Découvrez aussiCoptic.gallery
Rouleau antique et tablettes de pierre sur un parchemin

Homélies sur la Genèse

Soixante-sept homélies sur le premier livre de Moïse

Saint Jean Chrysostome · 1642 min de lecture · 0 vue

Homélies tome 5

Tome Vème AVERTISSEMENT. *

Première homélie

DEUXIÈME HOMÉLIE. Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. (Gen. I, 1.) *

TROISIÈME HOMÉLIE. Suite, de ces paroles: « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre », jusques à celles-ci: et du soir et du matin se fit le Premier jour, (Gen. I, 1…5.) *

QUATRIÈME HOMÉLIE. Dieu dit aussi: « Que le firmament soit fait au milieu des eaux; et qu’il sépare les eaux d’avec les eaux » et cela se fit ainsi. (Gen. I, 6.) *

CINQUIÈME HOMÉLIE. Dieu dit: « Que les eaux, qui sont sous le ciel, se rassemblent en un seul lieu, et que l’aride paraisse. » (Gen, I, 9.) *

SIXIÈME HOMÉLIE. Et Dieu dit: « Que des corps de lumière soient faits dans. le firmament du ciel, et qu’ils éclairent la terre, afin qu’ils séparent le jour et la nuit et qu’ils servent de signes pour marquer les temps et les saisons, les jours et les années. » (Gen. I, 14.) *

SEPTIÈME HOMÉLIE. Et Dieu dit: « Que les eaux produisent des animaux vivants qui nagent dans l’eau, et, des oiseaux qui volent sur la terre, sous le firmament du ciel, et il fut fait ainsi. » Dieu créa donc les grands poissons, et tous les animaux qui ont la vie et le mouvement, que les eaux produisirent, chacune selon leur espèce (Gen. I, 20, 21.) *

HUITIÈME HOMÉLIE. Et Dieu dit: « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer; et sur les oiseaux du ciel, et, sur les animaux, et sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui se meuvent sur la terre. » (Gen. I, 26.) *

NEUVIÈME HOMÉLIE. Suite de ces paroles: « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. » *

DIXIÈME HOMÉLIE. Suite de ces paroles: « Faisons l’homme à notre image, et à notre ressemblance, » et Dieu créa l’homme et il le créa à l’image, de Dieu: « il les créa mâle et femelle. » (Gen. I, 26, 27.) *

ONZIÈME HOMÉLIE. Qu’il faut estimer la vertu, imiter les saints, qui, étant de même nature que nous, l’ont pratiquée excellemment: la négligence sera sans excuse. *

DOUZIÈME HOMÉLIE. Sur des paroles: « Ceci est le livre de la création du ciel et de la verre, quand ils furent créés, au jour que Dieu fit le ciel et la terre. » (Gen, II, 4.) *

TREIZIÈME HOMÉLIE. « Or le Seigneur Dieu avait dans Éden, vers l’Orient, un jardin de délices, et il y plaça l’homme qu’il avait formé. » (Gen. II, 8.) *

QUATORZIÈME HOMÉLIE. « Et le Seigneur, Dieu prit. l’homme qu’il avait formé, et le plaça dans le jardin de délices pour le cultiver et le garder. » (Gen. II. 25.) *

QUINZIÈME HOMÉLIE. Mais il ne se trouvait point pour Adam d’aide semblable à lui: Dieu envoya donc à Adam un profond sommeil; et pendant qu’il dormait, Dieu prit une de ses côtes et mit de la chair en sa place. Et Dieu produisit la femme de la côte qu’il avait ôtée à Adam. (Gen. II, 21, 22.) *

SEIZIÈME HOMÉLIE. « Ils étaient nus et ils n’en rougissaient pas. (Gen, II, 25.) » *

DIX-SEPTIÈME HOMÉLIE. « Et ils entendirent la voix du Seigneur Dieu qui s’avançait dans le jardin, après le milieu du jour. » (Ge. III, 8) *

DIX-HUITIÈME HOMÉLIE. « Et Adam donna à sa femme le nom d’Eve, parce qu’elle est la mère de tous les vivants. Et le Seigneur Dieu fit à Adam et à sa femme des tuniques de peau, et il les en revêtit; et il dit: Voici Adam devenu comme l’un de nous. » (Gen. III; 20, 21; 22.) *

Qu’il parle ou qu’il écrive, saint Jean Chrysostome ne fait guère que commenter la sainte Écriture. Il ne pense, il ne sent, il ne raisonne que d’après le Livre sacré. C’est son élément, et il s’y tient si constamment qu’il semble ne pas connaître autre chose. Il le parcourt dans tous les sens avec une aisance et une agilité merveilleuses; sans cesse il vole de la Genèse à l’Évangile, de l’Évangile à la Genèse, de David et d’Isaïe à saint Paul et à saint Jean, de ceux-ci à ceux-là, comparant les textes, les complétant, les éclaircissant les uns par les autres, avec une éloquence toujours montée au ton de l’enthousiasme.

Dans ce perpétuel commentaire des Livres saints qu’offrent les oeuvres complètes du grand Docteur, on distingue néanmoins ce qu’on pourrait nommer les couvres de circonstance, Traités, Homélies, Lettres: elles remplissent les quatre premiers volumes de cet ouvrage; puis les commentaires suivis sur de grandes parties de l’Écriture, ce qu’on peut nommer les commentaires proprement dits. Il y en a sur la Genèse, sur les Psaumes, sur les Prophètes, sur saint Matthieu, sur saint Jean, sur toutes les épîtres de saint Paul. C’est cette seconde catégorie, de beaucoup la plus considérable et la plus importante, des oeuvres de notre auteur, que nous abordons avec notre tome Ve: elle remplira tous les volumes suivants jusqu’au dernier, que Dieu nous fasse la grâce d’achever bientôt.

Le P. Montfaucon, à son ordinaire, fait précéder le commentaire sur la Genèse d’une dissertation aussi longue qu’érudite sur le nombre des homélies, sur le lieu et sur l’époque où elles furent prononcées, sur le style qui leur est propre, sur l’édition des Septante suivie par saint Chrysostome, sur ce que l’Orateur entend (2) par le centième dont il parle dans sa troisième homélie, sur la grande semaine, sur le jour dominical, et sur l’inégalité des heures chez les anciens.

Voici les conclusions de cette dissertation:

Le nombre des Homélies est de 67: elles furent prêchées à Antioche pendant le carême, on ne sait de quelle, année. Selon Photius, le style de ces homélies est moins correct que celui des autres écrits de saint Chrysostome. Les parenthèses sont quelquefois si longues, que le saint Docteur perd totalement de vue son sujet. C’est qu’il parlait sans beaucoup de préparation et que souvent il se laissait entraîner par de nouvelles pensées qui le frappaient subitement. Cela n’empêche pas que l’on y remarque cette pureté de langage, cette clarté d’expression, cette abondance de similitudes, cette vivacité d’images qui caractérisent toujours saint Chrysostome. L’édition des Septante dont s’est servi saint Chrysostome diffère en quelques endroits de l’édition commune. Le centième dont il est fait mention à la troisième homélie exprime le taux ordinaire de l’usure chez les anciens, un pour cent par mois. Les habitants d’Antioche donnaient le nom de Grande semaine à la dernière semaine du carême.

Le jour dominical emera kuria, dont parle saint Chrysostome, n’est autre que le jour de Pâques. Les anciens, divisant le jour et la nuit chacun en douze parties égales, avaient nécessairement des heures plus ou moins longues suivant les différentes saisons de l’année.

Première homélie (reprise 2)

Analyse

1. L’annonce du carême doit être accueillie avec joie, parce qu’il est un remède aux maux de notre âme. — Le jeûne et l’abstinence produisent une infinité de biens, tandis que l’intempérance a introduit dans le monde le péché et la mort. — 2. Exemple d’Adam et d’Eve, des habitants de Sodome et des Israélites dans le désert. —3. Au contraire, par le jeune, Élie a été enlevé au ciel, Daniel enchaîna la férocité des lions, et les Ninivites obtinrent le pardon (le leurs iniquités. — Jésus-Christ lui-même a voulu jeûner quarante jours; et c’est à son imitation que l’Église a adopté ce nombre dans le saint carême. — 4. Influence salutaire du jeûne, et suites funestes de l’intempérance.

1. Je surabonde de joie et d’allégresse en voyant aujourd’hui la foule des fidèles remplir l’église de Dieu, et je loue le pieux empressement qui vous y rassemble. Aussi, le riant épanouissement de vos traits-m’est-il un signe certain du contentement de vos âmes: car le Sage a dit que la joie du cceur brille sur le visage. (Prov. XV, 13.) C’est pourquoi j’accours moi-même plein d’enthousiasme pour prendre part à la joie spirituelle de vous tous, et pour vous annoncer le retour de cette sainte quarantaine qui nous apporte la guérison des maux de l’âme. Et en effet, le Seigneur, comme un bon père, ne désire rien tant que de nous pardonner nos fautes anciennes; et c’est pourquoi il nous en offre dans le saint carême la facile expiation. Que personne donc ne paraisse triste et chagrin, et que tous au contraire, pleins de joie et d’allégresse, célèbrent le divin médecin de nos âmes qui nous ouvre cette voie de salut, et accueillent avec transport l’annonce de ces jours bénis. Que les Gentils soient confondus, et que les Juifs rougissent en voyant quel zèle éclate parmi nous à l’approche du carême, et qu’ils connaissent par leur propre expérience l’immense intervalle qui les sépare de nous. Ils appellent fêtes et féries ces jours que probablement ils passeront dans les excès de la table, du vin et des plaisirs; mais l’Église de Dieu pratique les vertus opposées à ces vices elle aime le jeûne et recherche les salutaires résultats de l’abstinence. Voilà ses fêtes. Et ne sont-ils pas en effet de véritables fêtes, ces jours où l’on s’occupe du salut de son âtre, et où la (4) paix et la concorde règnent dans la cité; alors on retranche presque toutes les préoccupations de la vie, le bruit du forum, le tumulte des marchés, l’empressement des cuisiniers et les sanglantes fonctions des bouchers. Mais comment dépeindre le repos et le calme, la charité et la joie, la paix et la douceur et tous les biens innombrables que nous promet le retour du carême!

Souffrez donc, mes chers frères, que je vous en dise quelques mots. Et d’abord je vous prie de recevoir ma parole avec bienveillance, afin que vous en rapportiez dans vos maisons d’heureux fruits. Car nous ne nous sommes point ici réunis comme au hasard, moi pour vous parler, vous pour m’applaudir, et ensuite nous retirer; mais je suis venu pour vous adresser une parole utile à votre salut, en sorte que vous ne quittiez point ce temple sans avoir recueilli de ma bouche d’importantes et salutaires instructions. L’église est le trésor des remèdes de l’âme; et ceux qui viennent ici ne doivent point se retirer qu’ils n’aient auparavant reçu les remèdes qui leur conviennent, et qu’ils ne les aient appliqués à leurs blessures. Et en effet, il sert peu d’écouter si l’on ne réduit en pratique ce que fon entend. Aussi saint Paul nous dit-il que ce ne sont pas ceux qui écoutent la loi qui sont justes aux yeux de Dieu; mais que ce sont ceux qui la pratiquent qui seront justifiés. (Rom. II, 13.) Et le Sauveur lui-même nous parle ainsi dans son Évangile: Tous ceux qui me disent: Seigneur, Seigneur, n’entreront pas dans le royaume des cieux; mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux. (Math. VII, 21.) C’est pourquoi, mes bien-aimés, puisque vous savez que l’audition de la parole sainte n’est vraiment utile qu’autant qu’elle se traduit en bonnes couvres, ne vous bornez pas à l’écouter, mais faites-en la règle de votre conduite, afin que, voyant les fruits salutaires de nos discours, nous vous parlions avec une confiance nouvelle. Déployez donc toute la bienveillance de votre âme pour entendre ce que j’ai à vous dire touchant le jeûne. Le fiancé qui doit épouser une vierge chaste et pudique orne sa maison de riches ameublements,; il y établit le bon ordre et la propreté, et il en chasse les servantes licencieuses et immodestes; alors seulement il introduit son épouse dans la chambre nuptiale; et de même je voudrais que, jaloux de purifier vos âmes, vous disiez adieu aux délices de la table et à l’intempérance des festins, et que vous réserviez au jeûne un bienveillant accueil, car il est pour nous la source et le principe de tous les biens, non moins que l’école de la chasteté et de toutes les vertus. Ce sera aussi le moyen de le commencer avec plus de joie et d’en retirer des fruits plus salutaires. Le médecin prescrit une diète sévère comme préparation à une énergique purgation; il veut ainsi que la force du remède ne soit énervée par aucun obstacle et qu’il agisse avec une entière efficacité. Mais n’est-il pas plus nécessaire encore de purifier nos âmes par une exacte sobriété, afin que le jeûne produise en nous tous ses salutaires effets, et que l’intempérance ne nous en fasse point perdre les heureux fruits?

2. Je ne doute pas que plusieurs ne taxent ce langage d’étrangeté; mais je les prie de ne pas se rendre les esclaves de la coutume, et d’écouter paisiblement la voix de la raison. Ah! quels avantages peut-il nous revenir de consumer cette journée dans les plaisirs de latable et les excès du vin? Et que parlé-je d’avantages! nous n’en saurions recueillir qu’une infinité de maux et d’inconvénients. Dès là que la raison se noie sous les flots du vin,, nous tarissons dans leur source et dans leur principe les grâces du jeûne et de l’abstinence. Et puis quel spectacle plus hideux et plus repoussant que celui de ces hommes qui ont passé la nuit entière dans les orgies de l’ivresse, et qui au lever de l’aurore et aux premiers rayons du soleil, exhalent la puante odeur du vin dont ils se sont remplis? Quiconque les rencontre ne les aborde qu’avec dégoût, leurs serviteurs les regardent d’un oeil de mépris, et ils deviennent un objet de raillerie pour tous ceux qui conservent quelque décence: Mais ce qui est encore plus triste, c’est que par leurs excès et leur criminelle intempérance ils attirent sur eux la colère de Dieu; car les ivrognes, dit l’Apôtre, ne posséderont point le royaume de Dieu. (I Cor. VII, 10.) Eh! quel plus grand malheur que d’être exclu des parvis célestes pour un plaisir si court et si funeste! À Dieu ne plaise qu’aucun de mes auditeurs soit adonné à cette honteuse passion! je souhaite au contraire que tous passent cette journée dans une sage retenue, en sorte qu’à l’abri des orages et des tempêtes qu’excite l’ivresse, ils ouvrent au jeûne le port calme et paisible d’une âme sobre et tempérante. C’est ainsi qu’ils en recueilleront les fruits abondants.

Et en effet, de même que l’excès des viandes et du vin entraîne pour l’homme une infinité de maux, le jeûne et l’abstinence lui produisent une infinité de biens. Aussi dès le commencement Dieu en fit-il un précepte au premier homme, car il savait que ce remède était nécessaire au salut de son âme. Tu peux manger, lui dit-il, de tous les fruits du jardin; mais ne mange pas du fruit de l’arbre de la science du bien et du mal. (Gen. II, 16.) Or, dire mangez ceci, et ne mangez pas cela, n’était-ce point figurer la loi du jeûne? Hélas! Adam qui aurait dû garder ce précepte, le transgressa, il fut vaincu par le vice de l’intempérance, et à cause de sa désobéissance condamné à la mort. Le démon, cet esprit méchant, et ennemi dé l’homme, n’avait pu voir sans envie que dans le paradis terrestre nos premiers parents menaient une vie heureuse, et que dans un corps mortel ils conservaient une innocence angélique. C’est pourquoi il tenta de le faire déchoir de cet heureux état, et en lui promettant des biens plus excellents encore, il le dépouilla de ceux qu’il possédait, tant il est dangereux de ne point se resserrer en des bornes légitimes, et d’aspirer toujours au-dessus de soi! Le Sage lui-même nous en avertit quand il dit que par l’envie de Satan la mort est entrée dans le monde. (Sag. II, 24.) Vous voyez donc, mes chers frères, comment à l’origine des temps, l’intempérance a introduit la mort; et maintenant j’appelle votre attention sur ces deux passages de la sainte Écriture, où elle condamne les plaisirs et la bonne chère. Le peuple s’assit pour manger et pour boire, et tous se levèrent pour danser. Le peuple bien-aimé but et mangea; appesanti, rassasié, enivré, il a délaissé le Dieu son créateur. (Ex. XXXII, 6; Deut. XXXII, 15.) Ce fut aussi par ces mêmes excès joints à leurs autres crimes que les habitants de Sodome attirèrent sur eux les vengeances du Seigneur. Car le Prophète dit expressément que l’iniquité de Sodome a été l’intempérance et les voluptés de la chair. (Ezéch. XVI, 49.) Ce vice est donc la source, et comme la racine de tous les maux.

3. Mais à ces suites funestes de (intempérance opposons les heureux résultats du jeûne. Après un jeûne de quarante jours, Moïse mérita de recevoir les tables de la loi. Mais comme il vit, en descendant de la montagne, les sacrilèges iniquités du peuple juif, il jeta à terre et brisa ces mêmes tables qui lui avaient coûté tant, d’efforts et de privations. Car il lui paraissait absurde qu’un peuple prévaricateur et voluptueux reçût une législation divine. Cet admirable prophète eut donc besoin de jeûner une fois encore, quarante jours, pour recevoir de nouveau et apporter ces mêmes tables qu’il avait brisées en punition des crimes du peuple. C’est par un jeûne semblable que le grand Élie obtint d’échapper à la tyrannie de la mort. Enlevé au ciel sur un char de feu, aujourd’hui encore il est vivant. Et Daniel, l’homme de désirs, vit ses longs jeûnes récompensés par d’admirables révélations; et changea la férocité des lions en la douceur des agneaux. Sans doute il ne détruisit pas en eux l’instinct de la nature, mais il en suspendit la voracité. Enfin les Ninivites désarmèrent par un jeûne rigoureux les vengeances du Seigneur, ils y assujettirent les animaux aussi bien que les hommes, et chacun quittant ses voies mauvaises, ils éprouvèrent les effets de la miséricorde divine.

Mais il est inutile de multiplier ici les exemples des serviteurs: et combien de traits ne me fourniraient pas l’Ancien et le Nouveau Testament! il vaut mieux s’arrêter à la personne même de notre commun Maître. Or le divin Sauveur Jésus a voulu jeûner quarante jours afin de se préparer à la tentation, et de nous apprendre par son exemple qu’il faut comme lui, nous armer du jeûne, et y puiser les forces nécessaires pour lutter victorieusement contre le démon. Mais ici peut-être quelque bel esprit, ou quelque profond raisonneur me demandera pourquoi le Maître a jeûné exactement le même nombre de jours que les serviteurs, et pourquoi il n’a pas voulu dépasser ce nombre? Je leur réponds que cette conduite, bien loin d’être inutile et téméraire, est pleine de sagesse et d’une ineffable miséricorde. Il a voulu jeûner pour montrer que son corps était véritable et non ’point fantastique; et il a voulu se borner à quarante jours de jeûne pour prouver que `sa chair était semblable à la nôtre. C’est ainsi que par avance il réfutait l’insolence de ces esprits curieux et disputeurs. Et en effet si malgré cette disposition des choses et des faits, quelques-uns soulèvent de pareilles objections, que ne diraient-ils pas, si le Sauveur n’eût coupé court à tous les prétextes de leur incrédulité? Oui, il a jeûné exactement le même nombre de jours que ses serviteurs, afin de nous convaincre qu’il s’est revêtu d’une chair (6) toute semblable à la nôtre et qu’il n’était pas étranger à notre nature.

4. Et maintenant que je vous ai montré quelle est l’excellence et l’utilité du jeûne, et que je vous ai mis sous les yeux l’exemple du divin Maître et de ses serviteurs, je vous conjure, mes chers frères, de ne point négliger les grands avantages qui y sont attachés. N’accueillez donc point avec tristesse le retour de ces jours de salut, mais réjouissez-vous, et soyez pleins d’allégresse, parce que, selon la parole de l’Apôtre, plus l’homme extérieur est affaibli, plus l’homme intérieur se renouvelle. (II Cor. IV, 16.) Le jeûne est en effet comme la nourriture de l’âme; et de même que les mets de nos tables entretiennent la santé du corps, le jeûne communique à l’âme une vigueur nouvelle. Il lui donne comme deux ailes légères qui l’élèvent, loin de l’horizon de la terre, jusqu’à la contemplation des plus sublimes mystères. Et c’est alors que cette âme plane au-dessus des plaisirs de cette vie, et de toutes les voluptés des sens. Nous voyons encore qu’un léger esquif sillonne aisément les flots, tandis qu’un vaisseau trop chargé périt par son propre poids. Ainsi le jeûne qui allége l’esprit, le rend plus agile pour traverser la mer de ce monde. Notre oeil se tourne vers le ciel et les choses du ciel, et notre pensée méprise les biens de la terre qui ne nous paraissent qu’une ombre et qu’un songe. L’ivresse au contraire et l’intempérance appesantissent l’esprit en surchargeant le corps. Elles rendent l’âme captive des sens, la pressent de toutes parts, et lui enlèvent le libre exercice du jugement et de la raison. Aussi cette âme s’égare-t-elle çà et là à travers des précipices, et court infailliblement à sa perte.

C’est pourquoi, mes chers frères, entrons avec une sainte ardeur dans la pratique salutaire du jeûne: et puisque nous n’ignorons point les maux que produit l’intempérance, fuyons-en les suites funestes. Sans doute l’Évangile, qui nous prescrit une morale plus épurée, qui nous propose une lutte plus difficile et des fatigues plus grandes, et qui nous promet une récompense plus belle et une couronne plus éclatante, nous interdit sévèrement les excès de la table. Mais la loi ancienne elle-même défendait également l’intempérance et cependant les Juifs ne voyaient encore toutes choses qu’en figures, et attendaient la véritable lumière. Ils étaient comme de jeunes enfants que l’on nourrit de lait. Peut-être m’accuserez-vous de parler ainsi au hasard, et sans preuve; écoutez donc le prophète Amos: Malheur à vous qui êtes réservés pour le jour mauvais, qui dormez sur des lits d’Ivoire et vous étendez mollement sur votre couche, qui mangez les agneaux choisis et les génisses les plus grasses, qui buvez les vins les plus délicats, et vous parfumez des essences les plus exquises, et qui considérez ces plaisirs comme un bien stable et permanent, et non comme un songe fugitif! (Amos, VI, 3-6.) Voilà quel langage sévère le Prophète faisait entendre aux Juifs, peuple grossier, ingrat et adonné chaque jour aux plaisirs des sens. Il n’est pas inutile non plus de peser les expressions qu’il emploie, et d’observer qu’après leur avoir reproché leur penchant à l’ivrognerie et à la débauche, il ajoute qu’ils considéraient ces plaisirs comme un bien stable et permanent, et non comme un songe fugitif. N’est-ce pas nous avertir que ces voluptés s’arrêtent au gosier, et se bornent à flatter le palais?

Le plaisir est donc court et momentané, mais la douleur qu’il cause est longue et durable. Et cependant, dit le Prophète, malgré les leçons de l’expérience, les Juifs s’obstinaient à regarder le plaisir comme un bien stable et permanent, tandis qu’il n’est qu’une jouissance fugitive. Oui, le plaisir s’envole rapidement, et nous ne saurions le fixer même quelques instants. Car telle est la destinée des choses humaines et sensibles. À peine les possédons-nous qu’elles nous échappent. Telle est aussi la nature des délices, de la gloire du monde, de la puissance, des richesses et des prospérités de la vie. Elles ne nous offrent rien de solide ni d’assuré; rien de;fixe ni de permanent. Elles s’écoulent plus rapidement que l’eau des fleuves, et laissent vides, et indigents tous ceux qui les recherchent avec un si vif empressement. Mais au contraire les biens spirituels nous présentent un caractère tout diffèrent. Ils sont fermes, assurés, constants et éternels. Ne serait-ce donc pas une étrange folie que d’échanger une jouissance passagère contre des biens immuables, des plaisirs momentanés contre un bonheur immortel, et des voluptés frivoles et rapides contre une félicité vraie et éternelle? Enfin, les uns nous exposent aux supplices affreux de l’enfer, tandis que les autres nous rendront souverainement heureux dans le ciel. Ainsi donc, mes très-chers frères, (7) que ces vérités sérieusement méditées nous fassent donner à notre salut toute notre attention, mépriser les plaisirs des sens, plaisirs vains et dangereux, et embrasser avec joie le jeûne et ses pratiques salutaires. Montrons par tout l’ensemble de notre conduite que nous sommes véritablement changés, et hâtons-nous de multiplier chaque jour nos bonnes oeuvres. C’est ainsi qu’après avoir, durant le saint temps du carême, grossi nos richesses spirituelles, et augmenté le trésor de nos mérites, nous atteindrons heureusement le saint jour du Seigneur. Dans ce jour il nous sera donné de nous asseoir avec confiance à la table redoutable du banquet divin, d’y participer avec une conscience pure aux délices ineffables, et d’y recevoir les biens éternels et les grâces abondantes que le Seigneur nous a préparés. Puissions-nous obtenir cette grâce par les prières et l’intercession des saints qui ont plu eux-mêmes à Jésus-Christ notre divin Sauveur, à qui soient, avec le Père et l’Esprit-Saint, la gloire, l’empire et l’honneur, maintenant, et dans tous les siècles des siècles! — Ainsi soit-il.

1. Le carême avec ses pratiques de pénitence est un temps très-favorable pour la prédication. — C’est pourquoi l’orateur se propose de l’employer à l’explication du livre de la Genèse. — 2. Le Seigneur, qui parlait aux patriarches, a voulu révéler à Moïse la création du monde, et nous la faire connaître par lui. —Écoutons donc ses paroles comme un oracle divin. — 3. Ici une raison trop curieuse deviendrait téméraire, et elle doit se soumettre humblement à la parole du Seigneur. — 4. Ces mots: « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre, » réfutent par avance les erreurs de Marcion et de Valentin; et s’ils ne veulent pas s’en rapporter à l’Écriture, il faut les éviter et les fuir. — Moïse dit encore que la terre était informe et toute nue, afin de nous montrer Dieu comme l’auteur des biens qu’elle nous prodigue. — 5. L’orateur termine par quelques réflexions morales, et exhorte ses auditeurs à faire de ses instructions le sujet de leurs entretiens.

1. La vue de vos visages aimables me comble aujourd’hui de joie. Le père le plus tendre se réjouit moins au sein d’une nombreuse famille qui l’entoure de gloire, d’hommages et de fêtes, que je ne le fais moi-même en voyant cette belle réunion de chrétiens si pieux et si bien disposés. Vous brûlez d’un tel désir d’entendre la parole divine, que vous abandonnez les plaisirs de la table pour accourir à ce festin spirituel; et c’est ainsi que vous réalisez cette parole du Sauveur: L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. (Matth. IV, 4.) Imitons donc la conduite des laboureurs. Lorsqu’ils ont bien préparé un champ, et qu’ils en ont arraché les mauvaises herbes, ils y sèment le bon grain en abondance. Mais vos âmes ne sont-elles point un champ mystique, et la grâce divine ne les a-t-elle point épurées de toutes ces affections déréglées qui y entretenaient le trouble et le désordre? aujourd’hui vous avez étouffé tout désir des plaisirs de la table, et vous avez calmé les orages et les tempêtes du coeur et de la pensée, en sorte que la sérénité et la paix règnent dans votre esprit. Vous méprisez donc les jouissances sensuelles pour ne songer qu’aux biens spirituels, et sur les ailes de la pénitence vous vous élevez jusqu’au ciel. C’est pourquoi tout nous engage à vous adresser la parole, et à (8) vous développer le sens caché de quelques passages de nos saintes Écritures. Si nous n’abordions ce sujet aujourd’hui que le jeûne et l’abstinence maintiennent l’âme dans le calme des bonnes pensées, quand pourrions-nous le faire? Serait-ce dans les jours de plaisirs, de bonne chère et de nonchalance? Mais il y aurait alors imprudence de notre part; et vous-mêmes ne retireriez aucun fruit de nos discours, parce que votre esprit serait comme submergé sous d’épaisses ténèbres.

Quel temps au contraire plus favorable à nos instructions que ces jours où le corps ne s’insurge point contre l’âme qui est sa maîtresse, et où il se soumet facilement au joug! Aujourd’hui il est plus docile et plus obéissant; il modère les appétits déréglés des sens, et se contient dans les bornes légitimes du devoir. Et en effet le jeûne produit la paix de l’âme, honore la vieillesse, instruit la jeunesse, enseigne la continence, et pare tout âge et tout sexe comme d’un riche diadème. Aujourd’hui ont cessé le tumulte et les cris, l’empressement des bouchers et les courses des cuisiniers. Nous sommes délivrés de toutes ces importunités, et la cité ressemble à une vertueuse et honnête mère de famille. Quand je réfléchis donc sur un changement si subit, et quand je me rappelle le mouvement et le tracas qui, hier encore, régnaient dans la ville, j’admire et je proclame la force et la puissance du jeûne. Comment a-t-il pu pénétrer ainsi dans la conscience de nous tous, transformer nos pensées et purifier nos âmes? tous reconnaissent ses lois, le magistrat et l’homme privé, le citoyen et l’esclave, l’homme et la femme, le riche et le pauvre, le grec et le barbare. Mais pourquoi parler des magistrats et des citoyens lorsque l’empereur lui-même fléchit sous sa puissance non moins que le dernier de ses sujets? Aujourd’hui il n’y a aucune différence entre la table du riche et celle du pauvre; tous pratiquent également la frugalité, et bannissent le luxe et l’appareil des festins. Bien plus, on prend aujourd’hui un modeste repas avec plus de plaisir que l’on ne s’asseyait hier à une table chargée de mets exquis et de vins délicats.

2. Ces heureux préludes vous montrent, mes chers frères, quelle est là puissance du jeûne; et moi-même je commence aujourd’hui ce cours d’instructions, plein d’une nouvelle et plus grande joie, parce que je sais que je répandrai la bonne semence dans un champ fertile et bien préparé, en sorte que cette semence produira au centuple. Examinons donc, s’il vous plaît, quel est le sens du passage de la Genèse qui vient d’être lu. Mais prêtez-moi, je vous en conjure, une bienveillante attention; car ce ne seront ni mes pensées, ni ma parole, mais celles que l’Esprit-Saint m’inspirera pour votre utilité que vous entendrez.

Au commencement, dit Moïse, Dieu créa le ciel et la terre. Ici on demande avec raison pourquoi ce saint prophète, qui n’a vécu que plusieurs siècles après la création du monde, nous en raconte l’histoire. Certes il ne. le fait point au hasard et sans de graves motifs. Il est vrai que dans les premiers temps, le Seigneur, qui avait créé l’homme, parlait lui-même à l’homme en la manière que celui-ci pouvait l’entendre. C’est ainsi qu’il conversa avec Adam, qu’il reprit Caïn, qu’il donna ses ordres à Noé, et qu’il s’assit sous la tente hospitalière d’Abraham. Et même, lorsque le genre humain se fut précipité dans l’abîme de tous les vices, Dieu ne brisa pas toute relation avec lui, mais il traita dès lors les hommes avec moins de familiarité, parce qu’ils s’en étaient rendus indignes par leurs crimes; et lorsqu’il daigna renouer avec eux des rapports de bienveillance, et comme faire une nouvelle alliance, il leur parla par lettres, ainsi que nous le faisons à un ami absent. Or Moïse est le porteur de ces lettres, et voici quelle en est la première ligne. Au commencement Dieu créa le ciel et la terre.

Mais considérez, mon cher frère, combien ce saint prophète est grand et admirable. Les autres prophètes n’ont prédit que des événements.qui devaient se réaliser dans un temps fort éloigné, ou assez proche; celui-ci au contraire qui n’a vécu que plusieurs siècles après la création du monde, a été inspiré d’en-haut de nous raconter l’œuvre du Seigneur. C’est pourquoi il entre ainsi en matière: Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. Ne semble-t-il pas nous dire à haute et intelligible voix: Sont-ce les hommes qui m’ont appris ce que je vais vous révéler? nullement, mais Celui-là seul qui a opéré ces merveilles, conduit et dirige ma langue pour vous les apprendre: je vous conjure donc d’imposer silence à tout raisonnement humain, et de ne point écouter ce récit comme s’il n’était que la parole de Moïse. Car c’est Dieu lui-même qui nous parle, et Moïse n’est que son interprète. Les raisonnements de l’homme, dit l’Écriture, sont timides, et ses (9) pensées incertaines. (Sag. ix, 14.) Accueillons donc la parole divine avec une humble déférence, sans dépasser les bornes de notre intelligence, ni rechercher curieusement ce qu’elle ne saurait atteindre. Mais les ennemis de la vérité ne connaissent point c’es règles, et ils veulent apprécier toutes les oeuvres du Seigneur selon les seules lumières de la raison. Insensés! ils oublient que l’esprit de l’homme est trop borné pour sonder ces mystères. Et pourquoi parler ici des oeuvres de Dieu, quand nous ne pouvons même comprendre les secrets de la nature et des arts? car dites-moi comment l’alchimie transforme les métaux en or, et comment le sable devient un cristal brillant. Vous ne sauriez me répondre; et lorsque vous ne pouvez expliquer les merveilles que la bonté divine permet à l’homme d’opérer sous vos yeux, vous présumeriez, ô homme, de scruter curieusement les ouvrages du Seigneur!

Quelle serait votre défense, et quelle excuse alléguer, si vous vous flattiez follement de comprendre des choses qui surpassent toute intelligence humaine? car soutenir que la matière a donné l’être à toutes les créatures, et nier qu’un Dieu créateur les a tirées du néant, ce serait le comble de la folie. Aussi le saint prophète, pour fermer la bouche de l’insensé, commence-t-il son livre par ces mots Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. Dieu créa: arrêtez donc toute curieuse recherche, humiliez-vous, et ajoutez foi à celui qui vous parle. Or c’est Dieu qui a tout fait, qui prépare toutes choses et qui les dispose selon sa sagesse. Et voyez comme l’écrivain sacré se proportionne à votre faiblesse; il omet la création des esprits invisibles, et il ne dit point: au commencement Dieu créa les anges et les archanges. Mais il n’agit ainsi que par prudence, et pour mieux nous disposer à recevoir sa doctrine. Et en effet il parlait au peuple juif qui ne s’attachait qu’aux biens présents et terrestres, et qui ne pouvait concevoir rien d’invisible et de spirituel. C’est pourquoi il le conduit par la vue des choses sensibles à la connaissance du Créateur, et lui apprend à contempler l’Ouvrier suprême dans ses couvres, en sorte qu’il sache adorer le Créateur, et ne point se fixer, ni s’arrêter à la créature. Malgré cette condescendance, ce même peuple n’a point laissé de se faire des dieux mortels, et de rendre les honneurs divins aux plus vils animaux. Mais jusqu’où n’eût-il point porté sa folie, si le Seigneur ne l’eût prévenu de tant de bontés et de ménagements?

3. Et ne vous étonnez point, mon cher frère, si Moïse en a usé de la sorte dès le principe, et dès les premiers mots, puisqu’il parlait à des juifs grossiers et sensuels. Car nous voyons saint Paul, sous l’ère nouvelle de la grâce, et alors même que l’Évangile avait fait de rapides progrès, adopter la même méthode dans son discours aux Athéniens, et les amener à la connaissance du vrai Dieu par le spectacle de la nature. Le Dieu, dit-il, qui a fait le monde et tout ce qui est dans le monde, étant le Seigneur du ciel et de la terre, n’habite point dans les temples bâtis par les hommes. (Act. XVII, 24.) Il suivait ici ce genre d’enseignement, parce qu’il s’adaptait au caractère de ses auditeurs; et c’était par l’inspiration de l’Esprit-Saint qu’il leur proposait ainsi la doctrine céleste. Mais il savait également varier sa parole selon la diversité des personnes, et leur instruction plus ou moins avancée. Considérez-le en effet écrivant aux Colossiens: il n’observe plus la même marche, et son langage est tout différent… En le Verbe, dit-il, tout a été créé dans le ciel et sur la terre, les choses visibles et invisibles, les trônes, les dominations, les principautés, les puissances; tout a été créé par lui et pour lui. (Col. I, 16.)

Jean, le fils du tonnerre, s’écrie: Tout a été fait par le Verbe, et sans lui rien n’a été fait. (Jean, I, 3.) Mais Moïse débute moins solennellement, et il a eu raison de le faire. Car il ne convenait point d’offrir des viandes solides à ceux qu’il fallait nourrir encore de lait. Les maîtres expliquent d’abord aux enfants qu’on leur confie, les premiers éléments des sciences; et puis ils les conduisent progressivement à des connaissances plus élevées. C’est aussi cette méthode qu’ont suivie Moïse, le Docteur des nations, et Jean, fils du tonnerre. Moïse, qui dans l’ordre des temps, est le premier instituteur de l’humanité, ne lui a proposé que les premiers éléments de la doctrine; Jean au contraire, et Paul qui lui ont succédé, ont pu développer à leurs disciples un enseignement plus parfait.

Nous comprenons donc les motifs qui ont porté Moïse à condescendre à la faiblesse de son peuple. Sous l’inspiration de l’Esprit-Saint, il parlait aux Juifs le langage qui leur convenait; mais il ne laissa pas d’étouffer par ces mots: (10) Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre, toutes les hérésies qui, comme un mauvais, grain, devaient pulluler dans l’Église. C’est pourquoi, quand un manichéen vous dit que la matière préexistait, et quand Marcion, Valentin ou un païen vous soutiennent la même, opinion, répondez-leur qu’au commencement Dieu créa le ciel et la terre; mais s’ils récusent l’autorité de l’Écriture, traitez-les comme des extravagants et des insensés. Et, en effet, comment excuser celui qui refuse de croire le Créateur de l’univers et qui taxe de mensonge la Vérité suprême? Il se cache sous de belles apparences et feint les dehors de la douceur; mais il rien est pas moins un loup sous une peau de brebis. Ne vous laissez donc point séduire; et vous devez même d’autant plus le haïr qu’il affecte envers un homme une conduite pleine d’égards, et déclare la guerre au Dieu, souverain Maître de l’univers. Hélas! il ne s’aperçoit pas qu’il expose le salut de son âme. Pour nous, attachons-nous à la pierre ferme, et revenons à notre sujet: Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. Et d’abord, observez comme l’Etre divin se manifeste dans le mode même de la création; car, à l’opposé de l’homme, il commence par le couronnement de l’édifice: il déroule premièrement, les cieux, et place ensuite la terre au-dessous; il pose le haut du temple avant que d’en avoir établi les fondements. S’est-il jamais vu rien de pareil? et qui a jamais entendu un semblable récit? Mais Dieu commande, et tout cède à ses ordres. C’est pourquoi, loin de soumettre les couvres du Seigneur à la critique de notre raison, laissons-nous conduire, par la vue de ses ouvrages, jusqu’à l’admiration de l’ouvrier; car les perfections de Dieu sont devenues visibles, depuis la création du monde, par tout ce qui a été fait. (Rom. I, 20.)

4. Mais, si les ennemis de la vérité persistent à soutenir que le néant ne peut rien produire, adressons-leur cette question: Le premier homme a-t-il été formé de la terre ou de toute autre matière? - De la terre, répondront-ils unanimement. Qu’ils nous disent donc comment la chair de l’homme a pu se former de la terre! Nous la pétrissons pour en façonner des briques,-des tuiles et des vases; mais est-ce ainsi que l’homme a été formé? Et comment, d’une seule et même matière, tirer tant de substances diverses: les os, les nerfs et les artères, la chair, la peau, les ongles et les cheveux? Ici, ils ne sauraient donner aucune réponse raisonnable. Et si, du corps, je passe aux aliments qui le nourrissent, je leur demanderai comment le pain que nous mangeons chaque jour, et qui est une substance homogène, se convertit en sang et en chyle, en bile et en diverses humeurs; car le pain conserve la blancheur de la farine, et le sang est rouge ou purpurin. Mais, si nos adversaires ne peuvent expliquer ces phénomènes qui chaque jour s’accomplissent sous leurs yeux, combien plus difficilement encore rendraient-ils raison des autres ouvrages du Seigneur! C’est pourquoi, s’ils continuent à rejeter ces nombreuses démonstrations et s’ils persistent dans leur incrédulité, nous nous contenterons de leur opposer la même réponse et de redire: Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Ce seul mot nous suffit pour renverser tous les retranchements de nos adversaires, et pour ruiner dans leur fondement tous leurs vains raisonnements. S’ils voulaient du moins cesser enfin cette opiniâtre résistance, ils pourraient rentrer dans la voie de la vérité.

Or, la terre était invisible et informe. Pourquoi le Seigneur, je vous le demande, a-t-il créé le ciel lumineux et parfait, et la terre informe? Certes, il n’a point agi sans raison, mais il a voulu nous révéler, par ce chef d’eouvre de la création, qu’il en a produit également les autres parties, et que ce n’est point impuissance de sa part si elles sont moins parfaites. Une autre raison de ce qu’il a créé la terre informe, c’est qu’elle est la mère et la nourrice du genre humain: nous naissons de son sein et nous vivons de ses productions; elle est la patrie et la sépulture de tous. les hommes, le centre qui nous réunit tous et la source qui nous enrichit de mille biens. Mais, de peur que le sentiment du besoin ne portât les hommes à lui rendre un culte idolâtrique, Moïse nous la montre informe et toute nue, afin que nous ne lui attribuions point sa fécondité, et que nous en rapportions la gloire à Celui qui l’a tirée du néant. Voilà pourquoi l’Écriture dit que la terre était invisible et informe:

Mais peut-être vous ai-je fatigué, dès le commencement, par des raisonnements trop subtils; c’est pourquoi je crois utile de terminer ici ce discours, et néanmoins je conjure votre charité de conserver le souvenir de mes paroles et de les méditer souvent. Un repas frugal vous attend au sortir de cette réunion; eh bien! (11) associez la nourriture spirituelle de l’âme à la nourriture matérielle du corps! Que le mari répète quelque chose de nos instructions; que la femme écoute, que les enfants apprennent et que les serviteurs s’instruisent. Alors, chaque maison sera véritablement lin temple d’où s’éloignera le démon, cet esprit mauvais et ennemi de notre salut, et où reposeront, sur tous ceux qui l’habitent, la grâce de l’Esprit-Saint, la paix et l’union. Si je vois que vous n’oubliez point mes premières instructions et que vous en attendez impatiemment la suite, je. serai moi-même plus empressé de vous communiquer largement tout ce que le Saint-Esprit m’inspirera. Je verrai en effet ma parole germer heureusement dans vos âmes; et c’est ainsi que le laboureur, en voyant naître le grain qu’il a semé, contemple ses champs avec un nouveau plaisir et s’encourage lui-même à leur confier de nouvelles semences.

5. Voulez-vous donc augmenter en. nous le zèle de la parole sainte, faites-nous connaître que vous en gardez un souvenir fidèle et que vous vous appliquez à régler vos moeurs sur votre croyance. Que votre lumière, dit Jésus-Christ, luise devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux. (Matth. V,16.) Ainsi, notre vie doit s’accorder avec les dogmes de notre religion; car la foi sans les oeuvres est morte (Jacq. II, 26), et les oeuvres sans la foi sont également mortes. Et, en effet,, une saine doctrine ne nous servira de rien si nous ne sanctifions notre conduite; et, de même, une vie régulière avec une croyance erronée ne nous sera point comptée pour le ciel. Il faut nécessairement joindre la bonne doctrine à une bonne vie, et l’homme prudent, dit le Sauveur, est celui qui écoute ma parole et la met en pratique. (Matth. VII, 24.) Vous voyez comme il veut et que nous écoutions sa parole et que nous la suivions avec soumission et fidélité. Aussi, déclare-t-il sage et prudent celui qui se distingue par des moeurs conformes aux préceptes de l’Évangile; celui, au contraire, qui se contente d’entendre la parole divine et qui n’en fait point la règle de sa conduite, est à juste titre appelé insensé. Et en effet, il bâtit sa maison sur un sable mouvant; c’est pourquoi cette maison s’écroule sous le choc des vents. Telles sont ces âmes lâches qui ne s’appuient point sur la pierre ferme. Car ici il n’est question ni de maison, ni d’édifice matériel, mais de notre âme et des tentations qui l’ébranlent; ce sont ces tentations que l’Évangile désigne, sous les noms de pluies, de vents et d’inondations. L’homme constant, sobre et vigilant les surmonte aisément, et plus les afflictions sont grandes, plus aussi s’augmentent sa force et son courage; mais l’homme faible et indécis plie au moindre souffle de la tentation: il vacille, se trouble et succombe, bien moins par suite de la violence des attaques que par l’effet d’une volonté molle et chancelante.

C’est pourquoi il importe que nous soyons sobres, vigilants et préparés à tout, modestes et retenus dans la prospérité, et soumis et prudents dans l’adversité; en sorte que dans toute situation nous baisions amoureusement la main miséricordieuse du Seigneur. Ces dispositions attireront sur nous l’abondance des grâces divines, et celles-ci nous feront traverser heureusement le cours de l’existence et acquérir de grands trésors pour la vie éternelle. Je vous la souhaite, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient la gloire, l’empire et l’honneur, avec le Père et l’Esprit-Saint, maintenant, toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. L’Écriture ressemble à une fontaine qui répand ses eaux sans jamais s’épuiser, aussi l’instruction précédente n’a-t-elle pas suffi à l’explication du premier verset de la Genèse. — 2. L’orateur continue donc cette explication, et puis ii dit, en parlant de l’Esprit de Dieu qui était porté sur les eaux, que ces paroles désignent le mouvement et l’activité de l’élément humide. —3. Il nous fait ensuite admirer la puissance divine dans la création et les divers phénomènes de la lumière, et observe que le Seigneur, en déclarant que la lumière était bonne, s’est accommodé à l’usage commun des hommes qui louent un ouvrage fait avec soin. —4. La séparation de la nuit et du jour est, de la part de Dieu, un bienfait qui suffirait seul pour obliger les incrédules à se soumettre à l’autorité de l’Écriture. — 5. L’orateur s’élève alors contre ceux qui prétendent que tout a été fait fortuitement, et que la Providence ne parait point dans la création. — 6. Il les combat par divers raisonnements tirés de cette création même, et termine par une vive exhortation à résister au démon, et à pratiquer toutes les vertus, et spécialement la charité envers les pauvres.

1. La lecture des divines Écritures se compare à un riche trésor. Et en effet, celui qui a un trésor à sa disposition, peut facilement s’enrichir. Et de même, une seule ligne des saintes Écritures, nous offre une rare fécondité de pensées et d’immenses richesses. Mais la parole du Seigneur ne ressemble pas seulement à un trésor; elle est encore une fontaine qui s’épanche toujours abondante et inépuisable. Hier, nous avons pu nous en convaincre, puisque l’explication de ces premières paroles de la Genèse: Au commencement Dieu créa le ciel et la terre, a pris tout le temps de l’instruction, sans que nous l’ayons achevée. C’est que ce trésor est riche, et cette fontaine intarissable. Au reste, ne vous étonnez point, mes frères, de notre impuissance, car ceux qui nous ont précédé sont venus, eux aussi, boire à cette source, et ne l’ont point épuisée; ceux qui nous suivront y viendront également, et ne la tariront point. Tout au contraire, elle croît et grossit à mesure qu’on y puise. Telle est, en effet, la nature des eaux spirituelles de la grâce, qu’elles coulent d’autant plus abondantes qu’on y puise plus fréquemment. Aussi le Sauveur disait-il: Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive. Qui croit en moi, suivant ce que dit l’Écriture, des fleuves d’eau vive couleront de son sein. (Jean, VII, 37, 38.) Ces paroles nous montrent quelle est l’abondance des eaux de la grâce, et puisque ces eaux ne sont pas moins salutaires qu’inépuisables, préparons le vase de notre âme pour les recueillir, et le reporter plein à la maison. Mais comme l’Esprit-Saint épanche plus libéralement les richesses de ses grâces, lorsqu’il trouve un coeur fervent et un esprit attentif, délivrons-nous des inquiétudes de la vie présente, et arrachons les épines qui étoufferaient en nous les germes des bonnes pensées. Notre âme pourra alors se livrer tout entière aux saintes affections de la piété, en sorte que nous ne quitterons point ce temple sans y avoir recueilli d’utiles leçons et de salutaires instructions.

