Lettre pascale de l’an 401
Aux évêques de toute l’Égypte, contre Apollinaire et Origène

Lettre pascale de l’an 401
Aux évêques de toute l’Égypte, contre Apollinaire et Origène
Saint Théophile d’Alexandrie · 16 septembre 2026 · 40 min de lecture · 0 vue
1. Louons de nouveau, frères très chers, d’une voix unanime, le Christ Jésus, Seigneur de gloire, et, l’adorant avec allégresse, accomplissons les paroles du prophète qui dit : « Chantez au Seigneur un cantique nouveau » (Ps 95, 1) ; nous tous qui, par la foi qui conduit aux royaumes des cieux, avons part à cette grâce, accueillons l’avènement de la sainte solennité, et célébrons, en communion avec le monde entier, les fêtes qui approchent : l’un des sages s’écriant : « Va, mange ton pain avec joie, et bois ton vin d’un cœur bon, car tes œuvres ont plu à Dieu » (Qo 9, 7). Car ceux qui sont marqués par de bonnes œuvres et qui, ayant délaissé le lait de l’enfance, reçoivent la nourriture d’un aliment plus solide, contemplent plus profondément les pensées divines, et, rassasiés de la nourriture spirituelle, ont Dieu pour témoin et pour approbateur de leur vie ; c’est à de tels convives que s’adresse l’Ecclésiaste : « Qu’en tout temps tes vêtements soient blancs, et que l’huile ne manque point sur ta tête » (Qo 9, 8), afin que, revêtus du vêtement des vertus, nous imitions l’éclat du soleil, et que chacun, par la lecture quotidienne des saintes Écritures, verse l’huile dans son intelligence et prépare la lampe de son esprit, qui, selon le précepte de l’Évangile, éclaire tous ceux qui sont dans la maison.
2. Émulant donc de tels convives, et ceux qui célèbrent ainsi ensemble les fêtes de la passion du Seigneur, disons avec le saint : « Je louerai le Seigneur durant ma vie, je chanterai à mon Dieu tant que je serai » (Ps 145, 2) ; hâtons-nous vers la métropole des anges, qui est libre et n’est souillée d’aucune tache de malice, où il n’y a ni dissensions, ni ruines, ni migration de l’un vers l’autre, et où, ayant foulé aux pieds toute volupté et comprimé les flots de la luxure qui s’élèvent si souvent contre nous, nous nous mêlions aux chœurs célestes, afin que, transportés dès maintenant en esprit vers ces lieux plus augustes que nous voyons, nous soyons déjà ce que nous serons. De cette béatitude se sont rendus indignes les Juifs, qui, ayant délaissé les richesses de la sainte Écriture et s’étant attachés à des maîtres d’une pauvre intelligence, entendent aujourd’hui : « Ils errent toujours de cœur » (Ps 94, 10 ; He 3, 10), et refusent, en présence même du Christ, de dire : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur » (Ps 117, 26). D’autant plus que ses œuvres, plus éloquentes que toute parole, attestent qu’il est Dieu, et qu’il ne disait jamais : « Ainsi parle le Seigneur », mais : « Moi, je vous dis » (Mt 5, 22), montrant par là qu’il est le donneur de la loi et le vrai Seigneur Dieu, et non pas l’un quelconque des prophètes.
3. Car sa divinité, qui n’est circonscrite par aucun espace de lieux, ne pouvait être obscurcie par l’assomption de la forme de serviteur, ni l’étroitesse du corps humain limiter l’ineffable puissance de sa majesté, lui que la grandeur de ses œuvres prouvait être Fils de Dieu. En effet, lorsqu’il rendit à un calme soudain les flots démontés de la mer en fureur, gonflés à la manière de montagnes, et que la barque des apôtres, délivrée du naufrage, eut senti la puissance présente du Seigneur des eaux profondes, et que, tandis que les vents luttaient et que de toutes parts les flots se soulevaient, tant de périls eurent cessé au commandement du Sauveur, ceux qui naviguaient avec lui, comme touchés d’un souffle divin, dirent : « Vraiment tu es le Fils de Dieu » (Mt 14, 33), sans douter de sa divinité, dont ses œuvres proclamaient la grandeur. Car de lui il est écrit dans la prophétie : « Tu domines la force de la mer, et tu apaises le soulèvement de ses flots » (Ps 88, 10). Et le prophète lui-même scelle ce cantique, afin qu’on le crût non seulement en parole, mais en puissance, le vrai Dieu qui apparaissait alors, l’excellence de ses œuvres montrant ce qui demeurait caché.
Dieu parfait, prenant de sa propre volonté tout ce qui était de la nature et de la condition humaines, sauf le péché et la malice, qui n’ont aucune substance, il naît enfant, on l’adore comme EMMANUEL, les mages viennent d’Orient, et, s’étant mis à genoux, confessent le Fils de Dieu, Dieu lui-même ; lui qui, au temps de la passion, pendant sur la croix, obscurcit les rayons du soleil, exprimant par un miracle nouveau et inouï la grandeur de sa divinité. Et il est indivis et inséparable, et non pas séparé, selon l’erreur de certains, en deux sauveurs. C’est pourquoi il disait aux disciples : « Ne vous faites pas appeler maître sur la terre, car un seul est votre maître, le Christ » (Mt 23, 8-10). Car en disant cela aux apôtres, il ne séparait pas l’excellence de sa divinité du corps qui était visible aux regards ; et lorsqu’il attestait qu’il était l’unique Christ, Fils de Dieu, il ne divisait pas son âme et sa chair : ce n’est pas l’un et l’autre, mais un seul et même être subsistant dans les deux, Dieu et homme, apparaissant serviteur et adoré comme Seigneur : puisqu’il cachait dans la bassesse du corps humain le Dieu ineffable, et que, d’autre part, il surpassait par ses œuvres divines la fragilité de la chair ; afin qu’on ne le crût pas être l’un quelconque des saints, comme beaucoup l’ont estimé, mais celui que Paul aussi, voulant le montrer, écrit : « Il y a un seul Dieu, et un seul médiateur entre Dieu et les hommes, l’homme Jésus-Christ » (1 Tm 2, 5) ; et encore : « Or le médiateur n’est pas d’un seul, mais Dieu est un seul » (Ga 3, 20) ; car le Fils unique du Père et notre médiateur est un seul, et il n’a pas perdu son égalité avec le Père, ni n’a été séparé de notre communauté, Dieu invisible et homme visible : il s’est caché sous la forme de serviteur, et il est reconnu comme Seigneur de gloire par la confession de ceux qui croient.
