
Traité contre les hérétiques
Cinq livres de saint Irénée de Lyon contre les gnostiques (vers 180), traduction de M. de Genoude (1838)
Saint Irénée de Lyon · 1046 min de lecture · 1 vue
Notice sur saint Irénée
Saint Irénée vint au monde au commencement de l’empire d’Adri en, vers l’an 120 de Jésus-Christ. Ses parents, qui sans doute étaient chrétiens, le mirent encore enfant sous la conduite de saint Polycarpe, évêque de Smyrne. Ce fut dans une si sainte école, qu’il puisa les lumières et la science profonde de la religion, qui le rendirent dans la suite un des plus grands hommes de son siècle, l’ornement de l’Église, et la terreur des hérétiques. Aussi avait-il grand soin de remarquer tout ce qu’il voyait dans ce saint vieillard pour en faire son profit; il écoutait ses discours avec ardeur, et les gravait, non sur des tablettes, mais dans le plus profond de son cœur. C’est saint Irénée lui-même qui nous apprend toutes ces circonstances; et il ajoute qu’à force de repasser dans son esprit les instructions de son maître, il les y grava si profondément, qu’elles lui furent toujours très-vives et très-présentes dans la suite, et même dans sa vieillesse la plus avancée.
On ne sait point à quelle occasion saint Irénée vint dans les Gaules; mais saint Grégoire de Tours dit qu’il y fut envoyé par saint Polycarpe. Il fut ordonné prêtre de l’Église de Lyon par saint Pothin, qui en était évêque, et il exerçait déjà les fonctions de prêtre l’an 177, lorsqu’il fut choisi par les martyrs de Lyon pour être le porteur d’une lettre qu’ils écrivaient au pape Éleuthère, où, après l’avoir salué comme leur père, ils ajoutent: « Nous avons exhorté Irénée, notre frère et notre compagnon, à rendre ces lettres à votre paternité. Nous vous supplions de le considérer comme un homme tout à fait zélé pour le testament de Jésus-Christ. C’est en cette qualité que nous vous le recommandons. Si nous avions cru que le rang et la dignité puissent donner le mérite et la vertu, nous vous l’eussions recommandé d’abord comme prêtre de l’Église; car il l’est effectivement. » Le motif de la députation de saint Irénée fut de procurer la paix aux Églises, divisées sur la question de la pâque. On croit qu’il fut aussi porteur des lettres que les mêmes martyrs écrivirent aux Églises d’Asie et de Phrygie, au sujet des troubles que les nouvelles prophéties de Montan y avaient causées.
Saint Pothin étant mort la même année, saint Irénée fut mis en sa place, et fut le second évêque de l’Église de Lyon. Cette ville changea bientôt de face sous la conduite de son nouvel évêque; et Dieu donna tant de force à ses prédications, qu’en peu de temps il la rendit presque toute chrétienne. Pour préserver son peuple des erreurs qui se répandaient dans les provinces près du Rhône, saint Irénée s’appliqua à en faire connaître tout le venin, à fournir des armes pour les combattre, s’attacha à en découvrir toutes les contradictions, à confirmer les néophytes dans la foi, et à ramener même les hérétiques dans le sein de l’Église; et dans ce dessein il composa des livres contre les hérésies, dans lesquels il rapporte en détail toutes les extravagances des valentiniens et des autres hérétiques de ce temps-là, et donne toutes sortes de moyens pour les convaincre. Il travailla aussi beaucoup pour procurer la paix entre les Églises, au sujet de la fête de Pâques, et fit ensorte, parmi les siens, qu’il fut permis à chacun de suivre l’ancien usage de son Église. « C’est ainsi, dit Eusèbe, qu’Irénée, remplissant toute la signification de son nom, se montra véritablement ami de la paix par la douceur de ses mœurs, par la modération de sa conduite, et par les mouvements qu’il se donna pour la procurer à l’Église. » Il reçut la couronne du martyre dans la persécution de Sévère, l’an 202 de Jésus-Christ. Saint Irénée composa plusieurs ouvrages pour la défense de la foi et pour l’utilité de l’Église; savoir: cinq livres contre les hérésies, une Lettre à Florin, une à Blaste, un Livre de l’Ogdoa de, plusieurs lettres touchant la célébration de la fête de Pâques, dont une était adressée au pape Victor; un Livre contre les païens, intitulé: De la Science; un autre adressé à un Chrétien nommé Marcion; un troisième, qui renfermait diverses disputes. On croit aussi qu’il composa un Traité contre Marcion, et un Discours sur la foi, adressé à Demètre, diacre de Vienne. Pour ce qui est du livre qui avait pour titre: De la Substance du monde, qu’on lui attribuait du temps de Photius, on convient qu’il est de Caïus, prêtre de Rome.
Saint Irénée, dit l’auteur des Siècles chrétiens, devint si profond dans la science de la religion et des saintes Écritures, qu’il fut en état de combattre à la fois tous les hérétiques de son temps, depuis Simon jusqu’à Tati en, et de les suivre jusque dans leurs derniers retranchements, à travers les détours dans lesquels ils s’embarrassaient. Ce sujet était si obscur et si compliqué par la variété des erreurs et la bizarrerie des pensées auxquelles l’esprit humain s’était déjà livré en matière de religion, que, pour y répandre du jour, il ne fallait rien moins que l’érudition et les talents d’Irénée. Il n’y a point eu d’hérésie si confuse dans ses principes, si tortueuse dans sa marche et si enveloppée de nuages, dont il n’ait percé les ténèbres; et son ouvrage sur cet important objet peut être donné pour un modèle de discussion et de controverse à tous ceux qui s’engagent dans la même carrière. Les caractères par lesquels il apprend à distinguer la vérité de l’erreur dans les disputes de religion, sont la tradition apostolique qui transmet d’un âge à l’autre l’enseignement de la foi; l’autorité des Écritures interprétées, non par l’Église, qui en conserve le dépôt et qui seule en connaît le vrai sens; la succession des pasteurs qui fait remonter le ministère évangélique et, avec lui, tous les dogmes, à la source primitive et sacrée d’où ils découlent; enfin les vrais miracles qui ne sont opérés que dans l’Église, et qu’il est toujours possible de discerner d’avec les artifices de l’imposture et les prestiges de l’enfer. Il conclut de là que la nouveauté de l’enseignement et la rupture de l’unité sont deux moyens par lesquels le fidèle peut toujours discerner les faux docteurs et juger leur doctrine; et, par une autre conséquence des mêmes principes, il recommande l’attachement à l’Église et aux pasteurs légitimes, comme le préservatif le plus sûr qu’on puisse opposer à la contagion de l’hérésie.
Ce saint évêque consomma son laborieux ministère par le martyre, sous la persécution de Sévère, la seconde année du troisième siècle.
Livre premier
Avant-propos
Puisque, au mépris de la vérité, quelques hommes se sont attachés à produire de fausses traditions, de vaines généalogies, plus propres, suivant la remarque de l’apôtre, à satisfaire une curiosité puérile qu’à servir à l’édification, résultat de la foi; puisque, par l’attrait d’un certain nombre de probabilités habilement présentées, ces interprètes infidèles d’une doctrine sainte ont faussé la parole de Dieu; et surprenant, entraînant les moins habiles sous les fausses lueurs d’une science mensongère, les détournent de la croyance au Créateur, sous prétexte de mieux connaître ce suprême ordonnateur du monde; comme si la science humaine pouvait révéler quelque chose de plus grand et de plus élevé que ce Dieu, qui a créé le ciel, la terre et tout ce qu’ils renferment, je veux que vous sachiez que ces faux docteurs ne doivent qu’aux artifices de leur langage de tromper ainsi les simples, en les attirant par l’appât de recherches dangereuses, et qu’ils finissent par les conduire à leur perte, en leur donnant de la Divinité des idées indignes de ce souverain Créateur, et qu’ils rendent enfin l’esprit de ceux qui les écoutent incapables de discerner la vérité de l’erreur.
L’erreur ne se présente jamais à découvert, elle craint d’apparaître nue à tous les yeux, elle a soin de se parer d’un vêtement gracieux, afin de se montrer aux regards des simples plus vraie, s’il était possible, que la vérité elle-même; en-sorte qu’il arrive à ces derniers comme à ceux dont un homme, qui est bien au-dessus de moi, a dit: Présentez-leur un verre habilement travaillé et qui imite un diamant de grand prix, ils préfèreront ce verre au diamant, jusqu’à ce que quelqu’un, capable de discerner, de constater l’art et l’adresse qui seules produisent toute l’illusion, les arrache enfin à leur erreur. Comment séparer en effet l’argent de l’alliage qui s’y mêle, si on n’a point appris à les discerner?
Aussi, pour empêcher que d’autres Chrétiens ne soient emportés par les novateurs, comme la brebis est emportée par le loup; pour que leur enveloppe extérieure, la peau de brebis qui les couvre, cesse d’imposer, Dieu nous a commandé la défiance envers ceux qui parlent d’une façon et agissent d’une autre. Après avoir lu ce que les disciples de Valentin eux-mêmes appellent leur système, après avoir conversé avec quelques-uns d’entr’eux et approfondi leur doctrine, j’ai cru devoir vous en révéler les monstrueux et impénétrables mystères; mystères qui ne peuvent être adoptés que par ceux qui ont abdiqué toute raison.
La connaissance que vous en aurez vous mettra à même d’en instruire les personnes de votre communion; vous les préserverez par là de cet abîme de folies blasphématrices où se plongent les valentiniens.
J’ai dessein, autant que me le permettront mes forces et la médiocrité de mon génie, de vous démontrer avec précision et clarté la fausseté des enseignements de ces hommes partisans de Ptolémée, et qu’on pourrait appeler la fleur des valentiniens; je désire aussi vous mettre en main des armes pour détruire ces fausses doctrines, en vous révélant tout ce qu’elles ont de vide et d’absurde.
Sans habitude d’écrire, sans art, l’inspiration seule de la charité me suffira pour vous révéler à vous et à ceux de notre Église des choses jusqu’à ce jour ignorées; aujourd’hui, s’il plaît à Dieu, elles seront exposées au grand jour, car il n’y a rien de caché qui ne sera révélé, rien d’ignoré qui ne sera connu.
N’exigez pas de moi, habitant de la Gaule Celti que, obligé si souvent de parler une langue barbare, cet art du discours, ce talent de persuasion que je n’ai point appris, cette précision et cette vigueur de style dont je me suis peu soucié; mais, peut-être, vous vous plairez à trouver dans cet ouvrage des choses rendues simplement, grossièrement peut-être, mais avec vérité. Ce que je vous envoie n’est qu’un faible germe que je vous laisse le soin de développer, à vous qui en êtes plus capable; votre esprit fécond fera fructifier cet essai, et l’expliquera pour ceux de votre communion. C’est sur votre demande que dès longtemps nous nous sommes occupés d’étudier ces systèmes pour vous en faire connaître aujourd’hui la fausseté, vous vous en servirez suivant la grâce que Dieu vous a donnée d’aider efficacement au salut des autres, et vous les préserverez de tomber dans les piéges que leur tendent les prédicateurs de ces fausses doctrines que nous allons vous faire connaître.
Chapitre I — Hypothèses de Valentin et de ses disciples
Suivant les disciples de Valentin, il existe dans ces hauteurs que l’œil ne peut voir, ni la langue nommer, un Æon parfait, préexistant à tout: il s’appelle Proarche, Propator, Bythus. Depuis une infinité de siècles, cet Æon éternel et incréé s’était complu dans un repos profond, plongé dans son incompréhensibilité et son invisibilité: avec lui coexistait Ennoia, autrement appelée Charis et Sigé. Or, Bythus conçut un jour l’idée de produire toutes choses, et cette idée qu’il avait conçue dans son esprit, il la déposa dans ce même Sigé qui coexistait avec lui. Sigé aurait conçu par la vertu de ce germe reçu en lui, et aurait donné le jour à Nus, semblable à son auteur, égal à lui et seul capable d’en comprendre la grandeur. Ce Nus reçoit des valentiniens le nom d’Unigenitus, de père, de principe: la vérité serait encore née avec lui. Ces quatre Æons forment ensemble la principale et première quaternité pythagoricienne de qui tout émane; Bythus et Sigé d’abord, puis Nus et la vérité. Mais voici qu’Unigenitus, comprenant le motif de sa naissance, produisit Logos et Zoé, tiges des quaternations subséquentes, principe et formation de tout le Plerum. De l’union de Logos et de Zoé ne tardèrent pas à naître Anthropos et Ecclesia: ainsi fut complétée la première ogdoade, racine, substance, tige de toutes choses, renfermées dans les quatre noms de Bythus, de Nus, de Logos et d’Anthropos. Chacun de ces Æons a deux sexes: c’est d’abord Propator qui produit en s’alliant à Ennoia, ou sa propre pensée, autrement appelée encore Charis et Sigé; c’est ensuite Unigenitus, autrement appelé Nus, uni à Aletheia ou la vérité; Logos uni à Zoé ou la vie, et, enfin, Anthropos qui se marie à Ecclesia.
Ces Æons, produits pour glorifier leur auteur, voulant l’honorer par les fruits de leur propre fécondité, s’unirent entre eux et engendrèrent. Logos et Zoé, d’abord immédiatement après la naissance de leurs fils Anthropos et Ecclesia, produisirent dix autres Æons dont les noms suivent: Bythius et Mixis, Ageratus et Henosis, Authophyes et Hædon, Affinetus et Syncrasis, Monogène; et Macaria: Voilà les dix Æons, nés de Logos et de Zoé. Voici maintenant ceux qui naquirent d’Anthropos et d’Ecclesia, au nombre de douze: Paracletus et Pistis, Patricus et Elpis, Metricus et Agapé, Énos et Sinésis, Ecclesiasticus et Macariathès, Théletos et Sophia.
Tels sont les trente Æons, produit erroné du système des valentiniens, qu’ils n’osent avouer, mais qu’ils reconnaissent en secret; ils forment, suivant eux, le Plerum invisible et spirituel, divisé en trois ordres: L’ogdoade, la décade et duodécade, symbolisés par les trente ans que le Sauveur (il ne leur plaît pas de l’appeler Seigneur), a passé sur la terre sans se révéler par aucune manifestation publique; ces trente années figurent, suivant eux, le mystère des trente Æons. Il y a plus, la parabole des ouvriers envoyés à la vigne serait encore une explication claire et symbolique des trente Æons: ne voyez-vous pas, en effet, les ouvriers envoyés vers la première heure; les seconds, vers la troisième; puis d’autres vers la sixième; puis d’autres encore vers la neuvième; puis d’autres enfin vers la onzième? Additionnez ces hommes, vous aurez le nombre trente, nombre qui est celui même des Æons; ce sont là les mystères admirables, les mystères sublimes, les mystères cachés qu’ils ont compris eux, mais que le peuple doit ignorer: c’est ainsi qu’ils interprètent certains passages de l’Écriture, lorsqu’ils croient pouvoir les adapter et les lier à leurs fictions.
Chapitre II
Parmi tous les Æons, un seul, Unigenitus, autrement encore appelé Nus, engendré par le Propator, peut le connaître, le voir, le comprendre. Seul donc Nus se délectait dans la contemplation de l’incommensurable grandeur du Propator, et il méditait de communiquer, de révéler au reste des Æons toute la plénitude, cette grandeur qui était sans commencement, qui n’était visible ni à l’œil, ni à l’esprit. Pour complaire au père, Sigé l’arrêta, voulant les amener à les connaître; les autres Æons brûlaient du désir secret de contempler leur producteur, celui qui, sans avoir jamais commencé, leur avait donné naissance: à ce désir se laissa emporter plus passionnément Sophia, le dernier et le plus jeune des douze Æons nés d’Anthropos et d’Ecclesia: une passion s’empara de lui, passion adultère dont Thélétus son époux n’était point l’objet. Cette passion, qui d’abord avait troublé les Æons nés de Nus et d’Aletheia, finit par s’emparer de Sophia, Æon dépravé, plus coupable de témérité que d’amour, quoique l’amour en eût été le prétexte. Père parfait, il était jaloux de n’avoir pas été admis, comme Nus, à contempler la perfection du Père: cette passion n’était donc autre chose qu’un désir violent de connaître le Père. Sophia voulut, comme le disent les valentiniens, avoir la compréhension de la grandeur du Père, chose impossible, dont l’inutile entreprise le précipita dans une épouvantable crise: d’une part, la grandeur profonde et l’incompréhensibilité du Père le tourmentaient; de l’autre, c’était l’extension toujours croissante et toujours plus extrême d’un amour dont la douceur l’eût infailliblement absorbé en l’identifiant à l’essence du Propator, s’il n’eût trouvé un appui hors de cette grandeur inénarrable, dans cette puissance pour qui tout s’affermit et tout se conserve; cette puissance, ils la nomment Horos. Horos donc vint sauver Sophia, il lui servit de soutien jusqu’au jour où, revenu enfin à lui-même, et reconnaissant l’incompréhensibilité du Père, il renonça à l’effort coupable, à la passion funeste où l’avait précipité l’ardeur d’une indicible admiration.
Voici maintenant une autre version sur la passion et le retour de Sophia; un grand nombre de valentiniens l’ont adoptée: ceux-ci disent que de cet effort incompréhensible et irréalisable, sortit une substance sans forme, de même sexe que celui qui l’avait engendrée: à peine Sophia s’en fut-il apperçu, qu’affligé du fruit imparfait de sa maternité, il trembla que tel qu’il existait, ce fruit ne fût encore incomplet; puis dans son imprévoyante anxiété, il rechercha la cause ignorée de son malheur et la raison qui l’empêchait de la découvrir. Las enfin du misérable état où l’avaient plongé longtemps l’affliction et la crainte, il tâcha de remonter vers le Père; mais la force lui manqua, et il implora son aide: à ces supplications vinrent s’unir celles de tous les autres Æons, et plus particulièrement de Nus. C’est de là, suivant les valentiniens, c’est-à-dire de l’ignorance, de l’affliction, de l’ennui, de la perplexité et de la stupeur, qu’avait procédé toute l’essence primitive de la matière. Alors, seulement par le ministère de l’Unigenitus, le Père, sans compagne, et résumant en soi les deux sexes, produisit à son image Horos, dont nous venons de parler; ainsi, le Père est tantôt marié à Sigé, tantôt il résume en soi les deux sexes. Quant à Horos, il prend les noms de Stauros, de Lithroté, de Carpisté, de Slorothète et de Methagogée; ils en font le sauveur et le défenseur de Sophia; c’est par lui que l’Æon disgracié rentre dans le Plerum et retrouve son époux, affranchi désormais de toute inclination vicieuse et de toute passion dépravée. Horos, suivant eux, en arrachant à Sophia sa passion et son amour, le crucifia, laissant en dehors du Plerum une essence toute spirituelle comme le mouvement physique dans l’agitation; mais les valentiniens ne lui donnent ni forme ni apparence, incapable qu’elle est d’en revêtir aucune. C’est pour cela, disent-ils, que la production de Sophia fut incomplète, efféminée et sans vigueur. Ce nouvel être une fois exilé du Plerum des Æons, Sophia sa mère, une fois revenue aux bras de son époux, Unigenitus cédant à l’impulsion providentielle de son Père, voulut produire encore, pour les offrir au Père, le Christ et l’Esprit saint; c’est par là qu’il completta le nombre des Æons; son but était d’empêcher parmi eux de semblables passions, de semblables écarts. Le Plerum se trouva ainsi renforcé. Le Christ leur donna la connaissance du mariage; car auparavant ils pouvaient se suffire à eux-mêmes par la compréhension de l’incréé. Seul il pouvait leur rendre son père percevable, compréhensible, visible à l’œil et à l’ouïe; il le fit, il enseigna aux autres Æons que la principale raison de leur essence éternelle résidait dans l’incompréhensibilité du Père, et que dans la manifestation de la seule partie compréhensible de son être, qui était son fils, résidait la cause de leur origine et de leur formation. Telle fut auprès d’eux la mission du nouveau Christ.
Ils apprirent de l’Esprit saint, qui les rendit tous égaux, l’action de grâce et le repos parfait. Ainsi, formes et sentiments étant détenus unanimes et semblables, parmi les Æons, tous devinrent pensées, tous devinrent Verbes, tous devinrent hommes et Christs; et les Æons, femelles à leur tour, devinrent toutes Vérité, Vie, Esprit et Église. Arrivés enfin à ce point universel de solide et de parfaite union, leur joie devint un hymne à la louange du Propator, qui en ressentit une vive allégresse. Alors, encore en reconnaissance de ce bienfait, toutes les volontés, toutes les pensées, tous les efforts des Æons se résolvant en un effort unanime auquel s’allièrent à la fois les volontés, les pensées, les efforts du Christ et de l’Esprit, et l’approbation du Père, les Æons mirent en commun la partie de leur être la plus belle et la plus parfaite; de ce mélange bien fait et bien préparé ne tarda pas à naître, pour honorer et glorifier Bythus, une beauté parfaite, l’astre du Plerum la plus accomplie des productions, Jésus, connu sous le nom de Sauveur et de Christ, et encore sous le nom patronique de Logos, sous celui de Tout, parce que tous avaient contribué à le produire; enfin, pour l’honorer eux-mêmes, ils l’entourèrent, ils lui donnèrent pour gardes des anges de la même nature que lui, nés tous en même temps.
Chapitre III — Sur quels textes de l’Écriture les hérétiques prétendent appuyer leurs chimériques inventions
Tels furent, suivant les valentiniens, les événements dont l’intérieur du Plerum a été le théâtre; telles furent les suites malheureuses de cette passion qui poussa la malheureuse Sophia à la recherche insensée du Père: on a vu qu’elle faillit se perdre et s’abimer dans la matière; on a vu l’union des six Æons, Horos, Stonus, Lythrotée, Carpisthé, Orothète et Métagogée; on a vu le regret du Père donner naissance au premier Christ, et à l’Esprit saint, après la production des Æons; on sait encore comment le second Christ, connu sous le nom de Sauveur, fut produit par l’effort réuni de tous les Æons. Ces choses n’ont pas été expliquées d’une manière très-claire, parce que la connaissance n’en convient pas à tous (doctrine mystérieuse et parabolique); ceux-là seuls doivent en avoir connaissance, qui sont capables de la comprendre. Ainsi, comme les trente Æons dont nous avons parlé seraient le symbole des trente premières années de la vie du Sauveur, pendant lesquelles il a vécu dans l’obscurité; comme la parabole des ouvriers de la vigne en était un second symbole, ils trouvent aussi, dans saint Paul, une indication plus manifeste encore; ils y trouvent les noms et jusqu’à l’ordre de ces mêmes Æons. Voici les paroles de saint Paul: « Dans toutes les générations des siècles des siècles. » Quand dans l’action de grâces nous-mêmes nous répétons ces paroles; toutes les fois enfin que le mot siècle est employé, on rendrait hommage à l’existence de leurs prétendus Æons. Ce n’est point tout, la duodécade æonienne se trouverait indiquée par l’âge même où le Seigneur disserta avec les docteurs de la loi; elle le serait encore par le choix des apôtres que fit notre Seigneur au nombre de douze; enfin, les dix-huit autres Æons représentent les dix-huit mois qu’ils prétendent que notre Seigneur passa auprès de ses disciples après sa résurrection; une autre indication très-claire pour eux, c’est l’iota et l’eta qui commencent leur nom, indication formulée par le Sauveur lui-même, dans ces paroles: « Un iota, rien enfin de la loi ne passera avant la pleine exécution de ce que je viens de dire. » L’apostasie de Juda, le douzième apôtre, figurerait le malheur survenu au douzième Æon: la passion de notre Sauveur, dans le douzième mois, viendrait encore, selon eux, à l’appui de leur hypothèse sur les Æons; car ils prétendent que notre Seigneur n’a prêché qu’un an après son baptême: mais rien n’établirait d’une manière plus claire leur chimérique système, que l’exemple qu’ils tirent de cette pauvre femme atteinte d’un flux de sang, malade depuis douze ans; la présence du Sauveur, le simple contact des franges de sa robe suffit pour la guérir. Aussi le Seigneur s’écria-t-il: « Qui m’a touché? » Paroles qui doivent apprendre aux adeptes le mystérieux événement qui venait de guérir, parmi les Æons, celui d’entre eux qui souffrait. La maladie de douze ans était l’indication claire de cet Æon dont la substance allait s’étendant, s’écoulant dans l’infini, s’il n’eût touché le vêtement du Fils, la vérité de la première quaternité manifestée par la frange, et ne se fût perdu dans son essence: la vertu sortit alors du Fils de Dieu (qu’ils veulent appeler Horos) et arracha cet Æon entièrement à sa souffrance.
Pour prouver que le Sauveur est né de l’effort réuni de tous les Æons et qu’il est tout, ils citent ce passage: « Tout homme, pour naître de Dieu, ouvre le sein de sa mère, etc. » Le Sauveur, étant tout lui-même, a ouvert la voie à la pensée de cet Æon, que le malheur avait banni du Plerum; de là une nouvelle ogdoade à laquelle nous reviendrons; ils citent encore, à l’appui de leur explication, ces fragments de saint Paul: « Il est tout; tout est dans lui; tout est par lui, en lui réside toute plénitude de la Divinité; Dieu a tout rétabli dans son Christ. » Voilà quelques-unes de leurs explications, on peut juger des autres.
Pour revenir à Horos, dont le nom varie à l’infini, ils admettent en lui deux modes d’actions, la force et la séparation; lorsqu’il cherche à appuyer et à maintenir, ils l’appellent Crux; veut-il séparer, ils lui donnent le nom d’Horos. Le Seigneur lui-même, prétendent-ils, a manifesté cette double action, et d’abord la force, quand il a dit: « Celui qui ne porte pas sa croix et qui me suit ne peut être mon disciple; prenez votre croix, et suivez-moi. » Il aurait prouvé, en second lieu, la puissance de séparation, par ces paroles: « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. »
Saint Jean, ajoutent-ils, a révélé expressément la même double action, quand il a dit: « Le van est dans ses mains, il va préparer l’aire, il recueillera le froment dans ses greniers, et son feu inextinguible consumera la paille. » Cette action révèle manifestement Horos qui sépare; d’abord, ils prétendent que le van n’est autre que la croix, par qui sont anéanties les choses matérielles, comme la paille est anéantie par le feu; elle purifie les élus comme le van trie le blé. Saint Paul leur semble encore faire une allusion à la croix dans ce texte: « La parole de la croix est une folie pour tous ceux qui se perdent, elle est la vertu de Dieu pour tous ceux qui se sauvent: que je ne me glorifie point, dit-il ailleurs, si ce n’est dans la croix du Christ, par qui le monde a été crucifié pour moi, et moi pour le monde. » C’est ainsi qu’ils détournent de leur sens naturel plusieurs passages de l’Écriture; c’est ainsi qu’ils en faussent l’interprétation pour donner un air de vraisemblance à la misérable fiction de leur Plerum: évangélistes, apôtres, lois et prophètes, rien n’est sacré pour eux; ils tronquent, ils mutilent, ils interprètent, ils torturent les paraboles, les allégories qui peuvent offrir plusieurs sens, pour les plier à leur système; ils s’efforcent d’enlacer dans les filets de leurs sophismes, en dénaturant toutes les vérités, ceux qui n’ont pas une foi bien affermie sur l’unité du Dieu tout-puissant, et sur l’unité de Jésus-Christ son Fils.
Chapitre IV — Création d’Achamoth ; ce monde est né de ses passions
Voici maintenant ce qui se serait passé hors du Plerum: l’Enthymèse du Sophia supérieur, qu’ils appellent encore Achamoth, ayant été séparée, comme nous l’avons dit, et rejetée du Plerum, avec sa passion, fut emportée dans les régions des ténèbres et du vide, comme par la violence d’un tourbillon. Plus de lumière pour elle, loin du Plerum; sans forme, sans figure, elle ressemblait à un fruit avorté, parce que ses efforts n’avaient rien réalisé.
Le Christ, touché de son malheur, ainsi que nous l’avons dit, l’étendit sur la croix, et par sa propre vertu lui donna une forme, seulement sous le rapport de l’essence, car il ne lui communique pas l’intelligence: rappelant ensuite toute sa force, il remonta au Plerum, et laissa Sophia; mais celle-ci étant restée comme imprégnée du parfum d’immortalité du Christ et de l’Esprit saint, et comprenant mieux toute l’étendue de son malheur, elle en avait conçu un désir plus vif de revoir le Plerum, dont elle était exilée.
Les valentiniens donnent deux noms à cette infortunée, le nom patronimique de Sophia et celui d’ Esprit saint; de ce même esprit qui animait le Christ. Plus tard, l’intelligence lui fut donnée, et son corps fut formé; alors ayant recherché la raison qui avait pu l’isoler de l’union invisible du Logos ou Christ, elle ne put en venir à bout; Horos était là, s’opposant au succès de ses recherches. Horos l’arrêtant, s’écria: Iao, et ce mot resta. Ne pouvant donc surmonter la barrière qu’Horos lui opposait, dans la passion qui l’emportait elle demeura abandonnée seule au dehors, et se livra à tous les emportements de cette passion; elle était dévorée par le chagrin de n’avoir rien saisi, par la crainte de voir sa vie s’évanouir comme la lumière qu’elle avait perdu, l’anxiété, la honte d’une ignorance complète, non plus celle qui troubla sa mère, la première Sophia. Sa souffrance n’était pas changée, seulement elle avait un autre objet. À ces douleurs, une nouvelle passion vint s’ajouter encore; elle éprouva un violent désir de se réunir à celui qui avait donné l’être à tout ce chaos: cette union produisit la substance matérielle dont ce monde est formé. D’elle naquirent avec le monde Demiurgos, et toutes les âmes; la crainte et le chagrin, à leur tour, produisirent tous les autres êtres; ses larmes produisirent tout ce qui est fluide; son sourire fit éclore la lumière, et les autres éléments du monde matériel prirent naissance de son chagrin et de sa crainte. Tantôt on la voyait pleurer son isolement au sein des ténèbres et du vide; tantôt, au souvenir de la lumière qu’elle avait perdue, la joie se répandait dans son cœur, et elle riait; d’autres fois elle était en proie à la crainte, à la perplexité, aux illusions de son esprit.
Ici ce ne sera pas sans peine qu’on parviendra à accorder entre eux nos docteurs, car leur imagination multiplie à l’infini les causes et les éléments de toute création. Ils ont raison, ce me semble, de garder les secrets de tels mystères, et de ne les livrer qu’à ceux qui en payaient bien cher la connaissance; car ils ne sont pas de ceux à qui notre Seigneur a dit: « Vous avez gratuitement reçu, donnez sans récompense. » Leurs mystères sont profonds, prodigieux, bien au-dessus de l’intelligence du vulgaire; il faut de la peine, même à ceux qui veulent se tromper et tromper les autres, pour les apprendre: mais qui ne déploierait pas tout ce qu’il a d’énergie dans l’âme, pour savoir comment les larmes de l’Enthymèse, l’Æon infortunée, ont pu produire les mers, les fleuves et toutes les substances liquides? Comment son sourire a fait éclore la lumière; comment de sa crainte et de son anxiété sont nés tous les éléments matériels de ce monde? Quant à moi, je me sens très-disposé à faire ressortir ce système. Les eaux, en effet, ne sont-elles pas ou douces ou salées? douces comme les fontaines, les fleuves, la pluie, etc.; salées comme les mers. Mais qui me dira que les larmes de l’Enthymèse ont pu produire des eaux de qualités si différentes? J’aime à croire, moi, qu’au milieu de ses perplexités et de ses erreurs, la malheureuse Æon sentit la sueur ruisseler de son visage; que les larmes ont produit les fontaines, les fleuves et toutes les eaux douces; les sueurs, les mers et toutes les eaux salées. Cette explication n’est-elle pas plus vraisemblable? Or, il y a des eaux chaudes, des eaux acres, des eaux plus ou moins pures; je vous laisse à deviner comment elles les aurait produites: voilà où aboutissent leurs systèmes extravagants.
Ainsi, ayant parcouru tous les degrés de sa passion, la mère des Æons se mit à supplier la lumière qui l’avait abandonnée, c’est-à-dire le Christ. Celui-ci, de retour au Plerum, et ne voulant pas recommencer un nouveau voyage, lui envoya le Paracl et ou Sauveur, muni de tous les pouvoirs du Père, et investi de tout pouvoir, jusque sur les Æons eux-mêmes; elle étend aussi sa domination, sur le visible et l’invisible, sur les trônes, les vertus et les puissances: celui-ci s’avance vers la mère, escorté des anges qui sont nés en même temps que lui. Achamoth, à en croire les valentiniens, pleine de crainte et de respect en sa présence, se voila chastement; mais sitôt qu’elle l’eût entrevu, brillant de tant de gloire et de majesté, elle rassembla ses forces et accourut vers lui. Le Paracl et la rendit intelligente, et aussitôt ses souffrances disparurent; non qu’elles pussent être entièrement anéanties comme celles de la première Sophia, car elles avaient jeté de profondes racines et s’étaient singulièrement développées. Il ne fit que les séparer, les diviser, et puis les agglomérer en un seul point, les métamorphoser, de telle sorte que d’affections immatérielles, elles vinrent à l’état de corps; il les rendit ensuite aptes à toute cohésion, et douées d’une double essence; l’une mauvaise, sujette aux passions; l’autre exposée à ces mêmes passions, mais capable de retour; et c’est même de la puissance de celle-ci qu’ils disent que le Sauveur est né. Libre enfin de sa passion, éblouie et ravie par les corps lumineux qui l’entouraient, c’est-à-dire par les anges, elle s’unit à eux, et donna devant eux naissance à de nouveaux êtres, êtres spirituels semblables à elle et aux satellites du Sauveur.
Chapitre V — Formation de Demiurgos ; ce qu’il est ; sa qualité de créateur de tout ce qui existe hors du Plerum
Il naquit trois êtres de cette union, suivant les valentiniens: l’un de la passion et tout à fait matériel, l’autre de la conversion et tout à fait animal, le troisième tout spirituel; elle songea ensuite à leur donner une forme. Le spirituel n’en put recevoir aucune, parce qu’il était de la même essence que sa mère; elle s’appliqua donc de nouveau à donner une forme à celui qui était né animal, au jour de sa conversion: alors furent révélées les doctrines du Sauveur.
En premier lieu, on vit naître de la substance animale le créateur et le souverain de tout ce qui existe; tout ce qui pouvait lui être consubstantiel, tant les êtres animés appelés par les valentiniens êtres premiers, que ceux qui sont les produits de la passion et de la matière, c’est-à-dire les êtres secondaires. Ce fut à l’impulsion de sa mère, et dans le secret de son être, qu’il donna naissance à toutes ces nouvelles créations; aussi prend-il les différents noms de Metropator, d’Apator, de Demiurgos; de Père des êtres premiers doués de la vie, de Créateur des substances matérielles et de Souverain universel de toutes ces œuvres. L’Enthymèse n’avait d’autre but, dans toutes ces créations, que celui de glorifier les Æons; elle en produisit les ressemblances, et surtout celle du Sauveur, qui la confondit tellement dans l’image du Père invisible, qu’elle resta ignorée de Demiurgos. Celui-ci ressemblait à l’Unigenitus, et ses productions, auxquelles il donna sa ressemblance, furent les anges, les Æons et les archanges. Les valentiniens le font créateur et Dieu de tous les êtres qui sont en dehors du Plerum, tant animés qu’inanimés; par lui deux essences, jusque-là confondues, se trouvent divisées, et de la métamorphose d’immatérielles qu’elles étaient en matérielles, dérivèrent les existences célestes et terrestres, des hyliques et des psychiques, des primaires et des secondaires, légères ou pesantes, gravitant en haut ou en bas; sept cieux naissent de ses mains, et au-dessus d’eux il établit sa demeure, ce qui lui fait donner le nom d’Hebdoma de; comme Achamoth, sa mère, reçoit celui d’Ogdoa de parce qu’elle complette la première ogdoade des éléments et des principes qui constituent le Plerum. Les sept cieux sont les demeures des esprits angéliques et de Demiurgos, qui est un ange semblable à Dieu; ils y placent aussi le paradis, qui domine le troisième ciel, et qui se trouve être l’empire du quatrième ange; ils disent qu’Adam a pris quelque chose de la nature de cet ange, en conversant avec lui.
Mais, disent les valentiniens, Demiurgos se croit le producteur de toutes ces existences; seulement il ne nie pas qu’il les a faites par la puissance d’Achamoth: ainsi, il crée le ciel et ignore sa création; il fait l’homme, et il ignore l’homme; la terre se révèle par lui, et il n’a pas conscience de l’existence de la terre: ainsi toutes choses naissent de sa main, création, forme, sa mère même, et cependant il ignore tout, il se croit seul. La cause de cette création lui vient de sa mère, ajoutent les valentiniens; elle a voulu qu’il se manifestât par elle, qu’il fût l’âme, le principe d’existence, le souverain, l’arbitre de toutes choses; aussi est-elle honorée des noms divers d’Ogdoa de, de Sophia, de Terre, de Jérusalem, d’Esprit saint, et du nom masculin de Seigneur: son habitation est dans la sphère moyenne, au-dessus de Demiurgos, mais au-dessous et hors du Plerum, jusqu’à la fin des temps.
Comme toute substance matérielle provient de ces trois sentiments, la crainte, le chagrin, l’anxiété, nos hérésiarques veulent, par induction, faire naître les êtres animés d’une union entre la crainte et la conversion. Demiurgos prend naissance dans cette même conversion: dans la crainte, toute substance animale, l’âme des bêtes et des hommes, prend existence à son tour; aussi Demiurgos, incapable de s’élever à la connaissance des êtres spirituels, a-t-il dit, par les prophètes, que seul il était Dieu: Seul, moi, je suis Dieu; hors de moi, il n’en est pas. Les crimes qui se commettent par la pensée émanent de la tristesse; il en est de même du diable, appelé autrement Cosmocrator ou souverain du monde; il en est de même des démons, des anges, enfin de toute substance spirituelle, méchante. Comme Demiurgos est le fils d’Achamoth, de même Cosmocrator est l’œuvre de Demiurgos. Cosmocrator a la connaissance des mondes qui lui sont supérieurs, parce qu’il est l’esprit du mal; Demiurgos, au contraire les ignore, parce qu’il est assujetti à une vie animale; Achamoth réside, comme nous l’avons dit, dans la région moyenne, au-dessus du ciel; Demiurgos fait sa demeure au-dessous du ciel, dans l’Hebdoma de; et le Cosmocrator habite notre monde. Enfin, la stupeur et l’anxiété étant des causes ignobles, produisirent, comme nous l’avons dit, les substances matérielles et élémentaires du monde physique. À certain état de stupeur correspond l’existence de la terre; l’eau correspond à l’agitation produite par la crainte, et l’air au resserrement que produit le chagrin; le feu, élément mortel, élément terrible, se cache dans chacune de ces diverses productions, comme l’ignorance s’est cachée dans les trois états dont nous venons de parler.
À la création du monde matériel succéda bientôt l’homme, être vivant, non point l’homme fait de terre aride, mais un autre homme qu’une substance invisible, fusible, fluide et matérielle servit à animer. La vie lui fut donnée par un souffle, et il fut créé à l’image et ressemblance de son auteur; il a des rapports avec Dieu par la ressemblance intellectuelle, mais son essence n’est point la même; il lui devient semblable par sa vie animée, par le souffle qu’il a reçu, par son essence, par l’esprit enfin qui le caractérise. Revêtu plus tard, entouré de ses chairs comme d’un vêtement, il traîna sur la terre un corps visible.
Demiurgos ignora le second enfantement de sa mère Achamoth, produit par la contemplation des anges qui entouraient le Sauveur; il l’ignora, parce que le produit fut de même essence que sa mère, c’est-à-dire spirituelle: celle-ci profita de son ignorance, le déposa dans son sein sans qu’il s’en doutât, afin qu’un jour, après l’avoir nourri comme la mère nourrit l’enfant qu’elle porte dans son sein, il pût lui donner une forme parfaite et ranimer par l’usage de la parole. Demiurgos ne se douta donc pas, en soufflant l’âme dans sa créature, que, par une ineffable vertu, Sophia avait aussi contribué à la création de l’homme; il avait ignoré sa mère, il ignora ses enfants. Cette alliance de l’esprit et de la matière est le symbole, suivant les valentiniens, de l’Église supérieure, et l’homme, tel qu’ils veulent le figurer, a reçu son âme de Demiurgos, son corps de la terre, emprunté ses chairs à la matière, et le souffle humain à Achamoth.
Chapitre VI — Les trois hommes des hérétiques ; inutilités des bonnes œuvres nécessaires aux seuls catholiques ; aucun désordre ne peut les souiller ; dissolution de leurs mœurs
De là, trois faits principaux: l’être matériel ou secondaire doit nécessairement périr, puisqu’il n’a reçu aucun souffle d’incorruptibilité; l’être psychique ou primaire, moyen terme entre la vie et la matière, doit aller là où le portera son inclination; l’esprit destiné à s’unir à la vie, à l’être psychique, doit s’instruire avec lui par la parole. Voilà donc, suivant eux, le sel et la lumière du monde; voilà quelles sont les raisons de la création du monde; et si le Sauveur est venu sur la terre, c’était pour donner le salut à l’être psychique, parce qu’il est animé et libre de sa volonté. En venant opérer l’œuvre du salut, le Sauveur prit à ceux qui en devaient ressentir l’effet la partie première de leur être: à Achamoth, il emprunta l’immatérialité, Demiurgos lui donna le souffle de vie, ensorte que Christ, ayant reçu l’essence psychique, fut préparé à recevoir un corps formé ineffablement, à la fois visible, palpable et passible: la matière n’y entra pour rien; cet élément ne se prête point à l’action du salut. Lorsque, parfaitement instruits des enseignements de l’esprit, les hommes auront à fond la science; lorsqu’ils verront Dieu, et lorsqu’Achamoth brisera à leurs yeux le sceau des mystères profonds, alors les temps seront accomplis. Ces hommes, vous ne les attendrez pas longtemps, ce sont eux-mêmes, à ce qu’ils disent. Deux degrés de connaissance en ce monde: aux hommes d’une existence animale correspond la relation d’un enseignement approprié à l’imperfection de leur être. Nous avons le malheur, nous autres, qui suivons l’enseignement de l’Église, d’être ces hommes-là: aussi à nous l’obligation des bonnes œuvres pour le salut; quant à eux, en raison de leur spiritualité, ils n’en ont nul besoin; la matière, incapable d’action, ne peut entrer en participation du salut; mais l’esprit (ils se rangent eux-mêmes dans la classification que ce mot indique), l’esprit n’ayant de sa nature rien à redouter, ni de la mort, ni de la corruption, pourrait avec toute impunité se livrer à tous les crimes. L’or tombé dans la boue de nos grands chemins perd-il rien de son prix? Les fanges altèrent-elles sa nature? Non; ainsi les souillures des actions matérielles n’altèrent pas l’esprit.
Ceux qui passent pour les plus parfaits chez les valentiniens profitent à merveille de ce système commode; c’est en vain que la loi, en vain que l’Écriture prohibe et interdit certaines actions, ils s’y abandonnent sans pudeur. Manger volontairement, et sans se croire souillés, les viandes offertes aux dieux; courir avec empressement aux fêtes célébrées par les gentils en l’honneur de leurs dieux; se porter à tous les divertissements publics; assister même aux jeux horribles, à ces jeux que Dieu et les hommes ne peuvent voir sans abomination, les jeux sanglants des gladiateurs; se livrer à toutes les voluptés de la chair, tout cela n’est pour eux que l’union de la chair à la chair, de l’esprit à l’esprit. Ne sait-on pas que quelques-uns d’entre eux instruisent des femmes dans leur foi pour les préparer à leurs infâmes plaisirs? Il en est d’entre celles-ci qui, détrompées un jour, et cédant à leur conviction, sont ensuite rentrées dans le sein de l’Église, et, confessant leurs fautes, ont avoué ces infamies; quelques-uns, dont le front ne sait plus rougir, ont arraché à leur époux des femmes objet de leurs lubriques envies; d’autres, chastes dès le principe, et vivant hypocritement avec ces femmes comme avec des sœurs, ont manifesté au monde, par la naissance de quelques enfants, la prétendue chasteté de leur liaison fraternelle.
Et des hommes de cette impudeur, de cette dépravation et d’une impiété aussi odieuse, osent nous traiter d’ignorants, nous qui, dans la crainte d’offenser Dieu dans nos paroles et dans nos pensées, nous abstenons de toute action défendue! Quant à eux, ne craignez pas qu’ils se refusent le titre de parfaits; ils sont à leurs yeux la semence élue. Pour nous, nous ne pouvons jouir de la grâce que d’une manière passagère; car, suivant eux, nous pouvons la perdre; eux, au contraire, déclarent l’avoir en propre; elle leur vient des cieux, se communique à leur être par une ineffable union et dans un perpétuel accroissement. C’est pour s’exercer dans cette union, qu’ils pratiquent de toute manière le mystère du mariage. Écoutez-les parler aux gens grossiers: l’homme de la vie spirituelle qui, dans sa nature terrestre, n’a pas aimé une femme, n’en a pas eu une à soi, cet homme-là est en dehors de la vérité; elle ne se manifestera jamais à ses yeux; mais celui qui n’a pas la vie spirituelle et s’est mêlé à la femme ne verra point la vérité se manifester davantage à ses yeux, parce qu’il a été vaincu par la concupiscence. Aussi nous autres, doués d’une vie terrestre, êtres psychiques, comme ils nous appellent, nous ne pouvons nous passer de bonnes œuvres et de continence pour nous élever à l’état moyen; rien de semblable pour eux, les spirituels et les parfaits! Ce n’est point l’action matérielle qui élève au Plerum, c’est un germe, un atome qui agrandit et perfectionne.
Chapitre VII — Achamoth doit passer dans le Plerum avec tous les hommes spirituels ; Demiurgos, dans l’état moyen, avec les hommes charnels ; la matière sera consumée par le feu. Blasphèmes contre l’incarnation du Christ, etc
Le jour où tout germe sera parfait, Achamoth passera de l’état moyen dont nous avons parlé au bonheur du Plerum; là, ce même Sauveur, dont le Père est dans toutes choses, deviendra son époux, et alors sera perfectionnée entre le Sauveur et Achamoth la mystérieuse union du mariage figurée dans notre monde par les noms d’époux et d’épouse; comme la chambre nuptiale est parmi nous le symbole du Plerum, de même les êtres animés doivent un jour, par un acte incompréhensible, et dans une invisibilité mystérieuse, rentrer au sein du Plerum et se marier aux anges, satellite du Sauveur; il ne leur restera de leur existence que l’intelligence. Demiurgos, à son tour, doit remplacer sa mère Sophia dans la sphère moyenne qu’elle habitait; auprès de lui vivront dans le repos toutes les âmes justes; mais rien de purement matériel n’entrera dans le Plerum. Quand les choses en seront arrivées à l’état que nous venons de décrire, le feu caché, et brûlant dans les entrailles du monde, ayant embrasé et dévoré toute matière, se dévore lui-même, et va s’éteindre dans le néant. Les valentiniens s’attachent en outre à démontrer qu’avant l’arrivée du Sauveur, Demiurgos ignorait toutes ces choses.
Quelques-uns même d’entre eux lui donnent seulement le Christ pour fils psychique, et ils s’appuient pour cela de l’autorité des prophètes; il aurait traversé le sein de Marie comme l’eau le tuyau d’une fontaine, et sur ce Christ serait descendu, sous la forme d’une colombe, du sein du Plerum qu’il habitait, le Sauveur supérieur qui est né de l’effort réuni de toutes les puissances célestes. Le germe spirituel d’Achamoth se serait aussi reposé sur lui; ainsi le type, la première quaternité, notre Seigneur, aurait été formé lui-même des quatre éléments suivants: de l’esprit, par l’émanation d’Achamoth; de l’animation, par l’émanation de Demiurgos; de la partie la plus parfaite de son être, par sa disposition céleste; et enfin de cette vertu descendue sur lui sous la forme d’une colombe: pour le Sauveur supérieur, sa nature restait impassible; comment, en effet, aurait souffert celui qui était invisible et incompréhensible? De là l’enlèvement de l’esprit qu’ils prétendent avoir eu lieu lorsque le Christ parut devant Pilate; de là encore l’impassibilité de cette partie de son être qu’il avait emprunté à Marie; l’esprit dont Demiurgos lui-même ne pouvait avoir connaissance n’est-il pas, en effet, au-dessus de toute douleur? En admettant cela, il faudra admettre avec eux que le Christ psychique tout seul, celui que les dons universels formèrent d’une manière mystique, ne fut pas à l’abri de la souffrance; ensorte que par lui, grâce aux soins de sa mère, se trouve révélée l’image du premier Christ étendu sur la croix et formé de la substance d’Achamoth.
Disons encore que les âmes dont Achamoth a fourni le germe sont plus belles, plus nobles que toutes les autres: Demiurgos eut pour elles, sans s’en rendre raison, une prédilection particulière; il en fit des prophètes, il en fit des prêtres, il en fit des rois; et les valentiniens supposent que les prophètes ont fait l’éloge le plus complet de ces natures privilégiées: Achamoth elle-même ne put s’empêcher de leur applaudir, soit par elle-même, soit par le témoignage des âmes crées par Demiurgos. Voici donc les prophéties soumises à une triple division: les unes sont l’inspiration de la mère, les autres de son germe, les troisièmes enfin de Demiurgos; ils soumettent aussi Jésus à une triple inspiration, celle du Sauveur, celle de sa mère et celle de Demiurgos. Nous reviendrons sur ce sujet.
Demiurgos, ignorant les secrets du monde supérieur, s’émut aux paroles qui se disaient; il eut cependant le bon esprit de les mépriser, confondant entre elles les raisons et les prophéties, heureux d’avoir son influence propre sur l’homme, sa créature, et de pouvoir embrasser les choses d’un ordre secondaire: son ignorance dura jusqu’à l’arrivée du Sauveur. Celui-ci, dès son avénement, lui enseigna toutes choses, s’unit à lui, le rendit participant de sa puissance; les valentiniens disent qu’il est ce centurion que l’Évangile fait parler ainsi au Sauveur: « Homme! j’ai sous ma puissance des serviteurs qui exécutent ce que je leur commande. » Ce commandement, suivant nos hérésiarques, durera pour l’administration du monde jusqu’au temps où l’Église, connaissant la récompense préparée aux élus, n’aura plus besoin de ses services, c’est-à-dire jusqu’au temps où la sphère de sa mère deviendra la sienne.
Les trois espèces d’hommes spirituel, matériel, psychique, sont représentés par Caïn, Abel et Seth; les valentiniens soumettent encore ces trois espèces à trois classifications générales: la matière, ce qui meurt; l’animation, ce qui, en embrassant les choses les meilleures, peut s’élever à la sphère moyenne comme à son lieu de repos, mais ce qui va se perdre et s’anéantir dans le mal, si le mal est l’objet de son choix; l’esprit enfin émané d’Achamoth, et dont l’existence doit se prolonger autant que durera le perfectionnement des âmes des justes, germe tendre dès le principe, mais destiné à parcourir tous les degrés de perfectibilités, pour arriver à la dignité d’épouses des anges, satellites du Sauveur, et au repos éternel auprès de Demiurgos. Nos hérésiarques soumettent encore ces âmes à une nouvelle division; les unes sont naturellement bonnes, les autres naturellement mauvaises; les bonnes reçoivent la semence des choses spirituelles, les mauvaises en sont incapables.
Chapitre VIII — Mauvaise foi des valentiniens qui détournent les Écritures de leur véritable sens
Nous avons raconté la doctrine des valentiniens toute étrangère à celle des prophètes, du Christ et des apôtres; nous avons dit comment, dans leur orgueil, ils se glorifient d’une science imaginaire, et affectent de trouver dans l’Écriture ce qui n’y est nulle part; ils font mille efforts pour donner un grand éclat à ce qui n’est que néant; habiles à tromper, habiles à rapporter à leurs enseignements les paraboles de notre Seigneur, les textes des prophètes et des apôtres; habiles à s’en faire une autorité, ensorte cependant que l’ordre, l’expression, la division, toutes les parties intégrales de la vérité se brisent sous leurs mains; ils transportent, changent, mutilent, controuvent, et font tous leurs efforts pour séduire, par une explication mensongère des divins oracles. Figurez-vous le cadre du portrait d’un roi, habilement orné d’insignes royaux et de riches pierreries: au lieu de la figure qu’il attend, mettez une tête de chien ou une tête de renard, par exemple, faite sans habileté; dites ensuite: c’est le portrait du roi ressemblant à s’y tromper, tel enfin qu’il est sorti de la main de l’artiste. Pour mieux tromper, ajoutez: n’est-ce point là les pierreries royales avec lesquelles le peintre a orné l’image du roi? Les idiots, éblouis par les pierreries, pourront s’y tromper, s’ils n’ont point vu le portrait du roi; ainsi font les disciples de Valentin, qui prétendent rajeunir de vieilles fables, qu’ils enchassent dans des paroles magnifiques, qu’ils ornent d’expressions singulières et de paraboles, s’appliquant à faire servir le langage de Dieu à étayer leurs chimériques systèmes.
Jusqu’à présent nous avons montré combien ils abusent des Écritures, pour expliquer leurs folles opinions relativement à tout ce qu’ils placent en dehors du Plerum. Le Seigneur, dans les derniers âges du monde, est venu souffrir pour symboliser la passion du dernier né des Æons, pour en révéler le but, et pour révéler lui-même l’objet de sa venue à l’égard des Æons. La jeune fille de douze ans qu’à la prière du chef de la synagogue, son père, le Seigneur vint rendre à la vie serait le symbole d’Achamoth, qui prit une forme dans l’extension du Christ, et retrouva par lui la lumière du jour qu’elle avait perdue; elle était semblable à un fruit avorté, comme nous l’avons déjà dit, et saint Paul rend ainsi témoignage de sa venue: « Il apparut à mes yeux, comme un fruit éclos avant le terme. » (Épît. aux Corinth.) Le même apôtre aurait parlé de la même manière, dans la même épître, de la visite du Christ et de ses compagnons à Achamoth: « Il faut, dit-il, que la femme se voile la tête, à cause des anges. » Voilà pourquoi, à l’arrivée du Sauveur, Achamoth se voila. Moïse fit évidemment allusion à cette circonstance, lorsqu’il se voila le front. La passion d’Achamoth aurait été semblablement figurée par les souffrances du Sauveur sur la croix, et lorsqu’il s’écria: « Seigneur, Seigneur, pourquoi m’avez-vous abandonné! » Ce serait une indication claire du dénuement de toute lumière où se trouva Sophia, et de l’obstacle que lui opposa Horos, lorsqu’elle voulut s’élancer dans les régions supérieures. Un symbole des angoisses auxquelles elle aurait été en proie se trouve dans ces paroles du Sauveur: « Mon âme est triste jusqu’à la mort. » La terreur qu’Horos lui aurait inspirée est évidemment figurée par ces autres paroles: « Mon Père, mon Père, s’il se peut, détournez de moi ce calice; » et sa perplexe anxiété est manifestée par ces autres paroles du Sauveur: « Que dirai-je! je ne le sais. »
Le Christ, selon eux, aurait été encore le symbole de la triple classification d’être qu’ils ont admises: l’être matériel d’abord est annoncé par ces paroles du Fils de l’homme, à celui qui lui disait je veux vous suivre: « Le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. » L’être psychique serait tout entier dans sa réponse à celui qui le priait de lui permettre de renoncer à tout soin domestique: « Ceux qui mettent la main à la charrue et regardent en arrière, ne sont pas aptes au royaume des cieux. » L’Être de la sphère moyenne serait représenté par cet homme qui, après avoir accompli la justice, dans plusieurs choses, se laissa vaincre par les richesses, et s’arrêta dans le chemin de la perfection.
Voici maintenant comment il aurait figuré l’Être purement spirituel, quand il aurait dit: « Laissez les morts ensevelir leurs morts, partez, et annoncez le royaume de Dieu. » Et encore dans les paroles adressées à Zachée le publicain: « Hâtez-vous, descendez, il faut que je demeure aujourd’hui dans votre maison. » La parabole du levain caché dans trois mesures de farine appuierait encore cette triple indication: la femme symbolise Sophia, les trois mesures de farine révèlent les trois distinctions humaines que nous venons d’énumérer, et le levain serait la figure du Sauveur. Saint Paul vient encore à l’appui de cette distinction, quand il dit: « Comme le premier a été terrestre, tous les autres hommes sont terrestres. » Et ailleurs: « L’homme animal n’est pas capable des choses de l’esprit de Dieu. » Et ailleurs encore: « L’Esprit juge de tout. » Ce que nous venons de dire de l’homme animal, qui n’a pas la perception des choses de l’esprit, s’applique, suivant eux, à Demiurgos, être psychique lui-même, ignorant l’existence de sa mère, qui est un être spirituel, ignorait son origine, ignorant tous les Æons du Plerum.
Pour prouver que le Sauveur emprunta des êtres qu’il venait délivrer leurs qualités premières, ils se servent encore de ce passage de saint Paul: « Si les prémices sont saintes, la masse l’est aussi. » Les prémices, c’est la spiritualité; la masse, c’est nous; c’est l’Église psychique dont il s’est fait corps, qu’il a sanctifiée pour ainsi dire avec lui-même, parce qu’il en était le levain.
L’aberration d’Achamoth, bannie du Plerum d’abord, formée ensuite par le Christ, recherchée par le Sauveur, tout cela serait figuré par la parabole de la brebis errante que le Sauveur va chercher. Cette brebis errante, c’est sa mère, germe primitif de l’Église; par l’aberration, il faut entendre le séjour loin du Plerum, au sein des passions, origine de toute matière; par cette femme qui nettoie sa maison et trouve une drachme, il faudrait entendre la première Sophia, qui ayant perdu l’Enthymèse (l’inclination), dut sa guérison entière à l’arrivée du Sauveur, retrouva ce qu’elle avait perdu, et, suivant les valentiniens, fut rendue au Plerum. Siméon, au moment où il prononça, en tenant le Christ dans ses bras, son cantique d’action de grâces: « Seigneur, vous pouvez aujourd’hui laisser partir en paix votre serviteur, suivant votre parole, » figurait Demiurgos, qui, à l’arrivée du Sauveur, connut son élévation et en rendit grâce à Bythus. Anne la prophétesse, comme l’appelle l’Évangile, était encore la figure manifeste d’Achamoth. Sept ans de sa vie s’écoulèrent auprès de son époux, et elle resta veuve le reste de ses jours; lorsqu’elle vit le Sauveur, elle le reconnut, elle s’empressa de lui rendre un témoignage éclatant; et, après l’avoir vu quelque temps, elle s’enferma, restant assise au milieu d’une chambre, le reste de sa vie, attendant toujours que le Christ vînt la visiter, pour lui rendre son époux. Son nom même aurait été prononcé par le Sauveur, quand il dit: « La justice a été justifiée par ses fils; » il l’aurait été par saint Paul, quand il s’exprime ainsi: « Nous révélons la sagesse à ceux qui sont appelés à la perfection. » Ce même saint aurait parlé aussi des unions du Plerum, lorsqu’il s’exprime ainsi sur les mariages de la terre: « C’est un mystère profond, que le mariage, c’est un grand sacrement dans le Christ et dans l’Église. »
Lisez aussi saint Jean, le disciple bien-aimé du Seigneur, vous trouverez l’indication de la première ogdoade: Jean, disent-ils, voulant révéler la génération des choses, tel que le Père l’avait faite, admet un principe, né de Dieu, appelé Nus, Unigenitus et Dieu; dans lui, le Père a déposé tout élément générateur; le Logos est né de lui, de lui naît toute la substance des Æons, à laquelle le Logos donne ensuite une forme. L’évangéliste, ayant à parler du principe des choses, prononce le nom de Dieu, et celui de principe. Voici ses expressions: « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et Dieu était le Verbe; le Verbe était dès le commencement en Dieu. » Dans ce texte, les valentiniens trouvent trois choses distinctes: Dieu, le principe et le Verbe; l’évangéliste les unit ensuite, pour manifester leur génération mutuelle, le Fils, le Verbe procédant du Père, et à leur tour s’unissant à lui; dans le Père est le principe, et il émane de lui; le Verbe est dans le principe, et il émane du principe: c’est donc à bon droit que l’évangéliste a dit: « Au commencement était le Verbe. » Il était, en effet dans le Fils. « Et le Verbe était en Dieu (son principe), et Dieu était le Verbe. » De là cette conséquence: celui-là est Dieu, qui est né de Dieu. Ces mots: « Le Verbe était au commencement en Dieu, » indiquent l’ordre de production; ces autres paroles: « Tout a été fait par lui, et sans lui rien n’a été fait, » révèlent l’existence de tous les Æons créés par le Verbe, qui les a précédés et leur a donné leur forme: « Ce qui a été fait en lui, poursuit saint Jean, était la vie; » ces paroles indiquent manifestement l’union dont nous avons parlé; le Sauveur fait la vie, et la vie se fait dans lui. Cette création intérieure est plus intimement liée à son existence que ses créations extérieures faites par lui; elle est une part de son être et se développe avec lui. Suivez l’évangile de saint Jean, vous trouverez encore: « Et la vie était la lumière des hommes; » ce mot hommes, dans lequel se vient confondre celui d’Église, est la déclaration cachée, mais formelle, de leur union. Du Verbe et de Zoé naissent Anthropos et Ecclesia; le nom de lumière, donné à la vie, révèle l’illumination qu’ils en reçoivent, c’est-à-dire leur existence et la révélation extérieure de leur existence. C’est dans ce sens que saint Paul aurait dit: « Tout ce qui est révélé est lumière. » Zoé donne naissance à Anthropos et à Ecclesia, elle leur manifeste la vie; de là le nom de lumière qu’on lui donne. Saint Jean démontrerait donc en cet endroit et ailleurs, d’une manière inattaquable, l’existence de la seconde quaternité, née de Logos et de Zoé: il fait plus, il indique la première; car, en parlant du Sauveur, il enseigne positivement, selon eux, que tous les êtres hors du Plerum sont sa création, et lui la création de tout le Plerum; aussi l’appelle-t-il la lumière qui brille dans les ténèbres, et qu’on n’a pu comprendre, parce que, à leur insu, donnant une forme aux êtres nés de la passion de Sophia, ces êtres ne l’ont point compris. De là encore les noms suivants de Fils, de Vérité, de Vie, de Verbe fait chair, qu’il lui donne: « Verbe fait chair, ajoute l’apôtre, dont nous avons vu la gloire, et cette gloire était comme la gloire du Fils unique, émanée du Père et pleine de grâce et de vérité. » Comment donc, dans cette quadruple appellation de Père, Charis, Unigenitus et Aletheia, ne pas voir une indication formelle de la première quaternité? Qui dira que saint Jean n’a pas voulu parler ici de la première-née des Ogdoa des, celle qui a donné naissance à l’universalité des Æons; car il parle du Père, de Charis, d’Unigenitus et d’Aletheia, de Logos et d’Ecclesia. C’est également ainsi qu’en parle Ptolémée.
Chapitre IX — Interprétations impies. Réfutations
Vous voyez, mon cher ami, quelle illusion ils se font à eux-mêmes, en s’efforçant d’appuyer, sur des passages de l’Écriture qu’ils altèrent, leur ridicule système. Je n’ai rien voulu changer à leurs expressions, rien à l’exposition de leur doctrine; vous jugerez vous-même de leur mauvaise foi et de leur fausseté. Comment, en effet, s’il fût venu à la pensée de saint Jean de parler de la plus élevée de leurs ogdoades, n’eût-il pas conservé l’ordre génésique et nommé de prime-abord cette vénérable quaternité, qui dans l’ordre général et dans la vénération que lui portent les valentiniens, conserve le premier rang? Comment ne lui eût-il pas associé immédiatement la seconde, conservant, par l’ordre des noms, l’ordre même de l’ogdoade? Il n’eût pas omis, comme par un oubli, la première quaternité pour en faire mention, et la nommer la dernière; d’autre part, s’il eût voulu parler des unions, comment n’eût-il pas employé le nom d’Église? En relatant les autres unions, n’eût-il pas nommé les êtres du sexe féminin, tandis qu’il ne parle que de ceux du sexe masculin? N’eût-il pas, au contraire, procédé d’une manière toujours logique? Pourquoi, s’il se fût assujetti à nommer les épouses des Æons, n’avoir pas nommé celle d’Anthropos, c’est-à-dire de l’homme? Il n’aurait point laissé aux conjectures, et presqu’à la divination, le soin de la trouver.
Ils ont donc étrangement défiguré la narration de saint Jean. En effet, saint Jean ne parle que d’un Dieu infini en puissance, que d’un seul Jésus-Christ son fils unique, dont l’œuvre est la création; il ne parle que de ce fils unique, créateur et lumière de tous les hommes qui vivent dans ce monde, créateur revêtu de la chair mortelle, pour venir, parmi les siens, et habiter parmi nous. Pourquoi venir avec des termes fleuris défigurer aussi étrangement une si simple exposition? Pourquoi admettre, comme produit par émission, un second Unigenitus, appelé encore principe, un second Sauveur, un second Logos, fils de l’Unigenitus, un second Christ enfin, né pour sauver le Plerum? Pourquoi, détournant de leur véritable sens toutes les expressions, et confondant les noms, chercher ainsi à se faire une vérité de son invention, ensorte que toutes les paroles de saint Jean ne conviendraient plus à Jésus-Christ, notre Seigneur? A-t-il voulu parler du Père, de Charis, d’Unigenitus, d’Aletheia, de Logos, de Zoé, d’Anthropos, d’Ecclesia, de ce qu’ils appellent enfin la première ogdoade? Mais y placent-ils Jésus, Jésus-Christ le maître de saint Jean? Non. Celui que l’apôtre reconnaît pour le Verbe de Dieu est Jésus-Christ notre Seigneur: ne déclare-t-il pas lui-même qu’il a été bien éloigné de penser aux unions des valentiniens, et qu’il n’a voulu que rendre témoignage au Verbe; car, résumant les choses qu’il avait dites, il les récapitule dans ces paroles: « Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. » Or, suivant les valentiniens, ce n’est point le Verbe qui s’est fait chair, puisqu’il n’est jamais sorti du Plerum; mais c’est un Æon postérieur au Verbe, né de tous, comme nous l’avons dit; c’est ce qu’ils appellent leur Sauveur.
Qu’ils apprennent donc, les insensés, que Jésus, dont la mort nous a délivrés, Jésus, qui a habité nos demeures mortelles, que ce Jésus même est le Verbe! Car, s’il n’était pas le Verbe, est-ce que l’apôtre n’eût pas désigné par son nom celui d’entre les Æons qui se serait incarné pour notre salut? Ce Verbe donc, ce Verbe du Père est descendu, est remonté aux cieux, s’est incarné, lui Fils unique de Dieu, pour exécuter les desseins de son Père envers les hommes. C’est le même qui a tout fait, et saint Jean, en le nommant, n’a nullement voulu parler d’un Æon de leurs ogdoades. Mais, d’après leur système, le Verbe même ne se serait pas fait chair. Le Sauveur dont ils parlent prend un corps mortel, providentiellement et inénarrablement préparé, invisible, impalpable; et saint Jean, au contraire, parle d’une chair faite de la chair d’Adam, pétrie de ce limon, à qui Dieu souffla la vie: voilà la chair dont le Verbe s’est revêtu; ainsi donc s’écroule, s’évanouit leur première ogdoade; et il devient manifeste que les mots de Verbe, d’Unigenitus, de Vie, de Lumière, de Sauveur, de Christ, de Fils de Dieu, ne peuvent rien signifier en dehors de celui qui seul s’est incarné pour notre salut; et avec cette ogdoade s’anéantit tout entière une hypothèse chimérique, un rêve, au moyen duquel ils tronquent les Écritures.
Est-ce assez de prendre de tous côtés des noms, des mots, de les rassembler, d’en faire un tout, d’en altérer le sens naturel, absolument comme ceux qui, ayant à travailler un sujet, s’attachent à prendre dans Homère quelques fragments de vers, quelques hémistiches? Il semble ensuite aux ignorants que c’est Homère qui a fait les vers qu’ils lisent, qui a traité le sujet dont il s’agit; l’art, l’habileté qu’ils y croient voir, les obligent à se demander si ce ne serait point Homère qui en serait l’auteur. Nous ne citerons qu’un exemple de ce genre de composition, qui fera juger de la manière des valentiniens, puisqu’ils en agissent de la sorte; il s’agit de décrire la descente d’Hercule auprès de Cerbère, où l’envoie Eurysthée.
« Et le fils de Sténélus, le descendant de Persée, Eurysthée, envoie sur le rivage sombre Hercule, le héros aux grands exploits, Hercule l’invincible, mais pleurant aujourd’hui. Le fils de Jupiter doit arracher à l’antre ténébreux de l’Érèbe le chien qui le garde: le héros part, et, semblable au lion dont le mâle courage s’est nourri dans les solitudes, il va: des jeunes-gens, des femmes, des vieillards, les yeux baignés de larmes, le suivent, comme s’il eût marché à une mort certaine; mais Mercure voulut lui servir de guide, et Pallas, sa sœur, l’accompagner; elle savait ce que souffrait son frère et quels exploits l’avaient signalé. »
Quel homme, s’il n’est point versé dans les lettres, ne croira pas aussitôt qu’Homère lui-même ait traité ce sujet? L’homme lettré s’appercevra aisément de l’adresse qui a rapproché ainsi, pour les adapter à un sujet étranger, des vers sur Ulysse, des vers sur Hercule, des vers sur Priam, des vers enfin sur Ménélas et Agamemnon. Si on restitue ces vers à la page d’où ils ont été tirés, le nouveau sujet disparaît. Ainsi, celui qui porte en lui-même la règle infaillible de la vérité qu’il a reçue au baptême reconnaîtra les fragments de l’Écriture, ses paraboles, ses expressions, servant d’enveloppe au système impie des valentiniens; mais il ne dévoilera pas toujours ce qu’il y a de faux dans leurs raisonnements. Et pour revenir à notre première comparaison, les diamants qui encadrent le portrait seront reconnus par lui, sans qu’il se trompe sur la figure du portrait; mais rapportant chaque passage à l’endroit auquel il appartenait, le Chrétien détruira l’œuvre trompeuse et chimérique des hérésiarques, et mettra à découvert tout ce qu’elle offre de vrai et de faux.
En attendant les développements ultérieurs sur ce sujet, en attendant les réponses de ces comédiens, qui ne manqueront pas de se détruire l’un après l’autre, il sera bon, je pense, de montrer l’étrange désaccord qui règne entre les inventeurs de ces fabuleuses doctrines et à quels vents contraires l’erreur les livre sans cesse. On pourra voir que la base des vérités qu’enseigne l’Église est aussi solide qu’est vaine et chimérique l’opposition de ceux qui l’attaquent.
Chapitre X — Unité de la foi catholique
Répandus dans tout l’univers, les membres de l’Église, quelques divers que soient les lieux qu’ils habitent, professent tous une seule et même foi, celle qui a été transmise par les apôtres à leurs disciples. Cette foi a pour base la croyance en un seul Dieu, Père tout-puissant, créateur du ciel, de la terre, de la mer et de tout ce qu’ils renferment; en un seul Jésus-Christ, fils de Dieu et fait chair pour notre salut; en un Saint-Esprit qui a annoncé, par les prophètes ses organes, les volontés célestes et l’avénement du Dieu né d’une vierge, de ce Dieu qui a souffert, qui est ressuscité d’entre les morts, qui est monté aux cieux avec sa chair, Jésus-Christ notre Seigneur; ce Dieu qui redescendra un jour du haut des cieux, dans la gloire du Père, pour juger l’univers, pour ressusciter toute chair humaine; afin qu’en Jésus-Christ, notre Seigneur, notre Dieu, notre Sauveur, notre Roi, par la volonté du Père invisible, tout genou fléchisse à son nom, dans les cieux, sur la terre et dans les enfers; que toute langue lui rende témoignage, et que son jugement divin s’étende à toute chose; il condamnera au feu éternel les puissances du mal, les anges rebelles, les apostats, les impies, les hommes injustes, iniques et blasphémateurs. L’Église croit encore qu’aux justes, aux fidèles observateurs de ses lois, à ceux qui persévèrent dans la charité, pendant leur vie tout entière, ou qui ayant péché auront fait pénitence, il sera donné une autre vie incorruptible, une gloire qui ne périra jamais.
Tous les membres de cette Église, quoique disséminés sur la terre, sont unis par une même foi, comme si réellement ils vivaient tous ensemble, et n’ayant qu’une seule âme, un seul cœur, s’attachant à conserver le dépôt de ces mêmes doctrines; et pour les prêcher, pour les enseigner, pour en continuer la tradition, elle le fait en quelque sorte comme par une seule bouche; car la diversité des langages n’altère en rien la force et l’unité de ces traditions: les Églises de la Germanie ont la même croyance que les autres Églises; les Églises de l’Ibérie, de la Gaule celtique, de l’Égypte, de la Libye; celles qui sont aux extrémités, comme celles qui sont au centre du monde, n’ont qu’une même foi. De même que le soleil, œuvre de Dieu, verse sans cesse sur le monde une lumière toujours la même, ainsi les enseignements de la vérité illuminent des mêmes rayons tous les hommes qui veulent la connaître. Ne croyez pas que le fidèle moins instruit ait une autre doctrine que le pontife éloquent; tous sont subordonnés au même maître, et l’homme qui sait le moins bien parler en sait toujours assez pour transmettre la tradition sans l’altérer; la foi étant, comme nous l’avons dit, une et invariable, celui qui peut longuement s’étendre à son sujet n’y ajoute point; celui qui ne sait pas la développer ne l’amoindrit point.
Le plus ou moins de génie ou de science ne change point les dogmes, et ne peut faire qu’à la place d’un Dieu créateur et conservateur, il y ait un autre Dieu, un autre Christ, un autre Fils unique, comme si celui qui existe ne suffisait pas pour nous protéger. Les dogmes de l’Église n’exigent point d’oiseuses investigations sur ce qui est parabolique, et ne demandent qu’une application soutenue pour parvenir à l’intelligence des vérités que Dieu nous a enseignées, à la connaissance de ce qui concerne la chute des anges rebelles, et la patience de Dieu à l’égard des hommes; et savoir pourquoi il y a des choses qui n’ont qu’une durée passagère, tandis que les autres ont une durée éternelle, la raison de l’existence des êtres célestes et des êtres terrestres, tous si divers, et cependant l’œuvre du même Dieu; pour apprendre comment Dieu, tout invisible qu’il est, s’est révélé cependant sous plusieurs formes aux prophètes; pourquoi plusieurs lois ont été données par lui aux hommes; quel est le caractère particulier des deux testaments; pourquoi il a renfermé tous les hommes dans l’incrédulité, pour faire miséricorde à tous, la raison de l’incarnation et de la passion du Fils de Dieu; pourquoi son avénement sur la terre a eu lieu plutôt à la fin des temps qu’au commencement; pourquoi expliquera-t-il plus tard les paroles de l’Écriture sur la fin même du monde et sur l’avenir; pourquoi des gentils, de l’état de mort spirituelle où ils vivaient, ont mérité de devenir cohéritiers et de participer à la vie des saints; pourquoi les corps mortels pourront-ils devenir immortels, et ce qui est corruptible devenir incorruptible; comment celui qui n’était pas son peuple est devenu son peuple, celle qui était son ennemie devenue son amie; la Vierge devenue plus féconde que ses sœurs qui avaient des époux. Mystères qui transportaient l’apôtre lorsqu’il s’écriait: « Ô profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu! ô profondeur de ses jugements! ô profondeur de ses voies! » Voilà, je le répète, en quoi doit consister la science du Chrétien: vouloir remonter au-delà du Créateur, pour parler de l’enthymèse de l’Æon déchue, qui fut sa mère, n’est-ce point là blasphémer? Et, pour parler encore de leur Plerum supérieur, des trente Æons, et d’un nombre infini d’autres Æons, vraiment on se pâmerait d’admiration en écoutant ces professeurs de sagesse, et l’on serait tenté de déserter, pour eux, la vérité une et simple de l’Église; une et simple et pour tous la même, comme nous l’avons dit, dans l’univers entier.
Chapitre XI — Doctrine de Valentin ; en quoi elle est différente de celle de ses disciples, Secundus, Épiphanes et quelques autres
Examinons maintenant le caractère inconstant et flottant des opinions de nos adversaires; ils sont deux ou trois à peine, et voyez comme ils s’accordent peu dans leurs doctrines, comme elle est mobile, comme leurs paroles et leurs dogmes se heurtent, se réprouvent, se réfutent les uns les autres. Valentin est le chef de la secte qui s’est entée sur l’hérésie des gnostiques. Eh bien, qu’a-t-il fait, si ce n’est d’accommoder à son caractère et à sa manière de voir la doctrine des anciens gnostiques, et voici comment: d’abord il admet une certaine dualité ineffable: l’une des parties de cette dualité s’appelle Arhétus, l’autre Sigé; de cette dualité il en fait naître ensuite une seconde, divisée aussi en deux parties: l’une est le Père, l’autre est la Vérité. Cette double dualité forme une quaternité mère de Logos, de Zoé, d’Anthropos et d’Ecclesia; et tout cela forme la première ogdoade. De Logos et de Zoé, dix puissances sont émanées, ainsi que nous l’avons dit déjà. D’Anthropos et d’Ecclesia, douze sont sorties: parmi celles-ci, l’une se sépara des autres, se révolta, et acheva l’œuvre de la création. Dans son système, il existe deux Horos: le premier, placé comme limite entre Bythus et le reste du Plerum, et servant de distinction vivante entre les Æons créés et le Père incréé; l’autre, placé comme terme de séparation entre leur mère et le Plerum. Valentin ne fait pas naître le Christ des Æons qui habitent le Plerum, mais du souvenir que garda leur mère exilée du Plerum des plus parfaits d’entre eux: il est comme enveloppé de ténèbres; mais lui, être viril, s’en dégage, rentre au Plerum, et abandonne dans les ténèbres, privée de toute vertu spirituelle, la malheureuse Sophia; mais celle-ci eut un second fils, le Demiurgos, qui aurait un empire absolu sur la partie de l’univers qui lui serait échue en partage. Avec Demiurgos fut produit un second être de puissance secondaire. Cette tradition de Valentin concorde admirablement avec une invention semblable des faux gnostiques, dont nous aurons à parler. Jésus eut pour père Théletus, c’est-à-dire cet Æon séparé de la mère des Æons, et suivant Valentin, universalisé dans les autres êtres d’autrefois; cependant il le fait naître de cet Æon qui revint de lui-même au Plerum, et qui est le Christ; quelquefois il regarde ce Jésus comme ayant été produit par Anthropos et Ecclesia. Enfin l’Esprit saint, destiné à féconder les Æons, serait né d’Ecclesia; il pénètre en eux par des voies invisibles et leur souffle la vérité fécondante.
Secundus, à son tour, admet dans l’ogdoade une double division, une quaternité première, une quaternité seconde: l’une représente la lumière, l’autre les ténèbres; il ne place pas parmi les Æons cette puissance déchue dont nous avons parlé, et qui fut exclue du Plerum; il ne la regarde que comme la production de quelques-uns d’entre eux.
Un de ces sectaires, que des connaissances plus étendues, qu’une intelligence plus élevée distinguent, Épiphanis, explique ainsi la première quaternité: Proarché serait le premier être, être ineffable, incompréhensible, inénarrable et que j’appellerai Unité. À côté de cette unité existe une autre puissance à qui je donnerai le nom d’Entité; ces deux êtres identifiés en un seul, et las de ne rien produire, donnèrent enfin naissance à toute création intellectuelle, innée et invisible. Ce commencement, cette première création prend le nom de Mona de supérieure, une seconde Mona de consubstantielle à la première fut produite avec elle; je lui donnerai le nom d’Unique. Ces puissances, les deux unités, la Mona de et l’Unique, enfantèrent toute la race des autres Æons.
Ah! ah! oh! hélas! Toutes les exclamations tragiques, suffiront pour nous défendre contre cette armée de noms si audacieusement jetés en avant, contre cette effronterie cuirassée de noms propres? D’abord c’est Proarché le prévoyant, l’inénarrable, l’unité, puis c’est une autre unité, et puis des noms, des noms encore, preuves infaillibles de la vérité du système! Et puis d’autres noms sans fin, preuves au moins du génie inventif de leurs auteurs. Il est évident que sans la témérité de celui qui a inventé tous ces noms, nous déplorerions l’absence de toute vérité, ou du moins l’absence des noms qui la distinguent; mais qui empêche une autre personne d’imaginer d’autres noms et de nous les imposer? (Lacune ici dans saint Irénée.)
D’autres novateurs composent des noms suivants la première ogdoade: c’est d’abord Proarché, Anenoethe, Aréthus, Aorathus. De Proarché naît en premier et en cinquième lieu Arch en; en second et sixième lieu, Aorathus, né d’Anénoethe; puis d’Aréthus, en troisième lieu, Anonomasthe; Agénéthus, en quatrième et huitième lieu, est produit par Aorathus. En somme totale, les Æons que nous venons de nommer composent le Plerum de la première ogdoade; leur existence aurait précédé celle de Bythus et de Sigé. Certes, ces hommes-là sont savants entre tous les savants; gnostiques entre tous les gnostiques; plaisants sophistes, comme dit quelque part un poëte; mais hélas! ils ne seront pas même d’accord sur leur Bythus, célibataire, suivant les uns, et sans sexe; hermaphrodite, suivant les autres; quelques-uns ont mieux fait, ils l’ont marié à Sigé, ce fut la première union.
Chapitre XII — Disciples de Ptolémée et de Corbasus
Ptolémée et ses disciples ont libéralement accordé à ce dieu Bythus deux épouses, Énéa et Thélisis. L’une représente la pensée, l’autre la volonté. Bythus eut la première idée d’une création, puis Thélésis, ou la volonté, suivit de près; ainsi la copulation de cette double inclination, de cette double puissance, comme ils l’appellent, produisit Unigenitus et Aletheia, types visibles, images extérieures des affections invisibles du Père; Nus représenta Thélésis, Aletheia, Énéa.
Alors fut représentée, sous ces deux natures, l’union virile de Thélésis et l’union passive d’Énéa, parce que la volonté devint la force active à laquelle fut soumise cette même Énéa. Celle-ci songeait en elle-même, elle désirait produire; mais impuissante elle ne pouvait que penser et désirer: la volonté vint, sa pensée alors se réalisa, devint active, et produisit… Folie! quel homme jamais croirait de pareils faits, si on les disait arrivés à ses semblables; à plus forte raison s’il s’agit de Dieu! Certes, Homère est plus conséquent: il représente Jupiter dans l’inquiétude des graves événements qu’il prépare, la ruine des Grecs demandée par Thétis elle-même, pour venger l’affront que les rois ont fait à son fils. Certes, de pareilles choses pouvaient se dire du Jupiter homérique et des ennemis de Troie, mais jamais du Dieu que nous adorons, du Dieu dont la pensée est déjà l’exécution, dont la volonté est déjà la pensée, puisque pensée, esprit, lumière, vue, source de tout bien, il est tout cela, et l’est tout entier. (Lacune.)
Corbasus fait produire la première ogdoade æonienne, non par création successive, mais par naissance simultanée: Propator, aidé de sa pensée, aurait procréé tous les Æons, et il l’assure, comme s’il l’avait assisté lui-même dans cet accouchement laborieux; au lieu de faire l’homme et l’Église enfants de Logos et de Zoé, il fait Anthropos et Ecclesia pères de Logos et de Zoé. Plusieurs ont pensé comme lui, mais il raconte la chose à sa manière: il dit que Propator, ayant imaginé la création, reçut pour cela le nom de Père; et à cause de la vérité de sa production, il reçut le nom de Vérité. Voulant ensuite se manifester, il prit le nom d’Anthropos; la manifestation des créations qu’il avait imaginées lui valut le nom d’Ecclesia; il parla, sa parole fut le Verbe, ce fut l’Unigenitus; après le Verbe, vint la vie; ainsi fut complettée la première ogdoade.
Même désaccord entre eux sur le Sauveur: les uns le font naître de l’Universalité, et l’appellent Eudocète, parce qu’il aurait fait connaître la gloire du Père dans tout le Plerum; d’autres lui donnent seulement pour pères les dix Æons, fils de Logos et de Zoé, et lui conservent ces noms patronimiques. À d’autres, il a plu d’avantage de le faire naître des douze Æons, fils eux-mêmes d’Anthropos et d’Ecclesia; par cette dernière filiation, il pouvait librement s’appeler le Fils de l’homme, puisqu’il l’était, en effet. D’autres aiment mieux le faire descendre du Christ et de l’Esprit, qui avaient eu pour mission de raffermir le Plerum; le Christ aurait ainsi conservé le nom de Père; on en trouve même, et ce ne sont pas les moins nombreux, qui lui donnent les noms de Propator universel, de Proarché, de Proanénoète, et l’appellent encore Anthropos; force mystérieuse, insaisissable, insurmontable, infinie: et de ce nom d’Anthropos ils font dériver le nom de Fils de l’homme qu’a porté le Sauveur.
Chapitre XIII — De Marcus et de ses faux miracles
Nous avons à parler maintenant de Marcus, nouvel imposteur de leur secte, nouveau réformateur de leur doctrine, dont le mensonge, l’adresse et les prestiges magiques ont entraîné et séduit un grand nombre d’hommes et un grand nombre de femmes; il se donna, afin de mieux tromper, afin de mieux s’emparer de l’esprit de ceux qu’il instruisait, pour un homme dont les connaissances supérieures à la science même, émanaient de cette haute sphère d’intelligence que les yeux ne peuvent voir, ni la parole exprimer; et enfin, il voulut se faire passer pour le précurseur de l’antechrist. Les prestiges d’Anaxilaüs et ceux des magiciens, comme on les appelle, lui sont familiers, et il jouit d’un grand crédit auprès des ignorants et des imbéciles.
D’abord, prononçant solennellement des paroles de consécration, Marcus imite la consécration sur une coupe préparée à cet effet. L’eau, se mêlant au vin, se colore, s’empourpre, rougit, ensorte que les assistants s’imaginent que par la grâce d’en haut le sang du Sauveur est miraculeusement venu dans le calice à sa prière; ils se pressent pour boire de cette liqueur, afin de participer à ce que cet imposteur appelle faveur divine. Il présente ensuite à des femmes d’autres calices diversement préparés, et leur ordonne de les consacrer en sa présence. Cela fait, il verse dans un calice plus grand ce liquide contenu dans celui qu’une femme, séduite par cet imposteur, a consacré; il le tient lui-même, et prononce ces paroles: « Que l’Être infini, qui est inaccessible à la pensée, impénétrable à la parole, remplisse votre être intérieur; que, semant en vous, comme dans un sol fécond, le grain de sénevé, il multiplie votre intelligence. » À ces paroles, il en ajoute d’autres; la raison de la malheureuse consécratrice s’égare, et le miracle se fait: par un tour de gobelet, le petit calice vient à remplir le plus grand, et le remplit jusqu’à répandre: par ces manœuvres et d’autres semblables, il entraîne un grand nombre de Chrétiens qui se laissent tromper. Pourquoi ne serait-il pas permis de croire que, lié par un pacte infernal à l’esprit des ténèbres, cet imposteur n’ait le pouvoir de feindre l’esprit prophétique et de transmettre aux femmes qu’il en croit digne cette même faculté? Ces femmes, auxquelles il semble prodiguer ses attentions, ne sont pas les moins élégantes, les moins belles, les moins riches. Quelquefois on le voit leur parler avec tendresse: « Je veux bien, leur dit-il, vous mettre en communion de mes grâces, parce que le créateur se plaît à contempler votre ange et à le contempler toujours. C’est dans nous que réside le siége de votre grandeur; ne faisons plus qu’un désormais. Je vous donne ma grâce, recevez-la, je vous la donne de ma propre volonté comme une première faveur; parez-vous comme la fiancée dans l’attente de son bien-aimé; parez-vous, afin que vous et moi, moi et vous, tous deux, nous n’ayons plus qu’une seule âme. Que le lit nuptial reçoive une semence de lumière; un époux vous viendra de moi, que votre âme se grandisse pour le comprendre, pour en être comprise, pour être absorbée en lui. Voici que sur vous ma grâce est descendue, ouvrez la bouche, et prophétisez. — Mais je n’ai jamais prophétisé, et j’en ignore l’art, répond la femme étonnée. » Alors se font sur elle de nouvelles invocations: on la frappe d’étonnement et de stupeur; on lui donne d’elle-même une haute idée: » — Ouvrez la bouche, que toute parole prononcée par vous soit une prophétie désormais. « Ainsi hors d’elle-même, et livrée tout entière à l’ivresse de l’orgueil, l’imagination exaltée, le cœur ému, pleine d’audace et cédant pour ainsi à l’impulsion d’un esprit supérieur, elle prononce à haute voix toutes les paroles folles, incohérentes, impudentes même, qui lui viennent à la bouche. Un homme, dont nous ne parlons qu’avec la plus respectueuse vénération, appelle ces prophétesses une âme gonflée d’air et de néant. La prophétesse ne tarde pas à vouloir payer à Marcus sa dette de reconnaissance. Grâce à ses impostures, Marcus regorge de richesses; elle se donne encore à lui, se livre à ses plaisirs, tâchant de se fondre en lui, pour ne faire qu’une âme avec son bienfaiteur.
Quelques femmes plus fidèles, et pleines de la crainte de Dieu, ont été l’objet de pareilles séductions; elles en ont triomphé. L’imposteur prétendit leur communiquer le don de prophétie, comme il l’avait fait aux autres; mais celles-ci le repoussèrent, maudissant, vouant à l’anathème ses doctrines et ses assemblées, qu’elles ont fui avec horreur. Le don de prophétie n’appartient pas à Marcus, il n’est pas dans la puissance de l’homme de le donner; bienfait d’en haut, il vient de Dieu qui le communique à ceux qu’il veut, mais non pas à ceux qu’a choisis Marcus; celui qui donne des ordres n’est-il pas au-dessus de celui qui les exécute? L’un n’est-il pas maître et l’autre sujet? Si à Marcus, ou à tout autre qu’à Marcus, il appartient de commander (ainsi dans leurs repas après avoir tiré au sort, ils s’ordonnent mutuellement de prophétiser, et en jouant, ils font des oracles toujours en rapport avec leurs passions dépravées); si, dis-je, il leur appartient de commander à l’esprit prophétique, hommes, il faut de toute nécessité qu’ils soient supérieurs au Saint-Esprit; ce qui ne peut être. Ces esprits, s’il en est qui les animent, qui leur font lire dans l’avenir, ne peuvent donc être que des esprits impuissants, inférieurs, sataniques; ces esprits qu’envoie l’enfer pour arracher du cœur qui l’ont reçu le don précieux de la foi, pour les ébranler, les faire chanceler et tomber ensuite dans la perdition.
Marcus fait encore usage de philtres et autres substances aphrodisiaques, pour corrompre quelques femmes, après avoir égaré leur âme. S’il n’emploie ces moyens pour toutes, il l’a fait pour quelques-unes; c’est un fait hors de doute, confirmé par plusieurs d’entre elles, revenues ensuite à l’Église qui leur a ouvert ses bras. Elles ont confessé que les séductions de Marcus n’avaient point eu seulement leur âme pour objet; qu’éprises pour lui d’un violent amour, elles avaient succombé. C’est ainsi que fut payée, par cet imposteur, l’hospitalité que lui avait accordée Asianus, l’un de nos diacres. Sa femme, remarquable par sa beauté, livra son âme à ses doctrines, et son corps à ses passions infâmes. Longtemps errante à la suite de celui qui l’avait trompée, et revenue à la loi sainte, non sans de grands efforts de la part de nos frères, elle ne cessa, le reste de sa vie, de confesser sa faute et de la pleurer.
Ses disciples l’imitèrent: comme lui, cherchant à exercer leurs séductions, ils ont trompé un grand nombre de femmes. Et c’est après cette conduite infâme, au milieu de ces abominations, qu’ils osaient encore s’appeler parfaits entre les parfaits, et doctes entre les savants! Nul parmi les apôtres, ni Paul, ni Pierre, à les entendre, ne les égalait. Leur science était au-dessus de toute science, ils participaient à l’inénarrable grandeur; seuls ils possédaient tout à un souverain degré; ils étaient, faut-il le dire, supérieurs à la vertu même; aussi s’affranchissaient-ils de toute crainte, et se disaient-ils, au milieu de leur libertinage sans bornes, impalpables et invisibles à leurs juges. Étaient-ils arrêtés: « Compagne de Dieu, disaient-ils, pour redevenir libres aussitôt; compagne de Sigé, qui précédas les Æons, qui guidas les grandeurs à la face du Père, qui fixes éternellement leurs regards, c’est par toi, c’est de toi que l’invisibilité nous est communiquée; toi, dont l’audacieuse création leur donna la vie, et pour glorifier le Propator, nous a formé à leur image, au moment où sa pensée en travail enfanta, comme en un songe, les substances supérieures, voilà le juge; on m’ordonne de me défendre; toi donc qui sais les pensées des deux parties, pour tous deux daigne, dans ton unité, exposer au juge ce qu’il en est de l’accusation qui m’est intentée. » — Aussitôt, docile à la prière qui lui est faite, la mère se hâte d’apporter des enfers, comme dans Homère, un casque; leur tête en est couverte, et, rendus invisibles à leurs juges, ils leur échappent; et doivent à ses soins de retrouver leur épouse et leur couche abandonnée.
C’est avec de telles paroles, c’est avec de semblables manœuvres que dans la Gaule celtique ils ont trompé tant de femmes dont la plupart, tourmentées par les remords, revinrent et firent publiquement pénitence, et dont les autres, retenues encore par la honte, et désespérant en secret d’obtenir leur pardon de Dieu, abandonnèrent tout à fait la foi, ou, comme dit le proverbe, nagèrent entre deux eaux. Tel fut le déplorable résultat de cette semence d’intelligence qu’on leur avait promise.
Chapitre XIV — Marcus s’efforce de faire accroire que la quaternité suprême descendue sur la terre sous la forme d’une femme est venue lui révéler des secrets inconnus. — Lettres énigmatiques. — Syllabes. — Sous-caractères employés pour faire croire à l’existence du Plerum et aux fables des Valentiniens
Marcus voulait se faire passer pour être seul le fils, la production de Sigée, de Calorbasus, d’avoir reçu d’elle, comme un fils unique de sa mère, l’aveu secret de sa faute. Voici comment lui vint cette révélation mystique: Dans les lieux que l’œil ne peut voir, ni la langue nommer, réside la quaternité la plus sublime. Un jour elle descendit sous la forme d’une femme (si elle fût venue sous une forme d’homme, le monde n’eût pu la contenir); elle s’abaissa devant lui, et lui révéla qui elle était. Cette révélation, ni homme ni Dieu ne l’avait jamais entendue; lui seul lui en parut digne. Quand pour la première fois, lui dit Sigée, l’être qui existe, sans qu’un père lui ait donné la vie, l’être sans sexe ni substance; quand, pour la première fois, cet être voulut manifester ce qu’il y avait d’inénarrable en lui, sa bouche s’ouvrit: il en sortit le Verbe, semblable à son producteur. Le nouveau-né lui révéla aussitôt son existence immatérielle, et prononça ainsi son nom ARKÊ; nom composé de quatre lettres. À la première lettre, composée de quatre éléments, il joignit immédiatement la seconde, composée aussi de quatre éléments; bientôt après dans la troisième, qu’il prononça, se trouvèrent dix éléments; dans la quatrième enfin, douze. — Somme totale, trente lettres et quatre syllabes. Chaque élément principal se divisa en éléments secondaires et eut des symboles indépendants de l’élément dont il dérivait; chacun eut aussi une configuration propre, sans rapport avec la forme dont il émanait; il ne le connut pas, il ne sut pas même son nom; croyant renfermer toute chose dans son énonciation propre.
Partie du tout, chacun d’eux renfermant en soi un son propre, et ne cessant de retentir qu’au moment où le bruit de la dernière lettre s’efface, s’imagine que nul autre son n’existe en dehors de lui. Quand le produit des différentes lettres s’est résumé dans une même et dernière consonnance, tout rentre dans le repos. Le symbole qui la représente, suivant eux, est le mot amen, que nous répétons ensemble chaque jour. Les sons produisent cet Æon inconsubstantiel et inné dont nous avons parlé; ils produisent aussi ces formes à qui le Seigneur a donné le nom d’anges, vivant dans une éternelle intuition de Dieu.
Les mots que la bouche profère pour donner un nom aux éléments sont, Æons, Verbe, racines, semences, Plerum et productions. Dans le mot Ecclesia, le nom propre de chacun d’eux peut se démêler. La lettre de ces éléments donna un son, et le son représenta les éléments; d’autres éléments en naquirent: les uns inférieurs et dérivés; les autres supérieurs et nés auparavant. Bien plus, chaque lettre, dont le retentissement suivait le retentissement de la lettre précédente, avait la faculté de reproduire la syllabe à qui elle appartenait, et ensuite le son de toutes les autres lettres. Elle devint élément supérieur, tandis que le son resté comme en dehors, et qui n’était que son agent, lui fut inférieur. Mais ce dernier élément, dont la lettre et la prononciation produisirent des sons plus bas, se composa de trente autres lettres, qui, représentées de nouveau par un nombre équivalent d’autres lettres, donnèrent à la lettre elle-même son nom. Il en exista d’autres, puis d’autres, puis d’autres encore, se nommant réciproquement jusqu’à l’infini; un exemple vous fera mieux comprendre: le Delta a cinq éléments dans sa formation, D, E, L, T, A: ces cinq lettres ont chacune leur nom particulier représenté par d’autres lettres; celles-ci sont à leur tour représentées par d’autres. Si donc la formation du mot Delta peut croître jusqu’à l’infini, par reproduction et par succession continue, combien plus infinie ne devra pas être la combinaison de toutes les lettres de l’alphabet? Et si vous reconnaissez à une seule lettre une vertu créatrice si prodigieuse, jugez quelle doit être celle de tout le mot Propator, que Marcus donne à Sigée? C’est la raison qui fit que ce même Propator, voyant qu’il ne pourrait parvenir à comprendre sa propre infinité, donna un nom particulier à chacun des éléments, nom qui fut ensuite celui des Æons. Son but était de les rendre capables au moins de se nommer, impuissants qu’ils seraient de s’élever à l’énonciation infinie de toutes choses.
Voici donc comment il explique la quaternité: Je désirerais pouvoir faire passer d’une manière claire ces choses dans votre esprit; je suis monté bien haut, pour vous rapporter ici-bas cette connaissance, afin que vous la puissiez considérer sans voile, en admirer l’ordre et l’harmonie. Vous voyez cet être si extraordinaire: sa tête est formée par alpha et oméga; son cou par beta et psi; tau et xi, forment ses épaules et ses mains; sa poitrine est un delta et un phi; sa ceinture est représentée par epsilon et upsilon; son dos, par zéta et tau; à son ventre, il porte êta et sigma; à ses cuisses, thêta et rhô; ses genoux sont marqués par iota et pi; l’os tibial, par kappa et omicron; les jambes, par lambda et xi; ses pieds enfin, par mu et nu. C’est là, si nous en croyons notre imposteur, le corps de la vérité, la forme élémentaire et le caractère primitif des lettres. Et cet élément, c’est l’homme, source de toute parole, principe de toute voix; expression de tout ce qui est, inénarrable bouche interprète de la muette Sigée. C’est là, j’aime à le répéter, le corps de la vérité. Élevez maintenant, élevez votre pensée plus haut; écoutez de la bouche de la vérité même la parole qui a créé l’homme et le Créateur de l’homme. Sigée ayant parlé, ses yeux s’étant fixés sur lui, les mots tombés de sa bouche prirent le nom de Verbe, de parole; ils furent ce que nous connaissons, ce que nous nommons le Christ. Après les avoir prononcés, elle se tut. Comme Marcus espérait un plus long entretien, la quaternité revint aussitôt auprès de lui, et lui adressa encore ces paroles: Ce que la bouche de la vérité t’a révélé, tu le crois de peu d’importance; ce n’est point cependant le nom que tu pensais savoir: le nom véritable est un nom plus ancien; tu n’en as entendu que le bruit; tu en ignores la valeur: le nom de Jésus est un nom admirable, Iésous, six lettres le composent; les élus le voient et le comprennent. Cependant le nom qu’il porte, parmi les Æons du Plerum, est multiple dans ses consonnances et il est différent, soit dans sa forme, soit dans son caractère; il ne tombe conséquemment que sous les sens de ceux dont la grandeur les rapproche de lui.
Tu vois donc que les vingt lettres que vous possédez, émanation sublime, sont les trois puissances qui contiennent intégralement tous les noms des éléments supérieurs et qui leur servent comme de voile. Ainsi, par exemple, les neuf lettres muettes représentent le Père et la Vérité, puisqu’ils sont muets dans ce sens, qu’aucune parole ne peut les nommer; les demi-voyelles, au nombre de huit, représentent Logos et Zoé, parce que, placées comme un moyen terme entre les voyelles et les consonnes, elles découlent des premières et les unissent aux secondes, par corrélation. Les voyelles à leur tour, au nombre de sept, représentent Anthropos et Ecclesia, parce que la voix, en passant par l’homme, a donné naissance à toute chose; en effet, le son de la voix a donné aux lettres leur forme. Logos et Zoé, en possèdent huit; Anthropos et Ecclesia, sept; le Père et Aletheia, neuf. Comme ce nombre était encore indéterminé, le son qui coexistait avec le Père fut envoyé par celui-ci auprès du nombre, afin de perfectionner ce qui existait, et de donner à toutes choses le même équilibre qu’elles ont dans le Plerum. Ainsi le nombre sept fut doué de la même puissance que le nombre huit; ainsi furent préparés trois séjours, possédant des nombres égaux, ce sont les ogdoades; et, en effet, trois multiplié par huit reproduisent vingt-quatre.
Trois autres éléments, unis à trois puissances, si l’on en croit Marcus, donnèrent naissance aux vingt-quatre lettres; cette double union, qui forme en tout six êtres, en quadruplant leur nombre, par le moyen de l’ineffable quaternité, créa les lettres dont nous venons de parler. Les trois puissances leur donnèrent l’invisibilité. Les lettres que nous appelons doubles furent encore, selon Marcus, les images des images; et par l’addition des vingt-quatre lettres, on voit ressortir d’elles, par force d’analogie, le nombre trente. Cette production fut figurée par celui qui, après six jours, étant monté le quatrième sur la montagne y completta le nombre de six. Desc en du le dernier jour de la semaine, il se reposa, parce qu’il était la grande ogdoade, et renfermait dans son sein le nombre de tous les éléments; le jour de son baptême, la descente de la colombe sur sa tête, marquée d’ alpha et omega, le manifesta à tous les yeux; alpha et omega ne forment-ils pas le nombre de quatre-vingts? N’est-ce point aussi la raison qui fait dire à Moïse que l’homme a été créé le sixième jour? Le sixième jour, le jour de la préparation, le dernier homme n’apparut-il pas pour régénérer le premier? N’est-ce point encore une figure de cette création, que la sixième heure fut celle du crucifiement? N’indique-t-elle pas la cause et le résultat de cet événement? Nus, dans son état de perfection, connaissant à ce nombre sa puissance de procréation et de régénération, annonça aux enfants de lumière que cette même régénération devait être l’ouvrage de celui qui parmi eux était marqué de ce nombre. Les doubles lettres forment encore un nombre d’une grande importance. Ce nombre, par l’addition des quatre formes élémentaires dont nous avons parlé, complète l’énonciation des trente lettres. La grandeur des nombres, produits du nombre sept, ajoute la Sigée de Marcus, nous a été donnée comme moyen de manifester au dehors les produits de la volonté divine. Revêtue de splendeur par celui-là seul qui peut la communiquer, elle figure, dans sa division multiple, l’image de son séjour, son pouvoir reproducteur, celui dont la création septénaire a été le type des sept puissances qui dirigent le monde, et qui est l’âme universelle de tout ce que peuvent embrasser nos regards. Il ne dédaigne point sa création spontanée et libre, soumettant à l’obéissance de sa mère tout ce qui est en dehors de son œuvre, c’est-à-dire les imitations des choses inimitables. La voyelle A retentit dans les voix du premier ciel; dans les voix du second, E seul résonne; H, dans celles du troisième; le quatrième, qui est en même temps le ciel du milieu, répète la voyelle I; le cinquième, O; le sixième, V; le septième, qui est le quatrième, depuis celui du milieu, O. Voilà ce que Sigée proclama, suivant Marcus; voilà tout ce qu’exprimèrent les nombreuses paroles qu’elle prononça. Cependant elle ajouta: « Toutes ces puissances qui s’embrassent dans l’union la plus intime produisent un même concert de sons, hymne universel qu’elles aiment à chanter en l’honneur de celui qui les a produites. Le Propator voit cet hymne s’élever jusqu’à lui; mais les sons qui s’en détachent, tombés un jour sur la terre que nous habitons, produisirent nos harmonies terrestres. »
Il en tire la preuve des enfants nouvellement nés. Leurs cris au sortir du sein de leurs mères rendent le son de chacun des éléments.
De même, dit-il, que les sept vertus le glorifient, de même il est célébré par l’âme qui est dans l’enfant et qui gémit. Aussi David a-t-il dit, vous avez tiré une louange parfaite de la bouche des enfants à la mamelle, et ailleurs les cieux racontent la gloire de Dieu.
L’âme aussi, dans la souffrance et dans les larmes, voulant rappeler ses forces, fait entendre cette exclamation: oh! afin que l’âme supérieure, reconnaissant la parenté qui les unit, vienne à son secours.
Voilà les extravagances sur le nom pris dans son entier, qui est de trente lettres; sur Bythus, qui tire son accroissement de ces lettres; sur le corps de la vérité, qui se compose de douze membres; sur chaque membre formé de deux lettres; sur la première parole qu’elle a prononcée; sur la décomposition de ce nom que n’exprime aucune parole; enfin sur l’âme du monde et celle de l’homme, selon l’arrangement et l’image qu’elles présentent. Il nous reste à rapporter comment il prouve que la quaternité emprunte des noms, une vertu et une propriété semblable, afin que vous sachiez tout ce que ces hérétiques enseignent, ainsi que vous me l’avez demandé.
Chapitre XV — Création des vingt-quatre éléments. Généalogie de Jésus. Le nom du Christ forme la première Ogdoa de. Manifestation de la vérité. Réfutation
C’est de cette sorte que furent créés les vingt-quatre éléments, si nous en croyons à la sagesse de Sigée. Avec l’unité, l’unique existe; double existence dont sortirent la Mona de et le Un, actuellement quatre existences, puisque le nombre deux, joint au nombre deux, produit le nombre quatre. À ces quatre existences, deux autres vinrent bientôt s’unir. — Total: six existences. Leur multiplication par le nombre quatre ne tarda pas à donner naissance à vingt-quatre formes. D’abord, pour parler des êtres de la première quaternité, pour indiquer les saints des saints, il faut se rappeler que leurs ineffables noms ne sont connus que du Fils et du Père; les autres noms, qu’on ne peut prononcer qu’avec respect, foi et gravité, sont, suivant lui, Arethus, Sigée, Père, Aletheia, dont la composition est formée de vingt-quatre lettres. N’en trouvez-vous pas, en effet, sept dans le mot Arethus, cinq dans Sigée, cinq dans Pater, sept dans Aletheia, lesquelles lettres formant deux fois le nombre cinq, et deux fois le nombre sept, complètent, en se résumant, le nombre vingt-quatre.
Ainsi, encore la seconde quaternité, Logos, Zoé, Anthropos et Ecclesia, renferment un nombre égal d’éléments.
Ainsi, encore le nom du Sauveur, que nous pouvons prononcer par le mot Jésus, en renferme six; et celui que toute langue est impuissante à articuler en renferme vingt-quatre; le mot de Christ, que la langue humaine prononce, n’a que sept lettres; celui encore qu’elle ne peut prononcer en comporte trente: aussi s’appelle-t-il l’alpha et l’omega, révélation manifeste de la colombe qui devait descendre sur lui; le mot grec qui signifie colombe signifie, en effet, ce nombre.
Voici, suivant Marcus, l’inénarrable généalogie de Jésus: de la quaternité première et universelle naquit, comme un enfant, la seconde quaternité, dont le total forma une ogdoade; de cette ogdoade naquit une décade; ainsi existèrent l’ogdoade et la décade; celle-ci, unie à l’ogdoade et servant à la décupler, produisit le nombre quatre-vingts; puis, décuplant de nouveau ce nombre, elle forma le nombre huit cents. Ainsi le nombre total des lettres ayant passé du nombre huit au nombre dix, produisit huit et quatre-vingts, c’est-à-dire Jésus, puisque le nombre de lettres qui compose ce nom forme, en grec, le nombre total de quatre-vingt-huit. Vous allez voir maintenant comment ils expliquent la naissance surnaturelle de Jésus: l’alphabet grec renferme huit unités, huit dizaines, huit centaines; le total est huit cent quatre-vingt-huit, nombre qui reproduit ce même Jésus, l’alpha et l’omega de toutes choses, comme s’il eût dit le produit de tous. Voici une nouvelle manière encore: la progression interne des nombres forme le nombre dix; dans la première quaternité, un et deux et trois et quatre, additionnés ensemble, forment en tout le nombre dix, c’est-à-dire Iota, c’est-à-dire encore, suivant eux, Jésus.
Par le nom de Christ, composé de huit lettres, est représentée la première ogdoade, qui, multipliant la décade, a le nombre quatre-vingts pour somme totale. Comme on lui donne encore le nom de Fils et de Christ réunis, il forme ce qu’ils appellent la duodécade; le nom de Fils n’a-t-il pas quatre lettres? Le nom de Christ n’en a-t-il pas huit en grec? L’addition de ces lettres forme le nombre de douze, c’est-à-dire la duodécade. Avant que le Fils apparût avec son nom admirable, le nom de Jésus, l’ignorance et l’erreur étaient sans doute le partage des hommes; mais dès que les six lettres de ce nom eurent brillé sur la terre, par l’incarnation qui devait rendre sensible les vingt-quatre éléments de son existence, alors l’ignorance s’enfuit devant la manifestation de la vérité; alors la vie remplaça la mort, ce nom servit de guide à tous les hommes, pour arriver à la vérité du Père; il plut à celui de qui émanent toutes choses de repousser l’ignorance dans ses ténèbres et la mort dans son néant; l’ignorance disparaissant, la Vérité ou le Père lui-même parut à sa place, et il se fit connaître au monde; aussi sa préférence s’arrêta-t-elle sur l’homme, créé à sa ressemblance, c’est-à-dire à celle de la puissance supérieure. La quaternité eut des fils, ce furent les Æons; en elle se trouvèrent Anthropos, Ecclesia, Logos et Zoé; une puissance inconnue, émanée de ces êtres, donna naissance à ce Jésus que la terre un jour vit apparaître: l’ange Gabriel remplit les fonctions du Logos, et l’Esprit saint, celles de Zoé. La vertu du Très-Haut remplit celles de l’homme; la Vierge remplaça Ecclesia; ainsi, suivant Marcus, l’homme, produit de l’émanation universelle, né du sein de Marie, fut choisi par le Père, dans les entrailles de sa mère, pour manifester sa parole et ses œuvres. Un jour qu’il venait aux bords du fleuve chercher le baptême, son Père lui-même descendit sur sa tête, en forme de colombe, des régions supérieures où il s’était retiré, où il avait completté la duodécade dans laquelle se trouvaient les Æons nés en même temps que lui, et qui l’avaient suivi, soit qu’il descendît, soit qu’il montât dans les régions célestes. La vertu descendue était la semence du Père, renfermant en elle le Père et le Fils, est cette autre puissance qu’eux seuls peuvent manifester, puissance ineffable, c’est-à-dire la puissance de Sigée, avec tous les Æons enfin. Celui qui parla par la bouche de Jésus était l’Esprit lui-même, qui fit connaître qu’il était le Fils de l’homme, révéla le Père, descendit dans Jésus, et s’identifia à son être. Le Sauveur Jésus, quoique d’une naissance subordonnée, détruisit la mort; mais il reconnut le Christ pour son père. Le nom de Jésus exprime donc le Sauveur, selon son humanité; il est ainsi l’image de celui qui devait s’identifier à son être, c’est-à-dire de l’homme. Dès qu’il fut descendu en lui, il renferma toutes les existences, il fut à la fois Anthropos, Logos, Pater, Arethus, Sigée, Aletheia et Ecclesia.
Oh! c’est bien ici que nous devons répéter tous les tragiques hélas déjà employés plus haut! Qui n’aurait horreur de tant de faussetés amoncelées par un seul homme? Qui ne se sentirait le cœur soulevé d’indignation, en voyant Marcus faire de la Vérité une idole de mensonge qu’il marque comme d’un stygmate, de toutes ces lettres de l’alphabet; et faisant naître d’hier et d’avant-hier ce qui existe depuis le commencement? Les Grecs conviennent ne devoir à Cadmus que leur seize premières lettres; les aspirées et les doubles sont d’une invention postérieure; les langues ne remontent qu’au temps de Palamè de. Eh quoi donc! avant que les Grecs connussent ces lettres, la vérité n’existait-elle pas! La découverte de la vérité, à t’en croire, Marcus, serait postérieure aux temps de Cadmus, et à Cadmus lui-même? Elle serait postérieure à ceux qui ont ajouté d’autres lettres? Elle te serait postérieure à toi-même? Mais, Marcus, la vérité que tu proclames est une idole de ta façon.
Est-il au monde quelqu’un qui puisse croire un mot de toutes les folies, de toutes les absurdités que tu mets dans la bouche de ta prolixe Sigée, de cette Sigée qui nomme un Æon au-dessus de tout nom, qui raconte l’ineffable, qui développe ce qui n’existe pas, et qui, proclamée par toi incorporelle, ouvre la bouche comme les animaux matériels de ce monde et s’exprime comme un homme? Qui jamais pourra croire à ce Logos, semblable à son Père, et dont la forme renferme trente éléments et quatre syllabes? Ainsi, suivant toi, ressemblant au Verbe, le Père universel serait composé de trente éléments et de quatre syllabes? Qui voudra te suivre dans tes formes, dans tes nombres variés jusqu’à l’infini? Tantôt tu en admets trente; tantôt vingt-quatre; tantôt six seulement. Et puis tu viens résumer l’Être de tous les êtres, le Créateur de toutes les créations; tu viens le renfermer dans l’existence de quatre syllabes et de trente éléments? Qui voudra croire que le Seigneur, dont la main soutient les cieux, s’amuse à former, avec l’alphabet, des êtres au nombre de huit cents? Qui voudra diviser avec toi le Père qui contient tout sans être jamais contenu? Qui voudra le diviser en quaternité, le subdiviser en ogdoade, en décade et en duodécade; et, par les multiplications de ces nombres, produire au jour ce que la parole ne peut rendre, ce que la pensée, comme tu le dis si bien, ne peut même percevoir? Comment réduire ce qui, suivant toi, n’a ni corps, ni essence, à une nature, à une essence formée de caractères dont les uns naissent des autres? Pourquoi composer ainsi ce dédale où tu t’égares? Pourquoi substituer ainsi ta misérable création à la sublime puissance? Tu parles d’essence indivisible et tu divises cette substance en muettes, en voyelle et en demi-voyelles? Tu en fais de même de tes muettes, que tu soumets encore à une autre division? Tu prêtes ta pensée à l’architecte suprême, et, blasphémateur impie, tu rends blasphémateurs et impies ceux qui adhèrent à tes doctrines? Oh! qu’il eut raison le divin vieillard, le héraut de la vérité, en face de ta téméraire audace, quand il te disait: « Marcus, créateur d’idoles, observateur des astres, magicien sacrilége, tu appuies de tes talents les illusions de l’erreur; tu séduis, par de faux enchantements, ceux que tu as trompés; ces signes, d’où te viennent-ils, si non de l’apostasie? Satan t’a révélé le nom d’Azarel, l’ange ténébreux; c’est lui qui te prête sa force, à toi qui secondes sa malice dans sa lutte avec Dieu? » C’est ainsi qu’a parlé de toi le saint vieillard. Quant à nous, il nous reste à révéler encore de nombreuses infamies; nous tâcherons d’en abréger le récit: longtemps caché, le jour va briller enfin sur elles; tous les Chrétiens, par ce moyen, pourront réfuter les novateurs.
Chapitre XVI — L’unité et la dualité sont les principes de toutes choses. Nouv elle explication de la doctrine de Marcus. Exhortation de saint Irénée
Quelques partisans de ces sectaires, et qui réduisent toutes les connaissances à la science des nombres, rassemblant dans une même hypothèse, et la naissance des Æons, et la brebis égarée, et toutes leurs autres inventions, cherchent à rattacher ces fables à un sens mystique plus relevé. De l’unité et de la dualité, toutes choses sont sensées découler; puis partant du nombre un, ils comptent jusqu’à quatre; la décade se forme ainsi. Un et deux, trois et quatre, additionnés ensemble, donnent pour le produit dix Æons; de même, partant de la dualité, ils comptent deux, plus quatre, plus six, font douze, c’est-à-dire la duodécade; en comptant de deux jusqu’à dix, ils trouvent le nombre ternaire, qui contient huit et dix et douze. Suivant les adhérents de Marcus, la duodécade, formée en doublant le nombre six, doit prendre le nom de passion sénaire. La brebis égarée, dont parle l’Écriture, aura dû son égarement à l’erreur du nombre douzième, de la duodécade, qui se sépara de ses sœurs. À ce propos, ils racontent qu’une vertu se perdit, et qu’elle est figurée par cette femme qui alluma son flambeau pour chercher une drachme perdue. Ainsi, reste des drachmes, neuf; reste des brebis, onze; la multiplication du dernier nombre par le premier donne pour résultat quatre-vingt-dix-neuf, représenté par les lettres grecques qui composent le mot amen.
Je veux bien encore, pour vous montrer tout le sublime de leur doctrine, vous en donner une nouvelle explication.
Êta forme avec le nombre six l’ogdoade, puisqu’elle est la huitième lettre de l’alphabet, en comptant depuis la première. Autrement encore le nombre des lettres, sans le nombre six, si vous allez jusqu’à êta, va nous offrir le nombre trente, puisque de alpha à êta l’ensemble des lettres qui se suivent, sans le nombre six, donne trente pour résultat; jusqu’à epsilon nombre des lettres, quinze; ajoutez sept, vous avez vingt-deux; ajoutez encore êta, qui est le nombre octonaire, vous remplissez admirablement la trentaine.
Les adeptes de Marcus déduisent de ce dernier calcul que l’ogdoade est la mère des trente Æons. Dans le nombre trente, trois puissances; triplez ce nombre, vous avez quatre-vingt-dix.
La multiplication du nombre trois par lui-même amène neuf, et produit un résultat semblable. Le douzième Æon, dont la défection laissa les autres Æons dans les hauteurs du Plerum, prit, suivant eux, la forme littérale du Logos, celle de la parole. La onzième lettre, en effet, est lambda; cette lettre, qui représente en grec le nombre trente, représente la Providence supérieure, puisque depuis alpha jusqu’à lambda, sans le nombre six, la multiplication des lettres auxquelles lambda vient s’ajouter encore, produira le nombre quatre-vingt-dix-neuf; mais cette lettre, la onzième, par ordre alphabétique, se déplaça, allant chercher partout une autre lettre qui lui fût semblable, afin de completter le nombre douze; elle y parvint enfin.
Je ne doute point, mon ami, que ce ridicule système, où la sottise cherche à se donner des airs de science, n’ait excité parfois votre gaieté en passant sous vos yeux. Il faut toutefois déplorer comme un malheur l’opposition d’une doctrine où le culte de Dieu, où l’idée de sa puissance et de sa grandeur, sont ravalés et dépendent de l’arrangement de quelques lettres de l’alphabet et des calculs de quelques nombres. N’est-ce point se condamner d’avance soi-même, que de quitter le sein de l’Église pour quelques contes d’enfants? Saint Paul nous a recommandé de fuir soigneusement de tels gens. L’anathème de saint Jean, disciple bien-aimé du Seigneur, s’unit à la voix de Paul; celui qui salue les hérétiques communique à leur œuvres, car le Seigneur lui-même a dit: « Il n’est point de salut pour l’impie. » Ne vivent-ils pas dans l’impiété? La conduite de ces novateurs n’est-elle pas plus misérable que celle des impies, qui font naître d’une souillure, issue elle-même d’une première souillure, le Dieu unique, tout-puissant et créateur, hors duquel il n’en est pas d’autre. Loin de nous leurs pensées, loin de nous leurs œuvres; fuyons-les, couvrons-les de notre exécration: plus ils prennent plaisir à développer leurs fictions, plus ils nous poursuivent de leur doctrine, plus nous devons nous en défier et les considérer comme des organes du démon et des esprits de ténèbres, qui leur ont inspiré leur ogdoade. Une fois en proie à la frénésie, l’homme rit, s’abandonne à une gaieté déraisonnable; il fait ce que font les hommes bien portants; il a même plus de vigueur dans certaines choses; mais c’est alors que son état offre plus de dangers. Les valentiniens ressemblent à cet homme; ils ne sont jamais si près de la folie que lorsqu’ils ont l’air presque raisonnable: la contrainte qu’ils s’imposent alors rend ensuite leur folie plus incurable; l’arc trop tendu se brise. L’esprit d’ignorance, l’esprit immonde est sorti de sa demeure; il les a vus occupés non de Dieu, mais de questions mondaines; alors retournant chercher un autre esprit plus méchant que lui, il vient s’établir dans leur âme, enflamme leur imagination, et leur persuade que leur intelligence s’élève au-dessus de Dieu même; il dépose en même temps dans leur sein, admirablement préparé pour recevoir cette erreur, une ogdoade d’esprits immondes.
Chapitre XVII — Comment Demiurgos procède à l’œuvre de la création. Imitation de l’Éternel
Arrêtons-nous un instant à considérer comment ils font procéder Demiurgos à l’œuvre de la création, sur le modèle des choses invisibles; cependant il crée à son insu sa mère, l’excitant à cette œuvre. Quatre éléments, le feu, la terre, l’eau et l’air, naissent à l’image de la quaternité supérieure. Des agents, au nombre de quatre, s’unissent aux éléments et complètent l’image de l’ogdoade; c’est la chaleur, le froid, le sec et l’humide. Puis voici venir encore d’autres puissances; elles sont au nombre de dix: d’abord sept corps, globes arrondis, prennent le nom de cieux; à l’univers, dont le sein immense contient ces sept corps, il donne le nom de huitième ciel; puis le soleil et la lune complètent le nombre de dix. Après cela vient la décade invisible dont Logos et Zoé furent les auteurs. Quant à la duodécade, elle est représentée par le Zodia que; les douze signes qu’il renferme sont le symbole évident de cette autre duodécade, née d’Anthropos et d’Ecclesia; et comme dans la rotation de l’univers la célérité est la grande force, Saturne, qui la domine, placé en sens contraire, oppose à cette vitesse sa force d’inertie, et modère le mouvement des autres globes, au point de n’achever lui-même sa rotation propre et intégrale qu’au bout de trente ans; il serait la représentation naturelle d’Horos, qui modéra la mère des Æons, à qui ils donnent trente noms différents. La révolution de la lune en trente jours est encore l’expression symbolique des trente Æons; le soleil, dans sa carrière circulaire qui embrasse les douze mois de l’année, est un symbole de la duodécade; les douze heures qui partagent le jour et la nuit représentent de même l’autre duodécade invisible; l’heure, qui est la douzième partie du jour, se partage en trente parties, pour symboliser semblablement les trente Æons. Le Zodia que parcourt trois cent soixante degrés; ces degrés se divisent en trente parties; ils sont encore une image des trente Æons. Le cercle, où sa conjonction se fait, entre le douzième et le huitième degré, n’est que la continuation du même symbole: la terre, divisée à son tour en douze climats, et recevant dans chacun de ces climats une force d’en haut qui leur est propre, produisant d’ailleurs des êtres animés, selon la force qui lui a été donnée, serait le type le plus complet de la duodécade et de ses enfants.
Un jour il plut à Demiurgos d’imiter ce que l’ogdoade supérieure avait d’infini, d’éternel: infini dans l’espace; éternel, c’est-à-dire sans commencement dans le temps. L’imitation de l’Éternel était au-dessus de ses forces, il ne put donc, né comme il l’était de la faute d’Achamoth, et à cause de l’imperfection de son origine, que diviser le temps en espaces et en nombres, croyant, en entassant année sur année, représenter l’éternité. Il se trompa; quand la vérité se fut éloignée de lui, l’erreur s’empara de son œuvre, qui ne doit point durer au delà des bornes limitées du temps.
Chapitre XVIII — Abus monstrueux que fait Marcus des prophètes. L’homme est l’image de l’Ogdoa de. Le soleil est aussi la révélation extérieure de la quaternité. Preuves de la décade et de la duodécade
Voilà leurs inventions sur l’origine des choses: inventions qui changent suivant les caprices et les dispositions de leur imagination. Les plus considérés parmi eux sont ceux qui excellent dans l’art de mentir et d’inventer des chimères. Je vais montrer ici, par quelques exemples, l’abus monstrueux qu’ils font des prophètes, quand ils veulent en étayer leur science. Moïse, disent-ils, montre dans la Genèse les quatre principes, au commencement de la création. « Au commencement, dit le prophète, Dieu créa le ciel et la terre. » Ces quatre noms: Dieu, le commencement, le ciel, la terre, symbolisent leur quaternité. Pour l’invisible et le caché, Moïse l’indique encore par ces paroles: « La terre était invisible et sans forme. » Mais voici que le prophète, en nommant l’abîme, les ténèbres, l’eau et l’esprit, porté sur les eaux, désigne la seconde quaternité engendrée par la première; puis voici de plus un signalement évident de la décade, quand il a nommé les objets suivants: le jour, la nuit, le firmament, le soir, ce que nous appelons le matin, la terre aride, la mer, l’herbe, et enfin le bois. Ces dix expressions symbolisent les noms des dix Æons. Voici pour la duodécade: le soleil, la lune, les étoiles, les temps, les années, les poissons, les serpents, les oiseaux, les quadrupèdes, les bêtes féroces, et enfin l’homme: l’homme, l’image vivante de la haute puissance, et possédant une émanation de la force primitive.
Le nombre trentenaire n’aurait pas été oublié par l’Esprit, qui l’a enseigné à Moïse. La force humaine dont nous venons de parler a son siége dans la région du cerveau. Quatre puissances en proviennent, symbole de la quaternité supérieure: la vue, l’ouïe, l’odorat et le goût. L’homme est l’image de l’ogdoade: en effet, il a deux oreilles, deux yeux, deux narines, un goût double, puisqu’il sent l’amer et le doux. L’homme, dans son ensemble, est le symbolisme du nombre trentenaire. Ses dix doigts représentent la décade; la duodécade est figurée par les douze membres de son corps. Les membres se divisent et se subdivisent, et le corps de la vérité avec eux; nous en avons parlé déjà, nous n’y reviendrons pas.
Les entrailles de l’homme sont l’image visible de l’ogdoade invisible et inénarrable.
