La Prière de Manassé
Notice critique et traduction française de la version syriaque
- 01 — Introduction
- 02 — Prière de Manassé

La Prière de Manassé
Notice critique et traduction française de la version syriaque
François Nau · 28 août 2026 · 10 min de lecture · 2 vues
Introduction§
D’après les Paralipomènes (II, xxxiii, 18-19) « le reste des paroles de Manassé, sa supplication adressée à son Dieu… sont écrits dans les discours des rois d’Israël ; sa prière aussi et son accomplissement… sont écrits dans les discours d’Hozaï ». On s’est demandé si la prière de Manassé conservée était une traduction de cette pièce antique ou si elle n’était qu’un apocryphe imaginé par un auteur, d’ailleurs ancien, pour combler la lacune de nos Bibles. La seconde hypothèse a prévalu : la prière de Manassé n’est qu’une composition littéraire du commencement de notre ère. — On la trouve dans la traduction syriaque de la Didascalie (ouvrage du IIIᵉ siècle ; cf. trad. F. Nau, Paris, 1902, p. 44-45) 1, dans le texte grec des Constitutions apostoliques (II, 22 ; Migne, Patr. gr., I, col. 648-649) ; dans le Codex alexandrinus (A) de la Bible, après le psautier parmi les cantiques 2 (éd. Breitinger, Tiguri Helvet., 1730, t. IV, p. 131. Ce ms. est du Vᵉ siècle) ; dans le Psalterium Turicense (T) 3 ; dans le psautier éthiopien et dans les traductions éthiopiennes et arabe des Constitutions apostoliques ; enfin dans un psautier copte de la Bibliothèque nationale de Paris (n° 1, fol. 181 v° parmi les cantiques) et dans deux manuscrits syriaques de la Bible, Rome, Bibl. Vatic. Catal., II, n° 7 et Paris, ancien fonds n° 2 (actuellement n° 7). Ce dernier est donné comme une copie faite de la main d’Abraham Echellensis, il est donc possible qu’il ait été copié sur le ms. de Rome. La prière de Manassé figure à la suite des Paralipomènes, sans titre, après un espace blanc (Paris, n° 7, fol. 182) ; elle est suivie du desinit des Paralipomènes et du livre d’Esdras. Elle a figuré aussi à cette même place dans la Vulgate avant que le concile de Trente n’eût ordonné de la rejeter en appendice.
Nous avons comparé la prière de Manassé contenue dans la bible syriaque (Paris, n° 7) à la même prière contenue dans la Didascalie (ms. 62 de Paris édité par de Lagarde, Leipzig, 1854) et n’avons trouvé que des différences orthographiques ; il est donc impossible que l’on ait là deux traductions indépendantes et, comme le traducteur de la Didascalie ne transcrit pas la Peschito mais traduit directement les textes grecs, nous devons admettre que c’est lui qui a la priorité. La prière de Manassé qui figure dans un ms. de Rome et un de Paris de la Bible syriaque n’est donc qu’un extrait de la version syriaque de la Didascalie.
Nous pouvons aller plus loin et ramener au texte grec perdu de la Didascalie toutes les versions de la prière de Manassé. Il n’y a aucune difficulté pour les rédactions contenues dans les remaniements éthiopiens ou arabes de la Didascalie, ou dans le texte grec des Constitutions apostoliques qui n’est aussi qu’un remaniement de la Didascalie. Il nous suffit donc de montrer que tous les textes grecs de la prière de Manassé — et ceux qui en découlent comme le copte et le latin — proviennent des Constitutions apostoliques. En effet : 1° les textes grecs conservés (et les versions qui en dérivent) sont inférieurs au texte grec
Walton a reproduit le texte de Robert Étienne et a ajouté les variantes du ms. A. Swete (The old test. in greek, Cambridge, t. III, p. 802-804) l’a imprimé parmi les cantiques.
des Constitutions apostoliques, car ils présentent une lacune à la fin du verset 7 qui n’existe pas dans les Constitutions apostoliques (d’accord ici avec la Didascalie) ; 2° les textes grecs conservés présentent, au verset 9, la même lacune que les Constitutions apostoliques, on ne peut donc admettre qu’ils proviennent d’une source différente, car ils n’auraient pas introduit la même omission au même endroit.
