Lettre canonique à Létoïus, évêque de Mélitène
De la pénitence et de la conversion : la thérapeutique des trois parties de l’âme
- 01 — Prologue — De la pénitence et de la conversion
- 02 — De ceux qui ont recours à des sorciers ou des devins
- 03 — Des péchés commis par concupiscence et plaisir charnel
- 04 — De la partie irascible de l’âme
- 05 — De ceux qui, avant d’accomplir le temps de leur pénitence, sont sur le point de trépasser
- 06 — Du vol
- 07 — De la division du péché de violation de tombeaux
- 08 — Des sacrilèges

Lettre canonique à Létoïus, évêque de Mélitène
De la pénitence et de la conversion : la thérapeutique des trois parties de l’âme
Saint Grégoire de Nysse · 21 juin 2016 · 19 min de lecture · 5 vues
Un des faits qui contribuent à bien célébrer la sainte festivité pascale, c’est aussi celui d’avoir une profonde connaissance de l’application des lois et des canons à ceux qui ont commis une faute, afin de guérir toute maladie spirituelle causée par un péché quelconque.
En effet, puisque cette fête universelle de la création, qui chaque année au retour du cycle annuel se célèbre dans le monde entier, a aussi pour but de fêter la résurrection de l’homme déchu, - or, la chute c’est le péché, et la résurrection c’est de se relever de la chute du péché -, il serait bon en ce jour non seulement de présenter ceux qui ont été transformés, en renaissant grâce au bain de la grâce, mais aussi de conduire vers l’espérance salutaire aliénée par le péché ceux qui reviennent des oeuvres de mort au chemin de la vie par le repentir et la conversion.
Or, ce n’est point une oeuvre de peu d’importance que de composer à ce sujet des discours d’un jugement droit et éprouvé, selon le précepte du prophète, qui impose à chacun l’obligation de « composer ses discours avec jugement », » afin que le juste ne soit jamais scandalisé », dit l’Écriture, et « que sa mémoire reste éternelle ». Car, de même qu’à propos de la maladie corporelle la médecine n’a qu’un but, de guérir le malade, mais le mode de la cure est varié, vu que selon la variété des maladies à chacune l’elles est appliqué le moyen de guérison qui convient ; de même à propos de la maladie de l’âme, grande étant la variété des passions, nécessairement multiformes seront aussi les soins de la cure, afin d’opérer la guérison en raison même de l’espèce de la passion.
Afin d’avancer méthodiquement dans la question présente, nous procéderons ainsi. La première distinction sera de considérer les trois partiel de notre âme : rationnelle, concupiscible, irascible : c’est d’elles que découlent les exploits de ceux qui vivent dans la vertu et les chutes de ceux qui déclinent vers le vice.
Il appartient donc à celui qui doit apporter le remède convenable à la partie malade de l’âme, d’examiner d’abord en quelle partie le mal a pris sa consistance, et alors seulement apporter à la partie souffrante le remède convenable ; sinon, par ignorance de la thérapeutique à suivre, autre serait la partie malade, autre celle à laquelle le remède serait appliqué. C’est ainsi que par exemple nous voyons bon nombre de médecins, dans leur ignorance de la partie qui est à l’origine du mal, prolonger la maladie par leurs remèdes : alors que la maladie consiste souvent dans la prédominance de l’élément chaud, parce que la chaleur fait du bien à ceux qui souffrent par excès de l’élément froid, et appliquée avec mesure les réchauffé, eux, appliquant sans réflexion cette même chaleur à ceux qui brûlent d’un excès de chaleur, rendent par là le mal incurable.
C’est pourquoi, de même que la connaissance profonde de la qualité des éléments a été jugée absolument nécessaire aux médecins, afin de rétablir l’équilibre de l’élément disposé contre l’ordre naturel chez chacun de ceux qui se sentent bien ou mal ; de même, nous aussi, en recourant à cette division de la nature de l’âme, nous ferons de cette idée générale le principe et la base de la guérison convenable des passions.
