Lettre pascale de l’an 404
Aux évêques de toute l’Égypte, sur la pénitence et le jeûne

Lettre pascale de l’an 404
Aux évêques de toute l’Égypte, sur la pénitence et le jeûne
Saint Théophile d’Alexandrie · 16 septembre 2026 · 37 min de lecture · 0 vue
1. Maintenant encore, la vivante sagesse de Dieu nous appelle à célébrer la sainte Pâque, voulant que tous en soient participants : c’est pourquoi, courant vers elle d’un pas empressé, luttant par les jeûnes, la continence et toute mortification du corps contre l’activité des vices adverses, réduisons à néant les voluptés, appuyés sur le secours du Sauveur ; et confessant simplement nos péchés à Dieu, qui peut guérir, redoutons le vrai jugement de la conscience, afin que, criant avec David et disant : « Ne te souviens pas des péchés de mon adolescence et de mon ignorance ; selon ta miséricorde, souviens-toi de moi » (Ps 24, 7), nous consumions par la terreur du feu éternel les vices qui croissent : dont la fin est de ne plus les commettre, et le commencement du salut, l’oubli du passé. Car de même que le principe d’une bonne vie est de faire ce qui est juste, ainsi le commencement de la cessation des péchés est d’en réprimer l’élan, tandis qu’ils sont soit freinés par la raison, soit empêchés par la crainte de tomber dans les précipices. Et lorsque le souvenir de la loi est présent à l’âme, aussitôt ils fuient, et cessant d’aller plus avant, ils se rendent au camp des vertus triomphantes, et peu à peu, reculant par la pénitence et fuyant le jugement des sages, ils se dissipent comme la fumée et se réduisent à rien.
Il est difficile de guérir les maux qui ne sont pas comprimés dès qu’ils commencent à croître : leur extirpation est facile lorsque ceux qui ont péché naguère se convertissent par la pénitence à la prudence, et trouvent, au terme du péché, le profit du repentir. Car nous ne pouvons réprimer les incitations des vices qu’en commençant à pratiquer les vertus ; ou bien les anciens vices ne cesseront qu’une fois exclus par les œuvres nouvelles. Et de même que, si nous résistons d’une âme ferme aux voluptés qui surviennent, les péchés passés sont effacés, ainsi, si l’oubli du passé demeure persévérant, les fautes futures ne pourront plus croître. Car ceux qui font le mal, réduisant pour ainsi dire en leur pouvoir ceux qui pourraient les empêcher et ne les empêchent pas, se déchaînent avec une folie totale dans le péché, et, prenant pour un assentiment le silence, s’efforcent d’accomplir en œuvre tout ce que la convoitise a suggéré à l’âme. La liberté laissée aux vices présents fait germer les vices à venir : et si tu as négligé les premiers, ils sont la source et la pépinière des suivants.
2. Il faut interdire les péchés. — Cela étant, ceux qui peuvent empêcher les pécheurs, et qui, par fuite du labeur et par un silence inerte, dissimulent et laissent croître les maux, seront très justement jugés complices de ceux qui sont les auteurs des crimes, et paieront la peine de leur négligence, dès lors qu’ils ont préféré un repos déraisonnable à la sueur de ceux qui punissent, aimant mieux une tranquillité coupable qu’une sévérité qui tranche les vices. Car si nous nous éloignons des vices, ils périront entièrement, et leur douceur trompeuse se desséchera ; et tout l’élan de la volupté s’engourdira, pour ainsi dire, dans une sorte de langueur, lorsque notre âme sera devenue le séjour de la vertu. Le souvenir de la loi ne permet pas aux péchés de naître, ni ne les laisse croître ; et lorsque les hommes auront médité le tribunal futur et le jour redoutable du jugement, alors elle empêchera le péché en son commencement, en son milieu et en sa fin, et desséchera ses flots amers, et les gouffres qui s’enflent, jusqu’à la source même et jusqu’aux veines ; la vertu, accompagnée de la loi, comprimera les semences des vices, et élèvera l’âme des choses humbles jusqu’aux hauteurs.
Au contraire, les vices, s’ils ne sont réprimés, s’enorgueillissent, et précipitent dans les enfers ceux qui leur obéissent ; et lorsqu’une fois ils ont possédé les âmes, ils les accablent des séductions des voluptés, et ne leur permettent pas, selon la posture élevée et droite du corps humain, de regarder vers le ciel, mais les inclinent vers la terre à la manière des bêtes. C’est de ceux-là que le Psalmiste témoigne, disant : « Ils ont donné leur nom à leurs terres » (Ps 48, 12).
3. Il faut se dépouiller des vices. — Que quelqu’un dise : si les vices ont une telle force, et s’ils font tomber la plupart des hommes par une persuasion si flatteuse, que doivent faire ceux qui, sentant qu’ils pèchent, désirent changer leurs péchés en vertus, et méprisent le pire par amour du meilleur ? Qu’ils écoutent Moïse leur disant : « Tu as péché ? cesse » (cf. Gn 4, 7), renversant par la fin du péché les fautes antérieures, et corrigeant les vices par le remède le plus efficace, la cessation des vices : évite comme des poisons nuisibles les douces séductions de la mauvaise vie et les voluptés flatteuses du corps. Et ne marche pas par le sentier glissant et mou des délices, car c’est par les jeûnes et la continence que l’on saisit la solennité, et c’est à peine, en peinant et en suant, que nous pouvons changer les maux en biens, et comprimer les voluptés qui résistent. Peu nombreux sont ceux qui, foulant aux pieds les vices, tiennent le chemin de la vérité, tandis que la malice use d’innombrables artifices pour nuire, et ne peut être vaincue si nous ne sommes soutenus par le secours de la sagesse d’en haut, qui nous crie et nous dit : « Ne crains pas, car je suis avec toi » (Is 41, 10).
