La Création de l’Homme
- 01 — Chap.1 : quelques considérations sur la nature de l’univers. merveilleux récit de ce qui a précédé la venue de l’homme
- 02 — Chap.2 : pourquoi l’homme vint le dernier dans la creation
- 03 — Chap.4 : la formation de l’homme signifie le pouvoir de domination qu’il a sur toutes choses
- 04 — Chap.5 : l’homme est une image de la royauté de dieu
- 05 — Chap.6 : examen de la parenté de l’esprit avec la nature. en passant, réfutation d’une opinion des anoméens
- 06 — Chap.7 : pourquoi l’homme est sans armes et sans protections naturelles
- 07 — Chap.8 : la raison de la stature droite de l’homme. les mains ont pour fin le langage. considérations philosophiques sur la diversité des âmes
- 08 — Chap.9 : l’organisme humain est adapté aux nécessités du langage
- 09 — Chap.10 : activité de l’esprit a travers les sens
- 10 — Chap.11 : la nature humaine est un mystère
- 11 — Conclusion sur ces hypothèses
- 12 — Conclusion
- 13 — Chap.13 : le sommeil. le baillement. les songes. recherches sur leurs causes
- 14 — Chap.14 : l’esprit n’est pas dans une partie du corps. différence entre les mouvements du corps et ceux de l’âme
- 15 — Chapitre xviii : les dispositions animales qui sont en nous viennent de notre parenté avec la nature irrationnelle
- 16 — Chap.20 : la vie dans le paradis et l’arbre défendu
- 17 — Chap.21 : l’espérance de la résurrection se fonde plus encore sur la nécessité de l’ordre des choses que sur les paroles de l’écriture
- 18 — Chap.23 : si l’univers a eu un commencement, IL faut nécessairement lui reconnaître un terme
- 19 — Chap.24 : réfutation de ceux qui tiennent la coexistence éternelle de dieu et de la matière
- 20 — Chap.25 : comment un incroyant peut être amené à croire ce qu’enseigne l’écriture sur la résurrection
- 21 — Conclusion : la foi dans sa simplicité
- 22 — Chap.26 : la résurrection n’est pas du domaine de l’invraisemblable
- 23 — Chap.29 : preuves établissant que le commencement dans l’existence est unique et le même pour l’âme et le corps
- 24 — Conclusion
- 25 — Chap.30 : quelques considérations tirées de la médecine sur la constitution de notre corps
- 26 — Conclusion sur le mode de développement de notre être

La Création de l’Homme
Saint Grégoire de Nysse · 12 juin 2016 · 164 min de lecture · 2 989 vues
Si nous devions par de l’argent montrer notre vénération aux plus vertueux des hommes, toutes les fortunes du monde ne suffiraient pas, comme dit Salomon à égaler votre vertu : car les égards dus à votre Excellence ne s’estiment pas au poids de l’or.
La solennité de Pâques me rappelle le don que j’ai l’habitude de faire à votre grandeur pour lui montrer mon affection : ce présent, homme de Dieu, sera au-dessous de votre mérite, mais il est en rapport avec mes moyens. C’est un traité que, dans l’indigence de mon esprit, j’ai eu bien du mal à tisser comme un vêtement de pauvre. Son sujet paraîtra peut-être audacieux à beaucoup ; pourtant il ne m’a pas semblé hors de propos. Sur la création de Dieu, en effet, je ne connais pas de meilleure étude que celle de Basile, cet homme « réellement créé selon Dieu » et « dont l’âme fut formée à l’image de son créateur ». Ces travaux de notre commun père et maître ont mis à la portée de tous la magnifique ordonnance de l’univers ; à ceux que sa science a poussés à l’étude, ils ont fait connaître un monde qui trouve sa cohésion dans la vérité de la sagesse divine.
Or, bien qu’impuissant à l’admirer comme il faut, j’ai eu l’idée de compléter ce qui manquait aux études de ce grand homme non que je veuille, en lui attribuant mon ouvrage, contaminer le sien (ce serait une impiété outrageante pour celui dont nous prétendons magnifier le sublime enseignement), mais je voudrais que la gloire qui vient des disciples ne fasse pas défaut au maître. Si en effet, son ouvrage sur les « Six Jours » laissant de côté l’étude de l’homme, aucun de ses disciples n’avait à cœur d’achever ce qui manque, la réputation de Basile encourrait peut-être le reproche de n’avoir pas cherché à mettre dans ses auditeurs l’habitude de la réflexion. Aussi, selon mes forces, j’ose entreprendre le commentaire de ce qui reste à traiter.
