Une lettre inédite d’Atticus sur la foi
Lettre au prêtre Euphésinus, conservée en syriaque
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Une lettre inédite d’Atticus sur la foi
Lettre au prêtre Euphésinus, conservée en syriaque
Saint Atticus de Constantinople · 31 août 2026 · 45 min de lecture · 2 vues
Préliminaires de l’éditeur§
Nous avons publié précédemment1 le texte syriaque et la traduction française d’une homélie d’Atticus, évêque de Constantinople, que le manuscrit, qui nous l’a conservée, intitule « Sur la Sainte Mère de Dieu », et que nous avons supposée avoir été prononcée en une fête de Noël.
Si nous revenons sur cette publication, c’est pour signaler que cette homélie a été connue par le concile d’Éphèse, saint Cyrille d’Alexandrie et Sévère d’Antioche et qu’elle a reçu l’appellation d’homélie « Sur la nativité du Christ selon la chair ».
En effet, ainsi que nous l’avons dit dans l’énumération des fragments syriaques d’Atticus2, Sévère d’Antioche cite une fois ce patriarche dans le florilège patristique mis à la suite de la Critique du Tome de Julien d’Halicarnasse. Cet ouvrage a été récemment publié par M. le professeur A. Šanda sous le titre : Severi Antiiulianistica, Pars prima, Beryti Phoeniciorum, 1931. Le fragment, dont il est question, se trouve dans le texte syriaque à la page 122, de la ligne 2 à la ligne 6, et dans la traduction latine à la page 148, de la ligne 4 à la ligne 10. Le voici, avec son préambule :
Et Atticus, qui sedem eius (Johannis Chrysostomi) in veritatis fide accepit, in sermone de nativitate Christi secundum carnem ita loquitur. Atticus :
« Exinanitur Verbum benignitatis, in sua natura inexinanitum exsistens. Nam semetipsum exinanivit formam servi accipiens (Phil. 2, 7). Qui sine carne est, propter nos3 incarnatus est, nam Verbum caro factum est. Attrectatur qui propter immaterialitatem suae naturae sub attrectationem non cadit, qui est sine initio, sub initio corporeo factus est, perfectus ille crevit, immutabilis proficiebat. »
Ce texte, augmenté de deux phrases, se retrouve également dans une collection de témoignages patristiques faite par saint Cyrille d’Alexandrie, ainsi que M. le professeur A. Sanda lui-même en a donné la référence. Nous reproduisons l’original grec :
Ἀττικοῦ ἐπισκόπου.
« Εἶτα τούτοις ἀνεξέταστος ἐπιγίνεται, ἀκινήτως τὴν ὑπεράνωθεν ῥοπὴν ὑπομένων· οὐ γὰρ τῆς θεϊκῆς χρῄζει προαγωγῆς. Σαρκοῦται, ἵνα σαρκὶ γένηται εὔθετος τῆς φιλανθρωπίας λόγος· κενοῦται — ἑαυτὸν γὰρ ἐκένωσε, μορφὴν δούλου λαβών — ὡς χάριν Χριστὸς ἀπεδίδου τῆς οἰκείας γεννήσεως. Ὁ ἄσαρκος σαρκοῦται· ὁ Λόγος σὰρξ ἐγένετο. Ὁ ἄϋλος ἅπτεται· ὁ ἄναρχος ἀρχὴν σωματικὴν ὑποδέχεται· ὁ τέλειος αὔξει, ὁ ἄτρεπτος προκόπτει, ὁ πλούσιος ἐν καταλύματι τίκτεται, ὁ τὸν οὐρανὸν ἐν νεφέλαις περιβάλλων σπαργάνοις σπαργανοῦται. »
Voir P. G., LXXVI, col. 1248.
Nous avons constaté que c’est le même texte, avec quelques variantes, qui est donné dans les Actes du concile d’Éphèse, voir Labbe, Concilia, t. III, col. 518.
La première partie du fragment grec n’existe pas dans le texte syriaque que nous avons édité. Mais la seconde partie, qui est plus longue, s’y lit dans les mêmes termes à la page 172, de la ligne 12 à la ligne 17, ou à la page 182, de la ligne 24 à la ligne 35.
Ainsi l’homélie d’Atticus a été attestée par le concile d’Éphèse, saint Cyrille d’Alexandrie et Sévère d’Antioche, et elle circulait sous le titre d’une homélie « Sur la nativité du Christ selon la chair ».
Pendant que le précédent article était à l’impression, il nous est arrivé de connaître l’existence d’une lettre d’Atticus au prêtre Euphesinus dans un des manuscrits qui autrefois appartenaient au Musée Borgia et qui se trouvent maintenant à la Bibliothèque Vaticane ; c’est ce que nous avons indiqué à la page 164, note 1, bien que nous n’ayons pas fait mention de cette lettre dans l’énumération des fragments des œuvres d’Atticus.
Le manuscrit4, qui portait la cote K. VI, 4, lorsqu’il se trouvait encore au Musée Borgia, et est maintenant numéroté Vat. Sir. 82, depuis qu’il a été transporté à la Bibliothèque Vaticane, est une copie moderne, en écriture chaldéenne, n’offrant pas tous les points diacritiques désirables, non plus que tous les signes d’interponctuation, et présentant même des fautes de copiste. Mais nous éditons le texte syriaque de la lettre à Euphesinus tel qu’il se trouve dans le manuscrit, du fol. 309 r°, ligne 11, au fol. 317 v°, ligne 17, en le divisant toutefois en paragraphes et en mettant les fautes de copistes dans les notes, et nous y joignons une traduction française.
Comme il existe un fragment d’une lettre d’Atticus au prêtre
Eupsychius, conservé par Théodoret, voir P. G., t. LXXXIII, col. 141, et donné, avec quelques différences, à la suite des actes du concile de Chalcédoine, voir Labbe, Concilia, t. IV, col. 831, et que nous avons mentionné trois fragments d’une lettre d’Atticus au prêtre Euxenius, faisant partie d’une série de témoignages patristiques, qui se trouve dans le traité de Philoxène de Mabboug « Que l’un de la Trinité s’est incarné et a souffert »5, nous pouvions croire qu’il avait existé trois lettres d’Atticus, adressées à trois prêtres, qui s’appelaient respectivement Euphesinus, Eupsychius et Euxenius.
Il n’en est rien cependant. En effet, les quatre fragments, dont il vient d’être question, existent bien dans la lettre au soi-disant Euphesinus. Nous inclinons à croire — tout en conservant le nom d’Euphesinus dans le texte syriaque et dans la traduction française — que Théodoret nous a transmis le vrai nom du destinataire de la lettre d’Atticus, qui était un certain Eupsychius, et que ce sont des copistes de manuscrits qui ont changé ce nom d’Eupsychius ܐܘܦܣܘܟܝܘܣ6 en ceux d’Euxenius ܐܘܟܣܢܝܘܣ et d’Euphesinus ܐܘܦܣܝܢܘܣ. Cela ressort assez naturellement de la lecture de ces trois noms, lorsqu’ils sont écrits en caractères syriaques.