La mort du mal, c’est de ne plus commettre de mal ; la racine des vices, c’est le mépris des préceptes de la loi. De même que la négligence fait germer les péchés, ainsi le zèle enfante les vertus. La loi observée met en fuite l’ignominie, négligée elle enfante les châtiments : et autant, si elle est méprisée, elle imite la cruauté d’un juge sévère, autant, si elle est gardée, elle montre la douceur d’un père très clément. DONC la cessation du péché est le commencement de la vertu. Le remède des vices passés, présents et futurs, c’est la méditation infatigable de la loi ; laquelle, lorsqu’elle a assuré la sécurité de celui qui la possède, le préserve de tout trouble. Car la sagesse opère le bien en nous, après que nous lui avons offert un cœur pur pour demeure, et que nous avons converti nos pensées en actes. Et l’on ne doute pas que nous ayons, dans les deux sens, la libre faculté de faire ou de ne pas faire le bien, et qu’une fois les vices comprimés, le bien naisse ; et alors le chœur des vertus s’accorde entre elles, lorsqu’il y a solitude des vices dans les âmes. Car de même que la continence, obtenant la primauté dans nos corps, empêche les infirmités de naître, et n’affaiblit ni ne tue ceux qui l’aiment, et restitue à leur santé première les langueurs passées, et, chassant ce qui est contraire à la nature, rappelle ce qui est conforme à la nature, afin que la règle de cette vie soit conservée par un équilibre égal : ainsi l’âme, gardant les préceptes des lois, dans la mesure où la nature humaine peut le supporter, est mise à l’écart de la contagion des maux, et, attentive de toute part et se surveillant elle-même, ne laisse rien entrer en elle qui soit contraire à ses nobles pensées.
Bien plus, devenue le temple de Dieu, elle jouit sans cesse d’une fête céleste, ayant pour richesses l’observance de la loi, qui relève ceux qui sont tombés, et, punissant les méchants, en corrige d’autres, et crie sans cesse : « Celui qui est tombé ne se relèvera-t-il pas ? Ou celui qui s’est détourné ne reviendra-t-il pas ? » (cf. Jr 8, 4), accordant l’espérance du salut à ceux qui font pénitence ; car elle avertit pour être utile, elle reprend pour corriger, et, imprimant la honte des péchés passés, elle fait rechercher ce qui est meilleur ; ce que nul ne peut désirer, s’il n’a d’abord condamné les blessures de sa conscience.
4. Mais parce que la loi s’empresse, par ses excellents conseils, de rappeler à de meilleures choses ceux qui la négligent et qui sont plongés dans l’erreur, comme une règle des œuvres mauvaises, et qu’elle ne souffre pas que ceux qui lui obéissent soient sans récompense, ni pressés d’angoisses éternelles ; nous tous qui célébrons la sainte Pâque, faisons-nous, par la continence et les jeûnes, un ami du législateur, le Prophète le promettant à ceux qui célèbrent la Pâque : « Tu seras une couronne de gloire dans la main du Seigneur, et un diadème de royauté dans la main de ton Dieu » (Is 62, 3). Recherchons l’opulent festin des vertus, nous parant de la science des Écritures comme de vêtements de fête. Préparons de saints baisers, avec les Anges qui se réjouissent avec nous dans le ciel, chassant toute négligence et rompant tout retard, afin que nous marchions d’un pas allègre avec les disciples vers le Sauveur, et que nous lui disions : « Où veux-tu que nous te préparions la Pâque ? » (Mt 26, 17), et, établis dans le cénacle des cieux, célébrant la Pâque mystique, que nous puissions chanter : « Que tes tabernacles sont aimables, Seigneur des vertus !
» (Ps 83, 2). Là en effet nous trouverons les chœurs des Anges, et, célébrant la fête avec eux, nous les aurons pour compagnons des mystères de Dieu, et nous serons transportés d’une joie ineffable, apprenant avec eux les sacrements de la sagesse ; là où il n’y a aucune tromperie de fraude ; là où celui qui n’a pas le vêtement nuptial est empêché d’entrer au festin, même s’il se vante d’être juste dans le siècle présent. Tout y est plein d’une sagesse mûre et avancée, et l’on n’y trouvera nul, selon le Prophète, à la sagesse encore immature : « Le jeune homme, dit-il, aura cent ans » (Is 65, 20), montrant par la grandeur du nombre la perfection de l’instruction. C’est pourquoi, frères, participants de la sainte et céleste vocation, écoutons le Sauveur qui crie par le Prophète : « Je viendrai rassembler toutes les nations, et elles viendront, et verront ma gloire, et je mettrai sur elles un signe » (cf. Is 66, 18-19).
5. Hâtons-nous donc vers la solennité, et disons : « Pour moi, à Dieu ne plaise que je me glorifie, sinon dans la croix du Christ » (Ga 6, 14). Il donnera, il donnera, dis-je, la joie à ceux qui travaillent, et il parlera avec bénédiction à ceux qui jeûnent : « Elles seront pour la maison de Juda un sujet de joie et d’allégresse, et de bonnes solennités, et vous vous réjouirez ; aimez la vérité et la paix » (Za 8, 19) ; car la solennité n’est pas pour tous, mais pour la maison de Juda, c’est-à-dire pour l’Église du Christ. Donc, puisque, selon le Psalmiste, « il est temps d’agir pour le Seigneur » (Ps 118, 126), et que Paul écrit : « La nuit est avancée, le jour est proche » (Rm 13, 12). Rejetons donc les œuvres des ténèbres, et revêtons les armes de la lumière ; marchons honnêtement, comme en plein jour, non dans les excès de table et les ivresses, non dans les impudicités et les dissolutions, non dans les querelles et les jalousies ; mais revêtez le Seigneur Jésus-Christ, et n’ayez pas soin de la chair pour en satisfaire les convoitises (cf. Rm 13, 13-14). Il est juste que tous, purifiés par la crainte du Seigneur, accomplissent dignement la solennité, et rachètent aussi la chasteté par la continence et les jeûnes, et réveillent par une foi vigilante le sens assoupi, et imitent le très sage Daniel, dont il est écrit : « Il y a dans ton royaume un homme en qui est l’esprit de Dieu, et aux jours de ton père, la vigilance et la sagesse se sont trouvées en lui » (cf.