Au reste, pour me faire mieux comprendre, j’ai besoin, mes chers frères, de revenir un peu sur le sujet que je traitai hier, ce sera comme un trait d’union entre ces deux discours. Je vous disais donc, si vous vous en souvenez, que Moïse, en nous racontant l’oeuvre de la création, s’exprimait ainsi: Au commencement Dieu créa le ciel et la terre; or la terre était invisible et informe. Je vous expliquai ensuite pour quels motifs Dieu avait ainsi créé la terre informe et privée de toute parure. (13) Vous n’avez point, je le pense, oublié cette explication; aussi puis-je aujourd’hui pour suivre le récit de Moïse. Après avoir dit que la terre était invisible et informe, il nous en donne la raison, en ajoutant que les ténèbres couvraient la face de l’abîme, et que l’Esprit de Dieu était porté sur les eaux. Mais observez avec quel soin le saint Prophète retranche ici tout détail inutile. Il ne nous raconte point toutes les diverses particularités de la création; mais parce que le ciel et la terre contiennent tous les éléments, il se contente de les mentionner, et passe les autres sous silence. C’est ainsi que sans décrire la formation des eaux, il dit simplement que les ténèbres couvraient la face de l’abîme, et que l’Esprit de Dieu était porté sur les eaux. Ainsi les ténèbres et l’abîme couvraient la terre; et il était nécessaire qu’un sage ouvrier, corrigeant toute cette difformité, pût donner à celle-ci quelque beauté. Or, les ténèbres, dit Moïse, couvraient la face de l’abîme, et l’Esprit de Dieu était porté sur les eaux; mais que signifie cette parole l’Esprit de Dieu était porté sur les eaux? Il me semble qu’elle nous révèle que les eaux possédaient une vertu efficace et vitale. Elles n’étaient donc point stagnantes et immobiles, mais elles se mouvaient avec une certaine activité. Car tout corps qui repose dans une entière immobilité est complètement inutile, tandis que le mouvement le rend propre à mille usages.

2. C’est pourquoi le saint Prophète dit que l’Esprit de Dieu était porté sur les eaux, afin de nous apprendre qu’elles possédaient une force énergique et secrète, et ce n’est point sans raison que l’Écriture s’exprime ainsi; car elle veut nous disposer à croire ce qu’elle nous dira plus tard que les animaux ont été produits de ces eaux par le commandement de Dieu, créateur de l’univers. Aussi Moïse ne se contenta-t-il pas de dire que Dieu créa les eaux, mais il ajoute qu’elles se mouvaient, se répandaient et couvraient l’espace. Lors donc que la terre était encore informe et submergée sous l’abîme, le divin Ouvrier corrigea d’une seule parole cette difformité. Il produisit la lumière, dont l’éclatante beauté dissipa soudain les ténèbres extérieures et illumina l’univers. Car Dieu dit que la lumière soit, et la lumière fut. Il dit, et la lumière parut; il commanda, et les ténèbres s’enfuirent à la présence de la lumière. Quelle n’est donc point la puissance du Seigneur!

Mais quelques-uns, séduits par l’erreur et l’hérésie, ne font aucune attention à ce contexte de Moïse: Au commencement Dieu créa le ciel et la terre, et la terre était invisible et informe, parce qu’elle était couverte par les ténèbres et les eaux. Car c’est en cet état que Dieu. a voulu la créer. Aussi affirment-ils que la matière et les ténèbres préexistaient avant la création. Mais cette folie est-elle pardonnable? On vous dit qu’au commencement Dieu créa le ciel et la terre, et qu’il tira toutes choses du néant; et vous soutenez due la matière préexistait! Le simple bon sens fait justice de cette extravagance. Car le Dieu créateur est-il un homme qui ait eu besoin d’une matière pour exercer son art? il est le Dieu à qui tout obéit et qui a créé toute chose par sa parole et son commandement. Voyez plutôt: il a dit une seule parole et la lumière a été faite, et les ténèbres se sont retirées.

Et Dieu divisa la lumière d’avec les ténèbres, c’est-à-dire qu’il leur désigna une demeure séparée et qu’il leur fixa un temps spécial et déterminé. Il leur donna ensuite un nom particulier, car Dieu, dit Moïse, appela la lumière, jour, et les ténèbres, nuit. Observez comme une seule parole et un seul commandement réalisent cette heureuse séparation, et opèrent cette oeuvre admirable que notre raison ne saurait comprendre! Voyez encore comme le saint Prophète s’est accommodé à la faiblesse de notre intelligence! ou plutôt, c’est Dieu lui-même qui a daigné parler par sa bouche, afin d’apprendre aux hommes quel a été l’ordre de la création, quel est l’auteur de l’univers et de quelle manière il a produit toutes les créatures. Le genre humain était encore trop grossier pour comprendre un langage plus élevé. C’est pourquoi Moïse, dont l’Esprit-Saint dirigeait la parole, s’est proportionné à l’infirmité de ses auditeurs; il leur a donc expliqué toutes choses avec méthode, et, il est si vrai qu’il n’emploie que par condescendance ce tempérament de style et de pensées, que l’Evangéliste, fils du tonnerre, suit une route tout opposée. Il écrivait dans un temps ou les hommes étaient plus avancés dans l’intelligence de la vérité; aussi les élève-t-il soudain jusqu’aux plus sublimes mystères. Car, après avoir dit: Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu, il ajoute: Il était la véritable lumière qui illumine tout homme venant au (14) monde. (Jean, I, 1, 9.) Et, en effet, de même que dans la création cette lumière sensible qui se produisit à la parole du Seigneur, dissipa les ténèbres matérielles, de même la lumière spirituelle chasse les ténèbres de l’erreur, et ramène à la vérité ceux qui s’égarent.

3. Recevons donc avec reconnaissance les instructions que nous donne la sainte Écriture, et ne nous opposons point à la vérité, de peur que nous ne demeurions dans les ténèbres. Mais au contraire, venons à la lumière, et opérons des couvres dignes du jour et de la lumière. Saint Paul nous y exhorte quand il dit: Marchons dans la décence comme durant le jour, et ne faisons point des actions de ténèbres. (Rom. XIII, 13.) Et Dieu, dit Moïse, appela la lumière, jour, et les ténèbres, nuit. Mais je m’aperçois d’une omission et je la répare. Après donc que Dieu eut dit: que la lumière soit, et la lumière fut, Moïse ajoute: et Dieu vit que la lumière était bonne. Considérez ici, mon cher frère, avec quel art l’écrivain sacré tempère ses expressions. Quoi! Dieu ignorait-il que la lumière fût bonne avant qu’il ne l’eût créée; et sa vue ne lui en a-t-elle découvert la beauté que du moment où il l’eut produite? Mais quel homme sensé admettrait un tel doute! car nous voyons qu’aucun ouvrier n’entreprend un ouvrage, ne le travaille et ne le polit sans en connaître d’avance le prix et l’usage; et vous voudriez que l’Ouvrier suprême qui a tiré toutes les créatures du néant, ne sût pas avant de la produire que la lumière était bonne! Pourquoi donc Moïse emploie-t-il cette façon de parler? c’est que ce saint prophète s’abaisse et s’accommode à l’usage ordinaire des hommes. Quand ils ont travaillé avec grand soin un ouvrage important, et qu’ils l’ont heureusement achevé, ils l’examinent de près et l’éprouvent afin de mieux en connaître tout,le mérite. Et de même la sainte Écriture se proportionne à la faiblesse de notre intelligence en disant que Dieu vit que la lumière était bonne.

Et Dieu divisa la lumière d’avec les ténèbres; et il appela la lumière, jour, et les ténèbres, nuit. Il leur marqua ainsi un temps déterminé, et dès le commencement il fixa à la lumière, et aux ténèbres les limites qu’elles ne devaient jamais franchir. Il suffit en effet d’un peu de bon sens pour se convaincre que depuis ce moment jusqu’aujourd’hui, la lumière n’a point dépassé les bornes que Dieu lui a marquées, et que les ténèbres se sont également contenues dans leurs limites, sans amener aucun trouble ni aucune confusion. Mais cette simple observation ne devrait-elle pas obliger tous lés incrédules à croire ce que l’Écriture nous dit, et à pratiquer ce qu’elle nous commande? Ils imiteraient du moins ces éléments qui poursuivent invariablement leur course, sans en dépasser jamais les limites, ni méconnaître les bornes de leur nature. Mais après que Dieu eut séparé la lumière d’avec les ténèbres, et qu’il leur eut donné un nom particulier, il voulut les réunir sous une commune dénomination. Aussi Moïse ajoute-t-il que du soir et du matin se fit le premier jour. C’est ainsi que le jour comprenant l’espace que parcourent alternativement les ténèbres et la lumière, maintient entre elles l’ordre et l’harmonie, et empêche toute confusion.

L’Esprit-Saint nous a donc révélé, par l’intermédiaire de notre illustre prophète, l’œuvre du premier jour de la création; et il nous révèlera également les couvres des autres jours. Or, cette création successive est de la part de Dieu une preuve de condescendance et de bonté; car sa main était assez puissante, et sa sagesse assez infinie pour achever la création dans un seul et même jour. Que dis-je? dans un jour! un seul instant lui suffisait; mais puisqu’il n’a pu, n’ayant besoin de rien, créer le monde pour sa propre utilité, il faut dire qu’il n’a produit tant de créatures que par son extrême bonté. Et c’est encore cette même bonté qui l’a porté à ne produire ces créations que successivement, et à nous faire connaître, par notre saint prophète, l’ordre et la suite de ses ouvrages. Il a voulu que cette connaissance nous empêchât de nous laisser séduire aux erreurs de la raison humaine. Et, en effet, plusieurs soutiennent encore, malgré une révélation si expresse, que le hasard a tout fait. Mais si Moïse ne nous eût instruits avec tant de condescendance et de netteté, que, n’eussent point osé ceux qui ont la hardiesse d’avancer de semblables propositions, et de tenir une conduite si préjudiciable à leur salut 1

4. Et, en effet, n’est-ce pas le comble du malheur, comme de la folie, que d’affirmer que le hasard a tout fait et que la Providence divine est étrangère à la création? Car peut-on raisonnablement admettre, je vous le demande, que le hasard ait produit ce vaste univers avec sa brillante décoration, et qu’il la conserve et (15) la régisse? Un vaisseau sans pilote ne traverse point les flots, une armée ne fait rien de grand et d’éclatant sans un général, une famille ne s’administre point sans un chef:.et l’on voudrait que ce vaste univers, et l’ensemble des éléments qu’il renferme, se soient produits fortuitement! Mais ce serait nier l’existence d’un Etre supérieur qui a tout créé par sa puissance, de même qu’il maintient et dirige tout par sa sagesse; au reste, est-il besoin de nouveaux arguments pour prouver à ces aveugles des vérités qui sautent aux yeux? Cependant je ne négligerai point de leur proposer l’explication de nos saints livres, et j’y emploierai même tous mes soins, afin de les arracher à leurs erreurs et les ramener à la vérité. Car, malgré leur égarement, ils sont nos frères, et à ce titre ils ont droit à toute notre sollicitude. C’est pourquoi je m’appliquerai avec zèle et selon mes forces à leur présenter de salutaires remèdes: et peut-être un jour reviendront-ils à la saine doctrine. Rien en effet n’est plus cher à Dieu que le salut des âmes. Il veut, comme l’Apôtre nous l’assure, que tous les hommes soient sauvés, et qu’ils viennent tous à la connaissance de la vérité. (I Tim. II, 4.) Et le Seigneur lui-même nous dit: Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive. (Ezéch. XXVIII, 23.) Il n’a donc créé l’univers qu’en vue de notre salut; et il nous a fait naître, non pour nous perdre et nous précipiter dans les supplices de l’enfer, mais pour nous sauver, nous délivrer de l’erreur et nous rendre participants de son royaume. C’est ce royaume qu’il nous a destiné longtemps avant notre naissance, et avant même qu’il eût jeté les fondements du monde, comme Jésus-Christ nous l’apprend par ces paroles: Venez, les bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé avant la création du monde. (Matth. XXV, 34.) Oh! combien est grande la bonté du Seigneur! il n’avait as encore créé le monde ni formé l’homme que déjà il nous préparait les biens infinis du ciel. Pouvait-il mieux montrer ses soins à l’égard de l’homme, et son désir. de notre salut.

Mais puisque nous avons un Maître si plein de miséricorde, de bonté et de douceur, travaillons à sauver et notre âme et celles de nos frères; car une voie facile et assurée de salut est de ne point concentrer sur soi-même toute sa sollicitude, et de l’étendre jusqu’à ses frères, en sorte qu’on leur soit utile et qu’on les ramène dans les sentiers de la vérité. Mais voulez-vous connaître combien il nous est avantageux de sauver nos frères en nous sauvant nous-mêmes? écoutez ces paroles qu’un prophète nous adresse au nom du Seigneur: Si vous séparez ce qui est précieux de ce qui est vil, vous serez comme ma bouche (Jér. XV, 19); c’est comme si Dieu disait: Celui qui fait connaître la vérité à son prochain, ou qui le ramène du vice à la vertu, m’imite autant qu’il est possible à la nature humaine. Et en effet, le Verbe éternel, tout Dieu qu’il est, a pris notre nature et s’est fait homme pour nous sauver; mais ce n’est pas dire assez que d’affirmer qu’il a pris notre nature et qu’il s’est soumis à toutes les infirmités de notre condition, puisqu’il a même souffert le supplice de la croix, afin de nous racheter de la malédiction du péché. Jésus-Christ, dit l’Apôtre, nous a rachetés de la malédiction de la loi, s’étant rendu lui-même malédiction. (Gal. III, 13.) Mais si un Dieu, quoique impassible en son essence, n’a point dédaigné, dans son ineffable bonté, de tant souffrir pour notre salut, que ne devons-nous pas faire à l’égard de ceux qui sont nos frères et nos membres, afin de les arracher de la gueule du démon et de les ramener en la. voie de la vertu? Car, puisque l’âme est bien supérieure au corps, l’aumône corporelle, qui distribue nos richesses aux pauvres, est moins excellente que l’aumône spirituelle qui, par de salutaires avis et de continuelles exhortations, remet dans le bon chemin les âmes tièdes et paresseuses en leur faisant connaître la difformité du vice et l’admirable beauté de la vertu.

5. Fortement convaincus de ces vérités, plaçons le salut de notre âme au-dessus de tous les intérêts de la vie, et cherchons à exciter dans nos frères une égale sollicitude. Car, que pouvons-nous souhaiter de plus désirable que de retirer une âme, par nos fréquentes exhortations, de cet abîme de maux où nous sommes tous plongés, et de lui enseigner à réprimer ces passions tumultueuses qui nous agitent incessamment. C’est pourquoi nous avons besoin d’être toujours sur nos gardes, parce qu’il nous faut soutenir une guerre qui n’admet ni trève, ni relâche. Aussi l’Apôtre écrivait-il aux Ephésiens: Nous avons à combattre non contre la chair et le sang, mais contre les principautés, contre les puissances, contre les princes (16) de ce monde de ténèbres, contre les esprits de malice. répandus dans l’air. (Eph. VI, 12.) C’est comme s’il nous disait: ne vous persuadez point que vous n’ayez à livrer que de légers combats. Nos adversaires ne sont point.de même nature que nous, et il n’y a point égalité entre les combattants. Nous qui sommes appesantis par le poids du corps, nous devons entrer en lice et nous mesurer contre des puissances spirituelles. Mais ne craignez point, car quoique la lutte soit inégale, nos armes ne laissent pas d’être fortes et puissantes. Et maintenant que vous connaissez, continue-t-il, le génie et le caractère de vos ennemis,, ne perdez point courage, et n’engagez point lâchement le combat: mais revêtez-vous de toutes les armes de Dieu, pour pouvoir vous défendre des embûches du démon. (Eph. VI,11.)

Cet ennemi implacable multiplie ses ruses, c’est-à-dire les moyens qu’il emploie pour surprendre les chrétiens négligents. Il nous importe donc beaucoup de les connaître afin d’échapper à ses coups, et de ne point lui donner entrée dans nos coeurs. C’est pourquoi nous devons veiller avec soin sur notre langue, captiver nos regards, purifier notre âme, et toujours nous tenir prêts à combattre, comme si une bête féroce nous attaquait, et cherchait à nous dévorer. Aussi saint Paul, cet homme apostolique, ce docteur des nations, cet oracle de l’univers n’omet-il rien pour le salut de ses disciples. Après leur avoir dit: Revêtez-vous de toutes les armes de Dieu; il poursuit ainsi pour achever de les rendre invincibles. Soyez donc fermes: que la vérité soit la ceinture de vos reins; que la justice soit votre cuirasse; et que vos pieds aient une chaussure qui vous dispose â suivre l’Évangile de la paix. Servez-vous surtout du bouclier de la foi, afin de pouvoir éteindre tous les traits enflammés de l’esprit mauvais, et prenez encore le casque du salut, et l’épée spirituelle,. qui est la parole de Dieu. (Eph. VI, 14, 17.)

Vous voyez donc comme l’Apôtre nous revêt d’une armure complète, ainsi que des soldats qui s’avancent au combat. Il veut d’abord que nos reins soient ceints pour que nous soyons plus disposés à courir, et il nous couvre ensuite d’une cuirasse, afin de nous protéger contre les traits de notre ennemi. Il munit même nos pieds, et surtout il nous arme de la foi comme d’un bouclier qui puisse repousser et éteindre les traits enflammés de notre ennemi. Quels sont donc ces traits de Satan? Ce sont les désirs mauvais, les pensées impures, et les affections déréglées; l’emportement, l’envie, la jalousie, la colère, la haine, l’avarice et tous les vices. Le glaive de l’esprit, dit l’Apôtre,;peut éteindre les feux de ces diverses passions, et même trancher la tête à notre ennemi. C’est ainsi qu’il fortifie ses disciples, et qu’il rend plus durs que le fer des hommes qui étaient plus mous que la cire. Et parce que nous n’avons pas à combattre contre la chair et le sang, mais contre dés puissances spirituelles, il ne nous revêt point d’une armure matérielle, et nous remet entre les mains des armes spirituelles et flamboyantes, en sorte que le démon ne puisse même en supporter l’éclat.

6. Revêtus de telles armes, nous ne devons ni craindre ses attaques, ni fuir sa rencontre, ni le combattre lâchement. La vigilance chrétienne ne permet point à l’esprit mauvais de résister à la force de nos armes, et elle déconcerte toutes ses ruses. Mais si nous étions lâches et timides, ces mêmes armes nous deviendraient inutiles, car l’ennemi de notre salut ne dort jamais, et il n’épargne rien pour nous perdre. Soyons donc toujours sous les armes, et abstenons-nous des paroles, non moins que des actions qui blesseraient notre conscience. Joignons aussi à l’exercice de l’abstinence la pratique de toutes les vertus, et spécialement de la charité envers les pauvres, n’ignorant point quelles grandes récompenses sont attachées à l’aumône. Car celui qui donne au pauvre prête au Seigneur. (Prov. XIX, 17.) Et voyez comme ce genre de prêt est extraordinaire et admirable! L’un reçoit et i n autre se porte garant et caution. Bien plus, et cette considération est importante, nous n’avons ici à craindre ni un défaut de reconnaissance, ni perte aucune. Et en effet, on ne nous assure pas seulement sur la terre le centième; mais le centuple, et après la mort, la vie éternelle. Si quelqu’un nous promettait aujourd’hui de nous rendre le double de notre argent, nous lui offririons notre fortune entière, quoique bien souvent l’on ne rencontre que des ingrats, ou des débiteurs de mauvaise foi. Plusieurs en effet qui passent pour des gens probes et honnêtes, manquent à leurs engagements ou par malice, ou par impuissance. Mais avec Dieu il n’y a rien à craindre: le capital est en sûreté entre ses mains; et quant aux intérêts, il nous donne (17) le centuple dès cette vie, et nous réserve après la mort le bonheur du ciel. Quelle serait donc notre excuse, si une coupable négligence nous empêchait de faire fructifier notre argent au centuple, et d’échanger quelques biens présents et périssables contre les richesses futures et immuables de l’éternité! Mais on conserve tranquillement son or sous une double clé; et il repose inutilement dans nos coffres-forts, tandis que si nous en faisions part aux pauvres, il nous assurerait leur concours pour la vie future. Employez, dit Jésus-Christ, les richesses injustes à vous faire des amis, afin que quand vous viendrez à manquer, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels. (Luc, XVI, 9.)

Cependant, je le sais, plusieurs, loin de se rendre à mes instances, traitent mes paroles de fables et de rêveries, et ils n’y donnent aucune attention. C’est ce qui m’afflige et me contriste profondément: car je vois que ni l’expérience de la vie, ni les promesses solennelles de Dieu, ni la crainte d’un avenir malheureux, ni mes exhortations de chaque jour ne peuvent les ébranler. Et néanmoins, je ne cesserai point de les poursuivre de mes reproches jusqu’à ce qu’enfin l’importunité de mes avis triomphent de leur dureté. Poissé-je donc les amener à la pratique sincère de l’abstinence, et dissiper ainsi les ténèbres dont les offusquent l’abondance des viandes, le vin et l’avarice! J’espère en effet, oui, j’espère que ma parole, vivifiée par la grâce divine et l’exercice du jeûne les guériront enfin de cette dangereuse maladie, et les rendront à une parfaite santé. Ils n’auront donc plus à redouter les menaces des feux éternels, et nous-même, délivré de toute inquiétude, nous glorifierons-en leur nom Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit, maintenant, toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Joie de l’orateur en voyant le concours et l’empressement de ses auditeurs. — Il peut donc espérer que ses instructions produiront des fruits abondants, et d’avance il en rapporte tout l’honneur à l’heureuse efficacité du jeûne. — 2. C’est ainsi par la force des armes spirituelles dont nous revêt l’Esprit Saint que nous vaincrons le démon, soyons donc toujours munis de ces aimes. — 3. 4. L’orateur poursuit ensuite son explication de l’oeuvre des six jours, et après avoir montré la puissance de Dieu dans!a création du firmament, il évite de rien décider sur la nature de ce corps, et engage les auditeurs à se contenter de ce que l’Écriture nous en apprend. — Le nom de ciel donné au firmament le conduit à réfuter l’opinion de la pluralité des cieux, et il montre que dans les psaumes celte expression les cieux des cieux, doit être interprétée selon le génie de la langue hébraïque qui admet le pluriel pour le singulier. — 5. Il s’étend beaucoup sur la beauté du firmament, sa vaste étendue, et son admirable utilité. — 6. 7. 8. Cette description lui fournit le sujet de diverses moralités, et il termine par une vive exhortation au jeûne et à l’amour des ennemis.

1. En voyant croître chaque jour, mes très-chers frères, votre concours et votre empressement, je suis pénétré de joie, et je ne cesse de remercier le Seigneur de vos progrès en la vertu. Car si un bon appétit est le signe d’une bonne santé, le zèle et l’ardeur pour entendre la parole sainte est la. marque infaillible d’une âme pieuse. C’est pourquoi Jésus-Christ, dans le (18) sermon de la montagne, et l’énumération des béatitudes, proclame: Heureux, ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu’ils seront rassasiés. (Matth. V, 6.) Qui peut donc vous louer dignement, vous que le Seigneur a déclarés bienheureux, et qui en attendez encore les plus riches faveurs? Car tel est notre divin Maître. Lorsqu’il trouve une âme qui se porte vers les biens spirituels avec un violent désir, et une vive ardeur, il l’enrichit libéralement de ses grâces et de ses dons. J’espère aussi qu’il m’accordera pour votre avantage et votre édification une parole plus facile et plus abondante. C’est pour vous, et pour votre avancement spirituel que j’ai entrepris ce travail, afin que vous arriviez promptement au faite des vertus chrétiennes. Vous deviendrez alors au sein de la famille et de l’amitié les prédicateurs des saintes maximes; et nous-même, nous vous parlerons avec plus de confiance, en voyant que nos labeurs ne sont point vains, ni stériles. Chaque jour la semence spirituelle croît en vos coeurs; et je suis bien plus heureux que le semeur de la parabole évangélique. Il perdit les deux tiers de son grain dont une partie seule fructifia: car celui qui tomba sur le grand chemin ne germa point, celui qui tomba parmi les épines fut étouffé, et celui qui, jeté sur la pierre, demeura sur la superficie du sol ne produisit aucun fruit. (Matth. XIII, 4-7.) Ici au contraire, j’espère que la semence de la parole sainte sera reçue dans une terre bien préparée, et que, par le secours de la grâce, elle produira dans les uns cent pour un, et dans les autres, soixante ou trente.

Cette espérance ranime mon ardeur, et excite mon zèle: car je sais que je ne parlé point inutilement, et que vous me prêtez une oreille attentive, et de bienveillantes dispositions. Ce langage n’est point en ma bouche celui de la flatterie; et il exprime seulement la joie qu’hier mon discours parut vous causer. Je vous voyais en effet comme suspendus à mes lèvres, et soigneux de ne perdre aucune de mes paroles. Bien plus, vos continuels applaudissements me prouvaient assez que vous les accueilliez avec une véritable satisfaction. Or un discours qui est écouté avec plaisir fait en nous une profonde impression. Il se grave au plus intime de la mémoire; et celle-ci en garde un impérissable souvenir. Qui pourrait donc et vous louer dignement, et assez nous féliciter nous-même de votre bienveillante attention? Car le Sage a dit: Heureux celui qui parle à des hommes qui l’écoutent! (Eccli. XXV, 12.) Mais j’en réfère tout l’honneur au jeûne; et si dès les premiers jours il produit de tels fruits dans nos âmes, quelle ne sera pas, dans le cours de la sainte quarantaine, sa divine efficacité! Je ne vous demande donc qu’une seule chose c’est d’opérer votre salut avec crainte et tremblement (Phil. II, 12), et de ne donner aucun accès à l’ennemi de vos âmes. Il écume de rage et de fureur à la vue de vos richesses spirituelles, et comme un lion rugissant, il tourne autour de vous, cherchant quelqu’un à dévorer. (I Pierre, V, 8.) Mais si nous sommes sur nos gardes, il ne pourra, par la grâce de Dieu, nuire à personne.

2. Et en effet l’armure dont nous revêt l’Esprit-Saint, comme je vous le disais hier, est véritablement une armure invincible, et si nous avons soin de toujours nous en couvrir, aucun des traits de notre ennemi ne pourra nous atteindre. Ils retomberont sur lui, sans nous frapper. Car la grâce divine nous rend plus solides que le diamant, et même, si nous le voulons, entièrement invulnérables. Celui qui frappe un diamant ne l’ébrèche point et ne fait que se fatiguer et s’épuiser lui-même. Le coursier qui résiste à l’éperon se met les flancs tout en sang; et c’est ce qui arrive à l’égard de l’ennemi de notre salut, lorsque nous sommes toujours couverts des armes que nous offre la grâce de l’Esprit-Saint. Leur vertu est si grande que le démon ne saurait en soutenir l’éclat, et que ses yeux en sont tout éblouis. Soyons donc toujours munis de ces armes, et nous pourrons paraître avec sécurité dans la place publique, ou au milieu de nos amis, et vaquer à nos différentes occupations. Mais que parlé-je de la place publique? C’est revêtus de ces armes que nous devons venir à l’église, et retourner dans nos maisons. Bien plus, nous ne devons les quitter, durant toute la vie, ni le jour, ni la nuit; car elles sont les compagnes de notre voyage, et nous aideront puissamment à atteindre notre destinée. Elles ne surchargent point le corps comme une armure matérielle, mais elles le rendent plus dispos, plus agile et plus robuste. Seulement ayons soin de les tenir nettes et brillantes, afin que leur éclat éblouisse les yeux de nos ennemis, qui emploient mille moyens pour nous perdre.

Mais c’est assez parler de cette armure spirituelle, et il convient maintenant de vous servir (19) le festin accoutumé. Reprenons donc le récit de la création à l’endroit ou nous l’avons laissé hier, et, sous la conduite de Moïse, notre saint prophète, asseyons-nous à la table d’une bonne et solide doctrine. Voyons donc ce qu’il veut aujourd’hui nous apprendre, et prêtons à ses paroles une oreille attentive. Car il ne parle point de lui-même, et il n’est que l’organe de l’Esprit-Saint qui par sa bouche instruit tous les hommes. Après nous avoir donc raconté la création de la lumière, il a terminé l’œuvre du premier jour en disant que du soir et du matin se fit le premier jour. Puis il a ajouté: Et Dieu dit: que le firmament soit fait ait milieu des eaux, et qu’il divise les eaux d’avec les eaux. Considérez ici, mes frères, la suite et l’enchaînement de cette doctrine. Moïse nous a d’abord révélé la création du ciel et de la terre; il nous a appris ensuite que celle-ci était invisible et informe, et il nous en donne la raison. C’est qu’elle était couverte par les ténèbres et les eaux, car il n’y avait encore que les eaux et les ténèbres. Alors la lumière se produisit au commandement du Seigneur, qui la sépara des ténèbres, et qui appela la lumière, jour, et les ténèbres, nuit. Et maintenant Moïse nous enseigne que de même que le Seigneur, après avoir créé la lumière, l’avait séparée des ténèbres, et les avait distinguées par un nom spécial, il ordonne ici que les eaux soient divisées.

3. Mais voyez combien est grande la puissance divine; et combien elle surpasse toute intelligence humaine! Dieu commande, et soudain un élément nouveau se produit et un autre se retire… Et Dieu dit: que le firmament soit fait au milieu des eaux, et qu’il divise les eaux d’avec les eaux. Qu’est-ce donc que cette parole: Que le firmament soit fait? C’est à peu près comme si nous disions dans notre langage: qu’un mur soit établi entre deux éléments pour leur servir de séparation. Et afin de nous faire mieux comprendre et la prompte obéissance des éléments, et le souverain pouvoir du Seigneur, Moïse ajoute immédiatement: Et il fut fait ainsi. Dieu parla et l’œuvre fut achevée… Dieu fit le firmament, et sépara les eaux qui étaient sous le firmament de celles qui étaient au-dessus du firmament. Après donc que Dieu eut créé le firmament, il ordonna qu’une moitié des eaux resterait sous le firmament, et que l’autre moitié demeurerait suspendue au-dessus. Mais enfin qu’est-ce que le firmament? Dirons-nous qu’il est une eau condensée, un air étendu, ou quelque autre élément? Nul homme prudent n’oserait l’affirmer: et il nous convient de recevoir les paroles de l’Écriture avec une humble reconnaissance, sans franchir les bornes naturelles de notre savoir, ni approfondir des mystères qui surpassent notre intelligence. Il nous suffit donc de savoir et de croire que Dieu, par sa parole, a créé le firmament pour séparer les eaux, et qu’effectivement les unes sont au-dessus et les autres au-dessous.

Et Dieu appela le firmament, ciel. Considérez la suite et l’enchaînement de l’Écriture. Hier elle s’exprimait ainsi: Que la lumière soit, et la lumière fut; et Dieu sépara la lumière d’avec les ténèbres, et il appela la lumière, jour. Aujourd’hui elle nous dit que le firmament a été fait au milieu des eaux; et de même qu’elle nous a révélé l’usage de la lumière, elle nous apprend ici celui du firmament. Qu’il sépare, dit-elle, les eaux d’avec les eaux. Enfin comme Dieu, après avoir déclaré le but et les fonctions de la lumière, lui avait donné un nom, il en donne également un au firmament. Et Dieu appela le firmament, ciel, c’est-à-dire cette voûte éthérée que nous voyons. Comment donc quelques-uns, direz-vous, peuvent-ils soutenir que plusieurs cieux ont été créés? certes, une telle doctrine ne repose point sur l’Écriture, elle n’existe que dans leur imagination. Car Moïse ne nous apprend que ce que nous venons de dire; il nous a dit d’abord: Qu’au commencement Dieu créa le ciel et la terre, et que la terre était invisible, parce qu’elle était cachée sous les ténèbres et les eaux. Il nous a ensuite raconté la création de la lumière; et puis la suite du récit l’amenait à nous parler du firmament. Et Dieu dit: que le firmament soit. Mais à quel usage est-il destiné? c’est ce que Moïse a soin de nous apprendre, en disant: Qu’il sépare les eaux d’avec les eaux. Enfin il nous fait connaître que ce même firmament qui séparait les eaux, fut appelé ciel. Qui pourrait donc, après une explication si claire et si lucide, supporter ces esprits qui parlent d’eux-mêmes, et qui contre l’autorité de l’Écriture, soutiennent la pluralité des cieux? mais ils objectent que le saint prophète David a dit dans ses psaumes: Louez le Seigneur, cieux des cieux. (Ps. CXLVIII, 4.) Eh bien! ne vous troublez point, mes frères, et ne croyez point que (20) l’Écriture se contredise jamais. Tout au contraire reconnaissez sa véracité, attachez-vous à sa doctrine, et fermez l’oreille aux cris de l’erreur.

4. Écoutez donc avec beaucoup d’attention ce que je vais vous dire, et ne vous laissez point facilement ébranler par ceux qui vous débitent toutes leurs rêveries. Tous les livres sacrés de l’Ancien Testament ont été originairement composés en hébreu, personne ne le contredit. Or, quelques années avant la naissance de Jésus-Christ, le roi Ptolémée, curieux de réunir une riche bibliothèque, voulut joindre nos Livres saints à tous ceux de divers genres qu’il avait déjà rassemblés. C’est pourquoi il fit venir de Jérusalem quelques juifs pour les traduire en grec, ce qu’ils exécutèrent heureusement. Et voilà comment il arriva, par une disposition particulière de la Providence, que non-seulement ceux qui entendaient l’hébreu, mais généralement tous les peuples, purent profiter de nos saints Livres. N’est-il pas aussi bien surprenant que ce dessein ait été conçu par un prince idolâtre, et qui, loin de suivre la religion des Juifs, observait un culte tout opposé? Mais c’est ainsi que le Seigneur dispose toutes choses, afin que les ennemis de la vérité soient les premiers à la faire éclater.

Au reste cette digression historique était nécessaire, pour vous rappeler que l’Ancien Testament n’a pas été écrit en grec, mais en hébreu. Or les hébraïsants les plus distingués nous apprennent que dans cette langue on emploie toujours le mot ciel au pluriel. Les docteurs syriens en conviennent eux-mêmes; et ainsi un hébraïsant ne dira jamais le ciel, mais les cieux. Le psalmiste a donc eu raison de dire les cieux des cieux. Et ce n’est point qu’il y ait plusieurs cieux, car. Moïse ne vous le dit pas; mais c’est le génie de la langue hébraïque qui emploie le singulier pour le pluriel.

S’il y avait en effet plusieurs cieux, l’Esprit-Saint nous en aurait appris par Moïse l’existence et la formation. Retenez avec soin cette observation, afin que vous puissiez fermer la bouche à tous ceux qui avancent des dogmes contraires à l’enseignement de l’Église, et que vous demeuriez convaincus de la véracité de nos saintes Écritures. Car vous ne vous réunissez ici fréquemment, et nous ne vous faisons d’amples instructions que pour vous mettre en état de rendre raison de votre foi. (I Petr. III,115.)

Mais revenons, s’il vous plait, à notre sujet. Et Dieu appela le firmament, ciel; et il vit que cela était bon; observez comme Moïse se proportionna à notre faiblesse. Il a dit de la lumière: et Dieu vit qu’elle était bonne; et maintenant il dit du firmament ou du ciel, et Dieu vit qu’il était bon. Cette parole nous donne une juste idée de sa beauté: et n’y a-t-il pas lieu de s’étonner que depuis tant de siècles, il la conserve dans tout son éclat? Il semble même qu’elle augmente avec le cours des années. Au reste, quelle n’est point la splendeur du firmament, puisque Dieu lui-même l’a loué! Quand on nous présente quelque chef-d’oeuvre de l’art, une statue, par exemple, nous en admirons les traits, la pose, la délicatesse, les proportions, l’élégance et les autres qualités, mais qui pourrait célébrer dignement les couvres de Dieu, surtout lorsqu’il les a lui-même louées? Moïse ne s’exprime donc ainsi que par condescendance pour notre faiblesse; et il répète le même éloge après chaque création partielle, afin de réfuter par avance ceux qui, dans le cours des siècles, devaient critiquer l’œuvre divine, et aiguisant leur langue, demander pourquoi le Seigneur a fait telle et telle créature. Il les prévient et les confond par cette seule parole: et Dieu vit que cela était bon. Mais lorsqu’on vous dit que Dieu vit et loua son ouvrage, il faut entendre qu’il l’a loué d’une manière digne de lui. Car Celui qui a créé le ciel, en connaissait la beauté avant que de le produire; et néanmoins, parce que nous autres hommes, nous sommes si peu intelligents, que nous ne saurions comprendre autrement les choses, il a proportionné les paroles de Moïse à notre faiblesse, et lui a inspiré pour notre instruction ce langage imparfait et grossier.

5. Quand vous élevez donc vos regards vers les cieux et que vous en contemplez la magnificence, l’étendue et la beauté, remontez jusqu’au Créateur, selon ce que dit le Sage que la grandeur et la beauté de la créature peut faire connaître, et rendre en quelque sorte visible le Créateur. (Sag. XIX, 5.) Comprenez aussi, par la création de tant d’éléments divers, quelle est la puissance de votre Maître. Et en effet si l’homme voulait appliquer son intelligence à l’étude de chacune des merveilles de la nature, ou même s’il se bornait à l’examen de sa propre formation, il ne lui en faudrait pas davantage pour proclamer l’ineffable et (21) immense puissance du Seigneur. Mais dès lors que les créatures visibles célèbrent ainsi la grandeur et la puissance du Créateur, que sera-ce quand vous vous élèverez jusqu’aux créatures invisibles? Oui, atteignez par la pensée les phalanges célestes, les anges et les archanges, les vertus et les trônes, les dominations et les principautés, les puissances, les chérubins et les séraphins, et dites-moi quel génie, et quelle langue pourraient expliquer l’ineffable magnificence des oeuvres du Seigneur!

Le saint prophète David s’écriait, à la vue des merveilles de la création: ô Dieu, que vos oeuvres sont magnifiques! vous avez tout accompli avec sagesse. (Ps. C, 24.) Mais si ce prophète, rempli du Saint-Esprit qui lui révélait les mystères de la Sagesse éternelle, faisait entendre ces accents d’admiration, que dirons-nous, nous qui ne sommes que cendre et poussière! Nous ne pouvons que tenir nos regards humblement abaissés, et notre esprit continuellement, ravi des ineffables bontés du Seigneur. Et maintenant, après le Psalmiste, écoutons le bienheureux Paul. Cet apôtre, élevé dans un corps mortel jusqu’au plus haut des cieux, et qui sur la terre rivalisait d’amour avec les esprits angéliques, parcourant un jour avec la vive ardeur de l’esprit la vaste étendue des cieux, s’arrêta sur les secrets de la prédestination divine. Il s’agissait des juifs et des gentils, dont les uns ont été rejetés et les autres substitués en leur place; et comme il hésitait, et que sa vue se troublait, il s’écria: O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu! que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies impénétrables! (Rom. II, 33.)

Mais ici j’interrogerais volontiers ceux qui veulent curieusement approfondir la génération du Verbe, ou qui tentent de diminuer la dignité de l’Esprit-Saint, et je leur dirais: d’où Nous vient cette audacieuse témérité, et qui peut vous inspirer cette extravagante folie? Car si Paul, avec tout son génie et ses lumières, déclarait que les jugements du Seigneur, c’est-à-dire l’ordre et l’économie de sa providence, sont impénétrables et incompréhensibles, en sorte que nul ne doit se permettre de les approfondir; et s’il proclame que ses voies, c’est-à-dire ses commandements et ses préceptes, se dérobent à toutes nos recherches, comment osez-vous discourir curieusement sur la nature du Fils unique de Dieu, et rabaisser, autant qu’il est en vous, la dignité de l’Esprit-Saint?

Voyez donc, mes chers frères, combien il est malheureux de ne pas s’attacher au vrai sens des saintes Écritures! Et en effet, si ces hérétiques avaient reçu leur divin enseignement avec un esprit droit et un coeur bon, ils ne se fussent point ainsi égarés dans leurs propres raisonnements, et jamais ils ne fussent tombés dans cette extrême folie. Cependant nous ne cesserons de leur opposer les témoignages de nos livres saints, ni de fermer l’oreille à leurs funestes doctrines.

6. Je ne sais comment l’impétuosité de la pensée et de la parole m’a entraîné bien loin de mon sujet: je me hâte donc d’y revenir. Et Dieu, dit Moïse, appela le firmament, ciel, et Dieu vit que cela était bon; et du soir et du matin se fit le second jour. Ainsi après que Dieu eut donné un nom au firmament et qu’il eut approuvé son ouvrage, il termina le second jour de la création, et il dit: Et du soir et du matin se fit le second jour. Remarquez ici quelle précision Moïse met dans son enseignement. Il nomme soir la fin du jour, et matin, la fin de la nuit, puis il appelle jour la durée comprise entre l’une et l’autre; en sorte qu’il prévient toute erreur et ne nous permet pas de considérer le soir comme la fin du jour, car nous savons manifestement que le jour se compose du soir et du matin. Ainsi l’on parle exactement en disant que le soir est la disparition de la lumière, le matin celle de la nuit, et que la durée de l’une et de l’autre forme le jour. C’est ce que l’Écriture a voulu nous faire entendre par ces mots: Et du soir et dit matin se fit le second jour.

Je me suis peut-être plus étendu que je ne voulais, et je me suis laissé entraîner par le Pot des idées, comme l’on est quelquefois emporté par le courant d’un fleuve. Vous en êtes la cause, vous qui nous écoutez avec tant de dé plaisir. Car rien n’excite plus un orateur et ne féconde mieux sa pensée que la joie et l’empressement de ses auditeurs. Au contraire quand ils sont froids et indifférents, ils frappent de stérilité la bouche la plus éloquente. C’est pourquoi je vous rends ce témoignage, que, par la grâce de Dieu, lors même que je serais plus muet qu’une pierre, vous me forceriez à secouer cette léthargie et à dissiper cette somnolence, pour vous adresser des paroles qui vous conviennent et qui soient (22) propres à vous édifier. Mais puisque vous êtes si bien disposés et si éclairés de Dieu même,. que vous pouvez, selon la pensée de l’Apôtre, instruire les autres, je vous conjure de travailler à la sanctification de vos âmes, principalement pendant ces jours de jeûne. Et alors vous ne vous lasserez point de m’entendre traiter souvent les mêmes sujets: car, selon le mot de saint Paul, il ne m’est pas pénible, et il vous est avantageux que je vous dise les mêmes choses. (Philip. III, 1.) Notre âme, qui est naturellement paresseuse, a besoin d’être sans cesse excitée; et de même que nous nourrissons chaque jour notre corps, de peur que la faiblesse ne le rende incapable de tout service, nous devons à notre âme une nourriture spirituelle et une sage direction qui lui fasse contracter l’habitude de la vertu, qui la rende victorieuse de ses ennemis et qui la préserve de leurs embûches.

7. Appliquons-nous donc chaque jour à exercer les forces de cette âme, et ne négligeons point l’examen de notre conscience. Tenons comme un registre exact de ce que nous recevons et de ce que nous dépensons: avons-nous toujours parlé utilement et à propos? ne nous est-il point au contraire échappé quelque parole oiseuse, et nos entretiens ont-ils été utiles ou nuisibles? Il convient aussi de nous prescrire là-dessus certaines règles et de nous fixer certaines limites, en sorte que toujours la réflexion précède en nous la parole. Quant à notre pensée elle-même, elle doit être si bien dirigée que jamais elle ne s’arrête sur le mal; et s’il lui arrivait de s’échapper au dehors par quelques mots peu convenables, nous devons sur-le-champ les condamner comme inutiles et dangereux. Il importe aussi de chasser par une bonne pensée toute impression mauvaise, et d’être bien persuadés qu’il ne suffit pas, pour être sauvés, de jeûner jusqu’au soir. Et en effet le Seigneur, par la bouche du prophète, adressait ces reproches aux Juifs corrompus: Quand vous avez jeûné le cinquième et le septième mois pendant soixante et dix. ans, est-ce pour moi que vous avez accompli ce jeûne? et quand vous avez mangé et quand vous avez bu, n’est-ce pas pour vous que vous avez mangé et que vous avez bu? Voici donc ce que dit le Seigneur, le Dieu des armées: Jugez selon la justice, et usez de clémence et de miséricorde les uns envers les autres; n’opprimez point la veuve, ni l’orphelin, ni l’étranger, ni le pauvre, et que nul ne médite dans son coeur le mal contre son frère. (Zach. VII, 5, 6… 9, 10.)

Mais si le jeûne seul ne servait de rien aux Juifs qui étaient assis à l’ombre de la mort et plongés dans les ténèbres de l’erreur, parce qu’ils n’y joignaient pas la pratique des bonnes oeuvres et qu’ils n’arrachaient point de leurs coeurs les pensées mauvaises contre leurs frères, quelle excuse pourrons-nous alléguer, nous qui sommes appelés à une vertu bien plus sublime, nous qui devons et pardonner à nos ennemis et les aimer et leur faire du bien? Que dis-je? ce n’est pas encore assez nous devons prier Dieu pour eux et lui recommander leur salut. Ces sentiments de charité et de bienveillance à l’égard de nos ennemis seront notre principale défense au grand jour du jugement, et ils nous obtiendront la rémission de nos péchés. Sans doute l’amour des ennemis est un précepte grand et difficile; mais si nous considérons quelle récompense est attachée à son exacte observation, il nous paraîtra léger, quelque ardu qu’il soit en lui-même. Et en effet, que nous dit le Sauveur? Si vous faites cela, vous serez semblables ci votre Père qui est dans les cieux; et pour mieux nous manifester sa pensée, il ajoute qui fait luire le soleil sur les bons et sur les méchants, et qui fait pleuvoir sur les justes et les injustes. (Matth. V, 45.) Ainsi en aimant ses ennemis, on imite Dieu autant que la faiblesse humaine peut le permettre. Car de même qu’il fait luire le soleil sur ceux qui commettent le mal non moins que sur les justes, et qu’il dispense selon les saisons la pluie et la rosée sur les champs de l’homme de bien et du méchant, vous, en aimant non-seulement ceux qui vous aiment, mais vos ennemis eux-mêmes, vous vous montrez le digne émule du Seigneur.

Vous voyez donc que l’amour des ennemis nous élève jusqu’au faîte de la vertu. Mais ne vous arrêtez pas, mon cher frère, à ne considérer que la difficulté du précepte; réfléchissez aussi à l’honneur qui vous en reviendra, et cette pensée vous rendra léger tout ce qu’il renferme de lourd et de pénible. N’est-ce pas une grâce insigne que de trouver, en faisant du bien à son ennemi, l’occasion de s’ouvrir vers Dieu les portes de la confiance, et de racheter ses péchés? Mais peut-être voulez-vous aujourd’hui vous venger de votre ennemi, et lui rendre avec usure le mal qu’il vous a fait? eh bien! quelle utilité en (23) retirerez-vous? Vous n’y gagnerez rien; et quand vous paraîtrez devant le redoutable tribunal, votre jugement n’en deviendra que plus rigoureux, parce que vous aurez méprisé et violé les lois du Juge suprême. Dites-moi encore: Si un roi imposait, sous peine de mort, l’amour des ennemis, tous, par la crainte seule du supplice, s’empresseraient à observer cette loi. Mais quels reproches ne mérite donc pas celui qui, disposé à tout entreprendre pour sauver une vie que la nature doit inévitablement lui arracher, néglige la pratique des préceptes divins, quoiqu’on le menace d’une mort qui n’aura ni fin, ni consolation?

