée de ce refus qu’elle regardait comme un outrage, imagina de se présenter à la déesse dans la plus immodeste nudité. Le moyen réussit; la douleur de Cérès céda à l’hilarité que lui causa malgré elle ce spectacle, et elle consentit, quoique avec peine, à accepter le breuvage.
Tels sont les mystères secrets des Athéniens. С’est Orphée lui-même qui nous les révèle; je vous citerai les propres paroles afin que ces infamies vous soient attestées par celui-là même qui fut l’instituteur de ces mystères. À ces mots, dit-il, Baubo soulevant son voile, offre aux yeux de la déesse, un spectacle que la pudeur réprouve. Cérès oubliant sa douleur, prend un jeune enfant nommé Iacchus, et le précipite dans les bras de Baubo: puis, dans son hilarité, car elle ne put retenir un sourire, elle accepte le vase aux diverses couleurs, et avale la liqueur qu’il contenait. Voici donc l’abrégé des symboles d’Éleusis: J’ai jeûné; j’ai bu le cycéon; j’ai pris de la boîte quelque chose que j’ai mis dans une corbeille; puis, après m’en être servi, je l’ai remis dans la boite. Que de belles choses à voir! comme elles sont dignes d’une déesse! Ne méritent-elles pas bien plutôt d’être ensevelies dans les ténèbres de la nuit, et punies par le feu? Il y a bien là en effet de quoi enfler d’orgueil et de vanité les cœurs des Erechti des et des autres Grecs, pauvres peuples, auxquels sont réservées au-delà du tombeau des peines qu’ils ne soupçonnent pas! Qui sont ceux en effet qui doivent craindre l’accomplissement des prédictions d’Héraclius d’Éphèse? ne sont-ce pas ceux qui se livrent à des opérations nocturnes, les magiciens, les bacchantes, les prêtres de Bacchus, les initiés aux mystères secrets? n’est-ce pas eux que regardent ces menaces après leur mort? N’est-ce pas à eux qu’est réservé le supplice du feu? En effet tout ce que les hommes appellent des mystères, qu’est-ce autre chose que des initiations sacrilèges? Ces rites que sanctionnent les lois et l’opinion commune, ces mystères du dragon, que sont-ils autre chose qu’une vaine imposture qui propose comme sacrés des objets profanes, qui couvre du voile d’une prétendue piété des cérémonies abominables? Car il faut mettre au grand jour les objets sacrés des païens, dévoiler leurs secrets. Or, je vois des gâteaux de sésame de forme pyramidale, d’autres de forme sphérique; des gâteaux couverts de petites éminences, des grains de sel, un dragon, emblème sacré de Bacchus Bassaréus, des grenades, de la moelle d’arbre, une férule, du lierre, des pastilles de fromage et de farine, des pavots. Voilà les objets qu’ils appellent saints. Voulez-vous maintenant connaître les symboles des mystères de Thémis? Vous verrez de l’origan, une torche, un glaive, un peigne, qui dans sa signification symbolique désigne un objet que la pudeur défend de nommer. Ô comble de l’infamie! Autrefois, le silence de la nuit servait de voile, même aux plus chastes plaisirs de l’homme aux mœurs pures: et maintenant c’est la nuit qui révèle aux initiés les mystères de l’impudicité l Des torches allumées éclairent de leurs feux les derniers excès de la débauche! Éteins donc ce feu, grand hiérophante: et vous, prêtres, rougissez de ces flambeaux que vous portez: leur lumière éclaire les turpitudes de votre Iacchus. Certes, la nuit n’a pas de ténèbres trop profondes pour voiler vos mystères; vos orgies gagneront du moins quelque chose à rester dans l’obscurité; car le feu ne sait pas feindre, lui: sa nature est de dénoncer les coupables et de les punir.
Ainsi voilà donc quels sont les mystères de ces peuples athées: et si je les appelle de ce nom, ils le méritent à tous les titres, eux qui ont méconnu l’unique Dieu véritable, eux qui ne rougissent pas d’honorer d’un culte honteux, un enfant mis en pièces par les Titans, les larmes d’une femme, des objets dont la seule idée révolte la pudeur. Ils ont un double titre à cette qualification d’athéisme: le premier c’est qu’ils n’ont aucune idée de la divinité, puisqu’ils ne connaissent pas celui-là seul qui est vraiment Dieu: le second, c’est que dans leur erreur, ils prennent pour des dieux des êtres qui ne le sont pas; que dis-je qui ne le sont pas? Des êtres qui n’ont pas même d’existence réelle, des êtres qui n’ont de Dieu que le nom.
Ainsi parle Clément d’Alexandrie.
Chapitre IV
Quelles raisons nous ont déterminés à repousser de semblables doctrines sur la Divinité.
Chapitre C
’est avec raison assurément que nous nous glorifions de nous être affranchis de toutes ces absurdités. C’est comme d’une maladie terrible et pernicieuse que nous prétendons être délivrés de cette antique erreur, qui a régné pendant tant de siècles. Et cette délivrance, nous la devons d’abord à la bonté et à la grâce du Dieu tout-puissant, ensuite à la vertu ineffable des enseignements évangéliques de notre Sauveur, enfin au sage raisonnement qui nous a fait comprendre tout ce qu’il y a d’impie et de criminel à prostituer l’auguste nom de la divinité à des hommes mortels dont il ne reste depuis longtemps que la poussière, à des hommes dont la mémoire est loin d’être sans tache, mais qui n’ont laissé à la postérité que le souvenir et l’exemple de tous les excès de l’intempérance, de la volupté, de la cruauté, de la démence. Ne serait-ce pas en effet le comble de la folie que de voir des hommes irréprochables dans les mœurs, se prosterner devant des débauchés et des dissolus; des hommes intelligents et sensés rendre un culte religieux a des hommes qui ont perdu la raison; des disciples de la justice et de la charité se constituer les adorateurs de monstres qui se sont imprimé la tache honteuse de la plus révoltante cruauté, en souillant leurs mains dans le sang de leurs parents ou de leurs enfants? Prostituer le nom adorable du Dieu de toute sainteté, à ces parties du corps humain, que l’honnêteté même ne permet pas de nommer ou bien à des êtres sans raison; se peut-il concevoir quelque chose au-delà d’une pareille impiété? Diviniser des actions, qui sont la honte de l’humanité, au point que si des criminels en étaient convaincus devant les tribunaux de la justice humaine, les lois n’auraient pas de châtiments assez rigoureux à infliger à de tels crimes! mais à quoi bon nous arrêter davantage à annoncer à tous les hommes, Grecs ou Barbares, leur délivrance de toutes ces horreurs ou bien à justifier aux yeux de tout le monde notre défection du culte de ces fausses divinités, lorsque déjà un grand nombre des plus zélés défenseurs de ces superstitions se sont éveillés comme d’un profond sommeil; ils ont ouvert les yeux de l’intelligence sur les ténèbres au milieu desquelles ils avaient vécu jusque là, et ils ont vu la ridicule frivolité des fables de leurs pères. Revenus à eux-mêmes ils ont eu horreur de la voie dans laquelle ils avaient marché, et en ont embrassé une nouvelle. Les uns ont abjuré sur-le-champ les rêveries fabuleuses de leurs pères, devenues l’objet de leurs railleries; les autres, voulant seulement décliner le reproche d’impiété, n’ont pas persévéré dans leur ancienne voie, sans cependant l’abandonner entièrement. Ceux-ci, dans le dessein d’ôter à leurs systèmes ce qu’ils ont d’absurde et de honteux, ont prétendu que les histoires réputées jusqu’alors véridiques sur les dieux reconnus par tout le monde, n’étaient qu’une invention des poètes, dans laquelle il fallait chercher des allégories physiques. Bien qu’ils ne puissent apporter la moindre preuve à l’appui de cette assertion, nous consentons cependant volontiers à exposer ce qu’ils ont de plus spécieux dans leurs doctrines afin de mettre dans tout leur jour les raisons qui nous les ont fait abandonner, avantage que nous devons uniquement aux heureux renseignements de notre Sauveur. Maintenant, donc, reprenons les choses de plus haut et examinons.
Chapitre V
Résumé de ce que nous avant dit jusqu’ici.
Chapitre V
oilà donc quelle est la théologie grecque, cette théologie populaire, avec toutes ses fables. Elle est de beaucoup postérieure à celle des Phéniciens, des Égyptiens et des autres peuples dont nous avons parlé plus haut: et la preuve qu’elle est bien telle que nous l’avons présentée, c’est que nous en avons pris le tableau dans les écrivains grecs. Nous avons cru faire une chose avantageuse pour ceux qui liront ce traité, et les mettre à portée de comprendre et de juger sainement en mettant en tête de la préparation évangélique l’exposé de cette théologie. Nous en comprendrons mieux nous-mêmes, et ceux qui n’ont pas encore fait l’heureuse expérience de nos doctrines sauront mieux aussi qui nous étions autrefois, quels furent nos pères, à quels maux nous étions réduits, à quel degré d’impiété et d’ignorance, par rapport aux choses de Dieu, nos âmes étaient descendues, lorsque la prédication évangélique est venue nous annoncer l’affranchissement et la délivrance de tous ces maux, heureuse délivrance dont nous sommes uniquement redevables à la venue de Notre Seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu. Et ce n’est pas seulement dans un coin de la terre, ni dans les limites étroites d’un pays, mais c’est par toute la terre, au centre de la domination des idées superstitieuses, que ce divin Sauveur, comme le vrai soleil des âmes créées avec l’intelligence et la raison, répandant au loin les flots de la lumière dont il est la source, est venu appeler tous les hommes, et nous faire passer tous, Grecs et Barbares, comme d’une effrayante obscurité, et du sein de la nuit profonde des erreurs superstitieuses, au jour brillant et lumineux de la vraie piété envers le Dieu souverain. Il est donc évident, d’après ce que nous avons dit jusqu’ici, que tous les sectateurs enthousiastes de l’idolâtrie, dans les villes comme dans les campagnes, ont rendu un culte et des honneurs divins à des idoles sans vie, à de vains simulacres d’hommes morts depuis longtemps. Dans leur vie tout animale, les hommes des siècles passés ne tenaient aucun compte du Dieu créateur de toutes choses, ni de sa divine justice, vengeresse des crimes; mais ils se précipitaient sans frein dans tous les genres d’abominations. Il n’y avait point alors de lois pour régler la vie humaine; les hommes n’étaient point encore unis par les liens d’une douce civilisation; mais ils menaient une vie sauvage et désordonnée, errant çà et là dans les plaines. Chez les uns, tout leur instinct se terminait comme chez les brutes, à la satisfaction de leur appétit et ce fut chez eux que l’impiété prit naissance. D’autres, comme un sentiment inné en eux, attachant à la nature et à la puissance de la divinité l’idée d’une chose utile et salutaire, voulurent en découvrir l’existence. Leur âme s’éleva vers les cieux pour l’y chercher, mais leur esprit ne pénétra pas au-delà des bornes de leurs sens; frappés de l’éclat et de la beauté des corps qui brillent au firmament, ils en firent des dieux. Les autres enfin cherchèrent la divinité sur la terre. Ils qualifièrent du titre de dieux, tous ceux qui effacèrent leurs semblables, ou par la supériorité de l’intelligence, ou par la force physique, ou qui firent peser sur les nations le joug de leur puissance, comme les géants, les tyrans, les magiciens, et tous ces hommes habiles dans l’art de préparer des breuvages enchanteurs. En un mot, tout ce qu’il y eut d’hommes qui surent se rendre utiles à la vie commune furent mis au rang des dieux, soit pendant leur vie, soit après leur mort. De là il résulte que les premiers temples des dieux furent les tombeaux des morts, comme le rapporte Clément d’Alexandrie dans son exhortation aux Grecs. Il prend à témoin de ce qu’il dit les Grecs eux-mêmes. Écoutons-le plutôt, lui-même, si vous le trouvez bon, dans cet écrit où il parle de la sorte.
Chapitre VI
Ce que l’on appela les temples des Dieux n’était autre chose que les tombeaux des morts. Issue d’une pareille origine, la superstition devait nécessairement être la source d’une infinité d’horreurs. Ensuite, loin d’être coupée dans sa racine, elle prit au contraire, de jour en jour de nouvelles forces, acquit une puissance toujours croissante, créa des démons en grand nombre, offrit des hécatombes, célébra des fêtes solennelles, érigea des statues, construisit des temples. Mais il faut le dire et ne pas craindre de le révéler, ces édifices pompeusement décorés du nom de temples n’étaient que des tombeaux: ainsi ce furent en réalité des tombeaux qui reçurent le nom de temples. Abjurez donc maintenant vos superstitions: ne fût-ce que par la honte d’offrir à des tombeaux un culte divin. Voyez à Larisse le temple de la citadelle, dédié à Minerve, n’est-il pas le tombeau d’Acrisius? Dans la citadelle d’Athènes, c’est celui de Cécrops, suivant le témoignage d’Antiochus au neuvième livre de son histoire. Ne voit-on pas le tombeau d’Erichthonius dans le temple de Minerve Polia de? Celui d’Ismare, fils d’Eumolpe et de Daïra ne se voit-il pas au milieu de l’enceinte du temple élevé au pied de la citadelle d’Eleusis? Les filles de Celée ne sont-elles pas aussi ensevelies à Éleusis? Ces femmes hyperboréennes, connues sous le nom d’Hyperoche et de Laodice ne sont-elles pas l’une et l’autre ensevelies sous l’autel de Diane, dans le temple d’Apollon à Délos? Léandre nous apprend que Cléoma que est enseveli dans le temple d’Apollon Didyme à Milet. N’oublions pas ici le tombeau de Leucophryne, ensevelie dans le temple de Diane à Magnésie, selon que le rapporte Zénon de Mynde. L’histoire ne nous apprend-elle pas aussi que l’autel d’Apollon à Telmesse est élevé sur la pierre tumulaire d’un devin nommé Telmessus. Ptolémée, fils d’Agésar que, rapporte au premier livre de l’histoire de Philopator, que Cynire et ses descendants sont ensevelis dans le temple de Vénus à Paphos. Je ne finirais pas si je voulais passer en revue tous les tombeaux auxquels vous offre votre culte. Parcourez plutôt vous-même les divers pays pour vous en convaincre, si vous n’avez pas honte de vos propres oeuvres, pauvres mortels qui mettez votre confiance dans des morts. Infortunés! pourquoi vous condamnez-vous vous-mêmes à toutes ces misères? Puis il ajoute plus loin: Un empereur romain a fait recevoir à l’Égypte, peu s’en est fallu même qu’il ne la fît adopter à la Grèce, une nouvelle divinité, Antinoüs, jeune homme d’une rare beauté, qui lui avait inspiré une violente passion. Il en fit un dieu, comme Jupiter avait fait de Ganymè de. On n’enchaîne pas aisément une passion, lorsqu’elle n’a rien à craindre: ainsi maintenant on célèbre les nuits sacrées d’Antinoüs, en mémoire de celles que son impudique amant avait passées avec lui dans de honteuses débauches.
Ensuite il ajoute: t aujourd’hui le tombeau du favori d’Adri en est devenu le temple et la ville d’Antinoüs. Aussi, à mon avis, les tombeaux méritent la même vénération que les temples; car les pyramides, les mausolées, les labyrinthes, sont des temples de morts, comme les temples dont nous avons parlé sont des tombeaux de dieux.
Plus loin encore il ajoute: Disons maintenant quelques mots de vos jeux, et réduisons au néant toutes ces fêtes qui se célèbrent sur des tombeaux: vos Jeux isthmiques, les Jeux néméens, les Jeux pythiques, et surtout les Jeux olympiques. Pour les Jeux pythiques, ils sont ainsi appelés, parce qu’à Pytho on honore le serpent Python, qui donne son nom à la fête. Les Jeux isthmiques furent institués à cette occasion: la mer avait jeté sur le rivage de l’Isthme un misérable cadavre; des jeux furent institués pour pleurer la mort de Mélicerte. Némée est le tombeau d’un autre jeune homme nommé Archémore: de là les fêtes qui se célèbrent sur son tombeau sont appelées jeux néméens. Vous avez encore à Pissa un autre tombeau. Vous tous qui portez le nom de Grecs, c’est le tombeau d’un cocher de Phrygie. Enfin vos Jeux olympiques, dont le Jupiter de Phidias s’est emparé, ce sont les sacrifices funèbres de Pélops.
Ainsi parle notre auteur.
Maintenant résumez dans votre esprit toute l’histoire de l’idolâtrie, et voyez dans quel abîme elle s’est précipitée. D’abord, en écoutant la voix de la nature, en nous laissant gouverner par les impressions que nous trouvons innées en nous, ou plutôt qui y ont été gravées de la main du Créateur, nous ne pouvons nous empêcher d’attacher au nom et à la nature de Dieu l’idée d’un être bon et bienfaisant. C’est là un sentiment universel parmi les hommes, un sentiment naturel dont le germe a été placé par l’auteur de toutes choses dans toutes les âmes douées d’intelligence et de raison. Mais les hommes ont fait violence à la raison pour se créer une religion. Les livres des Hébreux font mention d’un ou deux hommes sages ou de quelques autres encore peut-être, mais toujours en très petit nombre, qui n’ont point attribué la nature divine, telle qu’ils la concevaient, à aucun être visible, mais qui ont, par un raisonnement bien naturel, remonté des objets visibles à l’Auteur de l’univers, au puissant Créateur de tous les êtres, et l’œil pur de leur intelligence a vu en lui le Dieu unique et conservateur de toutes choses, le seul auteur de tous les biens. À ces rares exceptions près, tout le reste du genre humain, l’esprit enseveli dans d’épaisses ténèbres, se laisse entraîner au fond de l’abîme de l’impiété, au point de ne voir comme les brutes, rien de beau, rien d’utile, rien de bon que ce qui pouvait flatter les yeux ou la chair. De là comme nous l’avons remarqué, tous ceux qui surent inventer les arts réputés utiles au bien-être du corps, ou qui connurent les secrets de la magie et des enchantements, certains rois ou tyrans, quoique mortels de leur nature, et exposés à toutes les vicissitudes de la vie humaine, furent décorés du nom de sauveurs ou de dieux, à cause des services que leur devaient Ies hommes: parce que ceux-ci transportèrent sur eux en qui ils voyaient des bienfaiteurs le sentiment de religieuse vénération qu’ils tenaient de la nature envers la Divinité. L’excessive admiration qui captiva leurs esprits alla jusqu’à leur faire oublier les crimes de ceux qu’ils divinisaient: elle ne leur permit pas de rougir des excès honteux que la renommée en publiait: Ils ne savaient voir dans ces hommes que les bienfaits qu’ils en avaient reçus, ou la puissance et la tyrannie auxquelles ces princes étaient parvenus: voilà ce qui commandait la vénération. Puis, comme nous l’avons dit, la vie humaine n’était point encore réglée par des lois fixes: des châtiments certains n’étaient point encore décernés au crime. De là il résultait nécessairement qu’aucun opprobre n’était attaché à l’adultère, aux abominations, aux mariages honteux et illégitimes, à l’assassinat, au parricide, au meurtre d’enfants ou de frères, aux guerres et aux expéditions entreprises par des princes, dans lesquels les peuples étaient accoutumés à voir des dieux. Toutes ces actions prenaient au contraire aux yeux des hommes des couleurs de vertu et de courage qui les faisaient transmettre comme de belles actions au souvenir et à la vénération de la postérité. Tels étaient les principes de la théologie des anciens peuples, théologie entièrement dénaturée aujourd’hui par certains modernes, que le monde voit depuis quelques jours à peine. Ces nouveaux venus trouvent beau d’introduire une philosophie plus raisonnable, comme ils disent; d’imaginer une histoire des dieux plus conforme à la nature: leur esprit s’est plu à inventer pour toutes ces fables des explications moins révoltantes, parce que sans avoir le courage d’abandonner entièrement les superstitions impies de leurs pères, ils ne peuvent cependant soutenir l’absurdité de leur honteuses divinités. Dans le dessein de porter remède aux erreurs de leurs aïeux, ils se sont donc mis à créer des explications et des théories physiques pour remplacer ces fables. Ils ont donné fièrement, comme la découverte d’un grand mystère, ce sentiment que les fables antiques ne sont que des allégories, représentant tout ce qui peut servir à l’entretien et à l’accroissement des corps. Parlant de ce principe, ils ont divinisé les divers éléments du monde. Par là sont devenus des dieux, non seulement le soleil, la lune et les autres astres, mais la terre, l’eau, l’air et le feu, et tout ce qui résulte de la combinaison de ces divers éléments. Ils y ont même ajouté Ies fruits que produisent les diverses saisons; toutes les substances sèches ou aqueuses qui servent à l’aliment de nos corps. Comme ils ont vu dans toutes ces substances les causes de la vie physique, ils en ont fait Cérès, Bacchus, Proserpine et les autres divinités de ce genre, faisant ainsi violence aux fables pour leur donner des couleurs fardées et sans vérité. Ainsi, comme ils n’ont pu s’empêcher de rougir de la théologie de leurs ancêtres, ils ont imaginé, chacun selon ses idées, des contes moins ridicules sur l’histoire des dieux; mais cependant il n’y en a pas un seul qui ait osé toucher au culte de ses pères tant était grande la vénération qu’ils professaient pour les doctrines de l’antiquité, et pour une religion au sein de laquelle ils avaient été nourris. Mais, dans l’esprit de ceux qui les avaient précédés, s’il était permis d’ériger en dieux des hommes pour les services qu’ils avaient rendus ou pour quelqu’une des causes que nous avons énumérées plus haut, Il ne l’était pas moins de faire le même honneur à des brutes lorsqu’elles réunissaient les mêmes titres à la reconnaissance du genre humain. En conséquence, ils décernèrent aux animaux irraisonnables le même culte, des libations, des sacrifices, des mystères sacrés, des chants et des hymnes, en un mot les mêmes honneurs qu’aux hommes érigés en divinités. Et dans l’excès de leur passion furieuse pour les jouissances de la volupté, ils en vinrent à ce point de perversité qu’ils rendirent les honneurs divins aux membres honteux du corps humain et aux choses impudiques, parce que ceux qui se mêlaient des choses divines prétendaient qu’il ne fallait pas s’occuper en cela de la décence des termes.
Chapitre I
l reste donc constant que les anciens peuples s’attachaient purement aux fables, telles que l’histoire les leur présentait, sans y chercher un sens plus profond. Mais, puisque l’occasion nous a amenés à dire quelque chose des systèmes recherchés et subtils des grandes philosophies, continuons de les approfondir pour que nous ne passions pas du moins pour étrangers à leur merveilleuse philosophie. Mais, avant d’en venir à l’exposition de leurs doctrines, peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt de faire voir les contradictions de tous ces grands philosophes entre eux sur la matière qui nous occupe en ce moment: car ils sont loin d’avoir une manière uniforme d’expliquer la nature des choses. Il en est qui les exposent à tout hasard, et qui bâtissent des systèmes, chacun d’après ses idées personnelles. D’autres, au contraire, avec la prétention d’être plus sages, font table rase et excluent de leur république non seulement les histoires indécentes, accréditées dans leur patrie sur le compte des dieux, mais encore les interprétations que l’on y donne. Mais, comme les lois punissent sévèrement le mépris des fables reçues, ils sont quelquefois forcés de souscrire à ces croyances fabuleuses. Écoutons donc parler les philosophes grecs par la bouche de leur coryphée; voyons ce prince de la philosophie, repousser bien loin aujourd’hui les fables de sa patrie, et demain les admettre religieusement. Voyez-le donc ce divin Platon lorsqu’il expose ingénument ses opinions privées, il enseigne hardiment qu’il faut bien se garder de penser ou d’écrire ce que les anciens admettaient sur la nature des dieux, soit qu’il faille y chercher un sens caché et allégorique, soit que ces fables doivent être prises à la lettre. Mais la sévérité des lois vient-elle mettre un frein à ses paroles, ce sont des dogmes qu’il faut respecter religieusement, en se gardant bien de croire qu’il y ait sous ces fables quelque sens figuré. Ce qui ne l’empêche pas d’omettre quelquefois des doctrines totalement opposées à toute la théologie des anciens sur le ciel, le soleil, la lune et tous les autres astres, comme sur le monde en général et sur chacune de ses parties; et de professer ouvertement ses propres opinions, les théogonies admises par les anciens. Voici en quels termes il en parle dans son Timée.
Chapitre VII
Sentiments de Platon sur la théologie des anciens.
« Quant aux autres dieux, dit-il, et à leur origine, c’est là un sujet qui dépasse notre intelligence: il faut sur ces matières se borner à croire ce qu’en ont enseigné nos ancêtres; parce qu’étant, comme ils le disent eux-mêmes, les descendants des dieux, ils doivent être instruits de tout ce qui a rapport à leurs pères. Loin de nous donc de ne pas croire à la parole des enfants des dieux, quoique ce qu’ils enseignent ne soit pas toujours appuyé sur des démonstrations logiques et rigoureuses: mais la loi nous fait un devoir de nous y soumettre, parce qu’ils parlent de choses qui sont de leur compétence. Suivons donc exactement la généalogie des dieux, telle qu’ils nous l’ont transmise. Le Ciel et la Terre eurent deux enfants, l’Océan et Thétis, qui engendrèrent Phorcys, Saturne et Rhéa, et tous les autres enfants qu’on leur donne. De Saturne et de Rhéa, naquirent Jupiter et Junon, avec tous les frères que nous leur connaissons. Jupiter et Junon eurent aussi un grand nombre d’enfants. » insi c’est pour obéir aux lois qu’il faut, d’après Platon, souscrire à ces croyances, bien qu’elles ne reposent pas toujours sur des raisonnements clairs et rigoureux: et ce qu’il importe d’observer ici, c’est qu’il enseigne formellement que dans ces dénominations et ces généalogies des dieux, il n’y a point à chercher des allégories tirées des choses naturelles. Mais ailleurs, ce même philosophe confesse naïvement ses opinions personnelles et voici en quels termes: « Hésio de, ou quelque autre que ce soit, a menti impudemment, mais il a fait surtout un bien dangereux mensonge, lorsqu’il a dit que le Ciel a commis les horreurs qu’il lui reproche, et lorsqu’il a révélé le châtiment que Saturne fit subir à son père: car ces prétendus crimes de Saturne et les châtiments que lui infligea son fils, fussent-ils réels, je ne voudrais pas qu’on les révélât ainsi devant des hommes d’un esprit borné, et devant des jeunes gens. Il faudrait jeter un voile sur ces choses-là: et s’il y a quelquefois nécessité indispensable d’en parler, il faut que ce soit en secret, devant un petit nombre d’hommes, non pas quand on immole un porc, mais lorsqu’on offre quelque solennel et mystérieux sacrifice, afin qu’il s’y trouve moins d’auditeurs; car ce sont là des discours dangereux et qu’on ne devrait jamais entendre dans notre république, mon cher Adimante. Car il ne faudrait jamais qu’un jeune homme entendît dire, qu’un homme qui se livre aux derniers excès, qui fait subir à son père les traitements les plus barbares, ne fait en cela rien d’extraordinaire, rien qui ne soit vu parmi les dieux du premier ordre: ce ne sont point là, je crois, des choses à dire. En un mot, je ne voudrais point que l’on parlât de dieux qui se font mutuellement la guerre, qui se tendent des pièges les uns aux autres, qui s’entre-livrent des combats: car d’abord tout cela n’est point vrai; puis il faut que ceux qui sont chargés du soin de la république sachent bien tout ce qu’il y a de honteux à s’abandonner ainsi à des haines mutuelles. Il faut bien se garder aussi de nourrir leurs oreilles de ces récits fabuleux, comme les combats des géants, les querelles et les haines des dieux et des héros contre leurs proches et leurs parents: car si nous voulons persuader à nos citoyens, que c’est une chose infâme de se haïr les uns les autres, il faut que ces principes soient inculqués aux enfants, non seulement par les vieillards, les mères, les hommes avancés en âge, mais aussi par les poètes, auxquels il ne devra jamais échapper un mot qui ne soit conforme à cette morale. Mais Jupiter qui met Junon dans les fers, Vulcain qui est précipité du ciel par son père, pour avoir voulu venger les injures de sa mère, et toutes ces guerres des dieux rapportées par Homère, tout cela ne doit jamais avoir entrée dans notre république, soit qu’on doive y attacher un sens allégorique, soit qu’il faille le prendre dans un sens naturel. » Ce court extrait suffit pour faire voir évidemment que la pensée du philosophe est d’exclure de sa république, non seulement les fables des anciens, mais encore les allégories physiques que l’on prétendrait y trouver. Je demande maintenant si ce n’est pas avec raison, que l’Évangile de notre Sauveur nous prêche l’abjuration de semblables doctrines, quand nous voyons leurs défenseurs naturels les réprouver eux-mêmes. Aussi je ne saurais voir sans admiration les anciens Romains exclure de leur théologie, non seulement les fables grecques sur la nature des dieux, mais même le sens allégorique qu’ils veulent y donner, parce qu’ils avaient remarqué combien ces interprétations sont dénuées de fondement et d’utilité ou plutôt combien elles sont forcées et sans consistance. C’est ce que nous apprendra Denys d’Halicarnasse dans ses Antiquités romaines. Dans son second livre qui contient l’histoire de Romulus, après avoir rapporté les utiles institutions que la ville doit à son fondateur, il ajoute ce qui suit, par rapport aux fables grecques.
Chapitre VIII
Théologie des Romains.
