La géographie de l’Égypte à l’époque copte
Préface, dictionnaire des localités et appendices
- 01 — Préface
- 02 — Dictionnaire géographique de l’Égypte copte
- 2.1 — A
- 2.2 — B
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- 2.15 — Q
- 2.16 — R
- 2.17 — S
- 2.18 — T
- 2.19 — Z
- 03 — Appendices
- 3.1 — Les bouches du Nil
- 3.2 — Le Caire

La géographie de l’Égypte à l’époque copte
Préface, dictionnaire des localités et appendices
Émile Amélineau · 01 septembre 2026 · 791 min de lecture · 11 vues
Je n’ai aucune envie d’écrire à cet ouvrage une préface bien longue. Il me serait facile cependant de faire ressortir tout à la fois l’importance et la nécessité de ce travail, de dire combien les résultats auxquels je suis arrivé sont remarquables au point de vue géographique et de faire observer que nous pouvons maintenant connaître l’Égypte en détail, grâce aux documents de toute sorte qui sont ici rassemblés ; que non seulement pour certains cantons nous connaissons le nom des bourgs, mais même celui des ezbehs ou hameaux, et en certaines villes le nom des rues, non pas de toutes, mais au moins d’un certain nombre de rues et de places. C’est que, depuis ces dernières années, il s’est produit un assez grand mouvement d’études sur tout ce qui regarde la géographie de l’Égypte, qu’un grand nombre de savants y ont consacré leurs studieuses recherches et que de grands succès ont en partie couronné un travail trop souvent ingrat. Ce succès, nous le devons avant tout aux Égyptiens eux-mêmes, à leur amour du bel art d’écrire et à ce besoin de constater de quelle ville, de quel village ou de quel nome ils étaient. C’est ainsi que nous pouvons maintenant connaître tant de particularités sur l’Égypte, qu’encore un peu plus nous en saurions la géographie aussi bien que celle d’un département français. Leurs contrats sont aussi une précieuse source d’informations, et le soin minutieux avec lequel on les rédigeait nous fournit quelquefois une abondance de détails qui menace d’être nuisible en causant une sorte de désordre touffu qui semble parfois inextricable.
Cependant avec un peu de patience et de courage on peut en sortir, comme le voyageur se tire aujourd’hui des forêts les plus impénétrables. Mais, pour s’en tirer avec avantage, il est nécessaire de bien limiter son terrain, de se frayer une voie, la plus facile possible, entre les diverses routes qui peuvent s’offrir à la vue et qui conduiraient à l’erreur, et de se tenir toujours sur la plus extrême réserve. C’est à ce travail préliminaire que sera consacrée cette préface. Je ferai d’abord connaître quelles ont été mes sources d’information, mes moyens d’identification et je m’étendrai en troisième lieu sur les causes qui ont empêché et qui empêcheront toujours l’identification de plusieurs, je devrais même dire d’un nombre relativement considérable de villes, de villages et de hameaux.
Les documents coptes que j’ai utilisés sont très nombreux : ils comprennent : 1° les documents coptes proprement dits ; 2° les scalæ ; 3° les contrats ; 4° les traductions arabes de documents coptes. Outre ces documents, il faut encore parler des documents grecs qui avaient été imposés par le programme de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, c’est-à-dire les vies de saints, les contrats et les géographes grecs qui datent de l’époque copte.
Les documents coptes proprement dits comprennent un très grand nombre d’œuvres dont l’énumération serait fastidieuse pour le lecteur. Ces documents sont dispersés dans les principales bibliothèques de l’Europe, comme celles de Naples, Rome, Venise, Turin, Paris, Londres, Oxford, Leyden, Berlin et Vienne, sans parler de Saint-Pétersbourg. Les documents du Musée de Naples sont encore en grande
partie inédits. Ce sont, pour la plupart d’entre eux, des œuvres oratoires, provenant à peu près toutes du monastère de Schenoudi et contenant les sermons, lettres et allocutions de ce singulier archimandrite. D’une importance capitale pour l’histoire des esprits et des hommes dans l’Égypte chrétienne, elles ne sont que d’un intérêt fort secondaire pour la géographie de ce pays. Tous les noms de villes ou de villages que renferme d’ailleurs cette riche collection, que j’ai entièrement copiée, ont été publiés par Zoëga qui avait surtout visé la partie géographique dans la publication d’un catalogue raisonné. Je n’ai donc pas eu à me servir beaucoup de ces documents, la plupart fragmentaires, quoique je les aie tous en ma possession. Les bibliothèques de Rome qui renferment des manuscrits coptes sont au nombre de deux : le musée Borgia, à la Propagande, et la Bibliothèque Vaticane. Le musée Borgia contient le reste des fragments thébains de la riche collection du cardinal Borgia, qui ne sont pas à Naples. Ces fragments consistent surtout en traductions de l’Écriture : comme tels, ils n’ont rien à faire avec la géographie de l’Égypte ; mais il y a encore une autre partie qui comprend des apocryphes, des actes de martyrs et des récits sur l’histoire ecclésiastique. Ces documents qui sont encore nombreux, je les ai tous copiés dans les diverses missions que j’ai eu à remplir à Rome ; j’ai donc pu les utiliser de première main. De même à la Bibliothèque Vaticane, j’ai pu copier le plus grand nombre des manuscrits memphitiques de cette riche bibliothèque. Il ne m’a guère manqué qu’un certain nombre de martyres et de sermons. Il est vrai que la plupart de ces martyres et de ces sermons ont été analysés par Zoëga dans son catalogue ; mais cependant il en est resté quelques-uns que n’avait pas copiés Tuki et qui, par conséquent, ne rentraient pas dans l’œuvre de Zoëga. Quelques-uns de ces martyres ont été publiés dernièrement par M. Hyvernat et m’ont été utiles ; mais il en reste encore un tout petit nombre dont je n’ai pu me servir. Ce petit nombre contient-il des noms géographiques autres que ceux réunis dans cet ouvrage ? La chose est possible, mais n’est guère probable. En effet Champollion et Quatremère ont tous les deux dépouillé cette série de manuscrits lorsque l’empereur Napoléon Iᵉʳ fit transporter à Paris les manuscrits de la Bibliothèque Vaticane ; or j’ai tous les noms recueillis dans leurs ouvrages par ces deux grands hommes, comme on pourra s’en convaincre en comparant la liste des noms que je mettrai à la fin de cet ouvrage avec la table de Champollion et celle de Quatremère, laquelle est très incomplète, mais que j’ai pris moi-même soin de compléter et de dresser exactement. Malgré tout, il est possible que certains noms leur aient échappé et que, par conséquent, ils manquent à ma liste. La Bibliothèque de Saint-Marc, à Venise, ne contient pas un très grand nombre de manuscrits coptes. Ils ont été publiés par Mingarelli sauf un petit nombre qui a été imprimé dans un troisième fascicule, lequel a été mis au pilori, et dont on conserve un exemplaire à la Bibliothèque de Saint-Marc. J’ai pu copier ces manuscrits en ayant sous les yeux ce texte imprimé. Le musée de Turin possède aussi un certain nombre d’œuvres coptes sur papyrus dont la plupart ont été publiées par M. Rossi. Je n’ai pas eu accès à ce musée, et les papyrus coptes sont réservés pour les publications ultérieures de M. Rossi. Je ne crois pas qu’il y ait un grand nombre d’indications géographiques contenues dans ces papyrus. Ils sont en effet connus, et M. Revillout a même publié la vie du bienheureux Aphou. La liste de ces documents est donnée en tête du Dictionnaire de Peyron :
ils sont au nombre de sept et, sauf le premier, le troisième et le sixième, ils semblent ne contenir aucun nom géographique, car ce sont des sermons, des œuvres conciliaires ou des œuvres apocryphes. Le premier cependant contient une vie, ou plutôt les actes de saint Djôôré, berger ; le troisième, un martyre de sainte Hiraï, dont il est question dans la suite de cet ouvrage et qui nous aurait sans doute renseignés sur un certain nombre de points restés obscurs, s’il eût été complet, plus, une vie du patriarche Théophile, et d’autres sujets non indiqués ; le sixième contient une œuvre importante de l’hagiographie copte, le martyre de Ptolémée que nous connaissons par ailleurs, soit par certains fragments de la Bibliothèque nationale de Paris, soit par le Synaxaire. Somme toute, quoique j’aie à déplorer la privation partielle de ces documents, il n’en faut pas concevoir trop de chagrin. À Paris, la Bibliothèque nationale contient une très riche collection de fragments thébains, que j’ai mise en ordre et que j’ai entièrement copiée. J’ai pu par conséquent me servir de tous les renseignements géographiques qu’elle contient ; mais ces renseignements géographiques sont en petit nombre, car l’énorme majorité de ces documents ont rapport à l’Écriture, aux œuvres conciliaires et aux sermons de divers auteurs : ils fournissent un très petit nombre de noms nouveaux. Tous les manuscrits faisant partie de l’ancien fonds sont des manuscrits de l’Écriture, sauf les scalæ dont je parlerai plus loin. À Londres, il m’a été permis de copier au British Museum les manuscrits appartenant à lord Zouche : il n’y a pas, pour ainsi dire, d’indications géographiques à recueillir dans ces œuvres, très importantes d’ailleurs ; cependant j’ai utilisé les quelques données qui s’y trouvent. Le fonds copte du British Museum ne comprend que des manuscrits liturgiques, scripturaires et quelques contrats sur papyrus, de peu d’importance pour le sujet qui m’occupe. À Oxford, j’ai pu de même copier tous les fragments thébains que possède l’imprimerie nommée Clarendon Press, et qui sont maintenant déposés à la Bodleian Library. Ces fragments ne sont pas non plus très importants pour la géographie de l’Égypte et ne contiennent qu’un petit nombre de noms de lieux ; ils m’ont cependant été très utiles selon leurs indications. J’en dirai autant des fragments qui sont la propriété de lord Crawford et que j’ai pu copier en France, car le noble comte a toujours mis avec la plus grande libéralité sa collection au service de mes études. Le musée de Leyden possède aussi quelques manuscrits coptes en dialecte thébain ; j’y ai recueilli toutes les indications qui pouvaient m’être utiles, elles sont en très petit nombre et il n’y en a aucune que je n’eusse par ailleurs. Je ne connais malheureusement pas les bibliothèques de Berlin, de Vienne et de Saint-Pétersbourg ; je n’ai donc pu me servir des indications qu’on y pourrait recueillir : mais j’imagine qu’elles ne doivent pas être très nombreuses, car les catalogues n’indiquent que des manuscrits scripturaires, et ces bibliothèques n’ont aucune réputation pour le sujet qui m’occupe : il en serait sans doute tout autrement pour un travail ayant trait à l’Écriture. J’ai fini de passer en revue les documents coptes proprement dits : comme on a pu le voir, j’en ai copié de beaucoup la plus grande partie, et je ne crois pas exagérer en disant que j’ai en ma possession au moins dix mille pages de manuscrits copiés dans les diverses bibliothèques de l’Europe.