Dn 5, 11). Car ceux qui prennent soin d’eux-mêmes pour progresser vers de meilleures choses, ayant la loi pour guide très puissant, obéissent à ses commandements, et renversent les péchés qui s’avancent contre eux, illustrant la fête de Pâque par l’éclat de leurs œuvres ; et, dans la sécurité de leur conscience, négligeant les traits des troubles, ils devancent par l’espérance la victoire. Or ceux qui les imitent, avant même d’entrer dans le combat, saisissent par le seul désir de la vertu la palme des triomphes, et possèdent déjà dans les cieux, vainqueurs, la couronne de la volupté fugitive ; et, contemplant d’une âme le visage dévoilé, ils s’écrieront et diront : « Le Seigneur Dieu est ma force, et il rendra mes pieds semblables à ceux des cerfs, et il m’établira sur les hauteurs, pour que je triomphe par son cantique » (Ha 3, 19).
6. Ne pensons pas, frères très chers, que le combat soit perpétuel, au point que nous nous en lassions ; mais sachons que sa fin est la couronne de justice, qu’aucun âge du siècle ne corrompt. Le zèle de cette vie et de ce combat est temporel ; mais ceux qui auront couru d’un pas sans faute, et qui seront parvenus au bout des récompenses, trouveront des demeures nouvelles, célébrant leur victoire par des cantiques. C’est pourquoi, puisque la grâce du Seigneur nous promet des triomphes sur les démons les plus scélérats, célébrons dignement les jeûnes, afin d’être aussi dignement participants de la solennité. Ne soupirons nullement, durant les jours du Carême, à la manière des riches livrés au luxe, après la coupe de vin, et ne nous délectons pas, dans la période du combat et de la mêlée où l’effort et la sueur sont nécessaires, de la nourriture des viandes. Car la crapule et l’ivresse, et les autres séductions de cette vie, épuisent le trésor très riche des âmes, et étouffent par leur mélange la semence si abondante de la science et de la doctrine. C’est pourquoi le Seigneur et Sauveur, exhortant ses disciples à la rigueur de la continence, disait : « Prenez garde à vous, de peur que vos cœurs ne s’appesantissent par la crapule et l’ivresse, et par les soucis de cette vie, et que ce jour-là ne vous surprenne subitement ; car il surviendra comme un filet sur tous ceux qui habitent sur la face de toute la terre » (Lc 21, 34-35).
« Levez-vous, sortons d’ici » (Jn 14, 31), ceux qu’à cause de leur négligence les châtiments atteindront aussitôt. Mais ceux qui gardent les préceptes des lois ignorent le vin pendant les jeûnes, refusent l’usage des viandes, et contiennent par la crainte de Dieu une avarice insatiable. C’est pourquoi l’Écriture crie chaque jour à ceux qui pratiquent la continence : « Ils ne boiront ni vin ni boisson enivrante » (Lv 10, 9). Et au contraire, les Juifs entendent, pour leur faute : « Vous donniez à boire du vin aux saints et aux prophètes » (Am 2, 12). Ils ne peuvent recevoir la correction, ceux que captive l’attrait du luxe, ni réfréner par la raison et par de sages résolutions, par amour du jeûne, la gloutonnerie du ventre, ceux qui déshonorent le zèle de la vertu par la mollesse et par une volupté vite périssable, ne rougissant pas de boire du vin en cachette, et, évitant des témoins par une gorge avide, de boire des vins mielleux dans leurs chambres, changeant ainsi l’abstinence et les jeûnes, qu’ils devraient rechercher de leur plein gré, en luxure et en ivresse au temps même des jeûnes ; ignorant que, même s’ils fuient la conscience des hommes, et se nourrissent de viandes derrière des murs clos, et déchirent de mains impures, durant les jours du Carême et à l’approche de la Pâque, des volailles engraissées, tout en promettant au-dehors le jeûne d’un visage triste, le Seigneur reprendra de tels hommes et dira : « Ceux-ci commettent de grandes iniquités, pour s’éloigner de mes saints » (cf.
Ez 44, 8). Il ne convient pas, au temps du combat et de la lutte, que ceux qui jeûnent se nourrissent de viandes, l’Écriture avertissant : « Vous affligerez vos âmes » (Lv 16, 29). Ni de rechercher avec un soin empressé les faisans, et les oiseaux bavards, et de gaver leur graisse dans une gorge béante. Ni de rechercher des cuisiniers de grand prix, qui apaisent la fureur du ventre par une sauce raffinée, et, changeant les viandes par mille apprêts et par la diversité des saveurs des mets, avec des plats fumants et l’odeur qui flatte la fureur de la gorge, cependant qu’au mépris de la continence on recherche des vins de saveurs et de couleurs diverses.