« Il savait que de bonnes lois, tendant à inspirer des goûts honnêtes, sont ce qui rend une ville pieuse, sage, zélée pour la justice, courageuse dans la guerre. Son premier et principal soin fut donc de régler, dès le commencement, ce qui concernait le culte des dieux et des génies. Il éleva en leur honneur des temples et des autels, leur érigea des statues qui les représentaient et qui étaient le symbole de leur puissance, ou des bienfaits que leur devait le genre humain. Il institua des fêtes spéciales pour chacun des dieux et des génies, et des sacrifices par lesquels ils aiment à être honorés des hommes. Il établit encore des fêtes, des assemblées solennelles, fixa des jours ou la religion interdisait le travail: enfin il fit plusieurs autres règlements de ce genre, qu’il emprunta aux meilleures institutions des Grecs. Mais pour les fables qui sont reçues chez eux, et qui contiennent pour la plupart des choses outrageantes et honteuses pour la divinité, comme il en voyait le vice, la vanité et les turpitudes, convaincu qu’elles étaient si peu dignes des dieux, qu’elles auraient dû même faire rougir des hommes vertueux, il les exclut totalement, et s’appliqua à donner à ses citoyens les plus pures idées de la divinité, ayant soin de ne leur mettre sous les yeux aucun enseignement qui fût indigne de la nature divine. Ainsi, chez les Romains, vous n’entendrez point parler d’un Uranus mutilé par ses propres enfants, ni d’un Saturne dévorant les siens, de peur d’être détrôné par eux, ni d’un Jupiter renversant du trône Saturne, son père, et le renfermant dans la prison du Tartare. Vous n’y verrez ni des dieux se faisant la guerre les uns aux autres, recevant des blessures ou jetés dans les fers, ni des dieux se faisant mercenaires chez des mortels. On ne voit point chez eux de ces fêtes funèbres qui se célèbrent en habits de deuil, où l’on entend les gémissements et les lamentations des femmes qui pleurent des dieux enlevés par la mort, comme on en trouve chez les Grecs, à l’occasion de l’enlèvement de Proserpine, des malheurs de Bacchus, et tant d’autres de ce genre. Vous n’y verrez même maintenant, malgré la corruption des mœurs actuelles, ni ces hommes qui s’agitent sous l’action de la divinité qui les possède, ni ces folies des Corybantes, ni ces Bacchanales, ni ces initiations mystérieuses, ni ces réunions nocturnes dans les temples, où les deux sexes peuvent se livrer impunément aux plus honteuses infamies, ni quelque autre chose que ce soit qui approche de ces horreurs. Mais tout ce qui se dit ou se fait en l’honneur des dieux est réglé par une gravité et une décence qu’on chercherait en vain chez les Grecs ou chez les Barbares. Mais ce qui m’a toujours surtout frappé d’admiration, c’est que dans une ville où ont afflué tant de nations diverses, chacune sans doute avec une puissante inclination à honorer ses dieux d’après les usages de sa patrie, jamais la masse du peuple n’a embrassé le culte de ces divinités étrangères; chose qui est cependant arrivée à un grand nombre de villes. Si quelquefois des décisions d’oracles l’ont contrainte d’admettre de nouvelles cérémonies religieuses, elle les a acceptées, mais en y changeant tout ce qu’il y avait de fabuleux, pour les mettre en rapport avec son culte. C’est ce qui eut lieu par rapport aux fêtes de la déesse sacrée. Les généraux romains lui offrent chaque année des sacrifices et célèbrent en son honneur des jeux publics selon les lois de la ville. Mais la déesse a pour prêtres un Phrygi en et une Phrygienne, qui parcourent la ville en demandant l’aumône chaque mois, suivant l’usage de leur pays, portant sur la poitrine de petites images de la déesse, battant le tambour et exécutant sur la flûte des airs que la multitude accompagne en dansant. Mais vous ne verrez pas un Romain d’origine demander cette aumône, ni parcourir la ville en jouant de la flûte en l’honneur de la déesse, ni se revêtir d’habits de diverses couleurs, ni participer aux orgies phrygiennes, qui ne sont autorisées par aucune loi ni par aucun sénatus-consulte. Telle est la sage conduite que tient la ville à l’égard de toute coutume étrangère par rapport au culte des dieux. Elle voit une sorte de mauvais présage dans toute fable qui blesse tant soit peu la décence. Ce n’est pas que je refuse à quelques fables grecques une certaine utilité. Ainsi, par exemple, il en est qui représentent sous des voiles allégoriques, les œuvres de la nature. D’autres sont là pour la consolation des misères humaines; il y en a qui dissipent les troubles et les frayeurs de l’âme; ou qui réprouvent les opinions dangereuses: il en est d’autres enfin qui peuvent procurer quelque autre avantage. Cependant, bien que je nie moins que personne ces avantages, je suis toujours sur la réserve à l’égard de ces fables, et je préfère infiniment la théologie des Romains: parce que, à mon avis, les avantages qui peuvent résulter des fables grecques sont d’abord assez faibles; ensuite, c’est qu’ils n’existent réellement que pour le petit nombre: car ils sont à la portée de ceux-là seulement qui peuvent comprendre la fin pour laquelle les fables ont été créées: or ce n’est certes pas la majorité qui est susceptible de cette philosophie. Eh bien! quant à la multitude sans lettres, elle prendra toujours le mauvais sens de ces contes vulgaires sur les dieux: et il arrivera infailliblement de deux choses l’une, ou qu’elle concevra du mépris pour des dieux ainsi soumis à tous les genres de misères, ou qu’elle se permettra les excès les plus honteux et les plus infâmes, enhardie par l’exemple de ses dieux. Mais laissons ce sujet à traiter à ceux qui font de la philosophie spéculative l’objet spécial de leurs études. Je ne voulais que rapporter dans cette histoire les institutions que Romulus légua à sa république.
Voilà donc ce que pensaient de la théologie grecque, tant les grands philosophes que les premiers fondateurs de l’empire romain. Ainsi, il est évident qu’ils n’admettaient pas dans les fables qui concernent les dieux, ces allégories physiques non plus que tout ce merveilleux, imaginé pour en imposer aux hommes et les tromper. Mais puisque la suite de ce traité nous a conduit à réfuter ce système des allégories, allons plus loin et voyons ce qu’il y a donc de si imposant et de si digne de la Divinité dans ces théories et ces interprétations arbitraires. Ici, encore, nous ne parlerons pas nous-même. Nous citerons textuellement les auteurs grecs: c’est d’eux-mêmes que nous voulons apprendre les secrets et les merveilles de leurs mystères.
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Eusèbe de Césarée
Préparation évangélique livre
Chapitre IV
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Livre troisième
Préambule
Nous venons de voir ce que pensaient de la théologie des Grecs, tant les plus grands philosophes, que les premiers fondateurs de l’Empire romain. Ainsi, il est évident qu’ils n’admettaient pas dans les fables qui concernent les dieux, ces allégories physiques, non plus que tout ce merveilleux imaginé pour en imposer aux hommes et les tromper. Mais, puisque la suite de ce traité nous a conduit à réfuter ce système des allégories, allons plus loin, et voyons donc ce qu’il y a de si imposant et de si digne de la Divinité dans ces théories et ces interprétations arbitraires. Ici encore nous ne parlerons pas nous-même; nous citerons textuellement les auteurs grecs: c’est d’eux-mêmes que nous voulons apprendre les secrets et les merveilles de leurs mystères.
On ne manque pas aujourd’hui de ces hommes qui prétendent au titre de philosophes, et qui ne se sont épargné ni peines ni travaux pour créer sur la mythologie grecque des systèmes tous différents les uns des autres, chacun donnant pour le vrai absolu ses propres jugements et ses propres opinions. Pour moi, je me contenterai de rapporter, pour preuves de ce que j’ai avancé, les opinions des plus célèbres philosophes anciens, de ceux qui sont les plus connus et qui se sont fait un nom dans la philosophie, chez les Grecs. Citons d’abord Plutarque de Chéronée: rapportons ses propres paroles au sujet de la question présente, et nous verrons quel appareil de raisonnements il déploie, pour contourner le sens des fables dans lesquelles il prétend trouver une théologie mystérieuse. Ainsi, dans ses interprétations, Bacchus n’est autre chose que l’ivresse: ce n’est plus cet homme dont l’histoire fait mention et dont nous avons parlé plus haut. Junon, qui préside aux mariages, n’est réellement que l’union conjugale de l’homme et de la femme. Ensuite, oubliant sans doute l’interprétation qu’il vient de donner, il invente une autre histoire, dans laquelle Junon n’est plus ce que nous venons de voir, mais bien la terre. Latone, c’est l’oubli et la nuit. Ailleurs, Junon est la même que Latone. Jupiter, selon lui, n’est qu’une allégorie de l’air et de ses propriétés. Mais à quoi bon ce préambule? Écoutons plutôt le philosophe lui-même, dans l’ouvrage qu’il a écrit sur les Dédales de Platée, et dans lequel il révèle les allégories mystérieuses de la religion inconnues au vulgaire.
Chapitre I
De la théologie naturelle des Grecs.
L’ancienne théologie des Grecs était, dit-il, une sorte de culte naturel enveloppé de fables, une théologie mystérieuse voilée sous des énigmes et des allégories. Pour la multitude, les choses qui frappent les sens sont plus à sa portée que celles qui demeurent cachées sous le voile du mystère, mais celles-ci lui imposent davantage. Ce caractère du culte ancien, nous le trouvons dans les poésies d’Orphée et dans la mythologie égyptienne et phrygienne. C’est particulièrement dans les cérémonies des initiations et dans les rites symboliques en usage dans les sacrifices, que se révèle dans tout son jour la pensée des anciens. Ainsi, par exemple, pour ne pas nous écarter de notre sujet, ils sont tellement persuadés qu’il ne peut y avoir rien de commun entre Bacchus et Junon, qu’ils veillent avec le plus grand soin à ce que les fêtes de ces deux divinités ne soient point confondues. De là vient qu’à Athènes, les prêtresses de Junon, lorsqu’elles se rencontraient, usaient d’une formule de salut qui consistait à interdire absolument le lierre dans le temple de Junon: et ce n’était point par un sentiment de vaine et frivole jalousie, mais c’est que la déesse, présidant aux noces et aux fêtes nuptiales, l’excès du vin sied mal à de nouveaux époux, et un festin nuptial ne doit jamais donner le spectacle de l’ivresse. C’est ce qu’enseigne Platon. L’excès du vin, dit-il, produit dans l’âme et dans le corps un désordre qui devient un obstacle à la fécondité, fin première du mariage. C’est pour la même raison que dans les sacrifices de Junon on ne lui offre pas le fiel de la victime, mais on l’enfouit au pied de l’autel, pour marquer que la société conjugale doit être exempte de courroux et de ressentiment, étrangère à tout sentiment de colère et d’amertume. C’est surtout dans les fables populaires que l’on trouve ces histoires symboliques. Ainsi on raconte que dans le temps que Junon encore jeune était élevée dans l’île d’Eubée, elle fut enlevée par Jupiter: le dieu la transporta dans un endroit où le Cithéron leur offrit une grotte obscure ou la nature elle-même semblait leur avoir préparé une retraite. Macris, nourrice de Junon, se mit à sa recherche, et comme elle ne voulait laisser aucun endroit de l’île sans le scruter, Cithéron s’opposa à sa sollicitude, et ne lui permit pas de pénétrer dans la grotte, sous prétexte qu’il ne fallait pas troubler les communications de Jupiter avec Latone, qui y avaient lieu en ce moment. Macris ne poursuivit donc point ses recherches, et Junon, que cette ruse avait dérobée aux yeux de sa nourrice, voulant dans la suite en témoigner sa reconnaissance à Latone, ordonna qu’on les honorât toutes deux dans un même temple et sur un même autel. De là les sacrifices de Latone appelés Mychia, d’autres disent Nychia: mais quel que soit celui des deux noms, ils indiquent l’un et l’autre quelque chose de secret et de mystérieux. D’autres disent que c’est Junon elle-même qui, dans ses amours avec Jupiter, donne à Latone le nom de Nocturne. Or. lorsque l’alliance de Jupiter et de Junon ne fut plus un mystère et qu’il fut devenu impossible de cacher les suites du commerce qu’elle avait eu au Cithéron, près de Platée, on lui donna l’épithète de Parfaite et de Pronuba.
Maintenant les partisans du sens figuré trouvent à celle-ci une explication moins obscène et plus conforme à la nature. Ils font de Junon et de Latone une seule et même chose: et voici de quelle manière. Junon est la terre comme nous l’avons déjà vu. Latone est la nuit parce que la nuit produit l’oubli (léthô) dans ceux qui se livrent au sommeil: or, la nuit n’est autre chose que l’ombre de la terre. Car lorsque la terre arrive vers le couchant, elle nous dérobe le soleil, et par l’interposition de sa masse elle produit l’obscurité. C’est elle aussi qui opère la décroissance de la pleine lune; parce qu’à mesure que la lune tourne, l’ombre de la terre se projette sur sa lumière et finit par la faire disparaître entièrement.
Nous avons encore une autre preuve que Junon est la même que Latone: la voici. Nous donnons à la fille de Latone le nom de Diane, mais nous l’appelons aussi Lucine. De même Junon et Latone ne sont que deux dénominations différentes de la même divinité. De plus, le fils de Latone s’appelle Apollon, et le fils de Junon: or, ces deux noms ont la même signification. Mars ou Arès tire son nom d’un mot grec qui signifie secourir, parce qu’il guérit les blessures reçues dans les luttes et les combats. Apollon est ainsi appelé d’un autre mot qui signifie délivrer, parce qu’il délivre les hommes des maux qui affligent leurs corps. Aussi les deux astres les plus éclatants, qui approchent le plus de la nature du feu, se nomment l’un Apollon, c’est le soleil, l’autre Mars, qui offre l’aspect d’un foyer allumé. D’ailleurs, il n’y a, certes, pas d’absurdité à faire une même divinité de la déesse qui préside aux noces et de la mère de Lucine et du soleil. Car la fin du mariage c’est la naissance des enfants: or, naître c’est passer des ténèbres à la lumière du soleil, selon ce que dit très justement le poète: « Lorsque la déesse qui préside aux douleurs de l’enfantement l’eut mis au jour et qu’il vit la clarté du soleil. »
C’est avec raison que le poète nous met d’abord sous les yeux les douleurs de l’enfantement; puis il fait consister la naissance à voir le jour. C’est donc la même déesse qui préside aux mariages, et qui veut que la fin en soit la naissance des enfants.
Mais peut-être faut-il donner à cette fable un tour plus simple. Junon ne voulant plus, dit-on, habiter avec Jupiter, et se cachant pour éviter tout rapport avec lui, le dieu ne savait quel moyen employer pour la ramener: enfin, dans ses courses par le monde, il rencontra un homme de la contrée, nommé Alalcomène, qui lui donna le conseil de tromper Junon, en feignant de contracter un nouveau mariage. En conséquence, de concert, ils coupèrent secrètement un très beau chêne auquel ils donnèrent la forme d’une femme et des habits de mariée; ils l’appelèrent Dédale; puis ils chantèrent l’hymne nuptial.
Épithalame.
Les nymphes, filles de Triton, préparent les bains; la Béotie retentit des sons du chalumeau; elles apprêtent leurs festins voluptueux. Junon ne peut tenir à la vue de tout cet appareil; elle quitte les sommets de Cythéron, suivie de femmes de Platée, et vole auprès de Jupiter, l’indignation et la jalousie sur le front. Mais, instruite de la ruse, soudain son cœur change; elle accueille la fraude avec grâce et hilarité, et se charge elle-même du soin de conduire la nouvelle épouse. Elle décerna des honneurs à la statue et donna à la fête le nom de Dédale. Cependant sa jalousie ne fut satisfaite que lorsqu’elle eut brûlé ensuite le bois inanimé. Voilà la fable; en voici le sens: La discorde, d’où résulte la désunion entre Jupiter et Junon, n’est autre chose que le combat et l’incompatibilité des éléments, lorsqu’ils ne sont pas contenus dans de justes proportions entre eux. Dans cet état d’anomalie et de collision, il se fait entre les éléments une guerre terrible qui menace de destruction tous les êtres. Si la cause du mal vient de Jupiter, c’est-à-dire de la chaleur ou de l’élément igné, la terre se consume de sécheresse. Si, au contraire, la cause se trouve dans quelque injure qui excite le courroux de Junon, c’est-à-dire l’élément de l’eau et du vent, la pluie tombe par torrents et envahit l’univers. Il sera arrivé vers ces temps-là quelque déluge semblable qui abîma particulièrement la Béotie; et du jour que les plaines reparurent, après que les eaux se furent retirées, la beauté que rendit à l’univers la sérénité du temps, fut attribuée à la réconciliation et à la bonne intelligence des dieux. La première production de la terre qui laisse apercevoir son sommet au-dessus des eaux, fut le chêne, arbre chéri des mortels, parce qu’ils trouvent en lui la subsistance et le salut. Car, ce n’est pas seulement pour les hommes pieux, mais en général pour tous ceux qui échappent au fléau, que la cime de cet arbre, comme le chante Hésio de, porte le gland et que son tronc sert de retraite aux abeilles. »
Chapitre ιι
Voilà ce que dit Plutarque, et d’après ce peu de paroles que nous venons d’extraire de son ouvrage, nous pouvons juger s’il y a vraiment dans cette célèbre et mystérieuse théologie des Grecs, rien qui soit digne de la grandeur de la divinité, rien que l’on puisse convenablement offrir à la vénération. Ainsi, vous avez vu Junon d’abord déesse du mariage et symbole de l’union des deux sexes; vous l’avez vue ensuite devenir la terre, puis enfin l’eau. Vous avez aussi vu Bacchus devenir l’ivresse, Latone la nuit, Apollon le soleil. Jupiter lui-même l’élément du feu. Ainsi, pas plus que les fables elles-mêmes avec leurs absurdités, ce prétendu sens allégorique qu’on nous présente comme plus grave et fondé sur la nature, n’élève donc notre esprit jusqu’à un être céleste, intelligent, divin, jusqu’à une nature raisonnable, qui ne participe point à la grossièreté des corps; mais elle nous rabaisse toujours à des débauches, des obscénités, en un mot, à toutes les passions humaines, et elle réduit toutes les parties du monde au feu, à la terre, au soleil et aux autres éléments matériels, parce qu’elle ne reconnaît qu’en eux la divinité. Ce fait n’était pas ignoré de Platon: car dans son Cratyle, il affirme textuellement que les premiers hommes qui habitèrent la Grèce ne portèrent pas leurs connaissances au-delà des objets visibles, et que les seuls êtres en qui ils aient admis la divinité, furent les astres du firmament et les autres phénomènes. Voici comment il s’exprime à ce sujet: « Il me paraît démontré, dit-il, que les premiers habitants de la Grèce n’eurent pas d’autres dieux que les nations barbares, c’est-à-dire le soleil, la lune, la terre, les étoiles, le ciel. » Voilà pour la Grèce. Maintenant, arrêtons nos regards sur des fables qui remontent à une plus haute antiquité, celles des Égyptiens. On sait que leur Osiris était le soleil, Isis la lune, Jupiter l’air qui pénètre tout, et qu’ils avaient donné au feu le nom de Vulcain, à la terre celui de Gérés; qu’ils appelaient Océan, l’élément humide, et en particulier leur fleuve du Nil, auquel ils attribuaient l’honneur d’avoir donné naissance aux dieux; que Minerve n’était autre chose que l’air. Or, ces cinq dieux, savoir: l’air, l’eau, le feu, la terre et le vent, parcoururent l’univers et prirent diverses formes d’hommes ou d’animaux. Ces dieux prirent aussi des noms d’hommes que l’Égypte avait vus naître; ils appelèrent le soleil Saturne, Rhéa, Jupiter, Junon, Vulcain, Vesta. Manéthon en parle fort au long; mais nous citerons le récit plus succinct de Diodore de Sicile, qui s’exprime ainsi dans l’ouvrage auquel nous avons déjà emprunté quelques extraits.
Chapitre III
De la théologie allégorique des Égyptiens.
« Ces deux divinités, dit-il, le soleil et la lune, que les Égyptiens appellent des noms d’Osiris et d’Isis, régissent tout l’univers, et dispensent à tous les êtres la nourriture et l’accroissement. Leur action est modifiée de trois manières, qui forment les trois saisons: le printemps, l’été et l’hiver; et ces trois saisons accomplissent leur cours par une succession réelle, mais insensible. Quoi que d’une nature différente l’une de l’autre, elles forment par leur concours cette admirable harmonie dont se compose l’année. La plus puissante influence de ces deux divinités se manifeste dans la fécondité des animaux: dans le soleil, c’est l’élément igné combiné avec le vent; dans la lune, c’est l’élément humide combiné avec une substance solide; l’un et l’autre contiennent de l’air: c’est d’eux que toutes choses reçoivent la naissance et l’aliment. Ainsi, toute la masse des corps qui composent l’univers, subsiste par le soleil et la lune, et tout cet univers se réduit aux cinq éléments que nous venons de reconnaître, savoir: le vent, le feu, l’élément solide, l’élément humide et l’air. De même que le corps humain se compose de la tête, des mains, des pieds et d’autres membres que nous y voyons, de même l’universalité des êtres est le résultat de ces cinq éléments. Or, les premiers habitants de l’Égypte qui eurent un langage articulé, firent de chacun de ces éléments une divinité à laquelle ils donnèrent une dénomination particulière, d’après ses propriétés essentielles. Ainsi, le vent ou le souffle fut appelé Jupiter, parce que, d’après son étymologie, ce mot signifie père. Or, le souffle étant le principe de la respiration chez les animaux, cet élément fut à leurs yeux le principe de tous les êtres. Le plus renommé des poètes de la Grèce paraît avoir partagé ce sentiment, puisqu’il appelle ce dieu le père des dieux et des hommes. Ensuite ils ont personnifié le feu en lui donnant le nom de Vulcain, parce qu’il était à leurs yeux un dieu puissant, dont l’action contribuait le plus puissamment à la production et à l’entier développement des êtres. Pour la terre, comme elle était à leurs yeux une sorte de vase où prenaient naissance tous les végétaux, ils lui donnèrent le nom de mère, et par un léger changement introduit par la succession du temps, les Grecs en ont fait Déméter ou Cérès: dénomination évidemment dérivée de celle qui lui était donnée dans le principe; car on l’appelait la terre mère, ou Gê mêtêr, comme on le voit dans ce vers d’Orphée: La terre, mère de toutes choses, ou Déméter, source des richesses. L’élément humide, les anciens l’appelèrent Océan, mot qui signifie mère de la nourriture. Quelques Grecs lui ont aussi donné ce nom, car nous lisons dans un poète: L’Océan, père des dieux et Téthys, leur mère. Or, pour les Égyptiens, l’Océan, c’était leur fleuve du Nil, duquel ils faisaient venir tous les autres dieux. En effet, de toutes les parties de la terre, l’Égypte est celle qui compte le plus grand nombre de villes bâties par les anciens dieux: ainsi, elle a les villes de Jupiter, du Soleil, de Mercure, d’Apollon, de Pan, de Lucine, et de plusieurs autres dieux. L’étymologie du mot Minerve leur fit donner ce nom à l’air; ils l’ont faite vierge et fille de Jupiter, parce que, de sa nature, l’air est impérissable et occupe les régions les plus élevées du monde. C’est aussi ce qui explique pourquoi la fable la fait naître du cerveau de Jupiter. On lui donne aussi le nom de Trigène, parce que l’air prend un aspect différent à chacune des trois saisons de l’année, au printemps, dans l’été, et dans l’hiver. On l’appelle encore Glaucopée, non pas comme l’ont entendu quelques Grecs, parce qu’elle a des yeux bleus, sens qui serait d’une excessive simplicité, mais parce que l’air paraît à nos yeux sous une couleur azurée. Les Égyptiens racontent que les cinq dieux parcourent la terre, apparaissant aux hommes sous diverses formes d’animaux; quelquefois aussi, ils empruntent une forme humaine ou quelque autre apparence: et ce n’est point là, disent-ils, une assertion fabuleuse, mais très vraisemblable, puisqu’ils sont en réalité les principes de tous les êtres. Aussi le poète ayant abordé en Égypte, fut initié à ces doctrines par les prêtres du pays; et pour cela qu’il raconte dans un endroit de ses poésies, ce fait comme authentique: Les dieux révèlent mille formes diverses, et, sous ces formes empruntées, ils ont coutume de parcourir nos villes pour s’assurer par leurs yeux des vices et des vertus des hommes.
Telles sont les croyances des Égyptiens au sujet des dieux célestes, c’est-à-dire des dieux auxquels ils attribuent une existence éternelle. Ils prétendent qu’ensuite ces dieux primitifs donnèrent naissance aux dieux terrestres. Ceux-ci furent d’abord de simples mortels; mais le bon usage qu’ils firent de leur intelligence, et les bienfaits dont le genre humain leur fut redevable, leur méritèrent les honneurs de l’immortalité. Plusieurs de ces dieux du second ordre régnèrent en Égypte. En remontant à l’étymologie de leurs noms, on voit que plusieurs portèrent les mêmes que les dieux célestes; les autres, au contraire, reçurent des dénominations particulières: le Soleil, Saturne, Rhéa. Jupiter quelquefois aussi nommé Ammon; Junon, Vulcain, Vesta et Mercure. Le premier qui régna sur l’Égypte, fut le Soleil, ainsi appelé du nom de l’astre du jour. »
Nous ne continuerons pas d’avantage de citer notre auteur; mais voyons ce que dit Plutarque dans son ouvrage sur Isis « Parmi ceux, dit-il, qui prétendent avoir imaginé une philosophie plus subtile, examinons le sentiment de ceux qui donnent des interprétations plus simples. De même qu’il y a chez les Grecs des philosophes qui enseignent que Saturne est un personnage allégorique qui représente le temps, et que la naissance de Vulcain est simplement l’inflammation de l’air; de même aussi chez les Égyptiens, les philosophes dont nous parlons disent qu’Osiris est le Nil qui s’unit à Isis, c’est-à-dire à la terre, que Typhon, c’est la mer au sein de laquelle le Nil va se perdre. »
Voilà ce que nous trouvons dans Plutarque, avec plusieurs choses de ce genre. Puis il applique aux démons les fables de tous ces dieux, donnant tantôt une allégorie, tantôt une autre. Mais cette explication nous met en droit de demander à tous ces philosophes, partisans du sens allégorique dans les fables, de quels dieux ils prétendent conserver les images. Sont-ce les images des démons, ou bien, celles du feu, de l’air, de la terre, de l’eau, ou ces simulacres représentent-ils des hommes ou des animaux sans raison? Car ils avouent que leurs dieux sont des mortels qui portèrent le nom du soleil ou de quelqu’un des éléments, et qui ont été divinisés. De quel nom faudra-t-il donc appeler ces images et ces figures représentées par les idoles inanimées? Sera-ce les idoles des éléments, ou bien, comme leur forme le témoigne clairement, les idoles d’hommes que la tombe a engloutis? Qu’ils nous le disent. Mais quelle que soit leur réponse, la vérité est là qui semble emprunter une voix pour crier et proclamer bien haut que les dieux qu’ils honorent furent de misérables mortels; et Plutarque ne nous laisse aucun doute à ce sujet, lorsque, dans son ouvrage sur Isis et les divinités égyptiennes, il nous trace ainsi en passant le portrait de leurs corps: « Les Égyptiens racontent, dit-il, que Mercure avait un bras plus court que l’autre, que le teint de Typhon était fauve, celui de Mars blanc, celui d’Osiris noir: preuve qu’ils furent hommes. » Ce sont les expressions de Plutarque. De là il résulte que tout le culte des Égyptiens consiste à honorer des hommes divinisés après leur mort; et que les allégories qu’ils veulent nous faire voir dans ce culte sont purement imaginaires et inventées gratuitement. À quoi bon, en effet, des statues d’hommes et de femmes, pour honorer le soleil, la lune et tous les éléments, quand on a sous les yeux ces éléments eux-mêmes, pour leur offrir un culte. Puis, nous diront-ils, lesquels les hommes ou les éléments, ont eu la priorité dans ses dénominations. Ainsi, Vulcain, Minerve, Jupiter, Neptune, Junon ont-ils été dans le principe des noms d’éléments, appliqués plus tard aux hommes que nous en voyons revêtus? Ou bien, sont-ce des hommes ainsi appelés qui ont ensuite prêté leurs noms à ces éléments? et d’ailleurs à quoi bon ces dénominations d’hommes mortels, données aux éléments du monde? Ce n’est pas tout encore; ces mystères particuliers à chaque divinité, ces chants, ces hymnes, ces initiations mystérieuses, en l’honneur de qui tout cela fut-il institué dans le principe? Est-ce en l’honneur des éléments divinisés, ou en l’honneur des mortels qui portent les noms de ces divinités? Mais ces courses errantes, ces débauches, ces amours impudiques, ces violences dont les femmes furent les victimes, ces pièges tendus aux hommes, et mille autres horreurs de ce genre, aussi honteuses qu’abominables, de quel front irait-on les imputer aux éléments, quand elles portent si évidemment les caractères des passions humaines? C’est donc une chose incontestable que toute cette théologie allégorique, dont on élève si haut les graves et admirables enseignements, n’a pas même pour elle la vraisemblance, loin d’être fondée sur la vérité et de présenter quelque chose de divin; et qu’elle ne repose que sur des interprétations forcées et mensongères.
Voyons maintenant ce qu’écrivait à ce sujet Porphyre à un Égyptien nommé Ambon.
Chapitre IV
Suite du même sujet, où nous prouvons que ces interprétations métaphoriques ne conduisent pas en résumé au-delà des astres du ciel, ni plus loin que l’eau, le feu et les autres parties du monde visible.
Chérémon et les autres, dit le philosophe, n’admettent rien au-delà des mondes visibles; car au commencement de leurs ouvrages, ils ne citent pas d’autres dieux que ceux des Égyptiens; c’est-à-dire les astres errants. Les signes du zodiaque et tous les autres corps célestes. Ils font aussi mention des honneurs qu’on rendait aux dix astres, aux étoiles qui présidaient aux naissances, et à celles qu’on appelle les chefs, et dont on trouve dans les almanachs les noms, les guérisons, le lever, le coucher, et les prédictions de l’avenir. C’est ce que Chérémon voyait, en effet, que tous ceux qui avaient fait le soleil auteur du monde, avaient appliqué tout ce qu’on raconte d’Osiris et d’Isis, avec toutes les fables sacrées, aux astres, soit à leur lever ou à leur coucher, soit aux différentes phases de la lune, soit au cours du soleil, soit à l’hémisphère du jour ou celui de la nuit, soit au fleuve Nil; de sorte qu’ils rapportaient tout à des causes physiques, et non à des substances vivantes et incorporelles. Plusieurs aussi ont tellement fait dépendre tout ce qui a rapport à nous, du mouvement des astres, qu’ils ont attaché notre sort comme par des liens indissolubles à une sorte de nécessité qu’ils appellent la destinée, mettant tout sous la puissance de cette divinité. Aussi ils n’ont des temples, des statues, un culte que pour ceux qui savent briser les liens de la fatalité.
Voila ce que nous voulions citer de la lettre de Porphyre. II suffira, ce me semble, pour faire voir clairement que la théologie mystique des Égyptiens ne reconnaissait pas d’autres dieux que les astres du firmament, les étoiles fixes et les planètes; qu’elle n’attribuait la création de l’univers ni à un être incorporel et raisonnable, ni à un Dieu, ni à plusieurs dieux, ni, en un mot, à quelque puissance spirituelle et intelligente, mais uniquement au soleil visible. Aussi, comme ils plaçaient uniquement dans les astres la cause de toutes choses, ils admettaient en tout une invincible fatalité résultant du cours et du mouvement des corps célestes: opinion qui est encore aujourd’hui en vigueur chez eux. Ainsi, d’un côté, les Égyptiens, dans leurs interprétations allégoriques, ne voient que les éléments et les corps visibles; jamais ils ne s’élèvent jusqu’à un être vivant et incorporel; d’un autre côté, tous ces éléments et ces corps visibles d’après leur propre constitution, sont sans vie, sans raison, caducs et périssables. Voyez donc à quel degré d’abaissement leur théologie s’est ravalée en divinisant des êtres insensibles, des corps sans âme et sans vie, et ne sachant pas s’élever jusqu’à l’idée d’un être intelligent et incorporel, d’une intelligence et d’une raison créatrice de l’univers.
Nous avons déjà prouvé que les Grecs ont emprunté leur théologie aux Égyptiens; il nous reste à faire voir que notre assertion est vraie, même pour le point qui nous occupe maintenant, et que leurs idées sont en rapport avec celles des Égyptiens, particulièrement en ce que, comme eux, ils n’ont attribué la divinité qu’à des êtres matériels. Or, nous venons de prouver, par l’extrait de l’auteur que nous avons cité, que les plus augustes divinités des Égyptiens n’étaient pas autre chose. Et le même auteur nous en fournira encore une nouvelle preuve; car nous lisons dans le traité qu’il a composé sur l’obligation de s’abstenir de la chair des animaux: Cette étude sur la nature divine et leur familiarité avec les dieux, les ont conduits à penser que la divinité n’avait point fixé son séjour uniquement dans l’homme; que l’homme n’était pas seul en possession d’être la demeure de l’esprit divin, mais que la plupart des animaux avaient le même honneur. Aussi ils ont admis les animaux dans la catégorie de leurs dieux; ils y ont fait entrer indistinctement des hommes, des animaux terrestres, des oiseaux; car on rencontre chez eux des statues où la forme humaine règne dans toute la partie inférieure jusqu’au cou qui est couronné par une tête d’oiseau, de lion, ou de quelque autre animal. Dans d’autres, au contraire, une tête humaine surmonte un corps qui a la forme d’un animal, soit dans ses parties supérieures, soit dans ses parties inférieures. Ils veulent montrer par là que, par une volonté divine, les animaux vivent en société avec nous; et que ce n’est pas sans une providence des dieux que les animaux sauvages s’apprivoisent et se familiarisent avec nous. Aussi ils rendent les honneurs divins au lion, et les divisions de leur territoire qu’ils appellent nomes, sont désignées par des noms d’animaux: l’une porte le nom de Léontopolis, une autre de Busirétis, une troisième de Cynopolis. Ils prétendent par là rendre hommage à la puissance souveraine que chacun des dieux exerce sur toutes choses. Ils révèrent l’eau et le feu comme les principaux des éléments, et la première source de notre conservation: on en voit la preuve dans leurs cérémonies religieuses. Ainsi à l’ouverture du temple de Sérapis, il se fait une sorte d’expiation par l’eau el le feu. Celui qui préside aux chants sacrés fait une libation d’eau et allume du feu, en se tenant sur le seuil du temple, d’où il appelle le dieu dans la langue primitive des égyptiens. Tout ce qui a quelque rapport aux choses sacrées est pour eux un objet de vénération, et cette vénération croît en proportion de la part qu’ont les substances dans les sacrifices. À ce titre, aucun être animé n’est excepté de ce culte; car ils vont jusqu’à offrir des sacrifices et immoler des victimes en l’honneur d’un homme dans le village d’Anabis. Celui qui est l’objet de la cérémonie peut manger quelque temps après, mais seulement les choses qui conviennent à sa nature d’homme. Ils défendent donc d’user de la chair des animaux, comme de la chair humaine. Leur sublime sagesse et leur commerce avec la divinité les ont mis à la portée de reconnaître que certains animaux sont préférés aux hommes dans l’esprit des dieux. Ainsi, on sait la prédilection du soleil pour l’épervier, parce que la substance de cet oiseau est toute de sang et d’air; puis aussi, parce qu’il est plein de compassion pour l’homme, qu’il pleure sur son cadavre et le recouvre de terre.