Nous reproduisons le fragment du texte grec original tel qu’il se trouve dans Théodoret :
᾿Αττικοῦ, ἐπισκόπου Κωνσταντινουπόλεως, ἐκ τῆς πρὸς Εὐψύχιον ἐπιστολῆς·
Τὸ τοίνυν εἰς ἓν πρόσωπον συνῆφθαι τὸν ἐκ Μαρίας προσληφθέντα ἄνθρωπον, καὶ τὸν ἐξ αὐτοῦ τοῦ Θεοῦ Λόγον διατιθέμενον, ὥστε καὶ θανάτῳ τῆς σαρκὸς ὁμοῦ τὴν κατὰ χάριν ἀμφοῖν συνάφειαν κρατύνεσθαι, οὐκ ἔστιν ἀπαθὴς μὲν ἡ θεότης, ἵνα μὴ ταῖς σαρκὸς πραξικοπωτάταις ἀνοχαῖς ὑποπέσῃ· οὐδὲ μόνος ὁ ἄνθρωπος, ἵνα μὴ πρὸς μόνον τὸν θάνατον ἐκδοθῇ, ὥσπερ ἕτερος τῶν καθ ἡμᾶς· ἀλλ' ὁμοῦ μὲν ἐπὶ κοινῆς ἑστίας ὁμολόγῳ τῇ τοῦ θανάτου διαθήκῃ τῆς σαρκὸς ἡ πρόςληψις, ὁμοῦ δὲ μείνασα ἀπαθὴς ἡ θεότης, τῶν οἰκείων ἀπεπλήρου τὰ δίκαια.
Ce passage se lit dans le texte que nous éditons à la page 389, de la ligne 3 à la ligne 10, et dans la traduction de la page 409, ligne 32, à la page 410, ligne 4.
Nous sommes ainsi en possession de la lettre d’Atticus au prêtre Eupsychius, qui a été citée, à l’époque des discussions christologiques, par le concile de Chalcédoine, Philoxène de Mabboug et Théodoret.
On trouve encore quatre citations de cette lettre d’Atticus dans des documents qui furent rédigés par des évêques nestoriens réunis à l’occasion d’une discussion publique avec les monophysites, laquelle eut lieu sous le règne de Chosroès II, en 6127, et qui tendaient à montrer que des docteurs antérieurs à Nestorius avaient dit que le Christ était deux natures et deux personnes. Voir J.-B. Chabot, Synodicon orientale, p. 577, de la ligne 20 à la ligne 29, et p. 595, de la ligne 11 à la ligne 24, et O. Braun, Das Buch der Synhados, Stuttgart, 1900, p. 327.
Voici le texte et la traduction de ces quatre citations :
[Texte syriaque]
Atticus, évêque de Constantinople, dans la lettre de la foi sous forme de demande et de réponse, dit : « Qu’est-ce qui a été détruit ? — Le corps qui (vient) de Marie. Et qui est celui qui a relevé ? — Le Verbe qui (vient) du Père. »
Et il dit encore : « Un est le Christ qui est mort selon la nature de son humanité et est ressuscité d’entre les morts selon la nature forte de sa divinité. » — Et il dit encore : « (Quant) à ce qu’a dit Paul : Le Seigneur de la gloire a été crucifié, ce n’est pas qu’il ait fait que les deux natures qui sont différentes l’une de l’autre soient, par l’unique nom de gloire, égales en nature ; mais c’est la nature humble que, à cause de la bonté ( ?) de la (nature) élevée, il honore du nom de gloire. » — Et il dit encore : « (Quant) à ce que Jésus a été appelé Fils de Dieu, ce n’est pas que son corps ait été changé en la nature de sa divinité ; mais c’est que, à cause de son union avec Dieu le Verbe, il a reçu le nom de la même gloire. »
Cette « Lettre à Eupsychius » constituera donc un nouvel apport à l’œuvre littéraire du patriarche de Constantinople Atticus et, comme l’homélie « Sur la nativité du Christ selon la chair », elle y prend place avec les meilleures marques d’authenticité.
Lettre d’Atticus sur la foi§
Ensuite :
Au pur et pieux Euphésinus, prêtre, Atticus. Salut en Notre-Seigneur.
Nous t’avons grandement remercié pour l’opinion que tu as eue de nous, (à savoir) que nous pouvons, en ce qui concerne les (questions) sur lesquelles il y a un doute chez quelques-uns, en faire surgir l’intelligence par une explication. Mais — ce qui nous fait souffrir et j'(en) suis rempli d’une tristesse de toute sorte — c’est que votre Église, pure et exempte de toutes les ivraies, après un tel espace de temps, est maintenant sur le point d’être remplie, à cause de l’introduction de doctrines perverses, d’une semence de fausseté et d’une germination d’impiété.
(fol. 309 v°) Je pensais, en effet, qu’il était bien avantageux que (ceux qui ont ces doutes) accomplissent leur genre de vie et qu’ils se préoccupent soigneusement de leur manière de faire de tous les jours, en sorte que, même si une des (actions) qui sont commandées pour (concourir) à la vie parfaite s’échappât de chez eux, sans être achevée, ce ne soit pas à Dieu qu’il convienne de ne pas être un (objet) de recherche, lui qui par sa puissance a fait, dans son économie, ce qui lui a plu et comme il lui a plu8.
Maintenant, c’est ce qui est difficile et obscur parmi eux que ces braves se sont permis d’examiner, et (cela) sans être savants, (à savoir) comment l’âme immortelle a été jointe avec le corps mortel, pour ce qui ne lui convient pas, cette (âme) invisible à ce (corps) visible, cette (âme) incorporelle au corps, (elle) qui n’est pas venue à cette union par sa volonté, mais, par la volonté de son Créateur, a pris sur elle d’aimer le doute qui (est) dans sa nature, si ceux-ci ou ceux-là n’ont pas [ils n’ont pas] su et n’ont pas compris, ils marchent dans les ténèbres de l’obscurité — mais comment, ainsi qu’il a été dit, c’est avec les pieds sales9 qu’ils osent fouler le sujet de la divinité terrible et qu’ils s’appliquent avec violence à faire entrer une doctrine nouvelle à côté de la simplicité réglée de l’Église. Mais cela suffit, en ce qui les concerne.
De peur que nous ne semblions, faute de n’avoir pas trouvé une explication des (questions) sur lesquelles il y a doute ou controverse, nous être servi des accusations de ce qui a été dit, en cachant notre science par suite de la crainte que (nous éprouvons) des sujets de ce genre, nous abordons les chapitres mêmes, qui, dans la lettre, nous ont été écrits pour (les) expliquer.