7. L’histoire du saint Daniel et le courage des trois enfants nous enseignent à rechercher et à honorer les jeûnes en accord avec eux, eux qui, pour résumer en peu de mots un long récit, ayant échangé la liberté contre la servitude, alors que, captifs, ils auraient dû désirer les délices, méprisèrent les mets de Babylone et préférèrent une nourriture simple à la table royale. Le roi Nabuchodonosor avait en effet ordonné au chef des eunuques de faire entrer au palais, d’entre les fils de la captivité d’Israël et de la race royale, des enfants sans aucune tache, beaux de corps et aptes à apprendre à fond la sagesse, afin qu’ils fussent à la cour du roi, qu’ils apprissent les lettres et la langue des Chaldéens, qu’ils vécussent des restes de sa table et qu’ils bussent le vin qui en provenait. On choisit donc de la tribu de Juda Daniel, Ananias, Azarias et Misaël, unis autant par la race que par la foi, dont la noblesse n’avait pas été altérée par une dure servitude. De ceux-ci, Daniel, comme en témoigne l’Écriture, résolut en son cœur de ne pas se souiller de la table du roi. Les trois enfants, non moins unis par la piété que par la parenté, adoptent le dessein de cet homme et approuvent sa sagesse ; et, priant ensemble le chef des eunuques, ils obtiennent, par la clémence secourable de Dieu, ce qu’ils désiraient, et gardent en terre de captivité la noblesse de leur race : car, comme ce préposé craignait que le visage plus florissant des autres enfants ne le vouât à la peine capitale, ils l’apaisent par la raison et le conseil, lui parlant en ces termes : Mets tes serviteurs à l’épreuve pendant dix jours ; qu’on nous donne des légumes à manger et de l’eau à boire ; puis que l’on considère devant toi nos visages et les visages des enfants qui mangent à la table du roi, et tu agiras envers tes serviteurs selon ce que tu verras. Il voyait en effet que le désir de la vertu était soutenu par la clémence de Dieu, que la continence conservait des corps beaux et forts, que la foi triomphait de toute laideur, et qu’aucune maigreur n’altérait l’éclat de leur beauté.
8. Nous avons rappelé ces choses, frères très chers, afin que, connaissant les paroles de l’apôtre Paul prêchant les vertus des saints, dans lesquelles il dit : Considérant l’issue de leur vie, imitez leur foi, nous exhortions ceux qui, au temps des jeûnes, se plaisent à manger de la viande, à imiter la continence des saints, eux que nulle force ne put jamais vaincre au point de leur faire perdre la rigueur de la vertu, redouter les empires babyloniens ou montrer en eux une volupté captive ; mais ils demeurèrent libres, ils surmontèrent par la raison les désirs du ventre, ils vainquirent la sensualité chatouilleuse de la gourmandise, et nous ont laissé des exemples de leur force d’âme, habitant Babylone par le corps, mais demeurant par le sentiment et la foi avec les anges dans la Jérusalem céleste, afin d’enseigner à tous les âges à venir qu’au temps des jeûnes il faut s’abstenir de vin et de viandes, prendre des légumes de la terre, et boire de l’eau, compagnes dont use la pudeur.
9. Que dirai-je des insignes victoires des Macchabées, qui, pour ne pas manger de viandes illicites et toucher des mets impurs, offrirent leurs corps aux supplices, et sont célébrés par les louanges des Églises du Christ dans tout l’univers, plus forts que les peines, plus ardents que les feux dont ils étaient brûlés ? En eux furent vaincues toutes les inventions de la cruauté, et tout ce qu’avait imaginé la colère du persécuteur, la fermeté de ceux qui souffraient l’a surmonté. Au milieu des peines, plus soucieux de la loi de leurs pères que de leurs douleurs, leurs entrailles étaient déchirées, leurs membres se dissolvaient en pus et en sanie, et cependant leur résolution demeurait inébranlable : leur âme était libre, et méprisait les maux présents par l’espérance des biens futurs. Les bourreaux se fatiguaient, et la foi ne se fatiguait pas ; les os se brisaient, et par la roue tournante toute l’articulation des nerfs et des membres se disloquait, et des incendies porteurs de mort s’élevaient sans mesure ; des chaudières pleines d’huile bouillante retentissaient d’une terreur incroyable pour refroidir les corps des saints ; et pourtant, au milieu de tout cela, se promenant en esprit dans le paradis, ils ne sentaient pas ce qu’ils souffraient, mais ce qu’ils désiraient voir.
Car l’âme, environnée de la crainte de Dieu, surmonte les flammes et méprise les diverses douleurs des tourments. Et lorsqu’elle s’est une fois livrée à la vertu, quoi qu’il arrive de contraire, elle le foule aux pieds et le méprise. Tel fut Paul, écrivant : En toutes ces choses nous sommes plus que vainqueurs, par celui qui nous a aimés. Ce que la fragilité de la chair ne peut supporter, l’âme, surmontant sa faiblesse naturelle, le vainc, en s’entretenant avec Dieu par la foi.
10. Que ceux donc qui imitent sur la terre les jeûnes, c’est-à-dire la vie angélique, se souviennent de cette parole : Le royaume de Dieu n’est pas le manger et le boire, mais la justice, la joie, la paix et l’allégresse. Ceux-là, par la continence, se procurent au prix d’un travail bref et léger de grandes et éternelles récompenses ; ils reçoivent bien plus qu’ils n’offrent, et adoucissent par la gloire du temps à venir les angoisses présentes, parce que, pour ceux qui combattent dans cette lice pour la vertu, le combat aura un jour une fin. Car ceux qui entreprennent la lutte contre les vices, et qui ont consacré leur âme aux disciplines de la sagesse, aspirant, autant que le permet la condition humaine, à la connaissance des choses futures, contemplant par le miroir et l’image, par le sens et la foi, les royaumes des cieux, obtiendront des récompenses éternelles, qu’aucune fin des temps ne saurait clore. Le jour et la nuit se succèdent en des espaces d’heures déterminés, et, décroissant peu à peu, reprennent ce qu’ils perdent, et donnent ce qu’ils reçoivent ; se rencontrant deux fois l’an à la même mesure, ils ne demeurent pas dans le même état, mais par la brièveté et la longueur des heures ils distinguent les moments, afin de rendre utile au monde la diversité des temps.
