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Pupitre d'homélie en bois marqué d'une croix copte

Homélies sur les changements de noms

Saint Jean Chrysostome · 123 min de lecture · 0 vue

PREMIÈRE HOMÉLIE. Prononcée après la lecture du texte: « Saul respirant la menace et le meurtre, » conformément aux désirs des auditeurs qui s’attendaient à une instruction sur le commencement du IXe chapitre des Actes. — La vocation de saint Paul est une preuve de la résurrection.

Avertissement

Dans l’homélie sur ce texte, Saul respirant la menace et le meurtre, on lit, n. 3, ces paroles. Toute ma dette concernant le titre des Actes des Apôtres est maintenant soldée; je devrais, suivant l’ordre naturel, entamer le commencement de ce livre et vous expliquer ce que veulent dire ces paroles: Nous avons composé un premier discours sur les choses que Jésus a dites et faites. Mais saint Paul ne permet pas que nous suivions cet ordre naturel; sa personne et ses vertus réclament toute notre éloquence. Je brûle de le voir faire son entrée à Damas, lié non par une chaîne de fer, mais par la voix du Seigneur. Ce texte indique clairement la place et le sujet de la première homélie sur les changements de noms. Elle fut donc prononcée immédiatement après la dernière homélie sur le commencement des Actes, avant la fin du temps pascal.

Vers la fin de l’homélie sur ce texte: Saul respirant la menace, etc., saint Chrysostome se pose cette question: pourquoi les changements de noms, dans les apôtres Pierre et Paul et dans plusieurs personnages de l’Ancien Testament! Cette question fut par lui traitée le lendemain dans l’homélie intitulée proprement des changements de noms.

L’homélie sur les changements de noms fut suivie du neuvième discours sur la Genèse, où l’orateur traite la mémé question par rapport au nom d’Abraham et à d’autres noms propres de l’Ancien Testament. L’exorde de ce neuvième discours ayant été long, le peuple d’Antioche s’en plaignit et blâma saint Chrysostome de la prolixité de ses exordes. C’est ce qui donna lieu à la troisième homélie sur les changements de noms dont le titre particulier est qu’il faut savoir supporter les plaintes. Elle eut lieu quelques jours après.

La question des changements de noms est encore traitée dans l’homélie sur le texte: Paulus vocatus, etc. (I Cor. I, 1); elle vint quelque temps après les trois dont nous venons de parler comme le prouve ce texte: Vous vous souvenez que ce nom de Paul m’a occupé durant trois jours, etc.

Analyse

1° Si les prophètes refusent le nom d’hommes à ceux qui étant présents négligent d’entendre la parole de Dieu, que dire de ceux qui ne franchissent pas même le seuil de l’église? — 2° Vous qui venez ici vous rassasier du pain de la parole, ne gardez pas tout pour vous, portez-en à vos frères absents, et donnez-leur ainsi le désir de venir eux-mêmes une autrefois s’asseoir à ce banquet. — 3°- 4° Il est impossible que la présente instruction ne roule pas sur la conversion de saint Paul, dont on vient de lire le récit. Curieuse allégorie dans laquelle saint Paul est un poisson, le Christ un pécheur, et la parole, Saut, Saul, pourquoi me persécutes-tu? un hameçon. L’orateur explique prolixement pourquoi il saute du commencement au milieu du livre des Actes. — 5° C’est un grand miracle de ressusciter un mort, mais c’en est encore un plus grand du changer une volonté libre. Pour peu qu’on réfléchisse à la conversion de saint Paul, on se convainc facilement qu’on ne saurait (70) imaginer une preuve plus évidente, plus saisissante de la résurrection de Jésus-Christ. — 6° Conversion de saint Paul dégagée de tout motif humain. Pourquoi l’Apôtre s’est-il appelé Saut, puis Paul? pourquoi ce changement de nom dont on trouve d’autres exemples, tant dans l’Ancien que dans le Nouveau Testament? Telle est la question qui sera traitée dans les discours suivants.

1. Est-ce supportable? est-ce tolérable? De jour en jour nos réunions deviennent moins nombreuses; la ville est remplie d’hommes et l’église en est vide. Il y a foule sur la place publique, aux théâtres, dans les portiques, et la solitude règne dans la maison de Dieu; mais plutôt, s’il faut dire la vérité, la ville est vide d’hommes et l’église est remplie d’hommes. Ce nom d’hommes, il ne faut pas le donner à ceux qui remplissent la place publique, mais à vous qui êtes dans l’église; non à ceux qui s’abandonnent à leur indolence, mais à vous que le zèle dévore; non à ceux que la vue des biens terrestres jette dans une extase stupide, mais à vous qui mettez les choses spirituelles au-dessus des temporelles. Ce n’est pas assez d’avoir le corps et la voix d’un homme pour être homme; mais il en faut encore l’âme et le caractère. Or le signe par excellence d’une âme virile, c’est l’amour de la divine parole, comme il n’y a pas de signe plus grand d’une âme animale et stupide que le mépris de la parole divine. Voulez-vous avoir une preuve que les contempteurs de la parole de Dieu ont, par ce mépris, perdu leur dignité d’homme et sont déchus de leur noblesse? Ce n’est pas ma parole que vous allez entendre, mais celle du Prophète, parole qui confirme bien ma pensée et vous montrera que ceux qui n’aiment pas les enseignements spirituels ne sont pas des hommes, et que notre ville est vide d’hommes. Isaïe, ce prophète à la grande voix, aux visions admirables, celui qui, revêtu encore de la chair, fut jugé digne de voir les séraphins et d’entendre cette harmonie des cieux, Isaïe, dis-je, étant entré dans la capitale si peuplée des Juifs, dans Jérusalem, se tint un jour sur la place publique pendant que tout le peuple l’entourait et voulant montrer que celui qui n’écoute pas la parole des prophètes n’est pas un homme, s’écria: Je suis venu, et il n’y avait pas d’homme; j’ai appelé et il n’y avait personne pour m’entendre. (Isaïe, L, 2.) Ce n’est pas l’absence, mais l’indolence des auditeurs qu’il signale, et c’est pour cela qu’il dit: Je suis venu et il n’y avait pas d’homme; j’ai crié et il n’y avait personne pour m’entendre. Ils étaient là et on les regardait comme n’y étant pas, parce qu’ils n’écoutaient pas le prophète: aussi, comme il était venu et qu’il n’y avait pas d’homme, qu’il avait appelé et qu’il n’y avait personne pour l’entendre, il s’adresse aux éléments et dit: Écoute, ciel, et toi, terre, prête l’oreille. (Id. I, 2.) J’ai été, veut-il dire, envoyé vers des hommes, vers des hommes doués d’intelligence; mais comme ceux-ci n’ont ni esprit ni sentiment, je m’adresse aux éléments, à des êtres inanimés, pour la honte de ceux qui ont été honorés d’une âme intelligente et sensible et qui n’ont pas compris cet honneur.

C’est encore ce que dit un autre prophète, Jérémie. Car celui-ci aussi, au milieu de la foule des Juifs, au sein même de la ville, s’écrie, comme s’il n’y avait personne: À qui parlerai je, qui prendrai-je pour témoin? (Jérém. VI, 10.) Que dites-vous? Vous avez sous les yeux une si grande foule, et vous demandez à qui vous parierez! Oui, car c’est une foule de corps, mais non d’hommes; c’est une foule de corps, mais qui n’entendent point. Aussi ajoute-t-il: Leurs oreilles sont incirconcises et ils ne peuvent entendre. Mais si les prophètes, en s’adressant à des personnes présentes qui ne les écoutaient pas avec soin, leur reprochaient de n’être pas hommes, que dirons-nous de ceux qui non-seulement ne nous écoutent pas, mais qui n’ont pas même le courage de venir dans cet édifice sacré, qui se séparent de cette assemblée sainte, qui se tiennent loin de cette maison, de leur maison maternelle, au coin des rues et dans les carrefours, comme des enfants indisciplinés et paresseux? Ceux-ci quittent la maison paternelle, se réunissent loin d’elle et passent des jours entiers à se livrer à des jeux puériles; aussi souvent perdent-ils et leur liberté et leur vie. Car lorsqu’ils tombent entre les mains de marchands d’esclaves ou de voleurs, ils expient souvent par la mort leur paresse; ces brigands les saisissent, et, après leur avoir enlevé leurs ornements d’or, ou bien ils les submergent sous les eaux, ou bien, s’ils veulent les traiter moins inhumainement, ils les entraînent sur une terre étrangère et vendent leur liberté! Voilà aussi le sort des déserteurs de nos assemblées. Après avoir quitté la maison paternelle et ce temple où ils devraient vivre, ils rencontrent des bouches hérétiques et des langues (71) ennemies de la vérité; et ces misérables, comme des marchands d’esclaves, les entraînent, leur enlèvent leurs ornements d’or, je veux dire, leur foi, et les étouffent aussitôt, non pas dans les fleuves, mais dans la fange de leurs fétides erreurs.

2. C’est à vous de prendre soin du salut de vos frères, de les amener vers nous, malgré leur résistance, malgré leur opiniâtreté, malgré leurs cris. malgré leurs larmes: il n’y a que de l’enfantillage dans cette conduite rebelle et indolente. C’est à vous de corriger les imperfections de ces âmes; c’est à vous à leur persuader de devenir des hommes. Car de même que nous ne considérerions pas comme un homme celui qui rejetterait la nourriture des hommes pour manger avec les animaux, des ronces et de l’herbe, de même nous ne pouvons pas appeler homme celui qui mépriserait la seule nourriture vraie et convenable de l’âme humaine, celle que lui fournit la parole divine, pour aller passer son temps dans les cercles du monde, dans ces assemblées qui font rougir, et se nourrir de conversations impies. Nous regardons comme un homme non pas celui qui se nourrit seulement de pain, mais celui qui, avant même cette nourriture matérielle, se nourrit de la parole de Dieu, de la parole de l’âme. Voilà ce qu’est un homme; car écoutez la parole du Christ. L’homme ne vivra pas seulement, de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. (Matth. IV, 4.) De sorte que notre nourriture est double, l’une inférieure, l’autre supérieure; et c’est celle-ci surtout qu’il faut rechercher pour pouvoir nourrir notre âme et ne pas la laisser périr d’inanition.

C’est à vous de faire que notre ville soit remplie d’hommes. Puisque, si grande et si peuplée, elle est cependant vide d’hommes, il serait digne de vous de rendre ce service à votre patrie et d’attirer ici vos frères en leur racontant ce que vous y entendez. Pour attirer à un festin, ce n’est pas assez d’en faire l’éloge, il faut encore en emporter quelques mets pour les distribuer à ceux qui ne s’y trouvaient pas. Eh bien! faites de même aujourd’hui, et de deux choses l’une. ou bien persuadez-leur de venir à nous; ou bien, s’ils persistent dans leur opiniâtreté, qu’ils reçoivent de votre bouche la nourriture, ou plutôt ils reviendront à nous. Car ils aimeront mieux, au lieu de recevoir leur nourriture par grâce, venir participer, selon leur droit, au banquet paternel. Ce que je vous conseille, vous l’avez déjà fait, vous le faites encore, et vous le ferez à l’avenir, j’en ai la pleine confiance et l’entière conviction: ce qui me le garantit, c’est la continuité de mes exhortations sur ce sujet, et la science et le zèle dont vous êtes assez remplis pour instruire vos frères.

Mais il est temps de dresser notre table, bien chétive sans doute, bien maigre et bien pauvre, mais assez pourvue néanmoins de l’assaisonnement le meilleur, la bonne disposition d’auditeurs affamés de la nourriture spirituelle. Ce qui fait l’agrément d’un festin, ce n’est pas seulement la richesse des mets, mais aussi l’appétit des conviés; une table magnifique paraît chétive quand les convives s’en approchent sans faim; une table chétive parait magnifique, quand elle reçoit des convives affamés. C’est en considérant que ce n’est pas la nature des mets, mais la disposition des convives qui fait la bonté d’un festin, qu’un auteur dit: L’homme rassasié dédaigne le rayon de miel, et l’homme pressé par la faim trouve doux ce qui est amer; (Prov. XXVII, 7.) non que la nature des mets change, mais parce que la disposition des convives les trompe. Mais si la disposition des conviés leur fait trouver doux ce qui est amer, à plus forte raison ce qui est ordinaire leur paraîtra-t-il exquis. Aussi, bien que réduits à la dernière misère, nous imitons les hôtes les plus magnifiques, et, à chaque réunion, nous vous convoquons à notre banquet. Et nous le faisons, en nous confiant, non dans nos richesses, mais dans votre désir d’entendre.

3. Toute ma dette concernant le titre des Actes des Apôtres vous est maintenant payée. Pour continuer, il resterait à m’occuper du commencement de ce livre et à vous expliquer ces paroles: J’ai fait mon premier récit, ô Théophile, sur tout ce que Jésus commença à faire et à enseigner. (Act. I, 1.) Mais Paul ne me permet pas de suivre cet ordre naturel; c’est vers sa personne et ses actions qu’il appelle mon discours. J’ai hâte de le voir entré déjà à Damas et enchaîné, non d’une chaîne de fer, mais par là parole du Maître; j’ai hâte de le voir pris, ce poisson énorme, qui trouble toute la mer, qui â déjà soulevé contre l’Église mille tempêtes, j’ai hâte de le voir pris, non par l’hameçon, mais par la parole du Maître. De même qu’un pêcheur assis sur une roche élevée, lance sa ligne et laisse tomber l’hameçon dans la mer, de même notre Maître, Celui qui (72) nous a enseigné la pêche spirituelle, assis en quelque sorte sur le roc élevé des cieux, a laissé tomber d’en-haut sa parole comme un hameçon et c’est par ces mots Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? (Act. IX, 4) qu’il a pris ce grand poisson. Et il est arrivé à ce poisson la même chose qu’à celui que Pierre prit su: l’ordre du Maître. En effet, il avait aussi dans la bouche un statère, mais de mauvais aloi, puisqu’il avait le zèle, mais non un zèle selon la science. Aussi Dieu n’eut qu’à donner la science pour avoir une pièce de monnaie excellente. Ce qu’éprouvent les poissons ordinaires quand on les prend, le nôtre l’éprouva aussi. Ceux-là à peine sortis de la ruer, perdent la vue; celui-ci saisi et entraîné par l’hameçon, perdit aussi la vue; mais sa cécité rendit la vue à tout l’univers. Voilà toutes les choses que je désire considérer. Supposez que les barbares viennent nous déclarer la guerre, que leur armée, rangée en bataille, nous accable de maux, et que tout à coup le chef des ennemis,celui qui dirige contre nous des machines de guerre,qui bouleverse toute notre cité, qui remplit tout de bruit et de tumulte, qui menace de renverser la ville elle-même, de la livrer aux flammes et de faire de nous des esclaves; supposez, dis-je, qu’il tombe tout à coup entre les mains de notre empereur, et que lié, et enchaîné, il soit amené dans la ville, tous ne courront-ils pas à ce spectacle avec leurs femmes et leurs enfants? Mais maintenant que la guerre s’est élevée, que les Juifs troublent et bouleversent tout, qu’ils dirigent des machines nombreuses contre l’Église, et que le chef des ennemis c’est Paul, Paul qui parle et qui agit plus que tous les autres, Paul qui trouble et bouleverse tout; maintenant, dis-je, que Notre-Seigneur Jésus-Christ, notre Roi, l’a pris, et qu’il amène enchaîné ce dévastateur, ne sortirons-nous pas tous pour voir ce spectacle et ce prisonnier? Les anges eux-mêmes, du haut des cieux, en le voyant lié et conduit comme un prisonnier, tressaillaient de joie, non parce qu’ils le voyaient enchaîné, mais en pensant à la multitude de ceux dont il ferait tomber les liens; non parce qu’ils le voyaient conduit comme un prisonnier, mais en songeant au grand nombre de ceux qu’il conduirait de la terre au ciel; ils se réjouissaient, non de ce qu’ils le voyaient aveuglé, riais en pensant à ceux qu’il ferait sortir des ténèbres. Marche, lui dit le Seigneur, vers les nations, délivre-les des ténèbres, et fais-les passer dans le royaume de la charité du Christ. Voilà pourquoi je laisse le commencement du livre, et je me hâte d’arriver au milieu. C’est Paul et mon amour pour Paul qui me fait passer si loin. Paul et mon amour pour Paul. Pardonnez-moi ou plutôt ne me pardonnez pas, mais imitez cet amour. Celui qui parle d’un amour impur a raison de demander pardon; mais quiconque parle d’un amour semblable à celui-ci doit s’en glorifier, chercher à faire partager sa passion et se donner le plus qu’il pourra de rivaux. Si, tout en avançant avec méthode, tout en suivant l’ordre naturel des choses, j’avais pu à la fois parler des faits précédents et arriver en peu de temps au milieu, je n’aurais eu garde de laisser le commencement et d’arriver tout de suite au milieu; mais comme d’après l’institution de nos pères, il nous faut après, la Pentecôte déposer ce livre et que la fin de cette solennité marque aussi la fin de la lecture des Actes, j’ai craint, si je donnais trop de temps à l’explication du commencement, d’être devancé par la marelle de l’histoire et la succession des faits, en un mot de ne pas arriver à temps pour parler de saint Paul. Voilà pourquoi j’ai passé sans m’arrêter du début jusqu’au milieu du livre. Mais je n’ai pas pour cela laissé échapper de rua main ce livre que j’ai pour ainsi dire saisi par la tête; et si je vous arrête au début du voyage commencé, c’est avec la ferme intention de revenir vous prendre où je vous ai lainés, pour vous conduire ensuite jusqu’au bout. Puisque j’ai déjà mis la main sur le début du livre, je pourrai en toute confiance y revenir et le continuer même après la fête, et personne ne pourra m’accuser d’inopportunité, puisque la nécessité et poursuivre une chose commencée suffira pour repousser ce blâme voilà pourquoi j’ai abandonné le début pour me bâter d’arriver au milieu. Je ne pouvais, en suivant la route, atteindre Paul, le livre dans la lecture qu’on en fait à l’Église, aurait marché plus vite que moi dans mon explication, et arrivant le premier, il n’aurait pas manqué de me fermer la porte: je vais vous le montrer en consultant seulement le commencement du livre, bien que la chose soit déjà parfaitement claire.