Si, dans ces pages, vous en trouvez qui ne soient pas indignes de l’enseignement de Basile, toute la gloire en reviendra à notre maître ; mais si je n’atteins pas à la sublimité de sa doctrine, on ne lui reprochera pas d’avoir donné l’impression de négliger la formation de ses disciples et, à bon droit, les critiques me tiendront responsable de ne pas avoir eu un cœur à la mesure de la sagesse du maître. Ce n’est pas un petit objet que j’entreprends d’étudier, quelque merveille du monde d’intérêt secondaire, mais une réalité qui dépasse sans doute en grandeur tout ce que nous connaissons puisque seule, parmi les êtres, l’humanité est semblable à Dieu. Aussi la bienveillance de mes lecteurs sera disposée à l’indulgence pour ces pages même si je reste très inférieur à mon sujet.
En effet, en tout ce qui concerne l’homme, on ne doit rien laisser sans examen de ce que la foi nous enseigne de son passé, de la destinée que nous espérons pour lui dans l’avenir et de sa condition présente. Je resterais évidemment en dessous de mes promesses si dans cette considération de l’homme que j’entreprends, j’omettais l’un des points essentiels à mon dessein. En particulier, à première vue, il y a, en l’homme, des contradictions : les caractères présents de sa nature et ceux qu’il eut à l’origine n’ont apparemment entre eux aucun lien nécessaire. Ces oppositions, il faudra les résoudre grâce au récit de l’Écriture et par ce que nos raisonnements nous feront découvrir ; ainsi nous mettrons en toute cette matière un enchaînement et un ordre entre ce qui parait s’opposer, mais qui en fait tend à un seul et même but, grâce à la puissance divine qui trouve une espérance pour ce qui n’en offre plus et une issue à ce qui n’en a pas. Pour plus de clarté, j’ai cru bon de mettre le sujet en tête des chapitres : vous pourrez ainsi en peu de mots savoir le sommaire de chacun des arguments de tout l’ouvrage.
« Voici le livre de la Genèse du ciel et de la terre », dit l’Écriture, lorsque fut accompli l’ensemble du monde visible et que chaque être mis à part eut pris la place qui lui revenait, lorsque le cercle formé par le corps du ciel eut entouré l’univers, tandis qu’au centre prenaient place les corps lourds et pesants, à savoir, la terre et l’eau, se maintenant mutuellement l’un dans l’autre.
Deux principes opposés : mouvement et repos. Ciel et Terre.
Afin qu’il y eût entre les êtres une liaison solide, la nature reçut en elle l’art et la puissance divine pour conduire toutes choses par deux principes. C’est grâce au repos et au mouvement, en effet, que se produisent la naissance de ce qui n’est pas comme la permanence de ce qui est ; car autour de cette partie de la nature que sa densité rend immobile, Comme autour d’un axe fixe, les pôles sont entraînés, tels une roue, dans un mouvement de rotation très rapide et l’un par l’autre, ces deux éléments sont maintenus dans une union indissoluble. Ce qui se trouve emporté par la circonférence, par la rapidité du mouvement, enserre de toutes parts la terre compacte ; de l’autre côté, la substance solide et cohérente, à cause de son immuable fixité, donne au tournoiement des choses autour d’elle une intensité sans cesse accrue.
Une même tension poussée à l’extrême a été déposée en ces deux substances séparées par leurs activités propres, à savoir la nature immuable et la périphérie sans fixité : en effet, ni la terre ne change de place ni le ciel n’abandonne jamais ou ne relâche la rapidité de son mouvement. Voici donc les premiers éléments que la sagesse du Créateur a établis comme principes de tout le mécanisme du monde, et le grand Moïse, en disant qu’à l’origine Dieu fit le ciel et la terre, veut montrer, je pense, que le mouvement et le repos sont à l’origine de tout cet univers visible que la volonté de Dieu a amené à l’existence.
Parenté de ces principes par les substances intermédiaires : air, eau.
Entre le ciel et la terre, diamétralement opposés l’un à l’autre par leurs activités propres, la création qui les sépare participe à certaines propriétés des parties avoisinantes et tient le milieu entre ces extrêmes, afin de rendre évidente l’intime union qu’ont entre elles par cet intermédiaire les parties opposées. L’air, en effet, imite à sa façon la mobilité incessante et la subtilité de la substance du feu par la légèreté de sa nature et par son aptitude au mouvement. Ce qui ne l’empêche pas de s’apparenter aux parties immobiles : car il n’est pas plus dans le repos perpétuel que dans un écoulement ou une dispersion incessants, mais par les propriétés qu’il a en commun avec l’une et l’autre partie de l’univers, il constitue comme la limite entre deux activités opposées, mêlant et séparant à la fois en lui-même des éléments hétérogènes par nature.