4. Car le Père ne l’a pas privé du nom de sa nature, après qu’il fut devenu pour nous homme et pauvre, ni ne l’a désigné d’un autre nom lorsqu’il fut baptisé dans le fleuve Jourdain, mais l’a appelé Fils unique : « Tu es mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis toute ma complaisance » (Mc 1, 11). Et notre ressemblance n’a pas été changée en la nature de la divinité, ni la divinité changée en la ressemblance de notre nature ; mais, demeurant ce qu’il était dès le principe, Dieu le Verbe, et nous glorifiant en lui-même, il n’est pas venu, selon Jérémie, pour dire : « Malheur à moi, ma mère, pourquoi m’as-tu enfanté, homme de discorde et de division pour toute la terre ? Je n’ai profité à personne, et personne ne m’a profité » (Jr 15, 10), lui qui était venu pour donner la liberté ; il ne s’est pas non plus écrié, selon Isaïe : « Malheur à moi, car étant homme, ayant des lèvres impures, et habitant au milieu d’un peuple aux lèvres impures, j’ai vu de mes yeux le roi, le Seigneur Sabaoth » (Is 6, 5). Car lui-même était le roi de gloire, comme il est écrit au Psaume vingt-troisième (Ps 23, 8-10) ; vainqueur sur le gibet, réprimant les guerres ennemies, afin de faire de l’homme façonné du limon un habitant des cieux, et de le combler du partage de son trophée.
5. Ainsi, quoi qu’en veuillent ceux qui pensent qu’il a été changé en un autre, Jésus-Christ est le même hier et aujourd’hui, et pour l’éternité (He 13, 8), n’ayant jamais à voir prendre fin son règne, contrairement à la scélérate erreur d’Origène, de peur que, son règne cessant, il ne fût lui aussi privé d’éternité ; mais, parlant devant tous : « Moi je suis dans le Père, et le Père en moi » (Jn 14, 10). Et voulant nous enseigner que le Père est dans le Fils, et le Fils dans le Père, commandant ensemble à toutes les créatures, et affermissant cela même, il ajoutait : « Moi et le Père, nous sommes un » (Jn 10, 30), de peur que quelqu’un ne divisât, à l’occasion de la chair humaine, son unique règne et celui du Père. Or si, selon la folie d’Origène, le Christ, Fils unique de Dieu, doit un jour perdre son règne, comment lui-même parlait-il ainsi aux apôtres : « Moi et le Père, nous sommes un », s’il ne devait pas conserver ensuite cette unique domination ? comme s’il devait posséder ici-bas une gloire qu’il devrait déposer là-haut. Et où serait-ce vrai que le Fils est toujours dans le Père, et le Père dans le Fils, si le règne du Fils n’était pas assuré ?
Mais que ceux qui soutiennent qu’il en est ainsi, s’ils ne font pas pénitence, périssent ; et qu’à leur endroit, mû par le zèle de la foi et de la piété, Moïse parle ainsi : « Maudit sois-tu dans la ville, et maudit dans les champs » (Dt 28, 16), tandis que le Psalmiste s’écrie également : « Que les pécheurs disparaissent de la terre, ainsi que les impies, en sorte qu’ils ne subsistent plus » (Ps 103, 35).
6. Pour moi, je ne puis vraiment comprendre par quelle témérité Origène, forgeant de telles inventions, et suivant non l’autorité des Écritures mais sa propre erreur, a osé produire au grand jour tant de choses nuisibles à tous, sans jamais penser qu’il se trouverait un homme pour s’opposer à ses assertions, lui qui a mêlé à ses propres traités les subtilités des philosophes, et qui, partant d’un mauvais principe vers de vaines fables et des divagations, a fait du dogme chrétien un jeu et une plaisanterie, n’usant en rien de la vérité de la doctrine divine, mais du jugement de l’esprit humain, et s’enflant, se faisant lui-même son propre maître, d’un orgueil si grand qu’il n’a pas imité l’humilité de Paul, qui, plein de l’Esprit Saint, conféra son évangile avec les premiers apôtres, de peur de courir ou d’avoir couru en vain (Ga 2, 2) ; ignorant qu’il était sous l’instigation d’un esprit démoniaque de suivre les sophismes des esprits humains, et de tenir pour divin quelque chose en dehors de l’autorité des Écritures. Qu’ils se taisent donc enfin, ceux qui, rêvant d’une fin du règne du Christ, veulent être les parasites de la verbosité d’Origène, et que, ne marchant pas avec les fidèles, ils ne feignent pas d’avoir une foi qu’ils n’ont point.
Qu’ils apprennent plutôt que toute ruse et toute fraude est une chose, et en montre une autre, s’efforçant de dissimuler ses vices sous l’apparence de la vertu. Car, alors même que, dans l’ignominie de la croix qu’il a soufferte pour nous, le Christ n’a pas cessé d’être le Seigneur de gloire, selon le bienheureux Apôtre, les Juifs criant contre lui : « Toi qui détruis le temple et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même ; si tu es Fils de Dieu, descends de la croix » (Mt 27, 40), et souffrant dans sa chair, pendu au gibet, il a montré la force de sa propre majesté, en faisant s’arrêter le soleil dans sa course, et en arrachant au larron, par la grandeur des signes, une pleine confession de foi : « Souviens-toi de moi, Seigneur, quand tu viendras dans ton royaume » (Lc 23, 42). Jamais, après la gloire de la résurrection, il ne perdra son règne, quand bien même Origène jetterait contre lui d’innombrables pierres de blasphèmes. Ou quelle cohérence y a-t-il à promettre aux disciples la perpétuité du règne, en disant : « Venez, les bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde » (Mt 25, 34), et à en être lui-même privé, alors qu’il l’accorde aux autres ?
ou comment, quand Paul écrit aux Corinthiens : « Vous régnez sans nous, et plût à Dieu que vous régniez, afin que nous régnions aussi avec vous » (1 Co 4, 8), pourrait-on entendre que le règne du Christ dût prendre fin après un long temps ? d’autant plus que Jean s’écrie : « Et celui qui vient d’en haut est au-dessus de tous » (Jn 3, 31), et que l’Apôtre écrit : « dont les pères sont les nôtres, et de qui, selon la chair, est issu le Christ, qui est au-dessus de toutes choses, Dieu béni éternellement » (Rm 9, 5).