Car le jour, dans son ordre et son cycle, emprunte à la nuit une part de son temps, et la nuit à son tour reçoit ce qu’elle avait donné ; et tandis qu’alternativement ils donnent et reçoivent, décroissant en un certain cercle de ce qu’ils avaient peu à peu perdu, ils le reprennent en croissant peu à peu : ils interprètent ainsi la sagesse de Dieu créateur. Et de cette alternance des espaces résulte tantôt le cycle mensuel de la lune, tantôt l’année accomplie par le soleil qui revient sur ses pas, tandis qu’ils croissent et décroissent, et que, par la chute du passé, l’avenir leur succède, les mêmes temps se changeant toujours en d’autres. C’est pourquoi la lune, formée par le très sage art de Dieu, changeant la variété de ses formes, tend vers la plénitude et se hâte vers la diminution, afin de perdre en décroissant tout ce qu’elle avait acquis en croissant. Elle ne demeure pas dans le même état, mais, montant et descendant par certains degrés, elle passe de la pauvreté à la richesse, et de la richesse retourne à la pauvreté, montrant par la diversité même de ses formes qu’elle est changeante et créée.
Mais qui pourrait exprimer par un discours digne d’elle la course du soleil et le cycle de l’année, en accord avec le rythme mensuel ou lunaire ? Tandis qu’il parcourt les quatre saisons et revient toujours sur lui-même, il monte et descend selon la même mesure, et s’écoule dans un ordre éternel, en sorte que ce que l’espace lunaire accomplit en trente jours et trente nuits, la course du soleil le renouvelle dans les espaces de l’année qui tourne. Et lorsqu’il est parvenu à l’égalité du jour et de la nuit, et qu’il s’est arrêté un instant dans la balance de son juste cours, il se hâte vers l’inégalité, abandonnant le point où il était parvenu. C’est ce que, je pense, l’Ecclésiaste dit dans son livre — pour ne pas puiser à des sources étrangères ce qui nous appartient : L’esprit va tournoyant en tournoyant, et l’esprit revient à ses circuits, signifiant la course annuelle du soleil. Car la même roue des temps revient sur elle-même, retournant au point d’où elle était partie.
11. Mais la sainte et céleste solennité, nous envoyant les rayons de sa splendeur, n’est bornée par aucun espace ; et lorsque les combats des saints et le labeur du siècle présent auront pris fin, succédera la joie perpétuelle et la fête éternelle. C’est pourquoi les hommes parfaits, séparant dès maintenant leurs âmes de toute obscurité des erreurs, chantent déjà les fêtes : Entrons dans ses portes avec des louanges, dans ses parvis avec des hymnes (Ps 99, 4), célébrant par des voix joyeuses l’avènement du Sauveur. Car, tandis que la méchanceté régnait sur tout l’univers, et que les démons avaient répandu les ténèbres sur les yeux des hommes, et que nul ne pouvait leur venir en aide, selon ce qui est écrit : J’ai regardé, et il n’y avait personne pour m’aider ; j’ai considéré, et il n’y avait personne pour me secourir (Is 63, 5) — afin que l’impiété eût enfin une fin, et que fût détruite la fourberie de l’idolâtrie, le Verbe vivant de Dieu, ne délaissant rien de notre ressemblance, hormis le seul péché, qui n’a pas de substance, daigna venir à nous d’une manière nouvelle, pour devenir fils de l’homme tout en demeurant Fils de Dieu ; né en effet d’une Vierge, on ne croyait, pour les esprits insensés, que ce que montraient les yeux.
Mais par les œuvres et la grandeur des signes, les sages discernaient le Dieu invisible ; et celui que le visage montrait homme, les vertus le montraient Dieu, couvert de la bassesse d’une forme d’esclave. Bien que les Juifs l’aient livré et réclamé à grands cris pour le crucifier, blasphémant le Seigneur par la mise à mort de son corps — ou plutôt, devenus par ce meurtre de la chair du Seigneur esclaves de l’impiété — pourtant, s’avançant intrépide vers la mort pour nous donner un exemple de vertu, le Seigneur de gloire s’est montré dans sa passion même, demeurant impassible dans la majesté de sa divinité et passible dans sa chair, selon ce que rapporte le bienheureux Pierre. Et c’est pourquoi, souffrant pour nous, il ne fuit pas la mort, de peur que, combattant sous l’effet de la crainte de sa mort, nous ne perdions la victoire propre à celle-ci. Car s’il avait craint la croix, agissant en contradiction avec ce qu’il avait enseigné, lequel de ses disciples aurait combattu volontiers pour la religion ? Il est donc raillé par les insensés et les incrédules, celui qui a soumis à sa foi le globe de la terre et a comblé les saints de la dignité du nom chrétien.
Et bien que la grandeur de ses vertus resplendisse pour tous, ils ne cessent de blasphémer. Mais lui, ce Dieu que l’on raille, s’est montré par ses œuvres, afin de renverser les temples des démons, afin de confondre l’impiété rusée des Origénistes, dont l’auteur, Origène, a trompé par sa persuasion les oreilles des simples et des légers, comme il arrive aux flots venant du large qui se brisent sur le rivage et se fracassent en une masse écumante.