De la même façon, la substance humide, par ses doubles qualités, est en harmonie avec l’une et l’autre des parties opposées. Par sa pesanteur et sa tendance vers le bas, elle a une parenté marquée avec la terre. D’un autre côté, la puissance qu’elle a de s’écouler ne la rend pas tout à fait étrangère à la nature en mouvement ; mais elle permet comme le mélange et la rencontre d’éléments opposés, à savoir de la pesanteur se transformant en mouvement, et du mouvement ne rencontrant pas d’obstacle dans un corps lourd, si bien que se rejoignent l’une l’autre des substances de nature radicalement différente, grâce à l’union que mettent entre elles les substances intermédiaires.
Union des parties opposées par le mélange de leurs propriétés. Différence entre créature et créateur.
Bien plus, pour parler avec précision, la nature des parties opposées n’est pas en fait sans aucun mélange des propriétés de l’autre, parce que, selon moi, tous les êtres de ce monde visible ont les uns pour les autres une mutuelle inclination et que toutes les créatures conspirent entre elles, même lorsqu’elles se font connaître par des caractères opposés. Le mouvement, en effet, ne consiste pas seulement en un déplacement local, mais aussi dans l’évolution et l’altération. Or, redisons-le, la nature parfaitement immobile ne connaît pas ce mouvement qui consiste en l’altération. En dehors d’elle, la sagesse de Dieu, ayant fait l’échange des propriétés, mit l’inaltérabilité dans la substance toujours en mouvement et dans la substance en repos l’altérabilité : sans doute faisait-elle ainsi dans le dessein que l’homme, voyant en quelqu’une des créatures cette propriété de la nature divine, qui est d’être inaltérable et immuable à la fois, n’en vînt pas à tenir la créature pour Dieu.
Car on ne peut prendre pour divin ce qui se meut ou s’altère. C’est pourquoi la terre est fixe, mais connaît l’altération, et le ciel, qui ne s’altère pas comme la terre, n’a pas de fixité. Ainsi la puissance divine, ayant mêlé à la substance en repos l’altération et à l’inaltérable le mouvement, rapproche comme dans une même famille les unes et les autres substances par l’échange de leurs caractères et ne permet pas qu’on puisse leur attribuer la Divinité. Comme je l’ai dit, ni l’une ni l’autre ne pourrait être tenue pour divine : ni celle qui n’est jamais en repos, ni celle qui connaît l’altération.
La création dans sa perfection.
C’est ainsi donc que l’ensemble des êtres atteint son achèvement. Ainsi parle Moïse : Le ciel, la terre et toute substance située entre les deux furent accomplis et chaque chose reçut la beauté qui lui revient : le ciel, l’éclat des astres, la mer et l’air, les animaux qui y nagent ou qui volent, la terre, la diversité des plantes et des troupeaux, tous ces êtres qui reçoivent ensemble leur vitalité de la volonté divine et que la terre mit au monde dans le même instant. La terre qui avait fait germer en même temps les fleurs et les fruits était remplie de splendeurs ; les prairies étaient couvertes de tout ce qui y pousse. Les rochers et les sommets des montagnes, les versants des coteaux et les plaines, tous les vallons se couronnaient d’herbe nouvelle et de la magnifique variété des arbres ; ceux-ci sortaient à peine de terre que déjà ils avaient atteint leur parfaite beauté.
Naturellement toutes choses étaient dans la joie ; les animaux des champs amenés à la vie par l’ordre de Dieu bondissaient dans les taillis par troupes et espèces. Partout les couverts ombragés retentissaient du chant harmonieux des oiseaux. L’on peut aussi imaginer la vue qui s’offrait aux regards sur une mer encore paisible et tranquille dans le rassemblement de ses flots ; les ports et les abris, qui s’étaient creusés d’eux-mêmes le long des côtes selon le vouloir divin, joignaient la mer au continent. Les mouvements paisibles des vagues répondaient à la beauté des prés, faisant légèrement onduler le sommet des flots sous des souffles doux et bienfaisants.
L’attente de l’homme.
Et toute la création, dans sa richesse, sur terre et sur mer, était prête ; mais celui dont elle est le partage n’était pas là.