Le soleil, ce grand flambeau du monde jeté dans l’espace le quatrième jour de la création, est aussi la révélation extérieure de la quaternité; il faut voir encore le même symbole dans la construction que fit Moïse d’un tabernacle de bois odorant et d’hyacinthe, revêtu, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, de la pourpre la plus riche; le trépied du prêtre, enrichi de quatre diamants précieux, désigne, suivant les valentiniens, ce même nombre mystérieux. Partout où dans l’Écriture vous rencontrerez ce nombre, vous devez toujours le rapporter à la quaternité symbolique. Ils font encore une autre démonstration de l’ogdoade. Suivant eux, l’homme aurait été créé le huitième jour; leur croyance varie cependant à ce sujet, puisque quelquefois c’est le sixième qu’ils le font naître, à moins qu’ils ne veuillent dire peut-être que la partie choïque fut créée le sixième, et la partie charnelle le huitième: distinction qu’ils aiment à faire. Il en est aussi qui ont imaginé que le premier homme, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, était double et hermaphrodite; l’un étant formé avec l’esprit, et l’autre avec le limon de la terre.
Ils veulent aussi voir une image de l’ogdoade dans l’arche du déluge, où huit individus de l’espèce humaine furent conservés. Nouvelles preuves encore: David naquit le huitième de ses frères; de plus, la circoncision se faisait le huitième jour, symbole de la circoncision de l’ogdoade supérieure; pour en finir, il suffit de rencontrer le nombre huit dans l’Écriture, pour y trouver la mystérieuse existence de l’ogdoade.
Maintenant la décade a aussi ses preuves, et ses preuves de la même manière: elles se trouvent dans les dix nations que Dieu promet de donner à Abraham; dans les dix ans dont le terme vit Sara céder Agar à son mari, afin qu’il en eut des fils; dans la mission d’Éliézer, auprès de Rébecca, lorsqu’il lui offrit dix bracelets d’or en présent, et dans les dix jours après lesquels ses frères la laissèrent partir; dans les dix portes du tabernacle; dans ses colonnes hautes de dix coudées; dans le voyage des dix fils de Jacob en Égypte, où ils devaient trouver du blé; dans les dix apôtres qui virent le Seigneur en l’absence de Thomas.
Mais ici c’est de la décade invisible qu’il s’agit.
Il nous reste à parler de la duodécade, théâtre mystérieux d’une révolte qui donna naissance à tous les objets visibles à l’œil; l’Écriture, à les en croire, nous la révèle d’une manière claire et précise: les douze fils de Jacob donnant naissance aux douze tribus; le rational, qui avait douze pierres précieuses et douze cloches, et les autres douze pierres que Moïse plaça au bas de la montagne; les douze autres que Josué fit jeter dans le fleuve; les douze hommes qui portaient l’arche; les douze pierres qu’Élie plaça dans la victime du sacrifice; les douze apôtres; toutes les circonstances enfin où vous trouverez cité le nombre de douze. Le nombre trentenaire, qui sert à unir les autres nombres, est représenté par l’arche de Noé, haute de trente coudées; par Samuel, qui plaça Saül le premier parmi les trente conviés; par David, trente jours caché dans les champs; par le nombre trente de ceux qui entrèrent avec lui dans la caverne; enfin par les trente coudées du tabernacle. Et enfin, il suffira de dire qu’il en est de ce nombre comme des autres dont nous avons parlé, et que partout où on le rencontrera, il faut le considérer comme le symbole des trente Æons.
Chapitre XIX — Passages de l’Écriture que cite Marcus à l’appui de son système
Il n’est pas inutile, je l’ai pensé, de faire connaître quelques détails de leurs systèmes sur le Propator, ignoré de tous avant l’arrivée du Christ; de montrer de quels passages des livres sacrés ils abusent pour faire croire que le Christ aurait annoncé, comme l’amour de toutes choses, un autre Dieu que celui que nous adorons. Et c’est d’une faute ou d’une révolte que ces impies font naître ce nouveau Dieu. Ainsi ce passage d’Isaïe: « Israël ne m’a pas connu, mon peuple ne m’a pas compris, » servirait, à les en croire, pour démontrer que le Bythus invisible n’était pas connu d’Isaïe; et lorsque Osée s’écriait: « Il n’est point en eux de vérité, il n’est point en eux de connaissance de Dieu, » il voulait aussi parler de l’ignorance des hommes à l’égard de ce Bythus. Ailleurs, quand le même prophète s’écrie: « Nul parmi mon peuple ne connaît et ne recherche; tous se sont éloignés de la voie sainte; tous sont devenus des serviteurs inutiles. » Il aurait parlé encore dans le même sens.
Nous lisons dans Moïse: « Personne ne peut avoir vu Dieu et vivre. » Ce passage vient droit encore en appui à leur doctrine; c’est donc en vain que ces novateurs osent soutenir que ces passages pourraient s’appliquer à un autre Dieu qu’au Dieu de l’Écriture. Tout le monde comprend le sens de ce passage, « personne ne peut voir Dieu sans mourir; » il est bien clair qu’il s’applique uniquement à Dieu, créateur de toutes choses qui est invisible pour la créature, et qu’il ne peut être ici question en aucune manière de leur Bythus, comme nous le démontrerons plus loin. Ils abusent encore du passage où Daniel explique au roi la vision qu’il avait eue, et où Daniel demande à l’ange de lui faire connaître cette explication. Cette réponse mystérieuse, qui indiquait les profondeurs de l’existence de Bythus, serait celle-ci; et il dit: « Va Daniel, car les paroles sont fermées et scellées jusqu’au terme fixé. Plusieurs seront élus et purifiés, et éprouvés comme le feu, et tous les impies ne comprendront pas, mais les sages entendront. » Les valentiniens prétendent être ces hommes purifiés et intelligents.
Chapitre XX — Marcus se sert d’écritures apocryphes ou de textes mutilés pour étayer sa doctrine
Il ne nous serait pas permis de ne pas faire mention du nombre infini d’écritures apocryphes ou de textes mutilés qu’ils produisent pour frapper d’étonnement et pour étourdir les insensés ou les ignorants qui les écoutent; ils entassent faussetés sur faussetés; ils racontent, par exemple, qu’étant tout petit enfant, le Seigneur eut à répondre à son maître qui lui enseignait l’alphabet: — « Prononce alpha, dit le maître; l’enfant répondit alpha. — Dis bêta, ajouta l’instituteur. — Il faut avant m’expliquer, aurait réparti l’enfant, ce que c’est que alpha, je vous dirai après ce que c’est que bêta. » Ce qui prouverait, à les en croire, que seul il aurait la connaissance de l’inconnu, dont le type était la première lettre citée.
Ils défiguraient, ils altéraient de même l’Évangile pour y trouver ces puérilités. Ainsi la réponse que fit l’enfant Jésus, âgé de douze ans, à sa mère: — « Vous ne savez pas qu’il faut que je m’occupe des choses de mon père, » serait la révélation du père inconnu dont elle n’avait pas idée. C’est dans le même but aussi qu’il avait envoyé ses disciples aux douze tribus pour leur prêcher le Dieu inconnu. Ce qu’il répondit à celui qui l’appelait bon maître, en disant: — « Pourquoi me donnez-vous ce titre, il n’y a de bon véritablement que celui qui est dans les cieux. » Par les cieux, il aurait voulu indiquer les Æons. C’est encore pour cette raison qu’il n’aurait pas répondu à ceux qui lui dirent: « Qui vous a donné le pouvoir de faire ces choses? » Et ensuite ils expliquent dans leur sens la réponse indirecte qu’il leur fit, en gardant le silence sur le Père inénarrable; ils n’ont pas craint d’interpréter cette sorte de silence en faveur de leur Bythus inconnu.
Dans cet autre texte: « J’ai souvent désiré entendre un de ces discours, et nul ne me l’a prononcé, » ils disent que par le mot un, il fait entendre le seul vrai Dieu qu’ils ne connaissaient pas. Les larmes que le Christ répandit à l’approche de Jérusalem; les paroles qu’il prononça: — « Si au moins tu avais connu en ce jour ce qui peut t’apporter la paix; mais maintenant tout est caché à tes yeux, » sont pour eux le secret de Bythus; dans ces autres paroles: — « Venez à moi, vous tous qui souffrez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai; apprenez de moi, etc., » ils veulent qu’il soit question du Père de toute vérité; car il promettait, disent-ils, de leur enseigner ce qu’ils ignoraient.
Mais ils ne s’arrêtent point là; la grande preuve de leur système, celle sur laquelle ils tournent comme sur un pivot, est la citation suivante: — « Je vous rends gloire, à vous, Seigneur du ciel et de la terre, qui avez voilé ces choses aux sages et aux prudents, pour les révéler aux petits: il vous a plu, mon Père, d’en agir ainsi; tout pouvoir m’a été donné de mon Père, nul n’a connu le Père, si ce n’est son Fils, et nul aussi n’a connu le Fils, si ce n’est le Père et ceux à qui le Fils l’aura révélé. » Après ces citations et les démonstrations qu’ils en tirent, comment douter que le Père de toute vérité se soit caché à tous jusqu’à l’arrivée de son Fils; cependant ils essaient de prouver que le Dieu créateur a toujours été connu par tous les hommes. C’est le Seigneur qui aurait révélé la doctrine qu’ils enseignent aujourd’hui sur Dieu le père que personne ne connaissait.
Chapitre XXI — Selon Marcus, la rédemption n’est nécessaire qu’à ceux qui veulent s’élever au sommet de la perfection. Le baptême de Jésus tient de la vie matérielle, celui du Christ de la vie spirituelle
Il est arrivé cependant que la tradition de la rédemption leur est restée invisible, et qu’ils n’ont pu la comprendre; c’est une difficulté que l’on ne peut pas aplanir en un seul mot, surtout quand on les voit varier comme à l’envi les uns des autres. Comptez ces docteurs, vous aurez autant de rédemptions. Ils se sont attachés à nier le baptême, seul moyen de régénération divine; le temps viendra où nous les réfuterons, parce qu’en dernier résultat toute la foi est ainsi rejetée par ces hérésiarques.
Ces hommes, sous l’influence du démon, ont osé soutenir que la rédemption n’était nécessaire qu’à ceux qui voulaient parvenir à un haut degré de perfection dans la vertu qui est au-dessus de toutes les vertus; elle est alors la seule voie qui conduise au Plerum, parce que cette haute vertu les plonge dans le sein de Bythus.
Le baptême de Jésus, toutefois, suffit pour remettre les péchés; celui du Christ fait descendre dans les plus inaccessibles profondeurs de la perfection: le premier tient de la vie matérielle; le second, de celle de l’esprit. Le baptême prêché par Jean était un baptême de pénitence; celui de Jésus, un baptême de perfection; lui-même a semblé le faire entendre lorsqu’il a dit: « Je dois recevoir un autre baptême, et je me hâte d’y arriver; » ils veulent encore que Jésus ait voulu parler de ce même baptême de perfection. Lorsque la mère de Zébédée, le priant de faire asseoir ses fils à sa droite et à sa gauche dans le royaume céleste, le Seigneur répondit: « Pouvez-vous recevoir le baptême que je dois recevoir? » À les entendre, Saint Paul lui-même aurait fait souvent allusion à cette rédemption de perfection; seulement chacun d’eux interprète ces choses à sa manière.
Il en est, par exemple, qui, en imagination, bâtissent une couche nuptiale, l’ornent, et au moyen de quelques mots profanes prétendait faire des noces mystiques, à l’instar des alliances sublimes dont nous avons déjà parlé. À d’autres, il plaît mieux de baptiser au nom du Père universel et inconnu, au nom de la Vérité, mère de toutes choses, et au nom de celui qui descendit sur Jésus pour réunir, dans une rédemption et une communion unique, toutes les vertus. Ceux-ci préfèrent jeter dans l’étonnement et l’effroi les hommes qu’ils trompent, en prononçant des mots hébreux, tels que basema, cacabasa, bæænaora, mystadia, ruada, cusia, cacoraba, babefor, calathi (les explications varient). Voici ce que signifient ces mots: « J’invoque celui qui est au-dessus de toute puissance, celui qui s’appelle Lumière, Esprit et Vie; je l’appelle, parce qu’il a régné sur le corps. » Voici encore d’autres paroles mystiques de la rédemption, dont quelques autres d’entre eux se servent: « Le nom qui est caché par toute divinité, puissance et vérité, ce nom puissant, revêtu par Jésus de Nazareth dans les vies de la Lumière, le Christ, le Seigneur, vivant par l’Esprit saint, pour la rédemption des anges. » Ce nom tout entier est: Messia, Uphareg, Namamsaeman, Chaldeam, Mosomedea, Acphrané, Psana, Jesus Nazaris. Ces derniers mots signifient: « Je ne divise ni le cœur, ni la puissance céleste qui a la miséricorde en partage, puissé-je jouir de ton nom, Sauveur de la vérité! » Ce sont là les paroles sacramentelles de l’initiateur; écoutez ce qu’à son tour répond l’initié: « Raffermi et racheté, j’arrache mon âme à ce siècle, à tout ce qui dépend du siècle; je le fais au nom de Jao, qui a racheté son âme dans la rédemption et la vie du Christ. » Les assistants répondent: « Paix à tous ceux sur qui ce nom a reposé. » Alors on fait une onction balsamique sur l’initié, et cette onction, qui est d’un parfum exquis, est le symbole de toutes les perfections.
Il en est d’autres, parmi eux, qui jugeaient inutile de donner au néophyte, l’eau du baptême; mais, mêlant un peu d’eau avec de l’huile, ils les répandent sur la tête de l’initié, en répétant les paroles déjà citées: c’est là ce qu’ils appellent leur cérémonie de la rédemption. Ceux-là y joignent des parfums, ceux-ci désapprouvent et répudient tous ces moyens, prétendant que des créatures visibles et sensibles sont impuissantes à représenter l’inénarrable et invisible mystère, ajoutant que ce qui est périssable ne peut agir au nom de ce qu’on ne peut voir, de ce qui est immatériel, de ce que même il est impossible de s’imaginer. Pour eux, la suprême rédemption consiste à reconnaître la grandeur ineffable. Tout ce qui tient à l’ignorance de la chute et à la passion ne peut anéantir leurs conséquences que par la vérité opposée à l’ignorance, qui sera la rédemption de l’homme intérieur; elle n’est point matérielle comme le corps, puisque le corps et la matière sont sujets à la corruption; elle n’est pas psychique, puisque l’âme a été le produit d’une souillure, et qu’elle ne sert, pour ainsi dire, que de demeure à l’esprit; c’est à cause de cela qu’il faut que la rédemption soit toute spirituelle.
L’homme intérieur et spirituel trouve, suivant eux, sa rédemption dans la connaissance, et nos adversaires, arrivés à ce point culminant, n’ont plus rien à rechercher; ils possèdent la rédemption seule et véritable.
D’autres encore, dont je n’ai pas encore parlé, rachètent même les mourants par une aspersion d’huile et d’eau mêlée qu’ils font sur la tête de l’agonisant, en prononçant les paroles que nous avons rapportées déjà. L’effet de leur cérémonie leur paraît si certain, qu’elle empêche les puissances supérieures mêmes d’avoir aucun droit sur ceux pour qui cette cérémonie est faite. L’homme intérieur s’élève dans les plus hautes régions de l’invisible, laissant toutefois sa dépouille mortelle au sein des créations matérielles. Mais ils lui recommandent, quand il arrivera vers les puissances célestes, de dire: « Moi, Fils, sorti du Père, préexistant à tout, Fils dans celui qui préexiste, je viens voir ce qui est à moi et ce qui est aux autres: aux autres, non pas précisément, mais à Achamoth, femme qui les a créés pour son usage. Mon Père est le préexistant, descendu de lui, je reviens au lieu de mon départ. » Ce moyen est infaillible, disent-ils, pour le faire partir avec toutes les puissances, qui le conduisent jusqu’à Demiurgos, qu’il faut aborder en lui disant: « Je suis un vase plus précieux que cette femme dont vous êtes né; elle ignore d’où elle est sortie; moi je sais d’où je viens, et nul ne le sait mieux que moi; j’implore l’assistance de l’incorruptible sagesse qui est dans le Père et qui est la mère de votre mère, et n’a ni père ni époux; que nul homme n’a approchée, mais à qui son sexe seul a suffi pour vous produire. J’appelle, j’implore, je conjure sa mère. »
À ces paroles, Demiurgos éprouve un extrême trouble, se reproche sa naissance, rougit de sa mère, s’enfuit et rejette loin de lui le lien dont il retenait l’âme et l’ange qui la conduisait.
Voilà tout ce que nous possédons, relativement aux doctrines des hérésiarques, sur la rédemption; mais leur peu d’accord entre eux à ce sujet, leurs dissentiments si variés et si multipliés, rend la tâche que nous nous sommes imposée de les rapporter, fort pénible à remplir.
Chapitre XXII — Croyance des véritables Chrétiens. Unité d’un Dieu. Les hérésiarques n’admettent ce principe que pour le rejeter ensuite ; c’est pourquoi ils seront un jour condamnés
Nous autres Chrétiens, qui sommes dans le sein de l’Église, nous sommes invariablement fixés à la règle unique de la vérité, qui est la croyance en un Dieu tout-puissant qui a tout fait par son Verbe, et qui l’a fait de rien; car l’Écriture dit: « La parole du Seigneur a raffermi les cieux, et de l’esprit de sa bouche est sortie toute vertu. » Elle dit ailleurs: « Tout a été fait par lui, et sans lui, rien n’a été fait. » Il a tout fait sans aide; il a tout fait par lui-même, les choses visible ainsi que les choses invisibles. Les choses sensibles, comme celles qui ne le sont pas; les choses intelligibles, comme celles qui ne le sont pas; les choses qui n’ont qu’une certaine durée, et celles qui sont éternelles: il n’a point employé le ministère de ses anges, ni celui des puissances célestes, séparées de lui; car le Dieu qui a tout n’a besoin de personne; il a tout fait par son Verbe et par son esprit, disposition, administration; il fait tout, il domine tout; le monde où nous sommes est le monde de tous; et Dieu, le Dieu qui a fait l’homme, est toujours et invariablement le Dieu d’Abraham, le Dieu de Jacob, le Dieu au-dessus de tous les dieux, existant au commencement, sans secours étranger et sans Plerum. Ce Dieu est le père de Jésus-Christ notre Seigneur, comme nous allons le démontrer. Au milieu des nombreux systèmes que nous venons de produire, il nous sera facile, avec ce seul axiome, de prouver à ceux qui les ont mis en avant qu’ils se sont écartés du chemin de la vérité. La plupart des hérésiarques admettent l’unité d’un Dieu, puis ils le délaissent aussi ingrats envers celui qui les a créés que les gentils qui adorent les idoles; ils méprisent l’œuvre de Dieu, ils contrarient celle de leur salut, ils deviennent des accusateurs contre eux-mêmes, ils sont de faux témoins: qu’ils le veuillent ou non, ces hommes ressusciteront au dernier jour pour reconnaître la puissance de celui qui rend la vie à leur chair; mais leur incrédulité les fera rejeter du nombre des justes.
Chacun d’entre eux propose un système, chacun varie dans sa pensée et dans sa doctrine; mais comme nous nous proposons de répondre à chaque pensée et à chaque doctrine en ce qui la distingue, il faut avant remonter aux sources; la racine fera connaître l’arbre, et nous saurons enfin d’où vient leur sublime Bythus et tout le système qu’il a fait naître.
Chapitre XXIII — Simon le magicien est le père de toutes les hérésies. De ses prestiges ; de sa doctrine. Il se déclare le dieu le plus élevé, la puissance infinie
Simon le Samaritain est ce magicien dont parle saint Luc, disciple des apôtres, et attaché à leurs doctrines, quand il a dit: « Simon, cet homme qui dans notre ville séduisait les Samaritains par ses prestiges, exerçant la magie, se disant quelqu’un de grand, au point que ceux que ses doctrines avaient entraînés disaient: Voici une vertu de Dieu qui est grande, et ils s’attachaient à lui, parce que depuis longtemps il leur avait troublé l’esprit par ses enchantements; » cet homme, que son art faisait admirer partout, avait entrepris de feindre d’être chrétien, pensant que les apôtres, à son exemple, ne guérissaient pas les malades par la toute-puissance de Dieu en faisant descendre l’Esprit saint par l’imposition des mains, mais que tout cela n’était, au contraire, que l’effet de quelque art magique, et qu’il pourrait en obtenir le secret en leur offrant de l’or. Mais Pierre lui répondit: « Périsse ton or avec toi, qui a cru que le don de Dieu pouvait s’acheter avec de l’or; tu n’as rien à revendiquer parmi nous, car ton cœur n’est pas droit; tu es plein d’un fiel amer, tu vis dans le lien de l’injustice. »
Simon, loin de croire à la sainteté de ces paroles, rassembla toutes ses forces pour lutter avec les apôtres; il scruta de nouveau toutes les profondeurs de la science pour ajouter au bruit de sa renommée et pour augmenter l’étonnement de ses adeptes. On prétend qu’au temps où il vécut sous l’empire de Clau de une statue publique lui fut élevée à cause de son habileté dans la magie; plusieurs le crurent dieu, et lui-même enseigna qu’ayant paru comme Fils chez les Juifs, il était descendu comme Père à Samarie, et comme Esprit saint parmi les nations; il se déclara la puissance la plus haute, le Dieu le plus élevé, et souffrit que les hommes lui en donnassent le nom.
Simon fut le père de toutes les hérésies. Voici à quelle occasion il commença à se faire connaître: Tyr est une ville de Phénicie où Simon avait acheté une esclave appelée Héléna; il s’en faisait suivre partout, et partout il prêchait qu’elle était la première conception de sa pensée, la mère universelle dont il s’était servi pour produire les anges et les archanges; cette conception s’était échappée pour ainsi dire de son intelligence avec la connaissance de ses volontés; elle était descendue dans les régions inférieures, après avoir produit les anges et les puissances par qui le monde que nous habitons fut créé. Mais ces puissances célestes, après leur naissance, la retinrent auprès d’eux par jalousie, dans la crainte qu’on ne dît qu’ils avaient eu une autre mère. Pour lui, ces puissances ne le connurent pas. Retenue toujours par ses enfants, cette pauvre mère eut à souffrir d’eux toute espèce d’avanies: ses enfants, jaloux, craignaient qu’elle ne remontât dans le sein du Père, et pour cela ils la renfermèrent dans un corps mortel féminin, et durant tous les siècles, comme l’eau qu’on épanche d’un vase dans un autre, elle doit passer par d’autres corps de femmes. Hélène, qui causa la guerre de Troie, en était une reproduction: aussi Stésichore, dont la poésie la calomnia, devint-il, en punition, aveugle aussitôt. La vue fut rendue au malheureux poëte lorsque, plein de regret, il composa pour elle une sorte d’hymne, qu’on appelle Palinodie. Passant toujours d’un corps dans un autre, de tourments en tourments, la malheureuse vint enfin à passer dans une créature souillée; et c’est là ce qu’il faut entendre par la brebis égarée.
C’est ce motif qui l’a fait descendre lui-même sur la terre, pour rechercher sa brebis perdue, briser ses fers, et procurer aux hommes le salut, en se faisant connaître à eux. Les anges administraient mal le monde; chacun d’eux voulant être le chef, cette raison encore l’a fait descendre sur la terre sous la forme de vertu, de puissance et d’ange, visible à l’homme sous la figure d’homme, quoiqu’il ne le fût pas en réalité. Il avait de même subi, en Judée, une mort apparente, mais il n’avait pas souffert réellement; c’est à l’inspiration des anges, créateurs du monde, que les prophètes auraient dû leurs inspirations; ceux donc qui croient en lui et en Héléna doivent se soucier fort peu des prophètes, et agir en toute liberté. C’est par la grâce de Simon, et non par le mérite des œuvres de justice, que les hommes seront sauvés. Naturellement, suivant cet imposteur, il n’y a pas de justice; cette vertu n’est qu’un accident dont les anges ont fait un principe, lorsqu’ils ont créé le monde, afin d’asservir davantage l’homme à leur domination. Liberté donc et rédemption, affranchissement complet de l’esclavage primitif, voilà ce que Simon disait apporter au monde.
Les prêtres qui prêchent ces dogmes mènent une vie fort déréglée et exercent la magie suivant leur degré de talents, faisant usage d’exorcismes et d’enchantements. Tout faiseur de prestiges, à quelque genre de divinisation qu’il se soit adonné, est en honneur parmi eux. Simon figure dans leurs adorations sous la forme et les attributs de Jupiter, et Hélène sous la forme de Minerve.
Le nom impie de simoniens, qu’ils se donnent, dérive de celui de leur chef; c’est d’eux que sont venus les hommes de la fausse science, c’est-à-dire les gnostiques. C’est ce que nous démontrerons d’ailleurs.
Ménandre, qui lui succéda, naquit comme lui à Samarie, et comme lui excella dans les prestiges de la magie; il proclama une puissance inconnue à tous, et se dit l’envoyé des êtres invisibles pour le salut du genre humain; il dit comme Simon, que le monde est l’ouvrage des anges, et qu’ils ont été envoyés par Ennoia. C’est cette mère des anges qui a révélé à la terre la magie qu’il enseignait, afin que, par cette science, il pût triompher des anges qui ont fait le monde; ses disciples admettent la résurrection par son baptême, et après ce baptême une immortalité sur laquelle le temps n’a plus d’empire.
Chapitre XXIV — De Saturnin et de Basili de. De leurs systèmes. La création n’est point due à Dieu, mais à sept anges. Absurdités de ces hérésiarques
Saturnin, novateur comme ceux que nous venons de citer, naquit à Antioche, près de Daphnée; lui et Basili de, croyant l’occasion favorable, prêchèrent, quoique disciples de Ménandre, des doctrines différentes: l’un en Syrie, et l’autre à Alexandrie. Saturnin, comme Ménandre, admit un Père inconnu de tous, créateur des anges, des archanges, des vertus et des puissances; il prétend que la création du monde et tout ce qu’il renferme est due à sept anges seulement. L’homme est l’œuvre de leurs mains: ils en firent d’abord sous la forme d’un fantôme brillant; mais comme il voulait toujours remonter vers le lieu d’où il venait, ils ne purent le retenir sur la terre; c’est alors que parlant entre eux ils se dirent: « Faisons l’homme à notre image et ressemblance; ils le créèrent donc corporel, » mais leur impuissance le laissa dans l’état d’un petit ver qui rampe. Il y fût resté, si une puissance supérieure, pleine de compassion pour celui qui avait été fait à son image, ne lui eût communiqué une étincelle de vie, qui le redressa, lui donna le mouvement et la vie; à l’instant de la mort, cette étincelle de vie revient parmi les êtres de son espèce, le reste rentre dans l’élément dont il a été formé.
Le Sauveur est inné, son corps est sans figure; le Dieu des Juifs ne serait qu’un ange, et sa présence parmi les hommes n’a été qu’une apparence. Et comme les anges tentèrent alors d’anéantir le Père, le Christ serait venu en ce monde pour détruire le Dieu des Juifs et sauver ceux qui croiraient en lui, ceux qui ont reçu l’étincelle de vie. Deux sortes d’hommes ont été créés par la main des anges, l’une perverse et l’autre bonne. Et comme les démons soutiennent les méchants, le Sauveur vint sur la terre pour perdre les méchants et les démons qui les soutiennent, et pour sauver les bons. Le mariage et la génération sont œuvres sataniques; plusieurs des adeptes de Saturnin s’abstiennent de la chair des animaux, et cette abstinence sert à leurs succès; ils séduisent par là beaucoup de monde; ils admettent plusieurs prophéties, les unes des anges, les autres de Satan, l’ennemi déclaré des anges qui ont fait le monde, et surtout du Dieu des Juifs.
Basili de, affectant un air de profondeur et d’invention, a donné un plus grand développement à sa doctrine: Nus naît d’abord du Père incréé, Logos est le fils de Nus, Pronésis l’enfant de Logos, Sophia et Dynamis naissent de Phronésis; et de ces deux puissances naissent les vertus, les principautés, les anges, êtres premiers, comme il les appelle, et créateurs du premier ciel; de ceux-ci naissent d’autres anges, et, avec ces derniers, d’autres cieux; puis d’autres anges créés de ceux-ci auraient créé le troisième ciel; et successivement ainsi de nouveaux cieux auraient été produits par de nouveaux anges, jusqu’au nombre de trois cent soixante-cinq; ce qui a donné à l’année un nombre égal de jours.
Les anges qui possèdent le dernier, celui que nous pouvons voir, ont fait tout ce qui existe en ce monde et se sont partagés la terre et les nations qui l’habitent: le Dieu des Juifs serait le chef de ces derniers; mais ce Dieu ayant voulu assujettir toutes les nations aux hommes de son choix, c’est-à-dire aux Juifs, ce ne fut qu’un concert d’oppositions contre lui, de la part des autres puissances; de là la haine que les nations portent à cette nation. Pour les sauver, le Père ineffable et incréé a envoyé sur terre Nus, son premier-né, celui qu’on a appelé Christ; sa mission était d’arracher ceux qui croiraient en lui à la puissance des anges qui avaient créé ce monde. Celui-ci parut donc comme homme sur la terre: les vertus furent par lui perfectionnées; il ne souffrit pas de passion, mais à sa place Simon de Syrène, qu’il rencontra, porta la croix; et ce serait lui qui aurait été étendu sur cette croix, et transfiguré à tel point par le Christ, qu’on le prit véritablement pour lui. Jésus alors devint Simon, et, debout parmi la foule qui le crucifiait, il se railla d’elle. Vertu incorporelle et éternelle comme son Père, il transforma à son gré son être, et revint à celui qui l’avait envoyé, se riant de ceux qui voulaient le faire souffrir et auxquels il échappait par son invisibilité.
Ceux qui connaissent ces hautes doctrines sont délivrés des anges rebelles et créateurs du monde; ils ne doivent point rendre témoignage au crucifié, mais à l’être sous forme humaine qui passe pour avoir été crucifié sous le nom de Jésus: la mission dont l’avait chargé son Père était d’anéantir par là l’œuvre de ceux qui avaient formé ce monde. Quelqu’un, dit Basili de, croit-il au crucifié? Il est esclave, esclave de ceux qui ont créé les corps matériels; l’affranchissement et la liberté n’existent qu’autant qu’on nie le crucifié, et c’est alors qu’on connaîtra les desseins du Père incréé.
L’âme est immortelle, le corps est corruptible; les prophéties existent et ont été faites par les anges qui ont créé le monde; et la loi a été donnée par leur chef, le Dieu qui a tiré le peuple de la terre d’Égypte. Mépriser les idoles, ne rien croire et user de la vie sans crainte, c’est là bien agir; tout est indifférent dans les actions humaines hors se permettre tous les plaisirs. Les prestiges, les chants, les invocations, et tous les enchantements sont aussi de leur ressort. Ils prennent des noms qu’ils disent être ceux des anges, qui sont, soit dans le premier, soit dans le deuxième ciel. Ils proclament l’existence des trois cent soixante-cinq cieux, leurs principautés, leurs anges et leurs vertus. Ainsi le monde, dans lequel le Sauveur est descendu et remonté, s’appelle, suivant eux, caulacau.
Ainsi, celui qui aura acquis toutes ces connaissances et connaîtra tous les anges et leur origine, aura lui-même le pouvoir de se rendre invisible et incompréhensible. Le Fils est inconnu de tous, eux aussi prétendent l’être, ils prétendent mieux: la connaissance de tous se trouvant parmi eux dans son degré de perfection le plus haut, ils prétendent passer invisibles, bien certains de n’être point connus. Ils disent: Connaissez tout le monde, mais que nul ne vous connaisse. À ce sujet, s’il vous arrivait de les rencontrer et de leur demander: N’êtes-vous point un tel, soyez persuadés qu’ils vous répondront: Non. Ils ne peuvent rien avoir à démêler avec le nom qu’ils portent, d’autant plus que leur vie s’est fondue dans l’universalité.
D’ailleurs leur science, à les en croire, serait exclusivement le domaine d’un petit nombre; un sur mille, et deux sur mille, peuvent à peine la connaître: les Juifs ne sont plus, les Chrétiens ne sont pas encore, ajoutent-ils, et les mystères de ces derniers ne doivent point passer par les bouches vulgaires; le silence seul doit les dérober à la foule.
Du reste, comme des mathématiciens, ils vous indiqueront la position locale de leurs cieux, au nombre de trois cent soixante-cinq; ils ont mis leurs doctrines en théorèmes. Abraxas est le ciel principal, c’est pour cela qu’il renferme en lui-même le nombre trois cent soixante-cinq.
Chapitre XXV — Carpocrate
Nous arrivons à Carpocrate: le monde, suivant cet hérésiarque, a été créé, avec tout ce qu’il renferme, par des anges bien inférieurs au Père incréé. Jésus est le fils de Joseph, parfaitement semblable aux autres hommes: un seul point de dissemblance l’en sépare; son âme ferme et pure put se souvenir de ce qu’elle avait vu, lorsqu’elle fut transportée dans le sein du Père incréé. Cette pureté lui valut une vertu particulière: par elle, il passa sans danger au milieu des anges qui avaient créé le monde; et dans une route exempte de tout danger, il put s’élever jusqu’à Dieu, embrasser d’un même amour tout ce qui ressemblait à son être. Cette âme, nourrie parmi les Juifs, conçut du mépris pour cette nation et s’affranchit de cette manière par la grâce d’en haut, de toutes les passions humaines.
Il suffit d’avoir une âme comme celle de Jésus pour mépriser les mauvais anges qui sont les créateurs du monde, recevoir toutes les vertus et opérer toutes les merveilles. Leur exaltation sur ce point est incroyable: plusieurs croient égaler Jésus; d’autres s’estiment, sous certains rapports, plus forts que lui; d’autres veulent être supérieurs à ses disciples, à Pierre, à Paul, à tous les apôtres. Quelques-uns ne trouvent aucune différence entre eux et Jésus. Leur âme a passé par les mêmes migrations, éprouvé le même mépris pour les anges, créateurs de ce monde; ils sont dignes des mêmes grâces et de la même mission que Jésus: si vous méprisez les choses de la terre plus que le Christ, disent-ils, vous vous élevez au-dessus de lui.
D’ailleurs, prestiges magiques, imprécations, philtres aphrodisiaques, ostentations et divinations des songes, tous moyens du même genre, ils n’épargnent rien; ils disent qu’ils ont, par là, le pouvoir d’enchaîner les anges créateurs de ce monde, et tout ce qu’il contient, Ne croyez pas qu’avec cela ils respectent le nom divin de l’Église; ils l’insultent, comme les gentils, et semblent être, à ce sujet, les envoyés de Satan; ils en éloignent tous ceux qu’ils connaissent: tous leurs auditeurs, prévenus, par leurs paroles, s’éloignent des prédications de la vérité: il en est même qui, par leurs suggestions, et sans que nous ayons avec eux aucune communication de doctrine, de mœurs et d’entretiens, nous blasphèment gratuitement. Du reste, leur vie n’est rien moins que chaste, et ils donnent à leurs déréglements l’autorité de leur doctrine; ils seront donc justement condamnés, et recevront la juste récompense de leurs œuvres.
Ils poussent leur folie à un degré de perversité si grand, qu’ils disent que les choses impies, irréligieuses, mauvaises, leur seraient permises. Le bien et le mal dépendraient de l’opinion humaine; de même que l’âme, sans perdre rien de sa nature, a passé dans les corps; ils jugent qu’il n’est plus nécessaire de se préoccuper de rien, puisque la même transmigration peut avoir lieu plusieurs fois, et qu’elle n’est sujette à aucune dégradation. Ensorte qu’il serait permis de faire ce qu’on n’ose ni dire ni entendre, et ce que la pensée doit repousser avec horreur, ce que l’intelligence doit regarder comme incroyable; ils nous rendent témoins de scandales si grands, qu’ils soutiennent dans leurs écrits, que l’âme, faite pour jouir de la vie, n’a, en quittant le corps, rien de plus et rien de moins. Que si la liberté a manqué à ces âmes, alors elles devraient entrer de nouveau dans un autre corps; migration qui aurait été figurée par ces paroles de notre Seigneur: « Si tu es sur le chemin avec ton ennemi, fais ensorte de te délivrer, de peur qu’il ne te livre au juge, et le juge à l’exécuteur légal, et que celui-ci ne te fasse mettre en prison; en vérité je te le dis, tu ne sortiras pas jusqu’à ce que tu ais donné jusqu’à ta dernière obole. »
L’ennemi, suivant eux, est un des anges qui habitent ce monde, auquel ils donnent le nom de diable, chargé de conduire les âmes qui se sont perdues auprès du souverain: ce souverain est le premier des créateurs; il livre sa victime à un autre ange, son ministre, et l’âme prisonnière est incarcérée dans un autre corps. Le corps, c’est la prison; et ce que dit le texte sacré: « Tu ne sortiras pas jusqu’à ce que tu ais donné ta dernière obole, » doit s’interpréter de l’esclavage dans lequel les anges créateurs la tiennent, la transportant de corps en corps, jusqu’au jour où elle aura passé par toutes les phases de l’humanité; rien ne lui manquant plus désormais, elle prendra en liberté son essor vers le Dieu qui est au-dessus des anges qui ont créé le monde. Ainsi, le salut est donné à tous, soit que, mêlée dès l’abord à tous les actes du drame de la vie, l’âme devienne libre aussitôt, soit que de corps en corps, jetée dans toutes les phases de la vie, elle s’affranchisse enfin, en payant la dette exigée, heureuse de ne plus vivre emprisonnée dans un corps.
Certes, je ne puis croire qu’il en soit ainsi des âmes irréligieuses, injustes, qui ont vécu dans le crime; cependant ils le soutiennent dans leurs écrits, et ils ne craignent pas d’ajouter que Jésus, parlant mystérieusement à ses apôtres des paroles d’en haut, les ait invités à confier, parmi ceux qui en seraient dignes, la science transcendante; que la foi et la charité suffisaient pour le salut. Indifférence pour tout le reste, justice et injustice, ne sont qu’un mot, rien n’étant mauvais de sa nature.
D’autres, afin de se reconnaître entre eux, font à leurs disciples une incision au revers de l’oreille droite. Marcelina, qui vint à Rome du temps d’Anic et, était de cette secte, et elle se servit de ce moyen pour perdre un grand nombre de personnes: ils se donnent à eux-mêmes le nom de gnostiques; ils ont des figures peintes, ou sculptées, qu’ils portent en disant que c’est l’image du Christ faite par Pilate, au temps où il était encore sur la terre; il est ainsi représenté ayant une couronne sur la tête, et ils placent cette image parmi celles des philosophes, de Pythagore, de Platon, d’Aristote, et tous les autres: leurs autres observances religieuses ne diffèrent pas de celles des gentils.
Chapitre XXVI — Cérinthe. — Les ébionites et les nicolaïtes
Cérinthe naquit en Asie, prêcha que le monde n’avait pas été fait par un Dieu supérieur, mais par une puissance différente, et bien inférieure, et qui ne connaissait même pas le Dieu souverain de toutes choses. Jésus lui fut subordonné; celui-ci ne serait pas né d’une vierge; c’est chose impossible à croire aux yeux de cet hérésiarque: il serait né de Joseph et de Marie, de la même manière que naissent les autres hommes. Sa justice, sa prudence et sa sagesse furent sans égales, et firent de lui un être supérieur aux autres hommes. Dieu envoya sur lui, aussitôt qu’il eut été baptisé, le Christ, sous la forme d’une colombe; après cela, il prêcha au monde la révélation du Dieu inconnu et la perfection des vertus. À la fin, le Christ se sépara de lui et s’envola dans les régions supérieures. Jésus aurait souffert seul sa passion, et serait ressuscité Christ, être spirituel et impassible de sa nature.
Les ébionites admettent la création, telle que nous la croyons; ils diffèrent de Cérinthe et de Carpocrate, en ce qui concerne le Seigneur; le seul évangile de saint Mathieu est reconnu par eux, Paul est répudié par leurs adeptes comme un apostat de la loi.
Les prophéties sont expliquées par eux d’une manière bizarre: ils adoptent la circoncision et les observances judaïques; Jérusalem enfin est l’objet de leur adoration, ils la regardent comme la maison de Dieu. Nicolaüs, l’un des sept premiers diacres ordonnés par les apôtres, est l’auteur de la secte dépravée qui porte son nom. L’Apocalypse de saint Jean les signale; l’adultère et l’idolâtrie leur sont habituels; c’est d’eux dont il parle, quand il dit: « Mais tu as cela pour toi, que tu hais les actions des nicolaïtes comme je les hais. »
Chapitre XXVII — Cerdon et Marcion
Cerdon, l’un des adeptes de Simon, vint à Rome, sous Iginus, le neuvième évêque dans la succession apostolique; il enseigna que le Dieu révélé par les prophètes n’était pas le père de notre Seigneur Jésus-Christ. L’un s’était révélé, l’autre restait ignoré; l’un était juste, et l’autre bon.
Marcion lui succéda, développa sa doctrine, vomit les blasphèmes les plus audacieux contre le Dieu annoncé par les Écritures et par les prophètes; il le traita de malfaiteur, de fauteur de troubles, l’accusa de se contredire dans ses desseins. Jésus, dit-il, envoyé par le Dieu créateur du monde, son père, s’arrêta en Judée, au temps de Ponce-Pilate, gouverneur au nom de Tibère César; il s’y arrêta sous la forme humaine: on put le voir en Judée, prêcher contre les prophéties et contre l’ancienne loi, et combattre l’œuvre du Dieu qui a fait le monde, que Marcion appelle encore Cosmocrator. Cet hérésiarque se plaît à mutiler l’évangile selon saint Luc, et surtout ce qui est relatif à la généalogie de Jésus-Christ, altère les paroles où le Seigneur se dit le Fils du Créateur universel; il se donne pour être lui-même plus véridique que les apôtres qui nous ont transmis l’Évangile, qu’il donne par lambeaux à ses disciples. Il ne traite pas plus respectueusement les épîtres de saint Paul, dont il retranche tout ce qui établit manifestement la divinité de notre Seigneur, le Fils de ce Dieu qui a fait le monde, et tout ce que l’apôtre rapporte des prophéties qui annonçaient l’avénement du Fils de Dieu.
Point de salut hors des doctrines de Marcion, point de participation à l’immortalité pour les corps, puisque le corps est fait avec le limon de la terre. Voici encore une de ses fables blasphématrices, une de celles que sa bouche infernale se plaisait à répandre, pour insulter à la vérité:
Caïn, et tous ceux qui lui ressemblent, les Sodomites, les Égyptiens, toutes les nations enfin qui se sont souillées de crimes, auraient été sauvées par le Seigneur, au moment de sa descente aux enfers, lorsqu’elles vinrent à sa rencontre. Elles ont part maintenant à son royaume. Abel, Énoch, Noé, et tous les justes, tous les patriarches, avant et après Abraham; tous les prophètes, tous ceux qui ont été agréables à Dieu, n’ont point été admis à la participation du salut prêché par celui que Marcion déteste. Comme ils n’ignoraient pas que leur Dieu les éprouvait sans cesse et que l’arrivée de Jésus était peut-être une nouvelle épreuve, ils ne vinrent pas à lui et ne crurent point à sa prédication; aussi l’enfer les retint-il dans son sein ténébreux. Nul imposteur n’a osé altérer, mutiler avec tant d’impudence la parole sainte, s’attaquer à Dieu d’une manière plus audacieuse; nous le réfuterons ailleurs, avec l’aide de Dieu, lui opposant ses propres écrits, et les paroles du Seigneur et des apôtres dont il se sert pour donner quelque vraisemblance à sa coupable doctrine.
Nous en avons parlé ici, c’était une nécessité, afin de vous faire connaître que tous ceux qui, de quelque manière que ce soit, souillent et faussent la vérité, altèrent l’enseignement de l’Église, sont tous les disciples et les continuateurs de Simon le magicien. Si, pour séduire, ils n’invoquent pas le nom de leur maître, ils emploient du moins ses pensées. Ils se servent du nom de Jésus comme d’un moyen pour faire passer plus facilement l’impiété de Simon: le nom le plus saint sert ainsi d’auxiliaire à la plus dangereuse des erreurs; il leur faut la douceur et la gloire de ce nom sacré pour déguiser l’amertume de leurs poisons, que distille par eux le serpent de l’apostasie.
Chapitre XXVIII — De Tati en. — Des continents et de quelques autres hérésiarques
Nous voyons déjà, par ce que nous avons exposé, comme une génération entière d’hérésiarques; ce qui se comprend d’autant plus facilement que la plupart des novateurs, tous, veux-je dire, s’érigent en docteurs pour parler contre la foi, qu’ils ont abandonnée: tout changement de foi produit ainsi une nouvelle doctrine; celui-ci un autre et de proche en proche les dogmes s’altérant peu à peu, il arrive que chacun d’eux se proclame l’inventeur d’une nouvelle doctrine. Saturnin et Marcion, par exemple, qu’on a appelés les Continents, ont prêché que le mariage était mauvais; ils ont voulu entraver l’œuvre de Dieu, ils l’ont accusé indirectement d’avoir créé les deux sexes pour la reproduction de l’espèce; ils ont banni de leur doctrine ce qu’ils appellent les actes matériels; ils se montrent ainsi ingrats envers Dieu, qui a tout fait. Ils n’admettent pas qu’Adam ait été sauvé; cette hérésie avait été déjà mise en avant par un certain Tati en.
Ce Tati en avait été disciple de Justin, et pendant la vie de celui-ci il ne proclama point la doctrine dont nous venons de parler; mais après le martyre de saint Justin, quittant le sein de l’Église, enflé, je pense, par l’orgueil de l’enseignement, il crut se mettre en dehors des autres en donnant un caractère particulier à sa doctrine; il traita de fables les Æons invisibles de Valentin; il pensa comme Saturnin et Marcion à l’égard du mariage, admettant la débauche et la fornication: mais il fut l’auteur de la doctrine qui n’admet pas qu’Adam ait été sauvé.
D’autres, après Basili de et Carpocrate, proclamèrent, comme conséquence de la doctrine de ces deux imposteurs, la promiscuité des sexes, et ils regardèrent comme une chose indifférente de manger les viandes consacrées aux idoles, disant que Dieu s’inquiétait peu de tout cela. Nous nous arrêtons: le nombre de ceux qui ont flotté à tous les vents de doctrines est trop grand pour que nous puissions donner tous leurs noms.
Chapitre XXIX — Différentes sectes des gnostiques. — D’abord des borbéliotes ou borboriens
Quelques-uns d’entre les gnostiques emprisonnent le corps d’un Æon qui ne vieillit jamais dans celui d’une vierge: son nom est Barbelon. Un Dieu existe, mais son nom ne peut s’exprimer; ce Dieu ne se manifeste qu’à Barbelon. La pensée de l’Æon que nous venons de nommer s’étant un jour présentée à lui, lui demanda la prescience. La prescience descendit en elle. Après la prescience, elle demanda l’incorruptibilité; l’incorruptibilité fit aussitôt partie de son être. Alors demandant l’éternité, elle la vit pareillement descendre en elle. La joie que causa à Barbelon la faveur supérieure révélée à lui par ses nouveaux attributs de grandeur et d’intelligence lui fit donner le jour à une lumière semblable à lui-même. Ce fut là, disent-ils, le premier flambeau de toute vie et de toute génération. Le Père, voyant apparaître cette lumière, l’oignit de l’ablution de sa bonté afin de la rendre parfaite. Elle fut le Christ, qui vint à son tour implorer le secours de Nus; Nus vint, et le Verbe envoyé du Père descendit alors comme entremetteur. Des unions se firent. La pensée et Logos s’accouplèrent; Aphtarsias et Christ s’unirent; Zoé, l’un des Æons, se maria à Thelema. Nus et la prescience s’étant aussi réunis, entonnèrent l’hymne de gloire à Barbelon.
La représentation de la grande lumière, Autogène, naquit de la pensée et de Logos; des honneurs très-grands lui furent rendus, et tout lui fut soumis, et bientôt Aletheia lui fut donnée en mariage. Quatre flambeaux immenses, comme pour servir de satellites à Autogène, naquirent du Christ et de l’incorruptibilité. De Thelema et de Zoé naquirent d’autres satellites aux quatre flambeaux, qui sont, Charis, Thelesis, Synesis, Phronesis. Charis fut unie au plus grand, au plus éclatant d’entre eux. Quelques-uns l’appellent Sauveur, sous la dénomination d’Harmogène: Thelesis eut le second pour époux, sous le nom de Raguél; Synesis, le troisième, sous le nom de David; Phronesis, enfin, le quatrième, sous la dénomination d’Éleleth.
Ces créations étant achevées, Autogène plaça au-dessus d’elles l’homme de perfection et de vérité, Adam; mais étant insoumis, lui et ceux dont il était la production, il fut renvoyé et placé loin d’Harmogène, auprès du premier flambeau. Autogène avait donné à la fois naissance à l’homme et à la science parfaite: il s’unit à elle; par cette union il parvint à connaître celui qui est au-dessus de toutes choses; le souffle virginal de son épouse le doua de la puissance invincible.
De là, disent-ils, la triple manifestation de la mère, du père et du fils. L’homme et la science produisirent le bois qu’ils désignent sous le nom de Gnosis. Le premier ange qui assiste debout aux côtés de l’Unigenitus produisit à son tour l’Esprit saint, nommé encore Sophia et Proni que. L’Esprit, se voyant sans compagne au milieu des unions qui l’entouraient, s’en chercha une. Ses recherches furent longtemps sans résultat; mais lui, toujours persévérant, étendait son être, s’inclinait vers le monde inférieur, ne doutant point que là il trouverait à qui s’unir. Ce fut encore en vain. Alors il descendit dans les régions inférieures, désolé que le Père ne l’assistât pas dans ses recherches. Enfin, dans l’effort de sa bonté et de son innocence, il devint père d’une œuvre, qui fut un mélange d’ignorance et d’audace. Cette œuvre reçoit des hérésiarques dont nous parlons le nom de Proarchont, qui serait l’auteur de la vie que nous avons ici-bas. Mais une puissance supérieure vint à séparer le Proarchont de sa mère et l’entraîna dans les sphères inférieures; il créa le firmament, qui est devenu sa demeure. L’ignorance, partie intégrante de son œuvre, se changea en anges, en puissances, en firmaments et en toutes les substances terrestres. Kakia, Zelos, Phtonoa, Érynis, Épythaméa, naquirent de son union avec Autadia; leur naissance contrista Sophia, la fit s’éloigner, s’élever vers les régions supérieures, où elle devint L’ogdoade. L’esprit, après son départ, se crut de nouveau dans l’isolement, et c’est pour cela qu’il s’écria: « Je suis le Dieu jaloux, hors de moi il n’en est point d’autre. » Telles sont les audacieuses inventions de ces imposteurs.
Chapitre XXX — Les ophites et les séthiens
Pour compléter ces étranges récits, il faut ajouter que quelques-uns d’entre eux voient resplendir dans la puissance de Bythus une lumière incorruptible qui s’étend dans un horison sans bornes. Tout est né de cette lumière, connue de ces adeptes sous le nom de premier homme. La pensée du nouvel être produisit le Fils, et ce serait là le Fils de l’homme, selon la chair. L’Esprit saint, inférieur à tous deux, a divisé, à l’aide d’une influence supérieure, les éléments, l’eau, les ténèbres, l’abîme, le chaos sur lesquels il était porté: ils appellent tout cela la première femme. La beauté de l’Esprit saint, je veux dire de la première femme, jeta l’homme et son fils dans le ravissement de la joie; fécondée au rayonnement de leur lumière, elle donna le jour à une troisième lumière, aux attributs de l’homme incorruptible connu sous le nom de Christ. Son père fut le premier homme, et celui qui naquit le second dut le jour au Saint-Esprit et à la première femme.
L’union que contractèrent le Père et le Fils avec la femme mère des vivants fut funeste à celle-ci: le poids et la grandeur immense de son fruit l’accablèrent; la partie inférieure de son être se trouva dans un grand état d’ébullition. Dans cette circonstance, le Christ, leur fils, doué par sa nature d’une tendance plus grande vers les régions supérieures, fut aussitôt absorbé avec elle dans le sein d’un Æon incorruptible. C’est là ce qu’ils appellent leur Église sainte et véritable; nom qui, à les entendre, renferme à la fois la dénomination, le pacte et l’union du premier homme, Père universel, du Fils de l’homme, qui naquit le second, et du Christ, à la fois leur enfant et celui de la femme, dont nous venons de parler.
La vertu qui s’échappa de la femme dans l’état d’ébullition que nous avons dit, étant inondée de lumière, se sépara de ceux qui lui avaient donné le jour, et descendit. Cette humidité lumineuse, spontanée, fut à la fois mâle et femelle, et reçut les noms divers de Pronicos, de Sophia, et jouit des attributs de l’un et de l’autre sexe. Elle descendit sur les eaux qui étaient dans un état d’immobilité parfaite; elle les agita vivement en descendant jusque dans leurs abîmes et un corps lui fut formé de ces eaux. Tout accourut, tout gravita aussitôt vers cette lumière humide, elle fut circonvenue de toutes parts; et étant devenue point central, elle faillit s’absorber dans l’immensité, s’engloutir dans la matière. Cependant le lien qui l’unissait à un corps matériel s’appesantit au point qu’obligée un jour de ramper, elle usa toutes ses forces pour s’arracher à l’élément qui la retenait, et chercha à remonter vers sa mère. Quand elle voulut s’élever à elle, ses efforts furent impuissants; la masse de son corps, formé d’aggrégations, était trop lourde. Cet état de malaise où elle se trouvait lui fit faire de nouveaux efforts pour dissimuler, cacher la lumière d’en haut dont son être était doué, craignant que cette lumière ne fût comme en proie aux éléments inférieurs. L’humectation de la lumière qu’elle portait en elle lui ayant donné de nouvelles forces, elle s’agita, et, par un effort d’ascension, se dilata au sein de l’immensité, étendit son être, se dilata, et forma de sa propre substance ce ciel que voient nos yeux; elle le couva d’abord, puis resta sur son œuvre, conservant néanmoins toujours quelque chose de sa nature aqueuse.
Telles sont toutes ces sectes, enfantées par l’école de Valentin, que l’on peut comparer à l’hydre de Lerne, dont les différentes divisions sont comme autant de têtes. Cette comparaison serait d’autant plus juste, que s’il fallait en croire certaines personnes, Sophia ne serait autre que le serpent infernal qui inspire aux hommes la science du mal opposée à la science du vrai: bien plus, nous porterions en nous-mêmes le type du serpent dans la forme de nos intestins, qui sont les organes de notre alimentation et de la conservation de notre corps.
Chapitre XXXI — Des caïnites
Cette secte donne à Caïn pour créateur une puissance supérieure du ciel; ils donnent à celui-ci pour alliés Ésaü, Coré, les Sodomites et tous les hommes aussi dépravés: c’est pour cela qu’ils sont les ennemis naturels de Dieu; mais quant à eux ils accueillent quiconque se range de leur parti. Ils comptent parmi les chefs Sophia, qui tempère par sa sagesse leurs inclinations perverses. C’est elle qui aurait inspiré le traître Juda, et qui l’aurait aidé, en lui faisant connaître le secret de la vérité, à accomplir le mystère de son infâme trahison, dont l’effet aurait été, selon eux, de bouleverser l’harmonie des choses célestes et des choses terrestres. C’est cette œuvre d’iniquité qu’ils nomment l’évangile de Juda.
C’est Histera, selon ces sectaires, qui serait le créateur du ciel et de la terre. Ils prétendent qu’on ne peut être sauvé si l’on ne s’est essayé au mal comme au bien; c’était aussi le système de Carpocrate. Les anges même nous assistèrent et nous aidèrent à commettre l’iniquité, parce que nous les invoquions dans le moment même de l’action. Commettre le mal sans crainte et sans remords, c’est là, à les en croire, la science parfaite.
Ainsi l’objet de ce premier livre a été d’exposer aux regards et de disséquer tout le corps infect, composé de toutes les fausses doctrines des hérésiarques. Les faire bien connaître, c’est déjà les avoir à moitié réfutés. Il en est à cet égard comme d’une bête féroce que recélerait dans ses retraites une épaisse forêt, et dont on se rend maître facilement, en abattant les parties les plus touffues: le monstre alors ne peut plus se cacher; on évite ses atteintes, parce qu’on voit tous ses mouvements; et comme on peut le viser en tirant sur lui, il est bientôt blessé à mort.
Dans le deuxième livre qui va suivre, nous nous appliquerons à réfuter en détail toutes ces hérésies, comme nous vous en avons fait la promesse, ne leur faisant grâce sur aucun point. C’est ainsi qu’après avoir forcé le monstre dans son repaire, nous le frapperons de nos traits et le détruirons entièrement.
Chapitre I — Il n’y a qu’un seul Dieu ; et il ne peut y avoir, soit au-dessus, soit au-dessous de lui, nul autre Dieu ; qu’on le nomme principe, Plerum, ou puissance
La meilleure manière d’entrer en matière dans cette discussion, c’est de commencer par rendre gloire à Dieu, créateur du ciel et de la terre, et de tout ce qu’ils contiennent; à ce Dieu que nos adversaires, dans leurs propositions blasphématoires, font naître du chaos. Nous démontrerons qu’il n’y a rien au-dessus de lui, ni après lui; que c’est lui seul qui, de son propre mouvement et de sa propre volonté, a créé tout ce qui existe, puisqu’il est le seul Dieu, le seul créateur, le seul Père de tout, qui contient tout et qui conserve tout.
Comment serait-il possible de concevoir l’existence, soit d’une autre puissance ou d’un autre principe, ou enfin d’un autre Dieu, puisque, dès qu’on admet Dieu, on admet par cela même la nécessité que toutes choses soient contenues en lui, et que rien ne puisse le contenir lui-même? Car, s’il y a quelque chose en dehors de lui et qui ne soit pas lui, il ne contient donc pas toutes choses, puisque ce qui serait en dehors de lui échapperait à sa puissance. L’universalité ne peut se concevoir là où il manque quelque chose, là où quelque chose est incomplet. Dans cette hypothèse, Dieu trouverait son commencement, son milieu et ce qui le finit, dans quelque chose en dehors de lui. Mais, s’il aboutit aux choses qui se trouvent en haut, il commencera donc après celles qui sont en bas: et par suite, il sera nécessaire qu’il aboutisse par tous les points à ce qui est en dehors de lui, et que ce qui est en dehors de lui le circonscrive de toutes parts; car un objet qui aboutit dans un autre est circonscrit et enveloppé par cet autre. Il faudra donc conclure, du système de nos adversaires, que le Dieu souverain de toutes choses, quel que soit le nom qu’on lui donne, qu’il soit le Plerum, ou la divinité banale de Marcion, est comme bloqué et enfermé par une puissance en dehors de lui, et nécessairement supérieure à lui, par la raison que le contenant est plus grand que le contenu; or, ce qui est plus grand a plus de puissance que ce qui est moins grand; et ce qui a le plus de puissance est nécessairement ce qui est Dieu.
Mais de ce que, selon nos adversaires, il y aurait eu quelque chose en dehors du Plerum, qui aurait été cause productrice de leur divinité suprême, il est inévitable, ou que le Plerum contînt ce quelque chose en dehors de lui, ou fût contenu par lui; car autrement le Plerum, et ce quelque chose en dehors de lui, seront distincts et séparés par un immense intervalle l’un de l’autre. Mais s’ils sont obligés de nous accorder ce point, ils admettent nécessairement l’existence d’une essence tierce, qui servira à séparer, par un intervalle immense, le Plerum de ce quelque chose qui est en dehors de lui: dès lors, cette puissance tierce circonscrit et enveloppe les deux autres; elle sera donc plus grande que le Plerum et que ce qui est en dehors du Plerum, comme les contenant l’un et l’autre: ainsi les hypothèses de ce genre se multiplieront à l’infini. En effet, si cette puissance tierce commence par en haut, elle finira par en bas, et elle sera également terminée par ses côtés; et ainsi, il lui manquera toujours quelque chose. Ainsi, en ce qui concerne Dieu, l’esprit de nos adversaires ne peut s’arrêter à rien; cherchant de tous côtés ce qui n’est pas, sans pouvoir trouver ce qui est réellement, c’est-à-dire un Dieu véritable.
J’attaquerai, par le même argument, le système des marcionites. Leurs deux dieux seront de même séparés par un intervalle immense, et ce même intervalle les termine et les circonscrit. Car il faut admettre nécessairement que si plusieurs dieux sont séparés de tous les côtés, ils ont chacun un endroit par où ils finissent et un endroit par où ils commencent: ainsi, de ce qu’ils disent qu’il y a quelque chose qui serait au-dessus du Créateur souverain de toutes choses, on pourra en faire un argument contre eux, et on aura le droit de supposer un autre Plerum au-dessus du Plerum, un troisième ensuite au-dessus de celui-ci; enfin un Bythus par-dessus leur Bythus, et entasser ainsi les puissances les unes sur les autres, de tous côtés: ainsi, les suppositions se multiplieraient à l’infini, l’esprit ne pourrait s’arrêter à quoi que ce soit, et il faudra nous perdre avec eux dans un océan de dieux et de mondes.
Dans ce ridicule système, chaque dieu vit content de son petit empire et ne se mêle pas de ce qui se passe chez ses voisins; à moins toutefois qu’il ne devienne injuste ou avare, et qu’il ne sache pas conserver sa dignité de Dieu; ce qui pourrait fort bien arriver. Ainsi chaque créature glorifierait son créateur, qui se suffirait à lui-même et ne se mêlerait en rien des affaires des autres; cependant, s’il se conduisait mal, il serait convenable qu’il fût jugé par tous les autres dieux et condamné à un châtiment sévère. Car il faut de deux choses l’une: ou qu’il y ait un seul Dieu, qui contient en lui l’universalité des êtres, qui a créé tout ce qui existe dans la plénitude de sa volonté et de sa puissance, ou bien qu’il y ait plusieurs créateurs et plusieurs dieux dont l’empire et la puissance de chacun auraient pour limites et pour bornes l’empire et la puissance du dieu le plus voisin de lui, et qu’ensuite tous ces dieux soient contenus et circonscrits par un autre dieu plus grand qu’eux tous; mais alors aucun de ces petits dieux ne sera Dieu. Car chacun sera fort peu de chose, comparé à l’ensemble des autres dieux, ses collègues; et il ne pourra donc pas être regardé comme possédant la toute-puissance. On voit donc que ce système aboutit nécessairement, et pour toute conclusion, à une impiété et à un blasphème.
Chapitre II — Le monde n’a pu être créé par les anges, ou par quelque autre puissance, sans la volonté du Dieu suprême. — Il a été créé par Dieu, qui a employé à cette œuvre le ministère de son Verbe
C’est déjà commettre une grave impiété, de prétendre que le monde aurait été créé par les anges ou par quelque autre puissance, contre la volonté du Dieu souverain, maître de toutes choses; car ce serait attribuer à ces anges un immense pouvoir et rabaisser d’autant le pouvoir de Dieu; c’est l’accuser d’impuissance, de négligence, et de se soucier fort peu de ce qui se fait dans son empire, d’être indifférent au bien comme au mal, et de ne savoir ni récompenser ni punir. Or, s’il n’est pas permis de parler ainsi d’un homme à qui l’on reconnaît quelque habileté, je le demande, comment pourrait-on, sans folie, tenir un pareil langage à l’égard de Dieu?
Qu’on vienne après cela nous demander si ces créations ont été faites dans les espaces et dans l’empire du Dieu souverain, ou bien si elles auraient été faites en dehors de cet empire: car si l’on veut que ces créations aient été faites en dehors, alors on retombe dans toutes les absurdités du système que nous avons révélé tout à l’heure, et il faut de nouveau renfermer et circonscrire les dieux les uns par les autres. Que si, au contraire, ces créations ont été faites dans le propre empire de Dieu et malgré sa volonté, et par les anges qui seraient sous sa dépendance, alors nous tombons dans d’autres absurdités, puisque nous sommes forcés de supposer que Dieu ignorerait ce qui se fait dans son propre empire, ou bien qu’il n’a pas su s’opposer à ce que ces anges auraient voulu faire.
Que si l’on admet que le monde a été formé et créé par des anges inférieurs, mais agissant par la volonté de Dieu, comme c’est l’opinion de quelques personnes, alors c’est admettre que la cause première de la création du monde est la volonté de Dieu. Car, dans cette hypothèse, Dieu étant le créateur des anges, ou du moins la cause première de leur création, si c’était les anges qui eussent créé le monde, il faudrait faire remonter cette création jusqu’à Dieu, puisque c’est lui seul qui aurait préparé les agents de cette création. Qu’importerait de dire, comme le veut Basili de, que les anges, ou l’ouvrier créateur du monde; auraient été formés tels qu’ils étaient par l’effet de plusieurs transformations successives; cela n’empêche pas qu’il faudra toujours tout rapporter au premier moteur, au premier auteur de ces êtres. C’est ainsi que sur notre terre on fait remonter jusqu’au roi, qui a ordonné les préparatifs de la guerre, l’honneur de la victoire; ou bien que l’on honore comme le fondateur d’une cité celui qui en a posé les premiers fondements et qui a préparé les matériaux mis en œuvre plus tard: de même on ne dit pas que c’est la hache ou la cognée qui coupe le bois, mais bien l’homme qui les fait agir, ou mieux encore celui qui a fabriqué cette cognée ou cette hache pour servir à cet usage. Ainsi il est donc juste et raisonnable d’attribuer, dans tous les cas, la création du monde non pas aux anges ni à quelque autre puissance, mais au Dieu souverain de toutes choses, puisque c’est toujours lui qui aurait été le premier créateur des agents et des instruments de cette création même.
Nous concevons que ces faux systèmes puissent obtenir quelque crédit auprès de gens qui n’ont de Dieu qu’une idée fausse, et qui le comparent à ces ouvriers qui manquent de beaucoup de choses pour fabriquer ce qu’ils veulent, et qui ne peuvent en venir à bout qu’après beaucoup de temps et de peines; mais nous ne concevons pas qu’ils puissent séduire l’esprit de ceux qui, comme nous, savent que Dieu est la puissance des puissances, qui a créé tout ce qui existe par le moyen de son Verbe; qui n’a nullement besoin de se faire aider par ses anges dans ses créations, et à plus forte raison par quelque puissance subalterne et qui ne le connaîtrait pas lui-même; que, par conséquent, la création de l’homme ne peut avoir été le résultat de quelque erreur ou de quelque souillure. Mais il est évident, au contraire, que Dieu a disposé et créé toutes choses par l’effet de sa propre puissance, incompréhensible et ineffable; qu’il a donné à tout ce qu’il a créé les rapports convenables: il a doué les choses de l’esprit d’une substance spirituelle et invisible; les choses célestes, d’une substance céleste; les êtres angéliques, d’une substance angélique; les animaux, d’une substance animale; ceux qui doivent habiter dans les eaux ou sur la terre, d’une organisation en rapport avec ces éléments. Il a donc créé tout ce qui existe par l’infatigable action de son Verbe.
Le propre de la toute-puissance de Dieu est de n’avoir besoin d’employer aucun agent pour créer tout ce qu’il veut: l’action de son Verbe lui suffit pour opérer toutes sortes de créations. Et comme l’a dit saint Jean, le disciple de notre Seigneur: « Tout a été fait par lui, et rien de tout ce qui a été fait n’a été fait sans lui. » Voilà donc comment et par qui a été créé le monde que nous habitons. Il a été fait par la puissance du Verbe de Dieu, ainsi que l’Écriture nous l’assure; David aussi nous a annoncé la même vérité, lorsqu’il a dit: « Il a dit, et la terre a été; il a voulu, et la terre a été établie. » Qui méritera donc mieux notre créance, au sujet de la création du monde, ou des hérétiques, qui nous débitent mille systèmes différents et contradictoires; ou des disciples de notre Seigneur, de Moïse et des prophètes, ces véritables serviteurs de Dieu? Et, en effet, Moïse ne commence-t-il pas le récit de la Genèse par ces mots: « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre; et tout le reste ensuite. » Il n’attribue donc pas la création ni aux anges, ni à quelque puissance inférieure.
Mais ce Dieu,, créateur de l’univers, est en même temps le père de notre Seigneur Jésus-Christ; c’est ce qui fait dire à saint Paul: « Il n’y a qu’un Dieu, père de tous, qui est au-dessus de tous, qui gouverne toutes choses, et qui réside en nous tous. » Cette unité de Dieu que nous démontrons, nous la prouverons encore par le témoignage des apôtre, et par l’autorité des paroles de notre Seigneur. Pense-t-on donc que nous allions tout à coup renoncer aux enseignements des prophètes, des apôtres et du Christ, pour nous attacher aux vains systèmes de ces insensés, qui se sont opposés à ces enseignements?
Chapitre III — L’idée du Bythus et du Plerum des valentiniens, ainsi que du Dieu de Marcion, répugne naturellement à l’esprit. Celui qui a fait le monde est celui que notre esprit conçoit ; il est absurde de vouloir faire naître ce Dieu souverain de l’ignorance ou du péché
Ainsi, nos adversaires ne peuvent s’entendre entre eux sur le Créateur: pour les uns, c’est le Bythus; pour les autres, le Plerum; et pour Marcion, c’est un autre dieu particulier, connu sous le nom du dieu de Marcion. Mais il est vrai que tous reconnaissent qu’il y a, en dehors de leur dieu, quelque chose que les uns appellent le vide, et les autres les ténèbres; mais ce vide et ces ténèbres sont encore plus absurdes que leur Plerum. N’est-il pas, en effet, contradictoire de dire que celui qui contient en lui toutes choses a été créé par quelque autre puissance? et dans cette hypothèse, il faudra bien supposer un vide, un chaos quelconque, au milieu duquel aurait été créé le Dieu universel. Mais ce vide, ce chaos, ont-ils été laissés par le Créateur souverain en dehors de lui, même volontairement ou seulement par ignorance de sa part? Si c’est par ignorance, ce Dieu ne possédait donc pas la science parfaite. Mais d’ailleurs, comment nous expliqueront-ils la cause de cette longue inertie dans laquelle serait resté leur Dieu pendant un si long espace de temps? Et quand même il aurait eu la prescience et la vision intellectuelle d’un état futur de la nature, cet état futur ne serait-il pas toujours l’œuvre d’un autre, qui aurait placé en lui, dès le commencement, cette puissance de création?
Qu’ils cessent donc d’attribuer la création à un autre Dieu que celui que nous adorons: c’est lui à qui il a suffi de vouloir, pour qu’une chose fût. Et d’ailleurs nous ne pouvons comprendre comment il eût été possible que l’œuvre de la création eût été produite par un autre que par celui qui en avait conçu la pensée; mais nos adversaires mettent en avant une singulière distinction: Dieu, disent-ils, a voulu dans sa pensée que le monde fût éternel, ou qu’il n’eût qu’une durée limitée. Cette distinction n’est pas soutenable. En effet, si la pensée de Dieu avait voulu que le monde fût éternel, soit pour les choses invisibles et les choses visibles qui le composent, le monde eût été tel et conforme à la pensée de Dieu. Mais, au contraire, s’il est tel que nous le voyons, c’est une preuve que Dieu a voulu qu’il fût ainsi fait. Et puisque la puissance du Verbe a fait ce monde changeant et passager, cela nous prouve que le monde avait été ainsi conçu dans la prescience du Père. Or, s’il a été créé conforme en tout à la conception du Père, c’est une preuve que l’œuvre a été digne de lui et qu’il l’a en tout point approuvée. Mais venir dire ensuite que l’œuvre conçue dans la pensée de Dieu le père, et exécutée ensuite conformément à cette pensée divine, ne serait cependant en résultat que le produit de l’ignorance et de l’imperfection, c’est un énorme blasphème. À en croire ceux qui le prononcent, la pensée du Dieu souverain de toutes choses ne serait donc capable de produire que l’ignorance, l’erreur et l’imperfection; car il faut que ce qu’il conçoit se fasse tel qu’il l’a conçu.
Chapitre IV — Absurdité du système des hérésiarques, qui veulent faire provenir l’œuvre de la création du vide ou du péché
Notre foi est donc certaine, à l’égard du Créateur du monde, et nous n’attribuons qu’à lui seul cette création: cela ne nous empêche pas d’approfondir les motifs qui l’ont déterminé à suivre le plan qu’il a exécuté; car la pensée de Dieu avait préparé à l’avance l’exécution de son dessein, et ce n’est certes ni à l’aide du vide ou des ténèbres qu’il l’a accompli. Mais enfin, quelle serait l’origine du vide? A-t-il été produit par le producteur universel de toutes choses, et dans ce cas ne serait-il pas l’égal et même le proche parent des Æons, et peut-être même d’une plus antique origine qu’eux? Mais, si le vide a pour père le Créateur, alors il doit être semblable à son père, et semblable à ses frères. Il faudra donc, de toute nécessité, que leur Bythus et leur Sigée soient frères du vide, et semblables au vide; c’est-à-dire qu’ils soient eux-mêmes du vide, et que tous les autres Æons, en qualité de frères du vide, aient tous la même nature du vide. Ou bien, dans l’autre hypothèse, le vide n’aurait pas été engendré, mais il serait né de lui-même et il se serait engendré lui-même; mais alors il est éternel, et il est égal à Bythus, le souverain créateur, selon ces hérésiarques; alors encore il faudra conclure que le vide est égal en puissance et en perfection à celui qu’ils regardent comme le père universel des êtres. Car il n’y a pas de milieu, il faut que le vide ait été créé par quelqu’un, ou bien qu’il se soit créé lui-même. Si le vide a été créé, il n’est donc pas l’origine de tout, et Valentin et ses disciples, qui nous vantent le vide, se trouvent confondus. Et s’il n’a pas été engendré et qu’il se soit créé lui-même, dans ce cas il est semblable et égal en puissance au Bythus de Valentin, dont nous parlions tout à l’heure. Du reste, il se trouvera être plus ancien, plus puissant que les Æons du système de Ptolémée et d’Héracléon, et de leurs disciples.
Peut-être nos adversaires, n’ayant rien à répondre à ce que nous venons de dire, en viendront-ils à avouer que Dieu le père contient en lui toutes choses, et qu’en dehors du Plerum il n’y a plus rien; et que dans leur système les termes de vérité et d’erreurs, dont ils se servent, n’ont pour objet que de signifier ce qui est dedans ou ce qui est en dehors du Plerum, sans égard pour les distances matérielles: et que dès lors le Plerum et la puissance du Père, dans leur circonférence infinie, contiennent toutes les choses créées, soit par Demiurgos, soit par les anges, à peu près comme le centre d’un cercle est renfermé dans sa circonférence, ou si l’on veut comme la tache d’une tunique fait partie de cette tunique même. Mais d’abord comment, dans cette hypothèse, concevoir que le Dieu souverain Bythus aurait laissé souiller d’une tache une partie même de son être; ou comment il aurait permis que quelque être, étranger à lui-même, fût venu malgré lui modifier ou souiller son œuvre; comment aurait-il laissé, dès le principe, souiller le Plerum, lorsqu’il était maître de l’empêcher? Au lieu de détruire dans leur source toutes les funestes conséquences de cette antique souillure, devait-il permettre que le principe des créations fût ainsi altéré, souillé et défiguré par l’ignorance ou le péché? Car celui qui a le pouvoir de purifier son être d’une tache avait à plus forte raison le pouvoir d’empêcher que cette souillure eût lieu. Ou bien, s’il a laissé faire cette souillure dès le commencement, c’est qu’il ne pouvait pas l’empêcher: on ne peut échapper à cette alternative. Comment les choses, qui dans leur principe ne peuvent être redressées, pourront-elles l’être plus tard? Et comment l’humanité pourra-t-elle, comme ils le prétendent, arriver à la perfection, étant née du sein de l’imperfection et de la souillure, origine commune de Demiurgos et des anges qui, selon eux, auraient créé l’homme? Et si l’auteur souverain de toutes choses a eu, à raison de sa volonté, enfin pitié de l’homme, dans la suite des temps, et l’a rendu perfectible, comment, à plus forte raison, n’aurait-il pas dû avoir pitié des créateurs de l’homme en les rendant d’abord parfaits et les préservant de l’atteinte de toute souillure? Par ce moyen, l’homme créé par des êtres parfaits serait devenu aussitôt parfait, et toutes les conséquences funestes de ce long aveuglement n’auraient pas eu lieu.
Nos adversaires se tireront-ils d’embarras en disant que l’ombre et le vide, à qui ils attribuent l’œuvre de la création, ont pour auteur le Père, en qui toutes choses sont contenues? Mais, s’ils confessent que la lumière du Père pénètre et éclaire toutes choses, comment supposer dès lors qu’il ait pu rester en quelque lieu de l’ombre et du vide? Car, dans cette hypothèse, il faut que nos adversaires trouvent quelque espace, soit dans le Plerum, soit dans ce qui est contenu par le Propator, où la lumière n’eût pas pénétré, et dont les anges et Demiurgos se seraient emparé pour y opérer leurs créations; et il faudrait même que cet espace fût immense, pour y avoir fait de si grandes choses; il faut de toute nécessité qu’ils nous trouvent, dans l’intérieur du Plerum, cet espace, pour y placer leur vide et leurs ténèbres. Mais comment y parviendront-ils sans accuser d’impuissance ce qu’ils appellent la lumière du Père, puisque dans cette hypothèse il y aurait des parties dans le domaine du Père ou dans le Plerum qu’elle n’aurait pu ni atteindre ni éclairer; et puis, s’ils veulent soutenir que la création a été causée par quelque souillure ou quelque erreur, il faudra qu’ils supposent que la souillure et l’erreur ont pénétré dans le Plerum et jusque dans le sein du Père.
Chapitre V — Puisque le Père contient tout en lui, on ne peut admettre que l’œuvre de la création ait été faite par un autre que par lui
Ce que nous venons de dire dans le chapitre qui précède peut servir aussi de réfutation du système de ceux qui veulent que le monde ait été créé hors du Plerum, par les soins de quelque divinité bienfaisante qui dès lors, plus puissante que tout le reste, retient le Père universel enfermé et pour ainsi dire bloqué dans son Plerum. Quant à ceux qui veulent que la création du monde se soit opérée dans l’essence même du Père, moins par un autre que par lui, nous leur répondrons que ce que nous avons dit à ce sujet démontre toute l’absurdité de leur système. Ils sont forcés de reconnaître ou que tout est rempli de lumière, que tout est plein et agissant dans le Père; ou bien, s’ils ne le reconnaissent pas, il faut qu’ils taxent d’impuissance cette lumière du Père, qui ne pourrait se répandre sur l’universalité des choses; ou bien, s’il n’y a, au contraire, que cette partie du Plerum que Demiurgos et les Æons avaient choisi pour travailler à la création, qui soit éclairée et pleine, il faudra qu’ils avouent que le reste ou la presque totalité du Plerum n’est que vide et ténèbres. Ou bien encore, il faudra qu’ils avouent que toutes les choses créées indistinctement sont d’une durée éternelle et à la fois d’une durée limitée, s’ils les font contenir par le Plerum et par la puissance centrale du Père; et alors leurs contradictions retombent en masse sur le Plerum tout entier; et en définitive, c’est sur leur Christ que se reporteront tous ces reproches d’ignorance et d’erreur. Ne disent-ils pas, en effet, que lorsque ce Christ eût créé la mère des Æons il la rejeta hors du Plerum, c’est-à-dire qu’il la chassa du séjour de la vérité? Il la plongea donc dans l’ignorance et dans les ténèbres. Et quant aux Æons qui étaient nés avant lui, comment aurait-il pu leur communiquer la connaissance de la vérité, puisqu’il n’existait pas encore lui-même?
Parmi nos adversaires, il en est qui veulent que la vérité soit ce qui est dans l’intérieur du Plerum, et l’ignorance ce qui est en dehors de ce même Plerum; il faudra donc être dans le Plerum, pour avoir part à la vérité: or, nous allons les forcer d’avouer que leur Sauveur (qu’ils appellent l’Universalité) a été rejeté dans l’ignorance et les ténèbres. Ils disent, en effet, que ce fut après être sorti du Plerum qu’il forma la mère des Æons. Donc, si ce qui est hors du Plerum n’est qu’ignorance et ténèbres, le Sauveur est tombé dans l’ignorance et les ténèbres, puisqu’il était sorti du Plerum pour créer la mère des Æons. Comment aurait-il pu communiquer la vérité à celle-ci, puisqu’il ne la possédait plus lui-même? Et, en effet, quand ils parlent de nous, ils disent que nous sommes hors de la vérité, parce que nous sommes hors du Plerum. Nous leur faisons encore ce raisonnement: puisque le Sauveur est sorti du Plerum pour aller à la recherche de la brebis égarée, la vérité n’était que dans le Plerum; il s’en serait donc séparé, par sa sortie du Plerum, pour rentrer dans l’ignorance. Ainsi, de quelque manière qu’ils établissent leur distinction de la vérité et de l’erreur, par le dedans ou le dehors du Plerum, soit qu’ils l’entendent matériellement ou intellectuellement, nos arguments contre leur doctrine subsistent dans toute leur force; et ils sont forcés d’avouer que, d’après leur propre système, leur Christ et leur Sauveur ont été plongés dans les régions de l’ignorance, aussitôt leur sortie du Plerum, pour procéder à la formation de la mère des Æons.
Ces raisonnements réfutent tous ceux indistinctement qui veulent que le monde ait été créé, soit par les anges, soit par quelque autre puissance quelle qu’elle soit. Et, en effet, tous les reproches qu’ils adressent au Demiurgos au sujet des créations matérielles, et qui n’ont qu’une durée limitée, tous ces reproches s’appliquent nécessairement au Créateur véritable, au vrai Dieu, puisqu’il abandonnerait à une dissolution successive, aussitôt après leur création, les choses formées dans l’intérieur du Plerum, et qui par cela même sembleraient devoir être à l’abri de tout dépérissement. Ce n’est donc point le Père qui serait le premier auteur de ces créations imparfaites, mais bien cet autre créateur qui aurait empiété sur la puissance du Père et qui aurait donné l’erreur et le péché pour causes premières à toutes les créations, et qui a pu ainsi, sans contradiction, placer les choses d’une durée limitée au sein des choses éternelles, mêler les choses corruptibles aux incorruptibles, et les êtres de vérité aux êtres de l’erreur. Or, si tout cela a été fait ainsi contre la volonté du Père et avec sa désapprobation, il faut en conclure que celui qui en a été l’auteur était plus puissant et plus fort que le Père. Ainsi, tout s’est fait de cette manière contre l’approbation du Père; mais alors, ou il pouvait s’y opposer, ou bien il ne le pouvait pas. S’il ne le pouvait pas, c’est donc qu’il n’était pas tout-puissant et qu’il n’était pas Dieu; ou bien il le pouvait, et il ne l’a pas fait, et alors il faut dire qu’il a agi en séducteur et en hypocrite, et comme un esclave de la nécessité; car d’un côté il ne consent pas, et de l’autre il laisse faire comme s’il consentait réellement. Il laisse l’erreur croître, se développer, et ensuite quand elle est parvenue à toute sa force, lorsqu’elle a été déjà la cause de la perte d’une multitude d’êtres, il songe, mais trop tard, à l’extirper.
Il est tout à fait contradictoire de dire que Dieu, dont la puissance et la liberté sont l’essence, serait esclave de la nécessité; de telle sorte que plusieurs choses se feraient contre son gré; mais alors c’est faire la nécessité plus puissante que Dieu même, et la mettre au-dessus de lui et avant lui. Si la nécessité devait devenir si puissante, il fallait donc l’extirper dès le principe, pour ne pas être ensuite forcé de lui faire des concessions et de compromettre ainsi la dignité et la toute-puissance du Créateur souverain. Cette conduite aurait été plus sage, plus digne d’un Dieu, que d’attendre plus tard, comme s’il venait à résipiscence, en cherchant enfin à détruire tout ce qu’il a donné à cette nécessité le temps de produire. Et si le maître souverain de toutes choses est ainsi assujetti à la nécessité, il sera forcé de souffrir tout ce qui se fait malgré lui, et tout ce qu’il fera sera le produit de la nécessité ou du destin; il sera comme le dieu d’Homère, à qui la nécessité fait dire: « Je t’ai fait ce don, comme si c’était de mon plein gré; mais, au fond du cœur, je ne le voulais pas. » Il résulte de tout cela que leur dieu Bythus n’est qu’un esclave de la nécessité et du destin.
Chapitre VI — Il ne se peut pas que les anges et le créateur du monde n’aient pas connu le Dieu suprême
Nous le demandons: comment se pourrait-il que les anges et ce créateur, qu’on suppose avoir formé le monde, n’eussent pas connu le Dieu souverain, puisqu’ils ont dû être naturellement sous sa dépendance; qu’ils étaient ses créatures, et étaient contenus en lui? Nous concevons qu’il pouvait demeurer invisible pour eux, à cause de son immensité; mais sa providence ne pouvait leur rester inconnue. Quoiqu’ils fussent séparés par d’immenses distances, comme le disent nos adversaires, de cet être suprême, cependant ils étaient sous son empire, et on ne peut supposer qu’ils aient ignoré ce maître souverain qui les avait créés. Sa toute-puissance, tout invisible qu’elle soit, donne à tous les êtres un sentiment profond de son infinité et de son empire sur la nature. C’est dans ce sens que l’Évangile nous dit: « Nul ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils l’aura révélé. » Mais tous les hommes, par l’effet d’une révélation naturelle, ont le sentiment de la toute-puissance unique de Dieu.
C’est ce sentiment universel qui fait que toutes choses sont sous la puissance et l’invocation du Très-Haut. Aussi voyons-nous, par l’histoire, que même avant l’avénement de notre Seigneur sur la terre, les hommes trouvaient un refuge contre les embuches de l’esprit de ténèbres et contre la puissance de l’enfer, dans l’invocation seule de ce nom redoutable: non pas que les hommes et les démons pussent voir Dieu, mais parce qu’ils avaient le sentiment de sa puissance, de sa suprématie sur tous les êtres; au nom de qui toute créature tremble, et de qui dépend toute force, toute puissance et toute vertu. Croit-on, par comparaison, que tous ceux qui sont sujets de l’empire romain aient besoin d’avoir vu le prince régnant, et dont ils sont souvent séparés par des mers et des montagnes, pour le connaître et pour savoir qu’il règne sur eux? Comment donc supposer que les anges, qui étaient d’une nature supérieure à la nôtre, ne connussent pas le Dieu suprême, lorsque les animaux, qui sont privés de la parole et de l’intelligence, tremblent au seul bruit de son nom? Sans avoir vu le Verbe, ils sont sujets du Verbe, et du Dieu tout-puissant qui a créé le monde et qui leur a donné leur nom. Aussi les Juifs, aujourd’hui encore, conjurent-ils les démons, par l’invocation du Très-Haut, redouté de toutes les créatures.
Si donc nos adversaires ne veulent pas supporter cette proposition absurde, d’après laquelle il faudrait dire que les anges étaient plus stupides que les animaux qui sont privés de raison, il faut qu’il reconnaissent avec nous que les anges ont dû nécessairement connaître celui qui était leur auteur et qui était le Dieu souverain. Et, en effet, si les hommes qui habitent sur la terre avouent qu’ils connaissent Dieu, quoiqu’ils ne l’aient jamais vu, comment admettre que les anges, qui habitent les régions supérieures, ne connaissent pas ce maître du monde, dont ils sont plus rapprochés? Autrement, il faudrait supposer que leur Bythus habite le séjour du Tartare, au-dessous de la terre; et, de cette manière, les habitants de la terre en seraient plus près que les habitants des cieux; et par là, plus à portée de le connaître. Voilà donc nos adversaires forcés d’être absurdes pour soutenir leurs systèmes, et forcés d’accuser de folie l’auteur souverain du monde. N’est-ce pas pitié de les entendre dire que ni la mère Achamoth, ni sa progéniture, ni les Æons du Plerum, ni le Propator, n’ont soupçonné l’existence du souverain Créateur, et ne savaient pas qui pouvait les avoir créés; que toutes les choses créées ne sont que des images de ce qui est dans le Plerum, et que le Sauveur a procédé au moyen de Demiurgos à la création universelle, en cachette et à la dérobée, pour la plus grande gloire du Dieu suprême.
Chapitre VII — Absurdité du système d’après lequel les choses créées ne seraient que des images des Æons qui habitent le Plerum
Ils nous disent donc que tandis que Demiurgos restait plongé dans l’ignorance complète de toutes choses, le Sauveur qui voulait glorifier le Plerum, après avoir créé la mère des Æons, créa dans les régions inférieures des ressemblances et des images de tout ce qui était en haut dans le Plerum. Mais, sur ce point, nous avons déjà démontré que puisque le Plerum embrassait, circonscrivait toutes choses, il était dès lors impossible qu’il y eût quoique ce fût hors du Plerum, et que d’ailleurs le monde ne pouvait avoir été créé par aucun autre que par le Dieu souverain que nous adorons. Cependant, si cette démonstration ne leur suffit pas, nous mettrions encore plus à nu tout le mensonge et toute la fausseté de leurs systèmes, et nous leur dirions que s’il est vrai que les créations inférieures aient été faites en ressemblances et en images des choses du Plerum pour la plus grande gloire des Æons, il faut de toute nécessité supposer et aux images et aux types de ces images une éternelle durée, afin que le Plerum en reçoive une éternelle glorification. Mais, puisqu’il est certain que ces images sont des êtres purement passagers, quelle gloire pourra-t-il revenir aux Æons du Plerum d’une chose qui n’existait pas il y a un peu de temps, et qui, dans un peu de temps encore, n’existera plus? Nous avons donc le droit de dire que le Sauveur, bien loin de glorifier les choses du Plerum, ne ferait autre chose que courir après une gloire chimérique qui lui échappe. Et, en effet, comment ce qui est éternel pourrait-il être glorifié par ce qui n’est que passager; ce qui est stable, par ce qui ne fait que passer; ce qui est incorruptible, par ce qui est corruptible? Ne voyons-nous pas que, même parmi les hommes, on n’attache aucun prix à ce qui n’a qu’une courte durée, et qu’on fait cas de tout ce qui dure et persévère? Et l’on voudrait ravaler la dignité de ce qui est éternel, en rattachant cette dignité à la fragilité de son image! Et voyez ce qui serait arrivé, si la mère Achamoth ne se fût pris à rire et à pleurer, et à rester hors du Plerum: le Sauveur, sans cela, n’aurait pu, dans l’espèce de chaos où elle gisait, lui donner la forme et l’être, au moyen desquels elle devait procurer tant de gloire au Propator!
Mais hélas! vaine gloire qui passe et s’évanouit aussitôt! Voilà donc tous les Æons privés de leurs honneurs; voilà tout le Plerum couvert d’ignominie, à moins que le hasard ne fasse surgir hors du Plerum, toute en larmes et errante ça et là, une autre mère Achamoth! Image inouïe, malheureuse image, qui est la cause de cette accusation pleine de blasphème! Quoi! vous me dites que Demiurgos a été fait à l’image de l’Unigenitus ou du Sauveur, et ensuite vous voulez que ce soit à l’image de Nus, Père de toute la nature; et de plus, vous voulez que cette image s’ignore elle-même, qu’elle ignore sa nature, et la mère des Æons, et tout ce qui existe, et tout ce qui doit sa création à l’Unigenitus; et vous pouvez, sans rougir, faire remonter l’accusation d’ignorance et d’erreur jusqu’au Père commun de toutes choses, c’est-à-dire à celui que vous appelez le Monogène? Et, en effet, si le Sauveur a fait toutes les créations comme des images des choses qui sont dans le Plerum, sans que Demiurgos en ait la moindre connaissance, il en résulte cette conséquence, qu’il faudra admettre, que, soit l’Unigenitus, ou le Sauveur créateur, auront partagé cette ignorance. Car, dès qu’ils ont été faits l’un et l’autre de la nature des esprits, ils ont dû être également parfaits l’un et l’autre, et être l’image exacte et complète du Souverain des êtres. Ainsi, ou le Sauveur, en créant le monde, a fait des choses du Plerum des images, semblables ou dissemblables; si ces images ne sont pas semblables à leur modèle, le Créateur sera accusé d’impuissance, et d’être un ouvrier inhabile; ce qui implique contradiction pour nos adversaires, puisqu’ils attribuent la toute-puissance au Sauveur. Ou bien ces images seront semblables au modèle, alors l’accusation d’ignorance retombera sur le Nus du Propator, c’est-à-dire sur le Monogène. Car, dès que c’est à son insu que le Sauveur aurait opéré toutes les créations, il en résulterait qu’il s’ignorait lui-même, puisqu’il doit tout contenir, et qu’il aurait ignoré ses propres œuvres; car, s’il est l’auteur de ses œuvres, il doit en connaître toutes les images. Voilà donc encore un énorme blasphème des gnostiques dévoilé.
Mais si tous les êtres de la création ne sont que des images et des ressemblances des Æons, nous demandons à nos adversaires comment il se peut faire que le nombre infini des choses créées se trouvât en rapport avec le nombre limité des Æons, qui n’est que de trente, ainsi que nous les avons comptés et nommés dans le livre qui précède; et ce nombre de trente, non-seulement ne peut être en rapport avec la somme totale des choses créées, mais pas même avec la plus petite partie, soit des choses qui existent dans l’air, sur la terre ou dans les eaux. Le Plerum, de l’aveu de nos adversaires, ne compte que trente Æons, tandis que les créatures forment un grand nombre de milliers d’espèces. Or, comment se pourrait-il faire que le nombre infini des créatures, leur infinie variété, leurs oppositions et leurs contrastes, fussent l’image des trente Æons du Plerum, qui d’ailleurs sont tous d’une même nature, sont tous semblables, et sans la moindre différence? Si les êtres créés sont des images des Æons, et si parmi ces êtres créés il est certain qu’il y en a de bons, d’autres de méchants, il fallait donc démontrer que parmi les Æons, qui en sont les types, il y en a aussi de bons et de méchants: ce n’est qu’ainsi que cette fable pourrait avoir quelque air de vraisemblance. Et d’ailleurs, parmi les créatures animées, il y en a d’un naturel doux, d’autres d’un naturel féroce: les unes sont nuisibles, les autres ne le sont pas; les unes habitent sur la terre, celles-ci dans les airs; celles-là, dans les eaux; et d’autres, dans les régions supérieures. Il faudrait donc faire voir que les Æons correspondent à toutes ces variétés par la diversité de leurs natures; il faudrait aussi nous montrer quels sont les Æons qui sont les types de ces êtres pervers, pour lesquels Dieu a préparé le feu éternel; c’est-à-dire le démon et ses anges, et aussi quel est le type de ce feu éternel, puisqu’il fait partie des choses créées.
Mais peut-être diront-ils que les choses créées sont les images seulement de cet Æon qui a souffert; mais d’abord une telle proposition serait un blasphème contre la mère des Æons, puisque ce serait admettre que celle-ci aurait été la première cause génératrice de tous les maux et de tous les crimes qui affligent le monde. Et puis, comment se pourra-t-il que les objets de la nature, qui sont si différents entre eux, si dissemblables, si opposés même, soient tous l’image d’un seul et même être? Ils ne seront pas plus avancés de dire qu’il y a un grand nombre d’anges dans le Plerum et que les objets créés, dans leurs variétés, sont les images de cette multitude d’anges. Il faudrait d’abord, pour donner quelque vraisemblance à cette hypothèse, montrer que ces anges ont entre eux des natures opposées, comme en ont entre elles les créatures inférieures. Et ensuite, puisque les prophètes nous apprennent qu’il y a un nombre infini d’anges: « mille millions le servaient, et dix mille millions étaient devant lui, » il faudrait donc prouver que cette multitude d’anges offrent entre eux les mêmes variétés, les mêmes différences, les mêmes oppositions qu’offrent entre elles les créatures dont ils seraient les types; ainsi la difficulté resterait toujours la même, et il faudrait toujours la débattre avec les trente Æons du Plerum.
Mais supposons que les créations inférieures ne soient que des images des essences du Plerum, on pourra demander de quels types ces essences du Plerum seraient elles-mêmes l’image. Car, si le Créateur du monde, d’après le système de nos adversaires, n’a pas formé par lui-même les objets de la création, mais n’a fait, semblable à un ouvrier expérimenté, que copier des types inventés par un autre, d’où Bythus lui-même aurait-il tiré ces types? Car, dans cette hypothèse, il faut toujours chercher un créateur supérieur, qui ait fourni des modèles de création à celui qui vient après lui, et successivement ainsi de l’un à l’autre, sans savoir où l’on s’arrêtera. Car, si on ne se fixe pas à un premier architecte du monde, à un Dieu suprême, qui a fait par lui-même tout ce qui existe, cette hypothèse des images se perd dans un vague infini. Quand il s’agit des hommes, nous voulons bien accorder à quelques-uns le mérite d’avoir fait quelques inventions utiles; et quand il s’agit du Dieu qui a créé l’univers, nous ne pouvons nous décider à lui donner notre suffrage et à reconnaître qu’il a pu créer toutes choses dans leur essence, et tout ce qui concourt à leur perfection!
Puis donc que ces images seraient d’une nature différente de celle de leurs types, nous demandons quel rapport elles pourraient avoir avec ces derniers? Car les choses différentes entre elles peuvent bien s’exclure les unes les autres, mais elles ne peuvent être les images les unes des autres; ainsi l’eau ne peut jamais être l’image du feu, la lumière celle des ténèbres, et ainsi de mille autres choses. De même, les choses périssables, créées et passagères, ne peuvent être les images des choses immatérielles; à moins de conclure que les choses immatérielles ne sont pas immatérielles, qu’elles sont limitées et susceptibles d’être renfermées dans un objet matériel. Pour admettre qu’elles peuvent être représentées par des images, il faudrait donc supposer qu’elles ne sont point immatérielles; car ce qui est sans forme ne saurait être représenté par une forme, et ce qui est infini ne saurait être représenté par ce qui est fini.
Ainsi, les objets de la création ne peuvent être des images du Plerum, parce que ces objets sont finis et qu’ils sont revêtus de formes. Dira-t-on que, s’ils ne sont pas des représentations du Plerum par la forme, ils en sont l’image, sous le rapport des nombres et de la succession des nombres; mais en les envisageant sous ce point de vue, ce ne serait déjà plus des images, parce qu’il ne peut y avoir d’images d’une chose qu’autant que cette chose a une forme et une figure. Et quant au nombre des Æons, comme chacun de ces nombres est semblable aux autres, et qu’ils ne sont que trente, comment les objets créés, qui sont d’une variété et d’une multiplicité infinies, pourraient-ils être l’image et la représentation de ces trente Æons du Plerum? Il n’y a donc que folie dans une semblable hypothèse.
Chapitre VIII — Qu’il est tout à fait invraisemblable de supposer que les objets de la création soient comme une ombre du Plerum
Nos adversaires iront peut-être jusqu’à dire (et quelques-uns d’entre eux n’ont pas craint déjà de mettre en avant cette absurdité) que si les objets de la nature ne sont pas les images des choses du Plerum, ils en sont du moins l’ombre; mais alors ils supposent donc que les essences du Plerum sont corporelles; car il n’y a que les corps qui puissent produire de l’ombre au-dessous d’eux. Mais admettons encore, par impossible, que ces essences immatérielles produisent ces ombres et ces ténèbres, au sein desquelles ils font descendre leur mère Achamoth, ils n’en seront pas pour cela plus avancés; car ces essences étant, de leur nature, éternelles, il faudra donc aussi que ce qui sera leur ombre soit éternel et durable comme elles. Mais il est certain que les objets créés ont une durée limitée et sont périssables; il faudra donc que, s’ils sont l’ombre du Plerum, les choses du Plerum soient passagères et périssables.
Se rejetteront-ils à dire qu’il faut entendre que les objets créés sont l’ombre des essences du Plerum, dans le sens de leur immense infériorité et de la distance qui les sépare de ces essences? Mais alors ils accusent de nouveau la lumière incréée de faiblesse et d’impuissance, puisqu’elle ne peut s’étendre jusqu’à ces objets mêmes; qu’elle laisse des lieux vides de sa présence, et qu’elle ne peut dissiper toutes les ombres. Ainsi, cette lumière incréée, cette lumière du Père, finira par s’obscurcir et s’éteindre, comme n’étant pas douée de l’universalité et n’étant pas capable de tout remplir. Qu’ils ne viennent donc plus nous vanter leur Bythus comme étant la puissance souveraine et universelle, puisque, d’après leur aveu, il ne peut remplir tous les lieux et ne peut dissiper toutes les ombres. Ou bien, si au contraire Bythus remplit et éclaire l’universalité des êtres, qu’ils ne nous parlent plus ni de vide ni d’ombre.
Il est donc impossible de trouver, d’après le système de nos adversaires, un lieu quelconque où l’on supposerait que l’Æon qu’ils nomment Sophia se serait retiré à l’écart pour procéder à la création des images du Plerum, puisqu’il n’y a rien hors du Dieu suprême qui comprend tout, ou hors du Plerum, qui embrasse tout ce qui existe: le vide et les ténèbres ne peuvent pas mieux se supposer, parce que le Père, qui est avant tout, ne peut avoir laissé envahir aucune partie de l’univers par les ténèbres ou par le vide. C’est même une impiété de la part de ces hérétiques, de supposer un lieu, un point de l’univers, où la puissance de celui qu’ils nomment le Propator, le Proar que, le Père universel, ou le Plerum, ne pourrait se faire sentir; ils ne sauraient non plus soutenir avec plus d’apparence de raison que c’est un autre que le Père qui aurait, dans le sein du Père ou hors de là, créé toutes choses avec son consentement ou contre sa volonté: nous avons démontré plus haut l’absurdité de cette supposition. N’est-ce pas, en effet, une impiété et une folie, de dire qu’une aussi admirable création aurait été faite, soit par les anges, soit par quelque autre puissance, qui n’aurait pas connu le Dieu souverain et véritable; ou bien que ces créations auraient eu lieu en dehors du Plerum, attendu que le Plerum est tout immatériel et embrasse tout, lorsque les créations sont, au contraire, matérielles et physiques pour la plupart; ou bien encore que ces créations, qui sont d’une multiplicité et d’une variété infinies, ne seraient que des images des Æons ou du Plerum qui ne comportent qu’une substance unique et uniforme; ou bien encore, que ces créations ne seraient qu’une ombre ou qu’un résultat du vide? Ainsi, nous avons démontré que toute leur doctrine, sur ce point, n’est que chimère et contradiction, et que ceux qui la soutiennent courent à une perdition inévitable.
Chapitre IX — Il n’y a qu’un seul créateur, qui est Dieu le Père ; cette croyance, qui est celle de l’Église, a été aussi celle de toute l’antiquité
Les contradictions dans lesquelles tombent nos adversaires, au sujet de l’existence de Dieu, soit qu’ils veuillent attribuer la création aux anges ou à une puissance quelconque, nous fourniraient de nouvelles preuves de l’existence de ce Dieu véritable, architecte de l’univers. Les saintes Écritures proclament de toutes parts cette grande vérité, qui a été enseignée par notre Seigneur lui-même: ce point sera plus tard l’objet d’une démonstration particulière. Quant à présent, il nous suffit de rappeler à nos adversaires que cette croyance en un seul Dieu créateur a toujours été professée par toute la terre, depuis le commencement du monde jusqu’à présent; d’abord, par les premiers hommes qui lui ont rendu un culte d’adoration, ensuite par les prophètes, inspirés de Dieu, qui en ont conservé la tradition: elle a de plus été professée par les ethniciens eux-mêmes; ils n’ont pu se refuser à reconnaître que la création suppose un créateur, comme l’œuvre suppose l’ouvrier qui l’a faite; l’univers proclame son auteur. L’Église enseigne par toute la terre cette même vérité qu’elle a reçue de la bouche des apôtres eux-mêmes.
La croyance en un seul Dieu, créateur du monde, est donc, comme nous l’avons dit, une croyance générale. Quant au dieu nouveau imaginé par nos adversaires, voici comment cette fable s’est propagée: Simon le magicien, qui reconnaissait cependant un Dieu suprême, avait prétendu qu’il avait créé le monde par le ministère de ses anges; mais ceux qui vinrent après lui et qui suivirent sa doctrine la modifièrent et la surchargèrent d’axiômes impies et blasphématoires, qui avaient pour objet de détruire la croyance en un seul Dieu: tels furent les premiers gnostiques. Ceux donc qui les représentent aujourd’hui, et qui sont leurs disciples, sont devenus plus corrompus que leurs maîtres. En effet, les premiers, suivant le langage de l’apôtre, « ont adoré et servi la créature plutôt que le créateur, et ont honoré les idoles; » mais toutefois ils plaçaient toujours au-dessus de tout un Dieu suprême, créateur de l’univers; tandis que leurs disciples, ceux que nous combattons aujourd’hui, altérant et dégradant encore cette doctrine, attribuent la création au péché et à une souillure, font du Créateur un être inintelligent, qui ne connaît même pas le Dieu qui est au-dessus de lui et dont il dépend, et qui dit cependant: « C’est moi qui suis Dieu, et il n’y en a point d’autre que moi. » Singulier Dieu, qu’ils font mentir et auquel ils mentent eux-mêmes; qu’ils représentent comme plein de méchanceté et d’astuce, supposant ensuite une autre Divinité chimérique, supérieure à ce Dieu, et blasphémant sans cesse contre le vrai Dieu. C’est ainsi qu’ils marchent à leur perdition. Eux, qui sont plus corrompus que leurs maîtres, et coupables de plus de blasphèmes envers leur Créateur, ils osent se dire des êtres parfaits, qui sont initiés dans le secret de tous les mystères de la nature.
Chapitre X — Insigne fausseté des hérétiques dans leur manière d’expliquer l’Écriture. — Que Dieu a tiré toutes choses du néant, sans aucune préexistence de la matière
C’est agir d’une manière toute contraire aux inspirations de la raison, que d’aller chercher Dieu où il n’est pas, et ne pas vouloir le voir où il est, et de supposer un autre Dieu supérieur à lui, qui n’existe pas, et qui n’a jamais été soupçonné par personne. Ceux qui proclament aujourd’hui cette divinité inconnue avouent eux-mêmes que personne n’en avait jamais parlé avant eux. Il n’est pas moins évident qu’ils donnent aux passages des Écritures qu’ils invoquent une explication forcée et un sens détourné, afin d’y trouver quelque chose qui ait rapport à ce Dieu chimérique qui est de leur invention. Leur dessein était, en fabriquant un Dieu de leur façon, de faire considérer les Écritures comme remplies d’absurdités (dans tous les cas elles ne présentent rien de douteux en ce qui regarde le vrai Dieu); ce sont des gens qui cherchent des difficultés là où il n’en existe pas, et qui veulent résoudre une grande question par une question minime. Faisons remarquer à cet égard que nulle question ne peut jamais trouver sa solution dans des rapports qui lui sont tout à fait étrangers; qu’aux yeux des gens raisonnables, les ambiguités ne s’éclaircissent pas par d’autres ambiguités; que les énigmes ne résolvent pas les énigmes; mais que les choses obscures s’éclaircissent par les rapports qu’elles ont avec des choses évidentes, lorsqu’on a soin de découvrir ces rapports.
Tout en ayant l’air de vouloir expliquer les Écritures et le sens parabolique qui s’y rencontre, les gnostiques soulèvent une question grave et en même temps pleine d’impiété; nous disons une question, si toutefois c’en est une de savoir s’il y a un autre Dieu que celui que nous connaissons. Quoi qu’il en soit, ils mettent en avant de nouvelles questions qu’ils ne résolvent pas (et à quoi bon!); ils se contentent de soulever une grande question à propos d’une petite, et de rendre ainsi impossible une solution quelconque. Par exemple, en parlant du Christ, ils croiront étaler leur savoir, en disant qu’il a reçu le baptême de saint Jean à l’âge de trente ans, et ce sera pour parler avec mépris de celui qui l’a envoyé sur la terre: ou pour faire croire qu’ils connaissent l’origine de la matière, ils nieront que Dieu ait pu, par sa volonté et par sa puissance, tirer toutes choses du néant, et ils débiteront mille phrases vides de sens à cette occasion. En cela se dévoile toute leur apostasie; ne voulant pas croire à ce qui est, ils en viennent à croire à ce qui n’est pas.
Comment entendre, sans sourire de pitié, l’histoire de celle qu’ils nomment la mère Achamoth; celle dont les larmes ont formé les substances liquides, dont le sourire a créé la lumière, dont la tristesse a créé les corps solides, et dont la crainte a créé le mouvement? Comment imaginer qu’ils sont tout fiers de pareilles inventions? Eux qui ne connaissent pas les bornes de la puissance de Dieu, qui ignorent les lois de la matière, refusent de reconnaître Dieu pour le créateur du monde; et il ne leur répugne pas de reconnaître, pour l’auteur de toutes les créations, cette mère Achamoth, espèce d’hermaphrodite, qui aurait ainsi, au moyen des divers mouvements qu’elle éprouvait, donné à la matière toutes les propriétés qu’elle possède! Ils demandent où le souverain créateur a trouvé le secret de toutes ses créations; et ils ne s’inquiètent pas de savoir comment les larmes, ou les sueurs, ou les tristesses d’Achamoth, auraient été capables d’avoir un résultat aussi inouï que celui de la création de la matière!
Si nous écoutons la voix de la raison, elle nous dit qu’il est naturel d’attribuer à la toute puissance et à la volonté de Dieu l’origine et l’essence même des choses qu’il a créées; aussi l’Évangile nous apprend-il « que ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu. » L’homme, il est vrai, ne peut rien faire sans une matière préexistante; mais c’est une raison pour croire que Dieu, qui est beaucoup plus puissant que l’homme, a pu trouver et créer la matière avec laquelle il a produit ses créations. Mais dire que la matière a été produite par l’enthymèse d’un Æon errant dans le vide; que cet Æon s’est ensuite séparé de son enthymèse par une grande distance, et qu’ainsi ses sentiments se seraient trouvés dès lors distincts de la matière, c’est dire des folies, des choses incroyables, et que repousse le sens commun.
Chapitre XI — Les hérétiques, pour s’être détournés de la voie de la vérité, se sont précipités dans un abîme d’erreurs. — Motifs qui ont porté l’auteur à examiner leur système dans tous ses détails
Les hérétiques ne veulent pas croire ce que la raison nous enseigne, savoir: que Dieu, qui est au-dessus de tout, a créé, par le ministère de son Verbe, toutes les choses qui existent avec leurs infinies variétés et les différences qui les caractérisent; que ces différences sont le produit de sa volonté et de sa toute-puissance: ils aiment mieux embrasser une doctrine hérissée de contradictions et d’absurdités, d’après laquelle ils attribuent l’œuvre entière de la création, soit aux anges, soit à quelqu’autre puissance qui n’est pas Dieu et qui ne connaît même pas Dieu. Ainsi, en résistant à la vérité et embrassant l’erreur, ils ont roulé de mensonge en mensonge, jusqu’au fond de l’abîme de l’erreur, et ils ont perdu le pain de la vie véritable; semblables au chien de la fable qui laisse là le pain qu’il mange pour courir après son ombre, et qui perd ainsi sa nourriture. Il nous sera facile d’appuyer nos réfutations des enseignements de notre Seigneur et de faire voir qu’il a toujours enseigné un seul Dieu le père, créateur de tout ce qui existe ainsi que de l’homme; que la loi et les prophètes ont proclamé qu’il n’y a pas d’autre Dieu que lui; que rien n’est au-dessus de lui; que c’est uniquement en croyant en lui et en son Verbe que nous pouvons devenir les enfants de l’adoption, c’est-à-dire nous rendre dignes de la vie éternelle.
Mais comme nos adversaires nous attaquent sans cesse, afin d’avoir l’occasion de nous calomnier en toutes choses, nous proposant toujours de nouvelles questions et de nouvelles explications, nous avons jugé à propos de les questionner nous-mêmes à notre tour sur leurs dogmes, de montrer tout ce qu’ils offrent d’invraisemblable et de chimérique, afin de rabattre leur jactance; ensuite nous étaierons nos raisonnements des enseignements du Seigneur lui-même: puissions-nous ainsi, en les confondant et en les réduisant au silence, les ramener à la vérité, faire qu’ils s’humilient devant Dieu, et cherchent à l’apaiser, afin d’obtenir le pardon de leurs blasphèmes et de leurs apostasies. Ou bien, s’ils veulent persévérer dans l’erreur à laquelle leur esprit s’est attaché, nous aurons du moins mis à jour toutes les chimères de leurs doctrines et de la vaine gloire qu’ils en attendent.
Chapitre XII — De la triacontade des hérétiques ; qu’il y a en elle à la fois trop, et trop peu. — De ce que dans leur système on admet les unions des êtres supérieurs entre eux, il s’en suit que Sophia n’a rien pu engendrer par elle-même et sans l’aide d’un époux. — On ne peut admettre en même temps l’existence de Logos et de Sigée
Examinons d’abord ce que nos adversaires appellent, dans leur système, la triacontade, qui serait figurée par les trente années qu’avait le Seigneur quand il reçut le baptême des mains de saint Jean. Nous allons voir que cette triacontade est incomplète de tous les côtés, tant par ce qu’elle a de trop, que par ce qu’elle a de moins. Il suffira de prouver cela pour renverser toute leur doctrine à cet égard. Nous disons d’abord que cette triacontade pèche par ce qui lui manque; et en effet, pour former le nombre trente, ils sont obligés de compter le Propator avec les Æons. Mais nous leur soutenons qu’ils ne peuvent compter en même ligne le producteur et son produit, ce qui est incréé avec ce qui est créé, ce qui est infini avec ce qui est fini, ce qui est sans forme avec ce qui a une forme. Comment l’Être suprême, l’être parfait, pourrait-il être placé sur la même ligne que l’Æon qui est passible, qui est imparfait, et capable d’erreur? Pour former cette triacontade, ils comptent, en commençant par Bythus et allant jusqu’à Sophia, qui est cet Æon errant dont nous avons parlé dans le premier livre; mais pour parfaire ce nombre, ils y comprennent le Propator. Or, nous venons de faire voir qu’il ne devait pas y figurer; et par conséquent la triacontade est fausse, et au lieu de trente, nous n’avons plus que vingt-neuf.
Nous leur dirons aussi que la première création, qu’ils nomment Sigée, et qui engendra Nus et Aletheia, ne doit pas être comptée pour plusieurs nombres; car l’essence d’un Dieu, ou son verbe, bien qu’il soit produit par lui, ne saurait être considéré comme un être distinct de lui-même. Si d’ailleurs ils représentent cette essence comme étant étroitement unie au Propator, pourquoi la mettent-ils au rang des Æons, qui eux-mêmes ne lui sont point consubstantiels? Ne voient-ils pas qu’en agissant ainsi ils attaquent l’infinité du Propator? Et si cette essence lui est consubstantielle, il faut en conclure nécessairement qu’elle lui est unie par des liens indissolubles, qu’elle ne fait qu’un avec lui, qu’elle en est inséparable, et qu’elle est semblable à lui. Cela étant démontré, Nus et Aletheia, de même que Bythus et Sigée, ne feront qu’un seul et même être, restant constamment inséparables. L’idée de l’un renferme l’idée de l’autre, de même que l’eau renferme l’idée de l’humide; le feu, l’idée de la chaleur; la pierre, l’idée du solide; parce que ces choses sont coexistantes et consubstantielles. C’est ainsi qu’il faut entendre la coexistence de Bythus et d’Ennoia, de Nus et d’Aletheia. Ajoutons qu’il faudra encore considérer comme ne faisant qu’un seul et même être, Logos et Zoé. D’après cela, Anthropos et Ecclesia, et chaque création d’Æon à double partie devra être regardée comme ne faisant qu’un tout, formé de deux parties; car, d’après leur système même, chaque partie femelle des Æons coexiste avec sa partie mâle, puisqu’elle n’est en quelque sorte que sa propre pensée et comme l’amour d’elle-même.
Puisque telles sont les conséquences qui se déduisent de leur propre système, comment peuvent-ils prétendre que le plus jeune des Æons, qui forme la duodécade, et qu’ils nomment Sophia, aurait pu, sans union avec sa femelle, qu’ils nomment Théletus, concevoir un être femelle, auquel ils donnent le nom de femme. Leur esprit s’égare à tel point, qu’ils ne s’apperçoivent pas qu’ils tirent du même principe deux conséquences entièrement contraires. Car si Bythus est inséparable de Sigée, Nus d’Aletheia, Logos de Zoé, et tous les Æons de la même manière d’avec leur partie femelle, comment Sophia, qui est aussi un Æon, aurait-il pu, sans l’union avec sa propre femelle, concevoir et engendrer? Mais si l’on admet que l’Æon Sophia a pu engendrer sans sa femelle, il faudra admettre la même faculté dans les autres Æons. Or, cette séparation du double sexe des Æons est impossible, comme nous l’avons démontré. Donc il est impossible que Sophia ait engendré sans l’aide de Théletus; et ainsi tombe tout leur système. Car ce qui est vrai d’un Æon l’est également de tous les autres, puisque, d’après le système des gnostiques, ils sont tous de la même nature.
Mais ils nous diront peut-être que, quant aux autres unions des Æons, les deux parties qui les forment existent séparément: nous leur répondons qu’ils insistent sur une chose impossible. En effet, comment désuniront-ils le Propator de son Ennoia, le Nus d’Aletheia, le Logos de Zoé, et ainsi des autres? Ils sont ici en contradiction avec eux-mêmes; car ils avertissent sans cesse que dans leur système tout concourt à l’unité et tout se confond dans l’unité: or, comment cette unité consistera-t-elle dans la multiplicité des choses, si même les unions du Plerum se disloquent et se brisent, si les Æons, privés de leurs compagnes, en sont réduits à produire et à engendrer par eux-mêmes, à peu près comme des poules qui concevraient sans l’aide des coqs?
Mais voici encore une autre difficulté, devant laquelle va aussi s’évanouir leur ogdoade; et, en effet, il faut bien qu’ils admettent que Bythus avec Sigée, Nus avec Aletheia, Logos et Zoé, Anthropos et Ecclesia, habitent dans le même Plerum. Or, nous leur soutenons qu’il est impossible que là où est Logos, Sigée s’y trouve, et que Logos soit là où est Sigée. Car ce sont deux êtres exclusifs l’un de l’autre, comme la lumière avec les ténèbres: si la lumière est dans un endroit, il est impossible que les ténèbres s’y trouvent; et si les ténèbres s’y trouvaient, la lumière n’y sera pas. De même, là où est Sigée, il faut que Logos disparaisse; et là où vient Logos, il faut que Sigée s’en aille. Car, si l’on suppose la conception de la pensée intérieure, ce sera Sigée; et si cette pensée se produit au dehors par la parole, ce sera Logos: ainsi Logos et Sigée s’excluent mutuellement.
Qu’ils ne viennent donc pas maintenant nous dire que c’est la réunion de Logos et de Sigée qui forme leur ogdoade principale; car il faut qu’ils en excluent l’un ou l’autre, Logos ou Sigée. Ainsi disparaît cette fameuse ogdoade. Comme nous l’avons démontré, s’ils soutiennent la nécessité des unions des Æons, tout leur système s’évanouit. Car, dans cette hypothèse, comment admettre que Sophia, toute seule et sans époux, aurait engendré le péché? Si, au contraire, chaque Æon a une existence à part et distincte, comment pourront-ils confondre en un seul Sigée et Logos? Leur triacontade est donc évidemment incomplète.
Nous avons dit que cette triacontade péchait aussi bien par ce qu’elle avait en trop, que par ce qu’elle avait en moins. Et, en effet, pourquoi n’y font-ils pas figurer Horos, auquel ils donnent pour père Monogène, ainsi qu’il l’est des autres Æons: ils donnent à cet Horos différents noms, et ils le font descendre, les uns de Monogène, les autres de Propator, qui l’aurait créé à son image, ainsi que nous l’avons exposé dans le livre qui précède. Ils attribuent encore une autre production au Monogène, et ils lui font engendrer le Christ et l’Esprit saint; et cependant ils ne tiennent aucun compte de toutes ces essences divines pour la formation de leur triacontade; ils n’y comptent pas non plus le Sauveur, qu’ils regardent cependant comme un être distinct et spécial. Il est donc évident qu’au lieu de trente Æons il faut en compter trente-quatre. Puisque le Propator fait partie du Plerum, pourquoi ne pas tenir compte des Æons qui habitent le même Plerum, et qui sont revêtus également de substances divines? Quelle raison aussi auraient-ils pour ne pas y comprendre le Christ, qui aurait été produit par Monogène, avec le consentement du Père? Pourquoi n’y comptent-ils pas non plus l’Esprit saint, ni Horos, qu’ils nomment encore Sotera? pourquoi pas encore le Sauveur, qui aurait aidé à la création de la mère Achamoth? Est-ce que ces êtres divins sont inférieurs aux autres Æons et indignes d’en porter le nom, ou bien sont-ils supérieurs et d’une nature différente? Mais s’ils sont d’une nature moins parfaite, comment pourront-ils accomplir leur mission, qui consistait à fixer et à perfectionner les autres Æons? Serait-ce parce qu’ils leur sont supérieurs? Non, car ils sont le produit de la quaternité principale, qui elle-même fait compte dans la triacontade. Il fallait donc les admettre parmi les Æons du Plerum, ou bien ne pas les honorer du nom d’Æon.
Ainsi disparaît et s’évanouit cette triacontade, soit par ce qu’elle a de trop, soit par ce qui lui manque: car, dans les deux cas, elle ne forme pas le nombre voulu. Tout ce qu’ils disent donc, tant au sujet de leur ogdoade que de leur duodécade, n’est que fable et chimère. Le point principal dont ils faisaient la base de leur système étant détruit, tout le reste tombe et s’écroule. Qu’ils tâchent donc maintenant de trouver une autre combinaison pour construire leur triacontade, qui représente, selon eux, les trente années qu’avait notre Seigneur, quand il reçut le baptême de saint Jean; et ensuite, pour expliquer la duodécade, représentation des douze apôtres, et pour donner un sens à toutes leurs inventions chimériques et ridicules.
Chapitre XIII — L’hypothèse des premières créations, selon le système de nos adversaires, est contraire à la raison, et elle est insoutenable
Il ne sera pas difficile de démontrer l’impossibilité de l’hypothèse de ce qu’ils entendent par leurs premières créations. Ils veulent donc que Nus et Aletheia aient été produits par Bythus et son Ennoia; ce qui est contradictoire. Et, en effet, d’après eux Nus serait le principe de tout, l’origine de toutes choses; s’il en est ainsi, il faut donc qu’Ennoia soit venue après lui, et ait été créée d’une manière quelconque. On voit donc qu’il est tout à fait impossible que Nus ait été créé par Bythus et Ennoia. Il y aurait eu de leur part moins d’invraisemblance à dire que Nus aurait été produit par le Propator, et que Nus aurait donné le jour à Ennoia, qui eût été sa fille. Mais autre difficulté: Comment Nus, qui ne serait autre chose que la pensée même et l’individualité intime du Propator, aurait-il été produit et se serait-il séparé du Propator? Comment comprendre ensuite la création d’Ennoia, de l’enthymèse et des autres affections, qui ne sont autre chose que des modifications de Nus lui-même? Si on les désigne par une autre expression, ce n’est point pour indiquer un être différent, mais seulement une extension du même être, le sens intime, qui produit des pensées diverses et qui les domine, restant toujours le même.
Nous donnons le nom d’Ennoia à la naissance de la pensée; si cette pensée croît et se développe et préoccupe l’âme, elle prend le nom d’enthymèse. Cette enthymèse prend-elle une certaine consistance et une certaine durée, elle devient une pensée complète; cette pensée, recevant ensuite son complément de la volonté, devient une réflexion: si l’esprit la retient et s’y complaît, elle passe à l’état de Verbe et se produit au dehors. Mais toutes ces opérations de la pensée procèdent toujours d’un même principe, c’est-à-dire de Nus, et ne sont que ses modifications. C’est ainsi que le corps de l’homme reçoit des désignations et des noms différents, selon qu’il est jeune, qu’il est viril ou vieux, sans indication pour cela de changement de substance ou d’extinction totale. Il en est de même à l’égard de l’âme. Le sentiment engendre la pensée; la pensée fait naître la réflexion; la réflexion se change en acte de la volonté; la volonté en exercice de cette même volonté, et devient ensuite la parole. Mais c’est toujours Nus, quoique invisible, qui est le principe de toutes ces opérations, et qui produit le Verbe, qui se détache de lui comme le rayon de son foyer. Lui-même ne se détache pas et ne provient pas d’un autre foyer.
D’ailleurs, ils parlent de Dieu comme ils parlent de l’homme, qui est composé de deux natures, savoir: d’un corps et d’une âme; ainsi, quand ils nous disent qu’Ennoia a été procréée par le souverain des êtres, que Nus est procréé d’Ennoia, et Logos de Nus, il est certain qu’ils emploient mal à propos l’expression procréer. Ensuite ils prêtent à tort à Dieu, qu’ils ne connaissent pas, les passions, les affections et les sentiments de l’homme. Ils font de Dieu un simple homme, tout en disant que personne ne le connaît, que ce n’est pas lui qui a créé le monde, ensorte que sa puissance ne serait qu’une chimère. Mais s’ils avaient la connaissance des Écritures, et s’ils étaient les disciples de la vérité, ils sauraient qu’il n’y a aucune comparaison à faire entre Dieu et l’homme, que la pensée de Dieu n’est pas comme la pensée de l’homme: Dieu est un être simple et sans parties, il est en tout semblable et égal à lui-même; il est tout sentiment, tout esprit, tout pensée, tout raison, tout ouïe, tout oreille, tout lumière, et la source unique de tout bien. Voilà quel doit être le langage des hommes religieux, à l’égard de Dieu.
Mais les mystères de la perfection de Dieu ne sauraient être racontés par l’homme. Quand nous disons que l’intelligence divine embrasse tout, nous n’entendons pas cela dans un sens purement humain; quand nous l’appelons le Père de la lumière, nous n’entendons pas parler d’une lumière semblable à celle qui frappe nos yeux. Il en est de même de toutes les comparaisons que nous pouvons faire à cet égard; elles sont toujours en raison de la faiblesse de l’homme et de la grandeur de Dieu. Notre langage, qui est en cela l’expression de notre amour pour Dieu, ne nous empêche pas de sentir combien il est en disproportion avec sa grandeur infinie. Puis donc que, chez l’homme, l’âme ne se détache ni ne se sépare de lui, lorsqu’il produit sa pensée au dehors, à plus forte raison nous ne pouvons supposer que Dieu, qui est tout intelligence, puisse se séparer de sa propre intelligence, de manière qu’elle forme hors de lui un être distinct et qui ne soit pas lui.