4. Puisque la lecture et l’explication du titre seul nous a occupés pendant la moitié de la solennité, que serait-ce si nous nous étions lancés dans la carrière immense que nous (73) ouvrait ce livre? combien de temps se serait écoulé avant que nous fussions arrivés à ce qu’on rapporte de saint Paul? Je vais vous en donner une idée en vous récitant le commencement. J’ai fait mon premier discours, ô Théophile, sur tout, etc. Combien croyez vous que ces mots renferment de questions? Premièrement, pourquoi saint Luc rappelle le livre qu’il avait écrit d’abord? Deuxièmement pourquoi il l’appelle discours et non Évangile, puisque Paul l’appelle Évangile? il dit en effet en priant de Luc: Dont l’éloge, à cause de l’Évangile, est dans toutes les Églises. (II Cor, VIII, 18.) Troisièmement, pourquoi il dit: sur tout ce que Jésus a fait? Car si Jean, le bien-aimé du Christ, celui qui jouissait de son intimité, qui eut l’honneur de reposer sa tête sur sa poitrine sacrée, qui puisa là l’abondance de l’Esprit-Saint, n’a pas osé parler ainsi, mais a eu recours à cette formule toute de précaution: Si les choses que Jésus a faites étaient écrites en détail, je ne pense pas que le monde lui-même pût contenir les livres qu’il faudrait écrire; si, dis-je, il en est ainsi, comment Luc a-t-il osé dire: J’ai fait mon premier discours, ô Théophile, sur tout ce que Jésus a fait? Pensez-vous que ce soit là une petite question? Il y a dans l’Évangile excellent Théophile, et le nom de la personne y est accompagné de son doge; mais les saints ne parlent pas ainsi sans motif. Et peut-être avons-nous déjà quelque peu démontré qu’il n’y a pas dans l’Écriture un iota, pas un point qui n’ait sa raison d’être. Si donc le début nous offre tant de questions, combien n’aurions-nous pas employé de temps à suivre l’ordre du récit? Voilà ce qui m’a forcé à passer au milieu et à arriver tout de suite à Paul.

Et pourquoi avons-nous indiqué ces questions sans en donner la solution? Pour vous accoutumer à ne pas toujours recevoir la nourriture toute préparée; à chercher souvent par vous-mêmes à résoudre ces problèmes. Nous faisons comme les colombes: elles donnent la becquée à leurs petits, tant qu’ils restent dans le nid; mais quand elles peuvent les en faire sortir, et qu’elles voient leurs ailes affermies, elles changent de méthode, elles apportent dans leur bec un grain qu’elles leur montrent, et quand les petits s’approchent pour le recevoir, les mères le laissent tomber sur le sol et le leur font ramasser; et nous, nous faisons de même nous prenons à la bouche la nourriture spirituelle, et nous vous appelons comme pour vous donner, selon notre habitude, la solution des questions; mais quand, réunis de toutes parts, vous attendez cette solution, nous la laissons tomber, afin que vous vous accoutumiez à penser par vous-mêmes. Aussi laissant là le commencement du livre, nous courons au chapitre où l’on parle de Paul; et nous dirons, non pas seulement tous les services qu’il a rendus à l’Église, mais encore tous les maux qu’il lui a causés; car il nous est nécessaire de les rappeler. Nous dirons comment il a attaqué la parole évangélique, comment il a combattu le Christ, comment il a poursuivi les apôtres, quel mépris il a fait de ses ennemis, comment il a suscité à l’Église plus de persécutions que tous les autres. Mais que personne ne regrette d’entendre ainsi parler de Paul; car ces choses, loin d’être des accusations, fourniront matière à ses louanges. Ce n’est pas un crime que d’être mauvais d’abord et de devenir bon par la suite, irais bien d’être d’abord vertueux et de s’abandonner ensuite au vice: car c’est par la fin que l’on juge les choses. Que des pilotes aient fait souvent naufrage, si, lorsqu’ils sont sur le point d’entrer au port, ils ramènent enfin leurs navires remplis de marchandises, nous ne dirons pas qu’ils sont maladroits, parce que la fin fait oublier le reste; que des athlètes, souvent vainous, l’emportent enfin dans la lutte décisive et obtiennent la couronne, nous n’irons pas, à cause de leurs échecs précédents, les priver de nos éloges. Nous en userons de même à l’égard de Paul. Lui aussi a fait mille fois naufrage; mais lorsqu’il fut sur le point d’entrer au port, il y amena un navire plein de marchandises. De même qu’il ne servit de rien à Judas d’avoir été d’abord disciple, parce qu’il fut traître ensuite, de même saint Paul n’a souffert aucun préjudice pour avoir été d’abord persécuteur, parce qu’il fut ensuite prédicateur de l’Évangile. C’est là la grandeur de Paul, non d’avoir renversé l’Église, trais de l’avoir ensuite édifiée; non d’avoir attaqué la parole de Dieu, mais de l’avoir répandue après l’avoir attaquée; non d’avoir combattu les apôtres, non d’avoir dispersé le troupeau, mais de l’avoir rassemblé après l’avoir d’abord dispersé.

5. Quoi de plus étrange! Le loup est devenu pasteur; celui qui avait bu le sang des brebis n’a pas cessé de verser son sang pour le salut des brebis. Voulez-vous voir qu’il a bu le sang (74) des brebis, que sa langue était sanglante? Paul respirant encore meurtres et menaces contre les disciples dit Seigneur. (Act. IX, 1.) Mais écoutez comment cet homme qui respirait menaces et meurtres, qui versait le sang des saints, versa lui-même son sang pour les saints: Que me sert, humainement parlant, d’avoir combattu contre les bêtes à Éphèse; (I Cor. XV, 32) et encore: chaque jour je meurs, (Ibid.); et encore: on nous regarde comme des brebis de boucherie. (Rom. VIII, 31;.) Voilà le langage de celui qui était présent, lorsqu’on versait le sang d’Étienne, et qui consentait à sa mort. Voyez-vous que le loup est devenu pasteur? Vous rougissiez peut-être en entendant dire qu’il était auparavant persécuteur, blasphémateur et impie? Mais voyez comme ses crimes précédents rehaussent précisément sa gloire! Ne vous disais-je pas à la dernière réunion que les miracles qui ont suivi la Passion étaient plus grands que ceux qui l’ont précédée? — Ne vous en ai-je pas donné pour preuves les miracles eux-mêmes, le changement de disposition des disciples, la manière dont les morts ressuscitaient au commandement du Christ, tandis que l’ombre seule de ses serviteurs opérait les mêmes prodiges? N’ai-je pas ajouté comment le Christ faisait ses miracles en commandant, tandis que plus tard ses serviteurs en opérèrent de plus grands en se servant de son nom? Ne vous ai-je pas dit comment il remua la conscience de ses ennemis, comment il conquit toute la terre, comment les prodiges qui suivirent la Passion furent plus grands que ceux qui la précédèrent?

Mon discours d’aujourd’hui se rapproche de celui-là. Quel plus grand miracle que celui dont Paul fut le sujet? Pierre renia le Christ de son vivant, et Paul le confessa après sa mort. Ressusciter les morts, en les couvrant de son ombre, était un miracle bien moins grand que d’entraîner et d’attirer à soi l’âme de Paul. Là, la nature obéissait sans contredire celui qui lui commandait, ici il y avait à vaincre une volonté libre de prendre l’un ou l’autre parti: ce qui montre combien la puissance qui l’entraîna fut grande. Il est bien plus beau de convertir la volonté que de changer la nature; donc voici un miracle qui surpasse tous les autres, Paul. s’attachant au Christ, au Christ crucifié et enseveli. Le Christ le laissa montrer toute sa haine, pour donner une preuve irréfutable de sa résurrection et de la vérité de sa doctrine. Car Pierre en parlant de Jésus eût pu être soupçonné: du moins;, quelque impudent eût peut-être trouvé quelque chose à dire; je dis quelque impudent: car de ce côté aussi la preuve est évidente: cet apôtre aussi renia d’abord son Maître, le renia avec serment, et cependant il le confessa plus tard et donna sa vie pour lui. Mais si le Christ n’est pas ressuscité,celui qui le renia pendant qu’il vivait, n’eût pas été disposé, pour ne pas le renier après sa mort, à mourir mille fois: ainsi du côté de Pierre même, la preuve de la résurrection est évidente. Cependant quelque impudent pourrait dire que c’est parce qu’il a été son disciple, parce qu’il a partagé sa table, parce qu’il l’a accompagné pendant trois ans, parce qu’il a reçu son enseignement, et qu’il a été induit en erreur par ses flatteries, qu’il annonce sa résurrection; mais quand vous voyez Paul, Paul qui ne le connaissait pas, qui ne l’avait pas entendu, qui n’avait pas reçu sa doctrine, qui après la Passion lui a déclaré la guerre, qui a puni ceux qui croyaient en lui, qui bouleversait tout dans l’Église naissante, quand vous le voyez converti, se livrant aux travaux de la prédication plus que tous les amis du Christ, quelle excuse, dites-moi, aura encore votre impudence, si vous refusez de croire à la résurrection? Si le Christ n’était pas ressuscité, qui donc aurait entraîné et attiré vers lui un ennemi aussi cruel, aussi féroce, aussi exaspéré?

Dis-moi, ô juif, qui aurait persuadé à Paul de se faire disciple du Christ? Pierre, ou Jacques, ou Jean? Mais tous, ils le craignaient et le redoutaient, non-seulement avant sa conversion, mais encore quand il fut devenu leur ami; quand Barnabé, l’ayant pris par la main l’introduisit à Jérusalem, les fidèles craignaient encore de l’approcher: la guerre était finie et pourtant la crainte restait aux apôtres. Ceux donc qui le redoutaient encore après sa conversion, auraient-ils osé lui parler, quand il était encore leur irréconciliable ennemi? Auraient-ils osé l’aborder, se tenir devant lui, ouvrir la bouche. ou seulement se montrer? Non, non, il n’est pas ainsi; ce n’est pas là l’oeuvre d’un homme, mais de la grâce de Dieu. Si le Christ était mort, comme vous dites, et que ses disciples eussent été le dérober, comment eût-il fait de plus grands miracles après sa Passion, et montré une puissance plus merveilleuse? Il ne s’est pas seulement réconcilié son ennemi et le (75) chef de votre armée; s’il n’avait fait que cela, t’eût été déjà le signe d’une bien grande puissance que d’enchaîner son ennemi, son adversaire, mais il a fait une chose bien plus grande. Non-seulement il s’est réconcilié son ennemi, mais il se l’est rendu tellement familier, tellement bienveillant, qu’il a pu lui confier toutes les affaires de son Église: Cet homme, dit-il, m’est un vase d’élection. pour porter mon nom devant les nations et les rois (Act. IX, 15), et qu’il lui a fait supporter plus de travaux qu’aux autres apôtres dans l’intérêt de cette Église qu’il avait d’abord combattue.

6. Voulez-vous avoir la preuve qu’il se l’est réconcilié, qu’il se l’est rendu familier, qu’il l’a aimé, qu’il l’a mis au nombre de ses premiers amis? C’est qu’il n’a révélé à personne autant de secrets qu’à Paul. Et qu’est-ce qui le prouve? J’ai entendu, dit-il, des paroles mystérieuses qu’il n’est pas permis à un homme de redire. (II Cor. XII, 4.) Voyez-vous quelle faveur obtient celui qui fut un ennemi, un adversaire? Aussi faut-il rappeler sa vie antérieure; cela nous montrera la charité de Dieu et sa puissance; sa charité, puisqu’il a voulu sauver et attirer à lui celui qui lui avait fait tant de mal; sa puissance, puisqu’il a pu ce qu’il a voulu. Cela nous montre aussi le caractère de Paul, qui n’agissait pas par ambition, ni pour la gloire humaine, comme les autres juifs, mais par zèle, quoique ce zèle fût mal dirigé; c’est ce qu’il nous dit en ces termes: J’ai obtenu miséricorde, parce que j’ai agi par ignorance, dans l’incrédulité (I Tim. I, 13); et dans son admiration pour la charité dé Dieu, il s’écrie: Afin qu’en moi, le premier, le Christ montrât toute sa patience, en sorte que je servisse d’exemple à ceux qui croiront en lui pour la vie éternelle (Ibid. I, 16); et en un autre endroit encore: Il a montré quelle est la grandeur de sa puissance en nous qui croyons. (Ephés. I, 19.) Voyez-vous comme la vie antérieure de Paul montre la charité de Dieu et sa puissance, ainsi que la vigueur d’âme de l’Apôtre? Que sa conversion ait été pure de tout motif humain, et due uniquement à l’opération de la grâce, il le montre encore dans l’Épître aux Galates: Si je plaisais aux hommes, dit-il, je ne serais plus le serviteur du Christ. (Gal. I, 10.) Mais qu’est-ce qui nous prouve encore que ce n’est pas pour plaire aux hommes que vous vous êtes mis à prêcher l’Évangile? Vous avez ouï dire que j’ai vécu autrefois dans le judaïsme, qu’à toute outrance j’ai persécuté l’Église de Dieu et l’ai ravagée. (Gal. I, 13.) Donc, s’il avait voulu plaire aux hommes, il n’aurait pas passé du côté des fidèles. Pourquoi? Parce qu’il était honoré chez les juifs, qu’il y jouissait d’une grande tranquillité et de grands honneurs; il n’aurait donc pas embrassé par un motif humain la vie des apôtres, si pleine de périls, si méprisée, si malheureuse. Oui, ce changement et cette conversion, cet abandon des honneurs dont il jouissait chez les juifs et de la vie calme qu’il y menait pour embrasser la vie des apôtres, exposée à mille dangers, est la plus grande preuve que toute considération humaine fut étrangère à la détermination de Paul.

C’est pour cela que nous avons voulu exposer sa vie antérieure, montrer l’ardeur qui le dévorait contre l’Église, afin qu’en voyant son zèle pour elle, vous admiriez [lieu qui fait et transforme tout. C’est pour cela aussi que le disciple de Paul a raconté les événements antérieurs avec exactitude et clarté: Saul, dit-il, respirant encore la menace et le meurtre contre les disciples du Seigneur. Je voudrais bien, moi aussi, entreprendre ce début dès aujourd’hui, je voudrais me jeter sur le commencement de la narration; mais je vois dans ce seul nom toute une mer de pensées. Voyez quelle question nous amène de suite ce seul mot, Saul! Car nous trouvons dans les épîtres un autre nom: Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé à l’apostolat. (Rom. I, 1.) Paul et Sosthènes: Paul, apôtre par vocation divine. (I Cor. 1, 1.) Voici que moi Paul je vous dis. (Gal. V, 2.) Ici il est appelé Paul, partout on trouve le même nom, et nulle part Saul. Pourquoi avant sa conversion fut-il appelé Saut, et Paul après? Ce n’est pas une petite question; car aussitôt se présente le nom de Pierre d’abord il s’appelait Simon et il fut ensuite appelé Pierre; les fils de Zébédée, Jacques et Jean, furent surnommés fils du tonnerre. Mais s’il en est ainsi dans le Nouveau Testament, nous trouvons aussi Abraham appelé d’abord Abram, puis Abraham; Jacob, d’abord Jacob, puis Israël; Sarra, d’abord Sara, puis Sarra; et ces changements de nom donnent matière à des recherches étendues, et je crains que si je laisse échapper ce fleuve, je ne submerge sous ses flots toute instruction. De même que, dans un pays humide, partout où l’on creuse, des fontaines jaillissent; de même, dans les divines Écritures, partout où l’on (76) approfondit, des fleuves sortent en abondance, et ce n’est pas sans crainte que je les lâcherais aujourd’hui. Aussi j’arrête mon ruisseau et je renvoie votre charité à la fontaine sacrée de ces prélats, de ces maîtres, fontaine pure, agréable et douce, source qui coule de la pierre spirituelle. Préparons donc notre âme à recevoir la doctrine, à puiser ces eaux spirituelles, afin qu’il y ait en nous une fontaine d’eau jaillissant jusque dans la vie éternelle: puissiez-vous avoir ce bonheur, par l’amour et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui soient au Père gloire, honneur, puissance, ainsi qu’à l’Esprit saint et vivificateur, maintenant et toujours, et. dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

DEUXIÈME HOMÉLIE. À ceux qui blâmaient la longueur des instructions, et à ceux qui n’aimaient pas qu’elles fussent courtes; sur les noms de Saul et de Paul; — pour le nom d’Adam donné au premier homme; — aux nouveaux baptisés.

1° Les uns aiment les longues instructions, les autres les courtes; comment contenter à la fois des goûts si différents? L’orateur se déclare esclave de son auditoire, et il est plus glorieux de sou esclavage que l’empereur de sa pourpre. — 2° Les changements de noms dans les Écritures ont une importance et une signification sur lesquelles il ne faut pas passer légèrement. L’Apôtre s’est encore appelé Sau1 après sa conversion. — 3° La première fois que le nom de Paul parait dans les Actes, c’est à l’occasion de la conversion du proconsul Sergius Paulus. Sur ces changements de noms deux questions s’offrent à traiter, premièrement, pourquoi Dieu a-t-il nommé quelques saints; et pourquoi pas tous? deuxièmement, pourquoi, parmi ceux qu’il a daigné nommer, a-t-il nommé ceux-ci dans le cours de leur vie, ceux-là dès avant leur naissance? Dieu nomma le premier homme Adam, d’Éden, qui veut dire terre vierge. Cette terre vierge de laquelle sortit Adam était la figure de la Vierge Marie, mère du second Adam. — 4° Ce nom d’Adam terrestre avertissait sans cesse le premier homme d’être humble, et le prémunissait contre l’orgueilleuse pensée de se croire égal à Dieu. Le premier qui après Adam ait reçu de Dieu son nom est Isaac, et ce nom signifie vis. Enfant de la grâce, Isaac est la figure des chrétiens.

1. Quel parti prendre aujourd’hui? En vous voyant si nombreux je crains de donner trop d’étendue à cet entretien. En effet, lorsque l’instruction se prolonge en ces conditions, je vous vois serrés, pressés, manquant de place, et la gêne que vous éprouvez vous empêche beaucoup d’écouter avec fruit; un auditeur qui n’est pas à l’aise ne saurait prêter une sérieuse attention à l’orateur. En voyant donc cette foule si nombreuse, je crains, je le répète, de donner à mon discours trop d’étendue; mais d’un autre côté, quand je considère votre désir de la parole sainte, je voudrais bien ne pas resserrer mon instruction. Celui que la soif consume, aime que la coupe qu’on lui présente soit pleine, autrement c’est sans plaisir qu’il l’approche de ses lèvres. Quand même il ne la pourrait boire tout entière, néanmoins il la veut voir entièrement pleine. Vous me voyez donc dans la perplexité. Je voudrais par ma brièveté prévenir de votre part toute fatigue, et par la plénitude de mon instruction remplir votre désir. Mais souvent j’ai fait ces deux choses, et jamais je n’ai évité la critique. Bien souvent, pour vous ménager, j’ai abrégé mon discours, et j’étais accusé par ceux dont l’âme n’était pas encore rassasiée, par ceux qui s’abreuvent continuellement aux sources sacrées, et n’en ont pourtant jamais assez, par ces bienheureux qui ont faim et soif de la justice: (Matth. V, 6) aussi redoutant leurs reproches, j’ai cru pouvoir allonger mes homélies, et c’est (77) précisément pour cela que je me suis vu en butte à d’autres critiques. Ceux qui aiment la brièveté venaient me trouver et me priaient d’avoir pitié de leur faiblesse, et de resserrer des discours trop longs. Quand je vous vois pressés dans un étroit espace, j’ai envie de me taire: mais quand je vois que, malgré cette gêne, vous ne vous retirez pas; que toujours suspendus à nos lèvres vous êtes tous disposés à nous suivre encore plus loin, je me sens le désir de laisser courir ma parole. Je ne vois que difficultés de toutes parts. (Dan. XIII, 22.) Que faire? Celui qui ne sert qu’un maître, qui n’obéit qu’à une seule volonté, peut facilement plaire à son maître et ne pas se tromper; mais moi j’ai bien des maîtres, et je suis forcé d’obéir à tout ce peuple, si partagé de sentiments. Si j’ai parlé ainsi, ce n’est pas que je supporte avec impatience mon esclavage, loin de là, ni que je veuille me soustraire à votre domination. Rien ne m’est plus honorable que cette servitude. Il n’y a pas de roi qui s’enorgueillisse de son diadème et de sa pourpre comme je me glorifie d’être l’esclave de votre charité. Cette première royauté périra par la mort; mais mon esclavage, s’il est bien supporté, sera couronné par la royauté des cieux. Bienheureux le serviteur fidèle et prudent que le maître a établi sur tous ses compagnons pour leur distribuer leur mesure de froment. Je vous dis en vérité qu’il l’établira sur toits les biens qu’il possède. (Luc, III, 42.) Voyez-vous quelle est la récompense de cet esclavage; quand il est bien supporté? Ce serviteur est établi sur tous les biens du maître. Je ne fuis pas cette servitude, car je la partage avec Paul. Il dit en effet que nous ne nous prêchons pas nous-mêmes, mais Jésus-Christ Notre-Seigneur, nous déclarant vos serviteurs à cause de Jésus. (II Cor. IV, 5.) Et que dis-je, Paul? si Celui qui était dans la forme de Dieu, s’est anéanti lui-même prenant la forme d’esclave dans l’intérêt des esclaves (Ph. II, 6, 7), qu’y a-t-il d’étonnant à ce que moi, esclave, je me fasse esclave de rues compagnons d’esclavage dans mon intérêt propre? Ce n’est donc pas pour fuir votre domination que j’ai parlé de la sorte, mais pour obtenir grâce si la table que je vais dresser ne convient pas à tous. Ou plutôt faites ce que je vais vous dire. Vous qui ne pouce? jamais vous rassasier, mais qui avez faim et soit de la justice, qui désirez de longues instructions, prenez pitié de la faiblesse de vos frères et souffrez que je retranche un peu à la mesure habituelle de mes discours. Et vous qui désirez la brièveté parce que vous êtes plus faibles, considérez le désir de vos frères qui demandent une nourriture plus abondante, et pour eux, endurez une fatigue légère, portant les fardeaux les uns des autres et accomplissant la loi du Christ.

