Lettre de saint Athanase à Dracontius
Un évêque pressé de ne pas fuir sa charge (vers 354-355)

Lettre de saint Athanase à Dracontius
Un évêque pressé de ne pas fuir sa charge (vers 354-355)
Athanase d’Alexandrie · 15 septembre 2026 · 14 min de lecture · 2 vues
Je ne sais comment écrire. Doit-je vous blâmer pour votre refus ? Ou pour avoir considéré les épreuves et vous être caché par crainte des Juifs ? Quoi qu’il en soit, ce que vous avez fait est digne de blâme, bien-aimé Dracontius. Car il ne convenait pas qu’après avoir reçu la grâce vous vous cachiez, ni qu’étant un homme sage, vous fournissiez à d’autres un prétexte de fuite. En effet, beaucoup sont scandalisés en l’apprenant ; non seulement parce que vous avez agi ainsi, mais parce que vous l’avez fait en considération des circonstances et des afflictions qui pèsent sur l’Église. Et je crains qu’en fuyant pour votre propre compte, vous ne vous trouviez en péril devant le Seigneur à cause d’autrui. Car si « pour celui qui scandalise un seul de ces petits, il vaudrait mieux qu’on lui suspendît au cou une meule d’âne et qu’on le précipitât au fond de la mer » (Mt 18, 6), que vous sera-t-il réservé si vous devenez une occasion de chute pour un si grand nombre ? Car l’étonnante unanimité qui s’était faite autour de votre élection dans les districts d’Alexandrie sera nécessairement brisée par votre retraite ; et l’épiscopat de cette région sera brigué par beaucoup, — et par bien des personnes indignes, comme vous ne l’ignorez pas. Enfin, de nombreux païens, qui promettaient de devenir chrétiens à la suite de votre élection, demeureront païens si votre piété tient pour rien la grâce qui vous a été conférée.
2. Quelle défense présenterez-vous pour une telle conduite ? Par quels arguments pourrez-vous laver et effacer une telle accusation ? Comment guérirez-vous ceux qui, à cause de vous, sont tombés et scandalisés ? Ou comment pourrez-vous rétablir la paix rompue ? Bien-aimé Dracontius, vous nous avez causé de la tristesse au lieu de la joie, des gémissements au lieu de la consolation. Car nous espérions vous avoir auprès de nous comme une consolation ; et maintenant nous vous voyons en fuite, et vous serez confondu lors du jugement, et vous vous en repentirez au moment de comparaître. Et « qui aura pitié de toi » (Jr 15, 5), comme dit le Prophète, qui inclinera son cœur vers vous pour la paix, en voyant blessés, à cause de votre fuite, les frères pour lesquels le Christ est mort ? Car vous devez savoir, et n’en point douter, que si avant votre élection vous viviez pour vous-même, après votre élection, vous vivez pour votre troupeau. Et avant que vous n’eussiez reçu la grâce de l’épiscopat, nul ne vous connaissait ; mais depuis que vous l’êtes devenu, les laïcs attendent de vous que vous leur apportiez la nourriture, à savoir l’instruction tirée des Écritures. Lors donc qu’ils sont dans cette attente et souffrent de la faim, tandis que vous ne nourrissez que vous-même, et que notre Seigneur Jésus-Christ viendra et que nous nous tiendrons devant Lui, quelle défense présenterez-vous lorsqu’Il verra Ses propres brebis affamées ? Car si vous n’aviez pas pris l’argent, Il ne vous en blâmerait point. Mais Il le ferait à juste titre si, l’ayant pris, vous aviez creusé et l’aviez enfoui, — selon ces paroles qu’à Dieu ne plaise que votre piété entende jamais : « Tu aurais dû donner mon argent aux banquiers, afin qu’à ma venue je puisse le réclamer d’eux » (Mt 25, 27).