7. Il n’est donc douteux pour personne que celui qui demeure Dieu à jamais possède en même temps le règne, et soit appelé roi perpétuel même sur ceux à qui il a fait don de la possession de son royaume, ayant en lui une domination conforme à sa divinité, et rien en lui de rude et de nouveau, sinon l’assomption de la fragilité humaine. Car si, selon la folie d’Origène, après le cours de nombreux siècles, le règne du Christ doit finir, il s’ensuit, dans son impiété, qu’il faudrait dire aussi que Dieu cessera un jour d’être Dieu ; et celui qui met un terme au règne est contraint de penser de même de la divinité, qui possède par nature la perpétuité de son empire. Or si le Verbe de Dieu (Λόγος Θεοῦ, Verbe de Dieu) règne, il est assurément Dieu, et l’on en conclut que quiconque tenterait de mettre un terme à son règne serait amené par là même à devoir croire que le Christ cesse d’être Dieu. Mais que le maître ignorant bavarde ainsi avec ses disciples impies ; pour nous, croyons que le règne du Christ est éternel, et, au jour solennel, chantons avec l’ange, et disons : « Son règne n’aura pas de fin » (Lc 1, 33). Car s’il est un avec le Père, il ne cessera jamais, en tant qu’il est un, et l’union du Père et du Fils ne sera jamais divisée en parties, de peur que ce qui est dit — ils sont un — ne cesse un jour d’être un.
8. Qu’ils s’en aillent donc, ces plus insensés des mortels, ou plutôt qu’ils descendent vivants dans les enfers, comme l’atteste le Psalmiste, et que, voyant là le maître de leur impiété, ils s’écrient : « Toi aussi, tu as été pris comme nous, tu as été mis au nombre des nôtres ; ta gloire est descendue dans les enfers » (cf. Is 14, 10-11), et le reste. Un tel pasteur d’un troupeau malade décrie partout le Christ par des injures, et exalte le diable en l’honorant, en soutenant que celui-ci, purifié de ses vices et de ses péchés, recouvrera un jour sa gloire première, tandis que le Christ cesserait de régner, et serait, avec le diable lui-même, réduit sous l’empire du Père ; en sorte que le prophète, stupéfait, s’écrie moins devant les vociférations des Juifs que devant les blasphèmes d’Origène : « Le ciel en a été stupéfait, et en a frémi grandement, dit le Seigneur, parce qu’il a commis deux maux » (Jr 2, 12-13). Origène, en soutenant que le Christ cessera de régner, et que le diable remontera au sommet d’où il était tombé, creuse pour lui-même un lac de scélératesse si profond qu’il ne peut retenir ses eaux ; il rend, autant qu’il est en lui, le Fils de Dieu égal au diable, lui ôtant la gloire éternelle de son règne et le soumettant, avec les démons, à l’empire du Père.
Mais qu’une telle voix impie soit foulée aux pieds, afin que nous sachions que le règne du Christ est perpétuel, lui-même le disant à ses disciples : « Vous, vous avez persévéré avec moi dans mes épreuves, et moi je vous établis un royaume, comme mon Père me l’a établi, afin que vous mangiez et buviez toujours à ma table, dans mon royaume » (Lc 22, 28-30). Car comment ce mot « toujours » pourrait-il s’accomplir, si le règne n’était pas perpétuel et ne devait être clos par aucune fin ? Ce que comprenant, les mages aussi, convertis à la pénitence, s’enquéraient avec grand soin : « Où est celui qui est né roi des Juifs ? Car nous avons vu son astre en Orient, et nous sommes venus pour l’adorer » (Mt 2, 2). Les mages confessent le Christ comme roi, et Origène le nie, disant qu’il ne régnera pas à jamais, ne s’apercevant pas qu’il se rend semblable aux blasphèmes des Juifs.
9. Nous lisons dans l’Évangile que, lorsque le Seigneur et Sauveur, montrant l’insigne exemple de sa force et de sa patience, montait sur la croix, Pilate écrivit un titre et le posa au-dessus de sa tête ; or il y était écrit : Jésus le Nazaréen, roi des Juifs. Beaucoup de Juifs lurent ce titre, qui était écrit en hébreu, en grec et en latin. Les princes des prêtres et des Juifs disaient donc à Pilate : N’écris pas qu’il est le roi des Juifs, mais qu’il a dit lui-même qu’il était roi des Juifs. Pilate répondit : Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit. Puisque donc Pilate ne put être amené, ni par la sédition ni par les prières, à ôter du titre le royaume du Christ, qu’Origène sache qu’il fait sans nulle nécessité ce que firent les Juifs, en estimant qu’il faut mettre un terme au règne du Christ. Et ceux-là, à la vérité, niaient qu’il fût roi établi sur la terre ; celui-ci, autant qu’il est en lui, s’efforce de retrancher son règne dans le ciel, si bien qu’il a pour accusateur de son crime Pilate lui-même, qui répondit aux Juifs : Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit. Que la parole prophétique vienne aussi au milieu de nous, et qu’elle proclame en toute liberté le règne du Christ : « Réjouis-toi, fille de Sion, proclame-le, fille de Jérusalem, sois dans l’allégresse et exulte de tout ton cœur, fille de Jérusalem : le Seigneur a ôté tes iniquités, il t’a rachetée de la main de tes ennemis, le roi d’Israël est au milieu de toi, tu ne verras plus de maux » (cf.