Ne voyez-vous pas qu’aux jeux olympiques les athlètes restant au milieu de l’arène, en plein midi, comme dans une fournaise ardente, reçoivent sur leur corps nu les rayons du soleil, comme s’ils étaient des statues d’airain, et luttent contre le soleil, contre la poussière, contre la chaleur, pour ceindre de lauriers une tête qui aura tant souffert? Et pour vous, ce n’est pas une couronne de lauriers, mais une couronne de justice qui sera la récompense de votre docilité; et encore, loin de vous retenir jusqu’en plein midi, votre faiblesse nous forcera à vous renvoyer presque dès le commencement du jour, quand l’air est encore assez frais, que les rasons du soleil ne l’ont pas encore échauffé; et nous ne vous exposons pas tête mue aux ardeurs du soleil, mais nous vous rassemblons sous cette voûte admirable, nous vous prodiguons tous les secours imaginables, afin que vous puissiez écouter plus longtemps. Ne soyons pas plus délicats que nos enfants quand ils vont à l’école; ils n’oseraient rentrer à la maison avant midi; mais à peine sevrés, à peine séparés du sein de leur mère, avant même l’âge de cinq ans, ils supportent tout dans un corps tendre et jeune encore; quelque chaleur, quelque soif, quequ’incommodité qu’ils ressentent, ils restent assis dans l’école, supportant tout avec courage et patience. A défaut d’autres, imitons au moins nos enfants, nous hommes, nous parvenus à l’âge viril. Si nous n’avons pas le courage d’écouter parler de la vertu, qui pourra nous faire croire que nous supporterons au besoin les travaux qu’elle exige? Si nous éprouvons tant de peine quand il s’agit d’écouter, qui nous montrera que nous serons plus vaillants pour agir? Si nous abandonnons le devoir le plus facile, comment supporterons-nous le plus difficile? Mais le lieu est resserré! on y est gêné! Écoutez: On n’emporte le royaume des cieux qu avec violence. (Matth. XI, 12.) Elle est étroite et resserrée la voie qui conduit à la vie. (Matth. VII, 14.) Comment éviter d’être serrés et à l’étroit, quand on doit marcher par une voie étroite et resserrée? Pour qui se met au large et à l’aise, une telle voix n’est pas (78) facile parcourir: on ne peut guère y passer qu’en se faisant petit, en se resserrant, en se gênant beaucoup.

2. Ce n’est pas une chose oiseuse qui nous occupe, mais une question qui, commencée hier, n’a pu recevoir une solution définitive, tant sont nombreux les points à examiner! Quelle est-elle? C’est la question des noms que Dieu a donnés aux saints. Chose qu’on jugera bien simple, à n’écouter que cet exposé, mais bien féconde, si on l’étudie avec soin. Les terrains aurifères que l’on rencontre dans les mines ne présentent aux hommes inexpérimentés et inattentifs qu’une apparence tout ordinaire, et entièrement semblable à celle des autres terrains; mais ceux dont les regards sont exercés, reconnaissent la qualité de cette terre, et la faisant passer par le feu ils eu montrent tout le prix. Il en est de même pour les saintes Écritures: si on ne fait qu’en parcourir les mots, on n’y verra que des mots ordinaires et semblables aux autres; mais si on les parcourt avec les regards de la foi, avec des yeux exercés, si on les fait passer par le feu du Saint-Esprit, on en découvrira facilement toute la richesse.

Quelle est l’origine première de cette question? car ce n’est pas sans motif que nous avons entrepris cet examen, et l’on ne saurait nous accuser de pure curiosité, Nous avions hâte de raconter les grandes actions de Paul; déjà nous touchions au commencement de son histoire, et nous trouvions que la narration commençait ainsi: Saul respirant encore la menace et le meurtre contre les disciples du Seigneur. (Act. IX, 1.) Dès l’abord, nous fûmes troublés de ce changement de nom, car, dans toutes ses épitres et dans leurs formules initiales il s’appelle non Saul, mais Paul; et ce n’est pas à lui seul, mais à bien d’autres encore que la même chose est arrivée. Par exemple, Simon s’appelait d’abord Pierre; les fils. de Zébédée, Jacques et Jean, reçurent assez tard le nom de Fils du tonnerre; dans l’Ancien Testament, nous trouvons aussi les noms de quelques personnages changés: ainsi Abraham s’était d’abord nommé Abram, Sarra s’était d’abord nommée Sara, Jacob fut surnommé Israël. Or, il nous a semblé qu’il eût été contraire à la raison de parcourir un champ si fertile sans le creuser. Ne se passe-t-il pas quelque chose d’analogue pour les princes séculiers? Ceux-ci aussi prennent un double nom; voyez plutôt: Félix eut pour successeur Porcins Festus; et encore Quelqu’un se trouvait avec le proconsul Sergius Paulus, et celui qui livra Jésus aux Juifs s’appelait Ponce-Pilate. Mais outre les chefs, les soldats aussi et beaucoup de ceux qui sont restés dans la vie privée ont reçu, en certaines occasions, par suite de certains faits, un double nom. Pour eux, il ne nous sera pas utile de rechercher ce qui leur a fait donner ces noms; mais quand c’est Dieu qui les donne, il nous faut de tous nos efforts en rechercher la cause.

Car Dieu ne dit ni ne fait rien en vain et sans motif; il agit en tout avec la sagesse qui lui convient. Pourquoi donc saint Paul était-il appelé Saul, lorsqu’il était persécuteur, et fut-il appelé Paul, lorsqu’il eut reçu la foi? Quelques-uns disent que lorsqu’il troublait, agitait, bouleversait tout et persécutait l’Église; il était appelé Saul précisément parce qu’il persécutait l’Église, et que c’est de là qu’il tirait son nom. Quand, au contraire, cette fureur eut cessé, que ce trouble se fut apaisé, que cette guerre eut été terminée, que la persécution eut trouvé sa fin il fut appelé Paul du mot grec qui veut dire cesser (pauomai). Mais cette explication est frivole et fausse, et je ne l’ai rapportée qu’afin que vous ne vous laissiez pas prendre à ces dires qui ne sont fondés sur rien. D’ailleurs, s’il était appelé Sanl parce qu’il persécutait l’Église, il fallait qu’il changeât de nom aussitôt qu’il cessa de persécuter; or, nous voyons qu’il avait cessé de persécuter l’Église, sans qu’il eût pour cela changé son nom, puisqu’il continuait à s’appeler Saul. Et pour que vous ne croyez pas que ce soit pour vous embarrasser que je parle ainsi, je reprendrai la chose de plus haut: Ils entraînèrent Étienne, dit l’Écriture, hors de la ville et ils le lapidèrent, et les témoins déposèrent leurs vêtements aux pieds d’un jeune homme nommé Saul (Act. VII, 57); et encore: Saul consentait à sa mort; et ailleurs. Saul ravageait l’Église, entrant dans les maisons et entraînant les hommes et les femmes; et encore: Saul respirant encore la menace et le meurtre contre les disciples du Seigneur; et encore: Il entendit une voix qui lui disait: Saul! Saul pourquoi me persécutes-tu? Il aurait donc dû quitter ce nom de Saul, aussitôt qu’il eut cessé de persécuter. Et pourtant, l’a-t-il quitté de suite? Non; c’est ce que nous montre la suite; voyez plutôt: Saul se leva de terre, et les yeux ouverts, il ne voyait personne; et encore: Le Seigneur dît à Ananie: (79) Va dans la rue qu’on appelle Droite; tu trouveras dans la maison de Juda un nommé Saul; et encore: Ananie entra dans la maison et dit Saul, mon frère, le Seigneur qui t’a apparu air la route, m’a envoyé pour que tu voies. Ensuite il commença à enseigner et il confondait les Juifs, et il n’avait pas encore quitté son nom, il continuait de s’appeler Saul. Car les trames des Juifs, est-il dit, furent connues de Saul. Est-ce tout? Non; mais il y eut une famine, est-il dit encore, et les disciples résolurent d’envoyer à Jérusalem pour assister les saints; or ils envoyèrent leurs aumônes par les mains de Barnabé et de Saul. (Act. XI, 29, 30.) Voyez: il assiste déjà les saints et il est encore appelé Saul. Puis Barnabé entre à Antioche et, voyant la grâce de Dieu et que la foule était grande, il va à Tarse chercher Saul. Déjà il convertit beaucoup de monde, et il continue d’être appelé Saul; et encore: Il y avait dans l’Église d’Antioche des prophètes et des docteurs, parmi lesquels Siméon qui s’appelait le Noir, Lucius de Cyrène, Manah en, frère de lait d’Hérode le tétrarque, et Saul. Le voilà docteur et prophète, et il est encore appelé Saul. Et encore: Pendant qu’ils offraient au Seigneur les saints mystères et qu’ils jeûnaient, l’Esprit-Saint leur dit: Séparez-moi Saul et Barnabé. (Act. XIII, 1, 2.) (1)

3. Voici que le Saint-Esprit le prend à part et il garde toujours son nom. Niais suivons-le à Salamine; il rencontre un magicien, alors écoutons saint Luc: Saul, aussi nommé Paul, étant rempli du Saint-Esprit, dit (Act. XIII, 9). C’est la première fois qu’il est question d’un changement de nom. Discutons, sans nous rebuter, la raison des noms. Connaître les noms a son importance même dans les affaires de ce monde. Que de reconnaissances opérées, que de parentés, longtemps ignorées, tout à coup mises au jour par la découverte d’un nom! Que de litiges jugés devant les tribunaux, que de querelles vidées, que de dissensions éteintes, que de réconciliations amenées par le même moyen! Grande dans les affaires de cette vie, la vérité des noms l’est encore davantage dans la sphère des choses spirituelles. Il est donc nécessaire que les questions qui s’élèvent soient résolues avec exactitude.

La première question que l’on fait est celle-ci:

1. Traduit depuis le commencement du volume jusqu’ici par M. l’abbé Fani en. La fin de cette homélie et les deux suivantes ont été traduites par M. Jeannin.

pourquoi parmi les saints, Dieu a-t-il nommé les uns et non pas les autres? Car il n’a pas donné leurs noms à tous les saints ni de l’Ancien, ni du Nouveau Testament. Observons déjà que cette parité de conduite et dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament prouve que tes deux Testaments émanent d’un seul et même Seigneur. Dans le Nouveau Testament, le Christ a donné à Simon le nom de Pierre, et aux fils de Zébédée, Jacques et Jean, le surnom de fils du tonnerre. Voilà les seuls dont il ait changé lui-même les noms; pour ce qui est des autres, il leur a laissé les noms qu’ils avaient, dès le principe, reçu de leurs parents. Dans l’Ancien Testament, Dieu changea le nom d’Abraham et celui de Jacob; mais ceux de Joseph, de Samuel, de David, d’Élie, d’Elisée et des autres prophètes, il ne les changea pas, il laissa ces grands saints avec les noms qu’ils avaient toujours portés. Ainsi donc, première question: pourquoi, parmi les saints, les uns ont-ils changé de nom, et les autres non? Deuxième question: pourquoi le Seigneur nomme-t-il ceux-ci dans un âge avancé, ceux-là dès leur naissance et parfois même avant? Pierre, Jacques et Jean, c’est dans un âge avancé qu’ils reçoivent de Jésus-Christ un nouveau nom, et Jean-Baptiste est nommé avant qu’il ait vu le jour: Un ange dit Seigneur vint et dit: ne crains pas, Zacharie, voici que ta femme Élisabeth enfantera un fils à qui tu donneras le nom de Jean. (Luc, I, 13.) Vous le voyez, il n’est pas encore né, et déjà il est nommé. La même chose arrive dans l’Ancien Testament, la ressemblance est entière dans le Nouveau, Pierre, Jacques et Jean reçoivent leurs surnoms lorsqu’ils sont déjà dans l’âge viril, Jean-Baptiste reçoit son nom avant de naître: dans l’Ancien, Abraham et Jacob changent de nom au milieu de leur vie;:l’un s’appelait d’abord Abram, et il s’appela Abraham; l’autre se nommait d’abord Jacob et il se nomma Israël; Isaac, au contraire, reçoit son nom dès le sein de sa mère. Dans le Nouveau Testament, l’ange dit à Zacharie: Ta femme concevra dans son sein et enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jean; et dans l’Ancien, Dieu dit à Abraham: Sara, ta femme, enfantera un fils, et tu lui donneras le nom d’Isaac.

Donc, encore une fois, première question Pourquoi des nones donnés à ceux-ci et pas à ceux-là? et deuxième question: Pourquoi ceux qui reçoivent de Dieu un nom, le reçoivent-ils (79) les uns. dans le cours de leur âge, les autres avant leur naissance, et cela dans l’un et l’autre Testament? La seconde question sera traitée tout d’abord; de la solution que nous en donnerons sortira une lumière qui éclairera la première. Voyons donc ceux qui ont reçu de Dieu leurs noms dès le principe; remontons jusqu’à l’homme qui, le premier, fut nommé de Dieu. Ainsi ramenées à leur origine, nos questions recevront une solution radicale.

Qui donc a, le premier, reçu de Dieu son nom? Quel autre, sinon celui qui fut le premier formé par la main divine? Il n’y avait pas d’homme en effet qui pût nommer le premier homme. Comment donc Dieu nomma-t-il le premier homme? Adam, nom hébreu, nom étranger à la langue hellénique, et qui signifie: de terre. Le mot Eden aussi veut dire terre vierge; tel était le lieu dans lequel Dieu planta le Paradis. Dieu, dit la Genèse, planta la Paradis dans l’Eden, vers l’Orient (Gen. II, 8): ce qui nous montre que le Paradis n’était pas l’oeuvre de la main de. l’homme. C’était une terre vierge que, la charrue n’avait pas touchée, ni ouverte en sillon; une terre qui ne connaissait pas la main du laboureur, mais qui avait produit des arbres, fécondée uniquement par l’ordre de Dieu. De là le nom d’Eden, c’est-à-dire terre vierge, que Dieu,lui donna. Mais cette terre vierge était la figure de la Vierge par excellence. De même, en effet, que la terre d’Eden, sans recevoir aucun germe, vit sortir de son sein le Paradis, asile du premier homme, de même la Vierge Marie, sans recevoir la semence de l’homme, a enfanté le Christ, Sauveur du genre humain. Lors donc que le juif vous dira: Comment une vierge a-t-elle pu enfanter? répondez-lui Comment une terre vierge a-t-elle produit ces arbres miraculeux du Paradis? Car, je le répète, le mot Eden signifie en langue hébraïque terre vierge; si mon assertion laisse un doute à quelqu’un, qu’il interroge ceux qui savent la langue des Hébreux, et il s’assurera que j’interprète comme il faut le mot Eden. Je ne cherche pas à profiter de votre ignorance pour faire passer de faux raisonnements; non, je tiens à vous munir d’un argument sans réplique, et je raisonne aussi rigoureusement que je ferais en face d’adversaires instruits. L’homme ayant donc été formé de la terre d’Eden, c’est-à-dire vierge, s’appela Adam, du nom de sa mère. Ainsi font les hommes, ils donnent souvent aux enfants les noms de leurs mères. Dieu donc ayant tiré l’homme de la terre, le nomma Adam, du nom de sa mère. Elle se nommait Eden, lui se nomma Adam.

4. Mais quelle utile conclusion tirer de là? Chez les hommes, lorsqu’on donne aux enfants les noms de leurs mères, c’est pour faire honneur à celles-ci. Mais Dieu, dans quelle vue donna-t-il au premier homme le nom de sa mère? quel était son dessein? Grand ou petit, il en avait un; car il ne fait rien sans motifs, rien au hasard: en tout il agit avec une raison et une sagesse profondes, puisque sa prudence est sans mesure.

Eden veut dire la terre, et Adam, le terrestre, créature sortie de la poussière, née du limon de la terre. Pourquoi donc ce nom-là? Pour rappeler à l’homme la bassesse de sa nature. Dieu, par cette appellation, avait comme gravé sur l’airain l’humilité de notre nature, afin que ce nom, qui est à lui seul toute une leçon d’humilité, apprît à l’homme à ne pas concevoir de lui-même une trop haute estime. Que nous soyons terre, nous le savons parfaitement, nous, à qui l’expérience l’enseigne tous les jours; mais Adam n’avait vu mourir personne, et jamais le spectacle d’un cadavre retombant en poussière n’avait frappé sa vue; son corps était d’une merveilleuse beauté; il brillait tel qu’une statue d’or sortant du moule. Craignant donc que, ébloui de tant d’éclat il ne s’enflât d’orgueil, il lui donna comme contre-poids à ses brillants avantages, un nom qui serait pour lui une leçon permanente d’humilité. D’ailleurs le diable ne devait pas tarder de l’exciter à l’orgueil, il allait bientôt lui dire: Vous serez comme des dieux. (Gen. III, 5.) Ce nom, qui apprend au premier homme qu’il était terre, Dieu le lui imposait pour éloigner de son esprit l’idée qu’il fût semblable à Dieu; par ce nom, Dieu prémunissait la conscience de l’homme; au moyen de cette appellation, il le mettait en garde contre les futurs piéges de l’esprit malin. En effet, faire en sorte que l’homme se souvint de sa parenté avec la terre, lui donner ainsi la juste mesure de sa noblesse, c’était presque lui dire en propres termes: Si quelqu’un vient te dire: tu seras comme Dieu, souviens-toi seulement de ton nom, il t’avertira suffisamment de repousser une semblable pensée. Souviens-toi de ta mère, que ton origine te rappelle le peu que tu es. On ne veut pas t’humilier, mais (81) on redoute pour toi l’entraînement de l’orgueil.