12. Nous donc, animés par le zèle de la foi, adressons-nous à celui qui a osé écrire que les corps ont été fabriqués par suite de la chute des créatures raisonnables, et disons-lui : Si cette impiété te plaît, comment se fait-il que l’apôtre Paul écrive : Je veux que les jeunes femmes se marient, qu’elles engendrent des enfants ? A-t-il donc prescrit le mariage pour que, à partir des femmes, naissent des corps destinés à préparer des prisons aux anges tombés du ciel et changés selon toi en âmes ? Ou bien pour que, servant par l’union conjugale au dessein de Dieu, il conserve le genre humain ? Car s’il veut que les jeunes femmes se marient et engendrent des enfants, par qui naissent les corps humains — et si aux corps sont unies, pour des peines et des supplices, les âmes errantes — nul doute que c’est en vue des peines des âmes, et non en vue de l’ordre de la génération, que les liens du mariage sont accordés aux jeunes femmes. Mais loin de nous de croire qu’il en soit ainsi, et de tenir pour vrai que l’alliance de l’époux et de l’épouse a été formée non en vue de la bénédiction, mais en vue du péché.
Ce n’est pas non plus en vue des âmes tombées du ciel et déchues que Dieu, façonnant Adam et Ève, les a unis par la bénédiction des créatures raisonnables, en disant : Croissez et multipliez-vous, et remplissez la terre (Gn 1, 28). Car si, à cause des péchés commis auparavant dans les cieux, les âmes ont été envoyées sur la terre pour être liées à des corps, Paul mentirait en écrivant : Le mariage est honorable, et le lit nuptial sans souillure (He 13, 4). Mais il ne ment nullement. Donc ce n’est pas à cause de la chute des âmes que les corps sont fabriqués, mais afin que le monde, par la succession de ceux qui naissent, compense les pertes de ceux qui meurent, et vainque par une succession perpétuelle la brièveté de la vie humaine. Car si les âmes déchues et unies à des corps sont bénies de Dieu, elles seront dans une meilleure condition après avoir reçu des corps ; mais si elles sont dites recevoir des corps en punition de leurs péchés, comment sont-elles bénies dans les corps mêmes où elles sont venues à cause de leurs péchés ? De deux choses l’une en effet : ou bien elles étaient dans la bénédiction avant leur chute, ou bien, une fois tombées et unies à des corps, elles ne peuvent nullement être bénies.
Car si la bénédiction accompagne cette première vie, elle abandonne l’autre ; et si elle est transférée à celle-ci, on prouve qu’elle n’était pas dans la première. Mais si, avant même de tomber et alors qu’elles n’étaient pas encore revêtues de corps humains, elles étaient dans la bénédiction, et si, tombées et ayant des corps, elles sont de nouveau bénies, la vie antérieure et la vie postérieure seront semblables quant à la condition de la bénédiction ; ce qui est absolument inadmissible, puisque les pécheresses méritent des supplices, et non les bénédictions, qui reviennent à celles qui ne pèchent pas. Quelle que soit des deux réponses que l’on donne comme vraie, elle sera entachée d’erreur, tant que ceux-là ne voudront pas garder la règle de la doctrine ecclésiastique. Car si les âmes, tombées du ciel à cause de leurs péchés, ont été liées aux corps comme à une prison et à des chaînes, qu’ils répondent comment Adam et Ève, homme et femme, vivant dans des corps, ont été bénis. Car ce n’est pas, selon leurs divagations, des âmes nues que l’on appelle homme et femme, mais des corps qui distinguent l’un et l’autre sexe.
Ou bien, si avant les corps elles demeuraient dans les cieux, et que leur vie fût alors bienheureuse et digne de bénédiction sans les corps, comment se fait-il qu’elles soient bénies soit avant leur chute, soit après leur chute, lorsque, en punition de cette chute, elles ont été unies à des corps grossiers, se voient de nouveau accordées la bénédiction ? Car la bénédiction et le supplice ne sont pas une même chose ; ils diffèrent grandement par le nom comme par les effets, et ne peuvent en aucune manière s’associer entre eux, tant est grande l’opposition qui les sépare. Mais comment aussi la multitude des enfants est-elle promise aux justes comme une bénédiction ? Le prophète dit : Celui qui est le plus petit deviendra un millier, et le plus jeune une nation puissante (Is 60, 22).
13. Que ceux donc qui veulent célébrer les fêtes du Seigneur méprisent les simulacres d’Origène, et surmontent par la raison la turpitude de ses dogmes. En effet, de même que les plus impies des païens préfèrent l’erreur et la coutume à la vérité, fabriquant des idoles à l’image de l’homme, et blasphémant le Dieu invisible en feignant qu’il y a en eux forme et membres et organes de génération, le confessant tantôt homme, tantôt femme, et changeant la gloire du Dieu incorruptible en une ressemblance d’image d’homme corruptible et de formes variées : ainsi Origène, par la facilité et l’impiété des croyants, a déposé comme dans des temples d’idoles, dans les monuments de ses traités, des erreurs que nous, renversant par l’autorité des Écritures et le zèle de la foi, nous userons de cette comparaison : de même que les maçons, voulant bâtir une maison carrée, mesurent des murs égaux de toutes parts, et, les dirigeant à la règle et au fil à plomb, exécutent en œuvre ce qu’ils avaient conçu en esprit, et joignent aux angles, en haut comme en bas, les quatre côtés carrés de la même mesure, gardant peu à peu l’égalité commencée et les accroissements, afin que la beauté de l’ouvrage unisse la diversité de la matière, et que l’artisan garde par sa construction les lignes des angles : ainsi les docteurs de l’Église, ayant les témoignages des Écritures, posent de fermes fondements de doctrine, et demeurent intrépides, offrant leurs œuvres au Christ et disant : Affermis-moi dans tes paroles.