Un peu plus loin, il ajoute: L’escarbot n’inspire que de l’horreur à l’homme qui ignore les choses divines; mais les Égyptiens voient en lui l’image vivante du soleil, et lui offrent leurs hommages. L’escarbot n’a point de femelle; il dépose son germe dans un endroit fangeux, en fait de petits globules qu’il jette sur son dos, au moyen de ses pieds de derrière et attend l’accomplissement d’une lunaison. Ils savent aussi certaines particularités sur le bélier, sur le crocodile, sur le vautour, l’ibis et en général sur quelque animal que ce soit. Et cette religieuse vénération qu’ils professent pour les animaux n’a pu leur être inspirée que par leurs lumières ou plutôt pur une sagesse toute divine.
Chapitre
Chapitre V
Toutes ces extravagances portent en elles-mêmes le caractère de leur condamnation.
Nous venons de voir un exposé de la belle théologie des sages de l’Égypte: notre auteur nous y révèle leurs mystères: il nous apprend qu’ils révèrent l’eau et le feu; qu’ils n’admettent pas de différence entre les brutes et les êtres raisonnables, entre les corps et les âmes, et il approuve le culte divin qu’ils rendent aux animaux. Cependant n’est-ce pas vraiment le comble de la folie, que d’élever jusqu’à la nature divine, des êtres sans raison, des animaux sauvages, sous prétexte qu’ils ont une âme aussi bien que les bêtes? Il faudra donc aussi leur donner le nom d’hommes et leur faire partager la considération que mérite la nature humaine. Cependant ils ne le font pas. Les êtres qui participent à la nature et au nom des animaux, ils ne croient pas devoir les honorer du nom d’hommes, ni avoir pour eux les égards dus à la nature humaine. Mais le nom auguste du Roi de l’univers, du Dieu Créateur de toutes choses, ils l’avilissent jusqu’à le prostituer à des brutes; ils n’ont pas honte d’appeler des dieux ceux que le créateur n’a pas même voulu appeler des hommes. Vous avez aussi été initiés aux secrets de cette sagesse prétendue divine qui inspire aux admirables philosophes de l’Égypte un si profond respect pour le loup, le chien, le lion; vous avez appris les merveilleuses perfections de l’escarbot, les qualités de l’épervier. Gardez-vous toutefois de rire; car ce n’est pas de l’hilarité, ce sont des larmes de compassion que doivent exciter l’aveuglement et la folie du pauvre genre humain. Pesez aussi attentivement, et voyez de quels biens nous sommes redevables à Jésus-Christ, ce Dieu de bonté, qui est venu nous délivrer, nous aussi bien que les peuples de l’Égypte, d’un si terrible fléau, en dissipant par la lumière de son Évangile ces antiques et profondes ténèbres. Déjà, en effet, la plupart des Égyptiens goûtent les fruits de cette heureuse délivrance.
Chapitre VI
Que nous avons eu raison de préférer l’unique vraie théologie aux explications allégoriques des philosophes sur la nature des dieux.
Telles étaient en effet les fables reçues chez les Égyptiens, fables qui passent pour beaucoup antérieures à celles des Grecs. Vous connaissez donc maintenant, et la théologie fabuleuse, et la théologie allégorique des Grecs et des Égyptiens, les premiers inventeurs des superstitions du polythéisme. Vous avez pu vous convaincre qu’ils n’ont pas la plus légère idée d’une nature vraiment divine, spirituelle et intelligente. Cependant, pour accorder à tous ces menteurs de systèmes imaginaires tout ce qu’ils peuvent nous demander, supposons un instant qu’il y ait de la vérité dans leurs allégories physiques: que le soleil soit, à leur gré, tantôt Apollon, tantôt Horus, tantôt Osiris ou quelque autre chose qu’il leur plaira de supposer; que la lune soit Isis, Diane ou toute autre déesse quelconque; admettons tant qu’il leur plaira que ce ne sont point là des noms d’hommes, que ce sont uniquement les astres du ciel personnifiés, il nous faudra donc adorer comme des dieux le soleil, la lune, les étoiles et toutes les autres parties du monde visible.
C’est donc là que va aboutir cette belle philosophie, des Grecs, qui présente ses interprétations allégoriques comme un moyen d’élever bien haut ses pensées, et qui au contraire fait descendre si bas l’âme du sage, qu’elle ne lui montre un Dieu que dans les créatures visibles; qu’elle ne voit point la nature divine au-delà du feu et des substances qui en partagent la nature, des différentes parties du monde, des globes célestes ou, si vous voulez, de l’élément humide ou de l’élément solide ou de la formation des corps. Après cela qui n’admirerait la grandeur de l’Évangile de notre Dieu et Seigneur Jésus-Christ qui enseigna à tout le genre humain à révérer le Dieu souverain du soleil et de la lune, le Créateur de tout l’univers; à l’honorer par des sentiments dignes de la majesté du plus grand et du plus élevé de tous les êtres; à louer non pas des éléments matériels, mais le dispensateur de la vie, de la nourriture et de tous les biens; à trembler non pas devant Ies parties du monde visible, ni rien de tout ce que les sens corporels peuvent saisir, parce que tout cela est corruptible, mais devant une intelligence qui existe invisiblement partout, qui a créé tout l’univers avec chacune de ses parties, à confesser cette unique puissance divine qui pénètre et organise toutes choses, cette nature incorporelle, spirituelle, ou plutôt indéfinissable et incompréhensible, qui se révèle dans ses œuvres, qui pénètre tous les corps, sans avoir elle-même de corps, qui environne toutes les créatures sans se confondre avec elles, qui manifeste l’immense puissance de sa divine opération, non seulement dans les choses du ciel, mais encore dans les choses terrestres, dans les éléments de l’univers et dans chacune de ses parties, qui nous surveille tous invisiblement et d’une manière imperceptible à nos sens; enfin qui gouverne le monde par les lois d’une sagesse ineffable. Maintenant que nous avons réfuté par cette longue suite de preuves celle prétendue théologie, tant celle que l’on appelle théologie, que celle dont les Grecs et les Égyptiens font vanité, comme étant plus élevée et plus conforme à la nature, nous avons à fixer notre attention sur les belles conceptions des modernes qui veulent aussi créer une philosophie. Ils ont pour système de combiner en un seul corps, et les doctrines théologiques des anciens, et celles que Platon imagina longtemps après, et qu’il appuya sur des raisonnements plausibles, au sujet d’une intelligence créatrice de l’univers, des substances incorporelles, d’une puissance spirituelle et raisonnable; mais leurs efforts n’ont servi qu’à épaissir les ténèbres qui environnaient les fables. Nous verrons dans le chapitre suivant avec quelle emphase elle est présentée, cette philosophie, par Porphyre.
Chapitre VII
Quelles explications les philosophes modernes ont ajoutées à la théologie fabuleuse, pour en découvrir les principes. Je parlerai, dit-il, aux initiés; loin d’ici les plus profanes. Je montrerai que c’est à une inspiration de la sagesse divine que les hommes doivent l’idée de représenter Dieu et sa puissance par des images sensibles et en rapport avec ses organes, de donner une forme visible à ce qui est invisible de sa nature; mais ces images sont seulement pour l’usage des yeux qui savent lire des choses divines dans les statues, comme dans les livres; car aux yeux des ignorants, une idole n’est que du bois ou de la pierre, et je ne m’en étonne pas: c’est comme les gens grossiers qui ne voient dans une colonne qu’une pierre, dans des tablettes que du bois, dans un livre qu’un tissu de papier. Après cet exorde emphatique, il continue ainsi: L’essence divine étant toute lumière et habitant une atmosphère de feu, inaccessible, par conséquent, à toute intelligence occupée de choses mortelles, elle se révèle et se fait connaître par l’éclat des objets matériels, comme le cristal, le marbre de Paros, l’ivoire; par l’or, elle donne une idée de sa substance de feu et de son incorruptibilité, car l’or est incorruptible. Il y en a aussi qui ont vu dans la pierre noire une image de sa nature inaccessible aux sens. On a donné aussi aux dieux une forme humaine, parce que la raison est un attribut nécessaire de la divinité. On les représente beaux, parce que la beauté la plus parfaite est leur partage. On leur a donné diverses formes, diverses attitudes, les uns assis, les autres debout, avec des vêtements différents les uns des autres; on ne leur a pas donné à tous le même âge; on a donné à quelques-uns le sexe masculin, à d’autres le sexe féminin; il y a des vierges, des jeunes gens; d’autres sont unis par le mariage, tout cela pour établir les différences qui les distinguent. Ainsi le blanc est la marque distinctive des dieux célestes; la forme sphérique est l’emblème exclusif du monde, du soleil, de la lune, quelquefois aussi de la fortune et de l’espérance; le cercle et toutes les formes circulaires sont l’image de l’éternité, au mouvement du ciel et des zones qui y sont tracées. Les divisions du cercle représentent les phases de la lune; les pyramides ou les obélisques sont les attributs du feu et par la même raison des dieux de l’Olympe. On a aussi consacré la forme conique au soleil, la forme cylindrique à la terre; on a pris pour symbole de la fécondité de l’espèce humaine des signes qui la représentent.
Telles sont les paroles de cet admirable philosophe, chez lequel l’obscénité des choses le dispute à l’emphase des termes. Se peut-il concevoir quelque chose qui révolte plus la raison, que de donner comme une image de la lumière divine, une matière inerte, comme l’or ou l’argent, ou d’autres substances de ce genre, et de vouloir en faire l’emblème d’une nature céleste et éthérée. Et cependant ce sont bien là des inventions des philosophes modernes, auxquelles n’avaient pas même songé les anciens; car ces idoles matérielles dont on exalte si fort aujourd’hui le mérite, les premiers hommes les rejetaient absolument. Si vous en voulez la preuve, lisez ce que dit Plutarque dans un endroit de ses ouvrages que nous citons ici:
Chapitre VIII
De la confection des statues et des idoles chez les anciens.
L’érection des idoles ou simulacres des dieux est un usage qui paraît remonter fort loin dans les siècles; car nous voyons Eresichton ériger à Délos la première statue de bois en l’honneur d’Apollon, pour être portée dans ses fêtes solennelles. Nous voyons aussi dans le même temps les peuples de l’Atti que élever à Minerve, protectrice de leur ville, une idole de bois, que les Athéniens conservent encore aujourd’hui avec un soin religieux. Callima que nous apprend encore que les habitants de Samos avaient une idole de bois en l’honneur de Junon…… Piros, le premier qui éleva un temple à Junon dans l’Argoli de, consacra sa fille Callithye comme prêtresse, et érigea à la déesse une statue d’un poirier qu’il avait coupé dans la forêt de Tirynthe, et dont il fit une gracieuse image de Junon. Quant à la pierre, elle n’était point en usage pour les statues des dieux: d’abord, parce qu’elle est dure et difficile à travailler, ensuite parce qu’elle est un corps sans vie. Dans l’or et l’argent, les anciens ne voyaient qu’une terre stérile, corrompue, décolorée par la putréfaction, et au sein de laquelle l’action du feu avait produit comme des meurtrissures et des taches. L’ivoire, ils s’en servaient quelquefois, mais c’était comme par le plaisir de jeter de la variété dans leur œuvre (Plutarque).
Longtemps avant lui, Platon était persuadé qu’il n’y a rien de vénérable, rien qui soit en rapport avec la nature divine dans l’or, l’argent, la pierre, l’ivoire ou toute autre substance matérielle et inanimée; car voici ce que nous lisons dans son livre des Lois La terre, dit-il, et le foyer domestique, voilà pour tous les hommes les vrais temples des dieux. Que personne ne s’imagine donc de leur en élever d’autres. L’or et l’argent qui brillent dans les autres villes, soit chez les particuliers, soit dans les temples, ne sont qu’un objet propre à exciter la convoitise; l’ivoire venant d’un corps qui a perdu la vie n’est pas une offrande digne de la sainteté des dieux. Le fer et l’airain sont propres à faire des armes pour les combats.
Il y a là, ce me semble, de quoi renverser les fondements du système des allégories, tel que nous l’a exposé Porphyre. Cependant, poursuivons encore l’examen de ce système; citons encore textuellement son auteur.
Chapitre IX
Suite de la théologie allégorique des Égyptiens et des Grecs.
Parcourez avec moi la théologie des sages de la Grèce: pour eux Jupiter est l’âme de l’univers; lorsqu’il l’a créé, il n’a fait que produire ce qui était en lui. Dans leurs livres qui traitent de la divinité, voici ce qu’ils nous ont transmis au sujet de Jupiter, et qu’ils ont puisé dans les poésies d’Orphée. Jupiter est le premier et le dernier; il est le maître du tonnerre: il est la tête et le centre, et tout a été produit de lui. Son sexe est à la fois celui de l’homme et de la vierge pure. Il est l’appui de la terre et de la voûte éthérée; il est le roi souverain, le principe de vie de tous les êtres. Puissance unique, esprit unique, grand monarque de toutes choses, il possède dans son être royal, le feu, l’eau, la terre, l’air, la nuit et le jour, la sagesse qui a créé toutes choses, et l’amour des douces jouissances. Tels sont les attributs de la nature du grand Jupiter, qui sème dans le ciel comme une brillante chevelure d’or, des milliers d’astres lumineux. Deux cornes dorées ornent sa tête; en lui se lèvent les astres du ciel, en lui ils se couchent après avoir parcouru leur orbite; ses yeux sont le soleil et la lune qui brille de l’autre côté du firmament. Il est un esprit de vérité, un esprit royal et un air incorruptible; il contient et gouverne toutes choses: une voix, un son, un léger bruit, une parole n’échappe pas à Jupiter, le puissant fils de Saturne. Sa tête est le siège d’une pensée immortelle; un corps resplendissant, immense, inébranlable, robuste, aux membres vigoureux et puissants, voilà sa forme, avec de larges épaules, une poitrine spacieuse, des reins puissants. De ses épaules sortent des ailes qui le portent en tous lieux. Son ventre est la terre, mère de toutes choses, avec les montagnes aux sommets élevés; au milieu est une ceinture formée de la mer aux vagues retentissantes; les extrémités de ses pieds sont les fondements intimes de la terre, les régions ténébreuses du Tartare, les derniers abîmes de la terre. Son sein recèle toutes choses, et son action divine les produit à la lumière.
Ainsi Jupiter est le monde entier, la vie des êtres animés, la divinité résultant de la réunion de tous les dieux: il est personnifié sous le nom de Jupiter, en tant qu’il est un esprit dont les pensées ont créé et mis au jour l’univers. Les philosophes qui traitèrent de la nature divine donnent une telle idée de Jupiter, qu’il était impossible de le représenter sous un emblème qui rendit tous ses traits tels que nous venons de les exposer, et si quelqu’un eut imaginé la forme sphérique, il aurait pu donner une idée de son immortalité, mais non pas de sa vie, de son intelligence, de sa providence. Aussi on a donné à Jupiter la forme humaine, parce qu’il est un esprit, et que c’est par la force productrice de cet esprit qu’il a créé et vivifié toutes choses. Il est assis, parce que cette attitude exprime l’immobilité de sa puissance; ses parties supérieures sont nues, parce qu’il se manifeste dans les substances intellectuelles et les corps célestes; ses parties inférieures sont voilées, parce qu’il est invisible dans les choses que recèlent les abîmes du monde. Dans la main gauche il porte un sceptre, parce que ce côté est le siège du cœur, l’organe qui tient le premier rang parmi toutes les parties du corps, à cause de la faculté de l’intelligence et de la raison: or, c’est par son intelligence créatrice qu’il gouverne le monde. Dans la droite, il tient, ou un aigle, pour indiquer qu’il domine les dieux du ciel, comme l’aigle domine les oiseaux des airs, ou un emblème de la victoire, comme vainqueur de tous les obstacles.
Voilà ce que nous lisons dans Porphyre. Après cet exposé, il ne sera pas hors de propos de nous arrêter quelques instants à examiner quel être nous font de Jupiter les poésies qu’il nous a citées. Pour moi l’idée que je m’en forme d’après ce tableau, c’est qu’il n’est autre chose que le monde visible, avec toutes les parties qui le composent; d’abord le ciel avec les astres, qui sont comme la tête de ce grand corps; ensuite l’air, la terre, la mer et tout ce qu’elles renferment. Or, la terre, les montagnes, les collines sont des parties du monde visible; au milieu d’elles, la mer comme une ceinture, le feu et l’eau, la nuit et le jour, sont aussi des parties du monde. Je ne crois donc pas me tromper en pensant que le Jupiter représenté dans ces vers d’Orphée n’est autre chose que l’univers visible, un tout composé de diverses parties; car il dit: Tout est renfermé dans le vaste corps de Jupiter.
Et si vous voulez savoir ce qu’il entend par le mot tout: C’est, dit-il, le feu, l’eau, la terre, l’air, le jour et la nuit. Sa tête aux traits radieux, c’est le ciel resplendissant d’astres lumineux, comme une brillante chevelure d’or. Et le reste que nous avons vu. Puis ensuite il affirme que l’esprit de Jupiter, c’est l’air: philosophie identique avec celle des stoïciens qui placent dans le calorique la raison, directrice du monde; qui disent que Dieu est un corps, et que le créateur n’est autre chose que la force du principe igné; car je vois la même pensée dans ces vers: Son esprit est un air pur, royal et incorruptible, qui contient et gouverne toutes choses.
N’est-ce pas enseigner clairement que le monde est une sorte de grand animal, qu’il appelle Jupiter, dont l’esprit est l’air, et le corps tous les autres êtres qui composent l’univers. C’est donc là, vraiment, le Jupiter dont le tableau nous est tracé dans les vers d’Orphée. Interprète de la pensée du poète, notre philosophe commence par souscrire à cette doctrine, en ajoutant immédiatement: Jupiter est donc le monde entier, la vie dans les êtres animés, le dieu résultant de la réunion de tous les dieux, donnant ainsi à entendre que le Jupiter divinisé par les anciens et chanté dans ces vers n’est autre chose que ce monde visible. Or, dans la doctrine des Égyptiens auxquels Orphée avait emprunté sa théologie, lorsqu’il disait que Jupiter, c’est le monde entier, ce Jupiter est formé de la réunion de plusieurs dieux; car nous avons vu qu’ils attribuent la divinité à chacune des parties du monde. C’est là uniquement le sens des vers d’Orphée. Cependant, non content de cette première interprétation, notre auteur en imagine une seconde toute gratuite. Le Dieu créateur de toutes choses, dit-il, est cette intelligence dont le poète avait parlé antérieurement. Mais comment l’auteur, Orphée de Thrace ou quelque autre que ce soit, aurait-il parlé d’un Dieu dont il n’avait même la première idée, puisqu’il avait puisé ses doctrines sur la divinité, chez les Égyptiens ou chez les anciens peuples de la Grèce. Or, ces peuples n’avaient jamais conçu ni confessé un Dieu, substance spirituelle: jamais ils n’avaient eu l’idée d’une intelligence invisible et incorporelle, s’il faut ajouter foi au témoignage de Platon; car nous avons vu que dans Cratyle il affirme que les premiers habitants de la Grèce n’eurent pas d’autres dieux que ceux qui sont reconnus encore aujourd’hui chez un grand nombre de peuples barbares, savoir le soleil, la lune, les étoiles, le ciel. Nous venons d’entendre aussi Chérémon attester que les premiers peuples ne connaissaient rien au-delà du monde visible, et que leurs seuls dieux étaient les planètes et les autres astres; que pour eux tous les êtres se résumaient dans les diverses parties du monde, et qu’ils ne s’étaient jamais élevés jusqu’à l’idée d’une nature spirituelle et incorporelle.
Chapitre
Chapitre X
Réfutation de toutes ces allégories forcées.
Où, comment et auprès de quel maître, je vous le demande, un poète élevé à une pareille école aurait-il puisé, pour l’exprimer dans ses vers l’idée d’un Dieu distinct de l’univers, d’un Dieu créateur du soleil lui-même, de la lune et des autres astres, du ciel et du monde entier? D’où lui serait venue cette connaissance d’un être incorporel? Non, il faut l’avouer, il n’en avait aucune idée. En effet, cette intelligence créatrice lui aurait-elle donné pour tête le ciel, pour corps le feu, l’eau, la terre? Ses yeux auraient-ils été le soleil el la lune? Aurait-il formé sa poitrine, ses épaules, ses reins, son ventre, d’un air compact ou de la terre avec les montagnes aux sommets élevés? Qui comprendra jamais que l’air puisse être l’intelligence de l’auteur de toutes choses, l’esprit d’une substance créatrice de l’univers? C’est donc là une pure fiction du philosophe, interprète des vers d’Orphée: c’est un fait qui n’a pas besoin d’une plus ample démonstration. Pour moi, il me paraît avoir proféré le plus abominable blasphème, celui qui a dit que Dieu est un tout résultant des diverses parties du monde, et plus encore celui qui a dit que Dieu et le monde sont une même chose; mais par-dessus tout celui qui a ajouté que l’âme du monde est le créateur de l’univers; car la vraie piété démontre que l’auteur et le conservateur du monde doit être quelque chose de distinct de son ouvrage. C’est une impiété qui ne saurait se soutenir, de faire du monde une sorte d’animal auquel on donne une âme répandue dans chacune de ses parties et enveloppée dans l’univers. Qu’il soit présent à tout; que sa Providence remplisse et gouverne le monde, je le conçois; c’est l’enseignement de nos livres sacrés, où j’aime à lire ces sentences qui n’outragent pas du moins, elles, la nature divine: Est-ce que je ne remplis pas, moi, le ciel et la terre, dit le Seigneur?
Et dans un autre endroit: Dieu est au ciel, en haut, et sur la terre en bas; ou bien encore: En lui nous avons le mouvement, l’être et la vie; en lui, mais non pas comme dans une partie du monde ou comme dans l’âme de l’univers. S’il était permis d’établir une comparaison entre cette théologie et celle que nous venons d’avoir sous les yeux, voyez comme nos Écritures sacrées contiennent une doctrine infiniment plus digne de la nature divine et plus frappante de vérité, lorsqu’elles disent explicitement: Le ciel est mon trône et la terre, l’appui de mes pieds. Si, en effet, pour s’accommoder à la portée du langage humain, il faut donner à Dieu une forme, voyez quelle différence dans la manière dont chacune des deux théologies l’exprime; car qui dit trône, suppose évidemment au-dessus du trône, au-delà de tous les êtres un roi tout-puissant; mais notre prophète n’exclut pas cependant la terre de l’attention de la Providence divine; il veut qu’on sache que cette puissance providentielle y exerce aussi son action, et c’est pour cela qu’il ajoute: Et la terre est l’appui de mes pieds.
Mais gardons-nous de chercher dans ce trône l’idée d’un corps qui est assis, ou dans ces pieds qui s’appuient, l’idée de membres d’une substance corporelle. Quant à celui qui a dit que la tête de Dieu, c’est le ciel et tout ce qu’il contient; que son intelligence est l’air, que ses membres et son corps sont les diverses parties du monde, il est évident qu’il n’avait pas la moindre notion de Dieu, ni du créateur; car il ne se serait jamais formé lui-même, et il ne pourra jamais être appelé une intelligence, l’être dont l’intelligence est l’air. Quel Dieu, en effet, que celui qui est composé de la terre et des montagnes, masse inerte et sans raison! Comment supposer la raison dans un Dieu qui participe à la nature et à l’origine du feu, de l’air, de l’eau, substances matérielles, corruptibles, incapables de raisonnement? S’il est vrai d’un côté que l’âme de Jupiter ne soit autre chose que cet éther dont on nous a tant parlé (or cet éther est un air plus raréfié qui occupe les régions supérieures et qui est de la nature du feu: il est ainsi nommé, dit-on, d’un mot qui signifie brûler), si d’un autre côté l’éther est un corps aussi bien que l’air, voyez ce que devient l’âme de votre Jupiter. Qui voudra jamais, à moins d’avoir perdu la raison, croire à un dieu dont l’âme est une substance sans intelligence: et pourtant telle est la nature de tout corps. Aussi, en parlant de Dieu, nous mettrons en principe les propositions précisément contradictoires à celles que nous avons citées. Nous disons qu’il n’est ni le ciel, ni l’éther, ni le soleil, ni la lune, ni l’armée des astres, ni en un mot le monde entier; car ce ne sont là que des ouvrages sortis de la main d’un créateur; encore sont-ils même petits et bornés si vous les comparez aux substances intelligentes et incorporelles; car tout corps est sujet à la destruction, outre que jamais la raison ne peut être son partage: c’est là la condition de tout être visible. Mais au-delà de ces objets sensibles, il est des natures intelligentes, immortelles, qui vivent de la vie éternelle et bienheureuse du Dieu souverain de l’univers: celles-là sont à une distance infinie de tous les êtres visibles. Il y a donc une haute raison dans ces paroles de nos livres sacrés, par rapport aux objets sensibles: Je verrai les cieux, ouvrage de vos doigts, la lune et les astres dont vous avez placé les fondements.
Et ailleurs: Vous avez posé au commencement, Seigneur, les fondements de la terre et les cieux sont l’ouvrage de vos mains.
Ou bien encore: Levez vos regards au-dessus de vous, et voyez quel est celui qui a exposé toutes ces choses à nos yeux.
Mais c’est assez sur la première interprétation donnée aux vers d’Orphée par notre auteur; passons maintenant à ce qui suit. C’est, dit-il, parce qu’il était impossible de représenter Jupiter avec les caractères tracés dans les vers d’Orphée, qu’on lui a donné la forme humaine, parce qu’il est un esprit et que c’est par la force productrice de cet esprit qu’il a créé et perfectionné toutes choses. Quoi! il était impossible de faire de Jupiter une image qui le représentât tel que Orphée nous le dépeint et il nous le représente comme composé des différentes parties du monde visible, du ciel et des choses qu’il contient, de l’air, de la terre et des choses qu’on y voit I Mais s’il est impossible de représenter Dieu sous un emblème exprimant la réunion de toutes les parties du monde visible, parce que Dieu est un esprit, comment a-t-on pu lui donner une forme quelconque? Est-ce qu’il y aurait dans la forme du corps humain qu’on lui a donnée quelque chose de plus en rapport avec l’esprit de Dieu? Pour moi, je ne vois pas même de rapport entre cette forme et l’âme humaine; car celle-ci est incorporelle, incomplexe, simple, tandis que la statue est l’ouvrage grossier d’un forgeron, représentant un corps mortel, idole sourde et muette, formée d’une matière sans âme et sans vie, à l’image d’une chair vivante. J’avoue que l’âme humaine, esprit doué de raison, immortel, impassible, me semble avoir une vive ressemblance avec Dieu, en ce sens qu’elle est comme lui une substance immatérielle, incorporelle, intelligente, raisonnable, capable de vertu et de sagesse. Si donc il se trouvait un artiste assez habile pour me représenter la forme de l’âme humaine dans une image ou une statue, je croirais aussi à cet artiste le pouvoir de peindre une nature supérieure. Mais s’il est vrai que l’âme humaine n’a ni forme, ni apparence, ni figure, et que par conséquent la parole ne la peut exprimer, ni les sens la saisir, quel est l’homme assez insensé pour prétendre qu’une idole de forme humaine puisse jamais être l’image du Dieu suprême? Non, la nature divine, n’ayant rien de commun avec la matière corruptible, ne se manifeste qu’aux âmes pures qui la contemplent dans le silence de la pensée. Mais le Jupiter visible, que nous représente l’idole à forme humaine, n’est rien autre chose que l’image d’un homme mortel; et que dis-je, encore d’un homme? il lui manque pour cela la plus essentielle de ses conditions, puisqu’il n’y a pas en elle la plus légère trace de vie. Comment donc se pourrait-il faire que le Dieu suprême, cet esprit créateur de toutes choses, fût ce Jupiter d’airain ou d’ivoire inanimé? Quelle apparence que cet esprit, créateur du monde, soit ce Jupiter, père d’Hercule et de cette foule d’enfants que la fable donne à Jupiter, de tous ces hommes qui, après avoir payé à la mort le tribut commun, ont laissé à la postérité d’impérissables souvenirs de leur nature mortelle; car les Phéniciens, les premiers qui se soient occupés de la nature divine, comme nous l’avons fait voir dans le premier livre de ce traité, nous ont transmis la mémoire d’un Jupiter phénicien d’origine, fils de Saturne, c’est-à-dire fils mortel d’un père mortel: l’Égypte revendique l’honneur d’avoir été sa patrie; mais les Égyptiens, d’accord en ce point avec les Phéniciens, en font toujours un mortel. Les Crétois montrent encore aujourd’hui son tombeau; troisième témoignage du même fait. Les Atlantiens et tous les peuples que nous avons vus jusqu’ici donner à Jupiter une place dans leur histoire, en font également un être mortel. Ils citent de lui des traits qui ne sont que d’un homme, et pas même d’un homme grave et dirigé par la sagesse; car on n’y trouve qu’infamies et turpitudes. Pour ceux qui introduisent dans les fables un sens plus élevé. Jupiter est tantôt la chaleur, le principe igné; tantôt c’est le vent. Maintenant je ne sais comment ils en sont venus à en faire un esprit créateur de l’univers. Mais quel qu’il soit, je leur demanderai qu’ils me nomment son père, puis son aïeul; car tous les anciens théologiens, d’un commun accord, font Jupiter fils de Saturne, et nous venons de voir Orphée lui-même l’appeler le puissant fils de Saturne: or Saturne était fils d’Uranus. Je leur accorde donc que Jupiter soit le Dieu suprême, l’esprit créateur de toutes choses: mais toujours je demanderai quel fut son père: Saturne, diront-ils. Et son grand-père Uranus. Mais si Jupiter, comme créateur de toutes choses, est le premier de tous les dieux, il fallait citer ceux qui vinrent après lui et auxquels il donna l’être; car ou bien Saturne n’est autre chose que le temps et Uranus le ciel qui donna naissance au temps, ou bien Uranus est vraiment un homme, père de Saturne et antérieur au temps: dans l’un et l’autre cas, le Dieu qui est la cause première, le créateur de toutes choses, existait sans doute auparavant: donc Jupiter n’est plus qu’à la troisième génération depuis le ciel. Comment donc maintenant cet esprit, créateur de toutes choses, n’est-il placé qu’au troisième rang dans les généalogies des Égyptiens, des Phéniciens, des Grecs et des philosophes. L’hypothèse forgée par notre philosophe se détruit donc d’elle-même: elle tiendra bien moins encore après ce qu’il ajoute ensuite.
Chapitre XI
Réfutation péremptoire des doctrines des Grecs.
Ils ont donné, dit-il, Junon pour épouse à Jupiter, parce qu’ils ont appelé Junon l’éther ou le principe aérien; car l’éther est la partie la plus subtile de l’air.