Saint Paul dit aussi: Le premier homme fut Adam, tiré de la terre et terrestre; c’est comme interprétation du mot Adam qu’il ajoute: tiré de la terre et terrestre. Le second homme est le Seigneur descendu du ciel. O hérétique, tu entends l’Apôtre dire que le Seigneur est le second homme, et tu prétends qu’il n’a point pris de chair! Se peut-il une impudence semblable? Est-il homme celui qui n’a pas de chair? Si l’Apôtre appelle le Seigneur homme et même second homme, le définissant par la nature et par le nombre, c’est afin de te montrer doublement sa parenté avec nous. Quel est donc le second homme? Le Seigneur qui est du ciel. Mais, dit l’hérétique, voilà précisément ce qui me scandalise, c’est cette parole qui est du ciel. — Mais lorsque tu entends dire que le premier homme est terrestre, tirant son origine de la terre, est-ce que tu infères de là qu’il est tout entier terrestre, qu’il n’y a en lui nulle puissance incorporelle? nies-tu son âme et la spiritualité de son âme? Qui oserait le dire? Si donc, lorsqu’on te dit qu’Adam était terrestre, tu ne vas pas t’imaginer pour cela qu’il n’était que corps, qu’il n’avait pas d’âme; de même, en entendant ces paroles: Le Seigneur qui est du ciel, ne t’avises pas de supprimer le mystère de l’Incarnation à cause de ces mots qui est du ciel.

Voilà le premier nom suffisamment justifié. Adam fut ainsi appelé du nom de sa mère, pour qu’il ne portât point ses prétentions plus haut que son pouvoir, et qu’il ne donnât pas prise à son artificieux ennemi, qui viendrait le tenter en lui disant vous serez comme des dieux. Passons maintenant à quelqu’autre qui ait reçu de Dieu son nom avant sa naissance, et terminons ce discours. Quel est donc le premier après Adam qui ait reçu de Dieu son nom dès le sein de sa mère? C’est Isaac. Voici, dit le Seigneur à Abraham que Sarra ta femme concevra dans son sein et enfantera un fils, et tu le nommeras Isaac. Or, après qu’elle l’eut mis au monde, elle le nomma Isaac, en disant: Dieu m’a fait un sujet de ris. Pourquoi? Car qui croirait qu’on dût jamais dire à Abraham que sa femme allaiterait un fils? (Gen. XVIII,19 et XXI, 3, 67.) Soyez attentifs, il y a ici un mystère. L’Écriture ne dit pas: enfanterait, mais allaiterait; il ne fallait pas que l’on pût soupçonner le petit enfant d’être supposé. Or, le lait garantissait la vérité de l’enfantement, en sorte qu’Isaac, lui aussi, n’avait qu’à se souvenir de son nom, pour trouver dans le miracle de sa naissance une parfaite instruction. Elle dit: Dieu m’a fait un sujet de ris, parce que c’était une merveille de voir une femme dans un âge avancé et avec des cheveux blancs, allaiter et tenir un enfant à la mamelle. Mais le nom d’Isaac, c’est-à-dire ris, était un souvenir permanent de la grâce de Dieu, et l’allaitement confirmait le prodige de la naissance. La nature n’était pour rien dans cette naissance, la grâce avait tout fait. C’est pourquoi saint Paul dit: comme Isaac nous sommes des enfants de promission. (Gal. IV, 28.) La naissance d’Isaac est la figure de celle du chrétien; d’un côté comme de l’autre, c’est la grâce qui opère; d’un côté comme de l’autre,?e nouveau-né sort d’un sein refroidi et stérile Isaac du sein d’une femme âgée, le chrétien du sein des eaux. L’analogie est visible entre l’une et l’autre naissance, entre l’une et l’autre grâce. Partout la nature est inerte, partout c’est la grâce de Dieu qui opère. Voilà le sens de cette parole: comme Isaac nous sommes des enfants de promission. Reste encore néanmoins un point à éclaircir pour que la comparaison soit complète.

Saint Jean dit (I, 13) que les chrétiens ne naissent pas du sang, ni de la volonté de la chair: en est-il de même d’Isaac? Oui, car l’Écriture dit: Ce qui arrive d’ordinaire aux femmes avait cessé chez Sarra (Gen. XVIII, 11.) Les sources du sang étaient taries, la matière de la génération disparue, l’énergie de la nature anéantie, et c’est alors que Dieu fait paraître sa vertu. Voilà que nous avons tiré de ce nom d’Isaac toute l’instruction qu’il renferme. Il nous reste à parler d’Abraham, des fils de Zébédée et de Pierre; mais pour ne pas vous fatiguer par ma longueur, remettant ces objets à une autre entretien, je finirai ici mon discours, en vous exhortant, vous qui êtes nés à la manière d’Isaac, à imiter la douceur d’Isaac, sa modestie et toute sa conduite, afin que, aidés des prières de ce juste et de celles de ces prélats, vous puissiez tous parvenir dans le sein d’Abraham, par la grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui, soient au Père, gloire, honneur et puissance, ainsi qu’à l’Esprit saint et vivifiant, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

TROISIÈME HOMÉLIE. À ceux qui critiquaient la longueur de ses exordes; — Qu’il est utile de supporter patiemment les réprimandes; — Pourquoi le nom de saint Paul ne fut pas changé tout de suite après sa conversion; — Que ce changement ne se fit pas de nécessité mais en conséquence d’une libre volonté, et sur ce mot; — Saul! Saul! pourquoi me persécutes-tu! « (Act. IX, 4.)

1°-2° On avait reproché à saint Chrysostome, et non sans raison peut-être, de faire de trop longs exordes. Ce reproche devient ici l’occasion d’un exorde encore beaucoup plus long que les autres, dans lequel le facile et brillant orateur développe ces pensées:que les blessures que font les amis sont moins dangereuses que les baisers empressés des ennemis; que les remontrances sont. avantageuses à ceux qui les reçoivent comme à ceux qui les font, et qu’il est beau de savoir les accueillir; chemin faisant et pour prouver ce qu’il avance, il nous donne un admirable, quoiqu’un peu verbeux commentaire de ce passage de l’exorde où Moise, averti par Jéthro, son beau-père, choisit des hommes sages et éclairés pour l’aider à juger tous les différends du peuple d’Israël. — 3° L’orateur donne plusieurs raisons de la longueur de ses exordes. Il résume sa précédente instruction. Pourquoi le nom de l’apôtre saint Paul fut-il changé? pourquoi ne le fut-il pas sur-le-champ après sa conversion? — 4° Commentaire de ces paroles: Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? etc., jusqu’à: Je suis Jésus que tu persécutes. — 5°-6° La conversion de saint Paul fut libre.

1. Le proche nous a été adressé, par quelques-uns de nos bien-aimés frères, d’être long dans nos exordes. Si ce reproche est mérité ou non, vous en déciderez après nous avoir entendu à notre tour; c’est à votre impartiale sentence que je remets le jugement de cette affaire. Avant que je me justifie, je dois dire à ceux qui font ces critiques que je leur en sais gré, car elles leur sont inspirées par un intérêt bienveillant, et nullement par la malignité. Et celui qui m’aime, ce n’est pas seulement lorsqu’il me loue, mais aussi lorsqu’il me critique pour me corriger, que je tiens à lui exprimer réciproquement mon amitié. Louer indistinctement et ce qui est bien et ce qui est mal, ce n’est pas le fait d’un ami, mais d’un trompeur et d’un moqueur; louer ce qui est convenable et blâmer ce qui ne l’est pas, c’est faire l’office d’un ami, d’un homme qui nous porte intérêt. Et, pour preuve que les louanges et les compliments prodigués à tort et à travers ne sont pas le signe d’une sincère amitié, mais bien de la fourberie, je vous citerai cette parole d’Isaïe: Mon peuple, ceux qui vous félicitent vous séduisent, et ils rompent le chemin par où vous devez marcher. (Is. III, 12.) Je repousse donc les louanges mêmes d’un ennemi; mais le blâme d’un ami, j’en ferai toujours le plus grand cas. Les baisers de l’un me sont déplaisants, les blessures de l’autre me font plaisir; je me défie de celui-là lorsqu’il me baise, et je sens l’intérêt que me porte celui-ci jusque dans les blessures. qu’il me fait. Oui, dit le Sage, il y a plus à se fier aux blessures d’un ami qu’aux baisers empressés d’un ennemi. (Prov. XXVII, 6.) Que dites-vous, homme sage? Des blessures meilleures que des baisers! Oui, dit-il, car je fais attention non à la nature des actes, mais à l’intention de ceux qui les font.

Voulez-vous que je vous montre que les blessures d’un ami sont moins à craindre que les baisers empressés d’un ennemi? Judas baisa le Seigneur, mais son baiser était plein de trahison: il y avait du venin dans sa bouche, sa langue était remplie de malice; Paul, au contraire, frappa l’incestueux de Corinthe, et il le guérit. Et comment le frappa-t-il? en le livrant à Satan: Livrez, dit-il, cet homme à Satan pour la mort de sa chair. Pourquoi? Afin que son esprit soit sauf aie jour du Seigneur Jésus.

Voilà des blessures qui sauvent et voilà des baisers qui trahissent. Ainsi, rien de plus vrai, il y a plus à se fier aux blessures d’un ami qu’aux baisers empressés d’un ennemi. Des hommes, passons à Dieu et au démon pour la vérification de cette même maxime. Dieu est notre ami, le démon notre ennemi; l’un est un sauveur et un protecteur, l’autre un fourbe qui s’acharne à nous perdre. Or, celui-ci nous a baisés autrefois, et celui-là nous a frappés. Comment celui-ci nous a-t-il baisés et celui-là frappés? Le voici: le démon a dit: Vous serez comme des dieux, et Dieu a dit: Tu es terre et tu retourneras en terre. (Gen. III, 5 et 19.) Lequel des deux nous a mieux servis, de celui qui a dit: Vous serez comme des dieux, ou de celui qui a dit: Tu es terre et tu retourneras en terre? Dieu menaça de mort nos premiers parents, le démon leur promit l’immortalité. Or, celui qui leur avait promis l’immortalité les fit chasser même du paradis, et celui qui les avait menacés de mort les a reçus dans le ciel, eux et leurs descendants. Nouv elle preuve qu’il y a plus à se fier aux blessures d’un ami qu’aux baisers empressés d’un ennemi. Donc, je le répète, je sais gré à ceux qui me blâment de leurs critiques; car, fondés ou non fondés, leurs reproches sont faits dans l’intention non d’injurier, mais de corriger; mais les blâmes même justes des ennemis tendent non pas à corriger, mais à décrier. Les uns, lorsqu’ils louent, encouragent à mieux faire; les louanges des autres sont des piéges où ils veulent faire tomber ceux qui en sont l’objet.

Au reste, de quelque manière que se présente le blâme, c’est toujours un grand bien de le supporter sans s’irriter. Celui, dit l’Écriture, qui hait la réprimande est un insensé. (Prov. XII, 1.) L’auteur ne dit pas telle ou telle réprimande, il dit simplement la réprimande. Un ami vous fait un reproche juste, corrigez votre défaut; le blâme tombe-t-il à faux, louez du moins votre ami de sa bonne intention, voyez le but et reconnaissez un soin amical: la bienveillance a produit le blâme. Ne nous irritons pas lorsqu’on nous reprend. Quel avantage ce serait pour notre vie si, recevant des représentations de tous nos amis sans nous piquer, nous leur rendions nous-mêmes charitablement le service de les avertir de leurs défauts! Les représentations sont aux défauts ce que les remèdes sont aux plaies, et l’on n’est pas moins déraisonnable de repousser les unes que les autres. Mais, la plupart du temps, l’on s’indigne d’être repris, on se dit à soi-même Quoi! avec ma capacité et mon savoir, je me laisserais faire la leçon par cet homme! On tient ce langage, sans songer qu’on donne ainsi une grande preuve de folie. Car, dit le Sage, espérez mieux de l’insensé que de l’homme qui se croit sage. (Prov. XXVI, 12.) Saint Paul dit de même: Ne soyez pas sages à vos propres yeux (Rom. XII, 16.)

Soit, votre sagesse, votre perspicacité est admirable; malgré tout vous êtes homme, et vous avez besoin de conseils. Dieu seul ne manque de rien; seul il n’a pas besoin qu’on le conseille, lui de qui il est écrit: Qui connaît la pensée du Seigneur, où qui a été son conseiller? (Rom. XI, 34.) Mais nous autres hommes, si sages que nous soyons, nous méritons souvent qu’on nous reprenne, et nous laissons souvent voir la faiblesse de notre nature. Car tout ne peut pas se trouver dans les hommes, dit l’Ecclésiasti que (XVII, 29), par la raison, ajoute-t-il, que le fils de l’homme n’est pas immortel. Quoi de plus lumineux que le soleil? et néanmoins il s’éclipse. Or, de même que l’obscurité vient parfois surprendre, au milieu de ses plus vives splendeurs, cet astre si brillant et lui dérober tous ses rayons; ainsi, pendant que notre intelligence resplendit comme à son zénith, revêtue de toutes ses clartés, souvent il lui survient une défaillance de pensée qui la laisse tout à coup sans lumière. Alors le sage n’aperçoit plus le devoir, tandis que parfois un moins sage le distingue d’une vue beaucoup plus pénétrante et plus sûre. Et cela arrive afin que le sage ne s’exalte pas et que le simple ne se décourage pas.

C’est un grand avantage de savoir souffrir les remontrances; pouvoir en présenter est aussi un grand avantage en même temps qu’une marque certaine de l’intérêt qu’on porte au prochain. Voyons-nous quelqu’un porter de travers et mal liée sa tunique ou quelque autre partie de son vêtement, aussitôt nous l’avertissons; mais si c’est sa vie qui est dissolue, nous ne prenons pas la peine de lui adresser une parole. Nous voyons une vie qui n’est pas selon les convenances et nous passons. Et cependant les travers dans le vêtement, on en est quitte Four quelques rires essuyés; mais les fautes de l’âme, c’est aux plus graves périls qu’elles exposent, c’est par les plus sévères châtiments qu’on les expie. Quoi! vous voyez votre frère qui se jette (84) dans un précipice, qui ne fait nul effort pour sauver sa vie, qui ne voit pas le péril, et vous ne lui tendez pas la main, et vous ne le relevez pas de sa chute! et vous n’avez à lui offrir ni avertissement ni remontrance! Vous l’empêchez de tomber dans le ridicule, de manquer aux bienséances, et quand il y va de son salut, vous ne vous en inquiétez nullement! Quelle justification, quelle excuse aurez-vous à présenter au tribunal de Dieu? Ne savez-vous pas l’ordre donné de Dieu aux Israélites de ne pas négliger la bête égarée d’un ennemi, et lorsqu’elle tombe en un précipice de ne pas passer à côté sans la relever? (Exod. XXIII, 4, 5; Deut. XXII, 1.) Voilà les Israélites à qui il est prescrit de ne pas négliger la bête de somme d’un ennemi, et nous, nous verrons avec indifférence l’âme de notre frère tomber chaque jour dans les piéges du démon! Quelle barbarie, quelle inhumanité de s’intéresser moins à des hommes qu’ils ne s’intéressent à des bêtes! Oui, ce qui perd tout, ce qui confond tout dans notre vie, c’est que nous ne souffrons pas qu’on nous reprenne, et que nous ne nous soucions pas de reprendre les autres. Nos remontrances ne sont trouvées désagréables que parce que nous repoussons avec colère celles qu’on nous présente. Si votre frère vous savait disposé à bien accueillir ses observations et à l’en remercier, lui-même, lorsque vous l’avertiriez, vous rendrait certainement la pareille..

2. Voulez-vous vous convaincre que, même lorsque vous êtes un homme instruit, parfait, parvenu au faîte le plus élevé de la vertu, vous avez encore besoin de conseil, de correction, de remontrance? Écoutez une antique histoire. Rien n’était égal à Moïse. Il était, dit l’Écriture, le plus doux des hommes (Nom. XII, 3), ami de Dieu, éclairé des lumières de l’Esprit; divin, il possédait en outre toute la sagesse humaine. Moïse, dit encore l’Écriture, fut instruit de toute la sagesse des Égyptiens. Vous voyez bien que c’était un homme d’une science accomplie. Et il était puissant en parole et en vertu. Écoutez encore un autre témoignage: Dieu a conversé avec beaucoup de prophètes, mais il n’a conversé avec aucun autre comme il l’a fait avec Moïse. (Deut. XXXIV, 10.) Quelle plus grande preuve de sa vertu voulez-vous que celle que Dieu donne en s’entretenant avec son serviteur comme avec un ami? Sagesse étrangère, sagesse domestique, il réunissait tout. Il était puissant en parole et en oeuvre. Il commandait à la création, ami qu’il était du Maître de la création. Il emmena d’Égypte tout un grand peuple. Il sépara les eaux de la mer et les réunit, et il parut alors un prodige que le soleil. voyait pour la première fois, une mer traversée non en vaisseau, mais à pied, battue non par la rame et l’aviron, mais parles pieds des chevaux. (Exod. XXXIII, 11.)

Eh bien! ce sage, ce puissant en parole et en oeuvre, cet ami de Dieu, cet homme qui commandait à la création, cet auteur de tant de prodiges, ne remarqua pas une chose si simple que tous les hommes,la pouvaient comprendre. Ce fut son beau-père, un barbare, un homme simple qui la remarqua et la proposa; et ce grand homme ne l’avait pas trouvée. Mais, quelle était cette chose? Écoutez, et vous saurez que chacun a besoin de conseil, fût-ce un autre Moïse, et que ce qui échappe aux plus grands, aux plus intelligents des hommes, se découvre souvent aux petits et aux simples. Lorsque Moïse fut sorti de l’Égypte avec le peuple de Dieu, et qu’il était dans le désert, tous les Israélites, au nombre de six cent mille, venaient devant lui pour lui faire juger leurs différends. Témoin de ce fait, son beau-père, Jéthro, un homme simple, qui passait sa vie dans le désert, qui n’avait aucune habitude des lois et du gouvernement, et, ce qui prouve encore mieux son ignorance, qui adorait les faux dieux, quoi de plus grossier! toutefois ce barbare, ce gentil, cet ignorant s’aperçut, que Moïse s’y prenait mal, et il en reprit ce sage, cet esprit éclairé, cet ami de Dieu. Il lui demanda pourquoi tous ces hommes venaient à lui, et en ayant appris. le motif, il lui dit: Tu ne fais pas bien. (Exod. XVIII, 14, 17.) Et à la réprimande il joignit le conseil, et loin de s’en fâcher, Moïse accueillit l’une et l’autre; Moïse le sage, l’esprit éclairé, l’ami de Dieu, le chef d’un si grand peuple. Ce n’était cependant pas.peu de chose de recevoir une leçon d’un barbare, d’un ignorant. Les étonnants miracles qu’il faisait, la grandeur du pouvoir qu’il exerçait ne l’enflèrent point, il ne rougit point d’être repris en présence doses subordonnés. Il comprit que ses grands prodiges ne l’empêchaient pas d’être toujours homme, par conséquent d’ignorer beaucoup de choses, et il reçut avec douceur le conseil qu’on lui donnait. Or, combien n’en voit-on pas qui, pour ne pas paraître avoir besoin de conseil,aiment mieux trahir l’intérêt de la cause qu’ils servent que de corriger leur tort (85) en profitant d’un bon avis? Ils préfèrent ignorer plutôt que de s’instruire, ne sachant pas que l’on est blâmable non de s’instruire, mais d’ignorer; non d’apprendre, mais de persister dans son ignorance; non d’être repris, mais de s’opiniâtrer à mal faire.