À leur tête, d’une part, il est dit ceci, parmi ce que tu as cité : Ils disent que, au temps de la passion, Dieu a souffert avec le corps. (Et) le deuxième est ceci : C’est l’homme sans l’âme que Dieu est devenu. (Et) le troisième (est) : Ce n’est pas de sainte Marie qu’il a pris le corps, mais d’un autre côté, soit qu’il était auparavant, soit que je ne sache pas comment ceux qui ont eu (cette) audace ont osé (le) dire.
C’est donc ce que disent et pensent ceux dont l’esprit est corrompu dans votre Église.
Pour nous, c’est par l’intelligence de la grâce de Dieu que nous nous exprimons sur ces (questions), sans (fol. 310 r°) nous enorgueillir d’enfanter à la suite des douleurs de notre esprit. Loin de nous, en effet, que nous énoncions quelque chose de nouveau au sujet de ce qui est utile pour établir la vérité ! C’est en marchant sur les traces de nos Pères que nous nous exprimons sans crainte sur ce que nous avons également appris. Il y a une seule observation et un (seul) avertissement que nous ménageons pour nous-mêmes et pour ceux qui nous interrogent : c’est que nous n’innovons rien dans la foi.
Ces Pères universels, qui, aux jours des hérétiques, firent rétrograder la tempête des épreuves, ainsi que des flots soulevés, avec beaucoup de force et d’énergie, proclamèrent la gloire de leur Seigneur devant les empereurs, à découvert10, et, après ces mauvais temps, se réjouirent de la tranquillité de l’Église, disaient que le Christ Notre-Seigneur a reçu selon la chair la souffrance et la mort, (et) dans sa divinité aucune de ces (choses). Or peut-être convient-il que, selon que le (permet) l’explication du sujet, nous abordions le principe même de la question.
Qu’est donc le Christ ? Est-il Dieu seulement ? Et (alors) comment a-t-il été vu sur la terre ? Et comment a-t-il vécu au milieu des hommes ? Et de quelle manière s’est-il mis à table avec les publicains ? Et c’est pourquoi il a pris sur lui de manger, et il n’a pas refusé de boire, et il a voulu dormir, et il a supporté la fatigue, et il grandissait en taille, en sagesse et en grâce, et il supportait toutes les autres choses qui paraissent se trouver dans la nature de la chair et sont connues lui appartenir.
Et autrement, est-il homme seulement ? Et (alors) comment changeait-il l’eau en vin ? (Et) comment la mer également recevait-elle ses pas ? La nature paralytique et languissante, la marche ? Ou comment le pain se multipliait-il par l’entremise de sa Seigneurie, au point que cinq mille (personnes) fussent rassasiées (et) que des corbeilles fussent emportées au nombre de ses apôtres, en sorte que chacun d’eux portât le miracle même, en raison de la charge qui était sur soi ? (Et) comment, à la suite d’un commandement seulement, l’enfer renvoie-t-il Lazare lui-même, après qu’il eut senti mauvais, lui que l’espace de temps a jeté à la pourriture, (et) dont la grâce de celui qui l’a appelé a fait l’union des membres ?
Nous voyons donc par ce qui a été dit que ces choses-ci et ces choses-là, les (opérations) divines (fol. 80 v°) et les opérations humaines, se sont réunies dans le Christ Notre-Seigneur. C’est donc la vraie foi, (celle) qui est convenable et complète, que nous confessions que le Christ est Dieu et homme, qu’un seul et même (est) Dieu et homme, Dieu avant les siècles et homme ensuite. En ce qu’il était Dieu, il était sans souffrance et, en ce qu’il était homme, il est devenu passible. En effet, s’il était sujet à la souffrance, comment ferait-il vivre ceux qui sont dans les souffrances ? Et, si sa divinité est passible, pourquoi était-il besoin d’un corps passible, par lequel il reçût la souffrance ? Car la divinité qui était passible, ainsi que (le) disent ceux-ci, pouvait souffrir à la place de l’humanité ; et c’est pourquoi c’était là un moyen que (le Christ) reçût la mort dans la divinité uniquement. C’est par l’intermédiaire de la passibilité que (le Christ) accomplit l’économie et qu’il livre à la souffrance et à la mort le corps passible ; quant à lui, en ce qu’il est Dieu, il est resté dans l’impassibilité. Ce soleil brillant a jeté ses rayons sur des choses dont l’odeur est repoussante et il ne lui arrive pas que ses rayons reçoivent leur puanteur ; mais, alors qu’il reste dans sa pureté première, c’est à ceux qui ont reçu ses rayons qu’il vient en aide par suite de son secours, alors que, lui, il n’a été privé en rien par eux.
Et, s’il en est ainsi, comment est-ce sur la nature divine, (nature) impassible, nature incorporelle et incorruptible et de laquelle il n’y a rien qui puisse approcher, nature dont la nature est de ne pas souffrir, comment, lorsque c’est par l’intermédiaire du corps qu’il a été vu dans le monde, non pas en ce qu’il est Dieu — car (Dieu) est invisible — mais en ce qu’il est homme, est-ce sur elle que tombait ce qui tombait sur le corps qu’il avait pris ? Et (comment), au lieu qu’il fût lui-même impassible, ne faisait-il pas partager sa propre impassibilité à celui qu’il avait pris ? C’est pourquoi, en effet, la mort également est vaincue, la résurrection devance la promesse et, lorsque les portes sont fermées, le corps passible, qui est connu à cause des trois (dimensions) et qui est attribué à la longueur, à la largeur et à la profondeur, entre. Et (fol. 81 r°) comment cela serait-il arrivé, s’il n’était pas passé de la passibilité à l’impassibilité ? (Et) comment souffrait cette nature de la divinité, qui a donné de ne pas souffrir à celui qui était passible ? Car, si cela ne lui appartenait pas, ce n’est pas à un autre dont la nature est différente qu’elle donnerait cela.
Un seul et même est donc Dieu et homme, le Verbe et la chair, sans qu’il se soit changé en quelque chose qu’il n’était pas ; mais il est resté dans ce qu’il est et il est devenu ce que nous sommes nous-mêmes. Lorsqu’il reçoit la souffrance et la mort, ce n’est pas en ce qu’il est, mais c’est en ce qu’il est devenu. En effet, si c’est en ce qu’il était qu’il a reçu la souffrance, il serait passible auparavant. Et il en est de même de la mort également ; car la souffrance est le commencement de la mort. C’est pourquoi, (il est devenu) ce qu’il n’était pas auparavant, afin que, en ce qu’il n’était pas auparavant, il souffrît, il mourût et il ressuscitât, c’est-à-dire fît ressusciter.