Plus haut nous avons vu dans les vers d’Orphée que l’âme de Jupiter était l’éther; maintenant notre auteur nous apprend ce qu’il faut entendre par cet éther. C’est, nous dit-il, la partie la plus subtile de l’air. Or l’air est un corps, par conséquent l’éther en est un aussi. Donc il faut qu’il avoue que l’âme de Jupiter est un corps bien qu’elle soit le plus subtil de tous les corps. Maintenant comprenne qui pourra comment deux natures aussi diamétralement opposées que le sont le corps et l’âme, peuvent être une même chose. Mais ce n’est pas tout: je ne sais comment il peut avoir si tôt oublié les vers de son poète, où il est dit textuellement: Son esprit est l’air le plus pur, l’air supérieur, l’éther incorruptible par lequel il contient et gouverne toutes choses; par lui, un léger son, le plus petit bruit, une voix, rien n’échappe a Jupiter, le puissant fils de Saturne.
Voila bien clairement l’éther supposé l’esprit de Jupiter. Puis maintenant il vient nous dire que Junon est l’éther, le principe aérien. Ensuite il fait une distinction: L’air en général, dit-il, c’est Junon dont le nom grec Ἥ ρα, vient de ἀήρ qui signifie l’air; mais l’air inférieur à la lune, cet air tantôt lumineux, tantôt opaque, a pour symbole Latone, c’est-à-dire l’oubli, soit parce que l’oubli s’empare de ceux qui se livrent au sommeil, soit parce que les âmes qui habitent les régions sublunaires, oublient la Divinité: voilà pourquoi aussi on en a fait la mère d’Apollon et de Diane qui sont le double flambeau qui dissipe les ténèbres.
Il dit donc que le principe producteur du soleil et de la lune est l’air sublunaire, c’est-à-dire Latone.
Je demanderai comment l’air peut-être le principe de la lumière, lui qui la reçoit au lieu de la produire; car l’action du soleil et de la lune fait subir à l’air mille vicissitudes. Ensuite il continue ainsi: Le principe terrestre a été personnifié sous le nom de Vesta, dont la statue, sous l’emblème d’une jeune vierge, reposait auprès du foyer. Pour représenter sa fécondité, on lui avait donné la forme d’une femme jusqu’au-dessous du sein. Rhéa est le nom allégorique donné à la terre considérée sous le rapport des rochers et des montagnes; Сérès est également la terre, mais la terre fertile et propre à recevoir la culture. Il n’y a d’autre différence entre l’une et l’autre, sinon que Cérès a donné le jour à Proserpine, appelée en grec Korè, c’est-à-dire qu’elle a produit de son sein le tendre rejeton des arbustes auxquels les Grecs donnent le nom de Koros. C’est ce qui a fait couronner sa statue d’épis de blé, et c’est pour cela aussi qu’on l’environne de pavots, double symbole de sa fécondité.
Ici, admirez comment Rhéa, cette mère des dieux, de Jupiter lui-même, est abaissée jusqu’à devenir la terre ou plutôt les rochers. Voyez aussi notre auteur la confondre avec Cérès, dont elle ne diffère qu’en un seul point: c’est que Cérès a conçu de Jupiter et mis au jour Proserpine (Korè), comme la terre reçoit le germe et la semence des arbustes dont elle produit un tendre rejeton (Koros). Voilà maintenant Jupiter identifié avec la semence et le germe des arbustes. Ensuite il continue: Comme il y a dans les semences jetées en terre une certaine vertu productive, et que le soleil quittant pendant l’hiver notre hémisphère pour échauffer l’hémisphère inférieur, entraîne en quelque sorte avec lui cette propriété des semences, on a donné le nom de Proserpine à la propriété qu’ont les semences de se conserver, et le nom de Pluton au soleil, lorsqu’il va sous la terre échauffer un monde inconnu pendant le solstice d’hiver. C’est là l’origine de la fable de l’enlèvement de Proserpine et du deuil de Cérès, pleurant sa fille ensevelie sous la terre. La propriété de produire des fruits à écale et en général tous les fruits qui naissent des plantes, est appelée Bacchus. Maintenant, voyons les emblèmes de ces divinités. Le symbole de Proserpine, ce sont des rejetons de semences qui naissent sur le sol. On a donné des cornes à Bacchus comme à Proserpine; et il est représenté sous la forme d’une femme, pour désigner la réunion des deux sexes dans la production des fruits. Pluton, le ravisseur de Proserpine, a pour symbole un casque, qui représente le pôle invisible. Il est représenté avec un sceptre brisé, pour signifier son empire sur les morts; et le chien qu’on remarque près de lui désigne la production des fruits, parce que le mot qui signifie chien, signifie aussi rendre fécond: et cette production des fruits a trois époques distinctes: on les sème, la terre les reçoit et les garde quelque temps, puis ils poussent; car cette dénomination ne lui vient pas de ce qu’il dévore les âmes, mais de ce que Pluton en enlevant Proserpine lui communique la fécondité. Attis et Adonis ont aussi une certaine analogie avec les fruits. Attis représente les fleurs qui éclosent au printemps et qui tombent avant d’avoir engendré des fruits: c’est pour cela qu’on le représente honteusement mutilé, pour marquer les fruits qui ne parviennent pas à mûrir leur semence. Adonis est le symbole de la récolte des fruits au temps de leur maturité. Silène est le symbole de la force du vent, d’où résulte un grand avantage pour le monde. Les fleurs qui ornent sa tête, et l’éclat qui l’entoure sont le symbole de la révolution du ciel: la chevelure qui couvre la partie inférieure de son corps est le signe de l’air épais qui environne la terre.
Enfin comme il y a dans la terre une certaine propriété divinatoire, on a donné à cette propriété le nom de Thémis, c’est-à-dire qui présage à chacun ce que le sort a fixé. Ainsi la terre était un objet de vénération par rapport à toutes ses propriétés, que nous venons d’exposer. On l’honorait comme vierge, sous le nom de Vesta, en tant qu’elle est le centre de tout; sous celui de Mère, en tant qu’elle donne la nourriture; sous celui de Rhéa, en tant qu’elle produit les rochers et les montagnes; sous celui de Cérès, en tant qu’elle produit les plantes; enfin sous celui de Thémis, en tant qu’elle sert pour les présages. La vertu génératrice qu’elle contient dans son sein est représentée par Priape, dont le nom est Proserpine, lorsqu’il s’agit des fruits secs, et Bacchus lorsqu’il représente les fruits aqueux et les fruits à écale, parce qu’au temps des semailles Proserpine est enlevée par Pluton, c’est-à-dire par le soleil qui va échauffer l’hémisphère inférieur; et Bacchus, dans le premier exercice de cette vertu génératrice qui doit plus tard produire des fruits abondants, reste caché sous la terre: mais en tant qu’il s’unit à cette force qui fait tomber les fleurs, il a pour symbole Attis; et en tant qu’il s’associe au principe qui fait mûrir les fruits, il est représenté par Adonis. La puissance de l’air qui pénétra toutes choses est représentée par Silène, de même qu’on a donné la forme de bacchante à la vertu qui donne l’accroissement, et qu’on a représenté par les satyres le penchant à la volupté. Tels sont les symboles qui enveloppent les diverses propriétés de la terre. Voilà ce que j’ai dû extraire sommairement de notre auteur; car il ne faut pas que nous passions pour ignorer les plus beaux des philosophes. Ainsi, d’après ce que nous venons de voir, Proserpine est le principe vital des graines; Bacchus, celui des fruits à écale; Attis, le symbole des fleurs du printemps; Adonis, celui des fruits en maturité. Fallait-il donc faire des divinités de toutes ces substances que l’Auteur de toutes choses a créées pour la nourriture des animaux? Pourquoi offrir quelque chose de terrestre à nos adorations, à nous qui avons reçu du Dieu souverain de l’univers une âme céleste, raisonnable, immortelle, une âme qui peut le contempler par la pure lumière de l’intelligence? Peut-on sans indignation entendre dire que Silène est la puissance de l’air, le principe qui pénètre tous les êtres. que sa tête représente la révolution du ciel, et sa barbe épaisse, la densité de l’air qui environne la terre? La raison ne se révolte-t-elle pas en voyant refuser à celui qui doit être adoré avant tous les êtres, un culte que l’on prostitue à Adonis et à Bacchus, c’est-à-dire aux fruits qui croissent aux arbres? La patience ne vous échappe-t-elle pas, lorsque vous voyez que les satyres et les bacchantes, ne sont que des noms honnêtes inventés pour désigner les plus honteuses et les plus infâmes passions des hommes, puisque, comme nous l’avons vu, les satyres étaient le symbole du penchant à la volupté, et les bacchantes représentaient des infamies plus révoltantes encore? Mais pourquoi nous arrêter à réfuter chacune de ces absurdités? Continuons plutôt de parcourir ces allégories, tirées de la nature, pour ne rien passer sous silence de cette philosophie basée sur des explications mystérieuses. Faisons une sorte de résumé de la doctrine entière de notre auteur. Il continue ainsi de nous en faire l’exposé: Ils ont nommé océan tout l’élément des eaux, et Thétis, l’emblème sous lequel ils le représentent; mais ils ont fait de cet élément plusieurs divisions auxquelles ils ont donné différents noms. Ils ont compris sous le nom d’Achélaüs toutes les eaux douces et potables; sous celui de Neptune toutes les eaux marines, qu’ils ont aussi désignées sous le nom d’Amphitryon, en tant qu’elles ont une vertu génératrice. Les propriétés particulières des eaux douces, ils les ont désignées sous le nom de nymphes: celles des eaux marines, sous le nom de néréides. Ils ont personnifié le principe du feu sous le nom de Vulcain, et ont donné à sa statue la forme humaine, avec une couronne d’azur, symbole de la voûte du ciel, où est le siège du feu primitif et le plus pur; car celui que nous avons sur la terre est plus faible et manque de soutien et de base; c’est pour cela qu’il semble boiter par défaut d’appui. C’est aussi parce qu’ils avaient vu la même propriété dans le soleil, que les Grecs lui ont donné le nom d’Apollon, d’un mot qui signifie palpiter, à cause de l’oscillation apparente de ses rayons. Les neuf muses qui forment le chœur d’Apollon sont la sphère sublunaire, avec ses planètes et une étoile fixe. On lui a consacré le laurier, d’abord parce que l’élément igné est contenu en grande quantité dans cet arbrisseau, ce qui fait que les démons l’ont en horreur: ensuite la flamme qu’il produit en brûlant semble douée d’uns voix articulée, signe de la vertu prophétique attribuée au dieu. Comme le soleil, par son action bienfaisante éloigne de la terre tous les fléaux que son absence y produirait, on l’a nommé aussi Hercule, nom formé de deux mots grecs, dont l’un signifie briser, et l’autre l’air, parce que dans sa course de l’Orient à l’Occident, il semble briser l’air. Les douze travaux que la fable attribue à Hercule ne sont que le symbole des douze signes du zodiaque, division que l’on a imaginée dans l’orbe céleste. On l’a aussi armé d’une masse et revêtu d’une peau de lion: la massue est le signe de l’irrégularité des ses mouvements, et la peau de lion est l’emblème de la force avec laquelle il darde ses rayons pendant qu’il parcourt le signe du lion. Sa vertu vivifiante est personnifiée sous le nom d’Esculape. On le peint avec un bâton, pour marquer qu’il est la force et le soutient des corps affaiblis par la douleur: un serpent l’enveloppe de ses replis pour représenter sa vertu salutaire sur les corps et sur les âmes (or dans l’exposition des lois physiques, les naturalistes, voulant expliquer pourquoi certains animaux se traînent, rampant sur la terre, en donnent pour raison la matière grossière et terrestre dont ils sont formés); car le serpent est plus que tous les autres animaux, composé d’une substance toute d’esprit; il abandonne son corps exténué de faiblesse pour en revêtir un autre. La science médicale paraît même être une propriété chez lui: car il a trouvé l’art de donner à ses yeux une prodigieuse perspicacité, et il a su découvrir la plante dont le suc fait ressusciter. En raison de son mouvement circulaire et mesuré qui fait que sa chaleur donne aux fruits la maturité, le soleil reçoit le nom de Bacchus (Dionysius), non pas qu’il soit la vertu productrice des fruits aqueux, mais ce nom lui vient, ou qu’il est la cause du mouvement de toute la voûte céleste (περιδινεῖ) ou de ce qu’il accomplit lui même sa révolution (διακινεῖ) autour du ciel. Sa course autour du monde produit les saisons (ὧρας): voilà pourquoi on le nomme aussi Horus. Comme son action vivifiante donne la fécondité à l’agriculture, source de toutes les richesses (πλούτος), on l’appelle encore Pluton, mais comme il contient en même temps une grande force de destruction, on a joint à Pluton Sérapis. Le mouvement par lequel il plonge ses rayons dans l’hémisphère inférieur est figuré par un manteau de pourpre. Un sceptre brisé par le haut est le signe de sa puissance sur les mânes. Une main disposée d’une certaine manière est le symbole de sa disparition dans des plages inconnues. On a donné trois têtes à Cerbère, parce que le soleil a trois phases sur l’horizon: l’aurore, le midi et le coucher. Au rang de leurs divinités, ils ont placé le nom de Diane (Artémis), c’est-à-dire qui fend l’air (ἀεροτόμον). Bien qu’elle soit vierge, elle préside aux accouchements, parce que la nouvelle lune exerce une heureuse influence sur les accouchements. Minerve est à la lune ce qu’Apollon est au soleil; car la lune est le symbole de la prudence, et à ce titre elle mérite le nom de Minerve. On lui donne aussi le nom d’Hécate à cause de ses transformations successives et de ses propriétés qui changent simultanément avec sa figure. Ces propriétés nous sont représentées sous trois formes différentes. Au temps de la nouvelle lune, on lui donne une robe blanche, une chaussure d’or et des torches allumées. Dans son croissant, lorsqu’elle commence à s’élever au-dessus de l’horizon, on lui fait porter un panier en signe de la maturité des fruits dont son influence favorise l’accroissement. Enfin au temps de la pleine lune, on lui donne une chaussure d’airain. Un rameau d’olivier vous représente son principe igné; le pavot, sa vertu génératrice et la multitude d’âmes qui l’habitent comme une ville; car le pavot est le symbole d’une ville. Comme Diane, elle est armée d’un arc pour représenter les douleurs aigués de l’enfantement. Les Parques peuvent aussi être regardées comme diverses modifications de sa puissance: Clotho est sa vertu fécondante, Lachésis, sa vertu nutritive, enfin Atropos, sa volonté inexorable. On la confond quelquefois avec le principe générateur des fruits, c’est-à-dire Cérès, parce qu’en effet elle lui communique sa force. On en fait aussi une seule chose avec Proserpine ou même avec Bacchus, parce que comme lui elle porte des cornes, et parce que les nuages occupent une région inférieure à celle des astres.
Ayant remarqué dans la nature de Saturne quelque chose de lent, de pesant et de froid, les anciens en ont fait le dieu du temps: ils l’ont représenté debout avec une chevelure blanche, signe de la vieillesse, parce que la vieillesse est l’attribut du temps, les Curètes auxquels fut confiée l’éducation de Saturne sont l’emblème des circonstances favorables, parce que c’est par la succession de ces diverses circonstances que le temps s’écoule. Parmi les Heures, il y en a qui habitent le ciel et qui sont les compagnes du soleil; ce sont elles qui ouvrent les portes du ciel. D’autres habitent la terre à la suite de Cérès; elles portent une corbeille tantôt de fleurs, symbole du printemps; tantôt d’épis, emblème de l’été. Voyant dans Mars la nature du feu, ils en ont fait le dieu de la guerre, qui aime l’effusion du sang, et ils ont attaché à sa puissance l’idée de ruine ou de salut. Supposant dans l’astre de Vénus une vertu génératrice et une grande influence sur les passions, ils en ont fait une femme pour représenter celte vertu génératrice, et lui ont donné la beauté pour attribut, parce qu’en effet Vénus ou l’étoile du soir est la plus brillante des étoiles que l’on voit au firmament. C’est pour la même raison qu’ils l’ont faite mère de l’Amour. Elle voile son sein et les autres parties de son corps qui sont les sources de la vie et de la nourriture. En signe de sa vertu génératrice, ils la font aussi naître de la mer, élément humide et chaud, agité d’un mouvement perpétuel qui produit l’écume. Mercure est le symbole de la parole qui produit tout, qui explique tout: il se tient droit pour marquer la vigueur de l’éloquence; il figure aussi la force spermatique qui pénètre tous les êtres. Enfin l’éloquence est une sorte d’être multiple qui s’appelle Mercure dans le soleil, Hécate dans la lune, Hermopan dans l’univers: car dans toutes ces parties se trouve la vertu spermatique et productrice. Les Égyptiens l’appellent Hermanubis, mot composé du grec et de l’égyptien. Comme l’éloquence possède l’art de faire aimer les objets qu’elle présente, elle est aussi représentée par Cupidon que l’on donne pour fils à Mercure. On le peint sous la forme d’un enfant à cause de ses penchants impétueux pour la lubricité. Le symbole de l’univers a été personnifié dans Pan. On lui a donné des cornes pour représenter le soleil et la lune, et une peau de faon, comme symbole de la variété qui règne dans l’univers.
Voilà l’interprétation de la théologie grecque.
Notre auteur nous apprend encore quels sont les symboles de celle des Égyptiens. Voici comme il l’interprète:
« C
hez les Égyptiens, l’être créateur de toutes choses s’appelle Kneph: ils lui ont donné la forme humaine, un teint azuré, tirant sur le noir. Ils lui ont mis à la main une ceinture et un sceptre, sur la tête un diadème orné de plumes. Par ces divers emblèmes ils représentent ses attributs: l’un signifie que cette raison suprême habite invisible dans un secret impénétrable: un autre, qu’il est le père de tous les êtres vivants; un autre est le signe de sa royauté; enfin le plumage qui orne sa tête est le symbole de l’agilité de son intelligence. Ils racontent que de la bouche de ce dieu sortit un œuf, d’où naquit leur dieu Phtha, le Vulcain des Grecs; or cet œuf n’est autre chose que le monde. Ils lui ont consacré la brebis en mémoire de ce que dans le principe, les hommes se nourrissaient de lait. Pour le monde lui-même, voici sous quel emblème ils l’ont représenté: une statue de forme humaine, les pieds joints, couverte d’un manteau bigarré, descendant des épaules jusqu’aux pieds, sur la tête une sphère d’or, pour signifier, par l’attitude des pieds, l’immobilité du monde; par le manteau, la prodigieuse variété des astres; enfin par la sphère, la forme sphérique du monde. Ils représentent le soleil sous l’emblème d’un homme montant un bateau, porté par un crocodile. Le bateau est le signe de l’élément humide au milieu duquel se meut le soleil, et le crocodile marque l’eau douce qui le porte: double symbole qui signifie que l’air, à travers lequel le soleil accomplit sa révolution, est un élément à la fois humide et doux. Ils ont donné à la terre céleste et à celle d’ici-bas le nom d’Isis, qui signifie égalité, c’est-à-dire la source de toute justice. La terre céleste, ils l’ont appelée la lune; le sol que nous habitons et qui produit les fruits se nomma simplement la terre. Isis chez les Égyptiens est la même que Cérès chez les Grecs: comme aussi la Proserpine et le Bacchus des Grecs sont l’Isis et l’Osiris égyptiens. Isis nourrit les plantes de la terre et leur donne l’accroissement. Osiris est la personnification du principe producteur des fruits: les Égyptiens lui offrent le tribut de larmes comme une sorte d’expiation de ce que la vie des fruits est sacrifiée, lorsqu’on les enterre pour les semer, ensuite lorsque l’homme les consomme pour sa nourriture. Osiris est pris aussi quelquefois pour la puissance du Nil. Ainsi lorsqu’ils veulent désigner le sol terrestre, ils prennent Osiris dans le sens du principe productif des fruits: et quand ils parlent de la terre céleste, Osiris est pris pour le fleuve du Nil qui, selon eux. prend sa source dans le ciel. Lorsqu’ils le prennent pour le Nil, ils n’en répandent pas moins des larmes en son honneur, comme pour suppléer sa puissance, qui paraît avoir des intervalles de faiblesse et d’anéantissement. Isis qu’ils donnent pour épouse à Osiris, n’est autre chose que la terre d’Égypte: elle est son égale, elle fait germer les fruits dans son sein, enfin elle les met au jour: ce qui fait dire qu’Osiris est à la fois, l’époux et le fils d’Isis.
Chapitre XII
De l’idole d’Éléphantis.
La ville d’Éléphantis offre son encens à une statue assise, à la forme humaine, au teint azuré, surmontée d’une tête de bélier, avec un diadème d’où sortent deux cornes de bouc couronnées par un disque de forme circulaire. Le dieu est assis auprès d’un vase d’argile où il est supposé former les hommes. Sa tête de bélier, avec les cornes de bouc, représentent le passage simultané du soleil et de la lune au signe du bélier: la couleur azurée est le symbole de la température pluvieuse, occasionnée par cette concurrente de la lune et du soleil. La seconde apparition de la lune est l’objet du culte des habitants de la ville d’ApolIonie. Ils la représentent sous l’emblème d’un homme à la tête d’épervier, enfonçant un javelot dans les entrailles de Typhon, figuré par un hippopotame. Le teint de la statue est blanc, couleur qui exprime la pâleur de la lumière de la lune. La tête d’épervier marque qu’elle emprunte au soleil la lumière et le souffle qui l’animent: car l’épervier est consacré au soleil, et ils le prennent pour symbole de la lumière et du souffle, à cause de la rapidité de son vol, et parce qu’il s’élève jusqu’aux régions d’où vient la lumière. L’hippopotame est le symbole du pôle occidental parce qu’il engloutit tous ceux qui s’approchent de lui. La même ville rend aussi des honneurs divins à Horus. La ville de Lucine célèbre la troisième apparition de la lune sous l’emblème de la femelle du vautour: elle est représentée volant avec des ailes formées de pierres précieuses. Cet emblème du vautour représente dans la lune la propriété productrice des vents, parce que les Égyptiens n’admettent dans les vautours que le sexe féminin, et ils les croient fécondés par les vents. Dans les sacrifices d’Éleusis, c’est l’hiérophante lui-même qui représente le principe créateur: celui qui porte un flambeau est l’emblème du soleil; celui qui se tient près de l’autre est l’emblème de la lune; enfin le héraut sacré représente Mercure. Quelquefois l’homme lui-même est l’objet du culte des Égyptiens. A Anamis, village d’Égypte, on honore un homme; on lui immole et on brûle sur son autel des victimes: puis bientôt après il mange ce qui lui est présenté comme à un mortel. Que les Égyptiens ne prennent pas les animaux pour des dieux, mais qu’ils en fassent seulement les simulacres et les emblèmes de la divinité, nous en avons la preuve en ce que souvent ils consacrent des bœufs dans leurs solennités religieuses, et les immolent en l’honneur des dieux.
Chapitre XIII
Du sacrifice d’un bœuf offert au soleil à Hiéropolis.
Les Égyptiens ont dédié le bœuf au soleil et à la lune. Celui que la villa d’Héliopolis consacre au soleil s’appelle Mnévis: sa taille excède de beaucoup celle des autres bœufs: il est du plus beau noir, en signe de ce que Je teint des hommes exposés au soleil contracte cette couleur. Les poils de la queue et des autres parties du corps sont couchés en sens inverse de ceux des autres bœufs, et relevés vers la tête, pour représenter la cours du soleil qui s’exécute en sens inverse du pôle. Il est pourvu de forts testicules, parce que la chaleur exerce une grande influence sur les passions, et aussi parce que le soleil féconde la nature. Le taureau, qu’ils ont consacré à la lune, se nomme Apis: il est aussi d’un noir qui efface tous les autres, et il porte à la fois le symbole de la lune et du soleil, pour marquer que la lune emprunte sa lumière du soleil. Or le symbole du soleil, c’est d’abord la couleur noire, puis un escarbot attaché au-dessous de la langue, le symbole de la lune est un disque échancré et approchant de la forme d’une demi-lune. Voilà ce que j’ai cru devoir extraire du livre de Porphyre, afin que nous n’ignorions des mystères et de la théologie des Grecs et des Égyptiens, de cette théologie que nous avons abandonnée, de cette religion dont nous avons déserté l’étendard. Nous avouons le fait; mais nous prétendons avoir agi en cela avec sagesse et discernement: car je ne me laisserai point éblouir par cette parole fastueuse qu’il a mise en tête de son récit: « Je parle pour les initiés, loin d’ici les profanes! » Les profanes, ce n’est pas nous; ce sont ceux qui prennent pour une vraie théologie les inventions d’une mythologie absurde et dégradante, qui divinise un escarbot, et tous les animaux sans raison.
Dans leur prétention de sagesse, ils ont été convaincus de folie, dit notre grand apôtre, car ils ont transposé à l’image d’un homme corruptible des figures d’oiseaux, de quadrupèdes, de serpents, l’honneur qui n’est dû qu’au Dieu immortel.
Mais comme pour décliner le reproche d’avoir prostitué leur culte aux diverses parties du monde visible, et pour montrer que l’objet de ce culte était des natures invisibles et incorporelles, ils ont prétendu par des interprétations métaphoriques rapporter ces fables à une puissance spirituelle, examinons s’il n’est pas infiniment plus raisonnable d’adorer une seule puissance divine que d’en reconnaître une multitude. En effet parce que dans un même corps nous voyons plusieurs parties différentes, plusieurs membres distincts, pensons-nous pour cela que plusieurs âmes animent ce corps? croyons-nous qu’il soit l’ouvrage d’autant de créateurs qu’il a de membres? Non, nous reconnaissons qu’une seule âme l’anime, que l’animal, dans son intégrité, est l’ouvrage d’une seule main créatrice. Eh bien! pourquoi n’en serait-il pas de même de l’univers? c’est un tout unique, formé de la même substance matérielle, divisé en plusieurs parties, mais présentant une parfaite homogénéité, une heureuse harmonie entre ses divers éléments, harmonie qui prouve que l’univers n’est qu’un seul et même monde. Pourquoi donc supposer plusieurs principes créateurs de ce tout? Pourquoi ne pas confesser un seul Créateur, la puissance et la sagesse du vrai Dieu?
Mais il y a plus: c’est que notre habile philosophe s’oublie lui-même en cherchant par ses interprétations à rappeler toute cette mythologie égyptienne à des puissances incorporelles. Vous l’avez entendu nous dire que Chérémon et beaucoup d’autres philosophes ne reconnaissaient d’autres dieux que les mondes visibles, et qu’ils plaçaient au premier rang, parmi les sectateurs de cette doctrine, les Égyptiens, comme rapportant toute leur mythologie aux objets physiques, et jamais à des êtres incorporels et vivants. Si donc de leur propre aveu les Égyptiens n’élevaient pas leurs idées jusqu’à des êtres vivants et incorporels, si leurs fables, au sujet de la Divinité, ne sont que des allégories des diverses parties du monde physique, comment peut-on venir maintenant, par des hypothèses purement gratuites, nous dire ce à quoi les Égyptiens n’avaient jamais pensé, qu’ils rapportaient toute leur théologie à des puissances incorporelles? Ce raisonnement répond à toutes les assertions de notre philosophe en général. Mais réfutons chacune d’elles en particulier. Nous n’aurons pas besoin pour cela d’ailleurs d’une longue dissertation. Laissons de côté toutes les fables égyptiennes, avec toutes les folies qu’ont rêvées leurs auteurs. et jetons un coup d’œil sur des systèmes revêtus d’une plus haute considération, sur les interprétations par lesquelles les sages de la Grèce rapportent tout le culte mythologique aux objets naturels. Est-il au pouvoir d’un homme qui a le jugement droit de s’empêcher de s’inscrire en faux contre les inventeurs de pareilles explications? Ainsi Jupiter n’est plus, comme le croyaient les anciens, au sentiment de Plutarque, le principe igné et éthéré, mais bien l’esprit d’en haut, le créateur de toutes choses, l’auteur de la vie dans les êtres animés, soit, mais qu’on me dise alors comment ce Jupiter sera le fils de Saturne, c’est-à-dire du Temps et de Rhéa qui, d’après l’interprétation que nous avons vue, n’est autre chose que les rochers et les montagnes. Je ne comprendrai jamais non plus comment Junon, qu’on dit être l’air ou plutôt l’éther, peut être en même temps la sœur et l’épouse du créateur de toutes choses, de l’auteur des êtres animés. Et Latone dont, le nom signifie oubli, quelle soit ainsi appelée, ou parce que le sommeil produit l’insensibilité chez ceux sur lesquels il s’est appesanti, ou parce que l’oubli de Dieu est le partage des âmes créées dans ce monde sublunaire; soit: mais ensuite on la fait, cette Latone qui est l’oubli personnifié, on la fait mère du soleil et de la lune en représentant ces deux astres sous les noms d’Apollon et de Diane! On veut me taire rendre des honneurs divins à Rhéa et à Cérès, et on me dit que l’une est le symbole du sol des rochers et des montagnes, et l’autre, l’emblème de la terre végétale des campagnes! Ils font de Proserpine un personnage allégorique qui signifie le dégoût. Qu’y a-t-il donc là qui soit digne du nom auguste de la Divinité? Il me faudrait encore adorer la vertu spermatique et le principe producteur des fruits, sous le nom de Bacchus, les fleurs du printemps qui se fanent avant d’avoir mûri leur semence, sous le nom d’Attis; enfin sous celui d’Adonis, la récolte des fruits dans leur maturité! Le genre humain devrait prostituer son culte à des êtres qui, dans les desseins du Dieu créateur de toutes choses, ont été destinés à son usage et au soutien de sa vie! En partant de ces absurdités, si je passe aux autres du même genre, et que je continue à réfuter l’un après l’autre, tous les systèmes de cette théologie allégorique qu’élèvent si haut ses auteurs, n’aurai-je pas toujours facilement des arguments à opposer à des hommes qui ne rougissent pas d’appeler, par exemple, le soleil, tantôt Apollon, tantôt Hercule, puis Bacchus, puis Esculape? Il serait donc à la fois Apollon et Esculape, c’est-à-dire le père et le fils. Appeler le soleil Hercule, quand de leur propre aveu, Hercule est le fils d’une femme mortelle, d’Alcmène! Faire du soleil un furieux qui égorge ses propres enfants! et pourtant voilà ce qu’on attribue à Hercule. Les douze travaux d’Hercule sont disent-ils, les douze signes du zodiaque, division imaginaire de l’orbite du soleil autour de la voûte céleste. Mais où est l’Eurysthée qui impose à Hercule ou plutôt au soleil ces douze travaux? Comment adapter au soleil le fait des cinquante filles de Thestius et de toute cette multitude d’esclaves, que la fable donne pour concubines à Hercule et dont il eut une foule d’enfants mortels qui lui ont laissé une longue postérité? Quel sera le centaure dans le sang duquel Déjanire trempa la tunique d’Hercule, c’est-à-dire du soleil, pour l’en revêtir el le conduire au terme fatal que nous avons raconté. Eh bien! non: le soleil n’est pas Hercule; mais du moins peut-être y trouverons-nous Bacchus? J’aurai encore des mêmes arguments à opposer à cette nouvelle allégorie. D’abord quelle sera la mère de Bacchus dans cette hypothèse? Sera-ce la lune, sera-ce Proserpine? Ensuite Bacchus sera donc à la fois le soleil et le principe des fruits aqueux et des fruits à écale? Mais que faire de cette armée de femmes marchant sous sa conduite à une expédition? Où trouverai-je dans le soleil, l’Ariane de Bacchus? Si Bacchus est le même que le soleil, pourquoi en faire exclusivement le père du vin? Serait-il moins le père du froment, des légumes et des autres productions de la terre? Voulez-vous maintenant que le soleil soit Esculape? Mais comment ses gains sordides et honteux le font-ils foudroyer par Jupiter, comme nous le lisons dans les chants lyriques du poète Béoti en, de Pindare?