Pour séparer Dieu de son intelligence, il faut supposer que Dieu est corporel; autrement, concevrait-on que l’esprit puisse se séparer et se détacher de l’esprit? Que si l’on soutient que c’est l’intelligence qui s’est séparée de l’intelligence, dès lors on divise Dieu et on le partage en deux. Mais d’où est partie cette portion de son intelligence qui s’est séparée, et où est-elle allée? car il faut que ce qui sort de quelque chose entre dans une autre chose. Qu’ils nous disent donc quel est cet Être, qui existait avant Dieu et dans lequel Dieu aurait envoyé son intelligence, quand il s’en sépara? quel était ce lieu assez grand, assez immense pour recevoir et contenir l’intelligence divine? Dirait-on que cette opération aurait eu lieu de la même manière que le soleil lance ses rayons hors de lui, lesquels rayons sont ensuite reçus dans l’éther; mais ici il faut supposer que l’éther, qui reçoit les rayons de l’astre du jour, existait avant ces rayons: il faut donc dire aussi que ce qui a reçu l’intelligence de Dieu était quelque chose qui était plus grand que Dieu et qui existait avant lui. Ensuite, pour suivre la comparaison, il faudra dire que, comme le soleil qui nous envoie ses rayons à une immense distance est beaucoup moins grand que l’espace que ses rayons vont traverser, il en sera ainsi du Propator, qui a envoyé loin de lui les rayons de son intelligence, et que, par conséquent, il est beaucoup moins grand que l’univers, ou que le lieu où il a envoyé les rayons de son intelligence.
Diraient-ils, au contraire, que l’intelligence du Père ne s’est pas séparée extérieurement du Père, mais que c’est au dedans de lui-même que cette séparation se serait opérée? Mais ici il y a contradiction dans les termes; car on ne peut dire que ce qui ne sort pas du sujet s’en sépare. La séparation, qu’est-ce autre chose que la translation d’un être hors du milieu qui le contenait? Mais admettons que cette séparation se fasse intérieurement dans le Père, alors le Verbe ou l’intelligence ne se séparera donc pas du Père; et il en sera de même de toutes les effusions du Verbe. Donc, toutes ces effusions du Verbe connaîtront le Père nécessairement, puisqu’elles seront en lui-même; et elles le connaîtront toutes également, le Père les pressant et les entourant toutes de toutes parts. Par cette puissance du Père qui les embrasse, elles resteront à l’abri de toute déperdition et de tout affaiblissement, à moins peut-être qu’on ne veuille les comparer à un grand cercle qui en contient de plus petits, lesquels en contiennent à leur tour d’autres plus petits; ou bien qu’ils veuillent comparer le Père à une sphère ou à un triangle, qui contient d’autres petites sphères ou d’autres petits triangles, qui sont la représentation du premier; de sorte que le plus petit est entouré par le plus grand, lequel à son tour entoure celui qui est moins grand; et qu’ainsi, le dernier et le plus petit de tous ces cercles, par exemple, ne pourrait connaître le Propator, étant séparé de lui par d’immenses distances. Mais, en admettant cette supposition, ils ne voient pas qu’ils vont emprisonner Bythus, puisqu’il sera ainsi entouré et entourant. Nous nous trouverons donc lancés de nouveau dans une discussion à perte de vue sur les contenants et les contenus; mais il restera démontré que leurs Æons ne sont que des corps renfermés dans d’autres corps.
Il faut donc qu’ils reconnaissent de deux choses l’une: ou que ce qu’ils appellent le Père, n’est autre chose que le vide, ou bien que tout ce qui fait partie de la substance du Père participe de sa puissance. Si l’on trace dans l’eau des cercles, des triangles ou des carrés, toutes ces figures se mêlent à l’eau; il en sera de même de celles que l’on peut tracer dans l’air, ou dans la lumière: ainsi en doit-il être des Æons que l’on suppose renfermés dans la substance du Père; il faut qu’ils soient tous participants de cette substance, ce qui exclut toute possibilité qu’ils puissent rester plongés dans l’ignorance. Ainsi voilà que s’évanouit leur idée de dieux inférieurs, de l’émission de la matière, et tout leur système de la création, dont ils attribuent l’œuvre à la passion et à l’ignorance. Que s’ils suppriment le Père et mettent le vide à sa place, ils tombent dans un horrible blasphème, en refusant à Dieu toute espèce de puissance, puisqu’il serait incapable de communiquer sa divinité aux êtres qui font partie de sa substance.
Ce que nous venons de dire au sujet de l’émission de l’intelligence suprême suffit pour réfuter le système des partisans de Basili de, ainsi que celui des gnostiques qui adoptent les mêmes opinions sur l’origine des choses, opinions que nous avons fait connaître dans le premier livre. Nous avons donc fait voir ce qu’il y avait d’impossible et d’absurde dans le dogme de leur Nus suprême, et dans la formation de cette intelligence infinie. Examinons maintenant le reste de cette théogonie. Ils disent donc que de ce Nus sont provenus le Verbe et Zoé, créateurs du Plerum; et quant au Verbe, raisonnant par comparaison avec les choses humaines, ils ont l’air de vanter beaucoup leur Nus au sujet de cette création. Mais comme nous l’avons dit, l’idée de Dieu renferme l’idée qu’il est en même temps tout puissance, tout pensée et tout Verbe; ainsi, on ne peut concevoir rien qui ait pu exister avant lui et qui puisse exister après lui; on ne peut le concevoir que simple et inaltérable, toujours égal et toujours semblable à lui-même: toutes ces conditions rendent inadmissible l’idée qu’il ait pu être créé. Certainement, dire que l’on conçoit Dieu comme étant tout vue et tout ouïe, (c’est-à-dire qu’il voit tout ce qu’il entend, et qu’il entend tout ce qu’il voit), n’est pas un péché; dire aussi qu’on le conçoit comme étant tout intelligence et tout Verbe, ensorte que toute pensée en lui soit parole et toute parole soit pensée, ce n’est point non plus un péché; mais on aura de Dieu une idée moins grande et moins relevée que celui qui admet l’hypothèse précédente. Toutefois, on s’en fera une idée bien plus convenable et plus décente que celui qui compare la génération du Verbe divin à l’acte de la génération parmi les hommes, et qui fait naître de cette manière Dieu et son Verbe. Nous demanderons si, d’après ce dernier système, on pourrait trouver quelque différence entre la génération de Dieu et de sa parole, et la génération de l’homme et de la parole de l’homme.
Les gnostiques ont mis en avant une autre erreur, qui est en même temps un péché, au sujet de Zoé, ou la vie, qu’ils font naître en sixième ordre, lorsqu’il fallait la placer en tête de tout le système, puisque Dieu est la vie même, l’incorruptibilité et la vérité. Il paraît donc qu’ils établissent une pareille progression d’origine en ce qui concerne les principaux attributs de Dieu: car on ne peut prononcer le nom de Dieu, sans sous-entendre dans la signification de ce mot, l’intelligence, le Verbe, la vie, l’incorruptibilité, la vérité, la sagesse, la bonté et tous les attributs de cette nature. Mais alors, comment pourrait-on dire que le sentiment est venu avant la vie? car le sentiment c’est la vie même; de sorte que Dieu, qui est la vie de toute la nature, aurait été un temps privé de vie. Si donc ils veulent que Zoé n’ait reçu la vie que le sixième, il fallait toujours que la vie existât bien longtemps auparavant pour faire exister Nus, et bien encore avant Nus, pour animer leur Bythus. D’où il suit que c’est une absurdité nouvelle de leur part, que de compter ensemble le Propator avec Sigée, qu’ils lui donnent pour épouse, sans mettre au même rang Zoé, qui était au moins aussi ancien qu’eux.
Quant à la seconde création, celle d’Anthropos et d’Ecclesia, nous ferons remarquer que leurs docteurs, auxquels on a donné à tort le nom de gnostiques, accusent les valentiniens, leurs confrères, de contrefaçon, disant qu’ils leur ont volé leur système: ils prétendent donc qu’il y aurait plus de vraisemblance dans l’ordre de leurs créations, de faire naître le Verbe de l’homme, que de faire naître l’homme du Verbe; ainsi l’homme se trouverait être antérieur au Verbe, et par conséquent il serait Dieu lui-même. Il y aurait dès lors quelque vraisemblance d’attribuer à Dieu, comme ils le font, toutes les passions, tous les sentiments, et le langage de l’homme; ils peuvent être bien venus à débiter de pareilles choses à ceux qui ne connaissent pas le vrai Dieu, et qui sont ainsi portés à prêter à Dieu leurs propres sentiments; c’est à l’aide de pareilles théories qu’ils trouvent des auditeurs à qui ils débitent leur cinquième création, qui est celle du Verbe de Dieu, se disant seuls dans le secret des mystères ineffables de la Divinité, et s’appliquant à eux-mêmes ce passage de l’Évangile: cherchez et vous trouverez. C’est pour cela sans doute qu’ils ont encore à chercher et à expliquer comment Nus et Aletheia sont provenus de Bythus et de Sigée; comment d’Aletheia et de Nus, Logos et Zoé; comment de Logos et de Zoé, Anthropos et Ecclesia.
Chapitre XIV — Que Valentin et ses adhérents ont puisé leurs doctrines dans les religions du paganisme ; il n’y a à cet égard que les mots de changés
Il paraît que c’est dans un livre de théogonie laissé par Antiphane, un des anciens auteurs de comédie, que les valentiniens et les ethniciens auraient puisé tout leur système sur la création qu’ils nous débitent aujourd’hui. Selon Antiphane, le Chaos est fils du Silence et de la Nuit; la Nuit et le Chaos donnent ensuite naissance à l’Amour; l’Amour engendre la Lumière, et de ces premières créations seraient provenus, après, tous les autres dieux; ceux-ci à leur tour produisent les dieux du second ordre et la création de l’univers, et enfin ces dieux du second ordre donnent naissance à l’homme. Voilà sur quelles données les hérétiques que nous combattons aujourd’hui ont bâti leur système de la création, bien qu’ils nous le donnent comme étant de leur invention; mais il n’y a que les noms de changés. Ce qu’Antiphane appelle le Silence et la Nuit, ils l’appellent Bythus et Sigée; le Chaos c’est leur Nus, et l’Amour, c’est Logos ou le Verbe (Antiphane fait de l’Amour le créateur souverain); les dieux de premier ordre d’Antiphane deviennent les Æons des gnostiques; et les dieux du second ordre sont représentés dans le système de ces derniers par la mère Achamoth, venue à la lumière en dehors du Plerum, et qui forme la seconde ogdoade: c’est de cette seconde ogdoade que sortent, comme dans la théorie d’Antiphane, l’univers et l’homme. À l’imitation d’Antiphane, les gnostiques parlent de mystères ineffables, dont eux seuls auraient le secret: on dirait des comédiens qui répètent une pièce, et s’approprient les paroles et les raisonnements de l’auteur.
Mais ils ne se sont pas contentés de s’approprier ce qu’ils ont trouvé dans Antiphane et les autres comiques, ils ont pris encore tout ce qu’ils ont trouvé à leur convenance dans tous les écrits des philosophes du paganisme; et de tous ces lambeaux épars qu’ils ont rassemblés, ils ont composé avec art un tissu sans consistance, et qui se rompt au moindre choc. Toutefois, de toute cette friperie philosophique ils ont formé une doctrine prétendue nouvelle, bien qu’il n’y ait de nouveau dans tout cela que leur hypocrisie; ils ont donc essayé de rajeunir par un vernis de nouveauté toutes ces théories tombées en désuétude; mais ce vernis sent l’ignorance et l’impiété dont étaient infectées ces vieilles théories. Ainsi, par exemple, Thalès de Milet avait proclamé l’eau comme le principe générateur de toutes choses: à la place de l’eau ils ont mis Bythus. Homère avait fait de l’Océan et de Thétis les créateurs du monde: ils ont fait de l’Océan et de Thétis Bythus et Sigée. Anaximandre a fait de l’immensité, contenant en elle-même les semences de toutes choses et de tous les mondes, le principe générateur de tout; ils ont représenté cette idée par leur Bythus, accompagné des Æons. Quant à Anaxagore, surnommé l’athée, il a enseigné que les animaux étaient provenus des semences tombées du ciel et qui contenaient leurs germes; c’est d’après cette idée qu’ils ont formé leur mère Achamoth, produisant tous les germes, dont eux-mêmes ils font, disent-ils, partie; ils avouent ainsi, et tous les hommes de sens reconnaîtront la justesse de cet aveu, qu’ils sont les représentants et les héritiers des principes impies du philosophe Anaxagore.
Quant aux ténèbres et au vide, ils ont pris ce qu’ils en disent à Démocrite et à Épicure, pour l’accommoder à leur système. On sait en effet que ces deux philosophes ont beaucoup parlé du vide et des atomes, appelant atome ce qui existe, et vide ce qui n’existe pas: les gnostiques reproduisent cette distinction, puisqu’ils ne reconnaissent comme êtres existants que ce qui est compris dans le Plerum, ce sont les atomes; et comme n’existant pas, tout ce qui est au dehors; c’est le vide. Il faut remarquer que, d’après leur propre système, eux-mêmes se reconnaissent comme n’existant pas, puisqu’ils vivent dans ce bas monde, hors du Plerum. Pour ce qu’ils disent des ressemblances et des images, ils l’ont pris chez Platon et Démocrite. Celui-ci a enseigné le premier que ce monde renferme beaucoup d’êtres qui ne sont que des images de l’Être universel. Platon dit qu’il y a trois choses, la matière, l’image et Dieu. Il est évident que les hérétiques ont emprunté à ces deux philosophes tout ce qu’ils disent des images; ils ont changé seulement les noms, bien qu’ils se disent inventeurs de cette théorie.
Ainsi, en disant que Dieu a créé le monde avec la matière préexistante, ils ne font que répéter ce qui avait été avancé par Anaxagore, par Empédocle et Platon, quoiqu’ils veuillent se donner l’air d’avoir reçu là-dessus des révélations de leur mère Achamoth. Pour ce qui est du système de la fatalité, qui fait Dieu dépendant de la création, et qui le rend esclave de la nécessité, n’ayant pas le pouvoir de donner l’immortalité à ce qui était d’abord mortel, ni de rendre incorruptible ce qui était corruptible; ensorte que chaque chose est forcée de suivre invinciblement la loi de sa nature, ce système, disons-nous, nos adversaires l’ont emprunté à des stoïciens et à plusieurs poëtes et écrivains, qui s’en sont fait les auteurs dans l’ignorance où ils étaient du vrai Dieu. C’est sur ce système de la fatalité que les valentiniens ont établi leurs trois divisions, en dehors desquelles Dieu ne peut absolument rien, et dans lesquelles il est obligé de se renfermer sous peine d’impuissance; ces trois divisions sont: Les choses de l’esprit, renfermées dans le sein du Plerum; les animaux, qui occupent la partie intermédiaire; et à l’extrémité, les choses purement corporelles et physiques.
Leur Sauveur, qui est procréé par tous les Æons ensemble, dont chacun lui donne ce qu’il a de meilleur, n’est que la répétition de la fable de Pandore, dont parle Hésio de: cette Pandore est produite par l’effort réuni de tous les dieux, qui lui font chacun présent de ce qu’il y a de meilleur en eux: absolument comme les Æons en agissent à l’égard du Sauveur. Ils ont pris ensuite leur système de l’indifférence des actions humaines, des cyniques, avec lesquels ils s’accordent pour dire qu’il n’y a ni bien ni mal dans les actions; que l’excellence de notre nature s’oppose à ce que nous puissions être souillés, quoique nous fassions et quoique nous mangions. Enfin, ils ont emprunté à Aristote l’habitude de noyer toutes les questions dans un amas de subtilités et de paroles oiseuses.
Les pythagoriciens leur ont prêté leurs idées sur la nature des nombres. Ceux-ci, en effet, veulent trouver dans les nombres l’origine de toutes choses; les nombres pairs auraient produit les choses animées, les nombres impairs les choses inanimées. Les uns auraient produit la cause qui crée; les autres, les choses qui ont été créées. Ainsi les nombres pairs ne produisent que des êtres excellents, semblables à une statue parfaite pour les formes et pour la matière dont elle est faite. Ces êtres parfaits sont, dans le système des valentiniens, ceux qu’ils placent dans leur Plerum. Les pythagoriciens rangent au nombre des êtres intelligents tous ceux qui sont entraînés par un besoin de leur être vers la recherche de la vérité, et qui n’ont point de repos jusqu’à ce qu’ils l’aient enfin trouvée dans ce qu’elle est, une et indivisible: Ainsi un, ou le simple et l’indivisible, est l’origine de toutes les créations. De là sortent les assemblages de nombres, de deux, la dyade; de quatre, la tétrade; de cinq, la pentade et ainsi de suite. Les valentiniens ont encore voulu adapter à leur système cette idée des nombres, quand ils parlent de leur plénitude et de leur Bythus; et encore, leur union, ou conjugaison revient à la puissance de l’unité des pythagoriciens, quoique Marcus ait affecté de donner cela comme étant de son invention, et pour avoir l’air d’avoir imaginé quelque chose de plus que les autres: il soutient d’ailleurs que l’origine et le principe de toutes choses est renfermé dans la quaternation de Pythagore.
Maintenant, nous leur demanderons si tous les philosophes dont ils ont emprunté les systèmes ont connu ou n’ont pas connu la vérité. Que s’ils l’ont connue, il en résultera que la venue du Christ sur la terre était entièrement inutile. À quoi bon en effet y serait-il descendu? Aurait-ce été pour révéler la vérité aux hommes, à qui déjà elle aurait été connue? Ou bien ces philosophes, dont ils empruntent les systèmes, n’ont pas connu la vérité: mais s’ils ne l’ont pas connue, comment nos adversaires eux-mêmes, en répétant les erreurs de ces mêmes philosophes, peuvent-ils se flatter d’enseigner et de révéler aux hommes cette suprême vérité? Ainsi, par antiphrase, ils appellent science de la vérité ce qui est l’ignorance de cette vérité même. Aussi saint Paul a-t-il raison de dire: « Les nouveautés profanes de paroles, d’une doctrine qui a faussement le nom de science. » Leur science, en effet, est bien la fausse science. Mais peut-être que, ne pouvant répondre à cet argument, ils chercheront un faux-fuyant, et ils pousseront l’impudence jusqu’à dire que ces philosophes n’ont pas connu la vérité par eux-mêmes, mais qu’ils n’en ont été que les échos et comme les prophètes inspirés par la mère de toute science, et que tout cela s’est fait à l’insu de Demiurgos? Nous leur répondrons d’abord, que jamais aucun de ces philosophes n’a dit une pareille chose, et que personne ne s’en était douté. Et comment supposer qu’eux-mêmes, et ensuite leurs disciples, n’auraient pas eu l’intelligence de ce qu’ils enseignaient? D’ailleurs, on ne peut pas se dispenser d’admettre, d’après ce qu’ils nous disent, que la mère de toute science, dont ils auraient été les prophètes, avait elle-même connu la vérité, et le Père, qui est la vérité, puisqu’elle le faisait annoncer au monde: mais alors, et d’après leur aveu, le Sauveur aurait donc menti, quand il a dit: « Personne ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, » puisque leur mère Achamoth ou sa progéniture aurait connu cette vérité, c’est-à-dire les mystères du Père.
Et cependant ces contradictions n’ont pas empêché que ces hérétiques n’aient séduit un certain nombre de personnes qui ne connaissaient pas encore le vrai Dieu; ce qu’ils ont fait en flattant leurs passions, et en faisant passer insensiblement les esprits des idées qui leur sont familières jusqu’aux plus hautes spéculations, et leur expliquant à leur manière les mystères de la création, la puissance créatrice du Verbe et tous les secrets de la vie et de la parole. Mais, nous ne craignons pas de dire, et nous le faisons sans vanité, qu’ils ont menti et qu’ils ont erré sur tous les points. Ils ont agi comme ces chasseurs qui tendent des piéges aux bêtes sauvages, en les amorçant par l’appât des choses dont elles sont friandes; mais une fois prises à leurs filets, elles ne peuvent plus se dégager et ils les mènent partout où ils veulent: de même ces faux docteurs endoctrinent ceux qui les écoutent en flattant les idées qui leur plaisent, et les amènent insensiblement à croire les choses les plus chimériques et les plus absurdes, et enfin tout le système inadmissible de leurs folles créations. Ainsi, ils leur ont fait croire, sans preuves et sans raisons capables de donner quelque vraisemblance à ces chimères, que dix Æons étaient provenus de l’union de Logos et de Zoé; qu’il en était né douze d’Anthropos et d’Ecclesia; que les dix Æons provenus de Logos et de Zoé sont Bythus et Mixiu, la Perpétuité et l’Union, la Nature et le Plaisir, la Stabilité et la Puissance modératrice, Monogène et Macaria; que ceux provenus d’Anthropos et d’Ecclesia sont: le Paracl et et Pistis, Patricon et Elpida, Metricon et Agap en, Ænon et Synesis, Ecclesiasticon et Macariotela, Theleton et Sophia.
Nous avons raconté, dans le livre qui précède, les souffrances et les erreurs de Sophia; nous avons dit comment, étant poursuivie par le Père, elle avait été exposée à périr; comment elle avait enfanté au dehors du Plerum, et de quelle souillure était né le Créateur du monde; comment le Christ et Sotera avaient été beaucoup plus tard engendrés par les Æons provenus du péché. Maintenant que nous connaissons tous les noms que les valentiniens donnent à leurs Æons, l’absurdité de leur système frappe nos yeux, et nous voyons tout ce qu’il présente de vague et de confus. Ils dégradent eux-mêmes leurs Æons par les noms ridicules qu’ils leur donnent. Nous préférons assurément ceux qui ont suivi un autre ordre dans ces appellations et qui y ont mis plus de convenance et de vraisemblance; ceux-là supposent que les noms qu’ils donnent aux Æons ne sont que des images et des indications étymologiques.
Chapitre XV — Les hérétiques ne donnent aucune raison des créations successives de leurs Æons
Revenons un moment aux questions relatives à la création des Æons, et que nos adversaires nous disent d’abord pourquoi les créations des Æons avaient été faites dans l’ordre tel qu’ils le disent; et comment ils se trouvent indépendants du reste de la création; car ils veulent que la création ait été faite pour eux, bien qu’ils aient été créés pour l’ornement de la création; ensorte que les Æons ne seraient point les symboles des choses créées, mais les choses créées seraient les symboles des Æons. Et en effet, nos adversaires croient-ils avoir donné une explication suffisante de ces symboles en disant que le mois a trente jours à cause des trente Æons; que le jour est divisé en douze heures, l’année en douze mois, à cause des douze Æons qui habitent au centre du Plerum! Ce sont là de vains mots. Mais qu’ils nous disent donc la raison pour laquelle les Æons ont été créés dans un tel ordre? pourquoi cette création a été faite ainsi et non autrement; pourquoi les premières créations des êtres supérieurs ont eu lieu au nombre de huit plutôt qu’au nombre de cinq, de trois ou de sept, ou de tout autre nombre? Pourquoi les Æons provenus de Logos et de Zoé sont au nombre de dix plutôt que de tout autre nombre; pourquoi ceux provenus d’Anthropos et d’Ecclesia sont au nombre de douze, ni plus ni moins?
Nous leur demanderons aussi la raison de ce mode de division de tout le Plerum: pourquoi en font-ils trois divisions, l’une de huit parties, la seconde de dix, et la troisième de douze? Quelle est la raison de ces nombres, et pourquoi cette division elle-même est-elle triple, au lieu d’être quadruple, ou quintuple, ou sextuple, ou de toute autre collection de nombres? Nous leur ferons grâce d’une autre question, qui serait celle de savoir comment ces nombres dont ils se servent, et qui s’appliquent d’ordinaire aux choses créées, coïncident avec les nombres divins, seuls en rapport avec l’idée de ces êtres supérieurs: (car les nombres divins devant être préexistants aux nombres créés, comment ceux-ci enchaîneraient-ils ceux-là), en les assujettissant à leurs propres progressions.
Quant à nous, nous ne craignons pas de dire que la manière dont nous expliquons la création est parfaitement en rapport avec cette création même. Bien différents des hérétiques, qui, ne voulant pas reconnaître quelque chose d’incréé et de parfait par lui-même, sont obligés de se jeter dans d’effroyables contradictions. Leur demande-t-on quelques explications au sujet du Plerum, qui est le séjour de leurs dieux, ils vous répondent par des considérations purement en rapport avec les choses humaines; ils vous parleront sans cesse des créatures au lieu du créateur, nous entretenant mal-à-propos des effets. Quand nous les interrogeons sur les causes, ils nous répondent sur autre chose que sur quoi nous les questionnons. Mais ils ne peuvent nous dire pourquoi le Plerum, dont les choses créées ne sont que les images, est octiforme, déciforme et duodéciforme, plutôt que de toute autre proportion; en avouant leur ignorance sur ce point, ils accusent leur Dieu en même temps d’imprévoyance, d’ignorance et de maladresse, comme ayant fait les choses sans savoir pourquoi. Peut-être ils nous diront que le Père, dans sa sagesse, a construit le Plerum dans l’intérêt des choses créées, et afin qu’il leur servît comme de mesure, de règle et de proportion. Mais, dans cette hypothèse, il n’aurait pas créé le Plerum pour lui-même, mais pour qu’il servît de type à la créature, qui n’en serait plus elle-même que l’image; à peu près, comme si l’on disait qu’une statue que l’on fait n’a pas pour but de représenter un objet, mais qu’elle a pour fin et pour but l’airain, l’or ou l’argent qui doit servir à sa forme. D’où il faudrait conclure que les créatures inférieures auraient plus de valeur que le Plerum, puisque le Plerum aurait été fait pour elles et à cause d’elles.
Chapitre XVI — Ou le créateur du monde a trouvé en lui-même le type de toutes ses créations, ou bien ce type lui a été fourni par quelque Dieu du Plerum : mais dans cette hypothèse celui-ci l’aurait reçu d’un autre, et ainsi de suite jusqu’à l’infini
Si nos adversaires résistent encore aux arguments que nous leur avons proposés et au moyen desquels nous les avons mis dans l’impossibilité de rendre compte d’une manière raisonnable de l’origine de leur Plerum, ils seront forcés de confesser du moins que la première forme et la première création de ce Plerum est due à quelque être supérieur et plus puissant que tous les autres. Car, si Demiurgos n’a pas trouvé en lui-même le type des créations, il faut que des êtres supérieurs à lui le lui aient communiqué. Il en sera de même à l’égard de leur Bythus: s’il n’est pas l’inventeur du Plerum, il faut bien qu’un autre, qui était avant lui, lui en ait fourni le modèle. On ne peut sortir de cette alternative: ou bien, le souverain créateur du monde a trouvé dans sa volonté la puissance de création, ainsi que les types de toutes ces créations; ou bien, s’il n’a pas fait tout cela par lui-même, il faut qu’un autre lui en ait transmis la puissance et les moyens d’exécution, c’est-à-dire le nombre des créations, leur substance et leur type. Ou bien, si Bythus a trouvé en lui-même la puissance de créer le Plerum, pourquoi Demiurgos n’aurait-il pas trouvé également en lui le pouvoir de créer le monde que nous voyons? Ou bien encore, si l’on veut prétendre que les créations inférieures ne soient que des images des choses du Plerum, qui empêchera de supposer que les choses du Plerum ne soient à leur tour les images d’autres créations d’un ordre supérieur; et ainsi de suite, toujours en remontant jusqu’à l’infini.
Tel est l’embarras dans lequel s’est jeté Basili de, pourchassant la vérité en remontant toujours d’une chose à l’autre. Il a eu beau imaginer ses trois cent soixante-cinq cieux superposés les uns sur les autres, et dont le supérieur aurait créé celui qui lui était inférieur, ces trois cent soixante-cinq cieux, comme étant le type des trois cent soixante-cinq jours qui composent l’année; il a eu beau mettre par-dessus tout cela encore ce qu’il appelle la puissance sans nom, il n’en a pas été plus avancé. Si on lui demande qui a fourni le type du premier de tous ces cieux, dira-t-il qu’il provient de ce qu’il appelle la puissance sans nom? Mais alors il faudra qu’il avoue, ou que cette puissance sans nom a créé par elle-même ces premiers types, et alors il tombe dans notre système de l’unité de Dieu, ou bien, il faut qu’il dise qu’il y a encore une puissance au-dessus de cette puissance sans nom, qui aurait fourni à celle-ci les modèles de toutes les créations.
Mais, nous le demandons, ne vaudrait-il pas mieux avouer tout de suite qu’il n’y a qu’un seul Dieu, que ce seul Dieu est celui qui a créé l’univers, et qui a trouvé en lui-même les types et les modèles de toutes les choses qu’il a faites, que de se voir forcé, après une foule de détours à travers lesquels on a débité mille impiétés, de s’arrêter enfin à avouer que la création est l’œuvre d’un seul et même créateur?
Remarquons, d’ailleurs, que si les valentiniens nous reprochent de n’attacher nos regards que sur des régions inférieures, comme si nos esprits n’étaient pas capables de les suivre dans leurs sublimes excursions, ils font les mêmes reproches à ceux qui suivent les opinions de Basili de, leur disant qu’ils ne font que rouler sans cesse dans le même cercle, c’est-à-dire, n’élevant pas leurs idées au-dessus des deux premières octonations, et croyant qu’immédiatement au-dessus des trente Æons ils ont rencontré l’Être supérieur, créateur de l’univers, parce qu’ils ne savent pas voir, par delà leurs trois cent soixante-cinq cieux, le Plerum, placé au-dessus de la quarante-cinquième ogdoade. Mais ne peut-on pas aussi dire aux sectateurs de Basili de qu’au lieu de trois cent soixante-cinq cieux ou Æons, ils devraient en créer quatre mille trois cent quatre-vingt, puisque les jours de l’année comportent un pareil nombre d’heures: que si l’on veut ajouter à ce calcul celui des heures des nuits de l’année, on aura ainsi une multitude d’Æons; mais on n’en sera pas plus avancé pour trouver l’Être suprême, qui a créé toutes choses par lui-même; car tous les cieux et tous les Æons ensemble ne suffiraient pas pour atteindre sa hauteur, ou pour parcourir sa longueur et sa profondeur.
Chapitre XVII — Exam en de l’origine des Æons ; qu’elle est inadmissible, de quelque manière qu’on l’envisage. — Nécessité où sont nos adversaires de reconnaître que leur Nus et leur père suprême sont entachés d’ignorance
Nous avons démontré jusqu’à présent tout ce qu’il y a de contradictoire et d’absurde dans l’explication que les hérétiques nous donnent de leur Plerum et de leur première ogdoade. Examinons maintenant le reste de leur système; et pour dévoiler tout ce qu’il offre de faux et de chimérique, allons nous-mêmes à la recherche de ce qu’on ne trouve pas dans ce système. C’est un devoir pour nous de poursuivre cette tâche que nous avons commencée, dans l’espérance de ramener à la vérité tous ceux qui s’égarent. Nous le devons, d’ailleurs, d’après l’engagement que nous avons pris envers vous de combattre dans toutes ses parties les systèmes des hérétiques.
Nous leur demanderons donc quelle est l’origine de leurs Æons. Ces êtres sont-ils sortis du sein de celui qui les a créés, sans se détacher cependant entièrement de lui, à peu près comme les rayons que le soleil lance hors de son foyer, ou bien chacun d’eux a-t-il reçu une existence à part, une individualité distincte, et une forme qui lui est propre, comme les hommes ou les animaux? Ou bien, dépendent-ils de celui qui les a créés, comme les branches d’un arbre tiennent au tronc de cet arbre? Sont-ils formés de la même substance que leur créateur, ou bien sont-ils d’une substance différente et particulière? Sont-ils tous nés au même instant; ou bien ne sont-ils nés que successivement, de manière que les uns soient plus jeunes et les autres plus âgés? Sont-ils d’une même substance, d’une même forme, égaux et semblables entre eux, comme l’esprit et la lumière, ou bien sont-ils de substances et de formes différentes?
Mais si chacun de ces Æons est né successivement, à la manière des hommes, il arrivera nécessairement de deux choses l’une: ou ils seront de la même substance que celui qui les a engendrés, et partant semblables à lui, ou bien s’ils ne sont pas semblables à leur père, ils seront d’une forme et d’une substance différente. S’ils sont de la même nature que celui qui les a engendrés, il faudra conclure qu’ils sont d’une nature impassible comme lui-même. Ou bien, s’ils sont d’une autre nature, d’une nature assujettie aux passions, nous demanderons comment ils ont pu recevoir et garder cette nature inférieure au sein du Plerum, qui est le centre de l’incorruptibilité? Que si l’on admet que chacun d’eux possède une individualité spéciale, existant isolément, à la manière de l’espèce humaine, ayant une forme et une figure qui lui est propre; enfin tout ce qui est particulier à la nature des corps. Mais dans ce cas, il ne faut donc plus dire que le Plerum n’est habité que par des esprits, et que les Æons sont de purs esprits. Il faut alors, au contraire, nous figurer les Æons, ayant des corps, buvant et mangeant chez le Père; et le Père lui-même comme étant de cette nature toute matérielle.
Diront-ils que les Æons sont nés de leur Père, comme la lumière naît de la lumière, comme l’étincelle produit l’étincelle; qu’ainsi les Æons sont nés du Logos, comme le Logos est né de Nus, comme Nus est né de Bythus? Mais, dans cette hypothèse, il faut nécessairement qu’ils soient tous égaux par l’origine, par la forme, et par l’espèce: ils seront tous impassibles, si leur générateur est d’une essence impassible; ou s’ils sont sujets au changement et aux passions, c’est que leur générateur y est également assujetti. Car le flambeau qui a été allumé par un autre flambeau n’a pas une flamme différente: aussi toutes les flammes se rapportent toujours à une seule et même flamme. On ne peut pas dire du feu qu’il est jeune ou vieux; ce n’est qu’une même chose, qu’un même principe: les flambeaux successivement allumés ont tous la même flamme; il n’y a de différence entre eux que pour le temps où ils ont reçu la communication de cette flamme.
De ce que les Æons doivent être tous semblables entre eux, il en résultera que si l’un est entaché d’ignorance et de péché, tous les autres, et toutes les divinités du Plerum, devront l’être également; le Propator lui-même n’en sera pas exempt, et, de plus, il devra s’ignorer lui-même. Ou bien, si les Æons sont d’une nature impassible, tous les êtres du Plerum devront l’être aussi. Mais alors comment concevoir la possibilité que le plus jeune des Æons ait éprouvé cette souffrance et cette passion dont on nous parle? Comment encore concevoir que, parmi les Æons, il y en aurait de jeunes et de vieux, puisqu’ils sont la lumière du Plerum, et qu’il est de l’essence de la lumière que toutes ses parties soient égales entre elles? Veut-on les comparer à des étoiles? alors même difficulté. En effet, si les étoiles diffèrent entre elles pour l’éclat, cependant elles sont toutes de la même nature et de la même substance. Il faut donc que les Æons soient tous passibles ou qu’ils soient tous impassibles; tous incorruptibles, ou tous corruptibles.
On n’éludera point cette difficulté, en disant que les Æons sont nés du Logos de la même manière que l’arbre produit ses rameaux; car le Logos provient lui-même du Propator. Ainsi tous les Æons, et celui qui les aurait engendrés, étant tous ensemble d’une même nature et d’une même substance, et ne différant que par leur grandeur individuelle, font tous partie de la plénitude du Père, comme les doigts font partie de la main. Si donc le Père a été plongé dans la passion et dans l’ignorance, tous les Æons y auront également été plongés. Mais comme ce serait une impiété de dire que le Père a été capable d’ignorance et de passion, n’est-il pas contradictoire de les admettre dans l’Æon et dans Sophia, qui sont venus de lui et qui sont semblables à lui? Comment donc nos adversaires peuvent-ils se prétendre religieux en professant de pareilles impiétés?
Que s’ils disent que les Æons sont nés du Logos de la même manière que les rayons naissent de la lumière, les mêmes contradictions se reproduiront: car les rayons sont de la même nature que la lumière de laquelle ils émanent. Ainsi les Æons seront tous semblables à leur auteur, et on ne pourra pas dire que les uns soient passibles, et les autres impassibles; que s’ils sont tous impassibles, alors le système s’écroule: et, en effet, comment supposer, dans cette hypothèse, que leur plus jeune Æon ait pu souffrir? Veut-on, au contraire, faire tous les Æons passibles, dans ce cas c’est admettre que Logos, que Sophia, que Nus et que Propator sont susceptibles de souffrance et d’ignorance: car le Père, ou le Nus, c’est un seul et même être, dans le système de ceux que nous combattons. Or, si on veut lui conserver sa suprématie, il faut qu’il reste uni au Nus et au Logos, car il est lui-même le Nus et le Logos parfait et impassible; et il faut pareillement que tout ce qui participe à sa nature parfaite et impassible soit impassible et parfait.
Qu’on ne vienne pas nous dire que Logos, n’étant né que le troisième du Père, a pu ignorer le Père, ainsi qu’ils l’enseignent. Cette assertion, qui peut être vraie dans l’ordre de la génération humaine, puisqu’il y a des enfants qui ne savent pas qui est leur père, est inadmissible relativement au Verbe du Père. Car si, étant dans le sein du Père, il ignorait le Père, il s’ignorerait alors lui-même, étant consubstantiel au Père; et de même toutes les émanations de lui-même, qui sont toujours coexistantes avec lui, ne pourront l’ignorer; c’est comme si l’on se figurait le soleil sans rayons. Il ne peut donc tomber sous le sens que Sophia, étant une émanation du Père et faisant partie du Plerum, ait pu être sujette à la passion et à l’erreur. Nous concevons très-bien, au contraire, que la Sophia, ou la Sagesse des valentiniens, qui n’est qu’une inspiration du démon, soit sujette à toutes sortes de passions mauvaises et d’erreurs. Et ne nous déclarent-ils pas eux-mêmes que leur mère Achamoth a été le produit de l’égarement d’un Æon? Comment donc pourrions-nous être étonnés si ceux qui se disent ses enfants flottent sans cesse dans un abîme d’erreurs?
Quoi que ces sortes de choses aient été assez débattues entre nos adversaires et nous, je n’ai pas découvert qu’il fût question, dans leur système, d’autres essences divines que celles dont nous venons de parler, ni de quelque autre puissance supérieure. Mais quant aux difficultés et aux contradictions dont nous venons de parler, ils ne répondent qu’une chose, savoir: que dans la génération de leurs divinités et de leurs Æons, chacun d’eux n’a connu que celui dont il descendait immédiatement, ignorant tout ce qui était avant son procréateur. Après cela ils ne s’inquiètent nullement de savoir comment ont eu lieu ces procréations, et comment elles sont possibles dans l’ordre des esprits; mais ils les tiennent pour réelles, bien qu’elles blessent la raison et le sens commun, et ils veulent que l’imperfection et l’ignorance des Æons aient commencé à partir du Propator, dont Nus fut le créateur. Ainsi ils supposent l’ignorance et l’aveuglement dans le Verbe de Dieu lui-même, puisque, d’après leur système, il aurait été engendré par le Propator. Admirables sophistes, en vérité, qui ont pénétré les mystères et les profondeurs du Dieu inconnu, de celui que les anges eux-mêmes désirent de connaître, pour apprendre au monde que le Verbe, créé par lui, est sorti de son sein incapable de connaître la vérité, de connaître même celui qui l’a produit!
Mais comment pouvez-vous soutenir, misérables sophistes, que Nus, créateur du Propator, étant lui-même la perfection infinie, ait fait de l’Æon, qui est son Verbe, un être rempli d’ignorance et d’imperfection, et qui ignorait son propre Père? Comment pouvez-vous dire ensuite que le Christ, quoique venu après les autres Æons, a été cependant créé parfait? Mais alors à plus forte raison le Verbe, qui avait été créé avant lui, devait-il être parfait comme lui, si du moins le Père eût borné à cela ses créations incomplètes, se réservant de créer l’Æon Sophia, cette mère de l’erreur, qui a répandu la coupe de tous les maux sur le monde. Il faudra, d’après votre système, accuser de tous ces maux le Dieu suprême. Ne dites-vous pas, en effet, que la grandeur et la puissance infinie du Père sont les causes premières de cette ignorance qui a engendré ces maux, puisque vous faites Bythus son égal, l’appelant le Père innommé; et que c’est d’eux que seraient provenus les Æons ignorants, et Sophia, la mère de tous les maux? Vous dites que la cause du mal, c’est que ceux-ci n’ont pu contempler la grandeur du Père. Mais si le Père n’a pas eu le pouvoir, dès le commencement, de se manifester aux Æons, il ne faut pas lui en faire un reproche, puisqu’il n’y avait pas de sa faute. Que s’il l’a pu postérieurement, et alors que les ténèbres de cette ignorance s’étaient encore épaissies par l’effet du temps, à plus forte raison aurait-il dû couper court à cette ignorance dès le commencement, puisque cela était en son pouvoir.
Chapitre XVIII — Il est absurde de supposer que Sophia ait été plongée dans l’ignorance et dans la souffrance, ou qu’elle ait couru de grands périls pour s’être mise à la recherche du Père : on ne peut pas mieux supposer que son enthymèse se soit séparée d’elle pour revêtir une existence particulière et distincte
N’est-ce pas encore une folie, de la part de nos adversaires, de soutenir que leur Æon Sophia aurait été plongé dans l’ignorance, et aurait dégradé dans la passion sa nature divine? Ces suppositions se détruisent les unes les autres: car là où se trouve l’imprévoyance et l’ignorance de ce qui est bien, là ne se trouve pas Sophia, ou la Sagesse. Qu’on cesse donc de représenter Sophia comme un Æon livré aux passions. Ou Sophia est un Æon resté pur, ou bien il n’est pas Sophia. Qu’on ne dise pas non plus que le Plerum est le séjour des purs esprits, si l’on y admet cet Æon qu’on dit s’être livré aux passions charnelles.
De plus, comment serait-il possible que l’enthymèse de cet Æon, ou son âme, comme ils le prétendent, ne faisant qu’un avec sa passion, en eût été séparée? car l’enthymèse, par sa nature, est consubstantielle à l’être auquel elle est réunie, et elle ne saurait jamais en être séparée: la partie viciée de cette enthymèse sera corrigée par la partie saine, de même que la santé chasse la maladie. Or, vers quoi se dirigeait l’enthymèse de Sophia dans sa première effervescence passionnée? Elle recherchait le Père et voulait contempler son immensité. Pourquoi tomba-t-elle ensuite dans le découragement et la langueur? Parce qu’elle n’avait pu trouver le Père, qui est de sa nature incompréhensible. Cette recherche du Père, de la part de Sophia, était donc funeste pour elle; et c’est pour cela qu’elle serait devenue capable de souffrance! Mais dès qu’elle s’est apperçue qu’il était introuvable, ne devait-elle pas revenir à la sagesse et à la raison? D’ailleurs, n’enseignent-ils pas que Nus, qui avait voulu aussi trouver le Père, cessa ses recherches lorsqu’il se fut convaincu qu’il était introuvable et incompréhensible?
Mais comment l’enthymèse de Sophia, si on la suppose séparée de cette même Sophia, aurait-elle pu concevoir les passions qu’on attribue à Sophia? Car l’affection pour quelque chose ne peut se concevoir sans cette chose, ni en être séparée. Or, une semblable proposition est non-seulement une chimère, mais c’est de plus une violation de cet enseignement du Sauveur, où il dit: « Cherchez, et vous trouverez; » car il indique cette recherche à ses disciples, comme étant le vrai chemin de la perfection. Tout au contraire, le Christ des valentiniens veut qu’on soit imparfait, si l’on recherche Dieu et la vérité; et, ce qui est plus singulier encore, ces hérétiques prétendent que pour eux-mêmes la perfection consiste dans la recherche de leur Bythus, tandis qu’ils veulent que pour leurs Æons elle soit dans la conviction que ce même Bythus est introuvable.
Dès lors qu’on ne saurait concevoir l’enthymèse séparée de l’Æon dont elle faisait partie, la distinction en deux parts que l’on veut faire de cette enthymèse, pour en faire sortir l’origine et la substance de la matière, paraîtra de plus en plus extravagante. On dirait, à les entendre ainsi débiter des blasphèmes impies, que Dieu n’a point dans son Verbe, et que la parole humaine n’a point dans ses ressources, le moyen de les confondre. Ils disent donc que tout ce que Sophia comprenait il l’aimait, et que tout ce qu’il aimait il le comprenait; ensorte que son enthymèse n’était autre chose, chez lui, qu’un désir infini de comprendre l’incompréhensible, car il aimait l’impossible. Comment donc l’amour et la compréhension pouvaient-ils agir séparément dans son enthymèse, et devenir ainsi la cause de la matière de l’univers, puisque l’enthymèse était l’amour, et l’amour, l’enthymèse? On ne peut donc concevoir l’enthymèse de l’Æon sans l’Æon, ni les affections de l’Æon sans son enthymèse. Ainsi s’évanouit toute leur argumentation.
Mais comment cet Æon était-il susceptible de souffrance et d’amoindrissement? Sans doute il était de la même nature que les autres êtres du Plerum, lequel Plerum est l’œuvre du Père. Or, les semblables ne se dissolvent ni ne s’amoindrissent par les semblables; au contraire, ils s’accroissent et se fortifient ensemble, comme le feu dans le feu, l’air dans l’air, l’eau dans l’eau, tandis que les contraires sont tourmentés et dissous par les contraires. Si l’Æon dont on nous parle eût été une émanation de la lumière, loin de périr dans cette lumière, il n’aurait fait qu’y prospérer et s’y accroître, comme le jour s’accroît par l’approche du soleil: nous faisons cette comparaison avec d’autant plus de raison, qu’on nous dit que le Bythus n’est autre chose que l’image et le reflet de son Père. Les animaux périssent par le contact et le mélange de toutes les substances qui sont étrangères ou opposées à leur nature, tandis qu’ils reçoivent de l’accroissement et de la force de celles qui sont en rapport et en affinité avec eux. Si donc Sophia est de la même substance que tous les êtres du Plerum, il n’a pu recevoir aucun dommage de leur contact et de leur mélange, étant, avec ses homogènes et ses semblables, esprit avec l’esprit. Car, pour nous, êtres corporels, la crainte, l’horreur, la souffrance et la mort ne sont peut-être produites que par la lutte entre les contraires; tandis que les esprits, qui vivent dans les flots de la lumière et avec leurs homogènes, ne sont pas sujets à ces maux. Je suis donc tenté de croire que les valentiniens ont pris dans les comédies de Ménandre, où l’on voit un personnage éperdu d’amour et en même temps haï par l’objet aimé, le type de leur infortunée Sophia. Leurs inventions, en effet, ont beaucoup plus de rapport avec les passions des hommes qu’avec les essences célestes et divines.
D’ailleurs, nous le demandons, comment supposer que le désir infini de connaître la perfection du Père, de le comprendre et de se réunir à lui, eût pu entraîner un Æon, cet être tout esprit, dans une voie de malheur et d’ignorance? Bien au contraire, ce désir dont il était possédé devait le faire arriver à la perfection, à l’immortalité, et à la connaissance suprême de la vérité. Et, en effet, quand les hommes s’occupent à méditer sur les choses au-dessus d’eux, pour arriver à la connaissance de la perfection, les entend-on dire, aussitôt qu’ils l’apperçoivent, que cette contemplation les jette dans l’ignorance et dans la consternation? ne disent-ils pas, au contraire, qu’ils sont heureux, dans l’espérance de posséder la vérité? Comment veut-on donc que ce qui élève l’homme vers la perfection et le bonheur puisse faire tomber un être divin dans l’ignorance et dans le malheur?
Ainsi, cette manière d’argumenter est sans valeur et blesse toutes les idées reçues. D’ailleurs, ils avouent que l’Æon dont ils se disent les représentants et les successeurs est plus ancien et d’une nature plus parfaite qu’eux-mêmes, nous assurant qu’il descend directement de cet autre Æon qui a été assujetti à la souffrance; ensorte que cet Æon, dont ils procèdent, a été le père de leur mère Achamoth, et, par conséquent, leur propre aïeul. Ainsi, il arriverait que pour eux, qui sont les petits-fils de cet Æon, la recherche de la vérité et de la perfection serait une chose bonne en elle-même, et qui les conduirait au bien suprême, tandis que cette même recherche du vrai et du bien aurait été pour leur aïeul une cause d’ignorance, de souffrance, de crainte et de terreur; causes singulières, qui devaient engendrer la matière. Comment une telle contradiction, disons plus, comment une telle absurdité ne frappe-t-elle pas leurs esprits? Car vraiment, c’est être aveugle et se laisser conduire par d’autres aveugles, que de soutenir de pareilles choses, et d’aller se précipiter dans un abîme d’erreurs.
Chapitre XIX — Absurdité du système des hérétiques relativement à la semence divine. Qu’il est contre le bon sens de supposer que Demiurgos en aurait été le dépositaire, et que cependant il n’aurait été qu’un animal inintelligent, privé de la science des choses divines. Il n’est pas moins ridicule de supposer qu’une seule particule de cette semence divine aurait suffi pour les rendre, eux, qui ne sont que des hommes, des êtres spirituels et dont l’intelligence serait capable de tout comprendre
Telles sont les propositions bizarres avancées par nos adversaires, relativement à la semence divine: semence sans forme, sans figure, étant cependant de la même essence que les anges, qui accompagnent le Sauveur et qui sont nés de la mère Achamoth; déposée ensuite dans le sein de Demiurgos, à son insu toutefois, et qui devait donner l’être, la vie et la perfection à l’homme, sa créature. Faisons remarquer d’abord que ces anges, qui accompagnent celui qu’ils appellent le Sauveur, devraient, d’après ce système, être imparfaits et informes, puisque ce qui aurait été formé à leur ressemblance aurait été ainsi laid et informe.
Il n’y a pas plus de fondement dans ce qu’ils disent relativement au Créateur, qui aurait été dépositaire de la semence divine sans le savoir, et sans se douter non plus que l’espèce humaine serait provenue de cette même semence. Et, en effet, comment supposer que cette semence fût restée inconnue au Créateur, si elle avait existé et qu’elle eût eu une vertu qui lui fût propre? Que si elle était sans essence et sans vertu, c’est qu’elle n’était rien, et par conséquent le Créateur ne l’a pas connue. Car nous voyons que les choses qui ont une existence distincte et une force particulière, soit de finesse, soit de vitesse, soit de douceur, soit d’éclat, n’échappent pas à la connaissance et à l’investigation de l’homme; comment donc pourraient-elles échapper à l’investigation d’un Dieu, créateur de l’univers? Assurément, il ne pouvait connaître cette semence dont on nous parle, puisque ce qu’on nous en dit équivaut à un pur néant. C’est à de pareilles divagations que s’applique sans doute la parole de notre Seigneur, quand il a dit: « Or, je vous dis que toute parole oiseuse que les hommes auront proférée, ils en rendront compte au jour du jugement. » Nous ne doutons pas que nos adversaires ne se trouvent dans ce cas-là, eux qui amusent les hommes à écouter de pareilles chimères. Parlent-ils d’eux-mêmes? c’est cette semence divine, qui, échauffant leur homme intérieur, les élève jusqu’à la connaissance du Plerum et des mystères du Père suprême. Parlent-ils de Demiurgos? alors cette même semence divine dont il est rempli, et que la mère Achamoth a déposée en lui, loin de lui ouvrir l’esprit, le laisse plongé dans une profonde ignorance de ce qui se passe dans le Plerum, et de toutes choses généralement.
Mais la déraison de la déraison, c’est qu’ils se proclament eux-mêmes des hommes spirituels, parce qu’une particule de cette semence aurait été déposée en eux, ce qui fait que leur âme est de la même nature que celle de Demiurgos; tandis que celui-ci, qui devrait au moins jouir des mêmes priviléges, d’autant qu’il est Dieu, ne peut s’élever à l’état d’esprit, reste à la nature de la bête brute, et ne saurait, en conséquence, avoir nulle idée des choses d’en haut, tandis qu’eux-mêmes, qui ne sont que des hommes, se vantent de tout pénétrer et de tout connaître! Chez eux, qui sont hommes, cette semence, par sa vertu, aurait produit l’intelligence et la perfection; pour celui qui est Dieu, elle n’aurait produit que l’ignorance. Quelle dérision! quelle folie!
Ce qu’ils disent encore de cette semence, qu’étant dans le sein de Demiurgos elle s’y formula, y prit une figure et y devint propre à revêtir l’intelligence et la raison, ne peut pas soutenir davantage la discussion. En effet, dans cette hypothèse, il faudra que cette semence divine se réunisse à la matière, à laquelle ils donnent pour origine l’ignorante et le péché, et qui deviendra ainsi plus efficace et plus puissante que la lumière céleste du Père, puisqu’elle donnera à cette semence un accroissement, une perfection, une beauté que la lumière incréée n’avait pu lui donner. En définitive, la matière, qu’ils font l’équivalent des ténèbres, aura plus d’efficacité et de puissance que la lumière divine elle-même. Puisque cette matière a une si grande vertu, n’est-il pas ridicule de soutenir qu’elle a failli faire périr leur mère Achamoth, qui suffoquait pressée dans les liens de cette matière, si, rassemblant toutes ses forces, et aidée du secours du Père, elle ne fût parvenue à se débarrasser de ses étreintes. Voilà donc la semence divine qui reçoit la forme et l’accroissement, parce qu’elle s’unit à cette même matière! et ce prodige encore s’opère par l’union des contraires et par leur fermentation réciproque, puisque, d’après nos adversaires, la matière est opposée à l’esprit, et l’esprit à la matière; ce qui est contradictoire.
Mais voici une autre difficulté: La mère Achamoth, en voyant les anges qui accompagnent le Sauveur, conçoit des formes pareilles à celles de ces anges, et cependant elle n’en conçoit pas une qui soit semblable au Sauveur, qui est bien plus beau encore que ses anges. Est-ce donc que la vue du Sauveur lui a déplu, et que pour cela elle n’a pas voulu concevoir une image semblable à lui? Et quant à Demiurgos, qu’ils appellent Psychi que, et auquel ils donnent une forme et une figure particulières, il aurait été créé parfait, quant à sa substance matérielle; mais il serait venu au monde imparfait, quant à l’esprit, qui lui était cependant bien plus nécessaire: c’est pour cela qu’il a fallu qu’il descendît dans une âme humaine qui lui devait donner la perfection et l’intelligence. Si donc il a besoin de la forme terrestre et animale pour être parfait, c’est qu’il n’est nullement semblable aux anges, qui sont les lumières des cieux, et qu’il ne peut ressembler qu’aux hommes. Il ne peut, en effet, ressembler qu’aux êtres sur le modèle desquels il a été formé, comme un volume d’eau prend la forme du vase qui le contient; et si cette eau vient à geler, la glace qui en résultera aura la forme du vase. Cela étant, comment donc la semence divine dont on nous parle produirait-elle des formes d’anges, puisque nous voyons, par l’exemple de Demiurgos, qu’elle ne produit que des formes humaines. Puisqu’elle était bonne pour les esprits, qu’a-t-elle eu besoin de descendre dans la chair? C’est, au contraire, la chair qui a besoin de l’esprit, s’il est vrai qu’elle doive être sauvée par lui, être glorifiée par lui, et que le principe de mort qui est en elle doive être absorbé par le principe de vie et d’immortalité. On ne voit donc pas comment ce qui est de l’esprit pourrait avoir besoin de ce qui est de la matière. L’esprit nous rend meilleurs; mais nous, nous ne pouvons rendre l’esprit meilleur.
Voici qui démontrera plus clairement encore tout ce qu’il y a de faux dans ce qu’ils disent relativement à cette semence divine. En effet, ils prétendent que les âmes sur lesquelles la mère Achamoth aura répandu de cette semence divine seront d’une nature plus excellente que les autres, qu’elles seront protégées par Demiurgos, et qu’elles deviendront les âmes des princes, des rois et des prêtres. Mais si cela était, on aurait vu le grand-prêtre Caïphe, Anne, et tous les autres grands-prêtres avec les docteurs de la loi, les princes du peuple, et avant tous, le roi Hérode, croire en notre Seigneur, par l’effet de ce privilége de la nature de leur âme. Or, c’est justement le contraire qui est arrivé; car ce ne furent ni les grands-prêtres, ni les princes, ni les chefs du peuple qui accueillirent Jésus-Christ, mais les pauvres qui mendiaient le long des chemins, mais les sourds et les aveugles, mais ceux qui étaient méprisés par la foule; ce qui fait dire à saint Paul: « Considérez, mes frères, qui sont ceux d’entre vous qui ont été appelés à la foi; il y en a peu de sages selon la chair, peu de puissants et peu d’illustres. Dieu a choisi les plus vils et les plus méprisables selon le monde. » On voit donc par là que les âmes des grands et des puissants de la terre n’étaient point les plus excellentes parmi les hommes.
Ce que nous avons dit jusqu’à présent suffit pour démontrer combien est vain et chimérique l’ensemble de tout leur système. Car il n’est pas besoin, comme dit le proverbe, de boire toute l’eau de la mer, pour savoir qu’elle est salée. Si quelqu’un a fait une statue avec de la terre, et qu’il l’ait recouverte d’un peu d’or, dans l’intention de la faire passer pour une statue d’or massif, il ne sera pas nécessaire, pour découvrir le stratagème, de la briser tout entière; mais il suffira d’enlever en quelque partie l’or qui recouvre la terre dont elle est pétrie. Ainsi avons-nous fait nous-mêmes, en mettant à jour les contradictions et les absurdités les plus saillantes des systèmes des hérétiques, et en démasquant leur méchanceté, leur ruse et leur fraude, ensorte que, s’il en est encore qui se laissent tromper par eux, c’est qu’ils le voudront bien: il nous a suffi pour cela de relever toutes leurs opinions chimériques et ridicules sur la nature de Dieu, créateur de l’univers.
Et, en effet, et pour résumer ce que nous avons dit à ce sujet, à qui feront-ils croire que le Dieu créateur de l’univers et Dieu le père, puissent être deux dieux différents; que le Monogène est autre que le Verbe de Dieu, et que ce dernier serait provenu de quelqu’imperfection d’en haut; que ceux-ci seraient autres que le Christ, né postérieurement avec le Saint-Esprit de l’effort réuni des Æons; et qu’enfin tous ces dieux ne doivent point être confondus avec le Sauveur, provenu, non point du Père céleste, mais des Æons déchus, et pour réparer cette déchéance? Ensorte que, d’après ce système, s’il n’y avait pas eu des Æons déchus et retombés dans l’ignorance, ni le Christ, ni le Saint-Esprit, ni Horos, ni Soter, ni les anges, ni la mère Achamoth, ni la semence divine, ni enfin tout ce qui constitue, selon eux, l’animal de la création, n’aurait pu exister. Tout serait demeuré dans la solitude et le chaos. Ainsi, toutes leurs assertions relativement à la création du monde, à celle du Christ, du Saint-Esprit et du Sauveur, qu’ils attribuent au péché, sont autant d’impiétés et de blasphèmes. Cette doctrine, malgré leurs efforts pour la recouvrir d’énigmes, de paraboles et de mots pompeux, n’en est pas moins impie et détestable.
Chapitre XX — Réfutation des prétendues concordances que les hérétiques veulent établir entre leur douzième Æon, livré à la souffrance et aux supplices, et le Christ crucifié ; ou avec le traître Judas. Qu’il ne saurait y avoir aucun rapport entre la passion du Christ et l’hypothèse chimérique des souffrances de cet Æon
Nous avons vu de quelle manière les hérétiques abusent des paraboles de l’Évangile et des actes de la vie de notre Seigneur dans l’espoir de donner quelqu’apparence de réalité à leur chimérique système. Ils voudraient, par exemple, trouver une coïncidence de nombre entre l’un des douze Æons qu’ils disent avoir souffert, et l’un des douze apôtres qui a livré le Christ, et encore parce que la passion du Christ a eu lieu dans le douzième mois de l’année; car ils prétendent que le Christ a commencé ses prédications un an après le baptême qu’il reçut de saint Jean-Baptiste. Ils disent encore que c’est en même temps que le Christ a commencé d’évangéliser que la mère Achamoth souffrait du flux de sang, assurant qu’elle a ainsi souffert durant douze années, et qu’elle fut rendue à la santé en touchant seulement le bord de la tunique du Sauveur, et par l’effet de la puissance de celui-ci. Il y a plus, et toute la création était en danger d’être submergée dans ce flux de sang, qui avait pris un terrible développement, si la mère Achamoth n’eût touché la quatrième quaternation, dont la robe du Christ est le symbole.
La concordance qu’ils veulent trouver entre le douzième Æon et Judas, l’un des douze apôtres, n’est pas mieux démontrée. Et en effet, quel rapport peut-il y avoir entre Judas, qui, après sa faute, a été chassé d’entre les disciples du Christ, et a cessé dès lors de figurer parmi eux, et cet Æon qui aurait été séparé de son enthymèse, laquelle enthymèse vint ensuite le retrouver et se réunir à lui? Car Judas fut retranché du nombre des apôtres, et ce fut Mathias qui le remplaça, comme nous le lisons dans les Actes des apôtres: « Qu’un autre reçoive son apostolat. » Ils devaient donc dire, pour établir cette concordance, que le douzième Æon dont ils parlent avait été chassé du Plerum, et qu’un autre y aurait été mis à sa place. Ensuite, cet Æon aurait souffert, et Judas aurait trahi son maître: or, Judas n’a pas souffert la passion, c’est le Christ; ils avouent cela. Comment donc le traître Judas, qui a livré celui qui est mort pour notre salut, aurait-il pu être le type de cet Æon, qui aurait souffert?
D’ailleurs, la passion du Christ et celle de l’Æon n’ont entre elles aucun rapport. En effet, l’Æon a souffert une passion de dissolution et de perdition, puisqu’il a couru le risque d’être anéanti lui-même; la passion de notre Seigneur, au contraire, a été une passion de vie et de salut, qui bien loin d’anéantir le Christ lui-même, a enlevé l’humanité à la mort pour la douer de l’immortalité. La passion de l’Æon a eu pour cause sa recherche infructueuse du Père, puisqu’il n’a pu le trouver; la passion de notre Seigneur, au contraire, a eu pour objet de faire connaître le Père à ceux qui l’ignoraient, et de ramener à lui ceux qui l’avaient oublié. Quel a été le résultat de la passion de l’Æon? De produire un fruit femelle, faible et sans vigueur: tandis que le résultat de la passion du Christ a été un résultat de puissance et de force; car il est dit qu’en « montant aux lieux les plus hauts, il a délivré une foule de captifs et a répandu ses dons sur les hommes; » et il a donné à ceux qui ont cru en lui le pouvoir de fouler sous leurs pieds les serpents et les scorpions, c’est-à-dire de braver la puissance du prince des ténèbres. Le Seigneur, par sa passion, a détruit la mort du péché; il a chassé l’erreur, l’ignorance et la corruption; il a produit la vie, la vérité et l’immortalité. L’Æon que l’on veut comparer au Christ a fait justement tout le contraire. Après les angoisses auxquelles il fut en proie, il se trouva plongé dans l’ignorance, engendra une substance informe, de laquelle est provenue toute chose qui est matière et qui périt, c’est-à-dire la mort, la corruption, l’erreur et toutes les imperfections.
Ainsi, ni Judas, le douzième disciple du Christ, ni le Christ lui-même dans sa passion, n’ont pu être la figure de cet Æon qui a souffert. Car nous avons démontré qu’il n’y a aucun rapport entre ces personnages et ces événements divers: mais de plus, il n’y a aucune coïncidence de nombre. Tout le monde sait, en effet, que le traître Judas était le douzième apôtre, puisque l’Évangile met toujours leur nombre de douze: or, l’Æon dont on parle n’est nullement le douzième, mais bien le trentième, puisqu’on nous dit que les Æons ont été créés au nombre de trente, par la volonté du Père, et que cet Æon est le trentième. Il n’y a donc aucun rapport de nombre entre Judas et entre l’Æon.
Diraient-ils que la mort de Judas est l’image de l’enthymèse de l’Æon qui se sépare de lui, et dont nous avons déjà parlé? Mais ici encore, il n’y a aucun rapport à trouver; car cette enthymèse s’étant séparée de l’Æon, reçut du Christ une nouvelle forme; celui qu’ils nomment le Sauveur lui donna la science infinie; ensuite, elle créa les choses qui sont hors du Plerum sur le modèle de celles du Plerum, et après cette œuvre, elle rentra dans ce séjour divin, où elle demeure unie au Sauveur, qui a été créé par l’effort réuni des Æons. Rien d’analogue n’est arrivé à Judas; car une fois retranché du nombre des disciples du Christ, il n’y a pas été admis de nouveau, puisqu’un autre a été admis à sa place. Et le Seigneur a dit, en parlant de lui: « Malheur à celui par qui le fils de l’homme sera trahi; il vaudrait mieux pour lui qu’il ne fût jamais né! » Veut-on que Judas, sans être le symbole de l’enthymèse de l’Æon, soit le symbole des angoisses et de la passion de l’Æon; mais cette hypothèse n’est pas davantage admissible, car Judas appartenait au nombre douze, tandis que l’Æon appartient à un nombre trentenaire. Du côté de l’Æon il y a trois choses: l’Æon, son enthymèse, et sa passion; avec Judas, il n’y a que deux termes: Judas et Mathias, qui l’a remplacé. Ainsi deux ne peut être ni le type ni le symbole de trois.
Chapitre XXI — Que les douze apôtres ne peuvent être considérés comme étant le type des Æons
On dira peut-être que les douze apôtres ont été la figure de ces douze Æons qui sont provenus d’Anthropos et d’Ecclesia; ou bien encore que dix d’entre les autres disciples auraient été la figure de ces autres Æons, provenus de l’union du Verbe et de la vie. À cet égard, nous ferons remarquer qu’il est contraire aux règles du bon sens de prétendre que les Æons créés par d’autres, et par conséquent d’une nature inférieure aux autres, soient présentés comme les disciples du Sauveur et comme étant figurés par les apôtres; tandis que les Æons primitifs, et par conséquent d’une nature supérieure, n’auraient eu ni figure ni symbole; d’autant mieux qu’il était au pouvoir du Salvator de faire paraître sur la terre trente apôtres au lieu de douze, qui auraient figuré et symbolisé ce qu’ils nomment la première et la principale ogdoade, et même la seconde, de la même manière. Et, en effet, on sait qu’outre les douze premiers apôtres notre Seigneur eut encore soixante et dix disciples; or, le nombre de soixante et dix ne saurait être la racine ou la figure ni du nombre huit, ni du nombre dix, ni du nombre trente. Et puis, pour quelle raison, comme je l’ai dit, vouloir faire représenter par les apôtres les Æons du second ordre de préférence à ceux du premier ordre, qui sont les aînés des premiers, et qui les ont créés? Si douze apôtres ont été choisis pour être la figure de douze Æons, pourquoi les soixante-dix autres apôtres n’ont-ils aussi été les figures de soixante-dix autres Æons? Ainsi il ne faut plus dire qu’il existe trente Æons, mais bien quatre-vingt-deux. Il eût donc été plus rationnel de faire figurer tous les Æons du Plerum par autant d’apôtres.
Mais nous ne devons pas oublier de parler de l’apôtre saint Paul, et l’on doit nous dire de quel Æon il aurait été la figure. Peut-être diront-ils qu’il a été la figure de leur Salvator, cet Æon, mélange de tous les autres et produit par leurs efforts réunis, que tout le monde revendique, parce qu’il appartient à tout le monde; ce Salvator n’est, du reste, autre chose que la Pandore magnifiquement décrite par le poëte Hésio de, et qu’il appelle le présent de tous, parce que chaque dieu lui avait donné, pour le former, ce qu’il possédait de meilleur en lui. Mais le dieu Mercure mit dans son cœur, pour lui fournir le moyen de tromper les hommes, le mensonge, les paroles flatteuses et toutes les ruses. Tels ont été les moyens employés par les hérétiques pour engager les hommes à ajouter foi à leurs faux systèmes. C’est par l’inspiration de leur mère Achamoth, qu’à l’insu de Demiurgos ils ont prétendu dévoiler, en secret toutefois, à des auditeurs bénévoles, les mystères et les secrets ineffables du ciel. Et c’est non-seulement Hésio de qui aurait d’abord été l’interprète des inspirations de la Mère, mais bien encore Pindare, qui, pour tromper l’attention de Demiurgos, aurait caché tout ce mystère dans la fable de Pélops, dont les membres, déchirés par son père, furent réunis ensuite par les dieux, ce qui était encore la figure symbolique de Pandore. Voilà comment nos adversaires expliquent l’origine de leurs dieux, dont ils prétendent descendre eux-mêmes.
Chapitre XXII — Si le Christ a été baptisé à sa trentième année, ce n’a pas été afin que ses trente années fussent la figure des trente Æons. Ce n’est pas un an après son baptême qu’a eu lieu la passion du Christ
Nous avons fait voir combien nos adversaires sont peu d’accord sur le nombre de leurs trente Æons, en mettant tantôt plus, tantôt moins. Il n’est donc point exact de dire que les Æons sont au nombre de trente; et ce n’est point, par conséquent, pour figurer ces trente Æons que notre Seigneur s’est fait baptiser à l’âge de trente ans; car, dans cette hypothèse, il faudrait retrancher du Plerum le Salvator, puisqu’en le comptant, le nombre des Æons excéderait celui de trente. Ils prétendent encore que le Christ a souffert sa passion douze mois après son baptême, et qu’ainsi sa prédication n’aurait duré qu’une année; ils cherchent à étayer cette hypothèse des paroles du prophète, qui a dit: « Pour publier l’année de la réconciliation et le jour de la vengeance du Seigneur. » Mais, eux qui se vantent d’avoir pénétré les mystères de Bythus, ne savent pas expliquer ces paroles du prophète, et ils n’ont pas pris garde que s’il parle de l’année de la réconciliation, il dit seulement le jour de la vengeance. D’ailleurs le prophète, en parlant d’une année ou d’un jour, n’a point voulu signifier un jour composé de vingt-quatre heures, ni une année composée de douze mois. Tout le monde sait que le style des prophètes procède par parabole et par allégorie, et ne doit point être pris à la lettre: les hérétiques, d’ailleurs, en font eux-mêmes l’aveu.
Ainsi le jour de la vengeance signifie le jour du jugement, lorsque le Seigneur traitera chacun selon ses œuvres. Quant à l’année de la réconciliation, cela marque en général tout le cours des siècles pendant lesquels ceux qui croiront se rendront dignes de Dieu et deviendront agréables à ses yeux; c’est-à-dire tout l’espace d’années qui s’écoulera, depuis la venue du Christ jusqu’à la consommation des temps. Et, en effet, dans le langage du prophète, le jour de la justice est nommé après le jour de la réconciliation. De manière que si le prophète n’avait entendu parler que d’une année de douze mois, sa prophétie se trouverait fausse. « Car l’année qui a précédé la passion s’est écoulée, et le jour de la justice n’a pas paru; et Dieu continue à faire lever son soleil sur les bons et les méchants, et pleuvoir sur les justes et les injustes. Les justes sont affligés et souffrent la persécution; ils sont mis à mort, tandis que les pécheurs vivent dans l’abondance, et la cythare, la lyre, le tambour, font l’ornement de leurs festins; ils méprisent la loi du Seigneur. » On ne peut donc pas scinder les paroles du prophète, et il faut que le jour de la justice vienne immédiatement après l’année de la réconciliation des justes. Car le prophète dit: « Pour annoncer le jour de la réconciliation et celui de la vengeance du Seigneur. » Ainsi entendu, et sans division, ce passage est clair et formel. L’apôtre saint Paul parle à ce sujet dans le même sens que le prophète Isaïe. Dans l’épître aux Romains, fidèle au langage des Écritures, il dit: « Selon qu’il est écrit, on nous livre tout le jour à la mort à cause de vous; on nous regarde comme des brebis destinées aux sacrifices. » En disant tout le jour, il marque tout le temps que dure la persécution, pour chacun des justes persécutés. Ainsi, comme le jour ici ne signifie pas seulement un intervalle de vingt-quatre heures, de même l’année ne marque pas seulement un espace de douze mois, mais tout le temps pendant lequel les justes souffriront sur la terre pour se rendre dignes de Dieu et mériter le ciel.
Il est curieux vraiment de voir des hommes, qui prétendent avoir découvert les mystères de la Divinité, ne pas connaître leur Évangile, et ignorer combien de temps après son baptême le Christ vint à Jérusalem pour célébrer la pâque, selon la coutume des Juifs, qui accouraient de toutes parts chaque année dans cette ville pour cette cérémonie. Nous le voyons d’abord changer l’eau en vin aux noces de Cana, et puis venir célébrer la pâque; cette époque de sa vie est ainsi indiquée par l’évangéliste, quand il dit: « Et comme il était en Jérusalem à Pâques, au jour de la fête, plusieurs crurent en son nom, voyant les miracles qu’il faisait. » Il se soustrait de nouveau aux regards de la foule, et nous le voyons à Samarie, instruisant la Samaritaine, et guérissant le fils du centurion sans aller le voir, et par cette seule parole qu’il dit à son père: « Allez, votre fils vit. » Après cela, il revient à Jérusalem, où l’on célébrait la pâque, et il guérit miraculeusement un paralytique âgé de trente-huit ans, qui était près de la piscine, lui ordonnant de se lever, et d’emporter le grabat sur lequel il était assis et de s’en aller. Ensuite il se retire au delà de la mer de Tybéria de, où une foule immense le suit, et qu’il nourrit avec cinq pains et deux poissons, dont les débris remplirent encore douze corbeilles. Enfin, il ressuscite Lazare, est persécuté par les Pharisiens, qui lui tendent des piéges, et se retire dans la ville d’Éphraïm, comme il est dit: « Jésus donc, dix jours avant la pâque, vint en Béthanie; de là, il va à Jérusalem, célèbre la pâque, et puis le lendemain il souffre sa passion. » Tout le monde doit avouer que cette triple mention de la pâque dont il est parlé ici ne peut marquer une seule année. Il faut aussi que nos adversaires sachent que le mois dans lequel la pâque était célébrée, et dans lequel a eu lieu la passion du Sauveur, était le premier et non le douzième mois de l’année. Ainsi, tout ce qu’ils disent relativement, soit à l’année, soit au douzième mois, est inexact de tout point; et il faut, ou qu’ils renoncent à leur système, ou bien qu’ils rejettent l’Évangile. En effet, comment soutiendraient-ils que la prédication de notre Seigneur n’aurait duré qu’une année?
Le Christ était âgé de trente ans, lorsqu’il reçut le baptême de saint Jean. Ce fut après cela qu’ayant atteint l’âge de l’apostolat, il vint à Jérusalem, se montra publiquement, de manière que chacun put entendre ses enseignements. Mais il n’y avait point deux êtres différents en lui, l’un apparent, et l’autre invisible; c’était bien lui-même qui s’offrait aux regards de tous. Étant le maître de ses disciples, il avait l’âge d’un maître, se conformant ainsi à toutes les conditions de l’humanité, jusqu’à laquelle il s’était abaissé, et sanctifiant tous les âges par lesquels il avait bien voulu passer. Car il est venu pour sauver tous les hommes, tous ceux qui renaissent en Dieu par sa grâce, tant les enfants que les jeunes gens, les hommes faits et les vieillards. C’est pour sanctifier tous les âges de l’homme qu’il a voulu les traverser; il s’est fait enfant, afin de sanctifier l’enfance; il s’est fait également adolescent, afin de sanctifier l’adolescence, lui donnant l’exemple de la soumission et de l’obéissance; il a sanctifié pareillement l’âge mûr, par l’exemple de toutes les vertus et par la prédication de la vérité: c’est ainsi qu’il a parcouru les phases de la vie jusqu’à la mort, « afin qu’il fût le premier-né d’entre les morts, et qu’il eût la primauté en toute chose. » Car il est le prince de la vie, le premier de tous, et marche en avant de tous.
Chapitre XXIII — Combien sont fausses et chimériques les inductions que les hérétiques prétendent tirer des nombres, des lettres et des syllabes
Nos adversaires laissent voir à nu toute la pauvreté de leurs systèmes dans les vains et stériles efforts qu’ils font pour tirer des inductions en faveur de leurs théories, tantôt des nombres, tantôt des syllabes dont se composent certains noms, tantôt des lettres qui forment certaines syllabes, tantôt encore des chiffres représentés par les lettres de l’alphabet, suivant le système des Grecs. Ainsi, leur science se trouve convaincue de fausseté, d’inconstance et de contradiction. Et, en effet, ils transportent dans la langue grecque le nom de Jésus, pour y trouver les chiffres fournis par les lettres qui le composent; tantôt ils veulent que ce mot ait six lettres, et tantôt ils veulent qu’il contienne le nombre total des ogdoades, qui est de huit cent quatre-vingt-huit. Quant à ce même nom, qui est en grec Sôter, c’est-à-dire Sauveur, comme il ne va plus à leurs calculs, ils n’en disent mot. Il faut qu’ils reconnaissent que si, dans les vues providentielles du Créateur, les noms qui expriment des puissances devaient, par les nombres qu’ils représentent et par les lettres dont ils sont composés, être le symbole de nombres semblables dans le Plerum, le nom de Sôter, dans la langue grecque, devrait, comme celui de Jésus, en hébreu, être le signe de quelque mystère d’en haut: ce qu’ils ne peuvent soutenir, puisque le nom en grec n’a que cinq lettres, et que le nombre du Plerum mystérieux est de quatorze cent huit. Ainsi, ils ne peuvent donc, avec les nombres, rendre compte de rien de ce qui est relatif à l’Æon qui aurait souffert.
Le nom de Jésus, en hébreu, se compose, selon les érudits, de deux lettres et demie, et signifie le Seigneur, qui contient le ciel et la terre; Jésus, dans la langue primitive des Hébreux, signifiait le ciel, et le mot User signifiait la terre: le nom de Jésus signifie donc à la fois ces deux choses. Ainsi l’explication de nos adversaires est fausse de tous points, et leur calcul de nombre ne signifie rien. Car le même nom qui dans le grec donne cinq lettres n’en donne que deux et demie en hébreu. Ainsi s’évanouit leur calcul du nombre des ogdoades, qui est de huit cent quatre-vingt-huit. Enfin, les supputations des lettres de l’hébreu ne concordent en aucune façon avec le système des chiffres grecs; et cependant les supputations, pour être justes, devraient être établies d’abord sur l’alphabet hébreu, à raison de sa plus grande antiquité. En effet, les lettres et les mots consacrés pour signifier Dieu, dans la langue hébraïque primitive, n’ont jamais varié, malgré les changements survenus dans la langue elle-même: ces lettres représentent le nombre de quinze et s’écrivent par ce même nombre de quinze. Parmi ces lettres, quelques-unes s’écrivent de suite de gauche à droite, comme le grec, et quelques autres au contraire de droite à gauche. Ainsi, d’après ce qu’on nous dit, il est évident que le Christ, par cela même qu’il a été créé pour achever et perfectionner le Plerum, devait offrir, dans le nombre fourni par son nom, celui de tous les Æons du Plerum; par la même raison, le Père devait avoir dans le sien le nombre de tous les Æons qu’il a produits. Il devrait en être de même de Bythus; de même d’Unigenitus, et il devrait en être de même à plus forte raison du Dieu souverain être, dont le nom Baruch, en hébreu, a deux lettres et demie. Ainsi nous avons démontré que tout leur système de prétendue concordance des nombres est vain et chimérique, tant sous le rapport des deux idiomes, hébreu et grec, que sous le rapport des nombres signifiés par les lettres.
Il faut ajouter que ces hérétiques sont à la recherche de ce qui, dans l’ancien Testament, pourrait offrir un appui apparent, ou quelque vraisemblance à leurs systèmes. Il ne faut pas douter que s’ils eussent pu découvrir dans l’Écriture quelque figure propre à être adaptée à leur mère Achamoth, ou à leur Sauveur, ils ne s’en fussent audacieusement emparés, sans respect pour ce qu’il y a de plus saint: ils n’eussent pas manqué de chercher dans les proportions de la construction de l’arche d’alliance des concordances de nombres qui pourraient leur être favorables. On sait que l’arche devait avoir en longueur deux coudées et demie, une coudée et demie en largeur, et également une coudée et demie en hauteur, Or, aucun de ces nombres de coudées ne peut offrir aucun rapport avec leur système, relativement à la coïncidence des nombres; c’était là cependant qu’ils devaient démontrer que se trouvait les symboles de leur Plerum. Les proportions du propitiatoire ne peuvent pas davantage se prêter à leurs supputations. Il en est de même de la table de proposition, longue de deux coudées, large d’une coudée, et haute d’une coudée et demie: il n’y a rien là qui puisse concorder, soit avec leur quaternation ou leur octonation, ou avec quelque autre combinaison du Plerum. Il en est de même quant au chandelier qui devait avoir six branches et sept lampes; et quant aux sept lampes, il aurait fallu que ce nombre de branches du chandelier et des lampes eût été de huit, afin de pouvoir correspondre avec leur première octonation, qui, à les entendre, remplit de sa splendeur le Plerum tout entier. Ils ont compté minutieusement le nombre des draperies du tabernacle, disant que ce nombre est de dix, pour le faire correspondre à leurs dix principaux Æons; mais ils n’ont pas dit que ce nombre de draperies est de onze, d’après l’Exode; mais ils n’ont pas dit combien de coudées de longueur doivent avoir ces draperies, laquelle longueur est de vingt-huit. Ils ont donné gratuitement dix coudées de hauteur aux colonnes du tabernacle, pour correspondre à leur décade d’Æons, ce qui n’est nullement conforme à l’Exode; mais ils ne parlent ni du nombre de ces colonnes, ni de leurs angles, parce que cela ne va pas à leur système. Ils passent également sous silence l’huile pour les onctions. Qui sait! peut-être pendant que la mère Achamoth était endormie, Demiurgos a-t-il caché tout cela au Salvator, pour s’en réserver à lui seul le secret. Ainsi, ni les cinq cents sicles de myrrhe, dont il est parlé, ni les deux cent cinquante sicles de cinnamome et de roseau aromatique, et toutes les préparations pour faire l’huile sainte, rien ne cadre avec leur système des nombres. Il faut en dire autant des aromates, du staclé, de l’onyx, du galbanum odoriférant, et de l’encens le plus pur, dont il est également parlé dans le chapitre xxx de l’Exode. C’est donc agir tout à fait contre le sens commun et contre la raison, dès lors que ne trouvant pas à établir des rapports de nombres dans les passages fondamentaux des Écritures, ils vont cherchant à faire des rapprochements au sujet de quelques passages sans importance: chacun, de cette manière, pourrait, suivant le caprice de son imagination, et par des rapprochements purement arbitraires, y voir les types de l’octonation, de la décade et de la duodécade des Æons; et même y trouver, en outre, toute espèce d’autres nombres.
Mais il y a plus, le nombre cinq, le nombre sacré par excellence, le nombre typique, se trouve sans application à leur système, et n’a aucune coïncidence avec les nombres du Plerum; ce qui met de plus en plus à nu la faiblesse de leurs raisonnements. Or, le nombre cinq se trouve dans Sôter, qui a cinq lettres, ainsi que dans Pater, qui en a un égal nombre: le mot Agape en a aussi cinq. Nous lisons dans l’Évangile que notre Seigneur a béni cinq pains, avec lesquels il a rassasié cinq mille personnes; les vierges sages sont au nombre de cinq; et les vierges folles, de même nombre; on compte également cinq personnages célèbres, qui ont rendu témoignage du Père, en attestant le Fils, ce sont: saint Pierre, saint Jacques, saint Jean, Moïse et Élie; ils étaient au nombre de cinq, quand il ressuscita la jeune fille dont il est parlé dans l’Évangile, où il est dit: « Et quand il fut entré en la maison, il ne permit à personne d’entrer, sinon à Pierre, à Jacques, à Jean, et au père et à la mère de la fille. » De plus, le riche qui est tombé dans les enfers avait laissé cinq frères sur la terre. On arrivait à la piscine où le Seigneur guérit le paralytique, par cinq portiques. La configuration de la croix offre également cinq parties ou cinq points principaux, savoir: les quatre pointes des deux branches, et le point médial de la branche où le corps du Christ a été cloué. Nous avons cinq doigts à chaque main; nous avons cinq sens. Les organes de l’intérieur du corps sont aussi au nombre de cinq, le cœur, le foie, les poumons, la rate et les reins. L’homme est encore composé de cinq parties principales, la tête, la poitrine, le ventre, les cuisses, les pieds. La vie de l’homme a cinq âges, la première enfance, la puberté, la jeunesse, la virilité et la vieillesse. Moïse donna la loi au peuple de la part de Dieu, en cinq livres. Chaque table que Moïse rapportait du mont Sinaï contenait cinq commandements. Le sanctuaire qui recouvrait le Saint des saints avait cinq colonnes. L’autel des holocaustes avait cinq coudées de haut. Les personnages qui furent désignés sur la montagne pour exercer le sacerdoce étaient au nombre de cinq, savoir: Aaron, Nadab, Abiu, Éléazar et Ithamar. Ce qui composait l’ornement du grand-prêtre formait cinq parties; c’étaient l’or, l’hyacinthe, la pourpre, l’écarlate, et le lin: il y a ensuite les cinq rois des Amorrhéens, que l’armée de Josué poursuivait, et qui se cachèrent dans une caverne et dont les têtes furent livrées au peuple. Le nombre de cinq se trouve ainsi reproduit dans une foule d’objets, ainsi que chacun peut s’en convaincre par une étude particulière. Cette prédominance du nombre cinq n’est pas une raison cependant pour que nous le divinisions et que nous en fassions un être au-dessus de Dieu même; nous ne devons point y poursuivre des rapprochements forcés, afin d’en former un système chimérique, dans lequel on méconnaîtrait les œuvres admirables de Dieu pour rechercher ce qui n’existe pas; ni enfin mettre en avant des dogmes impies et ridicules dont, avec un peu de bon sens, on découvre tout le néant.
À qui feront-ils croire, par exemple, que l’année a été composée de douze mois, chacun de trente jours, afin de figurer les douze Æons? En effet, aucun rapport n’existe entre ces choses. Car chaque Æon est la trentième partie du Plerum, tandis que chaque mois est la douzième partie de l’année. Certes, ni l’année ne se divise en trente parties, ni le mois en douze; cependant il faudrait que la division fût ainsi faite pour être l’image du Plerum. C’est donc sans raison, et contrairement à la réalité, que le Salvator veut que chaque mois soit l’image du Plerum, et l’année, celle de la duodécade. Il aurait bien mieux fait de diviser l’année en trente parties comme le Plerum, et le mois en douze, suivant la répartition des Æons dans le Plerum. D’ailleurs, selon ce qu’on nous dit, le Plerum serait divisé en trois parties principales, qui sont l’ octonation, la décade et la duodécade, tandis que l’année se divise en quatre parties, le printemps, l’été, l’automne et l’hiver. Et encore les mois dont ils font la représentation des trente Æons ne se divisent pas exactement en trente parties, puisque les uns ont plus de trente jours et les autres moins, et ensuite on y ajoute cinq jours complémentaires. Tous les jours n’ont pas non plus invariablement douze heures, mais leur longueur varie depuis huit jusqu’à quinze. On toit donc que ni l’année, ni les mois, ni les jours, n’ont été formés, ainsi qu’ils sont, pour être l’image de trente Æons, puisqu’il n’existe aucune concordance de nombres entre les uns et les autres.
Il en est de même de leurs supputations relativement à la droite et à la gauche; elles ne sont pas mieux fondées, et ne reposent sur rien.
Chapitre XXIV — L’existence de Dieu ne saurait dépendre d’un calcul de lettres, de syllabes et de nombres. Les nombres et toutes les choses créées sont au contraire soumis aux lois invariables de la vérité. Un seul et même Dieu est l’auteur de tout ce qui existe ; et nous ne devons pas nous perdre dans de stériles efforts pour pénétrer la nature de Dieu, qui est trop au-dessus de notre faible intelligence
Eh quoi! dira-t-on peut-être, la nature des choses doit donc rester inconnue à l’homme, s’il est vrai qu’il faille rejeter les supputations de nombre, et l’on ne saurait rien savoir ni sur l’élection des apôtres, ni sur la vie miraculeuse de notre Seigneur, ni sur l’œuvre entière de la création! À cela nous répondons: tout ce qui existe a été coordonné avec une sagesse et une prévoyance infinie par Dieu; tout ce qui a eu lieu, soit dans les premiers temps, soit dans les temps nouveaux, a été opéré par le ministère du Verbe. Ce n’est pas le nombre trente des Æons qui explique les choses de la création, mais c’est la règle de la raison et de la vérité que Dieu a mise en nous. L’existence de Dieu ne dépend pas non plus des nombres, des syllabes ni des lettres; mais, au contraire, les nombres et tous les objets créés sont soumis eux-mêmes à certaines lois invariables de la nature. Ce n’est pas le calcul qui naît des nombres, ce sont les nombres qui naissent du calcul: de même que Dieu n’est pas né de la création, mais c’est la création qui est née de Dieu; tout provient de lui seul.
Tous les objets de la création, malgré leur nombre et leur variété infinie, se trouvent tous en rapport et en harmonie avec un même tout; tandis que si on les considère séparément, et en les comparant les uns aux autres, ils paraissent contraires et opposés entre eux: c’est ainsi que les sons divers d’une harpe, mariés ensemble, produisent une agréable harmonie. Mais celui qui est charmé par ces sons divers n’ira pas dire que chacun d’eux, parce qu’il diffère des autres, est produit par plusieurs musiciens; il sait que c’est la même main qui fait vibrer ces sons, depuis les plus aigus jusqu’aux plus graves: ainsi, dans les variétés infinies des œuvres de la création, tout tend à démontrer un même créateur qui a tout fait dans sa sagesse et dans sa bonté infinie. C’est donc à nous, qui jouissons de cette harmonie de la création, à louer et glorifier celui qui en est l’auteur, admirable également dans les choses les plus petites comme dans les plus grandes; c’est ainsi que nous nous élevons, par l’admiration et la reconnaissance, jusqu’à l’auteur de toutes choses; que nous pénétrons dans les mystères de ses œuvres, et que nous saisissons et leurs rapports et leur destination; en nous conduisant ainsi, nous restons fidèles à la loi de la raison et de la vérité, fidèles à notre croyance, dans le seul et unique Dieu qui a créé tout ce qui existe.
Que s’il nous arrive de ne pouvoir nous élever jusqu’à connaître la première raison de tout ce qui existe, nous devrons réfléchir que l’homme est infiniment au-dessous de Dieu, qu’il n’est qu’une créature, et ne peut, par conséquent, être égal à son créateur, et que son intelligence finie et bornée ne saurait concevoir ni comprendre toute chose; privilége qui n’appartient qu’à Dieu. Et en effet, comment l’intelligence de l’homme, qui est un être créé, et qui ne vit qu’un jour, pourrait-elle égaler l’intelligence de celui qui est incréé, qui est sans commencement et toujours le même. Homme, tu n’es pas incréé, tu n’es pas coexistant avec Dieu, comme l’est son Verbe. Et si peu à peu, et à l’aide de ce Verbe, tu t’élèves jusqu’à admirer l’ordre de la création, c’est uniquement à la bonté de Dieu que tu es redevable de ce nouveau bienfait.
Ainsi, en recherchant la science, ne cesse jamais d’écouter la voix de la raison, et ne deviens pas ingrat envers ton bienfaiteur, en le méconnaissant et en cherchant quelque chose au-dessus de lui. Ton Dieu est immuable, et tu ne peux rien trouver qui soit au-dessus de lui. Il est infini; tu auras beau chercher la mesure de ses œuvres, en vain voudrais-tu pénétrer dans l’atelier de ses créations; quand tu parviendrais à connaître la hauteur, la profondeur et la largeur de ses ouvrages, tu ne trouverais jamais que lui pour le créateur de toutes choses; en cherchant un autre Dieu que lui, tu perdras ta raison, bien loin de perfectionner ton esprit; et si tu persévères dans cette fausse voie, en persistant à violer la règle que Dieu nous a donnée pour nous conduire, tu en seras puni en tombant dans cette folie de croire que tu es plus grand et que tu vaux mieux que ton Créateur.
Chapitre XXV — Qu’il vaut mieux être ignorant et simple, pourvu qu’on ait l’amour de Dieu, que d’être enflé d’une vaine science. Que l’on doit, dans les matières de religion, s’abstenir de questions inutiles ou qui ne sont propres qu’à satisfaire la curiosité
Nous disons qu’il vaut beaucoup mieux, dans l’intérêt du salut, être privé de science et d’esprit, et en même temps se rapprocher de Dieu par l’amour, que, tout en ayant la prétention de beaucoup savoir, manquer du respect qu’on doit à Dieu, et outrager son saint nom, en supposant qu’il existe un autre Dieu que lui. C’est ce qui a fait dire à saint Paul: « La science enfle, et la charité édifie. » Il ne veut pas pour cela blâmer la science véritable qui vient de Dieu, car, en parlant ainsi, il s’accuserait lui-même, mais il veut parler de ceux qui s’enflent d’orgueil au sujet d’une vaine science, qui s’éloignent ainsi de l’amour de Dieu, se croyant plus parfaits que Dieu même; c’est de ceux-là dont parle l’apôtre quand il dit: « que la science enfle, et que la charité édifie. » Car il n’y a pas d’orgueil plus condamnable que celui qui nous persuade que nous sommes meilleurs et plus parfaits que Dieu même, qui nous a donné l’être, la vie, et qui soutient notre existence. Nous le répétons, il vaudrait mieux rester dans une profonde ignorance sur toutes choses, pourvu que l’on croie en Dieu et que l’on persévère dans son amour, qui est la vie spirituelle de l’homme, que de s’éloigner de lui dans le délire d’un fol orgueil; il vaut mieux se borner à connaître Jésus-Christ, fils de Dieu, qui est mort pour nous sur la croix, que de chercher à satisfaire une stérile curiosité par des questions subtiles et par des discours artificieux qui ne sont propres qu’à conduire à l’impiété.
Voici un exemple de ce désordre de l’esprit: de ce qu’il est dit dans l’Évangile, « Tous les cheveux de votre tête sont comptés, » un homme se mettra dans l’idée de vouloir compter le nombre des cheveux de tous ceux qu’il connaît, rechercher pourquoi l’un en a un tel nombre, un autre un tel autre nombre; car les uns en ont beaucoup, tandis que les autres en ont peu; ceux-ci les ont longs; ceux-ci les ont courts, etc. Si ensuite, croyant avoir établi le calcul du nombre des cheveux, ce même homme voulait établir là dessus des preuves de l’excellence de sa théorie, ne passerait-il pas à bon droit pour un fou? Supposons encore qu’un autre prenne occasion de ce passage de l’Évangile, où il est dit: « Deux passereaux ne se vendent-ils pas une obole? l’un d’eux ne tombera pas sur la terre sans la volonté de votre Père. » Pour vouloir supputer le nombre des passereaux pris dans tous les pays, ou bien dans chaque pays en particulier; et ensuite, vouloir dire la raison pour laquelle tant ont été pris avant-hier, tant hier, tant aujourd’hui, et rattacher ce calcul sur les passereaux à quelque système de religion, n’est-il pas évident que cet homme s’abuse d’abord lui-même, et qu’il conseille d’embrasser une insigne folie à ceux qui l’écoutent et qui ne manqueront pas de renchérir encore sur leur maître pour paraître plus savant que lui?
Autre exemple: qu’on nous demande si nous pensons que Dieu connaît le nombre de toutes les choses créées, et le nombre dont chacune de ces choses est composée, et que nous répondions que nous croyons qu’il en doit être ainsi, parce que rien de ce qui a été, de ce qui est, ou de ce qui sera ne saurait échapper à la prescience de Dieu; car tout ce qu’il fait, il le fait avec dessein, avec mesure, avec une raison admirable qui apprécie tout et qui connaît tout. Eh bien! partirait-on de notre aveu et de la réponse que nous avons faite à la question qui nous a été adressée, pour prétendre aller compter le nombre des grains de sable couvrant les rivages, le nombre des graviers répandus sur la surface de la terre, le nombre des flots de la mer, des étoiles du ciel, et ensuite vouloir dire la cause de tous ces nombres! Celui qui se conduirait ainsi ne passerait-il pas à bon droit pour un insensé aux yeux de tous les gens qui ont le sens commun? Et plus il occupe son esprit de semblables questions, plus il s’enfonce dans sa folie et regarde en pitié les autres hommes, les traitant d’ignorants et d’idiots, parce qu’ils ne partagent pas ses idées folles. Dès lors il arrive au comble du délire; il est frappé par la foudre, et dans son néant il veut s’égaler à Dieu; il fait à son gré un nouvel auteur de l’univers, et lui dicte insolemment des lois.
Chapitre XXVI — Ce n’est pas au moyen des paraboles qui présentent plusieurs sens que l’on doit expliquer les choses obscures et ambigués, mais bien plutôt en se servant des textes les plus clairs et les plus frappants que l’on peut trouver dans les divines Écritures
Les hommes doués d’un sens droit, et qui aiment sincèrement la vérité, pourront, par une étude attentive et assidue, faire de grands progrès dans la science des choses que Dieu a mises à la portée de notre esprit. Or, cette science nous est offerte dans les divines Écritures, où nous pouvons l’étudier dans des textes clairs, précis et exempts de toute ambiguité.
Les paraboles ne sont bonnes à employer que lorsqu’il s’agit de fortifier l’explication d’un sens clair et précis. Et l’on ne doit pas s’en servir lorsqu’il est question de choses dont le sens est douteux; dans les choses dont le sens est clair, tout le monde entend de la même manière la parabole qui lui est appliquée; la vérité ressort ainsi avec une nouvelle force, elle se fixe également dans les esprits, et ne trouve nulle opposition. Dans les choses ambigués, l’emploi des paraboles n’est propre qu’à augmenter encore l’obscurité, parce que chacun leur donne un sens différent; de manière qu’il y aura autant de sortes de vérités qu’il y aura d’individus qui veulent expliquer la parabole proposée; c’est ce qui arrive parmi les philosophes païens.
Voilà pourquoi souvent l’homme se fatigue à chercher et ne trouve rien, parce qu’il a dédaigné et méconnu la règle dont il faut se servir pour trouver. Mais quand l’époux viendra et qu’il ne trouvera pas la lampe allumée, il s’en prendra à ceux qui ont satisfait l’orgueil de leur esprit en soutenant des raisonnements captieux à l’aide de paraboles, abandonnant la vérité dont Dieu fait luire le flambeau aux yeux de tous; et ils seront ainsi exclus du royaume céleste. Et, en effet, les saintes Écritures, les prophéties, les Évangiles, tout nous enseigne clairement, indubitablement, malgré l’incrédulité de quelques-uns, qu’il n’y a qu’un seul et même Dieu, qui, par le ministère de son Verbe, a créé tout ce qui existe, soit les choses visibles et invisibles, soit les choses terrestres, soit les choses célestes; et d’ailleurs, cette vérité ne frappe-t-elle pas nos yeux de toutes parts dans le spectacle de l’univers? Ils doivent donc nous sembler bien stupides, ceux qui ferment volontairement leurs yeux à une vérité aussi évidente, et ne veulent pas considérer son éclat en se repliant sur eux-mêmes; ils prétendent à toute force se forger un Dieu à leur guise, mais, malgré tous leurs efforts, ils ne peuvent trouver dans les Écritures rien qui soit capable de donner quelqu’appui à leur système. Ils avouent eux-mêmes leur impuissance à cet égard, quand ils nous disent que le Sauveur n’a enseigné la vérité qu’à quelques disciples privilégiés, seuls capables de la voir sous les paraboles et sous les énigmes dont elle s’enveloppe. Ne vont-ils pas jusqu’à dire que le Dieu qui est annoncé au monde n’est pas le même que le Père suprême, dont il n’est permis d’entrevoir la réalité qu’à travers les énigmes et les paraboles?
Mais les paraboles peuvent s’expliquer de plusieurs manières. Et quel est l’ami de la vérité qui ne reconnaîtra pas qu’il faut être insensé et vouloir se précipiter volontairement dans mille écueils, pour aller chercher sous le sens énigmatique des paraboles des vérités qui sont évidentes par elles-mêmes sur la nature de la Divinité? En agir de la sorte, n’est-ce pas, au lieu de bâtir sa maison dans un lieu découvert, et sur des fondements fermes et solides, vouloir construire sur un sable mouvant? Aussi un pareil édifice est-il facile à renverser.
Chapitre XXVII — Que ce n’est pas dans des paraboles, susceptibles de présenter plusieurs sens, qu’il faut chercher l’explication des choses obscures, mais bien dans les textes des Écritures, où tout est clair et manifeste
Tout homme doué d’un esprit sain et ferme, d’un caractère religieux et ami de la vérité, s’appliquera à la méditation des choses que Dieu a mises à la portée de notre intelligence, et il fera de rapides progrès dans cette étude à l’aide d’un travail assidu de chaque jour. Or, ces choses sont celles que l’Écriture nous présente avec un caractère d’évidence qui frappe nos yeux, et exprimées en des termes si clairs qu’ils ne laissent place à aucune douteuse interprétation.
Aussi, ne doit-on appliquer le langage des paraboles qu’aux choses qui ne présentent nulle ambiguité; cette application dès lors est sans danger, et la parabole sera entendue par tous de la même manière; et le corps de la vérité, par l’exacte conformation de tous les membres qui le composent, recevra ainsi un nouveau degré de vigueur. Mais il faut bien se garder de chercher à expliquer, par des paraboles dont le sens est arbitraire, les choses qui ont un sens mystérieux et qui ne sont pas destinées à frapper d’abord les esprits par leur clarté. Si l’on agissait ainsi, on ne saurait plus où serait la règle de ce qui est vrai, autant de personnes voulant expliquer les paraboles, autant de vérités se combattant les unes les autres, et établissant des principes différents, comme on le voit dans les livres des philosophes gentils.
Or, celui qui se comportera ainsi ne pourra, malgré ses efforts, découvrir la vérité, parce qu’il aura dédaigné la règle qui sert à la découvrir. Et lorsque l’époux céleste viendra, tenant en sa main la lampe de vérité, qui brille d’un éclat tout mystérieux, et qui ne se manifeste pas aux regards du vulgaire, il fera accueil à ceux qui ont appris à pénétrer le sens caché des paraboles, et il exclura du lit nuptial l’homme de peu de foi qui exige, pour croire, des preuves éclatantes et matérielles. Tous les livres de l’Écriture, les prophéties, les Évangiles, annoncent hautement, sans la moindre hésitation, dans un langage que tous les hommes, quand même ils n’auraient pas la foi, peuvent facilement comprendre, que c’est un seul et même Dieu, à l’exclusion de tout autre, qui a créé toutes choses par son Verbe, et qui les gouverne par sa sagesse, soit les choses visibles, soit les choses invisibles, tout ce qui est au ciel, sur la terre, dans le sein de la terre et des eaux; démonstration qui résulte non-seulement des paroles mêmes de l’Écriture, mais encore de notre propre organisation, et de tout le spectacle de l’univers. Combien grande ne paraîtra pas la folie de ceux qui ferment leurs yeux à tant d’évidence, ne veulent pas voir la lumière de la vérité, et combattent leur propre instinct, pour inventer, en torturant le sens des paraboles, un Dieu de leur façon? Mais ils n’apportent aucune preuve, aucun signe évident, pour constater l’existence de ce Dieu de leur fabrique, dont les saintes Écritures ne font mention nulle part; et ils reconnaissent eux-mêmes ce défaut de preuves et d’évidence, quand ils en viennent à déclarer que le Sauveur n’a communiqué ce secret qu’à quelques initiés capables de comprendre et de pénétrer la vérité à travers les argumentations, les paraboles et les énigmes qui l’enveloppent. C’est au moyen de ces systèmes qu’ils vont jusqu’à soutenir, qu’outre le Dieu que tout l’univers annonce, il y a un autre Dieu annoncé mystérieusement par les paraboles et les énigmes.
S’attacher exclusivement aux paraboles et à leur double sens pour chercher Dieu, tout en dédaignant les preuves claires, manifestes et indubitables qui nous démontrent son existence, n’est-ce pas la conduite d’insensés et de gens qui se précipitent de gaieté de cœur à travers les écueils? Oh! ce n’est pas là bâtir sa maison sur la pierre dure et ferme, et à la clarté du jour! mais c’est plutôt construire sur le sable mobile et dans les ténèbres. Aussi une pareille construction est-elle facile à renverser.
Chapitre XXVIII — Qu’il ne faut jamais, dans l’étude des mystères, perdre de vue la règle du vrai et la vraie connaissance de Dieu. Nous devons avoir une foi entière aux saintes Écritures, et nous abstenir d’aller à la recherche téméraire des choses qu’il faut abandonner à Dieu, et qui dépassent les bornes de notre intelligence. C’est là le défaut des hérétiques, de ne réserver rien à Dieu, mais de vouloir tout scruter. De là les erreurs énormes dans lesquelles ils tombent, ainsi que l’auteur le démontre
Ayant donc pris la vérité pour règle, et pénétrés des preuves évidentes de l’existence de Dieu, nous ne devons pas nous laisser égarer de questions en questions, et perdre de vue à travers mille argumentations oiseuses la véritable connaissance de Dieu. Ce doit être le but de toutes nos investigations, en cherchant à pénétrer les mystères de la création et de son divin auteur, de nous affermir dans cette connaissance, et d’accroître encore notre amour pour celui qui a tant fait, et qui continue à tant faire pour nous; nous devons aussi ne jamais laisser refroidir notre foi sur ce point, que c’est lui, comme tout l’annonce, qui est notre seul Dieu et notre seul père; que c’est lui qui a créé le monde, qui a créé l’homme, qui a rendu toutes choses susceptibles d’accroissement; qui, par la loi du développement du petit au plus grand, dont il est le dispensateur, fait sortir l’enfant du sein de sa mère pour le faire jouir de la lumière du jour, de même qu’il fait mûrir le blé sur sa tige, pour qu’il soit ensuite serré dans le grenier. Or, c’est un seul et même Dieu qui a créé et le sein où l’homme naît et le soleil qui l’éclaire; c’est un seul et même Dieu qui allonge la tige où le blé germe et se multiplie, et qui prépare le grenier qui doit le recevoir.
Mais de ce que nous ne pouvons pas trouver la solution de toutes les difficultés que les Écritures nous présentent, nous ne devons point pour cela nous mettre à rechercher un autre Dieu que le Dieu véritable. Ce serait là une détestable impiété. Nous devons laisser à Dieu, qui nous a créés, la science des choses que nous ne pouvons comprendre; pénétrés de cette vérité que les Écritures ne contiennent rien d’imparfait, ayant été inspirées par le Verbe divin et par son esprit, et que nous, par cela même que nous sommes infiniment au-dessous de ce Verbe, nous ne saurions avoir la science des mystères. D’ailleurs, il n’y a rien d’étonnant qu’il en soit ainsi, quant aux choses spirituelles et célestes, et qui ont besoin d’une révélation, puisque nous ne voyons même pas une foule de choses qui sont devant nos yeux, que nous foulons sous nos pieds, et dont nous laissons la connaissance à Dieu (je ne parle ici que des choses qui font partie de ce monde que nous habitons, des choses que nous pouvons toucher et voir). Car il faut que Dieu soit de beaucoup supérieur à toutes les choses de la création. Voudrions-nous, par exemple, expliquer les causes des crues extraordinaires du Nil? Nous dirions beaucoup de choses plus ou moins plausibles. Les migrations des oiseaux qui viennent nous retrouver au retour du printemps, et puis nous quittent en automne, ne sont-elles pas au-dessus de notre science, quoique cela se passe sous nos yeux? Pouvons-nous mieux expliquer le flux et le reflux de la mer, quoique nous soyons certains qu’il a une cause? Pouvons-nous savoir quelque chose sur la nature des peuples qui sont par delà les contrées que nous connaissons? Pouvons-nous expliquer l’origine des pluies, des éclairs, des tonnerres; la formation des nuées, des vapeurs, des vents, et d’autres phénomènes du même genre? Pouvons-nous dire davantage comment se forment la neige, la grêle, et autres phénomènes semblables; comment se condensent les vapeurs, quelle est la cause des déclinaisons de la lune, quel est l’élément différentiel des fluides, des métaux, des pierres et autres semblables? Certes, nous pourrons débiter beaucoup de paroles sur un pareil sujet, en recherchant quelle est leur cause; mais Dieu seul, qui a créé toutes choses, en connaît l’origine.
Si donc, parmi les objets de la création, il y en a qui ne sont connus que de Dieu seul, tandis que d’autres peuvent être connus par nous, qu’y a-t-il d’étonnant si, dans les nombreux sujets, tous d’une nature purement intellectuelle, que présentent les Écritures, quelques-uns peuvent être compris par nous avec la grâce de Dieu, tandis que d’autres sont au-dessus de notre intelligence; ce qui a lieu, non-seulement en cette vie, mais encore dans l’autre? Et il en doit être ainsi, afin que Dieu enseigne à l’homme, et que l’homme s’instruise des choses de Dieu; et, comme dit l’apôtre, « quand tout le reste périrait, la foi, l’espérance et la charité ne périraient pas. » En effet, quoi qu’il arrive, notre foi en notre Seigneur et maître reste toujours entière, elle qui nous apprend qu’il est le seul vrai Dieu, que nous devons l’aimer sans cesse, parce que lui seul est notre Père: par cette même foi nous espérons que Dieu nous accordera de plus grands biens et plus de science, parce qu’il est bon, qu’il possède des richesses infinies, qu’il est le maître d’un royaume sans fin, et d’un empire incommensurable. Si donc, en suivant la règle que nous avons expliquée plus haut, nous laissons à Dieu seul la connaissance de certains mystères, nous conserverons notre foi intacte, nous éviterons l’écueil de l’erreur, et tout l’ensemble des Écritures inspirées par Dieu nous paraîtra parfaitement concordant; nous trouverons que les paraboles s’appliquent avec justesse aux choses dont le sens est clair et manifeste, et que ces choses mêmes donnent la clé des paraboles. Enfin, à travers la foule des mots qui passent devant notre esprit, nous entendrons sans cesse au dedans de nous comme une harmonieuse mélodie, chantant les gloires du Très-Haut, qui a créé toutes choses. Si, par exemple, quelqu’un faisait cette question: que faisait Dieu avant qu’il créât le monde? Nous lui dirions que la réponse appartient à Dieu seul. En voici la raison: les Écritures nous enseignent que Dieu a créé ce monde que nous voyons, complet dans toutes ses parties, et ayant commencé dans le temps; mais elles ne nous disent rien de ce que Dieu aurait fait avant d’avoir créé ce monde. Ainsi, il n’y a que Dieu qui connaisse la réponse à la question que nous avons supposée. Après cela, comment pourrait-on être assez insensé pour faire des suppositions qui seraient autant de blasphèmes envers Dieu, et enfin pour nier ce même Dieu, parce qu’on croirait avoir découvert l’origine de la matière?
Puissiez-vous faire un retour sur vous-mêmes, ô vous tous, qui vous livrez à ces recherches chimériques, et reconnaître enfin qu’il n’y a qu’un seul Dieu véritable, celui que vous nommez le Demiurgos: c’est celui-là que les Écritures reconnaissent pour le seul Dieu, celui que notre Seigneur a appelé son Père, disant qu’il n’en reconnaissait point d’autre, ainsi que nous le ferons voir en citant ses paroles. Or, quand vous osez dire que ce Sauveur est provenu du péché, qu’il est le produit de l’ignorance, ignorant lui-même les choses qui sont au-dessous de lui, et beaucoup d’autres suppositions de ce genre, réfléchissez à l’énormité du blasphème que vous proférez contre le vrai Dieu. Vous avez d’abord l’air de professer une croyance sincère envers Dieu; mais bientôt, quoique vous ne puissiez parvenir à démontrer l’existence d’un autre Dieu, on vous entend soutenir que ce même Dieu, auquel vous aviez fait profession de croire, n’est que le produit de l’ignorance et du péché. Or, votre aveuglement, votre folie viennent uniquement de ce que vous voulez tout connaître, ne réservant aucune science à Dieu. Vous prétendez expliquer par vous-même l’origine de ce même Dieu, de son Ennoia, de son Verbe, l’origine de la Vie, celle du Christ; et vous ne traitez toutes ces immenses questions que d’après un point de vue purement humain. Vous ne voulez pas comprendre que l’homme, étant un être mixte et composé, il y a en lui, s’il est permis de le dire, le sens de l’homme et l’esprit de l’homme; que chez lui le sentiment précède l’idée, l’idée l’enthymèse, l’enthymèse le Logos, ou la Parole (les Grecs, du reste, ne sont pas d’accord sur la nature de ce Logos, les uns entendant par là la pensée, les autres l’organe qui sert à exprimer la pensée); que l’homme d’ailleurs ne pense pas et n’agit pas toujours, mais que souvent il se repose: tandis que Dieu est tout intelligence, tout raison, tout esprit agissant, tout lumière, existant toujours le même et toujours semblable à lui; notions qu’il est bon et utile que nous ayons de lui, et que les Écritures nous donnent: il suit de là que ce qui se dit des passions de l’homme et des modes de son intelligence ne saurait s’appliquer à Dieu. Notre langue, qui est de chair, ne peut suivre ni exprimer les opérations de notre intelligence, qui est esprit: il en résulte que notre Verbe est étouffé au dedans de nous-mêmes, et ne peut se produire au dehors tel qu’il est conçu, mais seulement morcelé, et par parties, suivant les forces de la langue.
Dieu existant à la fois tout esprit et tout verbe, ce qu’il pense il le parle, et ce qu’il parle, il le pense: car en lui la pensée est le verbe, l’esprit est verbe, et l’intelligence qui renferme tout: tel est le Père. Celui donc qui parle de l’esprit de Dieu, et qui applique à cet esprit divin les modes de son propre esprit, fait de Dieu un être composé, comme si Dieu et l’intelligence universelle étaient deux choses différentes et distinctes. Il n’est pas moins absurde de placer l’intelligence divine au troisième degré, à partir de Logos (c’est ne pas apprécier sa grandeur), et de séparer ainsi Dieu de sa propre intelligence. C’est de lui dont le prophète dit: Qui racontera sa génération? Quant à vous, vous prétendez expliquer cette génération du Verbe, en le faisant descendre du Père, et appliquant ce que vous savez du verbe de l’homme, qui se produit au dehors par la langue, au Verbe divin, vous trahissez vous-même votre propre ignorance, en faisant voir que vous ne savez rien ni de la nature de Dieu, ni de la nature de l’homme.
Dans l’exaltation de votre orgueil, vous poussez l’audace jusqu’à prétendre connaître les mystères ineffables de Dieu, tandis que nous voyons le Fils de Dieu lui-même, notre Seigneur, avouer qu’il n’y avait que le Père qui connût le jour et l’heure du jugement, lorsqu’il disait: « Quant à cette heure, personne ne la sait, pas même le Fils, si ce n’est le Père. » Puis donc que le Fils de Dieu n’a pas rougi de réserver à Dieu seul la connaissance du jour du jugement, comment nous-mêmes rougirions-nous de réserver à Dieu seul la solution des questions qui sont au-dessus de notre intelligence? Le disciple ne peut jamais être au-dessus du maître. Si donc quelqu’un vient nous dire: Comment le Fils a-t-il été engendré du Père? Nous lui répondrons que cette procréation, cette génération, cette production, cette émanation, quelque soit le terme qu’on emploie pour énoncer ce mystère ineffable, n’est connue de qui que ce soit. Cette connaissance n’appartient ni à Valentin, ni à Marcion, ni à Saturnin, ni à Basili de, ni aux anges, ni aux archanges, ni aux principautés, ni aux puissances, mais seulement au Père qui a engendré le Fils, et au Fils qui a été engendré du Père. Cette génération étant inénarrable, ceux qui prétendent l’expliquer font par là preuve de folie, puisqu’ils promettent de faire ce qui est impossible. Mais tout le monde sait que la parole est produite en nous par le sentiment et par la pensée: ceux qui ont cherché à appliquer au Verbe divin ce qui se passe chez l’homme n’ont pas fait une découverte bien merveilleuse, et n’ont révélé en cela aucun mystère. Après avoir proclamé que le Verbe de Dieu était inénarrable et innommé, ils changent sa nature de leur propre autorité, et proclament sa première création, qu’ils font semblable en tout à celle du verbe de l’homme.
Nous parlerons de même, sans commettre aucun péché, en disant, au sujet de la matière, que c’est Dieu qui l’a créée. Car l’Écriture nous apprend que Dieu est le dominateur de toutes choses. Mais d’où l’a-t-il tirée, et comment l’a-t-il faite? l’Écriture ne nous le dit nulle part, et nous ne pouvons l’imaginer, nos facultés bornées ne pouvant atteindre aux attributs infinis de la Divinité; mais nous devons réserver cette science à Dieu. Il en sera de même du mystère des créations, de la cause d’après laquelle certains êtres se sont modifiés, en s’éloignant de la soumission à Dieu, tandis que d’autres, et c’est le plus grand nombre, ont persévéré dans leur nature et dans leur soumission envers leur Créateur: mais quelle est la nature de ceux qui ont violé la loi de leur être? Quelle est la nature de ceux qui y sont restés fidèles? C’est là une science qu’il faut laisser à Dieu et à son Verbe, à qui il a dit: « Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marche-pied. » Mais quant à nous, nous sommes condamnés à rester encore sur la terre, et nous ne pouvons encore contempler son trône céleste. L’esprit du Sauveur, qui habite en lui, scrute toutes choses, ainsi que les profondeurs de Dieu; mais quant à nous, il y a diversité de grâces, diversité de ministères, diversité d’opérations; tout ce que nous sommes sur la terre, comme dit saint Paul, « ce que nous avons de science et de prophétie est fort imparfait. » Comme nous ne connaissons qu’une partie des choses, nous devons laisser la science universelle à celui qui nous accorde quelque émanation de sa grâce. Il en est de ces questions comme de celle relative aux châtiments réservés aux transgresseurs de la loi; le feu éternel leur a été préparé, notre Seigneur l’a lui-même annoncé, et les Écritures d’ailleurs nous l’apprennent: mais quelle est la cause et la nature de la transgression, c’est ce que ni l’Écriture, ni l’apôtre, ni le Seigneur lui-même ne nous apprennent point. Il faut donc laisser cette science à Dieu, ainsi que la connaissance du jour et de l’heure du jugement, et ne pas être assez téméraires que de vouloir tout connaître; d’autant plus qu’il nous accorde la grâce de connaître un assez grand nombre de choses. Mais lorsque nous voulons atteindre à ce qui est au-dessus de notre intelligence et hors de notre portée, nous poussons l’audace jusqu’à tenter Dieu, et, feignant d’avoir découvert ce qui nous est encore inconnu, nous donnons, dans nos chimériques systèmes, à Dieu, le créateur universel, le péché et l’ignorance pour origine; et nous élevons ainsi une thèse impie contre la Divinité.
C’est sur des bases aussi futiles que nos adversaires ont bâti leur système conjectural, qu’ils établissent tantôt sur certains nombres, tantôt sur certaines syllabes, quelquefois sur des noms, d’autres fois sur les lettres dont les mots se composent, d’autres fois enfin sur des allégories obscures, ou sur des données purement conjecturales. Que si l’on demande la raison pourquoi le Père, malgré sa consubstantialité au Fils, a voulu se réserver à lui seul, ainsi que le Fils l’a annoncé, la connaissance du jour et de l’heure du jugement, quelle raison convenable et possible pourrait-on en donner, si ce n’est que c’est pour nous apprendre (car le Seigneur est le seul grand maître de toute science) que le Père est au-dessus de toutes choses. Car, a dit notre Seigneur, « le Père est plus grand que moi. » Aussi a-t-il annoncé, comme la foi nous l’enseigne, que le Père était au-dessus de toutes choses, afin que nous, pendant notre passage dans ce monde, nous sachions qu’il faut abandonner à Dieu la science parfaite et la solution de toutes ces hautes questions, de peur qu’en cherchant à pénétrer dans les profondeurs de Dieu nous ne nous exposions à le blasphémer, en supposant l’existence d’un autre Dieu que lui.
Mais peut-être quelque ardent disputeur voudra-t-il argumenter de ce que nous avons dit, en rapportant les paroles de l’apôtre, « que ce que nous avons maintenant de science et de prophétie est très-imparfait; » et partant de là, prétendra-t-il posséder lui-même, non point la science partielle, mais la science universelle, comme l’ont voulu faire croire un Valentin, un Ptolémée, un Basili de, ou quelqu’autre semblable docteur, se vantant d’avoir pénétré dans toutes les profondeurs de la science divine. Mais, puisque dans le délire de sa vanité il se vante d’avoir fait plus de découvertes que les autres, nous lui demanderons, laissant de côté la thèse des choses immatérielles qui ne peuvent être vues des yeux du corps, et ramenant la question sur les choses matérielles de ce monde qui sont sous nos yeux, et que cependant nous sommes condamnés à ignorer, tels que le nombre des cheveux de notre tête, ou le nombre de passereaux qui sont pris chaque jour dans les filets des chasseurs, nous lui demanderons de nous supputer ces nombres, s’il veut que nous le croyions inspiré de la science du Père, lorsqu’il nous parlera des choses plus relevées. Or, si ceux qui sont parfaits ne peuvent pas même avoir la science des choses qui sont sous leurs mains, devant leurs pieds, devant leurs yeux, et qui ont une forme corporelle, par exemple, le nombre des cheveux de leur tête, comment pourrons-nous croire à la science de ceux qui se vantent, dans la préoccupation de leur orgueil, de connaître les choses de l’esprit, les choses plus élevées que les cieux, et qui touchent à la nature même de Dieu? Vous pouvez en savoir vous-mêmes autant et plus qu’eux, et sur les nombres, et sur les noms, et sur les syllabes, et sur toutes les questions qui surpassent notre esprit, et sur l’abus qu’ils font des paraboles, ainsi que nous venons de l’expliquer.
Chapitre XXIX — Contradictions du système des hérétiques, d’après lequel certaines âmes après la mort seront admises dans le Plerum, tandis que d’autres iront habiter la région du milieu, et resteront séparées du corps
Faisons maintenant un retour sur ce qui nous reste à voir du système de nos adversaires. Ils prétendent qu’à la consommation des temps celle qu’ils nomment la Mère rentrera dans le Plerum, où elle recevra le Sauveur pour son époux; quant à eux, comme ils se disent de la nature des esprits, ils se dépouilleront alors de leurs corps, et, changés en de purs esprits, ils deviendront les épouses des anges célestes. À l’égard du Demiurgos, comme il fait partie des êtres animés, il ira habiter les régions qu’occupait la Mère. Les âmes des justes, ils les envoient goûter le repos dans les régions du milieu: ils disent que tout cela s’opère d’après la loi organique, qui fait que les semblables s’unissent à leurs semblables, l’esprit attirant l’esprit, et la matière attirant la matière. Mais ici ils sont en contradiction avec eux-mêmes, en disant que si les âmes vont occuper la région du milieu, ce n’est pas en vertu de cette loi de la sympathie des semblables, mais à cause de leurs mérites, et que c’est par la même raison que les âmes des justes échappent au feu éternel, tandis que les âmes des méchants ne peuvent le faire. Or, si c’est d’après une loi qui tient de leur nature, que les âmes passent dans le lieu de repos, et qu’ils nomment les moyennes régions, alors il faut reconnaître qu’elles jouiront toutes du même privilége, toutes les âmes étant de la même substance; dès lors la foi est inutile, comme aussi est inutile la venue du Sauveur. Si, au contraire, elles sont sauvées d’après la loi de la justice, elles le seront non pas tant parce qu’elles sont des âmes, mais parce qu’elles auront été justes. Et si ces âmes eussent été destinées à périr, si elles n’avaient pas été justes, il faut reconnaître que la même loi de justice pouvait aussi atteindre les corps; et pourquoi en seraient-ils exempts, puisqu’ils ont participé à la transgression de la justice? Si l’âme est sauvée par la seule raison de sa nature et de sa substance, toutes les âmes doivent être sauvées; mais si la justice et la foi sont la cause du salut, pourquoi les corps, qui entraînent les âmes au bien ou au mal, ne seraient-ils pas sauvés ou perdus avec elle? La justice de Dieu, dans ce cas, semblerait impuissante ou injuste, puisqu’elle donnerait le salut à certains êtres comme conséquence de leur participation au bien, tandis que cette conséquence n’aurait pas lieu pour les autres.
Il est manifeste que les corps contribuent à l’opération des choses qui appartiennent à la justice. Il faut donc en conclure, d’après le système de nos adversaires, que les corps participeront aussi au repos que goûteront les âmes: ou autrement il n’y aurait point de justice, ou bien, les corps qui ont contribué à l’accomplissement de la justice participeront au bonheur des âmes, si la justice de Dieu est assez puissante pour les transporter là où seront les âmes. Mais une voix forte et puissante se fera entendre, qui appellera le corps à la résurrection. Quant à nous, c’est là notre foi: nous croyons fermement que Dieu, après avoir ressuscité nos corps, accordera le privilége de l’immortalité et de l’incorruptibilité à ces corps mortels, qui auront contribué, pendant cette vie, à l’accomplissement de la justice; car Dieu est meilleur que la nature, il possède en lui le souverain vouloir, parce qu’il est bon; le souverain pouvoir, parce qu’il est tout-puissant; et la vertu de tout perfectionner, parce qu’il est lui-même la source de toute richesse et de toute perfection.
Nos adversaires tombent encore dans une nouvelle contradiction, quand ils disent que toutes les âmes indistinctement n’iront point dans les régions du milieu, mais seulement celles des justes. Or, ils reconnaissent trois catégories d’âmes, qui sont produites par la Mère: la première catégorie se compose de celles qui sont provenues de la douleur, de l’affaissement et de la crainte, celles-ci participent de la matière: celles de la deuxième catégorie sont provenues de la puissance de l’action, elles tiennent de la nature animale; la troisième catégorie comprend celles produites par la Mère par la vertu de la vision qu’ils supposent qu’elle aurait eue, des anges qui accompagnent le Christ; et ces dernières seraient de la nature de l’esprit. Si donc ces dernières, par cela quelles seraient toute spirituelles, doivent toutes entrer dans le Plerum, toutes celles, au contraire, qui participent de la matière devront rester en dehors, parce qu’elles sont matière, et être en entier consumées par le feu qui brûle dans ces régions. Mais pourquoi toutes les âmes qui participent de la substance animale n’entreraient-elles pas dans les régions du milieu, où ils placent cependant Demiurgos? Examinons un peu ce qui pourra entrer dans leur Plerum: ils veulent que tout ce qui est âme occupe la région du milieu, et que les corps, qui sont matière, soient consumés par le feu qui fait partie de la substance même de la matière. Ainsi, tous les corps périssent, et toutes les âmes s’en vont dans les régions du milieu: il ne reste, par conséquent, plus rien à mettre dans le Plerum; car ni le sens, chez l’homme, ni l’esprit, ni la pensée, ni la réflexion, tout cela n’est rien autre chose que l’âme, et ne peut exister indépendamment d’elle et hors d’elle. Que pourra-t-il donc leur rester pour mettre dans le Plerum? Que deviendront nos adversaires eux-mêmes? En ce qui est de leur âme, ils iront habiter les régions du milieu; et quant à leur corps, il sera consumé par le feu avec tout ce qui est matière.