8. Mais je m’oublie en parlant ainsi à des chrétiens qui négligent envers leurs bienfaiteurs les devoirs mêmes de la reconnaissance. Qui pourra donc nous garantir des supplices éternels puisque, loin d’aimer nos ennemis, nous en faisons moins que les publicains. Si vous aimez, dit Jésus-Christ, ceux qui vous aiment, quel effort faites-vous? Les publicains ne le font-ils pas aussi? (Matth. V, 45.) Mais puisque nous n’allons pas même jusque-là, quelle espérance de salut nous reste-t-il encore? C’est pourquoi je vous exhorte à vous montrer miséricordieux les uns envers les autres, à réprimer toute pensée contraire à la charité, et à ne rivaliser entre vous que de bienveillance et d’amitié: chacun doit aussi, selon la parole de l’Apôtre, croire les autres au-dessus de soi (Philip. II, 3), et ne point se laisser vaincre en bons offices. C’est ainsi que nous nous surpasserons mutuellement en charité, et que nous témoignerons à ceux qui nous aiment plus de zèle et d’affection. La charité est en effet le plus ferme appui, et la plus grande consolation de notre vie; et ce qui distingue éminemment l’homme de la brute, c’est qu’il ne tient qu’à nous, si nous le voulons, d’entretenir la paix et l’union avec nos frères, et de leur montrer la plus cordiale bienveillance. Il suffit pour cela de conserver entre nous l’ordre convenable et la bonne harmonie, et d’enchaîner notre colère, qui est véritablement une bête féroce. Traînons-la en esprit au pied du redoutable tribunal, afin de la plier à aimer nos ennemis soit par l’espoir des plus magnifiques récompenses, soit par la crainte des plus affreux supplices, si elle persévère dans son ressentiment.

Le temps ne nous est point donné pour que nous le perdions en des occupations inutiles et frivoles. Mais nous devons chaque jour, et à chaque heure du jour, nous remettre sous les yeux les jugements du Seigneur, afin de mieux connaître ce qui alors nous donnera plus de confiance, ou nous inspirera plus de crainte. Cette pratique et ces réflexions nous aideront beaucoup à dompter nos mauvaises inclinations, et à réprimer les mouvements de la concupiscence. Faisons mourir en nous, comme parle l’Apôtre, les membres de l’homme terrestre, la fornication, l’impureté, les passions déshonnêtes, les mauvais désirs, l’avarice, la colère, la vaine gloire et l’envie. (Coloss. III, 5.) Si ces affections mauvaises sont réellement mortes en nous, et si elles ne s’y font plus sentir, nous mériterons de recevoir les fruits de l’Esprit-Saint, qui sont la charité, la joie, la paix, la patience, la bénignité, la bonté, la foi, la douceur et la chasteté. (Gal. V, 22.) Tel est le caractère qui doit distinguer le chrétien de l’infidèle, et telles les marques qui doivent le faire reconnaître. Ne nous parons donc pas d’un nom vide et stérile, et ne nous enflons point d’un vain orgueil, parce que nous étalons les apparences extérieures de la piété. Mais quand même nous posséderions toutes les vertus que je viens d’énumérer, loin d’en tirer vanité, ne songeons qu’à nous humilier davantage, selon cette parole du Sauveur: Lorsque vous aurez fait tout ce qui vous a été commandé, dites: nous sommes des serviteurs inutiles. (Luc, XVII, 10.) Cette sollicitude pour notre salut nous sera utile à nous-mêmes, puisqu’elle nous garantira des supplices éternels; elle ne sera pas moins avantageuse à nos frères qui s’instruiront en voyant nos bonnes couvres. Enfin, après une vie vraiment chrétienne, nous obtiendrons de la bonté divine ces récompenses éternelles que je vous souhaite, par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient la gloire, l’empire et l’honneur dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. L’Écriture sainte est une mine d’or riche et précieuse, et les trésors que nous en retirons ne soit point exposés, comme ceux de la terre, à la rapacité des voleurs. — Mais nous devons les préserver des attaques du malin esprit qui voudrait nous les ravir. — 2. Nous sommes sur la terre des voyageurs qui amassent des provisions pour retourner en leur patrie: et ces provisions, qui nous ouvriront l’entrée du ciel, sont l’aumône et la pénitence. — Une vie vraiment chrétienne donne aux justes une douce confiance de paraître devant le Juge suprême, et elle est pour les méchants un reproche. de leurs vices, et une exhortation à la vertu. — 3. Ce long exorde conduit l’orateur à expliquer le neuvième verset de la Genèse; et il dit que Dieu ne voulut nommer l’élément aride, terre, et la réunion des eaux, mer, qu’après avoir dégagé l’un des flots de l’abîme, et réuni les autres dans le lieu qui leur était destiné. — 4. Sur ces autres paroles: « Que la terre produise les plantes verdoyantes avec leurs semences, » il observe que de même que la terre se couvrit alors, sans le secours de l’homme ni des animaux, de moissons et de fruits, aujourd’hui encore elle tire sa fécondité bien plus de cet ordre du Seigneur que de nos travaux. — Il réfute aussi ceux qui attribuaient cette fécondité à l’influence des astres. — 5. Il remarque que Moïse répète souvent ces expressions: « et du soir et du matin se rit le premier, le second et le troisième jour, » afin que nous comprenions mieux l’ordre et la distribution du temps. — 6. Il termine ensuite par une exhortation à mépriser la gloire humaine.

1. Aujourd’hui encore, les paroles de Moïse me fourniront le festin spirituel que je veux servir à votre charité, en vous expliquant avec soin l’oeuvre du Seigneur au troisième jour de la création. Ceux qui travaillent aux mines ne cessent point, quand ils ont rencontré un riche filon, de creuser profondément; ils écartent tous les obstacles, et ne craignent point de descendre jusque dans les entrailles de la terre pour en retirer la plus grande quantité possible de ce précieux métal. Et nous qui ne recherchons point des veines d’or, mais un trésor ineffable, ne devons-nous pas chaque jour poursuivre nos travaux, afin de rentrer dans nos maisons les mains pleines de ces richesses spirituelles. Trop souvent les biens de la terre deviennent pour leurs possesseurs la cause de grands malheurs; et, après quelques instants d’une rapide jouissance, ils leur sont enlevés par la fraude des flatteurs, la violence des voleurs ou la ruse des esclaves, qui s’enfuient chargés d’un précieux butin. Mais aucune perte de ce genre ne menace nos richesses spirituelles; ce trésor ne peut nous être dérobé, et dès que nous le cachons dans notre coeur, il y est à l’abri de toute rapine: il suffit que notre lâcheté n’y donne point entrée à l’ennemi, qui ne désire que de nous dépouiller. Et, en effet, quand cet ennemi, ce démon, veux-je dire, voit que nous sommes riches en biens de la grâce, il frémit de rage, grince des dents, et épie attentivement l’occasion favorable de nous enlever nos richesses. Or, le temps qui lui est le plus propice est celui où il nous surprend lâches et négligents; c’est pourquoi nous avons besoin de veiller sans cesse pour déjouer toutes ses embûches. Car, s’il attaque une ou deux fois ceux qu’il trouve actifs et vigilants, il les laisse bientôt en paix, honteux de voir ses efforts inutiles, et assuré qu’il ne remportera point la victoire tant que nous nous tiendrons sur nos gardes. Mais, puisque nous n’ignorons pas que la vie est une lutte continuelle, soyons toujours armés comme en présence d’un ennemi qui nous épie sans cesse, et craignons que la moindre négligence de notre part ne lui facilite l’occasion de nous surprendre.

Voyez avec quel soin les gens riches veillent à leurs affaires, dès que l’approche de l’ennemi est annoncée: les uns munissent leurs portes de serrures et de verroux pour mieux protéger leur argent, et les autres l’enfouissent sous (25) terre, afin que personne ne sache où il est caché. C’est. ainsi qu’à leur exemple nous devons conserver le trésor de nos vertus et le dérober à tous les regards, en le renfermant dans le secret de notre coeur; c’est ainsi encore que nous devons repousser les attaques de ceux qui voudraient nous le ravir, en sorte que, le préservant de toute main déprédatrice, nous nous en servions comme d’un utile viatique pour le voyage de l’éternité. Ceux qui vivent dans un pays étranger et qui désirent revoir leur patrie, s’occupent longtemps à l’avance de réunir peu à peu autant d’argent qu’il leur en faut pour suffire à la longueur du chemin et ne pas s’exposer à mourir de faim. Cette conduite doit être aussi la nôtre, car nous sommes sur la terre des étrangers et des voyageurs. Ayons donc soin de réunir et de mettre en réserve d’abondantes provisions, afin qu’au moment où le Seigneur nous ordonnera de retourner dans notre patrie, nous soyons prêts à partir, emportant avec nous une partie de nos richesses et ayant déjà envoyé l’autre devant nous. Car telle est la nature de ce viatique: il nous est loisible de nous faire précéder d’une multitude de bonnes oeuvres; et celles-ci en nous devançant, nous ouvriront les portes d’une juste confiance pour paraître devant Dieu, nous faciliteront l’accès de son trône, et nous permettront d’aborder sans crainte un Juge dont elles nous auront concilié la bienveillance.

2. Mais pour vous convaincre, mes chers frères, de la certitude de cette doctrine, il me suffit de vous rappeler qu’au sortir de ce monde, le chrétien qui aura largement dispensé l’aumône et mené une vie pure, trouvera miséricorde auprès du Juge suprême, et entendra avec tous les élus ces consolantes paroles: Venez, les bénis de mon Père; possédez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde: car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger. (Matth. XXV, 34, 35.) Il en est de même des autres vertus, de la confession des péchés et de l’assiduité à la prière. Et en effet, lorsque pendant la vie nous avons eu soin d’effacer nos péchés par la confession, et que nous avons pu en obtenir de Dieu le pardon, nous quittons la terre purs de toute souillure, et nous paraissons devant le Seigneur pleins d’une entière confiance; mais ceux qui auraient négligé de mettre à profit le temps présent pour expier leurs péchés, ne trouveront après la mort aucune consolation. Car, Seigneur, dit le Psalmiste, qui confessera votre nom dans le sépulcre? (Ps. VI, 6.) Parole bien vraie, puisque la vie est le temps de la lutte, de la guerre et des combats, et que l’éternité est celui des couronnes, des prix et des récompenses. Ainsi, combattons généreusement tandis que nous sommes encore dans la carrière, de peur qu’au grand jour des couronnes et des récompenses, nous ne soyons du nombre de ceux qui n’auront en partage que la honte et la confusion. Puissions-nous, au contraire, nous mêler aux élus qui se présenteront avec confiance pour être couronnés!

Ce n’est pas sans raison que je vous parle ainsi, mes bien-aimés; et j’espère que mes paroles ne vous seront point inutiles. Oui, je veux tous les jours vous avertir de multiplier vos bonnes oeuvres, afin que vous paraissiez aux yeux de tous, consommés en perfection, et ornés de toutes les vertus. Enfants de Dieu, irrépréhensibles, purs et immaculés, vous brillerez alors dans le monde comme des astres, et possédant la parole de vie, vous serez un jour notre gloire devant le Christ. Et cependant votre présence seule aura déjà été pour vos frères un salutaire avertissement, et le parfum de vos vertus non moins que vos sages entretiens les auront attirés à imiter vos bons exemples. Car si les méchants se nuisent les uns aux autres par leurs mutuelles relations, selon ce mot de saint Paul: les mauvais entretiens corrompent les bonnes moeurs (I Cor. XV, 33); il n’est pas moins vrai que la société des gens de bien est d’un grand secours à ceux qui la cultivent. C’est donc par bonté que Dieu permet le mélange des bons et des méchants, afin que ceux-ci profitent des exemples de ceux-là, et ne demeurent pas toujours dans leur iniquité. Et en effet parce qu’ils ont continuellement sous les yeux de beaux modèles de vertu, il est comme impossible qu’ils n’en profitent pas. Car tel est le pouvoir de la vertu, que ceux même qui ne la pratiquent pas, ne peuvent lui refuser leurs respects et leurs hommages. Les méchants, au contraire, désapprouvent le vice et le condamnent, et vous n’en trouverez presque aucun qui se fasse gloire d’être vicieux. Mais ce qui est plus étonnant encore, c’est que leurs paroles flétrissent leur propre conduite, et qu’ils recherchent les ténèbres pour commettre le mal. Car l’homme porte au fond de sa conscience, et par un effet de la miséricorde divine, (26) un discernement incorruptible qui lui fait distinguer le mal d’avec le bien. Aussi sommes-nous absolument inexcusables, puisque nous ne péchons point par ignorance, mais par paresse, et mépris de la vertu.

3. Si ces vérités nous sont présentes à chaque heure du jour, nous opérerons notre salut avec une grande sollicitude, et nous craindrons, comme un réel dommage pour nos âmes, de laisser le temps s’écouler inutilement. Mais terminons ce long exorde, et écoutons, s’il vous plaît,ce qu’aujourd’hui l’Esprit-Saint veut nous enseigner par la bouche du saint prophète Moïse. Et Dieu dit: que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent en, un seul lieu, et que l’aride paraisse. Et il fut fait ainsi. Considérez ici, mes chers frères, l’ordre et la suite des couvres divines. Moïse nous avait dit dès le commencement que la terre était invisible et informe, parce qu’elle était couverte par les ténèbres et les eaux. C’est pourquoi au second jour Dieu sépara les eaux par le firmament qu’il appela ciel, et au troisième il ordonna que les eaux qui étaient sous le ciel, c’est-à-dire le firmament, se rassemblassent en un seul lieu, afin que leur retraite laissât la terre à découvert. Et cela se fit ainsi. C’est parce que les eaux couvraient toute la surface de la terre que le Seigneur leur commanda de se réunir en un seul lieu; et alors l’aride put se montrer. Voyez comme l’historien sacré nous découvre graduellement la beauté de l’univers! Et il fut fait ainsi, dit-il. Comment? Selon les ordres du Seigneur. Il dit, et la nature obéit soudain. Car il appartient à Dieu de régler toutes les créatures selon sa volonté.

Et les eaux qui étaient sous le ciel se réunirent en leur bassin, et l’aride parut. Déjà Moïse avait dit en parlant de la lumière que Dieu la créa lorsque les ténèbres couvraient toute la nature, et que les séparant de la lumière il avait assigné celle-ci au jour, et les ténèbres à la nuit; et ici, il dit également que Dieu, après avoir créé le firmament, plaça au-dessus de lui une partie des eaux, et établit les autres au-dessous. Il ajoute ensuite qu’à (ordre du Seigneur celles-ci se rassemblèrent dans un même lieu, en sorte que l’élément aride parut. C’est alors que Dieu donna un nom à l’élément aride, ainsi qu’il l’avait fait pour la lumière et les ténèbres. Les eaux qui étaient sous le ciel, dit l’Écriture, se rassemblèrent en un seul lieu, et l’aride parut; et Dieu appela l’aride, terre. Voilà donc, mes chers frères, comment Dieu déchira le voile qui rendait la terre invisible et informe; car elle était couverte par les eaux, comme par d’épaisses ténèbres. Mais dès qu’elle put montrer sa face, il lui donna un nom.

Et Dieu appela la réunion des eaux, mer. Les eaux ont donc leur nom; et le Seigneur, semblable au potier qui façonne un vase, et ne lui donne un nom qu’après l’avoir achevé, ne voulut imposer un nom aux éléments qu’après les avoir distribués dans les lieux qu’il leur assignait. La terre reçut donc son nom dès qu’elle parut sous la forme qu’elle devait revêtir; et de même les eaux reçurent alors une dénomination spéciale. Car Dieu, dit l’Écriture, appela la réunion des eaux, mer; et il vit que cela était bon. C’est parce que l’homme est trop faible pour louer dignement les couvres divines, que l’Écriture nous prévient, et nous apprend que le Seigneur les a louées lui-même.

4. Ainsi, quand vous apprenez que le Créateur a trouvé bonnes ses créatures, vous devez les admirer souverainement, mais vous ne pouvez rien ajouter aux louanges qu’elles ont déjà reçues; car telle est la puissance de Dieu et telle est la perfection de ses ouvrages, que nous ne saurions les louer autant qu’ils le méritent. Mais est-il étonnant que l’homme faible et ignorant ne puisse jamais ni louer dignement, ni célébrer les oeuvres du Seigneur? La suite du récit nous montre également l’ineffable sagesse du divin Ouvrier. Il vient de mettre à découvert la surface de la terre et il se hâte de l’embellir; aussi voyons-nous qu’à sa parole, les plantes et les fleurs l’émaillent dé leurs riches variétés. Et Dieu dit: Que la terre produise les plantes verdoyantes avec leur semence, et les arbres avec des fruits qui, chacun selon son espèce, renferment en eux-mêmes leur semence, pour se reproduire sur la terre. Et il fut fait ainsi. Que signifient ces derniers mots: « Et il fut fait ainsi? » Ils nous apprennent qu’à l’ordre du Seigneur, la terre se hâta d’épancher ses productions et de faire éclore le germe de toutes les plantes. La terre produisit donc, dit Moïse, des plantes qui portaient leur graine suivant leur espèce, et des arbres fruitiers qui renfermaient leur semence en eux-mêmes, chacun suivant son espèce. Et qui n’admirerait ici, mon cher frère, comment la parole divine a tout opéré sur la terre? Et en effet, il n’y avait point encore d’homme qui la (27) cultivât et qui, pour la couvrir de sillons, pliât le bœuf au joug de la charrue; mais elle entendit le commandement du Seigneur et soudain produisit les plantes et les arbres. D’où nous apprenons qu’aujourd’hui encore, ce sont bien moins les soins, les travaux et les fatigues du laboureur qui fertilisent la terre, que les ordres que le Seigneur lui intima dès le commencement.

Au reste, l’Écriture, pour rendre d’avance l’ingratitude des hommes vraiment inexcusable, nous révèle avec soin l’ordre et la suite des oeuvres de la création. Elle veut ainsi réprimer la témérité et l’extravagance de ceux qui nous donnent leurs rêveries pour des réalités, et qui soutiennent que la coopération du soleil était nécessaire à la production des plantes et des fruits. D’autres attribuent ces effets à l’influence des astres; mais l’Esprit-Saint nous enseigne que, bien avant la création du soleil et des astres, la terre, obéissant à la parole divine, avait, sans nul concours étranger, produit d’elle-même les plantes et les arbres; il lui avait suffi d’entendre cette parole: Que la terre produise les plantes verdoyantes. Suivons donc les traces de la sainte Écriture, et condamnons hautement ceux qui s’élèvent contre ses divins enseignements. Quoi que les hommes cultivent la terre, et, à l’aide d’animaux domestiques, s’appliquent à l’agriculture; quoique les saisons leur soient favorables et que tout concoure à satisfaire leurs désirs, si Dieu ne répand sa bénédiction, ils s’épuiseront en d’inutiles travaux. Oui, ni les sueurs, ni les fatigues du laboureur ne deviennent fécondes si le Seigneur, du haut du ciel, n’étend sa main et ne leur donne un heureux accroissement. Mais, qui ne serait ravi d’étonnement et d’admiration en voyant comment cette parole: Que la terre produise des plantes verdoyantes, pénétra jusque dans les profondeurs de la terre et l’émailla comme d’un riche tapis parla variété des fleurs qui en couvrit la surface. Ainsi la terre qui naguère était brute et inculte, se revêtit soudain d’une brillante parure, et rivalisa de beauté avec le firmament. Et en effet, de même que celui-ci devait bientôt resplendir du feu des astres, la terre s’embellissait par la variété des fleurs; en sorte que le Créateur lui-même loua son propre ouvrage. Et Dieu, dit l’Écriture, vit que cela était bon.

5. Moïse a soin, comme vous pouvez le remarquer, de nous rappeler, après chacune des oeuvres de la création, que Dieu loue son propre ouvrage, afin d’apprendre aux hommes à remonter de la créature au Créateur. Car si les créatures sont au-dessus de toutes nos louanges, que dire de l’Ouvrier divin qui les a produites? Et Dieu vit que cela était bon; et du soir et du matin se fit le troisième jour. C’est pour mieux nous inculquer ces choses, que l’écrivain sacré nous les répète ici. Il lui suffisait en effet d’énoncer que le troisième jour fut fait; mais il reprend les mêmes termes qu’il a déjà employés, et il nous dit que du soir et du matin se fit le troisième jour. Certes, ce n’est point de sa part oubli ou inadvertance; il veut que nous ne confondions pas l’ordre des choses et que nous ne regardions pas l’approche de la nuit comme la fin du jour; car le soir n’est que la fin de la lumière et le commencement de la nuit, tout comme le matin est la fin de la nuit et le complément du jour. C’est ce que veut nous enseigner le saint prophète Moïse, quand il nous dit: Et du soir et du matin se fit le troisième jour. Et ne vous étonnez pas, mon cher frère, que la sainte Écriture nous redise si souvent les mêmes choses; car, malgré ses soins et ses précautions, quelques Juifs persistent dans leur erreur et soutiennent, avec l’entêtement d’un esprit aveuglé, que le soir est le commencement du jour suivant. Ils se trompent eux-mêmes, et sont encore assis dans les ténèbres, quoique la vérité se soit manifestée à tous les regards. Ils cherchent encore la lumière, quand le Soleil de justice s’est levé sur le monde. Mais, après que Moïse nous a instruits de tous ces détails avec une telle exactitude, qui pourrait supporter l’opiniâtreté de ces esprits indociles!

Leur malice recevra son juste châtiment; mais nous, qui avons été éclairés des rayons du Soleil de justice, soyons soumis et dociles aux enseignements de la sainte Écriture. En suivant cette règle, nous renfermerons dans le secret de notre cœur une foi pure et orthodoxe, et nous mettrons tous nos soins à la conserver. Nous travaillerons également avec zèle à l’oeuvre de notre salut, et nous fuirons comme un poison mortel tout ce qui pourrait blesser la sainteté de notre âme; car la perte de la grâce sanctifiante est d’autant plus grande que l’âme l’emporte sur le corps. Le poison ne peut tuer que le corps, tandis que l’erreur entraîne pour l’âme la mort éternelle. Et quels sont donc ces poisons si dangereux? Le nombre en est grand (28) et varié, mais le plus funeste est celui qui nous incline à aimer la vaine gloire et nous empêche de la mépriser; car ce péché entraîne avec lui mille désordres: il dissipe les richesses spirituelles que nous avons pu amasser et nous enlève tout le profit que nous en pourrions retirer. Est-il un mal plus dangereux, puisqu’il nous ravit même les biens que nous croyons posséder? Et n’est-ce pas ainsi que le pharisien fut rabaissé au-dessous du publicain? (Luc, XVIII.) Il ne sut point maîtriser sa langue, et, en se louant lui-même, il jeta toutes ses richesses par la fenêtre, tant la vaine gloire est un poison funeste!

6. Mais, je vous le demande, pourquoi recherchez-vous si avidement la gloire humaine? ne savez-vous pas que les louanges des hommes sont moins qu’une ombre, et qu’elles se dissipent comme une vapeur légère? Ajoutez encore que telle est l’inconstance et la mobilité de l’homme qu’il ne tarde pas à censurer celui que naguère il comblait d’éloges. Mais rien de semblable n’est à craindre de la part de Dieu. Ne soyons donc point si insensés que de nous séduire nous-mêmes; car, si dans la pratique des bonnes oeuvres, notre intention ne se rapporte pas uniquement à Dieu et à l’observation de sa loi, et si nous cherchons à être connus de tout autre que de lui seul, nous perdons le fruit de nos peines et nous nous privons nous-mêmes des avantages que nous en pouvions retirer. Et en effet, celui qui fait le bien pour capter l’estime des hommes, que gagne-t-il, soit qu’il réussisse ou qu’il échoue dans ses projets? Souvent la gloire humaine nous échappe, même quand nous faisons tout pour l’acquérir; et toujours, soit que nous parvenions à l’obtenir, ou qu’elle nous échappe, nous recevons ici-bas notre récompense, en sorte que nous ne pouvons espérer celle du ciel. Eh pourquoi? Parce que celui qui préfère le présent à l’avenir, et la louange des hommes à l’approbation du juste Juge, se rend indigne d’être honoré par ce juge. Si, au contraire, nous pratiquons la vertu pour plaire uniquement au Dieu dont l’oeil ne se ferme jamais, et devant qui tout est à nu et à découvert., notre trésor sera en sûreté et nos richesses spirituelles se conserveront intactes. Bien plus, l’assurance où nous serons que ces richesses ne peuvent nous être enlevées, nous comblera d’une douce consolation, et nous ne serons pas même privés de l’estime des hommes.

Et, en effet, nous en jouissons avec une plénitude d’autant plus grande que nous la méprisons, que nous ne la recherchons pas, et que nous ne la désirons point. Et faut-il s’étonner que telle soit la conduite d’un philosophe chrétien, puisque nous voyons les partisans enthousiastes du monde, mépriser eux-mêmes ceux qui ambitionnent le plus la gloire du monde. Oui, vous trouverez toujours que ceux qui paraissent trop avides des honneurs ne s’attirent que du mépris. Quel malheur ne serait donc pas le nôtre, si nous, qui faisons profession de religion et de piété, désirions comme eux les louanges des hommes, et s’il ne nous suffisait pas d’obtenir l’approbation de Dieu, à l’exemple de l’Apôtre, qui tirait sa gloire non des hommes, mais de Dieu! (Rom. II, 29.) N’avez-vous pas observé, mon cher frère, que ceux qui disputent les prix de l’hippodrome ne donnent aucune attention aux cris, ni à la faveur du peuple qui leur applaudit? C’est qu’ils ne voyent que le prince qui préside les courses et qu’ils sont entièrement préoccupés du désir de lui plaire. Aussi, dédaignant les vains suffrages de la multitude, ils sont ivres de bonheur quand ils reçoivent de ses mains le prix et la couronne. Imitez-les, et n’estimez pas à une haute valeur les applaudissements des hommes: ne les recherchez point dans la pratique de la vertu, mais attendez le jugement qu’en portera le juste Juge, et ne soyez attentif qu’à lui obéir. En un mot, réglez tellement votre vie, que déjà vous possédiez en espérance ces biens éternels que nous donnent d’acquérir la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient, avec le Père et l’Esprit-Saint, la gloire, l’honneur et l’empire, maintenant et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. L’orateur se plaint amèrement de l’empressement qui, la veille, avait entraîné tous les auditeurs au cirque pour voir des courses de chevaux. — Il rougit pour eux de celte funeste curiosité qui leur fait perdre tout le fruit du jeûne et des instructions qu’ils entendent. — Encore, s’ils péchaient par ignorance, mais ils connaissent leurs devoirs, et ils n’en sont que plus coupables. — Le démon seul se réjouit de ce fatal entraînement, puisque par là il les a dépouillés des richesses spirituelles qu’ils avaient amassées. — 2. Mais ces spectacles ne sont-ils pas sans danger pour les moeurs? L’orateur répond à cette objection par le tableau vif et animé de tous les périls que l’innocence et la pureté de l’âme y rencontrent; et comme il voit que ses reproches sont vivement sentis, il espère que désormais il n’aura plus sujet de les faire entendre. — 3 et 4. Il aborde alors l’explication du quatorzième verset de la Genèse, et, après une brillante description du soleil, il observe que cet astre fut créé le quatrième jour, afin qu’on ne lui attribuât point la fécondité de la terre, et qu’on ne le considérât point comme la source première de la lumière. — 5. Il signale ensuite, d’après le texte sacré, les divers usages du soleil et de la lune. — 6. Il termine en exhortant ses auditeurs à reconnaître les bienfaits de Dieu par une vie sainte et régulière, et surtout par la fuite des spectacles profanes.

1. Je voudrais poursuivre le cours de nos instructions, et je ne sais quel sentiment de répugnance m’en empêche, car un nuage de tristesse offusque ma vue, et trouble mon esprit. Encore si cette tristesse n’allait pas jusqu’à la colère! Mais, véritablement, je ne sais que faire, tant mes pensées sont incertaines. Et en effet, quand je vois que le moindre souffle de Satan vous a fait oublier les maximes de piété et les sages avis que je vous donne chaque jour, pour courir aux courses diaboliques de l’hippodrome, puis-je avec joie continuer des instructions que vous avez si promptement rendues inutiles? Mais ce qui surtout m’irrite, et m’émeut jusqu’à la colère, c’est que méprisant mes exhortations, et oubliant le respect dû à la sainte quarantaine, vous vous êtes laissé prendre aux piéges du démon. Qui pourrait donc, serait-il plus dur qu’un rocher, supporter sans indignation une telle conduite? Aussi je rougis de honte et de douleur, en voyant que je m’épuise inutilement, et que je ne sème qu’en une terre pierreuse. Au reste, que vous écoutiez ma parole, ou que vous la méprisiez, je n’en suis pas moins assuré de ma récompense, car j’aurai fidèlement rempli mon devoir, je vous aurai fait connaître les richesses de la piété, et je ne vous aurai pas épargné les remontrances. Mais je crains bien, et je tremble que tout mon zèle ne vous accuse plus fortement. Car le serviteur, dit l’Évangile, qui connaît la volonté de son maître et qui ne l’exécute pas, sera frappé de plusieurs coups. (Luc, XII, 47.) Et qui d’entre vous pourrait alléguer son ignorance, puisque chaque jour je vous mets sous les yeux et les pièges du démon et la grande facilité de la vertu, si vous voulez être attentifs et vigilants?

Ignorez-vous donc que l’Écriture compare à des chiens ces chrétiens qui négligent ainsi leur salut, qui viennent aujourd’hui dans nos temples, et demain se laissent prendre aux piéges du démon? L’homme, dit le Sage, qui se relève de son péché, et qui le commet de nouveau, est semblable au chien qui retourne à son vomissement. (Prov. XXVI, 11.) Voyez-vous à quels animaux ressemblent ceux d’entre vous qui ont assisté à ces spectacles illicites? et avez-vous oublié cette sentence du Sauveur: Tout homme qui entend mes paroles, et ne les (30) accomplit pas, sera semblable â l’insensé qui a bâti sa maison sur le sable; les fleuves sont venus, et les vents ont soufflé, et se sont précipités sur cette maison, et elle est tombée, et sa ruine a été grande? (Matth. VII, 26.) Mais ceux que l’on a vus accourir à l’hippodrome sont plus insensés encore. Car, selon l’Évangile, la maison de l’insensé n’est tombée qu’à la suite de fortes secousses. C’est ce que nous donnent à entendre ces expressions fleuves et vents, qui ne désignent point l’inondation et la tempête, mais la violence des tentations. Et de même la ruine de cette maison ne marque point le renversement d’un édifice matériel, mais la chute d’une âme qui succombe sous le poids des graves afflictions auxquelles elle n’a pu résister. Contre vous, au contraire, les vents ne se sont point déchaînés, et les fleuves ne se sont point précipités; un léger souffle du démon a suffi pour vous renverser tous.

Est-il folie plus impardonnable! À quoi vous sert le jeûne! Je vous le demande; et à quoi bon venir ici? Qui ne déplorerait donc votre malheur et le mien? Le vôtre, puisque vous avez perdu dans un instant ces trésors de piété si laborieusement amassés et que vous avez vous-mêmes ouvert votre âme au démon, comme pour lui faciliter le vol de vos richesses spirituelles; et nous, qui ne nous plaindra de parler à des oreilles insensibles, et d’être si malheureux que de semer chaque jour, et de ne rien récolter! Croyez-vous donc que je ne sois zélé à vous annoncer la parole sainte que pour flatter vos oreilles, et rechercher vos louanges? Non, non; et si vous ne retirez aucun fruit de mes discours, il vaut mieux que désormais je me taise: car je ne veux pas être pour vous la cause d’une plus sévère condamnation. Le marchand quia frété un navire l’a chargé d’une riche cargaison, et qui le voit périr corps et biens par la violence des vents et des tempêtes, nous présente le douloureux spectacle d’un homme échappé nu au naufrage, et tombé d’une immense opulence dans la plus affreuse indigence. Voilà aussi ce que le démon a fait à votre égard. Il a vu que votre âme, comme un navire spirituel, était remplie de précieuses richesses, et que vous aviez réuni un véritable trésor par vos jeûnes et votre assiduité à venir entendre la parole sainte. Aussi s’est-il hâté de déchaîner l’orage, c’est-à-dire ces courses inutiles et dangereuses de l’hippodrome, et par cette fatale curiosité, il vous a dépouillés de tous vos biens.

2. Ces reproches sont trop véhéments, je le sens; mais pardonnez-les à mon zèle, et souffrez que je soulage ainsi ma douleur. D’ailleurs ce n’est point la haine qui inspire mes paroles, mais un coeur qui vous aime, et qui ne cherche que votre salut. C’est pourquoi je me relâche de ma sévérité, et, content d’avoir pu arrêter les progrès du anal, je veux, mes chers frères, ranimer en vous une bonne espérance, en sorte que vous ne vous abandonniez pas au désespoir, et que vous ne perdiez pas entièrement courage. Car il y a cette différence entre les malheurs temporels et les pertes spirituelles, qu’on ne peut dans un instant se relever d’une extrême indigence, et retrouver son opulence première, tandis que la miséricorde divine nous offre toutes facilités de recouvrer promptement notre ancien état. Il suffit que nous voulions détester nos fautes, et secouer désormais une coupable inaction. Tel est en effet le Maître que nous servons, et telle est sa bonté et sa libéralité. Aussi nous assure-t-il lui-même par la bouche d’un prophète: Qu’il ne veut point la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive. (Ezéch. XVIII, 23.) Je sais en outre que vous êtes bons, et que vous sentez l’indignité de votre conduite. Or, c’est déjà un grand pas fait pour revenir à la vertu que de connaître la grandeur de sa faute.

Mais ne m’alléguez point cette excuse mensongère et diabolique, et ne me dites pas quel mal y a-t-il d’aller voir des courses de chevaux? Car si vous voulez observer attentivement tout ce qui s’y passe, vous demeurez convaincus que tout s’y fait à l’instigation du démon. On n’y voit pas seulement courir des chevaux, mais on y entend des cris, des blasphèmes et des discours inconvenants. Des courtisanes éhontées s’y montrent publiquement, et de jeunes efféminés y étaient leur mollesse. Est-ce donc là un mal léger, et ne suffit-il pas pour séduire et captiver les âmes? trop souvent une rencontre fortuite surprend et précipite dans l’abîme l’imprudent qui n’est pas sur ses gardes; et qu’éprouveront donc ceux qui accourent volontairement à l’hippodrome, qui rassasient leurs regards de ces spectacles lascifs, et qui en reviennent les yeux pleins d’adultères? Le Seigneur savait bien que l’homme n’est que trop exposé à la tentation, et il n’ignorait pas la malice et les ruses du démon; aussi a-t-il voulu nous prémunir contre (31) notre faiblesse, et nous rendre invincibles contre les attaques de notre ennemi, en promulguant cette loi: Quiconque aura regardé une femme pour la convoiter, a déjà commis l’adultère dans son coeur. (Matt. V, 28.) Ainsi, selon l’Évangile, un regard trop curieux est un adultère consommé.

Ne dites donc plus quel mal y a-t-il à fréquenter le cirque! puisque la vue seule des courses des chevaux suffit pour causer à notre âme de nombreux dommages. Et en effet, n’est-ce pas véritablement perdre son temps que de le consacrer à ’des spectacles inutiles, et qui, loin de servir à notre salut, ne peuvent que lui devenir dangereux? On s’y dispute, on s’y échauffe, et l’on s’y répand en paroles peu décentes. Comment donc mériter notre pardon, et quelle excuse alléguer! Dois-je ajouter que si je prolonge un peu mes instructions, plusieurs s’irritent et se fâchent? Ils prétextent la délicatesse d’un tempérament qui ne peut supporter la fatigue d’un long discours, quoique la structure admirable de ce temple nous préserve de tout inconvénient, et nous abrite contre le froid, la pluie et le vent. Mais dans le cirque, malgré des torrents de pluie, malgré la violence de l’ouragan et les rayons d’un soleil brûlant, ces mêmes personnes demeurent une heure, deux heures, et même presque tout le jour. Le vieillard oublie le respect qu’il doit à ses cheveux blancs, et le jeune homme n’y rougit point d’imiter ce scandaleux exemple. L’aveuglement est même si grand, que tous boivent avec délices à cette coupe empoisonnée; et nul ne réfléchit sur la courte durée de ce funeste plaisir que doit suivre un éternel remords, et la voix accusatrice de la conscience. Mais je lis sur vos visages le trouble de vos âmes, et la sincérité de votre repentir. Je vous conjure donc de ne plus retomber dans les mêmes fautes, et, après cette sévère admonition, de ne plus fréquenter ces spectacles et ces assemblées diaboliques. Il n’est pas toujours expédient de n’employer que des remèdes doux et légers; et quand la plaie résiste à ce premier traitement, il faut prévenir la gangrène par des curatifs violents et énergiques.

3. Que les coupables sachent donc que si, après ce solennel avertissement, ils négligent de se corriger, nous cesserons de les tolérer. Oui, nous emploierons la sévérité des lois de l’Église, et toute la véhémence de notre zèle pour réprimer ces désordres, et empêcher ce mépris de la parole sainte. Sans doute cet avertissement ne concerne pas tous ceux qui sont ici, et il ne regarde que les coupables. Mais je parle en général, et je laisse à chacun le soin de se faire l’application de mes paroles. Le coupable doit sortir de son péché, et ne plus y retomber. Il doit également s’armer de zèle contre lui-même pour revenir à la piété, et réparer ses fautes. Celui au contraire qui n’a rien à se reprocher, ne négligera point de se tenir mieux encore sur ses gardes, et il craindra de tomber dans le péché. Au reste, les faits eux-mêmes vous prouvent, mes chers frères, que mon coeur n’exhale ainsi sa douleur que parce qu’il vous aime, et qu’il se préoccupe de vous. C’est notre ardente sollicitude pour votre salut qui seule a inspiré nos paroles, et parce que notre âme est pleine en ce moment des meilleures espérances, nous allons reprendre le cours de nos instructions. Mais en vous donnant cette marque de mon affection toute paternelle, je vous prie de m’écouter attentivement, afin que vous reportiez dans vos maisons des fruits plus abondants.

Et d’abord il convient de vous rappeler ce qui vient d’être lu. Et Dieu dit: Que des corps de lumière soient faits dans le ciel et qu’ils éclairent la terre, afin qu’ils séparent le jour et la nuit et qu’ils servent de signes pour marquer les temps et les saisons, les jours et les années, qu’ils luisent dans le firmament dit ciel et qu’ils éclairent la terre. Et cela fut fait ainsi. (Gen. I, 14, 15.) Hier le saint prophète Moïse nous apprit de quelle manière le Créateur de l’univers avait embelli la terre qui d’abord était brute et informe. Il la para d’une infinité de plantes, de fleurs et d’arbres; et aujourd’hui l’écrivain sacré va nous parler de la décoration du ciel. Car, de même que la terre s’embellit par ses propres productions, le Seigneur a donné au firmament un éclat plus vif et plus brillant par la variété des astres dont il l’a parsemé, et surtout par la création de deux grands corps lumineux, le soleil et la lune. Et Dieu fit, dit l’Écriture, deux grands corps lumineux, l’un plus grand pour présider au jour, et l’autre moindre pour présider à la nuit; et il fit aussi les étoiles. (Gen. I, 16.) Admirez ici la sagesse du divin Ouvrier. Il dit une parole, et soudain le soleil est créé; le soleil, cet astre admirable que Moïse appelle un grand luminaire, et qu’il dit avoir été fait pour présider (32) au jour. C’est en effet de cet astre que le jour emprunte ses clartés, et c’est de ses rayons et de sa splendeur qu’il ruisselle lui-même d’éclat et de lumière. Chaque jour il déploie à nos regards sa ravissante beauté, et dès qu’il paraît à l’horizon, il invite tous les hommes à reprendre leurs travaux.

Le saint roi David, parlant de cette beauté du soleil, compare cet astre à un époux qui sort de son lit nuptial. Il s’élance, dit-il encore, comme un géant dans sa carrière; il part des extrémités de l’aurore et il s’abaisse aux bornes du couchant. (Ps. XVIII, 6, 7.) Quelle sublime image de la splendeur du soleil et de la rapidité de sa course! Car en nous disant qu’il part des extrémités de l’aurore et qu’il s’abaisse aux bornes du couchant, le Psalmiste nous marque qu’il parcourt l’univers comme en un instant et qu’il répand sa lumière et ses bienfaits d’une frontière du monde à l’autre. Tantôt il échauffe la terre et en dissipe l’humidité, et tantôt il la dessèche et la brûle; en un mot, les services qu’il nous rend sont aussi nombreux que variés, et telle est l’excellence de ce corps céleste que nous ne saurions le louer dignement. Mais ni mes paroles, ni ce pompeux éloge n’ont pour but de concentrer votre admiration sur cet astre. Je veux, au contraire, mes chers frères, que vous vous éleviez plus haut, et que de la créature vous remontiez jusqu’au Créateur. Car plus le soleil est brillant, et plus est excellent Celui qui a créé le soleil.

4. Mais les Gentils, qui admiraient comme nous cet astre, n’ont point porté leurs vues plus haut et n’ont point loué le Créateur; ils se sont arrêtés à la créature et lui ont rendu les honneurs divins. C’est pourquoi l’Apôtre a dit: Qu’ils ont adoré et servi la créature plutôt que le Créateur. (Rom. I, 25.) C’étaient de véritables insensés qui n’ont pu reconnaître le Créateur en ses créatures, et qui sont tombés dans un si étrange égarement qu’ils ont mis la créature à la place du Créateur.

C’est pourquoi l’Esprit-Saint, qui savait combien l’homme est enclin à l’erreur, vous enseigne que le soleil n’a été créé que le troisième jour; mais déjà la terre avait fait germer ses diverses productions et s’était revêtue de ses riches ornements: et Dieu l’avait ordonné, afin qu’on ne pût dire plus tard que les moissons et les fruits ne sauraient mûrir sans le soleil. Ainsi l’Écriture vous apprend qu’avant la création du soleil, les plantes et les fruits existaient, de peur que vous ne lui attribuiez cette heureuse fécondité; elle appartient tout entière au divin Ouvrier qui, dès le commencement, prononça cette parole: Que la terre produise les plantes verdoyantes. Direz-vous que la coopération du soleil favorise la maturité des fruits et des moissons? je ne le nie point. Car, quoique le laboureur aide à la fécondité de la terre, il ne s’ensuit pas qu’il soit l’auteur de cette fécondité; out au contraire, quand il multiplierait même ses soins et ses travaux, il se fatiguerait inutilement, si le Seigneur, dont la parole rendit dès le commencement la terre propre à produire les fruits, ne lui continuait cette merveilleuse disposition; oui, ni les travaux du laboureur, ni l’influence du soleil et de la lune, ni le concours des saisons ne nous seraient d’aucune utilité si la main du Seigneur ne leur prêtait son puissant secours. Mais lorsque Dieu leur donne sa bénédiction, les éléments eux-mêmes contribuent beaucoup à la fertilité de la terre. Imprimez donc profondément ces vérités dans votre mémoire, et en retenant ceux qui voudraient encore s’égarer, ne leur permettez pas de rendre aux créatures l’honneur qui n’appartient qu’au Créateur.

Observez, en effet, que la sainte Écriture, qui nous dépeint la beauté du soleil, sa grandeur et son utilité sous cette belle image: Semblable à un époux, il s’élance comme un géant dans sa carrière, nous parle aussi de sa faiblesse et de ses défaillances: Quoi de plus brillant que le soleil, dit-elle, et cependant le soleil s’éteindra. (Eccli. XVII, 30.) C’est comme si elle nous disait: Ne vous laissez point séduire par cet admirable spectacle; car si le Créateur l’ordonnait, cet astre si beau disparaîtrait à l’instant et rentrerait dans le néant. La connaissance de ces vérités eût préservé les païens de leurs monstrueuses erreurs, et ils eussent compris que la vue des créatures devait les élever jusqu’au Créateur. Le soleil ne fut aussi créé que le quatrième jour, afin que l’homme ne le considérât point comme l’auteur et le principe de la lumière. Car, ce que j’ai dit de la production des plantes, je puis bien le redire de la lumière, savoir que trois jours ont précédé la création du soleil. Le Seigneur a voulu seulement que cet astre augmentât la clarté du jour; il faut en dire autant de la lune, qui est un corps lumineux moins (33) grand, car trois nuits s’écoulèrent avant sa création. Ce n’est pas qu’elle ne nous soit merveilleusement utile; puisqu’elle dissipe les ténèbres de la nuit et remplit,presque les mêmes fonctions que le soleil: celui-ci a été créé pour présider au jour et la lune, pour présider à la nuit. Or que signifie, celte expression: présider au jour et présider à la nuit? elle marque, selon l’Écriture, que le soleil illumine le jour du feu de ses clartés, et que la lune, en dissipant les ténèbres de la nuit, aide les hommes par sa douce lumière dans l’accomplissement de leurs travaux. Et en effet le voyageur poursuit sa route avec plus de confiance, le pilote dirige mieux son navire sur l’immensité des mers, et chacun vaque sans crainte à ses travaux et ses occupations. Après vous avoir fait ainsi connaître l’utilité de ces deux grands luminaires, l’écrivain sacré ajoute que Dieu fit aussi les étoiles et qu’il les plaça dans le ciel pour luire sur la terre, pour présider au jour et â la nuit, et pour séparer la lumière d’avec les ténèbres. (Gen. I, 17, 18.)

5. Ces paroles nous font connaître quel a été le dessein de Dieu en créant les étoiles. Il les a placées, dit Moïse, dans le firmament du ciel. Qu’est-ce à dire? Est-ce qu’il les y a clouées? Non certes; puisque nous les voyons franchir en un instant des espaces immenses, et accomplir par un mouvement incessant les diverses révolutions que le Seigneur leur a tracées. Quel est donc le sens de cette expression: il les plaça? Elle signifie qu’il leur assigna le ciel pour demeure. — C’est ainsi que l’Écriture nous dira également que Dieu plaça Adam dans le paradis terrestre. (Gen. II, 8.) Il ne l’y fixa pas immuablement, mais il l’y plaça pour qu’il l’habitât; et de même nous disons que le Seigneur a voulu que les étoiles fussent comme attachées à la voûte du firmament, afin que du haut du ciel elles pussent éclairer la terre. Or, je vous le demande, mon cher frère, l’émail de nos prairies, et les fleurs de nos jardins sont-ils aussi beaux que le ciel, lorsque au milieu de la nuit il scintille du feu des étoiles. La brillante variété de ces astres l’embellit et le parsème de fleurs étincelantes qui nous envoient une abondante lumière. Car les étoiles ont été créées pour éclairer la terre, et pour présider au jour et à la nuit. Déjà cette observation a été faite spécialement au sujet du soleil et de la lune; mais ici Moïse, après nous avoir révélé la création de ces deux grands corps de lumière, et celle des étoiles, ajoute, en. parlant de tous, que Dieu les fit pour présider au jour et ci la nuit, et pour séparer la lumière d’avec les ténèbres. Si les étoiles ne paraissent point pendant le jour., c’est que l’éclat du soleil les voile à nos regards; et de même le soleil ne brille point pendant la nuit, parce que la lumière de la lune suffit pour dissiper les ténèbres. Au reste tous les astres demeurent dans les limites qui leur sont tracées; ils ne s’en écartent point, et chacun d’eux obéit docilement aux ordres du Seigneur, et remplit son ministère.