Et, si tu veux, accepte la trompette apostolique, le bienheureux Paul, (comme) interprète des (questions) sur lesquelles il y a doute. Dis, ô bienheureux Paul, pourquoi c’est par le corps que Dieu le Verbe est venu dans le monde. Lui, il dit en vérité que c’est à cause des péchés de l’humanité et à cause de la crainte de la mort qui tenait notre nature, et pour que les promesses (adressées) au chef des patriarches, Abraham, ne restassent pas sans être accomplies, afin que ce testament également ne fût pas annulé et ne fût pas sans effet, comme le premier qui (était) dans la Loi. Car, parce que le premier testament, qui a été écrit par l’intermédiaire du législateur Moïse, n’a pas été ratifié par la mort de son auteur, c’est nécessairement que ceci lui est arrivé, (à savoir) qu’il n’est pas ratifié et qu’il n’y a en lui aucune valeur. En effet, aussi longtemps qu’est vivant celui qui a fait le testament, nul est ce qu’il a écrit.
Or, parce que c’est le temps du testament nouveau, qu’il convenait que Dieu lui-même fût l’auteur du testament et que le mode de (cette) affaire présentait une difficulté, en ce que la nature de celui qui est l’auteur du testament même ne reçoit pas la mort, (et) que la valeur même du testament exige la mort, que11 fallait-il donc qu’imaginât ce sage en tout ? C’est par l’intermédiaire du corps qui a été pris et (par) l’union (fol. 81 v° a) de Dieu le Verbe avec l’homme qui (vient) de Marie que (ces) deux choses sont accomplies, en sorte que, lorsque le Christ, qui à partir de ces deux natures est un, était dans sa divinité l’auteur du testament, il reste dans l’honneur de l’impassibilité de sa nature et que, lorsque par son corps il reçoit aussi la mort, il montre à toute la nature humaine son triomphe sur la mort par la mort. Et c’est là ce qui a été dit par l’Apôtre Paul : Il est lui-même devenu le médiateur du nouveau testament, lui qui par sa mort est lui-même devenu le salut pour ceux qui ont transgressé le premier testament, afin que ceux qui ont été appelés à l’héritage éternel reçoivent la promesse12. Et il a dit après cela : C’est par la mort que le testament est ratifié, parce que, aussi longtemps qu’est vivant celui qui l’a fait, il n’y a en lui aucune utilité13. Car, où il y a un testament, c’est la mort de celui qui l’a fait qu’on prouve14.
C’est pour cela donc que le Verbe s’est fait chair, pour que par son corps il reçût la mort, parce que cela ne pouvait pas arriver dans sa divinité, si, ainsi que nous l’avons dit précédemment, il est immortel et impassible. (Et), s’il n’était pas impassible, il ne serait pas besoin du corps qui reçoit les souffrances, parce que voici que, même avant le corps, cela convenait en raison de sa nature. Mais, parce qu’il n’est pas lui passible, (et) qu’il était impassible, ainsi qu’il est également, il est devenu ce qu’il est devenu, afin que, en ce qu’il est devenu, il prît notre péché et que pour nous il fût dans les douleurs, qu’il livrât aux coups son corps et ses joues et que finalement il vînt à la mort ignominieuse. Et il est semé dans l’ignominie, pour ressusciter, lui-même également, dans la gloire15, afin de parfaire la résurrection pour notre race.
Et autrement, comment comprendrons-nous cela même qui a été dit par la Vérité dans l’Évangile : Détruisez ce temple, c’est-à-dire le corps, et, moi, en trois jours je le relèverai16 ? Qu’est17 donc celui qui est détruit ? Le corps qui (vient) de la Vierge. Et qui est celui qui le relève ? Le Verbe qui (vient) du Père. Et si, ainsi que (le) disent ceux-ci, le Verbe également est passible, il est tombé, lui-même aussi, avec le corps. Comment alors relève-t-il, celui qui, lui-même aussi, est tombé ? Il est alors besoin d’un autre, d’un troisième, qui relève ceux qui sont tombés. Mais la Vérité ne (fol. 81 v°) ment pas. Donc le corps est tombé sous le coup des souffrances ; la divinité le relève, sans que ce qui a assailli le corps l’ait assaillie. Ce qui est tombé n’est pas debout ; car il ne serait pas tombé, s’il était debout. Celui qui relève n’est pas tombé ; et autrement, il ne relèverait pas. Mais un18 seul et même Christ est tombé comme homme, et il a relevé comme Dieu ; il est tombé selon la nature humble, et il a relevé de la chute selon la nature forte. Et c’est ainsi que convient cette (parole) : Détruisez ce temple et en trois jours, moi, je le relève19.
Si, en attirant la (parole) qu’a dite l’Apôtre et en dérobant son sens, lorsqu’ils se servent de sa défense dans leurs paroles, et en se tenant loin de son objet, ils citent encore Paul, lorsqu’il dit : S’ils avaient su, ils n’auraient pas crucifié le Seigneur de la gloire20, il leur a échappé qu’ils s’induisent eux-mêmes en erreur et qu’ils ne comprennent pas, dans leur sottise, le sens de la pensée de l’Apôtre.
Ce bienheureux, en effet, parce qu’il sait que le corps n’est pas mêlé, mais que c’est en vertu de l’union qu’il a été ajouté à la divinité21… Car ce qui est mêlé est confondu, sans qu’on reconnaisse et distingue sa nature, comme le vin également (est mêlé) dans l’eau ; (et) ce qui vient à l’union ne prend pas sur soi la mixtion ou le mélange, et, lorsqu’il est ajouté en vertu de l’union, il permet de reconnaître les natures d’après ce qui leur appartient, comme l’or également est ajouté avec le cuivre, sans être mêlé avec lui, et l’argent avec l’étain. C’est de la sorte que Dieu aussi a été ajouté avec le corps, (et) il n’a pas été mêlé avec notre corps. C’est pourquoi le Christ est un en vertu de l’union, (et) les souffrances du corps sont séparées de la divinité impassible. Et par là, en effet, il a supporté, comme homme, ce qui appartenait à l’homme ; et de là il a fait, comme
Dieu, ce qui convenait à Dieu, lequel est éloigné de toutes les occasions et de toutes les (conditions) qui appartiennent aux (êtres) formés, de tous les travaux qui font souffrir et de toutes les craintes humaines.