L’or qu’il vit briller l’enflamma d’ardeur pour le prix proposé: mais le fils de Saturne, armant son bras du tonnerre, étouffa le souffle dans sa poitrine, et le feu de la foudre consomma son trépas. Où trouverons-nous parmi les enfants du soleil, des Asclépia des, qui, après avoir donné à leur race une vie d’une durée prodigieuse, l’ont enfin réduite à la condition commune des mortels. Mais laissons tous ces grands philosophes jouir de tout cet échafaudage d’allégories par lesquelles ils prétendent décliner la honte de leur mythologie, en faisant remonter leur culte au soleil, à la lune et aux autres parties du monde: toujours est-il vrai que si Vulcain est le principe igné, Neptune l’élément humide, Junon l’air, Rhéa le sol des rochers et des montagnes, Cérès la terre végétale, Proserpine la vertu des semences, Bacchus le principe producteur des fruits à écale, si le soleil est personnifié dans Apollon et les autres que nous avons cités, si c’est la lune qui est appelée tantôt Diane, tantôt Minerve, puis Hécate, enfin Lucine, ils sont convaincus par là même d’avoir, pour leur malheur et au péril de leur salut, mis la créature à la place du créateur, divinisé l’œuvre au lieu de l’ouvrier. Nullement, diront-ils, car ce n’est ni le soleil, ni la lune, ni les étoiles, ni aucun corps du monde inanimé que nous avons divinisé, c’est la puissance invisible et modératrice de toutes choses, qui se trouve dans ces corps, car ils prétendent qu’il n’y a qu’un seul Dieu, manifestant dans chacun des êtres une propriété particulière, parcourant tout l’univers, présidant à tout: et c’est ce Dieu existant invisiblement dans tous les êtres et les pénétrant tous qu’ils prétendent adorer, comme nous l’avons vu. Alors pourquoi ne pas abjurer comme impies et criminelles les fables honteuses et les infamies attribuées à vos dieux? Que n’ensevelissez-vous dans le plus profond oubli comme réceptacles de toutes les impiétés et de toutes les turpitudes les livres qui contiennent ces fables, pour adorer ingénument et sans dissimulation, et non plus sous des emblèmes honteux le seul vrai Dieu de l’univers? C’était là ce qu’ils avaient à faire, ces sages, pour rendre hommage à la vérité qui leur était connue: mais il ne fallait pas avilir le nom auguste de Dieu en le mêlant à des fables infâmes et abominables: mais ils ne devaient pas alors s’enfermer dans des grottes, dans des antres obscurs, dans des maisons bâties de la main des hommes, comme pour y trouver Dieu; il ne fallait pas prétendre honorer des puissances divines dans de vains simulacres matériels et sans vie. Il ne fallait pas voir dans des vapeurs terrestres s’exhalant d’un sang corrompu, dans des victimes immolées à des idoles, un moyen de se rendre Dieu propice. C’était le devoir de ces sages admirables qui avaient élevé si haut leurs contemplations, c’était, dis-je, leur devoir, à eux délivrés des chaînes de l’esclavage honteux de l’erreur, de ne pas priver le reste de l’humanité de ces précieuses connaissances de la nature. Ils devaient, mettant en quelque sorte à nu le fond de leur âme, crier à tout le genre humain que ce qu’ils adoraient, eux, ce n’étaient point des êtres visibles, mais le créateur de toutes les choses; que c’était sa vertu spirituelle et invisible qui était l’objet de leur culte intérieur et spirituel: que ce n’était ni par le feu sacré, ni par des béliers et des taureaux offerts en sacrifice, ni par des couronnes, ni par des statues, ni par des temples, que les hommes devaient rendre hommage à la Divinité, mais par la pureté des pensées, par la vérité et la sainteté de la doctrine, dans le silence de l’âme, et en retraçant en eux, autant que le permet la nature humaine, l’image de ses vertus. Voilà ce qu’il fallait faire; mais non, jamais il ne s’est rencontré un homme, soit parmi les Grecs soit parmi les Barbares, qui ait ainsi dirigé ses semblables vers la vérité. C’est là une mission de bienfaisance que notre Sauveur seul a remplie, en invitant par son Évangile toutes les nations à déserter les erreurs antiques, et leur montrant la voie qui conduit au seul vrai Dieu de l’univers, et la seule piété qui lui est agréable. Quant à tous ces sages qui faisaient ainsi vanité de leur sublime philosophie, ayant connu Dieu, dit notre divin apôtre, ils ne l’ont pas glorifié comme Dieu, et ne lui ont pas rendu hommage; mais ils se sont égarés dans leurs propres raisonnements, et leur cœur insensé s’est obscurci: ces hommes qui se disaient sages sont devenus fous: ils ont adoré et servi la créature au lieu du Créateur, qui est béni dans tous les siècles.
Chapitre XIV
Un argument puissant contre les interprétations allégoriques, c’est que leurs auteurs contredisent leur propre doctrine par leur conduite.
Nous ne les voyons pas moins en effet, ces sages, à la philosophie si imposante et si féconde, aux contemplations si élevées sur les phénomènes du ciel et ceux de la nature; nous ne les voyons pas moins, dis-je, tombant comme de ces hautes régions se précipiter dans la fange avec la multitude, et se mêler à toutes les erreurs superstitieuses du polythéisme, sacrifier aux idoles de bois, se prosterner devant elles avec Je vulgaire, conciliant par là du crédit à ces doctrines auxquelles ils paraissaient souscrire, augmentant et fortifiant les opinions populaires sur les fables dont les dieux étaient l’objet. Faut-il donc une vue bien perçante pour s’apercevoir que chez eux toutes ces prétendues interprétations se bornaient à de belles paroles; que ces admirables génies cherchaient à déguiser sous un faux semblant de vérité des infamies et des turpitudes; mais que dans la réalité leurs œuvres confirmaient les erreurs mythologiques et les superstitions populaires. Et comment aurait-il pu en être autrement, puisque dans leurs écrits nous voyons les dieux eux-mêmes appuyer de leur approbation les récits que la fable créait sur leur compte? Voyez en effet comment Apollon, dans un hymne que lui-même a composé en son honneur, consacre le fait de sa naissance dans l’île de Délos. Puis voyez Esculape, reconnaissant qu’il est né à Tricca; Mercure s’avouant le fils de Maïa. Nous en trouvons le témoignage dans le traité de Porphyre sur la Philosophie des oracles, où il rapporte textuellement les oracles suivants: Ô Dieu! les délices des mortels, sortis du chaste sein d’une mère sacrée.
Puis il ajoute: Dès que les douleurs de son enfantement divin eurent saisi Latone, douleurs cruelles causées par le double fruit qui s’agitait dans son sein, la terre s’arrêta, l’air devint immobile, l’île resta silencieuse, les flots se firent calmes: alors tu parus à la lumière, divin Lycoris, Phébus armé d’un arc, génie qui inspires tes prophètes sur le trépied sacré.
Écoutez maintenant Esculape parler de lui-même: Je suis le dieu qui naquit à Tricca, Esculape, habile dans la médecine, roi de la sagesse, moi que ma mère enfanta à Phébus: mais pourquoi demander mon origine?
Et Mercure: Me voici, moi que tu invoques, Mercure, fils de Jupiter et de Maïa: j’ai quitté, pour venir, le séjour du roi des astres.
Il n’y a pas jusqu’à la forme de leurs corps dont ils ne nous aient eux-mêmes tracé les traits. Ainsi, par exemple, voici la peinture que Pan nous fait de lui-même par la voix de son oracle Fils d’une mortelle, j’adresse mes vœux à Pan, être divin et immortel, au dieu à la double corne, au double pied, à la forme de bélier, à ce dieu de la volupté.
Voilà ce que nous trouvons dans Porphyre, dans sa théologie mystérieuse fondée sur les oracles. Ainsi ne cherchez plus dans le dieu Pan l’emblème de l’univers: car le voilà devenu un être divin, existant réellement sous une forme dont il nous a fait lui-même la description dans son oracle. Jamais en effet ce que nous venons de rapporter ne pourra s’attribuer au monde ou a l’univers. Aussi, c’est cette divinité telle que nous venons de la voir décrite, et non pas l’univers, que les hommes ont représentée dans la statue dont les formes ont été puisées dans cet oracle. Et Mercure, comment en faire une allégorie du principe créateur et modérateur de toutes choses, quand il se donne lui-même pour le fils de Maïa, fille d’Atlas, confirmant ainsi de son propre témoignage, non pas le sens allégorique inventé par les philosophes naturalistes, mais bien la fable populaire concernant son origine? Et Esculape, comment sera-t-il le soleil, lui qui place sa naissance à Tricca, et qui confesse qu’il est né du sein d’une femme? Et d’ailleurs s’il est le soleil, il sera à la fois le soleil et le fils du soleil; car dans le système des allégories, Phébus, père d’Esculape, n’est autre chose que le soleil. N’est-ce pas une assertion capable d’exciter la risée, que de le faire naître du soleil et d’une femme mortelle? Et son père, le soleil, dont on fait Apollon, comment peut-il être né dans l’île de Délos d’une femme nommée Latone? Et ici, observez en passant de combien d’hommes nés de femmes mortelles les Grecs ont fait des dieux, et vous aurez d’avance une raison à opposer aux blasphèmes qu’ils voudraient se permettre contre la naissance de notre Sauveur.
Chapitre XV
Que d’un autre côté les dieux eux-mêmes accréditent les interprétations des philosophes et détruisent les fables par les allégories qu’ils y opposent.
Les paroles que nous venons de rapporter au chapitre précédent ne sont point des fictions inventées par les poètes, mais des sentences sorties de la bouche même des dieux. Chez les poètes, dit-on, on ne rencontre que des fables absurdes attribuées aux dieux: dans les philosophes, au contraire, c’est un système d’interprétations rationnelles fondées sur la nature même des choses. D’après cela, ce qu’il y aurait donc, à faire pour un homme, ce serait de fouler aux pieds ces fictions, fruits de l’imagination des poètes, et de s’en tenir aux savantes explications des philosophes. Mais voilà que les dieux eux-mêmes déclarent la guerre aux philosophes. Or, lorsque d’un côté les dieux dans leurs oracles révèlent leur propre nature (et ils doivent la connaître), et que d’un autre côté nous voyons les philosophes mettre en avant des suppositions qu’ils ne comprennent pas, puis étayer sur ces suppositions des systèmes incohérents et sans fondement, à laquelle de ces deux autorités la raison nous commande-t-elle de donner notre assentiment, ou plutôt est-ce une chose à demander? Maintenant s’il faut chercher la vérité dans les oracles où les dieux s’attribuent à eux-mêmes les conditions de la nature humaine, tout enseignement contraire est une doctrine mensongère. Si au contraire la vérité se trouve dans les explications des philosophes, ce sont les sentences des dieux qui sont convaincues de fausseté. Mais, direz-vous, Apollon, consulté lui-même sur sa propre nature, répondit dans un de ses oracles: Je suis le soleil, Horus, Osiris, Roi, Bacchus, Apollon, le distributeur des heures et du temps, des vents et de la pluie, le conducteur du char de l’Aurore et de la Nuit semée d’étoiles, le roi des astres lumineux, un feu immortel.
Cela prouve qu’ils favorisent à la fois les fables des poètes et les suppositions des philosophes, souscrivant ainsi à deux opinions qui se détruisent l’une l’autre.
En effet, s’ils se donnent pour enfants de femmes mortelles, s’ils assignent sur la terre le lieu de leur naissance, comment peuvent-ils être ce que la philosophie nous les représente? Par exemple, qu’Apollon soit le soleil (car de quelque côté qu’ils se jettent, leurs raisonnements aboutissent toujours au même terme), comment concevoir que Délos, petite île que nous voyons encore aujourd’hui s’élever du milieu des flots, puisse être la patrie du soleil, et Latone sa mère? Et c’est cependant ce qu’atteste l’oracle que nous avons cité plus haut. Comment ce même soleil peut-il être le père d’Esculape, homme mortel, qu’il aurait engendré d’une femme mortelle? Mais c’est assez d’absurdités.
Chapitre XVI
Qu’il faut ranger parmi les choses impossibles, que les parties du monde ou les puissances divines soient soumises à une force magique et rendent des oracles quand on les consulte. Voici encore une autre preuve de la fausseté de l’oracle; car vous n’irez pas soutenir sans doute que le soleil descendait des hauteurs du ciel pour remplir le devin, et prononcer par sa bouche l’oracle d’Apollon. En effet, il répugne à la fois à la justice et à la raison, qu’un pareil globe soit soumis à une puissance humaine. Mais vous ne direz pas non plus que c’est sa vertu divine et intelligente qui a pénétré le devin; car une âme humaine n’est pas capable d’une pareille entrevue. Il y aurait le même raisonnement à faire par rapport à la lune. S’ils veulent qu’elle soit Hécate, qu’elle subisse l’influence magique des enchantements, et que par la bouche de son prêtre elle rende des oracles favorables aux passions infâmes, il n’y a rien là d’étonnant, parce que Hécate présidant aux génies ou aux démons malfaisants, ce sont là des œuvres qui ne sont pas incompatibles avec son caractère. Notre auteur ne le nie pas lui-même, comme nous le montrerons en son lieu. Mais Pluton et Sérapis, comment en faire une allégorie du soleil, puisque, d’après notre philosophe, Sérapis est le prince des mauvais génies, et que Pluton et lui sont le même personnage? Comment, après avoir rapporté les oracles de Sérapis, les attribuer au soleil? Une chose reste donc démontrée; c’est qu’il est impossible de ne pas avouer que dans toutes ces allégories dont nous avons fait jusqu’ici l’exposé, il n’y a rien de vrai, rien que des systèmes sans fondements, de vaines imaginations appuyées sur des sophismes.
Chapitre XVII
Qu’il ne faut attribuer tous ces oracles qu’à l’artifice des démons.
Quant aux agents par lesquels se rendent ces prétendus oracles, il n’y en a pas d’autres, à vrai dire, que les méchants démons, qui se plaisent à tromper les hommes par l’un et l’autre des moyens que nous avons cités. Ainsi tantôt ils rendent des oracles dans un sens favorable aux fables que le peuple croit au sujet des dieux, parce qu’ils ont intérêt à confirmer l’erreur populaire, tantôt ils sanctionnent de leur autorité les inventions de la philosophie, pour lui concilier du crédit et remplir ses sectateurs d’un sot orgueil. Dans l’un comme dans l’autre cas, ils ne peuvent échapper au reproche de supercherie.
Il est temps d’ajouter maintenant à tout ce que nous avons dit sur les doctrines mythologiques et allégoriques des Grecs, quelques considérations sur une troisième espèce de théologie, que l’on trouve chez eux et qu’ils appellent théologie politique ou légale; car rien, à leur avis, n’est plus capable d’exciter dans l’esprit des peuples une légitime vénération que ces oracles fameux, ces guérisons merveilleuses opérées par leur moyen, et les châtiments qu’ils ont infligés pour certains crimes. Comme ils ont eux-mêmes, disent-ils, éprouvé la vérité de ces oracles, ils se croient autorisés à révérer ces divinités. Et nous qui refusons nos hommages à ces génies dont la puissance bienfaisante se manifeste si évidemment, ils nous taxent de la plus monstrueuse impiété. Pour repousser celle accusation, nous entrerons au livre suivant dans une nouvelle série de démonstrations.
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Eusèbe de Césarée
Préparation évangélique livre
Chapitre V
Livre quatrième
Chapitre I
Des oracles établis dans certaines villes, et de ceux en particulier dont les réponses célèbres sont dues à des apparitions extraordinaires des dieux. Quelle est la raison du mépris que nous professons pour eux?
Dans ce quatrième livre de la préparation évangélique, nous sommes amenés par l’ordre des matières, à traiter de la troisième espèce de superstitions introduites par le polythéisme, erreurs dont nous sommes heureusement affranchis par la bonté de notre Rédempteur et Sauveur Jésus-Christ. En effet, toute la théologie des Grecs se divise en trois parties: la partie fabuleuse, chantée par les poètes; la partie allégorique, imaginée par les philosophes, et la partie soutenue par les lois et observée religieusement dans chaque cité ou dans chaque pays. De ces trois parties, nous avons déjà traité les deux premières dans les livres précédents; savoir, la partie historique ou plutôt mythologique, comme ils l’appellent, et celle qui, pénétrant au-delà de l’écorce des fables, en cherche l’explication dans la nature; et c’est celle-là qu’ils appellent pour cela théologie naturelle, allégorique, contemplative, et je ne sais de quels autres noms encore. Maintenant donc le but du livre présent est de mettre sous les yeux la troisième espèce de théologie, celle qui règne dans chaque ville ou chaque pays en particulier, et à laquelle ils donnent le titre de théologie politique. Cette dernière est placée sous la sauvegarde des lois, qui la font respecter comme une doctrine antique, une tradition paternelle, une preuve frappante de la vertu de ceux qu’ils ont placés au rang des dieux. Or ils citent à l’appui de cette théologie, des divinations, des oracles, des guérisons miraculeuses, des châtiments sévères infligés aux impies: et comme ils disent en avoir fait l’épreuve, ils croient remplir un devoir sacré en révérant ces divinités; nous, au contraire, qui ne faisons aucun cas de ces divinités, dont la vertu bienfaisante se manifeste si évidemment, qui affectons même pour elles un souverain mépris, ils nous taxent de la plus monstrueuse impiété: chacun, disent-ils, doit respecter les institutions qu’il a reçues de ses pères, et ne point porter une main sacrilège sur ce qui est inviolable. Il faut s’attacher fortement au culte que nos ancêtres nous ont transmis, et avoir en horreur toute nouveauté.
Aussi n’est-ce qu’une juste sévérité des lois d’avoir porté la peine de mort contre ceux qui se rendent coupables d’un pareil crime. Quant à la première partie de la théologie, qui est la partie historique ou fabuleuse, elle est du domaine des poètes, qui peuvent en user au gré de leur imagination. La seconde partie est pareillement abandonnée aux disputes des philosophes, auxquels on laisse le champ libre pour les interprétations allégoriques qu’il leur plaira d’adapter aux fables: mais quant à la troisième, elle est sacrée.
Les princes et les législateurs ont ordonné de la respecter et de la conserver religieusement comme une chose antique et qui touche à la constitution même de la société; en conséquence, ni poètes ni philosophes n’ont droit d’y porter atteinte, mais tous, pour obéir aux lois de leur patrie, doivent vouer un attachement inviolable aux rites qui ont pour eux l’autorité du temps, soit dans les villes, soit dans les campagnes. Nous avons donc maintenant à rendre raison de notre foi contre ces doctrines, et à faire l’apologie de l’Évangile de notre Sauveur, qui renferme les enseignements tous contraires à ces principes, des lois en opposition formelle avec la législation de toutes les nations païennes. D’abord que ces simulacres inanimés ne soient point des dieux, ceux que nous combattons ne sauraient s’empêcher de l’avouer eux-mêmes. Qu’il n’y ait dans la mythologie des poètes rien de vénérable, rien, au contraire, que d’indigne de la Divinité, nous l’avons fait voir dans le premier livre; l’objet du second et du troisième a été de montrer que les interprétations des philosophes ne sont que des explications forcées des fables des poètes, une troisième chose nous reste maintenant à examiner, c’est le cas qu’il faut faire de ces vertus mystérieuses que recèlent les idoles.
Voyons donc si nous y trouverons quelque chose de vraiment divin, la probité et la décence dans leurs habitudes, ou plutôt si nous n’y rencontrerons point les défauts contraires. D’abord, en tête d’une semblable discussion, il faudrait peut-être commencer par ranger tout cet appareil idolâtrique parmi les artifices et les fraudes d’hommes fourbes, et effacer d’un trait ces croyances populaires qui, loin d’être dignes de la Divinité, ne sauraient même s’appliquer aux mauvais génies; car dans tous ces vers où sont enveloppées les réponses des oracles, il ne faut pas voir seulement l’œuvre d’esprits ineptes; mais il est aisé d’y reconnaître les pratiques d’hommes accoutumés à tromper et qui, au moyen d’un sens équivoque et amphibologique, sont toujours d’accord avec les événements, quelle qu’en soit l’issue. Quant à ces prétendus prodiges qui en imposent au vulgaire, ils sont ordinairement le résultat de causes physiques. Car il y a dans les diverses substances de la nature, dans les racines, dans les herbes, les plantes, les fruits, les pierres, une prodigieuse variété de propriétés résultant de la sécheresse ou de l’humidité. Il y en a qui ont une vertu de répulsion et d’autres une puissance d’attraction; quelques-uns ont la propriété d’éloigner les choses, d’autres celle de les rapprocher et de les resserrer; les unes ont une propriété dissolvante, d’autres une vertu astringente; il y en a qui ont la vertu de dissoudre, d’autres, celle de condenser; il y en a qui relâchent, qui humectent, qui raréfient. Celles-ci procurent la santé, celles-là la mort; d’autres changent finalement l’état des corps et leur font prendre tantôt un aspect, tantôt un autre; les unes produisent ces effets lentement et progressivement, les autres les produisent subitement; les unes opèrent sur un grand nombre de sujets, la force des autres est restreinte à un petit nombre; les unes paraissent les premières, tandis que d’autres ne viennent qu’après, et que d’autres encore croissent et périssent simultanément. La médecine reconnaît dans les unes la propriété de guérir, dans les autres celle de produire les maladies et la mort. Il y a des choses qui sont soumises aux lois d’une certaine nécessité physique, qui croissent et décroissent avec la lune; il y a dans les animaux, les plantes, les racines, une multitude de propriétés antipathiques; il y en a dont les exhalaisons produisent le sommeil avec une certaine pesanteur de tête, tandis que d’autres agitent l’imagination; quelquefois le lieu est pour beaucoup dans l’opération de ces prodiges. Ces prétendus thaumaturges ne manquent pas non plus d’instruments disposés à point et de longue main pour leurs prestiges. Ils savent aussi s’entourer d’associés qui s’emparent de ceux qui viennent consulter l’oracle, leur arrachent le secret des demandes qu’ils ont à lui proposer. Ils ont une multitude de secrets au fond des temples, dans ces sanctuaires impénétrables à la multitude. Ils ne sont pas peu servis par les ténèbres dont ils s’enveloppent, mais surtout par la superstition de ceux qui, en s’adressant à eux, ont l’intime persuasion qu’ils parlent à une divinité, opinion enracinée dans leur esprit comme par droit de succession. Après cela, représentez-vous l’intelligence bornée de la multitude, son esprit incapable de raisonner et de saisir une preuve; d’un autre côté faites-vous une idée de l’étonnante habileté de ces imposteurs exercés de longue main à ces artifices diaboliques, de leurs habitudes de ruses et de fourberies. Les promesses qu’ils font à ceux qui les consultent ne respirent que joie et bonheur; le remède souverain qu’ils apportent aux maux présents, c’est l’espérance d’un meilleur avenir. Quelquefois leurs conjectures vont jusqu’à prétendre soulever le voile de l’avenir; mais alors ils enveloppent leurs prédictions de ténèbres impénétrables, ils dérobent le sens de leurs oracles sous des termes obscurs et ambigus; de la sorte ces oracles deviennent de vraies énigmes, dont les auteurs se mettent à l’abri de tout reproche. Un autre genre de déceptions et de prestiges qu’ils emploient, c’est de mêler à leurs opérations certains enchantements, certaines imprécations en langage barbare et inintelligible, afin de donner le change aux spectateurs, en paraissant s’occuper de toute autre chose que de ce qui les occupe réellement.
Mais rien ne frappe la multitude comme ces oracles rendus dans des vers qui semblent le fruit d’une merveilleuse facilité: il y a dans le luxe des expressions qu’emploie le devin, dans le son de voix sonore et éclatant avec lequel il le prononce, dans les gestes emphatiques dont il les accompagne, de quoi imposer au vulgaire crédule, par l’apparence mensongère de l’inspiration divine et le sens équivoque des termes.
Chapitre Il
Combien il est facile de démontrer que toutes ces réponses d’oracles ne sont qu’un tissu de fables et d’impostures, oeuvre de la fraude et de la fourberie.
S’il est quelqu’un de ces oracles auquel on ne puisse reprocher de s’être enveloppé dans l’ambiguïté des termes, ce n’est pas à la prescience de l’avenir qu’il le faut attribuer: ils sont dus uniquement à certaines conjectures lancées au hasard. Aussi parmi tous ces oracles, vous en trouverez la plus grande partie, pour ne pas dire la presque totalité, qui manquent des premiers caractères d’une prophétie, c’est-à-dire que les événements ont eu une issue contraire à la prédiction, à l’exception peut-être d’une sur mille qui, par pur hasard ou parce qu’elle était fondée sur une conjecture probable, aura obtenu un accomplissement qui a conquis à l’oracle le crédit dont il est en possession; car c’est cette prédiction qui est dans toutes les bouches, c’est elle que vous voyez gravée sur toutes les colonnes, dont le récit remplit l’univers. Cette multitude de prédictions privées de leur effet, on n’en veut pas tenir compte; mais arrive-t-il qu’une sur mille vienne à s’accomplir, il n’est bruit de tous côtés que de celle-là, à peu près comme sur dix mille hommes qui tirent au sort, lorsqu’il arrive par hasard que deux remontrent le même nombre, il fallait en être émerveillé et attribuer cette coïncidence à une divination et secrète connaissance de l’avenir: car il n’est pas plus étonnant que sur des milliers d’oracles il s’en trouve un par hasard qui rencontre juste. Et cependant aux yeux de l’homme peu éclairé cet oracle devient une merveille, tandis qu’il devrait trouver à guérir sa folle admiration, en pensant de combien de morts, de dissensions, de guerres, les mêmes devins ont été la cause: un coup d’œil sur l’histoire des temps anciens suffirait pour lui démontrer clairement qu’on n’eut jamais à admirer dans ces oracles le plus petit acte de vertu qui fût digue de la Divinité, pas même à l’époque la plus florissante de la Grèce, alors que régnaient dans toute leur splendeur ces oracles si fameux, dont aujourd’hui on chercherait en vain la trace, dans ces siècles, dis-je, où ils étaient l’objet du culte et de la vénération des peuples; et où les lois nationales leur avaient consacré des mystères et des honneurs religieux. Mais il n’y a pas de circonstance où paraisse avec plus d’éclat la vanité de ses oracles, que dans les périls extrêmes de la guerre. Dans leur impuissance à donner aucun conseil salutaire, les plus illustres devins sont convaincus d’avoir eu recours à des réponses amphibologiques, pour tromper leurs suppliants. Nous en donnerons la preuve en son lieu, lorsque nous les montrerons, ces oracles, armant les uns contre les autres les peuples qui les consultaient, refusant de répondre à des consultations qui touchaient à des intérêts de première importance, ou bien jouant dans leurs réponses de la crédulité de leurs clients, ou bien enveloppant leur ignorance sous le voile du mystère. Mais recueillez plutôt vous-mêmes vos souvenirs, et voyez combien de fois se donnant pour des dieux, ils ont promis à des infirmes la guérison et la vigueur de la santé, pour extorquer d’abondantes rétributions, faisant ainsi de leur prétendue inspiration divine, comme une marchandise de laquelle ils trafiquaient, mais bientôt il devenait impossible de se méprendre sur leur compte, le triste sort de leurs dupes les faisant aisément reconnaître ce qu’ils étaient véritablement, des imposteurs et non des dieux. Est-il besoin d’ajouter que la puissance de ces merveilleux devins ne s’étend pas même jusqu’à leurs compatriotes, jusqu’à ceux qui habitent leurs villes où ils font leur séjour, puisque là comme ailleurs vous rencontrez des milliers de malades, des boiteux, des estropiés de tout genre. D’où vient donc qu’ils savent si bien repaître des plus belles espérances des clients qui viennent des régions lointaines, tandis qu’ils sont impuissants en faveur de leurs compatriotes, auxquels cependant les droits de l’amitié et de la patrie devraient donner la première part dans le bienfait de la présence des dieux? Ah! c’est que les étrangers, ignorant tous les artifices de l’imposture, se laissaient aisément duper, au lieu que les indigènes étaient trop au fait de toutes ces manœuvres de la supercherie, et trop familiers avec les tours ridicules qu’elle mettait en œuvre. La Divinité n’était donc évidemment pour rien dans tous ces prodiges; ils n’allaient point au-delà de l’industrie humaine. Aussi au milieu de ces terribles calamités que lançait contre les impies le bras tout-puissant du Dieu de l’univers, les temples de ces fameuses divinités n’ont point été épargnés: on les a vus mille fois devenir, ces temples avec leurs richesses et leurs statues, la proie d’un fléau dévastateur. Ainsi montrez-moi maintenant ce fameux temple de Delphes, cette merveille tant célébrée par les Grecs. Cherchez le temple d’Apollon Pythi en; où est maintenant votre oracle de Claros, de Dodone? La renommée publie que ce temple de Delphes a été trois fois incendié par les Thraces, sans qu’il ait été au pouvoir du dieu Pythi en de dérober aux flammes, ni un sanctuaire pour y prédire l’avenir, ni un temple pour y habiter. L’histoire nous apprend que celui du Capitole de Rome eut le même sort, au temps des Ptolémées: c’est aussi vers ce même temps que le temple de Vesta à Rome devint la proie des flammes. Sous Jules César, la foudre réduisit en cendre le fameux temple de Jupiter Olympi en, cette merveille de la Grèce dont s’enorgueillissait la ville d’Olympie. Un incendie dévora le temple de Jupiter Capitolin: la foudre frappa aussi le Panthéon et le temple de Sérapis à Alexandrie. Et ce sont les Grecs eux-mêmes qui nous fournissent les témoignages de ces événements. Je ne finirais pas si je voulais citer et énumérer tous les temples que n’ont pu préserver de la destruction les devins fameux auxquels ils servaient d’asile. Or s’ils n’ont pu se défendre eux-mêmes, quel secours les autres devaient-ils en attendre? Enfin il ne manquera rien à l’évidence de cette démonstration, si à tout ce que nous venons de dire nous ajoutons cet unique fait, que tous ces hommes inspirés, ces grands interprètes des choses sacrées, ces devins, ces prophètes, non seulement ceux des temps anciens, mais encore ceux qui de nos jours prétendent à cette science divine, cités devant les tribunaux romains, n’ont pu s’empêcher d’avouer dans les tortures de la question, que tout cela n’était qu’imposture, prestiges et artifices inventés pour tromper les hommes. Les écrits qu’ils ont laissés contiennent en toutes lettres toutes les manœuvres et toutes les voies par lesquelles ils en imposaient à la multitude. Condamnés à porter la juste peine de leur art pernicieux, ils ont dévoilé tout le mystère, appuyant de leur témoignage irrécusable la vérité des faits que nous soutenons. Mais qu’étaient-ce que ces hommes? peut-être n’étaient-ils que de misérables jongleurs, des hommes vils et obscurs? Erreur: ils comptaient parmi eux des adeptes de cette fameuse philosophie tant vantée, de ces hommes qui marchent le front haut, sous le manteau de philosophes, de ces magistrats de la ville d’Antioche, auxquels les maux qu’ils nous ont faits au temps de nos persécutions, ont acquis un nom si fameux. Nous savons en effet un philosophe qui était aussi prophète, qui a subi à Milet le sort que nous venons de dire. Maintenant en réunissant toutes ces preuves et beaucoup d’autres encore qu’il serait facile d’y ajouter, est-il possible de ne pas avouer que les oracles dont s’enorgueillissent certaines villes, n’étaient dus ni aux dieux ni même aux démons, mais à la fraude et aux artifices de quelques imposteurs. Et cette opinion compte parmi ses défenseurs des sectes entières de philosophes grecs et non pas des moins illustres; car ce sont les disciples d’Aristote, et tous ceux qui furent connus plus tard sous le nom de péripatéticiens, les cyniques, et les épicuriens. Je n’ai jamais pu voir sans étonnement que tous ces hommes, qui avaient pour ainsi dire sucé avec le lait les superstitions grecques, qui avaient été nourris dans l’idée que tous ces oracles étaient vraiment des dieux, ne s’y soient cependant pas laissé prendre; mais qu’ils aient au contraire combattu avec force ces oracles célèbres que consultaient à l’envi tous les peuples, et démontré qu’il n’y fallait pas chercher la vérité, et que loin d’être utiles à quelque chose, ils pouvaient au contraire causer les plus grands malheurs. Comme une foule de ces philosophes ont démontré d’une manière irréfragable la vanité de ces oracles, je n’aurai besoin, pour confirmer ce que je viens de dire, que de citer présentement l’un deux dans la réponse où il réfute Chrysippe, auteur d’un écrit sur le destin, où les arguments sont tirés des prédictions des oracles. Notre philosophe lui démontre que c’est à tort qu’il appuie la destinée sur les oracles, que le plus souvent les oracles de la Grèce étaient convaincus d’erreur, que s’il arrivait quelquefois que l’événement répondît à leur prédiction, c’était purement par hasard; qu’enfin ces prédictions étaient inutiles, quelquefois même dangereuses. Écoutez-le parler lui-même, je cite ses propres expressions.