Après les documents coptes proprement dits, les documents qui m’ont été le plus utiles sont les scalæ coptes-arabes. Ces sortes d’ouvrages contiennent toujours une grammaire, quelquefois plusieurs, ou un dictionnaire copte avec traduction arabe. Ils sont d’une date relativement récente, car je ne crois pas qu’il y en ait d’antérieurs au XIIe siècle de notre ère. Auparavant, en effet, il n’y en avait pas besoin : la langue copte était d’un usage courant, et les mots connus de tous ceux qui étudiaient. S’il y a eu des scalæ antérieurement, ce durent être des dictionnaires avec traduction grecque ; mais de ce type de volumes nous n’avons pas de spécimen ; à peine si, dans les papyrus de la collection de l’archiduc Rainer, à Vienne, et à Londres, au British Museum, il y a quelques devoirs d’écoliers sur papyrus, ou sur des tessons de poteries ou des fragments de calcaire. La langue copte s’est éteinte beaucoup plus tard qu’on ne le suppose d’ordinaire. S’il y a eu des traductions arabes de livres coptes dès le Xe siècle de notre ère, c’était pour répondre aux besoins des amateurs de littérature qui, ne pouvant plus composer, se sont donné le plaisir de traduire. Ce n’est guère qu’à l’arrivée des premières bandes turques en Égypte, que la langue fut prohibée et qu’il devint nécessaire d’apprendre l’arabe, même pour le simple fellah. On n’a pas réussi d’ailleurs à éteindre complètement la langue copte, puisque l’arabe vulgaire d’Égypte renferme un très grand nombre de mots d’origine égyptienne. Quoi qu’il en soit, ces documents, ou dictionnaires, appelés scalæ, existent et assez souvent, surtout les plus anciens, renferment un chapitre consacré aux noms géographiques de l’Égypte, avec leur traduction ou leur transcription en arabe. On comprend facilement combien ces documents doivent être utiles pour l’identification des noms coptes avec les noms arabes. Quelquefois les noms de villes égyptiennes sont mélangés avec les noms d’autres villes ; mais le plus souvent ils forment un tout à part.
J’ai réuni un assez grand nombre de ces scalæ que j’ai utilisées pour ce travail. Tout d’abord celles de la Bibliothèque nationale, qui sont au nombre de sept. Sur ces sept ouvrages, quatre ont été connus de Champollion et, sans doute aussi, de Quatremère : ce sont les nos 43, 44, 46 et 54, la dernière étant citée sous le no 17 du supplément fonds Saint-Germain. Champollion les a citées à la fin de son ouvrage, mais, par un phénomène bizarre, il les a citées en changeant l’ordre des noms et en oubliant quelques-uns d’entre eux ; Quatremère les a connues, mais ne les a pas données in extenso à la fin de son premier volume. Champollion et Quatremère ont aussi cité une autre scala, publiée par le jésuite Kircher ; cet homme d’assez grande instruction, mais de peu de moralité scientifique, a gâté son œuvre en y insérant quelques noms de son invention, en défigurant certains autres. Les grandes scalæ que je publie en appendice se rapprochent beaucoup de celle que Kircher avait entre les mains, et qui est le no 53 de la Bibliothèque nationale de Paris, laquelle lui vient de la collection Peiresc ; mais les plus développées contiennent certains noms qu’on ne trouve pas dans Kircher. Ces grandes scalæ sont au nombre de quatre qui appartiennent, deux à la Bibliothèque nationale, une à la Bodleian Library d’Oxford, et la quatrième à lord Crawford, earl of Crawford and Balcarres, qui l’a mise à ma disposition avec la plus grande affabilité et la plus noble générosité. Les deux premières portent les nos 50 et 53 des manuscrits coptes de la Bibliothèque nationale : elles se ressemblent d’assez près l’une l’autre ; cependant il y a d’assez graves divergences entre les deux, car la seconde contient certains noms qui
ne se trouvent pas dans la première, et d’autres ont été mis en meilleur ordre. La scala de la Bodleian Library porte la cote Mareschalien 17 : elle faisait partie de la collection Marshall avant d’entrer dans cette bibliothèque. Elle ressemble assez aux deux précédentes ; mais il y a quelques divergences d’orthographe. Celle qui appartient à lord Crawford ressemble beaucoup à celle d’Oxford, mais s’en distingue par des particularités orthographiques. Quoi qu’il en soit de ces variantes, je crois que ces quatre scalæ ont dû être copiées sur un même manuscrit ou sur des manuscrits différents du même ouvrage. Sauf celle d’Oxford, elles sont en général assez modernes, surtout celle de lord Crawford, qui a été copiée au Caire en ce siècle. Aussi fourmille-t-elle de fautes, et de même les autres. La plus ancienne est celle d’Oxford, mais je ne sais pas à quel siècle elle remonte exactement. Outre les œuvres qui précèdent, j’ai pu encore utiliser deux autres scalæ, dont l’une appartient à la Bibliothèque nationale et l’autre au British Museum. La première est cotée n° 55 ; elle renferme un assez grand nombre de mots rangés, du nord au midi, dans un ordre relativement exact. La seconde est connue sous la cote Oriental 44 ; elle est plus développée que la précédente, mais moins que les grandes scalæ dont j’ai parlé plus haut. Elle représente à elle seule un type d’ouvrage que je n’ai pas rencontré ailleurs. Ce sont là les scalæ que j’ai pu utiliser. Il en existe d’autres, notamment à la Bibliothèque du Vatican. Comme je n’ai pu les utiliser directement, j’ai demandé à M. Ignace Guidi de vouloir bien vérifier leur contenu, pour savoir, en particulier, si elles contenaient la liste des évêchés d’Égypte et des églises dont j’aurai bientôt à parler. Il m’a répondu que ces scalæ ne contenaient rien de semblable. Je ne crois donc pas que de ce côté il y ait de grandes lacunes à déplorer dans la liste que j’offre, à la fin de cet ouvrage, à l’attention des savants.
