Le Livre de la hiérarchie ecclésiastique
Traduction de l’abbé Darboy — Paris, Sagnier et Bray, 1845
- 1 — Argument du livre
- 01 — Chapitre I — Qu’est-ce, d’après la tradition, que la hiérarchie ecclésiastique, et quel est son but ?
- 02 — Chapitre II — Des cérémonies qui s’observent dans l’illumination ou baptême
- 2.1 — Première partie
- 2.2 — Deuxième partie — Rits et cérémonies de l’illumination
- 2.3 — Troisième partie — Contemplation
- 03 — Chapitre III — Des cérémonies qui s’accomplissent dans l’Eucharistie
- 3.1 — Première partie
- 3.2 — Deuxième partie — Mystère de la communion ou synaxe
- 3.3 — Troisième partie — Contemplation
- 04 — Chapitre IV — Des cérémonies qui se font en la consécration de l’huile sainte
- 4.1 — Première partie
- 4.2 — Deuxième partie — Sacrement de la consécration de l’huile sainte
- 4.3 — Troisième partie — Contemplation
- 05 — Chapitre V — De la consécration des saints ordres
- 5.1 — Première partie
- 5.2 — Deuxième partie — Cérémonies de la consécration des saints ordres
- 5.3 — Troisième partie — Contemplation
- 06 — Chapitre VI — Des diverses classes de ceux qui sont initiés
- 6.1 — Première partie
- 6.2 — Deuxième partie — Cérémonies de la consécration monacale
- 6.3 — Troisième partie — Contemplation
- 07 — Chapitre VII — Des cérémonies qui se font pour les défunts
- 7.1 — Première partie
- 7.2 — Deuxième partie — Cérémonies observées à l’égard de ceux qui meurent dans la justice
- 7.3 — Troisième partie — Contemplation

Le Livre de la hiérarchie ecclésiastique
Traduction de l’abbé Darboy — Paris, Sagnier et Bray, 1845
Saint Denis l'Aréopagite · 27 juin 2016 · 112 min de lecture · 7 vues
Argument du livre§
Tous les êtres sont soumis à l’action de la Providence ; cette action s’exerce selon des lois générales et particulières. Les lois générales se retrouvent dans toute hiérarchie ou gouvernement d’une classe d’êtres ; les lois particulières constituent la différence même par laquelle se distinguent entre elles les hiérarchies diverses.
Ainsi, la hiérarchie est un milieu qui, plein de lumière et de force, éclaire, attire et ramène les créatures à Dieu, leur principe et leur fin : voilà l’unité, la généralité. Mais les créatures reçoivent le don divin qui les perfectionne en la façon que réclament leur essence et leurs facultés propres : voilà la distinction, la particularité.
Il résulte de là que les hommes aussi bien que les anges sont appelés à Dieu ; mais ils n’y vont pas de la même manière. Aux anges, purs esprits, suffit l’intellection pure ; les hommes, esprits emprisonnés dans des corps, seront élevés à la contemplation des choses saintes par des images sensibles, par de grossiers symboles.
C’est pourquoi, divine dans son essence, sa force intime et son but, notre hiérarchie est revêtue de formes extérieures, et s’applique et s’exerce corporellement et d’une manière palpable. Lessacrements par lesquels sont établis, maintenus et vivifiés les ordres divers de la hiérarchie ecclésiastique, portent donc un double caractère, à la fois esprit et matière, réalité et figure.
Mais le monde supérieur projette sa lumière sur le monde inférieur, et il y a dans les choses qui apparaissent comme un vestige des choses purement intelligibles. Ainsi, les rits usités dans les sacrements sont remplis de pieuses leçons ; et un des devoirs et des secrets de la foi, c’est d’étudier le divin dans l’humain, l’incréé dans le créé, l’unité dans la multiplicité.
Toute recherche touchant les sacrements comprend trois points : le premier consiste à découvrir la raison du sacrement et comment il se lie à l’ensemble de nos doctrines ; le deuxième décrit les cérémonies variées et les rits avec lesquels le sacrement s’opère ; le troisième, enfin, exprime le sens mystérieux des pratiques usitées parmi l’administration des choses saintes.