Car celui dont il est écrit : La pierre qu’ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue la pierre angulaire (Ps 117, 22), lui-même nous unit à ceux d’en haut dans une même solennité, vers laquelle voguant d’une course rapide, ne craignons nullement que soit bientôt dissipée contre nous la rage des flots des hérétiques.
14. De même en effet que les pilotes des grands navires, lorsqu’ils voient venir du large un gouffre immense, reçoivent, comme des chasseurs affrontant une bête très féroce, les flots écumants, et les soutiennent en leur opposant la proue, tournant en divers sens le gouvernail, et, selon que le souffle des vents et la nécessité l’exigent, tantôt tendant les cordages, tantôt les relâchant ; et lorsque la vague s’est apaisée, ils relâchent des deux côtés du navire les liens fatigués des rames, afin qu’un peu reposées elles se préparent au gouffre à venir ; lequel, quand il revient, ils tendent les têtes des rames et écartent les palmes, afin que, les souffles se divisant de part et d’autre, le travail soit égal des deux côtés, et que ce qui ne pouvait être supporté ensemble devienne plus tolérable étant partagé : ceux qui prennent soin d’eux-mêmes imitent la ressemblance de cet exemple, et, usant comme d’un gouvernail de la disposition des paroles divines, ils affrontent la tempête et les flots des hérétiques, tenant la loi de Dieu en guise d’art, afin que ceux qui étaient tombés se relèvent, que ceux qui sont debout persévèrent d’un pas ferme, et que tous soient sauvés ensemble par le secours de la doctrine commune.
Car ce qu’est le gouvernail pour le pilote, la loi de Dieu l’est pour l’âme. En elle, célébrant la Pâque du Seigneur, ne préférons rien au monde à la charité de Dieu et du prochain, et ne changeons pas de sentiment selon la variété des vicissitudes humaines, qui tournent tantôt d’un côté tantôt de l’autre, de peur que ceux à qui naguère nous avons servi par une flatterie honteuse à cause de leur puissance, si d’aventure les vents ont tourné, et que la richesse ait été changée en pauvreté, l’élévation en humilité, la gloire en ignominie, nous ne nous tournions soudain en ennemis, leur résistant en face, à ceux que nous jugions dignes de vénération, pesant l’attachement selon les circonstances et non selon la foi. Bien plus, montrant au temps de la nécessité des inimitiés cachées, et sortant de nos repaires à la manière des serpents, de sorte que nous ne soyons pas seulement les plus ingrats envers ceux dont les bienfaits nous soutenaient, nous réjouissant de posséder le titre de clients, mais que nous les persécutions comme des ennemis jusqu’au sang : foulant aux pieds ceux qui sont abattus et prostrés, que naguère nous admirions à cause de leurs richesses, les proclamant les pires de tous, dès lors que leurs biens se sont changés en pauvreté, louant la puissance et calomniant l’infortune ; n’honorant ou ne méprisant quelqu’un ni selon la nature des choses, mais selon la variété des circonstances : de sorte que ceux que nous appelions auparavant maîtres et patrons, nous les appelions comme des vauriens et de très mauvais esclaves ; et qu’ainsi apparaisse de toutes parts notre iniquité, tantôt louant des indignes, tantôt poursuivant de dénigrement ceux qui sont dignes de louange, imitant ce que l’on disait pour reprocher au bienheureux Job : « C’est pour peu de choses que tu as péché, et te voilà frappé.
15. N’aimons donc nullement des richesses incertaines, mais une vertu très ferme ; que ni la dureté de la pauvreté ne nous humilie, ni les richesses ne nous élèvent, elles qui ont coutume d’abaisser et d’exalter les plus insensés des hommes ; mais tempérons l’un et l’autre selon l’honnêteté des choses, supportant d’une âme égale les tristesses et les joies. Le souci des richesses interrompt les sommeils les plus doux, dresse des calomnies contre les innocents, et, quand il a amassé des richesses infinies, prépare la matière des feux éternels. Or, après que la fureur insatiable s’est acharnée sur les richesses acquises, l’avarice n’est point rassasiée, mais méprise les lois, dédaigne les flammes de la géhenne, tient pour rien le tribunal du jugement futur. Les adversaires ne combattent pas tant contre leurs ennemis que les richesses ne combattent contre les vertus, si elles ne sont tempérées par la raison et par la miséricorde envers le prochain. Elles sont préférées à la noblesse dans les villes, elles donnent aux hommes nouveaux une famille ancienne. Jamais le désir des richesses ne peut être rassasié par aucune richesse.
Il est toujours dans le besoin, celui qui est avare : il ne connaît pas de mesure, à qui manque autant ce qu’il a que ce qu’il n’a pas. L’enfer ne se rassasie pas des morts ; mais plus il en a reçu, plus il en désire. Ainsi l’avarice l’imite, et ne peut être rassasiée, mais quoi qu’elle ait, elle en cherchera davantage ; elle estime moindre que son désir tout ce qu’elle possède, toujours immense, toujours immodérée, n’éteignant pas par la grandeur des richesses l’ardeur du pécheur, dévorant dans les festins non les mets mais l’injustice, mêlant dans les jugements les querelles et les discordes, enfantant l’envie, par laquelle on parvient jusqu’à l’homicide ; elle n’est point maîtresse d’elle-même, mais flotte comme une femme ivre, n’ayant qu’une mesure : chercher toujours au-delà de toute mesure. La mer est enfermée par ses rivages, et les flots venant du large et la rage des gouffres qui s’enflent sont arrêtés par des ports soit faits de main d’homme, soit très solides par nature ; mais le désir des richesses, s’il n’est freiné par la raison, ni la réflexion ne le tempère, ni la loi ne peut l’adoucir, ni aucune abondance ne le rassasie.