Deux des ouvrages dont je viens de parler ont conservé, outre les listes géographiques, deux documents de la plus haute importance pour la géographie de l’Égypte. Ces deux ouvrages sont : le manuscrit copte de la Bibliothèque nationale, n° 53, et la scala qui appartient à lord Crawford. Ces deux ouvrages contiennent en effet d’abord une liste des évêchés de l’Égypte, et une seconde liste des principales églises et des couvents de la Basse-Égypte. La première est ainsi faite, qu’on y trouve d’abord le nom grec, ensuite le nom copte, et enfin le nom arabe de chaque ville où il y avait un évêché. On comprendra facilement quelle lumière apporte ce document pour l’identification de certaines villes qu’on connaissait en copte, qu’on identifiait mal, et dont, par conséquent, on rejetait sur une autre le véritable nom grec. Ainsi, toute la partie du nord de l’Égypte a été mal identifiée par Champollion et Quatremère, par manque de documents qui leur fournissent des indices capables de les mettre sur la voie. Aussi, sur ce chapitre comme sur un assez grand nombre d’autres de la géographie de l’Égypte, les documents nouvellement mis au jour m’ont permis de retrouver l’ancien nom grec, par conséquent d’identifier les villes de la Haute et de la Basse-Égypte. Malheureusement l’orthographe des mots grecs est le plus souvent si corrompue qu’il est bien difficile de reconnaître les mots ; mais c’est chose possible malgré tout ; je dois en excepter certains noms jetés isolément au milieu d’une partie qui n’est certainement pas la leur. En outre les noms sont assez mal rangés dans l’ordre qu’on a voulu suivre, et quelquefois on a des doutes que la comparaison des manuscrits seule fait disparaître, en permettant de rectifier les principales erreurs commises par l’un et l’autre scribe. La liste de Paris est
beaucoup plus correcte que l’autre. Malgré cette différence, je crois que les deux manuscrits ont dû être copiés sur le même modèle et que celui-ci doit se trouver quelque part en Égypte. La liste des églises et des monastères est dans le même cas, avec cette différence qu’il n’y a pas de nom grec, que par conséquent les causes de confusion deviennent moindres. On trouvera ces deux listes à la fin de cet ouvrage. J’ai fait grand usage aussi des contrats coptes des divers musées d’Europe qui ont été publiés, et aussi de ceux du musée de Boulaq. Pour ces contrats, l’ouvrage de M. Revillout, malgré ses graves et nombreux défauts, m’a été du plus grand secours. Je l’ai dépouillé ligne par ligne, et il m’a fourni quantité de noms nouveaux. Le même auteur a publié dans la Revue égyptologique un assez grand nombre d’autres contrats. En outre, plus que tous les contrats dont je viens de parler, la précieuse collection de l’archiduc Rainer à Vienne aurait pu me fournir un très grand nombre de noms nouveaux, surtout pour le Fayoum. Je n’ai pu utiliser que ceux qui ont été publiés, et, pour cela, j’ai dépouillé tout ce qui a paru dans les Mélanges des divers documents de cette collection. Si je n’en ai pas donné davantage, c’est qu’on n’en a pas publié un plus grand nombre. D’ailleurs, le territoire restreint dont ils proviennent pour l’énorme majorité est, en partie, une raison pour ne pas trop regretter la non-publication de ces papyrus. On aurait pu sans doute connaître un peu mieux le Fayoum, mais le Fayoum n’est qu’une petite partie de l’Égypte, et la perte ainsi produite est compensée partiellement par les détails que nous fournissent les contrats grecs provenant de cette province.
J’ai déjà dit plus haut, à propos des scalæ, que les œuvres coptes avaient été traduites en arabe. Je l’ai démontré avec assez d’étendue dans mes précédentes publications pour n’avoir pas besoin de revenir ici sur cette question : je considère le fait comme indubitable et parfaitement prouvé. Aussi n’ai-je point été surpris de trouver à la Bibliothèque nationale divers manuscrits arabes contenant des œuvres que nous possédions déjà en copte, et d’autres dont on n’avait qu’un résumé ou qu’un texte écourté. J’en ai aussi trouvé quelques-uns à Oxford. Il en existe peut-être d’autres ailleurs : je ne les connais point. Le catalogue de la Bibliothèque Vaticane n’en contient pas plus d’un seul que nous possédons en partie, grâce au Synaxare. Je me suis servi de tous ces manuscrits, excepté du dernier, que je n’ai pu consulter. Mais ces traductions arabes ne fournissent nécessairement qu’un nombre très limité de lieux géographiques ; la grande mine, c’est le Synaxare. Je n’ai pas à expliquer ici comment fut composé cet ouvrage : il me suffira de dire que chaque jour de l’année y est représenté par un saint, quelquefois par deux, par trois et plus ; or la vie de ces saints est décrite en abrégé, quelquefois dans un abrégé fort long. On comprendra facilement, je le répète, quelle mine de renseignements géographiques on y peut exploiter, car l’énorme majorité de ces saints est prise de l’Égypte. C’est même l’observation de ces noms de lieux qui, la première, m’a donné l’idée de faire cet ouvrage. Chaque saint y nommé avait dans la littérature copte un ouvrage qui lui était consacré, et ce sont ces ouvrages qui ont été analysés et ont fourni la matière du Synaxare. On peut donc se reposer en toute sécurité sur la
valeur de ces noms géographiques encore conservés pour la plupart dans l’Égypte actuelle. J’ai entièrement traduit cette œuvre importante de la littérature copte ; malheureusement, je n’ai pu traduire qu’un seul ou deux, tout au plus, de ces précieux manuscrits ; mais il devait y en avoir presque autant qu’il y avait de diverses églises ou diocèses, comme dans l’Église catholique chaque diocèse a son propre des saints. Ainsi, je sais qu’à la Bibliothèque Vaticane, il existe deux exemplaires du Synaxare, qui, tous les deux, diffèrent de l’exemplaire qui m’a servi, et, lui-même, cet exemplaire diffère de celui qui se trouve à la Bibliothèque nationale. De ce côté-là aussi, mon œuvre restera quelque peu incomplète, quoique je me sois servi du catalogue de la Bibliothèque Vaticane, et que j’aie soigneusement relevé les noms de lieux qui se trouvent dans l’analyse détaillée du Synaxare. Les documents grecs m’ont aussi beaucoup servi. J’ai lu les vies des Pères et des Saints qui ont été publiées par les Bollandistes : le plus souvent, les noms sont tellement défigurés qu’ils sont à peine reconnaissables, quoique d’autres fois on puisse parvenir à leur rendre leur forme primitive ; aussi ces vies m’ont-elles été d’un minime secours. Je dois dire le contraire des contrats grecs provenant de Thèbes, du Sérapéum, et surtout de ceux qui ont été récemment trouvés dans le Fayoum, qui sont actuellement au Louvre, et que M. Wessely, de Vienne, a publiés. Les papyrus de la collection de l’archiduc Rainer renferment aussi quelques contrats grecs qui ont été publiés ; je m’en suis servi. Quant à ceux, beaucoup plus nombreux, qui n’ont pas été mis au service de la science, je n’ai pu m’en servir, et j’attends avec impatience leur publication. Les dates de ces contrats sont d’époques diverses : quelques-uns sont antérieurs à notre ère et, par conséquent, n’auraient pas dû me servir ; les autres sont postérieurs et m’appartiennent de droit. Quant aux premiers, lorsque je vois les villes et les villages mentionnés par eux encore debout aujourd’hui, je suis obligé de me dire qu’ils existaient aussi à l’époque où les Arabes se sont emparés de l’Égypte ; par conséquent, ils ressortissent aussi de mon sujet. Quant aux villages dont je n’ai pu retrouver le nom, je ne pouvais pas savoir s’ils n’existaient pas à l’époque de la conquête : je les ai donc pris, en ayant soin de faire observer de quelle source ils provenaient. Quant aux géographes grecs et aux historiens de même langue, je dois avouer en toute sincérité que je n’ai pas cru devoir m’en servir. En effet, ils remontent tous à une époque où l’Égypte était égyptienne, ou grecque, mais non encore chrétienne. Ceux d’entre eux qui appartiennent à notre ère sont d’une autre civilisation que celle où j’avais à prendre les noms de lieux qui rentraient dans mon sujet. Ainsi, pour ne parler que des derniers, Strabon et Ptolémée. Ce n’est pas à dire pour cela que je n’ai pas cité les noms que ces auteurs contiennent ; mais je ne les ai pas cités sous leur patronage. On comprendra toutefois que bien souvent j’ai dû mettre à contribution les renseignements qu’ils sont seuls à donner ; cela m’était en effet nécessaire pour bien établir la position que je devais assigner à certaines villes tombées maintenant dans le plus complet oubli. Je ne dois pas oublier, en finissant cette revue des sources qui m’ont été utiles pour trouver les noms de lieux de l’Égypte, un livre très important pour l’histoire et la géographie de l’Égypte, au moment de la conquête arabe. Je veux parler de la Chronique de Jean de Nikiou. L’éditeur de cette chronique croit que primitivement elle a été rédigée en grec : cela se peut ; mais
Je puis tout aussi bien croire, et avec autant de raison, qu’elle a été primitivement rédigée en copte, et que c’est du copte, non de l’arabe, qu’elle a été traduite en éthiopien. Ce n’est pas ici le lieu d’expliquer les raisons qui m’ont amené à cette conclusion ; ce qu’il me faut dire, c’est que cette Chronique, qui aurait pu être d’une importance exceptionnelle pour l’histoire et la géographie de l’Égypte, est, au fond, d’une importance minime pour l’une et pour l’autre : pour l’histoire, parce qu’elle est remplie des fables les plus grossières, qu’elle a été compilée par un homme sans critique et qu’elle fourmille des contradictions les plus grossières ; pour la géographie, parce que la foule des noms géographiques conservés dans cet ouvrage nous est parvenue sous une forme tellement défigurée et éloignée de la forme primitive qu’on ne peut les reconnaître et surtout les identifier. Comme conséquence pratique, lorsque le mot n’est pas connu par ailleurs, qu’on ne peut le retrouver dans la nomenclature actuelle des villes et villages de l’Égypte, quand même on nous assure qu’il s’agit d’une ville importante, il faut toujours garder à son égard les règles élémentaires de la prudence scientifique et n’accepter ce mot que sous bénéfice d’inventaire. C’est ce que je me suis efforcé de faire pour ma part ; malgré les éloges prodigués à cette Chronique, elle n’est un peu importante que pour certains faits particuliers, et encore le récit en est-il plein d’un désordre inouï.