Mais qui expliquerait tous les autres avantages que procurent à l’homme le soleil, la lune et les étoiles? Ils servent de signes, dit l’Écriture, pour marquer et les temps, et les jours, et les années. Que signifient donc ces paroles: et les temps, et les jours, et les années? L’écrivain sacré a voulu nous apprendre que le cours des astres règle pour nous celui des temps, ou saisons, que leur révolution journalière amène pour nous le jour et la nuit, et que leur périodicité désigne celle des années. Ces observations suffisent à pus nos besoins. Et en effet, le pilote, qui connaît le cours des astres et qui observe le ciel, s’embarque sur la foi de ses calculs, traverse les mers, et dans une nuit profonde se guide sur la vue des étoiles, en sorte que par elles il conduit à bon port son navire et tous les passagers. Ainsi encore le cours des astres indique au laboureur la saison propice de ses travaux. Il sait quand il doit ensemencer la terre, lui donner les divers labours, et préparer sa faucille pour moissonner ses grains. Ajoutons aussi que la connaissance des temps, le, calcul des jours et le cycle des années nous sont d’un usage journalier et infini, et les secours que nous en retirons pour notre bien-être sont si nombreux qu’il serait impossible de les énumérer exactement. Le peu que j’en ai dit suffit à nous en donner une haute idée; et après avoir admiré les créatures, ne négligeons point d’adorer et de célébrer le Créateur. Oui, louons son ineffable bonté envers nous, puisqu’il n’a créé le monde que pour l’homme, et que bientôt il va l’y introduire comme le roi et le maître de toutes les créatures.

Et Dieu vit, dit l’Écriture, que cela était bon. À chaque jour de la création l’écrivain sacré observe que Dieu approuva son couvre, afin d’ôter tout prétexte à ceux qui osent la (34) critiquer. Tel est, en effet, comme le prouve le contexte, le but de Moïse; autrement il eût suffi de dire en général que Dieu vit que tout ce qu’il avait fait était bon. Mais parce que le Seigneur connaît l’infirmité de l’esprit humain, il a voulu louer séparément chacun de ses ouvrages, afin de nous faire connaître la souveraine sagesse et l’ineffable bonté qui ont présidé à leur création. Et du soir et du matin se fit le quatrième jour. Dieu, qui avait d’abord placé dans le ciel deux grands corps de lumière, en acheva l’ornementation en le décorant du feu des étoiles. Telle fut l’œuvre du quatrième jour, comme Moïse nous l’indique en disant que du soir et du matin se fit le quatrième jour. Mais s’il se répète ainsi à chaque jour de la création, c’est pour mieux graver dans nos esprits ses divines instructions.

6. Il nous importe donc de les graver, au plus profond de nos cœurs, et de secouer noire négligence habituelle, afin que, mieux instruits des dogmes de notre religion, nous puissions en tout esprit de douceur, éclairer les gentils, et dissiper leurs erreurs. Empêchons-les de confondre l’ordre des choses, et d’adorer au lieu du Créateur, les créatures qui n’ont été faites que pour notre salut et notre utilité. Oui, dût ma parole soulever tous les gentils, je publierai à haute voix que le monde n’a été créé que pour l’homme. Car Dieu se suffit à lui-même, et il n’a besoin d’aucun de ces biens extérieurs. Mais la création de l’univers nous manifeste sa bonté; et il a entouré l’homme de tant d’honneur et d’estime qu’il lui a donné les créatures pour le conduire à la connaissance et à l’adoration du Créateur. Et en effet, n’est-il pas absurde de s’extasier, et de se prosterner devant ces créatures si belles, et de ne point élever sa pensée jusqu’à Celui qui les a faites! Pourquoi ne croirions-nous pas à cette parole de l’Apôtre: Les perfections invisibles de Dieu sont devenues visibles depuis la création du monde, par tout ce qui a été fait? (Rom. I, 20.) Répondez-moi, ô homme! Lorsque vous contemplez le ciel, n’admirez-vous pas cette beauté qui résulte de la variété, de l’élévation et de la splendeur des astres? Mais ne vous arrêtez pas à ces objets sensibles, et atteignez par la pensée l’Auteur de tant de merveilles. L’éclat du soleil vous ravit d’étonnement, les divers phénomènes de sa lumière vous surprennent, et la splendeur de ses rayons., qui éblouit vos yeux, vous transporte d’admiration. Mais n’en demeurez pas là; en voyant qu’une simple créature est si excellente qu’elle échappe à toute appréciation humaine, comprenez combien est grand et puissant Celui qui l’a produite par une seule parole. Appliquez le même raisonnement à la terre. Lorsque vous la voyez émaillée de mille fleurs, comme d’un vêtement parsemé de broderies, et couverte de fruits et de moissons, ne lui attribuez point cette admirable fécondité, et gardez-vous bien aussi d’en faire hommage à la coopération du soleil et de la lune; mais souvenez-vous qu’avant la création de ces deux astres le Seigneur avait dit Que la terre produise les plantes verdoyantes, et que soudain la terre revêtit ses riches ornements.

Si nous faisions chaque jour ces réflexions, nous serions pénétrés de reconnaissance envers le Seigneur, et nous le louerions autant qu’il le mérite, ou du moins autant que nos forces nous le permettraient. Mais le meilleur moyen de le glorifier, est de mener une vie sainte, et de ne point retomber dans nos anciens péchés. C’est pourquoi ne nous laissons plus séduire par les illusions du démon, et méritons la grâce et la miséricorde divine par une vigilante attention sur nous-mêmes, un grand zèle, et l’assiduité aux devoirs de la prière publique. Car le Seigneur est à notre égard si miséricordieux, qu’il se contente de nos efforts pour éviter le péché, et nous facilite lui-même la pratique des bonnes oeuvres. Que nul d’entre vous, je vous en conjure, ne paraisse dore dans les jeux du cirque, et ne consume une partie du jour en des réunions et des entretiens inutiles; que nul d’entre vous ne se livre à la passion des jeux de hasard, et ne se mêle aux cris indécents et aux mille désordres qui les accompagnent. Eh! de quoi vous sert-il, je vous le demandé; de jeûner et de ne prendre jusqu’au soir aucune nourriture, si vous passez toute la journée à jouer aux dés, si vous vous permettez de folâtres amusements, et si enfin vous,prononcez des jurements et des blasphèmes? Ah! ne soyons plus si indolents pour tout ce qui concerne notre salut, et que tous nos entretiens roulent sur des matières spirituelles. Il serait même bon que chacun eût entre les mains quelqu’un de nos livres saints, et que, réunissant ses amis, il pût s’édifier avec eux par une pieuse lecture. Ces pratiques nous aideront puissamment à éviter les piéges du démon, et à recueillir de notre jeûne des fruits abondants. Elles nous mériteront également la grâce du Seigneur, par l’ineffable bonté; de Dieu le Fils, à qui soient, avec, le Père et l’Esprit Saint, la gloire, l’empire et l’honneur, maintenant, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

SEPTIÈME HOMÉLIE. Et Dieu dit: « Que les eaux produisent des animaux vivants qui nagent dans l’eau, et, des oiseaux qui volent sur la terre, sous le firmament du ciel, et il fut fait ainsi. » Dieu créa donc les grands poissons, et tous les animaux qui ont la vie et le mouvement, que les eaux produisirent, chacune selon leur espèce (Gen. I, 20, 21.)

1. L’orateur regrette la véhémence de ses précédents reproches, et annonce qu’il tiendra aujourd’hui un langage plus doux. — 2. Il exhorte de nouveau ses auditeurs à ne plus fréquenter le cirque, et à cause du tort qu’ils se font à eux-mêmes, et surtout du scandale qu’ils donnent aux Juifs et aux païens. — Il prend de là occasion de parler du scandale et de montrer quelle est la grièveté de ce péché. — 3. Il passe ensuite à l’explication du verset vingtième et vingt-unième de la Genèse, et décrit la puissance et l’efficacité de la parole divine dans la création des poissons et des oiseaux. — 4. Il fait aussi observer que l’Esprit-Saint a eu pour but, dans le récit si détaillé de toute la création, d’empêcher les hommes de tomber dans l’idolâtrie. — 5. La bénédiction que Dieu donne aux poissons et aux oiseaux, amène l’orateur à glorifier la bonté et la puissance du Seigneur. — L’oeuvre du cinquième jour étant ainsi terminée, il explique la création des animaux terrestres, et prouve quelles en sont, à notre égard, la convenance et l’utilité. — 6 et 7. Au moment d’aborder la création de l’homme, il s’interrompt pour ne pas trop allonger son discours et termine par quelques réflexions morales sur la folie de l’idolâtrie, à laquelle il oppose l’heureuse influence d’une vie pieuse et chrétienne.

1. J’adressai hier de vifs reproches à ceux qui avaient assisté aux courses de l’hippodrome, et je leur ai exposé la grandeur du dommage qu’ils avaient éprouvé. Et en effet, ils ont dissipé le trésor spirituel qu’ils avaient amassé par le jeûne, en sorte que de riches ils sont tombés soudain dans une extrême indigence. Mais je veux aujourd’hui employer un remède plus doux, et panser les plaies de leur âme, comme je panserais mes propres blessures. Hier, je l’avoue, j’appliquai un remède violent, non certes pour vous contrister et augmenter votre douleur, mais afin de pénétrer jusqu’au vif de-l’ulcère par la violence du remède. C’est ainsi qu’agissent les médecins et les pères. Les premiers font usage d’un onguent énergique pour forcer la tumeur à s’ouvrir, et ils la traitent ensuite par des pommades adoucissantes. Et les seconds également, lorsqu’ils voient leurs enfants tomber en des fautes graves, les corrigent d’abord sévèrement, et puis leur adressent de tendres reproches et de douces exhortations. Et moi aussi, parce que hier je vous parlai avec force et véhémence, je ne vous tiendrai aujourd’hui qu’un langage plein de douceur, car je vous considère comme une partie de moi-même. Je me sens donc porté à vous parler avec d’autant plus de franchise que j’ai un plus grand désir de votre salut. Eh! quel est mon trésor spirituel, si ce n’est votre avancement dans la piété? C’est pourquoi je suis heureux, lorsque je vous vois riches en vertus, et attentifs à éviter tout ce qui pourrait nuire à vos âmes. Mais aussi quand je vois que vous succombez au péché, et que vous vous laissez séduire par les illusions du démon, je m’afflige profondément, et la confusion couvre mon visage, car je m’applique ce mot de l’Apôtre: Nous vivons maintenant, si vous demeurez fermes dans le Seigneur. (I Thes. III. 8.)

Agissez donc en hommes parfaits et remplis (36) de l’Esprit de sagesse, oubliez ce qui est derrière vous, et efforcez-vous d’avancer vers ce qui est devant vous. Et puisque vous renouvelez aujourd’hui vos premiers engagements avec Jésus-Christ, conservez-les fermes et inviolables. Que la prudence chrétienne ferme désormais l’entrée de vos coeurs à toutes les séductions du démon; et n’oubliez rien pour réparer vos négligences passées, et effacer de votre âme la tache du péché. Ainsi corrigez-vous de la mauvaise et funeste coutume d’assister aux courses de l’hippodrome; et soyez bien persuadés que ceux qui y courent avec tant d’empressement, se nuisent beaucoup, et par leur coupable curiosité, et par le scandale qu’ils donnent aux juifs et aux païens. Et en effet lorsque ceux-ci voient pêle-mêle avec eux dans le cirque des chrétiens qui viennent chaque jour à l’église, et qui y reçoivent la doctrine sainte, que peuvent-ils penser de nos mystères? ne les prendront-ils pas pour des illusions, et nous-mêmes pour des imposteurs? N’entendez-vous pas le bienheureux Paul qui nous crie à haute voix: Ne donnez point occasion de scandale. Mais à qui? aux chrétiens seulement, et à ceux de notre croyance? non certes; mais d’abord aux juifs, puis aux païens, et enfin à l’Église de Dieu. (I Cor. X, 32.) Car rien n’est plus nuisible et plus funeste à notre religion que de scandaliser les infidèles. Et en effet lorsqu’ils voient des chrétiens se signaler par leurs vertus, et prendre comme en pitié du haut des cieux la vie humaine; ses intérêts et ses préoccupations, les uns s’extasient d’admiration, et les autres sont muets d’étonnement, parce que, hommes comme nous, ils ne peuvent s’élever à cet héroïsme. Mais aussi dès qu’ils surprennent dans les fidèles quelque relâchement, ou quelque négligence, ils aiguisent soudain leur langue contre nous tous, et jugent de tous les chrétiens d’après la faute d’un seul. Que dis-je? ils font rejaillir leurs blasphèmes sur notre divin Chef lui-même, dont ils critiquent la religion, et ils nous opposent la lâcheté de quelques mauvais chrétiens comme une légitime excuse de leurs erreurs.

2. Mais voulez-vous connaître combien sont coupables toux qui donnent occasion à ce scandale? écoutez le prophète Isaïe qui nous dit, au nom du Seigneur: Malheur à vous, parce que mon nom est blasphémé à cause de vous parmi les gentils! (Is. LII, 5.) Cette parole est terrible, et bien propre à nous remplir d’effroi. Car ce mot: malheur, est comme une exclamation de douleur à la vue du supplice inévitable auquel s’exposent ceux par qui arrive le scandale. Mais s’ils ne peuvent éviter une condamnation sévère, et d’affreux châtiments, parce que leur négligence a fait blasphémer le nom du Seigneur, disons aussi que le zèle de la vertu et du bon exemple devient un titre aux plus belles récompenses. C’est ce que Jésus-Christ lui-même nous enseigne, quand il nous dit: Que votre lumière luise devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes oeuvres, et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux. (Matth. V, 16). Car si les païens se scandalisent de la conduite de quelques chrétiens, et en prennent occasion d’aiguiser leurs langues contre Dieu, par un effet contraire, dit le Sauveur, les hommes qui admireront en vous la pratique de toutes les vertus, ne pourront d’abord que vous louer; et puis en voyant l’éclat de vos bonnes oeuvres, et la splendeur qui en rejaillit sur vous, ils se sentiront portés à glorifier votre Père qui est dans les cieux; et cette gloire que nous aurons ainsi procurée au Seigneur augmentera nos mérites, et lui-même nous en récompensera par les plus riches faveurs. Il nous l’assure en ces termes: Je glorifierai ceux qui me glorifieront. (I Rois, II, 30.)

N’épargnons donc rien, mes chers frères, pour faire glorifier le Seigneur, notre Dieu, et ne donner à personne occasion de scandale. Le docteur des nations, le bienheureux Paul, nous le recommande sans cesse, et il nous dit Si ce que je mange scandalise mon frère, je ne mangerai jamais aucune viande; et même il avait dit précédemment que: péchant de la sorte contre nos frères, et blessant leur conscience faible, nous péchons contre Jésus-Christ. (I Cor. VIII, 12, 13.) Ces menaces sont terribles, et entraînent une sévère condamnation. C’est comme si l’Apôtre nous disait: Gardez-vous bien de croire que le scandale n’atteigne que votre frère, il rejaillit jusque sur le Christ qui a été crucifié pour votre frère. Mais si votre Maître n’a point dédaigné de souffrir à cause de lui la mort de la croix, pouvez-vous prendre trop de précautions pour ne point le scandaliser?

Tels sont les conseils qu’il donne en toute circonstance à ses disciples, et qu’il leur recommande comme un excellent moyen de conserver (37) en eux la vie de la charité. C’est pourquoi il écrit aux Philippiens: Que chacun ait en vue non ses propres intérêts, mais ceux des autres; et parlant aux Corinthiens, il dit: Tout m’est permis, mais tout n’édifie pas. (Philip. II, 4… I Cor. X, 23.) Admirez la sagesse de l’Apôtre! Quoiqu’il me soit libre, dit-il, de faire certains actes qui ne sauraient m’être préjudiciables, je m’en abstiendrai, si mon frère doit en être.mal édifié. Voyez donc combien le coeur de Paul nous aime, et comme il oublie ses propres intérêts afin de nous prouver de mille manières que la première de toutes les vertus. est de nous appliquer à édifier le prochain. Instruits à l’école d’un: tel maître, observons ses préceptes, je vous en conjure, et évitons tout ce qui pourrait être pour nos frères une occasion de perdre leurs richesses spirituelles. Oui, ne faisons jamais rien qui cause à nos frères le moindre dommage. Car le mauvais exemple rend notre péché plus grave, et nous expose à de plus rigoureux supplices. Ne méprisons personne, serait-ce le dernier de. nos frères; et ne disons jamais cette, froide parole: Peu m’importe qu’un tel se scandalise. Comment! peu m’importe, dites-vous? Mais Jésus-Christ ne veut-il pas que nos bonnes oeuvres luisent au dehors afin que ceux qui les voient en soient édifiés et qu’ils glorifient le Seigneur? Et vous,tout au contraire, bien loin de procurer la gloire de Dieu, vous êtes cause qu’on la blasphème, et vous n’en avez aucun souci! Cette conduite est-elle digne d’un chrétien pieux et instruit de sa religion?

3. Au reste que ceux qui jusqu’ici se sont abandonnés à cette pernicieuse coutume, se corrigent aujourd’hui sur nos pressantes invitations, et s’abstiennent désormais de toute parole peu édifiante. Que chacun s’étudie donc à ne rien faire dont l’oeil du Seigneur, oeil toujours ouvert et toujours vigilant, soit blessé, ou que sa propre conscience lui puisse reprocher comme une occasion de scandale et de blasphème pour tous ceux qui en seraient témoins. Si nous agissons en toutes choses avec ces précautions, nous attirerons sur nous les miséricordes du Seigneur, et nous éviterons, les embûches du démon. Car en nous voyant ainsi attentifs et vigilants, il perdra toute espérance de nous vaincre, et se retirera honteusement. Mais cet exorde est assez long, et il est temps de servir à votre charité comme un festin spirituel en vous expliquant,le passage de la Genèse qui vient d’être lu. Voyons donc ce que Moïse veut aujourd’hui nous apprendre, ou plutôt l’Esprit-Saint qui nous parle par sa bouche.

Et Dieu dit: que les eaux produisent des animaux vivants qui nagent dans l’eau, et des oiseaux qui volent sur la terre, sous le firmament du ciel; et il fut fait ainsi. Admirez ici avec quelle bonté le Seigneur nous fait connaître l’ordre et la suite des oeuvres de la création. D’abord il nous a révélé comment, à son ordre, la terre avait épanché de son sein ses diverses productions; puis il.nous a raconté la formation de ces deux grands corps lumineux, auxquels il joignit la variété des étoiles qui ornent le ciel de leur brillant éclat; et aujourd’hui, passant à l’élément des eaux, il nous apprend qu’à sa parole et son commandement elles produisent elles-mêmes des animaux, vivants: Que les eaux, dit-il, produisent des animaux vivants qui nagent dans l’eau, et des oiseaux qui volent sur la terre, sous le firmament du ciel. Mais quelle parole, je vous le demande, pourrait raconter dignement ce prodige! et quelle langue suffirait à louer cette oeuvre d’un Dieu créateur! il avait dit seulement: que la terre produise des plantes, et soudain la terre s’était couverte des plus riches productions; et aujourd’hui il dit: que les eaux produisent. Ces deux commandements furent suivis des mêmes effets; là il avait dit: que la terre produise des plantes; et ici il dit: que les eaux produisent des animaux vivants. Mais de même qu’à son premier ordre: que la terre produise, la terre avait enfanté les plantes et les fleurs, les moissons et toutes les autres productions si variées et si nombreuses; ainsi à ce second ordre: que les eaux produisent des animaux vivants qui nagent dans l’eau, et des oiseaux qui volent sur la terre, sous le firmament du ciel, on vit apparaître les poissons et les oiseaux en si grand nombre qu’on ne saurait les compter. Mais autant la parole du Seigneur est brève et concise, autant les espèces des poissons et des oiseaux sont nombreuses et variées. Et ne vous en étonnez pas, mon cher frère, puisque c’était la parole de Dieu, et que cette parole est toujours efficace et créatrice.

Vous voyez maintenant comment toutes les créatures ont été tirées du néant; vous voyez aussi avec quelle bonté Dieu nous révèle la suite de ses oeuvres, et avec quelle condescendance il se proportionne à notre faiblesse. (38) Et en effet, eussions-nous pu jamais connaître tous ces détails de la création, si le Seigneur n’eût daigné les révéler aux hommes par la bouche de son prophète. Nous savons donc aujourd’hui quel ordre Dieu a observé dans la création, nous voyons les effets de sa puissance, et nous admirons cette parole créatrice qui commande au néant, et qui donne l’être à tant de créatures différentes.

4. Et cependant il se rencontre quelques insensés qui, après ces belles instructions, osent encore se dire incrédules, et qui ne veulent pas reconnaître que Dieu a créé le monde! ils disent, les uns que le hasard a tout fait, et les autres qu’une matière préexistante a tout produit. Mais voyez combien cette illusion du démon est dangereuse, et comment il abuse de la simplicité de ceux qui se laissent séduire! c’est pour nous préserver d’un semblable malheur que le saint prophète, inspiré par l’Esprit-Saint, nous raconte avec tant d’exactitude tout l’ensemble de la création, en sorte que nous en connaissons manifestement l’ordre et la suite, et que nous savons comment chaque créature a été produite. Mais ai Dieu n’eût pas eu un soin aussi spécial de notre salut, et s’il n’eût dirigé lui-même la langue de son prophète, celui-ci se fût contenté de dire: Dieu créa le ciel et la terre, la mer et les animaux; et il n’eût pas jugé nécessaire de distinguer les jours de la création, ni de marquer séparément les oeuvres de chacun d’eux. Mais pour ôter toute excuse aux hommes ingrats et aveuglés par leurs préjugés, Moïse distingue clairement l’ordre des faits et le nombre des jours; et il nous instruit avec tant de soin qu’il nous est comme impossible de méconnaître la vérité, et de tomber dans l’erreur des païens. Ceux-ci ne débitent que les rêves de leur imagination, tandis que nous savons combien le Seigneur, notre Dieu, est grand et puissant.

Il avait dit: Que les eaux produisent des animaux vivants qui nagent dans l’eau, et des oiseaux qui volent sur la terre, sous le firmament du ciel; et soudain l’élément, docile à la parole du Créateur, accomplit son commandement. Aussi Moïse ajoute-t-il: Et il fut fait selon que Dieu l’avait ordonné. Et Dieu créa les grands poissons, et tous les animaux qui ont la vie et le mouvement, que les eaux produisirent chacun selon son espèce; et il créa aussi des oiseaux, chacun selon son espèce. Et Dieu vit que cela était bon; et il les bénit en disant: croissez et multipliez, remplissez la mer, et que les oiseaux se multiplient sur la terre. (Gen. I, 21, 22.) Considérez, je vous prie, quelle est la sagesse de l’Esprit-Saint. Déjà Moïse avait dit: et il fut fait ainsi; et voilà qu’il lui inspire de nous révéler tous les détails de cette oeuvre. Et Dieu créa les grands poissons, et tous les animaux qui ont la vie et le mouvement, que les eaux produisent chacun selon son espèce; et il créa aussi des oiseaux, chacun selon son espèce; et Dieu vit que cela était bon. Ces paroles répriment de nouveau une téméraire critique. Et en effet, afin que nul ne puisse dire: pourquoi les monstres marins? quelle est leur utilité, et quels avantages l’homme peut-il retirer de leur création? Moïse nous apprend d’abord que Dieu créa, avec les grands poissons, tous les animaux qui ont la vie et le mouvement, ainsi que les oiseaux; et puis il ajoute: que Dieu vit que cela était bon.

C’est comme s’il nous disait: parce que vous ignorez la raison des oeuvres divines, ne vous hâtez point de blâmer le Créateur. Vous avez entendu la parole du Seigneur, parole qui proclame qu’elles sont bonnes; et, pleins d’une folle témérité, vous osez demander pourquoi elles existent, comme si elles n’étaient dans la création qu’une superfluité? Et toutefois si vous étiez doués d’un sens droit, elles vous feraient connaître la puissance et l’ineffable bonté du Seigneur. Sa puissance paraît en ce qu’il lui a suffi d’une parole et d’un commandement. pour produire ces monstres marins, et sa bonté en ce qu’après les avoir créés, il les a relégués dans le vaste abîme de l’Océan, en sorte qu’ils ne peuvent nuire à l’homme. Ainsi ces géants des mers nous font admirer la puissance suréminente du Créateur, et ils sont inoffensifs. Cette double utilité n’est-elle donc pas une grande preuve de la bonté divine, puisque la vue de ces monstres conduit tout esprit sage à la connaissance du Seigneur, et que lui-même, par un prodige de bienveillance, les empêché de nous faire aucun mal? Car toutes les créatures n’ont pas été produites pour la seule utilité de l’homme; et quelques-unes sont destinées à publier la magnificence du Créateur. Oui, les unes ont été faites pour notre usage, et les autres pour manifester la grandeur de Dieu, et proclamer sa puissance. Aussi lorsque vous entendez l’écrivain sacré vous dire que Dieu vit que tout cela était bon, (39) n’ayez pas la témérité de contredire l’Écriture, ni d’émettre curieusement cette imprudente parole: pourquoi Dieu a-t-il fait telles ou telles créatures? Et Dieu les bénit, en disant: Croissez et multipliez, remplissez la mer; et que les oiseaux se multiplient sur la terre.

5. L’effet de cette bénédiction a été l’accroissement prodigieux des poissons et des oiseaux. Et parce que Dieu voulait qu’ils se perpétuassent en leurs générations, il les bénit, en disant: croissez et multipliez. C’est ainsi qu’ils se sont conservés jusqu’aujourd’hui, et qu’à travers tant de siècles nulle espèce n’a péri. Car par la bénédiction de Dieu, et par cette parole: Croissez et multipliez, il leur a été donné de se multiplier et de subsister toujours. Et du soir et du matin se fit le cinquième jour. L’Écriture nous apprend ainsi quelles espèces parmi les animaux furent créées le cinquième jour. Mais attendez un peu, et vous verrez de nouveau éclater la bonté du Seigneur. Car il n’a pas seulement rendu les eaux fécondes pour produire les poissons et les oiseaux, mais il a commandé aussi à la terre d’enfanter les animaux terrestres. C’est pourquoi la suite du récit nous engage à aborder foeuvre du sixième jour.

Et Dieu dit: Que la terre produise des animaux vivants, chacun selon son espèce: les animaux domestiques, les reptiles et les bêtes sauvages de la terre, selon leurs différentes espèces. Et cela se fit ainsi. (Gen. I, 24.) Considérez donc quel nouveau service nous rend la terre, et comment elle obéit à ce second ordre du Seigneur. D’abord elle avait produit les germes de toutes plantes, et maintenant elle enfante les animaux vivants, les quadrupèdes et les reptiles, les animaux domestiques et les bêtes sauvages. Mais ici se confirme ce que je vous avais déjà déclaré, à savoir, que dans les oeuvres de la création, le Seigneur s’est proposé tantôt notre utilité et tantôt sa propre gloire: il a voulu que la vue de tant de créatures nous fît admirer la puissance du Créateur, et nous révélât que sa bonté et sa sagesse infinies les ont faites pour l’homme, qu’il devait bientôt créer.

Dieu fit donc les bêtes de la terre selon leurs espèces; les animaux domestiques et tous ceux qui rampent sur la terre, chacun selon. son espèce. Et il vit que cela était bon. (Gen. I, 25.) Où sont aujourd’hui ceux qui osent demander pourquoi Dieu a créé les bêtes sauvages et les reptiles dangereux? Qu’ils écoutent cette parole de l’Écriture: Et Dieu vit que cela était bon. Quoi! le Créateur lui-même loue son oeuvre, et vous oseriez la blâmer! Mais n’est-ce pas une extrême folie? Tous les arbres que la terre nourrit ne produisent point des fruits, et nous comptons parmi eux des espèces sauvages et stériles; toutes les plantes elles-mêmes ne sont point utiles: il en est qui nous sont inconnues, et d’autres qui sont malfaisantes. Et cependant, qui oserait les condamner? car elles n’ont point été créées au hasard et sans intention. Oui, elles n’auraient point été louées par le Créateur lui-même, si elles eussent dû être entièrement inutiles. Outre les arbres fruitiers, nous en possédons un grand nombre qui, quoique stériles, nous sont aussi utiles que les premiers, parce qu’ils servent aux différents usages de la vie et aux besoins de l’homme. Et, en effet, nous les employons ou dans la construction des bâtiments, ou dans la confection de meubles nécessaires et commodes. Ainsi, nulle créature n’a été faite sans raison, quoique l’esprit de l’homme ne puisse en découvrir toute l’utilité. Mais ce que je dis des arbres s’applique également aux animaux, dont les uns servent à notre nourriture, et les autres à nos travaux. Il n’est pas jusqu’aux bêtes féroces et aux reptiles qui ne nous soient utiles; et, quoique depuis la désobéissance de nos premiers parents nous ayons perdu sur eux l’empire et l’autorité, quiconque y réfléchira sérieusement se convaincra que nous en retirons encore de précieux avantages. Et, en effet, les médecins en tirent plusieurs remèdes pour la guérison de nos maladies. Au reste, en quoi la création des animaux féroces pouvait-elle être blâmable, puisqu’ils devaient, comme les animaux domestiques, être soumis à l’homme, que Dieu allait créer? Et c’est ce sujet que j’aborde.

6. Mais d’abord, considérons dans son ensemble la bonté du Seigneur à l’égard de l’homme. Il étendit les cieux, créa la terre, et plaça le firmament pour diviser les eaux supérieures d’avec les eaux inférieures; il réunit ensuite les eaux dans un bassin qu’il appela mer; il nomma terre l’élément aride, et l’orna d’arbres et de plantes; il passa ensuite à la formation de ces deux grands corps de lumière et de cette multitude d’étoiles qui embellissent le ciel; enfin, il acheva l’oeuvre du cinquième jour en ordonnant aux eaux de produire les (40) poissons qui nagent dans leur sein, et les oiseaux qui volent sur la terre, au-dessous du firmament. Mais, parce qu’il convenait que la terre elle-même fût peuplée, il créa les divers animaux, tant ceux qui servent à notre nourriture que ceux qui nous aident dans nos travaux, et même les reptiles et les bêtes féroces. C’est ainsi que Dieu, après avoir produit toutes les créatures, chacune en son rang et sa perfection, dressa l’univers comme une grande table chargée de toutes sortes de mets et resplendissant d’un luxe princier et d’une magnificence vraiment royale. C’est alors aussi qu’il créa l’homme, qui devait jouir de toutes ces richesses. Il lui donna autorité sur toute la création visible; et, pour montrer combien il surpassait en dignité toutes les autres créatures, il les soumit à son empire et à sa puissance.

Mais, pour ne point prolonger ce discours outre mesure, je remets à demain tout ce qui concerne l’admirable formation de l’homme, cet être doué de vie et de raison, et je términe, comme d’habitude, par une instruction morale. Retenez donc. fidèlement mes paroles, afin que la vue des créatures vous, excite à glorifier le Créateur. Sans doute, nous ne pouvons ni pénétrer les secrets divins, ni comprendre toutes les merveilles de la création; mais cette impuissance même, loin de nous être une occasion d’incrédulité, doit nous animer davantage à célébrer la gloire du Seigneur. La faiblesse de notre raison et la petitesse de notre esprit ne peuvent qu’accroître en nous l’idée de la grandeur divine, et la puissance du Créateur nous paraît d’autant plus souveraine que ses oeuvres nous sont incompréhensibles.

Cet aveu est à la fois le témoignage d’un coeur reconnaissant et d’un esprit sage. Mais les gentils se sont égarés parce qu’ils ont tout permis à leurs pensées; ils n’ont point assez connu la faiblesse de notre raison, et, voulant pénétrer dés mystères impénétrables à l’homme, ils ont franchi les bornes du possible et se sont dégradés eux-mêmes. C’est ainsi que, doués de raison, et par cette admirable prérogative élevés au-dessus de toutes créatures visibles, ils sont tombés dans une telle absurdité, qu’ils ont adoré le chien, le singe, le crocodile et d’autres animaux plus méprisables encore. Eh! que parlé-je de brutes et d’animaux! Qui ne sait que des peuples ont été assez stupides et insensés pour adorer des oignons et des légumes? Ce sont ces peuples que désignait le Prophète, quand il disait: L’homme a été comparé aux bêtes qui n’ont aucune raison, et il leur est devenu semblable. (Ps. XLVIII, 21.) Comment l’homme, doué de raison et orné de sagesse, est-il devenu semblable à la brute? et même, comment est-il descendu au-dessous d’elle? L’animal ne peut être responsable de cette monstrueuse idolâtrie, puisqu’il est un être irraisonnable; mais l’homme qui tombe dans cet excès d’impiété sera rigoureusement puni, parce qu’après tant de bienfaits, il ne sait être qu’ingrat. Les païens ont donc appelé dieux la pierre et le bois, et ils ont érigé en divinités les plus grossiers éléments; car, du jour où ils s’éloignèrent du sentier de la vérité, ils se précipitèrent dans un profond abîme de malice et d’impiété.

7. Cependant il ne faut pas désespérer de leur salut, et nous devons les instruire en toute charité et en toute patience. Montrons-leur et l’absurdité de l’idolâtrie, et les malheurs auxquels ils s’exposent; mais surtout, ne cessons jamais de travailler à leur conversion. Il est probable, en effet, qu’avec le temps nous les amènerons à la vérité, principalement si notre conduite ne leur est pas une occasion ou un prétexte de s’en éloigner. Car plusieurs, parmi les païens, en voyant que nous, qui nous appelons chrétiens, sommes comme eux, avides, avares et envieux, vindicatifs, traîtres, dissolus et voluptueux, plusieurs, dis-je, repoussent nos avis, se persuadent que notre religion n’est qu’une tromperie, et pensent que tous les chrétiens sont coupables des mêmes vices.

Considérez donc sérieusement, je vous en conjure, de quels supplices. se rendent dignes ceux qui attisent ainsi pour eux-mêmes les feux éternels de l’enfer, et qui sont cause qu’un grand nombre de païens persévèrent dans leurs erreurs. Ces derniers ferment l’oreille à la voix de la vérité; mais les premiers leur donnent occasion de calomnier la vertu, et, ce qui est un péché énorme, de blasphémer le saint nom de Dieu. Comprenez donc les suites funestes du scandale: certes, ceux qui le répandent, ne s’exposent pas à de vulgaires châtiments; mais ils se préparent les plus affreux supplices, puisqu’ils seront punis, et pour leurs propres péchés, et pour ceux qu’ils auront fait commettre, soit en retenant parleurs scandales les païens dans l’idolâtrie, soit en les (41) autorisant à soupçonner la vertu des gens de bien, et à continuer leurs blasphèmes contre le Seigneur.

Pénétrés de ces vérités, ne négligeons point notre salut, mais appliquons-nous à vivre selon les maximes de l’Évangile, car nous ne pouvons ignorer qu’elles seront pour nous un sujet de condamnation, ou un titre aux plus magnifiques récompenses. Conduisons-nous donc avec tant de prudence que notre conscience ne nous fasse aucun reproche, que nos bons exemples ramènent à la vérité, par de douces insinuations, ceux qui sont dans l’erreur, et que tous nos frères jouissent de toute l’estime que méritent leurs vertus. Mais surtout ayons soin que le Seigneur soit glorifié, afin que lui-même redouble à notre égard ses soins paternels. Et en effet, lorsque notre conduite édifiante encourage le prochain à la vertu et l’anime à louer Dieu, nous obtenons des grâces plus abondantes. Eh! n’est-il pas véritablement heureux celui qu’on ne peut voir sans admiration et sans s’écrier: gloire vous en soit rendue, Seigneur? Quels hommes que ces chrétiens! quelle sagesse reluit en eux, et quel détachement des biens de la terre! ils les regardent comme une ombre et un songe; et, indifférents à tout ce qui passe, ils vivent comme voyageurs sur une terre étrangère, et souhaitent impatiemment de quitter la vie. Mais quelles faveurs divines, même ici-bas, n’attirent pas ces discours sur ceux qui y donnent occasion! Et, nouveau prodige non moins admirable, les païens qui s’expriment ainsi ne tardent guère à reconnaître leurs erreurs et à revenir à la vérité. Mais, qui ne comprend combien s’augmente alors l’assurance de notre salut! Puisque nous serons jugés sur le bien ou le mal que nous aurons fait à nos frères par nos exemples, réglons notre vie de telle sorte que nous n’ayons rien à nous reprocher et que le prochain en soit édifié. C’est ainsi que sur la terre nous mériterons l’abondance des grâces divines, et que dans le ciel nous jouirons largement des récompenses éternelles, parla grâce et la miséricorde de Jésus-Christ, Fils unique du Père, à qui soient, avec le Père et l’Esprit-Saint, la gloire, l’honneur et l’empire, maintenant et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Après quelques paroles de félicitation sur l’empressement de ses auditeurs à venir l’entendre. — 2. L’orateur aborde la création de l’homme, et observe que si toutes les autres créatures ont été produites par le seul commandement du Seigneur, celui-ci emploie, pour la formation de l’homme, un langage tout autre, qui atteste déjà l’excellence. de ce nouvel être. — 3. Il prouve ensuite aux juifs par ces mots: « Faisons l’homme à notre image, » l’existence du mystère de la Trinité, et aux ariens la consubstantialité du Verbe, puisque Dieu s’adresse à une personne divine., et que cette personne lui est égale en toutes choses. — 4. Quand Moise dit que l’homme a été créé à l’image de Dieu, il ne veut point dire que Dieu ait la forme humaine, mais que le Seigneur en établissant l’homme roi de la nature, l’a fait entrer en participation de son autorité. — 5. De là, l’orateur fait une brillante description des nobles prérogatives de l’homme, et combat l’absurdité de l’idolâtrie qui n’est que la dégradation de l’homme. — 6. Il termine ensuite par l’énumération des qualités du véritable jeûne, et exhorte ses auditeurs à la pratique de l’aumône et de l’humilité.

1. L’empressement que vous témoignâtes hier m’encourage, mes très-chers frères, à vous expliquer aujourd’hui les paroles de la Genèse que l’on vient de lire. Mais en vous priant d’écouter avec attention ce présent entretien, je vous demande de ne pas oublier ceux des jours précédents, afin que mon travail ne soit pas inutile. Car je m’efforce de vous faire parfaitement saisir le sens et la force de chaque verset de l’Écriture, en sorte que vous les reteniez vous-mêmes, et qu’en les communiquant à vos frères, vous puissiez, selon le précepte de saint Paul, vous édifier les uns les autres. (I Thess. V, 11.) Car si vous faites quelques progrès dans la piété, et si vous retirez quelques fruits de ces instructions, ma joie sera grande. N’êtes-vous pas en effet tout mon bonheur, et toute mon allégresse! Oui, quelle est notre espérance, notre joie, et notre couronne de gloire? n’est-ce pas vous, et votre progrès selon Dieu? (I Thess. II, 19.) Le maître qui voit que ses disciples retiennent ses leçons, et les mettent en pratique, continue à les instruire avec une nouvelle ardeur. Et moi aussi, plus je vois que votre attention est grande, que votre désir est vif, et que votre intelligence déploie ses ailes au souffle de ma parole, plus je me sens pressé de vous ouvrir tous les trésors de la saine doctrine. Car ces trésors spirituels augmentent entre mes mains dans la même proportion que je vous les communique. Tel est l’heureux effet de ces entretiens qui vous édifient, et qui servent à l’utilité de vos âmes. Il n’en est pas de ces richesses comme de l’argent: plus nous donnons à nos frères, et plus nous diminuons notre trésor; plus nous sommes généreux, et plus nous nous appauvrissons, mais ici c’est tout le contraire. Nos richesses s’accroissent, et notre opulence s’augmente en proportion que nous répandons la saine doctrine dans les âmes qui ont soif de la posséder. Puisque la parole divine est ainsi pour nous une mine féconde, et pour vous un aliment spirituel, dont vous êtes saintement avides, recueillons aujourd’hui les instructions que nous donne Moïse dans le passage qui: vient d’être lu, ou plutôt celles que l’Esprit-Saint nous communique par son intermédiaire.

Et Dieu dit: faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. Mes chers frères, ne (43) passons point légèrement sur ces paroles, mais examinons-les en détail, et cherchons à les approfondir, afin d’y trouver le sens riche et abondant qu’elles renferment dans leur brièveté. Elles sont courtes, il est vrai; et néanmoins elles cachent un précieux trésor, et il convient que nous apportions tous nos soins et toute notre application à le découvrir. Voyez-vous ceux qui exploitent une mine d’or. Ils ne se bornent pas à effleurer le sol, mais ils creusent profondément, et pénètrent jusque dans les entrailles de la terre. Ce n’est que par ce moyen qu’ils lui arrachent ce métal précieux; et souvent même après bien des travaux et des fatigués, ils n’en recueillent que quelques grains. Ici au contraire le travail est moindre, et le résultat toujours abondant. Telle est la loi de toutes les choses spirituelles.

2. Ne soyons donc pas moins actifs que ceux qui cherchent des trésors périssables, mais travaillons avec ardeur à découvrir le trésor spirituel qui est caché dans les paroles de la Genèse. Et d’abord considérons ce qu’elles renferment de nouveau, et de vraiment admirable: puis nous examinerons tous les termes divers que choisit l’écrivain sacré, ou plutôt que Dieu lui-même lui inspire. Et Dieu dit: faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. Lorsqu’il eut créé le ciel et la terre, il dit: que la lumière soit: que le firmament soit entre les eaux; que les eaux se réunissent dans un seul bassin, et que l’élément aride paraisse; et encore: que des corps de lumière soient, et que les eaux produisent des animaux vivants qui nagent. C’est ainsi que pendant cinq jours toutes les créatures furent formées par la seule parole du Seigneur. Mais aujourd’hui quel langage différent! Il ne dit point: que l’homme soit, mais faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. Quel sera donc cet ouvrage nouveau, et quelle merveille va se produire! quel est cet être dont la formation semble exiger du Créateur tant de prudence et de circonspection? Ne vous en étonnez point, mes très-chers frères: car l’homme surpasse en dignité toutes les créatures visibles qui n’ont été créées que pour lui. Oui, le ciel, la terre et la mer; le soleil, la lune et les étoiles; les reptiles, les animaux domestiques et les bêtes féroces, tout en un mot n’a été créé que pour l’homme.

Mais puisque l’homme surpasse en dignité toutes les créatures, pourquoi a-t-il été créé le dernier? Certes, c’est avec raison. Car, lorsqu’un roi doit entrer dans une ville, il y envoie d’abord ses gardes et ses officiers, afin qu’ils disposent le palais pour son arrivée. Et de même, le Seigneur, qui devait établir l’homme roi et souverain de l’univers, voulut d’abord l’orner et l’embellir, et puis il créa l’homme auquel il a donné l’empire du monde. C’est ainsi qu’il montre combien il honore l’homme.

Interrogeons maintenant les Juifs, et demandons-leur de répondre à cette question. À qui le Créateur dit-il: Faisons l’homme à notre image? Les Juifs se vantent de croire à Moïse qui a écrit ces paroles; mais réellement ils n’y croient pas, comme le leur reprochait Jésus-Christ. Si vous croyiez à Moïse, leur disait-il, vous croiriez aussi à moi (Jean, V, 46); ils sont, il est vrai, les dépositaires des saintes Écritures, mais les chrétiens seuls en possèdent le sens. À qui donc le Seigneur dit-il. Faisons l’homme? Et auprès de qui prend-il conseil? Ce n’est pas que Dieu ail besoin de prendre conseil, et d’agir avec circonspection: non sans doute. Mais ces expressions figurées attestent toute l’excellence de l’être qu’il allait produire. Que répondent enfin ceux qui ont un voile sur les yeux, et qui ne veulent point comprendre l’Écriture? Dieu, disent-ils, parle à un ange, ou à un archange. O folie! ô impudence! peut-on dire avec quelque apparence de raison, ô pauvre homme, que Dieu prenne conseil de ses anges, et le Créateur, de ses créatures? L’office des anges n’est point de donner des conseils, mais d’entourer le trône du Seigneur et d’exécuter ses ordres. En doutez-vous? écoutez cette magnifique vision du prophète Isaïe: J’ai vu des chérubins qui se tenaient à la droite du Très-Haut, et des séraphins qui se voilaient, de leurs ailes le visage et les pieds. (Isaie, VI, 2.) Ils se voilaient ainsi, parce qu’ils ne pouvaient soutenir l’éclat de la majesté divine. Aussi le Prophète les a-t-il vus tremblants et pénétrés de crainte. C’est en effet le devoir et l’office de ces intelligences célestes de se tenir près du Seigneur.

3. Les Juifs qui ne veulent point comprendre le sens des Écritures nous répondent au hasard, et sans réflexion. Ainsi, après avoir réfuté leurs erreurs, exposons aux enfants de l’Église la vérité des paroles de Moïse. À qui donc le Créateur dit-il: Faisons l’homme? Mais à quel autre qu’à Celui qui est l’Ange du (44) grand.conseil, le Conseiller:par excellence, le Dieu puissant, le Prince de la,paix,le Père du siècle futur, le Fils unique de Dieu, qui est consubstantiel au Père, et par qui tout a. été créé? C’est à lui que le Seigneur dit: Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. Ce passage suffit pour confondre les ariens. Car Dieu le Père ne commande point à son Fils comme à un sujet et un serviteur, ni même comme s’il lui était inférieur en substance; mais il lui parle comme à son égal, en disant: Faisons l’homme, et il proclame sa parfaite consubstantialité en ajoutant: Faisons l’homme à notre image et ressemblance.

Ici s’élèvent d’autres hérétiques qui combattent l’enseignement de l’Église, et qui concluant de cette parole à notre image que Dieu aune. forme humaine. Mais n’est-ce point le dernier degré de la folie que de donner une forme humaine à l’Etre qui est un, simple et immuable, et d’attribuer un corps et des membres à Celui qui est un pur esprit? Peut-on rien inventer de plus extravagant, et qui blesse d’une manière plus choquante l’inspiration et le sens des divines Écritures? Ces hérétiques ressemblent à des personnes dont l’estomac est malade, ou dont les yeux sont faibles. L’infirmité de leur vue les empêche de soutenir l’éclat du soleil, et leur mauvaise complexion les porte à repousser tes meilleurs et les plus salutaires aliments. C’est ainsi que ces hérétiques qui ont l’âme malade, et es yeux de l’esprit mal affectés, ne peuvent supporter la lumière de la vérité. Mais notre ministère nous oblige à leur tendre la main, et à leur parler avec la plus bienveillante douceur. Tel est l’avis que nous donne l’Apôtre. Instruisez, dit-il, avec douceur ceux qui résistent à la vérité, dans l’espérance que Dieu pourra leur donner et l’esprit de pénitence pour la leur faire connaître, et la sobriété de l’esprit pour qu’ils sortent des piéges du démon qui les tient captifs, et en fait ce qu’il lui plaît. (II Tim. II, 25,26.) Voyez-vous comme il nous es représente abrutis par l’ivresse, et plongés dans un profond abîme, lorsqu’il dit que Dieu leur donnera de recouvrer la sobriété de l’esprit? Il dit encore qu’ils vivent sous l’esclavage du démon, c’est-à-dire qu’ils sont pris et enveloppés dans ses filets. Nous ne pouvons donc les en retirer que par beaucoup de patience et beaucoup de douceur. C’est pourquoi disons-leur amicalement: Réveillez-vous un peu, ouvrez les yeux aux clartés du Soleil de justice, et pesez avec nous les expressions de l’Écriture. Car après avoir rapporté cette parole: Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance, elle s’empresse d’ajouter les suivantes, qui nous font manifestement connaître dans quel sens elle prend le mot image. Que l’homme domine sur les poissons de la mer, et sur les oiseaux du ciel, et sur tous les reptiles qui se meuvent sur la terre. Ainsi le mot image ne signifie qu’un rapport d’autorité et d’empire, et ne peut recevoir un autre sens. Et en effet, Dieu a établi l’homme roi de l’univers. Rien sur la ferre ne l’égale en dignité, et toutes les créatures lui sont soumises.

4. Nos adversaires veulent-ils encore, même après une explication si catégorique, entendre ce mot image d’une forme corporelle? nous leur dirons que Dieu n’est pas. seulement homme, mais femme aussi, puisque la forme humaine se retrouve dans les deux sexes. Mais ce serait vraiment trop absurde; et il suffit pour s’en convaincre de lire ce passage de l’Apôtre: L’homme ne doit point se couvrir la tête, parce qu’il est l’image et la gloire de Dieu; au lieu que la femme est la gloire de l’homme. (I Cor. II, 7.) Et en effet, l’homme commande et la femme lui est soumise, ainsi que Dieu le lui a signifié dès le commencement. Tu seras sous la puissance de ton mari, et il te dominera. (Gen. III, 16.) Ainsi l’homme a été fait à l’image de Dieu parce qu’il entre en participation de son autorité, et non point parce que Dieu a une forme humaine. L’homme commande donc à toutes les créatures, et même à la femme qui lui est assujettie. C’est pourquoi saint Paul a dit de l’homme qu’il est l’image et la gloire de Dieu, et de la femme, qu’elle est la gloire de l’homme. Mais si les paroles de l’Écriture devaient s’entendre de la forme et de la figure, la distinction. que fait ici l’Apôtre serait inutile, puisque la nature humaine est la même dans l’homme et dans la femme.