Chapitre XXX — L’auteur combat la prétention folle et impie des hérétiques, d’après laquelle ils prétendaient être eux-mêmes des êtres tout spirituels, tandis qu’ils relèguent leur Demiurgos dans la classe des animaux
Cela étant, il est évident que nos adversaires se placent eux-mêmes, dans leur folie, au-dessus de Demiurgos. Ainsi, eux qui ne sont que chair et matière, se proclament supérieurs en vertu au Dieu qui a créé les cieux, la terre, les mers, et tout ce qu’ils contiennent, et s’attribuent le privilége d’être des êtres spirituels; tandis que celui qui a créé les anges, ces pures intelligences, qui les revêt de l’éclat de la lumière comme d’un manteau, celui qui tient dans sa main le globe de la terre, dont les habitants sont devant ses yeux comme des atomes; celui enfin d’où découle toute intelligence, le Demiurgos, le Dieu suprême, ils en font un simple animal. C’est ici qu’éclate toute leur folie; et l’on dirait, que, semblables aux géants de la fable, ils ont été frappés par la foudre, en punition des blasphèmes qu’ils vomissent contre Dieu. Ils sont si vains et si enflés de leur fausse gloire, que tout l’ellébore que l’on pourrait recueillir dans les diverses parties de la terre ne pourrait suffire pour les purger et pour les délivrer de toute leur folie.
Mais c’est par les œuvres qu’il faut montrer sa supériorité et sa prédominance. Or, je le demande, de quelle manière nous montrent-ils qu’ils sont meilleurs que Demiurgos? Est-ce parce que quelques insensés s’extasient devant leur folie, comme s’ils pouvaient apprendre de leur bouche plus de vérités que n’en peut enseigner la vérité même? Le besoin de la discussion nous oblige de rappeler l’impiété de ces hommes dont la folie veut s’égaler à Dieu, afin de les attaquer sur leur propre terrain, et de les combattre avec leurs propres armes: mais que Dieu nous pardonne, car si nous relevons leur prétention impie ce n’est que pour détruire leur impiété. Parce qu’il a été écrit cherchez et vous trouverez, ils interprètent ces paroles de manière à se placer eux-mêmes au-dessus de Demiurgos, s’intitulant d’eux-mêmes meilleurs et plus grands que Dieu, se considérant comme des êtres tout spirituels, tandis qu’ils regardent Demiurgos comme appartenant au genre animal. De là vient qu’ils se placent eux-mêmes dans le Plerum, tandis qu’ils relèguent Demiurgos dans la moyenne région. Mais qu’ils nous montrent par leurs œuvres qu’ils valent mieux que Demiurgos. Car ce n’est pas par les paroles, c’est par les faits que l’on prouve sa valeur et son excellence.
Pourront-ils nous montrer une œuvre opérée par eux avec l’aide de celui qu’ils nomment le Sauveur, ou de celle qu’ils nomment la Mère, qui soit supérieure en grandeur, en éclat, en sagesse, aux œuvres de celui qui a créé tout ce que nous voyons? Quels cieux ont-ils affermis? Quelle terre ont-ils rendue solide? Quelle étoile ont-ils jetée dans l’espace? Quels flambeaux ont-ils allumés dans les airs, en leur traçant les cercles qu’ils doivent parcourir? Est-ce eux qui ont donné à la terre les ondées et les frimats, et qui ont réglé que toute chose arrivât en son temps et selon le besoin des saisons? Ont-ils créé la chaleur et la sécheresse pour combattre l’humidité? Où sont les larges fleuves qu’ils ont fait couler, les fontaines qu’ils ont fait jaillir de la terre? Où est la région sous le ciel qu’ils ont ornée d’arbres et de fleurs? Ont-ils créé le nombre infini des êtres animés, les uns intelligents, les autres inintelligents, ayant chacun une forme particulière qui les distingue? Peuvent-ils aussi se vanter d’avoir imité cette infinité d’autres créations sorties de la toute-puissance de Dieu, gouvernées par sa sagesse, dont personne ne peut dire le nombre, pas plus qu’on ne peut mesurer la sagesse infinie de celui qui les a faites? Leur rappellerons-nous encore ces créations qui sont au-dessus du ciel, qui sont d’une nature immortelle, telles que les anges, les archanges, les trônes, les dominations et les puissances sans nombre? Ont-ils un seul ouvrage sorti de leurs mains à opposer à toutes choses, eux qui ne sont que des œuvres et des créatures de Dieu? Mais peut-être celui qu’ils nomment le Sauveur, ou celle qu’ils appellent la Mère (car nous empruntons les dénominations employées par eux pour les combattre par leurs propres armes), s’est-elle servie du Demiurgos, comme ils disent, pour créer l’image des choses qui sont dans le Plerum, et tout cet ordre qu’elle aurait vu autour du Sauveur; trouvant ainsi qu’elle pourrait mieux, par son secours, opérer convenablement selon ses désirs, parce qu’elle ne pouvait créer les images de choses si grandes qu’à l’aide d’un être plus puissant qu’elle-même, et non point par la coopération d’un être plus faible.
Quant à eux, ils étaient encore alors, comme ils le disent, à l’état de pures conceptions intelligentes, à l’image des êtres qui marchaient à la suite de Pandore, comme ses satellites. Ils demeuraient ainsi privés de toute action (la Mère ni le Sauveur ne créant encore rien par leur secours), n’étant que des êtres de raison, et bons à quoi que ce soit; et, en effet, rien ne paraît avoir été fait par eux. Mais vint ce Dieu, créé inférieur à eux, dans leur système (car ils en font un pur animal), qui cependant aurait été l’opérateur, le créateur et l’ouvrier, par qui auraient été faites les images de toutes choses; et il aurait été le créateur, non-seulement des choses que nous voyons, mais encore des créatures invisibles, telles que les anges, les archanges, les dominations, les puissances, les vertus, restant toutefois le créateur en sous ordre, seulement comme le plus propre à exécuter leur volonté. Car il paraît que la Mère n’a pu créer quoi que ce soit par leur secours, comme ils le reconnaissent: ce qui donnerait lieu de croire qu’ils n’avaient été que des fruits avortés, par suite de l’accouchement laborieux de la Mère. Cependant, tout en disant que c’est Demiurgos qui aurait créé et ordonné toutes choses, ils se prétendent supérieurs à lui, quoiqu’il faille conclure de leur système même qu’ils lui étaient de beaucoup inférieurs.
Supposons deux outils ou deux instruments, dont l’un, sans cesse dans les mains de l’ouvrier, lui sert à confectionner les objets de son art et à faire ainsi preuve de son habileté; tandis que le second de ces instruments demeure inutile et sans usage, et n’est jamais employé par l’ouvrier: quelqu’un viendra-t-il nous dire que celui de ces deux instruments qui est inutile, oisif, et oublié, vaut mieux, est plus précieux que celui dont l’ouvrier se sert sans cesse, et dont il fait gloire? Celui qui prétendrait cela passerait pour imbécille et pour avoir perdu le sens. Or, voilà précisément le langage et la prétention de nos adversaires, quand ils se donnent pour des êtres sublimes et meilleurs que le Demiurgos, dont ils ne font qu’un être animal, lorsqu’ils s’élèvent eux-mêmes au-dessus de lui, jusque dans le Plerum, où ils vont se réunir à leurs époux (car ils disent qu’ils ne sont eux que les femelles des anges), tandis que le Dieu qui leur est inférieur, Demiurgos, reste dans la moyenne région, où il ne fait aucun acte de puissance. Ne faut-il pas être fou, atteint d’une folie incurable, pour prétendre que celui qui n’a rien fait de bon et de raisonnable est cependant supérieur à celui qui a créé toutes choses.
Peut-être insisteront-ils, en disant que Demiurgos a, il est vrai, créé le ciel, l’univers, dans le sein duquel le monde est contenu; mais qu’à l’égard des créations supérieures, et qui sont au-dessus du ciel, telles que les anges, les principautés, les puissances, les archanges, les dominations, les vertus, elles auraient été créées (et ils prétendent en faire eux-mêmes partie) par un enfantement intellectuel de la Mère. Mais d’abord nous avons prouvé, par le témoignage des Écritures, que c’était Dieu seul qui était le créateur des choses visibles et des choses invisibles: nous ne pensons pas qu’il faille plutôt en croire à ce sujet nos adversaires que les saintes Écritures elles-mêmes, et renoncer aux enseignements sacrés du Seigneur, à ceux de Moïse et des prophètes, qui nous ont annoncé la vérité, pour nous en rapporter à des gens dont les paroles ne sont que folie, délire et chimère. Ensuite, s’il est vrai qu’ils soient les créateurs des choses qui sont au-dessus des cieux, qu’ils nous disent donc quelle est la nature de ces choses, qu’ils nous supputent le nombre des anges, qu’ils exposent la hiérarchie des archanges, les institutions des trônes, les divers degrés des dominations, des principautés, des puissances et des vertus. Mais ils restent muets sur tout cela, et par conséquent ils n’en sont point les créateurs. Mais si elles ont été créées par le Dieu souverain, par Demiurgos, comme elles l’ont été en effet, elles sont sublimes et saintes: or, celui qui a créé les choses de l’intelligence et de l’esprit ne saurait être lui-même de la nature des animaux; ainsi se trouve réfuté leur horrible blasphème.
Nous lisons en mille endroits des Écritures qu’il existe dans le ciel des êtres entièrement spirituels, de purs esprits. Saint Paul nous enseigne la même vérité, quand il raconte son ravissement au troisième ciel, et de là dans le paradis, où il entendit des paroles ineffables, et qu’il n’est pas donné à l’homme de reproduire. Mais à quoi lui aurait servi d’être ravi jusqu’au troisième ciel, et jusque dans le paradis, s’il devait encore entendre et voir les mystères qui sont au-dessus du Demiurgos, selon la téméraire assertion de quelques personnes? Si, en effet, saint Paul était destiné à contempler des choses qui sont au-dessus de Demiurgos, il ne serait pas resté dans les régions de l’empire de ce même Demiurgos, même après en avoir exploré toutes les parties: d’ailleurs, il lui restait encore, d’après le système de nos adversaires, quatre cieux à monter avant d’arriver jusqu’à Demiurgos, pour visiter le septième ciel, la septénation, qui fait partie de son empire. Peut-être se serait-il rabattu sur la région moyenne qu’habite la Mère, pour y apprendre d’elle les choses du Plerum; car son homme intérieur, pour parler comme eux, qui parlait au dedans de lui, quoique invisible, pouvait s’élever, non-seulement jusqu’au troisième ciel, mais encore jusqu’à la région de la Mère. En effet, si le Demiurgos, qui n’est qu’un homme à leurs yeux, peut s’élever soudain par delà le troisième ciel jusqu’à la Mère, à plus forte raison l’apôtre lui-même en aurait-il eu le pouvoir; et ce n’est pas Demiurgos qui eût pu l’en empêcher, lui qui est subordonné au Sauveur, comme ils le disent. S’il eût voulu le tenter, c’eût été en vain; car il ne saurait être plus fort que la providence du Père, d’autant plus qu’on lui refuse la faculté de voir l’homme intérieur. Mais, comme l’apôtre, bien qu’il ne fût monté qu’au troisième ciel, nous raconte ce qu’il a vu comme des choses inouïes et sublimes, il faut en conclure qu’il ne se peut que nos adversaires soient montés jusqu’au septième ciel; car ils ne sont certes pas meilleurs ni plus grands que saint Paul. S’ils prétendent être plus grands que lui, qu’ils le prouvent par leurs œuvres; or, ils n’ont jamais prétendu à rien de pareil. L’apôtre ajoute, en racontant sa vision: « Si ce fut avec son corps ou sans son corps, je ne le sais pas, Dieu le sait, » afin de laisser entendre que son corps n’avait pris aucune part à sa vision; autrement il aurait entendu et vu ce que Paul vit et entendit. Et qu’on ne dise pas que le poids matériel de son corps ait été un obstacle à ce qu’il montât plus haut; car nous savons qu’il peut être donné à ceux qui sont, ainsi que l’apôtre, très-avancés dans la voie de la perfection et de l’amour de Dieu, de contempler, sans le secours des yeux du corps, les choses immatérielles, telles que les opérations de Dieu, créateur du ciel et de la terre, créateur de l’homme, qu’il destine à jouir du paradis.
Le Créateur des choses de l’ordre intellectuel est celui qu’il a été donné à l’apôtre de contempler dans son ravissement au troisième ciel, là où il a ouï des paroles ineffables qu’il n’est pas donné à l’homme de raconter, parce qu’elles sont de la nature des esprits: c’est lui qui met en possession de ce royaume du ciel ceux qui s’en rendent dignes, car il est le roi du paradis: et ce créateur, Demiurgos, est le véritable esprit de Dieu, et non point un animal matériel; autrement il n’aurait pu donner l’être aux choses immatérielles: mais si nos adversaires veulent que Demiurgos soit un simple animal, qu’ils nous le prouvent. Ils n’ont aucun moyen de prouver que la Mère, dans ce laborieux accouchement dont ils disent être provenus eux-mêmes, ait produit aucun des êtres de la création. Quant à eux, ils sont si éloignés de pouvoir créer les choses intellectuelles, qu’il ne leur est pas même donné de produire une mouche, ou un moucheron, ou quelque animalcule pareil, dont la procréation et la propagation a été réglée par Dieu dès le commencement, et s’opère par la communication de la semence entre les individus de la même espèce. Celle qu’ils appellent la Mère n’en a pas créé davantage qu’eux; et cependant c’est d’elle qu’ils supposent que serait provenu Demiurgos, le créateur de l’univers. Or, ils veulent que ce Demiurgos, le créateur de toute la nature, ne soit qu’un simple animal, tandis qu’eux, incapables d’être les créateurs ou les maîtres de quoique ce soit, ni de ce qui est en dehors d’eux, ni de leur propre organisation, seraient, à les entendre, d’une nature supérieure et purement intellectuelle. Il y a plus, souvent ils souffrent dans leur corps malgré leur volonté, et ils seraient immatériels et plus parfaits que Demiurgos!
Nous sommes donc bien fondés à reprocher à nos adversaires de s’être tout à fait éloignés de la vérité: que, si l’on suppose que le Sauveur a créé toutes choses par le ministère de Demiurgos, alors il faut admettre qu’il est meilleur et plus puissant que nos adversaires eux-mêmes, puisqu’il leur aurait donné l’être; car ils sont bien certainement du nombre des choses qui ont été créées. Comment donc serait-il possible que celui qui les aurait créés fût un simple animal, tandis qu’eux, qui ont été créés, seraient de pures intelligences? mais, s’il est vrai, comme nous l’avons démontré par une foule de preuves évidentes, que Dieu a tout créé par sa libre volonté et par sa toute-puissance, a tout réglé, a tout perfectionné; si tous les êtres ne sont ce qu’ils sont que par sa vertu, il faut en conclure que ce créateur est le seul Dieu, le seul créateur, le seul tout-puissant, le seul père et origine de toutes choses, tant visibles qu’invisibles, de celles qui sont douées du sentiment et de celles qui en sont privées, de ce qui est sur la terre et de ce qui est dans le ciel, par le Verbe de sa puissance; enfin, que c’est lui seul qui a tout disposé et tout ordonné par sa sagesse, qui contient tout en lui, et que rien ne peut contenir; qu’il est l’opérateur, le créateur, l’inventeur, l’artisan, le maître de toutes choses. Et il n’y a point d’autre créateur que lui, aucun autre au-dessus de lui; ni la mère Achamoth, pure fiction inventée par les hérétiques, ni le dieu de la fabrique de Marcion, ni les trente Plerums des Æons, vaine imagination, comme nous l’avons fait voir, ni leur Bythus, ni leur Proar que, ni leurs cieux, ni leur pure lumière, ni leur Æon anonyme, ni aucun des êtres chimériques qu’ils imaginent dans leur délire. Il n’y a qu’un seul Dieu créateur: c’est lui qui est au-dessus de toute principauté, de toute puissance, de toute domination, de toute vertu; c’est lui qui est le père, lui qui est le Dieu, lui qui est l’auteur, le créateur, l’artisan, qui a fait toutes choses par lui-même, c’est-à-dire par son verbe et par sa sagesse, le ciel, la terre, les mers, et tout ce qu’ils contiennent; c’est lui qui est le juste, le bon, lui qui a formé l’homme, qui a planté le jardin du paradis, qui a construit le monde, qui a amené le déluge sur la terre, qui a sauvé Noé; lui qui est le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob, le Dieu des vivants, annoncé par la loi, proclamé par les prophètes, révélé par le Christ; celui que les apôtres enseignent et auquel l’Église croit. C’est lui qui est le père de notre Seigneur Jésus-Christ, qui est son Verbe, qui est son fils, qui le manifeste, qui le révèle à tous ceux à qui il est révélé; car ceux-là seuls le connaissent, à qui le Fils l’a révélé. Le Fils, sans cesse coexistant avec le Père, dès le commencement et à jamais, révèle Dieu aux anges, aux archanges, aux puissances, aux vertus, et à tous ceux à qui Dieu veut se révéler.
Chapitre XXXI — L’auteur rappelle sommairement tout ce qu’il a expliqué au long dans le cours de ce livre ; il démontre de nouveau que tous les arguments produits spécialement contre la doctrine des valentiniens peuvent s’appliquer en général à toutes les autres hérésies
En renversant de fond en comble les hérésies de Valentin, nous avons du même coup frappé de mort les erreurs de toutes les autres sectes nombreuses des hérétiques. En effet, nous avons démontré combien était ridicule et chimérique cette invention de leur Plerum et de ce qu’ils disent être en dehors de ce même Plerum, en faisant voir que la conséquence d’une semblable hypothèse serait de faire en quelque sorte emprisonner le père de l’univers par ce qui serait en dehors de lui-même (si toutefois il y avait quelque chose); qu’il faudrait encore en conclure qu’il y a plusieurs pères universels, un nombre considérable de Plerums et de créations de mondes, se touchant les uns les autres, commençant de tous côtés où les autres finiraient, et qui toutefois, renfermés chacun dans leur organisation spéciale, ne s’inquiéteraient en aucune façon de ce qui se passerait chez les mondes leurs voisins, avec lesquels ils n’auraient rien de commun. Nous avons prouvé qu’il n’y avait qu’un seul Dieu, maître de toutes choses, et que le nom de Tout-Puissant est le seul qui convienne à sa grandeur. Ce que nous avons dit à cet égard s’appliquera donc également contre les prétentions des marcionites, des simonites, des ménandrites, et de tous ceux qui veulent diviser la nature du Dieu souverain. Quant à ceux qui, en reconnaissant que Dieu comprend tout, ne veulent pas cependant que l’homme soit son ouvrage, mais font honneur de sa création à quelque autre vertu céleste, ou bien à des anges qui ne connaissaient pas le Propator, bloqué au centre de l’immensité de l’univers, à peu près comme une tache au milieu du drap d’un manteau; nous avons démontré qu’il était contre toute vraisemblance que l’homme dut sa création à aucune autre puissance qu’à celle du Dieu de l’univers; et ce que nous avons dit à ce sujet servira également à réfuter les partisans de Basili de, de Carpocrate, et tous les autres gnostiques, qui soutiennent les mêmes erreurs. Ce que nous avons dit au sujet des diverses créations de dieux, au sujet des Æons et de leur déchéance, et des métamorphoses de la Mère, a pour objet de détruire les erreurs de Basili de et de tous ceux qui s’appellent à tort les seuls vrais croyants, répétant tous les mêmes doctrines dans un langage différent; plus dangereux dans leurs erreurs que ceux qui prétendent seulement bâtir un système à eux avec les choses qui sont en dehors de la vérité. Tout ce que nous avons dit concernant les nombres s’adresse à ceux qui se servent de ce qu’il y a de vrai dans les nombres même, pour étayer de faux systèmes. Ce que nous avons dit de Demiurgos, en montrant que lui seul est le Dieu souverain et maître de toutes choses, et tout ce que nous dirons par la suite à cet égard, s’adresse à tous les hérétiques en général. Parmi ces derniers il y en a de deux sortes: les uns sont plus rebelles, et les autres plus traitables. Quant à ceux-ci, vous parviendrez avec nos arguments à les confondre et à les empêcher de blasphémer le nom de leur auteur, de leur créateur, de leur Seigneur, en lui donnant pour origine l’ignorance et le péché; mais, quant aux autres, qui sont féroces, intraitables et insensés, vous parviendrez du moins, avec le secours de nos mêmes arguments, à les faire fuir loin de vous, et à vous délivrer de l’ennui d’entendre leurs divagations.
Les vérités que nous proclamons serviront aussi à réfuter les partisans de Simon et de Carpocrate, et de tous ceux qui, à l’exemple de ces deux magiciens, prétendraient opérer des choses extraordinaires; tout ce qu’ils font, ce n’est ni dans l’intérêt de la vérité, ni dans celui de la gloire de Dieu, ou pour être utile à leurs semblables, mais uniquement pour les tromper et pour les perdre par l’art de la magie et par toutes sortes d’impostures. Ils ne sauraient rendre la vue aux aveugles, ni l’ouïe aux sourds, ni mettre en fuite les démons, excepté peut-être ceux qu’ils évoquent, si toutefois ils en ont le pouvoir; ils ne peuvent guérir les infirmes, ou les boiteux, ou les paralytiques, ou ceux qui sont atteints de quelque autre infirmité, bien que les guérisons de ces infirmités ou d’accidents qui affectent quelque partie du corps se guérissent souvent par la force de la constitution. Ils sont donc loin d’avoir le pouvoir de ressusciter les morts, ainsi que l’a fait notre Seigneur, et que les apôtres l’ont pu faire par le mérite de la prière; ainsi que le fait encore quelquefois l’Église, dans certains cas nécessaires, par le mérite des prières des jeûnes et des oraisons, lorsqu’elle parvient à obtenir de Dieu qu’un homme soit rendu à la vie avec le concours des prières des saints. Cependant les hérétiques reconnaissent la résurrection générale des morts comme une vérité qui fait partie de leur système.
Mais, tandis qu’ils travaillent à propager l’erreur et la séduction, tandis qu’ils emploient des fantasmagories magiques pour tromper les hommes, l’Église met en usage, pour les sauver, la miséricorde, le pardon, les exhortations pour les encourager et les soutenir, et elle le fait bénévolement et sans salaire; bien plus, nous dépouillant de ce que nous avons pour le salut des hommes, nous donnons à ceux que nous guérissons et qui sont dans le besoin. Les hérétiques, par leur conduite, se rendent véritablement indignes des bontés, des faveurs et de la grâce de Dieu, se livrant à la fraude, aux évocations et aux opérations diaboliques. Nous devons donc les considérer comme étant les précurseurs de ce dragon de l’Apocalypse, qui doit un jour, par l’effet de semblables enchantements, faire tomber avec sa queue un tiers des étoiles sur la terre; nous devons donc travailler à éviter leurs embûches, et les considérer comme d’autant plus dangereux et méchants qu’ils se vantent davantage de posséder l’art de la magie. Plus on les étudiera, plus on les connaîtra, plus on restera convaincu que leurs opérations ne sont autre chose que des suggestions de l’esprit infernal.
Chapitre XXXII — L’auteur réfute la doctrine impie des hérétiques, d’après laquelle toutes les actions seraient indifférentes en elles-mêmes, et justes ou injustes selon l’idée que s’en feraient les hommes ; il réfute encore une autre prétention de leur part, consistant à dire que leur âme est semblable à celle du Christ, et peut même lui être supérieure sous quelques rapports
Nos adversaires professent, relativement au mérite des actions, une doctrine impie, qui consiste à dire qu’il n’y a péché que là où il y a un acte commis, et que l’intention n’est pas nécessaire: il suffit de citer les enseignements de notre Seigneur pour réfuter cette impiété. L’Évangile traite d’adultère non-seulement celui qui commet l’adultère, mais encore celui qui désire le commettre; il condamne à la mort éternelle non-seulement celui qui tue, mais encore celui qui se met en colère sans motif contre son frère. Le Seigneur n’a-t-il pas enseigné aussi qu’il ne suffisait pas de ne pas haïr le prochain, mais qu’il fallait encore aimer ses ennemis? Il a défendu non-seulement de se parjurer, mais encore de proférer aucun jurement; non-seulement de parler mal du prochain, mais encore d’appeler son frère racha ou fou. N’est-ce pas lui qui a dit, non-seulement qu’il ne fallait pas frapper son frère, mais qui ordonne, si l’on est frappé, de présenter l’autre joue à ceux qui nous frappent; qui veut non-seulement qu’on s’abstienne de prendre le bien d’autrui, mais que, si on nous prend notre bien, nous ne cherchions point à le reprendre; non-seulement, qu’on ne fasse pas de mal à son prochain, qu’on ne lui occasionne aucune blessure, mais encore que l’on pardonne à ceux qui nous font du mal, que l’on soit charitable envers eux, et que l’on prie pour eux afin qu’ils obtiennent leur salut en faisant pénitence; enfin, qui nous défend d’imiter en quoi que ce soit ceux qui se livrent à l’infamie, à la débauche et à la vanité? Lors donc que celui que les hérétiques reconnaissent pour leur maître, lui attribuant un génie bien plus élevé et bien plus grand que celui des simples mortels, a recommandé la pratique et le zèle pour certaines choses bonnes et excellentes, et la fuite des mauvaises, non-seulement pour l’acte, mais même pour la pensée, parce que les mauvaises pensées conduisent aux mauvaises actions; comment, lorsqu’ils reconnaissent ces vérités, pourrait-on sans indignation les entendre prêcher ensuite une doctrine opposée aux enseignements du Christ, qu’ils proclament pour être plus vertueux et plus grand que tous? Et s’il était vrai que rien ne fût ni bon ni mauvais en soi, et que la justice et l’injustice dépendissent uniquement des opinions des hommes, le Seigneur aurait-il dit, dans ses prédications et ses enseignements: « Que les justes, dans le royaume de son père, brilleront d’un éclat égal à celui du soleil »; et que ceux qui se livrent à l’injustice « seront plongés dans le feu éternel, où leur ver ne mourra point, et le feu qui les consume ne s’éteindra point. »
Mais, ce qui est encore digne d’étonnement chez nos adversaires, c’est de leur entendre dire qu’ils ont besoin de tout apprendre et de tout savoir, afin que, parvenus à ne rien ignorer dans cette vie, ils arrivent ainsi à la perfection; et cependant de voir qu’ils ne s’appliquent en réalité à aucun travail, à aucune gloire, à aucun art, ni à rien de ce qui est estimé dans le monde. S’il est vrai de dire qu’il faille tout faire et tout savoir, il faudrait donc qu’eux-mêmes étudiassent tous les arts; il faudrait qu’ils apprissent tout ce qui s’acquiert par le raisonnement, par la pratique ou par l’usage, par le travail, la réflexion et la persévérance, comme la musique, le calcul, la géométrie, l’astronomie, et tout ce qui est le fruit de l’exercice des facultés intellectuelles: ils devraient apprendre de plus toutes les branches de la médecine, la science des simples et des remèdes qui servent à la guérison des maladies; la peinture, la statuaire, l’art de modeler l’airain et le marbre, et tous les talents de ce genre: ils devraient connaître encore tous les travaux agricoles, l’art de traiter les animaux, d’élever les troupeaux; tous les arts manuels, la marine, la gymnastique, la chasse, la guerre, le gouvernement; enfin tous les arts en général, dont toute leur vie ne suffirait pas à apprendre, non-seulement la dixième, mais même la millième partie. Tout en disant qu’ils doivent tout savoir et tout faire, ils ne font rien et n’apprennent rien; mais en s’abandonnant au plaisir, à la débauche et à l’infamie, ils font bien voir par leurs actions quelles sont les conséquences de leurs doctrines. Et comme ils ne font aucune des bonnes œuvres qui nous sont recommandées, ils se préparent au feu éternel. En se montrant jaloux d’imiter les épicuriens et les cyniques, ils poussent l’hypocrisie jusqu’à glorifier Jésus et le proclamer leur maître, lui qui nous prêche de nous abstenir, non-seulement des mauvaises actions, mais encore de toute mauvaise parole et de toute mauvaise pensée, comme nous l’avons montré plus haut.
Ils prétendent encore que leur esprit est de la même nature que celui du Christ, qu’ils lui sont semblables, et que même dans certaines circonstances ils lui sont supérieurs en vertu. Mais quand on vient aux preuves, nous voyons qu’ils sont incapables de faire ou d’imiter rien de ce que notre Seigneur a fait pour le bien et pour le salut des hommes, ou de faire quoi que ce soit qui puisse être mis en comparaison. S’ils se livrent à quelque acte de magie, c’est pour tâcher de séduire quelques insensés. Mais, pour produire quelque chose de bon et d’utile, c’est de quoi ils ne s’avisent pas. Font-ils quelque opération, ils ne prennent pour témoins que des enfants, dont ils fascinent la vue par quelque fantasmagorie qu’ils font passer rapidement devant leurs yeux; ce n’est pas là imiter la conduite de Jésus-Christ, mais bien plutôt celle de Simon le magicien. Nous savons tous, comme une vérité incontestable, que notre Seigneur est ressuscité le troisième jour après sa mort; qu’il s’est montré alors à ses disciples, et est ensuite monté au ciel à leurs yeux; une preuve que nos adversaires n’ont aucun rapport avec le Christ, c’est que lorsqu’ils viennent à mourir, ils ne ressuscitent jamais, et ne se montrent jamais à personne après leur mort.
Que s’ils venaient nous dire que notre Seigneur aussi aurait fait usage de l’art magique pour faire des miracles, nous les renverrions aux prophéties, en leur démontrant, par ces prophéties mêmes, que le Christ a fait toutes les choses que les prophéties avaient annoncé à son sujet, et que lui seul est le fils de Dieu. Aussi c’est par le mérite de son nom que ceux qui sont véritablement ses disciples reçoivent les grâces nécessaires, chacun selon sa mesure, pour pouvoir faire ce qui est utile aux hommes. Les uns chassent si réellement les démons des corps des possédés, que ceux qui sont guéris croient en lui et entrent le plus souvent dans le sein de l’Église. Les autres sont doués de l’esprit de vision, voient l’avenir et prophétisent. D’autres guérissent les malades par l’imposition des mains. Des morts aussi ont été ressuscités, ainsi que nous l’avons dit, et ont après vécu de longues années dans notre foi. Quoi enfin? pourrions-nous dire le nombre infini de bonnes œuvres que chaque jour l’Église, par la grâce de Dieu, opère par tout l’univers, en faveur des gentils, gratuitement et sans chercher à tromper qui que ce soit? Car, ainsi qu’elle reçoit gratuitement de Dieu, elle donne gratuitement.
Si l’Église opère des miracles, ce n’est point par l’invocation des anges, par la vertu des enchantements, ou par quelque charme propre à tromper la curiosité des hommes; mais ce qu’elle fait elle le fait de bonne foi, en esprit de pureté, à la vue de tous, par la vertu des prières qu’elle adresse à Dieu, et du nom du Christ qu’elle invoque; ce qu’elle fait ainsi, elle le fait pour le bien, et non pour séduire. Si donc elle applique aux hommes les mérites du nom du Christ, en guérissant tous ceux qui ont une foi sincère, ses miracles ne ressemblent en rien au charlatanisme de Simon, de Ménandre et de Carpocrate, ou de tout autre; et il est manifeste dès lors que le Christ s’est véritablement fait homme, qu’il a vécu sur la terre, et que tout ce qu’il a fait a été fait par la vertu de Dieu, et selon la volonté du Père, ainsi que les prophètes l’avaient annoncé; ce que nous démontrerons plus loin, en rapportant les textes mêmes des prophéties.
Chapitre XXXIII — L’auteur démontre par un grand nombre de raisons l’absurdité du dogme qui admet la transmigration des âmes d’un corps dans un autre corps
Le dogme de la transmigration des âmes d’un corps dans un autre corps n’est pas soutenable, en premier lieu, de la part de ceux qui prétendent que, dans ce système, les âmes ne gardent aucun souvenir de ce qu’elles ont été avant leur transmigration. Et, en effet, si le but de cette transmigration était de fournir aux âmes le moyen de se rendre plus parfaites, il était nécessaire qu’elles eussent le souvenir du passé, afin de pratiquer les vertus qu’elles auraient autrefois négligées, et ne pas recommencer le même cercle de misères et d’imperfections qu’elles avaient antérieurement parcouru: et dès lors, il serait contradictoire d’admettre que leur passage dans un nouveau corps aurait aboli en elles toute mémoire du passé. Dans la vie actuelle, n’arrive-t-il pas que les choses que l’âme perçoit pendant le sommeil, et le repos du corps, sont ensuite, après le réveil, rendues sensibles aux organes de ce corps lui-même? C’est souvent même après un assez long espace de temps que cette opération a lieu, et que l’on raconte ce que l’on a vu jadis en songe: ainsi l’âme devrait, dans l’hypothèse de la transmigration, se ressouvenir des choses qui se sont opérées en elle avant sa dernière métamorphose. Car, si elle se rappelle les conceptions les plus fugitives, et les perceptions dont elle a eu seule la conscience pendant le sommeil, à plus forte raison devrait-elle se souvenir de ce qu’elle a fait durant longtemps, et quelquefois durant un siècle entier de sa vie antérieure.
Platon, philosophe de l’antiquité, fut le premier qui imagina ce dogme; mais ne sachant comment échapper à la contradiction que nous avons signalée, il supposa que les âmes buvaient un breuvage d’oubli, qui leur était administré au moment où elles entrent dans un nouveau corps, par le génie qui préside à la sortie des âmes de cette vie. Il est évident que par cette supposition ce philosophe est tombé dans une autre contradiction encore plus flagrante. Car, si le breuvage d’oubli a le pouvoir d’anéantir le souvenir de tous les faits antérieurs, nous dirons à Platon: comment, s’il en est ainsi, pouvez-vous savoir cela, maintenant que votre âme habite un nouveau corps, et qu’elle a bu le breuvage d’oubli avant que d’y entrer? Si vous vous souvenez et du breuvage, et du génie qui vous l’a présenté, et de votre entrée dans un corps nouveau, il faut admettre que vous vous souvenez pareillement de tous les faits antérieurs de votre première existence; mais si vous n’avez aucun souvenir de ces faits antérieurs, c’est qu’il n’y a eu ni génie ni breuvage d’oubli en ce qui vous concerne.
Nous ferons la même réponse à ceux qui prétendent que c’est l’influence du corps qui fait oublier à l’âme ses perceptions. Mais alors comment se fait-il que les perceptions qui arrivent à l’âme, pendant le sommeil des sens, soit par le sentiment, soit par la contemplation, lui soient ensuite présentes par le souvenir, et qu’elle puisse les communiquer aux organes qui sont en relation avec elle? Il y a plus, si le corps opérait l’oubli des perceptions, l’âme, tant qu’elle est unie au corps, ne pourrait plus même se rappeler de ce qu’elle aurait vu par les yeux ou de ce qu’elle aurait entendu par l’ouïe; mais toute perception des choses vues s’évanouirait dès que l’œil cesserait d’être tourné vers elle. L’âme, étant enchaînée à un agent permanent d’oubli, elle ne pourrait connaître les choses qu’au moment où elles se trouvent sous les sens. Comment donc, dans cette hypothèse, pourrait-elle avoir quelques notions de Dieu, et conserver le souvenir de ces notions, si le corps les lui faisait oublier sans cesse? Cependant nous voyons, au contraire, que les prophètes, pendant qu’ils furent sur la terre, eurent la faculté de se souvenir de tout ce que l’Esprit saint leur avait communiqué pendant l’acte de la céleste vision, puisqu’ils l’annonçaient ensuite aux hommes; il est donc vrai de dire que le corps ne cause nullement l’oubli des notions spirituelles; mais que l’âme en communique le sentiment aux organes du corps, et rend ainsi celui-ci participant de la spiritualité de l’âme.
Et, en effet, on ne peut pas dire que le corps soit plus puissant que l’âme, puisque, au contraire, c’est par l’âme qu’il respire, qu’il vit, qu’il prend de l’accroissement et qu’il se meut; c’est donc l’âme qui est maîtresse du corps et qui le domine. La gravité des corps, il est vrai, diminue la vélocité des mouvements de l’âme, comme aussi le corps augmente de légèreté et de vitesse sous l’influence de l’action de l’âme; mais l’âme pour cela ne perd rien des notions qu’elle possède. Le corps est semblable à un instrument, et l’âme est comme l’opérateur qui le fait mouvoir. De même donc que l’opérateur conçoit vivement dans sa pensée l’action qu’il veut donner à l’instrument, et la communique à l’instrument avec un mouvement moins rapide, à cause de l’immobilité dont celui-ci est doué, ce qui rend ensuite l’action plus parfaite par le mélange de la lenteur de l’instrument combinée avec la vivacité des conceptions de l’opérateur. Il en est ainsi des mouvements de l’âme, qui sont tempérés par la lenteur naturelle des mouvements du corps. Elle ne perd point pour cela les facultés qui lui sont propres, et tout en communiquant la vie au corps, elle ne la perd point elle-même; de même aussi en communiquant sa propre action aux organes du corps, elle ne perd rien, ni de son action virtuelle, ni de la mémoire des choses perçues par les sens.
En admettant donc que l’âme ne puisse avoir notion que des choses présentes et actuelles, il faut conclure aussi qu’elle n’a jamais été antérieurement unie à quelque autre corps dans lequel elle aurait fonctionné; car elle ne saurait les connaître. Et elle n’est pas, dans cette hypothèse, capable de connaître les choses qu’elle ne voit pas.
C’est donc Dieu qui, par sa puissance, fait don à chacun de nous d’une âme ainsi qu’il nous a donné un corps. Et Dieu n’est pas tellement borné dans sa puissance et dans ses dons, qu’il ne puisse faire autant d’âmes qu’il a fait de corps, et leur donner à tous un caractère qui leur soit propre. Lors donc que le nombre des humains déterminé par sa sagesse sera rempli, tous ceux qui sont inscrits sur le livre de vie ressusciteront avec leur âme, leur corps et leur intelligence, dont ils auront fait usage pour se rendre agréables à Dieu. Ceux, au contraire, qui auront mérité sa colère iront recevoir le châtiment de leurs fautes, en conservant l’âme et le corps avec lesquels ils auront offensé la bonté de Dieu. Tous dès lors ne seront plus susceptibles ni de procréer ni d’être procréés, ni de contracter des unions de sexes, afin que le nombre d’élus déterminé par la Providence divine reste ainsi définitivement fixé.
Chapitre XXXIV — Les âmes, après la vie, conserveront le souvenir de leur existence et de leur union avec les corps, et elles demeureront immortelles, bien qu’elles aient eu un commencement
Dans le passage de l’Évangile où il est parlé du mauvais Riche et de Lazare qui se reposait dans le sein d’Abraham, notre Seigneur nous a enseigné que les âmes étaient immortelles, qu’elles ne passaient point d’un corps dans un autre corps, mais qu’elles conservaient les mêmes penchants qu’elles avaient eus pendant leur séjour dans le corps, se ressouvenant de toute leur vie passée. Il est dit dans le même passage que le Riche reconnaissait Lazare, après la mort, ainsi qu’Abraham, conservant chacun leur individualité, et le Riche conjurant Lazare de venir le soulager dans ses tourments, lui à qui il avait refusé jusqu’aux miettes qui tombaient de sa table, durant la vie; on y voit encore, ce qui prouve toujours que les âmes se ressouviennent, qu’Abraham se rappelle, non-seulement les actions qui lui sont personnelles, mais encore de celles du mauvais Riche, puisqu’on l’entend recommander l’accomplissement de la loi de Moïse à ceux qui voudraient éviter un semblable avenir, parce qu’ils seraient jugés par celui qui devait ressusciter d’entre les morts. Le Christ nous a donc hautement annoncé qu’il était certain que les âmes seront immortelles, qu’elles ne subiront point de transmigration d’un corps dans un autre, qu’elles se ressouviendront de ce qu’elles auront fait pendant leur séjour sur la terre, qu’elles conserveront leur individualité, qui les distingue les unes des autres: il nous apprend aussi que l’esprit de prophétie inspire encore Abraham après la mort, et que les âmes des morts, même avant le jour du jugement, resteront dans un séjour heureux ou malheureux, selon qu’elles auront mérité ou démérité.
Mais ici peut-être nous objectera-t-on qu’il ne se peut que les âmes qui ont eu un peu auparavant un commencement vivent pendant un temps indéfini; que, pour admettre qu’elles soient immortelles, il faut les supposer incréées; et que si elles ont eu un commencement dans le temps, il faut qu’elles finissent avec le corps. Nous répondrons à ceux qui feraient cette objection, qu’il n’y a que Dieu, Seigneur et maître de toutes choses, qui soit sans commencement ni fin, demeurant toujours le même et sans altération. Tout ce qui a reçu de lui l’être et la vie doit avoir commencé, et être ainsi inférieur à celui qui l’a créé, et qui lui seul est incréé. Les créatures se conservent ensuite, et se développent à travers la durée des siècles, suivant la volonté providentielle de Dieu; c’est ainsi qu’il peut vouloir, et faire que ce qui a eu un commencement n’ait pas de fin.
Ne voyons-nous pas que le ciel, qui est sur nos têtes, et la lune, et les étoiles, et tous les globes célestes qui n’existaient pas d’abord, ont été créés, et qu’ils durent depuis un grand nombre de siècles, par la force de la volonté de Dieu; pourquoi ne pourrions-nous croire, sans l’offenser, qu’il en a agi de même à l’égard des âmes, des esprits, et de toutes les autres créations de la même nature, et qu’il a voulu que toutes les choses créées, ayant nécessairement un commencement, chacune eussent leur durée plus ou moins longue, selon son bon plaisir? C’est ce que l’Esprit saint nous apprend, lorsqu’il dit: « Louez le nom du Seigneur; il a dit, et tout a été fait; il a ordonné, et tout a été créé. »
Voici ensuite ce qu’il nous enseigne au sujet du salut de l’homme: « Il vous a demandé la vie, et vous lui avez accordé la longueur des jours dans le temps et dans l’éternité. »
Ces paroles nous apprennent que c’est au Père commun de toutes choses qu’est réservé le pouvoir de donner une vie éternelle aux élus, car la vie ne vient pas de nous ni de la vertu de notre nature, mais de la bonté de Dieu qui nous la mesure. C’est pourquoi celui qui aura usé sagement du don de la vie, rendant grâces sans cesse à celui de qui il la tient, recevra en récompense l’éternité des jours pour les siècles des siècles. Celui, au contraire, qui aura fait un mauvais usage du don de la vie, et se sera par là montré ingrat envers son créateur, de qui il la tenait, se privera ainsi par sa faute de la participation au bonheur éternel des justes. Aussi notre Seigneur disait-il à ceux qui se montraient ingrats envers lui: « Celui qui est fidèle dans les moindres choses l’est aussi dans les grandes; et celui qui est injuste dans les petites choses l’est aussi dans les grandes; » nous enseignant par là que ceux qui, durant le cours de cette vie passagère, se seront montrés ingrats envers Dieu, leur créateur, seront privés avec justice de la vie du ciel, qui doit durer éternellement.
De même donc que le corps, être purement animal, qui n’est point l’âme, possède une âme autant de temps qu’il plaît à Dieu, ainsi l’âme, qui n’est point la vie, prend part à la vie tant que Dieu le veut ainsi. Aussi l’Esprit saint nous dit-il au sujet de la création de l’homme: « Il répandit sur son visage un souffle de vie, et l’homme eut une âme vivante. »
Il nous enseigne par là comment l’âme a été faite participante de la vie; ce qui nous fait voir que l’âme, qui a part à la vie, et la vie qui s’unit à l’âme, sont deux choses distinctes et différentes. D’où il suit que Dieu peut donner la vie et l’immortalité aux âmes qui n’étaient pas d’abord, et auxquelles sa volonté donne ensuite une durée infinie. Car la volonté de Dieu doit toujours être au-dessus de tout et dominer toutes choses; il n’est rien qui ne lui soit soumis et subordonné, rien qui ne soit destiné à le servir. Voilà ce que nous avions à dire au sujet de la création et de l’immortalité des âmes.
Chapitre XXXV — Réfutation de l’erreur de Basili de et des gnostiques, qui prétendaient que les prophètes, en prédisant les choses futures, avaient été inspirés par différents dieux
D’après ce que nous avons dit précédemment, Basili de sera forcé d’avouer, en suivant le principe qu’il a posé, qu’il y a, non pas seulement 365 cieux, tous engendrés par succession les uns des autres, mais qu’il en a été engendré un nombre infini, et que cette procréation de cieux se continue toujours et ne doit jamais s’arrêter. Car, si le second a été fait à l’image du premier, et le troisième à l’image du second, il doit en être de même de tous les autres qui viendront après, jusqu’à celui que nous voyons, et qui, suivant Basili de, serait le dernier de tous; et cette procréation successive de cieux doit se continuer sans fin et sans interruption, de manière à en produire un nombre infini.
Relativement à ce que disent ceux qui prennent la fausse dénomination de gnostiques, que les prophètes auraient reçu l’inspiration de différents dieux quand ils ont prophétisé, il suffira, pour y répondre, de leur rappeler que tous les prophètes ont confessé unanimement un seul et même Dieu, comme le créateur du ciel et de la terre et de tout ce qu’ils contiennent; qu’ils ont tous été également unanimes pour annoncer sous différentes figures la venue du Christ sur la terre, son fils, comme nous le démontrerons dans les livres suivants par des citations des saintes Écritures.
Vainement voudrait-on faire une objection de ce que les Écritures emploient des expressions différentes, prises de l’hébreu, pour exprimer le nom de Dieu, telles que Sabaoth, Éloë, Adonaï, et d’autres encore, afin d’en conclure que ces diverses dénominations ont pour but de désigner des divinités ou des puissances divines différentes: à cela nous répondons que toutes ces différentes appellations désignent un seul et même Dieu. Par exemple, Éloë, dans la langue juive, signifie Dieu; et quand on dit l’ Éloë véritable ou Elloenth, cela signifie, en hébreu, ce qui contient toutes choses. Quant à l’expression d’ Adonaï, quelquefois elle marque ce qui est ineffable et admirable; d’autres fois, en doublant le delta, avec une aspiration, comme, par exemple, Addhonaï, ce mot signifie la terre qui se sépare et qui s’isole de l’eau, afin que celle-ci ne puisse pas la submerger. Le mot Sabaoth, lorsqu’il prend l’oméga grec dans sa dernière syllabe, signifie la volonté suprême; mais, lorsqu’il ne prend que l’omicron, alors il désigne le premier ciel. Il en est de même du mot Jaôth, qui, avec l’oméga et l’aspiration à sa dernière syllabe, désigne une mesure déterminée; et, lorsqu’il prend l’omicron, désigne celui qui éloigne les maux. C’est ainsi que tous les mots divers, qui sont employés dans ce cas, ont pour unique objet de désigner le même Dieu; comme, dans la langue latine, on dit, tantôt le Maître des vertus, tantôt le Père de toutes choses, tantôt le Dieu tout-puissant, le Très-Haut, le Maître des cieux, le Créateur, le Constructeur, et d’autres termes semblables, qui tous servent à désigner un même Dieu, qui contient tout, qui donne l’être à tout, sous des noms et avec des significations différentes.
Mais il y a plus, car ce que nous disons ici est entièrement conforme, et aux prédications des apôtres, et aux enseignements de notre Seigneur, et aux prédictions des prophètes, et aux préceptes de la loi, qui tous glorifient un seul et même Dieu, maître de toutes choses; un Dieu, toujours le même, et qui ne tire l’être d’aucun autre Dieu ni d’aucune autre puissance; qui donne à toute la nature, qui lui est soumise, l’être et la vie, en coordonnant chaque chose suivant ses besoins; qui seul enfin, et sans le secours des anges ou de quelque autre puissance céleste, a créé les choses visibles et les choses invisibles, et tout ce qui est. Nous aurions donc déjà, par cette démonstration, suffisamment établi la preuve de l’unité de Dieu; mais, pour qu’on ne nous accuse pas de reculer devant le fond de cette discussion, nous fournirons des preuves bien plus éclatantes encore, qui se tirent des saintes Écritures, et nous consacrerons le livre suivant à cette démonstration, destinée à ceux qui s’appliquent avec piété à cette divine étude, et à tous ceux qui aiment sincèrement la vérité.
Livre troisième
Avant-propos
Vous aviez exigé de moi, mon très-cher frère, que je prisse la plume pour exposer au grand jour le système de Valentin, jusqu’à présent peu connu, comme le prétendent ses partisans, pour dérouler ensuite le tableau des nombreuses erreurs qu’il renferme, et pour opposer une réfutation à chacune d’elles. Cette tâche, je l’ai déjà en partie remplie, en combattant tous les hérétiques dans la personne de Simon, le père de toutes les hérésies, en montrant le développement successif de toutes les fausses doctrines, et en les réfutant au fur et à mesure qu’elles se présentaient. Mais il ne suffit pas de traduire devant la raison de pareilles absurdités, il faut encore les attaquer et les anéantir par tous les moyens possibles, et c’est ce qu’achèvera le troisième livre de ce traité. Dans le premier, nous avons présenté le tableau de toutes les erreurs des hérétiques avec les traits particuliers qui caractérisent chacune d’elles; dans le second, nous avons réfuté, renversé et mis à nu toutes leurs fausses doctrines en les montrant telles qu’elles sont; dans ce troisième livre que nous entreprenons aujourd’hui, nous nous proposons de fortifier tous nos raisonnements de l’autorité même des saintes Écritures. Ainsi, loin que rien manque à l’accomplissement de la tâche que vous nous aviez prescrite, nous vous aurons fourni encore, au delà de votre attente, de nouvelles armes pour triompher de tous ceux qui professent des erreurs, quelles qu’elles soient; et, en agissant ainsi, nous nous efforçons d’imiter l’amour de Dieu pour les hommes, d’après lequel il puise dans les trésors de ses grâces, et distribue généreusement à chacun au delà de ce qu’il demande. Veuillez donc rappeler à votre souvenir tout ce que nous avons dit dans les deux premiers livres; en y joignant ce qui nous reste à dire, vous possèderez un système complet de réfutation de toutes les hérésies, vous résisterez à toutes les attaques des hérétiques, et vous travaillerez avec confiance au triomphe de cette foi, qui est une, véritable et vivifiante, que l’Église a reçue des apôtres pour la distribuer à ses enfants; car le Seigneur, maître souverain de toutes choses, a donné à ses apôtres la puissance évangélique, au moyen de laquelle ils nous ont transmis la vérité, c’est-à-dire la doctrine du fils de Dieu. Il les a revêtus de cette mission, lorsqu’il leur a dit: « Celui qui vous écoute, m’écoute; celui qui vous méprise, me méprise moi-même et celui qui m’a envoyé. »
Chapitre I — Que les apôtres n’ont commencé de prêcher l’Évangile et n’en ont confié le dépôt à l’écriture qu’après avoir été fortifiés par les dons et les vertus de l’Esprit saint ; qu’ils ont proclamé un Dieu unique, créateur du ciel et de la terre
La science de notre salut nous a été enseignée par les mêmes hommes qui nous ont communiqué la connaissance de l’Évangile; ils le prêchèrent d’abord de vive voix, et ils en transmirent ensuite le dépôt par l’Écriture, suivant l’ordre donné par Dieu même, afin que ce monument devînt pour les chrétiens à venir la base inébranlable de leur foi. On ne peut soutenir, sans commettre une erreur, que les apôtres prêchèrent l’Évangile avant d’en avoir possédé la science entière et parfaite, comme quelques-uns ont eu la témérité de le dire, se vantant de reprendre les apôtres eux-mêmes: en effet, ce fut après la résurrection de notre Seigneur que les apôtres reçurent, par la descente de l’Esprit saint sur eux, la vertu d’en haut, et qu’ils furent remplis de tous ses dons; dès ce moment ils possédèrent la science parfaite, et ils enseignèrent par toute la terre les vérités que nous devons à la bonté de Dieu, promettant la paix du ciel à tous les hommes qui croiraient à l’Évangile.
Ainsi Mathieu confiait à l’écriture le dépôt de l’Évangile, dans la langue hébraïque, qui était celle des apôtres, tandis que Pierre et Paul prêchaient ce même Évangile à Rome, où ils posaient les premiers fondements de l’Église. Après qu’ils eurent quitté cette ville, Marc, disciple et fidèle interprète de Pierre, nous transmit par l’écriture les choses que Pierre lui avait annoncées; et Luc, disciple de Paul, écrivit dans un livre l’Évangile tel qu’il était prêché par son maître. Ensuite Jean, le disciple bien-aimé, celui qui reposait sur le sein de notre Seigneur, écrivit un récit de l’Évangile pendant son séjour à Éphèse, en Asie.
Tous ensemble ils furent unanimes pour prêcher un Dieu unique, créateur du ciel et de la terre, que les prophètes avaient annoncé; et pour rendre témoignage au Christ, fils unique de Dieu. Celui qui ne croit pas ces vérités méprise les enfants de Dieu; il méprise notre Seigneur Jésus-Christ, il méprise Dieu le père, et il a prononcé lui-même sa propre condamnation, en résistant à son salut. Or, telle est la conduite que tiennent tous les hérétiques.
Chapitre II — Les hérétiques ne veulent reconnaître ni les saintes Écritures ni la tradition
Lorsqu’on leur oppose les Écritures, ils se mettent à accuser les Écritures elles-mêmes, comme n’étant point certaines ni dignes de foi; soit parce qu’elles ne sont pas assez concordantes, soit encore parce que ceux qui ne connaissent pas la tradition n’auraient pas le moyen d’y découvrir la vérité. La tradition, en effet, ne s’est pas transmise par l’écriture, mais par la parole: c’est pour cela que Saint Paul a dit: « Nous prêchons néanmoins la sagesse aux parfaits, non la sagesse de ce monde. »
Or, d’après ce système des hérétiques, chacun d’eux en particulier possèderait cette sagesse, qu’il aurait lui-même inventée; rêverie sans doute, et dont ils se contentent à la place de la vérité. Or, cette prétendue sagesse aurait été représentée tantôt par Valentin, tantôt par Marcion, un jour par Cérinthe, une autre fois par Basili de, et enfin par quiconque vient disputer à tort et à travers contre la foi établie. Chacun d’eux, en effet, se mettant au-dessus des règles de la vérité, peut venir impunément, dans sa dépravation, dire que cette vérité réside en lui-même.
Et si nous les rappelons à l’autorité de la tradition, qui nous a été transmise par les apôtres, et dont le dépôt est gardé fidèlement par les prêtres des Églises, ils nous résistent en disant, qu’étant eux-mêmes doués de plus de sagesse que les prêtres, et même que les apôtres, c’est eux seuls qui ont découvert la vérité tout entière; que, d’ailleurs, les paroles du Sauveur auraient été altérées et défigurées en passant par la bouche des apôtres; qu’enfin, les apôtres et le Seigneur lui-même auraient, dans leurs discours, parlé tantôt dans un sens purement terrestre, d’autres fois avec un mélange du céleste et du terrestre, et quelquefois dans un sens entièrement divin. Or, tenir un pareil langage, c’est évidemment blasphémer contre la puissance de Dieu. Il résulte de tout ceci que nos adversaires ne veulent s’en rapporter ni aux Écritures ni à la tradition.
Comme vous le voyez, mon très-cher frère, nous avons ici à lutter contre des hommes qui, semblables à des serpents, se replient de mille manières pour échapper à nos étreintes. Il faut donc que nous leur résistions sur tous les points, dans l’espoir où nous sommes que notre victoire aura pour résultat d’en faire rentrer quelques-uns dans le sein de la vérité. Car s’il est difficile de faire luire tout d’abord la lumière dans une âme en proie aux ténèbres de l’erreur, on peut du moins espérer de lui faire avouer qu’elle est dans l’erreur, et l’amener peu à peu à préférer la vérité.
Chapitre III — La tradition fondée par les apôtres s’est conservée dans l’Église par la succession des évêques nommés par eux ; ce que les hérétiques ne peuvent nier
Examinons maintenant, et montrons à ceux qui cherchent la vérité de bonne foi, comment la tradition que l’Église a reçue des apôtres s’est propagée ensuite dans tout le monde chrétien. Pour cela nous aurons à rappeler quels furent ceux qui furent institués évêques des Églises par les apôtres, quels furent leurs successeurs dans cette fonction jusqu’au temps où nous sommes, et comment ils enseignèrent constamment la même doctrine et la même foi. Car il faut admettre que s’il y avait des mystères trop relevés pour être révélés au peuple, les apôtres durent en réserver la connaissance à ceux de leurs disciples qui étaient plus avancés dans la perfection, et auxquels ils confiaient la direction des Églises. Ils voulaient que ceux qui devaient leur succéder dans le sacerdoce fussent parfaits et irréprochables; car si leur conduite était digne et sage, il en résulterait un bien immense; au contraire, les plus grands malheurs pour l’Église seraient la conséquence de leur incapacité ou de leur mauvaise conduite.
Mais, comme il serait trop long de rappeler ici les noms de tous ceux qui ont successivement dirigé chacune des Églises, il suffira de rappeler les noms de ceux qui se sont succédé dans la direction de celle de ces Églises qui est la plus ancienne, la plus célèbre, celle qui fut fondée à Rome par les glorieux apôtres saint Pierre et saint Paul, qui a reçu d’eux-mêmes le précieux dépôt de la tradition et de la foi prêchée chez toutes les nations; et nous laisserons en dehors de la communion des fidèles tous ceux qui, soit pour satisfaire leurs passions ou une vaine gloire, soit par aveuglement, soit par perversité, ont quitté les sentiers de la vérité. Car c’est à cette Église de Rome, à cause de sa primauté, que doivent se rattacher toutes les autres Églises et tous les fidèles répandus sur la terre, la considérant comme le principal dépôt de la tradition transmise par les apôtres.
Les apôtres, après avoir fondé cette Église de Rome, en remirent l’administration à Linus, qu’ils en instituèrent évêque. Saint Paul, dans ses lettres à Timothée, fait mention de cet évêque Linus. Son successeur fut Anacl et: après Anacl et ce fut Clément que l’on investit de l’épiscopat; celui-ci avait connu les apôtres et conversé avec eux, il avait encore toutes vivantes dans son souvenir leurs prédications et les instructions relatives à la tradition; et il n’était pas le seul, car il existait encore alors beaucoup d’autres personnages qui avaient reçu les enseignements de la foi de la bouche même des apôtres. C’est sous l’épiscopat de ce même Clément qu’un dissentiment fort grave s’étant élevé entre les chrétiens de Corinthe, il leur adressa de Rome, à cette occasion, plusieurs lettres pleines d’éloquence, où il les rappelait à la paix et à l’union, fortifiait leur foi, et leur rappelait les principes de la tradition qu’il avait reçue lui-même des apôtres. Il leur annonçait donc un Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, créateur de l’homme, et qui avait puni par le déluge les crimes de la terre; qui ensuite avait suscité Abraham, avait délivré son peuple du joug des Égyptiens, avait fait entendre sa voix à Moïse et lui avait fait connaître ses commandements; qui avait aussi envoyé les prophètes et avait préparé l’enfer pour le démon et les anges rebelles. Ce Dieu tout-puissant était le père de notre Seigneur Jésus-Christ, qui était annoncé à toutes les Églises. Tels sont les enseignements relatifs à la tradition apostolique, qui se trouvent dans ces lettres, où l’on peut vérifier et lire ce que nous disons ici; car cet écrit est bien plus ancien que les faux docteurs qui voudraient aujourd’hui nous faire croire à un autre Dieu qui serait au-dessus de notre Dieu, le créateur du ciel et de la terre.
Le successeur de ce Clément fut Évariste; à Évariste succéda Alexandre; Sixte vint ensuite et fut le sixième qui fut nommé depuis les apôtres. Il fut remplacé par Télesphore, qui souffrit glorieusement le martyre; son successeur fut Hyginus; à Hyginus succéda Pie, et à Pie Anic et. Soter ayant succédé à Anic et, c’est Éleuthère, le douzième depuis les apôtres, qui se trouve maintenant investi de l’épiscopat. Par cette succession des évêques, la tradition et le dépôt de la vérité que l’Église a reçus des apôtres ont été transmis jusqu’à nous; ainsi nous démontrons avec évidence que le dépôt d’une foi unique, la foi du salut, confié aux Églises par les apôtres, s’est conservé jusqu’à nous et nous a été transmis dans toute sa pureté.
Nous pouvons nous étayer aussi de l’autorité de saint Polycarpe, qui enseigna ces mêmes doctrines, les seules vraies, et qui en transmit le dépôt à l’Église. Or, saint Polycarpe les tenait des apôtres eux-mêmes; il avait conversé avec un grand nombre de personnes qui avaient vu notre Seigneur; il avait été investi par les apôtres de l’épiscopat de Smyrne en Asie; nous l’y avons vu nous-mêmes dans notre première jeunesse. Il persévéra dans sa foi jusqu’à un âge très-avancé, et il sortit enfin de cette vie, après avoir souffert glorieusement et courageusement le martyre. Tous les prêtres qui sont aujourd’hui en Asie, et qui ont été les successeurs de saint Polycarpe, ont confessé les mêmes doctrines; or, je pense que le témoignage de saint Polycarpe offre un caractère plus imposant d’autorité et de vérité que les protestations de Valentin et de Marcion, et de tous ceux qui partagent leurs dangereuses erreurs. C’est ce même Polycarpe qui, étant venu à Rome sous le pontificat d’Anic et, ramena dans le sein de l’Église un grand nombre de ces hérétiques dont nous avons parlé plus haut, en leur prêchant ces mêmes vérités qu’il tenait des apôtres, et dont il transmettait le dépôt à l’Église naissante. Il existe encore des personnes qui lui ont entendu raconter que saint Jean, disciple de notre Seigneur, étant à Éphèse, alla au bain, mais qu’ayant aperçu l’hérétique Cérinthe, il en sortit précipitamment en s’écriant, « qu’il craignait que les bains ne vinssent à s’écrouler par l’effet de la seule présence de Cérinthe, cet ennemi de la vérité. » On raconte aussi qu’un jour saint Polycarpe ayant rencontré Marcion, celui-ci l’aborda en lui disant: Me connais-tu? Polycarpe répondit: Je vous connais pour le premier-né de Satan. Ce qui montre combien les apôtres et ensuite leurs disciples ont voulu éviter d’avoir aucune communication, même par la parole, avec ceux qui ont altéré la vérité. C’est le conseil que donne saint Paul lorsqu’il dit: « Fuyez celui qui est hérétique, après le premier ou le second avertissement, sachant qu’un tel homme est perverti, et qu’il pèche, étant condamné par son propre jugement. » Il existe d’ailleurs une excellente épître, adressée par saint Polycarpe aux fidèles de Philippes, dans laquelle ceux qui désirent faire leur salut trouveront une explication parfaite tant du véritable caractère de la foi que de la manière dont la vérité doit être annoncée. Enfin nous avons dans Paul, qui fonda l’Église d’Éphèse, où Jean lui succéda, et où il resta jusqu’au règne de Trajan, un témoin sincère et irréfragable de la tradition transmise par les apôtres.
Chapitre IV — Que la vérité ne se trouve que dans l’Église catholique, seule dépositaire de la tradition et de la doctrine apostolique. Les hérésies sont nouvelles, et on ne peut en faire remonter l’origine aux apôtres
Il résulte de ce que nous avons démontré dans le chapitre qui précède qu’il ne faut point chercher la vérité autre part que dans l’Église, où il est facile de s’en instruire. C’est dans son sein que les apôtres ont placé le riche dépôt qui contient avec abondance tout ce qui appartient à la vérité du Christianisme; c’est à cette source de vie que chacun peut venir puiser selon ses besoins; c’est là la porte par laquelle on entre dans la carrière du chrétien. Chercher à y entrer par un autre côté, ce serait agir à la manière des voleurs ou des larrons; c’est pourquoi il faut éviter soigneusement tout contact avec les hérésies, et s’instruire avec ardeur de tout ce qui tient à la tradition de la vérité. Eh quoi! s’il s’élevait un dissentiment de quelque importance entre les chrétiens, ne faudrait-il pas avoir recours aux Églises les plus anciennes, celles qui ont reçu leurs instructions des apôtres eux-mêmes. Et s’en rapporter à ce qu’elles décideraient sur le point en litige? et enfin, si les apôtres ne nous eussent rien transmis par l’écriture, ne faudrait-il pas suivre la tradition telle qu’elle nous a été communiquée par ceux à qui ces mêmes apôtres ont confié l’administration de ces mêmes Églises?
C’est sur cette autorité de la tradition que plusieurs nations barbares, qui croient en Jésus-Christ, placent le fondement de leur foi; elles conservent fidèlement gravés dans leur esprit, sans le secours de l’écriture, qui parle aux yeux, les commandements relatifs au salut et les principes de l’ancienne tradition; elles croient en un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre et de tout ce qui existe, par l’intervention du Christ, fils de Dieu, du Christ qui, par un amour infini pour sa créature, a bien voulu s’incarner dans le sein de la Vierge, unissant ensemble la nature de Dieu et la nature de l’homme, qui a souffert sous Ponce-Pilate, est remonté au ciel après sa résurrection dans l’éclat de sa gloire, qui doit venir dans toute sa puissance à la fin des temps pour récompenser les justes et punir les méchants, livrant au feu éternel ceux qui ont cherché à obscurcir la vérité, ceux qui ont méprisé le pouvoir du Père et la venue du Fils sur la terre. Ceux donc qui, sans le secours des Écritures, ont cru tous ces articles de foi, peuvent bien être pour nous des barbares relativement à la différence de leur langage avec le nôtre; mais, quant à leur sagesse, quant à leur conduite, quant aux principes qu’ils professent, nous devons les considérer comme très-civilisés, car ils savent faire ce qui est agréable à Dieu, et ils vivent dans la justice, dans la chasteté, dans la sagesse. Si quelqu’un venait, en parlant leur langage, leur proposer les rêveries inventées par les hérétiques, vous les verriez fermer aussitôt leurs oreilles à ces discours, et s’enfuir au loin jusqu’à ce qu’ils n’entendissent plus ces blasphèmes impies. Aussi, dans leur profond attachement à la tradition qu’ils ont reçue des apôtres, ils ne supposent même pas qu’on puisse chercher à y porter atteinte, car il n’y a jamais eu parmi eux ni secte ni hérésie.
Les hérésies sont d’une date plus récente que l’établissement de l’Église. Car ceux, par exemple, qui ont adopté les erreurs de Valentin n’existaient pas avant Valentin; ni ceux qui se sont attachés à la secte de Marcion n’étaient pas avant Marcion; pas plus que toutes les sectes perverses, dont nous avons fait l’énumération, n’existaient avant ceux qui en ont été les auteurs et les propagateurs.
Valentin vint à Rome vers le temps de l’épiscopat d’Hyginus; l’Église de Rome était sous l’administration de l’évêque Pie, lorsqu’il propagea son hérésie; et il vécut jusqu’à l’avénement d’Anic et à l’épiscopat. Quant à Cerdon, qui était antérieur à Marcion, il vivait à Rome du temps de l’évêque Hyginus, qui fut le huitième depuis les apôtres, il fréquentait l’assemblée des fidèles, et répandait le venin de ses erreurs tantôt en prêchant publiquement, tantôt dans des conférences secrètes; mais il fut ensuite traduit devant les prêtres pour rendre compte de sa conduite, et fut enfin forcé de se retirer de la société des chrétiens.
Marcion, qui suivit Valentin, fit quelques prosélytes au temps d’Anic et, qui était le dixième évêque depuis les apôtres. Quant aux autres hérétiques, connus sous le nom de gnostiques, ils reconnaissaient pour chef Ménandre, disciple de Simon, comme nous l’avons déjà dit; du reste, chacun d’eux prenait pour patron l’homme dont il professait plus particulièrement les principes. Mais ce fut plus tard, et vers le second âge de l’Église, que toute cette secte des gnostiques professa ouvertement l’hérésie.
Chapitre V — Que le Christ et ses apôtres ont professé ouvertement, sans restriction, sans arrière-pensée, et sans craindre de blesser les opinions qui régnaient alors, le dogme d’un Dieu unique, créateur de toutes choses
Puisque le dépôt de la tradition a été remis à la garde de l’Église par les apôtres, puisque ce dépôt reste au milieu de nous, rapportons-nous-en donc à cette tradition, qui n’est elle-même que la vivante explication des saintes Écritures, consignée comme la pensée de Dieu même dans l’Évangile par les apôtres; d’où résulte cette démonstration que notre Seigneur Jésus-Christ est la vérité même, et qu’en lui il ne peut y avoir aucun mensonge. Ce qui est conforme à cette prophétie de David, qui prédisant à la fois et l’incarnation du Christ dans le sein de la Vierge, et sa résurrection du sein des morts, a dit: « La vérité est sortie du sein de la terre. » Les apôtres étant les disciples du Christ ou de la vérité, sont en dehors de tout mensonge; car le mensonge ne saurait avoir aucun rapport avec la vérité, de même que les ténèbres ne peuvent en avoir aucun avec la lumière: ce sont des choses qui s’excluent réciproquement; notre Seigneur étant la vérité même, il est inaccessible à l’erreur. Comment celui qui connaissait les funestes conséquences de l’erreur serait-il tombé volontairement dans l’erreur, en refusant de reconnaître Dieu son père pour le Dieu unique et tout-puissant; comment lui, qui était parfait, aurait-il prêché un Dieu imparfait; lui qui est le roi des esprits, aurait-il préféré ce qui est du domaine des corps; enfin, comment celui qui habite dans le sein de Dieu aurait-il pu chercher Dieu hors de Dieu même? Peut-on supposer d’ailleurs que ses disciples aient reconnu un autre Dieu, ou un autre maître que lui, le Christ, qui était véritablement le seul Dieu et le seul tout-puissant? Cependant quelques sophistes, égarés par leur orgueil, ont imaginé une pareille objection, en ajoutant que les apôtres, s’accommodant aux circonstances, auraient conformé leurs doctrines à la capacité de leurs auditeurs, et leurs réponses à la disposition d’esprit de ceux qui les interrogeaient; distribuant ainsi les ténèbres à ceux qui étaient dans les ténèbres, la langueur à ceux qui étaient languissants, et l’erreur à ceux qui étaient dans l’erreur; annonçant le vrai Dieu à ceux-là qui y croyaient, et noyant dans les obscurités d’un mystère incompréhensible le dogme d’un Dieu sans nom pour s’accommoder à ceux qui aiment ces obscurités: ensorte que le maître et les disciples, au mépris de la vérité, et agissant d’après un vaste système d’hypocrisie, auraient prêché autant de doctrines qu’il y a de différentes intelligences.
En agir ainsi, ce ne serait pas apporter la santé et la vie, mais bien plutôt aggraver la maladie et l’ignorance chez ceux qui sont malades; et ne mériteraient-ils pas l’exécration générale, ceux qui, au lieu de remettre les aveugles dans le bon chemin, les conduiraient vers les précipices? Mais les apôtres étaient envoyés pour ramener à la vérité ceux qui étaient dans l’erreur, pour rendre la vue à ceux qui ne voyaient pas, et la santé à ceux qui étaient malades; ils ne pouvaient donc parvenir à ce résultat que par la manifestation entière de la vérité, et non point en flattant les erreurs particulières de chacun. Que dirait-on de gens qui, voyant des malheureux privés de la vue et engagés déjà dans un chemin plein de dangers, les exhorteraient à persévérer dans la même route, comme étant la bonne voie? Quel est le médecin qui, pour opérer une guérison, prendrait plutôt pour règle les fantaisies de son malade que les principes de la médecine? Notre Seigneur n’est-il pas venu pour guérir ceux qui souffrent, ainsi qu’il nous le dit lui-même par la bouche de saint Luc: « Le médecin est pour les malades, et non pour ceux qui sont en santé; je suis venu pour appeler les pécheurs, et non pas les justes, à la pénitence. » Or, comment ceux qui sont malades seront-ils guéris, et comment les pécheurs consentiront-ils à faire pénitence? Sera-ce en persévérant dans leur état de maladie ou de péché, ou, au contraire, en suivant un régime tout opposé à celui qui les avait fait tomber dans la maladie et dans le péché? Ce n’est que la connaissance de la vérité qui peut dissiper l’ignorance, mère du mal et du péché. C’est donc cette vérité, par la vertu de laquelle il guérissait ceux qui étaient malades et retirait les pécheurs du péché, que notre Seigneur communiquait à ses disciples; et lorsqu’il leur parlait, ou lorsqu’il répondait à leurs questions, il n’avait égard ni à leurs idées particulières ni à leurs préventions, mais il leur annonçait la vérité tout entière, sans restriction et sans acception de personnes.
C’est ce qui résulte de tous ses discours. C’est ainsi qu’en parlant aux Juifs il leur démontrait la venue du Christ, fils de Dieu, annoncé par les prophéties; c’est-à-dire qu’il se manifestait lui-même, comme étant venu sur la terre pour rendre la liberté aux hommes et leur procurer l’immortalité pour héritage. Quant aux apôtres, ils prêchaient les nations, les faisant renoncer au culte de leurs idoles, faites de pierre et de bois, pour adorer le vrai Dieu, créateur de l’humanité, qu’il conserve et multiplie par des lois particulières et immuables; ils prêchaient la croyance au Christ, fils de Dieu, qui nous a rachetés du péché par son sang, pour faire de nous un peuple sanctifié; à ce Christ qui doit descendre du haut des cieux, investi de la puissance du Père, pour juger le monde, et pour récompenser ceux qui auront gardé ses commandements. Il apparaîtra donc à la fin des temps, et il sera comme la pierre angulaire sur laquelle doit être édifiée la cité céleste; il réunira en un seul faisceau tous les fidèles, qu’ils aient vécu dans les temps anciens ou dans les temps nouveaux; sous l’ancienne loi ou sous la nouvelle, donnant la victoire à la postérité de Japh et et la faisant régner sur la maison de Sem.
Chapitre VI — Le Saint-Esprit, dans l’ancien Testament, en parlant de la Divinité, a constamment désigné Dieu le père, et le Christ son fils
Notre Seigneur, le Saint-Esprit et les apôtres, ont toujours donné définitivement, et dans un sens absolu, le nom de Dieu au Dieu unique et véritable; et quand ils ont distingué les personnes de la Trinité, ils ont parlé ou de Dieu le père, maître souverain de toutes choses, ou de son Fils, qui a reçu du Père la puissance sur toutes les choses créées, suivant les paroles de l’Écriture: « Le Seigneur a dit à mon Seigneur: Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marche-pied. » On voit que c’est le Père qui parle au Fils, auquel il a soumis tous ses ennemis et qui a reçu toutes les nations pour héritage; et puisque le Père est le Seigneur, et que le Fils aussi est le Seigneur, il est évident que le Saint-Esprit, par le mot Seigneur, a désigné également et le Père et le Fils. Il dit encore au sujet de la ruine de Sodome et de Gomorrhe: « Le Seigneur fit donc pleuvoir sur Sodome et Gomorrhe le soufre et le feu du ciel. » L’Écriture, par le mot Seigneur, désigne ici le Fils, qui parla à Abraham, et qui avait reçu du Père le pouvoir de juger Sodome et Gomorrhe et de les punir à raison de leurs crimes. De même encore dans le passage qui suit: « Votre trône, ô mon Dieu, est un trône éternel; le sceptre de l’équité est le sceptre de votre empire. Vous aimez la justice et vous haïssez l’iniquité; c’est pourquoi, ô Dieu, votre Dieu vous a sacré d’une onction de joie. » Ici le Saint-Esprit a désigné le Père et le Fils par la même appellation: celui qui doit être oint, c’est le Fils; et celui qui doit donner l’onction, c’est le Père. Et plus loin: « Dieu a pris sa séance dans l’assemblée des dieux, et assis au milieu d’eux, il juge les dieux. » Le Saint-Esprit parle ici du Père et du Fils, et de tous ceux qui ont embrassé la foi, ce qui comprend toute l’Église; c’est là cette assemblée divine que le Fils a reçu du Père le pouvoir de fonder. C’est dans le même sens qu’il dit encore: « L’Éternel, le Dieu des dieux, a parlé, et il a appelé la terre depuis l’orient jusqu’au couchant. » Or, quel est ce Dieu? c’est celui dont il est dit: « Il viendra, notre Dieu, dans sa gloire, il sortira de son silence. » Il s’agit ici du Fils qui est venu et s’est manifesté aux hommes, et dont le prophète a dit: « Des peuples qui ne me cherchaient pas m’ont trouvé. » Et ailleurs, il est parlé de plusieurs dieux; lorsque David s’écrie: « Je l’ai dit: vous êtes des dieux, vous êtes tous les fils du Très-Haut, » il parle à tous ceux qui ont reçu l’esprit d’adoption, « par lequel nous crions: Mon père, mon Père! »
Il s’agit donc toujours, dans les saintes Écritures, de ce même Dieu, de ce même Seigneur, le Dieu et le souverain de toutes choses, de celui qui a dit à Moïse: « Je suis celui qui suis; voici ce que tu diras aux enfants d’Israël: Celui qui est, m’a envoyé vers vous. » Son fils est notre Seigneur Jésus-Christ, dont la grâce procure le bienfait de la foi aux enfants de Dieu, et qui a dit en parlant à Moïse: « Et sachant sa douleur, je suis descendu pour délivrer mon peuple. » En effet, c’est bien le Fils qui est descendu du ciel et qui y est remonté pour sauver les hommes. C’est aussi par le Fils, qui ne fait qu’un avec le Père, que Dieu le père a été manifesté dans toute sa puissance; le Père a rendu témoignage au Fils, et le Fils a annoncé le Père. C’est dans ce sens qu’Isaïe a dit: « C’est vous, dit le Seigneur, qui êtes mon témoin et le serviteur que j’ai choisi; sachez donc, croyez et comprenez que je suis moi-même. »
Lorsque l’Écriture qualifie de dieux des êtres qui ne le sont pas réellement, ce n’est jamais d’une manière absolue, et sans quelque restriction qui annonce qu’ils ne sont pas dieux en réalité. Ainsi David a dit: « Tous les dieux des nations ne sont que de vains simulacres. Vous n’adorerez pas les dieux des nations étrangères. » En disant les dieux des nations étrangères (car les gentils ne connaissaient pas le vrai Dieu), et en les appelant des dieux étrangers, il dit assez clairement qu’ils ne sont point réellement des dieux. Quant à ce qu’ils sont, le prophète l’exprime suffisamment, en disant qu’ils sont les idoles des démons. Isaïe dit aussi: « Tous ces fabricateurs d’idoles ne sont rien, et ce qu’ils adorent leur sera inutile. C’est moi qui le promets, dit le Seigneur. » Ainsi se trouve exclue toute idée de divinité; seulement il emploie le mot dieux, afin que nous sachions de quoi il parle. Jérémie parle dans le même sens lorsqu’il dit: « Que les dieux qui n’ont pas fait le ciel et la terre disparaissent de la terre, et qu’on ne les voie plus sous le ciel. » Par cela même qu’il annonce leur ruine et leur disparition, il fait assez entendre qu’ils ne sont pas des dieux réels. On voit dans l’Écriture qu’Élie, ayant convoqué tout le peuple d’Israël sur le mont Carmel, et voulant le détourner de l’idolâtrie, lui dit: « Jusqu’à quand boîterez-vous des deux côtés? Si le Seigneur est Dieu, suivez-le. » Et après, s’adressant aux prêtres prêts à sacrifier à leurs idoles, il leur dit: « Invoquez le nom de vos dieux, et moi j’invoquerai le nom de mon Seigneur; et que le Dieu qui déclarera par le feu qu’il nous aura exaucés, soit reconnu pour Dieu. » Le prophète, en parlant ainsi, prouvait clairement à ceux qui penchaient vers l’idolâtrie, que les idoles qu’ils voulaient adorer n’étaient point des dieux; et il les rappelait au culte du seul vrai et unique Dieu, qu’il invoquait en s’écriant: « Seigneur, Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, faites voir aujourd’hui que vous êtes le Dieu d’Israël et que je suis votre serviteur, et que c’est par votre ordre que j’ai fait toutes ces choses. »
Et moi, je vous invoque aussi à mon tour, Seigneur, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob et d’Israël, qui êtes le père de notre Seigneur Jésus-Christ; Dieu qui, dans votre infinie miséricorde, nous avez accordé le don de vous connaître; c’est vous qui avez créé le ciel et la terre, vous qui régnez sur toutes choses, qui êtes le seul et véritable Dieu, au-dessus de qui il n’y a point d’autre Dieu; faites, par la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, que le Saint-Esprit règne aussi dans nos cœurs; faites que tous ceux qui me liront ne reconnaissent que vous seul pour le vrai Dieu et qu’invinciblement attachés à votre culte, ils résistent à toute hérésie et à toute fausse doctrine qui pourrait les éloigner de vous.
L’apôtre saint Paul, parlant aux Galates, a dit: « Autrefois, lorsque vous ne connaissiez point Dieu, vous serviez des dieux qui ne le sont pas véritablement; mais à présent que vous connaissez Dieu, ou plutôt que vous êtes connu de lui… » distinguant ainsi clairement le Dieu véritable des faux dieux. Et, dans un autre endroit, en parlant de l’antechrist, il dit « que s’opposant à Dieu, il s’exaltera au-dessus de tout ce qui est appelé Dieu ou qui est adoré. » Il désigne par là tous les faux dieux, c’est-à-dire toutes les idoles qu’adorent ceux qui ne connaissent pas le vrai Dieu; car Dieu est appelé l’auteur de toutes choses, et il l’est en effet. L’antechrist ne pourra s’élever au-dessus de lui, mais il s’élèvera au-dessus de toutes les idoles qu’on appelle improprement des dieux. À l’appui de cette vérité, saint Paul dit: « Nous savons qu’une idole n’est rien, et qu’il n’y a qu’un seul Dieu. Quoiqu’il y en ait qui soient appelés dieux, soit dans le ciel, soit sur la terre, il n’y a pour nous qu’un seul Dieu, qui est le Père, duquel procèdent toutes choses, et qui nous a faits pour lui; et il n’y a qu’un seul Seigneur, qui est Jésus-Christ, par qui toutes choses ont été faites, comme c’est par lui que nous sommes tout ce que nous sommes. » L’apôtre établit ici clairement la distinction entre les êtres fabuleux qu’on appelle dieux et qui ne sont pas des dieux, et entre Dieu le père, le Dieu unique, de qui tout procède, et notre Seigneur Jésus-Christ, de manière qu’il ne puisse y avoir aucun doute à cet égard. En parlant des faux dieux, soit dans le ciel, soit sur la terre, il ne veut point dire, comme les païens, des dieux créateurs du monde, mais il l’entend dans le même sens que Moïse, quand il disait: « Tu ne te feras point d’image taillée ni de ressemblance de tout ce qui est en haut dans le ciel ou en bas sur la terre, ou de ce qui est dans les eaux et sous la terre. » Il explique ce qu’il entend par ce qui est en haut dans le ciel, quand il dit: « Ou de peur que, levant les yeux au ciel et voyant le soleil, la lune et tous les astres du ciel, vous ne tombiez dans l’erreur et n’adoriez et n’honoriez les choses que le Seigneur a créées pour l’ornement de l’univers. » C’est ainsi que parlait Moïse, qui était le ministre de Dieu, et qui fut considéré lui-même comme un Dieu par Pharaon. Mais les prophètes, loin de le considérer comme Seigneur et Dieu, l’ont nommé, parlant au nom du Saint-Esprit, le fidèle ministre et serviteur de Dieu; ce qu’il était en effet.
Chapitre VII — L’auteur répond à une objection tirée d’un passage de saint Paul, dans son épître aux Corinthiens (IV - 5.) Et il fait voir que l’apôtre s’exprime souvent dans un langage figuré et par transposition de mots
Les hérétiques prétendent trouver contre nous une objection dans le passage suivant de saint Paul: « Et pour ces infidèles dont le Dieu du siècle a aveuglé les esprits… » Et ils disent que le Dieu du siècle dont parle saint Paul est nécessairement un Dieu différent du Dieu tout-puissant et infini de qui tout procède. Mais que pouvons-nous répondre à des gens qui assurent qu’ils sont en état de pénétrer les mystères les plus incompréhensibles, et qui ne peuvent pas même comprendre saint Paul? Ceux qui sont familiarisés avec la lecture de cet apôtre savent qu’il fait souvent usage de la transposition de mots; ainsi on lira la phrase citée ci-dessus en détachant les deux premiers mots, dont Dieu; ensuite, liant ensemble les mots qui composent la phrase, on lira: a aveuglé les esprits des infidèles qui vivent dans ce siècle; comme s’il y avait, Dieu a aveuglé les esprits des infidèles de ce siècle. Il suffit, comme on voit, d’une légère distinction pour trouver le véritable sens; car saint Paul, en disant Deum sæculi, ne veut point parler d’un dieu autre que le vrai Dieu, puisqu’il ne proclame jamais d’autre dieu que Dieu même; mais il parle seulement des infidèles qui vivent dans ce siècle, et qui n’auront point part à la vie éternelle. Maintenant que nous avons rétabli le véritable sens de ce passage de saint Paul, explication du reste qui nous éloigne peu de notre sujet, nous allons poursuivre notre discussion.
Il est facile de prouver, par plusieurs passages de ses écrits, que saint Paul fait souvent usage de la transposition de mots, parce qu’il y est entraîné par la vivacité naturelle de son génie ou par la brûlante inspiration qui lui est communiquée par l’Esprit saint. Par exemple, dans l’épître aux Galates, il dit: « À quoi donc a servi la loi? elle a arrêté le péché jusqu’à l’avénement de celui qui devait naître et que la promesse regardait; et ce sont les anges qui l’ont donnée par l’entremise d’un médiateur. » D’après l’ordre naturel du sens, il faudrait lire: À quoi donc a servi la loi? ce sont les anges qui l’ont donnée, par l’entremise d’un médiateur, pour arrêter le péché jusqu’à l’avénement de celui qui devait naître, etc. Or, ici, c’est l’homme qui interroge, et c’est l’Esprit saint qui répond. La même chose se présente encore dans ce passage de la deuxième épître aux Thessaloniciens, où saint Paul parle de l’antechrist: « Et alors paraîtra cet impie, que le Seigneur Jésus tuera par le souffle de sa bouche et détruira par l’éclat de sa présence, cet homme qui viendra, selon la puissance de Satan, faisant des miracles, des signes et des prodiges menteurs. » D’après l’ordre naturel des idées, il aurait fallu dire: Et alors paraîtra cet impie, qui viendra selon la puissance de Satan, faisant des miracles, des signes et des prodiges menteurs, que le Seigneur Jésus tuera par le souffle de sa bouche et détruira par l’éclat de sa présence. Car il ne veut pas dire que l’avénement du Seigneur se fera par la puissance de Satan, mais bien que l’avénement de l’antechrist aura lieu par cette puissance. Si donc le lecteur n’apportait pas une attention suffisante, s’il n’avait pas soin de lier les mots qui ne sont pas placés les uns à côté des autres, non-seulement il trouverait des choses qui seraient incohérentes, mais même blasphématoires, puisqu’il pourrait lire, par exemple, que le Seigneur ferait son avénement par la puissance de Satan. Il faut donc ici que le lecteur se laisse guider par sa raison, et qu’il ne perde pas de vue l’enchaînement naturel du raisonnement. Ainsi, dans le passage cité en commençant, nous lirons, non pas le dieu du siècle, mais le vrai Dieu, le Dieu tout-puissant; et le reste de la phrase signifiera: les incrédules et les aveugles du siècle qui ne doivent point avoir part au salut éternel.
Chapitre VIII — L’auteur répond à une autre objection tirée des paroles du Christ, rapportées dans l’évangile de saint Mathieu (Ch. VI, v. 24.) ; et il prouve qu’il n’y a que Dieu seul qui puisse être appelé Dieu, puisque seul il est sans commencement ni fin ; qu’aucune chose créée ne peut s’appeler ni Dieu ni Seigneur, puisque c’est Dieu qui a tout créé par le ministère de son Verbe
En répondant à l’objection consignée au chapitre précédent, et qui n’est qu’une calomnie de la part des hérétiques, nous avons démontré clairement que ni les prophètes ni les apôtres n’ont jamais, dans ce qu’ils ont dit ou écrit, eu en vue que notre seul et unique Dieu. À plus forte raison faut-il donner la même interprétation aux paroles de notre Seigneur, « lorsqu’il ordonne de rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu; » car ici il nomme César par son nom de César, et Dieu par son nom de Dieu. De même encore, quand il dit: « Vous ne pouvez pas servir deux maîtres, » ce qu’il explique lui-même, en disant: « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et Mammon; » il nomme Dieu par son nom de Dieu; et Mammon par son nom de Mammon. En disant: « Vous ne pouvez pas servir deux maîtres, » il n’appelle pas Mammon un Dieu, mais il enseigne à ses disciples qu’étant au service de Dieu, ils ne doivent pas se mettre au service du diable ni se laisser subjuguer par lui; « car, a-t-il dit, quiconque commet le péché est esclave du péché. » En appelant ceux qui sont soumis au péché les esclaves du péché, il n’a pas pour cela fait un Dieu du péché; de même, en appelant ceux qui suivent Mammon les esclaves de Mammon, il n’appelle pas pour cela Mammon un Dieu. Mammon, dans la langue des Juifs, en usage chez les Samaritains, signifiait un homme cupide, cherchant à amasser de l’or par toutes sortes de moyens; mais dans la langue hébraïque, on ajoute la syllabe mam, et le mot signifie gourmand, ou un homme plongé dans les plaisirs de la table. Quel que soit le sens qu’on attache à cette expression, toujours est-il que nous ne pouvons pas à la fois servir Dieu et Mammon.
Quand notre Seigneur a appelé le démon fort, il l’a dit seulement par comparaison avec la faiblesse de l’homme, mais non point d’une manière absolue: loin de là; car, quand il parle de lui-même, il s’appelle, d’une manière absolue, fort et invincible. Ainsi, quand il dit: « Comment quelqu’un peut-il entrer dans la maison du fort, et enlever ce qui lui appartient, s’il n’a auparavant lié le fort? Et alors il pillera sa maison et enlèvera ses trésors. » Or, c’est de nous, pécheurs, dont il est parlé ici; lorsque nous étions dans les ténèbres de l’idolâtrie, le démon alors avait tout pouvoir sur nous, et cet esprit immonde habitait en nous. Et s’il était fort, ce n’était pas contre celui qui était plus fort que lui et qui venait le chasser de sa maison, mais il était fort contre nous autres hommes, qui étions dans sa possession, parce qu’il nous avait fait perdre la grâce de Dieu. C’est donc le Seigneur qui nous a arrachés de ses mains, comme le dit Jérémie: « Car le Seigneur a racheté Jacob et l’a délivré d’un ennemi formidable. » S’il n’avait pas voulu signifier que celui qui s’empare de la maison du démon et lui prend ses trésors était par cela même le plus fort, il aurait dit seulement que le démon était lui-même le fort et l’invincible. Mais il ajoute qu’il y en a un des deux qui triomphe; celui qui s’empare de la maison est le vainqueur, l’autre est le vaincu. Le langage du prophète exclut évidemment l’idée d’une comparaison quelconque; car pourrait-on sans blasphème comparer le Seigneur à un ange rebelle? et jamais rien de ce qui a été créé et de ce qui est soumis à la puissance de Dieu pourra-t-il entrer en comparaison avec le Verbe de Dieu, qui est notre Seigneur Jésus-Christ, par qui toutes choses ont été créées?
En effet, saint Jean a clairement exprimé que les anges, les archanges, les trônes, les dominations, sont tous sujets de Dieu, qui les a créés par son Verbe; car, après avoir dit que le Verbe de Dieu était uni au Père, il ajoute: « Toutes choses ont été faites par lui, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans lui. » David s’est exprimé dans le même sens, lorsqu’après avoir chanté les louanges du Très-Haut dans la sublimité de ses œuvres, dans la formation des cieux et des puissances qui l’habitent, il ajoute: « Il a dit, et tout a été fait; il a ordonné, et tout a été créé. » Or, par qui a-t-il donné ses ordres? par le Verbe; car les cieux ont été créés par sa parole, et l’armée des cieux par le souffle de sa bouche. Et comme le Seigneur a fait de son plein gré tout ce qu’il a fait, David ajoute: « Notre Dieu est dans les cieux; tout ce qu’il a voulu il l’a fait. » Ce qui a été créé est bien différent de ce qui a créé; et autre chose est le créateur, autre chose est la créature. Car le créateur est incréé, il est sans commencement ni fin, il n’a besoin de personne, il se suffit à lui-même, et il entretient de plus l’existence des créatures, tandis que celles-ci ont eu un commencement et peuvent avoir une fin, elles sont soumises à celui qui les a faites, et elles dépendent de lui. Il est donc nécessaire que ces objets, même pour les intelligences les plus vulgaires, ne soient pas nommés de la même manière que celui qui les a créés: il faut que celui qui, au moyen de son Verbe, a créé toutes choses, soit qualifié du nom de Dieu unique; il faut que les choses créées soient désignées d’une autre manière que le Créateur, qu’elles aient une différente dénomination.
Chapitre IX — C’est un même Dieu créateur de la terre et des cieux qui a été proclamé par les prophètes et ensuite par les évangélistes. Première preuve tirée de l’évangile de saint Mathieu
Nous avons démontré sans réplique (et cependant nous ajouterons de nouvelles preuves à notre démonstration) que les prophètes, ainsi que les apôtres et notre Seigneur Jésus-Christ lui-même, n’avaient jamais confessé d’autre dieu que le Seigneur unique et tout-puissant que nous reconnaissons; que les apôtres et les prophètes ont reconnu le Père et le Fils, et qu’ils n’ont jamais proclamé aucun autre dieu; que les disciples de notre Seigneur pareillement ont confessé Dieu le père, comme le Dieu unique et maître souverain de toutes choses: nous devons donc, puisque nous reconnaissons ceux que nous venons de nommer pour nos chefs, examiner leur doctrine à ce sujet. L’apôtre saint Mathieu a proclamé ce même Dieu unique, celui qui, après avoir fait alliance avec Abraham en lui promettant une postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel, a enseigné aux hommes la voie du salut éternel en les arrachant au culte des idoles par le ministère du Christ son fils, selon ce qu’il dit dans Osée: « J’appellerai mon peuple ceux qui n’étaient point mon peuple; ma bien-aimée celle que je n’avais point aimée. » Saint Mathieu dit donc que saint Jean était venu préparer les voies au Christ; et, annonçant à ceux qui étaient retenus dans les liens charnels et plongés dans toutes les malices du péché qu’ils eussent à faire pénitence pour se purifier de leur impureté, il dit à plusieurs pharisiens qui venaient assister à son baptême: « Race de vipères, qui vous a montré à fuir la colère qui s’approche? faites donc de dignes fruits de pénitence, et n’essayez point de dire en vous-mêmes: Nous avons Abraham pour père; car je vous dis que Dieu peut susciter de ces pierres même des enfants d’Abraham. » Il leur prêchait donc la pénitence afin qu’ils se lavassent de leurs souillures; mais il ne leur annonçait pas un autre Dieu que celui qui avait fait alliance avec Abraham, ce précurseur du Christ. Écoutez comment saint Mathieu et saint Luc parlent de celui-ci: « Voici celui dont a parlé le prophète Isaïe, disant: Voix de celui qui crie dans le désert, préparez la voie du Seigneur, rendez droits ses sentiers. Les vallées seront remplies, les montagnes et les collines seront abaissées, les sentiers tortueux redressés et les chemins montueux aplanis; et toute chair verra le salut du Seigneur. » Il n’y a donc qu’un seul Dieu, père de notre Seigneur Jésus-Christ; c’est lui qui a promis au monde, par l’organe des prophètes, qu’il enverrait un précurseur de son fils; qui a rendu visible à toute chair le bienfait de la Rédemption, c’est-à-dire son Verbe. Ce Verbe, il l’a rendu visible sur la terre par l’Incarnation, afin de le faire connaître à toute la terre pour le roi des élus; car il est nécessaire que ceux qui sont mis en jugement voient leur juge, et qu’ils sachent quel est celui qui doit les juger; comme il est nécessaire aussi que ceux qui veulent mériter la gloire sachent quel est celui qui doit la leur distribuer.
Saint Mathieu, en parlant de l’ange qui apparut à saint Joseph, dit toujours dans le même sens: « Voilà que l’ange du Seigneur lui apparut dans son sommeil. » Et il explique ensuite de quel Seigneur il entend parler, en disant: « Afin que cette parole, que le Seigneur avait dite par le prophète, fût accomplie, j’ai rappelé mon fils de l’Égypte. La Vierge enfantera un fils, et tu lui donneras le nom d’Emmanuel, parce que lui-même délivrera son peuple de ses péchés. » C’est de cet Emmanuel, né de la Vierge, que David a dit: « À cause de David, votre serviteur, ne rejetez pas votre Christ. Le Seigneur a juré à David dans sa vérité, et ce serment est irrévocable. Je placerai sur votre trône un fils qui naîtra de vous. » Et dans un autre endroit: « Dieu est connu dans Juda; son tabernacle est dans Salem et sa demeure dans Sion. » Il résulte de ces citations la preuve que, soit dans les prophéties, soit dans l’Évangile, il est toujours parlé du Dieu unique, le Père, et du Fils qui humainement devait naître de la race de David et ensuite de sein de la Vierge, et qui serait appelé Emmanuel. Le prophète Balaam avait aussi prophétisé sa venue sous la comparaison d’une étoile, quand dit: « Une étoile sortira de Jacob, et un sceptre s’élèvera d’Israël. » Les mages qui devaient venir d’Orient pour adorer le Christ dans la crèche avaient été annoncés par les prophètes, comme le rapporte saint Mathieu dans ces termes: « Car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus l’adorer. » Ils furent donc guidés par l’étoile jusqu’au lieu où était né Emmanuel, et les présents qu’ils lui firent représentaient symboliquement le Christ: la myrrhe signifiait son humanité, dans laquelle il devait, pour le salut du monde, mourir et descendre dans le tombeau; l’or signifiait sa royauté immortelle, dont le règne ne doit jamais finir; l’encens signifiait ce Dieu qui, suivant les paroles du prophète, était connu dans Juda, et qui plus tard devait se manifester à ceux qui ne le cherchaient pas.
Saint Mathieu, en parlant du baptême du Christ, dit encore: « Les cieux lui furent ouverts, et il vit l’esprit de Dieu descendant comme une colombe et venant sur lui; et tout à coup une voix descendit du ciel, disant: Celui-ci est mon fils bien-aimé, en qui j’ai mis toutes mes complaisances. » Or, ce n’est pas le Christ qui descendit sur Jésus, ni même un autre Christ qui descendit sur un autre Jésus; mais c’était le Verbe de Dieu, qui est le sauveur du monde, le maître du ciel et de la terre, enfin ce même Jésus-Christ (comme nous l’avons démontré) qui a revêtu la chair mortelle, qui a reçu l’onction de l’Esprit saint qui vient du Père, enfin celui dont Isaïe a dit: « Et un rejeton sortira de la tige de Jessé; une fleur s’élèvera de ses racines. L’esprit du Seigneur reposera sur lui: esprit de sagesse et d’intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de science et de piété, et il sera rempli de la crainte du Seigneur. Il ne jugera, ni sur les apparences, ni sur des rapports incertains, mais il rendra la justice aux pauvres. Il sera le vengeur des hommes sans défense; l’impie s’évanouira au souffle de sa bouche. » Et, dans un autre endroit, le même prophète, prédisant l’onction du Christ et le grand objet de cette onction, a dit: « L’esprit du Seigneur repose sur moi; le Seigneur m’a donné l’onction divine. Il m’a envoyé pour prêcher son Évangile aux pauvres, pour relever le courage de ceux qui sont abattus, pour annoncer aux aveugles la lumière, aux captifs la liberté; pour publier l’année de la réconciliation et le jour de la vengeance du Seigneur, pour consoler les affligés. » C’est donc sur le Verbe de Dieu, en tant qu’il se trouvait alors revêtu de l’humanité par laquelle il descendait d’Abraham et de Jessé, que vint se reposer l’Esprit saint et lui donner l’onction de l’Évangile pour prêcher le salut aux humbles de cœur. Cette onction restait étrangère à sa nature divine et incorruptible; et, comme dit saint Jean: « il n’avait pas besoin que nul lui rendît témoignage de l’homme, car il savait ce qui était en l’homme. » Il appelait donc à lui tous les affligés, offrant le pardon à tous ceux qui étaient retenus dans l’esclavage du péché, brisant les chaînes de leur servitude; car, suivant l’expression de Salomon, « ses iniquités enveloppent l’impie, il est enchaîné dans les liens de son péché. » L’Esprit saint est donc descendu sur celui qui avait prédit son propre baptême par la bouche des prophètes, afin que les hommes, profitant de cette onction surabondante, fussent sauvés par sa vertu même. C’est là le sens naturel des passages de saint Mathieu sur ce sujet.
Chapitre X — Preuves tirées des évangiles de saint Luc et de saint Marc au sujet de la même question
Saint Luc, attaché aux doctrines des apôtres, et leur propre disciple, dit, au sujet de Zacharie et d’Élizabeth, à qui il naquit un fils, promis par Dieu même, et qui fut Jean le précurseur: « Et tous deux étaient justes devant Dieu, marchant dans tous les commandements du Seigneur, sans aucune plainte. » Et ensuite, parlant de Zacharie: « Or, il arriva, lorsque Zacharie remplissait les fonctions du sacerdoce, devant le Seigneur en son rang, selon la coutume établie parmi les prêtres, que le sort décida qu’il offrirait les parfums dans le temple du Seigneur. » Il vint donc dans le temple du Seigneur pour offrir le sacrifice; il était donc en présence du Seigneur, croyant à Dieu sincèrement et dans toute la simplicité de son cœur, à ce Dieu qui avait fait choix d’Israël, qui avait dicté à Moïse les lois relatives au sacerdoce, et qui lui envoyait l’ange Gabriel. En effet, s’il avait cru à un autre Dieu-Seigneur plus parfait, il n’aurait pas confessé celui à qui il offrait le sacrifice pour le seul et véritable Dieu, d’autant mieux qu’il savait que ce Dieu, dans la personne du Christ, s’abaisserait jusqu’à nous à cause du péché, ainsi que nous l’avons expliqué plus haut. Et, en effet, en parlant de saint Jean, l’ange dit à Zacharie: « Car il sera grand devant le Seigneur, et il convertira plusieurs des enfants d’Israël au Seigneur leur Dieu, et il ira devant lui, dans l’esprit et la vertu d’Élie, pour préparer au Seigneur un peuple parfait. » Pour qui donc Jean préparait-il un peuple parfait, et devant quel Seigneur devait-il être grand?
C’est de lui encore qu’il a été dit: « Oui, je vous le dis, Jean est plus qu’un prophète; nul ne s’est élevé d’entre les enfants des femmes, plus grand que Jean-Baptiste. » C’est lui qui préparait les peuples à la venue du Christ, leur prêchant la pénitence, afin d’obtenir de Dieu le pardon de leurs fautes, ce qui vérifie cette parole de David: « Dès le sein de leur mère, ils se sont complus dans le mensonge. » C’est ainsi qu’en convertissant les hommes au Seigneur, il lui préparait un peuple parfait dans l’esprit et la vertu d’Élie.
Saint Luc, en parlant de l’ange qui fut envoyé à la vierge Marie, dit: « Or, dans ce temps, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu, et il dit à la Vierge: Marie, ne craignez point; car vous avez trouvé grâce devant Dieu. » Et en parlant du Christ, l’ange dit: « Il sera grand, et s’appellera le fils du Très-Haut, et le Seigneur lui donnera le trône de David son père; et il règnera sur la maison de Jacob éternellement, et son règne n’aura pas de fin. » Or, quel autre serait-ce que le Christ, qui doit régner éternellement sur la maison de Jacob, que le Christ, fils du Très-Haut, qui par la loi et les prophètes a promis d’être le médiateur pour le salut des hommes, en se rendant visible à toute chair, enfin en se faisant fils de l’homme afin que l’homme devînt enfant de Dieu? C’est pourquoi Marie, dans l’exaltation de sa reconnaissance, s’écria: « Mon âme rend gloire au Seigneur, et mon esprit s’est exalté dans le Dieu mon sauveur; il a reçu Israël comme son serviteur, se souvenant de sa miséricorde, ainsi qu’il a parlé à nos pères, à Abraham et à sa postérité à jamais. » Or, l’Évangile nous montre ici que ce Dieu qui a parlé à nos pères est le même que celui qui a donné sa loi à Moïse; voilà comment il a parlé à nos pères. Ce même Dieu, dans sa bonté infinie, a répandu sur nous l’effet de sa miséricorde, « de cette miséricorde qui a éclairé ceux qui sont assis dans les ténèbres et dans l’ombre de la mort, pour diriger nos pas dans la vie de paix. » Aussi Zacharie, recouvrant l’usage de la parole, qu’il avait perdu en punition de son infidélité, se sentit rempli d’un nouvel esprit, et il bénissait la venue prochaine du nouveau rédempteur. Car tout était nouveau désormais, puisque le Verbe, en s’abaissant jusqu’à l’humanité, et en faisant sortir un homme du sein de Dieu même, rapprochait, en quelque sorte, sa divinité de la nature humaine. C’est pourquoi les apôtres ont enseigné à rendre un nouveau culte à Dieu, quoique ce fût toujours le même Dieu, et comme dit saint Paul: « C’est le même Dieu qui justifie par la loi les circoncis, et qui par la foi justifie les incirconcis. »
Zacharie, inspiré de l’esprit de prophétie, disait: « Béni soit le Seigneur d’Israël, parce qu’il nous a visités et qu’il a opéré la délivrance de son peuple. Et il a élevé le signe du salut en la maison de David, son serviteur; ainsi qu’il avait promis, par la bouche de ses saints prophètes, qui ont été dès le commencement, de nous sauver de nos ennemis et de la main de tous ceux qui nous haïssent, en faisant miséricorde à nos pères et se souvenant de sa sainte alliance. Voilà le serment qu’il a juré à Abraham votre père: il a juré qu’il se donnerait à nous, afin qu’après nous avoir délivrés de la main de nos ennemis nous le servions sans crainte, dans la sainteté, dans la justice, et en sa présence, tous les jours de notre vie. » Ensuite, parlant de Jean-Baptiste, il s’écrie: « Et toi, enfant, tu seras appelé le prophète du Très-Haut; car tu iras devant la face du Seigneur pour préparer sa voie et pour donner la science du salut à son peuple, et la rémission des péchés. » Or, cette science du salut, qui manquait aux hommes et qui leur a été apportée par le Fils de Dieu, c’est celle que prêchait Jean, lorsqu’il disait: « Voici l’agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde. C’est celui dont je disais: Après moi vient quelqu’un qui est avant moi, car il est plus ancien que moi; et nous avons tout reçu de sa plénitude, et grâce pour grâce. » Telle est la science du salut; mais il n’est pas question, comme on le voit, ni d’un autre Dieu, ni d’un autre père tout-puissant, ni de Bythus, ni du Plerum, séjour des trente Æons; ni de la mère du monde, nommée Ogdoa de par les valentiniens; il y est parlé de la connaissance du salut, qui n’était autre chose que la connaissance du Fils de Dieu, qui contient en lui le salut, le Sauveur et la rédemption. Il est dit dans la Genèse: « Seigneur, j’attends votre salut. » Et, quant au Sauveur, Isaïe le définit ainsi quand il dit: « Voilà que mon Dieu est devenu mon sauveur; j’agirai sans crainte et avec confiance. » David annonce en ces termes le mystère du salut et de la rédemption: « Jéhovah a manifesté son salut; il a révélé sa justice aux yeux des nations. » Le Christ est le sauveur, en tant qu’il est le Fils et le Verbe de Dieu; il est le salut, en tant qu’il est l’esprit de Dieu; car il est dit: « Le Seigneur Christ est l’esprit de notre face. » Et il est le salut, parce qu’il a revêtu la chair: « Et le Verbe a été fait chair, et il a habité parmi nous. » C’est ainsi que Jean-Baptiste enseignait la science du salut à ceux qui faisaient pénitence et qui avaient foi en l’agneau de Dieu, qui ôte les péchés du monde.
« Et voici l’ange du Seigneur, dit l’évangéliste, qui parut auprès d’eux, et leur dit: Je vous annonce une grande joie, laquelle sera pour tout le peuple, parce qu’aujourd’hui, en la cité de David, un Sauveur vous est né, le Christ, le Seigneur. Et soudain avec l’ange parut la multitude des armées célestes, louant Dieu et disant: Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix aux hommes de bonne volonté sur la terre. » Mais les gnostiques, falsifiant les Écritures, voudraient prétendre que les anges dont il est ici question n’eussent été là que pour annoncer la venue d’un autre Christ plus puissant; ensuite, allant d’une erreur à une autre erreur, ils disent que ce Christ supérieur n’était pas venu sur la terre en naissant comme un homme, mais qu’après le baptême de ce Jésus qui lui était subordonné c’était lui qui serait descendu sur Jésus sous la forme d’une colombe. Mais alors, d’après les gnostiques, les anges auraient donc annoncé une fausse nouvelle, puisque ces anges disent aux bergers: « Réjouissez-vous, parce qu’aujourd’hui un Sauveur vous est né, le Christ, le Seigneur, dans la maison de David. » Et cependant nous venons de voir qu’ils prétendent que le Christ, que le Sauveur, n’est point né sur la terre; mais que ce Sauveur plus puissant, qui est le créateur du monde, est descendu sur Jésus sous la forme d’une colombe, après son baptême, c’est-à-dire trente ans après la naissance de Jésus. Mais pourquoi alors les évangélistes ont-ils dit, en parlant de la naissance du Christ, qu’un Sauveur était né dans la maison de David, si ce n’est pour montrer que la promesse faite à David par Dieu lui-même, d’après laquelle un Roi immortel devait sortir de sa race, s’était réellement accomplie? En effet, cette promesse avait été faite en termes formels par le Tout-Puissant à son serviteur David, comme celui-ci le témoigne, quand il dit: « Dieu est mon bouclier, c’est lui qui a fait le ciel et la terre. » Et plus loin: « Il tient dans ses mains les profondeurs de la terre et les hauteurs des montagnes. La mer est à lui, elle est son ouvrage; ses mains ont formé la terre. Venez, prosternons-nous devant le Dieu qui nous a créés, parce qu’il est notre Dieu, etc. » Le Saint-Esprit, parlant ici par la bouche de David, manifeste clairement pour ceux qui veulent voir la vérité, car il y en aura qui la mépriseront, et il proclame dans les cantiques du prophète quel est ce Dieu unique et tout-puissant. Et les paroles que nous venons de citer ne signifient-elles pas: Efforcez-vous d’éviter le péché; il n’y a point d’autre Dieu que notre Dieu, et il n’y a rien au-dessus de lui; c’est à lui que nous devons nous efforcer de plaire, tâchant par nos vertus de nous rendre digne de celui qui nous a créés, qui nous a formés et qui nous nourrit? Que doivent donc attendre ceux qui n’ont trouvé dans la contemplation de ces grands mystères qu’une occasion de blasphémer leur créateur? Et lorsque les anges ont dit: Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix aux hommes de bonne volonté sur la terre, ils ont voulu glorifier celui qui est au-dessus des cieux et qui a formé les cieux et la terre, et tout ce qu’elle contient; qui, de son plein gré, a envoyé aux hommes le bienfait du salut. « C’est pourquoi, ajoute l’évangéliste, les bergers s’en retournèrent, glorifiant et louant Dieu de toutes les choses qu’ils avaient entendues et vues, comme il leur avait été dit. » Certainement ce Dieu que glorifiaient les bergers de la Judée était bien le même que celui annoncé par la loi et les prophètes, le même dont les anges chantaient la gloire; enfin le maître souverain de toutes choses. Autrement, s’il fallait entendre que les anges glorifiaient un Dieu, pendant que les bergers en glorifiaient un autre, il s’ensuivrait cette conséquence, que ces anges des gnostiques seraient venus pour induire les bergers en erreur.
L’évangéliste saint Luc, en parlant du Seigneur, dit: « Et lorsque les jours de la purification furent accomplis, selon la loi de Moïse, ils portèrent l’enfant à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, comme il est écrit en la loi du Seigneur que tout mâle premier-né sera consacré au Seigneur; et pour offrir en sacrifice, selon qu’il est dit en la loi du Seigneur, deux tourterelles ou deux jeunes pigeons. » On voit que l’évangéliste nomme plusieurs fois par son nom le Seigneur, qui a donné la loi relative aux offrandes; et il ajoute: « Et Siméon loua Dieu, et il dit: Seigneur, laissez aller maintenant votre serviteur en paix, selon votre parole; car mes yeux ont vu votre salut, le salut que vous avez préparé devant la face de tous les peuples, comme la lumière qui éclairera toutes les nations et la gloire de votre peuple d’Israël. » Et, au même instant, Anne, la prophétesse, glorifiait Dieu en voyant en esprit le Christ, et parlait de l’enfant rédempteur à tous ceux qui attendaient la délivrance d’Israël. Il est assez démontré, par toutes les autorités que nous venons de citer, que toujours dans les Écritures il est question du même et unique Dieu, qui a ouvert au monde, par l’avénement de son fils, une nouvelle voie de liberté et de salut.
C’est aussi en parlant dans le même sens que saint Marc, disciple de saint Pierre, commence son récit évangélique: « Commencement de l’Évangile de Jésus-Christ, fils de Dieu. Comme il est écrit dans Isaïe le prophète: Voilà que j’envoie mon ange devant votre face; lequel préparera votre voie devant vous. On entend la voix de celui qui crie dans le désert: Préparez les voies du Seigneur, rendez droits ses sentiers. » Il est clair que saint Marc commence par remonter jusqu’aux prophètes, pour montrer que celui qu’ils ont proclamé le seul et unique Dieu n’est autre que le père de notre Seigneur Jésus-Christ, qui avait promis d’envoyer un ange devant lui, c’est-à-dire Jean le précurseur, dans l’esprit et la vertu d’Élie, et qui criait dans le désert: Préparez les voies du Seigneur, rendez droits ses sentiers. Les prophètes ont donc constamment annoncé un seul et même Dieu, quoique sous plusieurs désignations différentes; car Dieu, dans les attributs divers de sa puissance, est multiple et infini; c’est ce que nous avons démontré dans le livre qui précède, et nous en continuerons la démonstration à mesure que nous avancerons dans le développement de notre sujet. Ainsi, par exemple, Marc termine son évangile par le passage suivant: « Et le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut élevé dans le ciel, et il est assis à la droite de Dieu. » Confirmant ainsi ce qui avait été dit par le prophète: « Le Seigneur dit à mon Seigneur: Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marche-pied. » C’est donc toujours le même et unique Dieu que les prophètes nous ont annoncé, que les évangélistes ont enseigné, que les chrétiens adorent et aiment de tout leur cœur, c’est-à-dire le Dieu créateur du ciel et de la terre, et de tout ce qui existe.
Chapitre XI — Que les mêmes preuves tirées des évangiles de saint Mathieu, saint Marc et saint Luc se retrouvent dans l’évangile de saint Jean. L’auteur conclut qu’il n’y a que quatre évangiles, qu’il ne saurait y en avoir ni plus ni moins ; et il établit la nécessité de ce nombre par des raisons mystiques
Saint Jean, le disciple bien-aimé du Sauveur, lorsqu’il annonçait la vérité en publiant son évangile, semblait avoir en vue de confondre l’hérésie propagée par Cérinthe et ensuite par les nicolaïtes, ses imitateurs, hérésie qu’ils ont répandue sous le faux nom de science, et qui consistait à attaquer le dogme de l’unité de Dieu, père du Verbe. En effet, ces hérétiques prétendent que le créateur de l’univers et Dieu, le père du Christ, sont deux dieux distincts l’un de l’autre, et que le fils du créateur du monde n’est pas le même que le Christ descendu du ciel, qui est resté impassible, et est descendu, lors de son baptême, sur Jésus, fils du créateur souverain; qu’ensuite il est retourné dans son séjour céleste, d’où il était venu: ils appellent le Dieu, principe de tout, Monogène, et ils donnent à son fils unique le nom de Logos; ils veulent que l’homme ait été créé par une puissance du second ordre, qui n’a aucun rapport avec les dieux invisibles et sans nom. C’est cette doctrine erronée que saint Jean se proposait de détruire de fond en comble, lorsqu’il commença le récit de son évangile, voulant établir, dans l’Église naissante, la règle de la vérité, qui consiste à reconnaître un Dieu unique, tout-puissant, qui a tout créé par son Verbe, tant les choses visibles que les invisibles; qui a envoyé aux hommes, dans la personne de ce même Verbe, le bienfait du salut. C’est pour ces motifs qu’il commence son évangile par ces mots: « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement avec Dieu; toutes choses ont été faites par lui, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes; et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point comprise. » Or, il dit: toutes choses ont été faites par lui. Le Verbe, a donc, c’est notre croyance, participé à la création de tout ce qui a été créé; car nous ne ferons pas à ces sectaires une concession qui consisterait à dire, que ces mots toutes choses ne s’entendent que des choses qui sont étrangères et inférieures à leur Plerum. Car si tout ce qui a été créé embrasse aussi les choses de leur Plerum, ce qui n’y serait pas compris ne mérite pas qu’on en tienne compte, ainsi que nous l’avons démontré dans le livre précédent. Si, au contraire, toutes les choses créées ne comprennent pas leur Plerum, ce qui paraîtrait impossible à concevoir, leur Plerum ne comprend donc pas l’universalité des êtres, et leur système n’a par suite aucune valeur logique.
Mais l’évangéliste Jean a tranché toutes ces difficultés, quand il a dit: « Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne l’a point connu; il est venu chez soi, et les siens ne l’ont pas reçu. » À en croire, au contraire, Marcion et ses disciples, le monde n’aurait pas été fait par lui; il ne serait pas venu chez soi, mais chez autrui. Selon quelques gnostiques, ce monde aurait été créé par les anges, et non point par le Verbe de Dieu. Tandis que selon les disciples de Valentin, le monde n’aurait pas été créé par le Verbe, mais par Demiurgos. Car celui-ci aurait eu le pouvoir d’imiter les créations d’un ordre supérieur, et, pour me servir de leurs expressions, ils disent que Demiurgos était chargé de perfectionner et d’achever l’œuvre de la création. Et selon eux, le Seigneur a été créé par la Mère, qui aurait aussi produit Demiurgos, lequel aurait enfin créé le monde. Toutes ces rêveries sont réfutées par l’Évangile, qui nous dit clairement que toutes choses ont été créées par le Verbe, qui dans le principe était avec Dieu, « lequel Verbe a été fait chair, et a habité parmi nous. »
À les entendre, ce n’est ni le Verbe qui s’est fait chair, ni le Christ, ni le Sauveur auquel ils donnent tous les dieux pour père. Car ils ne veulent pas reconnaître que le Verbe-Christ est venu sur la terre, que le Sauveur s’est incarné et qu’il a souffert; mais ils veulent que le Sauveur soit descendu sur Jésus sous la forme d’une colombe, et qu’après avoir annoncé un Dieu inconnu, il soit retourné dans le lieu qu’habite sa divinité. Cependant, ils avouent que ce Jésus, subordonné au Sauveur, avait été incarné et avait souffert, après être arrivé sur la terre en naissant de la vierge Marie, à travers laquelle il aurait passé, comme l’eau à travers un tube. Les uns, du reste, prétendent que c’est un fils de Demiurgos, sur lequel ce Jésus serait descendu; d’autres font de nouveau naître Jésus de Joseph et de Marie, et disent qu’un Christ qui habite les régions supérieures, qui est sans chair et d’une nature impassible, serait descendu sur ce Jésus. Mais aucun des hérétiques ne veut reconnaître que le Verbe de Dieu s’est fait chair. Car, si l’on cherche à approfondir leurs systèmes, on trouvera toujours qu’ils refusent au Verbe son humanité et sa passibilité, et qu’ils en font un Christ, habitant des régions inaccessibles. Ceux-ci disent qu’il s’est manifesté par une transfiguration en un corps humain, sans être cependant ni né ni incarné; ceux-là, au contraire, nient qu’il ait pris la forme humaine, mais que c’est lui qui est descendu, sous la forme d’une colombe, sur Jésus né de Marie. Or, le disciple du Seigneur rétorque toutes ces fausses professions de foi, en disant: « Et le Verbe a été fait chair, et il a habité parmi nous. »
Et pour que nous sachions bien de quel Dieu était fils le Verbe qui s’est fait chair, le même évangéliste a eu soin de nous l’apprendre en commençant, lorsqu’il a dit: « Et il y eut un homme envoyé de Dieu, dont le nom était Jean. Il vint pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui. Il n’était pas la lumière, mais pour rendre témoignage à la lumière. » Or, le précurseur Jean, qui rend témoignage à la lumière, par quel Dieu a-t-il été envoyé? C’est bien ce même Dieu, dont l’ange Gabriel est le serviteur, qui avait prédit la venue de Jean et sa naissance miraculeuse; qui avait promis par les prophètes qu’il enverrait son ange devant la face de son fils, pour lui préparer les voies, c’est-à-dire pour rendre témoignage de la lumière dans l’esprit et la vertu d’Élie. Et cet Élie, de quel Dieu avait-il été le serviteur et le prophète? De celui qui a créé le ciel et la terre, ainsi qu’il le proclame lui-même. Mais, puisque Jean était envoyé par celui qui a créé le ciel et la terre, comment pouvait-il, lui simple mortel, rendre témoignage de cette lumière qui vient du séjour des choses invisibles et dont nous ne savons pas les noms? Car tous les hérétiques confessent que leur Demiurgos ignore cette vertu qui est au-dessus de lui, dont saint Jean le précurseur a parlé, et de laquelle il a rendu témoignage. C’est pour cela que le Seigneur a dit, par la bouche de saint Mathieu, que Jean était plus grand qu’un prophète. Tous les prophètes, en effet, ont annoncé la venue de cette lumière divine, et ils ont tous désiré d’être regardés comme dignes de voir un jour celui qu’ils annonçaient; tandis que Jean, en l’annonçant comme les autres prophètes, l’a vu arrivant dans le monde, il l’a montré aux peuples, il a persuadé un grand nombre qui ont cru en lui, de sorte qu’il a rempli tout à la fois la mission d’un prophète et d’un apôtre. Il est donc plus grand qu’un prophète, car les apôtres sont au premier rang, et les prophètes au second; les uns et les autres relèvent de notre seul et unique Dieu.
Le vin que Dieu fait venir de la vigne a un usage bon et utile. Cet usage n’a jamais paru blâmable; le Seigneur lui-même nous a invité à nous servir du vin; car il changea pour ceux qui étaient conviés aux noces de Cana l’eau en vin, quoique l’eau eût pu leur suffire pour boisson. Et remarquons de plus que le Seigneur aurait bien pu, par sa toute-puissance, faire paraître tout à coup le vin et les aliments qui manquaient au repas; cependant, il ne l’a point fait: mais prenant les pains qui restaient, il rendit grâces et il les multiplia; et prenant ensuite l’eau, il en fit du vin; c’est ainsi qu’il nourrit et désaltéra les convives du banquet. Il montra par là que Dieu, qui a créé la terre et qui la couvre de fruits, qui a créé l’eau et qui la distribue par le moyen des sources, a voulu, sous la loi nouvelle, que les aliments et la boisson nécessaires à la vie du genre humain fussent consacrés et bénis par Jésus-Christ son fils, coéternel à lui; nous laissant entrevoir ainsi l’incompréhensible par le compréhensible, et l’invisible par le visible.
« Nul, dit saint Jean, ne vit jamais Dieu; le Fils unique, qui est au sein du Père lui-même, l’a dit ainsi. » Car le Fils qui est dans le sein du Père peut faire connaître le Père invisible à toute créature. C’est pour cela que ceux-là connaissent le Père à qui le Fils l’a révélé; et réciproquement, le Père, par sa grâce, donne la connaissance de son Fils à ceux qui l’aiment. C’est ainsi que le Fils se révéla à Nathanaël, lorsqu’il lui rendit témoignage en disant de lui: « Voici vraiment un Israélite en qui il n’y a point de déguisement. » Cet Israélite reconnut le Dieu son maître dans le Christ, et il lui répondit: « Maître, vous êtes le Fils de Dieu, le roi d’Israël. » C’est aussi par une inspiration divine que Pierre reconnut le Christ du Dieu vivant, qui avait dit par la bouche du prophète: « Voici mon serviteur, en qui j’ai mis ma complaisance, en qui mon âme s’est complue. Je mettrai mon esprit sur lui et il annoncera la justice aux nations. Il ne disputera point, il ne criera point; personne n’entendra sa voix dans les places publiques; il ne rompra point le roseau déjà brisé, il n’éteindra pas la mèche qui fume encore, jusqu’à ce qu’il assure la victoire à la justice; et les nations espéreront en son nom. »
Voilà donc quels sont les principes enseignés dans l’Évangile, et qui consistent dans la connaissance d’un Dieu unique, créateur du ciel et de la terre, qui a été annoncé par les prophètes, qui a fait connaître sa loi en la donnant à Moïse, qui est le père de notre Seigneur Jésus-Christ; et telle est l’autorité de ces principes de l’Évangile, que les hérétiques eux-mêmes sont forcés de les reconnaître, et que c’est en s’appuyant sur eux qu’ils cherchent à établir leurs fausses doctrines. Les ébionites, par exemple, qui ne se servent que de l’Évangile écrit par saint Mathieu, professent ces vérités, bien qu’ils n’aient pas des idées fort justes sur la nature de Dieu. Quant à Marcion, il tronque les passages de saint Luc, et il se sert de ce qu’il lui emprunte pour émettre des idées blasphématoires sur l’unité de Dieu. Les hérétiques qui veulent faire deux personnes distinctes de Jésus et du Christ, disant que le Christ est resté impassible, tandis que Jésus a souffert, abusent de quelques passages de saint Marc, qu’il suffit de lire avec l’amour de la vérité, pour en saisir le sens naturel. Quant à ceux qui s’attachent aux erreurs de Valentin, ils interprètent l’évangile de saint Jean à leur guise, pour prouver l’existence de leurs divers dieux; mais ils se réfutent d’eux-mêmes, comme nous l’avons prouvé dans le premier livre. Ainsi, puisque les contradictions de nos adversaires servent de démonstration à nos principes, nous pouvons tenir pour certain de les avoir complètement réfutés.