Oui, je le répète, l’homme le plus ordinaire et le plus simple trouve souvent ce qui échappe aux grands génies. Moïse le comprit, et il écouta avec douceur le conseil que lui donna son beau-père, disant: Etablis des chefs de mille, de cent, de cinquante et de dix hommes, ils te rapporteront les causes difficiles, et jugeront eux-mêmes les plus faciles. (Exod. XVIII, 21, 22.) Oui, Moïse écouta ce conseil sans que son amour-propre en fût blessé, sans rougir, sans être embarrassé de la présence de ses subordonnés; il ne se dit pas à lui-même: Je vais me faire mépriser de ceux qui m’obéissent, si, étant chef, je me laisse enseigner mes devoirs par un autre. Il reçut l’avis et le mit en pratique, il n’eut honte ni des contemporains, ni de la postérité; bien plus, comme s’il eût voulu tirer vanité de la remontrance de son beau-père, il l’a, par ses écrits, portée à la connaissance des hommes, non-seulement de son temps, mais encore de tous ceux qui sont venus après jusqu’à ce jour, et de tous ceux qui fouleront encore la terre jusqu’à l’avènement du Fils de Dieu; il n’a pas craint de publier à la face du monde qu’il n’avait pas su voir par lui-même ce qu’il fallait, et qu’il avait été redressé par son beau-père. Et nous, pour un homme qui est témoin des réprimandes que l’on nous fait, on nous voit troublés, hors de nous-mêmes, doutant si nous pourrons survivre à notre humiliation. Tel n’était pas Moïse; les témoins sans nombre que son ceil apercevait devant lui aussi bien que dans la suite des âges ne le font pas rougir ni hésiter à confesser tous les jours dans son livre, à la face de l’univers, que son beau-père a découvert ce que lui-même n’avait pas-su découvrir. Pour quelle raison a-t-il transmis ce fait à la mémoire des hommes? Pour nous avertir de ne pas trop présumer de nous, quelque sages que nous soyons, de ne pas mépriser les conseils même des derniers de nos frères. Un bon conseil vous est offert, recevez-le, vînt-il d’un esclave; s’il est mauvais, rejetez-le, quelle que soit la dignité de celui qui le donne. Ce n’est pas la qualité du conseiller, mais la nature du conseil qu’il faut considérer. Moïse nous apprend donc à ne pas rougir d’une réprimande même en présence d’un peuple nombreux. C’est le fait d’une vertu qui n’a rien de vulgaire, et le propre de la sagesse la plus haute, que de supporter courageusement la réprimande. Nous n’admirons pas tant Jéthro de ce qu’il reprit Moïse que nous ne sommes étonnés de voir ce grand saint se laisser courageusement redresser en public par Jéthro, livrer le fait à la connaissance du genre humain, montrant ainsi, sans le savoir, combien grande était sa sagesse et petite l’importance qu’il attachait à l’opinion des hommes.

3. Mais voilà qu’en nous excusant de la longueur de nos exordes, nous en avons fait un plus long que jamais, un toutefois qui contient autre chose que de vaines paroles, puisque, chose très-grave et très-nécessaire, nous vous exhortons à supporter courageusement les remontrances, comme aussi à reprendre avec zèle et à redresser ceux qui font mal. Force nous est cependant de nous expliquer au sujet de cette prolixité qu’on nous reproche, et de dire pourquoi nos exordes ont cette étendue. Quelles sont donc nos raisons? Nous parlons à une grande multitude composée d’hommes ayant des femmes et des enfants à nourrir, des maisons à régir, le poids d’un travail quotidien à soutenir, d’hommes sans cesse plongés dans les préoccupations de cette vie. Le difficile ne vient pas seulement de ce qu’ils n’ont pas de loisir, mais surtout de ce que nous ne pouvons les avoir ici qu’une fois la semaine; il faut les mettre à même de nous suivre et de nous comprendre. Or, c’est par le moyen des exordes que nous essayons d’éclaircir ce qu’il pourrait y avoir d’obscur dans nos instructions. Celui que ne distrait aucune occupation matérielle, qui est toujours cloué sur les livres saints, celui-là n’a pas besoin du secours de l’exorde; l’orateur n’a pas encore exprimé toute sa pensée, qu’un tel auditeur la comprend déjà tout entière. Mais un homme qui porte presque continuellement la chaîne des occupations de cette vie, qui ne fait que paraître ici un instant de loin en loin, si un exorde un peu étendu ne prépare point son esprit et ne l’amène comme pas à pas en lui frayant la voie jusqu’au sujet, il écoutera sans entendre et se retirera sans profit.

Autre raison non moins considérable. Entre tant d’auditeurs, les uns sont exacts, les autres ne le sont guère à venir ici; nécessité donc de (86) louer les uns et de réprimander les autres, afin que ceux-ci se corrigent de leur négligence et que ceux-là redoublent de zèle. Les exordes sont encore utiles pour une autre cause. Les sujets que nous traitons sont ordinairement trop vastes pour qu’il soit possible de les achever en une seule fois, nous sommes obligés de donner deux et trois, et même quatre discours à la même matière. De là encore, la nécessité de reprendre chaque fois les conclusions de l’instruction précédente; cet enchaînement est nécessaire à la clarté de l’exposition; sans lui nos auditeurs ne verraient rien à nos discours. Pour vous faire comprendre combien, sans la préparation de l’exorde, un discours serait peu compréhensible, écoutez, j’entame brusquement mon sujet; c’est une expérience que je veux faire. Jésus l’ayant regardé, lui dit: Tu es Simon, fils de Jonas, tu t’appelleras Céphas, c’est-à-dire Pierre. (Jean, I, 42.) Voyez, comprenez-vous? Savez-vous ce qui précède et amène cette parole? En face de ce sujet brusquement entamé, vous voilà comme un homme que l’on introduirait au théâtre après l’avoir entouré de voiles épais. Eh bien! ces voiles, ôtons-les maintenant par le moyen d’un exorde. C’était sur saint Paul que roulait dernièrement notre discours, nous parlions des noms, et nous recherchions pourquoi cet apôtre s’appela d’abord Saul, puis Paul. De là, nous sommes passés à l’Ancien Testament, et nous avons passé en revue tous ceux à qui Dieu a donné des noms. Nous en sommes venus à Simon et à la parole que le Seigneur lui adresse: Tu es Simon, fils de Jonas, tu t’appelleras Céphas, c’est-à-dire Pierre. Voyez-vous comment ce qui semblait hérissé de difficultés est devenu facile et uni? De même qu’il faut une tête à un corps, une racine à un arbre, une source à un fleuve, de même il faut un exorde à un discours. Maintenant que nous vous avons amenés jusqu’à l’entrée de la voie et que vous voyez la suite des choses, entamons le commencement de l’histoire. Saul respirant encore la menace et le meurtre contre les disciples du Seigneur. (Act. IX, 1.)

Il s’appelle Paul dans les Épîtres. Pourquoi donc le Saint-Esprit lui a-t-il changé son nom? Quand un maître achète un esclave, il lui donne un autre nom pour lui faire mieux comprendre à qui il appartient; c’est aussi ce qu’a voulu le Saint-Esprit. Il avait fait saint Paul prisonnier de guerre, il n’y avait pas longtemps qu’il s’en était rendu maître, il lui changea donc son nom pour lui faire sentir qu’il avait un nouveau maître. Le pouvoir d’imposer des noms est une marque de domination; nous le voyons manifestement par la pratique journalière de la vie et, mieux encore, par la conduite de Dieu envers Adam. Voulant lui montrer qu’il l’établissait maître de la terre et de ses habitants, il amena devant lui tous les animaux, afin qu’il vît à leur donner des noms (Gen. II, 19); ce qui montre bien que c’est une prise de possession que l’imposition d’un nom. On en use de même parmi les hommes, et c’est assez l’habitude de ceux qui font des prisonniers à la guerre de leur changer leurs noms. C’est ce que fit, par exemple, le roi des Babyloniens pour Ananias, Azarias et Misaël, ses prisonniers de guerre, auxquels il donna les noms de Sidrac, Misac et Abdénago.

Mais pourquoi le changement du nom n’eut il lieu que plus tard pour l’Apôtre, et non immédiatement? Parce qu’un changement si prompt n’eût pas assez laissé paraître la conversion de Paul, et que son passage à la foi eût été moins remarqué. Ce qui arrive pour les esclaves fugitifs, qui se rendent introuvables par un simple changement de nom, serait arrivé pour Paul; si; tout en passant de la synagogue à l’église, il avait pris un autre nom, il serait demeuré inaperçu, et personne n’aurait découvert le persécuteur dans l’Apôtre. Or, l’important, c’était précisément que l’on apprît que le persécuteur était devenu apôtre. Rien ne confondait les Juifs comme de voir que celui qui avait été leur maître fût devenu leur adversaire. Le Saint-Esprit a donc laissé quelque temps à l’Apôtre son premier nom, de peur qu’un prompt changement de nom ne cachât le changement du coeur. Il faut que tous sachent que celui qui d’abord persécutait l’Église en est devenu le défenseur; cette prodigieuse conversion une fois connue, le nom sera changé. Cette raison nous est indiquée par saint Paul lui-même, lorsqu’il dit: J’allai dans la Syrie et dans la Cilicie. Or, les Églises de Judée ne me connaissaient point de visage. (Gal. I, 21.) S’il était inconnu dans la Palestine, où il demeurait, combien plus dans les pays éloignés! Son visage était inconnu, mais il ne dit pas que son nom le fût. Pourquoi les fidèles ne connaissaient-ils point son visage? C’est que nul d’entre eux n’osait le regarder en (87) face, lorsqu’il faisait la guerre à l’Église, tant il respirait le meurtre et la fureur. Tous s’éloignaient, tous fuyaient, quand ils le voyaient paraître quelque part; quant à le regarder en face, nul ne l’osait, tant il était déchaîné contre uni! Ils entendaient seulement dire que celui qui les persécutait naguère prêchait maintenant la foi qu’il avait voulu détruire. Puis donc qu’ils ne connaissaient pas les traits de son visage, s’il eût sur-le-champ pris un nouveau nom, ceux mêmes qui auraient entendu parler de sa conversion n’auraient point assez remarqué le persécuteur devenu prédicateur de l’Évangile. Tous savaient son premier nom de Saul, et s’il eût pris celui de Paul tout en embrassant la foi, ceux à qui l’on aurait dit: Paul, celui qui persécutait les fidèles, prêche maintenant la foi, n’auraient pas compris qu’on leur parlait du fameux persécuteur qu’ils connaissaient sous le nom de Saul, et non pas sous celui de Paul. Le Saint-Esprit laissa donc notre Apôtre assez longtemps avec son premier nom, afin d’attirer sur lui les regards et l’attention des fidèles, même de ceux qui étaient éloignés, même de ceux qui ne le connaissaient pas.

4. Le délai apporté dans le changement du nom de l’Apôtre est suffisamment expliqué; il nous faut à présent reprendre notre texte: Saul respirant encore la menace et le meurtre contre les disciples du Seigneur. Qu’est-ce à dire, encore? Qu’avait-il donc déjà fait pour que l’on dise encore? Ce mot encore insinue qu’il s’agit d’un homme qui s’est déjà signalé par des exploits mauvais. Qu’avait-il donc fait? ou plutôt que n’avait-il pas fait? Il avait rempli Jérusalem du sang des fidèles, ravagé l’Église, poursuivi les apôtres, lapidé saint Étienne; il n’épargnait ni les hommes ni les femmes. Écoutez ce qu’en dit son disciple: Saul ravageait l’Église, entrant dans les maisons, entraînant hommes et femmes. (Act. VIII, 3.) La place publique ne lui suffisait pas: il violait le secret des maisons, entrant dans les maisons, dit l’écrivain sacré, et il ajoute, non pas emmenant, ni tirant, mais traînant hommes et femmes. Il ne parlerait pas autrement d’un animal féroce entraînant hommes et femmes; entendez bien l’auteur ne dit pas seulement les hommes, mais encore les femmes. Il n’avait nul égard à la nature, il ne respectait point le sexe; il n’était point touché à l’aspect de la faiblesse. Le zèle l’enflammait, et non la colère. Ç’a été son excuse, et il a été trouvé digne de pardon après s’être rendu coupable des mêmes actes.:qui firent condamner les Juifs. Eux, c’était le désir de gagner l’estime des hommes et l’amour de la vaine gloire qui les faisaient agir. Lui, au contraire, était poussé par son zèle pour le service de Dieu, zèle, sincère, quoique aveugle. De là, vient que les autres juifs, sans s’occuper des femmes, faisaient la guerre aux hommes; parce qu’ils voyaient leur gloire, l’antique gloire du peuple juif, passer à ces hommes nouveaux. Pour lui, le zèle qui l’animait. ne lui permettait pas d’épargner personne. C’était à ce zèle encore inassouvi que saint Luc songeait, lorsqu’il écrivait ces paroles: Saul respirant encore la menace et le meurtre contre les disciples du Seigneur. Le meurtre de saint Étienne ne l’a pas rassasié; la persécution de l’Église n’a pas assouvi sa soif du sang chrétien; sa rage, loin d’être épuisée, courait toujours à de nouveaux excès. Le zèle en était le principe. Il est encore tout couvert du sang d’Étienne, et déjà il poursuit les Apôtres. Il est comme un loup féroce qui a déjà attaqué une bergerie, qui en a enlevé un agneau, qu’il a déchiré de sa gueule sanglante, et qui n’en est devenu que plus altéré dé carnage et plus hardi. Tel Saul se jetait sur le chœur apostolique; il avait déjà enlevé l’agneau Étienne, il l’avait dévoré: son âpreté au meurtre s’en était accrue. Voilà le sens de ce mot encore.

Quel autre cependant n’eût pas-été satisfait d’une telle victime, touché de tant de douceur, vaincu par la prière que le martyr, pendant qu’on le lapidait, adressait au ciel pour ses bourreaux: Seigneur, ne leur imputez pas ce péché? (Act. VII, 59.) Prière sublime qui d’un persécuteur fit un apôtre. Ce fut en effet:tout de suite après le martyre d’Étienne qu’eut lieu la conversion de Paul. Dieu avait entendu la voix de son serviteur. Étienne méritait d’être exaucé tant pour la future vertu de Paul, que pour sa propre confession: Seigneur, ne leur imputez pas ce péché. Écoutez, vous qui avez des ennemis, vous qui êtes en hutte à l’injustice. Vous. avez peut-être beaucoup souffert, mais avez-vous été lapidés comme saint Étienne? Et voyez ce qui se passait! Par la mort d’Étienne, une source évangélique se fermait dans l’Église, mais déjà s’ouvrait une autre source de laquelle devaient couler des milliers de fleuves. La bouche d’Étienne se tait, et aussitôt éclate dans le monde (88) la trompette de Paul. C’est ainsi que jamais Dieu n’abandonne son Église, et qu’il répare les pertes dont l’ennemi l’afflige par des dons plus grands. Le Christ ne souffre pas le vide dans sa phalange: on lui enlève un soldat, et vite le poste est occupé par un plus grand. Et ceci nous met sur la voie d’un nouveau sens du mot encore. Il signifie que Saul était encore furieux, encore altéré de carnage, encore bouillant de rage, lorsque déjà le Christ l’attirait à lui. Car il n’attendit pas la cessation du mal, l’extinction du feu, l’apaisement de la fureur, pour amener à lui le persécuteur. Jésus-Christ se saisit de son ennemi lorsque celui-ci était au comble de l’irritation; quelle plus grande marque de sa puissance pouvait-il donner que de maîtriser, que de dompter ce coeur au milieu même de son délire et dans le transport de sa bouillante colère? Un médecin ne fait jamais plus admirer son art que lorsque, amené en présence d’un malade qu’une fièvre ardente dévore, il éteint et fait complètement disparaître cette flamme d’un mal arrivé à son paroxysme. Voilà ce qu’éprouva Paul. Sa fièvre était au paroxysme, et comme une douce rosée qui descendait du ciel, la voix du Seigneur le délivra complètement de son mal. Saul respirant encore la menace et le meurtre contre les disciples du Seigneur. Vous le voyez, il laissait de côté la foule pour s’attaquer aux disciples. Comme un homme qui veut abattre un arbre, va droit à la racine, sans s’occuper des branches, ainsi Paul attaquait les disciples du Seigneur pour couper en eux la racine dû la prédication évangélique.

Mais il se trompait; la racine de là prédication, ce n’étaient pas les disciples, c’était le Maître. Écoutez:: Je suis la vigne, et vous les branches. (Jean, XV, 5.) Or cette racine-là, nul ne peut la frapper. Aussi plus on coupait de branches, plus il en repoussait de nouvelles. Étienne retranché, à sa place repoussent saint Paul et. ceux qui reçoivent la foi par saint Paul. Écoutez la suite du récit: Or il arriva, comme il approchait de Damas, que tout à coup éclata autour de lui une lumière venant du ciel, et étant tombé à terre, il entendit une voix qui lui disait: Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? Pourquoi la voix ne se fait-elle pas entendre la première?pourquoi est-ce la lumière qui éclate d’abord? C’est afin que Saul écoute la voix avec calmé. Quand un homme a l’esprit tendu vers un objet, qu’il est rempli d’ardeur, on a beau l’appeler, il n’entend pas, parce qu’il est tout entier à ce qui l’occupe. C’est ce qui aurait eu lieu pour Paul. L’espèce d’ivresse et de délire que lui causait la pensée des événements ne lui aurait pas permis d’écouter la voix, il n’en aurait pas même entendu les premières paroles, tant son esprit était attaché tout entier à l’œuvre de destruction qu’il méditait; c’est pourquoi le Seigneur éblouit d’abord ses yeux par l’éclat de la lumière: il le force ainsi à se recueillir, il le calme, il l’apaise; et quand il n’y. a plus de trouble dans son âme, que le calme y règne, c’est alors qu’il fait entendre la voix, afin que la tempête d’orgueil qui agitait son coeur étant enfin tombée, il écoute avec une raison sereine les divines paroles qui vont venir à son oreille.

Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? Il accuse moins qu’il ne se défend. Pourquoi me persécutez-vous? qu’avez-vous à vous plaindre de moi? quel mal vous ai-je fait Est-ce parce que j’ai ressuscité vos morts? parce que j’ai purifié vos lépreux? parce que j’ai chassé les démons? Mais ces choses-là devraient me faire adorer et non persécuter. Pour vous faire comprendre que le Seigneur se défend plus qu’il n’accuse par cette parole Pourquoi me persécutes-tu? écoutez comment s’exprime son Père, parlant aux Juifs, et comparez: Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? dit Jésus-Christ; et son Père dit Mon peuple, que l’ai-je fait, en quoi t’ai-je contristé? (Mich. VI, 3.) Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? Te voilà renversé, te voilà lié sans chaîne. Tel un maître, qui serait parvenu à s’emparer d’un esclave coupable d’évasion ainsi que de mille autres méfaits, qui le tiendrait dans les fers et qui lui dirait: que veux-tu que je te fasse maintenant? te voici dans mes mains; tel est Notre-Seigneur à l’égard de Paul; il l’a pris, il l’a renversé par terre, il le voit craintif et tremblant, sans pouvoir faire un mouvement, et il lui dit: Saul, Saul, pourquoi. me persécutes-tu? Qu’est devenue ta colère? Où sont maintenant ces emportements d’un zèle faux? Que fais-tu de ces fers destinés aux fidèles et que tu leur portais en courant par tout le pays? Je ne vois plus sur ton visage cet air féroce qui te signalait naguère. Tu es immobile à présent, et tu ne peux même regarder celui que tu persécutais. Tout-à-l’heure tu te hâtais, tu courais à la tête d’une troupe d’hommes armés, et (89) maintenant tu as besoin de quelqu’un qui te conduise par la main.

Pourquoi me persécutes-tu? En entendant cette parole, Paul comprend toute l’indulgence du Seigneur qui a souffert une persécution qu’il pouvait si facilement arrêter; bonté sans faiblesse dans le passé, providence sans cruauté dans le présent, voilà ce qu’il découvre dans la conduite de Dieu à son égard. Et que répond-il? Qui êtes-vous, Seigneur? L’indulgence lui a révélé le Seigneur de toutes choses, sa propre cécité lui fait voir le Tout-Puissant, et aussitôt il confesse sa souveraine autorité: Qui êtes-vous, Seigneur? Voyez quel coeur bien disposé, quelle âme remplie d’une généreuse liberté, quelle conscience sincère! II ne résiste ni ne dispute, mais il reconnaît le Maître sur-le-champ. Les Juifs avaient vu des morts ressuscités, des aveugles recouvrer la vue, des lépreux purifiés, et non-seulement ils n’étaient pas accourus à l’Auteur de tant de merveilles, mais ils l’avaient insulté, appelé imposteur, ils lui avaient tendu toute espèce d’embûches. Saint Paul se conduit bien différemment, et sa conversion ne se fait pas attendre. Et la réponse du Christ, quelle est-elle? Je suis Jésus que tu persécutes. Et pourquoi ne dit-il pas: je suis Jésus ressuscité, je suis Jésus assis à la droite de Dieu, mais: je suis Jésus que tu persécutes? C’est pour émouvoir son coeur, pour faire pénétrer la componction dans son âme. Écoutez comment, longtemps après, il soupire amèrement sur ce passé réparé cependant par tant de travaux: Je suis le moindre de tous les Apôtres, je ne suis pas même digne d’être nommé Apôtre, moi qui ai persécuté l’Église. (I Cor. XV, 9.) Si tels étaient ses sentiments après les œuvres merveilleuses de son apostolat, que devait-il éprouver, alors qu’il n’avait encore rien fait pour Dieu, que la persécution dont il s’était rendu coupable était seule présente à sa pensée, et qu’il entendait cette voix divine?

5. Mais ici se présente une objection. Ne vous lassez pas, quoique le jour baisse déjà: nous parlons en l’honneur de Paul, de Paul qui pendant trois ans enseigna les fidèles jour et nuit. On nous fait donc une objection et l’on nous dit: Quoi d’étonnant si saint Paul a embrassé la foi? pouvait-il résister à cette voix divine que je comparerais volontiers à une corde que Dieu lui fiait autour du cou pour l’attirer vers lui? Prêtez-moi, toute votre attention. Nous avons tous les jours à combattre sur ce point les Gentils et les Juifs qui s’efforcent, en rabaissant le mérite d’un homme juste, de déguiser le vice de leur propre incrédulité, sans s’apercevoir qu’ils pèchent doublement, d’abord en ne renonçant pas à leurs erreurs, puis en essayant de dénigrer le favori de Dieu. Avec la grâce de Dieu nous saurons rendre vaines toutes leurs attaques. Mais qu’osent-ils dire contre l’Apôtre? Que Dieu a usé de contrainte pour le convertir. Où voyez-vous la contrainte, mon ami.? Dieu, dites-vous, l’a appelé d’en-haut. Tout de bon, le croyez-vous? Mais alors si vous croyez que Dieu a appelé Paul, la même voix vous appelle vous-même tous les jours, et toutefois vous n’obéissez pas. Vous voyez donc qu’il n’y a pas eu de contrainte pour Paul, puisque s’il y en avait eu pour lui il y en aurait aussi pour vous, et vous obéiriez; votre désobéissance est la preuve que son obéissance a été libre et volontaire. S’il est certain que la vocation a beaucoup contribué au salut de saint Paul, comme à celui des autres hommes, il ne l’est pas moins qu’elle ne l’a pas exempté des bonnes oeuvres, ni surtout du mérite d’une bonne volonté; qu’elle a laissé entier son libre arbitre, qu’il est venu à Dieu librement sans subir de contrainte. Un, autre exemple vous le démontrera jusqu’à l’évidence. Les Juifs, eux aussi, ont entendu une voix d’en-haut. voix non du Fils, mais du Père, laquelle fit retentir les bords du Jourdain de ces paroles Celui-ci est mon Fils bien-aimé, et cependant ils disent: Celui-ci est un séducteur. (Matth. III, 17; XXVII, 63.) Quelle opposition signalée! quelle lutte ouverte! Vous voyez qu’une bonne volonté, qu’une âme sincère, qu’un coeur dégagé de toute prévention fâcheuse sont partout nécessaires. Une voix se fait entendre aux Juifs, une voix à saint Paul: saint Paul obéit, les Juifs résistent. La voix qui parle aux Juifs n’est même pas. seule, mais en même temps se montre le Saint-Esprit sous la figure d’une colombe. Comme Jean baptisait, et que le Christ était baptisé, de peur que, ne voyant que la forme humaine, on n’estimât le baptisant plus grand que le baptisé, il vint une voix pour distinguer celui-ci de celui-là. Et comme l’on ne distinguait pas assez de qui la voix parlait, le Saint-Esprit vint, sous forme de colombe se poser sur la tête du Christ, afin qu’il n’y eût plus lieu à aucun doute. Tout ensemble la voix l’annonçait, le Saint-Esprit le (90) désignait, et Jean s’écriait: Je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses souliers. (Luc, III, 16.) Les Juifs virent encore éclater des milliers d’autres signes miraculeux soit en paroles soit en actes, et, nonobstant ces lumières, ils sont demeurés dans leur aveuglement. Leurs yeux voyaient, leurs oreilles entendaient, et leur raison restait plongée dans la nuit des préjugés. C’est ce que l’Evangéliste rapporte expressément lorsqu’il dit que beaucoup de Juifs crurent en Jésus, mais qu’ils ne le confessaient pas, de peur d’être chassés de la synagogue par les chefs du peuple. (Jean, VII, 42.) Et Jésus-Christ lui-même disait: Comment pouvez-vous avoir la foi, vous qui recevez de la gloire les uns des autres et ne recherchez pas la gloire qui est de Dieu seul? (Jean, V, 44.)

Paul se conduit bien différemment: il n’entend qu’une, seule fois la voix de celui qu’il persécute, et aussitôt il accourt, aussitôt il obéit, sa conversion est soudaine et complète. Si vous n’êtes pas trop fatigués de la longueur de ce discours, je poursuivrai cette comparaison de la bonne volonté de saint Paul et de l’obstination des Juifs, et je vous citerai un autre exemple qui en fera mieux ressortir le contraste. —Les Juifs eux-mêmes entendirent la voix du Fils, ils l’entendirent comme Paul l’avait entendue, et presque dans les mêmes circonstances, et néanmoins ils ne crurent pas. Ce fut au fort de son délire et de sa colère, dans le feu de la guerre qu’il faisait aux disciples, que Paul entendit la voix: on en peut dire autant des Juifs. Quand et comment? Ils sortirent la nuit avec des torches et des lanternes. pour le prendre, car ils croyaient n’avoir à faire qu’à un pur homme. Mais lui, voulant les instruire de sa puissance, et, en dépit de leur obstination, leur montrer qu’il est Dieu, leur dit: Qui cherchez-vous? (Jean, XVIII, 4.) Ils étaient devant lui et tout près, et ils ne le voyaient pas. Ils le cherchaient, et c’était lui qui guidait leurs pas afin qu’ils le trouvassent; Jésus voulait leur apprendre qu’il n’allait pas à la passion par contrainte, et que, s’il n’avait pas consenti à souffrir, aucune puissance humaine n’aurait pu l’y forcer. Comment auraient-ils pu le contraindre ceux qui ne savaient pas même le trouver? que dis-je, ceux qui ne pouvaient même pas le voir quoiqu’il fût présent? Non-seulement ils ne le voyaient pas, quoique présent, mais Jésus les interrogeait, ils lui répondaient, et ils ne savaient pas encore qui était celui qui leur parlait, tant ils étaient aveuglés! Jésus fit plus: il fit tomber ces hommes à la renverse. Lorsqu’il eut dit Qui cherchez-vous? tous s’en allèrent à la renverse comme poussés par cette voix. La voix les renversa par terre de la même manière que saint Paul fut lui-même terrassé par celle qu’il entendit. Saint Paul ne vit pas celui qu’il persécutait, les Juifs ne virent pas celui qu’ils cherchaient. La fureur de Paul l’empêcha de voir, la fureur des Juifs les empêcha de voir. Paul fut terrassé lorsqu’il était en route pour aller enchaîner les disciples, les Juifs le furent pendant qu’ils allaient pour enchaîner le Christ. Ici des chaînes, et là des chaînes; persécution ici, persécution là; cécité d’une part, cécité de l’autre; voix dans un cas, voix dans l’autre; dans les deux cas la puissance du Christ paraît avec le même éclat, les remèdes employés sont les mêmes, mais l’effet produit n’est pas. le même; c’est qu’aussi les malades étaient bien différents. Quoi de plus insensé, de plus stupidement dur que les Juifs? Il sont renversés, mais ils se relèvent et poursuivent leur criminelle entreprise. Des pierres seraient-elles plus insensibles! Afin qu’ils sachent quel est Celui qui les a jetés par terre par cette seule parole: Qui cherchez-vous? il réitère sa demande lorsqu’ils sont levés: Qui cherchez-vous? puis, quand ils ont répondu: Jésus, il reprend: Je vous l’ai déjà dit: C’est moi. (Jean, XVIII, 6.) C’est comme s’il leur disait: sachez que je suis le même qui mous ai demandé: qui cherchez-vous? et qui vous ai terrassés. Mais cela ne produisit aucun effet, et ils demeurèrent dans leur aveuglement. Ce parallèle a dû vous convaincre que saint Paul ne s’est pas converti par nécessité, mais par l’heureuse disposition de son âme et par la sincérité de sa conscience.

6. Si vous le permettez et si votre patience n’est pas épuisée, je vous citerai encore un exemple plus saisissant, et qui démontrera, sans qu’il reste rien à objecter, que ce ne, fut pas par nécessité, mais librement, que saint Paul s’est converti au Seigneur. Paul vint plus tard à Salamine, dans l’île de Chypre, et il trouva là un magicien qui le combattait en présence du proconsul Sergius. Alors Paul rempli du Saint-Esprit lui dit: O homme rempli de fraude et. de malice, fils du diable, ne cesseras-tu pas de pervertir les voies du Seigneur? (Act. XIII, 10.) C’est ainsi que parle (91) maintenant ce persécuteur. Glorifions Celui qui l’a si bien converti. Tout à l’heure vous entendiez dire qu’il dévastait l’Église, qu’il entrait dans les maisons pour en retirer les hommes et les femmes qu’il traînait en prison. Entendez maintenant les fiers accents de sa prédication: Ne cesseras-tu pas de pervertir les voies droites du Seigneur? Et voici que la main du Seigneur s’étend sur toi, et tu seras aveugle jusqu’à un temps. Le remède qui lui avait rendu la vue à lui-même, il l’imposa au magicien; mais celui-ci resta aveugle, ce qui. vous montre que la vocation n’a pas toute seule amené saint Paul à la foi, et que sa bonne volonté y a contribué en même temps. Si la cécité seule avait fait ce miracle, elle l’eût également opéré sur le magicien. Il n’en fut pas ainsi. Le magicien demeura dans les ténèbres; et le proconsul témoin du prodige crut. Le remède est appliqué à celui-là et c’est sur celui-ci qu’il opère. Voyez ce que peut la bonne disposition du coeur, ce que peut l’obstination et l’endurcissement! Le magicien devint aveugle, il était opiniâtre, c’est pourquoi il ne profita pas du remède; mais le proconsul ouvrit les yeux à la lumière et connut le Christ.

Saint Paul s’est donc converti librement, je l’ai suffisamment démontré. Non, soyez-en convaincus, Dieu ne force pas les volontés rebelles, il attire seulement les volontés obéissantes. Personne, dit Notre-Seigneur, ne vient à moi, si mon Père ne l’attire. (Jean, VI, 44.) Or, le Père n’attire que celui qui veut être attiré, et qui du fond de sa misère tend les bras au divin Libérateur. Encore une fois, Dieu ne fait pas violence aux volontés; il voudrait notre salut qu’il ne saurait l’opérer, si nous ne le voulions pas, non pas que sa volonté soit faible, mais il ne veut forcer personne. Je crois nécessaire d’insister sur cette proposition, à cause du grand nombre de ceux qui, pour colorer leur paresse, font valoir ce faux prétexte; les exhorte-t-on à la lumière du baptême, à un changement de vie, à la pratique des bonnes oeuvres: ils hésitent, ils reculent, et répondent qu’ils attendent que Dieu veuille bien les persuader et les convertir. Qu’ils s’en remettent à la volonté de Dieu, rien de mieux; mais il faut déjà qu’ils fassent ce qui dépend d’eux-mêmes, et je leur permettrai alors de dire quand Dieu voudra. Car si vous vous livrez au sommeil et à l’indifférence, vous aurez beau vous en référer à la volonté de Dieu, rien ne se fera jamais de ce qu’il faut, je vous le déclare. Je ne me lasse pas de vous répéter que jamais Dieu n’a usé de contrainte et de violence pour attirer à lui un seul homme. Il veut que tous soient sauvés, il ne sauve personne malgré sot, Saint Paul ne dit-il pas, lui qui veut-le salut de tous les hommes et leur arrivée à la connaissance de la vérité? (I Tim. II, 4.) Comment donc tous né sont-ils pas sauvés, si Dieu veut qu’ils le soient? c’est que la volonté de tous ne se conforme pas à sa volonté et qu’il ne contraint personne. N’a-t-il pas dit: Jérusalem, Jérusalem, que de fois j’ai voulu rassembler tes enfants, et tu ne l’as pas voulu? Et quel sera le sort de Jérusalem? écoutez: Voici que votre maison demeurera déserte. (Luc, XIII, 34, 35.) Vous le voyez, Dieu a beau vouloir nous sauver, si nous n:y consentons pas, nous sommes maîtres de nous perdre. Encore une fois, Dieu ne sauve que celui qui veut bien être sauvé. Les hommes dominent leurs esclaves bon gré mal gré, parce qu’ils se proposent, dans leur domination, leur propre intérêt et nullement celui de leurs serviteurs. Mais Dieu, gui ne manque de rien, Dieu qui veut nous montrer que s’il désire nous avoir pour ses serviteurs ce n’est pasqu’il ait besoin de ce qui est à nous, mais parce qu’il recherche notre intérêt, Dieu qui fait tout pour notre utilité et rien pour son avantage, qui nous accorde notre salut quand nous l’acceptons avec empressement et reconnaissance, Dieu ne peut user de violence contre ceux qui lui résistent, et, en respectant leur liberté,. il-montre que nous lui devons de la reconnaissance pour sa domination, et qu’il ne nous en doit point pour notre soumission. Pénétrons-nous de ces pensées, réfléchissons à la charité de Dieu pour les hommes, et, autant que nous le pouvons, menons une vie qui soit digne de cette bonté, afin que nous méritions de posséder le royaume des cieux, que je vous souhaite à tous, par la grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient la gloire et l’empire, avec le Père, le Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

QUATRIÈME HOMÉLIE. Répriman de aux absents, exhortation à ceux qui sont présents de s’occuper de leurs frères. — Sur le commencement de l’épître aux Corinthiens: « appelé » Paul, et de l’humilité.

1° Ceux qui ne viennent pas à l’église n’ont pas entendu cette parole du Prophète: J’ai préféré d’être au dernier rang dans la maison de mon Dieu, plutôt que d’habiter sous les tentes des pécheurs. Ce que l’âme éprouve en entrant dans une église. Le culte de Dieu est la seule chose nécessaire et doit passer avant tout le reste. — 2° Nécessité de s’occuper du salut de ses frères. — 3° Ici commence l’instruction, elle roule entièrement sur l’explication du mot vocatus mis par saint Paul, en tête de sa première épître aux Corinthiens. — Il n’,importe pas tant de lire que de comprendre les Écritures. Les noms des saints sont vénérables aux fidèles et terribles au pécheurs. — 4° Ce mot vocatus veut dire que ce n’est pas l’Apôtre qui est venu au Seigneur le premier, mais qu’il a répondu à une vocation, à un appel. — 5° Les Corinthiens étaient riches de toutes sortes d’avantages selon le monde, dont ils tiraient vanité. — 6° Ils s’enorgueillissaient même de la doctrine révélée que saint Paul leur avait prêchée le premier; c’est donc pour leur donner une leçon d’humilité que saint Paul use de ce mot vocatus; c’est l’équivalent de quid habes quod non accepisti? Exhortation à l’humilité, fondement de toutes les vertus.