Tel est le véritable sens de ce passage de la Genèse, et il ne laisse aucun prétexte,à ceux qui s’obstinent aveuglément à le rejeter. Mais, quoiqu’il en soit, ne cessons point de les traiter avec douceur, car peut-être le Seigneur leur donnera-t-il l’esprit de pénitence qui les amènera à reconnaître la vérité. (II Tim. II, 25.) Ainsi donnons à notre zèle une nouvelle activité, et efforçons-nous par notre douceur de les arracher aux pièges du démon. Citons-leur (45) encore l’autorité de l’Apôtre, qui disait aux Athéniens que nous ne devons pas croire que la divinité soit semblable à l’or ou à l’argent, ou à la pierre dont l’art et l’industrie des hommes a fait des figures. (Act. XVII, 29.) Et observez ici avec quelles précautions ce sage docteur sape dans leur base les raisonnements de l’hérétique; car il dit que non-seulement la divinité ne peut avoir une forme corporelle, mais il ajoute même que l’imagination de l’homme ne saurait la représenter.

Citez-leur donc ces paroles, et employez tous vos soins pour les détromper et les faire revenir de leurs erreurs. Au reste, si vous devez toujours les instruire avec bonté, vous devez également connaître à fond les dogmes de l’Église, ainsi que le sens des Écritures. Quand vous disputerez contre des juifs, dites-leur que ces paroles de la Genèse ne s’adressent point aux anges, qui sont les serviteurs de Dieu, mais à son Fils unique; et quand vous combattrez contre des ariens, prouvez-leur par ces mêmes paroles que le Fils est égal au Père en nature et en dignité; enfin, citez l’autorité de saint Paul contre ceux qui soutiennent que Dieu a une forme humaine. C’est ainsi que, par la gaine exposition de votre croyance, vous arracherez ces pernicieuses erreurs qui pullulent au milieu de nous, comme l’ivraie parmi le bon grain; et que, par votre zèle, la bonne doctrine s’enracinera dans les âmes et s’y fortifiera. Oui, je veux que vous soyez tous des docteurs, et qu’après avoir écouté nos instructions, vous puissiez, vous aussi, instruire les autres, et que, devenant des pêcheurs d’hommes, vous rameniez, les hérétiques dans les voies de la vérité. L’Apôtre nous y exhorte lorsqu’il nous dit Edifiez-vous les uns les autres! et opérez votre salut avec crainte et tremblement. (I Thes. V, 11; Philip. II, 12.) Par là l’Église verra s’augmenter le nombre de ses enfants, et vous-mêmes vous obtiendrez des grâces plus abondantes, comme récompense de votre zèle à l’égard de vos frères.

5. Et en effet, le Seigneur ne veut point qu’un chrétien se contente de travailler à son salut, mais il lui ordonne d’édifier son prochain par une saine doctrine, et surtout par sa vie et sa conduite. C’est là le moyen le plus puissant pour ramener les pécheurs dans les voies de la vérité; car ils considèrent bien plus nos actions que nos paroles. Ce n’est que trop vrai. Aussi, serait-ce en vain que nous disserterions éloquemment sur le pardon des injures si, dans l’occasion, nous n’en donnions l’exemple. Nos discours n’auraient jamais alors autant d’efficacité pour le bien que notre conduite pour le mal. Mais si l’exemple précède et accompagne nos paroles, on nous croira, parce que nous pratiquerons nous-mêmes les leçons que nous donnerons aux autres. C’est de ces chrétiens que Jésus-Christ a dit: Heureux celui qui fera et qui enseignera! (Matth. V, 19.) Et observez comme il met l’action avant la doctrine. Et en effet, quand même la parole ne suivrait point l’exemple, celui-ci suffirait pour instruire tous ceux qui le voient.

Appliquons-nous donc à édifier nos frères par nos bonnes oeuvres, et puis nous leur adresserons de bons discours; autrement on pourrait nous appliquer cette parole de l’Apôtre: Vous qui instruisez les autres, vous ne vous instruisez pas vous-mêmes. (Rom. II, 21.) Lorsque nous voudrons donner à quelqu’un des avis utiles à son salut, commençons à les mettre d’abord en pratique. Nous pourrons alors parler et instruire avec plus d’assurance. C’est ainsi que nous travaillerons avec zèle et avec succès au salut des âmes et que, réprimant les mouvements de la chair, nous observerons le vrai jeûne, celui qui consiste à s’abstenir du péché; car l’abstinence des viandes n’a été établie que pour dompter la chair et en faire un coursier soumis et docile. Le chrétien qui jeûne doit, avant tout, réprimer les saillies de la colère, et acquérir la patience et la douceur; il doit ensuite` s’exciter à la contrition du coeur et arrêter les mouvements de la concupiscence, et puis ne jamais perdre de vue cet oeil du Seigneur qui veille sans cesse, ni ce tribunal où siège un Juge incorruptible. Il doit enfin se montrer supérieur à l’amour des richesses, généreux envers les pauvres et attentif à écarter toute pensée qui blesserait la charité envers le prochain. Tel est le véritable jeûne que Dieu lui-même nous prescrit par la bouche du prophète Isaïe: Est-ce là le jeûne choisi par moi? nous dit-il, que l’homme courbe sa tête comme un roseau, et qu’il dorme dans un cilice et sur la cendre, est-ce là un jeûne agréable au Seigneur? Non sans doute; mais déchirez les contrats injustes, partagez votre pain avec celui qui a faim, et recevez sous votre toit le pauvre qui est sans abri. Si vous faites ces choses, votre lumière brillera comme l’aurore, et je vous rendrai la santé. (Isaïe, LVIII, 5, 6, 8.)

6. Vous comprenez maintenant, mon cher frère, quel est ce véritable jeûne que nous devons observer; car il serait absurde de nous borner, comme la plupart des chrétiens, à différer notre repas jusqu’au soir. Ce que l’Église veut, c’est que nous joignions à l’abstinence de la viande celle du péché, et que nous nous appliquions avec soin aux exercices spirituels. Il faut donc que le chrétien qui jeûne se montre doux et humble, soumis et pacifique. Il faut aussi qu’il méprise la gloire humaine et qu’il la dédaigne autant qu’il a précédemment négligé le salut de son âme. Il doit également fixer ses regards sur Celui qui sonde les reins et les coeurs, répandre devant Dieu de ferventes prières et l’aveu de ses fautes et, selon son pouvoir, s’aider lui-même du secours de l’aumône; car l’aumône est surtout efficace pour effacer le péché et nous délivrer des peines de l’enfer, quand elle est faite généreusement et sans aucune vue de gloire et de vanité.

Mais pourquoi parler ici de gloire et de vanité, puisqu’à l’exclusion même des récompenses que Dieu nous réserve, la raison seule nous dit de ne considérer dans l’aumône que la beauté de l’action, et le plaisir de soulager nos frères: Si, nous ne. pouvons nous élever jusqu’aux motifs sublimes de la religion, faisons du moins l’aumône pour elle-même, et non en vue de l’estime des hommes. Autrement nous perdrions et le fruit de cette bonne oeuvre, et la récompense qu’elle mérite. Mais ce que je dis de l’aumône, je l’applique également à toute autre oeuvre spirituelle. Car nous ne devons jamais nous y proposer la louange ni l’honneur. Aussi le jeûne, la prière, l’aumône, et toutes les bonnes oeuvres en général, ne nous sont-elles d’aucune utilité dès que nous n’agissons pas uniquement pour Celui qui connaît le secret des cœurs, et qui pénètre jusqu’aux plus intimes profondeurs de la pensée.

Mais si vous agissez pour Dieu, comment, mon cher frère, recherchez-vous les louanges d’un homme semblable à vous? que dis-je, les louanges? au lieu de vous louer, souvent il vous déchire. Car il se rencontre des esprits si malicieux, qu’ils interprètent en ’mauvaise part toutes nos bonnes oeuvres. D’où vient donc, dites-le moi, que vous estimiez tant des juges si prévenus? mais l’oeil du Seigneur ne se ferme jamais, et aucune de nos actions ne peut échapper à son active vigilance. C’est pourquoi cette pensée doit nous porter à régler notre conduite avec autant de soin que s’il nous fallait à chaque instant rendre compte de nos paroles, de nos actions et de nos sentiments. Ne négligeons donc point l’oeuvre de notre salut. Car, mon cher frère, rien n’est plus grand ni meilleur que la vertu. C’est elle qui après la mort nous garantit des supplices de l’enfer, et qui nous introduit dans le royaume des cieux. Mais dès cette vie, elle nous établit au-dessus des mauvais desseins des hommes et des démons, et nous fait triompher de l’ennemi de notre salut.

Eh! que comparer donc à la vertu qui y met ainsi ses disciples à l’abri des embûches de l’homme, et qui-les rend vainqueurs des démons eux-mêmes! Mais la véritable vertu méprise le monde, songe, à l’éternité, et ne s’enthousiasme pour aucun bien de la terre car elle sait que toutes ses prospérités sont plus fugitives qu’une ombre et qu’un songe. La véritable vertu est, à l’égard des plaisirs de la vie, aussi insensible qu’un cadavre; et à l’égard du péché qui souillerait l’âme, elle est morte et inactive, parce que toute sa vie et toute son action se concentrent dans les pensées et les exercices de la foi. C’est ainsi que l’Apôtre disait: Je vis, ou plutôt, ce n’est pas moi qui vis, c’est Jésus qui vit en moi. (Gal. II, 20.) A son exemple, mes très-chers frères, agissons nous-mêmes comme revêtus de Jésus-Christ, et gardons-nous de contrister l’Esprit-Saint. Lors donc que nous nous sentirons troublés par la concupiscence, ou par quelque affection déréglée, par la colère, l’emportement, ou par l’envi;, songeons que Dieu habite en nous, et éloignons toutes ces pensées. Conservons avec un soin respectueux les grâces éminentes que le Seigneur nous a départies, et réprimons les désirs mauvais de la chair. Puissions-nous ainsi, après avoir, pendant cette vie fragile et passagère, légitimement combattu, mériter les brillantes couronnes de l’éternité, et paraître sans crainte à ce jugement qui sera si terrible pour les pécheurs, et si consolant pour les justes! Oui, puissions-nous obtenir ces biens ineffables, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient, avec le Père et l’Esprit-Saint, la gloire, l’empire et l’honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Après avoir rappelé à ses auditeurs que le temps du carême est un temps favorable à l’étude des saintes Écritures, saint Chrysostome reprend en peu de mots le récit de la création. — 2. Puis, résumant l’homélie précédente, il explique cette parole rc Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance, non d’une égalité de nature, mais d’une participation d’autorité. — 3 et. 4. Il réfute ensuite cette objection des païens, que l’homme n’a point. un domaine souverain sur tous les animaux, quoique Dieu le lui ait. donné, et il dit que le péché originel a sans doute affaibli ce domaine; mais ne l’a pas entièrement détruit, car l’homme sait se faire craindre de tous les animaux et dompte les plus farouches. — 5 et 6. Il termine en exhortant ses auditeurs à reconnaître les bienfaits du Seigneur par le sacrifice d’un coeur contrit, l’aveu de leurs péchés et la pratique des vertus chrétiennes.

1. Le laboureur diligent multiplie la semence dans une terre grasse et bien cultivée, et chaque jour il examiné soigneusement si quelque herbe mauvaise ne menace point d’étouffer le bon grain et de rendre ses travaux infructueux. C’est ainsi qu’en voyant votre empressement et votre zèle pour entendre la parole sainte, je m’applique chaque jour à vous, développer quelques versets de l’Écriture; tuais je n’oublie point de vous signaler l’ivraie qui nuirait à la bonne semence, et je vous prémunis contre les dangers de l’erreur et de l’hérésie, car plusieurs s’efforcent de substituer leurs rêveries à l’interprétation de l’Église. De votre côté, vous devez retenir ces explications avec soin et les graver dans votre mémoire, afin d’en saisir plus facilement l’ordre et la suite.

Voici un temps favorable pour entrer dans les plus profonds mystères de l’Écriture et pour captiver l’attention de l’esprit. Pendant ces jours de jeûne, le corps est plus dispos pour nager dans ces eaux spirituelles, le regard de l’âme est plus vif, parce qu’il n’est point troublé par les flots impurs du plaisir, et l’esprit lui-même est plus dégagé et plus libre pour se tenir au-dessus des vagues. Mais si nous ne. nous appliquons aujourd’hui à cette étude, quand pourrons-nous le faire plus commodément? Sera-ce lorsque régneront parmi nous les délices de la table, l’ivresse, la gloutonnerie et tous les désordres qu’entraîne l’intempérance? Voyez-vous les plongeurs qui pêchent les perles au fond de la mer, s’asseoir tranquillement sur le rivage et compter les flots? Ils s’enfoncent sous l’eau, descendent, pour ainsi dire, dans les entrailles de l’abîme, et à force de peine et de travail obtiennent une pêche abondante. Et cependant cette industrie n’est pas d’une grande utilité pour la vie; plût au ciel même qu’elle ne fût pas extrêmement nuisible! car le désir de posséder ces pertes excite des maux innombrables et allume la soif et comme la rage des richesses. Néanmoins la vue et la certitude de tous ces malheurs ne ralentissent point l’activité des pêcheurs; ils bravent mille dangers et supportent mille fatigues pour pêcher ces belles perles. S’agit-il, au contraire, de recueillir, dans le champ des saintes Écritures, des perles spirituelles et bien autrement précieuses, il n’y a ni danger à courir, ni travaux à supporter, et nous sommes assurés d’un gain immense pour peu que, de notre part, nous y mettions quelque empressement. Et en effet la grâce s’offre d’elle-même à tous ceux qui la cherchent de bonne foi; car tel est le Seigneur, notre Dieu: s’il voit en nous l’activité, le désir et la ferveur, il nous distribue largement ses richesses, et il nous les prodigue même avec une munificence qui surpasse nos demandes.

2. Instruit de ces vérités, appliquez-vous donc, mon très-cher frère, à purifier votre coeur des affections du monde; dilatez les facultés de votre âme, et recevez avec une grande joie cette bonne semence que l’Esprit-Saint répand en vous. C’est ainsi que cette semence, confiée à une terre grasse et fertile, rendra tantôt cent pour un, et tantôt soixante ou trente. Et maintenant rappelez-vous le sujet de nos derniers entretiens: je vous y ai fait admirer l’ineffable sagesse de Celui qui a créé toutes les créatures visibles, et je vous ai dit comment il les avait créées par un seul acte de sa volonté et par une seule parole; car il a dit Qu’elles soient, et aussitôt elles ont été produites. Cette seule parole les appela soudain du néant, parce que ce n’était point la parole d’un homme, mais la parole d’un Dieu. Vous vous souvenez aussi de quelle manière j’ai réfuté ceux qui soutiennent que l’univers a été tiré d’une matière préexistante, et qui ne craignent point de substituer ainsi leurs rêveries aux dogmes infaillibles de l’Église. Vous savez enfin pourquoi le ciel a été créé tout d’abord brillant et parfait, tandis que la terre fut primitivement brute et informe. Et je vous ai dit que Dieu en avait agi ainsi pour deux raisons principales. D’abord, il a voulu nous montrer sa puissance dans les splendeurs dont il a paré le premier de tous les éléments, en sorte que nous ne doutions point qu’il ne pût également embellir la terre. Mais parce que cette terre est la mère et la nourrice de l’homme, que, pendant la vie, elle lui fournit ses aliments, lui prodigue ses richesses, et, après la mort, le reçoit en son sein, Dieu nous l’a présentée au commencement brute et informe, dans la crainte que la vue des grands avantages que nous en retirons ne nous en fissent concevoir des idées trop relevées. Ce premier état de la terre nous instruit donc à ne point lui attribuer ses diverses productions et à les rapporter toutes à la vertu du Créateur.

Je vous ai ensuite exposé comment Dieu avait séparé les eaux, étendu entre elles, par une seule parole, le firmament visible, et peuplé la terre et les eaux d’animaux vivants. Mais ce n’est point sans raison, ni sans motif que je vous rappelle toutes ces choses; je veux d’abord les mieux imprimer dans votre esprit, et puis les apprendre à ceux qui n’ont pu assister à nos premières réunions, afin que cette absence ne leur nuise point; c’est ainsi qu’un bon père réserve quelques plats de sa table pour les offrir comme consolation à ceux de ses enfants qui étaient absents à l’heure du repas. Vous savez aussi que tous ceux qui se pressent en foule dans cette enceinte ne me sont pas moins chers que les membres de mon corps; je désirerais donc que tous soient consommés en sainteté pour l’honneur de Dieu, la louange de l’Église, et ma propre gloire. Aussi voudrais-je, si je ne craignais de vous fatiguer, reprendre brièvement le sujet de notre dernier entretien. Je vous y fis donc observer quelle différence existe entre la création de l’homme et celle des autres créatures, et en quel rang d’honneur Dieu l’a établi. Et en effet, la sublimité seule des paroles que Dieu prononça en le formant nous révèle toute la dignité de l’homme, car Dieu dit: Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. Je vous expliquai ensuite le sens de ce mot: à notre image, et je vous dis qu’il ne fallait point l’entendre d’une égalité de nature, mais seulement d’une participation d’autorité et de souveraineté; c’est pourquoi Dieu ajoute immédiatement: Et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur les animaux et les reptiles de la terre.

3. Ici les païens nous attaquent, et ils nous objectent que cette parole n’est qu’un mensonge, puisque l’homme ne maîtrise point les animaux féroces, comme Dieu le lui avait promis,’et qu’au contraire il leur est soumis. Mais d’abord cette objection n’est rien moins que vraie, car à la vue de l’homme tous les animaux prennent la fuite. Si quelquefois pressés par la faire, ou excités par nos attaques, ils se jettent sur nous, et nous blessent, c’est bien plus par notre faute que par suite de leur prétendu empire sur l’homme. Des voleurs nous attaquent, et nous nous défendons les armes à la main. Faut-il en conclure qu’ils ont sur nous quelque autorité? Non sans doute, seulement nous veillons à notre conservation. Mais expliquons de nouveau ces paroles: Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. Ce mot image indique dans l’homme une pleine autorité sur les animaux, et le mot ressemblance marque les efforts qu’il doit faire pour se rendre, autant qu’il lui est possible; semblable à Dieu par la douceur, la bonté et toutes les (49) autres vertus. C’est ce que Jésus-Christ nous recommande, quand il dit: Soyez semblables à votre Père qui est dans les cieux. (Matth. V, 45.) Et en effet, de même que sur l’immense étendue de la terre il existe. des animaux doux et privés, et des animaux sauvages et féroces; il y a aussi sur le vaste domaine de l’âme des pensées irraisonnables et brutales, des pensées féroces et farouches. Ce sont ces pensées qu’il nous faut dompter et assujettir à l’empire de la raison.

Mais comment maîtriser des pensées féroces? Que dites-vous, ô homme? nous savons apprivoiser les lions et les rendre doux et familiers; et vous douteriez s’il vous est possible de changer en douceur la férocité de vos sentiments? Observez encore que ces animaux sont féroces par nature, et qu’ils ne s’adoucissent que par une violence faite à leur instinct, tandis que l’homme est naturellement doux, et qu’il ne devient féroce que contrairement à sa nature. Eh quoi! l’homme transforme dans un animal la férocité de l’instinct en des qualités tout opposées, et il ne pourrait conserver en lui-même celles qu’il tient de la nature! Mais combien ne serait-il pas coupable! Et ici ce qui est plus étonnant encore et plus merveilleux, c’est que les lions sont dépourvus de raison, et par conséquent moins faciles à instruire. Néanmoins on en voit plusieurs qui se laissent mener sur nos places publiques comme des animaux apprivoisés; nous jetons même des pièces de monnaies à ceux qui les conduisent, comme pour les payer de leur art et de leur industrie. Et vous, ô homme, vous avez une âme douée de raison, la crainte de Dieu, et mille secours, en sorte que vous ne sauriez opposer ni prétextes, ni excuses; oui, si vous le voulez, vous pouvez devenir doux, juste et affable, car Dieu a dit: Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance.

4. Revenons maintenant à l’objection proposée. Les paroles de la Genèse prouvent que dans le principe l’homme avait sur les animaux un empire absolu. Et en effet, Dieu a dit: Qu’il domine sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les animaux et les reptiles de la terre. Mais puisqu’aujourd’hui les animaux féroces nous épouvantent, et que nous les craignons, nous sommes donc déchus de cet empire; je l’avoue. Et néanmoins cette déchéance ne prouve rien contre les promesses divines. Car il n’en était pas ainsi au commencement. C’étaient les animaux qui craignaient l’homme, qui le redoutaient, et qui respectaient son autorité. Mais quand, par sa désobéissance, il perdit la grâce et l’amitié de son Dieu, il vit son empire sur les animaux s’affaiblir et décroître. L’Écriture nous les montre soumis à l’homme au commencement, car elle nous dit que Dieu fit venir devant Adam tous les animaux de la terre, et tous les oiseaux dit ciel, afin qu’Adam vît comment il les nommerait. Or, Adam ne s’enfuit point à leur vue,, ni à leur approche; et il donna à chacun un nom propre et particulier, ’ainsi qu’un maître nomme ses esclaves. Et le nom, ajoute l’Écriture, qu’Adam, donna à chaque animal, est son propre nom. (Gen. II, 19.) Mais n’est-ce pas là un grand acte d’autorité? et Dieu le lui réserve comme témoignage de sa puissance et de sa dignité.

Cette preuve, seule suffirait pour montrer qu’au commencement l’homme ne s’effrayait point des animaux. Mais je puis en apporter une seconde plus convaincante encore. Et laquelle? L’entretien de la femme avec le serpent. Et en effet si l’homme eût tremblé devant les animaux, nous ne verrions point Eve attendre l’approche du serpent, recevoir ses conseils, et entrer en conversation avec lui. Mais à son aspect, elle eût pris la fuite craintive et épouvantée. Cependant elle lui parle sans effroi; donc elle ne le redoutait pas alors. Mais le poché, qui dépouille l’homme de sa dignité, lui ravit également son empire sur les animaux. Dans une maison les mauvais serviteurs craignent ceux que leur fidélité fait plus estimer de leurs maîtres. C’est ce qui est arrivé par rapport à l’homme. Tant qu’il demeura fidèle au Seigneur, il se faisait craindre de tous les animaux: et dès qu’il devint pécheur, il trembla lui-même devant les derniers de ses esclaves.

Peut-être n’approuvez-vous pas mon raisonnement: eh bien! montrez-moi qu’avant le péché l’homme ait craint les animaux. Mais vous ne le pourrez. Sa frayeur actuelle est une suite de son péché, et nous y voyons même reluire un admirable effet de la bonté divine. Car si l’homme, après sa désobéissance, eût été maintenu dans toute l’intégrité de ses privilèges, il se serait peu soucié de se relever de sa chute. Si le prince honorait également ses sujets rebelles et ses sujets fidèles, les premiers persisteraient dans leur révolte, et on ne les (50) soumettrait que difficilement. C’est ainsi qu’aujourd’hui les menaces, les châtiments et les supplices de l’enfer ne convertissent pas toujours les pécheurs. Mais que seraient-ils donc si Dieu laissait leurs crimes impunis? Aussi nous a-t-il ôté l’empire sur les animaux; et cette privation est de sa part un grand acte de miséricorde et de bonté.

5. Voulez-vous, mon cher frère, mieux apprécier encore l’ineffable bonté du Seigneur? Considérez d’un côté comment Adam a violé le précepte divin, et transgressé toute la loi, et de l’autre comment Dieu a daigné surpasser notre malice par l’excès de ses miséricordes. Car il n’a point dépouillé l’homme de tousses honneurs, et il ne lui a point retiré toute autorité sur les animaux. Mais il n’a soustrait à sa domination que ceux qui lui sont le moins utiles. Quant aux espèces qui peuvent le plus nous soulager, et qui nous sont réellement utiles et nécessaires, elles nous sont restées soumises et obéissantes. Ainsi le Seigneur nous a laissé le boeuf pour traîner la charrue, et pour nous aider dans le labourage et la culture des champs. Il nous a laissé les genres nombreux des bêtes, de somme, qui tirent les chariots, et nous soulagent dans nos travaux. Il nous a laissé les diverses espèces de bêtes à laine qui nous fournissent nos vêtements, et une multitude d’autres animaux qui nous rendent de grands services.

C’est en punition de sa désobéissance que Dieu a dit à l’homme: Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. Mais pour que cette sueur ne nous fût pas trop amère, ni ce travail trop pénible, il a daigné en adoucir la fatigue par le secours de ces nombreuses bêtes.de charge qui partagent nos peines et nos labeurs. Le père de famille bon et prudent châtie un serviteur coupable, mais il ne laisse point que d’en prendre soin. Ainsi le Seigneur, qui a porté contre l’homme pécheur une sentence de condamnation, a voulu lui adoucir les rigueurs du châtiment. C’est pourquoi il lui a donné l’aide des animaux domestiques pour ménager ses sueurs, et alléger ses fatigues. Nous ne saurions donc méditer sérieusement la conduite du Seigneur à notre égard, soit qu’il accorde à l’homme un empire absolu sur les animaux, soit qu’il l’en dépouille, et le rende craintif devant eux, sans y reconnaître une providence pleine de sagesse, de clémence et de bonté.

Ne négligeons donc point de lui rendre grâces pour tant de bienfaits. Il n’exige en cela rien de bien pénible, ni de bien difficile, et il demande seulement que nous avouions sincèrement ses libéralités, et que nous lui en soyons reconnaissants. Ce n’est point qu’il en ait besoin, puisqu’il se suffit à lui-même. Mais il veut que nous nous concilions ainsi la bienveillance de l’Auteur de tout bien, que nous ne soyons point ingrats envers lui, et que nos vertus répondent à ses bienfaits et à sa providence. Ce sera aussi le moyen d’attirer sur nous de nouvelles grâces. Je vous en conjure donc, remplissez ce devoir avec zèle; et selon vos forces, renouvelez en vous, à chaque heure du jour, le souvenir de ses bienfaits, tant généraux que particuliers. Oui, rappelez-vous non-seulement ceux que tous avouent, et qui éclatent aux regards de tous, mais encore ces grâces secrètes qui ne sont connues que de vous seul. Vous contracterez ainsi l’heureuse habitude d’une continuelle reconnaissance. Or ces sentiments sont le grand sacrifice et l’oblation parfaite que Dieu exige, non moins que le principe et le témoignage de notre confiance en lui. Comment? je vais le dire. C’est que ce fréquent souvenir des bienfaits de Dieu développe en nous la conscience de notre faiblesse, produit la connaissance de son éminente bonté, et nous montre comment, dans les soins de sa providence envers nous, il oublie ce que mériteraient nôs péchés, et ne suit que les attraits de sa miséricorde. Or à cette vue l’homme, s’humilie, et il est contrit dans son coeur. Il réprime au dedans de lui le faste et l’arrogance, et il agit modestement en toutes choses. Il méprise donc la gloire du monde, et il se rit de son éclat futile et éphémère; parce que sa pensée s’attache aux biens futurs, et à cette vie immortelle qui ne finira jamais. Mais de tels sentiments ne sont-ils pas ce vrai sacrifice dont parle le Prophète, et que Dieu agrée toujours. Le sacrifice, dit-il, que Dieu demande, est une âme brisée de douleur; et il ne dédaigne jamais un coeur contrit et humilié. (Ps. I, 49.) Ne voyons-nous pas en effet que les châtiments retiennent bien moins dans le devoir les serviteurs qui ont un. bon coeur, que le souvenir des bienfaits et celui de l’indulgence avec laquelle on punit leurs fautes?

6. Brisons donc nos cœurs, je vous en supplie, et humilions nos âmes, aujourd’hui (51) surtout que le jeûne nous en facilite les moyens. Ces dispositions nous permettront de prier avec plus de recueillement, et d’obtenir par la confession de nos péchés des grâces plus abondantes. D’ailleurs le Seigneur nous a révélé lui-même combien ces âmes lui sont agréables. Sur qui fixerai-je mes regards, nous dit-il, si ce n’est sur l’homme humble, pacifique et obéissant à ma parole? (Isa. LXVI, 2.) C’est pourquoi Jésus-Christ, nous dit également Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez le repos de vos âmes. (Matth. II, 29.) Et en effet, le chrétien sincèrement humble ne saurait s’abandonner à la colère, ni à la vengeance, parce qu’il ne s’occupe que de la considération de son néant et de sa misère. Mais qui est plus heureux que ce chrétien? il est dans le port à l’abri de la tempête, et il se complaît en son repos et sa sécurité. Aussi Jésus-Christ nous assure-t-il que c’est le moyen de trouver le repos de nos âmes.

Le chrétien qui réprime les saillies de ses passions, jouit donc d’une paix abondante; mais celui qui est lâche et négligent, et qui ne sait point les modérer, vit nécessairement dans le trouble et l’agitation. Sa conscience est le théâtre d’une guerre intestine, et il se trouble en présence de lui-même. Son coeur devient le jouet des orages, qui y soulèvent les vagues d’une mer féconde en naufrages. Et quand les esprits mauvais y déchaînent les tempêtes, trop souvent, par l’inhabileté du pilote, le vaisseau périt corps et biens. Ainsi c’est pour nous un devoir d’être attentifs et vigilants, afin de ne perdre jamais de vue le soin et la préoccupation de notre salut. Car tout chrétien doit lutter sans cesse contre les révoltes de la chair, et garder fidèlement les préceptes de la loi divine. Il doit s’en environner comme d’un rempart, et ne point abuser de la miséricordieuse bonté du Seigneur. Mais surtout il ne doit point attendre pour s’humilier que sa colère éclate, car l’on pourrait dire de lui comme des Juifs: Lorsque le Seigneur les frappait, ils revenaient à lui. (Ps. LXXVII, 34.)

Et puisque ces jours de jeûne sont pour nous des jours de salut, hâtons-nous, mes bien-aimés, de confesser nos péchés; évitons toute action mauvaise, et exerçons-nous à la pratique de toutes les vertus. C’est le conseil du Psalmiste: Éloignez-vous du mal, nous dit-il, et faites-le bien. (Ps. XXXVI, 27.) Si notre conduite se règle sur ces maximes, et si nous joignons la fuite du vice à la privation des viandes, nous jouirons d’une confiante sécurité, et nous obtiendrons pour la vie présente les grâces les plus abondantes. Bien plus, les prières et l’intercession des saints, qui sont les amis de Dieu, nous mériteront les effets de sa miséricorde au jour terrible du jugement. Qu’il en soit ainsi, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient, avec le Père et l’Esprit-Saint, la gloire, l’honneur et l’empire, maintenant, toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. L’orateur combat d’abord les scrupules de certaines personnes qui ne pouvant, par faiblesse de tempérament, différer leur repas,jusqu’au soir, n’osaient ensuite venir à l’église; et il les avertit que l’essentiel est bien moins de supporter toute la rigueur du jeûne que de s’abstenir du péché. — 2. Rien donc ne doit les empêcher de venir entendre la parole sainte, et de donner ainsi à leur âme la nourriture dont elle a besoin. — 3-6. Il reprend ensuite l’explication de ces mots: « Dieu fit l’homme à son image, » et après avoir brièvement rappelé ce qu’il avait déjà dit,-il expose le sens de ceux-ci: « il les créa mâle et femelle, » et décrit les prodigieux effets de la bénédiction que le Seigneur leur donna. — 7 Quant à ce que dit l’écrivain sacré que: « Dieu se reposa le septième jour, » cela n’implique aucune contradiction avec cette parole de Jésus-Christ: « que son Père ne cesse point d’agir. » Moïse affirme seulement que Dieu ne produisit pas d’autres créatures, et Jésus-Christ parle des soins par lesquels Dieu gouverne et conserve toutes choses. — 8. Il termine en exhortant ses auditeurs à faire part à leurs frères absents de la doctrine qu’ils ont entendue, et à en conserver eux-mêmes un fidèle souvenir.

1. Aujourd’hui l’assemblée est moins nombreuse et le concours de mes auditeurs a diminué: duel en est le motif et la cause? Peut-être quelques-uns ont-ils craint, après avoir pris la. nourriture du corps, de venir ici chercher celle de l’âme, et telle est la raison de leur absence.. Mais je veux leur rappeler cette parole du Sage: Il y a une honte qui amène le péché, et il y a une honte qui attire la gloire et la grâce. (Ecclés. IV, 25.) Or, en quoi peut rougir celui qui s’asseoit d’abord à une table grossière et matérielle, et qui vient ensuite prendre part à ce festin spirituel? Car les exercices de la piété ne sont pas, comme les affaires humaines, assujettis à des temps réglés: ils peuvent se faire à toute heure du jour. Que dis-je, du jour? la nuit elle-même n’est point un obstacle à la diffusion de la sainte doctrine. Aussi l’Apôtre écrivait-il à Timothée: Annoncez la parole; pressez les hommes à temps et à contre-temps; reprenez, suppliez, menacez. (II Tim. IV, 2.) Nous apprenons également de saint Luc que Paul étant à Troa de, et devant partir le lendemain, parla aux disciples et les entretint jusqu’au milieu de la nuit. (Act. XX, 7.) Vous voyez bien que l’heure, quoique avancée, n’arrêta point l’Apôtre et ne l’empêcha point de prêcher l’Évangile. Comprenons donc qu’un auditeur attentif et vigilant est digne de s’asseoir à cette réunion spirituelle, quoiqu’il sorte de table, et qu’au contraire, fût-il encore à jeûn, il n’en retirera aucun profit s’il est lâche et assoupi.

Je parle ainsi non pour déprécier la rigueur du jeûne: à bien ne plaise! car je loue et j’approuve ceux qui en observent toute la sévérité, mais je veux vous apprendre que nous devons apporter aux exercices spirituels un esprit sobre et vigilant, et ne point y paraître uniquement par habitude. Il n’y a point de honte à prendre d’abord sa nourriture et à venir ensuite assister à nos entretiens; mais il est honteux d’y porter un esprit lâche et distrait et un coeur troublé par les passions et asservi aux attraits de la chair. Quel mal y a-t-il à manger? aucun; l’excès seul est criminel, et l’on doit condamner ceux qui prennent au delà du nécessaire et qui ne pensent qu’à rassasier leur ventre. Le moindre inconvénient qui en résulte est d’émousser en eux la jouissance du goût. Ainsi encore il n’y a aucun péché dans l’usage modéré du vin, mais l’on ne peut trop blâmer l’ivresse qui va jusqu’à troubler la raison. La faiblesse de votre tempérament vous empêche, mon cher frère, de prolonger votre jeûne jusqu’au soir, quel homme sensé peut vous en faire un crime! Car le Maître que nous servons est bon et (53) indulgent, et il n’exige rien au-dessus de nos forces. Ce n’est donc point précisément l’abstinence et le jeûne qu’il nous demande, et il n’est point satisfait, par cela même que nous différons notre repas jusqu’au soir. Mais il veut que, moins appliqués aux affaires de la terre, nous don nions plus de soin à celles de notre âme. Car, si toute notre vie s’écoulait dans, la pratique de là tempérance chrétienne et si nous accordions aux exercices de la piété tous nos loisirs; si nous ne prenions que la nourriture absolument nécessaire, et si nous dépensions toutes nos journées en une suite de bonnes oeuvres, nous n’aurions aucun besoin du jeûne. Mais l’homme est naturellement lâche et négligent; il se complaît dans les plaisirs et il recherche la mollesse. Aussi, le Seigneur, comme un bon père qui aime ses enfants, a institué le salutaire correctif du jeûne. C’est ainsi qu’il coupe court à toutes nos délicatesses; en sorte qu’il nous est facile de consacrer à la piété le temps prélevé sur les préoccupations de la terre. Si quelques-uns ne peuvent donc, par faiblesse de tempérament, observer le jeûne dans toute sa rigueur, je les exhorte à s’accorder un soulagement nécessaire, et surtout à ne point manquer à nos réunions. Car, en venant ici après leur repas, ils n’en seront que mieux disposés et plus attentifs.

2. Et en effet, il est, en dehors de l’abstinence et du jeûne, d’autres voies qui nous conduisent sûrement à Dieu. Ainsi, que celui qui est obligé d’avancer l’heure de son repas, compense cette infraction à la loi du jeûne par des aumônes plus abondantes, des prières plus ferventes et un zèle plus assidu à écouter la parole sainte. La faiblesse du tempérament ne peut être ici une excuse. Je lui demande encore de se réconcilier avec ses ennemis et de bannir de son coeur tout sentiment de haine. La pratique de ces vertus constitue ce jeûne vrai et sincère que le Seigneur exige. Car il ne nous prescrit l’abstinence que comme un moyen de réprimer les passions de la chair, et de la soumettre à l’esprit, qui en deviendra lui-même plus obéissant à la loi divine. Si nous négligeons donc l’utile secours du jeûne, sous le spécieux prétexte d’une santé mauvaise, mais en réalité par lâcheté, nous sommes des insensés et nous nous exposons à de graves dommages. Car, puisque le jeûne ne sert de rien sans la pratique des autres vertus, combien ne serons-nous pas coupables, si, ne pouvant user de l’appui du jeûne, nous abandonnons en outre l’exercice des bonnes oeuvres.

Je vous parle ainsi pour vous engager, vous tous qui pouvez jeûner, à le faire avec tout le zèle et toute la ferveur dont vous êtes capables. Car autant l’homme extérieur se détruit en nous, autant l’intérieur se renouvelle. (II Cor. IV, 16.)

Et en effet, le jeûne affaiblit le corps et réprime les mouvements de la concupiscence il purifie l’âme et lui donne comme des ailes pour s’élancer vers le ciel. Quant à ceux de vos frères qu’une mauvaise santé empêche de jeûner, exhortez-les à ne point se priver de nos festins spirituels, et en leur rapportant mes paroles, dites-leur bien que celui qui boit et mange modérément n’est point indigne de prendre place dans cette enceinte, et qu’elle n’est fermée qu’aux auditeurs lâches et intempérants. Il sera également utile de leur rappeler cette parole de l’Apôtre: Celui qui mange, le fait pour le Seigneur; et celui qui s’abstient, le fait en vue du Seigneur, et il rend grâces à Dieu. (Rom. XIV, 6.) Jeûnez-vous, bénissez le Seigneur qui vous donne la force de soutenir les rigueurs du jeûne; êtes-vous obligé d’anticiper votre repas, bénissez, et vous aussi le Seigneur, parce que si vous le voulez, cette infraction à la loi ne vous sera point nuisible, et elle ri apportera aucun préjudice au salut de votre âme. Car il est impossible de compter toutes les voies que la bonté du Seigneur nous;ouvre et qui dirigent vers lui notre bonne volonté. En parlant ainsi, j’ai en vue les absents et je me.propose de leur ôter tout prétexte de honte. Car, sachez-le bien, il n’y a rien dans leur conduite qui doive les faire rougir. On ne doit rougir que du péché, et non d’avoir pris quelques aliments.

Le péché mérite seul qu’on en soit honteux; et quand nous l’avons commis, nous avons raison de rougir et de nous cacher. Nous devrions alors ne pas noua estimer moins malheureux que ceux qui ont fait naufrage, et néanmoins ne point perdre courage. Il faut seulement nous hâter de recourir au repentir et à, la confession. Et en effet, lorsque nous avons péché par faiblesse, le Seigneur notre Dieu n’exige rien autre chose sinon que nous confessions nos fautes et que nous fassions un ferme propos de n’y plus retomber. Mais nous n’avons aucune raison de rougir quand nous mangeons modérément. Car c’est Dieu (54) qui nous a donné notre corps: et pour se soutenir, ce corps a besoin de nourriture. L’essentiel est de ne pas trop lui accorder; d’ailleurs, la sobriété chrétienne est le meilleur moyen de le conserver en santé et en bonne disposition. Eh! ne voyez-vous pas chaque jour qu’une table délicate et qu’une gloutonne intempérance engendrent une infinité de maladies? D’où nous viennent la goutte, la migraine, l’abondance des humeurs et mille autres maladies? N’est-ce pas de l’intempérance et de l’ivresse? Le navire qui fait eau de toutes parts, s’enfonce soudain. Ainsi la raison de l’homme se noie dans l’excès du vin et des viandes. Alors cet homme n’est plus qu’un cadavre vivant. Il peut encore faire le mal, mais il est aussi. incapable d’opérer le bien que s’il était réellement mort.

3. Je vous le demande donc avec l’Apôtre Ne cherchez pas à contenter les désirs de la chair. (Rom. XIII, 14.) Mais soyez toujours en état de vous appliquer avec ardeur aux exercices de la piété. Dites-le bien à vos frères et persuadez-leur de ne point se priver de vos festins spirituels; ainsi qu’ils s’empressent de venir chercher ici, même après leur repas, cette nourriture sainte qui les fortifiera contre les attaques du démon. Quant à moi, je continuerai à vous la servir chaque soir, pour récompenser votre bienveillante attention, et acquitter ma promesse. Vous n’avez certainement pas oublié que j’avais commencé à vous parler de la formation de l’homme, et que, pressé par l’heure, je ne pus qu’indiquer l’utilité qu’il retira du service des animaux. J’ai prouvé aussi que sa désobéissance seule lui a fait perdre sur eux l’empire qu’il avait d’abord possédé. Aujourd’hui j’achèverai ce sujet et vous renverrai ensuite.

Mais pour rendre ma parole plus intelligible, il est utile de commencer cet entretien en nous rappelant la fin du précédent et en le complétant. Je vous expliquais donc ces versets de la Genèse: Et Dieu dit: Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance, et qu’ils dominent sur les poissons de la mer et sur les oiseaux du ciel. Cette matière est si vaste et elle me fournit une telle abondance de pensées qu’il me fut impossible de passer outre. Ainsi je m’arrêtai à ce passage, sans toucher à celui qui suit immédiatement. C’est pourquoi il est nécessaire de le relire, afin que vous en compreniez mieux le développement. Or l’Écriture ajoute: Et Dieu créa l’homme; il le créa à l’image de Dieu, et il le créa mâle et femelle. Dieu les bénit, disant: croissez et multipliez; remplissez la terre, et vous l’assujettissez; dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux dit ciel, sur toits les animaux, sur toute la terre et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. (Gen. I, 27, 28.)

Ces paroles sont courtes, mais elles renferment un riche trésor, et l’esprit divin qui parlait par la bouche de Moïse, veut nous y révéler de grands secrets. Le Créateur, après avoir dit: Faisons l’homme, semble se recueillir et prendre conseil comme pour nous montrer la dignité de l’homme dans l’acte même de sa création. Car l’homme n’existait pas encore; mais déjà Dieu révélait toute l’éminence de l’empire qu’il lui donnerait: C’est pourquoi, après avoir dit: Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance, il ajoute, en parlant au pluriel, qu’ils dominent sur les poissons de la mer. Voyez donc comme dès le principe un riche trésor nous est ouvert! — le saint prophète, éclairé d’une lumière divine, parle d’un fait non encore existant, comme s’il était réalisé. Car pourquoi ici cette parole au singulier,.faisons l’homme, et là cette parole au pluriel, qu’ils dominent? Evidemment, il y a là un secret et un mystère, et cette façon de parler indique par avance la formation de la femme. Ainsi tout dans nos saintes Écritures a sa raison et son motif, et un mot qui semble mis au hasard renferme une précieuse instruction.

4. Et ne vous étonnez point, mon cher frère, de ce langage, car tous les prophètes parlent des événements futurs comme s’ils étaient déjà accomplis: ils voient en esprit ce qui ne doit arriver que dans la suite des siècles, et ils le racontent comme s’ilse réalisait sous leurs yeux. Pour vous en convaincre, écoutez cette prophétie de la passion du Sauveur, prophétie que tant de siècles à l’avance prononçait le saint roi David. Ils ont percé mes pieds et mes mains, et ils se sont divisé mes vêtements. (Ps. XXI, 17, 19.) Il parle d’un événement futur et lointain, comme si déjà il s’était accompli.

C’est ainsi que Moïse nous insinue tout d’abord, sous le voile de l’énigme et du mystère, la formation de la femme, quand il dit: qu’ils dominent sur les poissons de la mer. Mais bientôt il en parle plus clairement, et il ajoute: et Dieu créa l’homme; il le créa à l’image de Dieu; il les créa mâle et femelle. Et observez (55) ici avec quel soin l’écrivain sacré répète deux fois le même fait afin de mieux le graver dans la mémoire de ses lecteurs. Si telle n’eût pas été son intention, il se fût contenté de dire: et Dieu créa l’homme. Mais il ajoute: il le créa à son image. Précédemment il nous avait expliqué le sens de ce mot image, et ici il le répète à dessein, et il nous dit: et Dieu le créa à son image. Il a voulu aussi ne laisser aucun prétexte d’excuse à ceux qui attaquent les dogmes de l’Église; c’est pourquoi il a expliqué plus haut le sens de ce mot image, qu’il entend de l’empire que l’homme devait exercer sur tous les animaux. Mais poursuivons le récit de la Genèse. Et Dieu créa l’homme; il le créa à l’image de Dieu; il les créa mâle et femelle. Ce qu’il n’avait qu’insinué précédemment, en disant au pluriel: qu’ils dominent, Moïse l’annonce ici plus clairement, et néanmoins encore sous le voile du mystère, car il n’a point parlé de la formation de la femme, et il n’a pas indiqué d’où elle a été tirée. Il se contente donc de dire: et Dieu les créa mâle et femelle.

La femme n’a pas encore été formée, et déjà Moïse en parle comme d’un fait accompli. Tel est le privilège de la vision spirituelle; et les yeux du corps ont moins de force pour saisir les objets sensibles, que ceux de l’âme pour fixer les personnes et les faits qui n’existent pas encore. Après avoir dit que Dieu les créa mâle et femelle, Moïse rapporte en ces termes la bénédiction commune que Dieu leur donna. Et le Seigneur, dit-il, les bénit, disant: croissez et multipliez; remplissez la terre, et vous l’assujettissez, et, dominez sur les poissons de la mer. Quelle éminente bénédiction! Cet ordre: croissez, multipliez et remplissez la terre avait été intimé, il est vrai, aux animaux et aux reptiles; mais il n’a été dit qu’à l’homme et à la femme commandez et dominez. Admirez donc la bonté du Seigneur! La femme n’existe pas encore, et il la fait entrer en participation de l’autorité de l’homme, et des privilèges de la bénédiction divine. Dominez, leur dit-il, sur les poissons de la mer, et sur les oiseaux du ciel, et sur tous les animaux, et sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui se meuvent sur la terre.

5. Mais qui pourrait mesurer l’étendue de ce pouvoir, et apprécier la grandeur de cet empire! Eh! ne voyez-vous pas que toute la création a été soumise au sceptre de l’homme? Ainsi vous ne devez avoir de cet animal raisonnable aucune idée petite et médiocre. Car ses honneurs sont grands, la bonté du Seigneur à son égard est immense, et ses bienfaits aussi étonnants qu’ineffables. Et Dieu dit: voilà que je vous ai donné toutes les plantes répandues sur la surface de la terre, et qui portent leurs semences, et tous les arbres fruitiers qui ont leur germe en eux-mêmes, pour servir à votre nourriture. Et il fut fait ainsi. (Gen. XXIX, 30.) Considérez, mes chers frères, la souveraine bonté du Seigneur, pesez attentivement les paroles de l’Écriture, et n’en perdez pas une syllabe. Et Dieu dit: voilà que je vous ai donné toutes les plantes. Il continue ainsi à s’adresser à l’homme et à la femme, quoique celle-ci n’eût pas encore été formée. Admirez également l’excellence de cette bonté qui se montre éminemment libérale et généreuse non-seulement envers l’homme, et envers la femme qui n’existait pas, mais aussi envers tous les animaux. Car après avoir. dit: Voilà que je vous ai donné les plantes de la terre pour servir à votre nourriture, le Seigneur ajoute: et à celle de tous les animaux de la terre. Ici se déclare un autre abîme de bonté, puisque le même Dieu qui pourvoit aux besoins des animaux qui servent à nos besoins, à nos travaux, et à notre nourriture, n’en exclut point les animaux sauvages et féroces.