Il y a donc quatre évangiles, et il n’y en a ni plus ni moins. La raison en est que ce monde où nous sommes est divisé en quatre grandes parties, ce qui représente quatre peuples principaux. Or, l’Église étant répandue sur toute la terre, et l’Évangile étant sa base et son esprit de vie, il résulte naturellement que chacune des quatre parties du monde doit avoir son Évangile, qui, semblable à une colonne incorruptible, purifie l’humanité et la vivifie sans cesse. On peut conclure de cette observation qu’il a été dans les intentions du Verbe, souverain créateur de toutes choses, dont le trône est au milieu des chérubins, lui qui contient toutes choses, et qui s’est manifesté aux hommes, de donner au monde son Évangile sous quatre formes différentes, quoique écrites toutes quatre dans un seul et même esprit. David, en demandant à Dieu qu’il envoyât son Messie, a dit: « Vous qui reposez parmi les chérubins, paraissez dans votre splendeur. » Et en effet, les chérubins sont de quatre conformations différentes, et leurs formes diverses sont autant de symboles des volontés du Fils de Dieu. Or, il est dit dans l’Apocalypse: Le premier animal était semblable à un lion, ce qui signifie sa vertu, sa puissance et sa royauté divine; le second, à un veau, ce qui est l’emblême du sacrifice et du sacerdoce; le troisième avait un visage comme celui d’un homme, ce qui signifie l’humanité du Christ et son avénement sur la terre; et le quatrième était semblable à un aigle qui vole, ce qui est l’image du Saint-Esprit volant au secours de l’Église, et la fortifiant par sa grâce. Les évangiles se rapportent à ces quatre figures, qui sont les symboles des quatre principaux attributs de Jésus-Christ. L’évangéliste, d’ailleurs, décrit dans le même sens cette essence du Christ qu’il tient du Père, essence pleine de puissance et de gloire, lorsqu’il dit: « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. » Et ensuite: « Toutes choses ont été faites par lui, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans lui. » Nous devons ajouter une foi entière à cet évangile, quand il nous enseigne tout ce qui se rapporte à la personne du Fils. Pour ce qui est de l’évangile de saint Luc, on remarque qu’il le commence par la description du sacrifice et du sacerdoce, représenté par le prêtre Zacharie, que l’on voit prêt à immoler un veau, pour remercier Dieu de lui avoir donné un fils. Saint Mathieu, au contraire, commence son récit évangélique par l’explication de la généalogie du Christ dans l’ordre purement humain: « Livre, dit-il, de la génération de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham. » Et plus loin il ajoute: « Or, voici quelle fut la génération de Jésus-Christ. » Cet évangile de saint Mathieu a donc quelque chose qui se rapproche davantage de l’humanité dans sa forme; aussi il respire constamment un certain parfum de douceur et d’humilité. Pour saint Marc, il se montre dès le début tout rempli de l’esprit prophétique qu’il vient annoncer aux hommes; il commence par ces mots: « Commencement de l’évangile de Jésus-Christ, fils de Dieu, comme il est écrit dans Isaïe le prophète. » Cet évangéliste déploie toutes les richesses d’une imagination poétique, et sa narration est riche de faits et rapide en même temps; car c’est là le propre du style prophétique. Les quatre évangiles présentent donc quatre caractères principaux: l’un, expliquant les grandeurs de Dieu; l’autre, relatif à la venue du Christ, prédite par les prophètes dès avant le temps de Moïse, à sa génération et à sa nature divine; le troisième se rapportant au sacerdoce et au sacrifice, selon l’ancienne et la nouvelle loi; et le quatrième relatif à son incarnation et à sa venue sur la terre, qu’il a remplie de son esprit par la prédication des apôtres. Il y a donc à la fois quatre figures ou emblêmes, quatre formes évangéliques, et quatre expressions différentes de la volonté de Dieu. C’est pour cela que quatre testaments ont été donnés au genre humain; savoir: le premier, avant le cataclysme et pendant la vie d’Adam; le second, après le déluge, et au temps de Noé; le troisième, dans la loi donnée à Moïse; et le quatrième est celui qui régénère l’humanité, qui résume en lui les trois autres testaments, c’est-à-dire l’Évangile, qui a été donné pour enseigner aux hommes le royaume de l’éternité, et leur apprendre à s’en rendre dignes.
Puisque maintenant nous connaissons la vérité sur les saints évangiles, nous n’avons que faire d’écouter ces faux docteurs qui, avec l’audace de l’ignorance, les défigurent, leur supposant tantôt plus de quatre auteurs, tantôt moins; tantôt ajoutant à leur texte des choses de leur invention, tantôt tronquant et retranchant de ce texte sacré ce qui leur déplait.
Marcion, par exemple, a défiguré l’Évangile tout entier, l’a refait à sa guise, et puis s’est vanté de posséder un véritable Évangile; d’autres, déshéritant l’humanité des dons du Saint-Esprit, que Dieu a répandus sur le genre humain depuis la loi nouvelle, rejettent les paroles de saint Jean, qui contiennent la promesse formelle que cet Esprit saint sera envoyé pour sanctifier le monde; et ils ne veulent reconnaître ni l’Évangile, ni l’esprit prophétique dont il est rempli. Funeste égarement, qui les porte à nier la grâce prophétique qui appartient à l’Église, dans le vain espoir de passer eux-mêmes pour des prophètes, éloignant ainsi d’eux le Saint-Esprit, dont ils se vantent de posséder les grâces. L’apôtre saint Paul a parfaitement démasqué tous ces faux prophètes; dans la première épître aux Corinthiens, il parle en détail de leur hypocrisie, il dit qu’il n’ignore pas qu’il y a dans le sein de l’Église des hommes et des femmes qui se permettent de prophétiser; mais il ajoute qu’ils pèchent contre l’Esprit saint, et qu’ils se rendent coupables d’un crime irrémissible. Quant à ceux qui suivent Valentin, ils ont jeté ouvertement le masque, et ils proclament de leur autorité qu’il y a plus de quatre évangiles. Ils en étaient venus au point de publier un Évangile de leur façon, qu’ils disaient être la vérité, considérant comme non avenus les évangiles des apôtres, ensorte que le mot d’Évangile n’est plus pour eux que l’occasion de proférer mille blasphèmes. Car si leur Évangile à eux est l’Évangile véritable, certainement il ne ressemble point aux évangiles des apôtres; tout le monde peut donc voir que cet Évangile des valentiniens, qui cependant selon eux est la vérité, n’est point conforme aux traditions des Écritures ni à ce qu’ont dit les apôtres. Cependant la vérité est une, et elle n’admet ni un plus grand nombre, ni un plus petit nombre d’évangiles, ainsi que nous l’avons démontré, en nous appuyant sur une foule d’autorités. Dieu ayant donné à toutes les œuvres sorties de ses mains des proportions régulières et parfaites, il faut admettre que l’Évangile, qui est aussi son ouvrage, possède ces mêmes qualités de régularité et de perfection. Maintenant que nous avons cherché à connaître les principes de ceux qui ont écrit l’Évangile, au sujet de la question que nous discutons, nous allons examiner ce que les autres apôtres ont pensé sur la nature de Dieu; nous passerons ensuite à l’examen des discours de notre Sauveur lui-même.
Chapitre XII — Quelle a été la doctrine des autres apôtres sur la nature de Dieu
Lorsque l’apôtre saint Pierre, après la résurrection de notre Seigneur et son ascension, voulut compléter le nombre douze des apôtres, et en nommer un à la place de Judas, qui avait été choisi par le Christ, il parla ainsi à ceux qui étaient restés fidèles: « Mes frères, il fallait que ce que le Saint-Esprit avait prédit par la bouche de David, touchant Judas, qui conduisait ceux qui ont arrêté Jésus, fût accompli, car il était compté parmi nous; que sa demeure devienne déserte, et que nul n’y habite, et qu’un autre reçoive son apostolat. » Et en agissant ainsi, saint Pierre ne faisait qu’accomplir ce qui avait été dit par le prophète David. Ensuite, lorsque le Saint-Esprit fut descendu sur les apôtres, pour leur communiquer le don de prophétie et celui des langues, quelques-uns se prenaient à se moquer d’eux, en les traitant d’hommes pris de vin: saint Pierre leur répondit qu’ils n’étaient point ivres, puisqu’il n’était encore que la troisième heure du jour; qu’ils étaient ce que le prophète avait annoncé, lorsqu’il disait: « Après cela, je répandrai mon esprit sur toute chair; vos fils et vos filles prophétiseront. » Dieu a donc envoyé au genre humain son Esprit divin, ainsi qu’il l’avait promis; et saint Pierre est chargé d’annoncer que Dieu a accompli sa promesse.
« Hommes de Judée, dit cet apôtre, considérez ceci et prêtez l’oreille à mes paroles: Jésus de Nazareth, homme de Dieu, fameux par les merveilles, les prodiges et les miracles que Dieu a faits par lui au milieu de vous, comme vous le savez, a été livré par le conseil et la providence de Dieu, et vous l’avez crucifié par la main des méchants, et vous l’avez mis à mort. Mais Dieu l’a ressuscité, le délivrant des douleurs de l’enfer, et il n’était pas possible qu’il y fût retenu; car David dit de lui: J’ai toujours le Seigneur en ma présence, et il est à ma droite, afin que je ne sois pas ébranlé. C’est pourquoi mon cœur s’est réjoui, et ma bouche a célébré sa joie, et ma chair reposera dans l’espérance, parce que vous ne laisserez point mon âme dans l’enfer, et vous ne permettrez point que votre saint éprouve la corruption. » Ensuite il parle à la foule assemblée autour des apôtres, des prophéties de David, et il dit: « Comme il a été prophète, et qu’il savait que Dieu lui avait promis avec serment qu’un fils de son sang serait assis sur son trône, dans cette prévoyance il a parlé de la résurrection du Christ, et il a dit: Son âme n’a point été laissée dans le tombeau, et sa chair n’a point vu la corruption. Dieu a ressuscité Jésus, et nous en sommes tous témoins. Après qu’il a été élevé par la main de Dieu, et qu’il a reçu de son père la promesse du Saint- Esprit, il a répandu cet esprit, que maintenant vous voyez et entendez; car David n’est point monté dans le ciel. Or, lui-même a dit: Le Seigneur a dit à mon Seigneur: Assieds-toi à ma droite, jusqu’à ce que je réduise tes ennemis à te servir de marche-pied. Que toute la maison d’Israël sache donc que certainement Dieu a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous avez crucifié. » Alors la foule fut émue par ces paroles, et elle dit: « Que ferons-nous donc? » Pierre leur répondit: « Faites pénitence, et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ, en rémission de vos péchés, et vous recevrez le don du Saint Esprit. » De là la preuve évidente que les apôtres annonçaient toujours le même Dieu et le même souverain créateur; qu’ils annonçaient un seul et même Christ, qui avait souffert et qui était ressuscité; et qu’ils n’ont point reconnu, comme le font les hérétiques, deux Christ, dont l’un passible et l’autre impassible. Leur croyance était donc en un Dieu unique et en Jésus-Christ son fils. Les apôtres prêchèrent et inculquèrent cette même vérité à ceux qui n’avaient pas encore la foi, et ils invoquaient l’autorité des prophètes, pour prouver que le Christ promis par Dieu avait été envoyé sur la terre, et qu’il avait été crucifié par les Juifs.
Nous lisons dans les Actes des Apôtres qu’un jour Pierre, étant avec Jean, vit un homme boiteux depuis sa naissance, assis devant cette porte du temple appelée la Belle, et demandant l’aumône aux passants. Pierre dit à cet homme: « Je n’ai ni or ni argent; mais ce que j’ai je vous le donne: au nom de Jésus-Christ de Nazareth, levez-vous et marchez. Et l’ayant pris par la main droite, il le souleva, et aussitôt les plantes et les os des pieds devinrent fermes. Et, sautant aussitôt, il se leva et il marchait, et il entra avec eux dans le temple, marchant, sautant et louant Dieu. » La foule voyant ce miracle, s’assembla aussitôt autour des deux apôtres; alors Pierre, prenant la parole, leur dit: « Hommes d’Israël, pourquoi vous émerveillez-vous de ceci, et pourquoi nous regardez-vous comme si, par notre vertu et notre puissance, nous avions fait marcher cet homme? Le Dieu d’Abraham et d’Isaac et de Jacob, le Dieu de nos Pères, a glorifié son fils Jésus, lequel vous avez livré et renié devant Pilate, quoique Pilate jugeât qu’il devait être absous; mais vous avez renié le saint et le juste, et vous avez demandé qu’il vous donnât un meurtrier. Et vous avez tué l’auteur de la vie; mais Dieu l’a ressuscité des morts, et nous en sommes témoins. Et par la foi en son nom, il a affermi celui que vous voyez et connaissez; et la foi qui est par lui a donné à celui-ci une entière guérison en la présence de vous tous. Et maintenant, mes frères, je sais que vous l’avez fait par ignorance; faites donc pénitence et vous convertissez, afin que vos péchés soient effacés. Quand les temps de rafraîchissements de la présence du Seigneur seront venus, et qu’il aura envoyé Jésus-Christ, qui auparavant vous a été annoncé; car il faut que le ciel le reçoive jusqu’au jour du rétablissement de tout ce que Dieu a prédit par la bouche de ses saints prophètes, dès le commencement du monde. Moïse dit: Le Seigneur votre Dieu vous suscitera d’entre vos frères un prophète tel que moi; vous l’écouterez en tout ce qu’il vous dira. Voici ce qui arrivera: Quiconque n’aura pas écouté ce prophète, périra d’entre le peuple. Et tous les prophètes depuis Samuel, et tous ceux qui depuis ont prophétisé, ont aussi prédit ces jours. Vous êtes fils des prophètes et de l’alliance que Dieu a ordonnée à nos Pères, disant à Abraham: Et en ta semence seront bénies toutes les familles de la terre. C’est pour vous premièrement que Dieu, suscitant son Fils, l’a envoyé pour vous bénir, afin que chacun de vous revienne de son iniquité. » N’est-il pas évident que Pierre et Jean, dans cette circonstance, ont prêché publiquement que la promesse faite par Dieu aux Juifs de leur envoyer son Fils avait été accomplie par la venue du Christ? Les voit-on annoncer quelqu’autre Dieu que le Christ, fils de Dieu, qui s’est fait homme, qui a souffert pour racheter les hommes du péché, qui est ressuscité d’entre les morts? Et ne témoignent-ils pas clairement par leurs discours que tout ce que les prophètes avaient annoncé touchant la venue et la passion du Christ a été accompli?
Dans une autre circonstance, saint Pierre, ayant comparu au milieu des princes des prêtres assemblés, il leur dit: « Princes du peuple, et vous anciens, écoutez: Puisque nous sommes aujourd’hui interrogés sur le bien fait à un homme infirme qui a été guéri, qu’il soit connu de vous tous et de tout le peuple d’Israël que c’est par le nom de Jésus-Christ de Nazareth, que vous avez crucifié, et que Dieu a ressuscité des morts, que cet homme est ici guéri devant vous. C’est cette pierre qui a été rejetée par vous, architectes, qui est devenue la pierre angulaire. Il n’est pas de salut en aucun autre: car aussi, il n’y a pas un autre nom sous le ciel qui soit donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés. »
Ainsi donc, toujours les apôtres annoncent un même Dieu, un même Christ, qui a été crucifié, et que Dieu avait envoyé sur la terre pour le salut des hommes, après avoir annoncé sa venue par la bouche des prophètes.
Les princes des prêtres restèrent donc confondus par cette guérison miraculeuse (car, dit l’Écriture, « l’homme qui avait été guéri par ce miracle avait plus de quarante ans), » ainsi que par le discours de saint Pierre. Les deux apôtres, ayant été relâchés, vinrent vers les leurs, c’est-à-dire vers les autres disciples de Jésus-Christ, qui représentaient alors l’Église naissante; ils leur racontèrent ce qui s’était passé, et quels effets ils avaient opéré en invoquant avec foi le nom du Christ. « Ce qu’ayant entendu, tous élevèrent leur voix vers Dieu, et dirent: Seigneur, c’est vous qui avez fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qui est, et qui avez dit, par le Saint-Esprit, parlant par la bouche de votre serviteur David: Pourquoi les nations ont-elles frémi, et les peuples ont-ils médité de vains complots? Les rois de la terre se sont levés, et les princes se sont assemblés contre le Seigneur et contre son Christ. Et véritablement Hérode et Ponce-Pilate se sont assemblés en cette cité, et les gentils et les peuples d’Israël contre votre Saint, Jésus, votre fils consacré par votre onction, pour faire ce que votre bras et votre conseil ont résolu de faire. » Voila les paroles et les professions de foi par lesquelles l’Église naissante a été établie. Tels sont les oracles de la grande cité chrétienne, des citoyens du nouveau Testament; ce sont les paroles des apôtres, des disciples du Seigneur, de ceux qui, après son ascension, reçurent le don de la perfection, en recevant en eux le Saint-Esprit, qui ont invoqué Dieu, créateur du ciel et de la terre, ainsi que le Christ, son fils, l’oint de Dieu, prédit par les prophètes, et qui n’ont jamais reconnu d’autre Dieu. Certainement ni Valentin, ni Marcion, ni aucun de ceux qui professent leurs erreurs, ne faisaient partie de l’assemblée des apôtres, fondateurs de l’Église. Aussi Dieu exauça les prières des apôtres. « Et quand ils eurent prié, le lieu où ils étaient assemblés trembla, et ils furent tous remplis de l’Esprit saint, et ils annonçaient la parole de Dieu avec confiance, et les apôtres rendaient témoignage avec une grande force de la résurrection du Seigneur Jésus-Christ, et une grande grâce était en tous, et ils disaient: Le Dieu de nos pères a ressuscité Jésus, que vous avez mis à mort en l’attachant à une croix. C’est lui que Dieu a élevé par sa main comme prince et Sauveur, pour apporter le repentir à Israël, et la rémission des péchés. Et nous sommes témoins de ce que nous disons, nous et l’Esprit saint que Dieu a donné à ceux qui lui obéissent. Et tous les jours ils ne cessaient, et dans le temple, et dans chaque maison, d’enseigner et d’annoncer Jésus-Christ. » Car c’est là cette connaissance du salut, qui élève à la perfection et rend dignes de Dieu ceux qui croient à l’avénement de son Fils.
Cependant il se trouve des hommes qui osent dire que les apôtres, en prêchant au milieu des Juifs, ne pouvaient pas leur annoncer un autre Dieu que celui en qui leurs pères avaient toujours cru. Nous leur répondons, en premier lieu, que s’il était vrai que les apôtres n’eussent parlé à leurs contemporains que d’après les opinions reçues, ce serait avouer que c’est Dieu lui-même, sans le ministère des apôtres, qui aurait annoncé la vérité au monde, puisqu’on reconnaît qu’il l’a lui-même proclamée. Et, dans cette hypothèse, les apôtres n’auraient eu par eux-mêmes aucune science; mais tout ce qu’ils savaient leur aurait été inspiré par Dieu lui-même, suivant la mesure de leur intelligence. Or, d’après un pareil système, il n’y aurait plus aucune règle pour connaître la vérité; car chaque disciple du Christ interpréterait la doctrine du salut suivant le résultat de ses impressions, et suivant la mesure de son esprit: alors aussi, et suivant le même système, il faudrait considérer comme entièrement inutile la venue de notre Seigneur sur la terre, puisqu’il serait venu pour tolérer, pour approuver toutes les idées particulières, toutes les erreurs des hommes touchant la nature de Dieu. La vérité est qu’il devait paraître aux Juifs très-mortifiant pour eux de s’entendre dire publiquement, par les apôtres, que cet homme qu’ils avaient vu, qu’ils avaient crucifié, était le Christ, fils de Dieu, et leur roi immortel. Il est donc évident que les apôtres ne parlaient point aux Juifs suivant les opinions reçues parmi eux: car ils ne cessaient de leur répéter en face qu’ils étaient les meurtriers du Christ; ils leur prêchaient un Dieu le père, tout-puissant, supérieur à tous les faux dieux qu’adoraient les nations; et s’ils leur avaient annoncé, suivant l’erreur des Gnostiques, un Sauveur impassible, alors à quoi bon leur reprocher la mort du Christ, puisqu’il n’aurait pu la souffrir? Ainsi, si les apôtres, prêchant aux gentils, attaquaient toutes leurs opinions, tous leurs préjugés, en leur disant que leurs dieux n’étaient point des dieux, mais des idoles de démons, comment supposer qu’en parlant aux Juifs ils n’aient pas prêché la connaissance du vrai Dieu à ceux qui ne l’avaient pas ou qui l’avaient perdue, et en fortifiant cette croyance chez ceux en qui elle était déjà? S’ils détruisaient les erreurs du paganisme; s’ils renversaient ses dieux, ce n’était point pour y substituer d’autres erreurs et d’autres faux dieux, mais pour faire connaître Dieu le père, le seul et véritable Dieu.
Nous pouvons donc connaître parfaitement, d’après le discours que tint saint Pierre au centurion Corneille, étant à Césarée, et aux gentils qui étaient avec lui, puisque c’est dans cette circonstance que la parole de Dieu fut prêchée pour la première fois par les apôtres, nous pouvons connaître, disons-nous, quelles étaient les dispositions d’esprit des apôtres, et quelle était leur opinion sur la nature de Dieu. Voici ce que nous lisons dans les Actes des Apôtres: « Il y avait, en Césarée, un homme nommé Corneille, centurion dans une cohorte de la légion appelée l’italienne, religieux et craignant Dieu, ainsi que toute sa famille, faisant beaucoup d’aumônes au peuple, et priant Dieu sans cesse. Et il vit manifestement dans une vision, environ vers la neuvième heure du jour, un ange de Dieu qui vint à lui et lui dit: Tes prières et tes aumônes sont montées en présence de Dieu, et il s’est souvenu de toi. Et maintenant fais venir un homme appelé Simon, et surnommé Pierre. » Pierre étant venu, reconnut la vérité de cette vision; et alors la même voix céleste se fit entendre, et elle dit: « N’appelle point impur ce que Dieu a purifié. » On voit donc par cette parole que Dieu distinguait, d’après sa loi, les choses pures des choses impures, et qu’il a purifié les gentils de leur impureté par le sang de son Fils, dont le centurion avait embrassé le culte. C’est pourquoi Pierre lui dit: « En vérité, je crois que Dieu ne fait point acception des personnes; mais qu’en toute nation celui qui le craint et pratique la justice, lui est agréable. » Il témoignait hautement, en parlant ainsi, que ce Dieu, dans la crainte duquel vivait Corneille, après l’avoir reconnu en lisant les prophéties et les préceptes de la loi, au nom duquel il faisait l’aumône, était le vrai Dieu. Mais il lui manquait la connaissance du Christ.
C’est pourquoi Pierre continua, en disant: « Vous savez ce qui est arrivé dans toute la Judée, commençant par la Galilée, après le baptême que Jean a prêché; comment Dieu a oint de l’Esprit saint et de sa force Jésus de Nazareth, qui a passé en faisant le bien, et en guérissant tous ceux qui étaient sous l’oppression du démon, parce que Dieu était avec lui. Et nous, nous sommes témoins de tout ce qu’il a fait dans la Judée et dans Jérusalem; et ils l’ont fait mourir, l’attachant à une croix. Dieu l’a ressuscité le troisième jour, et il a voulu qu’il se manifestât, non à tout le peuple, mais aux témoins choisi par Dieu; à nous qui avons mangé et bu avec lui depuis sa résurrection. Et il nous a commandé de prêcher au peuple, et de témoigner que c’est lui qui a été établi par Dieu le juge des vivants et des morts. Tous les prophètes lui rendent témoignage que tous ceux qui croient en lui reçoivent par son nom la rémission des péchés. » Il est donc manifeste que les apôtres annonçaient le fils de Dieu à ceux qui ne le connaissaient pas encore, mais qui connaissaient cependant le vrai Dieu, croyance dans laquelle ils les confirmaient. Car, si Pierre avait su qu’il y avait deux dieux différents, savoir: le Dieu des Juifs et le Dieu des Chrétiens, il l’aurait prêché avec la même liberté; puisque ceux qui étaient autour de lui, effrayés encore de la vision de l’ange, auraient cru à tout ce qu’il aurait dit. Il résulte donc des paroles de Pierre qu’il confirma ses auditeurs dans leur croyance en Dieu le père, et qu’il leur prêcha la connaissance de son Fils, Jésus-Christ, qui jugera les vivants et les morts, au nom duquel il les engagea à se faire baptiser pour obtenir le pardon de leurs péchés. Il leur dit encore que ce Jésus était le fils de Dieu, qu’il avait été oint par le Saint-Esprit, qu’il se nommait Jésus-Christ, et qu’il était né de Marie; ce que témoigne également le discours de ce saint apôtre. Est-ce que saint Pierre n’aurait pas eu alors la science qu’on lui reconnut un peu plus tard? S’ils argumentent de l’ignorance de Pierre, il leur faudra accuser d’ignorance tous les autres apôtres; il faudra, pour qu’ils soient parfaits, les faire commencer par être disciples des gnostiques. Or, c’est là une allégation évidemment ridicule. Mais, disent-ils, ce n’est pas l’ignorance des apôtres que nous accusons, mais celle de leurs disciples qui ont mêlé à leur doctrine les erreurs de leur propre esprit: ensorte que ces derniers auraient été livrés à tous les vents des mauvaises doctrines, faisant accueil à toutes les erreurs à mesure qu’elles se présentaient. Ce qui répond à ces chimères, c’est le spectacle de l’Église, fondée par les apôtres, répandue ensuite dans le monde entier, et s’appuyant constamment sur la croyance universelle en Dieu le père, et en Jésus-Christ son Fils.
Nous lisons encore dans les Actes des Apôtres que Philippe rencontra un Éthiopi en eunuque, l’un des premiers de la cour de Candace, reine d’Éthiopie, et gardien de tous ses trésors, qui s’en retournait de Jérusalem, assis sur son char, lisant le prophète Isaïe, et qu’il lui dit: Croyez-vous comprendre ce que vous lisez? Le passage qu’il lisait était celui-ci: « Il a été mené à la mort comme une brebis; et, comme un agneau est muet devant celui qui le tond, ainsi il n’a pas ouvert la bouche. Qui racontera sa génération, parce que sa vie sera retranchée de la terre? » Philippe expliqua donc ce passage à l’eunuque, et comment les Écritures avaient été accomplies par la venue du Christ: alors l’eunuque crut; et, demandant le baptême, il disait: « Je crois que Jésus-Christ est le fils de Dieu. » Après sa conversion, les apôtres l’envoyèrent prêcher l’Évangile dans l’Éthiopie, où il prêcha le Dieu unique annoncé par les prophètes, son Fils fait homme, mené au sacrifice comme une victime, et toutes les autres vérités contenues dans les prophéties.
Saint Paul, après que le Seigneur lui eut fait entendre sa voix du haut du ciel, en lui reprochant qu’il persécutait son Seigneur en persécutant les apôtres, ses disciples, et qu’il lui eut envoyé Ananias pour le convertir et le baptiser, « prêcha aussitôt dans les synagogues, dit la Sainte-Écriture, que Jésus était le fils de Dieu. » C’est là ce mystère qu’il dit lui avoir été révélé, et qui lui fit voir clairement que celui qui a souffert sous Ponce-Pilate, est le maître souverain de toutes choses; qu’il est le roi, le Dieu et le juge; qu’il reçoit la puissance de celui dont tout émane: « Il s’est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu’à la mort, et jusqu’à la mort de la croix. » Prêchant une autre fois à Athènes, et dans l’aréopage, où ne se trouvaient point de Juifs, et où il pouvait dire librement ce qu’il pensait de la nature de Dieu, il ajouta: Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qui est dans le monde, le Seigneur du ciel et de la terre, qui n’habite point dans les temples bâtis par les hommes, qui n’est point honoré par les œuvres des mortels, comme s’il avait besoin de quelque chose, lui qui donne tout à tous, et la vie et la respiration, a fait naître d’un seul toute la race humaine pour habiter sur toute la face de la terre, déterminant les temps de la durée des peuples et les limites de leurs demeures, afin qu’ils cherchent Dieu, et qu’ils s’efforcent de le toucher, quoiqu’il ne soit pas loin de chacun de nous; car en lui nous avons la vie, le mouvement et l’être; et, comme quelques-uns de vos poètes ont dit, nous sommes les enfants de Dieu même. Puis donc que nous sommes les enfants de Dieu, nous ne devons pas croire que la Divinité soit semblable à l’or, à l’argent ou aux pierres, qui ont pris des figures par l’invention de l’homme; et Dieu, irrité contre ces temps d’ignorance, annonce maintenant aux hommes que tous fassent partout pénitence, parce qu’il a établi un jour pour juger le monde selon la justice, par celui qu’il a destiné à en être le juge, confirmant la foi de tous en le ressuscitant d’entre les morts. »
On voit donc que saint Paul, en parlant ici aux païens seulement, et non pas aux Juifs, leur annonçait d’abord qu’il fallait croire en un seul Dieu, créateur du monde, et il leur prouvait encore que ce Dieu avait voulu que le genre humain couvrît la surface de la terre; car, ainsi que Moïse l’a dit: « Quand le Très-Haut divisait les nations, quand il séparait les enfants d’Adam, il marqua les limites des peuples selon le nombre des anges de Dieu: mais les peuples qui croient en Dieu ne sont plus abandonnés au pouvoir des anges, ils sont placés sous la protection immédiate de Dieu; mais la part du Seigneur fut son peuple, Jacob fut son héritage. » Une autre fois saint Paul, se trouvant à Lystre, en Lycaonie, avec Barnabé, ils procurèrent la guérison, en invoquant le nom de Jésus-Christ, à un boiteux de naissance. La foule, témoin de ce miracle, voulait les porter en triomphe et les adorer comme des dieux, c’est alors que saint Paul leur dit: « Qu’allez-vous faire? Nous sommes mortels et hommes comme vous, vous exhortant à abandonner ces vaines superstitions pour vous convertir au Dieu vivant qui a fait le ciel, la terre, la mer, et tout ce qu’ils renferment; qui, dans les siècles passés a laissé toutes les nations entrer dans leurs voies. Et il n’est pas resté sans témoignage, faisant le bien, donnant les pluies du ciel et les saisons favorables pour les fruits, et nous offrant et la nourriture en abondance et la joie à nos cœurs. » Les mêmes déclarations fourmillent dans toutes les épîtres de saint Paul; aussi en avons-nous fait usage dans un autre endroit de cet ouvrage (dans le livre V) où nous avons exposé en détail les doctrines de cet apôtre. Les citations que nous venons de rapporter, et qui sont extraites des saintes Écritures, suffisent à l’objet que nous nous proposons ici; je vous renvoie à ces Écritures pour de plus grands détails, et je vous engage à vous livrer à cet égard à des études assidues. Car les preuves qui sont tirées des Écritures doivent être examinées dans les saintes Écritures mêmes.
Saint Étienne fut le premier que les apôtres nommèrent diacre; il fut le premier aussi qui suivit les apôtres au martyre, et qui perdit la vie en confessant le Christ. Dans les prédications qu’il faisait au peuple pour lui enseigner la foi, il disait: « Le Dieu de gloire apparut à notre père Abraham quand il était en Mésopotamie, et il lui dit: Sors de ton pays et de ta famille, et viens dans la terre que je te montrerai; alors Dieu le transporta dans la terre que vous habitez maintenant, et il ne lui donna là aucun héritage, non pas même où poser le pied, mais il promit de la lui donner en possession, et à sa race après lui. Toutefois il lui prédit que sa postérité habiterait une terre étrangère, où elle serait outragée et asservie durant quatre cents ans. Mais je jugerai, dit le Seigneur, la nation à laquelle ils auront été asservis, et après ils sortiront et me serviront en ce lieu. Et il lui donna l’alliance de la circoncision, et ainsi il engendra Isaac. » Le reste de ce discours ne fait que confirmer la même profession de foi relativement à un même Dieu, qui fut avec Joseph et avec les patriarches, et qui fit entendre sa voix à Moïse.
Or, toute la doctrine des apôtres est constante et uniforme sur ce point, savoir: qu’ils ont annoncé un seul et même Dieu, ce Dieu qui ordonna à Abraham de s’expatrier, qui lui promit l’héritage à lui et à sa race, qui lui ordonna le signe de la circoncision, qui ramena les siens de la terre d’Égypte où ils étaient demeurés sans se mêler avec les Égyptiens par l’effet de la circoncision; ce Dieu, le créateur de toutes choses, le père de notre Seigneur Jésus-Christ, le Dieu de toute gloire, ce Dieu unique enfin, au-dessus duquel il n’y en a point d’autre. Cette doctrine, au reste, on peut la voir et l’étudier plus en détail dans les Actes des Apôtres. Mais, s’il y avait un autre Dieu supérieur à notre Dieu, il serait nécessairement meilleur que lui; car la preuve qu’un être est meilleur qu’un autre se tire de ses ouvrages, ainsi que nous l’avons démontré dans un autre endroit; et comme les hérétiques ne peuvent produire aucune œuvre de leur Dieu prétendu, il faut en conclure que notre Dieu est le seul Dieu. Cependant, si quelqu’un de ceux dont parle saint Paul, « dont l’esprit malade s’arrête à des questions et à des disputes de mots, » prétendait qu’il faut entendre dans un sens allégorique les discours des apôtres, et cherchait par là à attaquer nos écrits, où nous professons la doctrine d’un seul Dieu créateur du ciel et de la terre et de tout ce qui existe, et les conclusions que nous en avons tirées, nous croyons l’avoir à l’avance réfuté et confondu par les autorités que nous venons de produire. On y trouve la preuve sans réplique de la concordance des doctrines des apôtres; on y voit que leurs enseignements étaient conformes à leurs convictions, sur la toute-puissance et l’unité de Dieu. Or, cette connaissance de Dieu suffit pour purger son esprit de toute erreur, qui deviendrait un blasphème contre Dieu, et de là on arrive naturellement et sans effort à la connaissance de l’ancien et du nouveau Testament, double loi, donnée chacune en son temps par le même Dieu, pour le bonheur et le salut du genre humain.
Les hérétiques, en général, raisonnant d’après la loi de l’ancien Testament, et la croyant différente et même contraire à la loi de l’Évangile, ne se sont pas mis en peine d’étudier les causes de ces différences. Déserteurs de la foi, inspirés par Satan, et séduits par la doctrine de Simon le magicien, ils ont abandonné leur ancienne croyance sur la nature de Dieu, et ils ont cru en savoir plus que les apôtres, parce qu’ils avaient inventé un autre Dieu, se disant plus sincères et plus prudents que les apôtres eux-mêmes, qui ont annoncé l’Évangile, et qui, étant Juifs, doivent bien connaître tout ce qui concernait le peuple juif. C’est par suite d’un semblable égarement que Marcion et ses disciples se sont mis à tronquer les Écritures, rejetant certaines parties dans leur entier, retranchant dans l’évangile de saint Luc et dans les épîtres de saint Paul, et ne trouvant de parfait que ce qu’ils ont rapetissé à leur taille. Mais, avec l’aide de Dieu, nous trouverons encore le moyen de les confondre, même dans le peu qu’ils ont conservé des Écritures; nous en ferons l’objet d’un livre spécial. Quant au reste des hérétiques, enflés de la vanité d’une fausse science, ils veulent bien reconnaître la vérité des Écritures, mais ils rejettent ceux qui en ont été les interprètes, comme nous l’avons fait voir dans le premier livre. Ceux qui suivent les erreurs de Marcion prennent de là prétexte pour blasphémer le nom de l’auteur de toutes choses, en disant qu’il est aussi l’auteur du mal; et ils cherchent ensuite à adoucir cette allégation, en disant qu’il y a deux dieux, opposés l’un à l’autre, dont l’un est l’auteur du bien, et l’autre l’auteur du mal. Les valentiniens, en employant des expressions plus mitigées lorsqu’ils parlent du Dieu souverain, professent des erreurs plus offensantes encore envers la majesté divine, car ils font sortir l’architecte des mondes non point du sein de ces Æons qui selon eux font partie de la puissance infinie, mais en le représentant comme le résultat des choses impures qui ont été rejetée hors du Plerum. L’ignorance de Dieu et des saintes Écritures a seule pu les conduire à de pareilles extravagances. Occupons-nous donc maintenant d’examiner les différences apparentes entre les deux Testaments, et ce sera une nouvelle occasion pour nous de démontrer de nouveau leur parfaite unité et leur entière concordance.
Les apôtres et leurs disciples enseignèrent donc la doctrine que l’Église prêche encore aujourd’hui; et ils devinrent parfaits en pratiquant cet enseignement, parce que cet enseignement renfermait la perfection même. Saint Étienne, pendant qu’il était encore sur la terre, enseignant l’Évangile, eut le bonheur d’avoir une vision dans laquelle il vit la gloire de Dieu, et le Christ debout à sa droite, et il s’écria: « Voilà que je vois les cieux ouverts, et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu. » Comme il achevait ces paroles, il fut lapidé; c’est ainsi qu’il couronna son enseignement, imitant son divin maître jusque dans sa passion, et demandant à Dieu le pardon pour ceux qui lui ôtèrent la vie: « Seigneur, disait-il, ne leur imputez point ce péché. » Ainsi, ces hommes si parfaits connaissaient bien un seul et même Dieu qui, par le secours de sa providence, soutient et fait prospérer l’espèce humaine, depuis le commencement jusqu’à la fin du monde; ils étaient donc remplis de cet esprit dont parle le prophète Osée: « C’est moi qui ai parlé aux prophètes, qui ai multiplié leurs visions; ils m’ont manifesté à vous par leurs oracles. » Or, je le demande, comment est-il possible de supposer, que ceux qui par amour pour l’Évangile du Christ, ont fait le sacrifice de leur propre vie, auraient prêché aux hommes en se conformant aux opinions et aux préjugés reçus alors! car s’ils eussent agi ainsi, ils n’auraient pas souffert le martyre. Au contraire, ils ont été persécutés, parce qu’ils prêchaient des choses contraires aux opinions de ceux qui refusaient de croire à la vérité. Il est donc manifeste que les apôtres, loin d’avoir trahi la vérité, l’ont prêchée courageusement aux Juifs et aux Grecs. Ils l’annonçaient aux Juifs, en leur enseignant la doctrine de ce Jésus qu’ils avaient crucifié, de ce Jésus qui est fils de Dieu, juge des vivants et des morts, qui a reçu du Père le sceptre de l’empire éternel sur Israël; c’est ce que nous avons démontré. Ils la prêchaient aux Grecs, en leur annonçant un seul et même Dieu, auteur de tout ce qui existe, ainsi que la venue, pour le salut du monde, de notre Seigneur Jésus-Christ son fils.
La démonstration qui fait l’objet de ce chapitre sera portée encore à un plus haut degré d’évidence, par les termes de cette épître célèbre que les apôtres adressèrent, afin de les affermir dans leur foi, non pas aux Juifs ou aux Grecs, mais à ceux d’entre les gentils qui croyaient au Christ. Plusieurs, qui étaient descendus de Judée jusqu’à Antioche, disaient à leurs frères: « Si vous n’êtes circoncis selon la loi de Moïse, et si vous n’accomplissez pas toutes les observances de la loi, vous ne pouvez être sauvés. » C’est à Antioche même que les disciples du Seigneur furent, pour la première fois, désignés sous le nom de Chrétiens, à cause de leur attachement au Christ. Or, un grand débat s’étant élevé entre Paul, Barnabé et eux, on convint que Paul et Barnabé et quelques autres d’entre eux monteraient à Jérusalem, vers les apôtres et les prêtres, pour faire décider cette question; c’est alors que Pierre, prenant la parole, se leva et dit: « Mes frères, vous savez qu’il y a longtemps que Dieu m’a élu parmi vous, afin que les gentils entendissent par ma bouche la parole de l’Évangile, et qu’ils crussent. Et Dieu, qui connaît les cœurs, leur a rendu témoignage, leur donnant le Saint-Esprit comme à nous. Il n’a point fait de différence entre eux et nous, ayant purifié leurs cœurs par la foi. Maintenant donc, pourquoi tentez-vous Dieu, imposant à ses disciples un joug que nos pères ni nous n’avons pu porter? Nous croyons que nous serons sauvés par la grâce du Seigneur Jésus-Christ, comme eux. » Ensuite, l’apôtre Jacques prit la parole, et dit: « Mes frères, Simon a raconté comment Dieu a commencé à regarder les gentils pour se faire un peuple consacré à son nom. Et ici s’accordent les paroles des prophètes, ainsi qu’il est écrit: » Après cela, je reviendrai et je rétablirai le tabernacle de David qui est tombé, et je réparerai ses ruines et le relèverai, afin que le reste des hommes et tous les gentils sur lesquels est invoqué mon nom recherchent le Seigneur, « dit le Seigneur qui fait ces choses. Dès l’éternité Dieu connaît son œuvre; c’est pourquoi je pense qu’il ne faut pas inquiéter ceux des gentils qui se convertissent à Dieu, mais leur écrire qu’ils s’abstiennent des souillures des idoles, et de la prostitution, et du sang, et qu’ils ne fassent pas aux autres ce qu’ils ne voudraient pas qui leur fût fait. » Après ces déclarations, auxquelles l’assemblée tout entière adhéra, les apôtres écrivirent à ces gentils la lettre suivante: « Les apôtres, les prêtres nos frères, aux frères qui sont parmi les gentils à Antioche, en Syrie et en Cilicie, salut. Par ce que nous avons appris, que quelques-uns des nôtres vous ont inquiété par leurs paroles, troublant vos âmes, sans que nous leur en eussions donné l’ordre, il nous a plu, à nous tous assemblés, de vous envoyer des hommes que nous avons choisis avec nos très-chers Barnabé et Paul, des hommes qui ont exposé leurs vies pour le nom de notre Seigneur Jésus-Christ. Nous avons donc envoyé Jude et Silos, lesquels vous raconteront les mêmes choses de vive voix. Car il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous de ne point imposer d’autres fardeaux que ceux qui sont nécessaires. Que vous vous absteniez des victimes sacrifiées aux idoles, et du sang, et de la fornication, et de ne pas faire à autrui ce que vous ne voudriez pas qui vous fût fait; toutes choses dont vous ferez bien de vous garder, continuant à marcher dans la voie du Saint-Esprit. » On voit donc bien clairement, d’après cette lettre, que les apôtres enseignaient toujours ce même Dieu le père de l’ancien Testament, mais qu’aux gentils nouvellement convertis à la foi ils annonçaient la loi de délivrance donnée dans le nouveau Testament. Et, en résolvant la question de savoir si les nouveaux Chrétiens devaient ou non se soumettre à la loi de la circoncision, ils ont témoigné leur croyance dans un seul et même Dieu, qui est celui de l’ancien Testament ainsi que du nouveau.
Au reste, on voit dans la vie des apôtres qu’ils n’expliquaient pas l’ancien Testament d’une manière si rigoureuse qu’ils ne voulussent pas vivre avec les étrangers. En effet, Pierre ayant reçu l’ordre, dans une vision, d’aller en catéchiser quelques-uns, et quoiqu’il fût encore tout ému par la vision qu’il venait d’avoir, leur dit, non sans quelque appréhension: « Vous savez combien il est odieux à un Juif de s’unir à un étranger et d’entrer chez lui; mais Dieu m’a appris à n’appeler aucun homme profane ou impur. C’est pourquoi, dès que vous m’avez appelé, je suis venu sans hésiter. » Il leur exprimait, par ces paroles, qu’il était venu auprès d’eux d’après un ordre secret de Dieu. Et il ne se serait pas décidé à leur donner le baptême, si, à leurs paroles, qui annonçaient un sentiment d’inspiration, il n’eût reconnu que l’Esprit saint était descendu en eux. Et c’est pourquoi il dit: « Peut-on refuser l’eau du baptême à ceux qui ont reçu le Saint-Esprit comme nous? » voulant signifier par ces paroles, qu’il ne leur donnait le baptême que dans la persuasion où il était que le Saint-Esprit les avait visités. Les apôtres crurent donc pouvoir laisser plus de liberté relativement aux observances de l’ancienne loi, à ceux des gentils qui étaient sous l’administration de leur frère Jacques, s’abandonnant à cet égard à ce que leur inspirait le Saint Esprit. Mais, quant à eux personnellement, ils continuaient à observer l’ancienne loi donnée par le même Dieu qu’ils adoraient; il arriva même un jour, que Pierre, avant que quelques-uns, envoyés par Jacques, fussent arrivés, mangeait avec les gentils, par la confiance où il était, par suite de sa vision, que le Saint-Esprit était venu en eux; mais après leur arrivée, il se retira secrètement et se sépara des gentils, craignant d’être blâmé par les circoncis. Saint Paul assure que Barnabé fit de même que saint Pierre en cette occasion. Ainsi les apôtres, à qui notre Seigneur avait donné mission de rendre témoignage de tous les ordres de Dieu et de toute la doctrine évangélique, (car nous voyons toujours auprès de lui dans les principaux actes de sa carrière évangélique, Pierre, Jacques et Jean), observaient religieusement les deux lois, l’ancienne et la nouvelle, sachant qu’elles émanaient l’une et l’autre du même Dieu. Ils n’auraient point certainement agi de cette manière, si le Christ leur avait enseigné un Dieu autre et différent de celui qui avait donné l’ancien Testament.
Chapitre XIII — Réfutation de l’erreur de ceux qui prétendent que, parmi les disciples du Christ, il n’y a que saint Paul à qui la vérité aurait été révélée
Nous trouvons dans les paroles mêmes de saint Paul la réfutation de l’erreur de ceux qui prétendent que saint Paul, seul, parmi les disciples du Seigneur, aurait connu la vérité par une révélation mystérieuse, lorsqu’il dit que le ministère de la prédication de l’Évangile aux incirconcis lui avait été donné, comme à Pierre celui de la prédication aux circoncis. Pierre était donc aussi bien que Paul, le ministre du même Dieu; et ce Dieu, ainsi que son fils, que Pierre prêchait aux circoncis, Paul le prêchait aux incirconcis, c’est-à-dire aux gentils. Peut-on dire que notre Seigneur fût venu sur la terre pour sauver seulement saint Paul, et que tout Dieu qu’il était, il n’ait pu avoir qu’un seul apôtre qui fût digne de connaître la vérité? Mais quand saint Paul dit: « Qu’ils sont beaux, les pieds de ceux qui annoncent l’Évangile de paix, qui annoncent les biens, » il est évident qu’il a voulu exprimer qu’il y en avait plusieurs chargés de prêcher l’Évangile, et qu’il n’était pas le seul. Et encore, dans la première épître aux Corinthiens, lorsqu’après avoir parlé de tous ceux qui avaient vu notre Seigneur après sa résurrection, il ajoute: « Que ce soit donc moi, ou que ce soient ceux qui vous prêchent, c’est là ce que nous prêchons, et c’est là ce que vous avez cru, » ne parle-t-il pas de la prédication de tous les apôtres qui ont vu notre Seigneur après sa résurrection?
Voici ce que notre Seigneur répondit à l’apôtre Philippe, qui lui demandait à voir le Père: « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne me connaissez pas! Philippe, celui qui me voit, voit aussi mon Père. Comment dites-vous: montrez-nous votre Père? Ne voyez-vous pas que je suis en mon Père, et que mon père est en moi; et en me connaissant, vous l’avez connu. » Or, lorsque le Seigneur a affirmé à ses disciples qu’en le connaissant lui-même ils ont connu Dieu le père (c’est-à-dire la vérité), comment pourrait-on ensuite prétendre que les apôtres n’ont pas connu la vérité? il faudrait pour cela être capable de rendre un faux témoignage, et avoir tout à fait renié la doctrine du Christ. Et, en effet, à quoi bon le Sauveur aurait-il donné à ses douze apôtres la mission de faire rentrer dans la voie du salut les brebis égarées de la maison d’Israël, si ces mêmes apôtres ignoraient les vérités du salut? Qu’allaient-ils prêcher, au nombre de soixante-dix, l’Évangile, s’ils ne connaissaient pas la vérité de l’Évangile? Saint Paul n’a-t-il pas dit, en parlant de lui-même: « Paul établi apôtre, non par des hommes, ni par l’autorité d’aucun homme, mais par l’autorité de Jésus-Christ et de Dieu son père. » D’après cela, comment saint Pierre aurait-il pu ignorer la vérité, lui à qui notre Seigneur a révélé qu’il procédait non pas de la chair et du sang, mais du Père céleste qui est dans les cieux; car, de même que le Fils a révélé le Père aux apôtres, ainsi le Père leur a-t-il révélé le Fils.
Saint Paul étant venu à Jérusalem, sur la demande de quelques païens, pour résoudre avec les apôtres, la question relative à l’affranchissement des gentils, il y parut accompagné de Barnabé, et c’est à cette occasion qu’il dit dans l’épître aux Galates: « Quatorze ans après, j’allais encore à Jérusalem avec Barnabé, ayant pris aussi Tite avec moi. Et j’y allai suivant une révélation, et j’exposai aux fidèles l’Évangile que je prêche parmi les gentils. » Et un peu plus loin, il ajoute: « Nous refusâmes de nous assujettir à ce qu’ils voulaient, afin que la vérité de l’Évangile demeurât parmi vous. » On peut compulser les Actes des Apôtre et l’on y verra l’énonciation du temps, où saint Paul parle d’être venu à Jérusalem, entièrement conforme à ce qu’il en dit lui-même. De même encore le récit de saint Paul est tout à fait conforme à ce que dit saint Luc concernant les apôtres.
Chapitre XIV — Dans l’hypothèse où saint Paul aurait eu la révélation particulière de quelque mystère de la religion, ignoré des autres apôtres, comment supposer qu’il ne s’en fût pas ouvert à saint Luc, le compagnon assidu de sa vie et le confident de tous ses travaux ; et comment ce même saint Luc, à qui nous devons les chapitres les plus importants de l’histoire de l’Évangile, ne nous aurait-il pas également transmis ces révélations de saint Paul
Saint Luc fut le compagnon assidu de saint Paul, et son collaborateur de la mission évangélique; il le témoigne ainsi lui-même, moins pour s’en faire gloire que pour rendre hommage à la vérité. Saint Paul et saint Luc se séparèrent des apôtres Paul, Barnabé et de Jean, qu’on appelait Marc, qui se dirigèrent vers Chypre; et eux allèrent dans la Troa de. Et une vision se montra à Paul durant la nuit: « Un Macédoni en était devant lui, le priant, et disant: Passez en Macédoine, secourez-nous. Or, aussitôt qu’il eut vu cette vision, nous nous disposâmes à partir pour la Macédoine, assurés que Dieu nous y appelait pour évangéliser. Et partant de Troa de, nous allâmes droit à Samothrace. » Vient ensuite le récit de leur voyage jusqu’à leur arrivée à Philippes, et quel fut l’effet de leur première prédication: « Et nous asseyant, nous parlâmes aux femmes qui étaient assemblées; une foule de personnes crurent, et se convertirent. » Et puis, il dit: « Et nous, après les jours des azymes, nous nous embarquâmes à Philippes, et en cinq jours nous vîmmes en Troa de, où nous demeurâmes sept jours. » À ce récit succède tout le détail de leur voyage, le temps qu’il a duré, les lieux et les villes qu’ils ont visitées, jusqu’à leur arrivée à Jérusalem; ce qui arriva à saint Paul, comment il fut conduit à Rome chargé de liens, le nom du centurion qui fut soumis à sa garde, le nom du vaisseau qui les transportait; comment ils firent naufrage, dans quelle île ils abordèrent, les secours qu’ils y trouvèrent sous les auspices de saint Paul qui opéra la guérison du chef de cette île; leur départ, leur passage à Pouzzoles, et enfin leur arrivée à Rome, et le temps qu’ils restèrent dans cette dernière ville. Saint Luc a raconté en détail toutes ces circonstances auxquelles il a assisté, et son récit est empreint du cachet de la plus exacte vérité. D’ailleurs, ces faits étaient attestés par un grand nombre de témoins, ils étaient à la connaissance des disciples qui prêchaient l’Évangile, et dont saint Luc était alors le doyen; car il avait été non-seulement le compagnon, mais encore le coopérateur des apôtres, et de saint Paul en particulier, comme celui-ci le raconte dans ses épîtres. Ainsi il dit: « Car Démos m’a abandonné, et il est allé à Thessalonique; Crescent en Galatie, et Tite en Dalmatie; Luc est seul avec moi. » Il montre ainsi qu’il a toujours été réuni à lui, et qu’ils étaient inséparables. Et dans l’épître adressée aux Colossiens, il ajoute: « Luc, le médecin, notre cher frère, vous salue. » Or, si saint Luc, qui partagea avec saint Paul les travaux de la prédication, qui fut nommé par lui son très-cher frère, qui évangélisa avec saint Paul, qui d’après cela semblerait lui avoir dicté le récit de son Évangile; si, disons-nous, saint Luc nous a appris tout ce que savait saint Paul sur les mystères de la foi, ainsi que cela résulte des paroles mêmes de saint Paul, comment ceux qui n’ont jamais connu saint Paul pourraient-ils se vanter d’avoir appris de saint Paul des choses inconnues à tout le monde et des mystères extraordinaires?
Saint Paul enseignait de la même manière les vérités dont il était pénétré à ceux qui l’écoutaient en particulier, et à tous ceux qui l’écoutaient publiquement; c’est ce qu’il témoigne lui-même. Ayant réuni à Milet les prêtres et les évêques de l’Église d’Éphèse, parce qu’il devait se rendre à Jérusalem pour célébrer la Pentecôte, il s’ouvrit à eux, leur annonça ce qui lui arriverait à Jérusalem, et il ajouta: « Et maintenant je sais que vous ne verrez plus mon visage, vous tous chez qui j’ai passé, prêchant le royaume de Dieu. C’est pourquoi je vous déclare aujourd’hui que je suis innocent du sang de vous tous; car je n’ai point manqué de vous annoncer tous les conseils de Dieu. Soyez attentifs sur vous-mêmes et sur tout le troupeau, dont le Saint-Esprit vous a établi évêques, afin de gouverner l’Église de Dieu, qu’il a acquise par son sang. » Ensuite, prévoyant qu’il surviendrait de faux docteurs qui susciteraient des hérésies, il dit: « Je sais qu’après mon départ il entrera parmi vous des loups ravissants qui n’épargneront point le troupeau, et que du milieu de vous il s’élèvera des hommes qui prêcheront une doctrine perverse, afin d’attirer des disciples après eux. Or, vous savez que je vous ai constamment annoncé toutes les vérités que Dieu m’a enseignées. » C’est donc ainsi que les apôtres nous ont transmis avec sincérité et avec candeur toutes les vérités que notre Seigneur leur avait apprises. Et c’est de la même manière et avec la même sincérité que saint Luc nous a donné son récit évangélique, ainsi qu’il le déclare lui-même par ces paroles: « Ainsi que nous ont rapporté ces choses ceux qui, dès le commencement, les ont eux-mêmes vues et qui ont été les ministres de la parole. »
Mais si l’on récuse le témoignage de saint Luc, en disant qu’il n’a pas connu la vérité, alors il faut, même quand on se prétendrait son disciple, rejeter son évangile tout entier. Car cet évangile de saint Luc est surtout remarquable par des circonstances importantes et utiles, que lui seul nous fait connaître; de ce nombre, sont la généalogie de saint Jean-Baptiste, l’histoire de Zacharie, l’arrivée de l’ange Gabriel auprès de Marie, le cantique d’action de grâces d’Élisabeth, l’avertissement donné aux bergers par les anges, les paroles d’Anne et de Siméon, au sujet du Christ, et de son séjour à Jérusalem, durant douze années, le baptême de Jean, l’âge du Christ, lorsqu’il fut baptisé dans les eaux du Jourdain, et que cela se passait vers la quinzième année du règne de Tibère. Et encore, ce n’est que dans saint Luc que l’on trouve ces paroles du Christ, au sujet des riches de la terre: « Malheur à vous, riches, parce que vous avez votre consolation! Malheur à vous, qui êtes rassasiés, car vous aurez faim! malheur à vous, qui riez maintenant, car vous gémirez et vous pleurerez! malheur à vous, quand tous les hommes diront du bien de vous, car leurs pères traitaient ainsi les faux prophètes. » Ainsi, plusieurs traits de ce genre et plusieurs circonstances importantes de la vie de notre Seigneur, et essentielles à la foi, nous sont racontés par saint Luc seul, entre les évangélistes; par exemple, lorsque ceux qui étaient avec Pierre prirent une quantité extraordinaire de poissons, sur l’ordre que le Seigneur avait donné de jeter les filets à la mer; et encore, la guérison miraculeuse opérée le jour du sabbat sur la femme qui était malade depuis dix-huit années; la guérison de l’hydropique un jour de sabbat, et les réponses que le Christ fit aux pharisiens qui lui reprochaient cette guérison faite en un pareil jour; la recommandation qu’il fit à ses disciples de ne pas rechercher les honneurs, mais d’appeler de préférence à eux les pauvres et les faibles; de plus, cette parabole, relative à la prière, lorsque celui qui va chez son ami pendant la nuit pour lui demander cinq pains, en obtient par supplication; et lorsque notre Seigneur, étant à table chez un pharisien, la femme pécheresse vint à lui, embrassant ses genoux et les oignant de parfums; et la parabole des deux débiteurs que le Seigneur dit à Simon dans cette occasion: cette parabole du riche, qui enfouissait avec soin tous ses trésors, et à qui il est dit: « Cette nuit même on te redemandera ton âme; les choses que tu as, à qui seront-elles? » Et encore, la comparaison du pauvre Lazare, et du riche, qui était vêtu de pourpre et de lin et menait une vie joyeuse; le discours du Christ à ses apôtres, sur le scandale et le pardon des offenses, lorsque ceux-ci, après l’avoir écouté, lui dirent: « Seigneur, augmentez notre foi; » et cette parabole qu’il dit au publicain Zachée, et la parabole du pharisien et du publicain, qui étaient montés au temple pour prier, et la guérison des dix lépreux qu’il rencontra sur un chemin et qu’il guérit; et lorsqu’il dit que lorsqu’on donnait un festin, il fallait y inviter les pauvres, les infirmes, les boiteux et les aveugles; et la parabole du juge qui ne craignait point Dieu, et qui fut obligé de rendre justice à la veuve; enfin celle du figuier, qui était dans la vigne et qui ne portait point de fruits. On peut encore lire dans saint Luc beaucoup d’autres choses qui ne se trouvent que dans son récit, et qui ont obtenu l’aveu même de Marcion et de Valentin. Il faut encore ajouter à ce que nous venons de rapporter et qui ne se trouve que dans saint Luc, l’événement de la rencontre du Christ par les disciples, sur le chemin d’Emmaüs, les discours qu’il leur tint, et comment ils le reconnurent à la fraction du pain.
Il faut donc que les hérétiques se décident, ou à accepter, ou à rejeter entièrement tout ce que saint Luc a écrit dans son évangile. Car aucun homme de sens ne leur fera cette concession d’être maîtres d’accepter certaines choses, qu’ils diront conformes à la vérité, et d’en rejeter certaines autres, sous le prétexte qu’elles y seraient contraires. D’après cela, les marcionites, qui ont tronqué cet évangile, ne peuvent pas dire qu’ils ont un évangile; et quant aux partisans de Valentin, qui se sont permis d’interpréter l’Évangile à leur façon, et de dénaturer par de vaines subtilités la pensée et le sens des mots, il faudra qu’ils cessent leurs ridicules jactances. À moins que, consentant à accepter, comme conforme à la vérité, l’Évangile tout entier, ainsi que la doctrine des apôtres, ils ne se décident enfin à faire pénitence pour échapper au péril de la damnation auquel ils s’exposent.
Chapitre XV — L’auteur combat les Ébionites qui rejetaient l’autorité de saint Paul, autorité d’autant plus grande qu’elle est corroborée par les écrits de saint Luc, qui doivent être admis dans leur entier. Après avoir dévoilé l’hypocrisie, les ruses et la vanité des gnostiques, il tire cette conclusion, que les apôtres et leurs disciples n’ont reconnu et enseigné qu’un seul et même Dieu, créateur du monde
Nous tiendrons le même langage à ceux qui récusent l’autorité de saint Paul, et nous leur dirons qu’ils doivent rejeter toutes les circonstances que saint Luc a fait connaître et que nous avons rappelées dans le chapitre précédent, et n’en tirer aucun argument; ou bien, que s’ils admettent tous ces récits de saint Luc, il faut qu’ils admettent aussi cette déclaration de saint Paul, où il parle de lui-même, après avoir entendu la voix du Seigneur, qui lui criait du haut du ciel: « Paul, Paul, pourquoi me persécutes-tu? » Et ensuite ce que le Seigneur dit à Ananie, en parlant de Paul: « Va, car cet homme est un vase d’élection pour porter mon nom devant les gentils, devant les rois et devant les enfants d’Israël. Et je lui montrerai combien il faut qu’il souffre pour mon nom. » Or, ceux qui ne reconnaissent pas celui qui a été élu par Dieu même pour porter la lumière de l’Évangile chez les nations, ceux-là méprisent l’élection de Dieu et se séparent de la communion des apôtres. Et ils ne peuvent pas dire que saint Paul n’a point eu l’apostolat, puisqu’il est prouvé qu’il en a été investi par Dieu même: ils ne peuvent pas mieux accuser le langage de saint Luc de manquer de sincérité, lorsque nous voyons avec quels détails et quels soins cet évangéliste nous a transmis la vérité. Et peut-être entrait-il dans les desseins de Dieu que le dépôt de certaines vérités évangéliques n’eût été transmis à la foi des fidèles, que par saint Luc seulement, afin que l’autorité de cet évangéliste, se trouvant fortifiée par les actes et par la doctrine des apôtres même, devînt une règle immuable de la vérité qui est nécessaire au salut. L’autorité de saint Luc est donc irréfragable, et la doctrine des apôtres est évidente et inaltérable, elle est la même pour tous, elle n’a rien de caché pour personne.
Et c’est ici le lieu de dévoiler la conduite de ces faux docteurs, de ces hypocrites qui mettent en œuvre toute espèce de moyens pour séduire les âmes: en un mot, la conduite des partisans de Valentin. On les voit se mêler au commun des fidèles, leur tenir des discours dangereux, par lesquels ils séduisent et trompent les plus crédules; ils vont même jusqu’à imiter nos prédications, afin de se faire plus facilement écouter. Qu’arrive-t-il de là? C’est qu’on vient se plaindre à nous, en nous reprochant de traiter ces faux docteurs d’hérétiques et de nous séparer d’eux, puisqu’ils sont dans les mêmes sentiments que nous et professent la même doctrine. Et s’il leur arrive de détacher quelques fidèles de notre communion, en les embarrassant dans des questions qui sont au-dessus de leur portée, ils se vantent de cette conquête en disant qu’elle est un effet de la sublimité de leur éloquence. Car un grand nombre s’abusent en se croyant capables par eux-mêmes de saisir le véritable sens des choses dans l’expression matérielle des mots. L’erreur, pour séduire, se présente souvent sous des apparences que l’on peut prendre pour la vérité, et qui ne sont cependant que ténèbres: la vérité, au contraire, est dégagée de toute invraisemblance, et c’est pourquoi elle est à la portée des enfants même. Or, s’il arrive à ces faux docteurs que quelqu’un leur demande des éclaircissements ou leur propose une difficulté, ils lui disent pour toute réponse qu’il ne comprend pas la vérité, qu’il n’a pas reçu la lumière d’en-haut et de ce qu’ils appellent leur Mère, et ils lui reprochent de ne pas savoir prendre un parti, et d’être ce qu’ils appellent un Psychi que. De plus, si quelque pauvre brebis vient à tomber par hasard dans leurs piéges, d’embrasser leurs fausses doctrines et à se faire initier dans leurs coteries, dès ce moment, ce fidèle égaré devient un tout autre homme, il ne se sent pas d’orgueil, il ne se croit plus ni sur la terre ni même au ciel, mais il se croit en possession de ce qu’ils nomment leur Plerum, et être devenu un être angélique; il fronce le sourcil, et il a dans sa démarche toute la sotte fierté d’un coq. Il en est parmi eux qui prétendent que leurs nouveaux convertis doivent avoir un maintien plein de grandeur et de fierté, comme devant bientôt monter au rang des immortels; c’est pour cela qu’on les voit affecter dans leur air beaucoup de gravité: plusieurs mêmes, ne faisant aucun cas des apparences réelles, et sous le prétexte qu’ils sont déjà assez parfaits, mènent une conduite scandaleuse, tout en disant qu’ils appartiennent déjà à la nature des esprits et qu’ils connaissent déjà le lieu de délices, qui est leur prétendu paradis.
Mais revenons à l’objet de ce traité. Nous avons prouvé clairement que les apôtres, en prêchant au monde la vérité et sa délivrance, n’ont jamais nommé ni invoqué d’autre Dieu que le seul vrai Dieu, avec son Verbe, à qui il a donné la puissance sur toutes choses; il faut en conclure que le Dieu qu’ils ont confessé n’est autre que le créateur du ciel et de la terre, que le Dieu qui a fait entendre sa voix à Moïse et qui lui a donné sa loi, et que nos pères ont adoré. Ainsi, l’opinion que les apôtres et leurs disciples ont eue sur la nature de Dieu nous est maintenant parfaitement connue.
Chapitre XVI — Qu’il est démontré par les écrits que les apôtres nous ont laissés, que Jésus-Christ n’est autre que le fils unique de Dieu véritablement Dieu et homme tout à la fois
S’il fallait en croire les gnostiques, Jésus ne serait en quelque sorte que le réceptacle du Christ; celui-ci serait descendu sur Jésus sous la forme d’une colombe, lui aurait fait connaître leur Père commun, qui est sans nom; il serait après cela rentré d’une manière mystérieuse et invisible dans le sein de son Plerum (car ce Christ, suivant eux, est non-seulement invisible pour les hommes, mais il le serait encore pour les puissances et les vertus célestes); Jésus serait le fils du Christ, et le Christ serait fils du Père, qui est Dieu. Quelques-uns parmi eux croient que le Christ a souffert, quoiqu’il soit, de sa nature, impassible; quant à ceux qui sont de la secte de Valentin, ils disent que le Jésus, inférieur au Christ, est celui qui est venu sur la terre en prenant un corps dans le sein de Marie; que c’est lui sur lequel serait descendu le Sauveur supérieur, qui s’est appelé le Christ, parce qu’il contenait en lui la puissance et la vertu de tous les êtres divins; qu’il avait communiqué à Jésus une partie de sa vertu et de sa puissance, afin qu’il eût la force de triompher de la mort; c’est aussi ce Jésus qui serait venu pour faire connaître le Père par la vertu du Sauveur supérieur qui est descendu sur lui, dont il aurait été le symbole et le représentant; toutefois en parlant de lui, ils le nomment le Christ-Jésus; mais dans leur pensée ils font la distinction que nous venons de dire: car ils ont pour habitude de distinguer deux Christ, dont l’un fils du Christ supérieur et fils unique du Père, est envoyé par celui-ci pour rétablir la puissance universelle; tandis que le Christ supérieur aurait été envoyé par le Père pour le glorifier; enfin le premier, subordonné au Christ supérieur, aurait souffert, tandis que ce dernier rentrait dans le sein de son Plerum. Nous devons donc établir que les apôtres n’ont jamais reconnu une aussi monstrueuse doctrine en ce qui concerne Jésus-Christ, mais que de plus ils ont déclaré, de la part du Saint-Esprit, que tous ceux qui se mêleraient d’enseigner de semblables erreurs ne pouvaient être que des suppôts de Satan, envoyés par lui pour corrompre les fidèles et les détourner de la voie du salut.
Les passages que nous avons cités de saint Jean fournissent la preuve complète de la profession de foi de cet évangéliste en ce qui concerne notre Seigneur Jésus-Christ, Verbe de Dieu, fils unique du Père, qui s’est incarné pour notre salut. Quant à saint Mathieu, sa profession de foi est la même à l’égard de Jésus-Christ, mais il donne de plus la généalogie de notre Seigneur, selon son humanité et comme né de la Vierge, accomplissant cette promesse faite par Dieu, d’abord à Abraham, ensuite à David, qu’un roi éternel naîtrait du sein d’une femme; c’est pour cela qu’il commence ainsi son évangile: « Livre de la génération de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham. » Ensuite pour expliquer ce qui regarde saint Joseph, il ajoute: « Or, voici quelle fut la génération de Jésus-Christ. Lorsque Marie, sa mère, eut été fiancée à Joseph, avant d’être ensemble, il se trouva qu’elle avait conçu du Saint-Esprit. » Et comme Joseph, son mari, voulait la renvoyer, et qu’il ne voulait pas l’exposer à la honte, voilà que l’ange du Seigneur lui apparut, et lui dit: « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre Marie pour ton épouse; car ce qui est né en elle est du Saint-Esprit. Elle enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus, parce que lui-même délivrera son peuple de ses péchés. Et tout cela fut fait pour accomplir tout ce que le Seigneur avait dit par le prophète: voilà qu’une vierge concevra, et elle enfantera un fils, et il sera appelé Emmanuel, c’est-à-dire Dieu avec nous. » Saint Mathieu, par ces paroles, déclare clairement que la promesse faite à nos pères, qu’il naîtrait un enfant d’une vierge, s’était accomplie, qu’il serait le fils de Dieu, et le Sauveur du monde, et celui que les prophètes avaient annoncé. Et saint Mathieu ne dit pas, comme les gnostiques, que c’est Jésus seulement qui est né de Marie, et que le Christ serait descendu d’en-haut sur Jésus, sous la forme d’une colombe. D’ailleurs ne pouvait-il pas se contenter de dire: Livre de la génération de Jésus; mais le Saint-Esprit, prévoyant la venue des faux docteurs, et connaissant d’avance leur malice, a fait dire à saint Mathieu: Livre de la génération de Jésus-Christ; et il le nomme Emmanuel, afin qu’on ne croie pas qu’il est seulement homme (car, dit saint Jean, ce n’est ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de la volonté de Dieu que le Verbe a été fait chair), et pour bien expliquer que Jésus et le Christ ne sont point deux personnes différentes, mais un seul et même Dieu.
C’est ce que saint Paul explique aussi dans son épître aux Romains: « Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé à l’apostolat, choisi pour annoncer l’Évangile de Dieu; que Dieu avait promis auparavant par ses prophètes dans les saintes Écritures, touchant son fils Jésus-Christ, lequel lui est né de la race de David selon la chair; qui a été prédestiné fils de Dieu en puissance, selon l’esprit de sainteté, pas sa résurrection d’entre les morts, et qui est Jésus-Christ notre Seigneur. » Et plus loin, en parlant d’Israël, il ajoute: « Qui ont pour pères les patriarches, et de qui est sorti, selon la chair, Jésus-Christ même, le Dieu au-dessus de toutes choses, et béni dans tous les siècles. » Et dans l’épître aux Galates, il dit: « Mais lorsque les temps ont été accomplis Dieu a envoyé son fils formé d’une femme et soumis à la loi, afin qu’il rachetât ceux qui étaient sous la loi, et que nous devinssions ses enfants adoptifs. » Il exprime, en termes sublimes, que c’est un seul et même Dieu qui avait promis le Christ par ses prophètes; que c’est un seul et même Jésus-Christ notre Seigneur qui est descendu, selon son humanité, de la race de David, et qui est venu au monde dans le sein de la vierge Marie; que c’est ce même fils de Dieu, revêtu de la puissance, de la sanctification, selon le Saint-Esprit, qui est ressuscité des morts, afin qu’il soit le premier d’entre les morts, comme il est le premier de tous en toutes choses; que ce Christ, fils de Dieu, s’est fait homme, afin de nous faire entrer dans son adoption; son humanité embrassant l’humanité toute entière. C’est pour cela que saint Marc dit: « Commencement de l’évangile de Jésus-Christ, fils de Dieu, comme il est écrit dans les prophéties. » Saint Marc confesse donc ce même Jésus-Christ, fils de Dieu, annoncé par les prophéties, né de la Vierge, de la race de David, nommé Emmanuel, chargé d’annoncer les sublimes desseins du Père, qui est le juste promis à la maison de David, qui a été montré au monde comme le signe du salut, qui est ce témoignage établi dans Jacob, suivant la parole de David; et ce même prophète, expliquant la généalogie du Christ, dit: « Dieu a ordonné à nos pères de faire connaître ses prodiges à leurs enfants, pour que la génération future en eût connaissance, et que les enfants qui naîtront croissent pour les raconter à leur postérité, afin qu’ils mettent en Dieu leur espérance, et qu’ils gardent ses commandements. » Et lorsque l’ange annonce à Marie quel sera celui qui naîtra d’elle, il dit: « Il sera grand, et s’appellera le fils du Très-Haut, et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père; » il fait connaître ainsi que le Christ est en même temps, comme homme et comme Dieu, fils du Très-Haut, et fils de David. Le prophète, instruit de son avénement futur par les lumières du Saint-Esprit, le proclame, en sa qualité de Dieu, roi des vivants et des morts, et nous le montre assis à la droite du Très-Haut.
Siméon, à qui le Saint-Esprit avait promis qu’il ne mourrait point avant d’avoir vu le Messie, le reçut des mains de la sainte Vierge et le prit dans ses bras; et bénissant le nom du Seigneur, s’écria: « Seigneur, laissez aller maintenant votre serviteur en paix, selon votre parole. Car mes yeux ont vu votre salut; le salut que vous avez préparé devant la face de tous les peuples, comme la lumière qui éclairera toutes les nations et la gloire de votre peuple d’Israël. » Il proclame donc par ces paroles, que cet enfant qu’il tient dans ses bras, qui est né de la Vierge, est bien le Fils, Christ de Dieu, la lumière du monde, la gloire d’Israël, l’espérance et la consolation de ceux qui l’attendent dans les ombres de la mort. Car déjà, par sa présence sur la terre, il enlevait les dépouilles des hommes, c’est-à-dire qu’il dissipait leur ignorance, leur apportait le salut, et déjà faisait la séparation de ceux qui ont embrassé son culte; car, dit Isaïe, « Hâtez-vous de dire son nom, hâtez-vous d’enlever les dépouilles et de les distribuer. » Il annonce ainsi quelles doivent être les œuvres du Christ. C’était donc ce Christ que Siméon prenait dans ses bras en louant le Très-Haut; ce Christ, adoré par les bergers qui s’en retournaient en glorifiant Dieu; ce Christ que saint Jean-Baptiste, étant encore dans le ventre de sa mère, saluait de joie, bien qu’il fût encore dans le sein de Marie; ce Christ que les mages adorèrent en lui offrant des présents, qui mirent à ses pieds leur couronne, et s’en retournèrent ensuite par un autre chemin, sans passer par l’Assyrie, afin que cette prophétie d’Isaïe fût accomplie, quand il dit: « Avant que l’enfant puisse nommer son père et sa mère, la puissance de Damas sera détruite, et les dépouilles de Samarie seront portées en triomphe devant Assur. » Le sens de cette prophétie est que le Christ attaquait déjà, quoique d’une manière occulte, la puissance de l’enfer, Amalech; car le Christ, encore enfant, apportait le salut aux enfants d’Israël, qui furent assez heureux pour naître dans le même temps que lui: tout enfant qu’il était, il appelait au martyre ces enfants des hommes; car sa naissance à Bethléem fut l’occasion de ce massacre des innocents attesté par l’Écriture.
C’est pourquoi le Seigneur disait à ses disciples, après sa résurrection: « Insensés, dont le cœur est si lent à croire ce que les prophètes ont annoncé, ne fallait-il pas que le Christ souffrît tout cela, et qu’il entrât ainsi dans sa gloire? » Et il leur dit encore: « Voilà ce que je vous disais, lorsque j’étais encore avec vous, qu’il fallait que tout ce qui a été écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les prophéties et dans les psaumes, fût accompli. Il leur ouvrit alors l’intelligence, afin qu’ils entendissent les Écritures; et il leur dit: Il fallait, selon qu’il est écrit, que le Christ souffrît et qu’il ressuscitât d’entre les morts le troisième jour, et qu’on prêchât en son nom la pénitence et la rémission des péchés à toutes les nations. » Or, le Christ qui parle ainsi est bien celui qui est né de la vierge Marie. « Il fallait, leur dit-il encore, que le Christ souffrît beaucoup, et qu’il fût rejeté par les sénateurs, et par les princes des prêtres, et par les scribes, et qu’il fût mis à mort, et qu’il ressuscitât après trois jours. » Il est donc certain que l’Évangile parle toujours du même Fils de l’homme, de celui qui est né de Marie et qui a souffert; ce n’est donc point le Christ des gnostiques qui abandonne Jésus avant la passion; mais ce Jésus-Christ, qui est né de Marie, est le même que les évangélistes reconnaissent pour être le fils de Dieu, le même qui a souffert et qui est ressuscité. Ce qui est encore attesté par saint Jean, le disciple du Seigneur, quand il dit: « Mais ces miracles ont été écrits, afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, fils de Dieu, et qu’en croyant vous ayez la vie en son nom. » Ainsi, saint Jean a condamné d’avance ces fausses doctrines, qui font du Seigneur deux personnes différentes, et qui le présentent comme formé de deux substances étrangères l’une à l’autre. Il parle encore du Christ dans le même sens, lorsqu’il dit dans sa première épître: « Mes petits enfants, c’est ici la dernière heure; et comme vous avez ouï dire que l’antechrist doit venir, maintenant aussi il y a plusieurs antechrists; ce qui nous fait connaître que la dernière heure approche. Ils sont sortis du milieu de nous, mais ils n’étaient pas de nous: car, s’ils eussent été de nous, ils seraient demeurés avec nous; mais c’est afin qu’on reconnût que tous ne sont pas de nous. Vous êtes donc des hommes qui connaissent la vérité et qui savent que nul mensonge ne peut venir de la vérité? Qui est-ce qui est menteur, sinon celui qui nie que Jésus-Christ soit le Christ? Celui-là est un antechrist. »
Tous les hérétiques donc, bien qu’ils confessent notre Seigneur Jésus-Christ, se mentent à eux-mêmes; car ils disent une chose et en pensent une autre (nous avons montré combien leurs opinions sur ce sujet sont contradictoires); on sait qu’ils reconnaissent deux Christ; l’un qui est né de la Vierge, qui a souffert, distinct de leur Demiurgos, subordonné à celui-ci, qui est fils de Joseph, et qui est passible; et un autre Christ, venu du séjour des choses invisibles et ineffables, qui serait lui-même invisible, incompréhensible et impassible. Ainsi, ils sont dans l’erreur en ce qui concerne le Christ, parce qu’ils n’ont aucune opinion arrêtée sur la nature de Dieu. Ils ne veulent pas reconnaître le fils unique de Dieu dans son Verbe, uni à lui dans toutes les parties de son essence, et participant de sa volonté; que ce Verbe est devenu le Christ, protecteur du genre humain, qui s’est fait chair, qui a souffert pour nous, est ressuscité pour notre salut, et qui doit venir de nouveau dans le sein de la gloire du Père pour ressusciter tous les morts, pour proclamer le triomphe des bons et juger tous ceux qui ont été placés sous sa loi. Il n’y a donc qu’un seul Dieu le père, et un seul Jésus-Christ, notre Seigneur, auquel tout est soumis et qui résume en lui toutes choses; il est à la fois l’expression de Dieu et de l’homme: c’est parce qu’il résume en lui l’humanité, que d’invisible il est devenu visible, et d’incompréhensible compréhensible, d’impassible passible, Verbe homme, et symbole de toutes choses. Il gouverne, comme Verbe de Dieu, l’empire des choses célestes et spirituelles; et, en qualité de Christ, il régit les choses visibles et corporelles, guidant l’Église comme son chef suprême, et rassemblant autour de lui tout l’ensemble du Christianisme.
Il n’y a donc rien en lui qui soit inachevé et incohérent; de même que, dans le Père, où tout est en parfaite harmonie. Le Père prévoit tout ce qui doit arriver, et le Fils opère tout en son temps, suivant qu’il lui paraît convenable et utile. C’est ce qui explique pourquoi, aux noces de Cana, lorsque Marie dit au Christ que le vin manquait, et qu’elle semblait vouloir hâter ce miracle, il lui répondit: « Femme, qu’y a-t-il entre vous et moi? mon heure n’est pas encore venue. » Il attendait donc ce moment qui est dans la prescience de Dieu le Père. Et encore, lorsque les princes des prêtres voulaient le faire saisir, n’est-il pas dit: « Mais nul n’étendit la main sur lui, parce que son heure n’était pas encore venue, » c’est-à-dire l’heure de sa Passion, qui était connue à l’avance par Dieu le Père? C’est dans le même sens que le prophète Habacuc dit: « Seigneur, sauve ton peuple au milieu de nos années. Au milieu de nos jours, fais éclater ta puissance, au temps de ta colère, souviens-toi de ta miséricorde. » Saint Paul dit aussi: « Lorsque les temps ont été accomplis, Dieu a envoyé son Fils formé d’une femme, et soumis à la loi. » On voit donc que les évènements qui étaient dans la prescience du Père ont été accomplis dans leur ordre, leur temps et leur heure, par notre Seigneur Jésus-Christ, subsistant toujours le même, quoique infini et divers dans son unité; il accomplit tous les décrets du Père, quelque multipliés et divers qu’ils soient, car il est à la fois le sauveur qui sauve, le maître qui gouverne, le Dieu de tout ce qui est créé, le fils unique du Père, le Christ qui a été promis, et le Verbe de Dieu qui s’est incarné, lorsque l’heure fut venue où il fallait que le fils de Dieu devînt le fils de l’homme.
Ils se rendent donc indignes du bienfait de la Rédemption, tous ceux qui, sous le prétexte de perfectionner la foi, divisent notre Seigneur en plusieurs personnes: l’une qu’ils appellent Jésus, l’autre le Christ; une autre, le Fils unique de Dieu, (celui-ci pour eux est aussi le Verbe); une autre, le Sauveur, que quelques-uns de ces hérétiques font sortir du sein de ces êtres qu’ils nomment les Æons. Ces faux docteurs, si l’on s’en fie aux apparences, ressemblent à des agneaux, mais au dedans et d’après leurs mauvais desseins, ils sont des loups dévorants; ils affectent de parler comme nous et de ne pas combattre nos croyances afin de mieux tromper, mais leur système est mortel à la foi, car il en résulterait qu’il y a en même temps plusieurs Dieux le père; quant au fils de Dieu, ils le réduisent à rien à force de le diviser. Notre Seigneur lui-même nous a avertis de nous tenir en garde contre les faux apôtres, et le disciple saint Jean nous donne le même avertissement dans cette épître que nous avons déjà citée, et où il dit: « Plusieurs imposteurs se sont répandus dans le monde, et ils ne reconnaissent point que Jésus-Christ est venu avec une chair véritable. Ce sont des séducteurs et des antechrists. Veillez sur vous-mêmes, afin que vous ne perdiez pas les bonnes œuvres que vous avez faites. » Il dit encore dans une autre épître: « Il est venu beaucoup de faux prophètes dans le monde. Voici à quoi vous reconnaîtrez qu’un esprit est de Dieu: tout esprit qui confesse que Jésus-Christ est venu avec une chair véritable est de Dieu, et tout esprit qui divise Jésus-Christ n’est point de Dieu, et c’est là l’antechrist. » Or, ces déclarations se rapportent à ce qui est dit dans le même évangile de saint Jean, et le Verbe a été fait chair et il a habité parmi nous. C’est ce qui lui fait dire encore: « Quiconque croit que Jésus est le Christ, et qu’il est né de Dieu, » il croit que c’est ce même et unique Jésus-Christ que le ciel a reçu dans son sein lors de son ascension, et qui viendra encore à la fin des temps, revêtu de cette même chair, pour faire éclater la gloire de son Père.
Saint Paul a professé la même doctrine, lorsque écrivant aux Romains, il leur dit: « À plus forte raison ceux qui reçoivent l’abondance de la grâce et du don de la justice règneront dans la vie par le seul Jésus-Christ. » Vous voyez donc bien que saint Paul ne reconnaît pas avec les gnostiques ce Christ qui s’est séparé de Jésus, ni ce prétendu Sauveur qui ne se serait point montré sur la terre, et qui serait d’une nature impassible. Dire que l’un a souffert, et que l’autre est impassible; que l’un est né sur la terre, tandis que l’autre a visité celui-ci et l’a ensuite abandonné, c’est bien évidemment comme si l’on disait qu’il y a deux Christ. C’est, au contraire, pour montrer que celui qui est né de la Vierge, et celui qui a souffert est bien le même Christ, que l’apôtre saint Paul, dans l’épître que nous venons de citer, dit: « Ne savez-vous pas que nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Christ, nous avons été baptisés en sa mort? afin que comme Jésus-Christ est ressuscité d’entre les morts par la gloire de son Père, nous marchions aussi dans une vie nouvelle. » Et dans un autre endroit, voulant exprimer que le Christ qui a souffert est véritablement le fils de Dieu qui est mort pour notre salut, et qui nous a rachetés de son sang dans le temps marqué par les prophéties, il dit: « En effet, pourquoi, lorsque nous étions encore dans les langueurs du péché, Jésus-Christ est-il mort au temps marqué, pour des impies comme nous? Mais Dieu a fait éclater son amour envers nous, en ce que lors même que nous étions encore pécheurs, Jésus-Christ est mort pour nous au temps marqué. Maintenant donc que nous sommes justifiés par son sang, nous serons à plus forte raison délivrés par lui de la colère de Dieu. Et si, lorsque nous étions ennemis de Dieu, nous avons été réconciliés avec lui par la mort de son fils, à plus forte raison, étant ressuscités, serons-nous sauvés par la vie de ce même fils. » Saint Paul annonce donc bien que c’est le même Christ qui a été emprisonné, qui a souffert, qui a répandu son sang pour nous, qui est ensuite ressuscité, et est monté au ciel, comme il le dit aussi: « Jésus-Christ est non-seulement mort, mais encore ressuscité, et il est à la droite de Dieu, où il intercède pour nous. » Et encore ailleurs: « N’ignorant pas que Jésus-Christ, étant ressuscité d’entre les morts, ne meurt plus. » Ensuite, dans la prévoyance des hérésies et des divisions auxquelles les fidèles seraient exposés par la venue des faux docteurs, et pour les prémunir contre ces dangers, il dit: « Si donc l’esprit de celui qui a ressuscité Jésus habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus-Christ rendra aussi la vie à vos corps mortels, à cause de son esprit qui habite en vous. » Saint Paul ne semble-t-il pas, par ces paroles, crier à tous ceux qui veulent l’entendre: Ne vous y trompez pas; il n’y a qu’un seul Jésus-Christ, fils unique de Dieu, qui, par sa passion, nous a réconciliés avec Dieu, qui est ressuscité d’entre les morts, qui est assis à la droite de son père, enfin qui est la perfection même; qui, lorsqu’il était frappé, ne rendait pas coup pour coup; qui, lorsqu’on le maltraitait ne menaçait pas, et qui priait de pardonner à ses bourreaux qui le crucifiaient? C’est donc bien lui qui est notre Sauveur, notre Seigneur Jésus-Christ, le Verbe de Dieu, le fils unique du Père.
Chapitre XVII — Les apôtres enseignent que ce n’est point le Christ ou le Sauveur qui est descendu sur eux, mais bien le Saint-Esprit. Explication de ce mystère
Qui aurait empêché les apôtres, si cela eût été, de dire que le Christ était descendu sur Jésus, ou que le Sauveur supérieur était descendu sur l’inférieur; ou bien, le Christ qui est invisible sur le Christ visible? mais ils n’ont rien connu ni rien raconté de pareil; ils l’auraient dit, s’ils l’avaient su. Ils n’ont pu rapporter que la vérité, c’est-à-dire que le Saint-Esprit était descendu sur notre Seigneur sous la forme d’une colombe, lors de son baptême; cet Esprit même, dont Isaïe avait dit: « L’Esprit du Seigneur reposera sur lui; » et encore: « L’esprit du Seigneur repose sur moi; le Seigneur m’a donné l’onction divine; » enfin cet Esprit, dont notre Seigneur lui-même a dit: « Car ce n’est pas vous qui parlez, mais l’esprit de votre Père qui parle en vous. » Ailleurs encore, lorsqu’il investit ses apôtres du pouvoir de régénérer le monde, il leur dit: « Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. » N’a-t-il pas promis, en effet, de remplir de cet Esprit, vers la fin des temps, ses serviteurs et ses servantes, et de leur donner ainsi le don de prophétie? L’Esprit saint est donc descendu d’abord sur le fils de Dieu, devenu fils de l’homme, afin de commencer à habiter avec l’humanité et de se reposer sur les hommes, sans cependant quitter le sein de Dieu, dont il exécute les desseins, faisant ainsi du vieil homme un homme nouveau et régénéré dans le Christ.
C’est cet Esprit que David demandait à Dieu de faire descendre sur le genre humain, lorsqu’il disait: « Fortifiez-moi par votre Esprit souverain; » ce même esprit qui, comme le dit saint Luc, est descendu sur les disciples après l’Ascension, le jour de la Pentecôte, afin de leur conférer le pouvoir de faire entrer toutes les nations sous la loi du nouveau Testament et dans la voie du salut; c’est pour cela qu’ils furent remplis tout à coup du don des langues, et qu’ils chantèrent dans les langues de tous les peuples une hymne d’actions de grâce au Très-Haut, offrant ainsi à Dieu le Père les premiers chants d’actions de grâce de toutes les nations, et montrant que l’Esprit saint allait faire, dans l’union de la foi, un seul peuple de tous les peuples. C’est pourquoi notre Seigneur a promis d’envoyer l’Esprit consolateur, pour rendre les hommes dignes de Dieu. Car, de même que le froment sec ne peut, sans être humecté, être changé en pâte et former un seul pain, ainsi nous ne pouvions devenir tous ensemble un seul homme en Jésus-Christ sans la rosée de la grâce du Saint-Esprit, qui vient du ciel. Et de même encore que la terre, stérile par elle-même, ne pourrait pas produire sans les humeurs qui la rendent féconde, ainsi nous-mêmes, sans la pluie de la grâce, nous serions demeurés comme un bois desséché et n’aurions pu produire les fruits de la vie éternelle. L’eau purifie nos corps et les préserve de la corruption; la grâce de l’Esprit saint purifie nos âmes. L’une et l’autre espèce de purification est nécessaire, parce que l’une et l’autre contribuent à conserver la vie du corps et de l’âme: c’est ce que notre Seigneur nous a enseigné, lorsque absolvant de ses fornications et de ses adultères la Samaritaine pécheresse, il lui dit que celui qui boit de l’eau de la grâce aura en lui une fontaine d’eau qui rejaillit pour la vie éternelle, qu’il ne souffrira pas la soif, et qu’il ne sera plus exposé à la corruption des eaux croupissantes. Or, ce don de purification que le Christ a reçu du Père, il le communique à ceux qui croient en lui, par le moyen de l’Esprit saint qu’il envoie sur la terre.
Cette grâce du ciel fut signifiée, dans l’ancien Testament, par cette rosée qui couvrit la toison que Gédéon, choisi de Dieu pour la délivrance des Israélites, avait placée dans l’aire; la toison, humectée de rosée, annonçait le salut d’Israël, et la terre qui était restée sèche tout autour marquait les égarements futurs de ce même peuple, et que Dieu retirerait de lui son esprit, selon les paroles d’Isaïe: « J’ordonnerai à la rosée de ne plus répandre de rosée sur elle. » Mais quand la rosée couvrait toute la terre, cela marquait la venue de l’Esprit saint sur notre Seigneur, selon les termes d’Isaïe: « L’esprit du Seigneur reposera sur lui: Esprit de sagesse et d’intelligence, Esprit de conseil et de force, Esprit de science et de piété, et de la crainte de Dieu. » C’est ce même Esprit que Dieu a envoyé à l’Église, lorsqu’il a envoyé le consolateur par toute la terre, où il est venu renverser Satan, qui est tombé du ciel comme l’éclair, suivant l’expression de l’évangéliste. Cette grâce, cette rosée du ciel nous est donc nécessaire, afin que nous ne devenions point stériles et desséchés, afin que nous ayons un consolateur en présence de notre juge. Car Dieu a eu compassion de l’humanité, qui était tombée dans les embûches du démon, il lui a envoyé le Saint-Esprit, pour guérir ses blessures, et pour lui confier le denier céleste, frappé au coin de l’image du Père, du Fils et du Saint-Esprit, pour qu’il fructifie dans nos mains et devienne le prix de notre éternité.
La vérité est donc que le Saint-Esprit est venu, ainsi que nous l’avons rappelé; que le fils unique de Dieu, qui est en même temps son Verbe, est venu sur la terre au temps marqué par les prophéties; qu’il s’est incarné pour le salut de l’humanité, parcourant toute la carrière qui lui était tracée, sans rien perdre de sa nature divine, comme il nous l’annonce lui-même, comme les apôtres le confessent, comme les prophéties l’ont prédit. Ainsi toutes les autres doctrines sur ce point sont mensongères; soit ces rêveries auxquelles on a donné le nom d’ octonation et de quaternation; soit les systèmes de ceux qui suppriment le Saint-Esprit, qui font deux personnes différentes de Jésus et du Christ; qui représentent l’un impassible et l’autre passible, plaçant l’un dans les cieux supérieurs et l’autre dans les cieux inférieurs, voulant que l’un existe et jouisse du bonheur divin au sein des choses ineffables et innommées, tandis que l’autre serait dans le voisinage de Demiurgos, qu’il tient à une distance respectueuse de lui, par l’effet de sa puissance. Il faut donc que toutes les personnes qui étudient cette partie de nos mystères, et qui s’inquiètent de leur salut, se gardent d’écouter de pareils discours. Car les fauteurs de pareils systèmes, non-seulement altèrent la vérité, mais prêchent de plus des choses qui lui sont opposées, des erreurs blasphématoires qui tuent les âmes de ceux qui se laissent prendre à ces hypocrites protestations. Ils agissent comme un homme qui, mêlant de l’eau et du plâtre, voudrait faire croire, par la ressemblance de la couleur, que ce mélange est du lait. Un homme qui est au-dessus de nous l’a dit avant nous, tous ceux qui, d’une manière quelconque, cherchent à altérer ou à corrompre la vérité divine, ceux-là jettent méchamment du plâtre dans le lait de Dieu.
Chapitre XVIII — L’auteur reprend son argumentation principale, et il établit, tant par les paroles de saint Paul que par celles de notre Seigneur, que le Christ et Jésus sont une seule et même personne ; que le Christ n’est pas seulement le fils de Dieu, mais qu’il s’est véritablement fait homme
Il doit rester démontré que le Verbe, qui existait dès le commencement avec Dieu, par qui toutes choses ont été créées, qui a pris sous sa protection particulière l’espèce humaine, est descendu sur la terre au temps marqué dans les desseins de Dieu le père, auquel il est indissolublement uni, et qu’il s’est fait homme, sujet comme nous à la souffrance; dès lors se trouve réfutée à l’avance la prétendue contradiction qui nous est reprochée par ceux qui nous disent que, puisque le Christ est né sur la terre il n’était donc point auparavant. Nous avons, en effet, prouvé que le fils de Dieu avait commencé auparavant, puisqu’il existe de toute éternité dans le sein du Père; et quand il s’est incarné et qu’il s’est fait homme, il a résumé en lui toutes les générations de l’espèce humaine, se dévouant lui-même pour notre salut, afin que par lui nous pussions reconquérir ce privilége de notre nature, d’être faits à l’image et à la ressemblance de Dieu, privilége dont nous avions été déshérités par la chute d’Adam.
Il y avait une impossibilité absolue à ce que l’homme, une fois vaincu et déchu de son premier état, pût y rentrer par lui-même et reconquérir la victoire; il était impossible que l’homme, étant tombé sous la puissance du péché, pût opérer son salut; c’est pour triompher de cette double impossibilité qui pesait sur l’homme, que le fils de Dieu, son Verbe coéternel, est sorti du sein de son Père, et s’est incarné, s’abaissant jusqu’à souffrir la mort pour consommer l’œuvre de notre salut; et c’est pour que nous ayons foi en ce qu’il a fait pour nous, qu’il nous dit par la bouche de saint Paul: « Ne dites point en votre cœur: Qui pourra monter au ciel? c’est-à-dire pour en faire descendre Jésus-Christ. Ou, qui pourra descendre au fond de la terre? c’est-à-dire pour rappeler Jésus-Christ d’entre les morts. » Voici ensuite la conclusion: « Parce que, si vous confessez de bouche que Jésus est le Seigneur, et si vous croyez de cœur que Dieu l’a ressuscité après sa mort, vous serez sauvé. » Et plus loin saint Paul explique le but de tous les travaux de Jésus-Christ, quand il dit: « Car c’est pour cela même que Jésus-Christ est mort et qu’il est ressuscité, afin de régner sur les morts et sur les vivants. » Dans son épître aux Corinthiens, il dit encore: « Or, nous, nous prêchons Jésus-Christ crucifié. » Et plus loin, il insiste, en disant: « N’est-il pas vrai que la coupe de bénédiction, que nous bénissons, est la communion du sang de Jésus-Christ? »
Or, je le demande, qui est-ce qui se donne à nous en nourriture, sous la forme du pain? Serait-ce le Christ supérieur des gnostiques, cette émanation d’Horos qui a créé leur Providence, qu’ils nomment la Mère? N’est-il pas plus certain que c’est Emmanuel, né d’une Vierge, qui a mangé, comme nous, le beurre et le miel, celui dont le prophète a dit: « Il est homme, qui le connaîtra? » Celui enfin que saint Paul prêchait en ces termes: « Je vous ai principalement enseigné ce que j’avais moi-même reçu, savoir: que Jésus-Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures; qu’il a été mis dans le tombeau, et qu’il est ressuscité le troisième jour. »
Il est donc avéré que saint Paul ne connaît pas d’autre Christ que celui qui a souffert, qui est mort, qui a été enseveli, qui est ressuscité, qui avait commencé par naître sur la terre et par se faire homme. Après avoir dit: « Puis donc qu’on vous a prêché que Jésus-Christ est ressuscité d’entre les morts, » il explique la raison de l’Incarnation, en ajoutant: « Car c’est par un homme que la mort est venue; c’est aussi par un homme que vient la résurrection. » Et remarquons que partout où il a parlé de la passion de notre Seigneur, de son humanité, de son abaissement, il emploie le nom de Christ. Ainsi, il dit: « Ne perdez pas, à cause de votre nourriture, celui pour qui le Christ est mort. » Et dans un autre endroit: « Mais maintenant que vous êtes en lui, vous qui en étiez autrefois éloignés, vous êtes devenus proches par le sang de Jésus-Christ. » Ailleurs encore: « Le Christ nous a racheté de la malédiction de la loi, s’étant rendu lui-même malédiction pour nous, selon qu’il est écrit: Maudit est celui qui est suspendu au bois. » Et dans un autre endroit: « Ainsi, votre science sera cause de la perte de ce frère encore faible pour lequel Christ est mort. » On voit donc bien, puisqu’il dit que c’est le Christ qui a souffert pour nous, qui est mort, qui est ressuscité, que ce Christ est loin d’être impassible; mais qu’il est en même temps fils de Dieu et fils de l’homme, comme son nom l’indique, car le mot de Christ signifie trois choses: il signifie à la fois celui qui donne l’onction, celui qui la reçoit, et l’onction elle-même. Or, c’est le Père qui a donné l’onction, le Fils qui l’a reçue, le Saint-Esprit qui est l’onction même; ce qui est conforme au passage d’Isaïe où il dit: « L’Esprit du Seigneur repose sur moi; le Seigneur m’a donné l’onction divine; » ce qui signifie le Père qui oint le Fils, le Fils qui est oint, et l’action de l’onction, ou l’onction même, qui est le Saint-Esprit.
Et d’ailleurs, notre Seigneur lui-même ne nous certifie-t-il pas que c’est lui, fils de Dieu, qui a souffert dans la passion? Un jour il interrogeait ses disciples en ces termes: « Qu’est-ce que les hommes disent du fils de l’homme? » Pierre lui répondit: « Vous êtes le Christ, fils du Dieu vivant. » Jésus félicita Pierre et lui dit: « La chair ni le sang ne t’ont pas révélé ceci, mais mon Père, qui est dans les cieux. » Il a bien manifesté, par ces paroles, que le fils de l’homme n’est autre que le Christ, fils du Dieu vivant. « C’est alors, dit l’évangéliste, que Jésus commença à déclarer à ses disciples qu’il devait aller à Jérusalem, souffrir beaucoup des anciens et des scribes et des princes des prêtres, être mis à mort et ressusciter le troisième jour. » Mais le Christ, qui honore saint Pierre, parce qu’il a reconnu, par l’inspiration du Père céleste, qu’il était le Christ, le fils du Dieu vivant, ajoute qu’il faut que comme Christ il souffre beaucoup sur la terre et qu’il soit crucifié. Aussitôt il blâme Pierre qui, se laissant aller à un sentiment purement humain, cherchait à le détourner de sa passion, et il dit à ses disciples: « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à soi-même, qu’il prenne sa croix, et me suive. Celui qui voudra sauver sa vie la perdra; et celui qui perdra sa vie pour moi la sauvera. » Or, le Christ, en sa qualité de Sauveur des hommes, parlait ici de ceux qui sacrifiaient leur vie pour confesser qu’il était le Christ.
Si le Christ, pour parler comme les gnostiques, ne devait pas souffrir la passion, mais bien se séparer de la personne de Jésus et retourner dans le ciel, alors à quoi bon exhorter ses disciples à porter leur croix et à le suivre, puisque lui-même ne devait pas porter la croix ni souffrir la passion? Et pour montrer qu’il entend parler, non point seulement d’une souffrance toute spirituelle, mais de la passion qu’il doit souffrir sur la terre (car il en est qui soutiennent cette bizarre distinction), il ajoute: « Celui qui voudra sauver sa vie la perdra, et celui qui perdra sa vie pour moi la sauvera. » C’est en prévoyant que ses disciples souffriraient pour la foi du Christ, qu’il disait aux Juifs: « Voilà que je vous enverrai des prophètes, et des sages, et des docteurs, et vous ferez périr plusieurs d’entre eux, et vous les crucifierez. » Il disait à ses disciples: « Et vous serez conduits devant les magistrats et devant les rois pour me rendre témoignage devant eux et devant les nations, et ils vous flagelleront, et ils vous feront périr, et ils vous poursuivront de ville en ville. » Il savait donc que pour lui ils souffriraient la persécution, qu’ils seraient flagellés et mis à mort; et il entendait bien parler de cette passion qu’il devait souffrir lui-même le premier et ses disciples ensuite, lorsqu’il les exhortait en leur disant: « Ne craignez point ceux qui tuent le corps et ne peuvent tuer l’âme, mais plutôt craignez celui qui peut précipiter l’âme et le corps dans l’enfer. » Il les engageait en même temps à garder ses préceptes; car il promettait qu’il avouerait devant son père, quiconque confesserait son nom devant les hommes, et qu’il désavouerait également devant son Père, tous ceux qui le renonceraient devant les hommes, et qu’il rougirait de ceux qui rougissent de lui. Devant cette vérité des Écritures, croirait-on que des hérétiques aient eu l’audace de blâmer le martyre et de tourner en dérision ceux qui donnent leur vie pour confesser la foi du Christ; qui supportent toutes les souffrances que le Seigneur leur a annoncées, et qui s’efforcent de l’imiter jusque dans sa passion en se dévouant à la mort: leur gloire les venge assez de leurs détracteurs. Car, tandis que le ciel les récompensera de leur sang versé et leur donnera la couronne de l’immortalité, le Christ répudiera tous ceux qui auront cherché à ternir la gloire de leur martyre.
Le Christ, étant étendu sur la croix, a dit: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. » Dans ces paroles éclatent sa longanimité, sa patience, sa miséricorde et sa bonté, puisqu’il implore le pardon de ceux qui le font souffrir. C’est ainsi qu’il accomplit lui-même, dans son amour pour l’humanité, le précepte qu’il nous a donné, en disant: « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. » Que l’on compare, si l’on veut, le Christ des gnostiques et le Jésus des Chrétiens, et l’on verra de quel côté est la bonté et la patience, ou de celui qui pardonne et prie pour ceux qui l’ont frappé, qui l’ont couvert de plaies et qui l’ont crucifié, ou de celui qui ne fait que paraître et disparaître sur la terre, sans avoir souffert aucune injure ni aucun opprobre.
Ceci vient encore en réponse à ceux qui prétendent que les souffrances du Christ n’ont pas été réelles. Car, si le Christ n’avait pas souffert réellement, comment pourrait-il mériter notre reconnaissance? Et ne serait-il pas pour nous un véritable imposteur, en nous engageant à souffrir à son exemple et à aller au devant des tourments, lorsqu’il ne nous aurait pas donné cet exemple et qu’il n’aurait pas réellement souffert? Il aurait trompé ses disciples en se faisant passer à leurs yeux pour ce qu’il n’était point, et il aurait trompé en même temps tous les Chrétiens, en les invitant à faire ce qu’il n’aurait point fait lui-même. Ainsi, quant à nous, en souffrant avec résignation, nous serions au-dessus de celui qui s’est dit notre maître, puisqu’il n’aurait ni rien enduré, ni rien souffert. Mais pour nous montrer qu’il est seul notre maître il a réellement souffert, quoique le fils de Dieu; et il s’est fait homme, tout verbe de Dieu qu’il est. En effet, il a combattu, et il a vaincu: il était comme un homme qui combat pour sauver sa patrie; il a effacé, en se soumettant à l’humiliation, la souillure de la révolte; en triomphant du péché, il a enchaîné le fort; il a donné la liberté aux faibles; il a apporté le salut à l’être créé à son image. Car la bonté et la miséricorde du Seigneur, pour le genre humain, sont sans bornes.
Jésus-Christ, par sa toute puissance, a donc uni dans sa personne l’homme à Dieu, ainsi que nous l’avons déjà dit. Il fallait, en effet, que l’ennemi de l’homme fût vaincu par l’homme, afin que la victoire fût complète: il fallait en outre, pour que notre salut fût assuré, que ce fût un Dieu qui nous le garantît. Et d’autre part, si notre humanité n’avait pas été unie à sa divinité, elle n’aurait pu participer à l’incorruptibilité divine. Il fallait donc un médiateur entre Dieu et l’homme qui, par son alliance avec chacune de ces deux natures, opérât leur indissoluble réconciliation, et fît que Dieu adoptât l’homme et que l’homme se donnât à Dieu.
Et comment aurions-nous pu devenir participants de cette adoption divine, si elle ne nous avait pas été communiquée par le fils de Dieu même, qui en est l’auteur, et par l’inoculation de son Verbe, qui s’est fait chair pour nous? Car il est venu pour sauver tous les hommes, quelle que soit l’époque où ils auront vécu, les faisant tous également participants de l’adoption de Dieu. Ainsi, ceux qui prétendent que la manifestation du Christ a été purement idéale, qu’il ne s’est ni incarné, ni fait homme, ceux-là sont encore sous le joug de la damnation, se font les avocats du péché, et sont sous la domination de la mort, « qui a régné depuis Adam jusqu’à Moïse, même sur ceux qui n’avaient point péché par une transgression semblable à celle d’Adam. » L’ancienne loi, donnée par Moïse, a porté témoignage contre le péché, elle a aboli sa domination en découvrant qu’il n’a de puissance que pour le malheur de l’humanité: cette loi n’a fait que manifester l’état funeste de l’homme, en proie au péché et à la mort: comme elle était purement spirituelle, elle a fait connaître le péché, mais elle ne l’a point aboli; car le péché ne dominait pas l’esprit, mais bien la chair. Il fallait donc que celui qui devait anéantir le péché, et racheter l’homme de la mort, se rendît semblable à l’homme, c’est-à-dire se fît homme, afin d’expulser le péché du sein de l’homme et soustraire celui-ci à l’empire de la mort.
De même que la désobéissance d’un seul homme, de celui qui le premier avait été créé du limon de la terre, a été cause qu’un grand nombre d’hommes ont péché et ont ainsi perdu la vie éternelle, ainsi fallait-il que la justification et le salut d’un grand nombre fût opéré par l’abaissement et la soumission d’un seul homme, de celui qui le premier est né d’une Vierge.
Le Verbe de Dieu a donc été fait chair, suivant cette parole de Moise: « Les œuvres de Dieu sont parfaites. » En effet, s’il ne se fût pas fait chair, et qu’il n’eût eu que les apparences de la chair, l’œuvre de Dieu n’eût pas été parfaite. Mais s’il a paru dans la chair, c’est qu’il était véritablement chair. Il a régénéré en lui la première innocence du genre humain, afin de détruire le péché, de chasser la mort, et de rendre la vie spirituelle à l’humanité. C’est ce qui fait que cette œuvre de Dieu a été parfaite dans tous ses points.
Chapitre XIX — Que Jésus-Christ n’est point un homme né de Joseph ; comme Dieu, il a été engendré par le Père céleste, et comme homme, il est né de la sainte Vierge
Nous n’hésitons point à dire que ceux qui soutiennent que le Christ, comme homme, a été engendré par Joseph, s’exposent à mourir en état de damnation, en persévérant dans ce blasphème; car ils renoncent par là à faire alliance avec le verbe de Dieu, et à recevoir de lui le bienfait de leur affranchissement, selon ces paroles: « Le Fils vous affranchit, vous serez vraiment libres. » Par leur obstination à ne pas reconnaître Emmanuel né de la Vierge, ils renoncent au bienfait de sa grâce, qui est la vie éternelle; ne pouvant participer ainsi à l’incorruptibilité du Verbe, ils restent plongés dans le péché, et demeurent débiteurs de la mort. C’est à eux que s’adresse le Verbe, lorsque, parlant du bienfait de sa grâce, il dit: « Vous êtes des dieux, vous êtes tous les fils du Très-Haut; mais vous mourrez comme des hommes. » Dieu a voulu, sans aucun doute, parler ici de ceux qui se refusent au bienfait de l’adoption, méprisent l’incarnation divine du verbe de Dieu, voudraient déshériter l’humanité du don de la vie éternelle, et témoignent, par cette conduite, leur ingratitude envers le Verbe qui s’est incarné pour leur salut; car le verbe de Dieu, le fils de Dieu, s’est fait homme, afin que l’homme, par l’influence du Verbe, devînt le fils de Dieu et l’enfant de l’adoption.
Pouvions-nous, en effet, prétendre à l’incorruptibilité et à l’immortalité, sans avoir été auparavant doués de la faculté d’être incorruptibles et immortels? Mais nous ne pouvions être doués de cette faculté sans qu’elle fût devenue une partie de nous-mêmes; afin que ce qui en nous était corruptible fût corrigé par ce qui était incorruptible, et ce qui est mortel par ce qui est immortel. C’est ainsi seulement que nous pouvions devenir des enfants d’adoption.
C’est là ce qui fait dire à Isaïe, en parlant du Christ: « Qui racontera sa génération? » et à Jérémie: « Le Verbe fait homme est impénétrable, qui le connaîtra? » Celui-là seul le connaîtra, à qui le Père qui est dans les cieux l’a révélé, afin qu’il comprenne que ce Fils de l’homme, qui est le Christ, Fils du Dieu vivant, n’est pas né de la volonté de l’homme, ni de la volonté de la chair. Nous avons déjà démontré qu’on ne trouve point dans les Écritures qu’aucun homme soit jamais appelé Dieu Seigneur: il n’est pas nécessaire d’avoir une intelligence bien relevée pour comprendre dès lors que celui qui est annoncé par les prophètes, prêché par les apôtres, et déclaré par le Saint-Esprit pour être Dieu (bien qu’ayant pris la forme humaine), pour être le Seigneur, le Roi éternel, le fils unique de Dieu et le Verbe incarné, le soit bien réellement. Pourquoi lirions-nous dans les Écritures tant de choses extraordinaires à son sujet, s’il n’eût été qu’un homme semblable aux autres hommes? Comme il était le fils unique de Dieu, par le mystère d’une paternité toute divine, il fallait que son incarnation dans la Vierge participât de cette génération merveilleuse. Les Écritures parlent sans cesse de ce double miracle: aussi, quand il est question de son humanité, elles nous le peignent comme un homme obscur, accablé de maux; il est monté sur le fils de l’ânesse, il boit le vinaigre et le fiel, il est un objet de mépris pour le peuple, et il est livré à la mort. Parlent-elles au contraire de sa divinité? elles nous le représentent comme le Dieu saint, le Conseiller céleste, le Roi de la beauté, le Dieu fort, qui doit venir sur les nuées pour juger les vivants et les morts.
Le Christ fut homme, parce qu’il devait être soumis à la tentation; il fut Dieu, parce qu’il devait faire éclater sa gloire: mais sa divinité demeurait en quelque sorte inactive, pendant qu’il fut tenté par le démon, pendant qu’il fut injurié, qu’il fut crucifié, et qu’il mourut; l’humanité disparaît ensuite pour faire place à l’action divine, lorsqu’il triomphe du péché, lorsqu’il répand les trésors de sa divine bonté, lorsqu’il ressuscite, lorsqu’il remonte dans les cieux.
Ainsi notre Seigneur, pendant son séjour sur la terre, a été en même temps et le verbe de Dieu et le Fils de l’homme: il était le Fils de l’homme, étant né de Marie, qui était de l’espèce humaine. Mais, pour que ce miracle s’accomplît, il fallait ce prodige dont parle Isaïe, demandé au plus profond de l’abîme ou au plus haut des cieux; ce prodige que l’homme ne pouvait espérer, parce qu’il ne pouvait comprendre comment un enfant pourrait naître du sein d’une Vierge; que cet enfant serait un Dieu, qui s’abaisserait jusqu’à se mêler parmi nous, qui descend sur la terre pour chercher cette brebis qui s’était égarée; cet homme fait à l’image de Dieu, qui ensuite remonte dans les cieux pour offrir à Dieu le Père, et pour placer sous sa protection divine cette humanité qu’il vient de sauver, et qui doit, à son exemple, ressusciter dans la vie éternelle. Car, de même que le Christ, lors de sa descente aux enfers, a retiré des limbes les justes de l’ancienne loi, qui étaient comme les chefs du genre humain, ainsi ressuscitera-t-il par sa même vertu toute l’humanité qui, sous la loi du nouveau Testament, aura suivi ses commandements, ou qui aura fait pénitence de ses péchés. C’est ainsi qu’il réunira tous les élus pour chanter les louanges du Très-Haut, chacun d’eux conservant cependant dans cette vie nouvelle tous les caractères particuliers qui distinguaient son individualité; car il nous a dit qu’il y avait un grand nombre de demeures dans la maison de son père, pour que chaque élu eût la sienne.
Chapitre XX — Dieu a fait voir, à l’occasion de la chute de l’homme, combien étaient infinies sa patience, sa bonté et sa miséricorde, et combien sa puissance pour le sauver était grande ; l’homme se rendrait donc coupable de la plus noire ingratitude, s’il ne lui témoignait pas sa reconnaissance pour le bienfait du salut
Dieu a certainement donné une preuve de sa bonté infinie lorsqu’il arrêta dans les décrets de sa providence de faire rentrer l’homme déchu dans tous ses droits, par la coopération de son Verbe. La bonté de Dieu et sa magnificence éclatent jusques dans la faiblesse même de l’homme, et dans les efforts qu’il fait pour rentrer dans les voies de la vertu. N’a-t-il pas en effet permis que Jonas fut englouti dans le ventre de la baleine, non point pour qu’il y trouvât la mort, mais afin qu’étant délivré de ce tombeau, il se montrât de plus en plus soumis à Dieu et reconnaissant d’avoir été sauvé d’une manière miraculeuse? Ainsi raffermi dans sa foi, il allait prêcher la pénitence aux habitants de Ninive, témoins du prodige qui venait de s’opérer en lui; car, ainsi que le dit l’Écriture: « Qui sait si Dieu ne reviendra pas vers nous pour nous pardonner, s’il ne s’opposera pas et s’il ne révoquera pas l’arrêt de notre perte, qu’il a prononcé dans sa colère. Et Dieu, voyant qu’ils s’étaient convertis en quittant leurs œuvres, eut pitié d’eux. » Nous voyons donc que Dieu, dès les anciens temps, montre sa patience envers les hommes; il permet que Jonas soit englouti dans une baleine; il l’y conserve pendant trois jours, et il le rend à la lumière, afin que ce miracle, opéré par son Verbe, fasse rentrer les Ninivites en eux-mêmes, et qu’ils croient à la parole de Jonas, qui leur avait auparavant annoncé leur ruine de la part de Dieu. Ils confessèrent leur crime et firent pénitence. Jonas dit donc à ceux qui étaient sur le navire avec lui: « Je crains le Seigneur, le Dieu du ciel, qui a fait la mer et la terre. » C’est-à-dire que l’homme doit mettre en Dieu sa dernière espérance de salut, lui qui peut faire revenir l’homme du sein des morts, pour glorifier Dieu, et pour s’écrier ensuite comme Jonas: « J’ai crié contre le Seigneur du sein de ma tribulation, et il m’a exaucé; j’ai crié de l’abîme du tombeau, et vous avez entendu ma voix. » C’est ainsi que l’homme doit glorifier Dieu et lui rendre grâce sans cesse d’avoir recouvré le salut par lui: « Afin que nul homme ne se glorifie devant lui, » comme dit saint Paul. L’homme doit également s’efforcer de se former une idée juste de Dieu, afin d’éviter les suggestions de son orgueil, qui lui ferait s’attribuer le don de pureté et de vérité que quelquefois Dieu daigne lui accorder, et de là se croire égal à Dieu; car cette vanité rend plus grande encore l’ingratitude de l’homme envers son Créateur, en détruisant cet amour que Dieu avait pour lui. L’homme, dans cet état aspirant à se comparer à Dieu, obscurcit de lui-même sa raison, de peur qu’elle ne comprenne la grandeur de Dieu.
Autant a été grande la munificence de Dieu envers l’humanité, autant doit être grande la reconnaissance et l’amour de l’humanité envers Dieu; la grandeur de l’amour doit égaler la grandeur du bienfait. Elle était plongée dans le crime, elle avait connu la mort et Dieu l’a ressuscitée et l’a rappelée à la vie et à l’immortalité. L’homme doit donc chercher à bien se connaître; il doit savoir qu’il est faible et sujet à la mort, et qu’il fallait toute la puissance de Dieu pour faire de lui, homme mortel, un être immortel, et pour lui donner l’éternité à lui, dont la vie n’est que d’un instant. Qu’il réfléchisse encore qu’il est lui-même une image et un reflet de la Divinité, et que ce rayon d’intelligence divine qui est en lui doit lui servir à comprendre combien Dieu est grand. Voilà pourquoi Dieu est une gloire pour l’homme, puisque l’homme est comme une image des œuvres, de la sagesse et de la puissance de Dieu. De même que la science du médecin se manifeste par l’application qui en est faite aux malades, de même Dieu se manifeste dans l’homme. C’est ce qui a fait dire à saint Paul: « Que Dieu a renfermé tous les hommes dans l’incrédulité pour faire miséricorde à tous. » Et en disant ceci, ce n’est point des anges qu’il veut parler, mais de l’homme déchu de l’immortalité par sa désobéissance, rentré ensuite en grâce par l’adoption de Jésus-Christ, fils de Dieu. L’homme doit se maintenir dans un juste sentiment d’humilité en admirant les choses de la création et le pouvoir du Tout-Puissant qui les a créées, et réglées; il doit joindre à ce sentiment celui de l’amour du Créateur, de soumission envers lui et de reconnaissance; c’est ainsi qu’il se rendra digne de recevoir une plus grande gloire de celui qui est mort pour lui, lorsqu’il deviendra participant de son immortalité. Car le Verbe s’est fait semblable à la chair souillée par le péché, afin de punir le péché, et de l’expulser ensuite de la chair; c’est par ce moyen qu’il voulait rendre l’homme capable d’être sa ressemblance et l’image de Dieu, en prenant la sagesse divine pour la règle de sa conduite. Alors il se rendra digne de voir Dieu, de comprendre comment il a fait descendre son Verbe dans l’humanité, et comment le fils de Dieu s’est fait homme, afin d’accoutumer l’homme à être avec Dieu, et Dieu à être avec l’homme.
Voilà pourquoi l’œuvre miraculeuse de notre salut ne pouvait être faite que par le Seigneur lui-même, qui s’est appelé Emmanuel après être né du sein de la Vierge; car c’est lui seul qui est venu pour sauver le monde, puisque le monde n’avait pas le moyen de se sauver par lui-même. Aussi saint Paul, en parlant de la faiblesse de l’homme, dit: « Car je sais qu’il n’y a rien de bon en moi, c’est-à-dire dans ma chair; » il veut dire par là que les moyens pour faire notre salut ne peuvent nous venir de nous, mais de Dieu. Et il ajoute: « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort? » Qui sera son libérateur? « Ce sera, dit-il, la grâce de Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur. » C’est à la même vérité que se rapporte aussi ce passage d’Isaïe, quand il dit: « Fortifiez les mains languissantes, affermissez les genoux tremblants. Dites aux cœurs chancelants: Fortifiez-vous et ne craignez point: voilà que votre Dieu amènera la vengeance due à sa gloire; il viendra lui-même et vous sauvera. » C’est donc avec le secours de Dieu, et non point par nous-mêmes, que nous pouvons être sauvés.
Mais comme ce n’était point un simple mortel, ni un ange, (les anges n’ont pas de chair), qui pouvait nous sauver, le prophète dit: « Ce ne sera ni un vieillard, ni un ange qui les sauvera, mais le Seigneur lui-même, parce qu’il a eu pitié d’eux et parce qu’il les aime. » Le Verbe du salut se fera homme, il sera visible comme un homme; ce qui fait dire à Isaïe: « Voilà, ville de Sion, que tes yeux pourront contempler celui qui est le salut du monde. » Mais celui qui devait mourir pour nous n’était pas seulement un homme; ce qui fait dire au prophète Michée: « Il reviendra, et il aura pitié de nous; il dépassera nos iniquités, et il précipitera tous nos péchés au fond de l’abîme. » Et comme pour indiquer le pays où devait naître le Sauveur, un autre prophète ajoute: « Et le Seigneur rugira du haut de Sion, et sa voix retentira dans Jérusalem. » Or, comme le fils de Dieu devait naître dans la partie méridionale de la Judée où se trouve Bethléem, et que c’était de cet endroit que devait se répandre le bruit de son nom et de ses louanges dans toute la terre, le prophète Habacuc dit: « Dieu est sorti de Théman, le Saint est venu des sommets de Pharan. Sa gloire a couvert les cieux, et la terre est pleine de ses louanges. La mort ira devant sa face; le vent brûlant du désert marchera devant lui, et ses pieds parcourront la terre. » Ces paroles marquaient que le Christ devait naître à Bethléem et du côté du mont Éphrem, qui est au midi de la Judée. Et pour marquer qu’il est homme en même temps, il dit: Ses pieds parcourront la terre.
Chapitre XXI — Véritable sens d’un passage du prophète Isaïe (Vii-12), faussement et méchamment interprété par Théodoti en, par Aquila, par les ébionites et par les Juifs. — Importance de la version des Septante. — Nouv elle preuve que le Christ est véritablement né de la vierge Marie
Notre Dieu s’est donc fait homme pour notre salut, et il s’est annoncé par un miracle en naissant du sein d’une vierge. Ceux donc qui traduisent Isaïe ainsi: Et voilà qu’une jeune fille concevra et enfantera un fils, donnent une interprétation tout à fait fausse; c’est ce qu’ont fait Théodoti en d’Éphèse, Aquila de Pont, tous les deux de la croyance juive. À leur exemple, les ébionites ont prétendu que le Christ était né de Joseph.
Tous leurs efforts tendent à étouffer la vérité divine et à rendre suspect le témoignage des prophètes sur les desseins de Dieu. Ils ne font pas attention que le prophète Isaïe vivait avant l’époque de la captivité de Babylone, c’est-à-dire avant le temps de l’empire des Perses et des Mèdes; que ses prophéties ont été traduites en grec par les Juifs eux-mêmes bien avant le temps de la naissance de notre Seigneur; qu’ainsi la sincérité de cette traduction ne saurait être mise en doute. Car si les Juifs eussent pu prévoir que par la suite nous pussions nous prévaloir contre eux-mêmes de ces passages des Écritures, ils n’eussent pas manqué de les anéantir en les brûlant; d’autant plus qu’il devait venir un temps, et il est arrivé, où toutes les nations, ainsi que cette partie des Juifs restée fidèle à la maison de Jacob, reconnaîtraient que la vérité du saint ne se trouve que dans ces mêmes Écritures, et où les Juifs qui n’y croient pas trouveraient l’arrêt de leur éternelle réprobation.
Avant le temps de la domination des Romains en Judée, et pendant que l’empire des Macédoniens s’étendait sur toute l’Asie, Ptolémée fils de Lagus, d’autres disent Ptolémée Philadelphe, ayant formé le projet de rassembler dans la bibliothèque qu’il avait fondée à Alexandrie tous les écrits célèbres, voulut se procurer une traduction complète en langue grecque de toutes les saintes Écritures juives. Les Juifs donc (car ils faisaient alors partie de l’empire de Macédoine), envoyèrent à ce prince soixante-et-dix savants également habiles dans les deux langues, l’hébraïque et la grecque, pour exécuter le projet de Ptolémée. Le prince, pour s’assurer de la fidélité de cette traduction, et dans la crainte que les septante interprètes ne s’entendissent ensemble pour en altérer quelques parties, ordonna qu’ils se livreraient à cette traduction chacun séparément et sans avoir de communication entr’eux; et cela eut lieu pendant toute la durée de ce travail. Lorsqu’il fut achevé, Ptolémée les convoqua tous; toutes les traductions furent comparées, et il se trouva, afin que Dieu fût glorifié, qu’elles étaient toutes semblables; il fut reconnu que les saintes Écritures étaient dues à l’inspiration divine, qui avait rempli l’esprit des interprètes eux-mêmes, puisque, en traduisant chacun séparément, ils s’étaient tous rencontrés pour employer les mêmes termes et les mêmes noms depuis le commencement jusqu’à la fin. C’est ainsi qu’il a été constaté que l’interprétation des Écritures avait été inspirée par Dieu même. Et ce miracle de Dieu serait d’autant mieux dans l’ordre de sa Providence, que nous savons que les Écritures avaient souffert quelque altération pendant la servitude des Israélites sous Nabuchodonosor; qu’ensuite, après le retour des Hébreux dans leur patrie et sous le règne d’Artaxerce roi de Perse, Dieu inspira à Esdras, grand-prêtre de la tribu de Lévi, la pensée de réunir dans un seul livre tous les écrits des anciens prophètes, et de réintégrer le texte entier de la loi transmise au peuple par Moïse.
On voit donc que les Écritures furent interprétées avec un soin tout religieux et où l’aide de Dieu se montrait; or ce sont ces mêmes écritures qui contenaient les principes de notre foi et de notre rédemption par son fils. Dieu ne les laissa pas se perdre pendant l’exil de la famille de Jacob, occasioné par la famine qui régnait au pays de Chanaan. Ce fut pareillement en Égypte que les jours du Sauveur furent conservés lorsqu’il s’y réfugia pour se soustraire à la persécution d’Hérode. D’ailleurs, cette traduction des Écritures a été faite bien avant le temps de la venue de notre Seigneur, et avant la naissance du Christianisme (car la naissance du Sauveur eut lieu vers l’an 41 du règne d’Auguste, tandis que Ptolémée, par ordre duquel fut faite la traduction des septante, vivait à une époque bien plus reculée); cependant, il y a des gens qui, par une audace portée jusqu’à l’impudence, prétendent traduire autrement les Écritures, quand les Écritures elles-mêmes condamnent leur tentative insensée, et leur démontrent ce qu’il faut croire sur la venue de notre Seigneur. Mais la seule foi vraie, la seule foi sincère, notre foi enfin, est celle qui repose sur cette divine interprétation des Écritures dont nous avons parlé, et qui est en usage dans toute l’Église. Les apôtres, qui sont antérieurs à tous les hérésiarques, ont interprété les Écritures de la même manière, et la doctrine actuelle de l’Église sur ce point est conforme à la tradition des apôtres; en effet, saint Pierre, saint Jean, saint Mathieu, saint Paul et tous ceux qui suivent leurs traces ont rapporté les prophéties dans les mêmes termes que la version des septante.
