Lettre synodale aux évêques de Palestine et de Chypre
Le concile d’Alexandrie de 400 et la condamnation de l’origénisme

Lettre synodale aux évêques de Palestine et de Chypre
Le concile d’Alexandrie de 400 et la condamnation de l’origénisme
Saint Théophile d’Alexandrie · 16 septembre 2026 · 14 min de lecture · 0 vue
1. Cette lettre, identique, fut envoyée aux évêques de Palestine et de Chypre. Nous en avons rapporté les débuts de l’une et de l’autre. AUX PALESTINIENS. À nos seigneurs très chers frères et coévêques Eulogius, Jean, Zébien, Auxence, Denys, Gennade, Zénon, Théodose, Dictère, Porphyre, Saturnin, Alain, Paul, Ammon, Hélien, un autre Paul, Eusèbe, et à tous ceux qui se sont réunis à l’Encénie d’Élia, évêques catholiques, Théophile salut dans le Seigneur. Adressée aux Chypriotes. À nos seigneurs très chers frères et coévêques Épiphane, Marcien, Agapet, Boèce, Elpide, Eutase, Norban, Macédonius, Ariston, Zénon, Asiaticus, Héraclide, un autre Zénon, Cyriaque, Aphrodite, Théophile salut dans le Seigneur. J’estime qu’avant même notre lettre une rumeur rapide vous aura appris que certains, dans les monastères de Nitrie, sèment l’hérésie d’Origène et font boire à la très pure assemblée des moines un breuvage trouble. C’est pourquoi, saisis de crainte, nous avons été contraints de nous rendre en ces lieux mêmes, à la prière des saints, et surtout des pères et des prêtres qui président aux monastères, de peur que, si nous tardions à venir, ceux qui flattent des oreilles avides de nouveautés ne pervertissent les cœurs simples.
Leur noblesse est dans le crime, et leur fureur est si effrénée vers tout forfait que leur suggèrent l’ignorance et l’orgueil, qu’ils se précipitent tête baissée, ne connaissant pas leur mesure, mais, sages à leurs propres yeux — ce qui est la source de l’erreur — s’estimant très grands alors qu’ils ne le sont pas. Ils en sont venus enfin à un tel excès de démence qu’ils ont porté la main sur eux-mêmes et tranché par le fer leurs propres membres, s’imaginant, par le jugement d’une pensée insensée, se montrer par là religieux et humbles, en marchant le front mutilé et les oreilles coupées. L’un d’eux, se faisant lui-même médecin, s’est coupé une partie de la langue, pour montrer même aux ignorants avec quelle timidité il observait les lois de Dieu quant à la parole, et de quelle fureur son cœur bouillonnait. Or j’ai appris que ces gens, avec certains étrangers qui séjournaient un peu en Égypte, avaient émigré vers votre province, et que des hommes pauvres, appâtés par des faveurs et de l’argent — hommes qui auraient dû chercher leur subsistance par le travail de leurs mains, afin que s’accomplît en eux ce qui est écrit : « Les impies rôderont à l’entour » (Ps 11, 9) — voulaient, à l’imitation des Juifs, être plutôt consumés par le feu que de voir condamner les écrits d’Origène, proclamant en quelque sorte : « Nous avons mis notre espérance dans le mensonge, et par le mensonge nous serons protégés » (cf.
Is 28, 15). De peur que, dans ces régions aussi, ils ne troublent les esprits du peuple et des moines, et que ceux qui auraient dû, corrigés pour leur crime, faire pénitence, ne se dressent contre nous et ne renversent la vérité par les sapes du mensonge, j’ai jugé très juste d’écrire à Votre Sainteté et de vous annoncer brièvement que, les évêques du voisinage s’étant assemblés en nombre presque suffisant pour former un synode, je me suis rendu à Nitrie ; et devant de nombreux pères, accourus de presque toute l’Égypte, les livres d’Origène ont été lus, ceux dans lesquels il a sué d’un labeur impie, et ils ont été condamnés du consentement de tous.
2. Les erreurs d’Origène. Car lorsqu’on lut le volume Peri Archôn, que nous pouvons appeler Des Principes, on y trouva écrit que le Fils, comparé à nous, est la vérité, mais, comparé au Père, il est mensonge ; et encore : autant Paul et Pierre diffèrent du Sauveur, autant le Sauveur est inférieur au Père ; et encore : le règne du Christ finira un jour, et le Diable, délivré de toutes les souillures des péchés, sera honoré d’un égal honneur, et sera soumis avec le Christ ; et dans un autre livre, intitulé De la Prière : nous ne devons pas prier le Fils, mais le Père seul, ni le Père avec le Fils. À ces lectures, nous avons bouché nos oreilles, et d’une voix unanime nous avons condamné Origène autant que ses disciples, de peur qu’« un peu de levain ne corrompît toute la pâte » (cf. 1 Co 5, 6). Que dirai-je de la résurrection des morts, sujet sur lequel il blasphème ouvertement, disant qu’après de nombreux retours des siècles nos corps seront peu à peu réduits à néant et se dissoudront en un souffle ténu ? Et pour que nous ne pensions pas que ce soit peu de chose, il ajoute : le corps, en ressuscitant, sera non seulement corruptible, mais mortel — comme si le Seigneur et Sauveur avait vainement détruit le démon qui tenait l’empire de la mort, puisque, même après la résurrection, la corruption et la mortalité domineraient sur des corps humains résolus en néant.