Chapitre III
On démontre d’après Diogéni en que l’art de la divination est dépourvu de fondements, qu’il n’aboutit le plus souvent qu’à l’erreur, et que les prédictions des oracles sont toujours vaines et inutiles, quelquefois même dangereuses.
Voici à peu près comme raisonne Chrysippe dans l’ouvrage dont nous venons de parler: Si les prédictions des oracles sont conformes à la vérité, ce ne peut-être que parce que toutes choses sont soumises à la fatalité: principe du dernier ridicule.
Car il suppose d’abord comme une chose incontestable, que toutes les prédictions de ce qu’il appelle les devins s’accomplissent toujours, ou plutôt il semble mettre en principe qu’il est admis par quelqu’un que tout est soumis aux lois de la fatalité, comme si ce n’était pas là une hypothèse de toute fausseté, puisque nous voyons tous les jours que ces prédictions ne s’accomplissent pas toutes, ou plutôt que le plus souvent il arrive le contraire. Tel est pourtant l’argument de Chrysippe, où il est évident qu’il prouve réciproquement deux propositions l’une par l’autre; car il conclut que tout est soumis à la destinée, de ce qu’il y a des devins qui prédisent l’avenir; et pour prouver qu’il existe un art de prédire l’avenir, il n’a pas d’autre moyen que de supposer toutes choses soumises à la nécessité: or peut-on raisonner d’une manière plus pitoyable? car qu’il arrive qu’un événement soit conforme à la prédiction des devins, ce n’est pas une preuve qu’il existe un art de la divination: cela prouve seulement qu’il peut arriver par hasard qu’un événement concoure avec la prédiction; mais cela ne constate nullement l’existence d’une science. En effet nous ne regardons pas comme habile à tirer de l’arc celui qui atteint une fois par hasard le but et qui le manque le plus souvent. Reconnaissons-nous l’habileté du médecin qui tue la plus grande partie de ses malades, et qui rend la santé à l’un d’eux par hasard? Nous ne donnons le nom de science qu’à celle qui réussit, sinon dans tous, du moins dans la plupart de ses actes. Que le plus souvent les prédictions des devins n’obtiennent pas leur effet, toute la vie humaine en est un témoignage perpétuel; et ceux-là mêmes en donnent la meilleure preuve, qui font profession de l’art divinatoire: car ce n’est pas sur cet art qu’ils s’appuient dans les diverses nécessités de la vie; mais ils ont recours à leur propre jugement, aux conseils et à l’assistance des hommes que l’opinion publique cite comme les plus expérimentés dans les affaires. Qu’il n’y ait rien de solide dans cet art auquel nous avons donné le nom d’art de la divination, nous le démontrerons ailleurs plus au long, lorsque nous rapporterons le sentiment d’Épicure à ce sujet. Pour le présent nous n’ajouterons à ce que nous venons de dire qu’une réflexion, c’est que si quelquefois les devins prédisent la vérité, il ne faut pas l’attribuer à leur science, mais bien au pur hasard. En effet, bien que nous rencontrions quelquefois la vérité qui est l’objet de nos recherches, dès lors que ce n’est pas toujours, que ce n’est pas même le plus souvent, qu’enfin, lors même que cela arrive, ce n’est point par une vraie connaissance, il est impossible de donner à ce cas exceptionnel un autre nom que le hasard, pour peu que l’on comprenne la véritable signification des termes. Puis, admettons même par hypothèse que l’art de la divination puisse connaître et prédire les choses futures, que s’en suivrait-il? que toutes choses sont soumises aux lois de la fatalité. Mais reste toujours à démontrer l’avantage et l’utilité de l’art divinatoire, et c’est cependant là-dessus que Chrysippe fonde l’éloge qu’il fait de cet art. À quoi nous servira en effet de prévoir des maux qu’il n’est pas en notre pouvoir de prévenir ou d’empêcher? Or est-il au pouvoir de quelqu’un de détourner des maux qui sont le résultat d’une invincible fatalité? Loin de nous servir à quelque chose, cet art ne semble-t-il pas fait pour le malheur de l’humanité: car il n’est propre qu’à nous faire gémir d’avance sur les maux qu’il nous annonce, puisque nous chercherions en vain à détourner des malheurs auxquels une fatale nécessité nous condamne. Et qu’on ne dise pas que d’un autre côté, la connaissance des choses heureuses qui nous doivent arriver sert à nous remplir de joie; car l’homme est ainsi fait, que la prévision du bonheur qui l’attend, lui cause moins de joie, que la connaissance des maux dont il est menacé ne lui cause de peine. Ajoutez à cela que lorsqu’il s’agit de malheurs, à moins qu’ils ne nous aient été révélés, nous ne croyons jamais en être si voisins; tandis que pour les choses heureuses, nous y comptons pour ainsi dire toujours, en raison de l’inclination naturelle que nous avons à les désirer; c’est au point que plusieurs portent sans cesse leurs espérances et leurs prétentions au-delà même de la possibilité. De là je conclus que la prédiction des choses heureuses excite peu en nous le sentiment du plaisir, parce que sans cette prédiction, chacun de nous ne manque jamais de se promettre les succès les plus brillants: ou du moins elle ne l’excite pas au degré qu’on le croirait; il arrive même qu’elle peut y diminuer quelque chose, savoir, lorsque l’événement se trouve au-dessous de notre attente. Il n’en est pas ainsi de la prévision des événements malheureux: il est impossible qu’elle ne jette pas une âme dans un chagrin profond; d’abord à cause de l’aversion naturelle que nous ressentons pour toute chose pénible, ensuite parce qu’elle nous force souvent à renoncer précisément aux plus douces espérances dont nous nous étions nourris. Mais je veux qu’il n’en soit point ainsi: l’inutilité des prédictions n’en sera pas moins évidente; car si, pour soutenir l’utilité de l’art de la divination, vous prétendez qu’elle prédit les événements comme devant arriver, si nous ne nous tenons pas sur nos gardes, alors vous avouez par là même que les événements ne sont plus la conséquence d’une inévitable nécessité, puisqu’il serait, dans cette hypothèse, en notre pouvoir de les éviter ou de nous y exposer. Que si vous dites que ce pouvoir lui-même est enchaîné par la fatalité, parce que c’est une loi à laquelle toutes choses sont soumises, alors revient notre première conséquence: donc la prédiction de l’avenir est inutile; car vous éviterez le malheur, s’il est dans les lois du destin que vous l’évitiez; mais vous ne l’évitez pas, si le destin veut que vous ne l’évitiez pas, quand tous les devins du monde vous auraient prévenu de ce qui doit vous arriver. Chrysippe lui-même est contraint d’avouer que tous les moyens mis en œuvre par les parents d’Œdipe et par ceux de Pâris, fils de Priam, pour les faire périr et détourner par là le fléau dont l’un et l’autre devaient être les auteurs, que tous ces moyens, dis-je, furent en pure perte. Ainsi il ne leur servit de rien, il le reconnaît lui-même, d’avoir été instruits dans ces malheurs futurs, parce que la nécessité était là avec son inflexible loi. Mais c’est avoir prouvé assez au long et l’incertitude de la divination et son inutilité.
Ici s’arrête notre philosophe. Pour nous, nous ne saurions voir, sans le remarquer, des Grecs nourris des traditions grecques dès le berceau, instruits à fond de toutes les doctrines de leur pays sur la Divinité, des disciples d’Aristote, de Diogène, d’Épicure et une foule d’autres qui professent les mêmes opinions, tourner en dérision les devins que célèbre toute la Grèce, leur propre patrie. S’il y avait du vrai dans toutes ces merveilles attribuées aux oracles, est-il croyable qu’elles n’eussent fait aucune impression sur des Grecs qui connaissaient à fond tout le culte de leur patrie, et se seraient reproché d’ignorer le moindre point qui pouvait offrir quelque intérêt. Il y aurait donc un vaste champ pour quiconque voudrait recueillir ces diverses observations et une foule d’autres du même genre au sujet des oracles. Mais il n’entre pas dans mon dessein de suivre cette méthode. Nous serons fidèles au plan que nous nous sommes prescrit dès le commencement. Ainsi accordons aux défenseurs des oracles que ce qu’ils en disent est vrai: prenons seulement acte de leurs propres paroles, lorsqu’ils soutiennent que les réponses qui en émanent sont vraies, et sortent de la bouche même des dieux. Ces aveux que nous recueillerons, nous donneront une idée précise de ces oracles.
Chapitre IV
Que nous sommes redevables à la doctrine évangélique d’être délivrés de toutes ces misères.
Il n’est personne qui ne comprenne aisément, je pense, que la discussion présente doit être pour beaucoup dans le sujet que nous traitons, ou plutôt qu’elle en forme une des parties les plus importantes et les plus indispensables. En effet, si l’on est forcé de reconnaître qu’avant la venue de notre Sauveur Jésus-Christ tous les peuples de l’univers, grecs ou barbares, n’avaient aucune connaissance du vrai Dieu, mais qu’ils avaient pris pour des êtres dignes de leur vénération des objets qui n’avaient pas même l’existence, qu’ils s’étaient laissés emporter en aveugles, à travers toutes les régions de l’erreur, par des esprits pervers et ennemis de la Divinité, par des démons méchants et impies qui les avaient précipités au plus profond des abîmes de l’iniquité (n’est-il pas évident, en effet, qu’ils subissaient l’impulsion des démons?); ce fait ne révèle-t-il pas d’une manière éclatante le mystère de l’économie de l’Évangile, en montrant tous ces peuples affranchis du joug de leurs erreurs traditionnelles, et de la tyrannie des démons par la voix libératrice de notre Sauveur, et les extrémités les plus reculées de la terre délivrées des impostures dont le genre humain tout entier était la victime depuis des siècles? A dater de cette époque, on a vu tomber et s’abîmer les monuments de l’antique erreur des peuples, les temples avec les idoles qu’ils renfermaient. À leur place on a vu s’élever par tout le monde, au milieu des villes et des bourgades, des temples vénérables, écoles de la vraie piété, en l’honneur du Dieu souverain et créateur de l’univers; miracle dû à la puissance et à la volonté de notre Sauveur: on a commencé à offrir des sacrifices dignes de Dieu au milieu des prières des saints, des hosties pures de toute tache, sacrifices qui s’offrent par la pureté de l’âme et la pratique de toutes les vertus, conformément aux enseignements divins et salutaires de l’Évangile; ces sacrifices, les seuls qui soient agréables au Dieu suprême, s’élèvent sans cesse chaque jour vers lui du sein de toutes les nations. Après l’exposé de tels faits, ne reste-t-il pas démontré que notre abjuration des superstitions de nos pères ne doit point passer pour une folie, mais qu’elle est au contraire le fruit d’une pensée sage, que c’est à bon droit et à juste titre que nous avons embrassé une doctrine plus parfaite, et que nous avons placé nos affections dans une piété véritable et divine? Mais ces réflexions suffisent; abordons maintenant le point que nous nous proposons de traiter.
Chapitre V
Division de la théologie des Grecs.
Les auteurs les plus versés dans la connaissance de la théologie grecque y établissent un ordre différent de celui que nous avons suivi. Ils la divisent en quatre parties. Dans la première ils définissent le Dieu suprême, et le reconnaissent pour le premier de tous les êtres, le Dieu, le père, le roi de toutes choses. Après lui ils placent les dieux d’un ordre inférieur; ensuite vient la classe des démons, puis enfin celle des héros. Tout ce qui participe à l’idée du bien est tantôt actif, tantôt passif, et tout cela s’appelle la lumière, à cause d’une sorte d’identité avec elle. Tout ce qui a une nature mauvaise s’appelle le mal; c’est la classe des mauvais génies, qui ne peuvent jamais s’accorder avec les bons; ils ont la principale puissance du mal, comme Dieu la principale puissance du bien: toute cette classe s’appelle les ténèbres. Cette division établie, les hommes dont nous parlons assignent aux dieux pour demeure le ciel et l’air supérieur à la lune; aux démons ils donnent l’atmosphère de la lune et l’air inférieur; aux âmes des héros, l’atmosphère terrestre et l’air inférieur à la terre. D’après cette division, ils placent au premier rang, parmi les dieux auxquels est dû le culte religieux, ceux qui habitent le ciel et l’air supérieur; au second rang, les bons génies; au troisième, les âmes des héros; au quatrième, les mauvais génies, les démons malfaisants. Celte division n’est vraiment que dans les termes, car en réalité ils confondent ces diverses classes; et au lieu de tous ceux auxquels ils prétendent que conviennent les honneurs divins, ils ne révèrent que les mauvais démons et se dévouent tout entiers à leur service, comme la suite de la discussion en fournira la preuve. C’est à nous maintenant d’examiner, d’après ce que nous rapporterons, quel jugement il faut porter sur les puissances qui agissaient dans les idoles, s’il faut les appeler dieux ou démons, de bons ou de mauvais génies. Nos saintes Écritures ne savent pas ce que c’est qu’un bon démon, parce quelles ne reconnaissent que de mauvais esprits parmi ceux qui portent cette dénomination; comme aussi elles ne reconnaissent pas d’autre Dieu qui mérite, véritablement et rigoureusement ce titre, que le créateur de toutes choses. Quant aux puissances bonnes et saintes, comme elles sont créées et que par cela seul elles sont à une distance infinie du Dieu incréé, qu’elles reconnaissent elles-mêmes pour leur créateur; comme d’un autre côté elles sont néanmoins essentiellement différentes des esprits malins, nos livres sacrés ne leur donnent ni le nom de dieux ni celui de démons; mais la nature de ces intelligences tenant en quelque sorte le milieu entre celle de Dieu et celle des démons, ils ont pour elles une dénomination moyenne, fondée sur leur propre essence: ils les appellent anges de Dieu, puissances divines, esprits qui font l’office de serviteurs de Dieu, archanges, ou de tout autre nom puisé dans la nature de leurs fonctions. Quant aux démons, s’il faut que nous donnions l’étymologie de leur nom, il ne vient pas, comme le pensent les Grecs du mot qui signifie savant ou habile, mais du mot qui signifie craindre et effrayer, nom qui convient parfaitement à leur nature. Pour les puissances divines et saintes, il est juste qu’elles soient distinctes des démons par la dénomination, comme elles sont par les propriétés. Rien ne serait plus déraisonnable, en effet, que de confondre sous un même titre des êtres qui n’ont ni la même destination ni le même genre d’existence.
Chapitre VI
Que ce n’est pus chez nous, mais dans les écrits mêmes des Grecs, que nous avons puisé les témoignages sur lesquels nous appuyons nos démonstrations.
Examinons donc quelles sont les propriétés de leurs oracles, afin de savoir à quelle puissance il faut les attribuer, et quel jugement il faut porter de l’abjuration que nous en avons faite. Si je puisais dans mon propre fond les preuves de ma démonstration, je sens que ce serait ouvrir un trop vaste champ aux objections des esprits chicaneurs. Aussi, fidèle à la méthode que je me suis prescrite, j’emprunterai ailleurs les témoignages sur lesquels j’appuierai mes raisonnements. Il y a mille écrivains, mille philosophes grecs qui pourraient me fournir les documents dont j’ai besoin; mais il en est un surtout dont l’autorité ne sera point suspecte en cette matière, à cause de la prédilection qu’on lui connaît pour les démons. Il ne faut pas l’aller chercher hors de notre siècle; il s’y est rendu célèbre par ses écrits calomnieux contre le nom chrétien. Parmi tous les philosophes, on n’en voit point qui paraisse avoir commerce plus intime avec les démons, qu’il veut bien appeler des dieux; qui ait pris plus résolument leur défense, qui soit mieux instruit de tout ce qui les concerne. Or, dans un ouvrage qu’il a composé sur la philosophie des oracles, il a recueilli les oracles d’Apollon, des autres dieux et des bons démons; il a choisi particulièrement ceux qui lui paraissaient les plus propres à établir la puissance et la vertu de ses prétendus dieux, et à concilier du crédit à la théosophie, comme il se plaît à l’appeler. D’après ces oracles, dont il a fait lui-même le choix et qu’il a jugés dignes de l’attention de la postérité, nous pourrons juger avec connaissance de cause les devins, et prononcer à coup sûr quelle était la puissance qui les faisait agir. Observons d’abord que notre auteur, au commencement de son ouvrage, s’engage par un serment solennel à dire la vérité. Voici comment il s’exprime.
Chapitre VII
Exposition des mystères des oracles d’après les témoignages des Grecs: serment au sujet des oracles, tirés des écrits de Porphyre. « Il a établi son salut sur une base solide et inébranlable, celui qui fonde sa confiance sur cet écrit comme sur l’unique monument certain; et il pourra communiquer intacte la doctrine qu’il y aura puisée. Car je prends les dieux à témoin que je n’ai rien ajouté, rien retranché aux réponses sacrées des oracles: si ce n’est peut-être que je me suis permis quelquefois de rectifier un mot corrompu, ou de le remplacer par une expression plus claire, ou de suppléer la mesure d’un vers tronqué, ou de supprimer quelque chose qui ne touchait en rien au sens de la réponse. Je me suis attaché scrupuleusement à rendre avec la dernière pureté le sens des termes plutôt par horreur pour l’impiété qu’il y aurait à l’altérer, que par la crainte des châtiments réservés aux sacrilèges. Ce recueil contiendra l’exposé d’une foule de dogmes philosophiques, dont la vérité est attestée par l’autorité même des dieux. Ensuite, nous dirons quelque chose des oracles, cet art divin qui procure tant d’avantages pour la connaissance de la nature et la pureté de la vie. Quant à l’utilité de ce recueil, elle sera facilement sentie par ceux qui, dans leur ardeur insatiable pour la vérité, ont plus d’une fois fait des vœux pour que la Divinité se manifestât sensiblement, afin que l’autorité de ses divins enseignements fît cesser toute crainte d’erreur. »
Après ce préambule. il conjure et avertit ses lecteurs de ne point exposer aux yeux du vulgaire ce qu’il va dire, il continue en ces termes.
Chapitre VIII
Il faut se garder de divulguer ce qu’en dit le philosophe. « Pour vous, lecteur, si je vous révèle ces mystères, gardez-vous de les divulguer: surtout que la vanité, l’appât du gain ou le désir des applaudissements des hommes ne vous les fassent jamais livrer aux profanes. Songez que ce ne serait pas sur vous seulement que retomberait la peine de transgression, mais aussi sur moi qui, trop confiant dans votre discrétion, n’ai pu garder le secret de la bienfaisance divine. Ceux-là seulement ont droit de les connaître qui font du salut de leur âme l’objet des pensées de toute leur vie. Plus loin il ajoute: » Souvenez-vous donc de recevoir ces secrets comme les plus sacrés des mystères: car les dieux n’ont pas voulu se révéler à nous sans ombre, mais sous des voiles énigmatiques. »
Vous venez d’entendre les recommandations solennelles de notre auteur: voyons maintenant, d’après les propres réponses des divins oracles, quel jugement il faut porter des puissances invisibles qui agissent en eux, et qu’on nous donne pour des dieux. Car nous ne voulons, pour réfuter cet homme, que ses propres paroles et ses propres principes. Dans son ouvrage sur la philosophie tirée des oracles, il rapporte les réponses d’Apollon, où ce dieu prescrit les sacrifices d’animaux et ordonne d’immoler non pas seulement aux démons ni aux puissances qui habitent la terre, mais aussi en l’honneur des dieux du ciel et des régions éthérées; bien que dans un autre écrit il enseigne positivement que les êtres auxquels les Grecs offrent des sacrifices sanglants et immolent des animaux ne sont point des dieux, mais des démons; que pour les dieux véritables, c’est un crime de leur immoler des animaux. Transcrivons donc les premières lignes de son ouvrage, où il pose les principes de la philosophie fondée sur les oracles, et où il nous apprend de quelle manière Apollon veut que les dieux soient honorés. Voici ce qu’il nous en a transmis.
Chapitre IX
Quels sacrifices il faut offrir aux dieux d’après la doctrine de l’oracle d’Apollon.
« Après avoir parlé de la piété, nous devons exposer les cultes que les dieux eux-mêmes réclament par la voix de leurs oracles, quoique nous ayons déjà dit quelque chose de cette matière, en traitant de la piété. Voici un oracle d’Apollon qui fixe les diverses hiérarchies des dieux. Ô toi, que la bienveillance des dieux conduit par cette voie, n’oublie pas d’immoler des victimes aux dieux propices: à ceux qui habitent la terre, à ceux qui règnent dans les cieux, à ceux qui habitent la terre ou les régions humides de l’air, la mer ou les demeures infernales; car la nature des dieux remplit tout de sa présence! Je tracerai d’abord les règles des sacrifices d’animaux; grave mes paroles sur tes tablettes. Trois victimes aux divinités de la terre, trois aux dieux célestes; elles seront blanches pour les dieux du ciel, de la couleur de la terre pour les divinités terrestres. Pour les sacrifices en l’honneur des dieux de la terre, tu les feras en trois manières: aux dieux infernaux, tu enseveliras la victime dans le sein de la terre, une fosse profonde en boira le sang; aux nymphes, tu feras couler le miel et les dons sacrés de Bacchus; aux divinités qui voltigent autour de la terre, que le sang de la victime inonde l’autel où brûle le feu sacré: que la flamme consume l’oiseau immolé, avec de la farine d’orge pétrie de miel; que l’encens parfume l’autel et la victime; sème dessus les grains d’orge sacrés. Ensuite, si tu vas sur les sables du rivage sacrifier à la mer azurée, plonge d’abord la tête de la victime, puis abîme sous les flots le reste de son corps. Libre de ces premiers devoirs, tourne-toi vers les spacieuses régions de l’éther qu’habitent les dieux célestes; aux dieux qui règnent dans les airs et dans les astres, égorge la victime: que des flots de sang baignent l’autel: sers les membres aux dieux; livre les extrémités aux flammes, que le reste couvre la table du festin: que l’air liquide s’embaume des exhalaisons de l’encens: puis élève ta prière vers les dieux. »
Après avoir rapporté cet oracle, il en donne plus loin l’explication suivante: « Tel est, dit-il, l’ordre des sacrifices, basé sur les différentes classes de dieux établies par l’oracle. Il y a des dieux qui habitent sur la terre et des dieux dont le séjour est sous la terre. Les dieux qui habitent sur la terre sont désignés sous le nom de dieux terrestres; ceux qui habitent sous la terre sont appelés dieux infernaux. Aux uns et aux autres il veut qu’on immole des quadrupèdes noirs, mais avec un rite différent; en l’honneur des dieux terrestres, l’immolation se fait sur un autel; en l’honneur des divinités infernales, elle se fait dans une fosse où l’on ensevelit le corps entier de la victime. Que les quadrupèdes soient les victimes communes aux uns et aux autres, nous en avons la preuve dans la réponse que voici: Une victime commune honore les dieux de la terre et ceux des enfers, un quadrupède, la chair tendre d’un jeune agneau. Aux dieux célestes, l’oracle veut qu’on immole des oiseaux, que la flamme les consume entièrement, que leur sang coule autour de l’autel; aux divinités marines, il veut qu’on offre aussi des oiseaux, mais des oiseaux vivants; qu’on plonge dans les flots des oiseaux au plumage noir: car voici ce qu’il dit, à tous ces dieux des oiseaux, mais aux dieux marins des oiseaux noirs: par où l’on voit qu’il désigne les oiseaux pour tous les dieux (excepté toujours les dieux de la terre), et que pour les dieux marins seulement ils doivent être noirs; d’où il suit que pour les autres ils doivent être blancs. De ces victimes blanches qui s’offrent aux dieux du ciel et des régions aériennes, on ne consacre que les extrémités des membres; le reste doit être mangé: ce sont les seules victimes dont il soit permis de se nourrir; les autres sont interdites. Les dieux qu’il a appelés en les classant, dieux célestes, il les appelle aussi dieux des astres. Maintenant est-il besoin d’exposer les symboles de ces divers sacrifices? je ne le pense pas, tant ils sont clairs par eux-mêmes pour tout homme intelligent. Ainsi aux dieux terrestres on offre des quadrupèdes terrestres, parce que chacun aime son semblable: or la brebis est un animal terrestre; c’est pour cela qu’elle est consacrée à Cérès, et dans le ciel, elle préside avec le soleil à la production des fruits de la terre. Ces victimes doivent être noires, parce que la terre est opaque; elles doivent être au nombre de trois, parce que ce nombre est le symbole de la nature terrestre et corporelle. En l’honneur des divinités terrestres, la victime s’immole sur un autel, parce qu’elles ont leur séjour à la surface de la terre. En l’honneur des divinités infernales, la victime est ensevelie dans une fosse ou tombeau, parce que ces divinités habitent sous la terre. Aux autres dieux, on immole des oiseaux. Si c’est aux dieux marins on les choisit de couleur noire; la nature de l’oiseau représente la mobilité perpétuelle des flots; la couleur du plumage représente celle de la mer. Aux divinités aériennes, on offre des oiseaux au plumage blanc, parce que de sa nature, l’air est brillant et diaphane. Aux dieux qui habitent les régions de l’éther ou du ciel, on offre ce qu’il y a de plus léger dans la victime, l’extrémité de ses membres. Il est donné aux hommes de participer à ces victimes, pour marquer que ces dieux sont la source des biens, tandis que les autres ne font que nous préserver des maux. » Telle est la sagesse divine que notre auteur révèle dans son ouvrage sur la philosophie fondée sur les oracles.
Chapitre X
Qu’il ne faut point regarder comme des dieux véritables, ceux auxquels on offre des animaux en sacrifice.
Maintenant veuillez comparer ces doctrines de notre admirable philosophe, avec celles que l’on trouve dans son ouvrage sur l’abstinence des êtres animés. D’abord il reconnaît et établit par les raisonnements les plus solides, que le Dieu suprême, aussi bien que les puissances divines et célestes qui lui sont immédiatement inférieures, ne doivent être honorés par aucune espèce d’holocauste ou de sacrifice. Puis il rejette les croyances populaires, en disant qu’il ne faut point prendre pour des dieux ceux auxquels on offre des sacrifies d’animaux. Car comme il est de la dernière injustice d’ôter la vie à des animaux, de tels sacrifices sont trop impies, trop abominables, trop cruels, pour être agréables aux dieux. Pouvait-il plus clairement faire le procès à sa propre divinité? ne vient-il pas, en effet, de nous citer son oracle qui veut qu’on immole des animaux, non pas seulement aux divinités infernales, mais aussi aux dieux qui habitent l’air, l’éther et le ciel. Apollon le veut ainsi, il est vrai: mais notre philosophe n’en prononce pas moins sur l’autorité de Théophraste, que l’immolation des animaux ne saurait honorer les dieux, qu’elle ne convient qu’aux démons: d’où il suit que d’après son raisonnement et celui de Théophraste, Apollon n’est point un dieu, mais un démon, et non pas Apollon seulement; mais il en faut dire autant de tous les dieux reconnus chez les divers peuples; car le culte que leur rendent partout rois et sujets, dans les villes et les campagnes, consiste dans l’immolation des animaux. Selon nos deux philosophes, il ne faut donc voir dans tous ces dieux autre chose que des démons. Diront-ils que ce sont de bons démons? Mais quand ils ont déclaré impie, abominable, cruel, tout sacrifice sanglant, comment oseraient-ils appeler bons, des génies qui acceptent de tels sacrifices? Que sera-ce maintenant, si nous faisons voir que non seulement ces sortes de sacrifices, mais même les sacrifices humains leur étaient d’une agréable odeur, ce qui est le comble de l’inhumanité et de la cruauté? Ne sera-ce pas mettre dans la dernière évidence leur amour pour le meurtre, leur goût pour le sang, leur penchant à la cruauté, en un mot ne sera-ce pas avoir prouvé qu’ils ne sont que de mauvais démons? Quand nous en serons venus là, ne restera-t-il pas clairement démontré que nous nous sommes laissé conduire par la droite raison, lorsque nous avons abandonné cet horrible culte. N’est-il pas en effet contre toute religion et toute piété de prostituer le nom auguste de Dieu avec l’honneur suprême qui lui est dû, à de méchants génies? d’accorder à des brigands, à des profanateurs de tombeaux, les honneurs dus à la dignité royale parmi les hommes? Aussi nous avons appris à révérer Dieu d’une autre manière dans les honneurs dignes de lui que nous lui rendons, à lui et aux puissances bienheureuses qui l’environnent et auxquelles il prodigue sa bienveillance: rien de terrestre et de mortel, rien de sanglant et de souillé, rien de matériel et de corruptible n’existe dans notre culte: mais nous lui offrons l’hommage d’un esprit pur de toute pensée mauvaise, d’un corps réglé par la chasteté et la tempérance, parure mille fois plus brillante que tous les ornements de luxe, voilà le culte que nous avons à cœur et si nos formons des vœux aux pieds de notre Dieu, c’est celui de conserver intactes jusqu’à notre dernier soupir les doctrines pures et dignes de Dieu, et surtout les divers enseignements qui nous ont été laissés par notre Sauveur. Ce sont là des observations que nous voulions mettre en avant: maintenant il est temps que nous venions à la preuve de ce que nous avons avancé. Suivons d’abord notre auteur dans l’endroit de son titre sur l’abstinence des êtres animés, où il défend de brûler ou d’immoler rien de terrestre en l’honneur du Dieu suprême, ni des puissances divines qui lui sont immédiatement inférieures, parce que ce culte répugne à la véritable piété.
Chapitre XI
Que rien de terrestre ne doit être brûlé et immolé en l’honneur du Dieu suprême.
« Rien de ce qui tombe sous les sens ne doit être offert ou immolé au Dieu souverain, comme l’a dit un sage. Car tout ce qui est matériel devient indigne par là même d’un Dieu immatériel. Ainsi, le langage même ne saurait l’honorer, soit le langage extérieur, exprimé par des paroles, soit le langage intime de l’âme, si elle est souillée par quelque passion mauvaise. C’est par un chaste silence, par des pensées pures que nous devons l’honorer: c’est en nous approchant de lui, en retraçant en nous son image, en élevant jusqu’à lui nos affections, que nous lui offrirons un sacrifice véritable, qui sera à la fois un hymne de louange en son honneur, et une cause de salut pour nous. Et c’est dans le calme d’un esprit occupé de la contemplation de Dieu que s’accomplit ce sacrifice. »
Chapitre XII
Que de semblables sacrifices ne doivent point être offerts non plus aux puissances divines.
« Aux dieux qui procèdent de lui, à ces dieux que conçoit l’intelligence, il faut aussi offrir un esprit, un sacrifice de louanges: car il convient de consacrer à chacun d’eux les prémices des dons que nous tenons de leur munificence, les prémices des bienfaits par lesquels ils pourvoient au soutien et à la conservation de notre être. Et de même que le laboureur offre les prémices de ses gerbes et de ses fruits, de même aussi nous devons offrir à ces dieux les prémices de nos pensées pures, comme une action de grâce du bienfait de l’intelligence que nous leur devons, et aussi pour leur témoigner notre gratitude de ce qu’ils ne dédaignent pas d’habiter parmi nous, de se laisser voir pour être, par leur présence, notre nourriture, et même de se faire comme des flambeaux qui éclairent nos pas pour notre sûreté. »
Voilà ce que dit notre auteur. C’est à peu près la même doctrine que celle de cet homme tant célèbre partout, Apollonius de Tyane; car dans un ouvrage qu’il a composé sur les sacrifices, voici ce qu’il dit au sujet du grand Dieu, du Dieu suprême.
Chapitre
Хchapitre III
Nouv elle autorité en faveur de cette assertion, qu’il ne faut immoler ou offrir rien de terrestre au Dieu souverain.