L’Apôtre donc, parce qu’il sait que le Christ est un, ainsi que je l’ai dit, semble souvent changer purement et simplement le nom de chair et le mettre à la place de la grandeur de Dieu le Verbe, et non seulement cela, mais — ce qui (fol. 312 v°) est l’opposé de cela — encore le nom même de Jésus, qui indique la vérité de la chair. Comment donc, en ce qu’il est chair, dit-il à son sujet qu’il est monté aux cieux ? Et comment, de la même manière, le nomme-t-il aussi le Fils de Dieu, qui en vérité a pris le vêtement qu’il a imaginé, dans son amour, par suite de la grandeur de sa sagesse ? Car il a dit : Jésus, le Fils de Dieu, qui est monté aux cieux22. Comment donc Jésus, en ce qu’il est homme, est-il le Fils de Dieu, et (cela) lorsqu’il s’est élevé au-dessus des cieux ? Parce que ce corps, en effet, a obtenu ce qui est plus grand et plus élevé que tout le genre humain, en devenant une cithare et un instrument pour celui qui l’a honoré et a habité en lui, c’est-à-dire pour Dieu le Verbe, pour cette raison il a obtenu également des honneurs qui sont plus grands que sa nature, et il est dit, quoiqu’il ne (le) soit pas par nature, ce qu’est celui qui l’a reçu, sans que sa nature fût mêlée, mais alors qu’elle a été honorée par grâce. Lors23 donc que (l’Apôtre) dit : Le Seigneur de la gloire a été crucifié24, ce n’est pas par le seul nom de gloire qu’il a fait que ceux dont les natures sont différentes soient égaux en nom et en nature ; mais c’est cette nature humble que, à cause de la grâce de cette (nature) élevée, il honore par le nom de gloire. En effet, la laine (provenant) des brebis, qui est tondue sur leur dos, comme l’herbe sur le champ, est (toute) de même valeur et son usage universel appartient à tout le monde. Mais, lorsque la teinture (extraite) des coquillages de la mer est restée au dedans d’elle, elle s’appelle pourpre ; et, lorsque son nom a été changé et que son usage a été destiné aux rois, à à qui seulement elle convient, elle est et elle n’est pas de la laine ; et, bien que sa nature soit cette première (nature), son usage n’est pas ce premier (usage) ; elle a fui loin de la simplicité, qui faisait qu’elle fût universelle, à cause de la grandeur de celui qui l’a revêtue. De même, ce corps également, qui a été pris à la nature universelle, parce qu’il est devenu pour le (Christ) un manteau de roi, a obtenu la même gloire qui appartient à celui qui l’a revêtu, quoique sa nature n’ait pas été changée. Alors c’est convenablement que (le Christ) est dit le Seigneur de la gloire, même en ce qu’il est homme, (lui qui) par sa nature humaine (fol. 313 r°) reçoit la souffrance, (et) son ignominie se transmet à celui qui s’en est revêtu comme d’un vêtement. En effet, de même que celui qui déchire la pourpre du roi, c’est comme s’il avait offensé le roi lui-même qu’il reçoit ainsi une peine, quoique rien de mauvais ne fût arrivé au roi lui-même, (et) que ce soit la souffrance de son vêtement qu’il prenne sur lui ; de même c’est également dans les souffrances du corps, bien que Dieu le Verbe reste dans l’impassibilité, que par l’intermédiaire de l’ignominie de son propre corps il est censé (se trouver).
C’est pour cela que Paul nous apprend que le Christ Notre-Seigneur, en ce qu’il est homme, est le Fils de Dieu. Et, avant Paul, l’archange Gabriel, faisant l’annonce de la naissance admirable à la Vierge Marie elle-même, dit : Salut à toi, pleine de grâce ; Notre-Seigneur (est) avec toi ; voici, toi, tu concevras et tu enfanteras un Fils, et on appellera son nom Jésus. Celui-là sera grand, et il sera appelé le Fils du Très-Haut25. Alors Jésus26 est appelé Dieu, non pas parce que son corps a été changé en la nature divine, mais parce que, par l’union de Dieu le Verbe, il a reçu le nom de la même gloire. Et le bienheureux Paul, expliquant l’Évangile qui lui a été confié, disait qu'il a été mis à part pour l’Évangile de Dieu, qu’auparavant il avait promis par ses prophètes au sujet de son Fils ; et il fait connaître qui est (le Fils), en disant : Celui qui est né selon la chair de la postérité de la maison… de David27. En effet, quoiqu’ils aient beaucoup d’audace et que l’injure de leur fureur les frappe au visage, cependant ils ne se détournent pas de ce qui est convenable, au point de dire que c’est en ce qu’il est le Verbe que Dieu le Verbe est né de la postérité de la maison de David. (Et), lorsque cela a été confessé, il est évident et certain que c’est à cause de sa corporéité que Paul dit qu'il est né selon la chair de la postérité de la maison de David28 et qu’il est connu (être) un seul Fils. Donc, en cela qu’il est le Verbe, (il est) Fils par nature, et, en cela qu’il a revêtu le corps, il a fait connaître que c’est par l’union que notre nature a participé à la gloire de la divinité. Lors donc que (l’Apôtre) dit : Le Seigneur de la gloire a été crucifié29, il n’a pas fait descendre cette (nature) impassible jusqu’à la (nature) passible ; mais c’est cette nature passible, parce qu’elle est passible, qu’il a comprise et qu’il a appelée le Seigneur de la gloire à cause de l’union.
Voici (fol. 315 v°) donc qu’une de ces interrogations est expliquée brièvement, et par une lettre, pour ceux qui discernent. Quant aux fraudeurs, que n’ont persuadés ni le Christ, ni Paul, le serviteur de Jésus-Christ30, ni les Évangiles, comment un homme vil, qui est éloigné d’eux d’une telle distance et qui n’est pas capable de répondre à leur controverse, peut-il les persuader ? Pour toi, sois vigilant en tout.
Quelle est la deuxième interrogation que tu disais que posent ceux pour qui tout est facile et qui osent dire, parce qu’il n’y a aucune intelligence qui règle leurs paroles : « Dieu le Verbe n’a pas pris un homme parfait ; mais, au lieu de l’âme de l’homme, c’est la divinité elle-même qui a habité dans ce corps, en accomplissant les opérations de l’âme » ?
C’est avec une petite mesure que tu as mesuré la divinité, ô blasphémateur. Car, si où l’âme est limitée, là aussi la divi… qui n’est pas limitée, a été limitée, tu as rendu le maître égal à sa servante. Et, s’il en est ainsi et que Notre-Seigneur soit venu dans le monde pour le sauver, son salut n’est pas un salut entier, mais un demi-salut, parce que le corps a été sauvé, du fait qu’il a été pris, (et que) l’âme, qui a été méprisée, est restée dans son état de perdition.