De ce point de vue, les scalæ coptes-arabes sont de la plus grande utilité, car souvent elles nous donnent le nom en usage encore de nos jours. Mais, outre ces documents, je me suis surtout servi de deux ouvrages importants qui renferment tout ce que les auteurs ou géographes arabes ont recueilli sur la géographie de l’Égypte : je veux parler de l’État de l’Égypte, publié par S. de Sacy, et du Recensement général de l’Égypte, fait en 1884 et publié depuis par ordre du Khédive. On sait qu’à la fin de sa Relation de l’Égypte par Abd-Allatif, médecin de Bagdad, S. de Sacy a publié un État des provinces et des villages de l’Égypte. Cet état avait été dressé en l’année 1376, sous le règne du sultan Mélik-al-aschraf Schaban ; mais le cadastre en avait été fait auparavant sous le règne du sultan Mélik-al-Naser, en l’an 716 de l’hégire, c’est-à-dire en l’an 1315 de notre ère. Comme il est facile de s’en convaincre par l’examen de l’État lui-même, c’est une publication très importante pour la géographie de l’Égypte. On y trouve en effet chaque province et chaque territoire de ce pays, avec une liste alphabétique des villages qui devaient payer l’impôt annuel au sultan. La superficie de chaque village y est donnée avec le nombre de feddans attachés aux fonds des pensions, et le tribut annuel est évalué
fonds Huntington, catalogué sous le n° 697 dans le catalogue d’Uri, ces points, qui sont mis partout, ont été placés avec une telle négligence qu’il y a beaucoup d’erreurs évidentes qui ont obligé S. de Sacy à ne pas s’en servir. Il en est de même du manuscrit du Vatican et de la copie que Hammer avait fait faire du manuscrit turc de Vienne. On peut ainsi se convaincre facilement que l’œuvre du célèbre orientaliste n’était pas facile, et il n’est pas étonnant que certains noms aient été mal ponctués et mal orthographiés ; car la science de l’éditeur, si éminente à tous égards, a dû nécessairement plier devant l’impossibilité matérielle de reconnaître la véritable leçon de mots étrangers à la langue arabe. Pendant mon séjour au Caire, j’ai fait copier à la Bibliothèque khédiviale, nommée Darb-el-Gamamiz, un manuscrit dont j’ignorais complètement la valeur, mais que je savais contenir des renseignements géographiques. Je me suis aperçu dernièrement, en l’étudiant, qu’il contenait un exemplaire de l’État des provinces et villages de l’Égypte, mais beaucoup plus correct que celui que S. de Sacy avait en sa possession. Cependant, comme il n’est pas publié, j’ai toujours cité la publication de S. de Sacy, dans le texte ou les notes de cet ouvrage, en ayant soin d’indiquer les leçons défectueuses. J’avais pensé un moment le mettre en appendice à cet ouvrage ; mais j’ai dû reculer devant la dépense que cette publication aurait entraînée. Grâce à la conservation des choses en Égypte, malgré le changement perpétuel des hommes en ce malheureux pays, les noms de lieux géographiques se sont conservés sous une forme à peine abrégée ou altérée. Il est donc facile de comprendre
combien les deux ouvrages cités plus haut sont utiles pour l’identification de la plus grande partie des mots trouvés. Il suffisait de me rendre compte de la manière dont un nom copte est passé en arabe. Pour cela, il fallait tout d’abord savoir la prononciation copte et les règles de la transcription du copte en arabe. Ces règles, je les ai exposées tout au long dans ma Lettre à M. Maspero, publiée dans le Recueil de monuments relatifs à l’archéologie et à la linguistique égyptiennes et assyriennes. Je n’ai rien à y changer ; j’ai seulement à parler de plusieurs faits nouveaux, dont les uns confirment mes idées, et dont un seul semble en contradiction avec le système que j’ai exprimé. Je commence tout d’abord par celui-ci.
Dans le papyrus de Turin, n° 1, que M. Rossi a publié il y a quatre ans et que je n’ai connu qu’au moment où j’écrivais cette étude, on trouve l’histoire d’un berger qui maltraite les soldats du gouverneur Arien, parce qu’ils lui avaient pris deux de ses moutons. Ce berger se nommait et était natif de. D’après les règles de transcription que j’ai données dans ma Lettre à M. Maspero, ces mots devraient se transcrire en arabe et et se prononcer Goura et Gingîf. Mais l’histoire de ce berger a été conservée par le Synaxaire qui écrit Schourâ et Schinschif. Il semble donc que ma théorie tombe devant ce seul fait. Je confesse qu’il m’a d’abord causé un grand ennui ; mais je me suis rappelé que le mot se transcrit, qu’il a les deux formes que j’ai expliquées par une prononciation dialectale différente. Cette explication doit être la bonne. D’ailleurs il est assez facile de comprendre comment le son qui n’était pas encore durci ait pu donner un son ch. Le fait s’est produit encore dans qui a donné. Il y a un certain nombre de transcriptions qui sont ainsi contraires à la règle : jusqu’ici la plupart de ces transcriptions se trouvaient en Basse-Égypte ; en voilà une qui est bien de la Haute-Égypte et qu’il n’y a pas moyen de nier. Je la signale le premier.
Malgré cette difficulté, il y a d’autres faits qui abondent en mon sens. Tout d’abord, ce sont les transcriptions grecques de mots coptes, écrites à une époque où l’on ne discutait pas sur la prononciation du copte. On sait que les Grecs n’avaient dans leur alphabet ni la lettre ϣ, ni les lettres et. Or ils ont eu à transcrire dans leur langue des mots égyptiens qui s’écrivaient avec ces lettres ; le plus souvent ils ont, comme je l’ai dit, rendu par une lettre de leur alphabet le son qui les frappait davantage, comme Sebennytos pour, Tanis pour, et Senouthios pour. Mais quand ils ont voulu rendre plus exactement le son même de la langue qu’ils transcrivaient, ils ont employé des signes conventionnels, des doubles lettres, comme ils font encore aujourd’hui pour rendre certaines articulations de notre langue française ou des autres langues de l’Europe. Or nous possédons encore aujourd’hui des devoirs d’écoliers, ou peu s’en faut, dans lesquels les enfants des écoles transcrivaient, en lettres grecques, les mots coptes de leur modèle. En voici un exemple :
« Au nom de Dieu, avant toute chose. J’écris, j’embrasse mon frère aimant Dieu, célèbre en toute manière, avec toute sa maison, depuis le petit jusqu’au grand. Ensuite, j’ai reçu ta lettre que tu m’as écrite. Prends les enfants ; à l’heure où j’ai reçu ta lettre, je te les ai envoyés, le dimanche 12 de Mésoré. Que le Seigneur Dieu te protège, et ces deux enfants que je t’ai envoyés. En paix. Amen. »
Cette traduction diffère un peu de celle qui a été donnée dans les Mittheilungen ; je ferai observer aussi que, pour la prononciation de l’êta dans les mots, elle est formellement indiquée ici.