La version latine doit cependant être mise à part, car la Didascalie a été traduite en latin vers le ivᵉ siècle, l’édition de M. Hauler contient encore la fin de la prière et les Latins ont donc pu la connaître par là ; cependant elle présente aussi la seconde lacune (fin du verset 9) et paraît donc plutôt dériver des Constitutions. D’où le tableau :
Prière de Manassé dans la Didascalie grecque.
<table>
<tr><th></th><th>Didascalie syriaque</th><th>Did. latine</th><th>Constitutions Apost.</th></tr>
<tr><td>Bible syriaque</td><td>Bible latine ( ?)</td><td>Bible latine</td><td>Psautier grec, éthiopien (et copte ?)</td></tr>
<tr><td>Didascalie arabe et éthiopienne</td><td></td><td></td><td></td></tr>
</table>
Il reste à se demander où l’auteur de la Didascalie a trouvé ce texte ; l’a-t-il copié, remanié ou inventé ? — Il le donne comme une citation, car il débute par :
Écoutez donc à ce sujet, ô évêques, un exemple convenable et utile : Il est écrit dans le quatrième livre des Rois et aussi dans le second livre des Paralipomènes que dans ces jours-là régna Manassé.
Viennent alors IV Rois xxi et II Paralip. xxxiii. La prière de Manassé se trouve II Paralip. xxxiii, au milieu du verset 13 ; puis vient encore un paragraphe inspiré par II Paralip. xxxiii, 13 (fin), 15, 16, 20 et on lit enfin :
Vous avez entendu, fils chéris, comment Manassé servit méchamment et malheureusement les idoles et tua les justes et, quand il se repentit, Dieu lui pardonna.
L’auteur donne bien tout le passage qui nous intéresse pour une citation, mais il faut remarquer qu’il combine avec assez de fantaisie les Rois et les Paralipomènes. Voici en effet son dernier paragraphe (celui qui suit la prière et que nous avons dit être inspiré par II Paralip. xxxiii, 13 (fin), 15, 16, 20) :
Et le Seigneur entendit la voix de Manassé, il en eut pitié ; une flamme de feu tomba sur lui, tous les fers qui le couvraient furent dissous et brisés et Dieu délivra Manassé de ses souffrances et le ramena à Jérusalem, à la tête de son royaume, et Manassé reconnut le Seigneur et dit : « Il est le seul Seigneur Dieu », et il servit le Seigneur de tout son cœur, de toute son âme, tous les jours de sa vie. Il fut réputé juste et s’endormit avec ses pères et son fils régna après lui.
Nous ne pouvons admettre qu’au moment de la rédaction de la Didascalie (IIIᵉ siècle), la prière de Manassé ait pu figurer au verset 13 du chapitre xxxiii de II Paral., car nous ne comprendrions pas qu’Origène n’ait pas fait entrer ce chapitre — avec astérisques — dans sa version hexaplaire conservée en syriaque, ni qu’il ait disparu de cette place dans les manuscrits du IVᵉ au Vᵉ siècle. Il nous paraît plus probable — jusqu’à nouvelle découverte — que l’auteur de la Didascalie lui-même, qui remaniait tout le passage, a composé la prière de Manassé.
Il est certain que le morceau a une tournure hébraïque assez caractérisée et c’est pour cela que V. Ryssel en particulier l’attribuait à un juif (cf. E. Kautzsch, Die Apocryphen und pseudepigr. des AT., Tubingue, 1900, I, p. 166-167) ; mais l’auteur de la Didascalie vivait assez près des judaïsants, sinon des juifs, et son style est assez nourri et imprégné de l’Écriture pour qu’il ait pu composer facilement ce pastiche. Nous tenons donc pour l’instant que la prière de Manassé a paru pour la première fois dans la Didascalie et qu’elle a rayonné de là dans toutes les littératures.
Paris.
F. NAU.
Prière de Manassé§
Fin du livre des Paralipomènes qui a cinq mille six cent trois stiches.