En effet, qu’est l’homme ? Un animal qui est raisonnable et mortel. De quoi l’homme est-il constitué ? De l’âme et du corps. Quelle31 est la cause de la venue de Dieu selon la chair ? Le péché qu’a commis notre nature. D’où (provient) le péché ? Du désir, qui a désiré ce qui n’était pas permis. Qui est celui qui a désiré ? Cet homme, qui a été formé en premier lieu. Avec quoi a-t-il désiré ? Avec l’âme ou avec le corps ? Le désir ne relève pas du corps, mais de l’âme. Car choisir le plaisir du corps, cela relève de l’âme ; et32 accomplir tout ce qui a été choisi par l’intermédiaire de l’âme, (cela) se produit avec le corps. Ce premier homme a reçu le commandement de ne pas toucher à l’arbre. Il consent à toucher à l’arbre, parce qu’il a obéi au Calomniateur, qui résistait au commandement divin. Avec quoi a-t-il consenti ? Avec le corps ou avec l’âme ? (fol. 81 r° a) Ils disent eux-mêmes que c’est avec l’âme, quoiqu’ils soient pleins d’audace. (Et), si c’est avec l’âme qu’il a consenti, c’est avec l’âme qu’il a été séduit, c’est avec l’âme qu’il a vu, c’est parmi ce qu’il a vu, que l’arbre était beau33, c’est avec l’âme qu’il a désiré. Quant au corps, il a servi la volonté du désir.
Et la condition de mort survenait, à cause du péché, sur le chef de notre nature, et c’est du même avancement dont avançait la nature que le péché également avançait en même temps qu’elle. C’est pour cette cause donc que Dieu est venu, (à savoir) pour rendre à la vie celui qui s’est égaré, ramener celui qui a péri et revêtir du premier honneur celui qui est sorti du paradis. Si donc, ainsi que (le) disent ceux-ci, il s’est fait chair, (et) qu’il n’ait pas pris l’âme, qui fut elle-même la cause du péché, non seulement il a opéré un demi-salut ; mais encore son salut est absolument sans utilité, parce qu’il n’a pas luimême guéri le principe de la cause, (et) que le corps, qui a servi (le péché), a été sauvé, parce qu’il a été pris.
Mais, parce que les occasions se présentent facilement à la méchanceté, et les flèches ne manquent pas à l’erreur, le manque de persuasion, après qu’il a eu lieu, renverse les paroles de la vérité par sa grande sottise. Car à la folie Dieu a ajouté la sottise, en sorte que, lorsqu’elle se conduit avec examen, elle ne prévale pas sur l’intelligence, laquelle d’avance rend semblables et adapte les unes aux autres les choses qui devaient réclamer (un examen)34.
Ils disent donc : « Le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous35 ; et, si le Verbe s’est fait chair, comment l’âme a-t-elle aussi été prise ? »
Qu’ils apprennent, d’une part, que le corps (ܓܘܫܡܐ) ou le corps (ܦܓܪܐ) qui est sans âme n’est pas appelé chair, mais corps (ܓܘܫܡܐ) ou corps (ܦܓܪܐ), et, d’autre part, que c’est le (corps) qui n’est pas privé de l’âme qui le conduit qui est justement dit chair ! C’est pourquoi (le Verbe) est également appelé chair. Dieu a dit : Mon Esprit n’habitera pas dans l’homme éternellement, parce qu’il est chair36, non pas parce que les hommes d’alors n’avaient pas d’âme, mais parce qu’ils avaient soumis la primauté de l’âme aux passions du corps, en obéissant aux mauvais désirs.
C’est ainsi que le bienheureux Paul également nomme l’homme qui (est) dans la chair, (l’homme) de l’âme et (l’homme) de l’esprit, en montrant que sous les trois désignations il se trouve dans la même nature (fol. 314 v°) des aspects différents de la conduite. Il appelle (l’homme) qui (est) dans la chair celui qui se roule dans les désirs du corps et imite le porc, ainsi qu’il a également dit dans un autre endroit : L’esprit de la chair est un ennemi à l’égard de Dieu37. Et il a ensuite appelé (l’homme) de l’âme celui qui reste à l’intérieur de ses raisonnements seulement, (qui) ne pense pas qu’il y ait autre chose en dehors de sa compréhension et (qui) croit par suite de l’orgueil de son erreur qu’il renferme sous sa connaissance toute la beauté et (tout) l’ornement de ce qui est vu et de ce qui n’est pas vu. (Et) il a appelé (l’homme) de l’esprit celui qui se conduit selon la foi et selon la grâce et (qui), parce que Dieu lui a donné une autorité qui (s’étend) sur tout, est amené à la connaissance de beaucoup de choses. Alors l’homme qui (est) dans la chair est également homme selon sa nature, quoiqu’il ne (le soit) pas selon son esprit. Et (l’homme) de l’âme est homme selon sa nature, quoiqu’il ne (le soit) pas selon sa foi. Et (l’homme) de l’esprit est homme, quoiqu’il puisse lui arriver dans sa conduite. Lors donc que (l’Évangéliste) a dit : Le Verbe s’est fait chair38, il a dit qu’il s’est fait homme, et que de l’homme aussi (il s’est fait) ce qui est plus vil que (l’homme) tout entier, pour montrer par la profondeur du péché la hauteur de la miséricorde.
Si donc Dieu est impassible, ainsi qu’il est véritablement et que la parole même l’a montré, (et) que le corps sans l’âme soit sans la sensibilité, qu’est-ce qui a souffert ? Et où est ce qui a été montré par Pierre : Le Christ a souffert dans la chair39 ? Dans la chair, a-t-il dit, et non pas dans sa divinité ; et l’homme est appelé chair d’une manière humble. Mais, lorsque ceux qui sont jaloux de leur salut veulent montrer que la divinité elle-même est passible, au lieu de l’âme ils disent que Dieu lui-même habite dans un corps mort, en ajoutant en vérité à son sujet même cette chose effroyable qu’il a craint à l’heure de la mort, de même que le refus du calice et le reste des autres (paroles) qu’il dit comme homme, en enseignant les hommes, en les introduisant dans une doctrine excellente, en montrant comment il faut que l’homme lui-même conduise sa vie avec justice.
En effet, qu’a fait Dieu le Verbe, qui est venu chez nous selon la chair ? C’est comme s’il avait fait un échange avec nous, par lequel (fol. 315 r°) échange il annonce sa miséricorde et il fait connaître que notre nature est montée d’être élevée aux cieux ; et il se sert de cet (échange) dans ce monde, ainsi que dans un marché. Il a reçu de nous le corps qui (est) de notre nature, et il nous a donné son propre Esprit, lorsqu’il a voulu que les deux (objets) restassent, par rapport aux deux parties, dans ce qui les indique.
Qu’est-ce qui indique le corps ? Les souffrances et la mort. Et qu’est-ce qui indique son Esprit qui (est) chez nous ? La force et la patience qui (se rapportent) aux souffrances. Il a voulu que ces (objets) fussent conservés dans l’échange qui a eu lieu entre lui et nous. Il a donné l’Esprit (comme) une insufflation de la personne de ses disciples et il a dit : Recevez l’Esprit-Saint40. Et à ceux qui l’ont reçu il a dit : Ne craignez pas ceux qui tuent le corps41.