Cette transcription grecque de mots coptes ne laisse aucun doute sur la difficulté que les Grecs avaient à prononcer l’égyptien, et sur les moyens qu’ils prenaient pour parvenir à rendre aussi exactement que possible les articulations propres à la langue égyptienne. Nous n’avons malheureusement, ici, que deux de ces articulations : la première est rendue par et la seconde par tz. Mais, me dira-t-on, cette transcription est la preuve que le se prononçait comme un z, puisque les Grecs écrivent tz pour la rendre exactement. Je répondrai que ce n’est pas une preuve : ces deux groupes sont des indications pour la prononciation. De même que avec lequel il n’a aucun rapport, de même avec lequel il n’a également aucun rapport. Les Grecs, je le répète, n’avaient pas de lettres pour rendre sch ou, dj ou. Que si l’on voulait absolument que la lettre se prononçât z, je ferais observer que les Grecs étaient obligés de recourir à une combinaison de signes, pour parvenir à rendre cette articulation, et qu’en tout cas ce ne serait pas z qu’il faudrait transcrire, mais tz. Et puis on comprend très bien que les Grecs, en zézayant, aient prononcé le sza et la djiandjia tza ; c’est justement ce que j’ai soutenu, à savoir : que, selon qu’ils appuyaient davantage sur le t, ils avaient Tanis ; que si, au contraire, c’était sur le z, ils avaient Sebennytos.
Cette observation est encore confirmée par les transcriptions arabes. On ne peut nier que, dans le cas où les Égyptiens avaient un d doux ou un g dur, les Arabes ne possédassent dans leur alphabet au moins un signe pour représenter l’une des deux articulations. Or toutes les fois, ou à peu près toutes, que les Coptes ont voulu rendre dans leur langue l’arabe, ils se sont servis de la lettre ou. J’en ai cité des exemples dans la Lettre à M. Maspero : j’en citerai encore quelques-uns que j’ai trouvés récemment dans les Mittheilungen de la collection de l’archiduc Rainer. Les Coptes ont-ils voulu rendre dans leur langue le mot arabe, ils ont écrit avec le double article copte et arabe ; pour le mot somme, ils ont mis, le n’étant pas rendu. De même pour le mot, ils ont écrit. Voilà des exemples qui prouvent bien, ce me semble, que dans un dialecte se rapprochant fort du thébain, à savoir, celui de ces papyrus, ou, tout au moins, dans le dialecte du Fayoum, le se prononçait dj ou g dur. Voici maintenant des exemples pour la lettre. Le mot arabe est transcrit et le mot est transcrit. Je peux encore ajouter aux premiers exemples le mot rendu par. Ces exemples prouvent donc que déjà à cette époque, environ le VIIIᵉ siècle, les lettres et s’échangeaient l’une pour l’autre, c’est-à-dire que le dj se durcissait. Donc j’ai pu prendre cette règle comme point de départ de mes identifications, sauf à reconnaître les exceptions quand elles se présentaient.
Pour les autres lettres, il y avait certainement différentes prononciations, sur lesquelles je me suis étendu dans la Lettre mentionnée, et dont j’ai dû tenir compte. Quand j’ai eu ainsi établi le mot, j’ai cherché dans l’État des villes et provinces de l’Égypte, et je me suis rendu à l’évidence quand le mot s’y trouvait. Il faut faire à ce sujet certaines remarques pour l’emploi de l’article dans les noms de lieux et sur la manière dont cet article a été rendu en arabe. Règle générale, un nom de lieu peut toujours prendre l’article en copte : il n’y a que très peu d’exceptions, et encore suis-je persuadé qu’il devait y en avoir moins dans la langue populaire. Or, dans les transcriptions arabes, on a le plus souvent conservé cet article sous la forme copte ; on l’a encore traduit en arabe et rendu par, et quelquefois on a laissé subsister l’article copte, en même temps que l’article arabe, comme cela s’est produit aussi, en sens inverse, pour les mots arabes transcrits en copte.
cours de l’État des provinces d’Égypte. C’est alors que le Recensement général de l’Égypte m’a été d’un grand secours. Ce Recensement a été fait sous la direction d’un Français, et d’après la méthode européenne. Il contient tous les noms de lieux, même des plus petits qui se trouvent en Égypte : les villes, les simples nahiehs, les ’ezbehs, les na’gas, etc., tout endroit où s’est formée une agglomération quelconque de population y est nommé. Un tel ouvrage m’a été du plus grand secours pour un pays où les noms se sont si bien conservés. La vérité m’oblige cependant à dire que cet ouvrage, entrepris avec des idées si larges, a beaucoup souffert dans l’exécution. Ainsi, dans les deux volumes qui le composent, très souvent les chiffres ne concordent pas ; de plus, dans les deux parties arabe et française du second volume, certains noms de lieux qui se trouvent dans une partie ne se rencontrent pas dans l’autre. De telles erreurs sont profondément regrettables dans une œuvre de cette sorte, et il est malheureux que cet ouvrage si utile n’ait pu atteindre le degré de perfection qui l’eût rendu entièrement scientifique. Malgré ces imperfections et malgré aussi l’étrangeté des transcriptions françaises, où quelquefois le même nom a des prononciations différentes, quoique l’orthographe soit identiquement la même en arabe, je m’en suis beaucoup servi. J’ai fait peu d’usage du premier volume ; je me suis au contraire beaucoup aidé du second, qui contient une liste alphabétique de tous les centres de population de l’Égypte, avec l’indication de leur nahieh, de leur district, de leur province, leur population et les autres particularités relatives au degré de civilisation apparente auquel ces lieux sont arrivés.
du peu d’utilité de ces ouvrages pour mon sujet, est qu’ils sont d’une époque trop postérieure pour que je pusse m’en servir pour l’identification des noms coptes ou arabes. Makrizy surtout est plein de renseignements ; mais il écrivait après que le khalife Mélik-el-Naser eut fait faire son cadastre, et toutes les fois que ce cadastre contenait le nom que j’avais à identifier, je devais m’en servir avant de consulter Makrizy. De même pour les autres. Je dois aussi parler d’un auteur qui a écrit en arabe, et qui nous a légué une histoire des églises et monastères de l’Égypte, écrite en l’an 1054 des martyrs, c’est-à-dire en l’an 1338 de notre ère. Il se nommait Abou Selah et était Arménien de nation. Il visita l’Égypte au moment où les Arméniens y étaient tout-puissants. Son ouvrage nous est parvenu dans un manuscrit arabe, acheté par Vansleb, au Caire, pour 3 piastres, et déposé à la Bibliothèque nationale où il est coté n° 138. C’est un volume unique au monde, je crois. Il est très mal écrit au point de vue de la langue, et la plupart des points diacritiques font défaut. Je l’ai cependant traduit en entier, malgré les difficultés qu’il présente. Je crois que ce manuscrit est incomplet en plusieurs endroits, et qu’il a été mal relié. La pagination arabe a été effacée et on lui a substitué une pagination européenne ; mais les pages ne se suivent pas. Comme Makrizy devait le faire plus tard dans son Histoire des monastères d’Égypte, Abou Selah a décrit les monastères qui existaient de son temps. Sans contredit, quelques-uns d’entre eux, même la plus grande partie, devaient exister auparavant ; mais ceux-là, je les avais par ailleurs, et si je ne les avais pas, rien ne m’indiquait qu’ils eussent existé à l’époque copte. La facilité avec laquelle on construit en Égypte un monastère ou une église n’était pas faite pour m’encourager beaucoup à prendre ces noms, quand je ne les possédais pas déjà. Je ne m’en suis
… donc pas servi, sauf pour les lieux coptes manifestement existants à la période d’Abou Selah. Quatremère l’ayant déjà fait avant moi, je n’ai rien pu ajouter de bien intéressant. Où le récit devient intéressant, c’est lorsqu’il parle des rapports des Musulmans et des Coptes, ou des Coptes entre eux : il y a dans son ouvrage pour l’histoire de cette époque un grand nombre de faits inconnus. Aussi je compte bien me servir, tôt ou tard, de la traduction que j’en ai faite.