Eh! qui parlerait dignement de cette infinie bonté! Voilà, dit le Seigneur, que toutes les plantes serviront à votre nourriture, et à celle de tous les animaux de la terre, de tous les oiseaux du ciel, et. de tous les reptiles qui rampent sur la terre, et de tout ce qui est vivant et animé. (Gen. I, 30.) Ces paroles nous montrent la paternelle providence du Seigneur à l’égard de l’homme qu’il vient de créer. Car après l’avoir créé, il lui donne un empire souverain sur tous les animaux, et de peur qu’il ne s’effraie à la vue d’une si grande multitude qu’il lui faudrait nourrir, il prévient jusqu’à la. pensée de cette inquiétude, et lui déclare. qu’il a ordonné à la terre de pourvoir, par sa fertilité, à sa nourriture et à celle de tous les animaux. Voilà donc, dit-il, que les plantes serviront à votre nourriture, et à celle de tous les animaux de la terre, et des oiseaux du ciel, et des reptiles qui rampent sur la terre, et de tout ce qui est vivant et animé. Et il fut fait ainsi. Or tous les commandements du Seigneur furent immédiatement exécutés, et toutes les créatures se trouvèrent disposées dans le rang et l’ordre qui leur avaient été assignés. C’est (56) pourquoi Moïse ajoute immédiatement: et Dieu vit toutes ses oeuvres, et elles étaient très-bonnes.

6. On ne peut assez louer l’exactitude de la sainte Écriture. Car par cette seule parole: et Dieu vit toutes ses oeuvres, elle ferme la bouche à tous les contradicteurs. Dieu vit donc toutes ses oeuvres, et elles étaient très-bonnes: et du soir et du matin se fit le sixième jour. Moïse a dit après chaque création particulière: et Dieu vit que cela était bon. Mais. quand l’ensemble de la création a été achevé, et l’oeuvre du sixième jour complétée par la formation de, l’homme pour qui l’univers était fait, il observe que Dieu vit toutes ses oeuvres, et qu’elles étaient très-bonnes. Ce mot toutes ses oeuvres comprend l’universalité des créatures, et les renferme toutes dans le même éloge. Et observez qu’ici Moïse dit expressément toutes les oeuvres de Dieu, et non pas seulement toutes choses; de même qu’il ne dit pas qu’elles étaient bonnes, mais très-bonnes, c’est-à-dire qu’elles étaient éminemment bonnes. Mais puisque le Seigneur, qui a tiré toutes les créatures du néant, les trouve très-bonnes, et éminemment bonnes, quel est l’insensé qui oserait ouvrir la bouche pour le contredire!

C’est lui qui parmi les créatures visibles a créé la lumière et les ténèbres, qui lui sont opposées, le jour et la nuit qui en est la négation. C’est lui qui a commandé à la terre de produire les plantes bienfaisantes et les herbes vénéneuses, les arbres fruitiers, et les arbres stériles, les animaux doux et familiers, et les animaux sauvages et farouches. C’est lui qui a peuplé les eaux des plus petits poissons, non moins que des baleines et des monstres marins, qui a rendu certaines contrées de la terre habitables, et d’autres inhospitalières; qui a étendu les plaines, et qui a soulevé les collines et les montagnes; c’est lui qui parmi les oiseaux a créé les espèces domestiques qui servent à notre nourriture, et les espèces sauvages et immondes, comme le vautour et le milan; et parmi les animaux terrestres il a produit et ceux qui nous sont utiles, et ceux qui nous sont nuisibles, les serpents, les vipères et les dragons, les lions et les léopards. Enfin c’est lui qui, dans les régions de l’atmosphère, enfante également la pluie et les vents bienfaisants, la neige et la grêle. C’est ainsi qu’en parcourant tout l’ordre de la création, nous trouvons toujours le mauvais à côté du bon, et cependant il ne nous est pas permis de déverser le blâme sur aucune créature, et de dire: pourquoi une telle créature, et pour quel but? Ceci est bien fait, et cela est mal fait. Car l’Écriture prévient et réprime toutes ces critiques en disant qu’à la fin du sixième jour, Dieu ayant achevé la création, vit toutes ses oeuvres, et qu’elles étaient très-bonnes.

Quel raisonnement, je vous le demande, pourrait contrebalancer un témoignage d’une telle autorité? Car c’est le Créateur lui-même qui, énonce son appréciation, et qui déclare que toutes ses oeuvres sont bonnes et très-bonnes. Ainsi, lorsque vous entendrez quelqu’un blâmer la création, et s’élever contre l’Écriture sainte, fuyez-le comme un insensé; ou plutôt ne le fuyez point, mais prenez en pitié son ignorance, et citez-lui ces paroles de nos Livres saints: Dieu vit toutes ses oeuvres, et elles etaient très-bonnes. Peut-être parviendrez-vous à corriger l’indiscrétion de son langage. Car dans les choses humaines, nous nous en rapportons à l’avis d’hommes sages et judicieux, en sorte que, loin de les contredire, nous souscrivons à leur jugement, et leur soumettons nos propres lumières. Mais à plus forte raison devons-nous en agir ainsi envers le Dieu, Créateur de l’univers. Dès qu’il a prononcé, il ne nous reste plus qu’à réprimer toute critique et à nous taire; car il nous doit suffire de savoir et d’être certains orne sa sagesse et sa bonté ont présidé à toutes ses oeuvres, et que rien dans la création n’a été fait sans raison et sans motif. Sans doute notre intelligence est trop faible pour que nous pénétrions l’utilité de chaque créature, et néanmoins il n’en est pas une seule qui ne soit l’ouvrage d’une sagesse infinie, et d’une bonté ineffable.

7. Et du soir, et du matin se fit le sixième jour: et comme en ce jour Dieu cessa de produire de nouvelles créatures, Moïse ajoute: Ainsi furent achevés le ciel, la terre et tous leurs ornements. (Gen. II,1.) Quelle simplicité dans ces paroles! et comme l’Écriture sainte retranche toute expression vaine et superflue! Elle se borne à énoncer que l’ensemble de la création fut achevé le sixième jour, et sans répéter de minutieux détails, elle se contente de dire que le ciel et la terre furent achevés avec tous leurs ornements; c’est-à-dire avec tout ce qu’ils renferment. Or, les ornements de la terre sont ses diverses productions, les (57) plantes, les moissons, les arbres fruitiers, et toutes les richesses dont le Seigneur a daigné l’embellir. Les ornements du ciel sont le soleil, là lune, la variété des étoiles, et toutes les créatures intermédiaires. C’est pourquoi la sainte Écriture ne mentionne ici que le ciel et la terre, parce qu’elle comprend sous ces deux éléments tout l’ensemble de la création.

Et Dieu acheva le sixième jour toute son oeuvre. L’écrivain sacré le répète ici afin que nous sachions bien que la création fut entièrement accomplie dans cet espace de six jours. Dieu acheva donc le sixième jour toute son oeuvre, et se reposa le septième de tous les ouvrages qu’il avait faits. Qu’est-ce à dire que Dieu se reposa le septième jour de tous les ouvrages qu’il avait faits? Evidemment l’Écriture s’exprime d’une façon humaine, et se proportionne à notre faiblesse. Sans cette condescendance, il nous eût été impossible de comprendre sa pensée. Et Dieu, dit-elle, se reposa le septième jour de tous les ouvrages qu’il avait faits: c’est-à-dire qu’il s’arrêta dans l’oeuvre de la création, et qu’il cessa de tirer du néant de nouvelles créatures. Et en effet, il avait produit toutes et chacune des créatures, et il avait formé l’homme qui devait en-jouir.

Et Dieu bénit le septième jour, et le sanctifia, parce qu’il s’était reposé en ce jour de tous les ouvrages qu’il avait faits. Le Seigneur cessa donc de créer, parce que dans l’espace de six jours il avait produit toutes les créatures auxquelles sa bonté destinait l1existence. Il se reposa donc le septième jour, ne voulant plus rien créer; car selon ses desseins, l’oeuvre de la création était achevée. Mais pour que ce septième jour eût, lui aussi, quelque prérogative, et qu’il ne fût pas inférieur aux autres jours, puisqu’il ne devait éclairer aucune production nouvelle, il daigna le bénir. Et Dieu, dit l’Écriture, bénit le septième jour, et le sanctifia. Quoi donc! Est-ce que les six autres jours n’avaient pas été bénis? Sans doute, ils l’avaient été, puisque en chacun d’eux le Seigneur avait produit différents ordres de créatures. Voilà pourquoi l’Écriture ne dit. pas expressément que Dieu les bénit, tandis qu’elle mentionne ici la bénédiction du septième jour. Et il le sanctifia, dit-elle encore. Que signifie ce mot: et il le sanctifia? Il nous apprend que Dieu distingua ce jour de tous les autres; et l’Écriture nous en révèle la raison, quand elle ajoute: Que Dieu sanctifia le septième jour parce que dans ce jour il se reposa de tous les ouvrages qu’il avait faits.

C’est ainsi que dès le commencement un grand mystère nous est révélé, et que nous apprenons à sanctifier un jour de la semaine, en le consacrant aux exercices de la piété. Ce repos du septième jour nous rappelle que Dieu daigna le bénir après avoir achevé dans six jours l’ensemble de la création, et qu’il le sanctifia parce que dans ce jour il s’était reposé de tous les ouvrages qu’il avait faits. Mais ici les pensées se présentent à flots pressés, et je me reprocherais de ne pas vous les communiquer. Camelles me paraissent riches, et je veux vous faire part de leurs richesses. Et d’abord, voici une première question. Dans la Genèse, Moïse nous dit que Dieu se reposa de ses oeuvres, et dans l’Évangile, Jésus-Christ nous dit: Mon Père agit toujours, et moi aussi. (Gen. V, 17.) Ne semble-t-il pas, au premier coup-d’oeil, qu’il y ait ici une contradiction manifeste? Mais à Dieu ne plaise que l’Écriture soit opposée à l’Écriture! quand elle nous dit dans la Genèse que Dieu se reposa des ouvrages qu’il avait faits, elle nous enseigne que le septième jour il cessa de créer, et de tirer du néant de nouvelles créatures. Lorsqu’au contraire Jésus-Christ nous dit: Mon Père agit toujours, et moi aussi; il nous manifeste l’action incessante de la Providence; et il nomme action, ou opération ce soin qui dirige l’univers, le maintient et le conserve. Eh! comment subsisterait-il si la main du Seigneur cessait un seul instant de soutenir et de conduire les hommes, les animaux et les éléments! Au reste, il suffit de réfléchir sérieusement sur les bienfaits dont le Créateur nous comble chaque jour, pour reconnaître combien est immense l’abîme de ses miséricordes. Et pour n’en citer qu’un seul trait, quelle parole et quelle pensée pourrait exprimer cette ineffable bonté qui, toujours généreuse envers l’homme, fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants, qui fait pleuvoir sur les justes et les pécheurs, et qui fournit abondamment à tous leurs besoins.

Peut-être ce discours se prolonge-t-il outre mesure? Et toutefois il: me semble que ce n’est point inutilement. Car les absents connaîtront mieux le tort qu’ils se font, en se privant, par condescendance pour le corps, des grâces de ce festin spirituel. Mais votre (58) bienveillante leur adoucira cette privation, si elle leur rapporte cet entretien. Ce sera même de votre part un sincère témoignage de charité. Car si un ami se plaît à partager sa table avec ses amis, combien est-il mieux encore de partager avec eux les joies de ces festins spirituels! Nous y trouverons nous-mêmes un grand profit puisque le zèle qui nous porte à instruire nos frères, leur est utile, et devient également pour nous un titre aux plus belles récompenses. Nous y faisons ainsi un double profit. Car Dieu nous tiendra compte de notre charité, et puis en instruisant les autres, nous gravons plus profondément en notre esprit le souvenir des leçons que nous avons entendues.

8. Ne refusez donc point à vos frères un service dont vous retirerez vous-mêmes de si grands avantages, et redites-leur les instructions de ce soir. Mais afin qu’ils ne vous soient pas toujours redevables de ce bienfait, amenez-les ici, et dites leur bien que d’avoir anticipé l’heure du repas n’est pas une raison,pour s’abstenir de nos conférences. Car tous les temps sont propres pour nous instruire. Et en effet, qui nous empêche, dans l’intérieur de nos maisons, avant, ou après nos repas, de prendre en mains les saintes Écritures, et de donner à notre âme une bonne et utile nourriture. Car si le corps réclame des aliments matériels, l’âme a également besoin chaque jour d’une nourriture spirituelle qui la fortifie, et lui permette de résister aux attaques de la chair. Autrement nous succomberions à cette guerre que nous déclarent les ennemis de notre salut, et ils réduiraient notre âme en un triste esclavage, si nous cessions un seul instant d’être forts et vigilants. C’est pourquoi le Psalmiste appelle heureux le juste qui médite nuit et jour la loi du Seigneur; et Moïse recommande aux Juifs qu’après avoir bu et mangé, et s’être rassasiés, ils se souviennent du Seigneur, leur Dieu. (Ps. I, 2… Deut. VIII, 10).

Vous voyez donc combien il est utile de donner à notre âme sa nourriture spirituelle; après avoir accordé au corps celle qu’il réclame. Autrement le corps se maintiendrait frais et dispos, et l’âme affaiblie et-languissante ferait quelque chute, et succomberait aux attaques du démon. Car celui-ci épie toutes les occasions de nous entraîner au péché mortel. C’est pourquoi le même Moïse nous donne cet avis: Avant de dormir et ci votre réveil, souvenez-vous du Seigneur votre Dieu. (Deut. VI, 7.) Ainsi ce souvenir ne doit jamais s’effacer de notre mémoire, mais nous être toujours présent, et nous établir dans une continuelle vigilance. Nous devons aussi nous tenir sans cesse sur nos gardes, car nous ne pouvons ignorer combien est grande la fureur de notre ennemi. Il est donc nécessaire que nous soyons toujours attentifs et vigilants à lui fermer toute entrée, et à donner chaque jour à notre âme sa nourriture spirituelle. C’est là un moyen assuré de salut, et un trésor de richesses célestes. Si chaque jour nous nous fortifions ainsi par la lecture, l’audition de la parole sainte et de pieux entretiens, nous deviendrons invincibles aux attaques du démon, nous éviterons ses pièges, et nous obtiendrons le royaume des cieux, par la grâce et la bonté dé Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient, avec le Père et l’Esprit-Saint, la gloire, l’honneur et l’empire, maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1.- 2. Dans cette homélie, prononcée un des deux jours de la semaine où l’on ne jeûnait pas; c’est-à-dire le samedi ou le dimanche, saint Chrysostome interrompt l’explication de la Genèse, et traité un sujet tout moral: l’estime de la vertu et l’imitation des saints. — 3.- 4. Il prouve à ses auditeurs que le jeûne et l’audition de la parole sainte ne sont utiles qu’autant qu’on y joint la pratique des vertus chrétiennes, et que l’essentiel est de dompter ses passions. — 5.– 6. Il leur propose ensuite l’exemple de saint Paul qui, quoique recommandable par tant de vertus, ne laissait pas que de se rendre chaque jour plus parfait. — 7. Et il termine en les exhortant à se rendre, comme l’Apôtre, des temples dignes de recevoir l’Esprit-Saint.

1. Je vous ai entretenus, ces jours derniers, de matières profondes qui ont peut-être fatigué votre esprit et votre attention; c’est pourquoi je veux aujourd’hui traiter un sujet plus facile, car, si le corps abattu par le jeûne, a besoin de quelque soulagement, pour reprendre avec une nouvelle ardeur cet exercice de pénitence, l’âme réclame elle-même quelque relâche et quelque repos. Sans doute il ne s’agit point ici de tenir toujours l’esprit bandé ou toujours relâché, mais de savoir tour à tour le distraire et le rendre attentif; c’est le véritable moyen de conserver les forces de l’âme et de réprimer les révoltes de la chair: car un travail trop assidu engendre l’ennui et le dégoût, et un repos trop prolongé conduit à la paresse; l’expérience nous le dit assez, et pour l’âme et pour le corps, en sorte qu’il faut de la modération en toutes choses.

Tel est encore l’enseignement que Dieu nous donne parles créatures qu’il a faites pour notre usage: ainsi, pour rie parler que du jour et de la nuit, c’est-à-dire de la lumière et des ténèbres, il a destiné les jours au travail de l’homme, et-la nuit à son repos; aussi a-t-il fixé à l’un et à l’autre, des bornes et des limites qui nous en doublent l’utilité; et d’abord, le jour est le temps du travail, le Psalmiste nous le dit: l’homme sort alors pour faire son ouvrage et travailler jusqu’au soir. (Ps. CIII, 23.) C’est avec raison qu’il dit: jusqu’au soir, car les ténèbres qui surviennent, assoupissent l’homme, et font succéder le repos au travail; alors, en effet, la nuit, comme une tendre nourrice, calme l’activité de nos sens, et elle verse sur nos membres fatigués le repos et le sommeil; mais, dès que les heures de la nuit se sont écoulées, les premiers rayons du jour réveillent l’homme; ses sens, qui ont repris une vigueur nouvelle, se raniment aux clartés du soleil, et lui-même reprend ses travaux accoutumés avec plus d’ardeur et de facilité. Nous observons la même sagesse dans le cours périodique des saisons le printemps succède à l’hiver et l’automne à l’été, et ce changement de saison et de température est pour nos corps un véritable repos. Un froid trop intense les gêlerait, et les chaleurs trop excessives les énerveraient; mais l’automne nous dispose insensiblement à l’hiver et le printemps à l’été.

J’ajoute même que l’homme sensé et judicieux qui étudiera la nature à ce point de vue, y découvrira aisément un ordre admirable; aussi avouera-t-il que rien dans la création n’a été fait sans raison et au hasard. Les plantes que produit la terre nous en offrent un bel exemple, car la terre ne les enfante pas toutes à une époque unique, de même que tous les temps ne sont pas propres à la culture; mais le laboureur connaît les diverses saisons que la (60) sagesse divine a marquées pour les divers travaux des champs: il sait quand il doit semer le blé, planter les arbres et confier au sein de la terre les racines de la vigne; il sait également quand il doit mettre la faucille dans la moisson, dépouiller la vigne de son fruit, et recueillir les baies de l’olivier; qui n’admirerait donc ici sa science et son expérience!

Si de la terre ferme nous nous élançons sur l’Océan, quelles merveilles nouvelles! Le pilote distingue les vents favorables pour lever l’ancre, quitter le port et traverser les mers, et c’est principalement en lui que se révèle ce don d’intelligence que Dieu a départi à l’homme: car les courriers ne connaissent pas mieux les relais et les hôtelleries que les pilotes les ports et les rivages. Aussi la sainte Écriture, parlant de la divine sagesse, dit-elle avec un vif sentiment d’admiration: le Seigneur a tracé à l’homme usa chemin sur les mers, et une route assurée au milieu des flots. (Sag. XIV, 3.) Quelle intelligence humaine pourrait comprendre toutes ces merveilles! Nous trouvons encore ce même ordre et cette même variété dans les aliments qui forment la base de notre nourriture: car le Seigneur nous les diversifie selon les saisons et les époques de l’année, et de son côté, la terre, comme une bonne nourrice, ne manque point de nous prodiguer ses bienfaits aux temps précis que Dieu lui a marqués.

2. Mais je craindrais de trop m’étendre sur ces détails, et il vaut mieux les abandonner à vos réflexions. Donnez une occasion au sage, dit l’auteur des Proverbes, et il deviendra plus sage encore. (Prov. IX, 9.) Au reste, ce n’est point seulement dans les aliments dé l’homme, mais encore dans ceux des animaux, et dans une multitude d’autres phénomènes que nous pouvons reconnaître l’ineffable sagesse du Seigneur, admirer sa souveraine bonté et proclamer le bel ordre et l’harmonie de l’univers. Le carême lui-même nous offre cet admirable tempérament de sévérité et de douceur. Sur les routes publiques, les voyageurs fatigués trouvent des stations et des hôtelleries où ils peuvent se délasser et reprendre ensuite leur voyage; les rivages de la mer offrent également aux nautoniers des ports tranquilles, où ils peuvent se reposer d’une longue navigation et des secousses de la tempête, et puis achever heureusement leur course. C’est ainsi que ceux qui ont commencé le jeûne du carême rencontrent aussi des stations et des hôtelleries, des rivages et des ports hospitaliers car le Seigneur nous dispense du jeûne deux jours de la semaine, afin que le corps se remette de ses fatigues, que l’âme se repose de ses préoccupations, et que nous puissions ensuite poursuivre gaiement le cours de nos exercices.

Mais aujourd’hui se rencontre un de ces jours de relâche; nous vous en conjurons, mes chers frères, conservez avec soin les fruits que vous avez déjà retirés du jeûne. Demain, après avoir pris de nouvelles forces, vous augmenterez ces trésors spirituels, vous ferez dans ce saint négoce des gains abondants, en sorte qu’au jour du Seigneur, votre navire, chargé d’une riche cargaison, entrera à pleines voiles dans le port de la grande solennité: car toutes les oeuvres du Seigneur, comme le marque l’Écriture, et comme l’expérience nous le révèle, portent le sceau d’une souveraine sagesse, et d’une éminente utilité, et c’est ainsi que dans toute notre conduite rien ne doit être l’effet de la légèreté ou de l’irréflexion; toutes nos actions, au contraire, doivent tendre à l’avantage et au succès de notre salut. Dans le monde on n’entreprend guère d’affaires. si d’abord on ne prévoit qu’elles seront lucratives; et n’est-il pas bien juste que nous imitions cette prudence? C’est pourquoi il ne suffit pas que les semaines du carême s’écoulent; mais il est nécessaire que chacun examine sa conscience, et qu’il se rende compte de ce qu’il a fait de bien dans la semaine présente et dans celle qui a précédé; il appréciera ainsi les progrès qu’il a faits dans la vertu, et reconnaîtra les vices dont il se sera corrigé.

Ces règles de conduite et ce soin de notre salut peuvent seuls nous rendre utiles le jeûne et l’abstinence. Eh! combien peu faisons-nous en comparaison du zèle que déploient les marchands pour augmenter leurs richesses: car vous n’en trouverez aucun qui ne travaille avec une. continuelle assiduité, qui ne cherche à grossir chaque jour son gain, et qui jamais paraisse satisfait; aussi plus son commerce devient lucratif, et plus s’accroissent ses soins et son zèle; mais si les hommes montrent tant d’activité dans des choses où le succès est incertain, et où le gain est souvent dangereux pour le salut, que ne devons-nous point faire dans ce négoce spirituel, où le profit correspond toujours au travail, et où nous sommes assurés de recueillir d’ineffables récompenses (61) et d’immenses avantages! Sur la terre rien de moins stable et rien de plus incertain que la possession des richesses; et, d’abord, de quelle utilité nous sont elles à la mort, puisqu’elles demeurent en deçà du tombeau? Mais sans nous accompagner, elles ne laissent pas que d’être la matière d’un rigoureux jugement. Souvent encore il arrive que, même avant la mort et après mille travaux, mille peines et mille fatigues, l’adversité, comme un ouragan subit, les engloutit entièrement, en,sorte que d’un état d’opulence on tombe dans une extrême indigence; chaque jour nous en voyons de tristes exemples; mais, dans ce négoce spirituel, nul revers semblable n’est à craindre, notre gain est assuré et certain, et plus nous aurons travaillé à la grossir, plus aussi nous en recevrons de joie et de consolation.

3. C’est pourquoi, tandis que nous en avons, le temps et la facilité, apportez du moins, je vous en conjure, dans l’acquisition des richesses spirituelles, le même zèle que tant d’autres déploient pour des trésors périssables. Bien plus, nous ne devons jamais nous relâcher dans notre activité, lors même que déjà nous aurions fait quelque profit, et que, par notre vigilance, nous aurions surmonté quelque défaut. Car c’est à ce prix que mous goûterons les solides plaisirs que procure le bon témoignage de la conscience. Ce que je vous demande donc, ce n’est pas de vous borner à venir ici chaque jour, pour y entendre la parole sainte, ni même à jeûner tout le carême; et en effet si ces fréquents entretiens, et si ce jeûne ne servent à votre avantage spirituel, loin de vous être utiles, ils vous deviendront le sujet d’une plus sévère condamnation. Ce sera justice, puisque malgré tous nos soins, vous serez demeurés, par rapport au salut, dans le même état d’indifférence. Ainsi l’homme colère et irascible doit devenir doux et pacifique, l’envieux charitable, l’avare désintéressé dans l’amour insensé des richesses, généreux dans ses aumônes et prodigue de ses biens envers les pauvres; ainsi encore le voluptueux doit se montrer chaste et réservé, l’ambitieux s’accoutumer à mépriser la vaine gloire du monde, et à ne rechercher que la gloire solide du salut, et celui gui négligeait envers ses frères les devoirs de la charité doit s’exciter lui-même à ne point paraître inférieur aux publicains: Car, dit Jésus-Christ, si vous n’aimez que ceux qui vous aiment, que faites-vous de plus? les publicains ne le font-ils pas aussi? (Matth. V, 46.) C’est pourquoi il doit arriver à cette disposition de coeur qu’il accueille ses ennemis d’un bienveillant regard, et qu’il leur témoigne une tendre charité.

Si nous nous laissons toujours dominer par ces passions, et mille autres qui naissent en nous, et cela lorsque nous venons ici chaque jour, et que nous ajoutons à la vertu du jeûne, les secours de l’instruction et de la doctrine, quelles seront notre excuse et notre défense? Car, dites-le moi, si vous voyiez votre enfant fréquenter assidûment l’école, et après plusieurs années ne faire aucun progrès, seriez-vous toujours patient et indifférent? Vous châtiriez l’enfant, et vous blâmeriez le maître. Mais qu’on vous prouve ensuite que celui-ci a rempli tous ses devoirs, et qu’il n’a rien omis à l’égard de votre enfant, dont il ne faut accuser que la paresse et l’indolence, et soudain vous tournerez vers ce dernier toute votre indignation, et vous ne condamnerez plus le maître.

Appliquez-vous cette parabole. La vocation divine m’a appelé au ministère de la parole sainte, et, comme mes fils spirituels; je vous réunis ici. chaque jour pour vous distribuer une salutaire instruction. Au reste, ce ne sont point mes propres pensées que je vous développe et que je cherche à vous inculquer, ruais c’est lot doctrine que le Seigneur nous a révélée dans ses divines Écritures. Et si maintenant malgré tous mes soins, et tout mon zèle pour vous faire chaque jour avancer dans la voie de la vérité, vous persévérez dans vos erreurs et vos vices, pensez quelle sera ma douleur, et, sans employer un terme plus dur, quelle sera votre propre condamnation! sans doute je serai à l’abri de tout reproche, puisque je n’aurai rien négligé pour assurer vos progrès dans la vertu, et néanmoins, comme je désire beaucoup votre salut, je ne pourrai que m’attrister profondément de votre lâcheté. Eh! quel est le maître qui, voyant son disciple ne retirer aucun fruit de ses leçons, ne s’afflige et ne gémit amèrement, parce qu’il sent que sa peine et ses soins sont perdus?

4. Mon intention, en vous parlant ainsi, n’est point de vous contrister, et je ne veux que réveiller votre ardeur, afin que vous ne fatiguiez pas inutilement votre corps par un jeûne rigoureux, et que vous n’acheviez pas infructueusement le cours de cette sainte quarantaine. Mais pourquoi limiter notre zèle au (62) carême, puisqu’il ne devrait pas y avoir,un seul jour dans toute notre existence où nous ne fissions quelque profit spirituel par la prière, la compassion, l’aumône et autres pratiques de la piété? Et en effet, le grand apôtre à qui le Seigneur avait découvert des secrets que nul autre jusqu’aujourd’hui n’a connus, écrivait aux Corinthiens: Je meurs chaque jour pour votre gloire. (I Cor. XV, 31.) Il nous révélait ainsi que dans son désir de procurer l’avancement spirituel des fidèles, il s’exposait. à de si grands périls que chaque jour il affrontait la mort. Mais cet héroïsme est au-dessus de la nature qui ne nous permet de mourir qu’une seule fois; et cependant l’Apôtre bravait généreusement-mille morts, quoique le Seigneur dans sa bonté lui conservât une vie nécessaire au salut de ses frères. Or si Paul, élevé au faîte des vertus et de la sainteté, et qui était moins un homme qu’un ange, s’efforçait chaque jour d’avancer dans la piété, de combattre pour la vérité, et de braver mille périls pour la justice: et s’il se faisait un devoir de grossir chaque jour ses richesses spirituelles et de ne jamais se.reposer, comment excuser notre lâcheté? hélas! nous sommes dénués de vertus et enclins à une multitude de vices, dont un seul suffirait à notre perte éternelle, et. encore nous n’apportons aucun zèle à l’oeuvre de notre conversion.

Dois-je ajouter que presque toujours le même homme est sujet à plusieurs défauts, et qu’il est à la fois colère et intempérant, avare, jaloux et violent? Mais s’il ne veut ni se corriger de ces vices, ni s’exercer aux vertus opposées, quelle espérance peut-il avoir de son salut! Au reste, je ne cesserai point de vous répéter ces maximes, afin que chacun de mes auditeurs y trouve un remède à ses maux, et qu’il éloigne les affections mauvaises qui troublent son âme. Alors il pourra s’appliquer avec zèle à la pratique des vertus chrétiennes. Car il est inutile que le médecin entreprenne le traitement d’un malade qui repousse ses soins, et qui, impatient et exaspéré par la douleur, rejette tous les remèdes qu’on lui présente. Quel homme sensé accuserait alors le médecin comme n’ayant point rempli son devoir et le rendrait responsable de ce quç le malade né guérirait pas? C’est ainsi que je vous présente la doctrine sainte comme un remède spirituel, mais votre devoir est de le prendre, quelque amer qu’il soit, afin qu’il vous devienne réellement utile et qu’il vous rétablisse dans une santé parfaite. Quels immenses avantages vous en retirerez; et, moi-même, combien je me réjouirai de voir ceux qui étaient faibles et malades recouvrer leurs forces et leur vigueur!

Je vous en conjure donc, que désormais chacun d’entre vous s’applique à déraciner son défaut dominant et qu’il se serve de quelque pieuse pensée comme d’un glaive spirituel pour le couper et l’extirper. Car Dieu nous a donné la raison, et, si nous voulons un peu la seconder, elle peut facilement étouffer tous nos vices. De plus, l’Esprit-Saint nous a laissé dans l’Écriture la vie et les exemples des suints qui, étant hommes comme nous, n’ont point laissé de s’illustrer par la pratique de toutes les vertus. Comment. leur exemple ne nous, empêcherait-il pas d’être lâches et négligents dans la pratique de ces mêmes vertus?

5. L’apôtre saint Paul était-il d’une autre nature élue nous? Je l’avoue, je l’aime passionnément, et c’est pourquoi son nom se place si souvent sur mes lèvres. Je le considère donc comme le modèle achevé de la plus haute perfection, et, quand je contemple ses vertus, j’admire en lui la mortification entière de toutes les passions, l’excellence du courage et la ferveur de l’amour divin. Hélas! me dis-je, Paul réunit en lui et fait briller toutes les vertus; et moi, je n’ai pas le courage d’opérer le moindre bien. Eh! qui nous arrachera aux supplices inévitables de l’enfer? L’Apôtre, homme comme nous et sujet aux mêmes faiblesses, vivait en des temps bien difficiles, et chaque jour il était persécuté, battu et publiquement maltraité par ceux qui s’opposaient à la prédication de l‘Évangile. Souvent même ses ennemis pensaient qu’il avait expiré sous leurs coups et ils le laissaient comme mort. Ah! où trouver parmi nos chrétiens mous et énervés ces grands exemples de fermeté? Au reste, ce n’est pas de ma bouche, mais de la sienne qu’il vous faut apprendre quelles furent ses oeuvres éclatantes et son courage pour la diffusion du christianisme.

Lorsque les calomnies des faux apôtres l’obligèrent à raconter ses propres,vertus, il ne le fil qu’avec la plus grande répugnance; et, bien loin de s’y prêter complaisamment, il n’avait de hardiesse que pour se nommer un blasphémateur et un persécuteur. Mais, enfin, contraint de parler pour fermer la bouche à (63) de vils imposteurs et pour consoler un peu ses disciples, il s’exprime ainsi: Quant aux avantages qu’ils osent s’attribuer, je veux bien faire une imprudence en me rendant aussi hardi qu’eux. Quelle leçon dans ces paroles! L’Apôtre appelle la louange qu’il va se donner une hardiesse et une imprudence; et il nous apprend ainsi que, sans une pressante nécessité, il ne faut jamais divulguer nos bonnes oeuvres, si toutefois nous en avons fait quelqu’une: Quant aux avantages qu’ils s’attribuent, je veux bien faire une imprudence en me rendant aussi hardi qu’eux, c’est-à-dire, je cède à la nécessité et je consens à faire acte de hardiesse et d’imprudence. Sont-ils Hébreux? je le suis aussi; sont-ils Israélites? je le suis aussi; sont-ils de la race d’Abraham? j’en suis aussi. Ils se glorifient, dit-il, et ils s’enorgueillissent de ces avantages, mais je n’en suis point dépourvu, je les possède comme eux. Il ajoute ensuite: Sont-ils ministres de Jésus-Christ? quand je devrais passer pour imprudent, je le suis plus qu’eux. (II Cor. II, 21, 22, 23.)

6. Ah! voyez ici, mon cher frère, combien est grande la vertu de l’Apôtre; déjà il avait qualifié. et d’imprudentes les louanges qu’il s’était données par nécessité, mais peu content de ce premier acte d’humilité, il le renouvelle au moment où il va prouver qu’il surpasse infiniment ses détracteurs. C’est pourquoi, de crainte qu’on ne pense que l’orgueil le fait parler, il veut de nouveau se taxer lui-même d’imprudence. C’est comme s’il disait: Je sais bien que mes paroles en choqueront plusieurs et qu’elles paraîtront étranges dans ma bouche, mais je suis véritablement contraint de parler; veuillez donc excuser mon imprudence. Ah! que nous sommes éloignés d’imiter même l’apparence de cette modestie! Si, malgré tous les péchés dont nous sommes chargés, il nous arrivé de faire le moindre bien, nous ne pouvons le tenir caché,dans le trésor de notre coeur, mais nous le divulguons pour obtenir un peu de gloire auprès des hommes; et, par notre imprudente vanité, nous nous privons des récompensés célestes. Ce n’est pas ainsi qu’agissait l’Apôtre: il avoue d’abord qu’il est imprudent en disant qu’il est plus qu’eux ministres de Jésus-Christ; et puis il aborde les vertus et les mérites que ne pouvaient montrer ces faux apôtres.

Eh! faut-il s’en étonner? Ils ne savaient que combattre la vérité, s’opposer aux progrès de l’Évangile et corrompre les esprits simples et faciles. C’est pourquoi, après avoir dit: Je suis plus qu’eux ministres de Jésus-Christ, il énumère les éclatantes preuves de sa vertu et de son courage. J’ai essuyé, dit-il, plus de travaux, j’ai reçu plus de coups, et je me suis vu plus souvent comme mort. (II Cor. XI, 23.) Que dites-vous, ô grand Apôtre! Et cette dernière parole n’est-elle pas un vrai paradoxe? Car, est-il possible de mourir plusieurs fois? Oui, cela est possible, me répondez-vous; non, en réalité, mais par le désir et la résolution. Puis il nous apprend comment il a bravé mille fois la mort pour la prédication de l’Évangile, et comment, pour l’utilité des fidèles, le Seigneur en a délivré son invincible athlète. Je me suis vu souvent comme mort, j’ai reçu des juifs, jusqu’à cinq fois, trente-neuf coups de fouet, j’ai été battu de verges par trois fois, j’ai été lapidé une fois, j’ai fait naufrage une fois, j’ai passé un jour et une nuit au fond de la mer; souvent,j’ai été, dans les voyages, en péril sur les fleuves, en péril parmi les voleurs et au milieu des miens, en péril parmi les païens et parmi les faux frères, en péril dans les villes, dans les déserts et sur la mer. (II Cor. XI, 24, 26.)

Ne passons point légèrement sur ces diverses circonstances, car chacune nous révèle comme un abîme de souffrances. Et, en effet, l’Apôtre ne dit pas, seulement qu’il a été une fois en péril dans un seul voyage, mais que plusieurs fois il a couru mille dangers sur les fleuves, et que toujours il,y a déployé la plus grande fermeté. Enfin, il conclut son récit par ces paroles: J’ai été dans les travaux et les chagrins, souvent dans les veilles, dans la faim et la soif, dans les jeûnes, dans le froid et la nudité, et, en outre, j’ai les maux qui me viennent du dehors. (II Cor. XI, 27.)

7. Sondez donc, si vous le pouvez, ce second abîme de souffrances, car en disant. en outre, j’ai les maux qui me viennent du dehors, Îl nous fait entendre que ses tribulations ont été plus grandes et plus nombreuses qu’il ne l’avoue. Cependant il veut bien nous révéler quelques-unes des adversités et des conspirations auxquelles il a été exposé, en nous parlant de l’accablement quotidien où le retenait Ia sollicitude de toutes les églises. Ce zèle seul serait bien suffisant pour nous faire comprendre tout l’héroïsme de sa vertu; car j’ai, dit-il, la sollicitude, non d’une, de deux, ou de trois églises, mais de toutes celles qui sont (64) répandues dans le monde entier. Ainsi les soins et la sollicitude de l’Apôtre embrassaient, comme les rayons du soleil, l’immensité de l’univers.

Quel cœur large! et quelle grande âme! Mais les paroles suivantes effacent tout le reste par leur sublimité: Qui est faible, dit-il, sans que je m’affaiblisse avec lui, et qui est scandalisé sans que je brûle? (II Cor. II, 29.) Ah! quelle tendresse de père pour ses enfants! quelle charité! quelle vigilance et quelle inquiétude! Le coeur d’une mère souffre-t-il autant près du lit où les ardeurs de la fièvre retiennent son fils, que celui de Paul qui s’affaiblissait avec tout chrétien faible, n’importe en quel lieu il habitât, et qui brûlait avec tout fidèle qui était scandalisé? Et en effet, considérez la force et l’énergie de l’expression; il ne dit pas: qui est scandalisé sans que je m’attriste, mais, sans que je brûle; il nous indique ainsi toute la vivacité de sa douleur; c’était comme un feu ardent qui le dévorait; telle était sa compassion pour tous ceux qui étaient scandalisés.

Mais je m’aperçois que cet entretien se prolonge indéfiniment, quoique j’eusse résolu d’être court, afin de ne pas vous aggraver la fatigue du jeûne. C’est que mon sujet m’a conduit à parler des éminentes vertus de l’Apôtre; et alors mes paroles ont coulé comme un fleuve impétueux. Je termine donc en vous priant, mes chers frères, de vous souvenir souvent de saint Paul, et surtout de ne pas oublier qu’il était homme comme nous, et soumis aux mêmes faiblesses. Il exerçait, en outre, un métier vil et peu relevé, celui de faire des tentes, et passait une partie de sa vie dans les boutiques: et cependant, parce qu’il le voulut sincèrement, il posséda toutes les vertus et devint le temple de l’Esprit-Saint, qui le remplit de la plénitude de ses grâces. Et nous aussi, si nous voulons taire ce qui dépend de nous, nous pouvons obtenir les mêmes avantages. Car notre Dieu est généreux, et il veut que tous les hommes soient sauvés, et qu’ils parviennent à la connaissance de la vérité. (I Tim. II, 4.) Il ne nous reste donc qu’à nous rendre dignes de ses bontés, et à embrasser avec zèle, quoique un peu tard, la pratique des vertus chrétiennes. Nous devons également travailler à dompter nos passions, afin que nous devenions, comme l’Apôtre, les temples de l’Esprit-Saint. Puissions-nous y parvenir, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient, avec le Père et l’Esprit-Saint, la gloire, l’honneur. et l’empire, maintenant et toujours, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1.- 2. Dans cette homélie saint Chrysostome reprend l’explication de la Genèse, et, de nouveau, développe sommairement l’histoire de la création. — 3. Il explique ensuite comment la terre demeure suspendue au-dessus des eaux, et il y reconnaît un acte de cette puissance divine, qui préserva de la flamme les trois jeunes Hébreux et qui dessécha la mer Rouge pour laisser passer les Hébreux. — 4. Il revient ensuite à son sujet, et traite de la formation de l’homme. — 5. Notre corps, dit-il, formé de limon et de poussière, nous doit inspirer une sincère humilité, et notre âme, créée à l’image de Dieu, mérite que nous lui conservions sa noblesse, en la maintenant toujours pure, et toujours sainte. — Nous pouvons y parvenir, si nous voulons imiter le zèle et les vertus de saint Jean-Baptiste et de saint Paul.

1. Je viens aujourd’hui remplir ma promesse, et reprendre la suite de nos précédents entretiens. Vous savez bien que telle avait toujours été mon intention, et que je me disposais à le faire, lorsque le soin de votre salut m’a obligé de traiter un sujet plus approprié à vos besoins. Et en effet, quelques-uns de nos frères prenaient occasion de leur faiblesse pour s’absenter de nos conférences spirituelles, et ils altéraient ainsi les joies de nos pieuses réunions. Je me suis donc efforcé de les ramener au bercail, par mes avis et mes exhortations, en sorte que désormais ils ne se séparent plus du troupeau de Jésus-Christ. Unis à nous par le nom et la qualité de chrétiens, ils étaient en réalité attachés aux Juifs, qui sont encore assis dans l’ombre et les ténèbres, quoique le Soleil de justice luise sur le monde. J’ai également engagé les catéchumènes qui assistent à nos réunions à se rendre dignes de la grâce du baptême, et je les conjure de secouer toute somnolence et toute paresse, afin que, par de vifs désirs et un grand empressement, ils se disposent à recevoir le don royal de la régénération. C’est ainsi qu’ils mériteront d’arriver jusqu’au Dieu qui nous accorde la rémission de nos péchés, et qui y ajoute libéralement les plus précieuses faveurs.

Je me suis encore appliqué avec un soin tout spécial à instruire ceux qui erraient touchant la célébration de la Pâque, et qui se font un grand tort en considérant ces erreurs comme peu importantes. J’ai donc placé l’appareil sur, la blessure, et j’ai prémuni nos catéchumènes contre cette fausse doctrine. Maintenant il ne me reste plus qu’à vous offrir le festin accoutumé de nos instructions. Certes je n’eusse pu, sans être vraiment répréhensible, négliger le salut de mes frères, et pour ne pas interrompre la suite de mes explications, mépriser leur faiblesse, et laisser passer le moment favorable de les reprendre. Mais aujourd’hui j’ai satisfait, selon la mesure de mes forces, à toute l’étendue de mon devoir: je leur ai distribué la parole de la doctrine; je leur ai fait connaître le trésor de la vérité, et j’ai ainsi jeté dans leurs coeurs la bonne semence. Il convient donc que j’aborde l’explication du passage de la Genèse que l’on vient de nous lire: cette explication ne pourra que vous être utile, et vous en rapporterez dans vos maisons quelques heureux fruits.

Or, voici ce passage: Ceci est le livre de la création du ciel et de la terre, quand ils furent créés, au jour que Dieu fit le ciel et la terre, et, toutes les plantes des champs, quand il n’y (66) en avait point sur la terre, et toutes les herbes de la campagne, quand la terre n’en produisait point; car Dieu n’avait point encore répandu la pluie sur la terre, et il n’y avait point d’homme pour la cultiver. Mais il s’élevait de la terre une source qui en arrosait la surface. (Gen. II, 4, 5, 6.) Considérez ici, je vous le demande la sagesse admirable de l’écrivain sacré, ou plutôt celle de l’Esprit-Saint qui l’inspirait; car d’abord, il nous a raconté séparément chaque partie de la création, il nous a décrit les oeuvres des six jours, la formation de l’homme et le pouvoir que Dieu lui donna sur toutes les créatures, et maintenant il résume tout son récit en ces mots: Ceci est le livre de la création du ciel et de la terre, quand ils furent créés.

Peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt d’examiner pourquoi l’Écriture appelle la Genèse le livre de la création du ciel et de la terre, quoiqu’il comprenne tant d’autres choses. Et en effet ce livre qui raconte les vertus des anciens justes, nous instruit aussi de plusieurs points de doctrine, et en particulier de la bonté de Dieu, et de son indulgence envers le premier homme et tous ses descendants. Il traite également d’un grand nombre d’autres sujets qu’il est inutile de spécifier ici. Mais ne vous en étonnez pas, mon cher frère; car habituellement l’Écriture sainte n’entre point dans de minutieux détails. Elle se contente d’exposer sommairement les principaux faits, et abandonne le reste au zèle et aux recherches de ses lecteurs. Le passage qu’on vient de lire, en est une preuve frappante. Car après nous avoir précédemment raconté en détail toutes les oeuvres des six jours, elle n’en parle plus que pour dire en général: ceci est le livre de la création du ciel et de la terre, quand ils furent créés, au jour que Dieu fit le ciel et la terre.

2. Vous voyez donc que Moïse, en ne nommant ici que le ciel et la terre, nous engage à y contempler tout l’ensemble des créatures. Et en effet il les comprend toutes sous cette désignation, tant celles qui sont dans le ciel, que celles qui sont sur la terre. Désormais il ne reprendra plus le détail de la création, et se bornera à la rappeler sommairement. C’est ainsi qu’il nomme la Genèse entière le livre de la création du ciel et de la terre, quoiqu’elle contienne beaucoup d’autres choses. Il veut donc nous apprendre à les découvrir sous ce titre général, puisqu’en effet toutes les créatures qui existent soit dans le ciel, soit sur la terre, sont nécessairement comprises dans ce livre. Au jour, dit l’Écriture, que Dieu fit le ciel et la terre, et toutes les plantes des champs, quand il n’y en avait point sur la terre, et toutes les herbes de la campagne, quand la terre n’en produisait point. Car Dieu n’avait point encore répandu-la pluie sur la terre, et il n’y avait point d’homme pour la cultiver. Mais il s’élevait de la terre une source qui en arrosait la surface. Ces quelques paroles contiennent un trésor précieux, et je dois vous les expliquer avec beaucoup de circonspection, afin que par le secours de la grâce divine, je puisse vous faire profiter de ces richesses spirituelles.

L’Esprit-Saint qui prévoit toute la suite des siècles, a voulu dès le principe empêcher que la raison humaine ne contredît les dogmes de l’Église, et ne pervertît le véritable sens de l’Écriture. C’est pourquoi il reprend ici tout l’ordre de la création, et nous rappelle d’abord les oeuvres du premier et du second jour; et puis il nous dit comment au troisième la terre, par l’ordre du Seigneur, fit éclore ses diverses productions sans le concours du soleil qui n’existait pas, et sans l’influence de la pluie, ni le travail de l’homme. Car celui-ci n’avait pas encore été formé. Ainsi la répétition de ces détails a pour but de réprimer l’audace de nos imprudents critiques. Relisons donc ce passage: Au jour que Dieu fit le ciel et la terre, et toutes les plantes des champs, quand il n’y en avait point sur la terre, et toutes les herbes de la campagne, quand la terre n’en produisait point. Car Dieu n’avait point encore répandu la pluie. sur la terre, et il n’y avait point d’homme pour la cultiver: Mais il s’élevait de la terre une source qui en arrosait la surface.