Il a également forgé des assertions téméraires sur les anges, prétendant que tous les ministères de service divin dans le ciel n’ont pas été créés dans le ciel, mais qu’ils ont reçu, par diverses chutes et ruines, des noms variés selon leurs fonctions ; et que d’anciennes causes ont précédé, par lesquelles ils ont grandi ou ont déchu. Et là-dessus, comme s’il ne pouvait supporter la douleur de voir le peuple crier : « La Jérusalem d’en haut est libre » (Ga 4, 26), il soutient qu’il n’y a en elle rien de pur, rien qui soit libéré des vices et assuré par une vertu perpétuelle. Cette dissertation profane sur les anges ne s’arrête pas là ; poursuivant dans le crime, il dit : de même que les démons se repaissaient de l’odeur des victimes en s’asseyant près des autels des païens, de même les anges, se plaisant à la fumée de l’encens et au sang des victimes qu’Israël immole en figure des réalités spirituelles, rôdaient auprès des autels et se nourrissaient de tels mets. Qui ne penserait qu’il n’a rien pu trouver au-delà où précipiter son esprit insensé ? Il attribue aussi aux mouvements des astres la prescience de l’avenir, qui n’appartient qu’au Seigneur seul, en sorte que, d’après leur cours et la variété de leurs formes, les démons connaîtraient l’avenir, feraient eux-mêmes certaines choses ou en confieraient l’exécution à d’autres. Par où il est manifeste qu’il approuve l’idolâtrie, l’astrologie et les diverses supercheries de la divination trompeuse des païens.
3. Ces opinions et d’autres semblables, certains, sous le nom de moines, les professaient et les enseignaient dans les monastères. Et comme ils supportaient avec indignation que l’auteur d’un si grand mal fût condamné avec son erreur, ils s’adjoignirent des pauvres et des esclaves sollicités par l’espoir de la bonne chère, formèrent un attroupement et tentèrent de faire violence à celui qui siégeait à Alexandrie ; voulant produire au grand jour l’affaire d’Isidore, que nous gardions, par pudeur et par discipline ecclésiastique, réservée au jugement des évêques, et instiller aux oreilles des païens des choses honteuses à dire, afin que sédition et tumulte se mêlassent contre l’Église — desseins que Dieu a détruits, comme il détruisit ceux d’Achitophel. Toute leur entreprise avait pour but de défendre l’hérésie sous le nom d’Isidore, qui, pour diverses raisons, avait été séparé par de nombreux évêques de la communion des saints. Cependant, ils produisirent en public une femme et son fils adolescent, et les placèrent dans le lieu le plus fréquenté de la ville, qu’on appelle, si je ne me trompe, le Génie.
Ils criaient tout ce qu’ils croyaient propre à nous faire haïr, excitant contre nous les foules païennes, débitant ce que des oreilles infidèles écoutaient volontiers. Entre autres choses, ils vociféraient, avertissant de fuir ceux qui avaient participé à la destruction du Sérapéum et des autres idoles. Il n’en allait pas de même du droit des temples dans les monastères de Nitrie. Ils faisaient tout cela, pensant ainsi rallier les foules des infidèles et arracher Isidore au jugement des évêques ; de peur que, s’il était entendu avec sa mère et l’enfant, on ne suscitât la haine contre nous, qui voulions qu’il fût entendu patiemment, en présence des clercs et du peuple fidèle, dans l’église, et que fût observée à son égard, avec toute la crainte de Dieu et la douceur, la règle ecclésiastique. Car nous ne sommes pas ses ennemis, et nous ne lui avons fait aucun tort, pas plus qu’à ce petit nombre d’esclaves fugitifs, complices de son affaire ; mais nous avons préféré la crainte de Dieu et la norme de la rigueur évangélique à une ancienne familiarité et amitié. Cité en jugement devant les évêques et tout le clergé pour s’expliquer sur l’affaire, et convoqué à plusieurs reprises pour comparaître, il se mit à se dérober et à différer de jour en jour ; dans l’espoir, semble-t-il — c’est ce que beaucoup racontaient — de racheter peu à peu le silence de cette femme.