Quoique les documents dont j’ai parlé dans le paragraphe précédent m’aient apporté beaucoup de secours pour identifier les noms de lieux que m’avaient fournis les documents coptes, gréco-coptes ou arabes traduits du copte, il ne faudrait pas croire cependant que j’ai réussi à identifier tous les noms que j’avais recueillis. Une assez grande quantité sont restés rebelles à toutes mes tentatives et ont défié tous mes efforts. Je dois expliquer les raisons de l’impossibilité où je me suis trouvé. Tout d’abord je dois dire qu’un grand nombre de villages et même de villes importantes ont disparu, comme la plupart des villes situées près des lacs Borlos et Menzaleh. En outre, ce qui faisait la célébrité de certaines villes au temps de l’ancienne religion, devait, un peu nécessairement, causer de l’horreur au temps où l’Égypte devint entièrement chrétienne. Par conséquent, la population de ces villes dut se porter ailleurs à mesure que les fidèles de l’antique religion devenaient de moins en moins nombreux et que l’autorité des patriarches d’Alexandrie s’étendait. On connaît l’histoire de Canope, de son temple et des religieux pakhômiens qui y furent établis par l’archevêque Théophile. Donc nombre de villages ont eu cette cause de leur ruine.
Ensuite l’incurie des nouveaux maîtres de l’Égypte a laissé s’accroître les marais, qui ont toujours occupé une grande partie de l’Égypte du Nord. Des cantons qui étaient demeurés très peuplés jusqu’à l’arrivée des Turcs, ont été submergés entièrement par les eaux. Ainsi le lac Marœotis, à l’ouest, et le lac Borlos, à l’est d’Alexandrie, dont les bords étaient autrefois très peuplés et sont maintenant presque déserts. Les progrès de la mer ou les inondations ont en outre été une autre cause de dépopulation. C’est la cause de la ruine de Péluse, et aussi, à en croire Cassien, de l’ancienne Panéphysis. Il est facile, en effet, de comprendre comment certains cantons d’un pays où l’on ne vit que de culture, aient été abandonnés par leurs habitants quand la culture devient impossible. Si l’Égypte avait eu alors un gouvernement qui eût pris à cœur les intérêts véritables du pays, ce gouvernement eût réparé ou reconstruit les digues, entretenu les canaux d’irrigation, qui sont une question capitale pour l’Égypte, refoulé la mer dont les envahissements étaient la ruine de cantons entiers, ou tout au moins il se fût occupé de combattre les dangers résultant d’une grosse tempête, et de l’envahissement des terrains par les eaux salées. Mais, au lieu de cela, les gouvernements qui se sont succédé en Égypte, depuis la période romaine, n’ont rien ou presque rien fait pour le bien de ce pays. Sous l’époque byzantine, les empereurs et les éparques du pays d’Égypte avaient bien assez à faire d’envoyer leurs soldats contraindre les moines à signer sans cesse de nouveaux formulaires de foi. Plus j’étudie cette lamentable histoire, plus je suis persuadé que la division qui éclata au concile de
Chalcédoine fut fatale à l’Égypte. Non que le gouvernement grec se désintéressât tout à fait de l’Égypte : il avait trop d’intérêts attachés à cette province pour la perdre ; mais les controverses théologiques et la faiblesse des empereurs grecs, les perpétuelles révolutions du palais impérial à Constantinople empêchaient les efforts d’un gouvernement bien suivi. Puis les gouverneurs allaient en Égypte pour faire avant tout leur fortune, ils cherchaient à faire rendre à ce pays le plus d’impôts possible, et, dans toute la hiérarchie des fonctionnaires, depuis le préfet augustal d’Alexandrie jusqu’au plus simple soldat, chacun agissait de même : on pressurait celui que nous nommons à présent le Copte, on l’humiliait le plus qu’on pouvait. Il est vrai que souvent le Copte se révoltait, et, quand il ne se révoltait pas, il faisait porter au fellah le plus lourd poids des redevances à payer au fisc grec. À chaque instant l’Égypte était en révolte : on peut lire les récits partiaux de ces rébellions dans l’ouvrage nommé Chronique de Jean de Nikiou. L’Égypte a toujours été un pays aimant les révolutions politiques : à peine avait-elle changé de maître qu’elle ne pouvait plus supporter le nouveau qu’elle venait de se donner. Le clergé se mêlait à ces soulèvements : les archevêques d’Alexandrie avaient trop bien stylé les moines contre les païens et les Juifs, pour que ces mêmes moines et les membres inférieurs du clergé restassent tranquilles en face de leurs despotes grecs. Tout se réunissait donc pour faire de l’Égypte un siège perpétuel d’anarchie. Il faut ajouter à cela les Barbares, Blemmyes, Begas ou autres, toujours en éveil, toujours à rôder sur les frontières, pour saisir l’occasion de tomber sur l’Égypte, la piller et disparaître quand apparaissaient les troupes romaines ou grecques. Dès le temps des plus anciens Pharaons, il en était ainsi. Les princes des dynasties les plus reculées avaient à courir d’un bout à l’autre de leur empire, du nord au midi, de l’est à l’ouest, pour repousser les tribus pillardes. De même les moines de Schiît, ou Scété, durent souvent s’éloigner devant les incursions des nomades. Quand les troupes des Pharaons, des Césars romains ou des empereurs byzantins accouraient, les incorrigibles pillards disparaissaient, et il n’était pas trop facile de les atteindre dans leurs déserts ; mais, quand ils avaient dissipé le fruit de leurs rapines, oublié leur dernière défaite, ou poussés par la nécessité, ils reparaissaient ; jadis il avait fallu une muraille pour défendre l’Égypte contre les incursions des nomades de l’Est.
Il est facile dès lors de comprendre par ces faits que l’Égypte était un pays instable par sa position géographique, instable par ses institutions politiques, et instable par la faute des gouvernements qui s’y succédèrent. Il est tout aussi facile de comprendre que, devant cette instabilité, le pays n’ait pas été très peuplé sur ses frontières, que les paysans aient quitté des cantons qui ne leur fournissaient en abondance que la misère, quoiqu’ils y fussent habitués depuis longtemps, et soient allés camper dans quelque autre plus fortuné. La chose se pratique toujours. J’ai souvent entendu raconter aux ingénieurs des Domaines qu’ils recevaient parfois demande de tout un village, à l’effet d’obtenir permission de changer de place et de se transporter dans un autre canton de l’Égypte ; le leur étant épuisé, ils allaient chercher fortune ailleurs. Ce fait est surtout vrai pour le nord de l’Égypte où tant de villages ont disparu. Le passage de l’Égypte sous le joug musulman et, plus tard, sous le joug turc ne fut point fait pour rétablir l’ordre dans ce pays, et les habitants durent assister à toutes les compétitions sanglantes dont il était devenu le théâtre. Rien de surprenant donc à ce qu’un nombre assez considérable de villages, de bourgs et de hameaux aient complètement disparu de l’Égypte.
Mais cette disparition n’est pas la seule cause de l’impossibilité où je me suis trouvé d’identifier certains villages. Grâce aux indications des papyrus grecs ou coptes, nous possédons les noms d’une foule de lieux, assez nombreux pour nous permettre de reconstituer tout un canton, comme celui de Fayoum, celui de Hermonthis et le nome Memphite, qui sont les trois centres principaux où l’on a découvert les papyrus faisant aujourd’hui la richesse des musées d’Europe. Nous connaissons même les noms de certains champs, comme ceux des rues et des places des villes. On serait tenté de maudire parfois cette richesse que l’on ne désirait pas ; cependant on s’y fait assez vite. Or je crois et je suis même certain que la plupart de ces domaines, de ces ’ezbehs, que les Grecs désignaient sous le nom de συνοικίαι, existent toujours avec une étendue plus ou moins grande, mais qu’ils ont changé de nom. Les Égyptiens, en effet, avaient pris la coutume de désigner ces ’ezbehs, ou de plus petites agglomérations encore, par le nom du propriétaire. M. Maspero a montré récemment l’existence de cette coutume à l’époque des plus anciennes dynasties, et a proposé de donner à ces petites propriétés le nom de domaines. Les papyrus grecs du Fayoum nous montrent qu’après une distance de près de cinquante siècles, c’était encore la coutume dans cette province ; de même dans le nome de Hermonthis. À l’époque arabe, des terrains assez nombreux étaient donnés en apanage, comme on a traduit le mot qui désignait la chose : l’État de l’Égypte, publié par S. de Sacy, contient les apanages donnés et les noms des donataires, mais ils n’ont pas été publiés par l’illustre orientaliste. Maintenant encore, les noms de possesseurs fourmillent dans le Recensement général de l’Égypte. Or ces noms de possesseurs ont dû changer assez fréquemment, et aussi les noms des petites fermes possédées, lesquelles passaient de main en main. S. de Sacy, dans la petite préface mise en tête de l’État qu’il a publié, dit en propres termes : « Ce serait une chose très curieuse que de présenter le détail des mesures qui furent prises par ce sultan (Mélik-el-Naser Mohammed ibn Qélaoun) pour constater l’étendue du territoire de chaque village, la nature des terres dont il se composait, et le revenu net que les apanagistes en tiraient, en y comprenant les taxes de toute espèce que leur cupidité avait inventées et qui augmentaient les charges des cultivateurs ; on ne lirait pas avec moins d’intérêt le récit de la manière bizarre et arbitraire avec laquelle il procéda à une nouvelle distribution des apanages, et la liste des impôts qu’il supprima. » On voit, en conséquence, avec quelle facilité les apanages changeaient de main. Il en a toujours été ainsi. Je ne pouvais donc identifier des lieux qui avaient une désignation grecque, quand l’Égypte était entre les mains des Grecs, et qui ont pris une désignation arabe sous la domination arabe ; et il ne faudra pas faire retomber sur moi la cause de cette impossibilité. Enfin, quelques villes avaient parfois deux noms ; il se peut que le nom sous lequel elles sont désignées dans les documents coptes ou grecs ne soit pas celui sous lequel elles sont connues aujourd’hui. De là une nouvelle source d’impossibilité pour identifier ces sortes de noms.