« Il a trouvé, à mon avis, le seul culte agréable à la Divinité, il doit par conséquent plus que personne la trouver propice et favorable, celui qui n’immole point de victimes, qui n’allume point de bûcher, en un mot, qui ne consacre aucun objet sensible en l’honneur du Dieu que nous appelons suprême, le Dieu unique placé à une distance immense des autres dieux, du Dieu que nous devons reconnaître avant tous les dieux d’un ordre inférieur: car il n’a besoin de rien, ce Dieu, pas même des objets qui sont d’une nature bien supérieure à la nôtre; et parmi les diverses productions de la terre, parmi tous les animaux qu’elle nourrit, aussi bien que l’air, il n’est rien qui ne soit comme une vile ordure en comparaison de ce grand Être. Celui-là seul l’honore donc dignement qui lui offre sans cesse le culte de ses louanges, mais non point de cette louange qui s’exprime par les lèvres. Quand on demande des sens au plus parfait de tous les êtres, on doit employer la plus parfaite de toutes nos facultés; or cette faculté, c’est l’esprit agissant sans le secours des organes. »
Ces notions ne nous conduisent-elles pas à conclure que c’est un crime d’immoler des victimes au Dieu souverain? Maintenant rapprochez de cette doctrine sur les sacrifices celle dont notre auteur se fait aussi le patron, en s’appuyant sur le témoignage de Théophraste.
Chapitre XIV
Que les sacrifices d’animaux sont une injustice, une impiété, un crime digne de toutes les imprécations.
« Bientôt les hommes en vinrent à ce point de perversité dans leurs offrandes, qu’ils conçurent l’idée affreuse de sacrifices pleins d’une horrible cruauté: au point que les imprécations dont nous avons parlé précédemment durent être au terme de leur accomplissement, depuis que les hommes osèrent immoler des victimes, ensanglanter leurs autels, en un mot, n’eurent recours, dans les extrémités de la famine ou de la guerre, qu’aux sacrifices sanglants. Aussi la Divinité, dit Théophraste, indignée de semblables horreurs, dut les punir de châtiments proportionnés au double crime dont les hommes se rendirent alors coupables; car il y en eut qui devinrent athées, d’autres, impies ou plutôt insensés, puisqu’ils ne supposaient pas aux dieux une autre nature, une nature plus parfaite que la nôtre. Les premiers n’offrirent aucun sacrifice, les seconds offrirent des sacrifices, mais où ils immolèrent des victimes abominables. »
Plus loin il ajoute: « D’après ces principes, on ne doit pas trouver étrange que Théophraste interdise les sacrifices d’êtres animés en l’honneur de Dieu, défense qu’il appuie sur plusieurs raisons. En effet, continue notre auteur, quand nous faisons une offrande, elle ne doit blesser les intérêts de personne; car si nous ne devons jamais nuire à qui que ce soit, c’est surtout dans un acte de religion comme le sacrifice. Mais on dira peut-être: Dieu ne nous a pas moins accordé les animaux que les fruits pour notre usage. Je l’avoue; mais vous n’en faites pas moins injure aux animaux, en les immolant, parce que vous les privez de la vie. C’est donc un crime de les immoler; car qui dit sacrifice dit une chose sainte, comme l’indique le nom même du sacrifice, Thusia, qui vient de Osia, c’est-à-dire saint. Or rien n’est plus opposé à la sainteté que d’usurper, pour témoigner sa reconnaissance, les biens d’autrui, contre la volonté du légitime propriétaire, que ces biens soient des fruits ou des plantes; car ce qui se fait au détriment d’autrui ne saurait être saint; mais si la sainteté défend d’user pour un sacrifice de simples fruits, par cela seul qu’ils appartiennent à autrui, à combien plus forte raison sera-t-il défendu par la justice d’usurper, pour faire un sacrifice, des biens infiniment plus précieux? car alors le crime est beaucoup plus grand. Or aucune des productions de la terre ne saurait entrer en comparaison avec l’âme ou la vie; c’est donc une injustice affreuse que de dépouiller les animaux d’un semblable bien en les immolant. »
Puis il conclut: « Il faut donc respecter la vie des animaux et ne pas lui offrir en sacrifice. »
Plus loin il ajoute: « Ce que l’on ne peut acquérir sans injustice ne doit pas faire la matière d’un sacrifice. »
Et plus bas: « Si nous immolons des animaux en l’honneur des dieux, c’est pour quelqu’une des raisons suivantes: car l’une d’elles doit être toujours le but de nos sacrifices. Or d’abord, la Divinité peut-elle regarder comme un honneur que nous lui faisons, un sacrifice qui est par lui-même une injustice? Ne verra-t-elle pas plutôt une injure dans un pareil hommage? Pouvons-nous en effet sans une injustice évidente, immoler des animaux dont nous n’avons reçu aucun mal: nous ne les offrirons donc pas en sacrifice sous prétexte de rendre hommage à la Divinité. Mais ensuite ces sacrifices ne nous sont pas plus permis pour remercier les dieux des biens que nous en avons reçus; car si je veux témoigner ma reconnaissance pour un bienfait, faire au détriment d’autrui: autrement ce serait exactement comme si je ravissais à mon voisin une chose qui lui appartient, pour en faire hommage à quelqu’un que je voudrais honorer ou remercier. Enfin, en troisième lieu, ces sortes de sacrifices ne sauraient nous servir davantage, s’il s’agit d’obtenir des dieux quelque bien ou quelque faveur: car lorsqu’un homme use de moyens injustes pour obtenir un bienfait, il est bien permis de supposer qu’il n’y a que de l’ingratitude à attendre de lui lorsqu’il l’aura reçu. Donc il ne faut pas offrir des animaux en l’honneur des dieux, même en vue d’en obtenir des biens: car à un homme la connaissance d’une pareille action pourrait peut-être échapper, mais aux dieux jamais. Si donc d’un côté, nos sacrifices doivent toujours avoir pour but une des trois fins que nous venons d’exposer, que d’un autre côté, les sacrifices d’animaux ne puissent remplir aucune de ces trois fins, il en résulte évidemment qu’il n’existe point de cas où il soit permis d’immoler des animaux en l’honneur des dieux. »
Plus loin il ajoute: « Voici quels sacrifices ne répugnaient point à la nature de l’homme et au sentiment intime de son âme: c’était alors que le sang des taureaux vigoureux ne souillait point les autels, alors que c’était pour les hommes le plus exécrable de tous les forfaits de se nourrir d’une chair à laquelle on aurait arraché la vie. »
Puis après quelques mots: « Quel sera le jeune homme pour qui la tempérance aura des charmes, quand il saura que les dieux aiment les festins somptueux, qu’ils se repaissent, comme l’on dit, de la chair des taureaux et des autres animaux? Quand il aura appris que ces victimes sont agréables aux dieux, ne se croira-t-il pas autorisé à commettre impunément toutes sortes de crimes, sachant qu’il aura dans les sacrifices un moyen infaillible de les racheter? Persuadez-lui au contraire que les dieux ne se soucient pas de semblables hommages, qu’ils ne considèrent que la moralité de ceux qui les honorent, que le plus beau sacrifice qu’on puisse leur offrir, c’est d’avoir des pensées justes et droites sur leur nature et sur celle de toutes choses, n’y aura-t-il pas dans cette doctrine de quoi lui imprimer l’amour de la tempérance, de la justice, de la sainteté? Qu’il sache donc que la plus belle offrande à présenter aux dieux, c’est celle d’un cœur pur, d’une âme exempte de pulsions mauvaises: que cependant ils acceptent avec bienveillance quelques autres modestes offrandes, lorsqu’elles sont faites dans toute l’ardeur de l’âme, et non point avec négligence: que le véritable culte envers les dieux est le même que celui qu’on rend aux hommes vertueux, c’est-à-dire de leur accorder la préséance dans les assemblées, de se lever en leur présence, de leur donner la première place à table; et ce culte ne consiste nullement dans la richesse de ces offran des.
Ces maximes de Théophraste prouvent que c’était un sentiment admis chez les Grecs par leurs philosophes, que rien ne devait être offert aux dieux de ce qui avait eu vie; que de tels sacrifices étaient impies, injustes, nuisibles et dignes d’exécration.
Il n’était pas d’un dieu, il n’était pas même d’un bon démon, ami de la vérité, l’oracle que nous avons entendu plus haut exiger de sacrifices sanglants, et l’odeur de la graisse des animaux: elles n’étaient donc pas des dieux, toutes ces prétendues divinités en l’honneur desquelles le même oracle prescrit d’immoler des victimes animées. Il ne faut donc pas voir autre chose qu’un mauvais démon, un esprit d’erreur ou d’imposture, dans cet oracle qui proclame le mensonge, qui décore du titre de dieux des êtres qui ne le sont pas, qui ordonne des sacrifices sanglants, non pas seulement en l’honneur des dieux infernaux, mais aussi en l’honneur des dieux célestes. Mais s’il faut voir des dieux dans tous les êtres, voyons du moins quelle idée, il faut s’en faire, c’est-à-dire quels dieux ils sont: notre auteur va nous le dire lui-même.
Chapitre XV
Que les Grecs n’offraient pas ces sortes de sacrifices aux dieux, mais aux démons.
« Dans son zèle pour la religion, il n’ignorait pas que les victimes animées ne s’offraient point aux dieux, mais aux démons bons ou méchants. Il savait aussi à qui il importait d’offrir ces sacrifices et quelle sorte de culte les démons exigeaient de ceux qui s’adressaient à eux Puis il ajoute:
« C
e n’était pas aux dieux, mais aux démons, qu’offraient des sacrifices sanglants ceux qui reconnaissaient des puissances divines dans l’univers; c’est là un fait appuyé sur le témoignage des anciens théologiens, et parmi ces démons, les uns sont méchants et ont une puissance nuisible, les autres sont bons, et nous n’avons rien à craindre d’eux. »
Voilà ce que dit notre auteur. Il y a donc, de son propre aveu, de bons et de méchants démons. Eh bien! prouvons-lui que ceux qu’il appelle des dieux n’étaient pas même de bons, mais bien de méchants démons. Et voici comme je raisonne: un bon génie fait du bien, un mauvais génie ne connaît que le mal. D’après ce principe, s’il est clair que tous ces prétendus dieux ou démons, dont le nom retentit en tous lieux, et qui reçoivent le culte de toutes les nations, comme Saturne, Jupiter, Junon, Minerve et les autres dieux du même ordre, les puissances invisibles, les démons qui habitent les idoles; s’il est clair, dis-je, que tous ces dieux se font un plaisir de voir couler dans leurs sacrifices, non pas seulement le sang des animaux sans raison, mais même celui des hommes, plaisir cruel qui n’est satisfait que par la douleur des malheureux mortels, peut-on concevoir un plus terrible fléau que de semblables dieux? En effet, si au sentiment des philosophes, les sacrifices d’animaux sans raison sont une chose affreuse et digne d’exécration, un crime détestable, une injustice, une impiété qui peut attirer les derniers malheurs sur ceux qui offrent de telles victimes indignes de la Divinité, que faut-il penser des sacrifices humains, sinon qu’ils sont une impiété mille fois plus criminelle. Ils ne sauraient donc être agréables qu’à des génies malfaisants et destructeurs, mais jamais à de bons démons. Eh bien! faisons voir que tel était le joug affreux qui pesait sur les hommes, avec les erreurs idolâtriques, avant que notre Sauveur eût annoncé la doctrine de son Évangile; que l’univers n’a été délivré de ce fléau que vers le temps d’Adri en, alors que la doctrine de Jésus-Christ éclairait déjà toutes les régions de sa bienfaisante lumière. Et ici encore ce ne sera pas nous qui parlerons; nous invoquerons le témoignage de nos ennemis; nous les entendrons avouer que telle fut l’impiété des temps antérieurs, que dans leur vaine superstition, les hommes excédèrent de beaucoup les limites de la nature, poussés par des esprits malfaisants et comme par une fureur diabolique, jusqu’à acheter les faveurs de leurs divinités sanguinaires au prix de la vie de ce qu’ils avaient de plus cher et de mille autres sacrifices humains. Ainsi on voyait un père immoler au démon son fils unique; une mère, sa fille chérie; les amis les plus intimes offrir en holocauste leurs amis et leurs proches comme de vils animaux étrangers à notre nature. Partout dans les villes et les campagnes, vous auriez vu les peuples dépouiller en quelque sorte la sensibilité et la compassion naturelle de l’humanité, pour prendre des mœurs farouches et sans pitié, immoler à leurs dieux leurs proches et leurs compatriotes; coutumes affreuses, inspirées évidemment par quelque furie ou quelque mauvais démon. Parcourez l’histoire de la Grèce et des nations barbares, et vous y verrez comment ils dévouaient aux sacrifices, ceux-ci leurs fils, ceux-là leurs filles, d’autres jusqu’à leurs personnes mêmes. Pour moi j’invoquerai un témoignage dont je me suis déjà servi fréquemment. Voici comment parle Porphyre dans ce même ouvrage où nous l’avons vu combattre comme une injustice et une impiété, les sacrifices d’animaux.
Chapitre XVI
Sur les anciens sacrifices humains d’après Porphyre et quelques autres philosophes.
« Pour prouver que nous n’avançons pas ces faits gratuitement, mais sur l’autorité de l’histoire qui en est remplie, il suffira de citer les exemples suivants. A Rhodes, au sixième jour du mois de Métagitnion, on immolait un homme à Saturne. Plus tard on remplaça cet antique usage par un autre: on gardait jusqu’aux prochaines saturnales, un criminel condamné par la justice publique au dernier supplice; puis quand arrivait le temps de la fête, on le conduisait hors des portes de la ville, on l’enivrait, puis on l’immolait vis-à-vis le temple d’Aristobule (la déesse du bon conseil). A Salamine, nommée autrefois Coronée, au mois que les Cypriotes appellent Aphrodisius, on immolait un homme à Agraule, fille de Cécrops et de la nymphe Agrauli de, usage qui subsista jusqu’au temps de Diomè de, où l’on immola cet homme en l’honneur de Diomè de lui-même. Or, une même enceinte contenait les temples de Minerve, d’Agraule et de Diomè de. La victime destinée à ce sacrifice était conduite par les jeunes gens, qui lui faisaient faire en courant trois fois le tour de l’autel: puis le sacrificateur lui plongeait une lance dans la poitrine, et le corps était consumé entièrement dans les flammes d’un bûcher. Cet usage fut aboli par Déiphilus, roi de Chypre, vers le temps de Séleucus le théologien: ce prince substitua à ce sacrifice l’immolation d’un bœuf; l’échange fut agréable au démon, ce qui prouve que l’un et l’autre sacrifice ont la même valeur. Manéthon, dans son livre de la Piété et des Antiquités, cite aussi une autre abolition d’un semblable sacrifice humain à Héliopolis en Égypte, abolition qui fut prononcée par Amosis. Ce sacrifice s’offrait en l’honneur de Junon; on choisissait les hommes qui devaient en être les victimes, avec les mêmes cérémonies qui étaient en usage pour chercher et marquer les jeunes taureaux blancs. On en immolait trois en un jour. Amosis leur fit substituer un égal nombre de figures de cire à forme humaine. Dans les îles de Chio et de Ténédos, au rapport d’Euelpis de Carysté, on immolait à Bacchus Omadius un homme que l’on avait mis en pièces: les Lacédémoniens offraient un semblable sacrifice à Mars, au témoignage d’Apollodore. Les Phéniciens, dans les grandes calamités publiques, comme la guerre, la famine, la sécheresse, immolaient à Saturne le plus cher de leurs amis, désigné par les suffrages communs. On en trouve une foule d’exemples dans leur histoire écrite par Sanchoniaton, et traduite en grec, en huit livres, par Philon de Biblos. Ister, dans un ouvrage où il traite des sacrifices des Crétois, rapporte que c’était autrefois un usage chez les Curètes d’immoler des enfants à Saturne. Pallas, auteur d’un excellent ouvrage, où il a réuni tout ce qui a rapport aux mystères de Mithra, assure que les sacrifices humains furent abolis à peu près chez tous les peuples, sous le règne de l’empereur Adri en. En effet à Laodicée, en Syrie, on immolait, chaque année, à Minerve une jeune fille; maintenant on se contente d’offrir une biche. En Afrique les Carthaginois offraient aussi des sacrifices humains; ils furent abolis par Iphicrate.
Dans l’Arabie, les Dumatiens immolaient chaque année un enfant, et l’enterraient sous l’autel qui leur servait d’idole. Philar que rapporte qu’en général tous les peuples de la Grèce, avant de marcher contre leurs ennemis, immolaient des victimes humaines. Je passe sous silence les Scythes et les Thraces; je ne dis rien du sacrifice de la fille d’Érechthée et de Praxithée, immolée par les Athéniens. Mais quel est l’homme qui ignore que dans la grande ville, on immole un homme à la fête de Jupiter Lotiaris? « Il ajoute ensuite: » Depuis ce temps jusqu’à nos jours, non seulement aux Lupercales, en Arcadie, non seulement aux fêtes de Saturne à Carthage, on immolait un homme dans un sacrifice public; mais il n’y avait pas d’année où ces deux peuples, à une certaine époque, n’arrosassent leurs autels du sang d’un de leurs compatriotes, d’après une ancienne coutume consacrée par le temps. »
Contentons-nous de ce fragment de l’ouvrage que nous citons. Mais voici un passage du premier livre de l’Histoire des Phéniciens par Philon.
« C’était un antique usage, dit-il, que, dans les grandes calamités publiques, les premiers de la ville ou du pays immolassent le plus chéri de leurs enfants en expiation aux dieux vengeurs. Des cérémonies mystérieuses accompagnaient ces sacrifices. Or il arriva que Saturne, auquel les Phéniciens donnent le nom d’Israël, et auquel ils rendirent les honneurs divins après sa mort, en le plaçant dans l’étoile qui porte son nom, régna dans ce pays. Il eut un fils unique d’une nymphe de la contrée, qui s’appelait Anobr et; il lui donna le nom de Jeud, qui signifie chez les Phéniciens, fils unique. Or le pays ayant à soutenir une guerre très périlleuse, son père revêtit cet enfant des insignes de la royauté, et l’immola sur un autel qu’il avait élevé lui-même. »
Voilà les faits que nous représentent les histoires anciennes. C’est donc à juste titre que l’admirable Clément d’Alexandrie, dans son exhortation aux Grecs, après avoir condamné ces horreurs, déplore ainsi l’aveuglement des hommes de ces temps-là.
« Ajoutons encore ceci, dit-il: voyez ce que sont ceux dont vous vous êtes fait des dieux: des démons barbares et ennemis de l’humanité, qui non contents de jouir des folies des malheureux mortels, se font souvent un plaisir de savourer leur sang. Ce sont eux qui armaient le bras des combattants dans l’arène ou qui soufflaient le feu de la guerre en soulevant mille ambitions rivales; peu leur importait le moyen, pourvu qu’ils pussent satisfaire leur goût honteux pour le sang humain. Tel est le fléau qu’ils faisaient peser sur les nations dont ils exigeaient des libations atroces. Ainsi on a vu Aristomène de Messine immoler trois cents hommes à Jupiter Ithomite, prétendant offrir au dieu une hécatombe d’agréable odeur: au nombre des victimes, on en comptait une illustre, Théopompe, roi des Lacédémoniens. Tous les étrangers que la tempête pousse vers les côtes de la Chersonèse Tauri que, à peine sont-ils venus échouer sur le rivage, que le peuple de ce pays les immole à Diane Taurí que. Ce sont ces sacrifices qu’Euripi de a transportés sur la scène tragique. Monime dans son Recue il des faits mémorables, raconte qu’à Pella, en Thessalie, on immolait un Grec en l’honneur de Pelée et de Chiron. Anticli de, dans son livre intitulé le, raconte que les Lyctiens, peuple Crétois, immolaient des hommes à Jupiter. Au témoignage de Dosidas, il existait chez les Lesbiens un usage semblable en l’honneur de Bacchus. Je ne saurai passer sous silence les Phocéens, lesquels, selon Pythoclès, dans son troisième livre de la Concor de offraient un homme en holocauste à Diane Tauropole. Ni Érechthée, à Athènes, ni Marius, à Rome, qui immolèrent l’un et l’autre leur propre fille, le premier à Proserpine, comme le dit Démarate au premier livre de ses Événements tragiques, le second, aux dieux préservateurs, d’après Dorothée au quatrième livre de son Histoire d’Italie.
Ces exemples suffisent pour vous faire comprendre toute l’humanité des démons. Mais comment l’impiété ne serait-elle pas le partage de ceux qui se sont voués à leur culte, qui donnent à ces démons le nom de dieux sauveurs, et qui attendent leur salut de puissances qui se montrent toujours ennemies du salut des hommes? Aussi les partisans de ce culte sont tellement persuadés qu’ils honorent leurs divinités par ces sortes de victimes, que cette idée leur fait perdre de vue que c’est un homme qu’ils immolent, comme si le lieu pouvait sanctifier le meurtre, et en faire un sacrifice pur. En effet, immolez un homme à Diane ou à Jupiter, serez-vous moins coupable que si la colère ou la cupidité vous eût armé le bras? Aurez-vous le droit de donner à votre action le nom de sacrifice, parce que cet homme, vous l’aurez immolé sur l’autel des démons, et non pas sur le chemin? Non, un pareil sacrifice ne sera jamais qu’un meurtre. Quoi donc! ô hommes! les plus sages des êtres animés, vous fuyez à l’aspect d’une bête féroce; si vous rencontrez un ours, un lion, vous détournez vos pas: que vous rencontriez un serpent, vous reculez d’horreur; la vallée n’a pas de retraites assez profondes pour vous y réfugier, tant la frayeur a saisi vos membres; et vos démons sont méchants, ils veulent votre mort, vous tendent des pièges; ils sont destructeurs, ennemis des hommes, et vous ne les abandonnez pas! vous n’en avez pas horreur! »
Tel est le témoignage de Clément d’Alexandrie.
Mais j’ai encore à vous produire une autre autorité pour constater les goûts sanguinaires de ces démons impies et cruels, c’est Denys d’Halicarnasse, qui a écrit avec une grande exactitude l’histoire des Romains; or, il affirme que Jupiter et Apollon exigeaient des victimes humaines et c’était là leur volonté si expresse, que malgré la fidélité de leurs adorateurs à leur payer le tribut des prémices de leurs fruits et de leurs troupeaux, ils ne les accablaient pas moins de toutes sortes de fléaux, pour la seule omission des sacrifices humains. Mais écoutons l’auteur lui-même, son récit vaudra mieux que tout ce que nous pourrions dire: « L’Italie dut un reste de salut à la prudence des Aborigènes. Un fléau dévastateur menaçait le pays d’une ruine certaine; la terre était désolée par une affreuse sécheresse. Les fruits ne mûrissaient point aux arbres; ils tombaient encore verts; les semences jetées dans le sein de la terre laissaient voir une tige languissante, où la fleur périssait avant que l’épi eût atteint l’époque de la maturité. Plus de pâturages pour les troupeaux, plus d’eau qu’on pût boire avec sécurité: les fontaines diminuaient par l’excès de la chaleur ou restaient totalement à sec. Le fléau s’étendait jusque sur la fécondité des animaux et même des femmes. Le fruit avortait ou périssait en naissant, on vit même la mort de la mère en être la suite. Un enfant parvenait-il à franchir le sein de sa mère, c’était toujours avec telle imperfection, tel défaut, qui le rendait incapable d’être élevé. Tout ce qu’il y avait d’ailleurs d’êtres animés dans la force de l’âge était consumé par des maladies affreuses qui centuplaient le nombre ordinaire des morts. Or ils consultèrent l’oracle pour savoir quel était le dieu ou le démon envers qui ils s’étaient rendus coupables, et dont la colère leur avait mérité ces maux, à quel prix ils pourraient en obtenir la cessation. Il leur fut répondu qu’ayant obtenu des dieux l’effet d’une demande, ils n’avaient pas été fidèles de leur côté à l’exécution de leur vœu; qu’ils étaient même demeurés redevables de la portion la plus importante. Car, dans une disette absolue de toutes les choses nécessaires à la vie, les Pélasges avaient fait vœu d’immoler à Jupiter, à Apollon et aux Cabires, la dîme de tout ce qui leur naîtrait. Le fléau cessa à leur prière; aussitôt ils offrent aux dieux la portion promise des productions de la terre, et des fruits des animaux, comme si ces offrandes eussent été seules comprises dans leur vœu. Ces faits se trouvent dans Myrsile de Lesbos qui les a rapportés à peu près dans les mêmes termes que moi, si ce n’est qu’il donne au peuple auquel il les attribue, le nom de Tyrrhéniens, au lieu de Pélasges. Je dirai plus loin Ia raison de cette différence. Or, après que la réponse de l’oracle leur eut été rapportée, ils se perdirent en conjectures pour en découvrir le sens. Dans leur incertitude, un vieillard ouvrit cet avis: Après avoir réfléchi mûrement au sens de l’oracle, je crois, dit-il, que ce serait une grande erreur, que d’accuser les dieux de vous châtier injustement. Il est bien vrai que vous vous êtes acquittés envers les dieux, comme vous le deviez, des prémices de tous vos biens; mais il est une chose dont vous leur êtes restés redevables, c’est la dîme de la race humaine; et certes, c’est bien là la chose la plus précieuse aux yeux des dieux. Ce ne sera qu’en payant cette dette légitime que l’oracle recevra son accomplissement. Cette interprétation trouva d’une part des approbateurs, mais aussi, d’un autre côté, elle rencontra des esprits disposés à la tenir pour suspecte. Un homme proposa de s’en rapporter au dieu lui-même. En conséquence on envoya de nouveau consulter l’oracle, pour savoir s’il avait entendu comprendre les hommes dans les choses dont on devait offrir la dîme aux dieux. L’oracle dit que tel était le sens de sa réponse. À celle décision, il s’éleva de grandes contestations au sujet du mode d’après lequel devait s’opérer la décimation. La discorde se mit d’abord parmi les chefs de chaque cité; puis le peuple conçut des soupçons sur les chefs eux-mêmes. De là des désertions sans nombre et sans ordre, telles qu’on doit s’attendre à en rencontrer parmi des hommes frappés de vertige par la colère des dieux. Des maisons entières furent abandonnées, parce qu’après l’émigration d’une partie des habitants, ceux qui restaient ne pouvaient supporter l’idée d’être séparés de leurs proches, et jetés au milieu et en quelque sorte comme à la merci de leurs ennemis. Ils passèrent donc de l’Italie en Grèce, et dans les contrées barbares. Cette première émigration fut bientôt suivie de beaucoup d’autres; il n’y avait pas d’année qu’il ne s’en fît quelqu’une, parce que dans chaque ville les chefs ne cessaient de décimer la jeunesse, dans la persuasion où ils étaient de rendre en cela de justes devoirs aux dieux, et aussi parce qu’ils craignaient des soulèvements parmi ceux qui échappaient à la mort. Ajoutez que les partis ennemis trouvaient là un prétexte spécieux pour satisfaire leurs haines réciproques. Il se faisait donc des émigrations continuelles, et la nation des Pélasges se trouva bientôt dispersée par toutes les contrées de la terre. »
Un peu plus loin il ajoute: « Les anciens offraient aussi, dit-on, à Saturne des sacrifices humains, comme on le faisait à Carthage pendant qu’elle subsistait, et comme nous le voyons encore aujourd’hui chez les Gaulois et chez plusieurs peuples de l’Occident. Hercule en abolit l’usage, et fut le premier qui éleva un autel sur la colline de Saturne, pour y offrir des victimes pures sur un bûcher sacré; et pour qu’il ne restât au cœur des peuples aucune crainte d’avoir transgressé les traditions de leurs pères, il leur apprit un moyen d’apaiser le courroux des dieux. Ils précipitaient un homme pieds et mains liés dans le Tibre; à la place de cette victime, il leur fit faire des statues de forme humaine, et les fit jeter dans le fleuve avec les mêmes cérémonies qui avaient lieu pour la victime humaine. De la sorte, s’il restait encore dans les esprits quelque idée de l’ancien culte, elle devait s’évanouir peu à peu par l’introduction d’un sacrifice où l’on conservait l’image de l’ancienne victime. C’est ce que font aujourd’hui encore les Romains, peu de temps après l’équinoxe du printemps, aux ides de mai. Après avoir immolé les victimes légales, les pontifes, qui sont les chefs suprêmes du culte religieux, et avec eux les vestales, chargées de l’entretien du feu sacré, les généraux et ceux des citoyens auxquels la loi permet d’assister aux sacrifices, prennent trente petites statues de forme humaine, auxquelles ils donnent le nom d’Argées, et les lancent dans le Tibre du haut du pont sacré. »
Voilà ce que rapporte Denis d’Halicarnasse. Nous trouvons à peu près les mêmes faits rapportés par Diodore de Sicile au vingtième livre de sa Bibliothè que historique; voici ce qu’il dit textuellement des Carthaginois assiégés par Agathocle, tyran de Sicile, après la mort d’Alexandre, au temps de Ptolémée: « Ils attribuaient la colère de Saturne contre eux, à ce qu’ayant autrefois l’usage d’offrir au dieu la fleur de leur jeunesse, quelques citoyens s’étaient depuis soustraits à cette loi en achetant des enfants qu’ils élevaient en secret, et qu’ils destinaient au sacrifice. Des recherches exactes à ce sujet prouvèrent qu’il y avait parmi les victimes des enfants supposés. Ce fait ayant donné lieu à des réflexions, comme ils voyaient à leurs portes une armée ennemie qui les assiégeait, dans leur frayeur religieuse, ils attribuèrent ce fléau à ce qu’ils avaient transgressé les lois du culte de leurs pères: en conséquence, pour expier et réparer cette faute, ils immolèrent publiquement deux cents jeunes gens des plus illustres familles, désignés par un commun suffrage. À ces deux cents victimes se joignirent librement tous ceux sur lesquels pesait le soupçon d’avoir violé l’ancien usage religieux; ils n’étaient pas moins de trois cents. Saturne avait dans la ville une statue d’airain dont les bras étaient étendus et inclinés vers la terre, de telle sorte que la victime qui y était déposée devait glisser et tomber dans une fournaise ardente. Tel est le récit de Diodore dans son Histoire. C’est donc avec raison que nos divines Écritures, reprochant aux Juifs circoncis d’imiter les nations, leur adressent cette accusation: Ils immolaient leurs fils et leurs filles aux démons. La terre a été ensanglantée et souillée par leurs œuvres.
Ces faits prouvent, selon moi, que c’est aux démons, et non pas aux bons démons, mais à ce qu’il y a de plus méchant et de plus barbare parmi eux, qu’il faut attribuer l’érection primitive des anciens simulacres des dieux, en un mot, l’institution de tout ce culte idolâtrique des païens. Après cela, le prophète ne dit-il pas une grande vérité, lorsqu’il s’écrie que ous les dieux des nations sont des démons.
Et l’Apôtre, lorsqu’il dit: Leurs victimes, c’est aux démons et non à Dieu qu’ils les immolent.