Ainsi, puisque par la qualité de ses mouvements l’âme se divise en trois, comme nous l’avons dit, rationnelle, concupiscible et irascible, la vertu pour la partie rationnelle de l’âme consistera à reconnaître pieusement la divinité et à posséder la science du discernement d’entre le bien et le mal, et à avoir une idée claire et distincte de la nature des choses, ce qui dans les êtres est à désirer et ce qui est à abhorrer et à rejeter. Tout à l’opposé, on considérera comme vice dans cette partie, le fait qu’y règne l’impiété envers la divinité, le manque de discernement du vrai bien et l’opinion erronée sur la nature des choses, de manière à « prendre la lumière pour des ténèbres et les ténèbres pour de la lumière », comme dit l’Écriture.
Pour la partie concupiscible le mouvement vertueux consistera à élever son désir vers ce qui est réellement désirable et vraiment bien, et appliquer toute la force et disposition de l’amour, qui serait au dedans de nous, dans la conviction que rien n’est désirable par sa nature hors de la vertu et de l’être qui est la source de la vertu. La déviation d’autre part et le péché pour cette partie de l’âme consistera à transférer le désir vers la vanité inconsistante ou vers la beauté florissante des corps, d’où naissent l’amour des richesses, l’amour des honneurs, l’amour des plaisirs charnels et tout le reste qui découle de ce genre de vice. De même, pour la disposition irascible de l’âme, la vertu c’est l’horreur du mal et la guerre déclarée aux passions, et que l’âme soit aiguillonnée par le courage viril au point de ne pas craindre ce que la foule estime terrible, mais au contraire, de résister au péché jusqu’au sang, d’avoir du mépris pour la menace de la mort, les douloureuses tortures et la privation des plus grands plaisirs, et d’être en un mot au dessus de ce que par coutume ou préjugé la foule tient pour un plaisir ; et tout cela, afin de défendre par là la foi et la vertu.
Les manquements de cette partie de l’âme sont bien connus de tous ; ce sont l’envie, la haine, la rancune, les injures, les rixes, l’humeur querelleuse et susceptible, qui fait durer longtemps la rancune et aboutit à de nombreux meurtres et à l’effusion du sang ; en effet, la raison sans frein ne sachant comment se servir avantageusement de son arme, retourne contre soi-même la pointe de son épée et l’arme qui nous fut donnée pour nous défendre, devient fatale pour celui qui s’en sert mal.
Il
De ceux qui renient de plein gré la foi au Christ et de ceux qui ont fait cela à la suite de nombreuses tortures.
Ces distinctions faites de la manière exposée plus haut, tous les péchés qui touchent à la partie rationnelle de l’âme ont été jugés par nos pères comme plus graves et dignes d’une plus grande et plus longue et plus pénible pénitence. Ainsi, si quelqu’un a renié la foi au Christ, ou bien s’il a publiquement apostasié, en embrassant le judaïsme ou l’idolâtrie ou le manichéisme ou quelqu’autre forme semblable d’athéisme, celui-là, s’il a commis un tel mal de plein gré, aura comme temps de pénitence sa vie toute entière ; jamais en effet, il ne lui sera permis d’adorer Dieu avec le peuple fidèle, pendant que s’accomplit la prière mystique de la Liturgie, mais il priera seul et il sera totalement privé de la communion aux dons sanctifiés ; à l’heure du trépas seulement, il lui sera permis de prendre part au don sanctifié. Et s’il lui arrive contre tout espoir de rester en vie il passera de nouveau sa vie sous le coup de la même peine, restant sans participation aux dons mystiques sanctifiés jusqu’à son trépas.
Par contre, ceux qui ont souffert des châtiments et de graves tortures n’ont qu’un temps limité de pénitence : nos saints pères ont usé d’une telle miséricorde à leur égard, parce que leur âme n’a pas été en faute, mais seule leur faiblesse corporelle n’a pu résisté aux violentes souffrances ; c’est pourquoi la pénitence pour l’apostasie, commise sous la contrainte et la douleur, a été aussi mesurée sur celle des pécheurs fornicateurs.
III