L’Écriture nous révèle donc que soudain, à la parole et à l’ordre du Seigneur, toutes les créatures sortirent du néant, et reçurent l’existence. Alors la terre enfanta les plantes des champs, et sous ce nom sont comprises toutes ses diverses productions; mais au sujet de la pluie, la même Écriture observe que Dieu ne l’avait pas encore répandue sur la terre, c’est-à-dire qu’il ne l’avait pas encore fait tomber du haut du ciel. Enfin elle nous prouve que la terre ne devait point sa fécondité au travail de l’homme, puisqu’il n’y avait point d’homme pour la cultiver. Apprenez, nous dit-elle, et n’oubliez point quelle est l’origine de toutes (67) les productions de la terre, et ne croyez pas qu’elles soient le résultat des soins de l’homme, ni le fruit de ses travaux. La terre les a enfantées à la parole et à l’ordre du Créateur. Concluons donc que pour faire germer les herbes et les plantes, la terre n’a nul besoin du concours des autres éléments, et que le commandement du Créateur lui suffit.

Mais voici un nouveau prodige plus étonnant encore. Le même Dieu dont la parole a communiqué à la terre une si merveilleuse fécondité, et dont la puissance surpasse toute intelligence humaine, a établi au-dessus des eaux la masse immense et le poids énorme du monde. C’est ce que nous apprend le Psalmiste par ces mots: Il a étendu la terre sur les eaux. (Ps. CLXXV, 6.) L’homme peut-il percer ce mystère? Car dans la construction d’un édifice, on creuse d’abord les fondements, et si l’on rencontre quelques veines d’eaux, on les épuise avant que d’asseoir les premières assises du bâtiment. Mais le Créateur agit tout différemment pour montrer son ineffable puissance, et nous prouver qu’à son ordre les éléments produisent des effets contraires à leurs phénomènes habituels.

3. Je m explique par un exemple, afin que vous compreniez mieux ma pensée, et puis jè reprendrai la suite de mon sujet. Sans doute il est contre la nature des eaux de porter un poids aussi pesant que celui de la terre; et il est contre la nature de-la terre de reposer solidement sur un corps fluide. Mais pourquoi nous en étonner? quelle que soit en effet la créature que vous étudiez avec soin, vous y découvrirez l’action de la puissance immense du Créateur, et vous vous convaincrez qu’il gouverne toutes choses par sa volonté. Voyez le feu: cet élément dévore tout, et il consume aisément les corps les plus durs: le bois, les pierres et le fer. Mais quand Dieu l’ordonne, il ne blesse même pas les corps les plus tendres: et c’est ainsi qu’il respecta les trois jeunes hébreux dans la fournaise ardente..(Dan. III.) Mais le prodige s’étendit encore, car cet élément privé de raison se montra envers eux plus obséquieux qu’on ne saurait le dire. Non-seulement il ne toucha pas à leur chevelure, mais il semblait encore les entourer et les presser amicalement; il retint donc son activité naturelle pour ne déployer que sa pleine et entière obéissance aux ordres du Seigneur, et il conserva sains et saufs ces admirables enfants qui marchaient au milieu des flammes avec autant de sécurité que dans une prairie émaillée de fleurs.

Au reste, afin que l’on ne crût pas que ce feu matériel fût dénué de toute action, le Seigneur voulut bien lui conserver son activité. Seulement il la suspendit à l’égard de ses serviteurs qui en triomphèrent, et qui n’en furent nullement atteints. Quant aux soldats qui avaient jeté les jeunes hébreux dans la fournaise, ils connurent combien est grande la puissance du Seigneur, car le feu exerça à leur égard toute sa violence; et le même élément, qui, au dedans de la fournaise, se courbait doucement au-dessus des trois enfants, sévit au dehors et consuma les satellites du tyran. Vous voyez donc comment Dieu change à son gré les propriétés des éléments. C’est qu’il les a créés, et qu’il en dispose selon sa volonté. Voulez-vous encore que je vous montre le même prodige par rapport aux eaux? Le feu, je l’ai dit, respecta les trois enfants de la fournaise, et ne leur fit aucun mal. oubliant ainsi à leur égard toute sa violence, Mais il dévora leurs bourreaux, et déploya contre eux son inflexible activité; et de même les eaux de la mer submergent les uns, et se retirent devant les autres pour leur laisse: un libre passage. Je fais ici allusion d’un côté à Pharaon et aux Égyptiens, et de l’autre aux Israélites. Ceux-ci, selon l’ordre du Seigneur, et sous la conduite de Moïse, traversèrent la mer Rouge à pied sec; et ceux-là, qui voulurent avec Pharaon s’engager dans la même voie, furent engloutis sous les flots. C’est ainsi que les éléments respectent les serviteurs de Dieu, et que pour eux ils suspendent leur activité naturelle.

Instruisons-nous donc, nous, hommes irascibles et violents, et nous aussi qui, lâchement assujettis à mille autres passions, compromettons le succès de notre salut. Nous avons la raison en partage, et nous ne saurions imiter l’obéissance de ces éléments irraisonnables. Car si le feu, le plus actif et le plus violent de tous, a bien pu respecter des corps tendres et délicats, quelle sera l’excuse de l’homme qui, dédaignant les préceptes divins, refuse de dompter sa colère, et d’étouffer à l’égard de ses frères les sentiments d’un coeur ulcéré. Mais ici, ce qui est vraiment étonnant, c’est que le feu, qui brûle avec tant de violence, suspende son activité, et que l’homme, être (68) raisonnable, doux et bienveillant, agisse contre sa nature, et par sa négligence, imite dans ses mœurs la férocité des bêtes farouches.

Aussi l’Écriture, pour désigner les diverses passions qui dominent en nous, donne-t-elle à l’homme doué de raison le nom de différents animaux. C’est ainsi que, dans son langage, le mot chien indique l’impudence et la violence. Ce sont des chiens muets, et qui ne savent pas aboyer. (Is. LVI, 10.) Le cheval représente l’effervescence de la volupté: Ils sont devenus comme des chevaux qui courent et qui hennissent après les cavales: chacun d’eux a poursuivi la femme de son prochain. (Jérém. V, 8.) Quelquefois l’âne marque la grossièreté et la stupidité du pécheur: L’homme est comparé aux animaux qui n’ont aucune raison, et il leur est devenu semblable. (Ps. XLVIII, 13.) Tantôt elle nomme les hommes lions et léopards par allusion à leurs appétits féroces et voraces, et tantôt aspics à cause de leur esprit fourbe et trompeur. Leurs lèvres, dit le Psalmiste, recèlent le venin de l’aspic. (Ps. CXXXIX, 4.) Enfin elle les assimile au serpent et à la vipère, en raison du poison caché de leur malignité. Aussi. 1e saint précurseur disait-il aux pharisiens: Serpents, et race de vipères, qui vous a montré à fuir la colère qui s’approche? (Matth. III, 7.) L’Écriture donne encore aux hommes d’autres noms, afin de caractériser leurs différentes passions, et les rappeler par une honte salutaire au sentiment de leur noblesse. Ah! Puissent-ils ne pas dégénérer de leur origine, et préférer la loi du Seigneur à ces passions criminelles qui les ont entraînés dans le péché!

4. Mais je ne sais comment je me suis écarté de mon sujet. J’y rentre donc, et j’aborde les diverses instructions que renferme le récit de l’écrivain sacré. Après avoir dit: Ceci est le livre de la création du ciel et de la terre, il nous raconte en détail la formation de l’homme; sans doute, il nous avait déjà appris que Dieu avait fait l’homme, et qu’il l’avait fait à son image; mais ici il s’exprime plus explicitement: Dieu, dit-il, forma l’homme du limon de la terre, et il répandit sur son visage un souffle de vie, et l’homme eut une âme vivante. (Gen. II, 7.) Combien ces paroles sont grandes et admirables! et combien elles surpassent notre intelligence! et Dieu forma l’homme du limon de la terre. En parlant de toutes les créatures visibles, je vous disais que souvent le Créateur, pour montrer sa toute-puissance, agissait contrairement aux lois de la nature, et nous trouvons la même conduite dans la création de l’homme. C’est ainsi qu’il a établi la terre au-dessus des eaux, ce qu’en dehors de la foi notre raison ne saurait concevoir. C’est ainsi encore qu’à son ordre tous les éléments produisent des effets opposés à leur nature. L’Écriture nous apprend quelque chose de semblable dans la formation de l’homme, en nous disant que Dieu le forma du limon de la terre.

Que dites-vous? quoi! Dieu a pris un peu de terre, et en a formé l’homme l Oui, il en est ainsi; Moïse nous l’assure; et même il ne se contente pas de dire que Dieu prit de la terre, mais du limon, c’est-à-dire tout ce qu’il y a de plus vil et de plus méprisable. Véritablement, on serait tenté de taxer ce récit de fable et de paradoxe; mais dès qu’on se rappelle quel est l’auteur de ces merveilles, on les croit aisément, et l’on adore humblement la puissance du Créateur. Car si vous voulez mesurer les oeuvres divines à la faiblesse de vos pensées, et les scruter curieusement il vous paraîtra bien plus naturel qu’on forme du limon de la terre une brique ou un vase que le corps de l’homme. Vous le voyez donc, pour comprendre toute la sublimité du langage de Moïse, il nous faut le méditer attentivement, et réprimer l’infirmité de la raison. Car, l’oeil de la foi peut seul découvrir ces merveilles, quoique l’historien sacré ait proportionné sa parole à la faiblesse de notre intelligence. Et en effet, lorsqu’il nous dit que Dieu forma l’homme, et qu’il répandit sur lui un esprit de vie, ne semble-t-il pas descendre dans un détail indigne de la majesté divine? mais l’Écriture s’exprime ainsi par condescendance pour notre faiblesse, et elle s’abaisse jusqu’à la petitesse de notre esprit pour l’élever ensuite jusqu’à la sublimité de ses révélations.

Et Dieu, prenant du limon, en forma l’homme. Certes, si nous voulons la comprendre, voilà une grande leçon d’humilité. Car, si nous réfléchissons sur l’origine de l’homme l’orgueil le plus superbe s’abaisse soudain, et la pensée de notre néant nous enseigne la modestie et l’humilité. Aussi, est-ce par un effet de-sa providence à l’égard de notre salut que Dieu a inspiré à Moïse ce style et ce langage. Car déjà il avait dit que Dieu (69) avait formé l’homme à son image, et qu’il lui avait donné l’empire sur toutes les créatures visibles. Mais ici, craignant que ce même homme ne s’enflât d’orgueil, et qu’il ne transgressât les limites d’une humble dépendance, s’il ignorait entièrement son origine, l’Écriture reprend le récit de sa création, et décrit en détail la manière dont il a été formé. Elle lui apprend donc qu’il a été formé de la terre, et de la même matière que les plantes et les animaux, au-dessus desquels il ne s’élevait que par l’âme, substance simple et immatérielle. Mais il tenait cette âme de la bonté divine, et elle était en lui le principe de la raison, et celui de son empire sur toutes les autres créatures. Malgré cette connaissance si explicite de son origine, le premier homme se laissa tromper par le serpent, et il s’imagina que lui, qui avait été formé du limon de la terre, pourrait devenir semblable à Dieu. Mais si Moïse n’eût ajouté à son premier récit des détails aussi précis, dans quelles extravagances ne serions-nous pas tombés!

5. C’est ainsi que l’histoire de notre origine est pour nous une grande leçon d’humilité. Et Dieu, dit l’Écriture, forma l’homme du limon de la terre; et il répandit sur son visage un souffle de vie. Moïse parlait à des hommes qui n’eussent pu le comprendre, s’il ne se fût servi d’un langage aussi simple et aussi grossier. Il nous apprend donc que cet homme, formé du limon de la terre, reçut de la libéralité divine une âme essentiellement raisonnable, et qu’il devint ainsi un être parfait. Et Dieu, dit-il, répandit sur le visage de l’homme un souffle de vie. C’est ainsi qu’il désigne l’âme qui est dans l’homme, formé du limon de la terre, le principe de la vie, de l’action et du mouvement. Aussi, ajoute-t-il immédiatement: Et l’homme devint vivant et animé; cet homme, dit-il, formé du limon de la terre, reçut un esprit de vie, et devint vivant et animé. Qu’est-ce à dire, vivant et animé? C’est dire que l’homme était maître de ses actions, et qu’en lui les membres du corps étaient soumis à la volonté de l’âme.

Mais je ne sais comment nous avons renversé ce bel ordre. Hélas! notre malice est si grande que nous forçons notre âme à obéir aux passions de la concupiscence. Cette âme née pour régner et pour commander est donc détrônée de nos propres mains, et nous la courbons sous l’esclavage des plaisirs de la chair, méconnaissant ainsi sa noblesse et son éminente dignité. Car, je vous en prie, reportez vos souvenirs sur la formation de l’homme, et demandez-vous ce qu’il était. avant que Dieu eût répandu sur lui un esprit de vie, et qu’il fût devenu vivant et animé. Il n’était qu’un corps inerte, pesant et inutile. C’est donc uniquement ce souffle de vie que Dieu répandit sur lui, qui l’éleva à l’honneur de devenir un être vivant et animé. Au reste, il est facile de le comprendre, et par ce récit de la Genèse, et par ce qui arrive chaque jour sous nos yeux. Dès que l’âme est séparée du corps, celui-ci devient un objet hideux et repoussant. Que dis-je, hideux et repoussant? il est effrayant, fétide et difforme. Et cependant, lorsque l’âme y réside, ce même corps est beau, agréable et aimable. De plus, il participe à la prudence de l’âme, et exécute ses ordres avec une rare dextérité.

Convaincus de ces vérités et pénétrés du sentiment de la dignité de notre âme, évitons tout ce qui pourrait la déshonorer. Craignons donc de la souiller par le péché, et ne la réduisons pas sous l’esclavage de la chair. Ah! ce serait être trop cruel et trop inhumain envers une créature si élevée en noblesse et en honneur. C’est par notre âme que, malgré les entraves du corps, nous pouvons, avec une volonté ferme et le secours de la grâce, ressembler aux vertus célestes et immatérielles. Oui, quoique attachés à la terre, nous pouvons vivre en quelque sorte dans le ciel, égaler ces pures intelligences, et même les surpasser. Mais comment y parvenir? Le voici: lorsque dans un corps mortel nous réalisons une vie tout angélique, nous nous élevons devant Dieu à un degré de mérite supérieur à celui des anges, parce qu’au milieu des tristes nécessités du corps, nous conservons intacte la noblesse de notre âme.

Eh! qui jamais, me direz-vous, est arrivé à cette perfection? je ne m’étonne pas que la chose nous paraisse impossible, tant notre vertu est faible! mais voulez-vous vous convaincre du contraire, rappelez à votre souvenir les saints qui, depuis l’origine du monde jusqu’aux temps présents, se sont rendus agréables aux yeux du Seigneur. Faut-il nommer ici Jean-Baptiste, l’enfant de la stérilité et l’habitant du désert, ou Paul, le docteur des nations, et cette fouie innombrable d’élus qui étaient de même nature que nous, et sujets (70) aux mêmes infirmités du corps. Leurs exemples vous prouvent que cette haute vertu ne nous est pas impossible, et ils nous animent à profiter pour l’acquérir de toutes les occasions que le Seigneur nous ménage. Et en effet, il connaît notre faiblesse, et le penchant qui nous entraîne vers le mal. C’est pourquoi il nous a laissé dans les saintes Écritures des remèdes aussi efficaces qu’abondants, et il ne dépend que de nous de les appliquer sur nos blessures. De plus, il met sous nos yeux la vie des saints. comme une pressante exhortation à la vertu. Gardons-nous donc de négliger nos devoirs; mais fuyons le péché, et ne nous rendons point indignes des biens ineffables du ciel. Puissions-nous les obtenir, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient, avec le Père et l’Esprit-Saint, la gloire, l’empire et l’honneur, maintenant, et dans tous les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

1. Saint Chrysostome se réjouit de l’empressement de ses auditeurs, et leur promet d’y répondre par un zèle nouveau. — 2. Il reprend ensuite brièvement le récit de la formation de l’homme; et réfute en passant l’erreur de ceux qui regardaient l’âme comme une partie de la divinité. — 3. Abordant les paroles de son texte, il dit que le mot planté qu’emploie l’Écriture, exprime qu’à l’ordre du Seigneur là terre produisit les différents arbres du jardin de délices; et il ajoute que Moïse en détermine le lieu pour confondre par avance les fables dé quelques hérétiques. — 4. Le Seigneur y plaça l’homme afin qu’il jouit de toutes ses beautés et de tous ses agréments, et il lui défendit de toucher au fruit de l’arbre de vie, pour éprouver son obéissance, et lui rappeler sa dépendance.

1. Votre empressement et votre ardeur, votre attention et votre concours me ravissent d’admiration; aussi, malgré le sentiment de ma faiblesse, je me propose de dresser chaque jour pour vous la table d’un festin spirituel. Sans doute cette table sera pauvre et frugale; mais j’ai confiance en votre zèle, et je sais que vous écouterez ma parole avec plus de joie que l’on n’en témoigne pour un repas grossier et matériel. Ne voyons-nous pas en effet que l’appétit des convives supplée à la frugalité de la table et à la pauvreté de l’hôte, en sorte qu’un maigre repas est mangé avec grand plaisir; tout au contraire, si on n’apporte qu’un faible appétit à un somptueux festin, la variété et l’abondance des mets deviennent inutiles, parce que personne ne peut en user pleinement? Mais ici, par la grâce de Dieu, vous vous approchez de cette table spirituelle pleins de ferveur et d’une pieuse avidité, et de mon côté je ne suis pas moins empressé à vous distribuer la parole sainte, parce que je sais que vous l’entendez avec une oreille bien disposée.

Le laboureur qui a trouvé un champ gras et fertile, le cultive avec le plus grand soin; il travaille le sol, le laboure et en arrache les épines; il l’ensemence ensuite largement, et, tout rempli de confiance et d’espoir, il attend chaque jour le développement du grain qu’il a confié à une terre féconde. Cependant, il base ses calculs sur la fertilité du sol, et s’apprête à recueillir le centuple de ce qu’il a semé. C’est.ainsi qu’en voyant chaque jour votre ferveur s’accroître, votre empressement s’augmenter (71) et votre zèle se développer, je conçois les meilleures espérances; aussi, suis-je animé d’une ardeur nouvelle pour vous instruire, afin d’avancer quelque peu votre perfection, la gloire de Dieu et l’honneur de l’Église. Mais rappelons d’abord, s’il vous plaît, le sujet de notre dernier entretien, et puis nous passerons à l’explication du passage qui vient d’être lu. Voici donc ce que je vous disais, et ce que je vous développais en terminant notre dernière conférence; il est nécessaire d’y revenir brièvement: et Dieu forma l’homme du limon de la terre; et il répandit sur son visage un souffle de vie, et l’homme devint vivant et animé.

Or, je vous faisais observer, comme je le fais encore en ce moment, et comme je ne cesserai de le dire, que Dieu a donné à l’homme des marques d’une bonté extrême; il s’est occupé de notre salut avec un soin tout particulier, et il a comblé l’homme des plus grands honneurs. Bien plus, sa parole et ses actes ont déclaré hautement qu’à ses yeux l’homme était au-dessus de toutes les autres créatures: aussi, ne sera-t-il pas inutile de revenir sur ce sujet; car de même que les aromates rendent plus de parfum, selon qu’on les pétrit davantage, nos saintes Écritures offrent à nos méditations profondes et multipliées, des trésors nouveaux, et elles présentent à notre piété des richesses immenses. Et Dieu forma l’homme du limon de la terre. Remarquez ici, je vous prie, combien ce langage diffère de celui que Dieu employa pour produire les autres créatures. Il dit, selon Moïse: Que la lumière soit, et la lumière fut; que le firmament soit, que les eaux se réunissent, que des corps lumineux soient, que la terre produise les plantes, que les eaux produisent les animaux qui nagent, et que la terre enfante les animaux vivants. C’est ainsi qu’une seule parole tira du néant toutes les créatures; mais s’agit-il de l’homme, Moïse dit: Et Dieu forma l’homme; cette expression, qui se proportionne à notre faiblesse, désigne également le mode de notre création et sa supériorité sur les créations antérieures. Car, pour parler un langage tout humain, elle-nous montre le Seigneur formant de ses propres mains le corps de l’homme; aussi, le bienheureux Job a-t-il dit: Vos mains m’ont formé et elles ont façonné mon corps. (Job, X, 8.) Nul doute que si Dieu eût commandé à la terre de produire l’homme, celle-ci n’eût exécuté cet ordre, mais il a voulu que le mode même de notre création nous fût une leçon d’humilité, et que ce souvenir nous retînt dans la dépendance qui convient à notre nature. Voilà pourquoi Moïse décrit si explicitement cette création, et nous dit que Dieu forma l’homme du limon de la terre.

2. Mais observez aussi combien ce mode de création nous est honorable; car Dieu ne prit pas seulement de la terre pour en former l’homme, mais du limon, de la poussière, tout ce qu’il y a de plus vil; et c’est ce limon et cette poussière qui, à son ordre, devint le corps de l’homme. Sa parole avait précédemment tiré la terre du néant, et, alors il voulut qu’un peu de limon se changeât en le corps de l’homme. Aussi, est-ce avec délices que je répète cette exclamation du Psalmiste: Qui racontera la puissance du Seigneur, et qui publiera toutes les louanges qui lui sont dues? (Ps. CV, 2.) Et en effet, à quel degré d’honneur n’a-t-il pas élevé l’homme formé du limon de la terre! et de quels bienfaits ne le comble-t-il pas tout aussitôt, lui donnant ainsi des témoignages d’une bonté toute spéciale! Car, dit l’Écriture: Dieu répandit sur le visage de l’homme un souffle de vie; et il devint vivant et animé.

Mais ici, quelques-insensés qui ne suivent que leurs propres raisonnements, qui n’ont aucunes pensées dignes de Dieu, et qui né comprennent point la condescendance du langage de l’Écriture, osent affirmer que notre âme est une portion de la divinité. O démence! ô folie! combien sont nombreuses les voies de perdition que le démon ouvre devant ses sectateurs! Car, voyez par quels chemins différents ils courent tous à leur perte. Les uns s’appuient sur ce mot: Dieu répandit un souffle, et ils en concluent que nos âmes sont une portion de la divinité; et les autres disent même qu’après la mort l’âme passe dans le corps des plus vils animaux. Quelle doctrine extravagante et dangereuse! c’est que leur raison, obscurcie par d’épaisses ténèbres, ne peut comprendre le sens de l’Écriture; aussi, semblables à des aveugles, ils tombent tous dans différents précipices; car les uns élèvent l’âme au-dessus de sa dignité, et les autres l’abaissent au-dessous.

S’ils veulent donner à Dieu une bouche parce que l’Écriture dit qu’il répandit un souffle de vie sur le visage de l’homme, il faut donc également qu’ils lui donnent des mains puisque la même Écriture dit qu’il forma l’homme. Mais il vaut mieux taire de pareilles extravagances (72) que s’exposer soi-même à tenir un langage insensé; évitons donc de suivre ces hérétiques dans les sentiers multipliés de leurs erreurs et attachons-nous à l’Écriture qui s’explique par elle-même; seulement la simplicité de ses expressions ne doit point nous arrêter, parce que cette simplicité n’a pour cause que la faiblesse de notre intelligence. Eh! comment l’oreille de l’homme pourrait-elle recueillir la parole de Dieu, si cette parole ne s’accommodait à son infirmité? Convaincus de notre impuissance et de la véracité de Dieu, nous ne devons interpréter l’Écriture que dans un sens qui soit digne de lui; c’est pourquoi il faut écarter de Dieu toute idée de membres et de formes corporelles, et ne rien imaginer qui le déshonorerait; car, il est un être simple, immatériel, et qui ne tombe point sous les sens; et si nous lui donnons un corps et des membres, nous nous engagerons soudain dans les erreurs grossières du paganisme.

Quand vous lisez donc dans l’Écriture que Dieu forma l’homme, élevez-vous jusqu’à l’idée de cette puissance créatrice qui avait dit précédemment que la lumière soit. Et lorsque vous lisez encore que Dieu répandit surie visage de l’homme un souffle de vie, pensez également que ce même Dieu qui avait créé les anges, intelligences spirituelles, voulut unir au corps de l’homme, formé du limon de la terre, une âme raisonnable qui fit mouvoir les membres de ce corps. Et en effet, on peut dire que ce corps, l’oeuvre par excellence du Seigneur; gisait sur la terre comme un instrument qui a besoin d’être touché. Oui, il était comme une lyre qui attend une main habile; et l’âme, en imprimant à ces membres un mouvement harmonieux, leur fait rendre des sons qui sont agréables au Créateur. Et Dieu répandit sur le visage de l’homme un souffle de vie; et l’homme devint vivant et animé. Que signifie cette parole: il répandit un souffle de vie? Elle nous apprend que Dieu unit au corps de l’homme une âme vivante qui lui communiqua la vie et le mouvement, et qui se servit des membres de ce même corps pour exercer ses propres facultés.

3. Mais je reviens encore sur la différence qui existe entre la création des animaux et celle de cet être raisonnable que nous appelons l’homme. Au sujet des premiers, Dieu avait dit: que les eaux produisent les animaux qui nagent; et soudain les eaux enfantèrent les poissons. Et de même il avait dit: que la terre produise des animaux vivants; mais il n’en est pas ainsi de l’homme. D’abord son corps fut formé du limon de la terre, et il reçut ensuite une âme raisonnable qui lui donna la vie et le mouvement. Aussi Moïse dit-il en parlant des animaux: leur vie est dans le sang. (Lév. XVII, 11.) Notre âme au contraire est une substance spirituelle et immortelle, et elle surpasse le corps de tout l’intervalle qui sépare une pure intelligence d’un corps brut et grossier. Mais peut-être me ferez-vous cette question: si l’âme est plus noble que le corps, pourquoi a-t-il été créé le premier, et l’âme la dernière? Eh! ne voyez-vous pas, mon cher frère, que ce même ordre a été suivi dans la création? Car le Seigneur fit d’abord le ciel et la terre, le soleil et la lune, lés animaux et toutes les autres créatures, et il forma ensuite l’homme qui devait leur commander. C’est ainsi que dans la création de l’homme, le corps a été formé le premier et l’âme la dernière, quoiqu’elle soit plus noble et plus excellente.

Observez encore que les animaux, étant destinés au service de l’homme, devaient être créés avant lui, pour qu’il pût tout d’abord les employer. Et de même le corps fut formé avant l’âme, afin que dès l’instant où elle existerait, par un acte de l’ineffable sagesse du Seigneur, elle pût agir au moyen du corps. Et Dieu, dit l’Écriture, planta un jardin de délices, dans Eden, vers l’Orient, et il y plaça l’homme qu’il avait formé. Oh! combien le Seigneur se montre-t-il bon et généreux envers l’homme! il avait créé l’univers pour lui, et voici que dès le premier instant de son existence, il le comble de nouveaux bienfaits. Car c’est pour lui qu’il planta un jardin de délices, dans Eden, vers l’Orient. Mais ici, mon cher frère, si l’on n’interprétait ces paroles dans un sens digne de Dieu, on tomberait dans l’abîme de l’extravagance. Et en effet que diront ceux qui prennent à la lettre et dans un sens humain tout ce que l’Écriture dit de Dieu? il planta un jardin de délices: eh quoi! eut-il besoin pour embellir ce jardin de travailler la terre, et d’y employer ses soins et son industrie? À Dieu ne plaise! Et cette expression, le Seigneur planta, signifie seulement qu’à son ordre la terre produisit le jardin de délices que l’homme devait habiter. C’est en effet pour l’homme que ce jardin fut planté; et l’Écriture le marque expressément. Dieu, dit-elle, planta un jardin de délices dans (73) Eden, vers l’Orient, et il y plaça l’homme qu’il avait formé.

Je remarque aussi que Moïse spécifie le lieu où ce jardin était placé, afin de prévenir les vains discours de ceux qui veulent abuser de notre simplicité. Ils nous affirment que ce jardin était dans le ciel, et non sur la terre, et nous débitent mille autres fables semblables. L’extrême exactitude de l’historien sacré n’a pu les empêcher de s’enorgueillir de leur éloquence, et de leur science toute profane. Aussi osent-ils combattre l’Écriture, et soutenir que le paradis terrestre n’existait point sur la terre. C’est ainsi qu’ils adoptent un sens tout contraire à celui de l’Écriture, et qu’ils suivent une route semée d’erreurs en entendant du ciel ce qui est dit de la terre. Mais dans quel abîme ne seraient-ils point tombés, si, par l’inspiration divine, Moïse n’eût employé un langage simple et familier! Sans doute l’Écriture interprète elle-même ses enseignements, et ne donne aucune prise à l’erreur; mais parce que plusieurs la lisent ou l’écoutent bien moins pour y chercher la doctrine du salut que l’agrément de l’esprit, ils préfèrent les interprétations qui les flattent à celles qui les instruiraient. C’est pourquoi je vous conjure de fermer l’oreille à tous ces discours séducteurs, et de n’entendre l’Écriture que conformément aux saints canons. Ainsi quand elle nous dit que Dieu planta à l’orient d’Eden un jardin de délices, donnez à ce mot, mon cher frère, un sens digne de Dieu, et croyez qu’à l’ordre du Seigneur un jardin se forma dans le lieu que l’Écriture désigne. Car on ne peut, sans un grand danger pour soi et pour ses auditeurs, préférer ses propres interprétations au sens vrai et réel des divines Écritures.

4. Et Dieu y plaça l’homme qu’il avait formé. Voyez ici combien le Seigneur honora l’homme dès le premier instant de son existence. Il l’avait créé hors du paradis, mais il l’y introduisit immédiatement, afin d’éveiller en son coeur le sentiment de la reconnaissance, et de lui faire apprécier l’honneur qui lui était accordé. Il plaça donc dans le paradis l’homme qu’il avait formé; ce mot: il plaça, signifie que Dieu commanda à l’homme d’habiter le paradis terrestre, pour qu’il goûtât tous les charmes de ce séjour délicieux, et qu’il s’en montrât reconnaissant envers son bienfaiteur. Et en effet ces bontés du Seigneur étaient toutes gratuites, puisqu’elles prévenaient dans l’homme jusqu’au plus léger mérite. Ainsi ne vous étonnez point de cette expression: il plaça, car l’Écriture ici, comme toujours, emploie un langage tout humain, afin de se rendre plus accessible et plus utile. C’est ainsi qu’en parlant des étoiles, elle avait dit précédemment que Dieu les plaça dans le ciel. Certes, l’écrivain sacré n’a point voulu nous faire croire que les astres sont attachés fixement à la place qu’ils occupent, puisqu’ils ont chacun leur mouvement de rotation; il s’est proposé seulement de nous enseigner que le Seigneur leur ordonna, de briller dans les espaces célestes, de même qu’il commanda à l’homme d’habiter le paradis terrestre.

Et Dieu, continue l’Écriture, fit sortir de la terre toute sorte d’arbres beaux à voir, et dont les fruits étaient doux à manger: et au milieu du jardin étaient l’arbre de vie et l’arbre de la science du bien et du mal. (Gen. II, 9.) Voici, de la part du Seigneur un nouveau bienfait qui se rapporte tout spécialement à l’homme. Il lui destinait le paradis terrestre pour habitation: aussi fit-il sortir de la terre toutes sortes d’arbres dont l’aspect était agréable à la vue, et le fruit doux au goût. Toutes sortes d’arbres, dit expressément l’Écriture, qui étaient beaux à voir, c’est-à-dire qui réjouissaient le regard de l’homme, et dont les fruits étaient doux à manger, c’est-à-dire qui lui fournissaient une nourriture délicieuse. Ajoutez encore que le nombre et la variété de ces arbres produisaient pour l’homme des charmes nouveaux; car vous ne sauriez nommer une seule espèce qui ne s’y trouvât pas. Mais si l’habitation de l’homme était si gracieuse, sa vie n’était pas moins admirable. Il vivait sur la terre comme un ange, et quoique revêtu d’un corps il n’en souffrait point les dures nécessités. C’était le roi de la création, portant la pourpre et le diadème; et parmi l’abondance de tous les biens, il coulait dans, le paradis terrestre une douce et libre existence.

Et au milieu du jardin étaient l’arbre de vie, et l’arbre de la science du bien et du mal. Après nous avoir appris qu’à l’ordre du Seigneur, la terre produisit toute sorte d’arbres beaux à la vue et dont les fruits étaient doux au goût, Moïse ajoute: qu’au milieu du jardin étaient l’arbre de vie, et l’arbre de la science du bien et du mal. C’est que le Créateur, dans sa prescience divine, n’ignorait point que par la suite l’homme abuserait de sa liberté et de sa (74) sécurité. Aussi plaça-t-il au milieu du paradis l’arbre de vie, et l’arbre de la science du bien et du mal, parce qu’il se proposait d’en défendre l’usage à l’homme. Et le but de cette défense devait être d’abord de rappeler à l’homme que Dieu lui donnait par bonté et par générosité l’usage de tous les autres arbres, et puis, qu’il était son Maître, non moins que celui de toutes les créatures. La mention de ces deux arbres amène naturellement celle des quatre fleuves qui sortaient d’une seule et même source, et qui se divisant ensuite en quatre branches, arrosaient les diverses contrées du globe, et en marquaient la séparation.

Mais il est possible qu’ici ceux qui ne veulent parler que d’après leur propre sagesse soutiennent que ces fleuves n’étaient point de véritables fleuves, ni ces eaux de véritables eaux. Laissons-les débiter ces rêveries à des auditeurs qui leur prêtent une oreille trop crédule; et pour nous, repoussons de tels hommes, et n’ajoutons aucune foi à leurs paroles. Car nous devons croire fermement tout ce que contiennent les divines Écritures, et en nous attachant à leur véritable sens, nous imprimerons dans nos âmes la saine et vraie doctrine. Mais nous devons également régler notre vie sur leurs maximes, en sorte que nos moeurs rendent témoignage à la sainteté de la doctrine, et que la doctrine soit elle-même la règle de nos moeurs. Et en effet il est essentiel, si nous voulons éviter l’enfer et gagner le ciel, que nous brillions de la double auréole d’une foi orthodoxe et d’une conduite irréprochable. Eh! dites-le-moi, peut-on appeler utile l’arbre élancé qui se couvre de feuilles, et ne se couronne jamais de fruits? Ainsi sont ces chrétiens orthodoxes dans leur foi, et hérétiques dans leur conduite.

D’ailleurs Jésus-Christ ne déclare heureux que celui qui fait et qui enseigne. (Matth. V, 19.) Car l’enseignement qui repose sur les actions est bien plus sûr et bien plus persuasif que celui qui ne s’appuie que sur de vaines paroles. Et en effet, le silence et l’obscurité n’empêchent point que nos bonnes oeuvres n’édifient nos frères, soit par nos exemples, soit par le récit qui leur en est fait. De plus, nous y trouvons nous-mêmes une source de grâces parce que, selon la mesure de nos forces, nous sommes cause que ceux qui nous voient glorifient le Seigneur. C’est ainsi que les bons exemples d’un chrétien sont autant de langues qui se multiplient comme à l’infini pour remercier et louer le Dieu de l’univers. Car non-seulement les témoins de sa vie l’admirent, et glorifient le Seigneur, mais les étrangers eux-mêmes, quelle que soit la distance des lieux qui les séparent; et les ennemis, non moins que les amis, s’édifient de sa vertu, et vénèrent son éminente sainteté. Telle est en effet la puissance de la vertu, qu’elle ferme la bouche à ses plus opiniâtres contradicteurs; et de même qu’un oeil faible ne peut supporter l’éclat du soleil, le vice ne saurait sans honte contempler la vertu en face, il est contraint de se cacher, et de s’avouer vaincu. Convaincus de ces vérités, embrassons donc le parti de la vertu, et pour mieux régler notre vie, et assurer notre salut, évitons avec soin jusqu’aux péchés les plus légers dans nos paroles et nos actions; car nous ne tomberons point en des fautes graves, si nous sommes en garde contre les moindres, et, avec le secours de la grâce, nous pourrons, en avançant en âge, avancer aussi en sainteté. C’est ainsi que nous échapperons aux peines de l’enfer, et que nous acquerrons les biens éternels du ciel, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient, avec le Père et l’Esprit-Saint, la gloire, l’honneur et l’empire, maintenant et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Saint Chrysostome exhorte d’abord ses auditeurs à rechercher les divers sens profonds et mystérieux de l’Écriture en leur rappelant avec quelle ardeur les plongeurs se livrent à la pèche des perlés. — 2. Puis il aborde l’explication de son texte, et observe que cette expression, le Seigneur Dieu; n’indique point, entre le Père et le Fils, comme le pensaient certains hérétiques, quelque différence d’attribut ou de souveraineté. — 3. Il remarque ensuite que le travail fut imposé à l’homme comme un préservatif contre l’oisiveté, mais que ce travail n’était qu’une douce occupation, et non une pratique. — La défense que le Seigneur fit à Adam A manger du fruit de l’arbre de la science du bien et du mal, avait pour objet d’exercer son obéissance et de le tenir dans la dépendance et la soumission; et quoique la femme ne fùt pas encore créée, Dieu la comprit dans cette défense, afin qu’Adam la lui fît ensuite connaître. — 4. Au sujet de la création de la femme, l’orateur observe qu’ici, comme dans la création de l’homme, Dieu s’adresse à son Fils, et qu’il révèle la dignité de la femme en disant qu’elle fut formée pour être la compagne de l’homme. — 5. Il explique ensuite comment Adam nomma les divers animaux par un acte d’autorité, ainsi qu’un maître nomme ses serviteurs, et. termine en priant ses auditeurs de garder le souvenir de ses instructions.

1. Aujourd’hui encore, si vous le trouvez bon, je reprendrai le sujet de notre dernier entretien, et je vous en développerai de nouveau la doctrine spirituelle: car le texte sacré, qui vient d’être lu, renferme de grands mystères, et il est nécessaire, pour en retirer quelque fruit, de les approfondir, et de les étudier avec attention, Les pécheurs qui s’occupent de la pêche dés perles, ne les recueillent qu’au prix de grandes fatigues, et en bravant les flots et les abîmes de l’Océan; mais combien plus devons-nous appliquer notre esprit à sonder les profondeurs des saintes Écritures, et à y chercher les véritables pierres précieuses. Toutefois, ne vous effrayez point, mon cher frère, lorsqu’on vous parle d’abîmes et de profondeurs: car il ne s’agit pas ici d’explorer une mer orageuse. La grâce de l’Esprit-Saint, qui nous dirige par ses divines clartés, facilite notre travail et nous le rend fructueux. Les pêcheurs de perles font rarement fortune, et souvent même cette pêche leur devient funeste et cause leur perte; du moins le plaisir du succès n’en égale jamais les suites fâcheuses, puisque la vue de ce trésor excite contre eux les regards de la cupidité, et arme le bras de l’avarice. Et, en effet, la possession de quelques perles, loin de nous être véritablement utile, ne produit trop souvent que la discorde et-la mort, car elle irrite l’avarice et enflamme la cupidité, en sorte qu’elle met en péril la vie même de celui qui a trouvé ce trésor.

Mais les pierres précieuses que renferment nos saintes Écritures ne nous offrent aucun danger semblable; si leur prix est au-dessus de toute estimation, la joie de les posséder est inaltérable, et bien supérieure à toutes les joies humaines; c’est ce que nous apprend le Psalmiste quand il s’écrie: Seigneur, vos paroles sont beaucoup plus désirables que l’or et les pierres précieuses. (Ps. XVIII, 11.) Mais s’il met ainsi la loi divine en regard des matières les plus estimées, il sait aussi l’apprécier bien au-dessus d’elles en disant que cette loi leur est de beaucoup supérieure: Seigneur, dit-il, vos paroles sont beaucoup plus désirables que l’or et les pierres précieuses. Certes, ce n’est point là, dans la pensée du Psalmiste, une comparaison de parfaite égalité; mais parce que l’or et les pierreries sont parmi nous les objets les (76) plus estimés, il les indique pour marquer l’excellence de la loi divine, et nous faire connaître que nous devons désirer ces oracles de l’Esprit-Saint avec plus d’ardeur que les hommes ne recherchent l’or et les pierres précieuses. L’Écriture ne compare, en effet, les choses spirituelles aux choses sensibles qu’afin de relever l’utilité et la supériorité de ces dernières; ainsi le Psalmiste ajoute qu’elles sont plus douces que les rayons du miel. Ici encore il ne veut pas établir une comparaison exacte, ni dire que le miel et la loi divine peuvent nous causer un égal plaisir, mais c’est qu’il n’a pu trouver dans la nature d’autres objets plus propres à nous faire comprendre la douceur de cette loi. Il cite donc l’or, les pierreries et le miel pour nous faire mieux apprécier l’excellence des oracles sacrés, et nous apprendre que l’intelligence des dogmes divins apporte plus de joie que la possession de ces trésors périssables.

Dans l’Évangile Jésus-Christ emploie la même méthode; et comme un jour ses apôtres lui demandèrent l’explication de la parabole du bon grain et de l’ivraie, que l’homme ennemi avait semée parmi le froment, il daigna leur en expliquer en détail toutes les parties. Ainsi il leur, dit quel était ce champ et ce père de famille qui avait semé le bon grain, ce que, signifiait l’ivraie et quel était l’homme ennemi qui l’avait répandue; il leur dit quels étaient les moissonneurs et ce que représentait la moisson, et il termina toutes ses explications par ces mots: Alors les justes resplendiront comme le soleil dans-le royaume de leur père. (Matth. XIII, 43.) Sans doute leur éclat surpassera celui de cet astre, et néanmoins le Sauveur dit qu’ils égaleront sa splendeur, parce que la nature n’offre rien de plus brillant que le soleil. Dans ces sortes de comparaisons il faut donc bien moins s’arrêter au terme lui-même que s’en servir pour s’élever, des objets sensibles et matériels, jusqu’à l’éminente supériorité des choses spirituelles. Or, nous ne saurons jamais rechercher celles-ci avec trop d’empressement, car elles découlent de Dieu, et remplissent l’âme d’une joie ineffable: c’est pourquoi prêtez, à mes instructions, une oreille avide et attentive, afin que vous y trouviez les vrais richesses du salut, et que vous rentriez dans vos maisons tout remplis des principes de la sagesse qui est selon Dieu.

2, écoutons donc l’explication du passage de la Genèse, qui vient d’être lu, et rejetons toute pensée profane. ou indifférente; car l’Écriture est un code descendu du ciel pour notre salut. Quand on donne lecture d’un rescrit impérial, le silence le plus profond s’établit et soudain cesse le moindre bruit et la plus légère agitation; toutes; les oreilles sont attentives et tous sont impatients de connaître les volontés du prince. Celui-là s’exposerait donc à un grand danger, qui même, par un léger bruit, interromprait cette lecture; mais l’Église nous commande une crainte bien plus respectueuse et un silence plus,profond encore. Nous devons également réprimer le tumulte des pensées profanes et étrangères, si nous voulons bien comprendre ces instructions et mériter, par notre docilité, que le Roi des cieux. nous approuve et qu’il nous récompense en nous accordant des grâces nouvelles et plus abondantes.

Mais il est temps d’entendre les instructions, que nous donne l’écrivain sacré, qui parlait bien moins de lui-même que par l’inspiration du Saint-Esprit: Et le Seigneur Dieu, dit-il, prit l’homme qu’il avait formé; il joint ensemble, dès le commencement de la phrase, les mots: Seigneur Dieu, pour nous indiquer qu’il y a ici un secret et un mystère, et que ces deux termes signifient une seule et même chose. Au reste je ne fais point cette remarque sans motif; c’est afin qu’entendant l’Apôtre nous dire: Il n’y a qu’un seul Dieu, le Père, d’où procèdent toutes choses, et un seul Seigneur, Jésus-Christ par qui toutes choses ont été faites (I Cor. VIII, 6), vous ne pensiez point qu’il existe quelque différence entre ces termes, et qu’ils marquent l’un, un caractère de supériorité, et l’autre, un caractère d’infériorité. L’Écriture les emploie donc indifféremment, et elle prévient ainsi toute dispute qui tendrait, par une fausse interprétation, à altérer nos dogmes sacrés. L’examen même du texte que je cite prouve, en effet, que l’Écriture n’attache à ces deux mots aucune signification spéciale et distincte; car à quelle personne de la Trinité l’hérétique veut-il rapporter cette phrase: Et le Seigneur Dieu prit l’homme? Au Père seul, soit. Mais écoutez l’Apôtre qui nous dit: Il n’y a qu’un seul Dieu, le Père, d’où procèdent toutes choses, et un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui toutes choses ont été faites. Ne voyez-vous pas qu’il nomme le Fils Seigneur? et pourquoi donc dire que le mot Seigneur signifie quelque chose de plus grand que le mot Dieu? c’est une absurdité et un affreux blasphème: mais dès que l’on s’écarte des règles d’une saine interprétation de l’Écriture, et que l’on ne suit que son propre raisonnement, on déraisonne, et l’on soulève contre la vraie doctrine mille disputes inutiles et oiseuses.

Et le Seigneur Dieu prit l’homme qu’il avait formé, et il le plaça dans le jardin de délices, pour qu’il le cultivât et qu’il le gardât. Admirez ici les soins de la Providence à l’égard de l’homme: hier, l’écrivain sacré nous disait gaie Dieu avait planté un jardin de délices, et qu’il y avait placé l’homme pour qu’il y demeurât et qu’il y jouît de ses divers agréments; mais voici qu’aujourd’hui Moïse revient encore sur cette ineffable bonté du Créateur, et il nous (lit une seconde fois que le Seigneur Dieu prit l’homme qu’il avait formé, et qu’il le plaça dans un jardina de délices; et observez qu’il ne dit pas seulement: et Dieu le plaça dans un jardin, mais: dans un jardin de délices, pour nous faire entendre combien cette demeure était agréable. Après avoir ainsi rapporté que Dieu plaça l’homme dans un jardin de délices, il ajoute afin qu’il le cultivât et qu’il le gardât. C’est ici encore le trait d’une amoureuse Providence. Et en effet, au milieu des délices de ce jardin, où tout réjouissait sa vue et flattait ses sens, l’homme eût, pu s’enorgueillir de l’excès de son bonheur; car l’oisiveté enseigne tous les vices. (Eccli. XXXIII, 29.) Aussi le Seigneur lui commanda-t-il de cultiver ce jardin et de le garder.

Mais, direz-vous, le paradis terrestre avait-il donc besoin des soins de l’homme? Non sans doute;. et cependant, le Seigneur voulut que la garde et la culture de ce jardin offrissent à l’homme une occupation douce et modérée. Supposez-le entièrement oisif, et cette grande oisiveté n’eût pas tardé à le rendre paresseux et négligent. Une occultation douce et facile le maintenait au contraire dans une humble dépendance. Et en effet, ce mot: pour qu’il le cultivât, n’est point mis ici sans motif, et il signifie que l’homme ne devait pas oublier que Dieu était son maître, et qu’il ne lui avait donné la jouissance de ce jardin de délices qu’à la condition d’en avoir soin; car le Seigneur fait toutes choses pour l’utilité de l’homme, soit qu’il le comble de bienfaits, soit qu’il lui donne la liberté d’en abuser. Nous n’existions pas encore, que déjà son immense bonté nous avait préparé les biens ineffables du ciel. C’est ce que nous apprennent ces paroles de Jésus-Christ: Venez, les bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé avant la création du monde. (Matth. XXV, 34.) Mais, à plus forte raison, cette même bonté nous fournit-elle abondamment les biens de la vie présente.

3. Rappelons, en quelques mots, les bienfaits du Seigneur à l’égard de l’homme. D’abord il le tira du néant, et il forma son corps du limon de. la terre; il répandit ensuite sur son visage un souffle divin, et lui communiqua ainsi le don inestimable d’une âme spirituelle; enfin, il créa pour lui un jardin de délices, et il l’y plaça. Peu satisfait encore, comme un bon père qui aime son enfant, Dieu semble craindre qu’au sein d’un. entier repos et d’une pleine liberté, l’homme, jeune et inexpérimenté, ne s’enfle d’orgueil et de vanité; c’est pourquoi il songe à lui donner une occupation douce et modérée. Le Seigneur commanda donc à Adam de cultiver et de garder le paradis terrestre, afin qu’au milieu des délices de ce séjour et de la sécurité d’un paisible repos, ce double soin le retînt dans les limites d’une humble dépendance. Tels sont les premiers bienfaits que le Seigneur accorde à l’homme immédiatement après sa création; et ceux qui vont suivre n’attesteront pas moins son extrême bonté et sa souveraine bienveillance.