C’est l’Esprit de Dieu qui avait annoncé par la bouche des prophètes de quelle manière aurait lieu la venue du Verbe sur la terre, qui a ensuite propagé cette vérité par l’organe des interprètes des Écritures; enfin qui, par les déclarations des apôtres, a annoncé au monde que cet événement avait été accompli, que le règne de Dieu était proche, et qu’enfin Emmanuel, né de la Vierge, venait pour demeurer avec les hommes qui croyaient en lui; que cet Emmanuel était né d’une Vierge. « Lorsque Marie, dit saint Mathieu, eut été fiancée à Joseph, avant d’être ensemble, il se trouva qu’elle avait conçu du Saint-Esprit. » Et l’ange Gabriel lui dit: « Le Saint-Esprit viendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre; c’est pourquoi le saint qui naîtra de vous s’appellera le Fils de Dieu. » L’ange avait annoncé cet événement à saint Joseph dans une vision qu’il eut pendant son sommeil, et il lui avait dit: « Tout cela a été fait pour accomplir ce que le Seigneur avait dit par le prophète: Voilà qu’une vierge concevra et elle enfantera un fils. » Les interprètes des Écritures avaient rendu comme il suit ce passage d’Isaïe: « Alors le Seigneur parla encore à Achaz, et lui dit: Demande un prodige au Seigneur ton Dieu au plus profond de l’abîme, ou au plus haut des cieux. Achaz répondit: Je me tairai; je ne tenterai pas le Seigneur. Le prophète s’écria: Écoutez, maison de David, n’est-ce donc pas assez pour vous de lasser la patience des hommes, faut-il que vous lassiez encore celle de Dieu? C’est pourquoi le Seigneur vous donnera lui-même le signe de votre durée. Voilà que la Vierge concevra et enfantera un fils, et il sera appelé Emmanuel; il se nourrira de lait et de miel, jusqu’à ce qu’il sache rejeter le mal et choisir le bien; car, avant l’âge où un enfant discerne le mal du bien, il saura résister au mal et aimer le bien. » Le saint prophète a donc manifesté clairement par ces paroles, que l’enfantement du Christ se ferait par une Vierge, et que sa nature serait divine; (c’est, en effet, la signification du nom d’Emmanuel); son humanité est annoncée par ces paroles du prophète, quand il dit « il se nourrira de lait et de miel; » et aussi lorsqu’il parle de son enfance, en ces termes: « avant qu’il connaisse le bien; » car c’est là le trait caractéristique de l’enfance. Et quand il dit: « Que, même étant enfant, il résistera au mal et il aimera le bien, » il nous fait connaître le Dieu dans l’enfant, afin que nous ne voyions pas en lui seulement l’homme, qui « se nourrit de lait et de miel, » ni seulement un Dieu purement spirituel, ce que comporte la signification du mot Emmanuel.
Et lorsque le prophète dit: « Écoutez, maison de David, » il exprime assez que celui qui avait été promis à David, qui serait le roi éternel, naîtrait du sein de la Vierge, qui était de la race de David. Et il ajoute que ce roi qui naîtra d’elle sera le fruit de son ventre, ce qui annonce que la Vierge enfantera, mais il ne dit point qu’il sera conçu de la substance de l’homme et de la femme, ce qui est le propre de l’acte de la génération sous le rapport humain. Les paroles de l’Écriture sur ce point ne parlent jamais de la coopération de l’homme, parce que le Christ ne devait pas naître de la volonté de l’homme. En annonçant le Messie qui doit venir, le prophète dit toujours « le fruit du ventre de la Vierge; » ce qui est conforme encore à cette parole d’Élisabeth, lorsqu’inspirée par l’Esprit-Saint elle s’écria, en s’adressant à Marie: « Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni. » L’Esprit-Saint annonçait par ces paroles que la promesse faite par Dieu, de donner le Messie au monde, s’accomplissait par la conception et par l’enfantement de la Vierge. Il en est qui voudraient traduire ainsi ce passage d’Isaïe, et voilà qu’une jeune fille concevra, pour en tirer la conséquence que Jésus est fils de David; mais il est évident qu’ils défigurent le sens de la prophétie, où la promesse est faite à David de la part de Dieu qu’il suscitera du fruit du ventre le roi, le Christ, le salut. Ou ils n’ont pas compris le passage, ou ils ont osé l’altérer.
Et lorsque Isaïe s’écrie: « Demande un prodige au plus haut des cieux, ou au plus profond de l’abîme » cela veut dire que Dieu, qui fait les prodiges, est partout dans les hauteurs du ciel, comme dans les abîmes des enfers; et lorsque le prophète ajoute: « Le Seigneur lui-même vous donnera un signe de votre durée; » cela exprime ce qu’il y avait d’extraordinaire dans cette généalogie du Messie, ce qui ne pouvait avoir lieu si Dieu lui-même, le maître de toutes choses, n’eût fait un prodige en faveur de la maison de David. Et en effet, qu’y aurait-il eu d’extraordinaire qu’une femme conçût des œuvres d’un homme, puisque cela est ainsi dans l’ordre de la nature? Mais comme le salut du genre humain ne pouvait avoir lieu que par des moyens surhumains et avec l’aide de Dieu, il fallait que l’enfantement de la Vierge eût quelque chose de surhumain par l’effet d’un miracle de Dieu et non par la coopération de l’homme.
C’est aussi par la même raison que Daniel, dans la prévoyance de cet avénement, l’annonçait par la comparaison d’une pierre qui se détache de la montagne sans la main de l’homme; sans la main de l’homme, c’est-à-dire, en dehors des moyens ordinaires de la procréation, sans la coopération de Joseph, mais seulement par celle de la vierge Marie. Cette pierre, qui se détache d’elle-même, marque la vertu et la puissance de Dieu; aussi lit-on dans Isaïe: « Le Seigneur a dit: J’établirai pour fondement dans Sion une pierre solide, choisie, précieuse, angulaire et immobile. » Il marque par là que l’avénement du Verbe sur la terre à lieu par la volonté de Dieu, indépendamment de celle de l’homme.
Moïse, qui était la figure et le type de Jésus-Christ, jeta par l’ordre de Dieu sa verge à terre, afin que, par sa transformation miraculeuse elle devînt un témoignage accusateur contre les Égyptiens coupables qui reconnaîtraient ainsi, dans ce miracle, la présence du doigt de Dieu, qui laissait fléchir sa colère, et qui voulait sauver son peuple. Il en a été de même du Christ, il n’a pas été le fils de Joseph, car étant du même sang et de la même race que David, il aurait pu être aussi grand que Salomon, que Joas et que David. Mais alors pourquoi Pierre l’aurait-il glorifié? Pourquoi l’aurait-il proclamé le Christ, le fils du Dieu vivant?
D’ailleurs, sous le rapport humain, si le Christ avait été fils de Joseph, il n’aurait pu être, d’après le prophète Jérémie, ni roi, ni héritier de David. En effet, saint Joseph descendait de Joachim et de Jéchonias, ainsi que saint Mathieu l’expose dans la génération de Jésus-Christ. Or, Jéchonias, ainsi que tous ceux qui descendaient de lui, avait été exclu du droit de régner. Jérémie dit: « Moi seul je vis, dit le Seigneur. Quand Jéchonias, fils de Joachim, roi de Juda, serait comme un anneau en ma main droite, je l’en arracherais. Et je te livrerai aux mains de ceux qui te cherchent et aux mains de ceux dont tu redoutes la force. » Et un peu après, il ajoute: « Ce Jéchonias n’est-il pas un vase d’argile? un vase brisé? N’est-ce pas un vase de rebut? C’est pourquoi lui et sa race ont été chassés et jetés dans une terre qu’ils n’ont pas connue. Terre, terre, écoute la parole du Seigneur. Écris que cet homme sera stérile, cet homme qui ne prospérera point en ses jours, et nul de sa race ne sera sur le trône de David et n’aura le pouvoir en Juda. » Et dans un autre endroit, il dit encore: « C’est pourquoi voici ce que dit le Seigneur contre Joachim, roi de Juda: Il ne sortira pas de lui un prince qui soit assis sur le trône de David, et son corps sera jeté au loin et exposé à la chaleur du jour et à la fraîcheur de la nuit, et je le visiterai lui et sa race, ses serviteurs et leurs iniquités; et j’amènerai sur eux et sur les habitants de Jérusalem et sur les habitants de Juda tout le mal que j’ai annoncé. »
Ceux donc qui prétendent que le Christ est fils de Joseph, et que c’est ainsi qu’il aurait hérité de la royauté, le font au contraire déchoir de cette royauté et le chargent de tous les reproches et de toutes les malédictions prononcés par Dieu contre Jéchonias et sa race. Et sans doute l’Esprit saint aura inspiré au prophète ce qu’il dit au sujet de Jéchonias, prévoyant les mauvaises interprétations des faux docteurs. Et afin de leur apprendre que le Christ n’est point né de Joseph, mais qu’il est né, suivant la promesse de Dieu, du sein de la Vierge, afin qu’un roi éternel fût donné à la race de David, qui résumerait tout en lui, et représenterait à la fois l’ancienne et la nouvelle loi.
De même que le péché et la mort qui en fut la conséquence, étaient entrés dans le monde par la désobéissance d’un seul homme, ainsi fallait-il l’obéissance et le dévoûment d’un seul pour faire rentrer la justice dans le monde et lui rendre la vie spirituelle qu’il avait perdue. Et de même qu’Adam avait été formé de la terre neuve et vierge encore (car le Seigneur n’avait pas encore répandu la pluie sur la terre, et il n’y avait point d’homme pour la cultiver), par la main de Dieu et par la puissance de sa parole (car toutes choses ont été faites par lui), ainsi le Verbe, qui représentait Adam dans l’œuvre de la régénération spirituelle, devait-il pareillement naître d’une femme vierge encore, de Marie.
Si donc le premier Adam avait eu un homme pour père, et qu’il fût né de la semence de l’homme, alors on pourrait dire que Jésus, le second Adam, aurait pu naître de Joseph. Mais comme le premier Adam, quoique formé du limon de la terre, avait été créé par le Verbe de Dieu, il fallait que le second Adam, qui était la représentation spirituelle du premier, eût une procréation semblable à celui-ci, et fût créé également par le Verbe. Aussi Dieu, pour la naissance du Christ, ne s’est-il pas servi du limon de la terre, mais l’a-t-il formé dans le sein de la Vierge Marie. Il fallait donc que la similitude fût en tout observée, et que la naissance de celui qui apportait le salut fût semblable à la naissance de celui qui avait introduit le péché sur la terre.
Chapitre XXII — Que le corps du Christ a réellement été formé de la chair de la vierge Marie
D’autres élèvent une nouvelle objection: ils prétendent, afin de nier ensuite la génération du Christ, qu’étant dans le sein de Marie, il n’a pris aucune partie de sa substance.
Car, disent-ils, Adam a été formé par la main et par l’œuvre seule de Dieu, mais non le Christ; il n’y a donc pas similitude entre l’un et l’autre, d’autant que le premier homme avait été fait à l’image de Dieu; donc, au lieu de montrer sa sagesse dans ses œuvres, Dieu montrerait plutôt son inconstance. Mais tenir ce langage, n’est-ce pas dire que l’apparition du Christ sous la forme humaine n’aurait été qu’une pure illusion, puisqu’il n’était pas homme, et qu’il aurait été ainsi fait homme sans rien prendre de l’homme? Car, s’il n’a pas reçu de l’homme son corps de chair, il n’a pas été fait homme, et il n’est pas le fils de l’homme; et, s’il ne s’est pas fait semblable à nous, peut-on dire qu’il lui fut difficile de supporter et de souffrir ce qu’il n’aurait souffert qu’en apparence? Mais nous savons tous que notre corps a été formé du limon de la terre, et notre âme animée d’un souffle de la divinité: ainsi a été le Verbe sur la terre; il a été fait homme à notre image, reflétant sa créature en lui-même; c’est pourquoi il veut qu’on dise de lui qu’il est le fils de l’homme; et ceux, dit-il, qui sont doux et qui lui ressemblent possèderont la terre. D’ailleurs saint Paul, dans l’Épître aux Galates, dit formellement que « Dieu a envoyé son Fils, formé d’une femme, et soumis à la loi. » Et, dans l’Épître aux Romains, il ajoute au sujet de son Fils, Jésus-Christ, « lequel lui est né de la race de David, selon la chair; qui a été prédestiné Fils de Dieu en puissance, selon l’esprit de sainteté, par sa résurrection d’entre les morts. »
Au reste, d’après le système de nos antagonistes, l’incarnation du Verbe dans le sein de Marie devenait tout-à-fait inutile. À quoi bon le verbe y serait-il descendu s’il ne devait rien prendre de sa chair? Mais s’il n’avait rien eu de la chair mortelle de sa mère, qu’aurait-il eu besoin de nourrir son corps avec les aliments qui sont produits par la terre? aurait-il jeûné pendant quarante jours comme Moïse et Élie, et son corps aurait-il souffert de cette abstinence? Et encore, s’il en eût été ainsi, Jean, son disciple, aurait-il dit, en parlant de lui, que Jésus étant lassé du chemin s’assit pour se reposer? Et David lui aurait-il fait dire: Ils ont ajouté encore à la douleur de mes plaies? Il n’aurait pas pleuré sur Lazare, il n’aurait pas eu une sueur de sang; il n’aurait pas dit: Mon âme est triste jusqu’à la mort; ni de son flanc, percé d’un coup de lance, il ne serait pas sorti du sang et de l’eau; car tous ces actes appartiennent au corps mortel, qui est formé de la terre, et que le Christ a revêtu pour ressembler à sa créature et pour opérer son salut.
Aussi saint Luc déroule-t-il la génération de Jésus-Christ, depuis Adam, en comptant soixante-douze générations sans aucune interruption ni lacune, ce qui signifie que le Christ est venu pour réunir sous une même loi tous les hommes dispersés sur la terre et parlant diverses langues, et se faire le représentant de toute la race humaine depuis Adam, et d’Adam lui-même. Voilà pourquoi saint Paul considère Adam comme le type de l’avenir, parce que le Dieu tout-puissant, en le créant, et dès le moment de sa création, avait placé en lui le sceau de sa volonté pour les desseins qu’il avait sur la race humaine, c’est-à-dire que l’homme matériel devait être sauvé par l’homme spirituel. La préexistence de l’auteur du salut supposait la nécessité d’un être qui aurait besoin du salut, afin que l’auteur du salut accomplît son œuvre.
Nous voyons la vierge Marie obéissante et soumise à la volonté de Dieu, et répondant à l’Ange par ces paroles: « Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait suivant votre parole. » Ève, au contraire, se montre désobéissante, lorsqu’elle était vierge encore, bien qu’elle fût la compagne d’Adam (La Genèse dit qu’ils étaient nus l’un et l’autre, et n’en rougissaient point, parce que, dès les premiers temps de la création, ils n’avaient pas encore l’idée de la procréation; et il fallait que leur âge adulte s’accomplît avant qu’ils pussent multiplier); et cette désobéissance d’Ève la rendit elle-même, et tout le genre humain avec elle, sujette à la mort. Marie de même resta vierge quoiqu’ayant un époux, et sa soumission à la volonté de Dieu devint le salut du genre humain, comme la désobéissance d’Ève avait causé sa perte. L’Écriture nomme donc Ève l’épouse d’Adam, bien qu’elle fût vierge encore; et il devait exister cette ressemblance entre Ève et Marie, relativement à leur état de femme vierge. Marie a dénoué les nœuds du péché noués par la faute d’Ève, et qui retenaient le genre humain captif; mais ces nœuds ne pouvaient être dénoués que l’un après l’autre, c’est-à-dire qu’il fallait que le premier fût relâché avant de desserrer le deuxième, et ainsi de suite. C’est pour cette raison que notre Seigneur disait que les premiers seraient les derniers, et que les derniers seraient les premiers. Et le prophète a voulu exprimer la même idée, lorsqu’il a dit: « Pour vous, à la place de vos pères, il vous est né des enfants. » Le Christ, selon la parole de saint Paul, est le premier-né d’entre les morts, parce qu’il a fait participer au salut les justes de l’ancienne loi, en les régénérant dans la vie éternelle; il est devenu ainsi le chef des vivants, comme Adam était le chef de ceux qui étaient sujets à la mort. Aussi saint Luc, en racontant la génération du Christ, et la faisant remonter jusqu’à Adam, exprime-t-il que la régénération spirituelle par l’Évangile a été faite, non par Adam, mais par Jésus-Christ.
Chapitre XXIII — L’auteur soutient contre l’opinion de Tati en, qu’il a été conforme à la justice et à la miséricorde de Dieu qu’Adam ait obtenu le premier du Christ la grâce du salut
Il est impossible, selon nous, que Dieu, étant venu sur la terre pour sauver sa brebis égarée, pour chercher l’être fait à son image, n’ait pas d’abord donné le salut au premier homme, créé à son image et sa ressemblance, à Adam enfin, après qu’il eut accompli le temps de sa pénitence, à raison de sa désobéissance, selon le temps et le moment que le Père garde en sa puissance. Toute disposition relative au salut, en ce qui concerne l’homme, doit émaner de la volonté du Père, afin que sa puissance demeure entière. Car si l’homme, créé par Dieu et destiné au bonheur, déchu ensuite par le péché et pour avoir cédé à la tentation du démon, fût devenu pour toujours la proie de la mort, sans aucun espoir de salut, alors Dieu aurait été vaincu, et la méchanceté du serpent et de l’enfer aurait obtenu le triomphe. Mais le Seigneur, qui est invincible et magnanime, a montré toute sa grandeur dans la manière dont il a sauvé l’homme et effacé la souillure du péché; c’est par le Christ, par Adam, qu’il a enchaîné l’ennemi dans ses liens, il a pillé sa maison, il a chassé la mort et ramené l’homme dans la vie éternelle. Car le premier Adam était cette maison dont l’enfer s’était emparé, qu’il tenait sous sa puissance, qu’il avait accoutumée au péché et qu’il conduisait à la mort sous le prétexte de lui donner l’immortalité. En effet, le serpent promettait à Adam et à Ève qu’ils seraient comme des dieux (miracle impossible au démon), et c’est avec cette promesse qu’il leur donnait la mort. Mais Dieu a racheté l’homme de son esclavage, et a chargé de liens éternels celui qui avait tenu l’homme captif.
Adam est donc ce premier homme, le premier créé, dont l’auteur de toutes choses a dit, au moment de sa formation, ainsi que l’Écriture le rapporte: « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. » Or, nous descendons tous de ce premier homme; et c’est pour cela que nous nous appelons tous hommes, comme Dieu l’avait nommé lui-même. Mais puisque l’humanité obtient le bienfait du salut, n’est-il pas juste que l’homme, qui le premier a été créé, soit sauvé? Il serait peu raisonnable, en effet, que celui qui le premier a été victime des embûches de l’ennemi, et qui le premier a été retenu captif, ne fût pas délivré le premier par celui qui a vaincu son ennemi, lorsque ceux qui sont venus après lui, et qui sont nés pendant sa captivité, recouvrent leur liberté. Et cet ennemi ne conserverait-il pas encore les avantages de la victoire, tant qu’il retiendrait les trophées de son premier triomphe? Je suppose que des guerriers aient vaincu leurs ennemis, qu’ils aient emmené ceux-ci en esclavage, qu’ils les y aient retenus longtemps, ensorte que pendant leur servitude les captifs se soient multipliés et aient eu beaucoup d’enfants; enfin, un héros généreux, ayant pitié de leur sort, vient combattre leurs ennemis pour briser leurs chaînes. Or, serait-il juste dans sa victoire, s’il se contentait de rendre à la liberté les enfants de ceux qui avaient été emmenés en esclavage, et s’il y laissait leurs pères qu’il était venu venger? Quoi! ce serait dans le triomphe de la cause de leurs pères que les enfants auraient recouvré leur liberté, et leurs pères continueraient à demeurer dans la servitude dont ils ont supporté toutes les rigueurs? Comment donc croire que Dieu, qui est venu au secours de l’homme pour lui rendre sa liberté, serait moins juste ou moins généreux qu’un guerrier humain?
Aussi, dès le commencement et lors de la faute d’Adam, suivant le récit de l’Écriture, ce n’est pas contre Adam même que porta la malédiction de Dieu, mais contre la terre et ce qu’elle produit; ce qui revient à ce mot d’un ancien, que cette malédiction a été reportée contre la terre, afin qu’elle ne pesât pas éternellement sur l’homme. La conséquence de la faute de nos premiers parents a été d’assujétir l’homme au chagrin et à un travail pénible, de manger son pain à la sueur de son front, et de voir son corps rendu à la terre dont il a été formé; pour la femme, également le chagrin et le travail, les douleurs de l’enfantement et l’assujétissement à la volonté de l’homme; la malédiction de Dieu contre le premier homme et la première femme n’a donc pas eu pour objet de causer leur perte sans retour, et leur a laissé l’espoir de pouvoir rentrer en grâce par le repentir. Mais la malédiction a frappé principalement sur le serpent qui avait tenté la femme. Dieu dit au serpent: « Parce que tu as fait cela, tu es maudit entre tous les animaux et toutes les bêtes de la terre. » Le Seigneur prononcera dans l’Évangile une malédiction pareille contre les méchants, qui seront placés à sa gauche: « Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges. » Il dit clairement par là que le feu éternel n’a pas été seulement préparé pour l’homme coupable, mais encore pour le démon tentateur de l’homme, qui l’a fait tomber dans le crime, contre le démon, le prince de l’apostasie et de la révolte, et pour ses anges qui se sont révoltés avec lui contre Dieu: châtiment qui est destiné également et à juste titre aux hommes qui ne font point pénitence, ne se repentent pas de leurs fautes et persévèrent dans leur iniquité.
C’est ainsi que Caïn ajouta péché sur péché en ne voulant pas écouter l’avertissement que Dieu lui donna de n’être pas jaloux de ce qu’il n’avait pas accueilli son offrande comme celle d’Abel, et en joignant à cette pensée de jalousie celle de la préméditation du meurtre de son frère, qu’il exécuta ensuite. Par ce premier crime, le méchant triompha du juste; et dès lors commença cette loi qui fait que le juste se manifeste par ses souffrances, et que le méchant se décèle par ses œuvres perverses. Mais son crime n’est pas encore assez grand, et il ne se repose pas dans son iniquité. Mais lorsqu’une voix du ciel lui demande: Où est ton frère, il répond: « Je n’en sais rien; suis-je le gardien de mon frère? » Il aggrave ainsi son crime par cette réponse impudente. Car, si c’est un crime de tuer son frère, c’en est encore un plus grand de répondre ainsi avec audace et impudence à Dieu qui sait tout. C’est pourquoi il a porté la peine de son crime, parce qu’il n’a pas respecté Dieu et qu’il ne s’est pas repenti d’avoir tué son frère.
Mais la conduite d’Adam, loin d’avoir été pareille, a été, au contraire, tout opposée. Séduit d’abord par la promesse que le démon leur avait faite de les rendre immortels, Ève et lui, tout à coup il est saisi de crainte, il se cache; il sait cependant qu’il ne peut se cacher à Dieu, mais il est confus de sa faute et il se considère comme indigne de paraître en sa présence. Or, la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse; le sentiment de la faute commise fait le repentir, et Dieu use de sa bonté envers ceux qui se repentent. Or, Adam aussitôt après sa faute, témoigne son repentir par sa conduite; il commence par couvrir son corps avec des feuilles de figuier, lorsqu’il était libre de prendre des feuilles d’autres arbres, qui ne lui auraient causé aucune sensation incommode; mais, frappé de la crainte de Dieu, il se fait un vêtement en rapport avec la tristesse de son âme; il réprime l’aiguillon de la chair, qui commence à se faire sentir en lui, parce que par le péché il vient de perdre son innocence et qu’il est livré aux pensées mauvaises. Sa compagne et lui répriment leurs désirs, ils tremblent devant Dieu, ils attendent avec effroi sa présence; et Adam semble lui dire: Seigneur j’ai perdu par mon péché mon vêtement d’innocence que votre esprit m’avait donné, je reconnais que je mérite maintenant ce vêtement d’humiliation, qui me cause à moi une douleur cuisante. Et, dans le sentiment de son humiliation, il n’aurait pas quitté ce vêtement, si Dieu, dans sa bonté, ne leur avait permis de se vêtir d’une tunique de peau en place des feuilles de figuier. Il les interroge d’abord l’un et l’autre; et l’accusation retombe sur la femme qui rejette à son tour la faute sur le serpent. Elle raconte ce qui s’est passé: « Le serpent, dit-elle, m’a trompée, et j’ai mangé de ce fruit. » Dieu n’interroge pas le serpent; il savait bien que le démon, sous cette forme, était l’auteur principal de la désobéissance. Sa malédiction tombe d’abord sur lui, ensuite le reproche s’adresse à l’homme. Dieu hait d’abord le séducteur, ensuite il se laisse peu à peu toucher de compassion pour celui qui s’est laissé séduire.
Adam est donc chassé du paradis, et on l’éloigne de l’arbre de vie. Et ce n’est pas, suivant la téméraire interprétation de quelques-uns, par un sentiment de jalousie de Dieu contre l’homme, mais parce qu’il a pitié de lui et qu’il veut lui ôter l’occasion de retomber dans sa faute, afin qu’il se détache du péché et ne rende pas son malheur irréparable. Aussi, Dieu a-t-il voulu mettre une limite au péché, par le terme de la vie terrestre et par la dissolution du corps que la mort entraîne. Par cette dissolution du corps, l’homme meurt au péché, et commence à vivre de la vie éternelle.
C’est pourquoi Dieu établit une inimitié entre le serpent et la femme, et la postérité de celle-ci; ils doivent être en guerre continuelle l’un contre l’autre, la femme cherchant à écraser la tête du serpent, le serpent cherchant à mordre l’homme au pied et à arrêter sa marche, jusqu’à la venue de celui qui devait définitivement écraser la tête du serpent, celui qui est né de la vierge Marie, et de qui le prophète avait dit: « Vous marcherez sur le lion et l’aspic, vous foulerez aux pieds le lionceau et le dragon. » Ce qui signifiait que le péché, qui était l’ennemi de l’homme, et qui le faisait mourir à la grâce, serait chassé avec la mort dont l’empire serait aboli; que lorsque la fin des temps arriverait, le lion, c’est-à-dire l’antechrist, qui voudrait de nouveau faire retomber l’humanité dans le péché, serait écrasé par la puissance du Christ; et que le dragon, qui est l’ancien serpent, serait enfin soumis à la puissance de l’homme et foulé aux pieds par lui, et sa puissance anéantie. Adam avait été vaincu; il avait perdu la vie spirituelle: mais, son ennemi étant vaincu à son tour, Adam recouvre la vie. La mort, ce dernier ennemi qui sera détruit, perd son empire sur l’homme. L’homme étant devenu libre, cette parole de l’Écriture sera accomplie: « La mort a été absorbée par la victoire. Ô mort, où est ta victoire! ô mort, où est ton aiguillon! » Ces paroles n’auraient aucun sens, si l’homme, que la mort avait dominé, n’avait enfin été délivré. L’homme ne pouvait être sauvé que par l’expulsion de la mort. Or, c’est Dieu qui, en donnant la vie à l’humanité, c’est-à-dire à Adam, chasse pour jamais la mort.
Ceux qui contestent la réalité du salut d’Adam ne sont pas de bonne foi et, en ne croyant pas à la réhabilitation spirituelle de l’humanité, ils s’excluent volontairement eux-mêmes de la vie éternelle. Car, si l’humanité n’a pas encore été rendue à la vie spirituelle, toutes les générations se trouvent plongées dans les voies de la perdition. Nous pouvons donc accuser de mensonge ce Tati en, qui le premier a répandu un dogme aussi faux, qui n’a d’autre base que son ignorance et son aveuglement: dogme cependant qui est devenu comme un axiome commun à tous les hérétiques, ainsi que nous l’avons fait voir. Mais cette hérésie est purement de son invention, et il l’a mise en avant pour avoir l’air d’annoncer quelque chose de nouveau. Du reste, orateur vide, s’adressant à des auditeurs vides de foi, affectant un ton magistral et cherchant à séduire et à faire des dupes en abusant à tout propos de ces paroles de saint Paul, quand il dit: « Tous meurent par Adam, » ignorant qu’il dit aussi, là où le péché a abondé, la grâce a surabondé. D’après cela, ceux qui soutiennent une pareille erreur devraient rougir de honte; pensent-ils en damnant Adam en être plus avancés pour cela, mais bien au contraire. De même que le démon n’a rien gagné en séduisant l’homme sous la forme du serpent et cherchant à le séparer de Dieu, seulement il a commis un outrage de plus envers la Divinité, mais ne l’a pas vaincue; ainsi font ceux qui nient le salut d’Adam, ils se montrent les ennemis de la vérité, et se constituent les avocats du péché et de la mort.
Chapitre XXIV — L’auteur résume en peu de mots ses réfutations des diverses impiétés mises en avant par les gnostiques. Il oppose aux hérétiques flottant à tout vent de doctrine, l’unité, la perpétuité et l’indivisibilité de la doctrine de l’Église
Nous avons passé en revue toutes les doctrines criminelles soutenues par les hérétiques sur la nature de Dieu, notre créateur, seul auteur de l’univers et qui ne reconnaît aucun autre Dieu au-dessus de lui; nous avons, en outre, réfuté toutes leurs fausses allégations sur la nature du Christ, et sur les desseins de Dieu sur l’humanité. À ces doctrines erronées, nous avons opposé l’enseignement de la foi dans notre Église, toujours la même, toujours appuyée sur l’autorité des prophètes, des apôtres et des disciples du Christ, depuis le commencement des temps, jusqu’à ce jour, conforme d’ailleurs à tous les desseins de Dieu et à tous les événements qu’il a suscités pour le salut de l’homme. Telle est notre foi dont l’Église nous a transmis le dépôt; nos cœurs sont comme un vase qui conserve fidèlement ce dépôt précieux, et par lequel ils sont vivifiés. Notre foi est un don de Dieu qui a été confié à l’Église; c’est elle qui la soutient et l’anime, et qui vivifie tous ses membres; c’est par la foi que s’est établie la continuelle communication entre Jésus-Christ et son Église, c’est par elle qu’il l’a fait participer aux dons de l’Esprit saint, ce gage d’immortalité et de salut, cette échelle qui nous sert à monter vers Dieu. « Et Dieu, comme dit saint Paul, a établi dans son Église, premièrement des apôtres, secondement des prophètes, troisièmement des docteurs, » et tout le reste de cette hiérarchie que le Saint-Esprit dirige, et dont sont nécessairement exclus tous ceux qui ne marchent pas avec l’Église, et qui, par leur conduite criminelle, prononcent leur propre condamnation et s’excluent eux-mêmes de la vie éternelle. Car, là où est l’Église, là est l’Esprit de Dieu; et là où est l’Esprit de Dieu, là est l’Église et la source de toute grâce: et enfin là est l’esprit de l’Église, c’est-à-dire la vérité même. Aussi ceux qui ne reçoivent pas les émanations de cet esprit, ne seraient-ils pas admis à boire du lait de vie aux mamelles de cette mère commune, de l’Église, ni à goûter, en se nourrissant du corps du Christ, des eaux de la fontaine ineffable de l’immortalité; mais, pour parler le langage du prophète, ils se creusent des citernes et ne boivent que des eaux fétides et corrompues; ils redoutent la foi de l’Église qui serait leur condamnation, et ils rejettent l’Esprit qui confondrait leur ignorance.
Ceux donc qui se sont ainsi séparés sont condamnés à flotter à tout vent de doctrine, à n’avoir qu’une opinion qui varie selon les temps, ne pouvant avoir d’idée fixe sur aucune chose; sophistes plus occupés à jeter des paroles qu’à rechercher la vérité. Car leurs doctrines, loin d’être comme l’Église, établies sur la pierre et sur une pierre unique, sont bâties sur le sable et présentent les principes les plus opposés. Aussi sont-ils sans cesse occupés à inventer on ne sait combien de dieux; ils s’excusent toujours en disant qu’ils sont à la recherche de la vérité; mais ils ne la trouvent jamais (et comment le pourraient-ils, les aveugles!), ils blasphèment l’auteur de toute vérité, en prétendant trouver un autre Dieu au-dessus de Dieu, une autre providence, une autre infinie puissance. Aussi, la lumière qui vient de Dieu ne luit point pour eux, car ils le méprisent, ne font point cas de ses dons et ne veulent pas reconnaître que, dans son inépuisable bonté et dans son amour pour l’humanité, il s’est manifesté à elle par son Verbe. Et quand je dis manifesté, ce n’est pas qu’il ait été donné à l’homme de connaître l’immensité et la nature infinie de Dieu, car personne ne peut ni la mesurer, ni la concevoir; mais il s’est manifesté dans ce sens, qu’il nous a révélé qu’il était lui seul l’auteur de toutes choses, qui animait tout de son souffle et maintenait la vie dans chaque créature, soutenant et affermissant tout par son Verbe et par sa sagesse. Mais Dieu est bien différent du Dieu imaginaire, rêvé par les gnostiques, Divinité, au reste, qui ne s’occuperait nullement de l’humanité ni du monde; ce qui ressemblerait au dieu d’Épicure, qui ne s’occupe ni de lui-même ni des autres, et qui ne sait rien prévoir.
Chapitre XXV — Que ce monde est gouverné par un Dieu unique dont la providence et la justice sont infinies, qui punit les méchants, récompense les bons et leur accorde le salut éternel
Dieu prévoit tout; il est donc l’auteur de toute prudence, et il prête son appui à ceux qui, fidèles à ses inspirations, recherchent la sagesse. Il est donc dans l’ordre que tous les êtres doués de raison, qui sont sous sa dépendance, reconnaissent son autorité et sa providence. Cette grande vérité est d’ailleurs confessée par ceux d’entre les ethniciens qui ont conservé quelque pureté de mœurs et qui ne se sont pas dégradés en adorant des idoles; ils avouent, quoique à demi-mot, que l’auteur de cet univers est le Père céleste qui prévoit tout, et que c’est lui qui gouverne le monde.
Mais ils perdent tout à coup le fruit de cet aveu en voulant ôter à Dieu le droit de juger, de punir et de récompenser; cette fonction, selon eux, étant indigne de Dieu; puis, pour se tirer de la contradiction où ils se jettent, ils imaginent deux dieux, dont l’un juge et l’autre sauve les hommes, ne voyant pas dans leur ignorance que par là même ils les dépouillent l’un et l’autre de toute intelligence et de toute justice. Car, si celui qui juge n’a pas la bonté, comment récompensera-t-il les bons et punira-t-il les méchants avec justice? Et s’il a seulement la bonté et qu’il ne sache pas discerner les bons et les méchants, il ne sera plus ni bon ni juste; sa bonté ne sera que faiblesse, car il ne pourrait sauver tous ceux qui mériteraient de l’être.
Il résulte de là que Marcion, en établissant deux dieux, dont l’un représente la bonté, et l’autre la justice, abolit par cela même la divinité et en exclut l’idée. Si le Dieu qui juge n’est pas bon en même temps, dès lors, il n’est pas Dieu; car la bonté est un attribut essentiel de la Divinité; et réciproquement, si celui des deux qui possède la bonté ne sait pas être juste, il ne sera plus Dieu, parce qu’il n’y a pas de Dieu sans justice. Quand on dit que l’auteur de toutes choses est aussi l’auteur de toute sagesse, comment cela pourrait-il être, si on ne lui attribuait pas en même temps la justice? S’il est sage, c’est qu’il apprécie et discerne; s’il apprécie et discerne, c’est qu’il juge; s’il juge, il rend donc à chacun la justice qui lui est due. La justice suppose un jugement; et le jugement rendu avec justice devient sagesse. De là il suit que le Dieu tout-puissant doit surpasser infiniment en sagesse et les anges et les hommes et toutes les créatures, puisqu’il est à la fois le Seigneur, le juge, le juste, et le dominateur suprême. Il est bon, il est miséricordieux, il est patient et il sauve ceux qui méritent d’être sauvés. Quand il est juste, ce n’est aux dépens ni de sa bonté ni de sa sagesse; il récompense et punit toujours justement. Il est à la fois bon et juste.
Or, celui qui distribue pour tous les rayons de son soleil et les gouttes de sa rosée, jugera sévèrement ceux qui, après avoir été comblés de ses dons, n’ont pas mené une vie qui réponde à ses bontés à leur égard; qui, vivant dans le luxe et la débauche, ont encore blasphémé contre Dieu, qui les comblait de biens.
Un païen célèbre, Platon, s’est montré bien plus religieux que les hérétiques de nos jours; il a proclamé un seul Dieu comme l’auteur de toute justice, de toute bonté, de toute puissance: « Dieu, selon un axiôme aussi ancien que le monde, est le commencement, la fin et le milieu de tout ce qui existe, donnant à chaque chose sa perfection relative; sa justice vengeresse ne manque jamais de frapper ceux qui enfreignent ses lois divines. » Et dans un autre endroit, il signale la bonté de cet architecte suprême, en disant que Dieu par cela qu’il est la bonté même, ne peut connaître aucune jalousie. La bonté de Dieu se manifeste dans la création même du monde, qui n’a été qu’un développement de sa bonté. Toute cette doctrine est bien différente de celle des gnostiques qui attribuent la création au malentendu de quelque Dieu, tantôt à la conséquence d’une grande faute, tantôt aux pleurs et aux lamentations de la Mère, tantôt à Dieu le père, tantôt à quelque autre Dieu.
Elle a de quoi se désoler, leur mère Achamoth, en voyant à son service des inventeurs et des docteurs de cette force. Il faut avouer cependant qu’ils se montrent dans leurs œuvres tout-à-fait dignes de cette mère, qui est la mère de l’erreur et de l’hérésie; leur œuvre, en effet, est semblable à un fruit avorté, sans forme et sans beauté; ils sont toujours au rebours du vrai; ils marchent dans le vide et les ténèbres, car leur science est ténébreuse et vide; leur dieu Horus ne peut pas même les recevoir dans son Plérum; ce n’est pas pour de pareils esprits qu’il tient son paradis en réserve. Le Dieu dont ils s’inspirent ne fait qu’augmenter encore l’épaisseur des ténèbres qui voilent leurs pensées, et ne leur fait produire que des œuvres mortes. Et quand nous parlons ainsi, nous sommes loin de les calomnier, nous ne faisons que répéter ce qu’ils prêchent, ce qu’ils affirment, ce dont ils se vantent, ce qu’ils disent être les inspirations de la Mère qui aurait été engendrée sans père; et femme serait provenue d’une femme; c’est ainsi qu’à l’erreur la plus grossière ils joignent les plus dégoûtantes monstruosités.
Mais nous les supplions de ne pas rester plus longtemps dans cet abîme d’erreurs qu’ils ont creusé eux-mêmes, mais d’abandonner sans retour cette Mère, de quitter leur Bythus, et de laisser le vide et les ténèbres; de renaître à la foi, de rentrer dans le sein de l’Église, de renaître en Jésus-Christ, et de reconnaître enfin avec nous le Dieu véritable et unique et maître de toutes choses; nous leur faisons cette prière, nous inquiétant plus sérieusement de leur salut qu’ils ne s’en inquiètent eux-mêmes. La charité qui nous anime est sincère et ne peut que leur être profitable, s’ils ne la repoussent pas; elle agit comme le médecin courageux qui coupe les chairs inutiles et devenues un empêchement à la guérison de la plaie. Ma critique dissipe leur vanité et abat leur enflure; aussi, ne nous laissons-nous rebuter par aucun obstacle pour les ramener à la vérité. C’est pour cela que nous nous proposons, dans le livre suivant, d’appuyer nos raisonnements sur l’autorité des paroles du Christ; puissions-nous, par ce moyen, les arracher à leurs erreurs et les faire renoncer à tous les blasphèmes qu’ils vomissent contre l’auteur de toutes choses, le seul Dieu, le père de notre Seigneur Jésus-Christ! Ainsi soit-il.
Livre quatrième
Avant-propos
Ce quatrième livre, mon très-cher frère, que nous entreprenons aujourd’hui, aura pour objet, ainsi que nous vous l’avions promis, de fortifier, par les paroles mêmes de notre Seigneur Jésus-Christ, tout ce que nous avons dit précédemment, soit pour faire connaître, soit pour réfuter les fausses doctrines. Ainsi, votre désir sera rempli, et nous vous fournirons sans cesse de nouvelles armes pour confondre les hérétiques, quels qu’ils soient; vous pourrez ainsi avoir l’espérance de les empêcher de s’enfoncer plus avant dans le bourbier de l’erreur, et peut-être, en les faisant aborder dans le port de la vérité, de les remettre dans la voie du salut.
Mais pour les retirer de leurs erreurs, il est nécessaire de connaître bien tout le détail et tout le système de leur fausse doctrine. Quel est le médecin qui pourrait guérir un malade, s’il ne connaissait la nature de son mal? Voilà pourquoi il est arrivé que ceux qui étaient avant nous, quoique plus habiles que nous, n’ont pu cependant confondre entièrement les valentiniens, parce qu’ils ne connaissaient pas parfaitement toute l’économie de leur système; nous l’avons exposé en détail dans notre premier livre, où nous avons fait voir que cette doctrine contenait en résumé toutes les erreurs professées par toutes les sectes hérétiques. C’est pour cela que dans le second livre, en montrant un tableau succinct de toutes ces diverses erreurs, nous avons annoncé que nous espérions les réfuter toutes. Car, si l’on attaque avec des armes propres à cette lutte les valentiniens, on attaque en même temps toutes les fausses doctrines, quelles qu’elles soient; et si l’on parvient à confondre ceux-ci, on confondra avec eux toutes les sentes hérétiques.
Le point principal de la doctrine des valentiniens est d’abord un énorme blasphème; car ils représentent l’auteur de toutes choses, le créateur des mondes, comme ayant été le produit d’une souillure ou de quelque grande révolte. En ce qui concerne notre Seigneur, leur doctrine n’est pas moins blasphématoire; car, pour eux, Jésus n’est pas le même que le Christ, le Christ n’est pas le même que le Sauveur, le Sauveur n’est pas le Verbe, et le Verbe n’est pas le fils unique de Dieu. Et comme ils ont représenté le Dieu de l’univers comme le produit de quelque crime ou de quelque grande révolte; ainsi font-ils venir le Christ et l’Esprit saint pour effacer cette même souillure originelle, et veulent-ils que celui qu’ils nomment le Sauveur ait été le résidu ou le produit des Æons, ou esprits supérieurs, dégradés par la souillure originelle. Il faut donc que chez eux chaque parole soit un blasphème. Nous avons démontré dans le livre qui précède celui-ci, que les apôtres, ces ministres de la parole, non-seulement n’ont rien dit ni pensé rien de semblable sur ce point, mais que, de plus, ils nous ont spécialement recommandé de fuir de pareilles doctrines, prévoyant par l’esprit de Dieu la venue des faux docteurs pour séduire les faibles.
Imitant le serpent qui séduisit Ève en lui promettant des choses qu’il n’était pas en son pouvoir de donner, ils attirent par l’appât d’une science prétendue plus profonde, par l’initiation à d’ineffables mystères et par la promesse de l’admission dans le paradis de leur Plerum. Que font-ils cependant que donner la mort spirituelle à ceux qui se laissent séduire et partagent leurs apostasies? L’ange rebelle, qui fit tomber le premier homme dans la désobéissance, crut éviter les regards de Dieu, en se cachant sous la forme et la figure du serpent; mais Dieu reconnut sa ruse; aussi, quand il lui parle et qu’il prononce la malédiction sur lui, parle-t-il comme s’il s’adressait au serpent. Maintenant que les derniers temps approchent, le démon tend des piéges à un grand nombre d’hommes, et il se sert des hérétiques pour surprendre les simples, les entraîner dans l’apostasie et dans les blasphèmes contre le Créateur. Il faut, en effet, remarquer que tous les hérétiques, de quelque lieu qu’ils viennent, quelque soit la doctrine qu’ils prêchent, et quelque différence qu’il y ait entre eux, s’accordent néanmoins sur ce point, qu’ils blasphèment et font blasphémer contre Dieu qui nous a faits, qui nous nourrit, et compromettent ainsi le salut d’un grand nombre. L’homme est un composé de matière et d’esprit, formé à la ressemblance de Dieu par la main de Dieu, c’est-à-dire par son esprit et par son Verbe, lorsqu’il leur a dit: Faisons l’homme. C’est donc attenter à notre vie, nous faire renier notre salut, que de nous faire blasphémer contre Dieu. Les hérétiques ont beau employer tous les artifices de la parole, il faut toujours qu’ils arrivent à cette conclusion, qui est, qu’ils blasphèment contre Dieu, et qu’ils font perdre le salut à celui qui est l’image de Dieu, c’est-à-dire à l’homme, pour lequel le Christ s’est dévoué. C’est pour éclaircir ce point que nous avons prouvé jusqu’à l’évidence, que les Écritures n’ont jamais appelé Dieu aucun autre que Dieu le père et son Fils, et les enfants de Dieu que ceux qui ont reçu l’adoption.
Chapitre I — Que le Christ, dans ses discours, a constamment professé un Dieu unique, Dieu le père, et que c’est là ce qu’il a enseigné à ses disciples sur ce point
Il est donc certain et indubitable que le Dieu proclamé par l’Esprit saint est le Dieu maître souverain de toutes choses, qui gouverne tout avec son Verbe et avec les élus qui ont reçu l’esprit d’adoption, c’est-à-dire ceux qui croient est un seul et vrai Dieu, et en Jésus-Christ son fils; il n’est pas moins certain que les apôtres ont constamment et unanimement professé la même doctrine; Il y a plus, et notre Seigneur Jésus-Christ lui-même nous recommande textuellement dans son Évangile, de n’appeler personne notre père, si ce n’est notre seul Père, qui est dans les cieux, et qui est le seul Dieu. Combien sont donc fausses et chimériques les doctrines des faux docteurs et des sophistes, qui prétendent que le Dieu et le Père sont deux dieux différents; que Demiurgos n’est naturellement ni Dieu, ni le Père, mais qu’il en porte le nom, parce qu’il règne sous condition, pour nous servir dans un sujet aussi relevé du langage de ces docteurs pervertis. Ils mettent de côté toute la doctrine du Christ, se livrent à leurs chimériques inventions, et s’élèvent ainsi contre la croyance universelle de l’Église. Ils appellent leurs divinités, tantôt les Æons, tantôt les dieux, tantôt les pères, tantôt les seigneurs, tantôt les cieux; ils y joignent la Mère, qu’ils nomment tantôt la Terre, tantôt Jérusalem, et à laquelle ils donnent encore bien d’autres noms.
N’est-il pas de la dernière évidence que si notre Seigneur avait reconnu plusieurs pères et plusieurs dieux, il n’aurait pas donné à ses disciples le précepte de n’adorer qu’un seul et unique Dieu, et de n’appeler leur Père que ce Dieu seul et unique. Il a fait plus encore, il leur a appris à ne pas confondre les êtres auxquels on donnerait le nom de Dieu avec celui qui est le Dieu seul et véritable, afin que sa doctrine ne puisse donner lieu à aucun malentendu, et qu’il n’y ait rien qui ne soit clair. S’il lui était arrivé de nommer quelquefois plusieurs pères et plusieurs dieux, après avoir recommandé de n’adorer qu’un seul Dieu et de ne reconnaître qu’un seul Père, il aurait paru enseigner une chose et en pratiquer une autre. Mais une telle conduite serait celle d’un séducteur odieux, plutôt que d’un maître juste et bon. Ou bien, ce seraient les apôtres qui transgresseraient les préceptes du maître, en confessant un Dieu souverain de toutes choses, seul Seigneur et seul Dieu, s’il n’était pas vraiment le Dieu unique et le seul Père. Mais aussi, d’après ce système, ce serait Jésus même qui aurait le premier entraîné ses disciples dans l’erreur, en leur commandant de n’appeler leur père que le Père qui est dans les cieux, et en les mettant dans la nécessité de nommer Dieu leur Père.
Chapitre II — Les paroles de Moïse et des prophètes relatives au Christ démontrent que celui qu’il nommait son père, était le Dieu seul et unique, l’auteur de toutes choses
Lorsque Moïse, dans le Deutéronome, s’apprête à rendre compte de la loi qu’il a reçue de la bouche de Dieu même, il dit: « Cieux, entendez ma voix; terre, écoute les paroles de ma bouche. » David, en proclamant qu’il n’attend d’aide que de Dieu, dit: « Je n’attends mon secours que de Dieu qui a fait le ciel et la terre. » Isaïe annonce que c’est le Dieu qui a fait le ciel et la terre, le souverain de toutes choses, qui lui inspire ses prophéties, quand il dit: « Cieux, écoutez; terre prêtez l’oreille: le Seigneur a parlé. » Et dans un autre endroit: « C’est ici la parole du Seigneur, du Dieu qui a créé et étendu les cieux, qui affermit la terre et la couvre de fruits; qui donne le souffle aux animaux et la vie aux hommes. »
Or, c’est ce même Dieu que notre Seigneur appelle son Père, quand il dit: « Je vous rends gloire, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre. » Quel est donc, après cela, le Dieu que veulent nous faire adorer ces misérables sophistes? Qui ressemble à la fabuleuse Pandore? Ce sera peut-être ce Bythus, que leurs cerveaux ont enfanté. Sera-ce la Mère, ou bien celui qu’ils nomment son fils unique? Ou bien adorerons-nous le Dieu des Marcionites ou celui de quelqu’autre encore? Mais toutes ces fables ne sont pas Dieu, ainsi que nous l’avons prouvé. N’adorerons-nous pas plutôt celui qui a créé le ciel et la terre et qui est le Dieu véritable? C’est là celui que les prophètes ont annoncé, celui que le Christ appelle son Père, celui que les Écritures proclament par ces paroles: « Écoute, Israël; le Seigneur notre Dieu est le seul Seigneur. »
Jésus-Christ, en parlant aux Juifs, leur annonce que ces paroles de Moïse sont relatives à lui-même, ainsi qu’il est dit dans l’Évangile de saint Jean: « Si vous croyiez à Moïse, vous croiriez aussi à moi, car c’est de moi qu’il a écrit; mais si vous ne croyez point à ses prophéties, comment croirez-vous à mes paroles? » Il déclare bien hautement que c’est lui qui a inspiré les paroles de Moïse. Mais si c’est le Verbe qui inspirait Moïse quand il parlait, il faut conclure que, sans aucun doute, tous les autres prophètes ont été également inspirés par lui; c’est un point que nous avons d’ailleurs démontré. Notre Seigneur annonce encore cette même vérité, lorsque dans son Évangile, il fait dire à Abraham parlant au mauvais riche de ses frères qui étaient encore sur la terre: « S’ils n’écoutent ni Moïse, ni les prophètes, ils ne croiront pas, quand même quelqu’un des morts ressusciterait. »
Cette histoire du pauvre et du riche contient un grand enseignement que nous donne ainsi le Christ. Il veut d’abord nous apprendre que nous ne devons point vivre dans les délices ni dans les joies du siècle, ni être les esclaves de nos sens et oublier Dieu au sein des voluptés. « Un homme, dit-il, était riche, vêtu de pourpre et de lin, et donnait tous les jours de magnifiques repas. » L’Esprit saint avait déjà fait parler Isaïe dans le même sens, quand il avait dit: « La cithare, la lyre, le tambour, la flûte, les vins exquis, font l’ornement de vos festins; vous méprisez la loi du Seigneur, vous oubliez de lui rendre grâces pour les biens dont il vous fait jouir. » C’est pour nous préserver du sort qui attend le mauvais riche, que Jésus-Christ nous en avertit par ce récit. Et il exprime en même temps que ceux qui croiront Moïse et les prophètes, croiront en lui-même; que c’est de lui dont ils ont entendu parler, de lui qui est le fils de Dieu, qui est ressuscité des morts et qui nous a apporté le salut; il marque encore par là, que Moïse et les prophètes, le Christ lui-même qui est ressuscité des morts, et tous ceux qui sont les enfants de l’adoption, soit sous l’ancienne, soit sous la nouvelle loi, et qui croient à la venue du Fils de l’homme, annoncé par Moïse et les prophètes, ne forment tous ensemble qu’un seul et même esprit, qu’une même substance spirituelle. Quant à nos adversaires, il leur arrive qu’en niant ces vérités, ils ne connaissent plus Jésus-Christ; alors ils tombent dans cette hérésie, qui veut qu’il y ait deux Christ, dont l’un serait demeuré impassible, et l’autre aurait souffert et se nommerait Jésus.
C’est le Père qui nous a fait connaître le Fils, et c’est le Fils qui nous a enseigné le Père, le seul et véritable Dieu, lorsqu’il dit d’une manière formelle: « Vous ne jurerez point, ni par le ciel, ni par la terre; ni par le ciel, parce qu’il est le trône de Dieu; ni par la terre, parce qu’elle est l’escabeau de ses pieds; ni par Jérusalem, parce qu’elle est la cité du grand Roi. » Par ces expressions, il désigne évidemment le souverain Créateur; expressions d’ailleurs qui se rapportent à celles d’Isaïe, quand il dit: « Le ciel est mon trône, et la terre mon marche-pied. » Or, il n’y a pas d’autre Dieu que lui; voilà pourquoi il est nommé le Dieu, le Roi suprême. Ces termes excluent l’idée de toute comparaison, de toute autre supériorité. En effet, un dieu qui en reconnaîtrait un autre au-dessus de lui, qui le tiendrait sous sa puissance, ne serait ni un Dieu, ni un roi suprême.
On ne saurait alléguer que ce que nous venons de rapporter aurait été dit seulement dans un sens figuré, puisque les termes mêmes employés dans ces définitions prouvent le contraire, et expriment une définition directe et complète. D’ailleurs celui qui parlait de la sorte n’était-il pas la vérité même? N’est-ce pas montrer clairement que le temple était sa maison, lorsqu’il en chassait les marchands par ces paroles: « Il est écrit, ma maison sera appelée la maison de prière; et vous en avez fait une caverne de voleurs. » Et pourquoi aurait-il parlé et agi ainsi, pourquoi eût-il dit que le temple était la maison de Dieu, s’il eût annoncé un autre Dieu que le Dieu de Moïse et des prophètes? C’est, en effet, à ceux qui violent l’ancienne loi qu’il s’adresse; ce n’est pas le temple qu’il accuse, ce n’est pas la loi qu’il blâme, puisqu’il vient pour l’accomplir; mais il s’élève contre ceux qui violent la sainteté du temple, et par là même violent la loi. Aussi les scribes et les pharisiens qui déjà, dès le temps de l’ancienne loi, avaient cessé de croire au vrai Dieu, ne firent-ils pas accueil à son Verbe, c’est-à-dire qu’ils ne crurent pas en Jésus-Christ; c’est d’eux dont Isaïe voulait parler, quand il disait: « Tes princes sont rebelles, ils sont compagnons des brigands; ils aiment les présents et recherchent un salaire. Ils ne rendent pas justice à l’orphelin, et la cause de la veuve n’a point d’accès auprès d’eux. » Jérémie parle d’eux dans le même sens: « Ceux qui avaient le gouvernement de mon peuple m’avaient oublié; enfants stupides et sans cœur, ils sont habiles pour faire le mal, et ils ne savent pas pratiquer le bien. »
Mais tous ceux qui, sous l’ancien Testament, avaient la crainte de Dieu et observèrent la loi, crurent en Jésus-Christ et furent sauvés. « Allez, dit Jésus-Christ à ses disciples, allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. » Les Samaritains vinrent le chercher; il demeura pendant deux jours auprès d’eux: « Et un grand nombre, dit l’évangéliste, crut en lui à cause de sa parole, et ils disaient à la Samaritaine: Ce n’est déjà plus pour ta parole que nous croyons, car nous-mêmes l’avons ouï, et nous savons que celui-ci est véritablement le Sauveur du monde. » Saint Paul dit également: « Et ainsi tout Israël sera sauvé. » C’est ainsi que la loi a été un maître qui nous a conduits comme des enfants à Jésus-Christ. N’imputons donc pas à la loi l’infidélité de quelques-uns; elle était si loin de défendre que l’on crût au fils de Dieu, qu’elle recommandait au contraire cette croyance, quand elle disait que les hommes ne pouvaient être guéris de l’ancienne morsure du serpent, s’ils ne croyaient en celui qui se fait chair pour le salut de la chair, et qui, après avoir souffert sur la croix, s’élève dans les cieux, et y entraîne après lui les vivants et les morts.
Chapitre III — L’auteur répond à quelques railleries dirigées contre lui par les gnostiques ; il leur prouve que, lors même que le ciel qui est le trône de Dieu, et la terre qui est son marche-pied viendraient à cesser d’être, l’éternité ni l’immutabilité de Dieu n’en souffriraient aucune atteinte
Nos adversaires font malicieusement cette objection: « Oui, disent-ils, le ciel est le trône de Dieu, et la terre son marche-pied; mais il a été dit que le ciel et la terre passeraient: Or, s’ils périssent, il faudra donc que Dieu, dont ils sont la demeure, périsse avec eux. Il n’est donc pas vrai de dire que Dieu est au-dessus de toutes choses. » Ceux qui parlent ainsi, comprennent-ils ce que signifient ces mots, que le ciel est le trône de Dieu et la terre son marchepied? Savent-ils ce que c’est que Dieu? Ils le savent si peu, qu’ils lui donnent les habitudes de l’homme, le font asseoir comme un simple mortel, et croient qu’il peut être contenu par quelque chose, tandis que c’est lui qui contient tout. Ils ne savent pas davantage ce que veut dire que le ciel et la terre passeront; mais saint Paul le savait, quand il a dit: La figure de ce monde passe. Nous pouvons aussi leur proposer les paroles de David sur ce sujet. Il dit dans le psaume cent et unième que, lors même que la figure de ce monde viendrait à cesser d’être, Dieu et ses élus n’en existeraient pas moins. Voilà quelles sont ses paroles: « Au commencement vous avez fondé la terre, et les cieux sont l’ouvrage de vos mains. Les cieux périront, et vous survivrez; comme un vêtement ils vieilliront; vous les changerez comme un manteau, et ils seront changés. Mais vous, éternellement le même, vos années ne s’abrégeront point; les enfants de vos serviteurs habiteront en vous, et leur race s’affermira en votre présence. » Le prophète explique ainsi clairement ce qui doit périr et ce qui doit survivre, c’est-à-dire Dieu et les siens. Isaïe parle dans le même sens; voici ce qu’il dit: « Élevez vos yeux vers le ciel, ramenez-les ensuite sur la terre: les cieux se dissiperont comme la fumée; la terre sera détruite comme un vêtement, ses habitants périront avec elle. Le salut que j’ai promis est éternel, et une justice subsiste à jamais. »
Chapitre IV — Réponse à une autre objection : l’auteur démontre que, lors même que la ruine et la destruction de Jérusalem qui est la cité du grand Roi aurait lieu, la suprême majesté et la toute-puissance de Dieu n’en recevraient aucune atteinte, puisque cela ne saurait avoir lieu que par un effet de la volonté de Dieu même
Pour ce qui est de Jérusalem, les gnostiques portent encore la témérité jusqu’à objecter ce qui suit: S’il est vrai, disent-ils, que Jérusalem soit la cité du Roi suprême, elle ne doit jamais périr ni être abandonnée. Or, ils raisonnent absolument comme celui qui dirait que la tige du blé étant nécessaire pour faire mûrir le blé, cette paille ne devrait jamais être séparée du froment; ou bien que le sarment de la vigne ayant été réuni par Dieu à la vigne, on ne devrait jamais couper le raisin, de peur de l’en séparer. En effet, ces objets n’ont pas été créés pour eux-mêmes, mais pour faire arriver à maturité le fruit qu’ils soutiennent; quand le fruit est mûr, la paille et le sarment deviennent inutiles; on les coupe, et on les enlève du champ. Ainsi en sera-t-il de Jérusalem, qui (dans les temps où la mort du péché régnait sur l’humanité) avait supporté le joug de la servitude; mais le fruit de la liberté ayant mûri, et ayant été apporté dans l’aire pour être séparé de la paille, et Jérusalem d’ailleurs ayant préparé elle-même un nouveau champ pour une nouvelle moisson, son existence n’était plus nécessaire.
Voici ce que dit Isaïe: « Et le jour s’avance où Jacob jettera de profondes racines; Israël germera, il fleurira, et couvrira de ses fruits la face de la terre. » Le fruit qu’a porté Jérusalem a donc été répandu par toute la terre; dès-lors elle est devenue inutile, elle a été enlevée du milieu du champ. C’est d’elle, en effet, que sont sortis, selon l’ordre de la chair, le Christ et ses apôtres. Toute chose qui a eu un commencement purement temporel, doit également avoir une fin temporelle.
L’ancienne loi a été fondée par Moïse, et elle a duré jusqu’à la venue de saint Jean-Baptiste. Le Christ est venu pour la compléter. « La loi et les prophètes ont duré jusqu’à Jean, » dit saint Luc. Jérusalem a duré également depuis David jusqu’à Jean, et a rempli ses destinées; il fallait que l’ancien Testament prît sa fin, lorsque le nouveau arrivait et se manifestait.
Tout ce que Dieu fait, il le fait avec ordre et mesure; il donne à toute chose sa mesure, parce qu’à toute chose il donne sa perfection.
C’est avec raison qu’il a été dit que l’immensité du Père trouvait cependant sa mesure dans le Fils. Le Fils mesure le Père, puisqu’il le comprend.
Nous disions donc que la nécessité de l’existence de Jérusalem n’était que temporaire; aussi Isaïe a-t-il dit: « Et la fille de Sion sera abandonnée comme la hutte après la saison des fruits, comme une cabane dans un champ de concombres. » Mais dans quel temps serait-elle abandonnée? n’est-ce pas après que le fruit étant mûr aurait été enlevé, et qu’il ne resterait plus que les feuilles desséchées et stériles?
Or, ce qui arrive sur le sort de Jérusalem n’est-il pas dans l’ordre des choses, puisque la figure du monde entier lui-même doit également passer lorsque le temps en sera venu, c’est-à-dire lorsque la moisson aura été serrée dans le grenier, et que la paille laissée sur l’aire sera livrée aux flammes? « Un jour viendra enflammé comme la fournaise; et tous les superbes et tous ceux qui commettent l’iniquité seront comme la paille; et le jour qui vient les embrâsera. » Mais qui est celui dont la venue marque ce jour dont parle le prophète? c’est le Christ, comme saint Jean l’explique, quand il dit: « Celui-là vous baptisera dans l’Esprit saint et dans le feu: il tient le van à sa main, et il nettoiera son aire; et il amassera son froment dans le grenier; et il brûlera la paille dans un feu qui ne s’éteindra point. » Car c’est bien le même créateur qui crée le froment et la paille; et c’est le même aussi qui en fait la séparation au temps de la moisson. Il est vrai que la paille et le froment sont des êtres inanimés et privés de raison, et dont la destinée est purement passive; mais il n’en est pas de même de l’homme, qui a été créé raisonnable, et par cela même, à la ressemblance de Dieu, qui est libre dans ce qu’il veut et dans ce qu’il peut, et qui a la faculté de devenir, suivant son libre arbitre, froment ou paille. C’est pourquoi il sera justement condamné, si, doué qu’il est du flambeau de la raison, il l’a laissé éteindre en lui, en vivant dans le désordre, dans l’injustice, et devenant l’esclave de ses passions et du péché; et, comme dit le prophète: « L’homme au milieu de sa grandeur, n’a pas compris sa destinée, il s’est fait semblable aux animaux qui meurent tout entiers. »
Chapitre V — L’auteur revient à son sujet principal, et il démontre que c’est un Dieu seul et unique qu’ont annoncé la loi et les prophètes, que le Christ a appelé son père, et qui s’est manifesté au monde, tant sous l’ancien que sous le nouveau Testament, par son Verbe, un avec lui et consubstantiel à lui
Ainsi le Dieu que le Christ a appelé son père, que la loi et les prophètes ont annoncé, n’est autre que le seul et même Dieu qui ouvre et ferme les cieux comme un livre, qui renouvelle d’un regard la face de la terre; qui a créé les choses qui sont dans le temps, afin qu’elles servent à l’homme de moyen pour mériter l’immortalité, et qui, dans son inépuisable bonté, donne encore par surcroit à l’homme les biens éternels, « afin de faire connaître, dans les siècles à venir, les richesses abondantes de sa grâce. » C’est lui aussi qui est le souverain créateur de toutes choses, et qui est au-dessus de tout, comme l’atteste Isaïe par ces paroles: « Voilà mon serviteur, dit l’Éternel, je prendrai sa défense, j’ai répandu mon prix sur lui, afin que vous connaissiez, que vous croyiez et que vous compreniez qui je suis. Moi le Seigneur, moi qui suis le premier et le dernier. C’est moi seul qui donne la vie, moi qui ai annoncé le salut et qui l’ai donné; moi qui suis le premier, et qui suis déjà avant les choses à venir. » Remarquons ici que cette grande vérité est annoncée avec une grandeur pleine de simplicité; et parce qu’il était impossible de connaître Dieu, sans le secours de Dieu même, il nous fait savoir qu’il a envoyé aux hommes son Verbe pour leur donner cette connaissance. On peut donc dire que c’est à ceux qui ignorent ces choses, et qui, dans leur ignorance, croient pouvoir créer un Dieu de leur invention, que s’adressent ces paroles de l’Évangile: « Vous êtes dans l’erreur, ne sachant ni les Écritures, ni la puissance de Dieu. » Notre Seigneur, qui est en même temps notre maître, a voulu nous montrer, dans cette réponse faite aux sadducéens, qu’en niant la résurrection, ils portaient atteinte au respect qu’on doit à Dieu et à l’observation de la loi, la vérité même de la résurrection, annoncée par Dieu même; il leur dit donc: « Vous êtes dans l’erreur, ne sachant ni les Écritures, ni la puissance de Dieu. Et pour ce qui est de la résurrection des morts, n’avez-vous point lu les paroles que Dieu a dites: Je suis le Dieu d’Abraham, et le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. » Et il ajoute: « Or, Dieu n’est point le Dieu des morts, mais des vivants; » car tous vivent en Dieu. Le Christ a donc annoncé par-là que le même Dieu dont la voix s’est fait entendre à Moïse auprès du buisson ardent, et qui a dit aux Israélites qu’il était le Dieu de leurs pères, celui-là est le Dieu des vivants. Quel autre, en effet, que le Dieu, qui est au-dessus de toutes choses, pourrait être le Dieu des vivants? C’est lui encore que le prophète Daniel a annoncé, lorsque, sur la demande de Cyrus, roi de Perse, « pourquoi il n’adorait pas le Dieu Bel, il répondit: Parce que je n’adore aucune idole faite de main d’homme, mais le Dieu vivant, qui a créé le ciel et la terre et qui est le souverain maître de toute chair. » Il ajoute encore: « J’adorerai le Seigneur mon Dieu, parce qu’il est le Dieu vivant. » Ainsi, ce Dieu vivant, que les prophètes adoraient, était donc bien réellement le Dieu des vivants, et son Verbe dont la voix s’est fait entendre à Moïse, était donc bien le même Verbe qui a réprimandé les sadducéens, qui a ressuscité les morts; il se montre donc ainsi à nous sous un double rapport, c’est-à-dire comme Dieu des vivants et des morts. Il a été appelé le Dieu des morts, c’est-à-dire le Dieu de nos pères qui dormaient dans le tombeau, mais qu’il a rappelés à lui, et qui vivent en Dieu comme enfants de la résurrection. Le Seigneur est lui-même la résurrection, comme il le dit dans l’évangile de saint Jean: « Je suis la résurrection et la vie. » Nos pères sont ses enfants; car le prophète a dit: « Pour vous, ô épouse, à la place de vos pères, il vous est né des enfants. » Ainsi le Christ, uni au Père des vivants, est le Dieu qui a parlé à Moise et qui s’est révélé à nos pères.
D’ailleurs, le Christ lui-même n’a-t-il pas enseigné cette vérité, quand il disait aux Juifs: « Abraham, votre père a tressailli de joie en voyant mon jour; il l’a vu et s’en est réjoui? » En effet, que dit l’Écriture? « Abraham crut à la parole de Dieu, et sa foi lui fut imputée à justice. » Il crut pour deux raisons: la première, parce que son Dieu est le seul Dieu, créateur du ciel et de la terre; ensuite, parce qu’il lui avait promis de lui donner une postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel. C’est ce que saint Paul exprime, quand il dit: Vous brillez comme des astres dans le monde. C’est là ce qui donnait à Abraham cette foi vive qui lui fit quitter sa terre natale pour obéir à la voix secrète de Dieu et à son Verbe, et pour s’établir dans la terre étrangère.
Les apôtres, qui étaient de la postérité d’Abraham, imitèrent aussi sa conduite, puisqu’ils quittèrent leur barque de pêcheurs et leur famille pour suivre le Christ, le Verbe de Dieu. Nous devons donc aussi, nous qui avons la même foi, imiter leur exemple, porter notre croix comme Isaac porta le bois qui devait servir à son immolation, pour suivre notre Seigneur Jésus-Christ. Abraham a eu pour mission de donner à l’homme chrétien l’exemple de suivre le Verbe. Abraham, en effet, n’écoutant que sa foi pour obéir à l’ordre de Dieu, se soumettait sans murmure à sa volonté, et se disposait à lui immoler son fils unique; afin que cet acte de soumission étant agréable à Dieu, il se décidât à donner en sacrifice son Fils unique pour la rédemption du genre humain.
Abraham fut comblé d’une grande joie, parce qu’étant doué du don de prophétie, il avait vu en esprit la venue du Christ sur la terre, et toutes les circonstances de la passion qu’il devait souffrir pour le salut de tous ceux qui croiraient en lui, tant sous l’ancienne que sous la nouvelle loi. Abraham connaissait ce Seigneur, ce Dieu dont il souhaitait avec tant d’ardeur de voir le jour; il connaissait aussi son Verbe; aussi il eut la foi, et c’est pourquoi sa foi lui fut imputée à justice; car la foi qui monte jusqu’au Très-Haut justifie l’homme. C’est pourquoi Abraham disait: « Je lève ma main vers le Seigneur Dieu, souverain possesseur du ciel et de la terre. » Voilà toutes les autorités que nos adversaires, dans un esprit d’impiété, voudraient renverser à l’occasion d’un seul mot qu’ils n’ont pas même compris.
Chapitre VI — Explication de ces paroles du Christ : Personne ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, dont les hérétiques cherchaient à corrompre le sens. Preuves que sous les deux testaments, la croyance à cet égard a toujours été la même, que le Père révèle le Fils, comme le Fils révèle le Père
Il est certain que notre Seigneur, en se proclamant à ses disciples le Verbe qui donne la connaissance du Père, et en reprochant aux Juifs leur incrédulité envers le Verbe, a dit ces paroles: « Et nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père; et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils aura voulu le révéler. » Saint Mathieu, saint Luc et saint Marc ont rapporté ces paroles de la même manière; elles ont été omises par saint Jean. Mais il y a des gens qui, se prétendant plus habiles que les apôtres, veulent expliquer ces paroles de manière à en tirer la conséquence, que le vrai Dieu n’aurait été connu par aucun homme avant la venue de notre Seigneur; ils ajoutent à cette assertion une autre impiété, en disant que le Dieu annoncé par les prophètes ne serait pas le père du Christ.
Or, s’il était vrai que le Christ n’eût commencé à exister que lorsqu’il a paru comme homme sur la terre, et que ce fût seulement vers le temps du règne de Tibère qu’il se fût souvenu que Dieu devait s’occuper du salut des hommes, mais sans prétendre lui-même se faire passer pour son Verbe consubstantiel à lui; dans ce cas, s’il devenait urgent d’annoncer un autre Dieu, il n’était pas moins essentiel de rechercher les causes de la négligence et de l’incurie de celui dont nous parlons. Cette question est fort grave, puisque son examen peut nous conduire à chercher un autre Dieu, et ébranler la foi que nous avons dans le Créateur de l’univers, dont nous sommes censés cependant tirer notre vie et les moyens de la conserver. Car, si le Fils a notre foi, le Père doit avoir notre amour plein et entier.
Aussi Justin a eu bien raison de dire, dans le livre qu’il a écrit contre Marcion: « Pour moi, je n’aurais pas cru aux paroles du Christ, s’il était venu annoncer un Dieu qui ne fût pas le créateur suprême et le conservateur de l’univers. Mais parce qu’il est venu à nous comme se disant le Fils unique d’un Dieu unique, créateur du monde, et notre créateur, qui contient tout et qui dirige tout, et dont il est lui-même la pleine émanation; dès lors il a eu toute ma foi, comme le Père a eu tout mon amour; amour et foi qui nous rendent dignes de Dieu. »
Nous ne pouvons connaître le Verbe que par la grâce du Verbe, c’est-à-dire par le Fils, de même que nous ne saurions connaître le Fils que par l’efficacité de la grâce du Père. Mais le Fils est le distributeur de la grâce du Père: le Père envoie, et le Fils est son envoyé et celui qui vient vers nous. Le Fils connaît l’invisibilité et l’infinité du Père, qui sont au-dessus de nos perceptions, et il en fait arriver la connaissance à notre esprit, en les mettant à notre portée: et réciproquement, il n’y a que le Père qui connaisse entièrement son Verbe. Or, c’est notre Seigneur lui-même qui nous a révélé ces rapports entre Dieu et le Verbe. Voilà comment le Fils, en se manifestant lui-même à nous, nous a révélé le Père. Le Père s’est manifesté par la manifestation du Fils: car toute révélation s’opère par le Verbe. C’était donc pour faire connaître que le Fils arrivait sur la terre afin de donner la connaissance du Père à ceux qui croiraient en lui, qu’il disait à ses disciples: « Nul ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, et nul ne connaît le Fils, si ce n’est le Père, et celui à qui le Fils aura voulu le révéler; » afin que, connaissant le Fils et le Père en ce qu’ils sont, nous ne soyons point exposés, à adorer quelque dieu fabuleux.
Or, le Père du Verbe est le seul auteur de toutes choses, ainsi que le Christ nous l’apprend par ses paroles; mais il n’a aucun rapport avec ce prétendu Dieu le Père, sorti de la fabrique des Marcion, des Valentin, des Basili de, des Carpocrate, des Simon, et de tous les autres hérétiques que l’on confond à tort sous le nom de gnostiques. Car, ce qui est pour eux le fils de Dieu, ne l’a jamais été; nous ne reconnaissons pour tel que notre Seigneur Jésus-Christ, contre lequel ils élèvent en vain leurs folles doctrines, en osant annoncer un autre Dieu inconnu. Ils doivent cependant se demander secrètement à eux-mêmes comment il se peut que ce Dieu soit inconnu, puisqu’ils le connaissent? Car ce qui est connu, même de quelques personnes, ne peut pas s’appeler une chose inconnue. Si les hommes avaient pu avoir, sans le Christ, la connaissance entière du Père et du Fils, pourquoi alors le Fils serait-il venu sur la terre? Serait-ce pour nous dire: Ne cherchez pas Dieu; car il est inconnu et vous ne sauriez le connaître? Langage que les valentiniens prêtent ridiculement au Christ, parlant à leurs Æons. Mais à quoi bon nous arrêter à de pareilles chimères!
Notre Seigneur nous a enseigné que personne ne pouvait connaître Dieu que par la révélation de Dieu même; ce qui veut dire que nous ne pouvons connaître Dieu que par Dieu; mais qu’il soit connu de cette manière, c’est un acte de la volonté du Père; et cette révélation s’opère par le moyen du Fils.
Voilà donc pourquoi le Père a révélé le Fils comme un moyen de se manifester lui-même aux hommes, et afin que les justes, qui croiront en lui, puissent se rendre dignes de la vie éternelle. Or, croire en lui, c’est obéir à ses commandements. Mais pour ceux qui ne veulent pas croire en lui, et qui par cela même fuient la lumière et font voir par-là qu’ils préfèrent les ténèbres, il les plongera dans un lieu de ténèbres. Le Père s’est donc révélé à tous en rendant son Verbe visible à tous; et le Verbe en même temps, en se manifestant lui-même à tous, manifestait à la fois le Père et le Fils. Aussi Dieu jugera-t-il tous les hommes, parce que tous ont vu également, mais tous n’ont pas cru de même.
Le Verbe, en manifestant sa propre substance, manifeste en même temps un Dieu créateur; la vue du monde prouve elle-même son auteur, la création prouve le créateur, le Fils démontre l’existence du Père qui l’a engendré. Ces vérités sont les mêmes pour tous les esprits, et cependant tous les esprits ne croient pas également. Le Verbe, en s’annonçant lui-même par la loi et les prophéties, annonçait en même temps son Père à tous, mais tous n’ont pas cru également: le Père se rendait visible, et en quelque sorte palpable, par son Verbe, malgré l’incrédulité d’un grand nombre. Mais tous ont vu le Père dans le Fils; car le Père est invisible hors du Fils, et il n’est visible que dans le Fils. Tous ceux qui voyaient le Christ, nommaient Dieu en parlant du Christ: tandis que les démons, tout en voyant le Fils, se refusaient à nommer Dieu, et disaient: « Je sais qui tu es, le Saint de Dieu. » Et lorsque Satan tenta le Christ, il lui dit, quoiqu’il sût bien qui il était, si tu es le fils de Dieu. Tous voient donc et nomment le Fils et le Père, mais tous ne croient pas également.
Il fallait que la vérité reçût le témoignage de tous, pour devenir ainsi une sentence de salut pour les croyants et une sentence de condamnation pour ceux qui ne croient pas; de cette manière, tous seront jugés avec justice; et la foi au Père et au Fils sera appuyée par le témoignage de tous, par les croyants et les non croyants, c’est-à-dire par les amis et par les ennemis. Car c’est là la preuve de la vérité d’une proposition, lorsqu’elle n’est contestée par aucune secte. Car ceux qui deviennent par la suite ses adversaires ont d’abord été frappés de sa vérité, ils l’ont attestée, ils l’ont proclamée jusqu’au moment où l’esprit de haine les transforme en accusateurs et les porte à renier leur propre témoignage. Ainsi, celui qui a dit: personne ne connaît le Père, était un seul et même Dieu, à qui le Père a soumis toutes choses; c’est lui que tout proclame avoir été véritablement homme, comme il est véritablement Dieu: témoignage qui commence par Dieu le père, par le Saint-Esprit, par les anges, et qui est répété par les hommes, par les hérétiques eux-mêmes, par les démons, les ennemis de Dieu, et jusque par la mort elle-même. Mais, comme c’est le Fils qui a le gouvernement de toutes choses par le Père, par qui tout commence et tout finit, personne ne peut connaître Dieu que par son secours. On ne connaît le Père que par le Fils; et la connaissance du Fils uni au Père, a été révélée par le Fils. Voilà ce qui explique ces paroles de notre Seigneur, que personne ne connaît le Fils, si ce n’est le Père; et personne ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, et ceux à qui le Fils l’aura révélé. Remarquons que ces mots, l’aura révélé, ne marquent pas seulement cette révélation pour l’avenir, comme si le Verbe n’avait commencé à révéler le Père que depuis sa naissance sur la terre, par la vierge Marie, mais qu’ils s’appliquent indistinctement à tous les temps. Car le Fils, dès le commencement, venant en aide à sa créature, révèle le Père à qui il lui plaît, et quand il lui plaît, et comme il plaît au Père. Concluons donc que dans toutes choses et par toutes choses, il n’y a qu’un vrai Dieu qui ne fait qu’un avec le Verbe ou son Fils et avec le Saint-Esprit, comme il n’y a qu’un seul et même salut pour tous ceux qui croient en lui.
Chapitre VII — L’auteur revient à son sujet. Il démontre qu’Abraham a eu, par la révélation du Verbe, la connaissance du Père, et la prévision de l’avénement du fils de Dieu sur la terre. De là sa grande joie, en voyant le jour du Christ, où devaient s’accomplir toutes les promesses qui lui avaient été faites. Le bienfait de cette révélation d’Abraham s’est étendu sur toute sa postérité restée fidèle à sa foi ; mais les Juifs, qui n’ont pas voulu reconnaître le Verbe de Dieu, n’y ont eu aucune part
Le Dieu qu’adorait Abraham était le Dieu créateur du ciel et de la terre, que le Verbe avait révélé à son Esprit. Averti par une vision du futur avénement du fils de Dieu, parmi les hommes: avénement dont les conséquences seraient de rendre sa race aussi nombreuse que les étoiles du ciel, il désira vivement de voir lui-même ce jour et de contempler le Christ; son désir fut accompli, il vit ces choses par l’esprit de prophétie, et il fut comblé de joie. Voilà pourquoi Siméon, qui était de la race d’Abraham, en parlant au nom de ce patriarche, disait ensuite: « Seigneur, laissez aller maintenant votre serviteur en paix, selon votre parole; car nos yeux ont vu votre salut, le salut que vous avez préparé devant la face de tous les peuples, comme la lumière qui éclairera toutes les nations, et la gloire de votre peuple d’Israël. » On voit ensuite dans la nuit de la naissance du Sauveur, les anges annoncer cette joyeuse nouvelle aux bergers de Bethléem. Et nous voyons aussi la vierge Marie s’écrier à l’occasion du même événement: « Mon âme rend grâce au Seigneur, et mon esprit s’est exalté dans le Dieu mon Sauveur. » Ainsi, la joie qu’avait sentie Abraham dans la vision du jour du Seigneur fut ressentie par ceux de sa race, qui attendaient la venue du Christ et qui croyaient en lui; et par réciprocité, la joie que ressentirent les enfants d’Abraham remonta jusqu’à lui-même, qui avait désiré de voir le jour du Christ. C’était donc avec raison que notre Seigneur rendait justice à Abraham, quand il disait de lui: « Abraham, votre père, a tressailli de joie dans l’espoir de voir mon jour; il l’a vu et s’en est réjoui. »
Or, ces paroles du Christ avaient pour objet de montrer que tous ceux qui, dès le commencement, ont eu la connaissance de Dieu, et qui ont prophétisé l’avénement de son Fils, ont eu cette révélation par le Fils de Dieu, qui plus tard a pris un corps visible et sujet à la douleur, et a conversé avec les hommes, afin que la promesse faite à Abraham fût accomplie et que sa race, la race des croyants, devînt comme les étoiles du ciel; ce qui faisait dire à saint Jean-Baptiste: « Je vous dis que Dieu peut susciter de ces pierres mêmes des enfants d’Abraham. » N’est-ce pas en effet ce miracle que Jésus a fait, en nous arrachant au culte des idoles de pierre, en chassant de notre âme les pensées stériles et charnelles, et y faisant entrer la foi qui animait Abraham? C’est ce qui fait dire à saint Paul que nous sommes les enfants d’Abraham, parce que nous avons la même foi et la promesse du même héritage. C’est donc toujours le même et unique Dieu, qui avait choisi Abraham pour recevoir la promesse de la rédemption. C’est lui aussi, ce même Dieu créateur, qui, par son Christ, a préparé ces lumières qui doivent éclairer le monde, c’est-à-dire qui promène le flambeau de la foi parmi les gentils. « Vous êtes, a dit le Christ la lumière du monde, c’est-à-dire vous êtes comme les étoiles du ciel. » Nous avons clairement démontré le vrai sens de ces mots : que personne ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, et ceux à qui il l’aura révélé. Et le Fils fait cette révélation à qui il lui plaît; d’où il résulte qu’elle a lieu et par le concours du consentement du Père et de l’action du Fils. Voilà ce qui fait dire au Christ en parlant à ses disciples: « Je suis la voie, la vérité et la vie; personne ne vient au Père que par moi. Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon père; mais vous le connaîtrez bientôt et vous l’avez déjà vu. » Il est doc certain que c’est par le Fils, c’est-à-dire par le Verbe, que nous arrivons à la connaissance de Dieu.
Aussi les Juifs qui n’ont pas voulu connaître le Verbe, pensant qu’on peut connaître le Père, sans connaître le Fils, se sont-ils séparés de Dieu; ils ne reconnaissent plus ce Dieu qui a pris la forme humaine pour faire entendre sa voix à Abraham et à Moïse, celui qui a dit: « J’ai vu l’affliction de mon peuple en Égypte, et je suis descendu pour le délivrer. » Le fils de Dieu, qui est le Verbe, avait, dès le commencement, pris l’humanité sous sa protection spéciale, les anges étant plus particulièrement sous celle du Père. Il la préparait de loin à recevoir le bienfait de la rédemption, prêtant l’assistance de son appui divin, de son ministère ineffable à tous les événements humains, à toutes les choses de la terre. Le Fils, en effet, avec le Saint-Esprit qui est son image, gouverne tout; il est, avec le Saint-Esprit, le Verbe et la Sagesse, double puissance devant laquelle les anges s’humilient, et dont ils exécutent les ordres. On voit, d’après ces explications, que les efforts tentés pour donner une interprétation fausse à ce passage de l’Évangile: que personne ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, n’ont abouti à rien.
Chapitre VIII — Réfutation de l’assertion de Marcion et de ses disciples, qui prétendaient qu’Abraham n’avait pu être sauvé par le Christ ; car le Christ est venu pour délivrer non-seulement Abraham, mais encore toute sa race, non par l’abolition de la loi, mais par son accomplissement ; il ne la violait pas lors même qu’il opérait des guérisons miraculeuses le jour du sabbat
C’est en vain que Marcion et ses sectateurs nous opposent qu’Abraham n’a pu être sauvé, puisque l’Esprit saint nous assure le contraire par le témoignage des prophètes et par celui de saint Paul, qui dit qu’Abraham a été sauvé « parce qu’il crut à la parole de Dieu, et que sa foi lui fut imputée à justice. » Et le salut d’Abraham ne nous est-il pas confirmé par notre Seigneur lui-même? pour prouver que la puissance de Dieu pourrait faire sortir des pierres mêmes des enfants de la foi d’Abraham, et faire que sa postérité fût comme les étoiles du ciel, il dit: « Or, je vous dis que plusieurs viendront d’orient et d’occident, et s’assieront, avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux; » et un peu après il dit encore aux Juifs: « Quand vous verrez qu’Abraham, Isaac et Jacob, et tous les autres prophètes seront dans le royaume de Dieu, et que vous en serez chassés. » Il est donc certain que ceux qui nient la vérité du salut d’Abraham, et qui font intervenir un Dieu autre que celui que nous savons avoir fait à Abraham la promesse du salut, ceux-là s’excluent eux-mêmes du royaume de Dieu et de l’immortalité; car ils blasphèment contre Dieu même qui a appelé dans son sein Abraham, et qui a promis le salut à toute sa race, c’est-à-dire à l’Église, qui, par la grâce de Jésus-Christ, reçoit l’adoption et l’héritage qui lui avaient été promis dans la personne d’Abraham.
Ainsi notre Seigneur, en sauvant la postérité d’Abraham, en la rendant à la liberté et l’appelant au bienfait du salut, comme en guérissant la femme le jour du sabbat, agissait toujours en vertu de sa même puissance; ce qu’il manifesta en disant à ceux qui l’entouraient et qu’il savait n’avoir pas la même foi qu’Abraham: « Hypocrites, chacun ne détache-t-il pas son bœuf et son âne de la crèche les jours de sabbat, et ne les conduit-il pas à l’abreuvoir? Et ne fallait-il point délivrer de son esclavage, au jour du sabbat, cette fille d’Abraham dont Satan s’était emparé, il y a dix-huit ans. » On voit donc que, sans porter aucune atteinte à la loi, le Christ délivrait des liens du démon et guérissait ceux qui avaient la foi d’Abraham le jour même du sabbat. Et d’ailleurs la loi ne défendait nullement de secourir pendant ce jour du sabbat ceux dont la position le réclamait, en même temps qu’elle voulait que les cérémonies religieuses prescrites fussent accomplies; bien plus, elle ne défendait point de s’occuper de la guérison des animaux. Nous voyons que le Christ opéra souvent des guérisons le jour du sabbat, auprès de la piscine de Siloé; c’est pour cela qu’un grand nombre de malades venaient vers lui ce jour-là. Ce que la loi défendait, c’étaient les œuvres intéressées qui ont pour objet un intérêt tout matériel; elle invitait, au contraire, de se livrer aux actes qui sont purement intellectuels, qui s’opèrent par la parole et le conseil, et qui ont pour objet le soulagement du prochain. C’est dans ce sens que notre Seigneur réprimandait ceux qui, par un esprit d’hypocrisie, se montraient scandalisés des guérisons qu’il faisait le jour du sabbat. Loin de violer la loi, il l’accomplissait au contraire, faisant, comme le grand-prêtre, des œuvres d’expiation, rendant Dieu propice aux hommes, guérissant les lépreux et les infirmes, et enfin se dévouant lui-même à la mort pour racheter l’homme, le ramener de l’exil et le faire rentrer dans son héritage.
La loi ne défendait pas non plus de prendre, le jour du sabbat, pour sa nourriture, des choses que l’on trouvait devant soi: mais ce qu’elle défendait, c’était de moissonner et de rentrer la moisson dans le grenier. Aussi, le Seigneur entendant quelques-uns qui blâmaient ses disciples de ce qu’ils cueillaient le jour du sabbat quelques épis pour en manger le blé, leur dit: « N’avez-vous pas lu ce que David fit quand il eut faim, lui et tous ceux qui étaient avec lui? Et comment il entra en la maison de Dieu, et prit le pain de proposition et en mangea, et donna à ceux qui étaient avec lui des pains qu’il n’est permis de manger qu’aux prêtres seulement. » C’est ainsi qu’en défendant ses disciples, il explique la loi qui laisse à ceux qui sont revêtus du sacerdoce une certaine liberté d’agir. Car, aux yeux de Dieu, David était encore investi du sacerdoce, quoiqu’il fût persécuté par Saül.
En effet, tous les justes participent à l’exercice du divin sacerdoce. Tous les apôtres de notre Seigneur en sont naturellement revêtus, eux qui n’ont ni champ, ni héritage, mais qui sont entièrement consacrés au service de l’autel; c’est d’eux dont Moïse a voulu parler, quand il dit dans le Deutéronome: « Qui dit à son père et à sa mère, je ne vous connais pas; qui méconnaît ses frères; qui oublie ses enfants pour observer ta loi et garder ton alliance. » Qui sont donc ceux qui ont quitté leur père et leur mère, qui ont renoncé à tous leurs proches pour suivre le Fils de Dieu et pour annoncer sa parole, si ce n’est ses disciples? C’est à eux encore que s’appliquent ces paroles de Moïse: « Le Seigneur dit à Aaron: Vous ne possèderez rien dans la terre des enfants d’Israël, et vous n’aurez aucune part avec eux: je suis moi seul ta part et ton héritage. » Et encore ailleurs: « C’est pourquoi Lévi n’est point entré en partage ni en possession avec ses frères, parce que le Seigneur est lui-même son partage, selon que le Seigneur votre Dieu le lui a promis. Ils mangeront des sacrifices du Seigneur et de ses oblations. » C’est aussi dans le même sens que saint Paul a dit: « Ce n’est pas vos dons que je désire, mais le profit qui en reviendra pour vous. » Les disciples du Seigneur ayant un caractère sacerdotal, il leur est permis, d’après la loi, de prendre des productions de la terre, ce qui est nécessaire à leur nourriture; car « l’ouvrier mérite qu’on le nourrisse. » Les prêtres du temple ont violé la loi du sabbat, et cependant ils n’étaient point coupables. Pourquoi n’étaient-ils pas coupables? parce qu’étant au service du temple, leurs actes participaient des choses saintes et n’avaient point rapport aux choses temporelles; ce qu’ils faisaient était pour accomplir la loi, loin que ce fût pour la violer. Il n’en était pas de même de celui qui, sans être prêtre, vint jusque dans l’intérieur du temple pour y déposer des bois secs pour le sacrifice, et qui fut avec raison lapidé. « Tout arbre donc qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. Et si quelqu’un profane le temple Dieu, Dieu le perdra. »
Chapitre IX — L’ancien et le nouveau Testament n’ont l’un et l’autre qu’un même auteur, comme ils n’ont qu’un même objet, qu’un même but principal
Toutes les choses créées tirent leur origine d’un même principe, c’est-à-dire d’un seul et même Dieu, qui est leur auteur, ainsi que notre Seigneur lui-même l’a déclaré à ses disciples, quand il a dit: « Tout scribe donc qui a la science du royaume des cieux, est semblable à un homme, père de famille, qui tire de son trésor des choses nouvelles et anciennes. » Mais il n’a pas dit qu’il y avait un créateur des choses anciennes et un créateur des choses nouvelles, mais bien qu’il n’y en avait qu’un seul et qui était le même. Le Seigneur Dieu est comme un père de famille, qui règle et gouverne tout ce qui est de sa maison; il a une loi juste pour tous, pour ceux qui ne sont pas affranchis, et pour ceux qui sont libres; mais il soumet à un règlement particulier ceux qui ont mérité la liberté, il les traite comme ses enfants et les met en possession de leur héritage. Par ces mots de scribes et de docteurs du royaume des cieux, notre Seigneur désignait ses propres disciples; il les désigne de la même manière dans un autre endroit, lorsqu’il dit aux Juifs: « C’est pourquoi, voilà que je vous enverrai des prophètes, et des sages et des docteurs, et vous tuerez plusieurs d’entr’eux, et vous les poursuivrez de ville en ville. » Quand il dit que le père de famille tire de son trésor des choses anciennes et des choses nouvelles, il veut évidemment désigner par là l’ancien et le nouveau Testament: l’ancien Testament, celui selon la loi donnée à Moïse; et le nouveau, qui est selon la loi de l’Évangile. C’est de lui que David a dit: « Chantez à Jéhovah un nouveau cantique. » Et Isaïe: « Chantez au Seigneur un hymne nouveau; que ses louanges soient publiées d’un bout de la terre à l’autre; que la mer et sa vaste étendue retentissent de sa gloire; habitants des îles, célébrez, chantez le Seigneur. » Jérémie dit aussi: « Voilà que les jours viennent, dit le Seigneur, et j’établirai une nouvelle alliance avec la maison d’Israël et la maison de Judas, non pas selon l’alliance que j’ai formée avec leurs pères. » L’ancien et le nouveau Testament ne reconnaissent donc l’un et l’autre qu’un seul et même auteur, c’est-à-dire le Verbe de Dieu, ou notre Seigneur Jésus-Christ, qui a fait entendre sa voix à Abraham et à Moïse, qui est venu plus tard sur la terre pour nous délivrer de l’esclavage du péché, et pour répandre plus abondamment les trésors de la grâce qui vient de lui. Car, « il est, nous dit-il lui-même, plus grand que le temple. » Et quant aux deux Testaments, il faut dire qu’ils sont de même nature, bien que le nouveau ait apporté un plus grand bienfait au monde; ils ne diffèrent que du plus ou du moins, par le plus ou le moins de magnificence et de richesse, comme l’on dit de deux choses qui ont la même substance, la même nature: c’est ainsi que l’on dit de l’eau comparée à l’eau, de la lumière comparée à la lumière, de la grâce comparée à la grâce. Car la loi, qui a été donnée pour une ère de délivrance, est meilleure que celle qui a été donnée pour un temps de servitude; voilà pourquoi la première a été étendue à toute la terre. Ainsi, notre Seigneur, qui est plus grand que le temple, apporte aux hommes plus que Salomon, plus que Jacob, car il leur apporte sa présence et les fruits de sa résurrection d’entre les morts; et cependant il agit en annonçant toujours le même Dieu, le même Père annoncé dans l’ancien Testament, le même créateur qui a plusieurs manières de récompenser ceux qui en sont dignes, et qui donne de plus grands biens à ceux qui l’aiment davantage, comme il le disait lui-même à ses disciples: « Vous verrez de plus grandes choses. » Saint Paul dit aussi dans le même sens: « Non que j’aie déjà atteint jusques-là, ou que je sois déjà parfait, car ce que nous avons maintenant de science et de prophétie est très-imparfait. Mais lorsque nous serons dans l’état parfait, tout ce qui est imparfait sera aboli. » Or, lorsque nous arriverons à cet état parfait, ce ne sera pas un autre Dieu que nous verrons, mais celui qui est maintenant l’objet de tous nos désirs (bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu’ils verront Dieu); et ce n’est pas non plus un autre Christ, ou un autre fils de Dieu que nous verrons, mais bien celui qui est né de la vierge Marie, qui a souffert, celui enfin en qui nous croyons et qui est l’objet de notre amour. « On dira en ce jour, selon les paroles d’Isaïe, voilà le Dieu que nous adorons; nous avons espéré en lui, et il nous a sauvés. » Saint Pierre dit aussi dans son épître: « Lui que vous aimez, quoique vous ne l’ayez point vu, et en qui vous croyez, quoique vous ne le voyiez point encore; et c’est parce que vous croyez, que vous serez comblés d’une joie ineffable et glorieuse. » Et le Saint-Esprit que nous contemplerons, sera le même que celui qui est en nous et qui nous fait crier vers le ciel: « Mon Père! mon Père! » Toutefois il y aura cette différence, que nous verrons alors Dieu et les choses de Dieu face à face, tandis que nous ne les voyons ici-bas que dans un miroir et comme à travers des énigmes. Ainsi nous contemplons dès à présent, par l’intelligence, quelque chose de plus grand que le temple et que Salomon, je veux dire l’avénement du fils de Dieu. Notre foi reste la même en un seul Dieu, auteur et créateur de toutes choses, qui s’est révélé dès les premiers temps du monde; et pour nous, le fils de Dieu est le même que celui que les prophètes ont annoncé.
Les prophètes annoncèrent le nouveau Testament au monde, ainsi que celui qui devait l’établir, selon la volonté du Père, afin que les croyants fussent ainsi fortifiés dans leur foi et dans leur espérance, et que le salut du genre humain fût de cette manière assuré et opéré par ces deux Testaments qui s’enchaînent l’un à l’autre. Il n’y a qu’un seul salut, comme il n’y a qu’un seul Dieu; mais il faut que l’homme, pour arriver jusqu’à Dieu, passe par un grand nombre d’épreuves, et exécute un grand nombre de commandements. Un roi de la terre, qui n’est cependant qu’un homme, peut bien accorder, s’il lui plaît, des faveurs plus grandes à quelques-uns de ses sujets plutôt qu’aux autres; et nous ne voudrions pas accorder à Dieu la même faculté, et il ne pourrait faire arriver à une plus grande perfection ceux qui suivent son culte avec plus de constance et d’ardeur que les autres! Mais les gnostiques l’entendent autrement; leur progrès à eux est de ne se tenir à aucune conviction, d’inventer un autre Dieu que celui annoncé dès les temps anciens par les prophètes, d’inventer ensuite un troisième Dieu, autre que le second, qu’ils avaient mis au deuxième degré. Toutefois leur progrès ne s’arrêtera pas là; ils passeront à un quatrième, de celui-là à un autre, et puis à un autre encore; et à force de passer de l’un à l’autre, ils finiront par n’en avoir aucun. Une fois sorti de la connaissance du vrai Dieu, on a beau revenir sur ses pas et se mettre en quête, on ne peut plus retrouver Dieu; on nage alors dans un océan de ténèbres, dont on ne peut sortir, à moins qu’on ne rentre dans la vérité par la porte du repentir, et que l’on ne confesse enfin un seul et unique Dieu le père, révélé par la loi et les prophètes, auquel le Christ a porté témoignage, comme il l’exprime en parlant à ceux qui accusaient ses disciples de n’être pas fidèles aux traditions: « Pourquoi donc vous-mêmes transgressez-vous le commandement de Dieu, à cause de votre tradition? Car Dieu a dit: Honore ton père et ta mère; et celui qui maudira son père ou sa mère, qu’il meure de mort. » Et il ajoute encore: « Et vous avez rendu vain le commandement de Dieu à cause de votre tradition. » Il est évident que par ces paroles le Christ rend témoignage à Dieu le père, qui avait dicté le commandement de l’ancienne loi donnée à Moïse: « Honore ton père et ta mère, afin que tes jours soient longs sur la terre. » C’est ainsi que le Verbe de Dieu, qui est Dieu lui-même, confirme le précepte de l’ancienne loi, en même le temps qu’il annonce le seul vrai Dieu, qui est son père.
Chapitre X — Que l’ancien Testament en général, et principalement dans cette partie qui est relative à la mission de Moïse, parle constamment du fils de Dieu, prédit son avénement sur la terre et sa passion ; et que ce livre tout entier a été inspiré par un seul et même Dieu
Saint Jean a consigné dans son Évangile une circonstance importante; c’est cette réponse que Jésus fit aux Juifs, lorsqu’il leur dit: « Sondez les Écritures, puisque vous croyez avoir par elles la vie éternelle; ce sont elles qui rendent témoignage de moi, et vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie. » Or, pourquoi les Écritures annonçaient-elles le Fils, si ce n’est parce que le Père les inspirait, pour instruire les hommes de cet avénement qui leur apporterait le salut. « Si vous croyiez à Moïse, leur dit le Christ, vous croiriez aussi à moi; car c’est de moi qu’il a écrit. » Et d’ailleurs, n’est-il pas constamment question du fils de Dieu dans les Écritures? ici, il fait entendre sa voix à Abraham; là, c’est à Noé, quand il lui indique les dimensions de l’arche; ailleurs, on nous le montre à la recherche d’Adam; dans un autre endroit, portant le jugement contre les habitants de Sodome; ici il apparaît à Jacob, et lui montre le chemin qu’il doit suivre; là il parle à Moïse du milieu du buisson ardent. Est-il besoin de citer les termes mêmes par lesquels Moïse désigne le fils de Dieu? car il a annoncé jusqu’à sa passion, quand il désigne le Christ sous la figure de la pâque; et, en effet, la passion du Christ, annoncée depuis un temps si reculé, s’est accomplie dans le temps de la pâque, où le Christ a consommé son sacrifice. Il a annoncé non-seulement le jour où s’accomplirait cet événement, mais encore le lieu, l’heure, qui serait celle du coucher du soleil, quand il dit: « Vous ne pourrez pas immoler la pâque dans toutes les villes que le Seigneur votre Dieu doit vous donner, mais dans le lieu que le Seigneur votre Dieu aura choisi pour y établir son nom; et vous immolerez la pâque le soir au coucher du soleil. »
Déjà l’Écriture, et avant le temps de Moïse, avait prédit l’avénement du Christ, lorsqu’elle dit: « Le sceptre ne sortira pas de Juda, ni le prince de sa postérité, jusqu’à ce que vienne celui à qui appartient le sceptre, et qui est l’attente des nations. Il liera son ânon à la vigne, à la vigne le fils de son ânesse; et il lavera sa robe dans le vin, et son manteau dans le sang de la vigne. Ses yeux seront plus rouges que le vin, et ses dents plus blanches que le lait. » Que ceux donc qui prétendent tout expliquer vérifient maintenant quel a été le temps de la mort du Christ, quel a été ce chef de la maison de Juda, quel était cet espoir des nations, ce que signifiait cette vigne, cet ânon, ce manteau, ces yeux, ces dents, ce vin, et enfin chacun des mots de cette prophétie, et ils trouveront que tout se rapporte exactement à notre Seigneur Jésus-Christ. Aussi Moïse, en reprochant au peuple juif son ingratitude, lui dit-il: « C’est donc là ce que tu rends au Seigneur, peuple fou et stupide! » Et parlant ensuite de ce Dieu qui les a créés, qui doit venir ensuite sur la fin des temps pour les racheter et pour les sauver, qu’ils feront mourir sur la croix, ne voulant pas croire en lui, il dit: « Le salut sera suspendu devant tes yeux, et tu ne croiras pas au salut. » Et il dit encore: « N’est-ce pas lui qui est ton père, qui t’a possédé, qui t’a fait, qui t’a créé? »
Chapitre XI — Que les anciens prophètes et les justes sous l’ancienne loi ont eu connaissance de l’avénement futur du Christ, et que c’est pour cela qu’ils ont plus vivement désiré de le voir et de l’entendre ; que c’est par le Saint-Esprit qu’il s’est révélé dans les saintes Écritures, et a répandu dans le cours des siècles des grâces sur l’humanité, avec une abondance plus grande toutefois sous la loi nouvelle que sous l’ancienne
Il est certain que non-seulement les prophètes, mais encore qu’un grand nombre de justes, à qui le Saint-Esprit donnait la prévision de la venue du Christ sur la terre, ont vivement désiré de revenir en un temps où ils pourraient contempler le Seigneur face à face, et entendre ses divines paroles. Jésus-Christ lui-même nous confirme cette vérité par ces paroles adressées à ses disciples: « En vérité, je vous dis que beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu; et entendre ce que vous entendez, et ne l’ont point entendu. » Comment auraient-ils pu désirer d’entendre et de voir le Christ dans son humanité, s’ils n’avaient eu la prescience de sa venue? Et de qui pouvaient-ils tenir cette prescience, si ce n’est de Dieu même? Comment enfin les Écritures annonceraient-elles la venue du Christ, si cette révélation n’y avait été déposée par Dieu lui-même, agissant par son Verbe; tantôt faisant entendre sa voix à l’homme, tantôt donnant la loi sur le mont Sinaï, faisant tour à tour des reproches et des exhortations à son peuple, ensuite délivrant l’humanité de la servitude de l’enfer, la prenant dans son adoption, et lui offrant, après un certain temps d’épreuves, l’héritage de l’immortalité dans laquelle l’homme possèdera la perfection? Car Dieu a créé l’humanité pour croître et se perfectionner, comme il est dit dans l’Écriture: « Croissez et multipliez. »
Et c’est là la différence entre Dieu et l’homme; c’est que Dieu est actif et que l’homme est passif; et celui qui crée est toujours le même, tandis que celui qui est créé a un commencement, un milieu, et est susceptible d’augmentation et de perfection. Ce que Dieu fait est parfait; ce qui dans l’homme est de Dieu est également parfait. Dieu est parfait en tout, toujours égal et semblable à lui-même; car il est tout lumière, tout esprit, tout substance, et la source de tout bien. Si l’homme a reçu la faculté de croître et de se perfectionner, c’est pour se rapprocher de Dieu. Et comme Dieu est incorruptible, l’homme en s’efforçant d’imiter cette perfection de Dieu, ira toujours en se rapprochant de lui. Car Dieu ne cesse pas un instant de répandre ses bienfaits et ses dons sur l’homme, et l’homme ne cesse pas de les recevoir et de s’en faire un trésor. L’homme doit être reconnaissant envers Dieu qui a placé en lui ses bontés, et qui l’a fait l’instrument de sa gloire; et son ingratitude sera justement punie, parce qu’elle constitue le mépris de la part de la créature pour son créateur, et la révolte envers son Verbe. C’est lui, en effet, qui a promis de donner plus à ceux qui auront plus et qui porteront plus de fruits; notre Seigneur en a fait la promesse lui-même: « Courage, dit-il, bon et fidèle serviteur; tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup: entre dans la joie de ton Seigneur. »
Suivant les promesses faites par la révélation et confirmées ensuite par le Christ, Dieu devait, sous l’ancienne loi, dans sa miséricorde infinie, distribuer de plus grandes faveurs à ceux qui accompliraient plus de bonnes œuvres; mais toutefois l’effet de la rédemption, par la descente du Christ sur la terre, a été de faire espérer de plus grandes faveurs encore à ceux qui s’en rendraient dignes sous la nouvelle loi, c’est-à-dire depuis le nouveau Testament. Et en effet, ceux qui vivaient sous l’ancienne loi, entendaient les prophètes annoncer la venue du Messie, mais leur joie n’était encore qu’une joie d’espérance; tandis que ceux qui ont été témoins de sa venue, qui ont reçu de lui le bienfait de la liberté, et ont été comblés de tous les dons de sa miséricorde, ceux-là ont joui d’une faveur plus grande, ont éprouvé une joie plus vive, car ils ont connu en réalité la venue du Messie; et c’est à eux que s’applique ce que dit le prophète David: « Mon âme tressaillera dans le Seigneur, et elle se réjouira dans son salut. » Aussi, lorsque le Christ fit son entrée dans Jérusalem, tous ceux qui partageaient la foi et les espérances de David reconnurent-ils leur roi, le Messie; ils étendirent leurs vêtements sur son chemin et le jonchèrent de feuillage; et ils s’écrièrent dans l’énivrement de leur joie: « Hosanna au fils de David; béni celui qui vient au nom du Seigneur! Hosanna au plus haut des cieux! » Mais les pharisiens et les hypocrites, qui avaient de l’influence sur la foule ignorante, refusèrent de croire à la venue du Christ, et ils s’écrièrent: « Entendez-vous ce que ceux-ci disent? » Jésus leur répondit: « N’avez-vous jamais lu cette parole: Vous avez mis la louange dans la bouche des enfants et de ceux-mêmes qui sont à la mamelle? » Jésus expliquait par là que les paroles prophétiques de David s’appliquaient à lui-même, et il montrait aux pharisiens qu’ils ne savaient pas comprendre l’esprit de l’Écriture et de la loi de Dieu, faisant connaître qu’il était lui-même le Christ annoncé par les prophètes, dont le nom doit être béni par toute la terre, dont les louanges qu’il rapporte lui-même à son père, seront chantées même par les enfants à la mamelle; aussi sa gloire et sa grandeur sont-elles au-dessus des cieux.
S’il est donc vrai que notre Seigneur Jésus-Christ est réellement le Messie annoncé par les prophètes, dont l’avénement a apporté des grâces plus abondantes et a procuré des récompenses plus grandes à ceux qui croient en lui, il n’est pas moins certain dès-lors que Dieu, son père, est également le Dieu qu’ont annoncé les prophètes, que le Christ a proclamé durant son séjour sur la terre, qui a été adoré depuis le commencement du monde, au nom de qui le Christ a apporté le bienfait de la rédemption à tous les hommes qui le servent avec humilité et avec amour. Quant à ceux qui méprisent son culte et qui se révoltent contre Dieu, qui mettent leur bonheur dans les folles vanités du monde et dans les biens de la terre (ces biens terrestres qui, dans l’ancienne loi, n’étaient que la figure et comme l’ombre des biens immortels), qui feignent de faire plus qu’il n’est prescrit, comme s’ils préféraient la loi qu’ils se font à eux-mêmes à celle de Dieu, et qui enfin sont au dedans pleins d’hypocrisie, de cupidité et de malice; pour tous ceux-là le Christ n’a apporté que la damnation éternelle, en les effaçant d’avance du livre de vie.
Chapitre XII — Il est démontré que l’ancienne et la nouvelle loi n’ont qu’un seul et même auteur ; ce que le Christ a lui-même prouvé par le respect qu’il professait pour les traditions et les usages anciens qu’il a confirmés et consacrés par ses paroles, et en se désignant lui-même comme étant le dernier accomplissement de la loi de Moïse
Ce qu’on appelait la tradition des anciens et que les pharisiens feignaient d’observer, était réellement contraire à la loi de Moïse. C’est à ce sujet qu’Isaïe a dit: « Ton or est devenu du plomb, et ton vin est mêlé d’eau; » exprimant ainsi que les anciens finiraient par altérer la tradition première, en substituant une fausse loi à la loi véritable, comme notre Seigneur lui-même s’en est hautement plaint, quand il a dit aux pharisiens: « Pourquoi donc vous-mêmes transgressez-vous les commandements de Dieu à cause de votre tradition? » Or, ils ne s’étaient pas contentés d’altérer dans des intentions coupables l’ancienne loi, mais ils avaient de plus fini par substituer à la loi une loi de leur façon, qui est encore désignée aujourd’hui sous le nom de loi pharisienne. Cette loi supprime beaucoup de choses de l’ancienne, en ajoute d’autres, donne à certaines choses une interprétation tout-à-fait arbitraire; et encore ne se servent-ils de leur nouvelle loi que selon le caprice de leur bon plaisir. C’était donc pour prendre le parti de cette prétendue tradition qu’ils ont refusé de croire à la loi véritable qui leur annonçait l’arrivée du Messie; et ils faisaient un reproche au Christ de ce qu’il opérait des guérisons le jour du sabbat, chose que la loi ne défendait réellement pas. D’ailleurs les Pharisiens eux-mêmes ne faisaient-ils pas des remèdes pour les malades le jour du sabbat? mais ils avaient soin de ne pas se blâmer eux-mêmes en s’accusant de violer la tradition. Ils n’avaient donc pas le véritable esprit de la loi, qui consiste dans l’amour de Dieu.
Cet amour de Dieu, en l’étendant au prochain, comme l’a enseigné notre Seigneur, est le premier et le plus important des préceptes; il renferme en lui, ainsi qu’il l’a dit, la loi et les prophètes. Le fils de Dieu n’a point aboli ce précepte en lui en substituant un autre, mais il l’a confirmé et renouvelé en recommandant à ses disciples d’aimer Dieu de tout leur cœur et le prochain comme soi-même. Et s’il n’avait pas reconnu Dieu le père pour son père, au lieu de recommander ce premier précepte de l’ancienne loi, il en aurait mis un autre à la place. Saint Paul ne dit-il pas dans le même sens: « L’amour est la plénitude de la loi. » Rien ne peut égaler la foi, l’espérance et l’amour; mais l’amour est encore au-dessus de la foi et de l’espérance. Il n’y a pas de véritable culte envers Dieu sans l’amour, par lequel la créature donne en quelque sorte quelque chose à Dieu; ni l’intelligence des mystères, ni la foi, ni le don de prophétie ne sont rien sans l’amour. C’est l’amour qui rend l’homme parfait; celui qui aime Dieu sera parfait dans le présent et dans l’avenir. Il est de la nature de l’amour de Dieu d’aller en augmentant sans cesse; il s’accroît de plus en plus, à mesure que nous contemplons Dieu.
Le grand précepte qui domine tous les autres dans l’ancienne et la nouvelle loi, c’est d’abord d’aimer Dieu de tout notre cœur, et ensuite d’aimer le prochain comme nous-mêmes! cette concordance prouve que l’un et l’autre Testament ont le même auteur. Or, puisque les règles de la perfection sont les mêmes dans l’une et l’autre loi, elles aboutissent donc au même Dieu de qui elles émanent. Chacune d’elles cependant a des prescriptions qui lui sont particulières; mais tout ce qui est capital et essentiel au salut est énoncé et prescrit de la même manière dans les deux Testaments.
Quel doute pourrait-il rester encore à cet égard, lorsque nous entendons notre Seigneur, pour prouver que les deux Testaments ont le même Dieu pour auteur, parler ainsi à la foule et à ses disciples qui l’écoutaient: « Les scribes et les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse: retenez donc tout ce qu’ils vous diront, et faites-le; mais ne faites pas ce qu’ils font; car ils disent et ne font pas. Ils lient des fardeaux pesants et qu’on ne peut porter, et ils les placent sur les épaules des hommes; mais ils ne veulent pas les remuer du bout du doigt. » Il était donc bien loin de condamner la loi donnée par l’organe de Moïse, puisqu’il en recommandait encore l’exécution aux véritables croyants; mais il reprochait aux pharisiens de prêcher la loi sans avoir l’amour de Dieu dans le cœur: c’est pour cela qu’ils étaient injustes également envers Dieu et envers les hommes. Isaïe les a dépeints en ces termes: « Ce peuple m’honore du bout des lèvres, mais son cœur est loin de moi; parce qu’il s’est fait un culte avec la loi et la science des hommes. » En parlant de la loi qui vient de la science des hommes, ce n’est certainement pas de la loi de Moïse qu’il veut parler, mais des fausses traditions inventées par les docteurs, pour lesquelles ils mettaient en oubli l’ancienne loi, et qui ont été cause qu’ils ont méconnu le Messie. C’est d’eux aussi que saint Paul veut parler, quand il dit: « Parce que, ne connaissant point la justice de Dieu, et s’efforçant d’établir la leur propre, ils ne se sont point humiliés sous la justice de Dieu; car Jésus-Christ est la fin de la loi pour justifier tous ceux qui croiront. » Et comment le Christ serait-il la fin de la loi s’il n’en était encore le commencement? car celui qui peut donner la fin à une chose est aussi celui qui lui donne son commencement. C’est lui qui a dit à Moïse: « J’ai vu l’affliction de mon peuple en Égypte, et je suis descendu pour le délivrer. » Car nous voyons dès le commencement le Verbe de Dieu descendre du ciel et y monter pour le salut de ceux qu’il aime.
Bien plus, le Christ lui-même déclare que la loi ancienne faisait une obligation de reconnaître le Christ et de lui obéir, par cette réponse qu’il fit à cet homme qui lui demandait ce qu’il devait faire pour obtenir la vie éternelle, en lui disant: « Si vous voulez entrer dans la vie, gardez les commandements. » Le jeune homme lui dit: Lesquels? Jésus répondit aussitôt: « Vous ne tuerez point, vous ne commettrez point d’adultère, vous ne déroberez point, vous ne rendrez point de faux témoignage; honorez votre père et votre mère, et aimez votre prochain comme vous-même. » Il proposait ainsi à ceux qui voulaient le suivre l’accomplissement des préceptes de la loi, comme autant de degrés pour entrer dans la vie; ce qu’il disait ainsi à l’un, il le disait à tous. Le jeune homme lui dit encore: « Seigneur, j’ai gardé tous ces commandements. » Il peut se faire qu’il ne les eut pas gardé bien exactement; car, sans cela, le Christ ne lui aurait pas dit: Gardez les commandements. Mais le Seigneur, connaissant son amour pour les richesses, lui dit: « Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous possédez, et donnez-le aux pauvres; puis venez et suivez-moi; » promettant ainsi la gloire de l’apostolat à ceux qui le suivraient. Répétons donc encore que, dans tous ces enseignements du Christ, il est toujours question d’un seul Dieu le père, annoncé dès le commencement par les Écritures, ensuite de son fils unique; mais qu’il n’a jamais parlé, ni de la Mère, ni de l’Entymèse d’Æon qui a été dans la passion et dans la mort, ni de la plénitude des trente autres Æons, plénitude où il n’y a que du vide; ni des autres fables inventées par les autres hérétiques. Mais il enseignait de garder les préceptes que Dieu avait donnés, dès le commencement, dans l’ancien Testament, à racheter leurs péchés en faisant de bonnes œuvres, et à suivre le Christ. Dans l’entretien qu’il eut avec Zachée, il a bien encore enseigné que l’aumône faite aux pauvres efface les anciennes souillures, lorsque Zachée lui répond: « Seigneur, je donne la moitié de mes biens aux pauvres; et si j’ai fait tort à quelqu’un en quoi que ce soit, je lui rendrai quatre fois autant. »
Chapitre XIII — Le Christ, loin d’abolir l’ancienne loi, l’a, au contraire, accomplie et lui a donné une plus grande extension ; seulement il a débarrasse l’humanité des entraves de l’ancienne loi, afin qu’étant désormais plus libre par l’effet de cette confiance et de cet amour que des enfants ont pour leurs pères, elle s’avançât, en suivant les ordres de Dieu, dans les voies de la perfection
Nous apprenons de la bouche même de notre Seigneur que, loin d’être venu pour abolir la loi naturelle, qui fut insérée dans le Décalogue et qu’observaient, dès le commencement du monde, ceux qui cherchaient à plaire à Dieu, il est venu au contraire pour la perfectionner et pour l’accomplir. Voici, en effet, qu’elles sont ses paroles: « Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens: Tu ne commettras point d’adultère: et moi je vous dis que quiconque aura regardé une femme pour la convoiter, a déjà commis l’adultère dans son cœur. » Ailleurs encore: « Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens: Tu ne tueras point; et quiconque tuera sera condamné par le jugement; et moi je vous dis: Quiconque s’irrite contre son frère, sera condamné par le jugement. » Et dans un autre endroit: « Vous avez entendu encore qu’il a été dit aux anciens: Tu ne parjureras point, mais tu tiendras tes serments au Seigneur. Et moi je vous dis de ne jurer en aucune sorte, mais que votre discours soit: Oui, oui; non, non. » C’est toujours en ces termes qu’il a parlé au sujet de l’ancienne loi. Or, je le demande, peut-on trouver dans de pareilles énonciations la volonté de contrarier ou d’abolir l’ancienne loi, comme le vocifèrent les partisans de Marcion? N’est-il pas venu, au contraire, pour amplifier et compléter cette loi, comme il nous le dit lui-même: « Car je vous dis que si votre justice n’est pas plus abondante que celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux. » Que pouvait-il dire de plus fort? N’a-t-il pas déjà auparavant déclaré qu’il faut croire, non-seulement au Père, mais au Fils, parce que c’est lui qui met l’homme en rapport avec Dieu et qui le conduit à lui. Ensuite il enseigne que les paroles ne suffisent pas, qu’il faut encore les actes; car les pharisiens se contentaient de parler, mais leurs actions étaient loin de répondre à leurs paroles; et qu’il faut non-seulement s’abstenir de commettre de mauvaises actions, mais encore de les désirer. Or, de pareils enseignements, loin d’être contraires à l’ancienne loi, ne font que la fortifier et la compléter, et la gravent plus profondément dans les esprits. Il eût agi contrairement à l’ancienne loi, si, tout ce qu’elle défendait de faire, il l’eût recommandé à ses disciples; mais en prescrivant ce qu’elle prescrivait, en défendant les actions qu’elle défendait, et jusqu’au désir même de ces actions, certes, ce n’était pas là agir contre la loi, c’était au contraire l’accomplir, la perfectionner, l’étendre.
La loi ancienne, faite pour un temps d’esclavage, se contentait de parler à l’âme et de l’instruire au moyen d’images corporelles, l’entraînant comme par force à l’exécution de ce qui était prescrit, afin qu’elle apprit comment il fallait servir Dieu; mais le Verbe étant venu et ayant opéré la délivrance de l’âme; celle-ci a communiqué au corps une partie de sa nouvelle pureté. Dans ce nouvel état, il a fallu que les chaînes même de l’esclavage, auquel l’homme s’était accoutumé, fussent brisées et qu’il allât vers Dieu, libre de toute entrave. Il fallut donner à la liberté la plus grande extension, et rendre d’autant plus grande la soumission volontaire envers Dieu, de peur que l’homme ne vînt à retourner à son ancien état, et ne se montrât indigne des bontés de son libérateur; il devait désormais avoir pour Dieu l’amour et l’obéissance d’un enfant envers son père; si cet amour et cette confiance sont les mêmes de la part des enfants et des serviteurs, toutefois ils doivent être à un plus haut degré dans le cœur des enfants, parce que l’état libre est toujours plus noble et plus grand que l’état d’obéissance passive.
Aussi nous voyons qu’à l’ancien précepte, tu ne commettras point d’adultère, notre Seigneur a ajouté la défense du simple désir; au précepte qui défend de tuer, il a ajouté la défense de la colère même; au précepte de donner une partie de son bien aux pauvres, il a ajouté celui de donner tout ce qu’on a; il a étendu l’amour du prochain jusqu’à aimer nos ennemis mêmes; il nous recommande non-seulement de faire du bien à ceux qui nous en font, mais même à ceux qui nous font du mal: « Si quelqu’un, dit-il, vous ôte votre manteau, ne l’empêchez point de prendre aussi votre tunique; donnez à tous ceux qui demandent; et à celui qui vous prend votre bien, ne le redemandez pas. Et selon que vous voulez que les hommes vous fassent, faites leur aussi de même. » C’est-à-dire que nous ne devons pas nous affliger des pertes qui nous arrivent, et donner ce que nous avons avec joie, avec plus d’abondance cependant à nos proches, qu’à ceux qui sont envers nous en état de domesticité. « Et si quelqu’un, ajoute-t-il encore, vous force à faire avec lui mille pas, faites-en encore deux mille avec lui. » Ensorte que notre obéissance ne soit pas celle de l’esclave, mais celle de l’homme libre qui va de lui-même au devant de son ouvrage; c’est ainsi que nous nous ferons tout à tous, ne réglant pas notre conduite sur la malice d’autrui, mais cherchant à perfectionner nos dispositions pour le bien, nous conformant en cela à la conduite de Dieu qui fait également lever son soleil sur les méchants comme sur les bons, et qui répand sa rosée pour les justes comme pour les injustes. C’était là, comme nous l’avons dit, accomplir la loi et non l’abolir, afin d’étendre son autorité jusque sur nous; seulement plus le bienfait de notre délivrance est grand, plus grande doit être notre reconnaissance envers notre libérateur; car ce n’était pas pour que nous nous éloignassions de lui qu’il nous a rendu notre liberté. Il nous serait impossible d’ailleurs de parvenir au salut sans son appui; mais il nous a délivrés, afin que notre amour envers lui égalât le bienfait qu’il nous a rendu. Comme il voit toutes nos actions et qu’il les juge, il nous accordera d’autant plus de gloire que nous l’aurons aimé davantage.
Les préceptes de la loi naturelle, consignés dans l’ancien Testament, nous sont donc communs avec les Juifs et également applicables; ces préceptes ont reçu en eux leur première application, qui s’étend sur nous d’une manière plus large et plus complète. Adorer Dieu, obéir à son Verbe, aimer Dieu par dessus tout, et le prochain comme nous-mêmes, nous abstenir de tout acte coupable, tels sont les préceptes communs à l’ancienne et à la nouvelle loi; ce qui prouve qu’elles émanent d’un même auteur, d’un même Dieu. Or, ce Dieu est notre Seigneur lui-même, le Verbe de Dieu, qui a d’abord attiré l’homme vers Dieu, dès le temps de son esclavage, et qui ensuite lui a rendu sa liberté, afin qu’il puisse mériter le salut éternel; c’est ce qu’il a voulu dire en parlant à ses disciples: « Je ne vous appellerai plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. Mais je vous ai donné le nom d’amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai appris de mon Père. » Par ces mots: je ne vous appellerai plus serviteurs, il déclare qu’il est l’auteur lui-même de cette ancienne et première loi qui règlait la conduite de l’homme dans son état d’esclavage, et qu’il est également l’auteur de sa délivrance. Et ensuite par ces mots, le serviteur ne sait pas ce que fait le maître, il veut parler de l’ignorance qui pesait sur l’esprit de l’homme avant sa rédemption. Et en disant de ses disciples qu’ils sont les amis de Dieu, c’est bien dire qu’il est lui-même le Verbe, le Verbe qu’a vu Abraham dans l’inspiration d’une foi ardente, qui lui mérita l’amitié de Dieu même. Mais tout en se faisant l’ami d’Abraham, le Verbe de Dieu ne s’est pas abaissé jusqu’à lui ressembler, parce qu’il existe dans sa perfection dès le commencement; « car avant qu’Abraham fût, moi je suis, dit-il. » Mais il voulait lui donner l’éternité pour récompense de ses vertus; car l’amitié de Dieu est un gage d’immortalité.