Et par cette conduite, il blessait le cœur des saints frères. Qui, en effet, doute que l’assurance soit le propre d’une bonne conscience, tandis que la fuite et la dissimulation, pour parler avec plus de retenue et dire ouvertement ce que je pense, sont jugées par la plupart comme une sorte d’aveu ? Surtout que cette femme, dans une plainte écrite, lui imputait un grave crime, et que le bruit courait parmi le peuple qu’il faisait tout son possible pour que l’affaire se terminât par n’importe quel moyen plutôt que par le jugement des évêques. Cette femme, à mon insu, par le zèle des amis d’Isidore, fut inscrite sur le registre des veuves, afin que les secours de l’aumône adoucissent la douleur de sa blessure. Dès que je l’appris d’un diacre qui, sans crainte, me rapporta que cette femme avait été inscrite au nombre des veuves pour qu’elle se tût sur ce qu’elle avait reproché, j’en fis aussitôt part par écrit à Isidore devant plusieurs témoins, et je l’avertis de se préparer au jugement des évêques, la femme étant du moins écartée de la compagnie des autres, jusqu’à ce que nous vissions l’issue de l’affaire.
Car il n’était pas permis qu’elle fût entretenue des biens de l’Église, elle qui avait, ou bien porté témérairement une si grave accusation, ou bien l’avait tue. Voilà le porte-étendard de la faction hérétique ! Ils utilisent comme chef ce personnage, ou tel autre parmi les plus riches que nous avons énumérés au début de cette lettre, capable de leur fournir la nourriture et de soutenir les incommodités de leurs pérégrinations. Là où la fureur et le meurtre sont nécessaires, ils n’ont besoin d’aucun autre secours ; là où il faut des dépenses et des frais divers, rien n’est plus utile qu’un généreux bailleur de fonds.
4. Ils sont indignés et enragés contre moi, parce que je n’ai pas permis que les solitudes et les demeures des moines, où règne une sainte conversation, soient souillées par les dogmes impies d’Origène. Pour omettre le reste, dans les livres sur la Résurrection qu’il a écrits à Ambroise, imitant la méthode dialectique où l’on procède par question et réponse, il se fait, en ces termes, le prédicateur de l’art magique : « L’art magique ne me paraît pas être le nom d’une chose qui n’existe pas ; et même s’il existait, il ne serait nullement l’œuvre d’un mal, ni chose qui mérite le mépris. » En disant cela, il contredit manifestement le Seigneur, qui dit par la bouche du Prophète : « Tiens-toi maintenant avec tes enchantements et la multitude de tes sortilèges, que tu as appris dès ta jeunesse, pour voir s’ils peuvent te servir. Tu t’es fatiguée dans la multitude de tes conseils ; qu’ils se lèvent et te sauvent, les astrologues du ciel, qui contemplaient les astres et te faisaient connaître ce qui devait t’arriver » (Is 47, 12-13). En outre, dans les livres Peri Archôn, il s’efforce également de persuader que le Verbe de Dieu vivant n’a pas assumé un corps humain, et, allant contre la pensée de l’Apôtre, il écrit que celui qui, étant en forme de Dieu, était égal à Dieu, n’était pas le Verbe de Dieu, mais une âme descendue de la région céleste, qui, se dépouillant de la forme de la majesté éternelle, aurait assumé un corps humain.
Par ces propos, il contredit très ouvertement Jean, qui écrit : « Et le Verbe s’est fait chair » (Jn 1, 14). Or l’on ne peut croire que le Sauveur ait été une âme, et non le Verbe de Dieu, ayant eu la forme et l’égalité de la majesté paternelle. Il se déchaîne encore, en une fureur exultante, dans d’autres impiétés, voulant que celui qui, à la consommation des siècles et pour la destruction du péché, a souffert une seule fois, notre Seigneur Jésus-Christ, doive un jour souffrir de nouveau la croix pour les démons et les esprits mauvais. Il ne se souvient pas de Paul, qui écrit : « Il est impossible que ceux qui ont été une fois illuminés, qui ont goûté le don céleste, qui ont été faits participants de l’Esprit Saint, qui ont goûté la bonne parole de Dieu et les vertus du siècle à venir, et qui sont tombés, soient renouvelés une seconde fois pour la pénitence, crucifiant de nouveau pour eux-mêmes le Fils de Dieu, et l’exposant à l’ignominie » (He 6, 4-6). S’il avait voulu savoir cela — ou plutôt, s’il n’avait pas méprisé ce qu’il sait —, il n’aurait jamais dit, en contredisant l’Apôtre, que le Christ souffrirait aussi pour les démons et serait exposé à l’ignominie ; passant, l’oreille fermée, à côté de ce que nous lisons : « Le Christ, ressuscité des morts, ne meurt plus ; la mort n’aura plus sur lui d’empire.