1. Lorsque je considère votre petit nombre,, lorsqu’à chaque réunion, je vois le troupeau qui s’en va diminuant, j’éprouve et de la peine, et de la joie; de la joie, à cause de vous qui êtes présents, de la peine à cause des absents. Vous êtes dignes d’éloges, vous dont le petit nombre n’a pas ralenti le zèle; ils méritent au contraire d’être blâmés, eux dont votre exemple n’a pu réveiller l’engourdissement. Votre ardente piété n’a pas eu à souffrir de leur froide indifférence, et je vous en félicite; mais aussi votre zèle leur a été inutile, et c’est pourquoi je les plains, pourquoi je pleure. Ils n’ont pas entendu le prophète disant: J’ai préféré d’être au dernier rang dans la maison de mon Dieu, plutôt que d’habiter sous les tentes des pécheurs. (Ps. LXXXIII, 11.) Il ne dit pas: j’ai préféré habiter, demeurer dans la maison de mon Dieu, mais: j’ai préféré d’être au dernier rang. Je m’estimerai heureux d’être rangé parmi les derniers: que je puisse seulement franchir le seuil, et je serai content. Je considère comme un don très grand d’être compté parmi les derniers dans la maison de mon Dieu. Dieu est le maître commun de tous, mais la charité se l’approprie: tel est l’amour. Dans la maison de mon Dieu. Celui qui aime désire de voir l’objet de son amour, il désire même de voir sa maison, et le vestibule de sa maison, et jusqu’au carrefour et à la rue où il demeure. S’il voit le vêtement ou la chaussure de l’objet aimé, il croit voir l’objet aimé présent devant lui. Tels étaient les prophètes; ne pouvant voir Dieu, qui est incorpore, ils voyaient sa maison, et à la vue de sa maison, leur imagination se figuraient sa présence. J’ai préféré d’être au dernier rang dans la maison de mon Dieu, plutôt que d’habiter sous les tentes des pécheurs. Tout lieu, tout endroit, comparé à la maison de Dieu est une tente de pécheurs, fût-ce le barreau, le palais du sénat, la maison d’un particulier. La prière n’est pas étrangère à ces demeures, mais elles retentissent plus souvent encore du bruit des querelles, des disputes et des injures, elles sont les asiles obligés des méprisables soucis de cette vie. L’Église ne connaît pas ces misères; c’est pourquoi elle est la maison de Dieu, tandis que ces autres demeures ne sont que les tentes des pécheurs. Tel un port où ne pénètre ni vent ni tempête, et qui procure aux navires qui y (93) sont à l’ancre une sécurité profonde; telle est la maison de Dieu; elle dérobe les hommes qui y entrent au tourbillon du monde et elle leur offre un calme et tranquille abri où ils peuvent entendre la voix de Dieu. Cet asile est une occasion de vertu, une école de sagesse; non-seulement au moment de l’assemblée, pendant qu’on lit les Écritures, pendant que l’instruction descend de la chaire, et que les vénérables Pères siègent à leurs places, mais encore en tout autre temps; à quelque heure en effet que vous entriez dans l’église, aussitôt vous sentez vos épaules déchargées du fardeau de la vie. Dès le premier pas que vous faites-dans ce sacré parvis, une sorte d’atmosphère spirituelle vous enveloppe, une paix profonde saisit votre âme d’une religieuse terreur, y. fait pénétrer la sagesse, élève votre coeur, vous fait oublier le monde visible, et vous emporte de la terre jusqu’au ciel. Si l’on profite tant à venir ici, même en dehors de l’assemblée, que sera-ce lorsque la voix éclatante des prophètes s’y fait entendre, lorsque les Apôtres y prêchent l’Évangile, lorsque le Christ est sur l’autel, lorsque le Père agrée les mystères qui s’accomplissent, lorsque le Saint-Esprit apporte les joies de l’amour divin! quelle abondance de grâces ne recueillent pas alors ceux qui sont présents! de quels avantages ne se privent pas ceux qui sont absents!

Je voudrais bien savoir où sont maintenant ceux qui n’ont pas daigné venir à cette assemblée, quelle affaire les retient éloignés du banquet sacré, de quoi ils s’occupent… Ou plutôt je ne le sais que trop: ils s’entretiennent de sujets absurdes et ridicules, ou bien ils sont rivés aux intérêts de la vie présente, occupations l’une et l’autre inexcusables et punissables du plus grand supplice. Pour les premiers, cela s’entend de soi-même sans démonstration; quant à ceux qui nous objectent leurs. affaires domestiques, prétendant y trouver une raison d’absolue nécessité pour s’exempter de venir ici une fois la semaine, donnant le pas aux intérêts du ciel sur ceux de la terre un jour sur sept, ils n’ont pas davantage de pardon à espérer, j’en atteste l’Évangile, qui s’exprime à ce sujet de la manière la plus claire. C’étaient précisément là les prétextes allégués par les conviés des noces spirituelles: l’un avait acheté une paire de boeufs, l’autre avait fait acquisition d’un champ, un autre s’était marié, ce qui n’empêcha pas qu’ils furent tous punis. (Luc, XIV,18-20.) Ces raisons n’étaient pas sans gravité; mais, contre un appel de Dieu, il n’y a pas de raison qui puisse prévaloir. Dieu est la première de nos nécessités; il faut premièrement lui rendre l’honneur qui lui est dû, et ne vaquer qu’ensuite aux autres occupations. Est-ce qu’un serviteur s’occupe de ses propres intérêts avant d’avoir pourvu à ceux de son maître? Et quand on montre tant de respect et de soumission pour des maîtres mortels, dont le pouvoir n’est que nominal. et de convention, et qui ne sont au fond que nos compagnons de servitude, n’est-il pas absurde de ne pas avoir au moins les mêmes égards pour Celui qui est vraiment le Maître non-seulement des hommes, mais encore des puissances d’en-haut? Oh! si vous pouviez descendre dans ces consciences mondaines, quel affligeant spectacle vous offriraient les plaies qui les rongent, les épines qui les couvrent! Comme une terre privée des bras du laboureur ne tarde pas à devenir stérile et sauvage, ainsi l’âme privée des enseignements divins ne produit que des épines et des chardons..

Si nous, qui chaque jour prêtons l’oreille aux discours des prophètes et des apôtres, nous avons tant de peine à contenir l’impétuosité de notre caractère, à refréner notre colère, à réprimer nos convoitises, à nous défaire de la rouille de l’envie; si, dis-je, malgré les puissants enchantements des divines Écritures, dont nous faisons un usage perpétuel pour assoupir nos passions, nous avons tant de peine à contenir ces bêtes farouches, quel espoir de, salut reste donc à ceux qui n’usent jamais de ces remèdes, qui ne prêtent jamais l’oreille aux enseignements de la divine Sagesse? Je voudrais pouvoir vous montrer leur âme… Comme vous la verriez sordide et malpropre, abjecte, confuse et honteuse! Comme le corps qui ne connaît pas l’usage des bains, l’âme qui ne se purifié pas au bain de la doctrine spirituelle contracte toutes sortes de malpropretés et de souillures par le péché. Oui, vos âmes trouvent ici un bain spirituel auquel le feu de l’Esprit-Saint communique la vertu d’enlever toute souillure; ce feu de l’Esprit-Saint efface même jusqu’à la couleur de pourpre: Quand même vos péchés seraient couleur de pourpre, je vous rendrai blancs comme la neige. (Isai. I,18.) Bien que la tache du péché prenne sur l’âme avec non moins d’énergie que la teinture de pourpre sur la laine, je puis changer cet état (94) en l’état contraire: il suffit que je veuille; et tous les péchés disparaissent.

2. Je ne dis pas ces choses pour vous, qui, grâces à Dieu! n’avez pas besoin de réprimande; je les dis afin que vous les reportiez aux absents. Si je pouvais savoir où ils se réunissent, je n’importunerais pas votre charité; mais, comme il n’est pas possible qu’un homme seul connaisse tout un peuple si nombreux, je vous recommande à vous le soin de vos frères. Occupez-vous d’eux, invitez-les; je sais que vous l’avez fait souvent, mais ce n’est rien de l’avoir fait souvent: il faut le faire jusqu’à ce que vous les ayez persuadés et attirés. Je sais combien est peu agréable ce rôle d’importuns dont je vous charge, et que vous avez souvent rempli sans rien gagner; mais que saint Paul vous console par ces paroles: La charité espère tout, croit tout; la charité n’excède jamais. (I Cor. XIII, 7.) Pour vous, faites votre devoir; et si votre frère se refuse au bien que vous lui voulez faire, vous n’en recevrez pas moins de Dieu votre récompense. Quand c’est à la terre que vous confiez vos semences, si elle ne vous rend pas d’épis, vous revenez chez vous les mains vides; il n’en est pas de même de la doctrine que vous semez dans une âme, elle vous donne toujours une récompense assurée, que la persuasion s ensuive ou non. Ce « n’est pas sur le résultat final du travail, mais sur l’intention des travailleurs que Dieu mesure les salaires. Je ne vous demande rien, sinon que vous fassiez ce que font ceux que possède la passion du théâtre et des courses de chevaux. Que font-ils? Ils se concertent dès le soir, et au point du jour ils vont les uns chez les autres, ils choisissent leurs places, s’établissent les uns à côté des autres, afin d’augmenter ainsi le plaisir qu’ils se promettent à ces spectacles diaboliques. Ce zèle qu’ils déploient pour la perte de leurs âmes; en s’entraînant mutuellement, ayez-le pour travailler au bien des vôtres, entr’aidez-vous dans l’oeuvre du salut: un peu avant l’heure de l’office divin, allez devant la maison de votre frère, attendez à la porte, et quand il sort, emparez-vous de lui. Il va peut-être vous objecter mille affaires urgentes; tenez ferme, ne lui permettez pas de mettre la main à aucune oeuvre séculière avant qu’il ait assisté à l’office tout entier. Il se défendra, il résistera, il alléguera vingt prétextes; ne l’écoutez pas, ne cédez pas; dites-lui, faites-lui comprendre que ses affaires temporelles ne s’en expédieront que mieux lorsqu’il aura assisté à l’office jusqu’à la fin, pris part aux prières et profité des bénédictions des Pères; par ces raisons et d’autres semblables, enchaînez-le et l’amenez à ce banquet sacré, et votre récompense sera double, parce que, non content d’y venir vous-même, vous y aurez attifé votre frère.

Déployons ce zèle et cet empressement à ramener ceux qui négligent leurs devoirs, et certainement nous ferons notre salut. Les plus indolents, les plus éhontés, les plus pervers seront à la fin touchés de vos efforts persévérants, et ils s’amélioreront. Si insensibles qu’on les suppose, ils ne le seront pas plus que ce juge qui ne connaissait pas Dieu et ne craignait pas les hommes, et qui cependant, tout cruel, tout farouche et tout cuirassé de fer et de diamant qu’il était, se laissa vaincre par les assiduités d’une seule femme veuve. (Luc, XVIII, 2-5.) Quoi! urne pauvre veuve a su fléchir un juge cruel qui ne craignait ni Dieu ni les hommes, et nous, nous ne pourrions fléchir nos frères, beaucoup plus traitables et plus faciles que ce juge’, et cela quand il y va de leurs propres intérêts! Non, nous sommes inexcusables. Ce sont là des choses que je répète bien souvent; je les dirai encore et toujours, jusqu’à ce que je voie bien portants ceux qui sont maintenant malades; je ne cesserai de les réclamer, jusqu’à ce que je les aie recouvrés par vos soins. Puisse l’état de ces malheureux vous causer la même peine qu’à moi! certainement vous ferez tout pour les sauver. Ce n’est pas moi seulement, c’est aussi saint Paul qui vous recommande de prendre soin de ceux qui sont avec vous membres du même corps. Consolez-vous, dit-il, mutuellement par de telles paroles; et encore: Edifiez-vous les uns les autres. (I Thess. V, 11.) Grande sera la récompense de ceux qui s’occupent du salut de leurs frères, et non moins grand le châtiment de ceux qui le négligent.

3. L’importance même de ces recommandations me donne la confiance que vous vous empresserez de les mettre en pratique: Je termine donc ici l’exhortation pour commencer l’instruction, et c’est saint Paul qui va me fournir l’aliment spirituel que je me propose de vous offrir. Paul, apôtre de Jésus-Christ, par la vocation de Dieu (I Cor. I, 1.)Voilà des paroles que vous avez souvent ouïes, souvent lues. Mais c’est peu de lire, il faut encore entendre (95) ce qu’on lit, autrement la lecture est entièrement inutile. On pourrait longtemps fouler sous ses pieds un trésor avant de s’enrichir; on n’en profite qu’en creusant la terre, qu’en descendant jusqu’à l’endroit où il est enfoui pour y puiser. Il en est de même des Écritures: une lecture superficielle n’en découvre pas toutes les richesses, il faut les approfondir. Si la lecture suffisait, Philippe n’aurait pas dit à l’eunuque: Comprenez-vous ce que vous lisez? (Act. VIII, 30.) S’il suffisait de lire, le Christ n’aurait pas dit aux Juifs: Scrutez les Écritures. (Jean, V, 39.) Scruter, ce n’est pas s’arrêter à la superficie, c’est descendre jusqu’au fond. Or je vois dans ce début un champ infini de réflexions. Dans les lettres que l’on s’écrit dans le inonde, les salutations sont sans conséquence, ce ne sont que de pures formules de politesse; il en est tout autrement des Épîtres de saint Paul, elles sont pleines de beaucoup de sagesse dès le commencement. C’est la voix de Paul qu’on entend, mais les paroles qu’il prononce sont celles du Christ qui meut l’âme de Paul. Paul, apôtre, par la vocation de Dieu, ce seul nom de Paul, ce simple nom, renferme, comme vous avez pu vous en convaincre, tout un trésor de réflexions. Car, si vous vous en souvenez, j’ai parlé trois jours durant sur ce seul nom, je vous ai expliqué pourquoi son ancien nom de Saul avait été changé en celui de Paul, pourquoi ce changement n’avait pas eu lieu aussitôt après la conversion, pourquoi l’Apôtre avait conservé encore assez longtemps le nom qu’il avait reçu de ses parents; nous en avons pris occasion de vous montrer la sagesse de Dieu et sa bienveillante tant envers nous qu’envers les grands. saints. Si les hommes eux-mêmes ne donnent pas au hasard des noms à leurs enfants, s’ils choisissent tantôt le nom du père, tantôt celui du grand-père, tantôt celui d’un autre ancêtre de la famille, combien plus Dieu consulte-t-il la raison et la sagesse dans les noms qu’il donne à ses serviteurs! Les hommes ont en vue soit l’honneur de ceux qui ne sont plus, soit leur propre satisfaction, lorsqu’ils donnent à leurs enfants les noms des morts: ils cherchent à tromper leur douleur en faisant revivre un nom. Mais Dieu, c’est quelque vertu ou quelque enseignement dont il conserve le souvenir dans les noms des saints, comme s’il le gravait sur une colonne d’airain.

Saint Pierre a été ainsi nommé en raison de sa vertu. Dieu a comme déposé dans ce nom une preuve de la fermeté de l’Apôtre dans la foi, et tout ensemble une perpétuelle exhortation à ne pas déchoir de cette fermeté. (Matth. XVII, 18.) Jacques et Jean, durent leur surnom de fils du tonnerre à la puissance de leur voix dans la prédication de l’Évangile. Mais pour ne pas vous causer d’ennui en me répétant, je laisse ce sujet pour vous montrer que les noms des saints sont par eux-mêmes vénérables aux personnes pieuses et terribles aux pécheurs. Lorsque saint. Paul ayant recueilli, converti et baptisé Onésime, l’esclave fugitif, le voleur qui s’était évadé après avoir dérobé de l’argent à son maître, le renvoya à Philémon, il écrivit à celui-ci une lettre où se lit le passage suivant: Je pourrais avec une pleine assurance vous ordonner dans le Christ Jésus ce qui convient, mais j’aime mieux avoir recours à la prière de l’affection, moi du même âge que vous, moi le vieux Paul, qui de plus suis maintenant le prisonnier de Jésus-Christ. (Phil. VIII, 9.) Vous voyez qu’il fait valoir trois motifs: les chaînes qu’il porte pour Jésus-Christ, son âge, et le respect dû à son nom. Pour donner plus de force à sa supplication en faveur d’Onésime, il se fait pour ainsi dire triple; ce n’est plus un seul homme: c’est l’enchaîné, c’est le vieil apôtre, c’est Paul. Cela vous montre que les noms des saints sont par eux-mêmes vénérables aux fidèles. S’il suffit de prononcer le nom d’un enfant chéri pour arracher à un père une grâce qu’il refuse, comment le même pouvoir n’appartiendrait-il pas aux noms des saints qui sont les enfants chéris de Dieu?

J’ai ajouté que les noms des saints inspirent la terreur aux-pécheurs comme le nom du maître en inspire à l’enfant paresseux. Écoutez comment le même apôtre le donne à entendre dans son épître aux Galates. Ceux-ci avaient eu la faiblesse de se laisser entraîner au judaïsme, leur foi était en péril, et saint Paul voulant-les relever et-leur persuader de ne plus altérer la pureté de la doctrine chrétienne par aucun mélange judaïque, leur écrivait: Voici que moi, Paul, je vous dis que si vous vous faites circoncire, le Christ ne vous servira de rien. (Gal. V, 2.) Vous avez dit: Moi; pourquoi ajouter: Paul? Est-ce que le mot moi ne suffisait pas pour désigner celui qui écrivait? Sachez que le nom ainsi ajouté pouvait ébranler les auditeurs; l’Apôtre le met afin de (96) retracer plus vivement le souvenir du maître à l’esprit des disciples. La même chose nous arrive à tous: le nom d’un saint qui frappe notre oreille nous fait sortir de notre torpeur, nous fait trembler au sein de l’indifférence. Lorsque j’entends prononcer le nom de Paul, je me représente celui qui vivait dans les tribulations, dans les angoisses, au milieu des coups, dans les prisons, celui qui passa un jour et une nuit au fond de la mer, celui qui fut ravi au troisième ciel, celui qui entendit des paroles ineffables dans le paradis, celui que le Saint-Esprit nomma un vase d’élection, le paranymphe du Christ, celui qui eût souhaité d’être séparé du Christ pour le salut de ses frères. À peine son nom est-il prononcé que, semblable à une chaîne d’or, la suite de ses grandes actions se présente incontinent aux esprits attentifs. Ce qui est un avantage considérable.

4. Il serait facile d’en dire davantage sur le nom. Mais il faut enfin venir au second mot de notre texte. Nous avons trouvé dans le mot Paul une abondante moisson; le terme par la vocation de Dieu, ne sera pas moins fertile: je dis même qu’il nous offrira une plus ample récolte. de contemplations élevées, si nous voulons ne pas épargner notre peine et notre attention. Un seul diamant détaché d’une riche parure ou du diadème d’un roi, et vendu, fournirait de quoi acheter et des palais splendides et d’immenses domaines, et des troupes d’esclaves, et tout ce qui compose une grande fortune; il en est ainsi des paroles divines. Prenez-en une seule, développez en le sens, elle va vous donner toute une fortune spirituelle; elle ne vous apportera, il est vrai, ni maisons, ni esclaves, ni arpents de terre; mais si vos âmes sont attentives, elle leur procurera ce qui vaut mieux que tout cela, de nombreux motifs de sagesse et de vertu. Considérez donc dans quel vaste champ de réflexions spirituelles nous introduit ce terme par la vocation divine. Voyons donc d’abord ce qu’est ce terme, puis nous rechercherons les raisons pour lesquelles l’Apôtre ne l’emploie qu’en tête des épîtres aux Romains, et aux Corinthiens; on ne le trouve en effet dans aucune autre. À ce fait il y a une raison, il n’est pas dû au hasard. Est-ce le hasard qui nous dicte à nous les formules initiales de nos lettres? Nullement, c’est l’usage et la raison. Lorsque nous écrivons à un inférieur, nous débutons ainsi: un tel à un tel; lorsque c’est à un égal nous qualifions de seigneur le destinataire de la lettre; lorsque c’est à un supérieur, nous ajoutons encore d’autres qualifications plus respectueuses. Si donc nous usons, nous, d’un tel discernement, si nous n’écrivons pas à tous du même ton, si nous modifions les appellations suivant le rang des personnes, pourquoi saint Paul eût-il agi en pareil cas sans raison et au hasard? Non, ce n’est pas sans motif qu’il a écrit à ceux-ci d’une manière, à ceux-là d’une autre: il ne l’a fait que guidé par une sagesse inspirée.

