La divination des Démons
- 01 — Chapitre premier — À quelle occasion fut écrit ce traité. — Ce que Dieu permet n’est pas pour cela toujours selon la loi
- 02 — Chapitre III — La divination des démons s’explique par trois causes
- 03 — Chapitre IV — Bien que les démons fassent certaines choses étonnantes, il faut les mépriser
- 04 — Chapitre V — D’ou vient que les démons annoncent l’avenir
- 05 — Chapitre VI — Que, le plus souvent, les démons sont trompés et trompeurs
- 06 — Chapitre VII — Pourquoi les démons tantôt se taisent sur leurs propres malheurs, et tantôt les publient
- 07 — Chapitre IX — Les prophètes ont prédit que le culte des démons disparaitra pour faire place au culte d’un seul Dieu
- 08 — Chapitre X — Les tristes restes des païens vantent en pain leur science et leur sagesse

La divination des Démons
Saint Augustin · 07 juillet 2016 · 29 min de lecture · 3 308 vues
Dieu permet que les démons devinent, et qu’il leur soit rendu un certain culte : mais il ne suit pas de là que ces divinations et ce culte soient dans l’ordre. — D’où viennent les divinations des démons. — Pourquoi elles sont quelquefois vraies, et pourquoi elles sont fausses la plupart du temps.
1. Un matin, pendant nos saints jours d’octavess, un certain nombre de nos frères laïques se trouvaient chez moi réunis au lieu habituel de nos séances, quand la conversation tomba sur notre sainte religion comparée à cette science si présomptueuse des païens, qu’on nous présente comme étonnante et vraiment sérieuse. J’ai cru devoir rédiger par écrit et même compléter les souvenirs que cette conversation m’a laissés. Je tairai cependant le nom de mes honorables contradicteurs, bien qu’ils fussent de vrais chrétiens, et que leurs objections eussent plutôt pour but d’arriver à mieux connaître ce qu’il faut répondre aux païens.
On traitait donc de la divination des démons, et l’on prétendait que je ne sais quel individu avait prédit la destruction du temple de Sérapis, qui réellement eut lieu dans la ville d’Alexandrie. — Rien d’étonnant, répondis-je, que les démons aient pu savoir et prédire le renversement de leur temple et de leur idole, ainsi que maints autres faits ; ils l’ont pu dans la mesure où il leur est permis de connaître l’avenir et de l’annoncer.
2. Ainsi, me fut-il aussitôt répliqué, ainsi les divinations de ce genre ne sont point un mal, et Dieu ne les réprouve point ; si elles étaient coupables et mauvaises, ni sa toute-puissance ni sa justice ne les permettraient.
Je répondis : De ce qu’un Dieu tout-puissant
et infiniment juste les permet, ce n’est pas, ce semble, une raison pour les déclarer conformes à la justice. Bien d’autres faits sont manifestement injustes, tels que les homicides, les adultères, les vols, les rapines et tous les autres crimes semblables ; bien que certainement ils déplaisent à ce Dieu juste au seul titre de leur injustice, ils n’en arrivent pas moins avec sa permission, par un décret infaillible de sa haute sagesse, qui certes ne leur garantit point l’impunité, mais au contraire prononce la damnation de ceux dont le crime offense sa souveraine justice.
3. Une objection m’attendait : La toute-puissance et la justice de Dieu sont hors de doute ; mais ces sortes de péchés sont purement humains, puis qu’ils ne s’attaquent qu’à la société humaine ; Dieu n’y attache donc pas d’importance au moment où ils se commettent, et c’est pour cela qu’ils peuvent être commis ; car évidemment ils seraient impossibles, sans la tolérance du Tout-Puissant. Quant à ces faits, au contraire, qui blesseraient directement la religion même, on ne croira jamais que Dieu les méprise. Par suite, ils ne peuvent arriver, si Dieu ne les approuve, et l’on ne peut les regarder comme mauvais.
À cette difficulté, j’ai répondu : Dites donc plutôt qu’il les désapprouve aujourd’hui, puisque nous voyons tomber temples et idoles, et que les sacrifices qui ont lieu aujourd’hui, sont punis aussitôt. En effet, comme vous prétendez qu’autrefois il leur a fallu l’approbation de Dieu pour pouvoir se produire, et que par suite ils sont légitimes puisque la souveraine Justice les agrée, ainsi peut-on dire que, s’ils ne lui déplaisaient point, ils n’auraient pas subi cette proscription, cette abolition, ce châtiment. Ainsi, enfin, supposé qu’autrefois ils étaient irrépréhensibles, par la raison qu’ils plaisaient au Dieu souverainement juste, avouez que maintenant ils seraient coupables, puisque Dieu, ordonnant ou permettant qu’on les abolisse, c’est une preuve qu’ils lui déplaisent.
CHAPITRE II. DIEU A PERMIS, COMME TOUT-PUISSANT, CE QU’IL DÉSAPPROUVAIT COMME INFINIMENT JUSTE. — LIVRES PONTIFICAUX QUI RÉGLAIENT LES CÉRÉMONIES PROFANES. — RÉSUMÉ ET ÉNONCÉ.