Il a pris le corps et il a été dans la crainte, pour montrer la passibilité du corps, en voulant montrer clairement son économie qui (est) selon la chair. Il n’a pas craint lui-même, dans ce qui lui appartient — car il ne possède pas la souffrance42 — mais dans ce qui nous appartient, (et) qui lui est arrivé par suite de l’échange qu’il a reçu de nous. Et pour nous aussi, lorsque nous sommes fortifiés à l’heure de la mort, notre force n’appartient pas à notre nature, mais à la grâce qui (vient) de chez lui, (et) qui nous a donné ce qui est plus élevé que notre nature, par le moyen de l’échange qui a eu lieu publiquement.
Alors et, lui, c’est en dehors de la nature de sa divinité qu’il a sa crainte, et, nous, c’est en dehors de la nature de notre humanité que nous avons notre force. Nous sommes donc fortifiés par suite de ce qui est à lui, et il a craint, lui aussi, par suite de ce qui est à nous. (Et), si tu donnes aux deux parties ce qui appartient à leur nature, lui, il est perpétuellement fortifié. En effet, quoique l’homme soit fortifié avant le combat de la mort, cependant, à l’approche même de la mort, il est terrifié. C’est pour cela également que les hommes ont fondé des villes, qu’ils se sont entourés eux-mêmes de murailles, qu’ils ont fabriqué des armes de toute sorte, en raison des atteintes des hommes ou de (leur) nature cruelle, et qu’ils en ont revêtu (leurs) corps exposés à de nombreuses souffrances. Et la nature a trouvé un grand nombre d’inventions et elle s’en est armée par suite de la crainte (qu’elle éprouvait).
Et, s’il se trouve quelqu’un qui ait de l’audace et soit confirmé dans sa foi comme Pierre — fût-elle même de Dieu — cependant s’il s’en est servi inconsidérément ou fréquemment, il renie en vérité, lui aussi, comme Pierre ou à son exemple (fol. 313 v°), par suite de la crainte. Et non seulement (Pierre) renie, mais encore il fait cela trois fois et il ajoute des serments. Et, après que s’est réalisée la prescience de ce qui avait été dit sur sa lâcheté, il obtient la miséricorde par le repentir. En effet, parce que deux fois Pierre a promis avec empressement qu’il mourrait avec son Seigneur, c’est trois fois que par le reniement son calcul a été un naufrage, afin que par là il apprît à ne pas contredire Dieu et à ne pas se confier en soi-même avec empressement.
C’est pourquoi le Christ également prie et refuse la mort, alors que ce n’est pas de lui-même qu’il a craint. Loin de là ! Car comment refusait-il (la mort), celui qui a nommé Satan43 Pierre, qui se dressait contre l’économie de sa mort, et a appelé calice la croix, par ce qu’il a dit aux fils de Zébédée : Pouvez-vous boire le calice que, moi, je vais boire, et être baptisés du baptême dont, moi, je suis baptisé44 ? Il appelle baptême la mort elle-même, (et) calice la croix. Car, de même que, pour ceux qui ont soif, la boisson est agréable, de même, également pour Notre-Seigneur le Christ, qui avait soif de la mort pour nous, la boisson de la mort était agréable. Et, s’il en est ainsi, comment craignait-il la mort ? S’il n’en est pas ainsi, lorsqu’il veut cependant nous apprendre à ne pas nous mettre sans raison en face du danger, alors que n’existe pas le secours de Dieu, et à ne pas nous permettre à nous-mêmes, avec audace, des (situations) difficiles, il corrige également Pierre qui, dans son ardeur, était enflammé pour la promesse, en ce qu’il a prédit ce qui devait arriver.
Et lui-même aussi, au moment où la cohorte des Juifs allait le saisir, il laissa neuf de ses disciples en dehors du jardin, (et) il fit entrer dans le jardin leurs chefs, (à savoir) Pierre, Jacques et Jean. Et aussi il partit encore d’auprès de ceux-ci, à un jet de pierre, il fléchit les genoux et il pria, en disant : Mon Père, s’il est possible que ce calice s’éloigne de moi45 ! Il n’y avait là personne pour entendre et personne pour écouter ce qui a été dit dans la prière. Car neuf d’entre les (disciples) étaient au loin, en dehors du jardin ; et, au dedans du jardin, trois étaient (fol. 316 r°) plongés dans un profond sommeil. Quant à lui, il était éloigné d’eux à un jet de pierre. Qui donc a dit aux disciples les paroles de la prière ? Et qui donc a demandé aux Évangélistes d’écrire ces paroles dans leurs propres Évangiles ? Et personne, si ce n’est lui-même, après qu’il fut de retour de la prière. En effet, lorsqu’il revint, il leur dit, en leur reprochant d’avoir dormi et en s’exprimant (ainsi) : « Pourquoi n’avez-vous pas pu veiller une seule heure ? Veillez et priez, afin que vous n’entriez pas dans la tentation46, vous, et non pas moi. C’est pour cela que je priais, c’est pour vous poser en loi qui vous prierez et de quelle manière vous prierez. En effet, de même que j’ai mangé, non pas en ce que je suis, mais en ce que je suis devenu, que j’ai accepté de montrer l’usage du corps qui (vient) de chez vous, non pas selon ma nature, mais selon votre nature, et que j’ai accepté tout ce qui appartient aux hommes, non pas à cause de ma nature, mais à cause de vous, pour vous transmettre une conduite pure, de même j’ai également prié, afin que je montre, par mes souffrances, la crainte qui (vient) de vous et afin que, vous, vous regardiez vers Dieu, lorsque vous manquez de force et d’allant en présence du danger. C’est pourquoi, je vous dis aussi : L’esprit veut et est prompt, le corps est malade47 ; celui qui est dans la chair, celui-là est faible ; et, s’il est de l’esprit, la crainte n’approche pas de celui-là. »
Tu as reçu pour toi également la solution de cette question d’une manière parfaite, selon que, moi, je le pense. Désormais nous produirons en public et nous résoudrons également cette troisième question qui est posée par eux.
Qu’est-ce qu’ils disent : « Ce n’est pas de Marie, ainsi que tu l’as écrit, que Dieu le Verbe a pris le corps, mais d’un autre côté » ? Qu’ils disent donc d’où, et comment, et de quelle manière ! Et, s’ils disent qu’il a pris un homme parfait, pourquoi était-il besoin de l’intermédiaire de la Vierge ? Et, s’il n’était pas parfait, comment est-il né ? Et comment fut-il composé ? — La stérilité et la virginité — le prophète48 (vient) de la stérile, et Dieu (vient) de la Vierge — (ce sont) deux prodiges porte à porte, quoiqu’ils ne soient pas semblables. Car l’une (fol. 316 v°) est stérile et âgée en jours, et l’autre ne connaît ni mari ni mariage. L’une, comme un temple, conçoit le prophète, (et) l’autre, comme les cieux, reçoit Dieu. (Il en est) ainsi, selon que le sait lui-même celui qui habite. Dans les entrailles (il y a) le prophète, et dans les entrailles (il y a) le Christ.