So 3, 14-15). Car il ne précipitera pas de nouveau du ciel ceux qu’il a sauvés une fois, et il ne les abandonnera pas, selon les divagations et les fables d’Origène, pour qu’ils retombent encore une fois des hauteurs. Et ce qui est dit : « Tu ne verras plus de maux », est le signe d’une sécurité éternelle, à savoir que ceux qui auront été une fois libérés et qui auront joui de la possession du royaume des cieux ne seront plus jamais entraînés vers la terre par les vices, ni privés du secours de Dieu, qui, selon la parole prophétique, leur mettra un mur et une enceinte, les entourant de sa propre vertu. C’est pourquoi le Psalmiste chante aussi : « Il ne sera jamais ébranlé, celui qui habite Jérusalem » (cf. Ps 124, 1). Et le Seigneur atteste : « Je ne te laisserai point, et je ne t’abandonnerai point » (He 13, 5). C’est en vain qu’il rêve que les âmes montent au ciel et en descendent, tantôt progressent, tantôt retombent vers les régions inférieures, de sorte que, par d’innombrables chutes, elles meurent souvent, et que la passion du Christ devienne vaine. Car celui qui est mort une fois pour nous nous a donné la joie éternelle de sa victoire, laquelle n’est amoindrie par aucun poids de vices. Et nul homme ne meurt plus souvent, ce qu’Origène a osé écrire, dogme des plus impies des Stoïciens, voulant le confirmer par l’autorité des divines Écritures.
10. Mais pourquoi rappelons-nous ces choses ? alors qu’il s’est jeté dans une telle démence, ou plutôt une telle folie, qu’il attribue au Sauveur un autre crime, disant qu’il devrait être fixé à la croix, là-haut, même pour les démons et les esprits mauvais. Et il ne comprend pas dans quel abîme profond d’impiété il se précipite. Si en effet le Christ, ayant souffert pour les hommes, s’est fait homme, comme en témoignent les paroles des Écritures, il s’ensuivra qu’Origène devra dire que, devant souffrir aussi pour les démons, il deviendra démon lui-même : car il sera contraint, par nécessité, d’en venir là, pour ne pas paraître se écarter de ce qu’il a commencé ; afin d’imiter les blasphèmes des Juifs, qu’il imite toujours ; car eux aussi parlaient de même au Christ : « Tu as un démon » ; et : « C’est par Béelzébub, prince des démons, qu’il chasse les démons » (cf. Jn 8, 48 ; Mt 12, 24). Mais loin de nous que le Christ doive souffrir pour les démons, de peur qu’il ne devienne lui-même démon. Et ceux qui croient cela le crucifient de nouveau, et exposent en spectacle le Fils de Dieu, lequel n’a nullement pris la semence d’Abraham de telle sorte qu’il assumerait aussi celle des démons, pour être crucifié aussi pour eux.
Et les démons, voyant Dieu en sa passion pour eux-mêmes, ne s’écrieront pas avec le Prophète : « Celui-ci a porté nos péchés, et il souffre pour nous » (cf. Is 53, 4). Ils ne diront pas non plus avec Isaïe : « Nous avons été guéris par sa meurtrissure » (Is 53, 5). Le Christ ne sera pas conduit à la victime comme une brebis pour les démons comme il le fut pour le genre humain ; on ne dira pas non plus pour leur salut : « Il n’a pas épargné son propre Fils » (Rm 8, 32) ; car les démons ne s’écrieront pas non plus : « Il a été livré pour nos péchés, et il est ressuscité pour notre justification » (Rm 4, 25). Paul écrit certes : « Je vous ai transmis en premier lieu ce que j’ai moi-même reçu, à savoir que le Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures » (1 Co 15, 3), les citant en témoignage et voulant confirmer par leur autorité ce qui est douteux ; Origène, au contraire, sans aucun témoignage de la parole divine, s’efforce de faire violence à la vérité, et, la lampe éteinte, de la retrouver.
11. Fauteur des démons et non des hommes, il attaque le Fils de Dieu par des calomnies répétées, et il le crucifie de nouveau, ne comprenant pas dans quel gouffre profond et horrible d’impiété il est entraîné. Car il s’ensuit que celui qui a admis les prémisses doit admettre aussi ce qui en découle : et celui qui a dit que le Christ était crucifié pour les démons doit admettre qu’il faut leur dire aussi : « Prenez et mangez, ceci est mon corps » ; et : « Prenez et buvez, ceci est mon sang » (cf. Mt 26, 26-28). Car si, comme l’affirme le défenseur de ces doctrines nouvelles, il est crucifié même pour les démons, quel privilège serait-ce, ou quelle raison, que les hommes seuls communiquent à son corps et à son sang, et non aussi les démons, pour qui il aurait versé son sang dans sa passion ? Mais les démons n’entendront pas non plus : « Prenez et mangez » ; et : « Prenez et buvez » ; et le Seigneur ne défera pas ses propres préceptes, lui qui dit à ses disciples : « Ne donnez pas ce qui est saint aux chiens, et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux, de peur qu’ils ne les foulent aux pieds, et que, se retournant, ils ne vous déchirent » (Mt 7, 6).
L’Apôtre écrit aussi : « Je ne veux pas que vous deveniez participants des démons. Vous ne pouvez boire le calice du Seigneur et le calice des démons ; vous ne pouvez participer à la table du Seigneur et à la table des démons » (1 Co 10, 20-21) ; par ces paroles il démontre qu’il est impossible que les démons boivent au calice du Seigneur, et participent à sa table. La nourriture du diable, ce sont les négateurs de Dieu, selon la parole d’Habacuc : « Sa nourriture est de choix » (cf. Ha 1, 16) ; et la nourriture de tous les impies, c’est le diable lui-même, exécrable, selon l’oracle du Prophète qui résonne : « Tu l’as donné en pâture aux peuples éthiopiens » (Ps 73, 14). De tout cela il est démontré que le Christ ne peut être crucifié pour les démons, de peur que les démons ne deviennent participants de son corps et de son sang.
12. Puisque donc l’Apôtre aussi signifie du Sauveur : « Car il a fait cela une fois pour toutes, en s’offrant lui-même » (cf. He 7, 27), et qu’Origène s’oppose avec tant d’assurance à cette sentence, il est temps d’apporter cette parole : « Terre, terre, écoute la parole du Seigneur, écris que cet homme est répudié » (cf. Jr 22, 29-30). Quel enfer, en effet, peut souffrir de tels maux ? quel tartare peut concevoir de telles choses ? quelle folie de géants s’est jamais dressée si rebelle, et a bâti une tour d’impiété ? quelle luxure débordante, mourant d’amour pour les démons, a ainsi écarté les jambes de son esprit devant toute doctrine qui passait ? qui a bu si abondamment de la vigne de Sodome, qu’enivré du vin de sa fureur, il s’est écroulé de tout son cœur ? qui, arrosé des flots des fleuves de Babylone, a ainsi abandonné les sources vives d’Israël ? qui, sortant de Jérusalem et imitant Jéroboam, fils de Nabat, a construit tant d’autels d’erreurs, et fait brûler l’encens profane sur des autels sacrilèges ? Pourquoi Dathan et Abiron, qui ont péché moins gravement, ne viendraient-ils pas devant le tribunal du Christ, et, se comparant à lui, ne le condamneraient-ils pas, lui qui, hors de l’Église, a rempli du feu diabolique les encensoirs de doctrines variées du Sauveur ?