Ainsi, la fin de la hiérarchie ecclésiastique étant de nous assimiler à Dieu, il faut d’abord créer en nous la vie surnaturelle, nous enrichir d’un principe divin, capable de développement ultérieur, comme tout ce qui vit. Enfantés à la grâce par le miracle d’une régénération spirituelle, nous avons besoin d’un aliment qui nous soutienne et nous perfectionne, et l’effort de notre liberté doit être d’approcher de Dieu en la proportion où Dieu daigne s’abaisser vers nous. Mais autant il importe d’aspirer et de tendre au but que la Providence fixe pour chacun de nous, autant il importe de suivre en cette course le chemin qui nous est tracé, et de respecter les limites posées par la hiérarchie ; car la volonté de Dieu est ordre, comme elle est vie. Même cette soumission est la sauvegarde de la société entière, aussi bien qu’un élément de perfection pour les individus, et rien ne doit être plus scrupuleusement observé et maintenu que les droits et les devoirs respectifs des membres de la hiérarchie. Ainsi se déploient pour le bonheur de l’humanité la grâce et la liberté ; ainsi est sanctifiée notre vie ; ainsi est bénie notre mort.
Les symboles sous lesquels nous sont départis les dons divins ont une merveilleuse analogie avec les effets que nous espérons des divers sacrements. L’intelligence est réjouie et consolée quand elle entrevoit ces harmonieux rapports ; la lumière retombe en flots d’amour sur le cœur qui entre dans de saints tressaillements. Sous cette double influence, la nature humaine se perfectionne en remontant vers Dieu, qui ainsi spiritualise la matière, divinise l’esprit et se retrouve tout en tous.
Argument. — I. Avant d’expliquer la hiérarchie ecclésiastique, on fait observer que les mystères de la religion chrétienne ne doivent pas être divulgués devant les profanes, mais que ceux qui, véritables anges de la terre, ont la mission d’administrer les sacrements et d’instruire, ne peuvent légitimement les faire connaître qu’aux initiés. II. Notre hiérarchie, image de celle des anges, lui ressemble en son principe et en son but, mais ne lui ressemble pas en ses moyens. III. Ainsi toute hiérarchie, et la nôtre en particulier, est la dispensation des choses saintes, qui parlent de Dieu, comme de leur principe, et nous ramènent à Dieu, comme à notre fin. IV. Mais la hiérarchie angélique est purement spirituelle, parce qu’elle est un moyen destiné à de pures intelligences, et la nôtre, spirituelle par un côté et matérielle par l’autre endroit, parce que nous sommes esprit et corps. V. Et il fallait, à cause de cette double nature de l’homme, que les sacrements, ou moyens de sanctification, fussent signes et figures.
Ô le meilleur de tous mes fils spirituels ! que notre hiérarchie communique une science, et une inspiration et une perfection dont la nature, le principe et les résultats sont vraiment divins, c’est ce que nous voulons démontrer, par l’autorité des saints oracles, à tous ceux qui, d’après les traditions de nos pontifes, furent jugés dignes des honneurs de l’initiation sacrée. Pour vous, ne divulguez pas indiscrètement les choses saintes ; ayez-les, au contraire, en grand respect, et honorez les mystères de Dieu par la pureté sublime des notions que vous en exposerez, les couvrant d’un voile impénétrable aux yeux des profanes et ne les faisant connaître aux saints même qu’à la lumière mystique d’une explication irréprochable.
Comme notre foi le sait par l’enseignement des Écritures, Jésus, suprême et divine intelligence, et principe souverainement efficace de toute hiérarchie, sainteté et perfection, Jésus envoie aux bienheureux esprits qui sont au-dessus de nous des illuminations tout à la fois plus transcendantes et moins obscures1, et les façonne, autant qu’ils en sont capables, à l’image de sa propre lumière. Également, par la sainte dilection qui nous entraîne vers lui, le même Jésus calme la tempête de nos soucis dissipants, et rappelant nos âmes à l’unité parfaite de la vie divine, nous élève au sacerdoce et nous confirme dans la grâce habituelle et la fécondité permanente de ce noble ministère. Bientôt, par l’exercice des fonctions sacrées, nous approchons des anges, essayant de nous placer comme eux dans un état fixe d’immuable sainteté. De là, jetant le regard sur la divine splendeur de Jésus béni, recueillant avec respect ce qu’il nous est permis de voir, et enrichis de la science profonde des contemplations mystiques, nous pouvons être consacrés et consacrer à notre tour, recevoir la lumière et la communiquer, devenir parfaits et mener les autres à la perfection.