Chapitre XIV — Si Dieu a créé l’homme, s’il lui a tracé des règles pour le conduire à la vérité, s’il exige de lui la soumission à ses volontés, il l’a fait uniquement pour le salut de l’homme ; il n’avait pas besoin de l’homme, mais il s’est plu à le combler de ses bienfaits, par un pur effet de sa bonté
En créant l’homme, Dieu n’avait aucun besoin de lui; mais il voulait former un être sur lequel il répandît ses bienfaits. Car la glorification de Dieu par son Verbe qui était en lui, et qui était lui-même glorifié par lui, avait lieu avant toute création, ainsi que le Seigneur nous l’apprend lui-même, quand il dit: « Et maintenant, mon Père, glorifiez-moi en vous-même de la gloire que j’ai eue en vous, avant que le monde fût. » Et quand il nous invite à le suivre, ce n’est pas qu’il ait besoin de nous, mais c’est qu’il veut que nous ne devions notre salut qu’à nos propres efforts; car, suivre le Sauveur c’est déjà prendre part au salut, de même que suivre la lumière, c’est déjà prendre part à la lumière. Or, ceux qui sont entourés de la lumière ne font pas la lumière; mais c’est la lumière qui les éclaire et qui les illumine. Il en est de même en ce qui est relatif à notre état de dépendance envers Dieu; cette dépendance ne rapporte rien à Dieu, et il n’a nul besoin de la soumission de l’homme; s’il donne à ceux qui le suivent et qui le servent la vie, l’immortalité et la gloire éternelle, c’est seulement à titre de bienfait et de récompense; car il ne reçoit rien d’eux pour cela, étant par lui-même riche et parfait, et n’ayant besoin d’aucune chose. C’est donc par un effet de sa bonté et de sa miséricorde qu’il a placé l’homme dans la dépendance, afin que cette dépendance même lui soit une occasion de répandre ses biens sur ceux qui le servent avec constance. Mais l’homme a d’autant plus besoin de Dieu, que Dieu a moins besoin de l’homme. C’est une gloire pour l’homme de persévérer et de rester dans la dépendance de Dieu. C’est pourquoi notre Seigneur disait à ses disciples: « Vous ne m’avez pas choisi, mais moi je vous ai choisis; » voulant signifier par-là qu’en s’attachant à lui, il ne lui en revenait aucune gloire; mais qu’en suivant le fils de Dieu, ils travaillaient eux-mêmes à leur propre gloire. Il leur dit encore: « Mon Père, je désire que là où je suis, ceux que vous m’avez donnés soient aussi avec moi, afin qu’ils connaissent la gloire que vous m’avez donnée. » Il ne veut recevoir aucune gloire de ses disciples, mais il veut que ses disciples prennent part à sa gloire; c’est ce qui a été annoncé par Isaïe, quand il a dit: « Ne crains point, je suis avec toi: je t’amènerai une postérité de l’orient. Je rappellerai tes enfants de l’occident. Je dirai au nord, donne; au midi, rends-les moi: amenez mes fils des pays éloignés et mes filles des extrémités de la terre. N’ai-je pas créé, n’ai-je pas formé pour ma gloire tous ceux qui invoquent mon nom? » C’est aussi dans le même sens que saint Mathieu dit: « Partout où sera le corps, là se rassembleront les aigles; » pour nous rendre participants de la gloire du Seigneur, qui nous a créés et destinés à prendre part à sa gloire, si nous lui sommes fidèles.
Ainsi, dès le commencement, Dieu a créé l’homme par un pur effet de sa bonté; il a choisi les prophètes et leur a donné une mission particulière pour annoncer le salut de l’humanité. Il préparait ainsi son peuple à entrer dans une meilleure voie, à devenir docile à ses volontés; les prophètes l’accoutumaient à comprendre l’esprit d’en haut et à se mettre en communication avec Dieu. Car Dieu, qui n’a besoin de personne, veut bien se communiquer à ceux qui ont besoin de lui. C’est lui qui, architecte invisible, trace la ligne à suivre pour arriver au salut à ceux qui savent lui plaire; qui conduit son peuple à travers l’Égypte; lui dicte ses commandements sur le mont Sinaï, et comble de biens ceux qu’il fit entrer dans la terre promise; il institue les sacrifices, marque ceux qui doivent exercer les fonctions du sacerdoce, préparant ainsi, par mille moyens divers, le salut du genre humain. C’est ce qui fait dire à Jean dans son Apocalypse: « Et sa voix était comme la voix des grandes eaux. » L’Esprit, à cause de l’abondance de ses grâces, le Père, à cause de son infinité, peuvent être, en effet, comparés à un immense océan. Ainsi, le Verbe s’incorporait en quelque sorte en ceux qui étaient dévoués à Dieu, et leur traçait la règle de conduite qu’ils devaient suivre pour faire leur salut.
C’est ainsi que l’Écriture nous montre Dieu lui-même, présidant à l’érection du tabernacle, au choix des lévites, à tout ce qui concerne les sacrifices, les oblations, les enseignements religieux et toutes les cérémonie du culte. Or, qu’avait-il besoin lui-même de toutes ces choses? Ne possédait-il pas en lui, dès avant que Moïse parût dans le monde, la plénitude de la bonté et de la beauté? C’était donc divers moyens qu’il employait pour détourner le peuple d’Israël du culte des idoles, pour le faire pénétrer dans la foi et dans l’adoration du vrai Dieu; il l’amenait ainsi à lui par degrés, c’est-à-dire qu’il le faisait passer de la figure à la réalité, des choses du temps aux choses de l’éternité, de la chair aux choses de l’esprit, des choses de la terre aux choses du ciel. C’est dans ce sens qu’il dit à Moïse: « Regar de et fais toutes choses selon le modèle qui t’a été montré sur la montagne. » Aussi Moïse y resta-t-il quarante jours, occupé à recevoir les enseignements de Dieu, à s’instruire des types célestes, des modèles qui devaient être l’image et la figure des choses futures; ce qui revient à ces paroles de saint Paul: « Ils buvaient de l’eau de la pierre mystérieuse qui les suivait; et cette pierre était Jésus-Christ. » Et, après avoir rappelé les passages de la Bible sur ce sujet, il ajoute: « Or, toutes ces choses qui leur arrivaient étaient des figures; et elles ont été écrites pour nous instruire, nous qui nous trouvons à la fin des temps. » Il est donc vrai de dire que c’était par les images des choses, appartenant à un ordre plus élevé, que Moïse instruisait les Israélites à avoir la crainte de Dieu, et à garder ses commandements.
Chapitre XV — Dieu s’était contenté d’abord de donner aux hommes les préceptes de la loi naturelle, ou le Décalogue pour règle de conduite ; mais les Hébreux s’étant ensuite livrés à toute sorte d’excès, il fallut, pour réprimer leurs débordements, leur imposer le joug de la loi mosaïque, et plus tard encore, pour amollir la dureté de leurs cœurs, les soumettre à d’autres lois particulières
Les Hébreux avaient donc pour leur conduite une loi, une discipline, et de plus, les prophéties qui leur annonçaient les choses futures; mais cette loi n’était autre, dans le principe, que les préceptes du Décalogue, qui sont communs à tous les hommes, et hors de l’observation desquels il n’y a point de salut; et Dieu n’avait pas exigé d’abord autre chose de son peuple. C’est ce que Moïse dit dans le Deutéronome: « Ce sont là les paroles que le Seigneur a dites à votre assemblée sur la montagne, du milieu du feu et de la nuée et des ténèbres, avec une grande voix, n’ajoutant rien de plus; et il les écrivit sur deux tables de pierre qu’il me donna. » Telle était la règle que devaient suivre ceux qui voulaient rester fidèles au culte de Dieu.
Mais lorsque les Israélites se furent livrés au culte coupable du veau d’or, qu’ils commencèrent à regretter l’Égypte, préférant l’esclavage à la liberté, il fallut leur imposer une loi plus dure et en rapport avec la dégradation de leurs âmes, sans que pour cela ils cessassent d’être le peuple choisi de Dieu; c’est ce qu’explique Ézéchiel, quand il dit: « Parce qu’ils n’avaient pas observé mes commandements, qu’ils avaient rejeté mes préceptes, c’est pourquoi je leur ai donné des préceptes qui n’étaient pas bons, et des ordonnances où ils ne trouveront point la vie. » Saint Luc rapporte dans les Actes des Apôtres le passage suivant sur Moïse, attribué à saint Étienne, le premier que les apôtres revêtirent du diaconat, et le premier martyre qui perdit la vie pour la cause du Christ: « C’est celui qui a été parmi le peuple au désert avec l’ange, qui lui parlait en la montagne de Sina; il a reçu les paroles de vie pour nous les donner. Nos pères n’ont pas voulu lui obéir; mais ils le repoussèrent, tournant leur cœur vers l’Égypte, disant à Aaron: fais-nous des dieux qui marchent devant nous, car nous ne savons ce qui est arrivé à ce Moïse, qui nous a tirés hors du pays d’Égypte. Et en ces jours-là ils firent un veau et offrirent un sacrifice à l’idole, et ils se réjouissaient des œuvres de leurs mains. Et Dieu se détourna, et les laissa servir la milice du ciel, ainsi qu’il est écrit au livre des prophètes: maison d’Israël, m’avez-vous offert des sacrifices et présenté des victimes durant quarante ans au désert. Vous avez porté le tabernacle de Moloch et l’astre de votre Dieu Remphan, figures que vous avez faites pour les adorer. » Ce qui fait voir que cette seconde loi qui leur fût imposée à cause de leur conduite criminelle, le fut par l’auteur de la première, c’est-à-dire du Décalogue. C’est pourquoi Dieu dit à Moïse dans l’Exode: « Et j’enverrai un ange devant toi; car je n’y monterai pas avec vous, de peur que je ne vous extermine dans le chemin, parce que vous êtes un peuple ayant la tête dure. »
Il y a plus, et nous voyons encore dans les Écritures que Moïse leur donna en outre certaines ordonnances nécessitées par cette dureté de cœur et ce penchant à l’insubordination, après qu’ils lui eurent dit: « Pourquoi donc Moïse a-t-il commandé de donner à sa femme un acte de répudiation et de la renvoyer? » À quoi Moïse leur répondit: « À cause de la dureté de votre cœur, Moïse vous a permis de renvoyer vos femmes; mais au commencement il n’en était pas ainsi. » Moïse s’excuse de ce qu’il fait sur la dureté et l’insubordination des Israélites; car il confesse que, dans le principe, Dieu qui a créé l’homme et la femme en avait ordonné autrement. Aussi, furent-ils satisfaits de cette loi de répudiation que leur donna Moïse et qui convenait à leurs mœurs endurcies. Mais qu’avons nous besoin de chercher dans l’ancien Testament la preuve de ce que nous soutenons ici; nous trouverons dans le nouveau les mêmes principes et la même distinction, proclamée par les apôtres. Nous lisons dans saint Paul: « Quant aux autres, ce n’est pas le Seigneur, mais c’est moi qui leur dis; » et encore ailleurs: « Au reste, ce que je vous dis, c’est par condescendance et non pas commandement. » Et encore plus loin: « Quant aux vierges, je n’ai point reçu de commandement du Seigneur; mais voici le conseil que je donne, comme ayant reçu du Seigneur la grâce d’être son fidèle ministre. » Il dit encore dans le même chapitre: « Ne vous refusez point l’un à l’autre, de peur que votre incontinence ne donne lieu à Satan de vous tenter. » Or, puisque nous voyons que les apôtres, sous la loi du nouveau Testament, ont cru pouvoir, dans certains cas, faire à la faiblesse humaine quelques concessions, plutôt que d’exposer quelques âmes à s’éloigner entièrement de Dieu, nous ne devons point nous étonner que de pareilles choses aient pu se passer sous l’ancienne loi, et que Dieu ait pu ordonner, dans certains cas, quelques dérogations au Décalogue, lorsque cela était nécessaire pour empêcher quelques-uns de se livrer à l’idolâtrie et à s’éloigner de Dieu, et pour les ramener à son obéissance et à son amour. Que si, à raison du grand nombre des Israélites qui, malgré la loi, ont suivi la voie de la désobéissance et de l’erreur, on accusait la loi d’imperfection et de faiblesse, nous leur répondrions, par les paroles du Christ, qu’il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus; qu’un grand nombre se couvrent de la peau des brebis pour s’introduire dans la bergerie et y exercer leurs ravages; qu’en cela Dieu, dans l’exercice de sa puissance en ce qui concerne l’homme, s’est montré conséquent avec lui-même, en voulant que ceux qui n’obéissent pas à sa loi soient jugés d’après leur désobéissance même, et que ceux qui ont eu foi et qui lui ont été fidèles en reçoivent la récompense par le don de la vie éternelle.
Chapitre XVI — La circoncision, ni les autres cérémonies légales n’avaient point la vertu de conférer l’esprit de parfaite justice. Le Christ a aboli ces cérémonies, mais il a laissé subsister, en lui donnant une nouvelle vigueur, la loi du Décalogue, qui est obligatoire pour tous les hommes
L’Écriture nous apprend que la cérémonie de la circoncision avait été instituée, non pas comme pouvant donner pareillement la vertu de la perfection, mais seulement pour servir de signe de ralliement à tous les descendants d’Abraham. En effet, nous y lisons que Dieu dit à ce patriarche: « Tout mâle d’entre vous sera circoncis; et vous circoncirez votre chair, afin que ce soit là un signe de l’alliance entre moi et vous. » Ézéchiel parle dans le même sens au sujet du sabbat: « Je leur ai prescrit encore un jour de sabbat, afin qu’ils fussent comme un signe entre moi et eux, et qu’ils connussent que moi je suis le Seigneur qui les sanctifie. » Dans l’Exode, Dieu dit à Moïse: « Ayez soin de garder le sabbat; car c’est un signe entre moi et vous dans la suite de vos générations. » Ces cérémonies ont donc été ordonnées par Dieu seulement pour servir de signe. Mais ces signes avaient leur symbole et leur explication, comme tout ce qui sort de la main du Créateur. La circoncision de la chair était le signe de la circoncision spirituelle; ce que l’apôtre explique, quand il dit: « Nous avons été circoncis, non d’une circoncision faite par la main des hommes, mais de la circoncision de Jésus-Christ. » Le prophète avait dit déjà: « Ayez soin de circoncire votre cœur, et ne vous endurcissez pas davantage. » Quant au jour du sabbat, il devait être consacré tout entier au service de Dieu; à quoi s’applique le passage suivant de saint Paul: « Selon qu’il est écrit, on nous livre pendant toute la durée du jour à la mort, à cause de vous; » ce qui veut dire que les ministres de Jésus-Christ rendent à chaque instant témoignage de leurs foi, qu’ils s’y appliquent sans cesse, fuyant la cupidité et la recherche des biens de la terre. Le sabbat, qui était la figure du repos de Dieu après la création, signifiait le repos éternel, dont seront mis en possession ceux qui ont persévéré dans la foi.
Ce qui prouve encore que ces cérémonies n’étaient qu’un signe et non point un moyen de salut, c’est qu’Abraham lui-même ne fut point circoncis et n’observa point la loi du sabbat; ce qui n’a pas empêché qu’il n’ait cru en Dieu, que sa foi ne lui ait été imputée à justice, et qu’il n’ait mérité de jouir de l’amitié de Dieu même. Et d’ailleurs, Dieu ne sauva-t-il pas Lot de la ruine de Sodôme, quoiqu’il ne fût pas circoncis? Noé non plus n’était pas circoncis, et cependant il fut choisi de Dieu pour conserver l’espèce humaine lors du déluge. Énoch également, quoique incirconcis, a mérité d’être enlevé au séjour des anges, dans un corps mortel, avec lequel il reparaîtra lors du jugement dernier. Car, de même que les anges coupables sont, en punition de leurs fautes, envoyés dans les enfers; de même les hommes vertueux sont transportés dans les cieux, en récompense de leurs vertus. Enfin, tous les justes qui ont précédé Abraham, tous les patriarches qui ont vécu avant Moïse ont été sauvés sans la circoncision et le sabbat et sans la loi donnée par Moïse. Du reste, Moïse n’a-t-il pas dit dans le Deutéronome en s’adressant au peuple d’Israël: « Le Seigneur notre Dieu a fait avec nous une alliance en Horeb: il n’a point fait cette alliance avec nos pères, mais avec nous qui sommes ici et qui vivons. »
Or, pourquoi Dieu n’avait-il pas jugé nécessaire de faire alliance avec leurs pères? parce que la loi n’a pas été établie pour le juste. D’ailleurs ces premiers justes avaient les préceptes du Décalogue, gravés dans leur cœur; ils aimaient Dieu leur créateur et s’abstenaient de toute action inique envers leur prochain. Voilà pourquoi il ne fut pas nécessaire de leur donner la loi gravée sur des tables; car ils avaient en eux-mêmes toute la justice de la loi. Mais lorsque cet esprit de justice et d’amour envers Dieu eut été mis en oubli et effacé des cœurs, comme cela arriva lors de la servitude d’Égypte, Dieu, ne consultant que sa bonté, fit entendre sa voix à son peuple égaré; il le retira de l’Égypte, afin qu’Israël rentrât dans ses voies et revînt à son culte; en même temps il frappa d’une punition exemplaire ceux qui étaient rebelles à ses ordres, afin de maintenir le respect dû au Créateur. En un mot, il nourrit avec la manne son peuple dans le désert, afin de l’empêcher de périr, comme dit Moïse dans le Deutéronome: « Il vous a affligés par la faim, et il vous a donné pour nourriture la manne, qui était inconnue à vous et à vos pères, afin de faire voir que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Dieu voulait ainsi être aimé de son peuple et il exigeait qu’il pratiquât la justice envers le prochain; car c’est là ce qui rend l’homme juste et digne de Dieu. L’observation du Décalogue avait donc pour objet de faire mériter à l’homme l’amitié de Dieu et de maintenir l’ordre et l’esprit de concorde parmi le peuple. Tout était donc fait pour le bonheur de l’homme, et non pour le profit de Dieu qui n’a nullement besoin de l’homme.
Aussi lisons-nous dans l’Écriture: « Ce sont là les paroles que le Seigneur a dites à votre assemblée sur la montagne, n’ajoutant rien de plus. » Dieu n’avait qu’à ordonner, il n’avait besoin de personne. Et Moïse dit encore: « Et maintenant, Israël, qu’est-ce que le Seigneur demande de vous, sinon que vous craigniez le Seigneur votre Dieu, et que vous marchiez dans ses voies, et que vous l’aimiez, et que vous serviez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur et de toute votre âme. » L’accomplissement de ces préceptes relevaient la nature de l’homme en lui donnant ce qu’il avait perdu, c’est-à-dire l’amitié de Dieu. Dieu n’avait en aucune sorte besoin de l’amour de l’homme, mais l’homme avait besoin pour son bonheur d’arriver à la connaissance de la gloire de Dieu; ce qu’il ne pouvait mériter que par sa soumission entière envers lui. C’est pour cela que Moïse dit encore aux Israélites: « Choisis donc la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité; afin que tu aimes le Seigneur ton Dieu, que tu obéisses à sa voix, et que tu t’attaches à lui, car il est ta vie et la longueur de tes jours. » Or, nous voyons que notre Seigneur Jésus-Christ a toujours parlé dans le même sens que le Décalogue, et que sa morale repose sur les mêmes principes. Il faut donc en conclure que son avénement sur la terre, loin d’abolir l’ancienne loi, n’a servi qu’à étendre son application jusqu’à nous, et à donner aux préceptes de cette loi un plus grand développement.
La législation qui fut transmise au peuple juif par Moïse de la part de Dieu était donc relative à son état de servitude et au point de civilisation où il se trouvait; c’est ce qui est exprimé par Moïse, quand il dit: « Et en ce temps-là il me commanda de vous enseigner les cérémonies et les ordonnances que vous accomplirez. » Ainsi le nouveau Testament, qui est un testament de liberté, a dû abolir ce qui, dans l’ancien, était relatif à l’état de servitude, et tout ce qui était signe de ralliement; mais il a donné plus d’extension et plus de développement aux préceptes du Décalogue, qui établissent les règles du droit naturel; il a donné à l’humanité un enseignement plus approfondi sur la connaissance de Dieu, sur la manière dont il veut être aimé et adoré, et dont il veut que l’on imite son Christ; sur la morale, qui ne consiste plus seulement à s’abstenir des mauvaises actions, mais encore à en réprimer jusqu’au désir même. Il a donné aussi plus d’extension au précepte relatif à la crainte de Dieu; car les enfants doivent être pénétrés envers leur père de plus d’amour et de crainte que des esclaves envers leurs maîtres. Voilà pourquoi notre Seigueur a dit: « Or, je vous dis que toute parole oiseuse que les hommes auront proférée, ils en rendront compte au jour du jugement. » Ailleurs encore: « Celui qui aura regardé une femme avec concupiscence a déjà commis le péché d’adultère dans son cœur. » Et dans un autre endroit: « Celui qui se met en colère contre son frère, sans raison, sera puni. » Il montre par là que, parce que l’homme a reconquis sa liberté, il rendra compte non-seulement de ses actions, mais encore de ses pensées. Mais aussi, dans ce nouvel état, l’homme qui vénère, craint et aime son Créateur, acquiert plus de droits aux grâces de Dieu. C’est ce qui fait dire à saint Pierre: « Étant libres, non pour vous servir de votre liberté comme d’un voile qui couvre vos mauvaises actions, mais pour agir en serviteurs de Dieu, et pour témoigner plus hautement de votre foi. »
Chapitre XVII — Dieu n’avait nullement besoin des sacrifices et des cérémonies de l’ancienne loi, et ils ne pouvaient par eux-mêmes donner aux hommes la perfection ni la vertu. À ces sacrifices abolis par le nouveau Testament a été substitué un sacrifice réel, dont les autres n’étaient que la figure, c’est-à-dire, le sacrifice du corps et du sang de notre Seigneur Jésus-Christ, qui est célébré par toute la terre
Les prophètes nous apprennent que Dieu n’avait nullement besoin des observances de l’ancienne loi, qu’elles furent données purement dans l’intérêt des hommes qui vivaient alors; cela résulte également, comme nous l’avons fait voir, des paroles de notre Seigneur lui-même. Lorsque les Israélites se laissaient aller à l’iniquité et qu’ils oubliaient leur Dieu, alors ils étaient rappelés à la vertu et au culte de leur Créateur par certaines expiations, au moyen desquelles ils espéraient apaiser la colère de Dieu. Aussi le prophète Samuel leur disait: « Le Seigneur veut-il des holocaustes et des oblations, et ne demande-t-il pas plutôt qu’on obéisse à son service? car l’obéissance vaut mieux que le sacrifice, et écouter vaut mieux qu’offrir la graisse des victimes. » David dit aussi au même sujet: « Vous avez refusé les victimes et les offrandes, mais vous m’avez formé un corps et des oreilles pour écouter votre voix; vous n’avez demandé pour le péché ni holocauste ni sacrifice. » Il exprime par là que la soumission aux ordres de Dieu lui plaît davantage que les sacrifices et les holocaustes; et dans ces paroles encore on peut voir une prophétie du nouveau Testament. Il dit encore plus clairement dans le psaume cinquantième: « Si vous aviez voulu des sacrifices, je vous en aurais offert; mais les holocaustes ne vous sont point agréables. Le sacrifice que Dieu demande est une âme brisée de douleur; vous ne dédaignerez pas, mon Dieu, un cœur contrit et humilié. » Dans le psaume qui précède, il exprime combien Dieu a peu besoin de sacrifices: « Ai-je besoin des génisses de tes étables et des boucs de tes troupeaux? toutes les bêtes des forêts sont à moi, et tous les animaux qui paissent sur les montagnes. Je connais tous les oiseaux du ciel, et les animaux des champs sont en ma puissance. Si j’avais faim, est-ce à toi que je m’adresserais? l’univers est à moi, et tout ce qu’il renferme. Mangerai-je la chair des taureaux, ou boirai-je le sang des boucs? » Ensuite, pour faire voir que ce n’est pas par un effet de sa colère que Dieu refuse ainsi ses sacrifices, il lui donne ce commandement: « Offrez à Dieu un sacrifice de louanges, et rendez au Très-Haut vos hommages. Et invoquez-moi au jour de la détresse; je vous délivrerai, et vous me glorifierez. » On voit donc par les paroles de David que Dieu ne se contente pas de ces sacrifices, au moyen desquels ceux qui sont coupables croient suffisamment se justifier; et il enseigne quelle est la seule manière de se purifier aux yeux de Dieu et de s’élever vers lui. Dieu parle encore de la même manière par la bouche d’Isaïe: « Quel fruit me revient-il de la multitude de vos victimes? j’en suis rassasié. » Ensuite, après avoir exprimé qu’il ne se contentait ni des holocaustes, ni des sacrifices, ni des oblations, ni des néoménies, ni du sabbat, ni des fêtes, ni de toutes les autres cérémonies, voici ce qu’il prescrit à son peuple: « Levez-vous, purifiez-vous; faites disparaître de devant mes yeux la malice de vos pensées: cessez de pratiquer l’injustice; apprenez à faire le bien; aimez la justice, relevez l’opprimé, protégez l’orphelin, défendez la veuve; et venez et accusez-moi, dit le Seigneur. »
Si Dieu refuse ainsi leurs sacrifices, ce n’est point par colère, comme quelques-uns le disent, en lui prêtant des sentiments purement humains, mais c’est que, dans sa miséricorde, il a pitié de leur aveuglement, et qu’il leur enseigne le seul vrai sacrifice qui les puisse justifier, afin qu’ils obtiennent la vie éternelle. Comme le Psalmiste le dit encore dans un autre endroit: « Le sacrifice le plus agréable à Dieu est celui d’un cœur brisé par la douleur; et le parfum qui lui est le plus doux, c’est sa louange chantée par sa créature. » Il est donc certain que ce n’était point par indignation contre les Israélites que Dieu rejetait leurs sacrifices, puisqu’en même temps il les avertissait de ce qu’il fallait faire pour obtenir le pardon de leurs iniquités, et pour être sauvés. C’est un avertissement que Dieu leur donna dans sa miséricorde. Voici ce qu’il leur annonçait par la bouche du prophète Jérémie: « Pourquoi m’apportez-vous l’encens de Saba et les parfums des terres les plus éloignées? vos holocaustes ne me sont point agréables, vos victimes ne me plaisent point. Écoutez la parole du Seigneur, vous tous, habitants de Juda! Voici ce que dit le Seigneur des armées, le Dieu d’Israël: Redressez vos voies et vos désirs, et j’habiterai avec vous dans ce lieu. Ne vous confiez pas en des paroles de mensonge, disant: Temple du Seigneur! Temple du Seigneur! Ce temple est au Seigneur! »
Ce n’était donc point pour qu’ils lui offrissent des sacrifices que Dieu retira de l’Égypte les Israélites, mais afin qu’ils oubliassent les dieux des Égyptiens, et qu’ils entendissent la voix de leur Seigneur, qui voulait leur salut et leur gloire. C’est ce qu’il leur annonce par la voix du prophète Jérémie: « Rassemblez les victimes immolées pour les sacrifices, et mangez-en la chair. Car je n’ai point parlé à vos pères, je ne leur ai point ordonné. Lorsque je les ai retirés de la terre d’Égypte, je ne leur ai point parlé d’holocaustes et de victimes; mais voici ce que je leur ai commandé: Écoutez ma parole, et je serai votre Dieu, et vous serez mon peuple; et marchez dans toutes les voies que je vous prescrirai, afin que le bien soit sur vous. Et ils n’ont point écouté, et ils n’ont point prêté l’oreille; mais ils se sont enfoncés dans les mauvais désirs et dans la dépravation de leur cœur; ils sont retournés en arrière et n’ont point avancé. » Le même prophète leur dit encore dans un autre endroit: « Mais que celui qui se glorifie, dit le Seigneur, se glorifie de me connaître et de savoir que je suis le Seigneur qui fais miséricorde, et jugement et justice sur la terre. C’est là ce qui me plaît, dit le Seigneur. » Ce ne sont donc point, ni les sacrifices, ni les immolations, ni les oblations. Ainsi ces cérémonies n’ont point été ordonnées au peuple hébreu à cause de ce qu’elles sont en elles-mêmes, mais à cause des conséquences morales qu’elles pouvaient produire. C’est ce qu’exprime le prophète Isaïe, quand il dit: « Tu m’as offert des holocaustes de béliers; tu as cru m’honorer par tes victimes: tu as répandu des libations, tu as prodigué l’encens; tu as environné l’autel de tes parfums; tu as fait fumer pour moi la graisse de tes victimes; mais tes iniquités sont montées jusqu’à moi. J’entendrai les soupirs du cœur brisé et repentant qui tremble à mes paroles. Vos sacrifices éloigneront-ils de vous les malices dont vous vous glorifiez? N’y a-t-il pas un jeûne de mon choix? Rompez les liens de l’iniquité, portez les fardeaux de ceux qui sont accablés, donnez des consolations aux affligés, brisez les liens des captifs; partagez votre pain avec celui qui a faim, et recevez sous votre toit celui qui n’a point d’asile. Lorsque vous voyez un homme nu, couvrez-le, et ne méprisez point la chair dont vous êtes formés. Alors votre lumière brillera comme l’aurore; et je vous rendrai la santé, et votre justice marchera devant vous, et vous serez environnés de la gloire du Seigneur. Alors le Seigneur, quand vous l’invoquerez, vous répondra: Me voici. » Zacharie, que l’on compte parmi les douze petits prophètes, annonçant aux hommes la volonté de Dieu, dit: « Voici ce que dit le Seigneur, le Dieu des armées: Jugez selon la justice, usez de clémence et de miséricorde les uns envers les autres. Ne calomniez, ni la veuve, ni l’orphelin, ni l’étranger, ni le pauvre; que l’homme ne médite pas dans son cœur le mal contre son frère. » Et dans un autre endroit il dit: « Voilà les paroles qu’il vous faut accomplir: Dites la vérité à votre frère; rendez l’équité et la justice aux portes de vos villes; qu’aucun de vous ne pense dans son cœur le mal contre son frère. N’aimez pas les serments menteurs; car ce sont toutes choses que je hais, dit le Seigneur. » Et David dit pareillement: « Quel est l’homme qui veut la vie, qui soupire après les jours de bonheur? Préservez votre langue de la calomnie et vos lèvres des discours artificieux. Éloignez-vous du mal et pratiquez le bien: cherchez la paix et poursuivez-la sans relâche. »
Il résulte de toutes ces preuves que ce n’était point les sacrifices et les holocaustes que Dieu exigeait des Juifs, mais bien la foi, la soumission et la justice, pour mériter d’être sauvés. C’est ce que Dieu même leur a signifié par la bouche du prophète Osée, par ces paroles: « J’aime mieux la miséricorde que le sacrifice, et je préfère qu’ils aient la connaissance de Dieu à tous leurs holocaustes. » Nous voyons que notre Seigneur Jésus-Christ a parlé dans le même sens, quand il a dit: « Que si vous saviez bien ce qu’est cette parole, je veux la miséricorde et non le sacrifice, vous n’auriez point condamné des innocents. » Il rend ainsi témoignage de la vérité annoncée par les prophètes, en même temps qu’il reprend les hommes qui sont ignorants par leur faute.
Ensuite, pour enseigner à ses disciples que c’est un moyen de montrer sa reconnaissance envers Dieu et de se le rendre favorable, que de lui offrir les prémices des biens de la terre, bien que Dieu cependant n’ait nul besoin de ces offrandes, il prit du pain, qui est un fruit de la terre, il rendit grâces, et il dit: Ceci est mon corps. Il offrit aussi dans le calice le vin, qui est un fruit de la terre; mais ce vin, transformé en son propre sang, marquait la différence entre les sacrifices de l’ancienne et de la nouvelle loi. C’est cette oblation du nouveau Testament que les apôtres ont enseignée à l’Église, qui la renouvelle maintenant chaque jour par toute la terre, en offrant à Dieu les prémices de ses propres dons. C’est ce sacrifice nouveau que le prophète Malachie a prédit, quand il disait: « Mon amour n’est point en vous, dit le Seigneur des armées, et je ne recevrai plus de présents de votre main; car, depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher, mon nom est grand parmi les nations; et l’on m’offre des parfums en tous lieux, et une oblation pure est offerte à mon nom, parce que mon nom est grand parmi les nations, dit le Seigneur des armées. » Le sens de cette prophétie est évidemment, qu’aussitôt que l’ancien sacrifice, le sacrifice de l’ancienne loi sera aboli, le nouveau sacrifice, qui aura pour objet une offrande plus pure, et qui aura lieu par toute la terre, commencera; et dès lors le nom de Dieu sera glorifié par toutes les nations.
Or, quel est ce nom qui est glorifié par toute la terre, si ce n’est celui de notre Seigneur Jésus-Christ, qui est à la fois la glorification de Dieu le père et de l’humanité? Et Dieu appelle ce sacrifice le sacrifice qui lui appartient, parce qu’il a lieu par l’immolation de son propre fils, et au profit de l’homme dont il est le créateur. Qu’un roi, par exemple, ait peint le portrait de son fils, il dira avec raison que ce portrait est bien à lui; car il est à lui sous deux rapports, parce que c’est lui qui l’a fait, et parce qu’il contient la représentation de son fils propre. Il en est de même quant au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, qui est glorifié par l’Église sur toute la terre, et dont la glorification remonte à Dieu le père; d’abord, parce que le Christ est son véritable fils, et ensuite parce que c’est lui qui l’a nommé du nom de Christ pour le salut du monde. Or, comme le nom du Fils provient du Père, et que le sacrifice est offert par l’Église au Dieu tout-puissant par l’entremise de Jésus-Christ, la prophétie de Malachie se trouve juste en tous points, lorsqu’il dit: « On sacrifie en tous lieux et on m’offre des parfums, et une offrande pure est offerte à mon nom. » Or, les parfums, comme il est dit dans l’Apocalypse de saint Jean, sont les prières des saints.
Chapitre XVIII — L’Église catholique seule a le pouvoir d’offrir avec simplicité et efficacité le sacrifice de pureté et de vérité, c’est-à-dire l’Eucharistie, qui est le corps et le sang du Christ
L’oblation que notre Seigneur a enseigné à l’Église à offrir chaque jour par toute la terre, est un sacrifice de pureté aux yeux de Dieu, et qui lui est agréable; non pas, nous le répétons, que Dieu ait besoin d’aucun sacrifice, mais parce qu’il veut que l’homme qui fait l’offrande trouve un moyen de salut dans cette offrande même, si elle paraît à Dieu digne d’être agréée. N’est-ce pas en effet par des présents que nous prouvons même aux rois de la terre notre vénération et notre amour? Or, cette offrande doit être offerte dans toute simplicité et toute innocence de cœur, comme notre Seigneur nous l’a enseigné, quand il a dit: « Si donc vous présentez votre offrande à l’autel, et que là vous vous souveniez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez là votre offrande devant l’autel, et allez d’abord vous réconcilier avec votre frère, et alors revenant, vous présenterez votre offrande. » C’est donc là ces prémices qu’il faut offrir à Dieu; car Moïse dit: « Vous ne paraîtrez pas les mains vides devant le Seigneur. » C’est ainsi que l’homme peut offrir à Dieu sa gratitude par l’offrande même du cœur qui la ressent, et en éprouver une glorification spirituelle.
Et il ne faut pas dire que les oblations aient été abolies; mais autre chose étaient alors les oblations, autre chose elles sont aujourd’hui: autrefois c’était le peuple qui offrait le sacrifice, aujourd’hui c’est l’Église. Le sacrifice subsiste donc toujours, mais il a changé d’espèce et de forme; car il est fait maintenant dans une ère de liberté, tandis qu’alors il avait lieu dans une ère de servitude. C’est toujours le même Dieu à qui le sacrifice est offert; mais chacune de ces deux espèces d’oblations est marquée d’un caractère particulier: l’une est frappée d’un sceau de servitude, l’autre d’un sceau de liberté; chacune sert donc à déterminer un état particulier de l’humanité. Car il n’y a rien d’inutile dans les ouvrages de Dieu; chaque chose a son symbole et sa réalité. Sous l’ancienne loi, par exemple, le dixième des biens était destiné au service de l’autel; tandis que sous la nouvelle loi, qui est une loi de liberté, personne n’est tenu à payer une dîme, et fait ce qu’il veut de ses biens; et s’il en donne une partie pour le service divin, il offre ce qu’il a de meilleur, parce qu’il a l’espérance de mériter des biens plus grands. Ainsi le trésor de Dieu fournit aux besoins de la veuve et de l’orphelin.
Nous voyons que, dès le commencement du monde, les offrandes d’Abel furent agréables au Seigneur, parce qu’il les accompagnait d’un sentiment d’innocence et de justice, tandis que celles de Caïn ne furent pas regardées d’un œil aussi favorable, parce qu’il avait déjà souillé son cœur en y laissant pénétrer la jalousie et la haine; ce qui lui attira les justes reproches de Dieu, qui lui dit: « Si tu fais bien, n’en recevras-tu pas le salaire? Tu as péché: chasse tes mauvaises pensées. » En effet, il ne suffit pas d’offrir une offrande, quelque pure qu’elle puisse être, si, dans le fond de l’âme, on n’est pas animé d’un sentiment suffisant d’amour et de crainte de Dieu. Ce ne sera pas l’appareil extérieur du sacrifice qui fera oublier à Dieu notre amour intérieur pour le péché: une pareille offrande ne sert à rien; mais il faut effacer la souillure de l’âme, de peur que, par une prière toute d’hypocrisie, nous ne rendions impossible de notre part tout retour au bien. C’est ce que signifient ces paroles de notre Seigneur: « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous êtes semblables à des sépulcres blanchis qui, au dehors, paraissent beaux, mais qui, au dedans, sont pleins d’ossements de morts et de corruption. Ainsi, au dehors, vous paraissez justes aux hommes; mais, au dedans, vous êtes pleins d’hypocrisie et d’iniquité. » En effet, sous des apparences d’hommes de bien, ils portaient une âme de Caïn: aussi, semblables à Caïn, qui n’écoute pas les avertissements de Dieu, firent-ils périr le juste. Dieu avait dit à Caïn: « Étouffe les mauvaises pensées de ton cœur. » Or, chasser les mauvaises pensées de son cœur, n’est-ce pas renoncer à une première pensée coupable? Notre Seigneur dit encore aux pharisiens: « Pharisiens aveugles, purifiez d’abord le dedans de la coupe, afin que le dehors soit pur aussi. » Mais ils ne voulurent pas l’écouter, car, dit Jérémie, « tes yeux et ton cœur n’aspirent qu’à l’avarice, au sang répandu, à la calomnie, à tout ce qui est pervers. » Isaïe leur adresse la même menace en ces termes: « Malheur à vous, enfants rebelles, dit le Seigneur, qui formez vos desseins sans moi, qui ourdissez des trames criminelles. » En mettant ainsi à découvert les mauvaises pensées des méchants, Dieu, à qui rien n’est caché, nous fait voir que le mal est hors de lui, et qu’il s’opère contre sa volonté. C’est lui qui dit à Caïn, voyant qu’il n’abandonnait pas ses mauvaises pensées: « Si tu fais le mal, ton péché deviendra plus fort que toi; mais tu peux encore le dominer. » Jésus-Christ parlait dans le même sens, quand il disait à Pilate: « Vous n’auriez aucun pouvoir sur moi, s’il ne vous avait été donné. » Dieu, en effet, abandonne le juste ici-bas à la malice des méchants, afin qu’il ait occasion de mériter une plus grande récompense en triomphant des épreuves, et que le méchant soit puni à proportion de sa malice et de ses iniquités. Ce n’est donc point la cérémonie du sacrifice qui sanctifie l’homme (Dieu n’a que faire de ces sacrifices extérieurs); mais c’est la pureté de conscience de celui qui offre le sacrifice qui fait que l’offrande est agréable à Dieu, et qu’il l’accueille comme une marque de fidélité. Aussi, comme dit Isaïe, « le sacrifice d’un veau que m’offre le pécheur, m’est aussi odieux que celui d’un chien. »
C’est donc parce que l’Église offre le saint sacrifice avec la simplicité du cœur, que ce sacrifice monte vers Dieu comme une offrande pure. C’est ce qui fait dire à saint Paul: « Je suis comblé de biens depuis que j’ai reçu d’Épaphrodite ce que vous m’avez envoyé, comme une oblation d’excellente odeur, comme une hostie que Dieu accepte et qui lui est agréable. » Ainsi, ce qui peut rendre notre offrande agréable à Dieu, c’est notre sentiment de reconnaissance envers lui, c’est une foi pure et sincère, c’est notre ferme espérance jointe à un amour fervent, ce sont enfin toutes les dispositions intérieures. Mais il n’y a que l’Église qui puisse accomplir le sacrifice dans toute sa pureté, en offrant à Dieu, avec des actions de grâces, les prémices de ses propres créatures. Les Juifs ne le pourraient pas, leurs mains sont encore souillées du sang innocent. Ils n’ont pas voulu reconnaître le Verbe même, qui est offert chaque jour à Dieu dans le saint sacrifice. Les différentes sectes d’hérétiques n’en sont pas mieux capables que les Juifs; car, parmi eux, il en est qui ne reconnaissent pas notre Dieu, en supposent un autre, et, en lui offrant les prémices de ses propres dons, nous montrent leur Dieu comme un être avide du bien d’autrui. Si nous voulions parler ici des gnostiques, qui supposent que les choses créées sont le produit d’une révolte, de l’ignorance et de quelque iniquité, ce qu’ils offriraient à Dieu proviendrait de la même souillure; et ils ne pourraient offrir le sacrifice sans offenser notre souverain Créateur, et cet acte de leur part ressemblerait bien plus à une insulte qu’à une action de grâces. D’ailleurs, comment le pain qui est offert en actions de grâces dans le sacrifice serait-il pour eux le corps de notre Seigneur ainsi que son sang, puisqu’ils ne le reconnaissent pas pour le fils de Dieu, c’est-à-dire pour son Verbe, par qui tout est fécondé dans la nature, qui fait croître les plantes, qui fait jaillir les fontaines, qui fait germer le blé et fait mûrir la moisson?
Ne prétendent-ils pas encore que l’âme est incapable de résurrection, et que le corps et le sang, en s’unissant à elle, la privent de la vie éternelle? Qu’ils changent donc de pensées, ou qu’ils s’abstiennent entièrement d’offrir le sacrifice. Quant à nous, notre foi est conforme à la nature de l’Eucharistie, et l’Eucharistie elle-même est conforme à notre foi. Nous reconnaissons, en faisant notre oblation, que les dons que nous offrons à Dieu nous les tenons de sa bonté, et nous avons foi dans la double résurrection de la chair et de l’esprit, que nous attendons du mérite de l’oblation. Car, de même que le pain qui sert au sacrifice est un fruit de la terre, lequel par la toute-puissance de Dieu, il cesse d’être un pain ordinaire et devient l’Eucharistie, ayant en elle deux substances, la substance spirituelle et la substance matérielle, ainsi nos corps, en recevant l’Eucharistie, participent de la nature céleste, deviennent impérissables, et sont marqués du sceau de la résurrection.
Notre oblation est donc envers Dieu, qui n’a cependant nul besoin de nous, un moyen d’expression de notre reconnaissance et un moyen de sanctification; car, si Dieu n’a nul besoin de nos hommages, c’est un besoin pour nous de les lui offrir, de même que nous avons besoin de faire l’aumône. Salomon a dit: « Celui qui donne aux pauvres prête au Seigneur, et le Seigneur lui rendra son bienfait. » Dieu, qui n’a besoin de rien, reçoit nos bonnes œuvres, afin d’avoir un motif de nous en récompenser; et le Seigneur nous dit: « Venez, les bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde; car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli; j’étais nu, et vous m’avez revêtu; j’étais malade, et vous m’avez visité; j’étais en prison, et vous êtes venus à moi. » Dieu veut donc, sans qu’il en ait nul besoin, que nous fassions de bonnes œuvres, afin que nous ne soyons pas sans droit à ses récompenses. Dans l’ancienne loi, le peuple hébreu eut à observer le précepte qui ordonnait des offrandes, afin qu’il s’accoutumât à la soumission à Dieu; c’est ainsi qu’il exige de nous que nos prières et nos oblations montent sans cesse vers son autel, cet autel qui est dans les cieux (c’est là que doivent monter nos prières et nos offrandes) où est aussi le temple dont parle saint Jean dans l’Apocalypse, quand il dit: « Et le temple de Dieu fut ouvert dans le ciel; » et là aussi est le tabernacle, car il ajoute: « Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes, et il y demeurera avec eux. »
Chapitre XIX — Les choses terrestres peuvent être les types des choses célestes ; mais on ne saurait prétendre, sans folie, que les choses célestes elles-mêmes puissent être les types d’un autre ordre de choses dont nous n’avons nulle idée, ou que le Dieu que nous connaissons soit le type de quelque autre Dieu inconnu
La cérémonie des offrandes, des oblations et des sacrifices fut donnée au peuple hébreu, comme un type, par Moïse, qui avait reçu sur la montagne les ordres de Dieu, de ce même Dieu dont le nom est maintenant glorifié par son Église dans toutes les nations. Ce Dieu a voulu que les choses terrestres au milieu desquelles nous vivons fussent pour nous comme des types des choses célestes dont il est également le créateur; car c’était le seul moyen d’établir une comparaison et un rapport entre les unes et les autres. Mais que les choses célestes, invisibles et indicibles pour nous, soient à leur tour les types d’un ordre de choses célestes, qu’elles ne soient que l’image d’un autre Plerum, d’un autre Dieu enfin, ce serait une grande folie de le soutenir, ce serait s’éloigner entièrement de la vérité. Ceux dont l’esprit se prête à de pareilles monstruosités sont forcés d’inventer et d’ajouter des types à des types, des images à des images, sans pouvoir jamais rencontrer le Dieu vrai et unique; car ils se sont mis au-dessus de Dieu même dans leurs pensées d’orgueil, ne reconnaissant d’autres guides qu’eux-mêmes, et ne pouvant trouver que le doute sans jamais pouvoir trouver ni Dieu, ni la vérité.
Qui pourrait s’empêcher de leur dire, en écoutant leurs folles déclamations: Eh quoi! vous osez, dans la folie de votre orgueil, élever vos pensées au-dessus de Dieu même! êtes-vous donc comme celui qui a mesuré les cieux dans le creux de sa main? dites-nous donc leur mesure, et faites-nous connaître le nombre infini de leurs coudées; expliquez-nous donc la plénitude, la longueur, la largeur, la hauteur de toutes choses, où commence et finit leur circonférence; vérités que l’esprit de l’homme ne peut ni embrasser ni comprendre. Qu’ils sont inépuisables les trésors de la puissance céleste! Comment le cœur de l’homme pourrait-il embrasser, comment son esprit pourrait-il comprendre celui qui porte la terre dans sa main? Qui nous donnera la mesure de sa droite, qui peut connaître le doigt de Dieu? Qui connaîtra sa main, cette main qui mesure l’incommensurable, qui mesure l’infinité des cieux, qui serre entre ses doigts la terre avec ses abîmes; cette main qui peut contenir la longueur, la largeur, la profondeur, la hauteur de tout ce qui frappe la vue, l’oreille ou l’intelligence, et de tout ce qui est invisible? C’est pour cela que Dieu « est au-dessus de toutes les principautés, de toutes les puissances, de toutes les vertus, de toutes les dominations, de tout ce qui a reçu un nom; » au-dessus de tout ce qui a été fait, de tout ce qui a été créé. C’est lui qui remplit les cieux, qui sonde les abîmes, qui habite dans chacun de nous. « Penses-tu que je sois Dieu de près, dit le Seigneur, et que je ne sois plus Dieu de loin? Si un homme se cache dans les ténèbres, ne le verrai-je pas? » Sa main saisit tout: c’est elle qui suspend les flambeaux des cieux, qui éclaire les choses qui sont au-dessous du soleil, qui scrute les cœurs et les reins, qui est présent aux lieux les plus secrets et les plus cachés, qui nous nourrit et nous conserve.
Mais si l’homme ne peut comprendre la puissance et la grandeur de la main de Dieu, qui pourrait prétendre à le comprendre et à le connaître lui-même? L’ont-ils donc vu, l’ont-ils mesuré, ceux qui placent au-dessus de lui un autre Plerum des Æons, un autre Dieu souverain, eux qui n’ont jamais pensé seulement aux choses célestes, plongés qu’ils sont dans l’abîme de leur folie? Ne disent-ils pas, par exemple, que ce qu’ils appellent le premier Dieu, n’étend son empire que jusqu’aux limites qui le séparent du Plerum, et qu’ensuite l’empire de Demiurgos ne s’étend même pas jusqu’à ce Plerum. Ainsi, la puissance qui doit contenir en elle toute étendue et toute perfection serait, d’après ces visionnaires, un être, au contraire, en dehors de toutes choses. Car il n’a rien à voir ni aux choses créées qui sont en dehors du Plerum, ni à celles qui y sont comprises; et de toute façon leur Dieu n’est qu’un Dieu neutre. Il y a donc deux vérités qui ne peuvent être contestées que par ceux qui auraient perdu le sens: l’une, qu’il n’est au pouvoir d’aucun mortel de définir et d’expliquer la grandeur de Dieu; l’autre, que cette grandeur de Dieu s’exerce également sur toutes choses, parce qu’elle contient toutes choses en elle, qu’elle se manifeste en nous, et qu’elle est avec nous.
Chapitre XX — Que c’est un seul et même Dieu, assisté du Verbe et du Saint-Esprit, qui a créé l’univers ; que nous pouvons le connaître et le comprendre, dès cette vie, quoiqu’il soit pour nous invisible ; nous le connaissons et le comprenons par ses œuvres, et nous pouvons le voir des yeux de l’esprit d’après tous les enseignements du Verbe à ce sujet
Sous le rapport de sa grandeur et de son infinité absolues, il nous est impossible de connaître Dieu et de mesurer son immensité; mais sous le rapport de son amour pour nous (car c’est cet amour qui nous fait arriver jusqu’à lui par la grâce du Verbe) et éclairés par notre soumission même envers lui, nous pouvons avoir une idée de sa grandeur, de son éternité: nous savons qu’il est l’auteur de toute vie, de toute beauté, que c’est lui qui nous a créés, ainsi que le monde où nous vivons. L’Écriture dit: « Le Seigneur Dieu forma l’homme du limon de la terre; il répandit sur son visage un souffle de vie, et l’homme eut une âme vivante. » Nous ne sommes donc point, comme le prétendent les gnostiques, une création des anges (les anges ne pouvaient créer un être qui fût l’image de Dieu; cette puissance n’appartenait qu’au verbe de Dieu); comment supposer que quelque être, en dehors de Dieu même, en eût été doué? Est-ce que Dieu, qui avait créé les anges, pouvait avoir besoin des anges pour faire ce qu’il voulait faire? N’avait-il pas avec lui le Verbe et l’Esprit saint avec lesquels il peut tout? Le Verbe ou le Fils, l’Esprit ou la Sagesse, sont toujours avec lui; c’est par eux et avec eux qu’il crée et qu’il agit en liberté; c’est à eux qu’il parle dans l’Écriture, lorsqu’il dit: « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. » Il a trouvé en lui-même les éléments avec lesquels il a formé les créatures, le modèle sur lequel il les a faites, ainsi que le type de toutes les formes qui font l’ornement de l’univers.
C’est donc avec raison que l’Écriture a dit: « Le premier principe de la foi est de croire en un seul Dieu, créateur et auteur de toutes choses; qui a tiré toutes choses du néant, qui peut tout et qui n’a besoin de personne. » Malachie dit aussi de même: « Est-ce qu’un seul père n’est pas à tous? N’est-ce pas un seul Dieu qui nous a créés? » Et aussi l’apôtre saint Paul: « Il n’y a qu’un Dieu, père de tous, qui est au-dessus de tous, qui gouverne toutes choses et qui réside en nous tous. » Notre Seigneur lui-même a dit pareillement: « Toutes choses m’ont été données par mon Père; » bien entendu par celui qui a fait toutes choses; car, puisqu’il a tout donné à son Fils, il n’a sans doute donné que ce qui était à lui. Il n’en a rien excepté: c’est pour cela qu’il l’a constitué juge des vivants et des morts. « Il a la clé de David, qui ouvre et personne ne ferme, qui ferme et personne n’ouvre; » car il n’y avait aucun être, ni dans le ciel, ni sur la terre, ni dans les enfers, qui eût le pouvoir d’ouvrir le livre de vie, et d’y lire, si ce n’est l’agneau du Dieu qui a versé son sang pour nous racheter. C’est donc le Père qui, après avoir créé l’univers par le Verbe et lui avoir donné le pur Esprit ou la Sagesse, a ensuite donné toute puissance au Verbe sur la terre, quand il s’est fait chair; afin qu’il eût la souveraine puissance sur les choses de la terre, comme il l’avait sur les choses du ciel, lui qui s’étant fait homme, « n’a commis aucun péché, et dans la bouche duquel le mensonge n’a pas été trouvé; » il devait avoir également la toute-puissance sur les régions inférieures, s’étant fait le premier-né des morts. C’est ainsi que tous les êtres qui lui sont soumis auront ressenti sa présence; la lumière divine du Père, incorporée dans la chair du Christ, rayonne ensuite jusque sur nous; c’est de cette manière que nous parvenons à l’incorruptibilité, préservés que nous sommes de la corruption par les rayons de la flamme divine.
Nous avons rassemblé précédemment une foule de preuves qui établissent que le Verbe, c’est-à-dire le fils de Dieu, n’a jamais cessé de coexister avec Dieu: il en a été de même de la Sagesse, c’est-à-dire de l’Esprit saint; c’est lui-même qui dit à cet égard, par la bouche de Salomon: « Dieu a fondé la terre par sa Sagesse, il a créé les cieux par son intelligence. Par sa Sagesse il a creusé les abîmes; les eaux sortent des mers, et les cieux répandent leur rosée. » Et dans un autre endroit: « Le Seigneur m’a possédée au commencement de ses voies; avant ses œuvres j’étais. Dès l’éternité j’ai été sacrée, dès le commencement, avant que la terre fût. Les abîmes n’étaient pas, et j’étais engendrée; les sources étaient encore sans eaux, les montagnes n’étaient pas encore affermies, j’étais engendrée avant les collines. » Et ailleurs: « Lorsqu’il étendait les cieux, j’étais là; lorsqu’il entourait l’abîme d’une digue, lorsqu’il suspendait les nuées, lorsqu’il fermait les sources de l’abîme, lorsqu’il posait les fondements de la terre, alors, j’étais auprès de lui; nourrie par lui, j’étais tous les jours ses délices, me jouant sans cesse devant lui, me jouant dans l’univers; et mes délices sont d’habiter avec les enfants des hommes. »
Il n’y a donc qu’un seul Dieu qui, aidé du Verbe et de la Sagesse, a tout fait, tout coordonné: voilà le vrai Demiurgos qui a destiné ce monde à être le séjour du genre humain, qui, sous le rapport de sa grandeur et de son immensité, ne peut être compris par ses créatures (car aucun de ceux qui sont morts et de ceux qui vivent maintenant n’a pu mesurer la profondeur de son être), mais qui, sous le rapport de son amour pour nous, peut être compris par nous, à l’aide de la grâce du Verbe, par lequel il a créé toutes choses. Or, celui qui est son Verbe, c’est notre Seigneur Jésus-Christ, qui s’est fait homme lorsque les temps ont été accomplis, afin de coordonner la fin au commencement, c’est-à-dire d’unir l’homme à Dieu. C’est pourquoi les prophètes, qui avaient de ce même Verbe l’inspiration prophétique, ont annoncé son arrivée dans le monde selon la chair, laquelle devait être le signal de l’alliance et de l’union entre Dieu et le genre humain, selon qu’il était arrêté dans les décrets de Dieu. Ils ont donc prédit, dès les temps les plus anciens, qu’un Dieu serait vu sur la terre, qu’il converserait avec les hommes et demeurerait avec eux, qu’il viendrait pour sauver sa créature, en se montrant à elle, et pour délivrer le genre humain de la captivité où le tenaient ses ennemis, c’est-à-dire de l’esprit du mal. En nous faisant marcher dans la voie de la justice et de la vérité, durant notre vie mortelle, il nous rendrait dignes, par notre attachement à l’esprit de Dieu, de prendre part à la gloire de son Père.
Voilà ce que les prophètes annonçaient, en termes prophétiques; mais ils n’annonçaient point, comme quelques-uns le prétendent, que ce Dieu, dont ils avaient la vision, était un Dieu différent du Père, qui serait resté invisible pour eux. Pour tenir un pareil langage, il ne faut pas savoir même ce que c’est qu’une prophétie. Qu ’est-ce qu’une prophétie, si ce n’est la prédiction de l’avenir, c’est-à-dire la désignation faite à l’avance des choses futures? Les prophètes annonçaient donc à l’avance que Dieu serait, un jour à venir, vu par les hommes de la même manière et dans le même sens que notre Seigneur a dit: « Heureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu’ils verront Dieu. » Mais cela ne s’entend pas dans le sens de la gloire infinie de Dieu et de sa grandeur ineffable; parce que Dieu ne peut être vu de cette manière par l’homme, suivant cet avertissement de l’Écriture, où il est dit: « L’homme ne peut voir Dieu sans mourir. » Cependant, en raison de son amour pour nous et de son humanité, et parce que tout lui est possible, Dieu accordera à ceux qui l’aiment le bonheur de le voir; et c’est dans ce sens que parlaient les prophètes. Jésus-Christ d’ailleurs n’a-t-il pas dit que « ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu? » L’homme n’a point par lui-même la faculté de voir Dieu; mais Dieu a le pouvoir de se montrer à ceux qu’il veut, quand il le veut et comme il le veut, car sa puissance n’a point de bornes. Les prophètes l’ont vu en esprit; il a été vu par les hommes dans la personne du Fils, sur la terre; il sera vu dans le royaume des cieux dans la personne du Père. L’Esprit a d’abord préparé l’homme à voir le Fils, le Fils le prépare à voir le Père; et le Père donne à l’homme l’immortalité qui consiste à voir Dieu éternellement.
Lorsque nous voyons la lumière, la lumière nous enveloppe et nous percevons sa clarté; il en est ainsi de ceux qui voient Dieu, ils sont plongés dans l’essence de Dieu, et ils perçoivent sa gloire. Cette gloire les vivifie, et ils sont abreuvés sans cesse d’une nouvelle vie. C’est de cette manière qu’il faut entendre que Dieu est impercevable, incompréhensible et invisible; et que cependant il se rend visible, compréhensible et perceptible pour ceux qui ont mérité de le voir et d’être vivifiés par cette vue même. Car sa bonté est infinie autant que sa grandeur; c’est cette bonté qui vivifie ceux qui jouissent du bonheur de le voir. La faculté de vivre ne se conçoit pas sans la vie: dans le ciel, l’élément de la vie n’est autre chose que la participation de Dieu; or, participer à Dieu, c’est voir Dieu et jouir de l’effet de sa bonté.
Les hommes donc verront Dieu, et, élevés jusqu’à lui, ils puiseront le don de l’immortalité dans cette vue. Cette vérité, les prophètes l’ont annoncée dans un langage figuré, quand ils ont dit que Dieu se manifestera à ceux qui sont remplis de son esprit, et qui attendent son avénement avec une foi inébranlable. C’est dans ce sens que Moïse s’exprime dans le Deutéronome, quand il dit: « Et aujourd’hui nous avons connu que Dieu a parlé à un homme, et l’homme est demeuré vivant. » Quelques hommes alors jouissaient de la vue de l’esprit prophétique, et de l’opération de sa grâce qui se répand sur toutes choses; d’autres avaient la vision de la venue future du Christ sur la terre; ils voyaient comment le Fils, dès le commencement, exécute la volonté du Père qui est présent en tous lieux; d’autres avaient la vision des gloires du Père, telles qu’elles se doivent manifester dans les différents temps, telles qu’elles ont été vues et ouïes dans le passé, telles que d’autres hommes doivent les ouïr et les voir dans l’avenir. C’est ainsi que Dieu se manifestait de diverses manières; cette vue s’opère par la vertu du Saint-Esprit, par le don du Fils, et par la volonté du Père, et a pour but le salut et le bonheur de l’homme, comme l’exprime le prophète Osée: « C’est moi, dit-il, qui ai parlé aux prophètes; moi j’ai multiplié leurs visions; ils m’ont manifesté à vous par leurs oracles. » L’apôtre saint Paul parle dans le même sens, quand il dit: « Or, il y a diversité de dons spirituels, mais il n’y a qu’un même esprit; il y a diversité de ministères, mais il n’y a qu’un même Seigneur; il y a aussi diversité d’opérations, mais il n’y a qu’un même Dieu qui opère tout en tous. Et les dons du Saint-Esprit, qui se manifestent au dehors, sont donnés à chacun pour l’utilité de l’Église. » Celui qui opère tout en tous ne peut être que Dieu même. Quant à son essence et à sa grandeur, il est resté invisible et ineffable pour toutes ses créatures; mais elles peuvent le connaître: elles savent, en effet, par les enseignements du Verbe, qu’il n’y a qu’un seul et même Dieu, qui contient toutes choses et qui donne la vie à tous les êtres, ainsi qu’il est écrit dans l’Évangile: « Nul ne vit jamais Dieu, si ce n’est le Fils unique qui est au sein du Père et qui l’a dit ainsi. »
C’est donc le Fils qui, dès le commencement, fait connaître la gloire du Père, car il est dans le sein du Père dès le commencement; c’est lui qui donne les visions prophétiques, qui distribue les grâces et les dons célestes; c’est ainsi qu’il glorifie le Père aux yeux du genre humain, et selon que cela est utile, dans les différents temps, au salut de l’homme. Car, là où est le pouvoir de créer, là aussi est sa continuité; là où est sa continuité, là est l’opportunité; et là où est l’opportunité, là aussi est l’utilité: c’est pourquoi le Verbe a été établi le dispensateur des grâces du Père, selon les besoins du genre humain, pour lequel il a opéré de si grandes choses, montrant ainsi Dieu à l’homme et l’homme à Dieu.
L’Esprit saint en prédisant l’avenir par la bouche des prophètes, pour préparer le genre humain à recevoir la loi de Dieu, annonçait ainsi à l’homme qu’il serait admis un jour à jouir de la vue de Dieu; mais il fallait également que ceux qui annonçaient l’avenir jouissent, par l’esprit, de la vue de ce Dieu que l’homme devait voir un jour. C’était le seul moyen de donner une autorité suffisante à leurs prophéties et d’annoncer au monde, d’une manière efficace, et Dieu le père, et Dieu le fils, et pour que toutes les choses de Dieu fussent révélées à tous ceux d’entre les hommes, qui marchaient dans les voies de la justice, et qu’ils apprissent dès-lors à contempler, par la méditation, la gloire divine, à la participation de laquelle seront admis dans l’avenir tous ceux qui aiment Dieu. Car les prophètes prophétisèrent non-seulement par leurs discours, mais encore par leurs visions, par leurs communications avec les autres hommes et par tous les actes de leur vie, suivant les inspirations que leur fournissait l’Esprit saint. Sous ce rapport ils virent donc Dieu tout invisible qu’il soit, comme l’attestent ces paroles d’Isaïe: « Et j’ai vu de mes yeux le Seigneur, le roi des armées; » ce qui signifie bien que l’homme pourra voir Dieu et entendre sa voix. C’est ainsi que les prophètes ont vu en esprit le fils de Dieu, conversant avec les hommes, qu’ils ont parlé de lui comme s’il était venu, quoiqu’il ne vînt point encore, qu’ils l’ont montré passible, bien qu’il fût encore impassible, et qu’ils l’ont fait voir descendant dans le séjour de la mort, bien qu’il fût encore dans les cieux. Quant aux autres circonstances de sa vie, ils les prophétisaient, les unes par des visions, les autres en les annonçant par leurs simples discours, d’autres encore par un récit circonstancié; et ils voyaient d’avance les choses que les hommes devaient voir au sujet du Christ. Pour ce qui est de ses paroles, ils les citaient à l’avance; et quant aux actions qu’il devait faire, ils faisaient eux-mêmes des actions semblables, annonçant ainsi prophétiquement tout l’ensemble de la vie du Christ. Aussi Moïse représentait-il Dieu armé de foudres vengeresses contre les transgresseurs de sa loi, et les menaçait-il de sa colère; mais pour ceux qui étaient animés de la crainte de Dieu, il leur disait: « Le Roi des rois, le Seigneur, est un Dieu miséricordieux et clément, patient, riche en miséricorde et très-véritable; qui conserve sa miséricorde jusqu’à mille générations; qui efface l’iniquité, le crime et le péché. »
C’était le Verbe de Dieu qui apparaissait à Moïse et qui lui parlait: « Et le Seigneur parlait à Moïse face à face, comme un homme parle à son ami. » Cependant Moïse exprima le désir de voir dans sa grandeur celui qui lui parfait, et telle fut la réponse qui lui fut faite: « Voici un lieu près de moi; tu te tiendras là sur ce rocher. Lorsque ma gloire passera, je te placerai dans un creux de rocher, et je te couvrirai de ma main, jusqu’à ce que ma gloire soit passée. Ensuite je retirerai ma main et tu me verras par derrière; mais il ne te sera point donné de voir ma face; car aucun homme ne peut voir ma face sans mourir. » Ce qui signifie deux choses; d’abord, que l’homme n’est pas capable de supporter la vue de Dieu; ensuite, que l’homme, quand les temps seront venus, pourra voir Dieu du creux du rocher, c’est-à-dire Dieu revêtu de son humanité. C’est dans le même sens qu’il faut entendre ce passage de l’Évangile, où il est dit que le Seigneur s’entretint avec Moïse et Élie, lors de sa transfiguration, annonçant ainsi que la promesse faite aux patriarches était accomplie.
Ce n’est donc point la face de Dieu que voyaient les prophètes, mais les desseins de Dieu et les circonstances extraordinaires par lesquelles il ramenait l’homme à la foi; c’est ce qui est exprimé lorsque le Seigneur dit au prophète Élie: « Sors, et tiens toi debout sur la montagne devant le Seigneur. Et voilà que le Seigneur passa, et un vent violent et impétueux renversant les montagnes et brisant les rochers devant le Seigneur, et le Seigneur n’était point dans le vent; et après le vent, un tremblement de terre, et le Seigneur n’était point dans ce tremblement; et après le tremblement un feu, et le Seigneur n’était point dans ce feu; et après le feu, on entendit le souffle d’un petit vent. » Nous voyons par ces passages de l’Écriture combien était terrible la colère de Dieu, allumée par les iniquités du peuple d’Israël, qui transgressait sa loi, qui mettait à mort ses prophètes; mais nous voyons aussi que cette colère de Dieu s’apaise comme par degrés, et que tout fait déjà pressentir la future venue du Seigneur sur la terre, pour faire cesser la loi donnée par Moïse, et commencer le règne plus calme et plus doux de celui dont il avait été dit qu’il ne briserait pas même une paille, et qu’il n’éteindrait pas le feu d’un morceau de lin qui brûle. Son avénement était annoncé comme devant ouvrir un règne de paix et de clémence. En effet, après le vent impétueux qui brise les montagnes, qui fait trembler la terre, qui allume le feu de la foudre, devaient venir, à la suite de l’apparition du Christ, des temps plus pacifiques, plus convenables au progrès et au perfectionnement de l’humanité par l’esprit de Dieu. Mais nous trouvons encore dans Ézéchiel la preuve de ce que nous disions relativement à la manière dont les prophètes avaient eu la vue de Dieu, sans voir réellement Dieu lui-même. En effet, Ézéchiel raconte la vision extraordinaire qu’il a eue; il parle des chérubins, des roues et de leur marche mystérieuse, et de la ressemblance d’un trône qui était par-dessus, et sur ce trône une ressemblance comme l’aspect d’un homme, et cet éclat d’un métal resplendissant qui brillait depuis ses reins jusqu’à sa tête, et depuis ses reins et au-dessous, comme l’apparence d’un feu étincelant tout autour; mais après le récit de tout le détail de sa vision, pour qu’on ne pense pas qu’il a voulu dire qu’il ait vu Dieu, il ajoute: « Telle fut la vision de l’image de la gloire du Seigneur. »
Il est donc certain que ni Moïse, ni Élie, ni Ézéchiel n’ont point vu Dieu, bien qu’ils aient été admis à voir beaucoup de choses du ciel. Ce qu’ils voyaient n’était que des images de la gloire de Dieu et des symboles prophétiques des choses futures; car Dieu le père est invisible pour la créature, comme le Christ l’a dit: personne n’a jamais vu Dieu. Mais il est donné à son Verbe de laisser voir la gloire du Père et ses mystères, lorsqu’il le juge utile pour le salut des hommes; car, comme il le dit lui-même: « Le fils unique de Dieu, qui est dans le sein de son Père, manifeste sa gloire. » Le Verbe, en effet, qui participe à l’infinité de la puissance divine, est chargé d’interpréter Dieu à l’univers. Toutefois le Fils, qui peut faire voir la gloire du Père, ne le fait pas sous une seule figure, ni sous un seul aspect, mais il peut la montrer sous une infinité de formes différentes, suivant qu’il le juge utile à son dessein, comme on en trouve la preuve dans les prophéties de Daniel. Il raconte le miracle fait en faveur d’Ananias, d’Azarias, de Misaël, que Dieu sauva des atteintes du feu de la fournaise ardente, où ils avaient été jetés; ce qui fit dire au roi Nabuchodonosor, frappé de ce prodige: « Je vois le quatrième dont la figure est celle d’un enfant de Dieu. » Ailleurs, c’est une pierre qui s’est détachée de la montagne sans la main de l’homme, et qui s’en va renverser les empires de la terre, devenus comme une poussière que le vent d’été emporte; ensuite cette pierre devient une grande montagne et remplit à elle seule toute la terre. Plus loin, cette vision de Dieu se présente sous la figure du fils de Dieu, venant sur les nuées du ciel, et s’avançant jusqu’à l’Ancien des jours, qui lui donne la puissance universelle, et la gloire, et l’empire; et sa puissance est une puissance éternelle, et son règne ne périra point. Il y a plus encore: Jean, le disciple du Seigneur, voyant de la vue prophétique, dans son Apocalypse, le dernier avénement du Seigneur, dans toute sa majesté et dans toute sa gloire, ajoute: « Et je me tournai pour voir quelle était la voix qui me parlait. Et en même temps je vis sept chandeliers d’or; et au milieu des sept chandeliers d’or, quelqu’un qui ressemblait au Fils de l’homme, vêtu d’une longue robe, et ceint vers les mamelles d’une ceinture d’or. Sa tête et ses cheveux étaient blancs comme de la laine blanche et comme de la neige; et ses yeux paraissaient comme une flamme de feu. Ses pieds étaient semblables à l’airain fin, quand il est dans la fournaise ardente; et sa voix était comme la voix des grandes eaux. Il avait sept étoiles en sa main droite; de sa bouche sortait une épée à deux tranchants; et son visage était éclatant comme le soleil dans sa splendeur. » Ainsi, il y a dans cette vision quelque chose qui indique une image de la gloire du Père, c’est la tête; quelque chose qui marque la dignité pontificale, c’est la tunique (aussi ce fut la même forme que Moïse donna à la robe de ses grands prêtres); enfin, quelque chose qui indique la fin du monde, ce sont les pieds d’un airain semblable à celui qui est dans la fournaise. L’airain, en effet, marque la constance des justes et leur persévérance dans la foi, et le feu de la fournaise indique l’incendie universel de la fin du monde. Or, Jean ne put supporter la vue de cette vision; c’est pourquoi il dit: « Je tombai comme mort à ses pieds, » afin que cette parole de l’Écriture s’accomplît, nul ne peut voir Dieu sans mourir. Mais le Verbe rassura aussitôt son disciple bien-aimé, celui qui avait reposé sur son sein lors de la cène, lorsqu’il lui demanda quel était celui qui le livrerait, et il lui dit: « Ne crains pas, je suis le premier et le dernier, et celui qui vit: j’ai été mort, mais maintenant je vis dans les siècles des siècles, et j’ai les clés de la mort et de l’enfer. » Il raconte ensuite une seconde vision, où il vit encore son même Seigneur: « Et voilà qu’au milieu du trône et des quatre animaux, et au milieu des vieillards, je vis un agneau debout comme immolé, ayant sept cornes et sept yeux, qui sont les sept esprits de Dieu envoyés par toute la terre. » Plus loin, il parle encore de l’agneau: « Et voilà un cheval blanc: celui qui était dessus s’appelait le fidèle et le véritable, qui juge et combat avec justice. Ses yeux étaient comme une flamme de feu; il avait plusieurs diadêmes sur sa tête, et un nom écrit que nul ne connaît que lui. Et il était vêtu d’une robe teinte de sang, et il s’appelle le verbe de Dieu. Et les armées qui sont dans le ciel le suivaient sur des chevaux blancs, vêtues d’un lin blanc et pur. Et il sortait de sa bouche un glaive à deux tranchants pour en frapper les nations, car il les gouverne avec un sceptre de fer; et lui-même foule le pressoir du vin de la fureur et de la colère du Dieu tout-puissant. Et il porte écrit sur son vêtement et sur sa cuisse: le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs. » Ainsi, nous voyons que le Verbe avait toujours, en apparaissant aux hommes, quelques signes prophétiques des choses futures; que les volontés du Père, à l’égard des hommes, se révélaient dans sa présence et qu’il enseignait les choses de Dieu.
Mais ce n’était pas seulement par des visions qui frappent les yeux, par des discours qui frappent les oreilles, que le Verbe faisait annoncer et figurer les choses futures par les prophètes, c’était encore par des actes matériels. Ainsi nous voyons dans l’Écriture que ce fut d’après un avertissement du Seigneur que le prophète Osée prit une femme de la terre des prostitutions, parce que cette terre se prostitue aux idoles, et se sépare du Seigneur, c’est-à-dire les hommes qui l’habitent. Cette action du prophète était une figure de ce que Dieu devait faire par la suite à l’égard de l’Église, qu’il sanctifierait en s’alliant à elle, de même qu’Osée sanctifiait, par son alliance avec elle, la femme souillée qu’il épousait; « car, dit saint Paul, la femme infidèle est sanctifiée par le mari fidèle. » Et de plus, le prophète adopta les enfants de cette femme, nés de ses désordres; ce qui signifiait le peuple de Dieu, qui n’était plus son peuple par ses désordres, et qui ne méritait plus sa miséricorde; de là ces paroles de l’apôtre: « Selon ce qui est dit dans Osée: j’appellerai mon peuple ceux qui n’étaient point mon peuple; ma bien-aimée, celle que je n’avais point aimée; et ma miséricorde, celle à qui je n’avais pas fait miséricorde. Et il arrivera que, dans le lieu même où je leur avais dit autrefois, vous n’êtes point mon peuple, ils seront appelés enfants du Dieu vivant. » L’apôtre explique ainsi que ce qu’Osée avait fait était la figure de ce que le Christ devait faire à l’égard de l’Église. Nous voyons de même que Moïse prit une Éthiopienne dont il fit une Israélite par son alliance avec elle; car l’olivier sauvage, en s’alliant par la greffe à l’olivier fertile, devient aussi bon et aussi beau que lui. Ceci signifiait qu’un jour le Christ serait mis à mort par le peuple même dont il faisait partie selon la chair, et qu’il serait sauvé par l’Égypte de la fureur d’Hérode; l’Égypte signifiant les gentils dont Dieu s’est servi pour établir son Église (l’Égypte, en effet, ainsi que l’Éthiopie, faisaient partie de ce qu’on appelait alors les gentils). Ainsi l’alliance de Moïse avec l’Éthiopienne est la figure de l’alliance du Verbe avec les gentils, au moyen desquels il a formé et fondé son Église. Ceux donc qui la renieront, qui la mépriseront, qui s’élèveront contre elle, tomberont dans la corruption; ils deviendront lépreux et seront rejetés de la cité des justes.
Nous voyons encore dans l’Écriture un autre exemple de ce que nous venons de dire, lorsque Rahab la courtisanne, qui s’accusait elle-même d’être pécheresse et de la race des gentils, reçut chez elle et cacha les trois hommes, qui avaient été envoyés pour observer le pays et les habitants de Jéricho. Ces trois hommes sont la figure du Père, du Fils et du Saint-Esprit, que l’Église reçoit dans son sein, et qui la sauvent. Aussi, lorsque tout le pays de Jéricho eut été ravagé, au son des sept trompettes, la courtisanne Rahab fut-elle sauvée avec toute sa maison, qui fut reconnue au signal convenu de la corde rouge dont les trois espions s’étaient servis pour sortir de chez elle par la fenêtre. C’est à ceci que notre Seigneur faisait allusion dans ses discours, lorsqu’il parlait à ceux qui ne voulaient pas croire à la vérité de sa venue sur la terre, et qui niaient l’explication symbolique du cordon rouge, symbole qui avait servi à la délivrance du peuple en Égypte, et qui était rappelé dans la cérémonie de la pâque: « Je vous dis en vérité que les publicains et les prostituées vous précéderont dans le royaume de Dieu. »
Chapitre XXI — Abraham et nous, n’avons qu’une seule et même foi ; les anciens patriarches ont confessé cette même foi tant par leurs paroles que par leurs actions
L’apôtre saint Paul, dans l’épître aux Galates, enseigne hautement que la vie d’Abraham a été la figure de notre foi; qu’il en a été le patriarche et en quelque sorte le prophète: « Celui, dit-il, qui vous donne son esprit et qui fait des miracles parmi vous, le fait-il par les œuvres de la loi ou par la foi que vous avez ouï prêcher? selon qu’il est écrit d’Abraham, qu’il crut à la parole de Dieu, et que sa foi lui fut imputée à justice. Sachez donc que ceux qui s’appuient sur la foi sont les enfants d’Abraham. Aussi l’Écriture, sachant que Dieu devait justifier les gentils par la foi, fait cette promesse à Abraham: Toutes les nations seront bénies en vous. Ce sont donc ceux qui s’appuient sur la foi, qui sont bénis avec le fidèle Abraham. » Ainsi l’apôtre non-seulement désigne Abraham comme le prophète de notre foi, mais encore il l’en nomme le père, relativement à tous ceux d’entre les gentils qui croiront en Jésus-Christ; ce qui prouve bien que notre foi n’est autre que celle qu’avait Abraham. Par la foi, Abraham, à cause de la promesse que Dieu lui en avait faite, croyait à la réalité de certains événements, comme s’ils étaient déjà accomplis; ainsi nous-mêmes, par la foi, nous croyons fermement à la vie éternelle dans le royaume des cieux.
Les principaux événements de la vie d’Isaac ont pareillement une signification figurative et symbolique. Voici ce que saint Paul dit à ce sujet dans son Épître aux Romains: « Et cela ne se voit pas seulement dans Sara, mais aussi dans Rébecca, qui eut deux enfants à la fois d’Isaac, notre père. Avant qu’ils fussent nés et qu’ils eussent fait ni bien ni mal, afin que le décret de Dieu demeurât ferme selon son élection, et non à cause de leurs œuvres, mais par la volonté de celui qui appelle, il lui fut dit: L’aîné sera assujetti au plus jeune, selon qu’il est écrit: J’ai aimé Jacob et j’ai haï Ésaü. » Ceci nous fait voir que la distinction de deux peuples se trouve prédite non-seulement par les prophéties des patriarches, mais que cette prédiction se trouve encore figurativement annoncée dans la double naissance de Jacob et d’Ésaü, fils de Rébecca. L’un, en effet, fut supérieur à l’autre: l’un fut dans l’esclavage, l’autre dans la liberté. Cependant ils eurent l’un et l’autre un même père; mais le père commun d’eux et de nous, c’est un seul et même Dieu, celui qui connaît les choses les plus cachées, qui sait les événements avant qu’ils arrivent; c’est pourquoi il dit dans l’Écriture: « J’ai aimé Jacob et j’ai haï Ésaü. »
Si l’on étudie les événements de la vie de Jacob, on verra que, loin d’être insignifiants, ils renferment, au contraire, un grand nombre de vérités prophétiques. D’abord, dès le moment où il vient au monde, il prend le talon de son frère, ce qui lui fait donner le nom de Jacob, c’est-à-dire supplantateur; il enchaîne le premier pas de son frère; mais lui, personne ne l’arrête; il lutte, il est vainqueur; il tient dans sa main le talon de son ennemi, ce qui est la marque de sa victoire. Jacob était donc, dès l’acte même de sa naissance, le type de notre Seigneur Jésus-Christ, dont saint Jean dit dans l’Apocalypse: « Et il partit, remportant victoire sur victoire. » Nous voyons ensuite Jacob, à l’occasion de quelques reproches que lui adresse Ésaü, lui ravir son droit d’aînesse; ce qui est la figure des gentils, de ce peuple nouveau qui reconnaît le premier le Christ pour le premier-né d’entre les morts, tandis qu’il est renié par l’ancien peuple, qui le repousse en disant: « Nous ne reconnaissons d’autre roi que César. » Or, le Christ représente toutes les bénédictions et toutes les grâces; il est donc vrai de dire que les gentils ont enlevé au peuple hébreu, au peuple ancien, le droit d’aînesse et de bénédiction, en reconnaissant les premiers le Christ. Et de même encore que Jacob a été persécuté par Ésaü, parce que celui-ci avait perdu le droit à la bénédiction de son père, ainsi les Juifs ont persécuté l’Église des gentils, qui a joui avant eux de la bénédiction de Dieu. En outre, comme les douze tribus, qui devaient être le soutien et la gloire d’Israël, se sont formées, pendant l’exil des hébreux, chez les peuples étrangers, de même le Christ a établi, durant son pélerinage sur la terre, les douze colonnes (c’est-à-dire les douze apôtres), qui sont les fondements de l’Église. Nous voyons encore que Laban donna à Jacob toutes les brebis bigarrées et tachetées: de même le Christ a formé l’assemblée des fidèles des hommes de toutes nations qui ont cru en lui, selon la promesse que lui en avait faite Dieu le père: « Demande-moi, et je te donnerai les nations pour héritage, et la terre pour empire. » Enfin, de même que Jacob, qui devait avoir beaucoup d’enfants, ne pouvait les avoir d’une seule femme, et qu’il en eut des deux sœurs; de même le Christ a eu des serviteurs et des fidèles sous deux lois différentes, sous l’ancienne et la nouvelle loi, qui ont l’une et l’autre un même Dieu pour auteur. Il faut en dire autant des enfants qu’eut Jacob des mariages du second ordre avec ses servantes; ce qui marquait que le Christ trouverait des serviteurs fidèles à sa loi parmi ceux qui étaient esclaves comme parmi ceux qui étaient libres, en leur accordant à tous également les dons de l’esprit qui vivifie. Cependant Jacob conservait toujours une préférence pour Rachel au doux regard, qui était la figure de l’Église pour laquelle le Christ a souffert. Ainsi le Christ, corroborant par le ministère de son Verbe les volontés du Père, annonçait les choses futures, et par les discours de ses prophètes et par la vie de ses patriarches, accoutumant l’humanité à obéir à Dieu et à suivre les inspirations du Verbe dès cette vie, en marchant de symbole en symbole; car il n’y a rien de vide dans les œuvres de Dieu, et chaque chose a son symbole.
Chapitre XXII — L’avénement du Christ sur la terre a eu pour objet non-seulement le salut de ceux qui vivaient alors, mais encore de tous ceux qui, soit avant, soit après sa venue, auront eu la foi
Lorsque les temps sont venus où le genre humain devait obtenir le don d’une parfaite liberté, le Verbe a annoncé, en lavant lui-même les pieds de ses apôtres, qu’il allait purger les filles de Sion de toutes leurs souillures. Toute la destinée du genre humain ayant droit à l’héritage céleste roule dans ce cercle: de même que, par le premier homme, nous avons été jetés dans l’esclavage de la mort, ainsi, par le dernier homme, qui est Jésus-Christ, nous devons être, à partir des apôtres, lavés et purifiés des atteintes du péché et être rendus à la vie éternelle; car, en lavant les pieds de ses apôtres, il a sanctifié tout le corps des chrétiens et leur a donné le don de pureté. Aussi, après cette cérémonie, il les servait étant assis à table, voulant marquer par là qu’il allait bientôt rendre la vie à ceux qui étaient assis dans l’ombre de la mort, comme on le voit par les paroles du prophète Jérémie: « Le Seigneur s’est souvenu de ceux qui sont morts en Israël et qui dorment dans le champ du repos, et il est descendu vers eux pour leur annoncer le salut et pour les conduire à la vie. » Ainsi, lorsque le moment de la passion du Sauveur fut venu, les yeux de ses disciples s’appesantirent; quand il vint les visiter, il les trouva endormis, et ne les réveilla point; signifiant par là que Dieu a égard au repos des hommes. Mais, venant à eux une seconde fois, il les réveilla, pour marquer que sa passion devait être le signal de ceux qui dorment dans les ombres de la mort, et qu’il allait bientôt descendre dans les entrailles de la terre, pour se faire voir ensuite à eux. C’est ce qu’il voulait exprimer, quand il disait à ses disciples: « En vérité je vous dis que beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez et ne l’ont pas vu, et entendre ce que vous entendez, et ne l’ont point entendu. »
Il est donc certain que ce n’est pas seulement pour le salut de ceux qui vivaient alors, c’est-à-dire au temps du règne de César Tibère, et qui croyaient en lui que le Christ est venu sur la terre, mais encore pour le salut de tous ceux qui ont cru en lui dans les temps antérieurs, qui ont désiré de le voir et d’entendre sa voix, et pour tous ceux qui croiraient en lui dans les temps à venir; enfin, qu’il est venu pour sauver tous les hommes, à quelque siècle qu’ils appartiennent, qui auront eu la crainte de Dieu, qui auront vécu dans la justice et auront aimé Dieu et leur prochain. Aussi, lors de son second avénement, il réveillera ceux-là les premiers du sommeil de la mort, et, après le jugement général, il les établira dans son royaume céleste; parce que ce Dieu qui a inspiré les patriarches « est le même qui justifie par la foi les circoncis et les incirconsis. » Et de même que les anciens justes étaient la figure de l’Église future et du nouveau Testament, de même l’Église, ainsi que nous qui vivons sous sa loi, nous sommes la figure et comme le reflet des justes et des patriarches des anciens temps, qui reçoivent maintenant dans le ciel la récompense de leurs travaux.
Chapitre XXIII — Les patriarches et les prophètes n’ont reçu la mission d’être la figure du Christ que pour préparer les générations futures à recevoir la foi du Christ. La tâche des apôtres a donc été moins grande en ce qu’ils ont profité des travaux de ces premiers justes
C’est ce que notre Seigneur Jésus-Christ a voulu exprimer, quand il disait à ses disciples: « Moi je vous dis: Levez vos yeux et regardez les campagnes, car elles blanchissent et sont prêtes pour la moisson. Or, celui qui moissonne reçoit un salaire et assemble des fruits pour la vie éternelle, afin que celui qui sème et celui qui moissonne soient tous deux pleins de joie; car, en cela, il est vrai que l’un sème et que l’autre moissonne. Je vous ai envoyé moissonner où vous n’avez point travaillé; d’autres ont travaillé, et vous êtes entrés dans leur travail. » Or, quels sont ceux qui ont travaillé avant les apôtres et qui ont accompli les desseins de Dieu? Il est évident que ce sont les patriarches et les prophètes qui ont été la figure des chrétiens à venir, et qui ont annoncé au monde l’avénement du Christ sur la terre, avec toutes ses circonstances. Par ce moyen, les générations futures, instruites par les prophètes de ce qui devait arriver, et remplies ainsi de la crainte de Dieu, auraient plus facilement foi dans le Messie quand il viendrait. Aussi, lorsque saint Joseph, sachant que Marie avait conçu, pensait à la renvoyer en secret, un ange lui apparut en songe et lui dit: « Ne crains point de prendre Marie pour ton épouse; car ce qui est né en elle est du Saint-Esprit. Elle enfantera un fils et tu lui donneras le nom de Jésus, parce que lui-même délivrera son peuple de ses péchés. » Et l’ange ajouta: « Et tout cela fut fait pour accomplir ce que le Seigneur avait dit par le prophète: Voilà qu’une vierge concevra, et elle enfantera un fils, et il sera appelé Emmanuel, c’est-à-dire Dieu avec nous. » Ainsi, c’est en rappelant les paroles du prophète, que l’ange éclaire Joseph sur sa position et celle de Marie; il lui peint celle-ci, telle que le prophète Isaïe l’avait annoncée, en la désignant comme la vierge de qui naîtrait Emmanuel. Joseph donc, raffermi par les paroles de l’ange, continua à garder Marie pour épouse, surveilla avec joie l’enfance du Christ, le conduisant en Égypte, le ramenant ensuite et le conduisant à Nazareth. Il passait même pour son père aux yeux de ceux qui ne connaissaient pas les promesses de Dieu, et le mystère de l’incarnation du Verbe. Notre Seigneur, se trouvant un jour à Capharnaüm, et lisant les prophéties d’Isaïe, tomba sur ce passage; « L’esprit du Seigneur est sur moi, il m’a consacré par son onction pour évangéliser les pauvres, pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, pour annoncer aux captifs leur délivrance, et aux aveugles que la vue va leur être rendue. Expliquant ensuite que cette prophétie concernait son propre avènement, il ajouta: » Aujourd’hui cette parole de l’Écriture que vous avez entendue est accomplie. »
Lorsque l’apôtre Philippe rencontra l’eunuque de la reine d’Éthiopie, qui lisait ce passage de l’Écriture: « Il sera conduit à la mort comme un agneau, il sera muet comme une brebis devant celui qui la tond, il est mort au milieu des angoisses, après un jugement; » ensuite tout ce qui est relatif à son avènement sur la terre, à sa passion, à toutes les humiliations dont il a été abreuvé par ceux qui ne voulurent pas croire en lui, Philippe n’eut pas de peine à persuader à cet homme que le Christ dont parle le prophète était le même qui a été crucifié sous Ponce-Pilate, et qui a souffert; et que ce Christ est le fils de Dieu, qui a apporté le salut éternel aux hommes, il le baptisa alors, et puis il le quitta aussitôt. Cet homme, en effet, n’avait plus rien à apprendre; car il avait été converti et enseigné par le prophète même. Il s’était instruit à cette lecture de la connaissance de Dieu, de ses desseins; il n’ignorait plus qu’une chose, c’était la venue du fils de Dieu. À peine eut-il appris cet événement de la bouche de l’apôtre, qu’il s’en alla rempli de joie; et bientôt après on l’entendit prêcher la foi du Christ en Éthiopie. Philippe n’eut donc pas de peine, comme nous l’avons dit, à le convertir, parce que la lecture des prophéties l’avait rempli de la crainte de Dieu en le disposant à la foi. C’est ainsi que les apôtres ramenaient au bercail, par leurs prédictions, les brebis égarées du troupeau d’Israël, en prêchant que le Christ qui avait été crucifié n’était autre que le Christ, fils du Dieu vivant; ils convertissaient en foule ceux qui avaient déjà la crainte de Dieu. Aussi dans un seul jour en convertissaient-ils trois, et quatre et jusqu’à cinq mille.
Chapitre XXIV — Qu’il a été moins difficile d’amener les Juifs à la foi que les gentils ; qu’ainsi les apôtres qui se sont consacrés à la conversion des gentils, se sont imposés une tâche plus rude
C’est là ce qui faisait dire à saint Paul, l’apôtre des gentils: « J’ai travaillé plus que les autres. » On conçoit combien il était plus facile d’instruire les Juifs, qui avaient déjà la connaissance des Écritures, qui connaissaient Moïse et les prophètes, et qui par conséquent étaient tout préparés à reconnaître le Christ, le premier-né des morts, le prince de la vie, venu pour délivrer l’homme des liens de la mort, et pour guérir avec la foi la plaie causée par la morsure du serpent. Il fallait donc que les apôtres, comme nous l’avons fait voir dans le livre précédant, persuadassent d’abord aux gentils d’abandonner leurs faux dieux pour adorer le seul et vrai Dieu qui a fait le ciel et la terre, et tout ce qui existe; que c’est par son Fils, qui est le Verbe, qu’il a fait toutes choses; que c’est ce Verbe qui s’est fait chair dans ces derniers temps et qui a habité sur la terre pour réformer l’humanité, pour chasser et vaincre le démon, l’ennemi de l’homme, associant ce dernier à sa victoire. Or, les Juifs connaissaient à l’avance toutes ces choses; et, s’ils ne voulaient pas croire, c’est parce qu’ils méprisaient les avertissements de Dieu. N’avaient-ils pas reçu la loi divine qui leur défendait l’adultère, la fornication, le vol, la fraude, et toutes les actions qui peuvent faire tort au prochain? Ils savaient que Dieu avait en horreur de pareilles actions: il leur était donc plus facile de les éviter, parce qu’ils connaissaient la loi qui les défendait.
Quant aux gentils, au contraire, il fallait d’abord leur faire comprendre que de pareilles actions sont condamnables et qu’elles causent la perte éternelle de ceux qui s’y livrent. Ainsi, la mission de ceux des apôtres qui évangélisaient les gentils, était donc plus difficile que la mission de ceux qui prêchaient aux Juifs. Ceux-ci avaient pour eux les Écritures, qui contenaient la prédiction de tout ce qu’a fait le Christ sur la terre; ils avaient été témoins de l’accomplissement de toutes ces choses. Mais quelle force d’éloquence ne fallait-il pas pour renverser tous les préjugés dont les gentils étaient imbu? Il fallait non-seulement détrôner les objets de leur culte, mais leur persuader encore que ces fausses divinités étaient l’ouvrage du démon, et substituer, dans leur esprit, à ces folles croyances celle d’un Dieu unique, « qui est au-dessus de toutes les principautés, de toutes les puissances, de toutes les vertus, de toutes les dominations, et de tout ce qu’il y a de plus grand, soit dans le siècle présent, soit dans le siècle futur. » Il fallait leur faire croire et leur faire comprendre que ce Verbe, invisible de sa nature, s’était cependant fait matériel et visible parmi les hommes au milieu desquels il avait vécu; « qu’il s’était abaissé et humilié jusqu’à la mort, et jusqu’à la mort de la croix; » leur faire croire que ceux qui auraient foi en lui deviendraient incorruptibles et impassibles, et qu’ils auraient le royaume des cieux pour séjour. Et cependant, pour amener les gentils à comprendre ces vérités, on ne pouvait s’aider des Écritures qu’ils ne connaissaient pas; voilà ce qui rendait beaucoup plus difficile la tâche de ceux qui s’étaient consacrés à la conversion des gentils. D’autre part, la foi des gentils qui ont cru à la parole de Dieu, sans être aidés par l’autorité des Écritures, s’est montrée plus sincère et plus vive.
Chapitre XXV — Abraham et Thamar qui mit au monde deux jumeaux, étaient la figure de l’ancien et du nouveau Testament, bien que l’un et l’autre Testament eût pour objet le culte d’un seul et même Dieu
Il fallait donc que les enfants d’Abraham, que Dieu a créés, et qu’il aurait pu faire naître des pierres mêmes, comme le dit dans l’Écriture, reconnussent ce patriarche pour leur chef, et pour celui qui a été le premier prophète de notre foi, qui a reçu du ciel le précepte et le testament de la circoncision comme un gage d’alliance. C’est ainsi qu’il a été la figure des deux testaments, et le père commun de tous ceux qui croiraient au Verbe pendant leur passage sur la terre, c’est-à-dire de tous ceux qui ont reçu la circoncision, soit corporelle, soit spirituelle; tandis que « Jésus-Christ a été lui-même la première pierre de l’angle qui supporte tout l’édifice spirituel, » rassemblant autour de lui, dans la foi d’Abraham, tous ceux qui, soit sous l’ancien, soit sous le nouveau Testament, se sont rendus dignes d’entrer dans la maison de Dieu. Mais cette foi, dont le signe était jadis dans la circoncision, est devenue comme le lien commun qui devait unir tous les Chrétiens, depuis le commencement jusqu’à la fin des temps. Et, en effet, cette même foi était dans le cœur d’Abraham avant sa circoncision, et dans le cœur de tous les justes qui furent agréables à Dieu, ainsi que nous l’avons précédemment démontré; et ensuite plus tard, le flambeau de cette même foi s’est ravivé par l’avènement du Christ sur la terre. La loi de la circoncision et celle des sacrifices ont été en vigueur dans les temps qui ont séparé ces deux grandes époques.
La preuve de ces vérités se trouve dans un grand nombre de passages de la Bible, et l’on en voit une image frappante dans ce qui arriva à Thamar, belle-fille de Juda. Elle accoucha de deux jumeaux: l’un des deux ayant présenté la main, la sage-femme y mit un ruban d’écarlate pour reconnaître celui qui sortirait le premier. Mais cet enfant ayant retiré sa main, l’autre vint au monde, il s’appela Phares; et son frère, qui avait le ruban d’écarlate au bras, vint après, et s’appela Zara. L’Écriture nous enseigne par cet événement, que le peuple qui a le premier eu la foi dont le signe était la circoncision, a perdu ensuite cette foi dont les prophètes furent les interprètes; et il s’est ainsi laissé devancer dans la carrière de la foi par son frère, par le peuple des gentils, marqué d’un signe d’écarlate par la passion du juste; cette passion dont Abel fut la figure dès les premiers temps du monde, que les prophètes ont annoncée, et qui s’est réalisée enfin dans la personne du fils de Dieu.
Il fallait que certaines choses fussent prédites par les patriarches, que d’autres fussent annoncées en figure par les prophètes, et que plusieurs fussent opérées sur des justes figurant à l’avance les actions et les circonstances de la vie du Christ. Mais tout cela se rapporte toujours à la manifestation d’un seul et même Dieu. C’est ainsi qu’Abraham, dans son individualité, a figuré les deux testaments, selon lesquels les uns ont ensemencé le champ, et les autres l’ont moissonné; car, comme dit l’évangéliste, il est vrai que l’un sème et l’autre moissonne. « Mais c’est toujours Dieu qui fournit à chacun ce qui est nécessaire: à celui qui sème, il fournit la semence; et il fournit le pain, qui devient sa nourriture, à celui qui moissonne. Autre est celui qui plante, autre celui qui arrose; mais il n’y en a qu’un seul qui fait tout croître et grandir, c’est Dieu. Les patriarches et les prophètes ont semé la divine parole du Christ; mais c’est l’Église qui en a recueilli la moisson et à qui la récolte a profité. Aussi les premiers ont-ils prié le Très-Haut de leur faire obtenir un lieu de repos au sein de cette Église-mère; ce qui fait dire à Jérémie: » Qui me donnera dans le désert une cabane de voyageur? « Ainsi, ceux qui auront semé et ceux qui auront moissonné jouiront ensemble du bonheur éternel dans le royaume du Christ; et ils y parviendront par le secours du Christ, qui vient en aide à ceux que Dieu, dès le commencement, avait destinés aux bienfaits de la grâce.
Chapitre XXVI — Le Christ était dans les saintes Écritures comme un trésor caché, que son incarnation et sa passion ont manifesté au monde ; mais l’interprétation des Écritures et l’explication des règles de la foi n’appartient qu’aux évêques qui, dans la hiérarchie catholique, sont les successeurs légitimes des apôtres
Il suffit de lire avec attention les saintes Écritures pour y découvrir à la fois, et les enseignements du Christ et la figure des nouvelles destinées de l’humanité « C’est donc là Ce trésor caché dans le champ, c’est-à-dire dans ce monde (le champ c’est le monde), et le trésor caché, c’est le Christ, qui se manifeste à chaque pas dans les Écritures par des figures et des paraboles. Mais tout ce qui est relatif à son humanité ne pouvait être entièrement compris que cela n’eût été accompli par l’avènement même de notre Seigneur. C’est ce qui faisait dire au prophète Daniel: » Mais toi, Daniel, ferme les paroles et scelle le livre jusqu’au temps marqué: plusieurs passeront, et la science sera multipliée. Et quand la dispersion du peuple saint sera accomplie, toutes ces choses seront connues. « Jérémie dit aussi: » Dans les derniers jours vous comprendrez ses conseils. « Toute prophétie, avant d’avoir en son accomplissement, n’est qu’énigme et obscurité pour l’homme; mais quand le temps est venu et que l’événement prédit s’accomplit, alors le sens des prophéties paraît simple et naturel. Voilà aussi pourquoi les Écritures n’ont plus aucun sens pour les Juifs incrédules; car, ne reconnaissant pas le nouveau Testament, Ils n’ont pas la clé de toutes les choses qui se rapportent à l’avènement du Christ sur la terre et à Son humanité; tandis que les Chrétiens puisent dans cet avènement un trésor de science et de lumière, trésor caché dans le champ, que la passion du Christ a fait découvrir, qui agrandit l’intelligence de l’homme en manifestant la sagesse de Dieu, et en découvrant les vues de la providence sur l’humanité; révélation qui prépare le règne du Christ en annonçant aux justes l’immortalité dont ils jouiront dans la Jérusalem céleste, en faisant connaître à l’homme qu’il pourra s’élever à Dieu par l’amour, qu’il jouira du bonheur de voir Dieu et de l’entendre, et qu’il pourra recevoir de Dieu même un si haut degré de glorification, que les habitants du ciel ne sauraient supporter sa vue, selon ces paroles du prophète Daniel: » Or, ceux qui sont intelligents brilleront comme la splendeur du ciel; et ceux qui enseignent la justice à plusieurs seront comme les étoiles dans toute l’éternité. « Celui donc qui étudiera les Écritures dans les dispositions que nous venons d’expliquer, deviendra un disciple parfait, et sera semblable au père de famille qui trouve un trésor dans son champ, et qui en tire un grand prix.
Notre Seigneur, apparaissant à ses disciples après sa résurrection, leur dit: « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît tout cela et qu’il entrât ainsi dans sa gloire, et qu’on prêchat en son nom la pénitence et la rémission des péchés à toutes les nations? » Leur montrant ainsi que la prophétie de toutes choses se trouvait dans les Écritures. C’est donc aux évêques et aux prêtres, qui tiennent des mains des apôtres le dépôt de la foi, et qui ont reçu l’ordination d’après l’institution même du Christ, que nous devons nous en rapporter pour les véritables règles de notre croyance. Quant à ceux qui s’éloignent du sein de l’Église, quel que soit le lieu où ils se réunissent, nous devons les tenir pour suspects, à l’égal des hérétiques et des gens de mauvaise foi, ou comme des hommes égarés par l’orgueil et ne se complaisant qu’en eux-mêmes; ou bien enfin comme des hypocrites qui n’ont pour mobile de leur conduite qu’un vil intérêt et une vaine gloire. Tous ceux-là ont quitté le chemin de la vérité. Mais un châtiment particulier est réservé aux hérétiques, qui apportent à l’autel de Dieu un feu étranger, un feu autre que celui destiné au sacrifice, c’est-à-dire des doctrines fausses et impies; ils seront frappés de la foudre céleste, comme Nadab et Abiud dont parle l’Écriture. Pour ceux qui s’élèvent contre la vérité, qui cherchent à susciter des ennemis à l’Église, ils seront jetés dans les enfers et engloutis dans le sein de la terre, ils subiront le sort de Coré, Dathan et Abiron; et pour ceux qui cherchent à rompre l’unité de l’Église et à opérer des schismes, Dieu leur infligera le même châtiment que celui qui frappa Jéroboam.
S’il en est quelques-uns qui, après avoir reçu l’élection sacerdotale, chassant la crainte de Dieu de leur cœur, s’abandonnent à leurs passions, deviennent la honte de leur caste, sont enflés d’orgueil à cause de la dignité dont ils sont revêtus, font le mal en secret, et disent en eux-mêmes, personne ne nous voit; ceux-là seront châtiés par le Verbe. Lui, qui ne juge pas selon la renommée et selon les apparences, mais selon ce qui se passe dans le cœur, les accablera par ces paroles du prophète Daniel: « Race de Chanaan, et non pas de Juda, ta beauté t’a séduit, et la concupiscence a perverti ton cœur. Vieillard, plein de jours mauvais, maintenant les péchés que tu as commis pèsent sur toi; tu as rendu des jugements iniques, tu as opprimé les innocents et renvoyé les coupables, quand le Seigneur a dit: Tu ne feras mourir ni le juste ni l’innocent. » C’est encore au sujet des mauvais prêtres que notre Seigneur a dit: « Si ce mauvais serviteur dit en son cœur: Mon maître tarde à venir; et s’il commence à battre ses compagnons, à manger et à boire avec des ivrognes; le maître de ce serviteur viendra au jour qu’il ne l’attend pas et à l’heure qu’il ne sait pas: il le séparera, et il le mettra dans le lieu de punition avec les méchants. »
Il faut donc s’éloigner avec soin de tous ceux qui ne professent pas une foi franche et sincère, et ne s’attacher qu’à ceux qui restent fidèles à la doctrine des apôtres, ceux dont les discours sont en tout conformes aux lois de la vérité et de la charité, et ont pour objet le salut de leurs frères. Il faut que le prêtre soit comme Moïse, à qui une si grande mission avait été confiée, mais qui, rassuré par une conscience à l’abri de tout reproche, se justifiait auprès de Dieu, en disant: « Ne regardez point leurs sacrifices; vous savez que je n’ai rien reçu d’eux, et que je n’en ai affligé aucun. » Tel encore Samuel, qui, pendant tant d’années, avait exercé la souveraine judicature sur Israël avec justice et sans orgueil, rendait compte au peuple de sa gestion en ces termes: « Comme j’ai vécu auprès de vous depuis ma jeunesse jusqu’à ce jour, me voici en votre présence, prêt à répondre. Déclarez devant le Seigneur et son oint, si j’ai pris à personne son bœuf ou son âne, si j’ai imputé un faux crime à quelqu’un, si jamais j’ai opprimé qui que ce soit, si j’ai reçu des présents; et je me condamnerai moi-même aujourd’hui, et vous restituerai ce qui serait à vous. » Le peuple répondit: « Vous n’avez jamais accusé faussement ni opprimé personne, et vous n’avez rien pris d’aucune main. » Alors Samuel ajouta, en prenant le Seigneur à témoin: « Le Seigneur aujourd’hui m’est témoin devant vous, et son oint m’est aussi témoin, que vous n’avez rien trouvé dans mes mains. » Le peuple lui répondit: « Oui, ils en sont témoins. » Tel encore nous voyons l’apôtre saint Paul, fort d’une bonne conscience, rendre compte de sa conduite aux Corinthiens, en disant: « Je peux me rendre cette justice, de n’avoir jamais altéré la parole divine, mais d’avoir toujours parlé en toute sincérité, comme si j’eusse été en présence de Dieu en Jésus-Christ; de n’avoir nui à perte sonne, de n’avoir séduit personne, de n’avoir trompé qui que ce soit. »
Ce n’est qu’au sein de l’Église que se trouvent de pareils ministres; c’est d’eux dont le prophète a dit: « Je te donnerai des princes pacifiques et des grands prêtres pleins de justice. » C’est à leur sujet aussi que notre Seigneur a dit ces paroles: « Qui est donc le serviteur fidèle et prudent que son maître a commis sur sa maison pour distribuer la nourriture au temps marqué? Bienheureux serviteur, si son maître arrivant le trouve ainsi. » Et saint Paul nous explique où l’on pourra trouver ce serviteur fidèle, quand il dit: « Dieu a établi dans son Église, premièrement des apôtres, secondement des prophètes, troisièmement des docteurs. » Où chercherions-nous donc ailleurs la vérité, que là où le Seigneur lui-même en a établi le sanctuaire, où l’Église conserve la succession spirituelle des apôtres et maintient, dans toute sa pureté, dans son incorruptibilité, la parole du salut. Voilà quels sont ceux qui gardent le dépôt de notre foi en un seul et même Dieu, l’auteur de toutes choses: ils alimentent, ils accroissent de plus en plus notre amour pour le Christ, son fils, qui nous a donné tant de preuves de sa bonté; enfin ce sont eux qui, en nous expliquant les Écritures, avec la fermeté de la conviction, trouvent une nouvelle occasion de louer Dieu et de glorifier les patriarches et les prophètes.
Chapitre XXVII — C’est par un effet de la providence de Dieu que le souvenir des iniquités de ceux qui vivaient sous l’ancienne loi nous a été transmis par la tradition, pour nous servir d’exemple et non point pour que nous nous croyions meilleurs que nos pères. Il ne faut pas en conclure que le Dieu dont l’action était visible dans l’ancienne loi, soit un autre Dieu que celui que nous a prêché le Christ. Nous devons plutôt craindre que ce même Dieu qui a puni les fautes de nos pères, ne se montre plus sévère encore pour les nôtres
Nous pensons que lorsque les hommes, qui vivaient sous l’ancienne loi, ont péché en des choses où les lumières de l’Esprit saint ne les éclairaient pas, ils n’ont pas reçu d’autre châtiment que celui que nous voyons dans l’Écriture même; c’était d’ailleurs l’opinion des apôtres: une personne instruite par eux, qui avait conversé avec les apôtres mêmes me l’a affirmé. Dieu ne fait jamais acception de personne, et la punition qu’il inflige est toujours proportionnée à la grandeur de la faute. Ainsi nous voyons que David se rend agréable à Dieu, quand il supporte avec patience les poursuites de Saül qui le persécutait à cause de sa justice, et enfin quand lui-même, étant devenu vainqueur de Saül, ne tire de lui aucune vengeance; enfin quand il prophétise dans ses hymnes l’avénement futur du Christ, quand il donne aux nations des maximes de sagesse, et se conforme en tout aux inspirations de l’Esprit saint; mais lorsque, s’abandonnant à ses passions, il corrompt Betsabée, femme d’Urie, alors l’Écriture parle de lui en ces termes: « Et cette action de David irrita le Seigneur. » C’est alors qu’il envoie auprès de lui le prophète Nathan pour lui reprocher son crime, afin qu’il rentre en lui-même, qu’il s’humilie et fasse pénitence, pour obtenir de Dieu son pardon. Nathan lui dit donc: « Deux hommes étaient en une cité, l’un riche et l’autre pauvre: le riche avait des brebis et des bœufs en grand nombre; mais le pauvre n’avait qu’une petite brebis qu’il avait achetée et nourrie et qui avait été élevée chez lui avec ses enfants, mangeant son pain, buvant dans sa coupe, et dormant sur son sein; et il l’aimait comme sa fille. Et un étranger étant venu chez le riche, celui-ci ne voulut point prendre ses brebis, ni ses bœufs, pour donner un banquet à cet étranger qui était venu chez lui; il prit au pauvre sa brebis, et la donna à manger à l’homme qui était venu chez lui. Or, David, irrité contre cet homme, dit à Nathan: Vive le Seigneur! l’homme qui a fait cela est un fils de mort. Il rendra la brebis quatre fois, parce qu’il a agi ainsi et n’a point épargné le pauvre. Or, Nathan dit à David: Tu es cet homme. » Et il le poursuit en l’accablant de reproches de la part du Seigneur, lui rappelant tous les bienfaits dont il l’a comblé, et combien il est irrité de sa conduite criminelle, enfin il lui annonce qu’il a attiré sur sa maison la colère céleste. Aussitôt le repentir entre dans l’âme de David, et il s’écrie: J’ai péché contre le Seigneur! Et c’est alors qu’il entonna ses magnifiques psaumes de la pénitence, dans lesquels il annonçait prophétiquement la venue du Verbe, qui viendrait pour effacer les péchés du monde et délivrer l’homme de la servitude du péché. Nous trouvons dans la vie de Salomon un second exemple de la conduite de Dieu envers l’homme sous l’ancienne loi, Nous voyons combien il fut agréable à Dieu, lorsqu’il était admiré par les peuples, à cause de la sagesse de ses jugements et de cette sagesse de conduite dont il a composé un admirable livre: c’est alors qu’il traçait le plan du vrai temple, qui porta son nom; en même temps il chantait les louanges du Seigneur, il annonçait le règne de paix qui était la figure de la venue du Christ, il composait les trois mille paraboles dans lesquelles il prophétise le mystère de son avénement, et les cinq mille cantiques où il chante la gloire de Dieu et sa suprême sagesse, qui est empreinte sur toutes les œuvres de la création; il chantait celui qui a créé les forêts, et les pâturages, et les oiseaux, et les poissons, et les animaux de toute espèce; et il ajoutait: « Et si les cieux et le ciel des cieux ne peuvent le contenir, combien moins ce temple que j’ai bâti! » Alors Salomon était agréable à Dieu, il faisait l’admiration de tous les peuples, tous les rois de la terre voulaient le visiter pour [entendre de sa bouche les oracles que Dieu lui inspirait, et la reine du midi venait des extrémités de la terre pour qu’il lui enseignât cette sagesse qu’il possédait. C’est de cette reine dont l’Évangile dit qu’au jour du jugement elle s’élèvera contre les Juifs qui n’ont pas voulu croire au Christ et qu’elle les condamnera, parce qu’elle se soumit aux préceptes de sagesse qui lui étaient annoncés par un serviteur de Dieu, tandis que les Juifs ont dédaigné la sagesse qui leur était annoncée par Dieu lui-même; car Salomon était le serviteur de Dieu, mais le Christ était le fils de Dieu et le maître de Salomon. Ainsi, tant que Salomon fût soumis à Dieu dans la voie de la vertu, exécutant les desseins de la Providence, il travailla pour sa propre gloire: mais lorsqu’il s’abandonna aux femmes étrangères, et qu’il leur permit d’élever des autels à leurs fausses divinités, voici ce qu’il mérita que l’Écriture dît de lui: « Or, le roi Salomon aima plusieurs femmes étrangères: la fille de Pharaon et les femmes de Moab, et d’Ammon, et d’Idumée, et de Sidon, et du pays des Héthéens. Il était déjà avancé en âge, lorsque son cœur fut dépravé par les femmes et qu’il servit des dieux étrangers; et son cœur ne fut point parfait devant le Seigneur son Dieu, comme avait été le cœur de David son père. Le Seigneur fut donc irrité contre Salomon de ce que son esprit s’était détourné du Seigneur, le Dieu d’Israël, qui lui avait apparu une seconde fois. » Ainsi, les vifs reproches dont l’Écriture accable Salomon après l’avoir tant loué, nous avertissent assez, comme nous l’avons dit en commençant ce chapitre, que loin de s’enorgueillir, toute chair doit s’humilier en présence du Seigneur.
C’était pour les justes qui avaient péché, afin de leur annoncer son avénement sur la terre et de les absoudre de leurs péchés, que le Christ descendit dans les enfers avant sa résurrection. Ils crurent tous en lui, car tous ils avaient espéré en lui, puisqu’ils avaient prophétisé sa venue, selon les vues de la Providence: nous voulons parler des justes sous l’ancienne loi, des patriarches et des prophètes. Puisque nous attendons nous-mêmes de la miséricorde de Dieu la rémission de nos péchés, nous devons croire qu’ils ont obtenu grâce devant sa bonté. Car, de même qu’aux yeux de ces justes nous sommes justifiés des fautes que nous avons pu commettre, avant que le Christ se soit manifesté en nous; ainsi devons-nous considérer comme justifiés aux yeux de Dieu ceux qui avaient péché avant le venue du Sauveur dans le monde. Tous les hommes ont besoin de la gloire de Dieu, et ceux qui ont la foi sont justifiés, non point par leurs propres mérites, mais par l’efficacité du mystère de la rédemption. La tradition de la vie des anciens a été transmise jusqu’à nous pour nous servir d’enseignement, d’abord afin que nous sachions qu’ils ont adoré le même Dieu que nous, ce Dieu qui punit le péché jusque dans ceux qui étaient l’objet de sa prédilection, quand ils s’y abandonnent, et afin de nous apprendre que nous devons nous en abstenir. Et s’il est vrai que ceux qui nous ont précédés, et qui n’avaient pas eu part au mérite de la rédemption, aient été aussi sévèrement punis des fautes qu’ils avaient pu commettre en s’abandonnant à la concupiscence; quel châtiment ne sera pas réservé à ceux qui vivent aujourd’hui, en se livrant à leurs passions, sans songer à se rendre dignes du bienfait de la rédemption? La mort du Seigneur sur la croix a fait obtenir à nos pères le pardon de leurs fautes; mais quant à ceux qui pèchent maintenant, et qui ne veulent pas avoir part au mérite de sa passion, pensent-ils que le Christ se livrera de nouveau à la mort pour eux? mais la mort n’aura plus de prise sur lui; mais il viendra un jour dans la gloire de son Père, nous demander compte des trésors qu’il nous aura confiés, et il exigera davantage de ceux à qui il avait donné davantage. Ainsi, d’après tout ce que nous venons de dire, il faut bien nous garder de nous élever, dans un mouvement de vanité, au-dessus des anciens; mais nous devons vivre dans la crainte de ne pas obtenir la rémission de nos fautes et d’être rejetés du royaume céleste, parce que nous serons venus après le temps de la rédemption et que nous n’aurons pas su en profiter. C’est ce qui faisait dire à saint Paul: « Car, si Dieu n’a pas épargné les branches naturelles, il pourra bien aussi ne vous pas épargner, vous qui n’étiez qu’un olivier sauvage et qui avez été greffé et avez eu part à la sève et au suc qui monte de la racine de l’olivier. »
Si l’histoire des iniquités du peuple d’Israël nous a été transmise, ce n’était pas dans l’intérêt de ceux qui les commettaient alors, mais c’était pour nous servir d’enseignement, et pour nous apprendre que ce Dieu qu’on offensait alors était le même que celui qu’offensent ceux qui se vantent encore d’avoir la foi. C’est ce que l’apôtre explique clairement dans l’épître aux Corinthiens, quand il dit: « Vous ne devez pas ignorer, mes frères, que nos pères ont tous été sous la nuée, qu’ils ont tous passé la mer Rouge, et qu’ils ont tous été baptisés sous la conduite de Moïse dans la nuée et dans la mer; qu’ils ont tous mangé la même viande mystérieuse, et qu’ils ont bu le même breuvage mystérieux, car ils buvaient de l’eau de la pierre mystérieuse qui les suivait; et cette pierre était Jésus-Christ. Cependant la plupart d’entre eux ne furent pas agréables à Dieu, car ils périrent dans le désert. Or, toutes ces choses ont été des figures de ce qui nous regarde, afin que nous ne nous livrions pas aux mauvais désirs, comme ils s’y abandonnèrent. Ne devenez pas non plus idolâtres, comme quelques-uns d’eux dont il est écrit: le peuple s’assit pour manger et pour boire, et ils se levèrent pour se réjouir. Ne commettons point de fornication, comme quelques-uns d’entre eux, vingt-trois mille périrent dans un seul jour. Ne tentons point Jésus-Christ, comme le tentèrent quelques-uns d’entre eux qui furent tués par les serpents. Ne murmurez point, comme murmurèrent quelques-uns d’entre eux, qui furent frappés de mort par l’ange exterminateur. Or, toutes ces choses qui leur arrivaient étaient des figures; et elles ont été écrites pour nous instruire, nous qui nous trouvons à la fin des temps. Que celui donc qui croit être ferme prenne garde de tomber. »
L’apôtre nous enseigne clairement en cet endroit que celui qui jugeait alors les hommes et celui qui les juge aujourd’hui est un seul et même Dieu, et il nous fait voir le but de la tradition. Cependant il est des hommes dont l’audace égale l’ignorance et qui osent soutenir, à l’occasion des fautes commises par le peuple hébreu, et en interprétant certains passages des Écritures à leur guise, que le Dieu d’autrefois n’est plus le même que celui d’aujourd’hui, et que l’ancien Dieu est tombé en décrépitude; que d’ailleurs le Christ confesse un Dieu différent qui serait son père, et que ce Dieu nouveau est provenu de l’esprit et de l’âme des deux autres. Mais c’est qu’ils ne veulent pas voir que dans l’ancien comme dans le nouvel ordre de choses, la conduite de Dieu est toujours conforme à elle-même car (de même qu’alors il punissait ceux qui se livraient au péché, ainsi en agit-il aujourd’hui); qu’alors, comme maintenant, il y avait beaucoup d’appelés et peu d’élus; que les méchants, les idolâtres et les impudiques étaient punis alors comme ils le seront de nos jours; que les uns et les autres, c’est notre Seigneur qui l’annonce, seront livrés au feu éternel: « Ne savez-vous pas, dit saint Paul, que ceux qui commettent l’injustice ne seront point héritiers du royaume de Dieu? Ne vous y trompez pas: ni les fornicateurs, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les abominables, ni les voleurs, ni les avares, ni les ivrognes, ni les médisans, ni les ravisseurs du bien d’autrui ne seront héritiers du royaume de Dieu. » Et pour bien nous faire voir que c’est à nous, et non pas à ceux qui ne sont pas dans le sein de l’Église, que ces paroles s’adressent, il ajoute: « C’est ce que quelques-uns de vous ont été autrefois: mais vous avez été lavés, vous avez été sanctifiés, vous avez été justifiés, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ et par l’esprit de Dieu. » De même que sous l’ancienne loi ceux qui se livraient à l’iniquité et au meurtre de leurs frères étaient châtiés et retranchés de la société du peuple, ainsi maintenant l’œil, le pied ou la main, qui sont un objet de scandale, seront retranchés de peur qu’ils n’entraînent la perte du reste du corps. D’ailleurs l’apôtre nous l’enseigne, quand il nous dit: « Mais quand je vous ai écrit que vous n’eussiez point de commerce avec eux, j’ai entendu que si votre frère est impudique, ou avare, ou idolâtre, ou médisant, ou ivrogne, ou ravisseur du bien d’autrui, vous ne mangiez pas même avec lui. » Et il dit encore dans un autre endroit: « Que personne ne vous séduise par de vains discours: car c’est là ce qui attire la colère de Dieu sur les incrédules. N’ayez donc rien de commun avec eux. » L’état de damnation où sont ceux qui pèchent se communique à ceux qui les fréquentent, parce que cet état finit par leur plaire; c’est pour cela que saint Paul disait aux Corinthiens: « Ne savez-vous pas qu’un peu de levain aigrit la pâte? » C’est là ce qui attire la colère de Dieu. Et l’apôtre dit encore à ce sujet: « Elle est révélée aussi la colère de Dieu venant du ciel contre toute l’impiété et l’injustice de ces hommes qui tiennent injustement la vérité de Dieu captive. » Comme Dieu châtia les Égyptiens qui retenaient injustement en servitude le peuple d’Israël, de même notre Seigneur annonce dans l’Évangile qu’il vengera ses élus: « Voyez ce que dit ce juge d’iniquité: Et Dieu ne fera pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit, et il souffrira qu’on les opprime. Je vous dis que dans peu de temps il leur fera justice. » L’apôtre saint Paul, dans sa deuxième épître aux Thessaloniciens, annonce la même vérité, quand il dit: « Car il est juste devant Dieu qu’il afflige à leur tour tous ceux qui vous affligent maintenant, et que pour vous, qui êtes dans l’affliction, il vous fasse jouir du repos avec nous, lorsque le Seigneur Jésus descendra du ciel et paraîtra avec les anges qui sont les ministres de sa puissance, lorsqu’il viendra au milieu des flammes pour tirer vengeance de ceux qui ne confessent pas Dieu et de ceux qui n’obéissent pas à l’Évangile de notre Seigneur Jésus-Christ, lesquels souffriront la peine d’une éternelle damnation en la présence du Seigneur et devant l’éclat de sa puissance, quand il viendra pour être glorifié dans ses saints et admiré dans tous ceux qui auront foi en lui. »
Chapitre XXVIII — Il faut accuser de démence ceux qui méconnaissent la doctrine du Christ et s’exagèrent les effets de sa miséricorde, oubliant que si le nouveau-Testament est la source de plus de grâces, il exige aussi de nous plus de perfection. C’est en vain qu’ils s’efforcent de découvrir un autre Dieu que le souverain auteur de toutes choses
Nous avons vu que sous les deux lois, l’ancienne et la nouvelle, la justice de Dieu punira les coupables et les pécheurs; avec cette différence seulement, que sous l’ancienne loi les peines étaient figuratives, temporaires et légères, tandis que sous la nouvelle, le châtiment sera sévère et permanent; car le feu de la damnation est éternel et brûle en la présence du Seigneur, selon ces paroles de David: « Et le regard de sa colère est sur ceux qui font le mal; il efface de la terre jusqu’à leur souvenir. » Malheur donc à ceux qui s’exposent à ses coups! Quelle n’est pas la folie de ceux qui, cherchant à établir une différence entre le sort réservé aux pécheurs, soit sous l’ancienne, soit sous la nouvelle loi, prennent de là un prétexte pour introduire le culte d’un nouveau Dieu de l’univers. Mais ils se contredisent, et ils oublient tout ce que notre Seigneur a fait par la grâce de la rédemption en faveur de ceux qui ont cru en lui, et pour leur salut; ils méconnaissent aussi tout ce que le Christ a dit sur le sort qui serait réservé à ceux qui auront entendu et connu ses enseignements, et qui ne les auront pas pratiqués, lorsqu’il dit qu’il vaudrait mieux pour eux qu’ils ne fussent pas nés, que le châtiment infligé à Sodome et à Gomorrhe est moins rigoureux que celui qui attend les cités qui auront méprisé l’Évangile qui leur sera prêché par ses apôtres.
Par cela même que le nouveau Testament a augmenté pour l’homme le trésor de la foi, en lui donnant le moyen de devenir participant de Dieu par la grâce de la rédemption; ainsi le zèle de l’homme pour se rendre agréable à Dieu en doit être devenu plus ardent, d’autant qu’il nous est ordonné de nous abstenir non-seulement des mauvaises actions, mais encore des mauvaises pensées, des discours inutiles et des paroles oiseuses. Et par la même raison, le châtiment sera plus grand pour ceux qui ne croient pas au verbe de Dieu, qui méprisent son avénement, et qui, au lieu d’avancer dans la perfection, rebroussent en arrière dans l’ignorance et le péché; leur châtiment, dis-je, de temporaire qu’il était, sera éternel. Car tous ceux à qui le Seigneur dira: Retirez-vous de moi, maudits, et allez dans le feu éternel; tous ceux-là seront damnés. Et tous ceux à qui il dira: Venez les bénis de mon père, jouissez de l’héritage qui vous a été préparé pour l’éternité; toux ceux-là jouiront de la gloire éternelle. Soit que Dieu parle aux hommes, soit qu’il leur communique ses ordres et ses desseins par le ministère de son Verbe, c’est toujours un seul et même Dieu qui veut le bonheur du genre humain, qui l’opère par des moyens divers, qui donne le salut à ceux qui s’en rendent dignes, c’est-à-dire ceux qui l’aiment et qui obéissent à la voix de son Verbe, chacun suivant les conditions où il se trouve placé; enfin ce même Dieu qui punit ceux qui le méritent, c’est-à-dire ceux qui l’oublient, qui blasphèment son saint nom, et transgressent sa loi.