Avant de terminer ce paragraphe, je dois faire une observation qui ne manque pas d’importance, pour donner une idée exacte de la situation de l’Égypte au moment de la conquête arabe. Les voyageurs et les auteurs grecs se sont confondus d’admiration devant les merveilles de ce pays : plus encore les
auteurs arabes. Les premiers ont parlé avec les plus grands éloges des villes d’Égypte ; on s’est habitué en Europe à traduire le mot grec πόλις par ville, et à doter les villes d’autrefois de toutes les splendeurs des villes modernes. La stratification du langage et son immobilité, les progrès énormes de la civilisation moderne et du bien-être qu’elle comporte ne doivent cependant pas nous faire oublier quel était l’état de la Grèce ou de l’Égypte au moment où les voyageurs grecs l’ont visitée, et les auteurs décrite. Sans contredit, l’Égypte était beaucoup plus avancée que la Grèce à l’époque des premières relations entre les deux pays, elle était plus riche ; mais, si les Grecs restèrent toujours assez pauvres, ils durent à leur génie créateur et aux matériaux que leur fournissaient en abondance les montagnes de leur pays de faire des chefs-d’œuvre que le caractère égyptien ne pouvait jamais égaler. L’Égypte avait prodigué ses plus grandes œuvres en l’honneur des dieux ; de même fit la Grèce : aujourd’hui encore, ce qui en reste fait, à juste titre, l’admiration des voyageurs dans une nuance différente, il est vrai ; mais j’imagine que les habitations des simples particuliers ne devaient pas être aussi merveilleuses que le Parthénon ou que le temple de Karnak. En Grèce, le climat, plus froid qu’en Égypte, dut faire que bien vite les habitants du pays se précautionnèrent contre l’intempérie des saisons, et par conséquent dotèrent leurs habitations de tout ce qu’ils regardaient comme confortable ; mais en Égypte, le climat était bien plus favorable à l’homme, et j’imagine que rien ne ressemble plus à une maison, à un village de l’Égypte antique ou copte qu’une maison ou un village de l’Égypte d’aujourd’hui. Si l’on excepte les villes à moitié européennes de l’Égypte, si l’on prend au contraire les villages, même les plus riches, que voit-on ? On y voit des maisons bâties en briques crues le plus souvent, cuites quelquefois, quand on est très riche, en terre limoneuse quand on est pauvre. Il devait en être de même autrefois. Le manque de propreté, je peux même dire la saleté remarquable de ces villages, qualifiés du nom de villes par les Grecs, devait exister autrefois comme aujourd’hui. Dans ces maisons, les animaux demeurent le plus souvent pêle-mêle avec les hommes, et il est fort heureux que le climat d’Égypte soit un des plus salubres du monde. Il n’est pas étonnant que les Grecs qui n’habitaient pas de plus belles villes aient donné le nom de πόλεις aux villages d’Égypte ; mais nous ne pouvons le leur conserver qu’avec cette observation préalable. Quant aux auteurs arabes, il est moins surprenant encore que ces nomades, sortant d’un pays pauvre, où il n’y avait guère de villes, où tous, ou à peu près, vivaient sous la tente, tombant dans un pays d’une merveilleuse fertilité et d’une richesse incomparable, aient été émerveillés et qu’en voyant Alexandrie, par exemple, ‘Amr ait écrit la lettre adressée au khalife ‘Omar. Pour les auteurs de cette race, quand ils voient un village avec un bazar, un bain public et une mosquée, c’est le comble de la splendeur. Il en faut quelque peu rabattre. Ce qu’il y avait de vraiment admirable en Égypte, c’étaient sans contredit les monuments publics du culte qui font encore notre admiration ; c’étaient, en outre, les palais privés des souverains, les palais d’Alexandrie, quoiqu’ils ne dussent guère ressembler à ce que nous nommons palais ; c’était enfin l’admirable organisation politique du pays : ce n’était pas telle ville, ni même les villes en général. Il faut donc éviter de se laisser séduire par la magie des mots, et donner aux villes de l’Égypte l’aspect de ce que nous comprenons, quand nous appliquons ce mot à un centre de population. La civilisation humaine a fait bien des progrès depuis l’époque où je dois confiner cet ouvrage : ce
…de la dépeindre avec les couleurs qui conviennent à nos villes d’Occident. Aujourd’hui, l’Égypte comprend un peu mieux les progrès du bien-être humain ; mais à l’époque où elle était le plus peuplée, tout en tenant compte du malheur qui résulta pour elle de la conquête arabe, surtout de la conquête turque, elle ne devait pas être sensiblement différente de ce qu’elle est aujourd’hui et, s’il y a différence, cette différence est en faveur de l’Égypte actuelle, non de l’Égypte d’autrefois. Je terminerai cette préface en indiquant la manière dont j’ai traité mon sujet. Tout d’abord, j’ai suivi l’ordre alphabétique. J’ai pensé que cet ordre était le meilleur et je m’y suis tenu. C’est l’ordre qu’a suivi Quatremère dans ses Mémoires géographiques et historiques sur l’Égypte, ouvrage d’une importance capitale pour l’étude qui m’occupait. Quatremère avait en effet dépouillé non seulement les manuscrits coptes qui étaient à sa disposition, mais encore les auteurs arabes. C’était un homme d’une érudition aussi vaste que sûre. Comme il n’a pas pu se servir de documents qu’il ne connaissait pas, il n’est pas étonnant qu’il se soit trompé ; mais la plupart du temps il a agi avec une sagacité qui ne laissait rien à désirer, et, pour certains articles, je n’ai pas eu grand’peine à identifier les villes et les villages qui sont dans mon œuvre, Quatremère l’ayant fait avec sûreté. Je suis heureux de le témoigner publiquement, et je dois ajouter qu’il ne faudrait pas juger son œuvre d’après la table qu’il y a jointe ; comme il le dit lui-même, il a connu et identifié un grand nombre d’autres villages. J’aurais pu, ce semble, aussi suivre l’ordre géographique, comme l’a fait Champollion dans son Égypte sous les Pharaons, mais, outre que pour suivre cet ordre il aurait fallu connaître le nom des nomes, ce qu’on ne sait pas, il aurait fallu aussi que le nom du nome fût ajouté à celui de chaque village. Or cette addition, quoiqu’elle se trouve souvent, n’a pas lieu dans la plupart des cas. En outre, quoique l’on se soit habitué à traduire le mot par nome, je ne crois pas qu’il faille toujours le traduire ainsi. En effet, les traducteurs coptes qui ont fait passer leurs livres dans la langue arabe, ont rendu bien souvent ce mot par ce qui veut dire siège, d’où diocèse ; quand ils veulent parler du nome, ils mettent « de la dépendance de ». C’est pour n’avoir pas fait cette observation qu’on a multiplié les nomes de l’Égypte au delà de ce qui était suffisant. On peut m’objecter, il est vrai, que l’on avait établi des diocèses dans tous les nomes, que, par conséquent, on peut traduire le mot par nome, sans crainte de faire un contresens. La chose peut être vraie sans que la conclusion que l’on en tire le soit aussi. Qu’on prenne en effet la liste des nomes de l’ancienne Égypte, ou de l’Égypte grecque, sur laquelle nous avons des renseignements plus précis et que nous sommes portés à croire plus exacts, et qu’on prenne aussi la liste des évêchés de l’Égypte chrétienne, il ne faudra pas beaucoup de temps pour s’apercevoir que la seconde est beaucoup plus longue que la première. On a certainement établi des évêchés dans tous les nomes, ou
incertitude. On ne peut m’objecter que Champollion l’a fait. Sans doute Champollion l’a fait ; mais le titre de son ouvrage : L’Égypte sous les Pharaons, le comportait bien. D’ailleurs, il le faut dire, Champollion était exposé à se tromper bien souvent, bien plus souvent que Quatremère, et il l’a fait, sans parler du nombre assez considérable de villages qu’il n’a pas pu placer dans leur nome. Malgré ce défaut, l’œuvre de Champollion, qui contient plus de noms que celle de Quatremère, parce que l’auteur a employé les sources grecques sur le même pied que les sources coptes, ce que s’était interdit son concurrent, restera comme un prodigieux témoignage de ce que peut le génie d’un homme, même lorsqu’il est dans sa plus grande jeunesse. Son ouvrage porte parfois la trace de cette extrême jeunesse ; mais il est une source très importante de renseignements, et je m’en suis beaucoup servi, si je l’ai beaucoup corrigé. Ce serait aussi le lieu de dire quelques mots des autres auteurs qui, en grand nombre, ont écrit sur la géographie de l’Égypte ; mais je dois avancer en toute franchise que je ne me suis servi d’aucun d’eux, quoiqu’il m’eût été facile, avec les ouvrages de Quatremère et de Champollion, de mettre des notes nombreuses au bas de mes pages. J’ai trouvé qu’il y en avait assez. D’ailleurs, à quoi bon redire sans cesse les erreurs qui, en définitive, ont créé la science par les recherches qu’elles ont occasionnées ? Je dois faire une exception en faveur de d’Anville. Ce célèbre géographe avait parfaitement deviné la place de la plus grande partie des villes égyptiennes : l’étude des seuls textes l’avait conduit à des résultats vraiment merveilleux ; mais l’œuvre de la science se poursuivant toujours a laissé bien loin derrière elle l’ouvrage de d’Anville et, l’ayant trouvé toujours dans les ouvrages de Quatremère et de Champollion, je ne l’ai cité que rarement, lorsque j’ai eu besoin de discuter et de combattre les résultats obtenus par mes deux grands devanciers.