3. Je vous en conjure, épargnez-vous vous-même et épargnez-nous. Vous-même, de peur de courir au péril ; nous, de peur que nous ne soyons affligés à cause de vous. Songez à l’Église, de peur qu’un grand nombre de petits ne soient lésés à cause de vous et que les autres ne trouvent là une occasion de se retirer. Que si vous avez craint les temps et agi ainsi par timidité, votre cœur manque de virilité ; car, en pareil cas, vous devriez faire preuve de zèle pour le Christ, affronter plutôt les circonstances avec courage et tenir le langage du bienheureux Paul : « Mais dans toutes ces choses nous sommes plus que vainqueurs » (Rm 8, 37) ; et ce d’autant plus que nous devons servir non pas le temps, mais le Seigneur (Rm 12, 11). Mais si le gouvernement des Églises vous répugne et si vous ne pensez pas que le ministère de l’épiscopat comporte sa récompense, alors vous en êtes venu à mépriser le Sauveur qui a ordonné ces choses. Je vous en conjure, rejetez de telles pensées et ne tolérez pas ceux qui vous conseillent en ce sens, car cela n’est point digne de Dracontius. Car l’ordre que le Seigneur a établi par les Apôtres demeure beau et ferme ; mais la lâcheté des frères ne saurait subsister ainsi.
4. Car si tous partageaient les sentiments de vos conseillers actuels, comment seriez-vous devenu chrétien, puis qu’il n’y aurait point d’évêques ? Ou si nos successeurs doivent hériter d’un tel état d’esprit, comment les Églises pourront-elles subsister ? Ou bien vos conseillers pensent-ils que vous n’avez rien reçu, pour qu’ils le méprisent ainsi ? S’il en est ainsi, ils sont assurément dans l’erreur. Car il ne leur reste plus qu’à estimer que la grâce des fonts baptismaux n’est rien, si certains en viennent à la mépriser. Mais tu l’as reçue, bien-aimé Dracontius ; ne tolère pas tes conseillers et ne t’abuse point toi-même. Car Dieu, qui te l’a donnée, t’en demandera compte. N’as-tu point entendu l’Apôtre dire : « Ne néglige pas la grâce qui est en toi » (1 Tm 4, 14) ? ou n’as-tu pas lu comment Il agrée l’homme qui a fait fructifier son argent, tandis qu’Il condamne celui qui l’a enfoui ? Mais puisse-t-il advenir que tu reviennes promptement, afin d’être, toi aussi, au nombre de ceux qui reçoivent des louanges. Ou bien, dis-moi, qui tes conseillers veulent-ils que tu imites ? Car nous devons marcher selon la règle des saints et des pères, les imiter, et être assurés que, si nous nous écartons d’eux, nous nous retranchons aussi de leur communion. Qui donc veulent-ils que tu imites ? Celui qui hésitait et qui, tout en désirant suivre le Seigneur, différait et prenait conseil de sa famille, ou le bienheureux Paul qui, dès l’instant où cette dispensation lui fut confiée, « ne consulta point aussitôt la chair et le sang » (Ga 1, 16) ? Car, bien qu’il ait dit : « Je ne suis pas digne d’être appelé apôtre » (1 Co 15, 9), sachant toutefois ce qu’il avait reçu et n’ignorant pas Celui qui le lui avait accordé, il écrivit : « Malheur à moi si je n’évangélise pas ! » (1 Co 9, 16). Mais, de même que c’était un « malheur à moi » s’il ne prêchait point, de même, en enseignant et en annonçant l’Évangile, il trouvait dans ses convertis sa joie et sa couronne. Voilà pourquoi ce saint mit tout son zèle à prêcher jusqu’en Illyrie, sans reculer à l’idée d’aller jusqu’à Rome, ni même de pousser jusqu’aux Espagnes, afin que, peinant davantage, il pût recevoir une récompense d’autant plus grande pour son labeur. Il se glorifiait donc d’avoir combattu le bon combat et avait la certitude de recevoir la grande couronne. Dès lors, bien-aimé Dracontius, qui imites-tu dans ta conduite actuelle ? Paul, ou des hommes dissemblables de lui ? Pour ma part, je prie afin que toi, ainsi que moi-même, nous nous montrions les imitateurs de tous les saints.