Et à cet égard, n’est-il pas vrai de dite que les hérétiques, dont nous nous sommes occupés dans ce traité, se mettent en pleine contradiction avec eux-mêmes, puisqu’ils s’élèvent contre le Seigneur même, auquel cependant ils disent avoir foi. Car les vérités applicables au Dieu de nos pères, qui dans l’ancien Testament a châtié ceux qui ne croyaient pas, qui a frappé les Égyptiens, qui a donné le salut aux croyants, s’appliquent également à notre Seigneur, qui donne une éternité de punition aux coupables, et une éternité de bonheur à ceux qui sont restés fidèles à sa loi. S’il fallait en croire leurs discours, notre Seigneur, en venant sur la terre, n’aurait été que l’occasion d’un péché plus grand pour ceux qui l’ont persécuté et qui l’ont fait mourir. Car si le Christ ne fût pas venu sur la terre, il n’y eût pas eu des meurtriers du Christ; et si Dieu n’avait pas envoyé des prophètes au peuple pour l’instruire, le peuple n’eût pas fait périr les prophètes, ni aussi les apôtres; ce qui revient à dire qu’il fallait que les Égyptiens fussent frappés des sept plaies, et qu’ensuite l’armée égyptienne qui poursuivait les Israélites fût précipitée dans la mer, pour que Dieu eût l’occasion de sauver son peuple; et encore à ceci, qu’il fallait qu’il y eût des meurtriers du Christ, (qui ont mérité la damnation éternelle), qu’il y eût des meurtriers des apôtres, des persécuteurs de l’Église, pour que l’Église s’établit et que nous fussions sauvés. De même que les Hébreux auraient dû leur salut aux Égyptiens, de même nous devrions la grâce de la rédemption à l’aveuglement des Juifs, puisque la mort du Sauveur a été la damnation pour ceux qui l’ont crucifié et qui ne se sont pas ensuite convertis, et le salut pour ceux qui ont cru en lui. L’apôtre ne dit-il pas dans la deuxième épître aux Corinthiens: « Nous sommes, devant Dieu, la bonne odeur de Jésus-Christ, pour ceux qui se sauvent et pour ceux qui se perdent. Aux uns une odeur de mort pour la mort, et aux autres une odeur de vie pour la vie. » Pour qui sommes-nous donc une odeur pour la mort, si ce n’est pour ceux qui ne veulent pas croire, ni se soumettre au Verbe? Et qui sont ceux qui se perdent, si ce n’est ceux qui n’ont pas la foi et qui sont rebelles à Dieu. Et d’un autre côté, qui sont ceux qui parviennent au salut et qui reçoivent l’héritage éternel, si ce n’est ceux qui croient en Dieu et qui ont gardé son amour, comme Caleb Jéphon et Jésus Navé, parmi les anciens, et les enfants qui sont morts dans l’innocence, et avant l’âge de raison? Et parmi nous, qui sont ceux qui sont sauvés et ont part à la vie éternelle, si ce n’est ceux qui aiment Dieu, qui croient à ses promesses, et qui deviennent semblables à des enfants par l’innocence de leur vie?
Chapitre XXIX — Réfutation de l’argument des marcionites, qui s’efforçaient de faire considérer Dieu comme l’auteur du mal, parce qu’on lit dans l’Écriture qu’il frappa d’aveuglement Pharaon et ses ministres
Ceux dont nous avons exposé les objections dans le chapitre qui précède, croient nous embarrasser en nous citant l’exemple de Pharaon, dont Dieu, disent-ils, endurcit le cœur, ainsi que celui de ses ministres. Mais ceux qui font une pareille objection n’ont pas lu l’Évangile; car ils y auraient vu que les disciples, ayant demandé au Seigneur, pourquoi il parlait à la multitude en paraboles, Jésus répondit: « Parce qu’il vous est donné de connaître les mystères du royaume des cieux, mais pour eux, il ne leur a pas été donné. C’est pourquoi je leur parle en paraboles, parce que en voyant, il ne voient rien; et en écoutant, ils n’entendent ni ne comprennent point. Et la parole du prophète Isaïe s’accomplit en eux: Vous écouterez attentivement et n’entendrez pas, et en regardant vous ne verrez pas; car le cœur de ce peuple s’est appesanti, et ses oreilles se sont endurcies, et ses yeux se sont fermés. Mais heureux vos yeux, parce qu’ils voient, et vos oreilles, parce qu’elles entendent. » C’est donc le seul et le même Dieu, qui frappe d’aveuglement ceux qui ne se contentent pas de ne pas croire en lui, mais encore qui nient sa puissance; de même que le soleil, qui est un de ses ouvrages, aveugle ceux auxquels quelque infirmité de l’organe de la vue ne permet pas de contempler sa clarté. Mais Dieu augmente les lumières intellectuelles de ceux qui croient en lui et qui suivent sa loi. C’est dans ce sens que l’apôtre, dans sa deuxième épître aux Corinthiens, dit: « Et pour ces infidèles, dont le Dieu de ce siècle a aveuglé les esprits, afin qu’ils ne soient point éclairés par la lumière de l’Évangile de la gloire de Jésus-Christ, qui est l’image de Dieu. » Il dit encore dans l’épître aux Romains: « Et comme ils n’ont pas fait usage de la connaissance de Dieu, Dieu aussi les a livrés à un sens dépravé, en sorte qu’ils ont fait des actions indignes de l’homme. » Dans la deuxième épître aux Thessaloniciens, il s’explique clairement à ce sujet, quand, en parlant de l’Antéchrist, il dit: « C’est pourquoi Dieu leur enverra cet impie qui, par de puissantes impostures, leur persuadera le mensonge, afin que tous ceux qui n’ont point cru à la vérité et qui ont consenti à l’iniquité soient condamnés. »
Or donc, si Dieu qui connaît tout, et qui sait que ces hommes pervers ne voudront pas croire, s’il les abandonne à leur propre infidélité et aux ténèbres qu’ils ont eux-mêmes préférées, et s’il détourne d’eux ses regards, qu’y a-t-il là de contradictoire? et pourquoi trouver mal que Dieu ait abandonné Pharaon et ses serviteurs à leur propre infidélité et à leur propre incrédulité? C’est pourquoi l’esprit de Dieu qui parla à Moïse auprès du buisson ardent lui dit: « Mais je sais que le roi d’Égypte ne permettra pas que vous sortiez, si ce n’est par la force. » Voilà aussi pourquoi notre Seigneur s’exprimait en paraboles en présence de ceux dont il connaissait l’incrédulité sans retour, en les maintenant dans leur aveuglement, afin qu’ils vissent sans voir. C’est ainsi qu’il agit à l’égard de Pharaon, dont il endurcissait le cœur, de peur qu’il ne reconnût le doigt de Dieu dans ce qui avait lieu pour le salut d’Israël; car il attribua à l’effet de quelque opération magique la sortie des Hébreux de l’Égypte, ainsi que leur passage à travers la mer Rouge.
Chapitre XXX — Réfutation d’une autre objection des marcionites, tirée de ce que les Hébreux auraient, par l’ordre de Dieu, dépouillé les Égyptiens
Il en est qui tirent une objection de la conduite des Hébreux qui, devant quitter l’Égypte, gardèrent, par l’ordre de Dieu, tous les vases et les vêtements qu’ils y avaient reçus en prêt, et qui servirent à l’ornement et à l’usage du tabernacle qu’ils dressèrent à Erem; mais ceux qui parlent de la sorte ne connaissent pas quels furent les ordres et les desseins de Dieu à l’égard des Israélites, et ils se mettent d’ailleurs en contradiction avec eux-mêmes. Cette Sortie de l’Égypte était une figure de l’Église future, dont nous avons le bonheur d’être membres, qui devait sortir du pays des gentils. Tout cela était nécessaire au salut. Et en effet, à l’exemple des Israélites qui dépouillèrent les Égyptiens, nous avons tous emporté plus ou moins quelques dépouilles du pays de l’iniquité. D’où nous viennent la maison que nous habitons aujourd’hui, et les vêtements dont nous sommes couverts, et les vases dont nous nous servons, et tout ce qui sert à nos besoins de tous les instants; d’où nous vient tout cela, si ce n’est des biens que notre cupidité nous a fait amasser, tandis que nous étions encore au nombre des gentils, ou qui nous sont venus soit de parents, soit d’alliés, soit d’amis faisant partie des gentils et de ceux qui vivent dans l’injustice? On ne peut donc pas dire, depuis que nous sommes entrés dans la foi, que nous cherchons à gagner des biens temporels; car quel est celui qui, en vendant, ne cherche à faire un gain sur celui qui achète? et réciproquement, celui qui achète veut gagner sur celui qui vend. Tous ceux qui font un négoce ne cherchent-ils pas à tirer un lucre de leur négoce? Eh quoi donc, ceux qui vivent dans les cours, et qui sont attachés au service des princes, n’ont-ils pas de ces princes tout ce qui est nécessaire à leurs besoins, et ne le procurent-t-ils pas à ceux qui manquent de quelque chose? Les Égyptiens ne devaient-ils pas aux Hébreux, comme représentant le patriarche Joseph, non-seulement la conservation de leur vie, mais encore de tous les biens de l’Égypte, sauvés par les soins de Joseph? Or, les gentils ne sont-ils pas, sous le même rapport, nos débiteurs, eux dont nous sont venues les choses qui servent à nos besoins? C’est que nous qui travaillons à la propagation de la foi, nous nous servons des choses qu’ils nous ont prêtées.
Le peuple israélite avait à supporter de la part des Égyptiens la plus dure des servitudes, ainsi que le dit l’Écriture: « Les Égyptiens haïssaient les enfants d’Israël, et les affligeaient, et se jouaient d’eux, et remplissaient leur vie d’amertume, les condamnant à des ouvrages de mortier et de brique, et aux travaux de la terre, et à toute espèce de servitudes. » Les Hébreux bâtirent ainsi pour les Égyptiens des villes fortifiées, augmentèrent par leurs travaux la masse de leurs richesses, tandis que les Égyptiens ne les en ont récompensés que par la plus affreuse servitude et en cherchant à les perdre et à les faire périr. Comment donc peut-on leur faire un reproche d’avoir gardé une faible partie de tout ce qui leur était dû, lorsqu’ils auraient pu, en n’étant pas à leur solde, acquérir de grandes richesses, au lieu de s’en aller pauvres? Qu’un particulier, par exemple, ait été réduit par la force à en servir un autre, et que, pendant un grand nombre d’années, il ait travaillé pour son oppresseur en augmentant ses richesses; lui fera-t-on un reproche, si, ayant enfin obtenu un peu d’adoucissement à son sort, il croit pouvoir s’attribuer une très-minime partie de tous les biens qui ont été acquis à son oppresseur par son propre travail et à la sueur de son front, et dira-t-on qu’il a mal agi? Celui qui le jugerait ainsi paraîtrait plus injuste que celui qui l’avait réduit en servitude. Voilà comment jugent ceux qui font un reproche aux Hébreux d’avoir retenu une petite part des richesses qu’ils avaient acquises à leurs oppresseurs, à ce peuple qui ne s’est pas souvenu de tout ce qu’il devait à l’un des ancêtres des Israélites. Mais ceux qui reprochent aux Hébreux de s’être attribués le peu d’or et d’argent qui se trouvait employé dans les vases qu’ils emportaient dans leur fuite, ne sont pas fort scrupuleux eux-mêmes; ils se vantent même en disant qu’ils font bien (car nous dirons la vérité, quoique quelques-uns s’en moquent), de prendre et de porter dans leurs ceintures l’or et l’argent monnayé de l’état, et qui est frappé à l’image du prince.
Si la comparaison que nous venons de faire est juste, je demande qui des Hébreux ou de nous vous semblera avoir eu le droit de retenir quelque chose du bien d’autrui? Sera-ce les Hébreux, à l’égard des Égyptiens, lorsque ceux-ci étaient leurs débiteurs, sous tous les rapports? Sera-ce nous, vis-à-vis des Romains et de tous les peuples gentils, qui n’ont point à notre égard contracté une dette semblable? Il y a plus, les Romains ont donné la paix au monde, et nous voyageons en sûreté, soit sur la terre soit sur l’eau, partout où il nous plaît. Ceux donc qui élèvent de pareilles difficultés méritent bien qu’on leur applique cette parole de notre Seigneur: « Hypocrite, ôtez premièrement la poutre de votre œil, et alors vous chercherez à ôter la paille de l’œil de votre frère. » Je conviens cependant que si ceux qui nous tiennent ces discours, et qui se glorifient de leur savoir, étaient des hommes ayant rompu toute communication avec les infidèles, n’ayant rien à eux, n’ayant pas de quoi se vêtir, marchant nus pieds, étant sans asile, et errant par les montagnes, comme les animaux qui paissent l’herbe, nous n’oserions les blâmer, puisqu’ils seraient en proie aux besoins temporels dont nous sommes assiégés. Mais si au contraire tous ceux qui s’élèvent contre nous à ce sujet sont des hommes qui vivent du bien d’autrui, et qui font ce qu’ils blâment chez les autres, leur conduite dès lors est extrêmement injuste, et leur argument se rétorque contre eux-mêmes. Ils font connaître ainsi qu’ils convoitent le bien d’autrui, par toutes sortes de moyens; et on peut leur appliquer la parole de notre Seigneur, lorsqu’il dit: « Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés; car vous serez jugés selon que vous aurez jugé. » Ce n’est pas qu’en accomplissant ce précepte nous devions nous croire absous des fautes que nous pourrions commettre, et si nous devons nous abstenir de juger sévèrement les autres, ce n’est pas non plus jusqu’à approuver le mal qu’ils font. Mais ce précepte nous est donné, afin que nous ne portions pas un injuste jugement sur les desseins de Dieu, lui qui a prévu avec certitude tout ce qui doit arriver. Et c’est parce qu’il savait d’avance que nous ferions un bon usage des biens que nous recevons d’autrui, qu’il a dit dans l’Évangile; « Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a point, et que celui qui a à manger fasse de même. » Et encore: « Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire; j’étais étranger et vous m’avez recueilli: j’étais nu et vous m’avez revêtu; j’étais malade, et vous m’avez visité; j’étais en prison, et vous êtes venu à moi. » Et dans un autre endroit: « Lorsque vous faites l’aumône, que votre main gauche ne sache pas ce que fait votre main droite. » Telles sont les paroles de notre Seigneur, et bien d’autres encore, qui prouvent que nous sommes justifiés, en profitant des choses d’autrui par le bon usage que nous en faisons: quand je dis des choses d’autrui, ce n’est pas pour exprimer que ceux que je désigne par ce mot soient éloignés de Dieu, mais c’est pour marquer que nous sommes à cet égard dans la même situation où étaient les Israélites, vis-à-vis des Égyptiens, qui ne connaissaient pas le vrai Dieu, et que par l’usage que nous faisons de ces choses nous élevons à Dieu un tabernacle en nous-mêmes, puisqu’il habite avec ceux qui font le bien. Notre Seigneur dit lui-même: « Et moi je vous dis: Employez les richesses injustes à vous faire des amis, afin que, quand vous viendrez à défaillir, ils vous reçoivent dans les demeures éternelles. » Ainsi, tous les biens qui nous sont provenus du temps où nous étions avec les gentils, et que nous avons même injustement acquis, ont été sanctifiés par un usage utile depuis que nous sommes entrés dans la foi.
Mais tout ce qui arrivait aux Hébreux, d’après les desseins de Dieu, étaient autant de figures des choses à venir, et c’est ainsi que s’est formée l’Église de Dieu. Car, de même que les Hébreux ont fait usage, dans les vues de la Providence, des choses qu’ils ont prises chez les Égyptiens, ainsi nous-mêmes nous avons commencé à entrer dans le service de Dieu, en nous servant de choses qui n’étaient point à nous. Il faut voir dans tous les détails de la fuite du peuple de Dieu de l’Égypte, une figure et une image de la fuite de l’Église, c’est-à-dire qu’elle devait se séparer des gentils, et par conséquent en sortir: c’est de là qu’elle passera dans le royaume céleste, non pas sous la conduite de Moïse, qui n’était que le serviteur de Dieu, mais sous celle de Jésus, qui est le fils de Dieu. Il suffit d’ailleurs d’étudier avec attention ce qui est dit dans les prophètes et dans l’Apocalypse de saint Jean sur la fin du monde, pour voir un autre rapprochement; c’est-à-dire que le monde des gentils sera frappé des mêmes plaies, dont l’Égypte fut affligée, à cause de son incrédulité.
Chapitre XXXI — Nous ne devons pas légèrement blâmer les anciens à l’occasion de certains faits dont l’Écriture ne les blâme pas ; il faut souvent y voir la figure des choses futures. Preuves de cette assertion tirées de l’inceste de Loth
L’ancien prêtre dont j’ai déjà parlé nous fortifiait ainsi dans notre foi en nous parlant des Écritures, et il nous disait: Nous ne devons pas poursuivre de nos reproches les patriarches et les prophètes à l’occasion des fautes qu’ils ont pu commettre et dont ils sont réprimandés par Dieu dans les Écritures, et nous devons craindre de ressembler à Cham, qui tourna en dérision la nudité de son père, et fut à cause de cela frappé de sa malédiction; mais nous devons remercier Dieu pour eux de les avoir absous de leurs péchés par la grâce de sa rédemption, puisqu’ils rendent grâces à Dieu pour nous dans le ciel, et font servir leur gloire à l’opération de notre salut. Et il ajoutait que nous devions bien nous garder de blâmer les anciens dans les choses pour lesquelles l’Écriture ne les blâme pas, se contentant de nous en donner le récit, (car nous ne saurions nous dire ni plus justes ni plus clairvoyants que le juge suprême), mais qu’il faut plutôt y voir une figure prophétique des choses à venir. Car il n’y a rien d’inutile dans l’Écriture, et surtout dans les choses qu’elle ne blâme pas, et qui à nos yeux ont l’apparence d’une faute. De cette espèce est ce qui arriva à Loth, qui engendra ses deux filles, et dont la femme, en punition de sa curiosité, fut changée en une statue de sel, qui se voit encore aujourd’hui. Car ce fut de la part de Loth un inceste involontaire, il n’y fut porté ni par la concupiscence de la chair, ni par l’entraînement des sens, ni par une mauvaise pensée; cet événement était une figure. Voici ce que dit l’Écriture là-dessus: « Et l’aînée vint et dormit avec son père, et celui-ci ne s’apperçut ni quand sa fille se coucha ni quand elle se leva. » La plus jeune fit de même: « Et il ne s’apperçut ni quand sa fille se coucha ni quand elle se leva. » C’était à l’insu de Loth et abstraction faite de toute idée de débauche; un acte était consommé, qui devenait une figure pour la loi nouvelle; les deux filles devenant mères du fait de leur propre père, étaient la figure des deux synagogues. D’ailleurs, cela ne pouvait être autrement, car il n’existait pas pour elles d’autre homme dont elles pussent concevoir, ainsi qu’il est écrit; « Et l’aînée dit à la plus jeune: Notre père est vieux, et aucun homme n’est resté sur la terre qui puisse s’approcher de nous selon la coutume de toute la terre. Viens, et enivrons de vin notre père, et dormons avec lui, afin que nous puissions perpétuer la postérité de notre père. »
Les filles de Loth parlaient ainsi dans la simplicité de leur innocence, croyant que les habitants de toute la terre avaient péri comme les Sodomites, et que la colère de Dieu les avait également frappés. C’est là ce qui les exempta de péché, parce qu’ayant seules survécu avec leur père, elles se crurent destinées à conserver l’espèce humaine, et pour cela elles dormirent avec lui. Les paroles de ces filles signifient d’une manière figurative, qu’il n’y a que le Père commun des deux synagogues qui puisse donner à l’une et à l’autre des enfants d’adoption. Or, ce père de tout le genre humain n’est autre que le verbe de Dieu, comme le dit Moïse: « N’est-ce pas lui qui » est ton père, qui t’a possédé, qui t’a fait et qui t’a créé? « Et quand a-t-il répandu sur le genre humain cette semence de la vie éternelle, qui nous vivifie et nous lave de nos péchés? N’est-ce pas par son incarnation, par son séjour sur la terre, et lorsqu’il buvait du vin de la vigne? » Car le Fils de l’homme, dit l’Évangile, est venu mangeant et buvant. « Lorsque Loth eut bu, il se coucha et s’endormit dans un profond sommeil; ainsi en est-il du Christ, qui dit par la bouche de David: » Je me suis endormi, j’ai été plongé dans un sommeil profond. « Et comme ces choses avaient lieu, pour qu’il vînt à nous et pour notre salut, il dit dans Jérémie: » Et j’ai vu, et mon sommeil m’a été doux. « Que marque donc tout ce qui est arrivé à Loth, sinon que la semence de tous les Chrétiens, c’est-à-dire l’esprit de Dieu, par qui tout a été créé, s’est uni et s’est mêlé à la chair, c’est-à-dire à sa créature. C’est cette union et ce mélange qui sont l’origine des deux synagogues, c’est-à-dire des deux peuples, l’ancien et le nouveau, qui engendrent sans cesse au Dieu vivant des enfants vivants de l’adoption.
Quant à la femme de Loth, changée, à la sortie de Sodome, en statue d’un sel inaltérable, de chair corruptible qu’elle était, et conservant encore dans sa nouvelle forme quelque apparence des infirmités humaines, elle était la figure de l’Église, qui est, pour ainsi dire, le sel de l’humanité, qui est placée aux confins du monde des passions, et qui pardonne toutes les faiblesses de la nature humaine. Et ce qu’on raconte de cette statue, que les fragmens qu’on en détachait se remplaçaient aussitôt, la statue demeurant toujours entière, peut être considéré comme la figure du fondement inaltérable de notre foi, la pierre angulaire de l’Église, et le point de départ d’où s’élancent les enfants de Dieu pour aller dans le sein de leur père céleste.
Chapitre XXXII — Qu’un seul et même Dieu est l’auteur des deux Testaments, comme nous l’avons démontré. Cette vérité nous est confirmée encore par le témoignage de l’ancien disciple des apôtres, qui nous a fourni déjà plusieurs preuves sur la tradition
L’ancien disciple des apôtres nous continuait ses enseignements, et il nous démontrait que le même Dieu était l’auteur de l’un et l’autre Testament, et que ce Dieu était également celui de qui nous tenions l’existence; et il réfutait facilement les assertions de ceux qui veulent que ce monde dans lequel nous vivons soit l’ouvrage, ou des anges, ou de quelque autre puissance que nous ne connaissons pas, ou enfin de quelque autre Dieu. Car, pour peu qu’on laisse s’égarer sa foi sur ce point, et qu’on avoue un créateur différent ou un différent mode de création, dès ce moment on tombe de contradiction en contradiction, et on ne peut plus rien prouver, non-seulement par des raisons vraies, mais même par des raisons vraisemblables. Voilà pourquoi ceux qui nous élèvent des difficultés sur d’autres points se gardent bien de nous faire connaître leurs sentiments sur la nature de Dieu, sentant combien est futile et vaine leur doctrine à ce sujet, et craignant qu’étant vaincus sur ce point, ils ne le fussent bientôt sur tout le reste. En effet, si l’on croit à un Dieu unique, créateur de tout ce qui existe par le ministère de son Verbe, selon cette parole de la Genèse: « Et Dieu dit; Que la lumière soit; et la lumière fut; » et ce passage de l’Évangile: « Tout a été fait par lui, et rien n’a été fait sans lui; » et encore, selon ce passage de saint Paul: « Il n’y a qu’un Seigneur, qu’une foi et qu’un baptême; il n’y a qu’un Dieu, père de tous, qui est au-dessus de tous, et qui réside en nous tous; » dès que l’on reconnaît cette vérité, il faudra aussi reconnaître « que, par lui, tout le corps dont les parties sont unies ensemble avec une si juste proportion, reçoit, au moyen des vaisseaux qui portent l’esprit et la vie, l’accroissement par une vertu secrète, selon la mesure qui est propre à chacun des membres, afin qu’il se forme ainsi et se perfectionne par la charité. » Et ainsi de suite il faudra reconnaître toutes les autres vérités du Christianisme, dans lequel on fortifiera de plus en plus sa croyance, à mesure que l’on entendra la lecture et l’interprétation des Écritures, qui sont faites par les prêtres, véritables dépositaires de la doctrine des apôtres, ainsi que nous l’avons démontré.
En effet, les apôtres ont tous unanimement enseigné que les deux Testaments, qui ont été donnés pour deux peuples différents, avaient un seul et même auteur, Dieu, qui en a coordonné toutes les dispositions, selon la plus grande utilité des hommes, pour qui ils ont été publiés, et suivant le degré de leur foi. Cette démonstration a été l’objet de notre troisième livre; nous avons prouvé en même temps que l’ancien Testament avait un grand but d’utilité pour la partie du genre humain à qui il était destiné (car Dieu n’a nullement besoin de la subordination de l’homme), en soumettant les hommes par degrés à l’obéissance de Dieu. Ce Testament laissait voir en figures un ordre de choses plus élevé et plus spirituel, parce que l’homme ne pouvait pas voir encore par ses propres lumières les choses divines; en même temps il annonçait d’une manière figurative tout ce qui constituerait l’Église nouvelle, afin que la foi des hommes de la loi nouvelle puisât une nouvelle force dans ces prophéties, et afin que l’homme se pénétrât de cette vérité, que Dieu connaît l’avenir, comme il connaît le passé et le présent.
Chapitre XXXIII — Pour être un véritable disciple de la religion du Christ, il faut reconnaître le même Dieu pour l’auteur de l’un et l’autre Testament ; il faut avoir sur tous les points la seule vraie foi que l’on ne trouve que dans le sein de l’Église catholique, tenir pour vrai tout ce que les prophètes ont annoncé sur le Christ et sur la liberté du nouveau Testament, et connaître la véritable interprétation des textes sacrés
Tel doit être le véritable disciple de la vie spirituelle, vivement pénétré de la puissance de l’esprit de Dieu, qui, dès le commencement, a toujours pris l’humanité sous sa protection, qui annonce l’avenir, qui manifeste le présent, et qui raconte le passé; il peut donc juger et condamner les autres, et personne ne peut le condamner lui-même. Or, ce disciple de la vérité voit les nations adorant la créature plutôt que le Créateur, consumant leurs jours dans de vains travaux et en des œuvres coupables; il voit les Juifs, ne voulant pas recevoir le Verbe de liberté, refusant de devenir libres et de profiter de la venue du libérateur, mais s’attachant par vanité à une fausse interprétation de la loi, dont Dieu n’a que faire, et ne reconnaissant pas le Christ qui est venu sur la terre pour sauver les hommes. En effet, les Juifs n’ont pas voulu comprendre le double avènement du Christ, tel qu’il est annoncé par les prophètes. Dans le premier, il paraît dans toutes les misères, dans toute la faiblesse de l’humanité; il parcourt les villes, assis sur l’ânon de l’ânesse; il est la pierre mise au rebut par ceux qui bâtissent, la brebis qui est menée à l’autel pour être immolée; mais il est en même temps le nouveau Moïse, qui triomphe d’Amalech, en élevant ses mains vers le ciel; il est le berger ramenant à la bergerie de son père toutes ses brebis dispersées dans toutes les parties de la terre, et qui, « s’étant souvenu de ses serviteurs fidèles, qui sont morts avant sa venue, est descendu aux enfers pour les délivrer et pour les sauver. »
Dans le second avénement, il viendra porté sur les nuées, amenant avec lui un jour qui sera enflammé comme une fournaise, frappant la terre de la parole sortie de sa bouche, faisant périr les impies par le souffle de ses lèvres, ayant un van à la main pour purger son aire, réunissant le bon grain dans son grenier, et jetant la paille inutile dans le feu éternel.
Le disciple de la vie spirituelle condamnera aussi avec justice la doctrine des marcionites, qui reconnaissent à la fois deux dieux, régnant en même temps, bien que des distances infinies les séparent. Il se demandera comment on peut attribuer la bonté à celui des deux qui, n’ayant pas créé l’humanité, cherche à attirer cependant les hommes à lui, et à les soustraire à l’empire de leur véritable créateur, et au bonheur que celui-ci leur a préparé dans son royaume; comment la bonté de celui-ci est en défaut, n’admettant pas tous les hommes au même salut; et comment il se fait que celui qui n’est pas l’auteur de l’humanité puisse avoir tant de bonté pour l’homme, en même temps qu’il se montre si injuste envers le dieu, son rival, en cherchant sans cesse à lui ravir tout ce qui lui appartient, en qualité de créateur? Il se demandera encore comment il se pourrait faire que notre Seigneur eût pu dire avec vérité que le pain qu’il tenait à la main fût véritablement son corps, et le vin qui était dans le calice, véritablement son sang, s’il n’était pas réellement le fils de Dieu; et comment il aurait pu se proclamer le Fils de l’homme, s’il n’eût pas revêtu notre humanité toute entière? Et, s’il n’était pas Dieu, comment aurait-il pu nous remettre la dette que nous avons contractée envers Dieu, notre créateur, par le péché? Et comment, s’il n’était pas réellement chair, et s’il n’en avait que l’apparence, a-t-il pu être réellement crucifié? Et comment a-t-il pu sortir de son côté percé, à la fois du sang et de l’eau? Qu’était-ce donc que ce corps qui a été réellement enseveli, et qu’était ce qui est réellement ressuscité d’entre les morts? Il jugera aussi ceux qui sont de la secte de Valentin. Ceux-là, à les entendre, reconnaissent tous un seul et même dieu, auteur de toutes choses; mais ils disent que ce dieu, qui a tout fait, est né lui-même de quelque révolte ou de quelque souillure. Ils confessent aussi, mais seulement de bouche, un seul et même Seigneur Jésus-Christ; mais, dans le fond de leurs pensées, ils distinguent le fils unique du Verbe, le Verbe du Christ, et le Christ du Sauveur, en sorte que, à les entendre tout d’abord, ils semblent confesser l’unité de Dieu; mais peu à peu cette unité s’évanouit, Ils donnent à chaque qualification une existence à part, en en faisant des êtres distincts. Il est donc évident que l’unité, au sujet du Christ, est un mot qui n’est que sur leurs lèvres, et que leur pensée secrète ne correspond nullement à ces déclarations extérieures, car ils en font un dieu multiforme et purement de leur invention. Ils le font naître après ce qu’ils appellent le Plerum des Æons, et il ne vient sur la terre qu’après une dégradation, fruit de sa révolte, c’est pour cela qu’il souffre la passion qui le rend à sophia, la sagesse; mais ils avouent eux-mêmes tous leurs embarras à travers ces explications nébuleuses. Je ne veux choisir, pour les combattre qu’Homère, qui est leur prophète, et qui aurait dit, au sujet du Christ, d’après certains érudits: « Je hais plus que les portes de l’enfer celui qui cache sa pensée dans son cœur, et qui se sert de la parole pour la déguiser. »
Le disciple de vérité condamnera, avec le même esprit de sagesse, toutes les propositions chimériques des pervers gnostiques, dans lesquels il ne verra que des disciples de Simon le magicien.
Il condamnera aussi les Ébionites; il se demandera comment ils pourraient parvenir au salut, si celui qui est venu sur la terre, pour les sauver, n’était pas un Dieu? ou bien, comment l’homme pourrait passer en Dieu, si Dieu auparavant n’était pas passé dans l’homme?
Il faudrait aussi pouvoir comprendre comment, d’après le même système, l’homme pourrait échapper au règne de la mort, si Dieu ne venait l’y soustraire par un miracle pour le placer dans un autre ordre de choses, et lui conférer cet esprit de régénération, qui a été donné au monde en signe de salut, par l’incarnation opérée dans le sein de la Vierge? Et d’ailleurs, comment pourrions-nous nous élever jusqu’à être des fils d’adoption de Dieu, si nous restions toujours renfermés dans le Cercle de l’humanité. Comment se pouvait-il que celui qui, sous le rapport humain, était formé de la même substance que Salomon, que Jonas, que David, fût cependant plus grand que Salomon et que Jonas, et fût le Seigneur de David? Comment encore concevoir que celui qui a vaincu celui qui était non-seulement le vainqueur de l’homme, mais qui le détenait encore dans la servitude, et qui, après avoir vaincu l’ennemi de l’homme, rend la liberté à ce dernier; comment concevoir, dis-je, que ce vainqueur de l’ennemi de l’homme ne soft pas d’une nature supérieure à l’homme? Cependant l’homme a été fait à l’image de Dieu; qui serait donc d’une nature plus élevée que l’homme, si ce n’était le fils de Dieu, dont l’homme est l’image? Aussi lorsque Dieu est venu sur la terre, a-t-il revêtu cette même image; le fils de Dieu, en se faisant homme, a pris la forme donnée à l’homme lors de sa création: nous avons démontré ce point dans le livre précédent.
Le disciple de vérité condamnera aussi les doctrines de ceux qui font du Christ un être de raison. Mais si celui qu’ils disent leur maître n’est pas un être réel, comment ses disciples sont-ils assurés que leurs paroles sont en réalité des paroles? Ou bien encore, si celui qui est leur maître n’est qu’un être fabuleux, s’il n’est pas la vérité, comment pourraient-ils tenir quelque doctrine pour réelle et certaine? Comment leur donnera-t-il un salut en réalité, si lui-même n’a rien de réel? Ainsi, dans les opinons de ces docteurs on ne trouve que chimères et nulle vérité. Et ne serait-on pas autorisé par leurs propres doctrines à douter s’ils sont eux-mêmes des hommes réels, ou s’ils ne sont pas plutôt des apparences d’hommes, et en réalité des animaux muets.
Il condamne encore les faux prophètes qui, n’ayant pas reçu d’en haut le don de prophétie, et n’ayant pas d’ailleurs la crainte de Dieu, mais qui, poussés par l’amour d’une vaine gloire, par un sordide intérêt, ou par les suggestions du malin esprit, font semblant de prophétiser, et mentent contre Dieu.
Il condamne aussi ceux qui font des schismes, qui sont vains et n’ont pas la crainte de Dieu, ne cherchant que la satisfaction de leur intérêt dans les divisions qu’ils fomentent; ils ne craignent pas de briser et de diviser le glorieux corps de Jésus-Christ, souvent pour les motifs les plus futiles, et de lui faire tout le mal qui est en leur pouvoir; ils ne parlent que de paix et font toujours la guerre; ils se contenteraient, à les entendre, d’un moucheron, et ils dévorent un chameau.
Quel que soit le châtiment qu’on puisse leur infliger, il ne saurait être proportionné au mal que font les schismes suscités par eux. Le disciple de vérité condamne aussi tous ceux qui sont hors de la vérité, c’est-à-dire qui sont hors de l’Église. Mais quant à lui, personne ne peut le condamner. Pour lui toutes choses sont claires et certaines. Il a une foi assurée en un seul Dieu, tout-puissant, auteur de tout; il croit avec une foi égale au fils de Dieu, notre Seigneur Jésus-Christ, par qui toutes choses ont été faites, et en tous ses bienfaits, dont le plus grand est de s’être fait homme pour nous sauver; il croit de la même manière en l’esprit de Dieu, qui donne la grâce pour connaître la vérité, qui a révélé les desseins du Père et du Fils, en faveur de l’humanité, qui sont selon la volonté du Père.
Or, ce qui constitue la véritable croyance, c’est la doctrine des apôtres, sur laquelle repose l’établissement de l’Église, répandue aujourd’hui sur toute la terre; c’est cette représentation continue du Christ, dans la succession des évêques, qui ont établi des Églises dans chaque lieu selon les besoins des fidèles; enfin, c’est cette transmission jusqu’à nous, pleine et entière, sans retranchement, sans augmentation, des saintes Écritures, dont le dépôt a été confié à l’Église; c’est la pureté des traditions de la foi, concordantes avec les Écritures, qui, loin de nous exposer à aucun danger, à aucun blasphème, sont notre guide et notre flambeau; enfin, c’est le don de l’amour divin, qui est plus précieux que la croyance, plus glorieux que le don de prophétie, enfin d’une valeur supérieure à toutes les autres grâces.
Aussi, c’est pour satisfaire aux besoins de cet amour divin que l’Église envoie sans cesse vers Dieu la foule de ses martyrs; et il n’y a qu’elle qui ait besoin de martyrs; les sectes, séparées d’elle, n’en ont que faire, n’ayant à soutenir aucune vérité par le martyre; car le martyr est un témoin de la vérité. On compte cependant, depuis l’établissement de l’Église, une ou deux personnes, qui appartenaient d’abord à des sectes dissidentes, mais qui, ayant obtenu la miséricorde de Dieu, ont confessé notre foi, ont souffert l’opprobre du nom du Christ et sont morts comme nos autres martyrs. Car il n’y a que l’Église seule qui soit assez forte pour n’être pas ébranlée par les persécutions et par toutes les épreuves auxquelles se soumettent ses enfants, pour rendre témoignage à l’amour divin et à Jésus-Christ; les pertes qu’elle fait sont aussitôt réparées, et elle demeure toujours entière, comme cette statue de Loth, dont nous avons parlé, et qui était la figure de l’Église. C’est ainsi, et pour les mêmes causes, et pour le même but, que les prophètes ont souffert la persécution sous l’ancienne loi; c’est notre Seigneur lui-même qui l’a dit: « Ils ont persécuté de » la même manière les prophètes qui ont été avant vous. « Ainsi, l’esprit qui soutenait autrefois les prophètes est le même que celui qui veille aujourd’hui sur l’Église, tandis qu’elle est persécutée de la part de ceux qui n’ont pas foi au verbe de Dieu.
C’est pour défendre la même cause, et pour témoigner des mêmes vérités, que les anciens prophètes ont été persécutés, et que les Chrétiens du nouveau Testament souffriront la persécution; ils seront lapidés, ils seront mis à mort, parce qu’ils auront été marqués du sceau de l’Esprit saint, qu’ils auront été les disciples du verbe du Père et qu’ils l’auront servi de toutes leurs forces. Les prophètes, comme membres vivants du Christ, parce qu’ils étaient enflammés de l’amour de Dieu et de son Verbe, étaient la figure de tout ce qui devait arriver à l’Église. Car, étant tous les membres du Christ, chacun d’eux en représentait un membre particulier et prophétisait en conséquence; et tous ensemble réunis, ils représentaient le seul et même Christ, et annonçaient sa doctrine et sa loi. Nous trouvons quelque chose d’analogue en nous-mêmes: comme l’action de tout notre corps se manifeste par celle de nos membres en particulier, et pour manifester au dehors l’expression de tout notre être, il faut le concours de l’action de tous nos membres à la fois; ainsi tous les prophètes ensemble ont figuré un seul et même Christ, tandis que chacun en particulier, comme membre d’un même corps, accomplissait les fonctions qui lui étaient propres et figurait partiellement le Christ.
Parmi eux, en effet, les uns l’ont vu dans toute sa gloire, et dans toute sa majesté, assis à la droite du Père; les autres l’ont vu comme Fils de l’homme, arrivant porté sur les nuées, ce qui faisait dire aux prophètes: « Vous établirez votre empire au milieu de vos ennemis, ils verront celui qu’ils ont crucifié; » annonçant par ces paroles l’avènement du Christ à la fin des temps. Il a parlé lui-même de son avénement, et dans le même sens, lorsqu’il a dit: « Mais quand le Fils de l’homme viendra, pensez-vous qu’il trouve de la foi sur la terre? » Saint Paul a dit aussi à ce sujet: « Il est juste devant Dieu qu’il afflige à leur tour ceux qui vous affligent maintenant; et que pour vous, qui êtes dans l’affliction, il vous fasse jouir du repos avec nous, lorsque le Seigneur Jésus descendra du ciel, et paraîtra avec les anges qui sont les ministres de sa puissance; lorsqu’il viendra au milieu des flammes. » Ceux-ci ont prophétisé sa venue lorsqu’il apparaîtra pour juger le monde, en comparant le jour du Seigneur à la fournaise ardente: « Il amassera son froment dans le grenier, et il brûlera la paille dans un feu qui ne s’éteindra point. » Telle est la menace prononcée contre ceux qui ne voudront pas croire, desquels le Seigneur lui-même a dit: « Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges; » ce qui fait dire à saint Paul: « Lesquels souffriront la peine d’une éternelle damnation à la présence du Seigneur et devant l’éclat de sa puissance, quand il viendra pour être glorifié dans ses saints, et admiré dans tous ceux qui auront cru. » L’avénement du Christ est dépeint encore dans le passage suivant: « Vous surpassez en beauté les plus beaux des enfants des hommes; la grâce est répandue sur vos lèvres, parce que le Seigneur vous a béni pour l’éternité. Armez-vous de votre glaive, ô le plus puissant des rois, revêtez-vous de votre éclat et de votre gloire, et, dans votre majesté, marchez à la victoire, montez sur le char de la vérité, de la clémence et de la justice. » Ces images et toutes les autres du même genre, dont les prophètes se sont servis, étaient pour faire sentir combien est grande la grâce et la beauté du royaume céleste, quel sera l’éclat et la gloire de ceux qui y seront admis; c’était un moyen d’enflammer les hommes du désir de voir le ciel, et, pour y parvenir, de faire en ce monde ce qui est agréable à Dieu. Les prophètes ont encore dit de lui: « Il est homme, mais qui le connaîtra? — Et je m’approchai de la prophétesse, et elle conçut et enfanta un fils. — Et il sera appelé l’admirable, le conseiller, Dieu, le fort. »
D’autres ont particulièrement annoncé celui qui serait l’Emmanuel, qui naîtrait de la Vierge et unirait ainsi la divinité à l’humanité: « Le Verbe sera fait chair, et le fils de Dieu deviendra le fils de l’homme (car celui qui est la pureté même sortira d’un sein pur); » c’est ainsi que le Dieu fort, celui dont l’essence nous est impénétrable, a été fait semblable à nous. Le prophète Joël a dit: « Le Seigneur rugira du haut de Sion, et sa voix retentira dans Jérusalem; son nom sera connu dans la Judée, » annonçant ainsi sa naissance en Judée. Un autre prophète a ajouté: « Dieu est sorti de Théman, le Saint est venu des sommets de Pharan, » indiquant par là que le Christ naîtrait à Bethléem: c’est ce que nous avons déjà expliqué dans le livre précédent, en parlant de l’origine de celui qui est le chef des troupeaux de son père et qui les mène dans les pâturages. Un autre encore prédit ainsi son avènement: « Alors le boiteux sera agile comme le cerf; la langue du muet sera prompte et rapide; fortifiez les mains languissantes, affermissez les genoux tremblants. Les morts que vous pleurez vivront, les forts d’Israël ressusciteront. Il a vraiment lui-même porté nos infirmités, il s’est chargé de nos douleurs. » C’est ainsi qu’Isaïe prédisait les guérisons miraculeuses que le Christ devait opérer.
Voici maintenant comment sa passion est annoncée par les prophètes. L’un nous le dépeint sous les traits d’un homme méprisé, le dernier des hommes, homme de douleurs, sachant supporter la misère, et s’avançant, monté sur un ânon, vers Jérusalem; il abandonne son corps à ceux qui le tourmentent, ses joues à ceux qui les frappent; il s’est laissé conduire à la mort comme une brebis à l’autel où elle doit être immolée; il a étanché sa soif avec le fiel et le vinaigre, il a été abandonné par ses amis et par ses proches, il a étendu les mains tout le jour à un peuple incrédule, et il était blasphémé et couvert d’opprobres par ceux qui le regardaient; ils se sont partagé ses vêtements, ils ont tiré sa robe au sort, ils lui ont donné la mort. Ainsi, dans ces prophéties, tout ce qui est relatif à l’avénement du Christ, selon son humanité, se trouve annoncé, son entrée à Jérusalem, sa passion sur la croix, sa résignation dans les souffrances; sa descente aux enfers est également prophétisée: « Le Seigneur s’est souvenu de ceux qui sont morts, qui dormaient dans la poussière de la terre; il est descendu vers eux pour les rendre à la vie et les délivrer de la mort. » Le but de sa passion se trouve ainsi expliqué. Un autre prophète a dit: « En ce jour là, dit le Seigneur Dieu, je ferai disparaître le soleil en plein midi, et, au milieu de la lumière, j’obscurcirai la terre; je changerai vos jours de fête en jours de deuil, et vos cantiques de joie en lamentations. » Il prophétisait, par ces paroles, l’obscurcissement du soleil, qui eut lieu vers la sixième heure du jour, lorsque le Christ expira, et encore le deuil et la douleur dans lesquelles furent plongés ceux qui observaient alors les fêtes de l’ancienne loi, leurs cantiques de joie s’étant changés en lamentations; car dès ce moment ils allaient commencer d’être persécutés par les gentils. Jérémie annonce encore d’une manière plus frappante ce grand événement, quand il dit: « Celle qui a enfanté a défailli; le soleil a disparu pour elle au milieu du jour; elle a été confondue et dans la honte; je livrerai ses derniers enfants au glaive, en présence de ses ennemis, dit le Seigneur. »
D’autres ont prédit la résurrection du Seigneur et son ascension dans le ciel, quand ils ont parlé de celui qui s’était endormi, qui s’était livré au sommeil de la mort, et qui en avait été tiré, parce que le Seigneur l’avait reçu dans son sein, ordonnant aux puissances du ciel de lui ouvrir les portes éternelles, pour laisser entrer le Roi de gloire. Et quand le prophète a dit: « Il part des extrémités de l’aurore, et il s’abaisse aux bornes du couchant, rien ne se dérobe à la chaleur de ses rayons, » il prophétisait que le Christ remonterait au ciel d’où il serait descendu, et qu’il n’y a aucun être qui pourrait se dérober à son équitable justice. Ensuite cette prophétie où il est dit: « Que Jéhovah règne, que les peuples tremblent; il est assis sur les chérubins, que la terre soit émue, » contient à la fois deux prédictions: la première annonce la persécution générale qui devait s’élever, après la mort du Christ, contre tous ceux qui croiraient en lui; la seconde concerne l’avénement du Christ lors du jugement dernier, lorsqu’il descendra des cieux, escorté des anges et des puissances célestes, et lorsque toute la terre tremblera à son approche, ainsi qu’il l’annonce lui-même dans son Évangile, quand il dit: « La tribulation alors sera grande, telle qu’il n’y en a pas eu depuis le commencement du monde jusqu’à présent et qu’il n’y en aura jamais. » Enfin, quand Isaïe a dit: « Celui qui justifiera mon innocence est auprès de moi: qui peut m’accuser? paraissez; quel est mon juge? qu’il s’approche; » et encore: « Voilà que mes ennemis seront détruits comme un vêtement que les insectes dévorent; » et encore: « Toute chair s’humiliera, l’orgueil humain sera abattu; Dieu seul sera grand en ce jour; » il a ainsi prophétisé le triomphe du Christ après sa résurrection, et sa victoire sur tous ses ennemis que Dieu mettra sous ses pieds, tandis que lui-même sera exalté au-dessus de toutes les gloires, et qu’il n’y aura personne qui puisse lui être comparé et qui échappe à sa justice.
Les prophètes ont aussi annoncé tout ce qui est relatif au règne du nouveau Testament, lorsqu’ils ont parlé de la nouvelle alliance que Dieu devait faire avec les hommes, laquelle serait différente de celle qui avait été donnée autrefois sur le mont Horeb; qu’un cœur nouveau, qu’un esprit nouveau serait donné aux hommes: « Et je les délivrerai en partie de leurs idoles, je leur donnerai un cœur nouveau et je mettrai un esprit nouveau au milieu d’eux; un chemin traversera le désert, les fleuves tomberont dans la solitude, pour étancher la soif de vos élus; j’ai formé ce peuple pour annoncer ma gloire. » Tout cela exprimait hautement la délivrance qui s’opérerait par le nouveau Testament; c’est le vin nouveau que l’on met dans les vases nouveaux; et la nouvelle foi au Christ est exprimée par cette image du chemin de justice qui a été tracé dans le désert, et par ces fleuves de l’Esprit saint, qui arrosent des terrains arides et qui abreuvent le peuple choisi de Dieu, qu’il a formé pour célébrer sa gloire, et non pour blasphémer son saint nom.
Le disciple de vérité expliquera de même et naturellement toute la suite des prophéties contenues dans les saintes Écritures et que nous avons exposées plus haut, donnant à chacune son sens providentiel et sa manifestation entière de l’œuvre du Verbe; mais dans toutes ces méditations, il reconnaîtra et adorera sans cesse un même Dieu le père, un même Verbe, un même Esprit saint, bien que cette Trinité se soit montrée à nous et doive se montrer jusqu’à la fin des temps, par des signes nouveaux, depuis que l’ère du nouveau Testament est ouverte. C’est cette ferme croyance en Dieu et en son Verbe, qui fait mériter le salut à ceux qui l’ont dans leur cœur. Mais quant à ceux qui s’éloignent de Dieu et qui dédaignent ses commandements, qui profanent en eux-mêmes la créature formée de la main de Dieu, et qui blasphèment par leur incrédulité même celui qui les nourrit, ils attirent sur eux par cette conduite un jugement sévère. Ainsi le disciple de vérité juge les autres, et il ne redoute le jugement de personne; il adore Dieu le père et révère ses desseins; il honore les patriarches et les prophètes, connaissant celui qui les a inspirés de son esprit, et de qui seul sont émanées toutes les prophéties.
Chapitre XXXIV — L’auteur prouve contre le système des marcionites, que tous les prophètes de l’ancienne loi ont été inspirés par un seul et même Dieu ; il tire cette preuve de ce que toutes les prophéties relatives soit au Christ, soit à la liberté apportée par le nouveau Testament, soit à la régénération de l’homme, se rapportent toutes uniquement au Christ, qui en a opéré l’accomplissement
Nous commencerons par dire à tous les hérétiques en général, et en particulier à ceux qui sont de la secte de Marcion, ainsi qu’à tous ceux qui partagent le sentiment de ces derniers au sujet des prophètes, qu’ils disent avoir été inspirés par un autre Dieu que celui que nous adorons: Lisez attentivement l’Évangile que nous ont laissé les apôtres, lisez attentivement les prophéties, et vous y trouverez la prédiction de tous les événements relatifs à notre Seigneur, de ses doctrines et de sa passion. Cependant, s’il vous venait à l’esprit de demander: Quel est donc le bienfait que le Christ a apporté aux hommes par sa venue sur la terre? nous vous répondrions: Sachez qu’il a renouvelé toutes choses par le seul accomplissement de la prophétie qui annonçait sa venue. L’objet principal des prophéties était d’annoncer cette incarnation du Christ, qui devait régénérer et vivifier l’humanité. Quand un roi doit arriver en quelque lieu, il envoie des hérauts devant lui qui annoncent sa venue à ses sujets, afin qu’ils se préparent à le recevoir dignement. Mais, lorsqu’il est arrivé, que ses sujets en le recevant sont remplis de joie; lorsqu’il leur a accordé le bienfait de la liberté, qu’ils jouissent du bonheur de le contempler et d’entendre ses paroles, et enfin qu’il les comble de ses dons; sera-ce le cas de demander, à moins d’être dépourvu de sens, ce que ce roi a apporté de nouveau à ses sujets, et ce qu’ont annoncé de nouveau ceux qui auraient proclamé sa venue? Ne s’est-il pas amené lui-même avec tous les biens qui sont la conséquence de son arrivée, ces biens dont les anges sont jaloux, et qu’il apporte aux hommes?
Or, les prophètes n’auraient été que des serviteurs de mensonge, et n’auraient point justifié leur mission, si le Christ n’était pas venu tel et comme il avait été prédit, et si, étant venu, il n’avait pas accompli tout ce qui avait été annoncé sur sa mission. Aussi disait-il lui-même: « Ne pensez pas que je sois venu détruire la loi ou les prophètes; je ne suis pas venu la détruire, mais l’accomplir. Car je vous dis, en vérité, jusqu’à ce que le ciel et la terre passent, un seul iota ou un seul point de la loi ne passera pas, que toutes ces choses ne soient faites. » Ainsi il a accompli lui-même, et il accomplira chaque jour encore jusqu’à la consommation des siècles, toute la loi renfermée dans le nouveau Testament. Et comme dit saint Paul, dans son épître aux Romains: « Mais maintenant, la justice que Dieu donne sans la loi nous a été découverte; elle a été attestée par la loi et les prophètes; car le juste vivra de la foi. » Or, cette nouvelle condition que le juste vivra de la foi avait été annoncée par les prophètes.
Comment d’ailleurs les prophètes auraient-ils pu prédire cet avènement du verbe de Dieu et cette liberté nouvelle qu’il apportait au monde; comment auraient-ils pu annoncer tous les travaux que le Christ devait accomplir, et ses discours, et ses miracles, et sa passion, et enfin prédire tout ce qui est relatif au nouveau Testament, si on suppose qu’ils eussent reçu l’inspiration prophétique d’un Dieu différent de celui qui est l’objet de notre culte? car cet autre Dieu, d’après l’aveu même de nos adversaires, ne leur aurait pas donné la connaissance du Père indicible, ni celle de son Fils, ni de son royaume céleste, ni de toutes les choses que le verbe de Dieu devait accomplir en venant sur la terre. Et peut-on dire que, dans cette hypothèse, toutes les choses que les prophètes auraient annoncées d’un tout autre Dieu, se seraient trouvées applicables par un hasard quelconque à notre Seigneur lui-même, et seraient arrivées dans l’ordre où elles sont arrivées réellement? Or, toutes les prophéties sont concordantes à cet égard. Mais nous ne voyons nulle part qu’elles se soient réalisées dans quelque personnage des anciens temps; et si elles s’étaient réalisées dans quelque personnage des anciens temps, les prophètes qui sont venus après n’en auraient pas prédit l’accomplissement pour les temps postérieurs. On ne trouve, d’ailleurs, aucun personnage parmi les anciens patriarches, ni parmi les prophètes, ni parmi les anciens rois, auquel quelqu’un des événements qui sont l’objet des prophéties, se soit trouvé applicable. Tous les prophètes ont prédit les circonstances de la passion du Christ; mais les souffrances personnelles d’aucun d’entre eux n’ont eu quelque rapport avec celles qu’ils prophétisaient pour le Christ; et les circonstances de la passion de notre Seigneur ne se sont d’ailleurs réalisées à l’égard d’aucun autre personnage de l’antiquité. On n’avait jamais vu, à l’occasion de la mort de qui que ce soit, ni le soleil s’obscurcir au milieu du jour, ni le voile du temple se déchirer, ni la terre trembler, ni les pierres se briser, ni les morts ressusciter, ni celui qui était mort sortir du tombeau après trois jours de sépulture, et ensuite monter au ciel, et les cieux s’ouvrir pour le recevoir; enfin, jamais un autre n’était venu en qui les nations avaient cru, et qui, en ressuscitant d’entre les morts, avait ouvert au monde la nouvelle alliance de liberté entre Dieu et les hommes. Il est donc évident que toutes les circonstances prédites par les prophètes ne peuvent s’appliquer qu’au Christ, et ne conviennent à aucun autre.
Si cependant quelque juif prétendait m’opposer la reconstruction du temple, qui eut lieu sous Zorobabel, après la captivité de Babylone, et la division du peuple qui eut lieu soixante-dix ans plus tard, et prétendait dire que le nouveau Testament consistait dans l’accomplissement de ces deux faits; je lui répondrais qu’il est vrai que le temple de pierre fut reconstruit alors, mais qu’aucun nouveau Testament ne fut donné alors au peuple, et que c’était la loi de Moïse qui était en usage et qui continua à l’être ainsi jusqu’au temps de l’avènement de notre Seigneur. C’est par cet avènement que le nouveau Testament appela le monde à une paix universelle, et mit en vigueur par toute la terre la loi de la régénération de l’humanité, selon ces paroles d’Isaïe: « Car la loi sortira de Sion, et la parole du Seigneur de Jérusalem, et le Seigneur jugera les nations; il accusera la multitude des peuples; alors, ils changeront leurs épées en instruments de labour, leurs lances en faucilles; les nations ne lèveront plus le fer contre les nations; on ne les verra plus s’exercer au combat. » Si cette nouvelle loi et cette nouvelle parole du Seigneur qui devaient sortir de Jérusalem, et qui devaient apporter une si grande paix aux nations qui les recevraient, eussent été seulement un sujet d’accusation et de reproche de la part de Dieu envers la multitude des peuples; dans cette hypothèse, les prédictions des prophètes paraîtraient devoir s’appliquer à un autre qu’au Christ. Mais si nous prenons la prophétie dans son entier, alors nous voyons que cette loi de liberté, c’est-à-dire cette parole de Dieu, qui est venue de Jérusalem, dans la personne des apôtres qui en sont sortis, et qui a été prêchée ensuite par toute la terre, a été seulement une loi de changement et de progrès, par laquelle les épées et les lances guerrières auraient été transformées en charrues et en faucilles, pour recueillir la moisson; en sorte que les peuples devenus pacifiques ne savent plus combattre, et que si on leur donne un soufflet, ils présentait l’autre joue; alors, d’après cette explication, qui est la seule complète, il faudra reconnaître que les prophéties ne peuvent s’appliquer qu’au Christ qui les a accomplies toutes. C’est lui seul qui est notre Seigneur, et ses actions s’accordent parfaitement avec ce qui avait été prédit à son sujet; car c’est bien lui qui a changé le fer des combats en charrues et en faucilles, c’est-à-dire qui a rendu l’homme à sa première innocence, telle qu’elle lui avait été donnée dans la personne d’Adam, le père du genre humain, et qui est venu recueillir au temps marqué la moisson spirituelle du genre humain. Il est donc ainsi venu unir les choses de la fin aux choses du commencement, exerçant sur tout sa puissance souveraine; et c’est ainsi qu’il a purifié le monde qui lui appartient. Son Verbe s’est uni à la chair, a vécu en elle, afin de chasser d’elle ce qu’il y avait de grossier et d’impur. Vers les premiers temps de la création, le juste Abel fut la figure de cette faucille qui devait moissonner le bon grain de l’espèce humaine: « Le juste, dit Isaïe, périt, et nul n’y pense dans son cœur; et le Seigneur rappelle à lui l’homme de sa miséricorde, et nul ne le regrette. » Le juste Abel était la figure de cette prophétie, qui s’est ensuite accomplie dans la personne du Christ, et puis dans toute son Église, qui représente la tête et le corps du Christ.
Ce que nous venons de dire suffit pour répondre à ceux qui veulent que les prophéties aient été inspirées par un Dieu, qui ne serait pas celui que nous reconnaissons pour être le père de notre Seigneur, si toutefois ils consentent à renoncer à leurs folles opinions. C’est pour les aider à s’amender et à renoncer à leurs idées blasphématoires contre Dieu et à leur polythéisme impie, que nous nous appliquons à leur opposer sans cesse l’autorité des Écritures, et à les réfuter ainsi par leurs propres aveux, puisqu’ils invoquent eux-mêmes ces Écritures.
Chapitre XXXV — Erreur et folie des valentiniens et des gnostiques, qui veulent donner plusieurs sources aux inspirations prophétiques des Écritures : c’est une chimère de prétendre que les prophètes et même le Christ auraient reçu le don de l’inspiration, tantôt des puissances supérieures, tantôt des puissances moyennes du ciel, et tantôt de Demiurgos
Nous sommes forcés encore de revenir à la charge pour réfuter l’erreur des valentiniens et du reste des hérétiques que l’on comprend à tort sous l’inexacte dénomination de gnostiques, lorsqu’ils prétendent que certaines parties principales des Écritures auraient été inspirées par les puissances supérieures du ciel, d’autres parties par les puissances moyennes, ce qui correspond à la mère du Pruni que, et une grande partie par le créateur du monde, dont les prophètes auraient été spécialement les envoyés. Nous disons qu’il faut être tout-à-fait dépourvu de sens, pour supposer que l’auteur souverain de toutes choses aurait été si dénué de ressources et de puissance, que de ne pas avoir des organes chargés de publier et de faire connaître les choses du Plerum. Qui pouvait-il craindre, pour ne pas faire annoncer au monde librement et à découvert ses volontés et ses desseins, sans s’inquiéter de l’influence de l’esprit du mal, fils de l’erreur et de l’ignorance? Peut-on supposer qu’il fût retenu par la crainte de donner un moyen de salut à ceux qui auraient ainsi connu la vérité dans sa plénitude? Ou bien, n’aurait-il pas eu le pouvoir de former des prophètes pour annoncer l’avènement futur du Sauveur?
Mais si le sauveur, après sa venue dans ce monde, a envoyé par toute la terre ses apôtres pour annoncer son avènement, ainsi que les desseins du Père, sans aucun mélange des doctrines des gentils ou des Juifs, à plus forte raison cela fait-il supposer qu’il aurait pu, étant encore dans le Plerum, envoyer des prophètes particuliers pour prédire son avènement futur, sans que ces prophètes fussent en aucun rapport de prophétie avec les prophètes de Demiurgos. Si donc, lorsqu’il était encore dans le Plerum, il s’est servi, pour prédire sa venue, de ces mêmes prophètes qui étaient ceux de l’ancienne loi, il aurait pu encore, après sa venue, se servir de cette même espèce d’hommes, pour faire annoncer son Évangile au monde. Ainsi, que nos adversaires ne nous disent donc plus que c’est Pierre et Paul, et tous les autres apôtres, qui auraient prêché la vérité évangélique, mais bien que ce sont les scribes, les pharisiens, et tous les autres par qui la loi ancienne avait été annoncée. Mais, s’il a envoyé ses apôtres prêcher selon l’esprit de vérité, et non selon l’esprit d’erreur, il s’est donc fait prédire selon ce même esprit par les anciens prophètes; car il est toujours le même Verbe, toujours semblable à lui-même. Si cependant, d’après le système de ceux que nous combattons, l’esprit du Verbe a été un esprit de lumière, un esprit de vérité, un esprit de perfection, un esprit de véritable croyance, et qu’au contraire l’esprit qui provenait de Demiurgos fût un esprit d’ignorance, de dégradation, d’erreur, de ténèbres; comment pourrons-nous maintenant comprendre que la perfection et l’imperfection, la croyance et l’absence de la croyance, l’erreur et la vérité, la lumière et les ténèbres, aient pu se confondre dans le même Verbe et émaner de lui? Et si cette confusion n’a pu exister chez les anciens prophètes, et s’ils ont été inspirés par un même Dieu, en prêchant son Verbe et en annonçant sa venue, à plus forte raison notre Seigneur lui-même, en prêchant sa doctrine, soit dans les articles fondamentaux, soit dans les détails, n’a-t-il pu en même temps nous enseigner la vérité et l’erreur, et glorifier, tantôt le créateur du monde, tantôt un Dieu supérieur, et reconnaître pour son père, tantôt l’un, tantôt l’autre. Écoutons ce qu’il nous dit lui-même: « Personne ne met une pièce d’un vêtement neuf à un vêtement vieux; autrement ce qui est neuf déchire le vieux, et la pièce neuve ne convient point à un habit vieux. De même personne ne met du vin nouveau en un vieux vase. » Ainsi, il faut que nos adversaires renoncent à faire aucun usage des prophètes, comme étant surannés, puisqu’ils ne veulent accepter d’eux que certaines prophéties, comme ayant reçu en cela l’inspiration de Dieu; autrement il faudra leur appliquer la parole de notre Seigneur, qu’on ne met pas du vin nouveau en un vieux vase.
Comment d’ailleurs la mère Achamot, ou sa progéniture, aurait-elle pu connaître les mystères du Plerum et les annoncer au monde? car elle était elle-même en dehors du Plerum, quand elle a engendré sa progéniture. Or, d’après les gnostiques, tout ce qui est hors du Plerum ne peut avoir la connaissance de la vérité, et reste plongé dans l’ignorance. Comment donc ce que la Mère aurait conçu au sein de l’ignorance, aurait-il pu annoncer la vérité? et comment d’ailleurs admettre que la Mère aurait pu connaître les mystères du Plerum, elle qui avait été rejetée en dehors comme un fétus monstrueux sans figure et sans forme? C’est là qu’elle prit une forme sous la main d’Horus, mais il lui défendit pour toujours l’entrée du Plerum, c’est-à-dire qu’il la priva ainsi de la connaissance de la vérité. Quand ils nous disent encore que la passion du Christ n’a été que le type du développement du Christ supérieur, et la cause où Horus aurait puisé le moyen de former la Mère, comment se tireront-ils de la difficulté, ne pouvant nous montrer nulle part la réalisation de ce type? Quand et comment ce Christ supérieur aurait-il été abreuvé de fiel et de vinaigre? où ses vêtemens auraient-ils été déchirés et tirés au sort? où a-t-il reçu le coup de lance au côté, d’où sortit du sang et de l’eau? où a-t-il eu une sueur de sang? et enfin où a-t-il réalisé tout ce que les prophètes avaient prédit de lui? Et comment la Mère, ou sa progéniture, auraient-ils deviné des choses qui n’étaient pas encore arrivées, ou qui commençaient seulement de se réaliser?
Nos adversaires élèvent encore sur le point capital de cette question quelques vaines objections, réfutées d’avance par les passages de l’Écriture que nous avons rapportés, et qui sont relatifs à l’avènement du Christ. Mais, quant à la nature de ces objections, ils ne s’entendent pas entre eux; les uns parlent d’une manière, les autres d’une autre. Si, cherchant à connaître leur sentiment à cet égard, on questionne en particulier ceux qui passent parmi eux pour les plus habiles, l’un vous dira qu’il s’agit du Propator, c’est-à-dire de Bythus; l’autre, du principe de toutes choses, c’est-à-dire de l’Unigénitus; un autre, du père commun, c’est-à-dire du Verbe; celui-ci vous parlera de quelqu’un des Æons qui habitent le Plerum; celui-là, du Christ; un autre, du Sauveur. Un plus habile peut-être, après s’être renfermé longtemps dans le silence, vous dira qu’il s’agit d’Horus; puis un autre, de cette Sophia, qui habite au sein de la plénitude suprême; enfin celui-ci, de la mère Achamot, qui habite hors du Plerum; et un dernier vous dira qu’il s’agit du Dieu, créateur du monde. Telles sont leurs diverses opinions sur la nature de Dieu et sur les Écritures: on ne les trouve d’accord que sur un point, c’est qu’en fronçant le sourcil et en branlant la tête, ils veulent bien vous dire qu’ils ont sur ces points des connaissances profondes, mais qui ne sont pas à la portée de toutes les intelligences; aussi le silence est-il en grande estime parmi ces sages; et je crois qu’ils feront bien de mettre à la réforme Sigée, leur dieu suprême et invisible, puisqu’ils ne savent rien dire pour le faire connaître. Voilà comme sont tous nos adversaires, ne pouvant jamais s’accorder sur rien, et dissimulant leur honte secrète; ainsi, quand ils voudront bien s’entendre entre eux sur quelque point de l’Écriture, nous les prévenons que nous sommes tout prêts à les réfuter. Au milieu de leurs doctrines criminelles, ils ne laissent pas d’être intérieurement très-peinés de s’entendre si mal entre eux. Quant à nous, qui n’avons qu’une doctrine et qu’une règle de vérité, nous sommes tous d’accord pour reconnaître et pour adorer un seul et même Dieu, sur lequel nous n’avons jamais varié, le considérant comme l’unique Dieu, comme l’auteur de tout ce qui existe, celui qui a envoyé les prophètes, qui a retiré autrefois son peuple de la terre d’Égypte, et qui enfin a envoyé son propre Fils sur la terre pour confondre les incrédules et pour récompenser ceux qui auront pratiqué la justice.
Chapitre XXXVI — Que c’est un seul et même Dieu qui a envoyé les prophètes et ensuite son Fils sur la terre
Notre Seigneur a pris soin de réfuter lui-même à l’avance ceux qui ne voudraient pas confesser que c’est son Père, et non point quelque autre substance céleste, qui a envoyé les prophètes sur la terre; que c’est ce même Dieu le père qui est l’auteur de tout ce qui existe, lorsqu’il a dit: « Un homme, père de famille, planta une vigne et l’enferma d’une haie; et, creusant dans la terre, il fit un pressoir et bâtit une tour; puis l’ayant louée à des vignerons, il s’en alla dans un pays éloigné. Or, le temps des fruits étant proche, il envoya aux vignerons ses serviteurs pour recueillir le fruit de la vigne. Et les vignerons s’étant saisis de ses serviteurs, battirent l’un, tuèrent l’autre, et en lapidèrent un troisième. Il leur envoya encore d’autres serviteurs en plus grand nombre que les premiers, et ils les traitèrent de même; enfin il leur envoya son propre fils, disant en lui-même: Ils respecteront mon fils. Mais les vignerons voyant le fils, dirent entre eux: Celui-ci est l’héritier; venez, tuons-le, et nous posséderons son héritage. Et s’étant saisis de lui, ils le jetèrent hors de la ville, et le tuèrent. Lorsque le maître de la vigne sera venu, comment traitera-t-il ces vignerons? Ils lui dirent: Il fera périr misérablement ces méchants, et il louera sa vigne à d’autres vignerons, qui lui en rendront les fruits en leur temps. Jésus leur dit: N’avez-vous jamais lu cette parole dans les Écritures: La pierre qu’ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue la pierre de l’angle? c’est le Seigneur qui a fait ces choses, et cela est admirable à nos yeux. C’est pourquoi je vous dis que le royaume de Dieu vous sera ôté, et qu’il sera donné à un peuple qui en portera les fruits. » Notre Seigneur a enseigné à ses disciples, par cette parabole, qu’il n’y a qu’un seul père de famille, c’est-à-dire un seul et même Dieu, dont le pouvoir opère toutes choses; qu’il a sous ses ordres des serviteurs et des vignerons, dont les uns sont vains, paresseux, et méchants jusqu’à tuer le fils de leur maître, tandis que les autres sont des fermiers fidèles, qui paient exactement au temps marqué le prix de leur loyer; et ce même père de famille envoie auprès de ceux qui cultivent son domaine, tantôt ses serviteurs, et quelquefois même son fils. Il est donc vrai de dire que c’est le même père de famille, le même Dieu, qui a envoyé ses prophètes et son fils auprès de ces vignerons, c’est-à-dire de ce peuple qui l’a mis à mort. Voilà pourquoi le Fils, c’est-à-dire le Christ, parlant comme investi de l’autorité du Père, disait, or, je vous dis… tandis que les serviteurs, c’est-à-dire les disciples du Seigneur, disaient, au contraire, voici ce que dit le Seigneur.
Ainsi le Christ, par son avènement sur la terre, a donné pour maître à ceux qui suivent sa loi ce même Dieu que les prophètes avaient annoncé au monde corrompu: mais ceux que Dieu avait reconnus pour ses serviteurs dans les anciens temps, lui obéissaient sous une loi d’esclavage, tandis que sous le nouveau Testament ceux qui le servent deviennent ses serviteurs par une loi d’adoption et de liberté. Car Dieu a planté la vigne du genre humain par la création d’Adam et ensuite par son alliance avec nos pères; et il l’a donnée d’abord à cultiver à des vignerons qui la travaillèrent suivant les ordonnances de l’ancienne loi, c’est-à-dire de la loi de Moïse: il entoura cette vigne d’une haie, c’est-à-dire que cette culture fut renfermée dans un certain espace de terrain; il y éleva, une tour, dans le choix qu’il fit de Jérusalem, où était son temple: il y plaça un pressoir, c’est-à-dire le livre des Écritures, qui devait recevoir le dépôt des inspirations de l’Esprit prophétique. C’est ainsi qu’il envoya des prophètes dès avant la captivité de Babylone, et il en envoya ensuite et en plus grand nombre, après le retour des Israélites, après cette servitude, pour recueillir les fruits de la vigne du Seigneur, car il disait au peuple: « Redressez vos voies et vos désirs; et j’habiterai avec vous dans ce lieu, si vous redressez vos voies et vos désirs, si vous rendez le jugement entre l’homme et son voisin, si vous ne faites point d’injustice à l’étranger, au pupille et à la veuve, si vous ne répandez pas en ce lieu le sang innocent. Que l’homme ne médite pas dans son cœur le mal contre son frère; fuyez les serments menteurs. Lavez-vous, purifiez-vous, faites disparaître de devant mes yeux la malice de vos pensées; cessez de pratiquer l’injustice. Apprenez à faire le bien, aimez la justice, relevez l’opprimé, protégez l’orphelin, défendez la veuve. Et venez, accusez-moi, dit le Seigneur. » Et encore: « Préservez votre langue de la calomnie, et vos lèvres des discours artificieux. Éloignez-vous du mal et pratiquez le bien; cherchez la paix et poursuivez-la sans relâche. » C’est par ces avertissements que les prophètes cultivaient le fruit de la vigne de justice. Enfin, lorsque le peuple eut cessé de croire aux prophètes, Dieu envoya vers lui son propre Fils, notre Seigneur Jésus-Christ, que les vignerons infidèles tuèrent, et jetèrent hors de la vigne. Voilà pourquoi Dieu loua cette même vigne, qui n’était plus entourée d’une haie, mais qui s’étendait par toute la terre, à de nouveaux vignerons fidèles, qui lui firent porter des fruits abondants, et élevèrent au milieu d’elle une tour d’élection, dont l’univers admira l’éclat et la beauté. Et en effet, l’Église dont cette tour est la figure, jette de toutes parts un brillant éclat, et de tous côtés la tour est munie d’un pressoir, c’est-à-dire qu’il vient de tous côtés à l’Église de nouveaux fidèles qui reçoivent l’esprit de Dieu. Mais quant à ceux qui, après avoir mis à mort le Fils de Dieu, l’ont rejeté en dehors de la vigne, ils ont été justement réprouvés de Dieu; et Dieu a eu raison de donner sa vigne à cultiver à d’autres, c’est-à-dire aux gentils, qui jusque-là n’étaient pas encore entrés dans la vigne. C’est pour cela que le prophète Jérémie a dit: « Le Seigneur a rejeté et abandonné la génération dévouée à sa fureur; car les enfants de Juda ont fait le mal devant mes yeux, dit le Seigneur; j’ai établi des sentinelles sur vous, et je vous ai dit: Écoutez le bruit de la trompette, et ils ont dit: Nous ne l’écouterons point. C’est pourquoi écoutez, nations, écoutez, peuples assemblés, tout ce que je ferai contre eux. » Il est donc démontré, que c’est un seul et même Dieu le père qui a planté la vigne, qui a tiré son peuple de la captivité, qui a envoyé ses prophètes, et ensuite son Fils, et qui a donné sa vigne à cultiver à des vignerons, qui paient leur loyer au temps convenu.
C’est à cette vérité que se rapportent ces paroles de notre Seigneur, lorsque voulant nous donner le moyen de devenir de bons ouvriers de la vigne, il a dit: « Prenez donc garde à vous, de peur que vos cœurs ne s’appesantissent dans les festins et dans l’ivresse et dans les soins de cette vie, et que ce jour ne vienne soudain sur vous; car il enveloppe comme un filet tous ceux qui habitent sur la surface de la terre. Que vos reins soient entourés d’une ceinture; et que vos lampes brûlent en vos mains, comme des serviteurs qui attendent que leur maître revienne des noces, se tenant prêts à lui ouvrir dès qu’il frappera à la porte: et comme il est arrivé dans les jours de Noé, ainsi il arrivera dans les jours du Fils de l’homme. Ils mangeaient et ils buvaient; les hommes épousaient des femmes, et les femmes des maris, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche; et le déluge vint et les perdit tous. Il en sera de même qu’au jour de Loth: ils mangeaient et ils buvaient, ils achetaient et ils vendaient; ils plantaient et bâtissaient. Mais le Jour que Loth sortit de Sodome, une pluie de feu et de souffre descendit du ciel et les perdit tous. Il en sera de même au jour où le Fils de l’homme sera révélé. Veillez donc, car vous ne savez à quelle heure votre Seigneur viendra. » On voit comment notre Seigneur proclame toujours un seul et même Dieu qui, au temps de Noé, punit les crimes des hommes par le déluge, et qui au temps de Loth doit tomber sur Sodome et Gomorrhe une pluie de feu, à cause de ses iniquités, et qui, à la fin des temps, fera lever le jour du jugement pour juger et punir ces mêmes iniquités. Mais aussi, nous apprend-il encore, le jugement porté sur Sodome et Gomorrhe sera mains sévère que celui qui sera porté sur toute cité ou toute maison qui n’aura pas reçu le verbe de Dieu! « Et toi, Capharnaum, t’élèveras-tu toujours jusqu’au ciel? Tu seras abaissée jusqu’à l’enfer, parce que si les prodiges qui ont été opérés au milieu de toi avaient été faits dans Sodome, elle subsisterait peut-être encore aujourd’hui. C’est pourquoi je te dis qu’au jour du jugement, la terre de Sodome sera traitée moins rigoureusement que toi. »
Il n’y a donc qu’un seul et même verbe de Dieu; celui qui abreuve ceux qui croient en lui à la source de vie de l’éternité, et qui fait jeter au feu le figuier stérile; c’est lui qui, au temps de Noé, a couvert la terre des eaux du déluge, afin d’anéantir dans les flots une race d’hommes, pervertie, devenue incapable de tout bien depuis la cohabitation avec les anges rebelles; et qui en même temps qu’il châtiait l’iniquité des méchants, conservait dans l’arche avec Noé, le type et la semence de l’espèce humaine; c’est lui qui, au temps où vivait Loth, a fait pleuvoir sur Sodome et sur Gomorrhe une pluie de feu qui fut la marque du juste jugement de Dieu, et afin d’apprendre aux hommes, « que tout arbre qui ne produit pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu; » enfin, c’est lui qui nous enseigne encore, qu’au jour du jugement dernier, le sort de Sodome sera moins triste que le destin de ceux qui, ayant vu ou connaissant les miracles qu’il a faits durant son séjour sur la terre, et la doctrine qu’il y a enseignée, n’auront pas cru néanmoins en lui. Car, de même que depuis son avènement et par son efficace, il aura accordé des grâces plus abondantes à ceux qui auront cru en lui et qui auront accompli ses commandements, de même aussi il jugera plus sévèrement ceux qui, depuis ce même avènement, ont résisté à croire; parce que dans sa justice, qui est égale pour tous, il exigera davantage de ceux à qui plus de moyens de salut auront été donnés. Il demandera un compte plus sévère aux hommes, non pas parce qu’il leur aura enseigné un nouveau Dieu, autre que celui de leurs pères, ce que nous avons amplement démontré ne pouvoir être ainsi, mais parce que, par le mérite de son avènement sur la terre, une mesure plus abondante des grâces du Père aura été répandue sur le genre humain.
Si tout ce que nous avons dit jusqu’ici ne suffisait pas pour démontrer sans réplique, que c’est un seul et même Dieu qui a envoyé sur la terre et les prophètes et le Messie, nous dirions à ceux qui ne sont pas convaincus, d’ouvrir enfin leur cœur à la lumière de la vérité, et d’écouter notre Seigneur lui-même, notre maître, lorsqu’il a dit: « Le royaume des cieux est semblable à un roi qui fit les noces de son fils, et qui envoya des serviteurs appeler aux noces ceux qui y étaient conviés, et ils refusèrent d’y venir. Il envoya encore d’autres serviteurs, disant: Dites aux conviés: Voilà que j’ai préparé mon festin; mon bœuf et tout ce que j’avais fait engraisser a été tué; tout est prêt, venez aux noces. Mais eux ne s’en inquiétèrent pas, et s’en allèrent, l’un à sa moisson des champs, et l’autre à son négoce. Les autres se saisirent de ses serviteurs, et les tuèrent après les avoir accablés d’outrages. Or, le roi l’ayant appris, fut irrité, et il envoya ses armées, et il extermina ces meurtriers et brûla leur ville. Alors il dit à ses serviteurs: Le festin des noces est tout prêt; mais ceux qui y avaient été appelés n’en ont pas été dignes. Allez donc dans les carrefours, et appelez aux noces tous ceux que vous trouverez. Et ses serviteurs se répandirent dans les voies publiques et assemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, bons et mauvais; et la salle du festin fut remplie de convives. Le roi entra pour voir ceux qui étaient à table; il vit un homme qui n’était point revêtu de la robe nuptiale, et il lui dit: Mon ami, comment êtes-vous entré ici sans avoir la robe nuptiale? et cet homme se tut; alors le roi dit à ses serviteurs: Liez-lui les mains et les pieds, et jetez-le dans les ténèbres extérieures; là seront les pleurs et les grincements de dents; car » il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. « Ainsi le Christ nous apprend par ces paroles qu’il n’y a qu’un seul Seigneur, un seul roi, maître de toutes choses, qui est notre Père céleste, au sujet duquel il avait dit lui-même: » Vous ne jurerez pas par Jérusalem, parce qu’elle est la cité du grand Roi. « Or, c’est lui qui, dès le commencement, avait préparé les noces de son Fils, et qui, dans sa bonté infinie, avait fait convier au banquet par ses serviteurs, c’est-à-dire par ses prophètes, ceux qui étaient venus avant nous sur la terre; mais comme ils n’ont pas répondu à cette invitation, il a envoyé d’autres prophètes pour les convier de nouveau; et non-seulement ils ont refusé de se rendre au banquet, mais encore ils ont lapidé, ils ont tué ceux que le maître du festin avait envoyés vers eux; celui-ci pour les punir a envoyé contre eux ses armées qui les ont fait périr et ont mis le feu à leur ville; et c’est alors que de tous les chemins, c’est-à-dire de toutes les nations, ont été appelés à la noce du fils de Dieu de nouveaux invités, selon ces paroles de Jérémie: » Et j’ai envoyé vers vous tous mes serviteurs les prophètes, me levant dès le matin et les envoyant, et disant: Convertissez-vous, que chacun revienne de ses voies perverses, et purifiez vos désirs. « Et dans un autre endroit: » Et je leur ai envoyé tous mes serviteurs et mes prophètes chaque jour, et ils ne m’ont point écouté, et ils n’ont point prêté l’oreille; et tu leur diras toutes ces choses, et ils ne t’écouteront point; et tu leur diras: Voici le peuple qui n’a point écouté la voix du Seigneur son Dieu, et qui n’a point reçu sa doctrine: la fidélité a péri, la vérité a été enlevée de ses lèvres. « On voit donc, par les paroles de notre Seigneur lui-même, que ce Dieu qui appelait à lui par le moyen de ses prophètes les hommes qui vivaient alors, est le même Dieu qui, depuis le nouveau Testament, a appelé le genre humain à lui par ses apôtres. C’est donc ce même Dieu qu’ont proclamé et les prophètes et les apôtres, quoique les uns et les autres aient vécu dans des temps différents; les uns ont annoncé le Père, les autres ont annoncé le Fils; ceux-ci ont prophétisé l’avènement du fils de Dieu; et ceux-là, après qu’il a été venu sur la terre, l’ont annoncé à ceux qui n’étaient pas encore, et qui devaient venir dans d’autres temps.
Notre Seigneur nous a encore enseigné, dans les paroles de l’Évangile que nous venons de rapporter, que nous devions amasser un trésor de bonnes œuvres, si nous voulions mériter que l’Esprit saint se reposât sur nous. C’est là ce vêtement nuptial dont parle l’apôtre, quand il dit, au sujet du corps: « Nous dépitons, non pas d’en être dépouillés, mais d’être comme revêtus par dessus; en sorte que ce qu’il y a de mortel soit absorbé par la vie. » Quant à ceux qui ont été conviés au banquet, et qui, à cause de leur indigne conduite, n’ont pas reçu l’esprit en eux, ils seront rejetés dans les ténèbres extérieures. Il résulte de ces rapprochements que c’est bien le même Dieu qui convoque de toutes parts les fidèles aux noces de son Fils, qui les convie au céleste banquet, et qui fait jeter dans les ténèbres extérieures celui qui se présente sans être revêtu du manteau nuptial, c’est-à-dire qui méprise sa loi. De même que, sous l’ancienne loi, la plupart des conviés ne furent point agréables à Dieu; il en sera de même sous la nouvelle, où il y aura beaucoup d’appelés et peu d’élus. Ainsi, c’est le même Dieu qui punit les méchants et qui convoque les bons au banquet du salut; le même Dieu qui fait don à ceux qui le méritent de la lumière éternelle, et qui rejette dans tes ténèbres extérieures ceux qui ne se sont pas pourvus du vêtement nuptial. C’est bien le même Dieu qui est le père de notre Seigneur, et par qui les prophètes ont été envoyés, qui, à cause de sa bonté infinie, convoque tous les hommes indistinctement, à son banquet, et qui ensuite examine ceux qui sont venus, pour voir s’ils ont le manteau nuptial, et un vêtement convenable pour assister aux noces de son Fils. Or il ne tolère rien de ce qui est mal, rien de ce qui est contraire à l’ordre; et comme l’a dit notre Seigneur à celui qu’il avait guéri miraculeusement: « Voilà que tu es guéri, ne pêche plus désormais, de peur qu’il ne t’advienne pire. » Car celui qui est la bonté, la justice, la pureté et la perfection, exclura de son banquet nuptial tout ce qui est mauvais, injuste et coupable. C’est ce Dieu, le père de notre Seigneur Jésus-Christ, dont la providence soutient et gouverne tout ce qui existe; miséricordieux et plein de bonté pour ceux qui en sont dignes, juge juste et inflexible de ceux qui méconnaissent ses dons dans leur ingratitude; aussi il nous le dit: « Il a envoyé ses armées pour exterminer les mauvais serviteurs et pour brûler leur ville. » Il dit ses armées, parce que tous les hommes appartiennent à Dieu: la terre, et tout ce qu’elle renferme, est au Seigneur; l’univers, et tout ce qui l’habite est à lui. C’est ce qui fait dire à l’apôtre, dans son épître aux Romains: « Il n’y a point de puissance qui ne soit de Dieu; et toutes celles qui sont sur la terre sont ordonnées par Dieu. Celui donc qui résiste aux puissances, résiste à l’ordre de Dieu; et ceux qui résistent attirent sur eux la condamnation; car on n’a rien à craindre des princes en faisant le bien, mais en faisant le mal. Voulez-vous donc n’avoir point à craindre la puissance, faites le bien et vous en recevrez des louanges? Car le prince est le ministre de Dieu pour votre bien. Que si vous faites mal vous avez raison de craindre, parce que ce n’est pas en vain qu’il porte le glaive. Il est le ministre de Dieu pour exécuter sa vengeance, en punissant celui qui fait le mal. Il est donc nécessaire de vous y soumettre, non-seulement par la crainte du châtiment, mais aussi par le devoir de la conscience. C’est pour cela que vous payez les tributs aux princes, parce qu’ils sont les ministres de Dieu, remplissant en cela une mission. » Nous voyons donc que notre Seigneur et ses apôtres proclament toujours un seul et même Dieu, qui a donné la loi au monde, qui a envoyé les prophètes, et qui enfin a fait tout ce qui existe. Aussi envoie-t-il ses armées; car tout homme, en tant que créature formée par lui, et quand même il ne le connaîtrait pas, lui appartient. « C’est lui qui donne à chaque chose le moyen d’être ce qu’elle est; c’est lui qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir sur les justes et sur les injustes. »
Mais s’il fallait encore de nouvelles preuves pour démontrer cette vérité, que c’est le même Dieu qui a envoyé sur la terre et les prophètes de l’ancien Testament et les apôtres du nouveau, nous citerions encore la parabole de l’enfant prodigue, où l’on voit que le plus jeune, celui qui a dissipé son bien avec des gens de mauvaise vie, est l’objet de toutes les caresses lorsqu’il revient dans la maison paternelle, alors qu’on le croyait perdu; que c’est pour lui que l’on tue le veau gras, et qu’on lui met la plus belle tunique, tandis que l’aîné n’obtient même pas le sacrifice d’un bouc. Il faudrait citer encore la parabole des ouvriers qui furent envoyés par le Seigneur à la vigne, à différentes heures du jour; c’est-à-dire, qui ont été appelés par le même Dieu, les uns, dès les premiers temps de la création, et d’autres plus tard; ceux-ci vers le milieu du jour, et ceux-là encore plus tard; les autres enfin, vers la fin du jour. Car, il faut qu’à toute heure du jour il y ait des ouvriers à la vigne; mais c’est toujours le même père de famille qui les y envoie. En effet, il n’y a qu’une seule vigne, c’est-à-dire une seule justice; et un seul distributeur des travaux, c’est-à-dire l’esprit de Dieu, qui dirige toutes choses. Il n’y a aussi qu’un seul et même salaire; car tous reçoivent leur paiement en même monnaie, portant l’image et l’inscription royale, c’est-à-dire la croyance et la foi au fils de Dieu, qui est la promesse de la vie éternelle. Et les derniers venus ont été les premiers payés, à cause du mérite de l’avènement de notre Seigneur sur la terre dans ces derniers temps, lorsqu’il s’est offert lui-même aux yeux des hommes.
La même vérité ressort encore de la parabole relative à la prière du pharisien et du publicain; si la prière du publicain fut mieux accueillie, s’il fut justifié et si le Christ lui rendit témoignage, ce n’est certes pas parce qu’il aurait prié un autre Dieu que le Dieu des Écritures; mais c’est au contraire parce que, avec un grand sentiment d’humilité et de componction, il aurait rendu gloire à Dieu le père. Il résulte donc de toutes ces paraboles, que notre Seigneur Jésus-Christ nous a constamment annoncé un seul et même Dieu le père, soit dans celle de l’enfant prodigue, soit dans celle des ouvriers employés à la vigne, soit dans celle des deux fils que le père de famille veut envoyer à la vigne, dont l’un refuse d’abord, puis revient à un meilleur sentiment; tandis que l’autre a promis d’abord d’aller travailler à la vigne, et ensuite n’y est pas allé; car tout homme est sujet au mensonge, parce que la volonté de faire le bien ne suffit pas pour l’accomplir. Mais il y a plus; la parabole du figuier, dans laquelle notre Seigneur dit: « Il y a trois ans que je viens chercher du fruit à ce figuier, et je n’en trouve point, » se rapporte évidemment à la prédiction de son avénement sur la terre par les prophètes qui, plusieurs fois, avaient paru en ce monde pour demander aux hommes des œuvres de justice, et n’en avaient point trouvé; voilà ce que signifie ce figuier stérile, qui doit être coupé et jeté au feu. Et d’ailleurs, notre Seigneur n’avait-il pas dit, sans parabole, à Jérusalem: « Jérusalem! Jérusalem! qui tue les prophètes et lapide ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble ses petits sous ses ailes! et tu ne l’a pas voulu. Voilà que votre maison sera abandonnée. » Car les termes de la parabole: Voilà trois ans que je viens chercher du fruit à ce figuier; et ensuite cet autre passage: J’ai voulu rassembler les enfants, annoncent évidemment la mission des prophètes, et ensuite l’avénement du Christ lui-même dans Jérusalem. Mais ce qui prouve encore que c’est le même Verbe de Dieu qui a fait choix des prophètes dans l’ancienne loi, et de ses fidèles sous la nouvelle loi; qui a inspiré du même esprit et les uns et les autres, et qui nous a conviés par son avénement au banquet éternel, c’est quand il a dit: « Plusieurs viendront d’orient et d’occident, et s’assiéront avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des deux; mais les enfants du royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures; là seront les pleurs et les grincements de dents. » Si donc, ceux qui croient en lui, comme nous le disent les apôtres, seront rassemblés de l’orient à l’occident, et s’assiéront avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux, et prendront part au même banquet, il faut conclure que cette vérité nous démontre un seul et même Dieu, qui a envoyé les prophètes, qui a visité son peuple, et qui a ensuite appelé à lui les gentils.
Chapitre XXXVII — L’homme est libre ; il est donc doué de la faculté de choisir, ou du libre arbitre ; ainsi il ne faut point dire que parmi les hommes, il y en a qui sont naturellement méchants, d’autres naturellement bons
Notre Seigneur n’a-t-il pas dit, en s’adressait à Jérusalem: Combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, « comme la poule rassemble ses petits, et tu ne l’as pas voulu? » Le Christ, par ces paroles, a proclamé la loi primitive de la liberté de l’homme. Car Dieu a créé l’homme libre, dès le commencement; il l’a laissé maître de son âme, comme du pouvoir de choisir, sans être influencé par la puissance de Dieu. Car Dieu n’use jamais de violence; toutes ses œuvres sont réglées par l’esprit de sagesse, et il n’inspire que de sages pensées à tous, il a donc doué l’homme, de même que les anges, de la faculté de choisir, (car les anges sont doués d’une âme raisonnable); ainsi ceux qui font le bien, reçoivent pour récompense le bonheur, qui est, il est vrai, un don de Dieu, mais dont le dépôt est confié à l’homme. Au contraire, ceux qui ne suivent pas les règles de la justice, seront trouvés vides de bonnes œuvres, et recevront un châtiment proportionné à leur démérite; car Dieu nous accorde gratuitement le don de bien famé, et ceux qui ne le mettent pas à profit dédaignent « e don précieux, et outragent ainsi Dieu dans sa bonté; et dès qu’ils refusent et dédaignent le bien, ils tomberont avec justice sous le jugement de Dieu. C’est ce dont nous assure saint Paul, lorsqu’il dit dans son épître aux Romains: » Est-ce que vous méprisez les richesses de sa bonté, de sa patience et de sa longue tolérance? Ignorez-vous que la bonté de Dieu vous invite à la pénitence? Et cependant, par votre dureté et par l’impénitence de votre cœur, vous vous amassez un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses œuvres. « Dieu nous a donc donné le pouvoir de bien faire, comme dit l’apôtre dans cette même épître, et ceux qui l’opéreront en recevront la gloire et la récompense, parce qu’ils l’auront fait lorsqu’ils avaient le pouvoir de ne le pas faire; et ceux qui ne font pas le bien, tomberont dans les mains de Dieu, parce qu’ils n’auront pas fait le bien lorsqu’ils avaient le pouvoir de le faire.
Car, si les hommes étaient les uns naturellement bons, les autres naturellement méchants, ceux qui seraient bons forcément ne mériteraient pour cela aucune louange, puisqu’ils ne pourraient être autrement; et ceux qui seraient méchants ne mériteraient aucun blâme par la même raison. Mais, parce qu’ils sont tous doués des mêmes facultés, et avec le pouvoir de faire le bien, ou de faire le mal; ils sont dès lors aux yeux des hommes raisonnables (et à plus forte raison aux yeux de Dieu), dignes de mérite et de démérite, de récompense ou de punition. Voilà pourquoi les prophètes exhortaient les hommes à accomplir la justice, et à faire le bien, comme nous l’avons déjà démontré par un grand nombre de preuves; parce que le pouvoir de bien faire est dans l’homme, et parce que, par sa négligence, il peut perdre de vue les traces du bien et laisser éteindre en lui le flambeau de la raison. Car, tant que nous aimerons le bien, Dieu nous fournira de salutaires inspirations, et nous enseignera sa vérité par la voix des prophètes.
C’est pourquoi notre Seigneur a dit: « Ainsi, que votre lumière luise devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux. Prenez donc garde à vous, de peur que vos cœurs ne s’appesantissent dans les festins et dans l’ivresse, et dans les soins de cette vie, et que ce jour ne vienne soudain sur vous. Que vos reins soient entourés d’une ceinture, et que vos lampes brûlent en vos mains, comme des serviteurs qui attendent que leur maître revienne des noces, se tenant prêts à lui ouvrir dès qu’il frappera à la porte. — Bienheureux sont ces serviteurs que leur maître trouvera veillants quand il viendra. Et ce serviteur, qui a connu la volonté de son maître, et ne l’a point exécutée, et ne s’est pas tenu prêt, sera frappé de coups. — Mais pourquoi m’appelez-vous Seigneur, et ne faites vous pas ce que je dis? — Que si le serviteur se dit à lui-même, mon maître ne viendra pas sitôt; et qu’il commence à battre les serviteurs et les servantes, et à manger et à boire et à s’enivrer: le maître de ce serviteur-là viendra le jour où le serviteur ne l’attend pas, et à l’heure qu’il ne pense pas, et il le séparera, et il lui donnera sa part avec les infidèles. »
Ces passages, et un grand nombre d’autres que nous pourrions rapporter, démontrent que l’homme est le maître de sa volonté, que Dieu seulement nous instruit par sa grâce en nous inspirant l’obéissance, mais sans user envers nous d’aucune contrainte.
Et, en effet, celui qui ne veut pas suivre la loi de l’Évangile, peut bien en agir ainsi, mais il aura lieu de s’en repentir. Car l’homme a la liberté de désobéir à Dieu et de renoncer à son salut; mais il n’en est pas moins vrai qu’en agissant ainsi, il se fait à lui-même un tort immense. C’est ce qui fait dire à saint Paul: « Tout m’est permis, tout ne m’est pas expédient. » Dieu n’exerce nulle contrainte sur la volonté de l’homme; c’est dans ce sens que tout lui est permis; mais tout ne lui est pas expédient; ce qui nous avertit de prendre garde d’abuser de notre liberté; car nous aurions à nous repentir. C’est pour éviter ces fâcheuses conséquences que l’apôtre nous dit encore: C’est pourquoi renonçant au mensonge, que chacun de vous parle à son prochain selon la vérité. « Et plus loin: » Que votre bouche ne profère aucune parole mauvaise; mais que tout ce que vous direz soit propre à nourrir la foi et communiquer la grâce à ceux qui vous entendent. « Et encore: » Vous n’étiez autrefois que ténèbres; mais maintenant, vous êtes lumière en notre Seigneur; marchez donc comme des enfants de lumière, et non dans la débauche et les festins, dans les impudicités et dans les dissolutions, dans les querelles et les jalousies. C’est ce que quelques-uns de vous ont été autrefois: mais vous avez été lavés, vous avez été sanctifiés, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ et par l’esprit de Dieu. « Or, si nous n’avions pas en nous le pouvoir de faire ou de ne pas faire ces choses, quel motif notre Seigneur, et ensuite l’apôtre, aurait-il eu pour nous enseigner de faire les unes et d’éviter les autres? Ainsi l’homme, dès le moment de sa création, a été fait libre, à la ressemblance de Dieu, qui est souverainement libre; ce qui n’empêche pas qu’il ne conseille à l’homme de faire le bien, parce qu’en le faisant dans un sentiment d’obéissance envers Dieu, celui-ci s’avance de plus en plus vers la perfection.
L’homme jouit de son libre arbitre, non-seulement dans ses actions, mais encore dans sa foi; ce qui le prouve, c’est que notre Seigneur a dit aux aveugles qu’il guérissait: « Qu’il vous soit fait selon votre foi; » pour montrer par-là que l’homme est le maître de sa foi, parce qu’il est le maître de sa pensée. Et encore dans une autre circonstance il a dit: « Toutes choses sont possibles à celui qui croit. » Tout cela prouve que l’homme est bien libre dans sa foi. C’est pour cela « que qui croit au Fils a la vie éternelle; qui est incrédule au Fils, ne verra point la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui. » C’est encore dans le même sens, et pour prouver que l’homme est maître du bien qu’il fait, et qu’il possède le libre arbitre de sa volonté, que le Seigneur disait, en parlant à Jérusalem: « Combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu ne l’as pas voulu? Voilà que votre maison sera abandonnée. »
On ne peut soutenir un système contraire à cette liberté de l’homme, sans accuser Dieu ou d’impuissance, puisqu’il n’aurait pu donner la perfection à son œuvre; ou d’ignorance sur la nature des choses, puisqu’il aurait cru pouvoir communiquer son immortalité à des êtres qui n’auraient pas été capables d’en être doués. Mais, nous dit-on, le Créateur aurait dû former les anges de telle sorte qu’ils auraient été dans l’impossibilité de désobéir à ses volontés, et rendre l’homme incapable de se rendre coupable d’ingratitude envers Dieu, ainsi qu’il l’a été. Pourquoi faire l’homme doué de raison, de pensée et de jugement, et ne pas lui donner, comme aux animaux, une nature invariable qui obéit à des lois constantes, qui par conséquent ne juge ni n’examine, et qui ne peut être que ce qu’il lui a été ordonné d’être? C’est ainsi, en effet, que sont les animaux, dénués d’âme et d’esprit, n’ayant aucune volonté réfléchie, qui suivent toujours la même ligne sans en dévier jamais, et sont poussés à tout ce qu’ils font par une force qui leur est inconnue. Qu’est-ce à dire? Ceux qui élèvent de semblables difficultés sont donc des gens qui ont en horreur ce qui est bien, et qui regrettent que Dieu ait bien voulu entrer en communication avec l’homme, et qui eussent préféré un bonheur qui n’eût coûté ni soins, ni vigilance, ni mouvement, et qui fût venu comme de lui-même. Mais dans ce cas, qu’eût été leur existence? un mouvement d’une force aveugle, privée de sentiment, de pensée et de fatuité de choisir? mais alors, ils n’auraient pu avoir aucune jouissance, ne pouvant discerner ce qui beau et ce qui est bon. Peut-on admettre la jouissance d’un bien quelconque, chez ceux qui ignorent ce bien même? La gloire ne suppose-t-elle pas qu’on a fait quelque chose pour la mériter? Et peut-il y avoir de victoire Sans combat?
Voilà pourquoi notre Seigneur nous enseigne qu’il faut entrer par violence dans le royaume des cieux: « Le royaume des cieux souffre violence, et les violents seuls le ravissent, c’est-à-dire qu’il est le prix du combat, du courage et de la vigilance. » C’est dans ce sens que Saint Paul en parle dans l’épître aux Corinthiens, quand il dit: « Ne savez-vous pas que quand on court dans la lice, tous courent, mais un seul remporte le prix. Courez donc de telle sorte que vous le remportiez. Tous les athlètes vivent dans une grande continence: cependant ce n’est que pour gagner une couronne corruptible, au lieu que nous en attendons une incorruptible. Moi donc je cours, et je ne cours pas au hasard; je combats, et je ne frappe pas vainement l’air: mais je châtie rudement mon corps et le réduis en servitude, de peur qu’après avoir prêché aux autres, je ne sois réprouvé moi-même. » Ainsi donc saint Paul, comme un bon athlète, nous invite à suivre son exemple et à courir au combat de l’immortalité, afin de mériter la couronne de gloire, qui sera d’autant plus précieuse à nos yeux, qu’elle nous aura coûté davantage. Plus rude a été le combat, plus belle est la victoire, et plus la victoire est belle, plus elle nous est chère. Et, en effet, on aime bien davantage ce qui nous a coûté mille travaux et mille soins, que ce qui ne nous a donné aucune peine. Aussi le Christ, et après lui l’apôtre, nous enseignent-ils, qu’afin d’en aimer Dieu davantage, sa recherche doit être pour nous pleine de travail et de sollicitude. D’ailleurs, un bien qui ne nous coûterait aucune peine à obtenir ne pourrait être qu’une chimère. Le don de la vue nous serait-il si précieux, si nous ne pouvions apprécier combien est grand le malheur d’en être privé? la santé n’a de prix que parce que nous connaissons la maladie; les ténèbres font apprécier la lumière, et la mort fait apprécier la vie. Il en est de même du séjour des cieux, qui sera d’autant plus glorieux pour nous qui aurons connu le séjour de la terre. Mais nous l’aimerons davantage en raison même de cette gloire: et c’est par cet amour que notre mérite sera plus grand aux yeux de Dieu. Ainsi, c’est pour notre plus grand avantage et notre plus grand bien que Dieu a disposé toutes choses comme elles sont; afin que, sachant ce que nous avons à faire, nous ne soyons point pris au dépourvu, et que nous persévérions à l’aimer, comme il le veut. Dieu a fait éclater sa miséricorde en pardonnant à l’homme son péché; et l’homme doit être instruit de ce qu’il doit faire en connaissant cette miséricorde de Dieu; et comme le dit le prophète: « Ta malice s’élèvera contre toi; » Dieu a tout fait pour donner à l’homme les moyens d’arriver à la perfection, et pour lui faire connaître sa volonté et ses desseins. C’est ainsi que Dieu fait éclater sa bonté, que sa justice s’accomplit, et que son Église devient l’image et la figure de son Fils, et qu’elle travaille à rendre l’humanité digne du ciel, digne de voir et de comprendre Dieu.
Chapitre XXXVIII — Pourquoi l’homme n’a pas été créé parfait dès le commencement ?
Mais quoi? dira-t-on peut-être encore, Dieu ne pouvait-il pas former l’homme parfait dès le commencement? Sans doute, puisque tout est possible à Dieu, en tant qu’il est incréé et immuable. Mais les choses créées par lui ont dû lui être nécessairement postérieures par l’origine et par la date, et par cela même elles sont inférieures à leur créateur: car ce qui a été créé ne saurait être d’une nature incréée; et pour cela qu’il n’est pas incréé, il est dès lors frappé d’imperfection. Et de ce que les choses créées sont postérieures en date à celui qui les a créées, il en résulte qu’elles ont un temps d’enfance et de faiblesse; elles sont d’abord inhabiles et sujettes à un développement. Il en est de cela comme de l’enfant à qui sa mère pourrait donner une nourriture plus forte que du lait; mais l’enfant ne pourrait pas la supporter: ainsi Dieu aurait pu, dès le commencement, donner la perfection à l’homme; mais l’homme n’aurait pu supporter d’abord cette perfection: il a donc été enfant avant d’être homme. C’est pour cette raison aussi que notre Seigneur Jésus-Christ, qui réunissait en lui toute puissance, aurait pu opérer son avènement sur la terre d’une manière différente qu’il ne l’a fait; mais il a dû, en se montrant à nous, se proportionner à notre faiblesse. Ne pouvait-il pas venir vers nous dans tout l’éclat de sa gloire ineffable? mais il savait que nous n’aurions pu supporter cet éclat. Aussi, lui qui était le pain de la perfection du Père, nous a nourris d’abord avec son lait, comme des enfants, parce que son avènement avait lieu selon son humanité, afin que, nous fortifiant peu à peu par cette première nourriture, nous devinssions capables de nous nourrir du corps et du sang du Verbe, et de contenir en nous celui qui est le pain de l’immortalité et l’esprit du Père.
C’est là ce qui fait dire à saint Paul parlant aux Corinthiens: « Je ne vous ai nourris que de lait, et non pas de viandes solides, parce que vous n’en étiez pas alors capables. » Or, cette nourriture, c’est le Christ même dans son humanité. L’esprit du Père ne s’était pas encore reposé sur vous à cause de votre trop grande imperfection; « en effet, ajoute-t-il, puisqu’il y a parmi vous des jalousies et des disputes, n’est-il pas visible que vous êtes charnels, et que vous vous conduisez selon l’homme? » c’est-à-dire que l’esprit du Père n’était pas encore en eux, à cause de leur imperfection et de leur peu de progrès dans la voie du salut. L’apôtre ne pouvait donc pas encore leur donner cette nourriture solide (car ceux sur qui les apôtres imposaient les mains recevaient l’Esprit saint qui est la nourriture forte de la vie spirituelle); or, ceux à qui il parlait n’étaient pas encore en état de recevoir cette nourriture, par leur connaissance imparfaite de Dieu et leur peu d’expérience et d’avancement dans les voies de la perfection. Ainsi, il est donc vrai de dire qu’un Dieu a eu la puissance de douer l’homme de la perfection; mais que l’homme, en qualité d’être créé, n’était pas capable de s’approprier cette perfection; ou que même, s’il eût pu en être doué, il n’eut pas été capable de la conserver en lui. Voilà pourquoi le verbe de Dieu, malgré sa grandeur, s’est abaissé jusqu’à revêtir l’enfance de l’homme, afin que l’homme fût capable de le comprendre dans cet état d’abaissement. Ainsi les trésors de la puissance divine sont inépuisables; mais l’homme, parce qu’il est créé, ne peut jouir des priviléges de l’être incréé.
La puissance, la sagesse et la bonté de Dieu éclatent de toutes parts dans les œuvres de la création; sa puissance et sa bonté se montrent en ce qu’il a créé et formé des choses qui étaient dans le néant, et sa sagesse brille dans la perfection et la convenance de leurs parties et de leurs rapports entre elles. Parmi ces créatures, il en est à qui sa munificence infinie a accordé le privilége de se développer en perfection, et de mériter, par une longue persévérance dans le bien, de partager la gloire de l’être incréé; mais ces créatures, quoique arrivant à la gloire de l’être incréé, n’en ont pas moins été créées; elles ne doivent qu’à la munificence de Dieu, qui les récompense de leurs vertus, de jouir de ces avantages. Dieu, bien qu’il élève quelques-unes de ses créatures jusqu’à lui, n’en conserve pas moins sa toute puissante suprématie; il est toujours le seul avant tous et l’auteur de toutes choses, qui restent toujours placées sous sa dépendance. L’obéissance intelligente à Dieu nous fait mériter l’immortalité; et l’immortalité est la gloire de l’être incréé; c’est par cet ordre, par cette hiérarchie et ces métamorphoses, que l’homme, tout créé qu’il est, devient l’image et la ressemblance du Dieu incréé. Le Père veut et commande, le Fils exécute et crée, l’Esprit conserve et perfectionne; et l’homme, s’avançant peu à peu vers la perfection sous ces divins auspices, y touche enfin et se rapproche de l’être incréé. Or, le parfait absolu, c’est l’incréé, c’est-à-dire Dieu. Il fallait donc que l’homme commençât par être créé, qu’ensuite il prît de l’accroissement et se fortifiât; il fallait qu’arrivé à sa force il se multipliât, puis, que toutes ces parties de lui-même arrivassent à leur perfection; enfin la perfection lui donnait la gloire éternelle, et elle-même le rendait capable de voir son Créateur; car voir Dieu est une gloire; et la vue de Dieu confère le don de sainteté, et la sainteté approche l’homme de Dieu.
Ils se montrent donc dénués de toute raison ceux qui ne veulent pas attendre le temps du développement naturel de toutes choses, et qui imputent à Dieu l’infirmité de leur propre nature. Ceux-là ignorent Dieu, ils s’ignorent eux-mêmes; ambitieux et ingrats, ne voulant pas être ce qu’ils ont été faits, mais franchissant les lois mêmes assignées au développement de l’humanité, ils voudraient, avant d’être des hommes, devenir semblables à Dieu, leur créateur. Ils ne veulent pas qu’il y ait de différence entre l’être créé et l’être incréé, se montrant en cela plus déraisonnables que les animaux privés de la parole. Mais ces reproches ne sauraient atteindre Dieu, car ils sont le résultat de la déraison de l’homme. L’homme raisonnable, au contraire, rend grâces à Dieu de ce qui a créé tout ce qui existe, d’abord parce qu’il l’a créé; il reconnaît que l’homme n’a point été créé dieu, lorsqu’il est venu au monde, mais seulement destiné par son développement moral à se rapprocher de Dieu. Quoi que Dieu ait créé toutes choses dans l’effusion de sa bonté, cependant de peur qu’on ne le regardât comme un Dieu jaloux et superbe, n’a-t-il pas dit: « Je l’ai dit, vous êtes des dieux, vous êtes tous les fils du Très-Haut? » Mais, pour nous avertir que nous n’étions pas capables de supporter le fardeau de la divinité, il a ajouté ensuite: « Mais vous mourrez comme des hommes. » Par là tout se trouve expliqué, et son infinie bonté, et notre faiblesse, et l’indépendance de notre libre arbitre. C’est par sa bonté que tout ce qu’il a fait est bon, et que l’homme, partageant le privilége de Dieu, est maître de sa liberté; mais c’est sa prévoyance qui lui a fait connaître quelle serait la faiblesse de l’homme, et les conséquences qu’elle produirait; et c’est ensuite dans son amour et sa puissance qu’il a trouvé le moyen de donner à la nature créée de l’homme les priviléges de l’être incréé. Il fallait que la nature créée de l’homme se développât suivant les lois de sa formation, et qu’ensuite ce qu’il y avait en lui de mortel fût absorbé par l’immortel; et que l’homme, arrivant enfin à la connaissance du bien et du mal, devînt fait à l’image et à la ressemblance de Dieu.
Chapitre XXXIX — L’homme a reçu la faculté de discerner le bien et le mal, afin de pouvoir suivre dans une pleine liberté et de sa propre volonté les commandements de Dieu, et avoir ainsi les moyens de se rendre plus parfait, et d’éviter le châtiment destiné à ceux qui enfreignent ces commandements
L’homme a été doué de la faculté de discerner le bien et le mal: le bien consiste à croire en Dieu, à lui obéir, à garder ses commandements; c’est là ce qui donne la vie éternelle à l’homme; et par contre, le mal est dans la désobéissance. Le discernement est comme l’œil de l’âme, au moyen duquel elle acquiert l’expérience du mal et du bien, apprend à juger ce qui est plus parfait, et exécute avec zèle et sans relâche les commandements de Dieu; le discernement lui enseigne ainsi que ce qui lui fait perdre la vie éternelle est le mal qui provient de la désobéissance à la loi de Dieu, qu’il faut par conséquent l’éviter et rechercher avec ardeur ce qui donne la vie éternelle, le bien, c’est-à-dire l’obéissance aux ordres de Dieu. Et comment l’âme pourrait-elle connaître ce qui est bien, si elle ignorait ce qui lui est contraire, ou le mal? car nous acquérons une connaissance bien plus sûre des choses que nous avons sous les yeux, que de celles que nous ne pouvons entrevoir que par déductions et par conjectures. De même que la langue acquiert par le goût le sentiment de ce qui est doux et de ce qui est amer, que l’œil distingue par l’effet de la vision ce qui est noir de ce qui est blanc, que l’oreille apprend par l’ouïe à distinguer les sons les uns des autres, ainsi l’âme, par l’expérience du mal et du bien, s’affermit dans la pratique de l’obéissance de Dieu. D’abord, la pénitence qu’elle est obligée de faire de son péché lui en fait sentir toute l’amertume; puis la comparaison qu’elle fait du bien et du mal lui inspire pour celui-ci la plus grande horreur. Celui donc qui néglige d’acquérir cette connaissance du bien et du mal, court à sa perte et devient homicide envers lui-même.
Comment l’homme, qui n’a pas le pouvoir de se créer lui-même, pourrait-il s’égaler à Dieu? comment cet être, qui n’existait pas naguère, pourrait-il devenir parfait tout à coup? comment parviendra-t-il à l’immortalité, si, pendant sa vie mortelle, il n’a pas obéi à son Créateur? Il faut que nous nous soumettions d’abord aux conditions de notre vie d’homme, avant de participer à la gloire de Dieu; ce n’est pas nous qui faisons Dieu, mais c’est Dieu qui nous fait. Si donc nous sommes l’ouvrage de Dieu, abandonnons-nous à la main qui nous a formés, et qui nous peut perfectionner; prêtons-nous à l’achèvement de son œuvre autant qu’il est en nous; gardons-lui un cœur docile et fidèle; ne défigurons point les traits qu’il nous a donnés; ne nous laissons point endurcir, de peur que sa main nous trouve impropres à prendre une forme plus parfaite; ne gâtons pas le premier travail de Dieu, afin de devenir plus parfaits; c’est son art divin qui fait que le limon de la terre dont nos corps ont été formés n’est pas visible aux yeux. Sa main nous a donné jusqu’à présent notre première forme, bientôt il nous oindra en dedans et au dehors, il nous revêtira d’or et d’argent purs, et il nous donnera une beauté si parfaite, que les anges en seront jaloux. Mais si, résistant à sa main divine et endurcissant son cœur, l’homme devient ingrat envers Dieu, Dieu deviendra dur envers l’homme, et il laissera là son œuvre imparfaite; il appartient à la nature bienveillante de Dieu d’agir sur ses créatures, et il est de la nature de la créature de ne pas contrarier l’action de Dieu sur elle. Si donc nous nous prêtons autant qu’il est en nous au travail de Dieu, par notre foi et notre soumission, il fera de nous des créatures pleines de perfection.
Mais si vous ne croyez pas à la puissance de Dieu et que vous vous soustrayez à sa main, c’est vous-même alors qui serez la cause de votre imperfection, et il ne faudra pas vous en prendre à Dieu. Il a envoyé ses serviteurs pour convier les gens aux noces, et ceux qui n’ont pas répondu à cet appel se sont eux-mêmes privés de participer au banquet. Ici ce n’est pas l’art de Dieu qui est en défaut, car il peut faire naître des pierres mêmes, des enfants d’Abraham; mais celui qui ne se rend pas digne de cet art divin est lui-même la cause de son imperfection.
Ceux donc qui se sont volontairement aveuglés ne se privent éternellement de la lumière, que parce qu’ils ont persévéré dans leur premier aveuglement. Une fois qu’on a perdu la lumière, personne ne peut se la rendre à soi-même, et Dieu ne viendra point en aide à celui qui ne veut pas se prêter à sa bonté réparatrice. Ainsi, ceux qui volontairement se sont privés de la participation à la lumière, et qui ont violé la loi de liberté, ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes de leur malheur, puisqu’ils jouissaient, en agissant, de leur propre liberté.
Dieu, dans sa prescience infinie, a préparé pour chacun un séjour en rapport avec son mérite: un séjour de gloire et de lumière est destiné pour ceux qui, dès cette vie, aiment et recherchent cette lumière incorruptible; et quant à ceux qui méprisent cette lumière, qui se détournent d’elle, qui la fuient, et qui s’aveuglent en quelque sorte eux-mêmes, ils iront après cette vie dans des lieux pleins de ténèbres, et conformes à ce qu’ils auront recherché; leur désobéissance trouvera son juste châtiment. Obéir à Dieu, c’est se préparer une éternité de repos: ceux qui ne veulent pas de ce repos, et qui ont méprisé la lumière, habiteront un séjour conforme à cette répugnance qu’ils auront montrée pour la lumière. Comme auprès de Dieu tout est trésor de richesses et de bonheur, ceux qui volontairement s’éloignent de Dieu s’excluent par cela eux-mêmes de tous biens et se livrent au juste jugement de Dieu. N’est-il pas juste que ceux qui ont fui le repos éternel, qui ont fui la lumière, rencontrent à la fois le séjour de la fatigue et des ténèbres? Dans cette vie où nous sommes, ne dit-on pas que ceux qui fuient la lumière se dévouent aux ténèbres, en sorte que c’est eux-mêmes qui se privent de la lumière et qui recherchent les ténèbres? Ce n’est donc pas à la lumière qu’il faudra s’en prendre de leur conduite, mais bien à eux-mêmes, ainsi que nous l’avons déjà dit; car ils ont fui la lumière divine, qui est la source de tout bien, et ils ont recherché les ténèbres dans lesquelles ils seront plongés.
Chapitre XL — Que c’est un seul et même Dieu qui punit les méchants et qui récompense les bons
Nous n’en saurions douter, le Dieu qui prépare des biens éternels à ceux qui auront désiré de s’unir à lui, et qui auront persévéré dans l’accomplissement de ses commandements, est bien le même Dieu qui prépare aussi le feu éternel au démon, le prince de toutes les discordes, et aux anges qui l’ont suivi dans sa révolte: c’est dans ce feu que seront jetés ceux qui, lors du jugement, auront été trouvés à la gauche. C’est ce qui a fait dire au prophète: « Je fais la paix et je crée la guerre; je suis le Seigneur; moi seul ai tout fait; » c’est-à-dire, qu’il fait la paix et qu’il contracte alliance avec ceux qui, après avoir péché, font pénitence et reviennent à lui; mais il prépare le feu éternel et les ténèbres extérieures à ceux qui, loin de faire pénitence, fuient sa lumière, ce qui est le plus grand des maux pour ceux qui s’y exposent.
Certes, s’il y avait deux dieux, dont l’un se serait chargé de préparer le bonheur des justes, et l’autre, de préparer les supplices des méchants, il faudrait supposer qu’ils auraient chacun des créatures différentes qui dépendraient de chacun d’eux; l’un envoyant les siennes dans le royaume de son Père, l’autre celles qui dépendraient de lui dans son feu éternel. Mais, tout au contraire, c’est le même Dieu qui nous annonce qu’au dernier jugement, il séparera tout le genre humain en deux parts, « comme le berger sépare les brebis d’avec les boucs. » Aux uns il dira: « Venez, les bénis de mon Père; possédez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde; et aux autres il dira: » Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. « Ceci démontre donc bien clairement, que c’est le même Dieu qui fait, suivant l’expression du prophète, la paix et la guerre, qui donne à chacun le sort qu’il a mérité, et qui punit ou récompense. C’est cette vérité que le Seigneur nous enseigne lui-même dans la parabole du bon grain et de l’ivraie: » Comme on arrache l’ivraie et qu’on la jette au feu, il en sera ainsi à la fin du monde; le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils arracheront de son royaume tous les scandales et ceux qui commettent l’iniquité, et il les jetteront dans la fournaise du feu: là seront les pleurs et les grincements de dents. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père. »
Il est lui-même ce père de famille qui a semé le bon grain dans son champ; ce champ, c’est le monde. « Et pendant que les serviteurs dormaient, son ennemi vint, sema l’ivraie au milieu du blé, et s’en alla. » Or, cet ennemi qui sème l’ivraie, c’est l’ange de ténèbres, devenu jaloux de l’homme, puis ayant osé se révolter contre son Créateur. Dieu, dans sa justice, prive à jamais du salut celui qui a accueilli en secret et avec joie la mauvaise semence de l’ivraie, c’est-à-dire qui s’est complu dans le péché; mais sa miséricorde pardonne à celui qui n’est coupable que par négligence et qui n’a péché qu’à regret; il lui retire son inimitié, qu’il reporte toute entière sur le démon, cause première de tous les maux et qui avait voulu faire de cet homme un ennemi de Dieu; il la reporte sur le serpent, et ainsi s’accomplit la malédiction qu’il a prononcée contre le serpent: « Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et la sienne: elle te brisera la tête et tu la blesseras au talon. » Voilà donc comment la colère de Dieu contre l’homme, à cause de sa désobéissance, se reporta sur le démon. Ce point a été traité dans le livre précédent.
Chapitre XLI — Ceux qui ne croient pas en Dieu, deviennent les enfants du démon, non pas par nature, mais par dégradation. — Résumé de ce livre, et sommaire du livre suivant
L’évangéliste nous dit que le feu éternel a été préparé pour les anges de ténèbres, et il dit de nouveau au sujet de l’ivraie: l’ivraie, ce sont les enfants d’iniquité; il est donc nécessaire d’expliquer ceci et de dire que l’Évangile range sous le sceptre du démon tous ceux qui sont transgresseurs de la loi, parce que le démon est lui-même le prince de la désobéissance. Mais ce n’est pas à dire pour cela qu’il soit le créateur des hommes et des anges rebelles à Dieu; car il n’a pas le pouvoir de créer quoi que ce soit d’une manière absolue, étant lui-même, avec le reste des anges, une créature de Dieu. Dieu seul a tout fait, comme le dit David: « Il a dit, et tout a été fait; il a ordonné, et tout a été créé. »
Dieu a tout créé, tout ce qui existe; mais les anges révoltés sont devenus des démons, par l’effet de leur révolte; il en est de même des hommes qui l’imitent dans sa désobéissance; c’est donc avec raison que l’Écriture appelle ceux qui persévèrent dans le péché, ainsi que les anges qui ont persisté dans leur révolte, les fils du diable. Être fils de quelqu’un, s’entend de deux manières, comme on l’a dit avant nous: on est enfant de quelqu’un, ou par nature, parce qu’on a été mis au monde par lui; ou bien, par adoption, lorsque, sans être né de quelqu’un, on a été adopté par lui. Ainsi, ce n’est pas la même chose que d’être enfant ou d’être devenu enfant. Dans le premier cas, on a été engendré par celui dont on est fils; dans le second cas, on est devenu fils ou parce qu’on a été adopté par quelqu’un, ou parce qu’on a embrassé ses doctrines; car le disciple est l’enfant du maître, et le maître se nomme le père du disciple. Selon la condition de notre nature, nous sommes bien, par le fait de notre création, tous enfants de Dieu, puisque c’est lui qui nous a tous créés; mais, suivant la foi et la croyance, il n’y a réellement que ceux qui croient en lui et qui font sa volonté qui soient ses enfants. Ceux qui ne croient pas en lui, et qui n’accomplissent pas ses préceptes, sont tous des enfants du diable, selon ces paroles d’Isaïe: « J’ai nourri des enfants, je les ai élevés; et ils se sont révoltés contre moi. » Le psalmiste dit aussi dans le même sens: « Mes enfants, devenus rebelles, ont menti contre moi. » C’est-à-dire qu’ils sont fils de Dieu, sous le rapport de la création de leur être; mais ils ne le sont pas selon leurs œuvres.
De même que, parmi les hommes, les enfants qui sont déshérités par leurs parents n’ont point de part à leur héritage; de même en est-il vis-à-vis de Dieu: ceux qui ne sont pas fidèles à sa loi, sont déshérités par lui et ne sont plus ses enfants. Ils ne sont donc pas aptes à recueillir son héritage; et c’est d’eux que parle David, quand il dit: « Les impies se sont égarés dès leur naissance, le poison qu’ils répandent est semblable au venin du serpent. » Aussi notre Seigneur, qui connaissait bien leur méchanceté, les appelle-t-il race de vipères, les comparant à ces animaux qui rampent et qui mordent les passants; et il dit à ses disciples: « Gardez-vous soigneusement du levain des Pharisiens et des Sadducéens; » et dans un autre endroit: « Allez, et dites à ce renard, » en parlant d’Hérode, pour exprimer son astuce et sa ruse diabolique. C’est dans le même sens encore que parle David, quand il dit du méchant: « Mais l’homme, au milieu de sa grandeur, n’a pas compris sa destinée; il s’est fait semblable aux animaux qui meurent tout entiers. » Et Jérémie: « Ils sont devenus comme des chevaux qui hennissent après les cavales: chacun d’eux a poursuivi la femme de son prochain. » Le prophète Isaïe, prêchant dans la Judée, et reprochant à Israël ses iniquités, disait à ce peuple qu’il était semblable à celui de Sodome et de Gomorrhe, pour marquer qu’il s’adonnait à des désordres semblables et qu’il s’exposait au même sort. Mais comme Dieu ne les avait point créés ainsi, et pour les engager à revenir à des sentiments meilleurs, il lui donnait un bon conseil, de la part de Dieu, en ajoutant: « Lavez-vous, purifiez-vous, faites disparaître de devant mes yeux la malice de vos pensées; cessez de pratiquer l’injustice. » Ainsi, en faisant pénitence, en changeant de vie, ils pouvaient redevenir les enfants de Dieu et mériter l’héritage immortel que Dieu réserve à ses élus. C’est donc dans ce sens que les hommes, quoique tous créés par Dieu, peuvent devenir les enfants du démon, lorsqu’ils pratiquent les œuvres du démon; et par contre, ceux qui croient en Dieu, qui sont soumis, et qui persévèrent dans l’accomplissement de sa loi, deviennent les enfants de Dieu.
Ainsi, nous voici arrivés à la fin de ce livre, dans lequel nous nous sommes attachés à réfuter, par les propres paroles de notre Seigneur, qui a annoncé constamment un seul et même Dieu le père comme créateur de cet univers, les doctrines funestes de ceux qui mettent en doute ou qui nient cette vérité; le nombre de nos preuves et de nos réfutations, à cet égard, a égalé celui de leurs erreurs: puissent nos efforts les convertir à la vérité et les remettre dans la voie du salut! Le livre suivant aura pour objet de compléter cette réfutation, en ajoutant à nos preuves celles qui résultent des doctrines prêchées par saint Paul; nous passerons en revue les enseignements de l’apôtre, nous appliquant à restituer à leur vrai sens ou à éclaircir les passages mal compris, à tort ou à dessein, par les hérétiques, afin de mettre ainsi à nu leurs déplorables systèmes. La réponse que nous ferons aux questions insidieuses qu’ils nous adressent à ce sujet, nous fournira l’occasion de convaincre nos adversaires d’astuce et de mensonge, et de démontrer l’unité qui règne dans les doctrines de saint Paul, qui a prêché constamment la vérité, et a toujours proclamé un seul et même Dieu le père, celui qui a parlé à Abraham, qui a donné la loi sur le mont Sinaï, qui a inspiré les prophètes, qui a envoyé son Fils sur la terre, et qui donne à l’homme le salut, c’est-à-dire le complément de son être. En complétant ainsi nos preuves à ce sujet par les enseignements du Christ et par ceux de l’apôtre, nous achèverons, avec l’aide de Dieu, de renverser et d’anéantir ce funeste système, qui s’intitule faussement celui de la vraie croyance. Vous posséderez ainsi, dans l’ensemble de nos cinq livres, la réfutation entière et complète de toutes les hérésies.