Car ce n’est pas le Seigneur, qui parle par le Prophète : « J’ai multiplié les visions, et par les mains des prophètes j’ai été figuré » (cf. Os 12, 10), qui lui a enseigné à proférer des doctrines adultérines ; ce ne sont pas non plus ceux qui, dès le commencement, l’ont vu et ont été les ministres de la Parole de Dieu, ni le chœur des prophètes, autrefois appelés Voyants, qui l’ont instruit de cela ; mais lui-même, selon le jugement de son propre esprit, servant la fureur des démons, et trompé par la douce erreur de ses pensées, a répandu par tout le globe, dans les esprits des ignorants, le troupeau, et pour ainsi dire l’essaim, de dogmes pervertis. C’est lui qui a ouvert sa bouche aux fleuves des Assyriens et des Babyloniens, qui s’est efforcé de recouvrir de flots la nef de l’Église chargée des bonnes marchandises de la doctrine salutaire, tandis qu’il s’élève par les louanges des ignorants, et que, exposant le sens des Écritures autrement qu’il n’est en vérité, il se glorifie dans sa propre confusion. Qui donc a composé tant de livres innombrables, bavards, remplis de verbosité et d’ignorance, et a joint jour et nuit avec une ardeur infatigable, laissant des monuments d’erreurs, sinon celui qui mérite d’entendre : « Tu as été trompé par tes nombreux chemins » (cf.
Jr 3, 21) ? Il a en effet suivi le pire des guides, la faveur populaire, et, ayant rédigé un très grand nombre de volumes de fausse science, combattant d’un esprit rebelle contre Dieu, il a mêlé au parfum des célestes doctrines une sorte de pus et la puanteur de sa propre corruption, en sorte qu’on puisse dire de nouveau à son âme : « Impure, décriée, et chargée d’un excès d’iniquités » (cf. Ez 22, 5). Il n’a pas voulu écouter le Prophète l’avertissant : « Pourquoi aimez-vous la vanité et cherchez-vous le mensonge ? » (Ps 4, 3), lui qui attache le Christ à la croix pour les démons, afin qu’il devienne médiateur non seulement de Dieu et des hommes, mais aussi des démons. Mais loin de nous de croire d’un si énorme forfait au sujet du Sauveur, qu’il doive perdre le temple de son propre corps, qu’il a daigné ressusciter pour nous, pour s’attacher un autre temple de nature démoniaque, comme s’il devait, en recevant aussi leur ressemblance, subir pour eux le gibet.
13. Je vous supplie, frères très chers, de pardonner à ma douleur, qui résiste à des doctrines impies : car tandis que nous nous efforçons de repousser l’impudence de ses sectateurs, nous avons mis au jour la charpente de sa cuirasse même, et les fourberies de son cœur empoisonné, afin que s’accomplisse aussi en lui cette parole : « Je révélerai ta honte, et je la montrerai à tes amants » (cf. Na 3, 5). Car, entre autres choses, il corrompt et viole même la résurrection des morts, qui est l’espérance de notre salut, au point d’oser dire que nos corps seront certes ressuscités, mais de telle sorte qu’ils retombent de nouveau sous la corruption et la mort. Réponds-moi, ô chef de l’impiété, comment, selon l’Apôtre Paul, le Christ aurait-il vaincu celui qui avait l’empire de la mort, c’est-à-dire le diable, si des corps corruptibles et mortels doivent de nouveau ressusciter ? Que nous aurait profité la passion du Christ, si la mort et la corruption devaient de nouveau posséder nos corps ? Ou que veut dire l’Apôtre, écrivant : « Car de même qu’en Adam tous meurent, ainsi dans le Christ tous seront vivifiés » (1 Co 15, 22), si la mort cruelle doit encore dominer sur ceux qui ressuscitent ?
Ou comment ceux qui croient cela peuvent-ils dire du fond du cœur : « Le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu » (1 Co 1, 24), voulant que la mort soit plus forte que lui, elle qui détruirait de nouveau les corps qu’il a ressuscités, sans qu’il soit prouvé qu’elle a été vaincue de toutes parts ? Mais, malgré l’impie résistance d’Origène, le Christ notre Seigneur a vaincu tout à la fois la mort, et le diable qui avait l’empire de la mort, il l’a détruit par sa propre vertu, nous ayant préparé dans le ciel le triomphe de ses victoires. Et il ne ressuscitera pas les corps pour qu’ils périssent de nouveau, mais, en vue de leur incorruptibilité perpétuelle, il a détruit la mort et la corruption.
14. Ainsi, délivrés de tous les maux, célébrons les fêtes de la passion du Seigneur, et, selon la parabole de l’Évangile, voyant que la sagesse fait immoler les taureaux et les animaux engraissés, nourrissons-nous des mets les plus forts, pleins de vigueur et plus riches, des doctrines, afin que, quittant le lait de l’enfance, nous prenions des aliments plus solides, et que nous fuyions la cause de tous les maux, l’ignorance, qui, ayant lié les pieds de beaucoup dans diverses hérésies, trouve surtout en Origène son propre amateur, lui qui, entre autres choses, a osé prétendre qu’il n’est pas permis de prier le Fils, ni le Père avec le Fils ; et, après bien des siècles, il a renouvelé le blasphème de Pharaon, disant : « Qui est-il pour que j’écoute sa voix ? Je ne connais pas le Seigneur, et je ne laisserai pas partir Israël » (cf. Ex 5, 2). Et dire « Je ne connais pas le Seigneur » n’est autre chose que ce que dit Origène, qu’il ne faut pas prier le Fils, qu’il confesse pourtant être le Seigneur. Et bien qu’il se soit précipité dans un blasphème si manifeste, il faut cependant le prier, lui dont le Prophète témoigne, disant : « Et ils t’adoreront, et ils te supplieront, car Dieu est en toi, et hors de toi il n’y a pas de Dieu » (cf.