5. Ou peut-être s’en trouve-t-il qui te conseillent de te cacher, parce que tu as juré par serment de ne point accepter la charge si tu étais élu. Car j’apprends qu’ils te rebattent les oreilles en ce sens et s’imaginent agir ainsi selon la conscience. Mais s’ils étaient véritablement consciencieux, ils auraient avant tout craint Dieu, qui t’a imposé ce ministère. Ou s’ils avaient lu les divines Écritures, ils ne t’auraient point donné de conseil qui leur fût contraire. Il serait temps en effet qu’ils blâmassent aussi Jérémie et missent en accusation le grand Moïse, pour n’avoir point écouté leurs conseils, mais pour avoir, dans la crainte de Dieu, accompli leur ministère et atteint la perfection en prophétisant. Car eux aussi, lors qu’ils reçurent leur mission et la grâce de la prophétie, refusèrent ; mais par la suite, ils furent saisis de crainte et ne méprisèrent point Celui qui les avait envoyés. Dès lors, que tu aies la parole hésitante et la langue pesante, crains le Dieu qui t’a créé ; ou si tu te dis trop jeune pour prêcher, révère Celui qui t’a connu avant que tu ne fusses formé. Ou si tu as engagé ta parole (or, pour les saints, leur parole tenait lieu de serment), lis donc Jérémie, et vois comment lui aussi avait dit : « Je ne ferai plus mention du Nom du Seigneur » ; puis, pris de crainte devant le feu allumé en son sein, il n’agit point selon ce qu’il avait dit et ne se cacha point comme s’il était lié par un serment, mais il vénéra Celui qui lui avait confié sa charge et accomplit la vocation prophétique. Ignores-tu donc, bien-aimé, que Jonas lui aussi prit la fuite, mais qu’il éprouva le sort qui lui advint, après quoi il revint et prophétisa ?
6. N’accueillez donc point de conseils contraires à cela. Car le Seigneur connaît notre situation mieux que nous-mêmes, et Il sait à qui Il confie Ses Églises. Car même si un homme n’en est pas digne, qu’il ne regarde point à sa vie passée, mais qu’il accomplisse son ministère, de peur qu’en plus de sa vie il n’encoure également la malédiction due à la négligence. Je vous le demande, bien-aimé Dracontius, sachant cela et étant un homme sage, n’avez-vous point le cœur transpercé ? N’éprouvez-vous nulle angoisse à la pensée que l’un de ceux qui vous sont confiés vienne à périr ? Ne brûlez-vous point, comme d’un feu, en votre conscience ? Ne redoutez-vous pas le jour du jugement, auquel aucun de vos conseillers actuels ne sera présent pour vous secourir ? Car chacun rendra compte de ceux qui ont été remis entre ses mains. En quoi, en effet, son excuse a-t-elle profité à l’homme qui enfouit l’argent ? Ou en quoi a-t-il servi à Adam de dire : « La femme m’a séduit » ? Bien-aimé Dracontius, quand bien même vous seriez réellement faible, vous devriez néanmoins assumer cette charge, de peur que, l’Église demeurant sans pasteur, les ennemis ne lui portent atteinte en tirant parti de votre fuite. Vous devriez vous ceindre les reins, afin de ne pas nous laisser seuls dans le combat ; vous devriez peiner avec nous, afin de recevoir aussi la récompense avec tous.
7. Hâte-toi donc, bien-aimé, et ne tarde plus, et ne souffre point ceux qui voudraient t’en empêcher ; mais souviens-toi de Celui qui a donné, et viens ici vers nous qui t’aimons et qui te donnons un conseil scripturaire, afin que tu sois établi par nous-mêmes et que, dans ton ministère au sein des églises, tu fasses mémoire de nous. Car tu n’es pas le seul à avoir été élu d’entre les moines, ni le seul à avoir été à la tête d’un monastère, ou à avoir été aimé des moines. Mais tu sais que non seulement Sérapion était moine, et présidait à un si grand nombre de moines ; tu n’ignorais pas de combien de moines Apollos était le père ; tu connais Agathon, et tu n’ignores pas Ariston. Tu te souviens d’Ammonios, qui voyagea au loin avec Sérapion. Peut-être as-tu aussi entendu parler de Muïus2 dans la Haute-Thébaïde, et peux-tu t’instruire au sujet de Paul à Latopolis, et de bien d’autres encore. Et pourtant ceux-ci, lors qu’ils furent élus1, ne s’y opposèrent point ; mais, prenant Élisée pour exemple, connaissant l’histoire d’Élie et ayant tout appris des disciples et des apôtres, ils acceptèrent la charge, ne méprisèrent point le ministère et ne déchurent point d’eux-mêmes, mais ils attendent plutôt la récompense de leur labeur, progressant eux-mêmes et guidant les autres sur cette voie. Car combien n’en ont-ils pas détournés des idoles ? De combien n’ont-ils pas, par leurs avertissements, fait cesser le commerce avec les démons ? Combien de serviteurs n’ont-ils pas amenés au Seigneur, au point de frapper d’admiration ceux qui contemplaient de tels prodiges ? Ou n’est-ce point une grande merveille que de faire vivre une jeune fille dans la virginité, un jeune homme dans la continence, et d’amener un idolâtre à la connaissance du Christ ?