Or, quelle est la constitution hiérarchique des anges, des archanges, des saintes principautés, des vertus, des dominations, des trônes et de ces deux rangs augustes qui forment un même ordre avec les trônes, qui, d’après l’enseignement de la théologie, entourent d’une adoration perpétuelle la majesté divine, et que la langue hébraïque nomme chérubins et séraphins ; c’est ce que vous pourrez lire dans le traité que nous avons écrit touchant les différents chœurs de la milice céleste, et où nous avons célébré la hiérarchie invisible, non point, à la vérité, comme il eût convenu, mais selon notre pouvoir et en suivant les explications de la sainte Écriture. Il faut répéter cependant que toute hiérarchie, soit celle des anges, soit celle des hommes dont nous allons parler, déploie l’efficacité de ses fonctions selon une loi commune et uniforme.
Ainsi, tout initiateur est d’abord sanctifié par la connaissance des sacrés mystères et, pour ainsi dire, déifié en raison de sa nature, de son aptitude et de sa dignité ; puis il transmet à ses inférieurs, autant qu’ils en sont capables, la divine ressemblance qu’il a lui-même reçue d’en haut. Ceux-ci suivent leur chef et également attirent leurs subordonnés, lesquels obéissent d’abord et puis commandent aussi à d’autres. Par suite de ces divins et harmonieux rapports, chacun, au degré qui lui est propre, entre en communion avec la beauté, la sagesse et la bonté essentielle.
Mais il faut remarquer aussi que ces sublimes natures, objet de nos précédentes investigations, sont incorporelles et leur hiérarchie invisible et céleste ; la hiérarchie humaine, au contraire, se proportionnant à notre nature, présente une foule de symboles sensibles qui servent à nous élever, selon nos forces, vers l’ineffable unité de Dieu. Les anges, substances immatérielles, connaissent Dieu et la vertu divine par l’intellection pure ; et nous, ce n’est que par le moyen de grossières images que nous pouvons arriver à la contemplation des choses saintes. À la vérité, le but auquel aspirent tous ces heureux imitateurs de Dieu est un, parfaitement un ; tous cependant ne l’atteignent pas d’une façon uniforme, mais chacun selon la vocation spéciale que les décrets divins lui ont faite.
Mais cette matière a été plus amplement développée dans mon _Traité des choses sensibles et intelligibles_. À présent, je vais exposer de mon mieux ce qu’est notre hiérarchie, son principe et sa nature, plaçant mes efforts sous la protection de Jésus, source et fin dernière de toute belle ordonnance.
Or, selon les doctrines augustes de la tradition, la hiérarchie, en général, est la raison complète des formes sacrées sous lesquelles elle subsiste ; ou, si l’on veut, une sorte d’argument général de ce qui constitue telle ou telle hiérarchie en particulier. Ainsi la nôtre est définie avec justesse : une fonction possédant en propre toutes les choses saintes qui la caractérisent et communiquant l’abondance de ses richesses spirituelles à l’hiérarque ou pontife suprême qu’elle a consacré. Car, comme en nommant la hiérarchie on comprend d’une façon sommaire tous les ordres sacrés qu’elle renferme, de même qui dit hiérarque, désigne un homme inspiré de Dieu, un homme divin, versé dans la science parfaite des mystères et en qui est résumée et brille toute la hiérarchie qu’il préside.
Le principe de la hiérarchie est la Trinité, source de vie, bonté essentielle, cause unique de tout, et qui, dans l’effusion de son amour, a communiqué à toutes choses l’être et la perfection. Dans le sein de son excellence et de sa bonté infinies, cette Trinité indivisible, dont le mode d’exister, ignoré des hommes, n’est connu que d’elle-même, nourrit le vœu de sauver toute créature intelligente, les anges et les hommes. Mais le salut n’est possible que pour les esprits déifiés, et la déification n’est que l’union et ressemblance qu’on s’efforce d’avoir avec Dieu.