Is 45, 14). Et encore : « Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé » (Jl 2, 32 ; Rm 10, 13). Et Paul disputant : « Comment, dit-il, invoqueront-ils celui en qui ils n’ont pas cru ? » (Rm 10, 14). Il faut d’abord croire qu’il est le Fils de Dieu, pour que son invocation soit droite et conséquente. Et de même que celui qui n’est pas Dieu ne doit pas être prié, ainsi, à l’inverse, celui dont il est établi qu’il est Dieu doit être adoré et prié. C’est pourquoi Étienne aussi, à genoux, suppliant pour ceux qui l’accablaient de pierres, disait au Fils : « Seigneur, ne leur impute pas ce péché » (cf. Ac 7, 60). Et au nom de Jésus-Christ tout genou fléchira, dans les cieux, sur la terre et dans les enfers (cf. Ph 2, 10). Or ce qui est dit, « Tout genou fléchira », est le signe d’une prière attentive et très humble. Ainsi Origène ne croit pas non plus que le Fils de Dieu soit Dieu, lui qu’il ne pense pas devoir être prié, et il le déchire d’injures ; et tandis qu’il se flatte lui-même de sa mémoire des Écritures, et croit les comprendre, il n’entend pas Moïse parlant contre lui : « L’homme qui aura maudit Dieu portera son péché, et celui qui aura prononcé le nom du Seigneur mourra de mort ; toute la multitude l’accablera de pierres » (cf. Lv 24, 15-16). Mais qui donc accable le Christ de tant d’outrages, comme celui-ci qui a osé dire qu’il ne faut pas le prier, ne lui laissant du nom de la divinité qu’un vain et inutile prétexte ?
15. Mais quel besoin est-il de s’attarder sur des propos si impies ? Passons à une autre de ses erreurs. Il dit que les corps qui ressuscitent seront, après de nombreux siècles, réduits à néant, et qu’ils n’auront aucune consistance future, sinon lorsque les âmes, glissées des demeures célestes vers les régions inférieures, auront besoin de nouveaux corps, qui seront de nouveau différents, les précédents étant entièrement détruits. Qui, entendant cela, ne tremblerait pas et dans son esprit et dans son corps ? Si en effet les corps, après la résurrection, sont réduits à néant, la seconde mort sera plus forte que la première, elle qui pourra anéantir totalement la substance corporelle. Pourquoi Paul écrit-il ainsi : « La mort n’aura plus d’empire sur lui, car ce qui est mort au péché est mort une fois pour toutes » (Rm 6, 9-10), si les corps doivent être totalement anéantis ? Ou comment ce qui est dit « une fois pour toutes » restera-t-il ferme, si la chair, une fois séparée de la compagnie de l’âme, doit être réduite à néant ? Pour quelle raison a-t-il ajouté encore : « Il est semé dans la corruption, il ressuscitera dans l’incorruptibilité ; il est semé dans la faiblesse, il ressuscitera dans la force ; il est semé dans l’ignominie, il ressuscitera dans la gloire ; il est semé corps animal, il ressuscitera corps spirituel » (1 Co 15, 42-44) ?
Car si l’incorruptibilité réduit à néant, il eût été logique de dire que ces corps sont réservés à jamais à la corruption, et la corruption serait plus forte que l’incorruptibilité. Mais loin de nous de penser que Paul écrive des choses contraires à lui-même, et que l’incorruptibilité et la corruption soient de même nature. Que si, comme le pense faussement Origène, ce n’est pas seulement un corps corruptible, mais aussi un corps mortel qui doit être ressuscité, alors corruption et incorruptibilité, mort et vie ne seront qu’une seule et même chose, et auront le même pouvoir dans les corps ressuscités, et la corruption et l’incorruptibilité, la mort et la vie ne se distingueront nullement par les réalités, mais seulement par les noms. Mais si c’est un corps corruptible et mortel qui doit ressusciter, il eût été plus conséquent que l’Apôtre dît : « Il est semé dans la corruption, il ressuscitera dans la corruption ; il est semé dans la faiblesse, il ressuscitera dans la faiblesse ; il est semé dans l’ignominie, il ressuscitera dans l’ignominie ; il est semé corps animal, il ressuscitera corps animal.
« Or, s’il écarte des corps ressuscités la corruption, la faiblesse et l’ignominie, et dit au contraire que les corps seront revêtus d’incorruptibilité, de force et de gloire, et que, à la place du corps animal, un corps spirituel sera rendu, la mort sera anéantie, et dans les corps ressuscités, à la place de la mort et de la corruption, régneront l’immortalité et l’incorruptibilité, car le corps lui-même ressuscitera immortel et incorruptible, afin de pouvoir demeurer coéternel à l’âme. Le Sauveur donc, accordant à nos corps, par la résurrection de son propre corps, un gage de salut, ne peut être cru destiné à mourir encore, l’Apôtre s’accordant avec cette pensée : « Le Christ, ressuscité des morts, ne meurt plus, la mort n’aura plus aucun empire sur lui » (Rm 6, 9). Si elle n’a pas eu d’empire sur lui, qu’elle n’en ait pas non plus sur nous.
16. Qu’Origène soit confondu, lui qui, parmi les autres sortes de scandales qu’il invente, accorde même son patronage aux arts magiques : car dans ses traités, il s’est exprimé en ces termes : « L’art magique ne me paraît pas être le nom d’une chose qui subsiste réellement ; et même s’il en était ainsi, ce ne serait pas l’œuvre d’un mal », afin que personne ne puisse le tenir en mépris. En disant cela, il se montre certes le défenseur d’Élymas le magicien, qui s’opposa aux Apôtres, et de Jannès et Mambrès, qui résistèrent à Moïse par leurs arts magiques. Mais le patronage d’Origène n’aura aucune force, car le Christ, par son avènement, a détruit les prestiges des magiciens. Que l’auteur de cette nouvelle impiété réponde, ou plutôt qu’il entende clairement ceci : si l’art magique n’est pas un mal, l’idolâtrie ne sera pas non plus un mal, elle qui s’appuie sur les forces de l’art magique. Mais si l’idolâtrie est un mal, l’art magique sera lui aussi un mal, puisque c’est de lui que l’idolâtrie tire son existence. Or, l’idolâtrie ayant été détruite par la majesté du Christ, cela montre que l’art magique, sa mère, a été détruit avec elle, le Prophète le proclamant clairement à ce sujet : « Tiens-toi maintenant avec tes enchantements et tes nombreux maléfices, que tu as appris depuis ta jeunesse, s’ils peuvent te servir » (Is 47, 12).