Il ne rougit pas, il ne redoute pas le jugement futur, mais, dans le désir d’avoir davantage, comme les voluptueux livrés aux plaisirs ont coutume de s’exalter dans les embrassements et de s’égarer jusqu’à la débauche, ainsi l’avarice remplit de calomnies et de dissensions les villes, les bourgs et les fermes ; elle possède les îles, les mers, les terres, les rivages, les routes, les passages, les études, tandis que, par le désir d’avoir davantage, elle échange par le commerce ses marchandises de tous côtés, et jette, par des fraudes et des parjures, les fondements insatiables de ses richesses.
16. C’est pourquoi, méprisant une telle rage, recherchons comme richesses le culte de Dieu, et comme possessions très fermes la chasteté et la sainteté ; adorant l’unique divinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit ; croyant que la résurrection des morts est incorruptible et qu’elle demeure à jamais. Car il ne peut se faire que la mort surmonte celle qui a été affermie par la passion du Christ, ressuscitant le temple incorruptible et éternellement subsistant de son propre corps. Prions pour les très pieux empereurs, et ornons par l’observation de la loi de Dieu les préceptes des jeûnes : car la vertu garde ses adeptes sans aucune contrainte, et élève de la terre vers les hauteurs le sens flottant en des pensées diverses, ne contemplant nullement la beauté des corps mais l’ordre de la conduite et des mœurs, lui montrant les chœurs des anges se réjouissant dans le ciel, et lui enseignant les splendeurs des enseignements resplendissants, afin qu’en ce siècle présent, comme un très vaillant athlète, elle supporte les coups reçus, et attende pour eux la gloire future ; ne succombant nullement aux vices, mais élevant l’homme intérieur par le désir de soi-même vers les biens éternels, et, réprimant par la raison tous les élans de la volupté, qu’elle pense à ce qu’elle sera, et, autant que la fragilité humaine peut le supporter, qu’elle se retire du souci des choses corporelles, préférant aux biens charnels les biens spirituels, de sorte que, méprisant même le corps lui-même et la vie plus dure mais meilleure que les voluptés présentes, elle persuade de l’adopter, afin que celui qui servait la débauche serve par une bonne liberté la chasteté, et que, retiré des précipices, il reçoive les doux freins des jeûnes.
En effet, si la nature infirme des corps est sans guide ni maître, et si elle ne veut pas obéir à l’âme qui commande, elle suscite d’innombrables naufrages pour elle-même et pour son guide, et elle l’entraîne vers les plus honteuses débauches et l’abîme des voluptés, de sorte qu’elle ne considère plus ce qui est honnête, mais que, fuyant le bien, elle demeure dans la boue et les souillures. Mais la vertu, lorsqu’à la manière d’un cocher elle a dirigé l’âme, et que, se tenant comme sur un char, elle a réglé par les rênes de la doctrine ses élans et ses désirs variés, l’élève des choses humbles vers les hauteurs, lui montrant les biens invisibles et éternels au lieu des biens visibles, lui prépare une demeure dans les cieux, et lui rend amis ceux qui, servant le ministère de Dieu, jouissent des délices spirituelles ; en sorte que ce qu’elle voyait ici en image, elle le contemple là dans la vérité, et voie une clarté plus grande que les rayons du soleil, laquelle descend jusqu’à nous en partie, afin que nous tendions des choses moindres aux plus grandes, et que, pour ainsi dire par les lettres et les syllabes, nous progressions dans la lecture, car les unes ont besoin des autres et réciproquement. Là, lorsque nous serons unis à la société des bienheureux, nous entendrons : Bien, serviteur bon et fidèle, parce que tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup ; entre dans la joie de ton Seigneur (Mt 25, 21).
17. Les jeûnes du saint Carême commenceront le onzième jour du mois de Phaménoth, et la semaine de la Passion dominicale le seizième jour du mois de Pharmuthi. Et nous terminerons les jeûnes le soir du samedi, vingt et unième jour du même mois de Pharmuthi, et le jour suivant, dimanche, nous célébrerons la Pâque, le vingt-deuxième jour du même mois. Après quoi nous joindrons les sept semaines de la sainte Pentecôte : nous souvenant des pauvres, aimant Dieu et le prochain, priant pour nos ennemis, apaisant nos persécuteurs, soulageant par la consolation et la miséricorde les chutes des faibles ; afin que notre langue résonne toujours des louanges de Dieu ; afin que les justes jugements de l’Église ne soient nullement détruits par une clémence déraisonnable, de peur que les arbitrages humains ne soient préférés à la loi de Dieu ; dont si nous désirons l’amitié, nous obtiendrons la gloire céleste dans le Christ Jésus notre Seigneur ; par qui, et avec qui, à Dieu le Père soit la gloire et l’empire, avec le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Amen.
18. Saluez-vous les uns les autres par un saint baiser. Les frères qui sont avec nous vous saluent. Et vous devez savoir ceci : pour les évêques défunts, ont été établis, à la place de chacun d’eux, dans leurs sièges : dans la ville de Nichium, Théodose à la place de Théopempte ; dans le Ternouthis, Arsinthius ; dans la place forte de Géras, Pirozus à la place d’Eudémon ; chez les Achéens, Musée à la place d’Apollon ; à Athribis, Athanase à la place d’Isidore ; à Cléopatris, Offellus ; dans la place forte de Laton, Apellès à la place de Timothée. Écrivez donc à ceux-ci, et recevez d’eux, selon la coutume, les lettres ecclésiastiques.