Or, s’il y avait véritablement en eux quelque chose de bon qui pût leur mériter le nom de bons génies, comme ils sont quelquefois appelés, on devrait les trouver bienfaisants, cherchant le salut de tout le monde, aimant la justice, s’intéressant au bien-être de l’humanité. Mais s’il en était ainsi, leurs oracles ne défendraient-ils pas aux hommes de semblables abominations? Mais, loin de là, on ne trouve pas même chez les hommes tant de malice et de cruauté; car eux, du moins, ont cherché à restreindre par la sévérité des lois, ces meurtres parricides. Ainsi ce n’est pas un dieu, mais un homme que l’on a vu délivrer le genre humain de ce fléau sanguinaire qui le désolait depuis des siècles. Et si vous voulez encore une preuve plus éclatante qu’il faut attribuer aux méchants démons l’invention de tout ce culte religieux, vous la trouverez dans les abominations, les prostitutions effrénées qui ont lieu à Héliopolis, en Phénicie et chez la plupart des autres nations. Et ces adultères, ces dissolutions, tous les autres crimes de ce genre, ils s’en font un devoir, ils prétendent que les dieux veulent être honorés ainsi. La débauche et la prostitution, voilà les prémices qu’ils aiment à leur offrir, et les fruits de ce commerce honteux et immoral sont comme un gage de gratitude qu’ils se plaisent à donner à leurs divinités. Il y a, comme il est facile de le remarquer, une affinité frappante entre ces horreurs et les sacrifices humains. Il y a si peu d’apparence que de telles infamies puissent être agréables à la nature divine ou aux bons démons, que nous voyons l’homme lui-même, pour peu qu’il ait conservé le sentiment naturel de la probité, avoir en horreur, non seulement le sang, mais même tout un commerce honteux et criminel arec des femmes impudiques, qui trafiquent impudemment de leur honneur. Vous me direz peut-être que, pour ce culte, il faut bien avouer qu’il ne peut être agréable qu’aux mauvais démons, mais qu’il n’en est pas moins vrai qu’il y en a de bons que vous honorez comme les sauveurs du genre humain. Mais alors je vous demanderai: Où étaient donc ces bons génies que vous prétendez honorer? puisqu’il n’y en avait pas qui sussent protéger leurs adorateurs contre la cruauté des méchants démons. Ou étaient-ils en effet ces bons génies impuissants à éloigner les méchants démons, et à défendre leurs zélés serviteurs contre la cruauté de ces esprits de malice? Ils voyaient le genre humain tout entier, sans en excepter les hommes sages et religieux, devenu la victime de la cruauté des méchants démons, et il n’y en avait pas un qui élevât la voix pour proclamer que tout être qui pouvait accepter en son honneur un culte sanguinaire, inhumain, honteux et immoral, ne devait point être tenu pour un dieu, mais pour un méchant démon, auquel il fallait renoncer et dire anathème. Ainsi, il y avait autrefois à Rhodes un prétendu dieu auquel on offrait des victimes humaines, eh bien! pourquoi ne vit-on pas le Dieu véritable si tant est qu’il y en ait un parmi ceux que vous honorez, mettre fin à cette horrible pratique, en proclamant à la face de tout le peuple que celui qu’ils honoraient comme un dieu, n’était autre chose qu’un méchant démon? Quand l’île de Salamine, autrefois Coronée, immolait un homme dans le mois que les habitants de l’île de Chypre appelaient Aphrodisius, pourquoi votre dieu véritable ne venait-il pas pour abroger cette impie et barbare coutume, déclarer que celui à qui on offrait un tel sacrifice, était un mauvais démon? S’il est vrai qu’à Héliopolis en Égypte, la loi des sacrifices humains ait été abrogée par Amasis, il était du devoir de votre Dieu véritable de reconnaître dans ce prince des sentiments bien supérieurs à ceux du dieu ou plutôt du démon (car ce ne pouvait qu’être un démon) qui avait exigé ce sacrifice. Votre dieu véritable ne devait pas non plus garder le silence sur la cruauté du démon de Junon, auquel, selon le témoignage de l’histoire, on offrait chaque jour trois hommes en sacrifice. Peut-on concevoir encore un être qui rappelle plus clairement l’idée d’un démon, que ce Bacchus Omadius, auquel les habitants de Chio offraient, dit-on, un homme dont ils arrachaient les membres, ou encore cet autre dont les habitants de Ténédos fléchissaient le courroux par des sacrifices humains. Pourquoi votre dieu véritable ne s’opposait-il pas à ce qu’on immolât un homme à ce Mars altéré de sang et de carnage? Que ne défendait-il aux peuples d’immoler à ce mauvais génie les têtes les plus précieuses parmi leurs proches ou parmi les étrangers? Et cette Minerve à laquelle on immolait, dit-on, chaque année, une jeune fille à Laodicée en Syrie, pourquoi votre dieu véritable ne la proclamait-il pas un mauvais démon, aussi bien que ce dieu de la Libye qui aimait aussi ces horribles sacrifices, et celui de l’Arabie auquel on immolait chaque année un enfant qu’on enterrait sous l’autel.
Chapitre XVII
Les anciens sacrifices humains abolis par la doctrine évangélique. Je dis donc que tous ces dieux, qui aimaient l’obscénité du langage, qui étaient possédés de la passion de la lubricité, comme nous l’avons vu, c’était au Dieu véritable, qu’il t’appelât dieu ou bon démon, c’était à lui à dénoncer tous ces prétendus dieux, comme n’étant point des dieux. Or nous n’en voyons point qui l’aient fait, si ce n’est le Dieu qu’honoraient les Hébreux, parce que lui seul en effet était le Dieu véritable; nous le voyons seul, par la bouche de Moïse, son prophète, auquel il avait révélé les secrets de la divinité, défendre solennellement à tous les peuples d’honorer comme des êtres bienfaisants les méchants démons. Nous le voyons ordonner de les chasser comme des esprits de malice, prescrire de renverser leurs temples, d’abolir leur culte impie et sacrilège, de faire disparaître du milieu des hommes toute trace de ce culte, tout vestige des honneurs qu’on leur rendait comme à des dieux. Ceux en effet qui sont sous la protection de bons génies ne doivent pas rechercher la faveur des mauvais démons. Quant aux autres peuples, ils étaient tous asservis à ce culte tyrannique des démons. Ainsi, au rapport de Philar que ou de je ne sais quel autre historien, les Grecs immolaient un homme avant de marcher contre leurs ennemis. Nous voyons les mêmes actes de barbarie inspirés par les démons chez les Africains, les Thraces et les Scythes. Les Athéniens et les habitants de la grande ville nous offrent le même spectacle de sacrifices humains aux fêtes du grand Jupiter. En un mot, en réunissant toutes les cérémonies affreuses que nous venons de mentionner, il est aisé de se convaincre que tout le culte religieux des peuples païens est l’œuvre d’esprits avides de sang humain, l’invention de méchants démons. En effet, lorsqu’on voit à Rhodes, à Salamine, à Héliopolis en Égypte, dans les îles de Chio et de Ténédos, à Lacédémone, dans l’Arcadie, la Phénicie, la Libye, la Syrie, l’Arabie, chez le premier peuple de la Grèce, les Athéniens, à Carthage, dans l’Afrique, chez les Thraces cl les Scythes; lorsqu’on voit, dis-je, dans les temps anciens ces divers peuples immoler, à l’instigation des démons, des victimes humaines, et conserver cet usage barbare jusqu’au temps où la doctrine de notre Sauveur leur est annoncée, qui pourrait s’empêcher d’avouer qu’autrefois tous les peuples étaient asservis au joug tyrannique des méchants démons, el que le genre humain n’a commencé à voir briller pour lui l’affranchissement de tous ces maux, qu’au jour où la doctrine de notre Sauveur commença à répandre sur l’univers l’éclat de sa bienfaisante lumière. Car ils durèrent jusqu’au temps de l’Empereur Adri en; ce n’est qu’à cette époque que l’histoire cesse de nous rapporter de semblables horreurs; or c’est précisément le temps où la doctrine de notre Sauveur établissait son heureux empire sur toutes les nations. Et qu’on ne dise pas que ces sacrifices n’étaient offerts qu’aux mauvais démons; car nous pouvons prouver, l’histoire à la main, que c’était aux grands dieux eux-mêmes qu’on offrait des victimes humaines. Nous y voyons qu’on en immolait à Junon, à Minerve, à Saturne, à Mars, à Bacchus, au grand Jupiter, le maître des dieux, à Phébus, cet Apollon, le plus sage et le plus vénéré des dieux: or ce sont bien eux qui étaient appelés les grands dieux, les dieux bienfaisants, les dieux sauveurs. Mais ils n’en doivent pas moins être mis au rang des mauvais démons; car des êtres qui font ainsi leurs délices du sang humain, des êtres à qui il faut des victimes humaines, à quel titre, je vous le demande, pouvez-vous les exclure de la société des esprits malfaisants et sanguinaires?Peu importe d’ailleurs qu’on dise qu’ils n’y mettaient pas eux-mêmes leur plaisir, mais seulement qu’ils les permettaient, qu’ils ne défendaient pas qu’on les offrît à d’autres puissances. Devaient-ils en effet permettre aux hommes de fléchir ainsi les puissances du mal? Devaient-ils laisser le genre humain victime d’une pareille erreur, le voir avec indifférence flatter et honorer des esprits pervers, se faire l’esclave de mauvais génies? C’était à eux comme êtres bienfaisants, comme dieux véritables, d’user de toute leur puissance divine pour délivrer la vie humaine de tout ce qui lui était funeste et nuisible Quoi! un bon père voit-il avec indifférence son fils maltraité par des scélérats? Un maître juste et humain laisse-t-il entraîner son serviteur par les ennemis? Un général laisse-t-il asservir son pays, quand il a les armes à la main pour le défendre? Un berger livre-t-il ses troupeaux aux loups? Et des dieux, de bons génies laisseront le genre humain devenir l’esclave de puissances cruelles et malfaisantes! Ces innombrables patrons de l’humanité, ces pasteurs, ces sauveurs, ces rois, ces pères, ces seigneurs des hommes laisseront entraîner et traiter sans miséricorde par des êtres méchants, plus cruels que des bêles féroces, ce qu’ils doivent avoir de plus cher! Ils ne combattront pas pour la défense de leurs clients! Ils ne s’armeront pas pour éloigner de l’humanité ces animaux cruels et altérés de sang! ils n’apprendront point aux hommes que, consacrés à une multitude de dieux et de bons démons, ils doivent compter sur leur protection et braver la puissance des mauvais génies, ou plutôt mépriser leur faiblesse et impuissance! Non; loin d’en agir de la sorte, ils prêtent leur concours à ces mauvais génies, consacrant par l’autorité de leurs oracles, les sacrifices humains, montrant leur goût honteux pour les obscénités et les oeuvres qui en sont la suite, preuve manifeste, qu’entre eux et ces méchants démons, il n’y a guère de différence, ou plutôt qu’ils ont les mêmes goûts, une même volonté: d’où je conclus que le nom de Dieu ne peut être donné à aucun des êtres qui étaient adorés sous ce titre ou sous celui de bons démons, chez tous les peuples, dans les villes ou les campagnes. Comment en effet un être bon peut-il aimer ce qui est mauvais? Autant vaudrait dire que la lumière peut s’allier avec les ténèbres. Elle est donc bien supérieure à toutes ces prétendues divinités, la raison humaine, qui défend d’immoler des victimes aux méchants démons. Aussi le philosophe que nous avons déjà tant de fois cité, dans son ouvrage contre les sacrifices d’animaux, s’oppose-t-il à ce qu’on offre des victimes aux méchants démons. Voici comment il s’exprime.
Chapitre XVIII
Porphyre défend d’offrir des victimes aux méchants démons. Un homme prudent et sage se gardera donc bien de tous ces sacrifices par lesquels on prétend fléchir ces sortes de démons. Tous ses soins se borneront à purifier son âme, parce qu’une âme pure est à l’abri de leurs attaques: car le mal ne peut prévaloir contre le bien. Que des villes croient devoir se les rendre favorables, il nous importe peu; car une ville ne voit de bien que les richesses, les prospérités extérieures et temporelles, et de mal, que ce qui est opposé à ces avantages: une ville compte peu de citoyens qui s’occupent spécialement de leur âme.
Puis il ajoute.
Chapitre XIX
Il ne faut s’attacher qu’au Dieu souverain.
Pour nous, nous nous efforcerons de n’avoir point besoin de semblables biens; mais nous dirigerons l’exercice de toutes les facultés de notre âme à devenir semblables à Dieu et aux natures qui l’approchent de plus près. Or on y parvient en domptant ses passions, en concevant des idées saines et justes de tout ce qui existe; en conformant sa vie aux modèles que nous fournissent la Divinité et les autres êtres qui approchent de sa nature. Quant aux hommes pervers et aux méchants démons, en un mot à tout être qui s’attache aux choses mortelles et matérielles, nous éviterons de leur ressembler. L’homme sage, tel que nous le concevons, s’abstiendra de toutes les choses extérieures, renoncera à tout commerce avec les démons, n’aura point recours aux devins ni aux présages qui se tirent des entrailles des animaux, parce qu’il a su s’abstenir des choses qui sont l’objet de la divination. Ainsi il ne se liera pas par le mariage, pour savoir du devin si cette alliance sera heureuse ou malheureuse; il s’abstiendra du commerce, pour ne point avoir à consulter le devin, sur un domestique, sur un vol qui aura été commis à son détriment, en un mot sur toutes ces futilités qui remplissent la vie humaine. Le bien qui fait l’objet de ses recherches, il n’y a ni devin, ni entrailles fumantes d’animaux égorgés qui puissent le lui révéler. Mais, comme nous l’avons dit, il s’approchera lui-même de Dieu qui réside réellement dans son propre cœur; et là tout recueilli en lui-même, il recevra les préceptes de la vie éternelle.
Après de telles paroles, peut-il rester encore quelques doutes sur ce qu’il faut penser de la divination, des aruspices et de toutes ces prédictions de l’avenir qui ont fait tant de bruit? pure vanité que tout cela, ouvrage des méchants démons, au jugement même de notre philosophe. Il continue à traiter le sujet des mauvais démons, et après avoir dit que l’homme sage ne se fera pas leur esclave, et ne s’occupera pas à se les rendre favorables par des sacrifices, il ajoute que le vrai philosophe ne consultera ni les devins, ni les entrailles des animaux, ni rien de semblable, parce qu’en tout cela il n’y a qu’artifice des démons et donc un homme sage doit s’abstenir scrupuleusement de tous ces sacrifices par Iesquels on cherche à se rendre les démons propices, j’entends ces sacrifices qui se font par l’effusion du sang et l’immolation des animaux, il n’y eut donc pas un seul homme sage parmi tous les peuples anciens qui immolèrent des animaux, et à combien plus forte raison parmi ceux qui immolèrent des hommes! Or nous avons démontré que, à quelques rares exceptions près, tous les peuples qui ont précédé la venue de notre Sauveur Jésus-Christ sur la terre, ont fait usage des sacrifices humains pour fléchir les méchants démons. Donc le sens commun des hommes, quand il est dirigé par la droite raison, apprend à l’homme sage à s’abstenir de tous ces sacrifices qui s’offrent aux méchants démons, et à s’appliquer plutôt à purifier son âme, parce qu’une âme pure est à l’abri de leurs attaques, à cause de la différence qui se trouve entre elle et les mauvais génies. Or Apollon, ce prétendu dieu, (en le comparant avec l’homme raisonnable, il est facile de voir combien sa divine sagesse le cède à la droite raison humaine). Apollon ordonne d’offrir des sacrifices aux méchants démons; preuve évidente qu’il est leur ami, or un être méchant ne peut avoir pour ami que son semblable. Et si voulez vous convaincre que telle est la volonté d’Apollon, vous en trouverez la preuve dans l’écrit du philosophe que nous venons de citer: voici comment il s’exprime dans son traité de la Philosophie des oracles.
Chapitre XX
Apollon ordonnant d’offrir des sacrifices aux méchants démons. « Dans les efforts et les instances que faisait le devin pour que le dieu se manifestât à lui, Apollon lui fil connaître qu’il fallait auparavant offrir un sacrifice expiatoire au mauvais démon: voici les propres expressions du dieu: Offre un sacrifice expiatoire au génie qui habite la terre de tes pères; d’abord des libations, puis un bûcher, puis une victime au sang noir, ensuite un vin noir, enfin des flots de lait de brebis. Et ailleurs encore il s’exprime d’une manière plus claire sur le même sujet: Fais des libations de vin, de lait et d’eau limpide: offre le fruit de l’arbre consacré à Jupiter, arrose de liqueurs grasses les entrailles des victimes.
Interrogé ensuite sur les prières dont il convenait d’accompagner ces sacrifices, il commença ainsi, mais n’acheva point sa réponse: Démon, dont l’empire s’étend sur les âmes errantes, dans les régions aériennes, en haut et dans les cavernes de la terre, en bas… « Voilà les paroles de cet admirable dieu ou plutôt de ce démon imposteur. La raison naturelle au contraire ordonne de purifier son âme, sans chercher à se rendre propices les méchants démons par de semblables offrandes, parce qu’ils ne peuvent rien sur l’âme pure, à cause de la distance qui la sépare d’eux. Or si l’homme sage, celui qu’on doit appeler vraiment pieux, ne sacrifie point aux démons, que faut-il penser de celui dont l’oracle recommande d’offrir des sacrifices à ces mêmes démons? Quel nom faudra-t-il donner à l’auteur d’un pareil oracle? je vous le laisse à juger. Puis en remontant plus haut, on peut reconnaître facilement quelle idée il faut se faire de tous ces dieux qui savouraient avec délices le sang des victimes humaines, et qui ont retenu pendant tant de siècles le genre humain sous le joug de cette affreuse tyrannie. Et s’il est un homme qui ose soutenir qu’il n’y avait rien de répréhensible dans la coutume d’offrir des victimes humaines, et prétendre qu’en cela les anciens ne violaient point la justice et la sainteté, qu’il fasse donc un crime à leurs descendants de ce que pas un d’eux aujourd’hui n’observe cette antique coutume.
Chapitre XXI
Notre Sauveur et Seigneur Jésus-Christ, seul libérateur du genre humain, qu’il a affranchi du joug des démons.
Si notre âge a fait preuve de sagesse en abandonnant un culte cruel et sanguinaire, il faut donc convenir qu’il n’y eut pas un homme sage parmi les anciens, puisque tous crurent devoir acheter la faveur des méchants démons par des sacrifices humains. En effet il n’est pas un homme si aveugle qui ne voie clairement qu’ils n’étaient ni des dieux ni même de bons démons, tous ces êtres que la superstition païenne avait divinisés, mais dont la nature était infiniment éloignée du bien. Ils mériteraient à bien plus juste titre le nom d’impies et d’ennemis de la Divinité, puisqu’ils avaient affligé la vie humaine d’un fléau dont notre Sauveur et Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, est le seul qui ait apporté la délivrance aux hommes, en leur annonçant à tous, Grecs et Barbares, la guérison de cette antique maladie, l’affranchissement de ce long et dur esclavage. C’est à cette heureuse liberté que nous appelle avec une force irrésistible la démonstration évangélique, lorsqu’elle proclame à haute voix ces paroles, afin que tous puissent les entendre: L’Esprit du Seigneur est sur moi: le Seigneur m’a donné l’onction divine: il m’a envoyé évangéliser les pauvres, annoncer aux esclaves la liberté, aux aveugles la lumière, guérir ceux qui ont le cœur brisé.
Et encore: Briser les fers des esclaves, et tirer de prison ceux qui sont assis dans les ténèbres.
Tels sont les oracles qui retentirent autrefois chez les Hébreux, et qui prédisaient à nos âmes plongées dans les ténèbres et chargées en quelque sorte de mille chaînes par les mauvais démons, sa délivrance de tous ces maux. Voilà pourquoi, ouvrant enfin l’œil de l’intelligence à la brillante lumière de la doctrine du salut, libres de toutes ces superstitions, nous croyons faire preuve de prudence, de piété et de jugement en refusant de sacrifier aux dieux des païens, et de nous faire les esclaves de ces divinités qui trop longtemps ont fait peser sur nous leur joug affreux. Conduits et attirés par les enseignements de notre Sauveur, vers le seul vrai Dieu, maître et conservateur, sauveur et bienfaiteur, auteur, créateur et roi suprême de l’univers, nous le reconnaissons pour le seul vrai Dieu; nous ne rendrons qu’à lui l’honneur qui lui est dû: il sera le seul objet de notre religion: nous lui offrirons, non pas un culte fait pour plaire aux démons, mais ce culte que nous ont transmis les enseignements évangéliques de notre Sauveur qu’il nous a envoyé lui-même. Formés à cette divine piété, loin de craindre ces méchants esprits, nous les repousserons, nous les chasserons par une vie chaste, pure, sobre et vertueuse, dont notre Sauveur nous a tracé les règles. Nous n’aurons recours ni à la divination ni aux oracles; nous ne consulterons point les entrailles des victimes, nous mépriserons tous ces prestiges par lesquels les démons séduisent les sens; car les enseignements de notre Sauveur nous ont appris a nous passer de toutes les choses pour lesquelles les peuples consultaient leurs oracles, et celles auxquelles il nous a ordonné de nous attacher, il n’y a ni devin ni entrailles palpitantes qui puissent nous les révéler: elles sont manifestées par le Verbe de Dieu qui habite réellement dans les entrailles de ceux qui lui ont préparé dans leur cœur une demeure digne de lui par la pureté de leur âme. C’est d’eux que parle la sainte Écriture lorsqu’elle dit: J’habiterai en eux, je marcherai au milieu d’eux; je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple.
Mais nous avons tiré de cet endroit de Porphyre, sur les sacrifices, une preuve suffisante de la perversité des démons. Écoutons-le maintenant dans son traité De l’abstinence de la chair des animaux, où il avoue ingénument que les méchants démons prennent toutes les formes, revêtent toutes sortes de figures pour tromper et séduire les hommes.
Sous une apparence de bonté, dit-il, ils gagnent la multitude en excitant l’ardeur de ses passions, et se font passer pour les dieux suprêmes. Et il avoue que ce système leur a si bien réussi, qu’ils en sont venus à séduire les plus sages de la Grèce, poètes et philosophes, qui ont contribué à accréditer l’erreur de la multitude. Ce sont ces mauvais génies qui ont imaginé tout cet appareil de prestiges qui en impose au vulgaire, et qui ont séduit tous les hommes par l’attrait du plaisir. Tout méchants qu’ils sont, ils veulent passer pour des dieux; ils veulent que leur principale puissance soit regardée comme la plus grande divinité. Voici comment Porphyre expose leur mode d’opération.
Chapitre XXII
Manière dont les démons opèrent leurs prestiges.
« Toute âme, dit-il, qui ne domine pas l’esprit auquel elle est continuellement unie, mais qui se laisse ordinairement dominer par lui, s’expose à devenir le jouet de mille mouvements désordonnés, lorsque le feu de la colère ou l’ardeur de la concupiscence se sont emparés de l’esprit. On pourrait à juste titre donner à toutes ces âmes le nom de mauvais démons: or tous ces démons et tous ceux qui sont d’une vertu contraire sont invisibles et entièrement inaccessibles aux sens: ils n’habitent point un corps solide, ils n’ont pas tous une même forme; mais ils se produisent sous mille figures diverses. Toutes ces formes particulières qu’emprunte l’esprit sont tantôt visibles, tantôt invisibles; quelquefois même ces démons changent de formes: ce sont les plus méchants. L’esprit, dans ce qu’il a de corporel, est sujet à la souffrance et à la destruction. Quant à son union avec l’âme, bien que cette union ait pour effet de conserver quelque temps l’empreinte de l’âme, elle ne le rend pas immortel; car il paraît être de sa nature de s’altérer et de perdre sans cesse quelque chose de lui-même. Les esprits des bons sont toujours dans de justes proportions, de même que leurs corps, lorsqu’ils nous apparaissent: ceux des méchants au contraire sont dans un désordre complet. Pour satisfaire plus facilement leurs passions, ceux-ci habitent les régions voisines de la terre: il n’est pas de mal dont ils ne conçoivent l’idée et qu’ils ne tentent d’exécuter. Doués d’inclinations violentes et astucieuses, dépourvus de l’action de toute-puissance divine, ils excitent des secousses impétueuses et soudaines, qui sont de vrais pièges: tantôt ils usent pour cela de moyens cachés, tantôt ils emploient la force ouverte. »
Il ajoute plus loin: « Tous ces moyens et d’autres semblables qu’ils mettent en œuvre tendent à nous inspirer de fausses idées sur les dieux et à nous amener au culte des démons; car ils ne se plaisent que dans la confusion et le désordre: ainsi ils empruntent les formes des dieux pour se faire un jeu de notre imprudence, flatter la multitude, en enflammant le cœur des hommes des ardeurs de la concupiscence, en y allumant l’amour des richesses, l’ambition, la volupté, la vaine gloire, sources funestes des séditions, des guerres et autres fléaux de même nature. Et ce qu’il y a de plus affreux, c’est que se fondant sur toutes ces calamités, ils les imputent aux plus grands dieux; ils vont même jusqu’à en faire un crime au Dieu souverainement bon, qui se plaît, disent-ils, à mettre ainsi la confusion dans tout et à bouleverser toutes choses. Et ils ont fini par insinuer ces idées, non seulement dans l’esprit des hommes simples et crédules; mais de grands philosophes en ont été les dupes: c’est ce qui fait qu’ils ont causé mutuellement les erreurs les uns des autres. Car les philosophes se laissant entraîner au torrent des idées vulgaires, tombèrent dans les égarements de la multitude; et les peuples, d’un autre côté, voyant les coryphées de la philosophie professer les opinions admises généralement, en devenaient encore plus fortement attachés à l’idée qu’ils s’étaient faite de la divinité. La poésie vint encore fortifier ces préjugés populaires, parce que son langage était admirablement propre à séduire et à fasciner les esprits, jusqu’à leur faire admettre les choses les plus impossibles. Il aurait fallu s’attacher fortement à cette pensée, que ce qui est bon ne peut faire de mal, et que ce qui est mauvais ne saurait produire de bien; car, selon l’expression de Platon, ce n’est point la chaleur qui rafraîchit, mais son contraire; comme ce n’est pas le froid qui réchauffe, mais son contraire. De même aussi, ce qui est naturellement juste ne saurait nuire: or quoi de plus essentiellement juste que la Divinité, puisque sans cela elle ne serait point la Divinité. Il faut donc faire entièrement abstraction de cette puissance de nuire dans l’idée que nous nous faisons des bons génies: en effet la volonté de nuire est essentiellement opposée à celle de faire du bien: or il n’y pas d’alliance possible entre deux choses essentiellement contraires. »
Il ajoute encore: « C’est par la vertu des méchants démons que s’opèrent tous les genres de prestiges. Aussi tous les charlatans qui se livrent aux opérations magiques, révèrent les méchants démons et particulièrement leur chef. Ces hommes ont à leur disposition une foule de prestiges et savent fasciner les yeux de la multitude par mille prodiges étonnants. C’est par leur moyen que les méchants démons préparent ces potions empoisonnées qui allument le feu des passions; c’est par eux qu’ils font naître l’amour de la volupté, des richesses, de la vaine gloire, l’esprit de fourberie. Le mensonge est la qualité naturelle de ces méchants démons: ils veulent qu’on les prenne pour des dieux, et que leur principale puissance soit regardée comme la divinité suprême. Ils aiment l’odeur de la chair et de la graisse, qui est comme l’aliment de ce qu’il y a en eux de spirituel, comme de ce qu’ils ont de corporel. Vivre de vapeurs et d’exhalaisons, quoique d’une manière différente, selon leurs différentes propriétés, est une chose commune à tous: ils s’engraissent de la chair et du sang des victimes immolées dans les sacrifices. »
Ainsi nous venons d’entendre un aveu remarquable, c’est que chez les Grecs, ce ne sont pas seulement les poètes qui ont fait prendre aux hommes de méchants démons pour des dieux véritables, mais les philosophes eux-mêmes, malgré leur prétendue sagesse, qui devait leur donner plus de lumières sur la nature divine, n’en ont pas moins honoré ces méchants démons comme de vrais dieux, et ont ainsi précipité la multitude dans leurs propres erreurs. Nous avons en effet entendu Porphyre nous déclarer que les peuples voyant ceux qui passaient pour sages professer les mêmes doctrines qu’eux, furent confirmés par là dans l’opinion qui leur faisait prendre pour des dieux les méchants démons. Et ce n’est pas là une doctrine que nous inventons, c’est le sentiment de tous ceux qui, bien mieux que nous, devaient connaître à fond ce qui en était, puisque c’étaient leurs propres affaires. Ainsi l’auteur que nous venons de citer n’était pas médiocrement versé dans la connaissance de tous les mystères de la superstition: or il assure que les méchants démons voulaient passer aux yeux des hommes pour des dieux, des génies bienfaisants; qu’ils prétendaient que leur prince fût regardé comme le premier des dieux. Le même écrivain va nous apprendre maintenant ce que c’était que cette puissance principale ou ce prince des démons. Il dit que les chefs des méchants démons sont Sérapis et Hécate: nos divines Écritures leur donnent au contraire pour chef Belzébuth. Voyons ce qu’en dit le philosophe dans son livre De la Philosophie des oracles
Chapitre XXIII
Des méchants démons et de leurs chefs. Ces mauvais esprits prennent la forme de toutes fortes d’animaux pour tromper les hommes. « Ce n’est point sans fondement que nous donnons pour chef aux mauvais démons Sérapis: c’est un sentiment fondé, non pas seulement sur les emblèmes sous lesquels on le représente, mais sur ce que toute leur puissance attractive et répulsive est attribuée à Pluton, comme nous l’avons démontré dans notre premier livre. Or Sérapis est le même que Pluton; c’est pour cela qu’il est le chef des démons et qu’il donne certains signes pour les chasser. Ce Dieu a fait connaître à ses clients que les démons prennent toutes sortes de formes d’animaux pour se manifester aux hommes. C’est de là qu’est venue, chez les Phéniciens et les Égyptiens, comme chez les devins et tous les sages versés dans la connaissance des choses divines, la coutume de déchirer des bandes de cuir dans les temples, et de briser des animaux sur le pavé, avant de commencer les cérémonies religieuses des sacrifices. Les prêtres chassent les démons, en répandant l’esprit ou le sang des animaux, et en battant l’air de leurs mains: on chasse ainsi les démons pour donner accès aux dieux. Une maison est toujours remplie de démons, voilà pourquoi on la purifie et on les en chasse avant d’invoquer la divinité. Les corps en sont aussi remplis, parce qu’ils aiment singulièrement certains aliments qui entrent dans le corps. Ainsi lorsque nous sommes à table, non seulement ils s’approchent de nous, mais encore ils s’attachent à notre corps: voilà pourquoi on fait des purifications; car ce n’est pas seulement pour invoquer les dieux qu’elles se font, mais pour éloigner les démons. Ils font leurs délices du sang et des viandes corrompues, et c’est pour s’en rassasier qu’ils s’insinuent dans le corps de ceux qui mangent. Tout mouvement de la concupiscence, tout appétit sensuel est excité par la présence de ces démons. Quelquefois ils forcent les hommes de tomber sur des sons et des paroles insignifiantes, parce qu’ils y trouvent leur plaisir. Car lorsque l’esprit est surabondant, ou que le ventre est rassasié de jouissances sensuelles, soit que l’ardeur de la volupté nous agite intérieurement, soit qu’elle se fasse sentir au dehors, on peut reconnaître la présence de ces esprits. Jusque-là la nature humaine peut rechercher les liens qui lui sont tendus, mais l’esprit se gonfle prodigieusement lorsqu’il porte ses recherches jusque sur la Divinité. »
Voilà ce que nous trouvons dans Porphyre au sujet des mauvais démons dont, selon lui, Sérapis est le prince. Il nous apprend aussi ailleurs qu’Hécate commande aux démons: voici en quels termes il s’exprime: « Ne sont-ce pas là les démons dont Sérapis est le chef? c’est pour cela qu’il a pour symbole un chien à trois têtes pour représenter les trois éléments, l’eau, la terre et l’air: ce dieu contient sous son pouvoir tous ces méchants démons. Ils sont aussi régis par Hécate, qui comprend les trois éléments. »
Puis il ajoute: « Je terminerai ce que j’avais à dire d’Hécate en rapportant un oracle qu’elle a rendu à son propre sujet: Je suis la vierge aux formes variées, habitante du ciel, au visage de taureau, à trois têtes, implacable, lançant des traits d’or. Je suis la chaste Diane, Lucine, le flambeau des mortels: je porte les trois emblèmes des trois éléments de la nature. Je représente l’éther sous une forme de feu; dans l’air je suis assise sur un char lumineux; la terre est gardée par la troupe de mes chiens noirs. »
Puis notre auteur nous apprend que ces chiens sont les méchants démons dont nous venons de parler. Mais ajoutons encore de nouveaux arguments à ceux que nous venons de rapporter. Multiplions les preuves, et tâchons de nous convaincre encore davantage qu’ils n’étaient que de mauvais démons, incapables d’aucun bien, tous ces êtres que les peuples avaient divinisés.
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