Puisque les écrits des Prophètes attestent cela, et que jamais personne n’a osé transmettre à la postérité que les arts des magiciens devaient être comptés parmi les meilleures choses, et que les lois publiques elles-mêmes punissent les magiciens et les malfaiteurs, je ne puis savoir par quelle raison Origène a été poussé, lui qui se vante d’être chrétien, à devenir, en émule du faux prophète Sédécias, celui qui se forge des cornes de fer, avec lesquelles il s’avance armé contre les dogmes de la vérité, sans rien connaître de la Jérusalem céleste, et sans imiter Moïse, Daniel et Pierre, et les autres saints, qui, comme rangés en bataille, ont combattu d’un combat sans relâche contre les magiciens et les enchanteurs. Avec eux, menons les chœurs du jour de fête, puisque, traversant au milieu des périls de Babylone, nous avons évité les poisons d’Origène et obéi aux paroles du Prophète qui commande : « Sortez de Babylone, vous qui fuyez la terre des Chaldéens » (Is 48, 20), pour que nous entrions dans Jérusalem, où se trouve la prédication de la vérité.
17. Bien qu’en résistant au mensonge nous ayons souffert quelque chose de semblable aux trois enfants qui, dans la fournaise du brasier ardent, ont vaincu la nature des flammes, cependant le feu de Babylone n’a pas prévalu contre nous, et nos cheveux n’ont pas été brûlés, c’est-à-dire les points ultimes des dogmes de la vérité ecclésiastique ; ni notre saraballe n’a été changée, celle que la sagesse nous a tissée à partir des témoignages de l’Écriture sainte pour la protection des âmes ; ni l’odeur du feu n’est en nous, la flamme d’une science perverse s’y répandant. Nous n’avons pas en effet donné notre assentiment à la doctrine de celui qui, à cause de la chute des créatures raisonnables, imagine que les corps furent formés, et qui dit, selon l’étymologie de la langue grecque, que les âmes furent ainsi nommées parce qu’elles ont perdu la chaleur de l’esprit et l’ardeur très fervente de la charité envers Dieu, de sorte qu’elles auraient reçu leur nom du froid — de peur que nous ne pensions que l’âme même du Sauveur fût soumise à ces mêmes fadaises. Nous n’affirmons pas non plus que la course du soleil, de la lune et des étoiles, et l’admirable harmonie de tout l’univers dans sa diversité, soient survenues à cause de causes antérieures et de péchés divers, et de vices des âmes ; ni que la bonté de Dieu ait attendu longtemps, pour ne rendre visibles les créatures que parce que les invisibles avaient failli.
Nous n’appelons pas non plus vanité la substance corporelle, comme il le pense, retombant par d’autres mots dans les dogmes de Manès, de peur que le corps même du Christ ne soit soumis à la vanité, lui dont, rassasiés de sa nourriture, nous ruminons chaque jour les paroles qui disent : « Si quelqu’un ne mange ma chair et ne boit mon sang, il n’aura point de part avec moi » (Jn 6, 54). Car si la nature corporelle est vaine et futile, selon l’erreur d’Origène, pourquoi le Christ est-il ressuscité des morts ? Pourquoi ressuscitera-t-il nos corps ? Que veut dire Paul lorsqu’il écrit : « Si les morts ne ressuscitent pas, le Christ non plus n’est pas ressuscité ; et si le Christ n’est pas ressuscité, notre foi est vaine » (1 Co 15, 16-17) ?
18. D’où il est manifeste que ce n’est pas la nature des corps qui est vaine, mais que sont vains ceux qui ne croient pas qu’elle ressuscitera et demeurera perpétuellement. Qu’il méprise aussi le mariage, honorable pourtant, en niant que les corps subsistent, sinon parce que les âmes ont d’abord péché dans le ciel, en sorte que, précipitées de là, elles auraient été comme enchaînées dans certaines geôles de corps. Et lui, qu’il pense comme il veut, qu’il parle sans crainte : qu’il nous entende, avec Paul, lui crier de nos propres oreilles : « Le mariage est honorable en tout, et le lit nuptial sans souillure » (He 13, 4). Et comment serait-il sans souillure, si l’âme, souillée de vices, est enveloppée de chair ? Et Anne, l’épouse d’Elqana, serait coupable d’avoir demandé une postérité masculine, en sorte qu’à cause du désir d’une pauvre femme, des âmes seraient mises en péril dans les cieux, et que l’une d’elles, sous le poids de son péché, tomberait sur la terre, abandonnant sa félicité première. Et Moïse ne pourrait plus dire, en priant : « Que le Seigneur votre Dieu vous multiplie, et voici que vous êtes aujourd’hui comme les étoiles du ciel par votre multitude.
Que le Seigneur, Dieu de vos pères, vous ajoute mille fois autant que vous êtes, et qu’il vous bénisse, comme il l’a dit » (Dt 1, 10-11) : ceci demanderait que des foules d’âmes pécheresses dans le ciel forment la nation du peuple d’Israël. Que cela soit absurde, c’est ce qui apparaît très clairement, puisque celui qui priait pour le péché du peuple : « Si tu pardonnes ce péché à ce peuple, pardonne ; sinon, efface-moi du livre que tu as écrit » (Ex 32, 32), demanderait la multiplication des fils d’Israël, alors que, s’il savait qu’ils s’accroissaient par la ruine des âmes, il ne prierait pas en sens contraire, de peur qu’à cause des vices d’une substance meilleure, une nature plus vile ne fût constituée. Pourquoi David dit-il dans le psaume : « Que le Seigneur te bénisse de Sion, et puisses-tu voir les biens de Jérusalem tous les jours de ta vie, et voir les fils de tes fils » (Ps 127, 5-6), si c’est par l’expulsion et la ruine des âmes que la race d’un homme juste s’accroît ? Et il ose dire : « Voilà comment sera béni l’homme qui craint le Seigneur » (Ps 127, 4), alors qu’il sait que les âmes pécheresses sont enchaînées dans les liens des corps, et qu’en une telle prison elles expient par le jugement de Dieu les peines de leurs péchés ?