8. Que les moines ne vous en empêchent donc point, comme si vous étiez le seul à avoir été choisi d’entre les moines ; ne prétextez pas non plus que vous perdrez de votre perfection. Car vous pouvez même devenir meilleur si vous imitez Paul et poursuivez les actions des saints. Vous savez en effet que de tels hommes, une fois établis intendants des mystères, « coururent d’autant plus vers le but, pour le prix de la haute vocation » (Ph 3, 14). Quand Paul a-t-il affronté le martyre et espéré recevoir sa couronne, sinon après avoir été envoyé enseigner ? Quand Pierre a-t-il rendu sa confession, sinon lors qu’il prêchait l’Évangile et était devenu « pêcheur d’hommes » (Mt 4, 19) ? Quand Élie a-t-il été enlevé, sinon après avoir accompli sa charge prophétique ? Quand Élisée a-t-il reçu une double part de l’Esprit, sinon après avoir tout quitté pour suivre Élie ? Et pourquoi le Sauveur a-t-il choisi des disciples, sinon pour les envoyer comme apôtres ?
9. Prends donc ceux-ci pour exemple, bien-aimé Dracontius, et ne dis pas, ni ne crois ceux qui disent, que la charge épiscopale est une occasion de péché, ni qu’elle donne lieu à des tentations de pécher. Car il t’est possible, à toi aussi comme évêque, d’avoir faim et soif, comme le fit Paul. Tu peux ne point boire de vin, comme Timothée, et jeûner continuellement aussi, comme Paul, afin qu’ainsi, en jeûnant avec lui, tu puisses rassasier les autres par tes paroles, et, tout en ayant soif par privation de boisson, abreuver autrui par ton enseignement. Que vos conseillers n’allèguent donc point de telles raisons. Car nous connaissons des évêques qui jeûnent, et des moines qui mangent. Nous connaissons des évêques qui ne boivent point de vin, ainsi que des moines qui en boivent. Nous connaissons des évêques qui opèrent des miracles, ainsi que des moines qui n’en font point. De même, beaucoup d’évêques ne se sont point mariés, tandis que des moines sont devenus pères d’enfants3 ; tout comme, à l’inverse, nous connaissons des évêques qui sont pères d’enfants et des moines « de la perfection la plus accomplie ». Et encore, nous connaissons des clercs qui souffrent de la faim, et des moines qui jeûnent. Car cela est possible de cette dernière manière, et n’est nullement défendu de la première. Mais que chacun, où qu’il se trouve, lutte avec ferveur ; car la couronne est accordée non selon la condition, mais selon les œuvres.
10. N’écoute donc point ceux qui te donnent des conseils contraires. Mais hâte-toi plutôt et ne tarde pas, d’autant plus que la sainte fête approche, afin que les laïcs ne célèbrent pas la fête sans toi, et que tu n’attires pas sur toi un grand péril. Car qui leur prêchera en ton absence le sermon de Pâques ? Qui leur annoncera le grand jour de la Résurrection, si tu te tiens caché ? Qui leur conseillera, si tu es en fuite, de célébrer la fête comme il convient ? Ah ! combien deviendront meilleurs si tu parais, et combien subiront de dommage si tu t’enfuis ! Et qui pensera du bien de toi pour cela ? Et pourquoi te conseillent-ils de ne pas assumer la charge d’évêque, alors qu’eux-mêmes désirent avoir des prêtres ? Car si tu es mauvais, qu’ils ne s’associent point à toi ; mais s’ils savent que tu es bon, qu’ils ne portent pas envie aux autres. En effet, si, comme ils le prétendent, l’enseignement et le gouvernement sont une occasion de péché, qu’ils ne reçoivent point eux-mêmes d’instruction et n’aient point de prêtres, de peur qu’ils ne se détériorent, eux ainsi que ceux qui les instruisent. Mais ne prête point l’oreille à ces propos humains, et ne tolère point ceux qui te donnent de tels conseils, comme je te l’ai déjà dit souvent. Hâte-toi plutôt et tourne-toi vers le Seigneur, afin qu’en prenant soin de ses brebis, tu te souviennes aussi de nous. C’est à cette fin que j’ai enjoint à notre bien-aimé Hiérax, prêtre, et à Maxime, lecteur, de se rendre auprès de toi et de t’exhorter également de vive voix, afin que tu puisses ainsi connaître tant les sentiments avec lesquels j’ai écrit, que le danger qui résulte de contredire l’ordonnance de l’Église.