4. On me répliquait que de nos jours ces actes sont injustes, mais non point mauvais cependant ; injustes, puis qu’ils attaquent une loi qui les proscrit ; non point mauvais toutefois, puisque s’ils étaient un mal, ils n’auraient jamais dû plaire à Dieu ; et que s’ils lui avaient toujours déplu, jamais ils n’auraient existé, car ils n’auraient pas été tolérés par Celui qui peut tout, par Celui qui ne méprisera jamais des faits pareils, assez importants et assez graves pour attaquer la religion même et le culte de Dieu, s’ils sont coupables.
Eh bien ! dis-je alors, si vous n’y voyez aucun mal sous prétexte que le Tout-Puissant, en laissant faire, montre assez qu’il approuve, comment sera-t-il permis et bon de les interdire et de les abolir ? Car, s’il n’est pas bien d’abolir ce qui plaît à Dieu, sa toute-puissance ne devrait pas permettre cette abolition. En détruisant ainsi ce qui plaît à Dieu, les hommes, en effet, attentent au culte qui honore le vrai Dieu. Or, si sa toute-puissance laisse s’accomplir cette abolition supposée coupable, vous ne devez donc pas justifier les faits eux-mêmes, sous le prétexte que le Tout-Puissant les permet.
5. On me dit alors qu’il fallait bien accorder que ces faits sont maintenant coupables. On alla plus loin ; ils ont cessé de se produire, me dit-on, parce qu’ils déplaisent maintenant au Tout-Puissant ; mais ils lui ont agréé à l’époque où ils se produisaient. Nous ne savons pas pourquoi ils lui étaient alors agréables, et pourquoi ils lui-déplaisent aujour d’hui ; mais une chose est certaine du moins : c’est que jadis ils n’auraient point eu lieu, s’ils n’avaient point agréé au Tout-Puissant, et qu’ils n’auraient point fini de nos jours, s’ils n’avaient point cessé de plaire à sa toute-puissance.
Pourquoi donc, répliquai-je aussitôt, pourquoi des actes semblables s’opèrent-ils en secret, de nos jours mêmes, tantôt cachés à tout jamais, tantôt surpris et châtiés, — s’il est vrai que le Tout-Puissant ne permette aucun acte de ce genre qui ne plaise à sa souveraine justice ? Car une chose injuste ne peut jamais plaire à Celui qui est juste par excellence.
On me répondit en niant absolument l’existence d’actes semblables à notre époque. Les rites décrits dans les livres Pontificaux ne s’accomplissent plus aujourd’hui, me dit-on ; alors, au contraire, ils avaient lieu légitimement ; alors ils plaisaient évidemment à Dieu, par cela seul que, tout-puissant et juste, il laissait tout faire. Que si maintenant quelques-uns de ces sacrifices défendus se font clandestinement et contrairement aux lois, ils ne peuvent être comparés avec ces rites Pontificaux des cérémonies sacrées ; bien plus, il faut les ranger parmi les rites nocturnes ; et toutes ces opérations illicites sont proscrites et condamnées par les livres Pontificaux eux-mêmes.
Ma réponse fut. Pourquoi Dieu permet-il même ces faits irréguliers, s’il est vrai qu’il ne méprise aucun des actes attentatoires à la religion ? Ces faits eux-mêmes, doivent inquiéter le ciel ; c’est un aveu que sont forcés de faire ceux-là surtout qui estiment les livres Pontificaux jusqu’au point de regarder comme défendu de Dieu ce que ces livres défendent. À quel titre, dès lors, Dieu les défend-il, sinon comme lui étant désagréables ? Et sa défense ne montre-t-elle pas non-seulement qu’il les désapprouve, mais encore qu’il en a souci, loin de les couvrir d’un mépris absolu ? Concluez plutôt que certains faits sont condamnés par sa justice, bien que permis par sa toute-puissance.
6. Après ces explications, on m’accorda qu’il ne fallait pas juger une oeuvre, en général, comme juste et bonne, par la seille raison que le Tout-Puissant la laissait passer, bien qu’elle lui déplaise. On convint même d’avouer que les oeuvres détestables qui attaquent directement le culte de Dieu, se trouvent tout ensemble et désapprouvées par la Souveraine Justice et permises par la Toute-Puissance en considération du jugement à venir. On demanda dès lors à traiter un point nouveau ; à savoir d’où viennent les divinations prophétiques des démons, ou de ces êtres, quels qu’ils soient, que les païens appellent leurs dieux. Il importait, disait-on, d’examiner si ces faits sont légitimes, non plus parce que la Toute-Puissance les autorise, mais parce qu’en eux-mêmes ils sont tellement sérieux, qu’on ne peut les attribuer qu’au pouvoir même de Dieu. — Je promis de répondre à ces différentes questions, mais plus-tard seulement, parce que l’heure me pressait pour une réunion des fidèles ; et, dès que je trouvai le temps d’écrire, je ne différai point de rédiger notre première conversation, et d’y ajouter ce qui suit.