Il en est de même de Vansleb qui avait certainement trouvé en Égypte la liste des évêchés ; mais en la publiant comme il l’a fait, par ordre alphabétique, sans indiquer que souvent deux villes étaient réunies ensemble pour former un seul évêché, il a complètement modifié le caractère de sa liste. En me servant aussi de cet ordre alphabétique, je me suis bien donné garde de tomber dans le défaut que je reproche à Vansleb. J’ai toujours indiqué la source qui m’avait fourni le mot et les détails que je citais. En outre, comme j’avais affaire avec trois langues, je n’ai pas pu, sous peine de modifier complètement l’orthographe des mots grecs ou coptes, adopter toujours une transcription qui donnât en même temps la prononciation ; j’ai conservé les consonnes telles qu’elles se trouvaient ; quant aux voyelles, j’ai usé de l’iotacisme : je crois que j’étais en droit de le faire. Pour les mots arabes, j’ai suivi l’orthographe actuelle. De plus, toutes les fois que je l’ai pu faire, c’est-à-dire toutes les fois que le mot arabe était le même que le mot copte, j’ai distribué les noms de villages d’après l’ordre alphabétique, pris de la prononciation arabe ; quand les noms différaient ou que je n’avais que les noms grecs ou les noms coptes, j’ai suivi l’ordre alphabétique présenté par ces noms. On trouvera sans doute bien des négligences dans la manière dont sont représentées certaines lettres arabes ; je n’ai pu avoir unité d’orthographe parce que j’avais trois orthographes, sans compter que souvent j’ai été obligé de citer des ouvrages où l’on avait employé une autre transcription. J’ai usé de la facilité que j’avais d’adopter telle ou telle transcription ; de là, l’aspect un peu changeant qu’offriront certaines pages, celles par exemple, assez rares, où les accents ne sont pas mis, à côté de celles où ils ont été placés avec exactitude. Je demande que le
lecteur me juge avec indulgence, en considération des grandes difficultés que j’avais à vaincre. En traitant chaque article, je n’ai pas suivi un ordre bien régulier : je n’ai pas pensé qu’il fallût suivre un ordre par trop rigoureux et toujours le même. Chaque article est composé, au fond, des notes que j’ai recueillies, reliées ensemble, et qui m’ont fourni d’elles-mêmes le résultat visé, quand c’était possible. J’ai toujours cité les textes les plus significatifs, me contentant de renvoyer aux ouvrages, manuscrits ou imprimés, pour ceux qui avaient moins d’importance. En un mot, je n’ai rien omis de ce qui peut faire accepter mon œuvre comme une œuvre réellement scientifique, faite d’après la méthode scientifique. Malgré tout, je le sens plus que personne, il doit rester dans mon ouvrage un nombre trop considérable d’imperfections ; mais j’espère que ces imperfections n’en changeront pas la physionomie, et je suis certain qu’elles n’altéreront en rien les résultats auxquels je suis parvenu. On m’a reproché que cette œuvre manquait de style ; en vérité, je ne l’ai pas cherché, j’ai cru que les résultats obtenus faisaient oublier le style, ils sont assez importants pour cela et j’ai fait mes preuves ailleurs : on n’a guère l’habitude d’aller chercher le bon style dans les ouvrages de pure science, et les artifices de la composition n’y sont guère de mise ; ce qu’il faut, et ce qui suffit, c’est que la phrase soit française. Or la mienne l’est. J’ai mis en appendice les noms qui m’ont été fournis par les scalæ et les listes dont je me suis servi. J’y ai joint une petite dissertation sur les branches du Nil à l’époque copte ; car je suis persuadé que les renseignements qui nous sont fournis par certains auteurs grecs, notamment par Hérodote, sont inexacts à cause de la confusion où les a jetés leur mémoire qui avait oublié certaines données fondamentales.
J’ai aussi rejeté en appendice ce que nous apprennent les documents coptes sur la ville du Caire, fondée longtemps après sa conquête. Je remercie, en finissant, l’Académie des inscriptions et belles-lettres, qui a bien voulu s’intéresser à cet ouvrage, et dont le suffrage éminent sera une garantie pour mes lecteurs. Il a été pour moi la récompense la plus enviée ; elle m’a amplement payé des efforts que m’a demandés et de la peine que m’a coûtée la composition d’une œuvre semblable. Paris, 7 novembre 1891.
N. B. — M. Jacques de Rougé vient de publier, au moment où je mettais la dernière main à cet ouvrage, une Géographie de la Basse-Égypte, qui a été annoncée dès la fin de l’année 1890, et qui n’a paru qu’en octobre 1891. On comprendra facilement que mon ouvrage qui a été soumis à l’examen de l’Académie des inscriptions et belles-lettres en 1890, au 1er janvier, n’a pu rien emprunter à celui de M. Jacques de Rougé. Au moment où j’écris ces lignes, je ne connais pas encore l’ouvrage de M. Jacques de Rougé. Ce sont deux ouvrages faits dans des milieux fort différents, avec des matériaux la plupart du temps fort dissemblables, car je ne crois pas que M. Jacques de Rougé ait pu avoir entre les mains les matériaux que j’ai ramassés un peu partout, et surtout en Égypte. Chaque œuvre se recommandera par ses propres mérites. 24 novembre 1891.
Seconde note. — Depuis que ces lignes ont été écrites, des circonstances indépendantes de ma volonté ont empêché la publication de cet ouvrage. J’ai vu le plan du livre publié par M. Jacques de Rougé. Il ne rentre aucunement dans le mien. Seule, la liste des évêchés que lui a fournie M. Revillout lui a permis d’obtenir quelques-uns de mes résultats. Cette liste, est-il dit, provient d’Oxford : je connais les manuscrits d’Oxford et j’ai fait rechercher par autrui si cette liste existe réellement : on n’a rien trouvé, pas plus que je n’en avais trouvé moi-même. Je crois plutôt que cette liste a une autre origine, et qu’elle provient de Paris. C’est le seul point de contact entre mon ouvrage et celui de M. de Rougé. 21 novembre 1892.