Comment Dieu parle-t-il par le Prophète : « Si tu avais écouté mes préceptes, ta paix eût été comme un fleuve, et ta justice comme les flots de la mer, et ta postérité comme le sable, et les rejetons de ton sein comme la poussière de la terre » (Is 48, 18-19) ? Car ceux qui gardent les préceptes de Dieu ne doivent pas recevoir pour récompense des chutes d’âmes venues du ciel, qui, liées à des corps, multiplieraient l’accroissement de leur postérité. Que s’ils veulent apprendre quels furent les commencements du genre humain, qu’ils écoutent Moïse qui dit : « Dieu prit de la terre, et forma l’homme, et souffla sur sa face un souffle de vie, et l’homme devint une âme vivante » (Gn 2, 7), c’est-à-dire immortelle. Et Dieu, bénissant Adam et Ève, dit : « Croissez et multipliez-vous, et remplissez la terre » (Gn 1, 28).
19. Si les âmes sont envoyées sur la terre après le péché, pour naître dans des corps, il n’était pas raisonnable qu’Adam et Ève fussent bénis, puisque la cause du péché aurait plutôt mérité la malédiction. En effet, après les avoir façonnés, il les a comblés de paroles de bénédiction ; et ce n’est que par la suite, comme ils péchaient de leur propre volonté, qu’il les frappa de malédiction. D’où l’on conclut que ce n’est nullement à cause des péchés des âmes que la nature des corps a subsisté. Qu’ils entendent de nouveau celui qui dit : « J’ai fait la terre, et l’homme sur elle » (Is 45, 12). Et David : « Le ciel des cieux est au Seigneur, mais il a donné la terre aux fils des hommes » (Ps 113, 16). Et qu’ils cessent désormais de suivre les erreurs de leurs propres pensées, et qu’ils se laissent plutôt guider par l’autorité des Écritures. Car de même que ceux qui sont amollis par les voluptés, et dans le cœur de qui règne la convoitise, contemplant la beauté des corps, ne recherchent pas la beauté des mœurs, mais celle des membres, et dont le sens, alourdi par la lie terrestre, ne considère rien de plus élevé ; de même ceux qui se laissent conduire par un agencement travaillé de mots, et captivés par la sonorité de l’éloquence, ne considèrent pas la vérité des dogmes, rougissent d’avouer leur erreur première, et, aveuglés par l’enflure de l’orgueil, refusent d’être disciples, de peur qu’après avoir été corrigés, on ne voie qu’ils s’étaient d’abord trompés.
20. Rejetant donc les maux d’Origène, et laissant de côté les pièges des Écritures qu’on appelle apocryphes, c’est-à-dire cachées — car « je n’ai point parlé en cachette », dit le Seigneur (Is 45, 19) — je vous supplie encore et encore, frères très chers, célébrons les fêtes de la passion du Seigneur, ornant notre foi par notre conduite ; imitons Dieu par la miséricorde envers les pauvres, lui à qui nulle forme des natures corporelles n’est semblable. Ayons en toutes choses l’image de sa bonté ; corrigeons nos erreurs par la pénitence ; prions pour nos ennemis ; supplions pour nos détracteurs, imitant Moïse, qui effaça par sa prière la faute de sa sœur qui parlait contre lui. Lavons par l’huile de l’aumône les souillures de nos péchés ; que les chaînes des captifs paraissent nous étreindre nous-mêmes, et implorons pour eux la clémence de Dieu. Que notre humanité quotidienne soutienne ceux qui sont enfermés dans les prisons, et à ceux dont les corps sont atteints du mal royal, et dont les membres se dissolvent d’un mal continuel, rendons un service empressé, en vue de la récompense réservée dans les cieux.
Si jamais le pouvoir de juger nous est donné, et qu’une cause de frères en litige nous soit soumise, qu’il n’y ait pas égard aux personnes, mais aux affaires ; que pour ceux qui tombent et se trouvent dans la tribulation, nous aussi soyons émus par la compassion. Que les lois gardent la règle de la vérité. Que la charité soit prompte à la miséricorde, non pas insultant ceux qui pèchent, mais compatissant avec eux ; car la chute vers les vices est facile, et la fragilité de la condition humaine doit craindre pour elle-même tout ce qu’elle voit en autrui. Et lorsqu’un autre aura été repris pour une erreur, que son amendement soit un avertissement pour nous ; et par-dessus tout, comme un sommet et une couronne des vertus, que la piété envers Dieu soit gardée avec toute la crainte du cœur, et, exécrant la pluralité des dieux, confessons une seule et indivisible substance du Père, du Fils et du Saint-Esprit, dans laquelle, ayant été baptisés, nous avons reçu la vie éternelle. Et si la clémence de Dieu nous l’accorde, nous mériterons de célébrer avec les Anges la Pâque du Seigneur, ayant le commencement du Carême au huitième jour du mois qui, selon les Égyptiens, est appelé Phaménoth.
Et lui-même nous donnant les forces, jeûnons avec plus d’application, posant les fondements de la grande semaine, c’est-à-dire de la Pâque vénérable, le treizième jour du mois de Pharmuthi ; en sorte cependant que, selon les traditions évangéliques, nous terminions les jeûnes au plein cœur de la nuit du dix-huitième jour du susdit mois de Pharmuthi. Et le jour suivant, qui est le symbole de la résurrection du Seigneur, c’est-à-dire le dix-neuvième du même mois, célébrons la vraie Pâque, en y ajoutant les sept semaines restantes, dans lesquelles se tisse la fête de la Pentecôte, et rendons-nous dignes de la communion du Corps et du Sang du Christ. Ainsi en effet nous mériterons de recevoir les royaumes des cieux dans le Christ Jésus notre Seigneur, par qui, et avec qui, gloire et puissance soient à Dieu le Père, avec le Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen.
21. Saluez-vous les uns les autres par un saint baiser. Les frères qui sont avec moi vous saluent.