Le but commun de toute hiérarchie, c’est l’amour de Dieu et des choses divines, amour généreux, céleste dans son origine, pur dans ses intentions ; c’est, même avant tout, la fuite, l’éloignement absolu de ce qui est contraire à la charité ; c’est la connaissance des choses dans la réalité de leur être, la vue et la science des vérités sacrées ; c’est enfin la participation à la simplicité ineffable de celui qui est souverainement un, et le banquet mystique de l’intuition qui nourrit et divinise l’âme contemplative.
Nous disons donc que, par un décret d’amour, cette suprême béatitude qui possède la divinité par nature et y fait participer ceux qui sont dignes de cette glorieuse transformation, a établi la hiérarchie pour le salut et la déification de tous les êtres, soit raisonnables, soit purement spirituels. Seulement, pour les bienheureuses essences qui habitent les cieux, cette institution n’a rien de sensible et de corporel ; car ce n’est point par l’extérieur que Dieu les attire et les élève aux choses divines ; mais il fait étinceler au dedans d’elles-mêmes les purs rayons et les splendeurs intelligibles de son adorable volonté. Au contraire, ce qui leur est départi uniformément et pour ainsi dire en masse, nous est transmis, à nous, comme en fragments et sous la multiplicité de symboles variés dans les divins oracles.
Car ce sont les divins oracles qui fondent notre hiérarchie. Et par ce mot il faut entendre non-seulement ce que nos maîtres inspirés nous ont laissé dans les saintes Lettres et dans leurs écrits théologiques, mais encore ce qu’ils ont transmis à leurs disciples par une sorte d’enseignement spirituel et presque céleste, les initiant d’esprit à esprit d’une façon corporelle sans doute, puisqu’ils parlaient ; mais j’oserai dire aussi immatérielle, puisqu’ils n’écrivaient pas. Mais ces vérités devant se traduire dans les usages de l’Église, les Apôtres les ont exposées sous le voile des symboles et non pas dans leur nudité sublime, car chacun n’est pas saint ; et, comme dit l’Écriture, la science n’est pas pour tous2.
Or, nos premiers chefs dans la hiérarchie, pleins des grâces célestes dont Dieu bienfaisant les avait comblés, reçurent de l’adorable Providence la mission d’en faire part à d’autres, et puisèrent eux-mêmes dans leur sainteté le généreux désir d’élever à la perfection et de déifier leurs frères. Pour cela, et selon de saintes ordonnances, et en des enseignements écrits et non écrits, ils nous firent entendre par des images sensibles ce qui est céleste, par la variété et la multiplicité ce qui est parfaitement un, par les choses humaines ce qui est divin, par la matière ce qui est incorporel, et par ce qui nous est familier les secrets du monde supérieur. Ils agirent ainsi d’abord à cause des profanes qui ne doivent pas même toucher les signes de nos mystères, et ensuite parce que notre hiérarchie, se proportionnant à la nature humaine, est toute symbolique et qu’il lui faut des figures matérielles pour nous élever mieux aux choses intelligibles.
Toutefois la raison des divers symboles n’est pas inconnue aux hiérarques, mais ils ne peuvent la révéler à quiconque n’a point encore reçu l’initiation parfaite ; car ils savent qu’en réglant nos mystères d’après la tradition divine, les apôtres ont divisé la hiérarchie en ordres fixes et inviolables et en fonctions sacrées qui se confèrent d’après le mérite de chacun. C’est pourquoi, plein de confiance en vos religieuses promesses (car il est pieux de vous les rappeler), je vous ai appris ce devoir et d’autres secrets semblables, et je compte que vous ne manifesterez les hautes explications de nos cérémonies qu’aux pontifes vos collègues, et que vous leur ferez faire le serment traditionnel de traiter purement les choses pures et de ne communiquer qu’aux hommes divins les choses divines, et aux parfaits les choses parfaites, et aux saints les choses saintes.