Car ce qu’il est mort, il est mort une fois pour le péché ; mais ce qu’il vit, il le vit pour Dieu » (Rm 6, 9-10). Car ce mot « une fois » ne comporte ni un second ni un troisième moment ; c’est pourquoi l’Apôtre, sachant qu’il n’a été crucifié qu’une fois, affirme avec toute son assurance, dans l’épître aux Hébreux : « Car il a fait cela une fois pour toutes, en s’offrant lui-même » (He 7, 27).
5. Pour ces raisons et beaucoup d’autres, dont le style d’une lettre ne permet pas de traiter, ils ont été condamnés et chassés de l’Église ; mais, l’orgueil s’ajoutant à leur folie, ils contredisent les jugements des évêques, s’efforçant de défendre par la sédition leur compagnon d’hérésie ; et, errant à travers des provinces étrangères, condamnés, ils ont pour chef un condamné, et se dressent pour cette œuvre. Je vous conjure donc, frères très chers, s’ils viennent chez vous, de les provoquer aux larmes par les préceptes de l’Évangile. Notre vœu est que ceux-là comme d’autres corrigent leurs erreurs par la pénitence et vivent dignement de leur nom, afin que ceux qu’on appelle moines, s’ils désirent vraiment être ce qu’on les nomme, chérissent le silence et la foi catholique, à laquelle rien absolument ne doit être préféré. Mais, à ce que j’apprends, imitant le démon, ils courent çà et là, et cherchent qui dévorer par leurs impiétés. Ils prennent en effet la folie pour la foi, l’audace pour le courage ; et pour cela, gonflés d’orgueil, ils préfèrent à la prédication ecclésiastique la doctrine d’Origène, mêlée d’idolâtrie.
Si donc, mes frères, ils tentent de troubler le peuple qui vous est confié, gardez le troupeau du Seigneur et réprimez leurs assauts insensés. Nous ne leur avons fait aucun mal, nous ne leur avons rien pris ; l’unique cause de leur haine contre nous est que nous sommes prêts, jusqu’à la mort, à défendre la foi.
6. Je passe le reste, comment ils ont tenté de nous donner la mort et par quelles embûches ils l’ont machiné, ainsi que le moment où, après leur condamnation, ils se sont emparés de l’église qui se trouve dans le monastère de Nitrie, de sorte que nous-même, et beaucoup d’évêques avec nous, ainsi que des pères de moines vénérables par leur vie et par leur âge, en fûmes empêchés d’entrer, avec des affranchis et des esclaves soudoyés, qui, pour l’amour de leur ventre et de leur gourmandise, étaient armés pour tout forfait. Et comme ils occupaient les endroits les plus avantageux de l’église, comme dans le siège d’une ville, ils dissimulaient sous des rameaux de palmiers des gourdins et des bâtons, afin de cacher, sous les insignes de la paix, des cœurs prêts au carnage. Et pour que leur faction fût plus solide, et leur troupe plus prompte à l’audace, ils distribuèrent de l’argent à un grand nombre d’hommes libres, qui l’acceptèrent, non pour consentir au crime, mais pour nous informer de leurs entreprises et nous révéler les embûches préparées, afin que nous pussions nous en garder. Une foule innombrable de moines, s’en apercevant, se mit à crier tous ensemble et, par un cri unanime, à effrayer la fureur de ce petit nombre, afin que, au moins par crainte, ils laissassent tenir l’assemblée et respecter les droits de l’Église.
Et si la grâce de Dieu n’avait retenu l’élan de la multitude, il serait arrivé ce qui arrive d’ordinaire dans les séditions ; car ces hommes impies s’étaient portés à une telle témérité, ou plutôt à une telle folie, que même des moines de sainte vie et toujours pleins de douceur ne pouvaient supporter leur fureur. Tout cela, nous l’avons supporté patiemment et humblement, aux oreilles de Dieu, pourvoyant au salut de ceux qui combattaient contre nous en ennemis ; à cette seule condition toutefois, que nous n’avons sacrifié à l’amitié de personne ni les règles ecclésiastiques ni la droite foi — ce que le Seigneur, qui en a le pouvoir, veuille bien nous accorder, à nous et à tous ses serviteurs en commun, de préférer l’unité de la foi aux liens humains. En même temps, nous vous demandons à vous aussi, avec les peuples qui vous sont confiés, de prier avec plus d’ardeur et d’implorer la miséricorde de Dieu, afin que, résistant aux embûches des hérétiques, nous puissions avoir la paix avec ceux qui ont toujours combattu pour la vérité, et que nous attendions tous ensemble la couronne de justice. Les frères qui sont avec vous, le peuple qui est avec moi, vous saluent dans le Seigneur.