Il n’y a qu’un seul (être) pour annoncer les deux (faits). Et qui est celui-là ? L’archange Gabriel, qui annonça à Zacharie, à l’intérieur du temple, la naissance de Jean, (et) annonce à la Vierge elle-même la naissance du Seigneur de Jean. Là-bas (il y a) Zacharie, et ici Joseph. Et pourquoi ne faisait-il pas semblablement l’annonce aux deux (hommes) plutôt que de n’avoir pas fait cela ? Pourquoi ne fit-il pas semblablement l’annonce aux femmes ? Cependant, il n’a pas fait cela. Mais il fit l’annonce là-bas à Zacharie, (et) ici à la Vierge. C’est selon une grande règle et d’après la loi de la nature qu’il a fait les deux (choses). En effet, là où c’est le mari qui est la cause de celui qui naît, c’est le mari qui comme père reçoit la promesse ; et49, là où il se trouve un mari, mais qui ne fait pas ce qui appartient au mari, c’est à la Vierge — par puissance de Dieu qui vient sur elle50 — qu’est révélée l’annonce de la naissance, et de la naissance du petit enfant, qui n’est pas soumise à la loi de la nature. À cause de cela, c’est loin du mari qu’elle reçoit l’annonce ; alors qu’elle est toute seule, elle ne sait pas ce qu’est le mariage. Et ces choses ont été ainsi dites ; est-ce autrement qu’à leur gré ceux qui examinent les paroles (les) comprendront ?
Et après cette annonce de Gabriel, celle qui est vierge et mère rencontre celle qui est stérile et mère ; et elle la salue du salut habituel, qui, après qu’il est entré dans ses oreilles, excite le prophète lui-même, qui était caché, à se faire connaître, afin que la mère elle-même, à cause de l’enfant qu’elle portait, sache dire, en saluant la Vierge : Tu es bénie entre les femmes, et le fruit qui (est) dans tes entrailles est béni51, alors qu’elle appelle fruit qui (est) dans les entrailles de la Vierge l’enfant Jésus. Et comment doutes-tu, ô homme, d’où est le corps de Notre-Seigneur, comme si tu ne savais pas, alors que tu (en) tiens la cause : Tu es bénie entre les femmes, et le fruit qui (est) dans tes entrailles est béni ?
Et elle ne s’arrête pas là. Mais elle dit après cette (parole) : Qui me donnera que la mère de mon Seigneur vienne chez moi52 ? (fol. 317 r°) Et53 le prophète, par sa mère, nomme son Fils celui qui était caché dans les entrailles de la Vierge, et la stérile appelle Dieu celui qui était dans le sein de la Vierge.
D’où sais-tu qu’il est le Seigneur ? Lorsque la parole de ton salut, en effet, est tombée dans mes oreilles, l’enfant a sauté dans mes entrailles avec une grande joie54. Il a sauté ; soit ! Les sauts appartiennent à la nature. D’où sais-tu qu’il a sauté également avec joie ? Car cela est (la matière) d’une preuve.
Alors ce n’est pas d’un autre lieu qu’est le corps de Notre-Seigneur et ce n’est pas comme en imagination qu’il existe, ainsi qu’il a plu à quelques-uns de ceux qui nient. En effet, s’il était une hallucination, comment grandirait-il dans les entrailles de la Vierge ? Ou comment Siméon, selon la promesse de l’Esprit, prenait-il l’enfant dans ses mains et disait-il : Désormais, tu laisses ton serviteur, mon Seigneur, s’en aller en paix, selon ta parole55 ? Et comment aussi la prophétesse Anne loue-t-elle Dieu, en prophétisant ? Et qui les pasteurs glorifiaient-ils dans leurs veilles ? Et qui les anges chantaient-ils dans leurs bataillons, en disant : Gloire à Dieu dans les hauteurs, et paix sur la terre56 ! Ou comment une imagination âgée de huit jours est-elle circoncise ? Ou comment grandissait-elle en taille, en sagesse et en grâce ?
Et comment aussi le reste de toute l’affaire des souffrances se trouvait-il une place chez celui qui est une hallucination ? Et de quelle manière, après la résurrection, le trou des clous dans les mains, les cicatrices et la place de la lance dans son côté étaient-ils reconnus par ceux qui avaient des doutes sur lui et étaient fortifiés ? Les clous ne touchaient pas des imaginations ; une hallucination n’a pas de côté et elle ne permet pas d’être percée par une lance. Mais ce n’est pas d’une imagination que (relève) notre salut ; mais l’économie est en vérité. Et celui qui vivait est devenu notre nature, parce qu’il a participé vraiment à notre nature, (lui) qui par sa nature était éloigné de cela.
Imagination et toile d’araignée, en effet, sont les paroles de ceux qui osent dire cela. Car le corps qui (vient) de la Vierge (fol. 317 v°) sainte n’est pas une imagination, et il n’est pas sans âme. Mais, et il y a en lui l’intelligence, et il y a en lui l’âme. Et l’homme est parfait et il est tout entier celui qui a péché et a transgressé le commandement dans le paradis avec l’âme raisonnable — qui relève de l’intelligence — et qui n’a pas d’abord reçu le péché avec le corps une fois, mais par l’intermédiaire de l’âme. En effet, que c’est la pensée qui a été corrompue par la séduction et que c’est elle qui a reçu la désobéissance, Paul l’a attesté, en disant : Je crains que, de même que le serpent séduisit Ève par sa ruse, de même vos pensées ne se corrompent (en s’éloignant) de la simplicité à l’égard du Christ57. Qu’est donc ce qui a été corrompu ? La pensée. C’est parce qu’elle a été prise que celle-là a été délivrée de la corruption. Et que personne ne dise des inepties et ne s’élève contre le Père, le Fils et l’Esprit saint ! Qu’on ne divise pas l’économie, et qu’on ne l’appelle pas imparfaite et non conforme à l’économie, parce qu’une peine sévère est portée contre ceux qui, par leur mauvaise discussion, méprisent les œuvres (de Dieu), (et) que des couronnes sont réservées à ceux qui acceptent selon la foi et selon la pensée de la religion les Écritures et les traditions de nos saints Pères ! Quant à toi, puisses-tu nous être gardé bien portant en Notre-Seigneur, par la grâce de Dieu, ô notre frère pieux !
Fin de la lettre.