Parcourez les épîtres de saint Paul, et vous verrez qu’il ne se sert de ce terme par la vocation de Dieu que dans l’épître aux Romains, et dans la première aux Corinthiens. C’est un fait dont nous dirons la raison, après que nous aurons expliqué ce terme lui-même, et montré ce que saint Paul a voulu par là nous enseigner. Que veut-il donc nous enseigner en se disant apôtre par la vocation de Dieu? Que ce n’est pas lui qui est venu au Seigneur le premier, mais qu’il a répondu à une vocation. Ce n’est pas lui qui a cherché et trouvé: non, il a été trouvé, étant égaré; ce n’est pas lui qui a tourné le premier ses regards vers la lumière, c’est la lumière qui l’a prévenu en lui dardant ses rayons dans les yeux; en même temps qu’il perdait l’usage de ses yeux corporels, s’ouvraient les yeux de son âme. Il a voulu nous apprendre qu’il ne s’attribuait pas à lui-même ses grandes actions, mais à Dieu qui l’avait appelé, et voilà pourquoi il se dit apôtre par la vocation. de Dieu. Il semble nous dire: Celui qui m’a ouvert l’arène et le stade, voilà l’auteur de mes couronnes; celui qui a posé le principe, planté la racine, voilà le maître à qui reviennent de droit les fruits. C’est dans le même sens qu’après avoir dit (I Cor. XV, 10): J’ai travaillé plus que tous les autres, il ajoute aussitôt: Non pas moi, mais la grâce qui est avec moi. Ainsi ce terme par la vocation de Dieu exprime que saint Paul ne s’attribue pas à lui-même le mérite de ses oeuvres, mais qu’il le rapporte à Dieu son Maître. L’enseignement que le Christ donnait à ses disciples, disant: Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis (I Jean, XV,16), l’Apôtre le reproduit en ces termes: Alors je connaîtrai dans la mesure que j’ai été connu. (I Cor. XIII, 12.) Ce qui veut dire: ce n’est pas moi qui ai Connu le premier, c’est Dieu qui m’a prévenu. (97) Il était encore persécuteur, il dévastait l’Église, lorsque le Christ l’appela en lui disant: Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu? (Act. IX, 4.) Voilà pourquoi il se dit apôtre par la vocation de Dieu.

Pourquoi prend-il ce titre, lorsqu’il écrit aux Corinthiens? Corinthe est la métropole de l’Achaïe; elle abondait en dons spirituels, et cela se conçoit: elle avait plus que tolite autre cité joui de la prédication de l’Apôtre. Comme une vigne qui jouit des soins d’un excellent vigneron, se couvre d’un feuillage luxuriant et se charge de fruits abondants, ainsi cette cité, qui, plus que toute autre, avait participé à l’enseignelnent du grand Apôtre, et qui durant longtemps avait joui de sa sagesse, florissait en toute sorte de biens et de grâces. L’abondance des dons de l’Esprit n’était pas le seul bien qu’elle possédât, elle était encore comblée de tous les avantages, de toutes les commodités de la vie. Par sa. sagesse profane, par sa richesse et par sa puissance, elle l’emportait sur toutes les autres villes de la Grèce. Or, tant d’avantages lui inspiraient de l’orgueil, et ce vice la divisait en une multitude de sectes.

Telle est, en effet, la nature de l’orgueil: il brise le lien de la charité, sépare les hommes, et aboutit à l’isolement de celui qui en est possédé. Comme un mur, en se dilatant, peut renverser une maison, ainsi une âme que l’amour-propre gonfle, rejette tous les liens qui l’attachent au prochain. Corinthe était alors travaillée de ce mal. Les dissensions qui la déchiraient divisaient aussi l’Église; ses habitants s’attachaient à vingt docteurs rivaux, se constituaient en sectes et en partis et ruinaient la dignité de l’Église. La dignité de l’Église ne peut être florissante qu’autant que ceux qui la composent gardent entre eux la concorde et l’harmonie qui doivent exister entre les membres d’un même corps.

5. Il faut vous montrer que c’était de saint Paul que les Corinthiens avaient reçu les premiers enseignements de la foi, qu’ils étaient comblés de dons spirituels, qu’ils jouissaient d’avantages temporels supérieurs à ceux des autres peuples, qu’enorgueillis de-toutes ces faveurs, ils se partageaient en factions, qu’ils se disaient sectateurs les uns de celui-ci, les autres de celui-là. Saint Paul leur a le premier inculqué la foi, il nous l’enseigne lui-même en ces termes: Quand vous auriez beaucoup de maîtres en Jésus-Christ, vous n’avez pas néanmoins plusieurs pères, puisque c’est moi qui vous ai engendrés en Jésus-Christ par l’Évangile. (I Cor. IV, 15.) S’il les a engendrés en Jésus-Christ, c’est donc qu’il a été le premier à leur faire connaître Jésus-Christ. J’ai planté, dit-il encore, Apollo a arrosé (L. III, 6), et il se donne comme ayant le premier jeté dans cette ville la semence de l’Évangile. Voici un passage qui montre de quelles faveurs spirituelles ils étaient comblés: Je remercie mon Dieu de la grâce que Dieu vous a donnée en Jésus-Christ et de toutes les richesses dont vous êtes comblés en lui, au point de n’être privés d’aucune grâce. (I Cor. I, 4, 5.) Qu’ils possédassent la science profane, nous le voyons assez par les nombreuses et longues attaques que l’Apôtre dirige contre cette même science. Il les réprimande avec une sévérité dont on aurait peine à trouver un autre exemple dans ses écrits: et certes il avait raison, il était naturel qu’il portât le fer à la racine du mal. Jésus-Christ, dit-il, ne m’a pas envoyé pour baptiser, mais pour prêcher l’Évangile, non pas toutefois par la sagesse de la parole, afin de ne pas rendre vaine la croix de Jésus-Christ. (I Cor. I, 17.) Pouvait-il traiter plus sévèrement la sagesse du siècle, qu’il accusait non-seulement d’être inutile à la piété, mais encore de l’entraver et de l’arrêter? De même que le fard et les autres raffinements de la parure ne s’appliquent aux beaux corps et aux beaux visages qu’au détriment de leur beauté vraie et naturelle, parce qu’alors une partie du mérite revient aux couleurs empruntées, ainsi qu’aux autres moyens artificiels, tandis que rien ne fait tant ressortir la beauté naturelle d’un visage que de n’y rien ajouter, parce que, dépourvue d’ornements étrangers, elle attire sur soi-même toute l’attention et. tous les hommages; de même en est-il de la piété, qui est toute la beauté de l’épouse du Saint-Esprit; si vous la chargez des ornements extérieurs de la richesse, de la puissance, de l’éloquence, vous rabaissez sa gloire, parce que vous ne l’avez pas laissée paraître toute seule dans l’éclat de sa beauté, et que vous l’avez forcée de partager un honneur qu’il eût mieux valu lui laisser entier; mais si vous la laissez combattre seule et nue, si vous écartez d’elle tout ce qui est humain, alors sa beauté paraîtra parfaitement et dans sa plénitude, alors éclatera sa force invincible, parée que, sans avoir besoin ni de la richesse, ni de la science, ni de (98) la puissance, ni de la noblesse, ni d’aucun secours humain, elle sera capable de tout vaincre, de tout surmonter, et pourra, parle moyen d’hommes simples, humbles, indigents, pauvres, communs, subjuguer les impies, les rhéteurs, les philosophes, les tyrans; en un mot, la terre entière.

C’est là ce qui faisait dire à saint Paul: Ce n’est pas avec l’ascendant d’une sublime éloquence que je surs venu vous annoncer l’Évangile de Jésus-Christ (I Cor. II, 1); et: Dieu a choisi ce qui est folie selon le monde pour confondre les sages. (I Cor. I, 27.) Il ne dit pas simplement, ce qui est folie, mais ce qui est folie selon le monde; c’est qu’en effet tout ce que le monde regarde comme folie, n’est pas toujours tel au jugement de Dieu; au contraire beaucoup d’insensés selon le monde sont sages selon Dieu, beaucoup de pauvres selon le monde sont riches selon Dieu. Par exemple le Lazare, si pauvre dans le monde, se trouve parmi les plus riches dans les cieux. (Luc, XVI, 20.) Cette folie selon le monde désigne, dans le langage de l’Apôtre, ceux qui n’ont pas la langue exercée, ceux qui ignorent la science profane, ceux qui ne savent point parler agréablement. Et voilà, dit l’Apôtre, ceux que Dieu a choisis pour confondre les sages. Et comment, dites-vous, sont-ils confondus? Par les faits, par l’expérience. Voici une pauvre veuve, une mendiante assise à la porté de votre maison peut-être même est-elle estropiée; vous l’interrogez sur l’immortalité de l’âme, sur la résurrection des corps, sur la Providence de Dieu, sur la rétribution proportionnée aux mérites, sur les comptes à rendre en l’autre monde, sur le tribunal redoutable, sur les biens réservés à ceux qui pratiquent la vertu, sur les maux dont sont menacés les pécheurs, sur d’autres questions de ce genre, et elle vous fait des réponses dont la plénitude, et l’exactitude ne laissent rien à désirer; voyez au contraire ce philosophe si fier de sa chevelure et de son bâton, proposez-lui les mêmes questions: il dissertera longuement, son bavardage ne tarira pas durant des, heures; mais quand il faudra conclure, il ne pourra pas dire un seul mot, pas articuler une syllabe. Ce contraste vous montrera comment Dieu a choisi ce qui est fou selon le monde, pour confondre les sages. Des choses que ces superbes et ces orgueilleux n’ont pas trouvées, parce qu’ils se sont privés des lumières du Saint-Esprit, parce qu’ils n’ont rien voulu devoir qu’à leur propre raison, des mendiants, des misérables, des ignorants les ont apprises à la perfection en se faisant les disciples de la Sagesse d’en-haut. L’Apôtre va plus loin dans ses attaqués contre la sagesse profane, et il dit: La sagesse de ce monde est folie au jugement de Dieu. (I Cor. III,19.) Pour éloigner les fidèles de cette sagesse mondaine il leur disait encore avec autant de dédain que de force: Si quelqu’un parmi vous se croit sage de la sagesse de ce siècle, qu’il devienne fou pour devenir sage de la vraie sagesse; et encore: Il est écrit, je perdrai la, sagesse des sages, et je réprouverai la prudence des prudents (I Cor. 1, 19); et encore: Le Seigneur connaît les pensées des hommes, et il en sait toute la vanité. (I Cor. III, 27.)

6. Ces citations démontrent suffisamment que les Corinthiens possédaient la sagesse de ce monde: leur orgueil, leur vaine gloire se voient également dans la même épître. Par exemple, après quelques paroles sévères prononcées au sujet de l’incestueux, il ajoute: Et vous êtes encore enflés d’orgueil! (I Cor. V, 2.) Que cet orgueil donnait naissance à des querelles qui les divisaient, écoutez-en la preuve: Car puisqu’il y a parmi vous, des querelles, des jalousies et des dissensions, n’est-il pas visible que vous êtes charnels, et que vous vous conduisez selon l’homme? (I Cor. III, 3.) Quelles étaient les conséquences de ces querelles? Ils se disaient partisans de tels ou tels maîtres et docteurs. Ce que je veux dire, c’est que chacun dé vous se met d’un parti en disant: Pour moi je suis disciple de Paul; et moi je le suis d’Apollo; moi, de Céphas. (I Cor. I, 12.) Il nomme Paul, Apollo, Cephas, non qu’ils fussent les chefs que les Corinthiens se donnaient, mais il dissimule par ces noms les véritables auteurs de la division qu’une dénonciation précise et publique aurait peut-être portés à l’entêtement et à l’impudence. Ce n’était pas autour dé Paul, de Pierre, ni d’Apollo que se formaient les sectes, mais autour de certains autres docteurs, comme il est facile de s’en convaincre par ce qui suit. En effet, après avoir repris les Corinthiens au sujet de ces discordes, il ajoute: Au reste, mes frères, j’ai personnifié ces choses en moi et en Apollo à cause de vous, afin que vous appreniez à ne pas avoir des pensées contraires à ce qui vous a été écrit, en sorte que nul ne s’enfle contre un autre au sujet de qui que ce soit. (I Cor. IV, 6.) (99) Comme beaucoup d’ignorants ne trouvaient pas en eux-mêmes de quoi concevoir de l’orgueil, ni exercer sur le prochain une mordante critique, ils se donnaient des chefs du mérite desquels ils se prévalaient pour déverser le mépris autour d’eux. Ainsi la sagesse de ceux qui les instruisaient leur devenaient un prétexte d’arrogance envers les autres.; singulière manie de gloire que d’en tirer même de ce qui ne leur appartenait pas, et d’abuser des avantages d’autrui pour mépriser leurs frères! Comme donc ils étaient enflés d’orgueil, désunis, et partagés en beaucoup de sectes, qu’ils tiraient vanité de la doctrine, comme s’ils l’avaient tirée d’eux-mêmes et non reçue d’en-haut, comme si les dogmes de la vérité leur fussent venus d’ailleurs que de la grâce de Dieu, l’Apôtre voulait réduire cette vaine enflure; et c’est pourquoi, dès le début de son épître, il fait valoir sa vocation. C’est comme s’il disait: Si moi, qui suis votre maître, je n’ai rien tiré de mon propre fonds, si je n’ai pas prévenu Dieu dans ma conversion, si je n’ai fait que répondre à une vocation, comment vous, mes disciples, vous qui avez reçu de moi les dogmes, pouvez-vous en tirer vanité comme si vous les aviez trouvés vous-mêmes? Au reste, cette pensée se trouve explicitement exprimée plus loin: Qui est-ce qui met de la différence entre vous? Qu’avez-vous que vous n’ayez reçu? Que si vous l’avez reçu, pourquoi vous en glorifiez-vous comme si vous ne l’aviez point reçu? (I Cor. IV, 7.)

Ainsi donc ce mot de vocation mis par l’Apôtre en tête de son épître est à lui seul une leçon d’humilité, il fait évanouir l’enflure, il rabaisse l’orgueil. Rien ne dompte et ne confient mieux les passions de l’homme que l’humilité, que la modestie, que la simplicité,. que l’opinion vraie et non exagérée qu’on a de soi. Aussi le Christ, révélant pour la première fois la doctrine céleste, commence-t-il par exhorter à l’humilité, et dès qu’il ouvre la bouche pour instruire, la première loi qu’il porte est celle-ci: Bienheureux les pauvres d’esprit! (Matth. V, 3.) Comme celui qui projette de bâtir une grande et magnifique maison, établit d’abord un fondement en rapport avec l’édifice, afin qu’il puisse sans fléchir en supporter la ruasse énorme, ainsi le Christ, sur le point d’élever l’édifice de la religion dans les âmes; voulant avant tout poser un fondement solide, inébranlable, choisit la vertu d’humilité pour faire porter sur elle toute la vaste construction qu’il médite, parce qu’il sait bien qu’une fois cette base solidement assise dans les coeurs, on pourra, sans crainte, élever dessus toutes les autres parties du palais de la vertu. Bâtir sur un autre fondement, c’est se condamner à ne rien faire de durable et à travailler en vain, à l’exemple de celui qui ayant construit sur le sable eut beaucoup de peine et nul profit, précisément parce qu’il. avait négligé la solidité des fondements: Oui, quelque bien que nous fassions, si nous n’avons pas l’humilité, tout le fruit de nos oeuvres se trouve corrompu et perdu. Et quand je dis l’humilité, je ne parle pas de celle qui n’est que dans la parole et sur la langue, mais de celle qui vit dans le coeur, dans l’âme, dans la conscience, de celle que Dieu peut seul voir. Cette vertu suffit, même; quand elle est seule, pour nous rendre Dieu propice: témoin le publicain; il n’avait aucune bonne oeuvre à présenter, aucun acte vertueux, mais il sut dire du fond du cœur: Soyez-moi propice à moi pécheur (Luc, XVIII, 13), et il descendit chez lui plus justifié que le pharisien, quoique ces paroles fussent moins des paroles d’humilité que de modestie et d’équité. Car avoir fait de grandes choses et no pas s’en glorifier, voilà de l’humilité, mais se sentir pécheur et l’avouer, - ce n’est que do la modestie. Si celui qui avait conscience de n’avoir fait aucun bien, s’est attiré à ce point la bienveillance de Dieu, uniquement pour en avoir fait l’aveu, de quelle faveur ne jouiront pas ceux qui, pouvant se rendre le témoignage d’avoir accompli de grandes choses, les oublient jusqu’a se placer au dernier rang! c’est ce que. fit saint Paul, lui qui était au premier rang parmi les justes, et qui se disait le dernier des pécheurs. (I Tim. I, 15.) Et non-seulement il le disait, mais il le croyait, ayant appris du divin Maître que, même après avoir fait tout ce qui nous est commandé, nous devons nous estimer des serviteurs inutiles. (Luc, XVII, 10.) Voilà la, véritable humilité: imitez Paul vous qui avez des vertus, suivez le publicain vous qui êtes remplis de péchés; out, confessez ce que vous êtes, frappez-vous la poitrine, formons notre esprit aux humbles pensées sur nous-mêmes. Une telle disposition est par elle-même une offrande et un sacrifice, David nous l’assure: C’est un sacrifice aux yeux de Dieu qu’un esprit brisé. Dieu ne rejettera jamais un coeur contrit et humilié. (Ps. L,19.) Il ne dit pas (100) simplement: humilié; il dit encore: contrit, c’est-à-dire broyé, réduit en tel état qu’il ne peut plis s’élever quoiqu’il désire de le faire. Ainsi donc n’humilions pas seulement notre âme, mais broyons-la, livrons-la à la componction: or elle se broie par le souvenir continuel de nos péchés. Ainsi humiliée, elle ne pourra plus s’élever, parce que la conscience, comme un frein que l’on serre, s’opposera à tousses élans, la réprimera et la forcera d’être modeste en tout. Alors nous trouverons grâce devant Dieu, car il est écrit: Plus tu es grand, plus tu dois t’humilier, car tu 1rouveras grâce devant Dieu. (Eccl. III, 20.) Or celui qui aura trouvé grâce.devant Dieu ne ressentira plus aucune disgrâce, mais il pourra; dès ici-bas, protégé par la divine grâce, traverser toutes les incommodités de ce monde, et surtout il évitera les châtiments réservés dans l’autre à ceux qui commettent le péché, la grâce de Dieu le précédant partout et aplanissant tous les obstacles sur sa route; c’est cette grâce que je vous souhaite à tous, en Jésus-Christ Notre-Seigneur, par qui et avec qui gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. JEANNIN.