Or, que dit l’Écriture? Et le Seigneur Dieu fit une recommandation à Adam. Ici encore l’écrivain sacré, selon son habitude, joint ces deux mots: Seigneur et Dieu, afin de mieux nous inculquer la vraie doctrine et confondre ceux qui, osant établir entre eux quelque distinction, attribuent l’un de ces noms au Père, et l’autre au Fils. Et le Seigneur Dieu fit une recommandation à Adam. Quel trait de bonté dans ce seul mot: Dieu fit une recommandations! Qui ne l’admirerait! et quelle parole pourrait dignement l’exprimer! Car voyez comme, dès le principe, Dieu respecte la dignité de l’homme: il ne lui intime ni un ordre absolu, ni un commandement exprès; mais il lui fait une simple recommandation. Comme un ami traite avec son ami d’une affaire importante, ainsi le Seigneur traite avec Adam. On dirait qu’il veut l’engager, par un sentiment d’honneur, à se montrer soumis et obéissant.

Et le Seigneur Dieu fit une recommandation à Adam, et il lui dit: mangez de tous les fruits des arbres du paradis; mais ne mangez point du fruit de l’arbre de la science du bien et du mal, car le jour même où vous en mangerez, vous mourrez très-certainement. (Gen. II, 17.) L’observation de ce précepte était bien facile. Mais, comprenez, mon cher frère, combien la paresse est un grand mal: elle rend difficiles les choses les plus aisées; et au contraire, l’ardeur et l’activité rendent aisées les choses les plus difficiles. Eh! dites-le moi, Dieu pouvait-il faire à l’homme une recommandation plus simple et plus facile, et pouvait-il le combler de plus d’honneur! Il lui permettait d’habiter le paradis terrestre et de récréer ses regards par la beauté des objets qu’il renfermait. Combien douce et agréable était cette vue, et combien exquis les fruits dont il se nourrissait l Et en effet, quel plaisir de voir la fertilité des arbres fruitiers, la variété des fleurs, la diversité des plantes, le feuillage qui pare les arbres comme d’une belle chevelure, et ces mille autres beautés que renfermait vraisemblablement un jardin que Dieu lui-même avait planté. C’est ce que l’Écriture nous a précédemment insinué quand elle nous a dit que Dieu fit sortir de la terre toute sorte d’arbres beaux à voir, et dont les fruits étaient doux à manger. Aussi pouvons-nous comprendre combien a été coupable la négligence et l’intempérance de l’homme qui, au sein d’une telle abondance, transgressa le commandement du Seigneur.

Représentez-vous l’honneur et la dignité dont le Seigneur environna le premier homme. II le plaça dans le paradis terrestre et lui dressa une table séparée et particulière, afin qu’il ne pût même soupçonner que le Créateur lui avait destiné la même nourriture qu’aux animaux. Mais il était comme le roi de la nature, et il jouissait dans le paradis terrestre de mille délices; il avait aussi, en sa qualité de maître des animaux, une demeure séparée et une habitation meilleure. Et le Seigneur Dieu fit une recommandation à Adam et il lui dit: mangez de tous les fruits des arbres du paradis; mais ne mangez point du fruit de l’arbre de la science du bien et du mal, car le jour même où vous en mangerez, vous mourrez certainement. C’est comme s’il lui eût dit: est-ce que je vous impose une obligation grave et difficile? non sans doute, puisque je vous abandonne les fruits de tous les arbres, à l’exception d’un seul; et si je sanctionne ma défense par la menace des plus terribles châtiments, c’est pour que du moins la crainte vous retienne dans l’obéissance. Le Seigneur en usait donc envers le premier homme, comme un maître généreux et magnifique qui nous céderait un superbe. palais, à la condition que nous reconnaîtrions son droit de suzeraineté pour une modique redevance; et de même le Seigneur, toujours bon et miséricordieux, permit à Adam l’usage des fruits de tous les arbres, et n’en excepta qu’un seul, afin de lui rappeler qu’il dépendait de Dieu et qu’il devait obéir à tous ses commandements.

4. Mais qui pourrait dignement, exprimer, combien fut grande alors la bonté du Seigneur l Adam ne pouvait encore présenter aucun mérite, et quelles faveurs néanmoins ne reçut-il pas! Car ce n’est ni. la moitié des fruits que le Seigneur lui abandonne, ni un grand nombre d’arbres qu’il se réserve, en lui permettant l’usage des autres; il veut au contraire qu’il mange de tous les fruits des arbres du paradis, et s’il en excepte un seul, c’est uniquement pour que l’homme le reconnaisse comme l’auteur et le principe de tous ces biens. Considérez encore ici quelle fut envers la femme la. bonté du Seigneur, et de quels honneurs il la combla. Elle n’existait pas encore, et déjà il la comprenait dans ce commandement: Ne mangez pas de ce fruit, car au jour où vous en mangerez vous mourrez certainement. Ainsi dès le commencement Dieu déclare que l’homme et la femme ne sont qu’un, et que l’homme, selon la parole de l’Apôtre, est le chef de la femme. (Eph. V, 23.) Il s’adresse donc à tous deux, afin que plus tard, lorsque la femme aura été formée de l’homme, elle reçoive de celui-ci la connaissance de cette défense.

Je n’ignore point les questions que l’on propose d’ordinaire touchant cet arbre, ni les objections de certains hérétiques qui parlent avec une téméraire audace, et qui s’efforcent de rejeter sur Dieu le péché de l’homme. Pourquoi, disent-ils, le Seigneur a-t-il fait cette défense, sachant bien que l’homme ne la respecterait pas? Pourquoi encore a-t-il planté cet arbre dans le paradis? La réponse à ces questions et à beaucoup d’autres m’entraînerait à parler avant le temps de la faute originelle, et il vaut mieux attendre que le récit de Moïse nous y conduise. Quand nous serons donc arrivés à cet endroit de la Genèse, je vus dirai plus à propos ce que m’inspirera la grave divine pour (79) vous développer le véritable sens de l’Écriture. Vous acquerrez ainsi la vraie connaissance des choses, et vous rendrez à Dieu la gloire qu’il mérite sans lui imputer une faute dont l’homme seul est coupable. C’est pourquoi abordons, si vous le voulez bien, l’explication des versets qui suivent immédiatement.

Et le Seigneur Dieu dit: il n’est pas bon que l’homme soit seul. L’Écriture répète ici cette expression qu’elle a déjà employée: le Seigneur Dieu, afin que nous la retenions bien, et que nous ne préférions pas à ses enseignements-là nos vaines interprétations. Et le Seigneur Dieu dit: il n’est pas bon que l’homme soit seul. Voyez comme le Dieu bon ne cesse d’accumuler sur l’homme bienfaits sur bienfaits, et comme dans sa généreuse libéralité il entoure de nouveaux honneurs cet être doué de raison. Son but est de lui rendre la vie plus douce et plus agréable. Et le Seigneur Dieu dit: il n’est pas bon que l’homme soit seul; faisons-lui une aide semblable à lui. Ici Dieu emploie pour la seconde fois cette expression: faisons. Au moment de créer l’homme, il avait dit: faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance; et sur le point de former la femme, il dit également: faisons. Mais à qui adresse-t-il cette parole? Certes ce n’est point à quelque puissance créée, mais à celui qu’il a engendré, à ce fils unique qui est l’ange du grand conseil et le prince de la paix. Et afin qu’Adam sût que la femme qui allait être formée lui serait égale en dignité, Dieu répète les mêmes termes qu’il avait employés pour sa création, et dit: faisons à l’homme une aide qui lui soit semblable.

Ces deux mots aide et semblable renferment un sens qu’il faut peser mûrement. Je ne veux pas, dit le Seigneur, que l’homme soit seul, et il convient de lui donner une compagne qui le console, et qui lui vienne en aide. Telle est la mission de la femme. Aussi après avoir dit faisons-lui une aide, il ajoute immédiatement: « qui soit semblable à lui. » Or cette dernière parole ne doit point s’entendre des animaux, ni des oiseaux que le Seigneur va amener devant Adam. Et en effet, quoiqu’ils lui soient d’un grand secours dans ses travaux, ils sont privés de raison, et par conséquent bien inférieurs à la femme qui en est douée. Aussi l’écrivain sacré rapporte d’abord cette parole une aide semblable à lui, et puis il ajoute: le Seigneur après avoir formé de la terre tous les animaux de la terre et tous les oiseaux du ciel, les fit venir devant Adam, afin qu’Adam vît comme il les nommerait; et le nom qu’Adam donna à chaque animal est son propre nom. Tout ceci ne fut pas fait au hasard, mais en prévision de l’avenir. Car Dieu, qui n’ignorait pas que bientôt l’homme deviendrait prévaricateur, a voulu par là nous montrer de quels trésors de science il l’avait enrichi en le créant. Aussi lorsqu’Adam viola le commandement du Seigneur, gardons-nous bien de penser qu’il pécha par ignorance, tandis qu’il agit sciemment et par malice.

5. Le récit de Moïse nous révèle en effet combien était étendue la science du premier homme. Le Seigneur, dit-il, fit venir devant Adam tous les animaux, afin qu’Adam vît comme il les nommerait. Dieu en agit ainsi pour lui donner occasion de faire usage de ses vastes connaissances. Aussi l’Écriture ajouta-t-elle que le nom qu’Adam donna à chaque animal est son propre nom. Mais ici, outre la science d’Adam, nous voyons dans cette imposition du nom une preuve de son domaine sur les animaux. Car c’est ainsi, qu’en signe de son autorité, un maître change le nom de l’esclave qu’il achète. Le Seigneur amena donc à Adam tous les animaux afin qu’il les nomma comme étant leur maître. Ne passez pas légèrement sur ce fait, mon cher frère; mais considérez combien devait être vaste et profonde la science d’Adam pour qu’il donnât un nom propre et convenable aux oiseaux et aux reptiles, aux bêtes féroces et aux animaux domestiques ou sauvages, aux poissons qui vivent dans les eaux et aux insectes que produit la terre. L’Écriture nous dit en effet que le nom qu’Adam donna à chaque animal, est son propre nom.

N’est-ce pas ici un acte formel de puissance et de suprême autorité? Mais observez encore que les lions et les léopards, les vipères et les scorpions, les serpents et tous les monstres s’étant présentés humblement devant Adam pour rendre hommage à son empire, et en recevoir un nom, celui-ci n’en parut nullement effrayé. Evitons donc d’accuser le Dieu qui ses a créés, et de proférer contre lui, ou plutôt contre nous-mêmes cet imprudent blasphème pourquoi Dieu a-t-il créé ces animaux? Car tous alors, les bêtes féroces comme les animaux domestiques, reconnurent leur dépendance; et Adam, en leur donnant un nom, fit (80) manifestement acte d’autorité. Or ils conservent aujourd’hui encore le nom qu’il leur imposa, et Dieu l’a permis, afin de perpétuer le souvenir des faveurs dont il avait comblé l’homme. Aussi, en voyant que dans le principe les animaux lui étaient soumis, ne pouvons-nous attribuer à une autre cause qu’à son péché l’affaiblissement et presque la ruine de ce souverain domaine.

Et Adam donna leurs noms aux animaux domestiques, aux oiseaux du ciel, et aux bêtes sauvages. Ces paroles nous apprennent, mon cher frère, combien grande était dans Adam la liberté de la volonté, et l’étendue de la science. Ainsi nous ne saurions dire qu’il ne connaissait pas le bien et le mal. Car n’était-il pas profondément instruit et savant celui qui put donner un nom propre et convenable aux animaux domestiques, aux oiseaux du ciel et aux bêtes sauvages, sans confondre les espèces, et sans imposer aux animaux domestiques des noms qui eussent convenus aux bêtes sauvages, ou à celles-ci des noms qui eussent convenu aux premiers? Conjecturez de là quelle est la puissance de ce souffle de vie que le, Seigneur répandit dans l’homme, et quelle est la science de cette âme spirituelle qu’il lui donna. Et en effet, l’homme est un animal raisonnable, qui se compose de deux natures, d’une âme spirituelle, et d’un corps matériel. Or celui-ci est, par rapport à l’âme, comme un instrument entre les mains d’un excellent artiste. Mais en considérant l’excellence d’un être si parfait, admirez la sagesse du Créateur. Oui, si la beauté des cieux, quand on y réfléchit attentivement, nous porte à célébrer les louanges d’un Dieu créateur, combien plus encore l’étude de l’homme, doué de raison, comblé d’honneurs dès le premier instant de sa création, et enrichi des dons les plus merveilleux, ne doit-elle pas nous exciter à célébrer par de continuelles louanges l’Auteur de ces merveilles, et à rendre gloire à Dieu selon nos forces!

Je voudrais aborder l’explication des versets suivants, mais je crains d’avoir déjà, par ce long entretien, fatigué votre attention; aussi vaut-il mieux ne pas le prolonger. Car l’important n’est pas que je vous dise beaucoup de choses, mais que vous reteniez ce que je vous dis; il ne suffit même pas que vous sachiez pour vous seuls le sens des saintes Écritures; mais il faut encore que vous puissiez le faire connaître à vos frères et le leur expliquer. Je vous engage donc à vous entretenir, au sortir de cette assemblée, du sujet que je viens de traiter, et à vous communiquer mutuellement vos souvenirs. Ce sera un excellent moyen de vous rappeler l’ensemble: et le détail de cet entretien, en sorte qu’arrivés dans vos maisons, vous pourrez en méditer la céleste doctrine. D’ailleurs, cette attention à écouter la parole divine, et cette application à la méditer, vous faciliteront les moyens de calmer le tumulte de vos passions, et d’éviter les embûches du démon.

Et en effet, quand cet esprit mauvais voit une âme tout occupée des choses de Dieu, et comme tout absorbée en de saintes pensées, il n’ose s’en approcher, et il s’en éloigne promptement. Car l’action de l’Esprit-Saint en cette âme est un feu qui le met en fuite. Appliquons-nous donc à ce pieux exercice, afin d’en retirer de si précieux avantages, de vaincre l’ennemi de notre salut, et de mériter des grâces plus abondantes. Par là tout nous succédera heureusement, les difficultés s’aplaniront, le mal lui-même se changera en bien, et les, malheurs de la vie présente ne pourront nous attrister. Car si nous nous occupons exclusivement des choses de Dieu, il prendra soin lui-même de notre existence. Sous sa conduite nous traverserons sans naufrage la mer orageuse de ce monde, et sa main nous dirigera heureusement vers le port du salut. C’est à lui seul qu’appartiennent la, gloire et l’empire, maintenant et.toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Saint Chrysostome, après avoir félicité ses auditeurs de leur zèle à entendre la parole divine, preuve l’excellence de la femme par ces paroles: « Il ne se trouvait point pour Adam d’aidé semblable à lui; » et il en fait ressortir sa supériorité sur les animaux qui ne sont que les serviteurs de l’homme, tandis que la femme est sa compagne. — 2. Il explique ensuite le sommeil mystérieux envoyé à Adam, et la manière dont le Seigneur forma la femme. — 3. Le mode seul de cette formation montre, selon la parole de l’Apôtre, que la femme a été créée pour l’homme; aussi en la voyant. Adam s’écria-t-il par suite d’une révélation prophétique: « Voilà l’os de mes os et la chair de ma chair! » — 4. L’orateur explique ensuite comment Adam et Eve ne rougissaient pas de leur nudité en disant qu’ils étaient revêtus d’innocence et de-pureté, et que leur vie, avant le péché, était tout angélique. — 5. En terminant, il ramène l’attention de ses auditeurs à la manière, dont ils ont passé la première moitié du carême, et les engage à éviter les différents péchés qui se commettent par la langue.

1. Je vous suis bien reconnaissant de ce que trier vous m’avez écouté avec tant de bienveillance. La longueur de notre entretien n’a point paru vous fatiguer, et votre attention s’est soutenue depuis le commencement jusqu’à la fin. Aussi suis-,fie fondé à espérer que vous mettrez mes conseils en pratique. Car celui qui écoute 7a parole sainte avec tant de plaisir témoigne bien qu’il veut y conformer sa conduite; et `d’ailleurs le nombreux concours de ce soir suffirait seul pour me garantir vos heureuses dispositions. Un bon appétit est un signe de bonne santé, et de même la faim de la parole divine est l’indice d’une âme très-bien disposée. Mais puisque votre zèle me promet des fruits abondants, et qu’il me garantit que vous vous conformerez à mes enseignements, comment ne pas vous donner, mes chers frères, la récompense que je vous promis hier? J’entends cette doctrine spirituelle que je vous distribue sans m’appauvrir, et qui néanmoins vous rend plus riches. Telle est en effet la nature des biens spirituels, qui sous ce rapport sont fort différents des biens temporels. Car à l’égard de ces derniers, on ne saurait en être prodigue,ni enrichir les autres qu’à ses dépens; ici au contraire on augmente ses propres trésors en les distribuant, et l’on multiplie les richesses de ses frères.

De mon côté, je suis tout disposé à vous communiquer ces biens spirituels, et du vôtre les âmes s’ouvrent et se dilatent pour les recevoir; il faut donc que je vous donne de ma plénitude, et que je m’acquitte de ma dette en vous expliquant les versets de la Genèse qui viennent d’être lus. Oui je veux, mes chers frères en faire le sujet de cet entretien, en rechercher avec soin le sens caché, et vous enrichir de leurs abondants trésors. L’Écriture nous dit: Mais pour Adam il ne se trouvait point d’aide qui lui fût semblable; que signifie cette parole, mais pour Adam? et pourquoi employer ici cette conjonction? ne suffisait-il pas de dire: pour Adam il ne se trouvait pas d’aide? ce n’est point sans raison, ni par simple curiosité que j’entre dans ce détail, et je me propose de vous apprendre par ce minutieux examen due dans l’Écriture il ne faut passer légèrement ni sur un mot, ni sur une syllabe. Car ce ne sont point ici (82) des paroles jetées au hasard, mais le langage de l’Esprit-Saint. Aussi peut-on y découvrir de précieux trésors même sous une seule syllabe. Veuillez donc, je vous en conjure, m’écouter avec soin, et ne faites paraître ni lâcheté, ni nonchalance. Soyez au contraire attentifs, et ne vous laissez point distraire par les préoccupations des affaires, ou les soucis des choses temporelles. Car chacun doit être touché de la dignité de cette sainte assemblée, et ne pas oublier que c’est Dieu lui-même qui nous parle par la bouche de son prophète. Ainsi qu’en vous l’oreille et l’esprit soient ouverts et éveillés afin que vous ne perdiez pas un seul mot, et que la semence de la parole divine ne tombe point sur la pierre, ou le long du chemin, ni parmi les épines. Puisse-t-elle au contraire se répandre sur une bonne terre! je veux dire en des coeurs bien préparés, alors elle se multipliera et vous produira des fruits abondants.

Expliquons donc le sens de cette phrase: Mais pour Adam, il ne se trouvait point d’aide qui lui fût semblable; et voyez d’abord avec quelle exactitude s’exprime la sainte Écriture! Après nous avoir dit: Mais pour Adam, il ne se trouvait point d’aide, elle poursuit et ajoute ces mots: qui lui fût semblable. Cette addition nous fait comprendre le sens de la conjonction. Je pense que, parmi vous, quelques esprits plus éclairés devinent presque ce que je vais dire; mais il est de mon devoir d’instruire tous mes auditeurs, et de me faire comprendre de chacun d’eux. C’est pourquoi je vous expliquerai les raisons qu’a eues Moïse de parler ainsi, mais il faut un peu de patience. Vous vous souvenez que l’écrivain sacré a précédemment rapporté cette parole du Seigneur: Faisons à Adam une aide qui lui soit semblable, et qu’ensuite il est revenu sur la création des bêtes, des reptiles et de tous les animaux. Et Dieu, dit-il, avait formé de la terre tous les animaux et tous les oiseaux du ciel, et il les fit venir devant Adam, afin qu’Adam vît comment il les nommerait. Ainsi Adam leur imposa à tous un nom, comme étant le maître de tous; et selon la sagesse qu’il avait reçue du Seigneur, il donna aux bêtes féroces, aux oiseaux et aux animaux domestiques, le nom qui est resté leur propre nom. Mais quoique les animaux servent aux usages de l’homme, et qu’ils lui aident dans ses travaux, néanmoins par cela seul qu’ils sont privés de raison, ils lui sont bien inférieurs. C’est pourquoi nous ne saurions penser que c’est d’eux que le Seigneur a voulu parler quand il a dit: faisons une aide à Adam.

Sans doute les animaux nous prêtent leur secours, et ils nous sont utiles en bien des choses; -mais ils n’en sont pas moins privés de raison. Qu’ils nous soient utiles, l’expérience le prouve, car nous employons les uns à tirer des fardeaux et les autres à cultiver la terre. Ainsi le boeuf traîne la charrue, ouvre les sillons et opère les divers travaux de l’agriculture. L’âne est très-propre à porter des fardeaux, et la plupart des autres animaux servent aux besoins de notre existence. La brebis nous donne la laine pour nous vêtir, et le poil de la chèvre se prête à mille usages; de plus elle nous nourrit de son lait. Ainsi, pour que nous ne puissions appliquer aux animaux cette parole: faisons à Adam une aide, l’écrivain sacré commence son récit par ces mots: Mais pour Adam il ne se trouvait point d’aide qui lui fût semblable. C’est comme s’il nous disait: tous les animaux ont été créés pour le service de l’homme, et ils ont reçu de lui leur nom, mais aucun n’est digne d’être son aide. Aussi voulant nous raconter la formation de la femme, a-t-il soin d’introduire le Seigneur qui prononce cette parole: faisons à Adam une aide qui lui soit semblable, qui soit digne de lui, produite de la même substance et son égale. C’est pourquoi Moïse dit: Mais pour Adam il ne se trouvait point d’aide qui lui fût semblable; et il nous indique par là que quelque grands que soient à l’égard de l’homme les services des animaux, l’aide de la femme sera pour Adam bien plus excellente en toutes manières.

2. Aussi n’est-ce qu’après avoir. créé tous les animaux, et les avoir conduits au premier homme pour qu’il leur donnât un nom, que Dieu s’occupe de lui former une aide qui lui soit semblable. Déjà l’homme avait été le but de toute la création, et il avait produit pour lui toutes les créatures. Mais Dieu voulut alors y ajouter l’aide de la femme, et observez ici avec quelle précision de détails l’Écriture décrit la formation de la femme. Elle nous avait déjà appris que le Seigneur se proposait de donner à l’homme une aide qui lui fût semblable, car elle nous avait rapporté cette parole: faisons à Adam une aide selon lui; et encore celle-ci: Mais pour Adam il ne se trouvait point d’aide (83) qui lui fût semblable. Maintenant elle va nous apprendre que Dieu forma la femme de la substance même de l’homme. Et le Seigneur Dieu, dit-elle, envoya à Adam un profond sommeil, et pendant qu’il dormait, il prit une de ses côtes et mit de la chair à la place. Et le Seigneur Dieu produisit la femme de la côte qu’il vivait ôtée à Adam et l’amena devant Adam. (Gen. 21, 22.) L’énergie de ces paroles est grande, et elles surpassent l’intelligence de l’homme. C’est pourquoi l’on ne saurait les comprendre qu’en les approfondissant avec l’oeil de la foi.

Dieu, dit Moïse, envoya à Adam un profond sommeil, et pendant qu’il dormait. Quelle exactitude de doctrine et quelle sublimité de langage! L’écrivain sacré, ou plutôt l’Esprit-Saint, par sa plume, nous apprend ici deux choses, le profond sommeil d’Adam, et les suites de ce sommeil. Mais ce sommeil ne ressemblait en rien au sommeil ordinaire. Car le Dieu créateur, sage et puissant, voulait éviter qu’Adam ressentît la moindre douleur, de crainte que ce souvenir pénible ne l’aigrît contre la femme qui devait être formée d’une de ses côtes. C’est pourquoi il lui envoya un profond sommeil, ou plutôt un profond assoupissement qui le priva de l’usage de ses sens. Alors, le Seigneur, comme un habile ouvrier, ôta à Adam une de ses côtes, mit de la chair en sa place, et de la côte enlevée forma dans sa bonté le corps de la première femme. Il envoya donc à Adam un profond sommeil, et pendant qu’il dormait, il lui enleva une de ses côtes, et il prit de la chair à la place. C’était pour qu’à son réveil Adam ne s’aperçût pas de ce qui était arrivé. Car il devait plus tard en être instruit, quoique dans le moment même il n’en eût aucune connaissance. Aussi le Seigneur disposa-t-il toutes choses afin de lui ôter tout sentiment de douleur et de tristesse. Il enleva donc une de ses côtes sans qu’il en ressentît aucune souffrance, et il mit de la chair à la place, pour qu’il ne s’aperçût de rien. Or c’est de cette côte que Dieu forma la femme. Récit admirable, et qui surpasse de beaucoup l’intelligence de l’homme. Au reste, tel est le caractère de toutes les oeuvres de Dieu; et ce n’est pas ici un moindre miracle que d’avoir formé Adam d’un peu de poussière et de boue.

Mais observez encore comme l’Écriture s’accommode à notre faiblesse. Et Dieu, dit-elle; prit une des côtés d’Adam, Gardons-nous bien d’interpréter ces paroles d’une manière toute humaine, et ne voyons, dans leur humble simplicité, qu’une pure condescendance envers notre infirmité. Car si l’Écriture ne se fût ainsi exprimée, comment aurions-nous pu comprendre ces profonds mystères? Arrêtons-nous donc bien moins au sens littéral, qu’à des pensées dignes de Dieu. Ainsi cette parole: Et Dieu prit et toute autre semblable ne sont que pour se proportionner à notre faiblesse. Au reste, l’Écriture emploie ici les mêmes expressions dont elle s’était servie en parlant d’Adam. Elle avait dit précédemment: Le Seigneur Dieu prit l’homme; le Seigneur Dieu fit à Adam ce commandement; et encore Le Seigneur Dieu dit: raisons-lui une aide qui lui soit semblable. De même ici elle dit: Le Seigneur Dieu forma la femme de la côte qu’il avait ôtée à Adam; et un peu auparavant elle avait dit: Et le Seigneur Dieu envoya à Adam un profond sommeil. Ainsi ces expressions n’indiquent aucune différence entre le Père et le Fils, et l’Écriture les emploie indifféremment, parce que ces deux personnes divines n’ont qu’une seule et même nature. Aussi retrouvons-nous la même façon de s’exprimer quand il s’agit de la formation de la femme: Et le Seigneur Dieu forma la femme de la côte qu’il avait ôtée à Adam.

Que diront ici les hérétiques, qui veulent tout examiner curieusement, et qui se flattent de connaître même la génération du Créateur? Mais quelle parole expliquerait ce mystère! et quelle intelligence pourrait le comprendre: Le Seigneur, dit l’Écriture, prit une des côtes d’Adam, et de cette seule côte il forma la femme tout entière. Eh! pourquoi ne parler que de ce second miracle? Car dites-moi d’abord comment Dieu ôta cette côte, et comment Adam ne ressentit aucune douleur? Ce sont autant de mystères que vous ne sauriez expliquer, et que le Créateur seul qui les a opérés peut comprendre. Mais puisque nous ne pouvons concevoir des choses qui sont sous nos yeux, ni comprendre la création de la femme qui a été formée de la substance de l’homme, il n’appartient qu’au délire et à la folie de rechercher curieusement l’essence du Créateur, et de se vanter d’en avoir l’intelligence. Les esprits célestes ne peuvent eux-mêmes sonder cet abîme, et ils se contentent de glorifier le Seigneur avec crainte et tremblement.

3. Et le Seigneur Dieu produisit la femme (84) de la côte qu’il avait ôtée à Adam. Admirez l’exactitude de l’Écriture! Elle ne dit pas, Dieu forma, mais produisit, parce qu’il prit une portion d’une chair déjà formée, et qu’il ne fit que l’augmenter, Dieu produisit donc la femme, non par l’acte d’une création nouvelle, mais en ôtant à Adam une portion de chair, et produisant de cette faible portion un être complet en toutes ses parties. Combien donc est grande la puissance du Créateur qui, avec si, peu de matière, a formé les membres souples et élégants de la femme, et a produit cet être si parfait, qui est doué d’une exquise sensibilité et qui procure à l’homme une douce société et une grande consolation! Car c’est pour la consolation de l’homme (lue la femme a été formée; aussi l’Apôtre dit-il que l’homme n’a pas été créé pour la femme, niais la femme pour l’homme. (I Cor. II, 9.)

Voyez donc comment toutes choses sont faites pour l’homme! L’univers était créé, ainsi que les animaux qui devaient servir à sa nourriture, ou l’aider en ses travaux; mais il lui manquait une compagne qui pût converser avec lui, et qui étant de la même nature, pût embellir son existence. C’est pourquoi Dieu prit une de ses côtes, et par un acte de sa suprême sagesse en forma un être doué de raison, en tout semblable à l’homme, et capable de lui venir en aide dans les besoins, comme dans les douceurs de la vie. Or c’est Dieu lui-même qui dans son infinie sagesse a ainsi disposé et arrangé toutes ces choses, et quoique notre esprit soit trop faible pour les comprendre; nous ne laissons pas de les croire, parce que tout est soumis à sa volonté et à son commandement.

Et le Seigneur Dieu produit la femme de la côte qu’il avait ôtée à Adam, et il l’amena devant Adam. Comme la femme n’avait été formée que pour Adam, le Seigneur la lui amène, et semble lui dire: La création entière ne pouvait vous offrir une aide qui vous fût semblable, aussi vous avais-je promis une compagne digne de vous. J’acquitte aujourd’hui ma promesse en vous présentant ce nouvel être parfait et accompli. Le Seigneur amena donc la femme devant Adam, et Adam dit: Voilà maintenant l’os de mes os, et la chair de ma chair. Cette parole nous montre qu’Adam reçut alors de Dieu l’esprit de prophétie, de même qu’il en avait reçu le don admirable de la science. Ce fut en effet par suite de ce don qu’il imposa à chacune des espèces si nombreuses des animaux leur nom propre et véritable. Mais ici l’écrivain sacré a eu bien soin de nous avertir qu’Adam avait été plongé dans un profond assoupissement, en sorte qu’il n’avait eu aucune sensation de ce qui s’était passé en lui. Aussi, lorsqu’à la vue de la femme il se montre instruit de tout, nous ne pouvons douter qu’il n’ait reçu l’esprit prophétique, et qu’il n’ait parlé par l’inspiration du Saint-Esprit.

Adam ignorait humainement la création de la femme, et cependant dès que Dieu la lui amène, il dit: Voilà maintenant l’os de mes os, et la chair de ma chair. Un autre interprète, au lieu du mot, maintenant, écrit une fois; comme si Adam eût déclaré que pour cette fois-ci seulement la femme était formée de cette manière, et que ce mode de génération ne se renouvellerait plus. C’est comme s’il eût dit: maintenant la femme a été formée de l’homme, mais dorénavant l’homme naîtra de la femme, ou plutôt de l’union des deux sexes. Car, dit l’Apôtre, l’homme n’a point été tiré de la femme, mais la femme a été tirée de l’homme; et l’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme l’a été pour l’homme. (I Cor. II, 8, 9.) Eh! direz-vous en m’interrompant, ces paroles montrent que la femme est formée de l’homme. Attendez donc un peu, et admirez avec quelle exactitude s’exprime l’Apôtre. Cependant, continue-t-il, ni l’homme n’est point sans la femme, ni la femme sans l’homme (Ibid. 2), voulant dire que depuis la formation de la première femme, et l’homme et la femme naissent de la même manière, par. l’union des sexes. Tel.est le sens de cette parole qu’Adam dit de la femme: Voilà maintenant l’os de me os, et la chair de ma chair.

4. Mais voulez-vous mieux connaître encore la certitude de cette prophétie, et son éclatant accomplissement qui durera jusqu’à la fin du monde? écoutez ces autres paroles d’Adam: Celle-ci s’appellera d’un nom pris du nom de l’homme, parce qu’elle a été tirée de l’homme. C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, et s’attachera à sa femme, et ils seront deux dans une même chair. Voyez-vous avec quel soin Adam lui-même nous explique sa pensée, et comme il pénètre l’avenir de son regard prophétique? Celle-ci, dit-il, s’appellera d’un nom pris du nom de l’homme, parce qu’elle a été tirée de l’homme. Cette première parole nous rappelle que Dieu prit une des (85) côtes d’Adam pour en former la femme, et la suivante nous révèle l’avenir. C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, et s’attachera à sa femme; et ils seront deux dans une même chair. Mais qui lui avait appris toutes ces choses? d’où pouvait-il connaître l’avenir, et le mode de la propagation du genre humain? Quelle idée surtout pouvait-il se former de l’union des deux sexes, puisque cette union n’exista qu’après la chute de nos premiers parents? jusqu’à ce moment ils vécurent dans le paradis terrestre d’une vie tout angélique, et ne connurent ni les feux de la concupiscence, ni la révolte des passions. Ils ignorèrent également les maladies, et les divers besoins du corps, car ils avaient été créés incorruptibles, et immortels.

Quant à l’usage des vêtements, l’Écriture nous dit qu’ils étaient nus et qu’ils n’en rougissaient pas. C’est qu’avant le péché et la désobéissance, la grâce divine était comme leur vêtement; aussi ne rougissaient-ils point de leur nudité. Mais dès qu’ils eurent violé le précepte du Seigneur, ils connurent qu’ils étaient nus, et ils en rougirent. Qui suggéra. donc à Adam les paroles qu’il prononça alors? et n’est-il pas évident qu’il reçut le don de prophétie, et qu’il découvrit l’avenir du regard de l’intelligence? Ce n’est pas sans raison que j’appuie sur ces détails, car ils nous montrent l’immense bonté du Seigneur envers le premier homme. Il menait dans le principe la vie des anges, était enrichi de mille bienfaits, et possédait même l’esprit prophétique. Aussi lorsque vous le voyez, après tant de grâces et de faveurs, devenir prévaricateur, gardez-vous de rejeter la faute sur Dieu, et n’en accusez que l’homme. C’est lui seul, comme je le dirai plus tard, qui s’est privé. de tant de biens par sa désobéissance, et qui a été légitimement condamné pour son péché.

Rappelons-nous donc l’état d’innocence où le Seigneur l’avait établi, et les bienfaits sans nombre dont il l’avait comblé. Et d’abord avant même que l’homme existât, il avait produit pour lui l’univers et toutes les créatures; il le créa ensuite lui-même afin qu’il en jouît pleinement, et lui donna pour demeure le paradis terrestre. Bien plus, il l’éleva au-dessus de tous les-animaux qu’il soumit à sa puissance, et voulut qu’il nommât chacun d’eux comme un maître nomme ses esclaves. Enfin, parce que l’homme était seul, et qu’il avait besoin d’une aide qui lui fût semblable, le Seigneur n’omit point de lui donner cette satisfaction; et, après avoir créé la femme selon le type de sa divine sagesse, il la remit entre ses mains. Enfin le Seigneur couronna ces immenses bienfaits par l’honneur du don de prophétie et le privilège de régner en souverain sur l’univers entier. Il voulut même qu’Adam frit exempt de toute inquiétude comme de tout souci par rapport aux besoins du corps et à l’usage des vêtements: en sorte que sur la terre il menait la vie des anges. Oui, au seul souvenir de ces ineffables bienfaits, je ne sais qu’admirer la bonté du Seigneur, et je m’étonne de voir l’homme si ingrat, et le démon si rempli d’une noire jalousie. Car cet esprit mauvais ne put supporter que dans un corps mortel l’homme fût l’égal des anges.

5. Mais je m’arrête ici pour ne pas trop prolonger ce discours, et je remets à demain l’explication des embûches que le démon tendit à nos premiers parents. Je termine donc en vous priant de retenir mes paroles d’aujourd’hui, et d’en faire le sujet de vos entretiens, afin que vous les graviez plus profondément dans votre mémoire. Car le souvenir habituel (les grâces dont Dieu combla le premier homme ne peut que nous porter à une juste reconnaissance, et nous exciter puissamment à la vertu. II est certain en effet que celui qui nourrit en son coeur la pensée des bienfaits du Seigneur, s’efforcera de ne pas s’en montrer indigne. Bien plus, il s’appliquera à mériter par sa reconnaissance que Dieu lui en accorde de nouveaux. Eh! notre Dieu n’est-il pas généreux! et s’il soit que nous lui sommes reconnaissants de ses premières grâces, il nous en donnera de plus abondantes encore. Soyons donc toujours attentifs à l’affaire de notre salut, et ne laissons point nos journées s’écouler dans une lâche oisiveté. Préoccupons-nous beaucoup moins d’avoir passé la moitié du carême, que de savoir si nous avons avancé dans la vertu, et si nous nous sommes corrigés de quelque défaut.

Et en effet, si, nourris chaque jour de la parole sainte, nous restons toujours les mêmes, sans croître en vertus, et sans déraciner de notre coeur aucun germe de péché, le jeûne nous deviendra plus nuisible qu’utile; car celui qui rend infructueux tant de secours spirituels se prépare de rigoureux châtiments. Je vous conjure donc de bien employer ce qui nous (86) reste du carême; et pour cela, chaque semaine, ou plutôt chaque jour, rentrons en nous-mêmes, purifions notre âme de tout péché, et appliquons-nous à la pratique des bonnes oeuvres. C’est le conseil que nous donne le Psalmiste quand il dit: Eloignez-vous du mal, et faites le bien (Ps. XXXVI, 27); et telle est l’essence du véritable jeûne. Ainsi l’homme violent et emporté doit modérer sa colère par de pieuses pensées, et devenir doux et patient; ainsi encore l’intempérant et le paresseux doivent se montrer sobre et laborieux; et le voluptueux, trop épris d’une beauté mortelle, doit chasser de son coeur tout désir criminel, et graver dans son esprit cet oracle du divin Sauveur: Celui qui aura regardé une femme pour la convoiter, a déjà commis l’adultère dans son coeur. (Matth. V, 28.) Cette pensée l’aidera à fuir l’incontinence et à pratiquer la chasteté.

J’exhorte également ceux dont la parole précipitée et téméraire s’épanche au hasard, à dire avec le Psalmiste: Seigneur, mettez une garde à ma bouche, et une porte à mes lèvres (Ps. CXL, 9); désormais, ils ne devront plus proférer que des paroles sages et utiles, selon ce précepte de l’Apôtre: Que toute aigreur, tout emportement, toute colère, toute querelle, toute médisance et toute malice soit bannie d’entre vous; et encore: Que toute parole soit bonne, utile, édifiante et propre à donner la grâce à ceux qui l’écoutent. (Eph. IV, 31, 29.) Quant à l’habitude du jurement, il faut absolument l’extirper du milieu de nous, car Jésus-Christ a dit: Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens: Tu ne te parjureras point; et moi, je vous dis de ne jurer en aucune sorte. (Matth. V, 33, 34.) Ne m’objectez donc point que vous jurez pour une cause légitime, puisqu’il n’est jamais permis de jurer, que la chose soit juste ou injuste. Mais afin que notre bouche ne prononce aucun jurement, sachons modérer notre langue, nos paroles et même nos pensées; car, en empêchant que des (86) pensées mauvaises se produisent en notre esprit, nous éviterons de les traduire au dehors par des paroles coupables. Enfin, ayez soin aussi de fermer l’oreille à tout discours vain et médisant, selon cet avis de Moïse: N’écoutez point la voie du mensonge. Le Psalmiste nous dit également: J’éloignais celui qui médisait secrètement de son prochain. (Exod. XXIII, 1; Ps. I, 5.)

Concluez de tout ceci, mon cher frère, que l’acquisition des vertus chrétiennes exige de généreux efforts et une vigilance continuelle. La moindre négligence suffit quelquefois pour tout perdre; et c’est le reproche que le saint roi David adressait aux Juifs. Tranquillement assis, leur disait-il, vous parlez contre votre frère, et vous préparez un piège au fils de votre mère. (Ps. XLIX, 20.) Cette attention à régler tous nos sens nous facilitera beaucoup les divers exercices de la piété. Ainsi, notre langue louera et glorifiera le Seigneur, nos oreilles s’ouvriront à la parole sainte et à ses salutaires instructions, et notre esprit s’appliquera à méditer les vérités de la foi; nos mains, pures de tout acte d’avarice ou de rapine, s’exerceront aux bonnes oeuvres et à l’aumône, et nos pieds ne nous conduiront point au théâtre et à ses dangereux spectacles, ni au cirque et aux courses des chars; mais aux églises, aux maisons de la prière, et aux tombeaux des martyrs, afin que, parleur intercession, nous obtenions les bénédictions du ciel et la grâce de ne pas succomber aux embûches du démon. Cette active sollicitude pour notre salut fera encore que le jeûne du carême nous sera grandement utile, que nous éviterons les piéges du tentateur, et que nous obtiendrons les miséricordes divines; puissent-elles se répandre sur nous tous, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient, avec le Père et l’Esprit-Saint, la gloire, l’honneur et l’empire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Après un court exorde, l’orateur aborde l’histoire de la chute de nos premiers parents, et prouve, par le fait seul de l’entretien d’Eve avec le serpent que tous les animaux étaient soumis à l’homme. — 2. Il réfute ensuite l’opinion de ceux qui prétendaient que ce serpent était doué de raison, et établit qu’il ne fut que l’organe et l’instrument du démon. — 3. Il décrit alors longuement le colloque de celui-ci avec la femme, et reproché amèrement à cette dernière son imprudente confiance. — 4. Il n’est pas moins sévère pour Adam qui préféra se montrer complaisant envers son épouse plutôt qu’obéissant envers Dieu. — 5. Le premier effet du péché ayant été de faire connaître à Adam et à Eve leur nudité, saint Chrysostome explique en quel sens l’Écriture dit que leurs yeux furent ouverts; il combat à cette occasion ceux qui soutenaient qu’avant sa désobéissance Adam n’avait pas la connaissance du bien et du mal, et explique pourquoi l’Écriture nomme l’arbre fatal, l’arbre de la science du bien et du mal. — 6. Il montre la sagesse de Dieu dans la facile défense faite à l’homme, et termine par un éloquent parallèle entre l’arbre du paradis terrestre et l’arbre de la croix.

1. Je veux aujourd’hui, mes chers frères, mettre à votre disposition un trésor spirituel qui ne se vide jamais, quoiqu’on y prenne à pleines mains: il possède même le double privilège d’enrichir tous ceux qui se l’approprient et de se remplir de nouveau, lorsqu’on le croit épuisé. Souvent une légère portion d’un trésor matériel suffit pour nous rendre puissamment riches; et à plus forte raison les moindres paroles de l’Écriture contiennent d’excellentes vérités qui sont comme d’abondantes richesses. Le propre de ce trésor est d’enrichir tous ceux qui le trouvent, et d’être lui-même inépuisable, parce qu’il s’alimente sans cesse aux sources de l’Esprit-Saint. Il faut donc que de votre côté vous reteniez mes explications avec soin, et que du mien, je m’efforce de vous les rendre plus intelligibles, car la grâce est toute prête, et ne demande que des coeurs sur lesquels elle se puisse largement répandre. Au reste, l’explication du passage qui vient d’être lu, sera bien propre à nous montrer l’immense bonté du Seigneur, et son extrême bienveillance à l’égard de notre salut.

Et ils étaient tous deux nus, Adam et la femme, et ils n’en rougissaient pas. (Gen. II, 25.) Considérez, je vous y invite, l’éminent bonheur de nos premiers parents. Combien ils étaient élevés au-dessus de toutes les créatures sensibles et grossières! ils habitaient moins la terre que le ciel; et quoique revêtus d’un corps, ils n’en sentaient pas les infirmités, puisqu’ils n’avaient besoin ni de toit, ni d’habits, ni d’aucun autre secours extérieur. Or ce n’est point sans raison et sans motif que la sainte Écriture entre dans ce détail, et nous apprend que leur vie était exempte de. douleur et de tristesse, et que leur état était presque celui des anges. Elle veut qu’en les voyant ensuite dépouillés de tous ces privilèges, et tombés d’une haute opulence dans une profonde misère, nous n’attribuions leur chute qu’à leur propre négligence. Au reste, il est important de faire attention à ce passage entier de la Genèse. Car Moïse a dit d’abord qu’Adam et Eve étaient nus, et qu’ils n’en rougissaient pas. Eh! comment eussent-ils connu leur nudité, puisque la gloire céleste les parait comme d’un superbe vêtement! Puis il ajoute que le serpent était le plus rusé de tous les animaux que (88) le Seigneur Dieu avait créés sur la terre, et le serpent dit à la femme: Pourquoi Dieu vous a-t-il dit: ne mangez pas du fruit de tous les arbres qui sont dans le paradis?

Voyez-vous la noire jalousie du démon, et ses embûches multipliées! il ne put souffrir que l’homme fût placé dans un rang d’honneur qui l’égalait presque aux anges. Et en effet, le Psalmiste dit de l’homme: Seigneur, vous l’avez un peu abaissé au-dessous des anges (Ps. VIII, 6); et encore, cette expression, un peu abaissé se rapporte-t-elle à l’état qui a suivi le péché de la désobéissance, puisque David parlait après la chute de l’homme. Le démon voyait donc que l’homme était un ange sur la terre, et la vue de son bonheur faisait sécher d’envie cet auteur de tous les maux. Car lui-même avait fait partie des choeurs célestes, mais sa volonté mauvaise et sa grande malice l’avaient précipité du plus haut des cieux. C’est pourquoi il tenta de rendre l’homme désobéissant, afin que lui faisant perdre la grâce divine, il pût le dépouiller des biens dont le Seigneur l’avait enrichi. Comment s’y prit-il? Il se servit du serpent, qui était le plus rusé de tous les animaux, ainsi que nous l’apprend:Moise: Or, le serpent était le plus rusé de tous les animaux que le Seigneur Dieu avait créés sur la terre. Ce fut l’instrument qu’il mit en oeuvre pour tromper la femme, et pour la séduire par une insidieuse familiarité, comme étant plus faible et plus simple que l’homme. Et le serpent dit à la femme. Cet entretien nous montre que dans le principe, ni l’homme, ni la femme n’avaient frayeur des animaux, et que ceux-ci reconnaissaient tous leur empire et leur autorité. Les bêtes sauvages et féroces étaient alors aussi soumises que le sont aujourd’hui les animaux domestiques.

2. Ici peut-être me demandera-t-on si le serpent était doué de raison. Assurément non et le sens de l’Écriture est que ce fut le démon qui emprunta son organe, et qui trompa l’homme par un effet de sa noire jalousie. Le serpent ne fut donc que l’instrument docile de sa malice, et il s’en servit pour tenter d’abord la femme, comme étant plus faible, et ensuite pour entraîner, par elle, le premier homme. Ainsi, il dressa ses embûches par l’intermédiaire du serpent, et, par son organe, il entra en conversation avec la femme: Pourquoi lui demanda-t-il, Dieu vous a-t-il dit: ne mangez pas du fruit de tous les arbres qui sont dans le paradis? Mais, considérez la malice de cet esprit artificieux. On dirait qu’il ne veut qu’insinuer une bonne pensée, et qu’il n’interroge la femme sur cette défense que par le motif d’un tendre intérêt. C’est ce que montre lien cette parole: Pourquoi Dieu vous a-t-il dit: Ne mangez pas du fruit de toits les arbres qui sont dans le paradis? Cet esprit mauvais semble lui dire: Pourquoi Dieu vous a-t-il interdit une si douce jouissance? et pourquoi ne vous a-t-il pas accordé l’usage de tous les fruits que produit ce jardin? il ne vous en a permis la vue que pour vous en rendre la privation plus pénible et plus amère. Pourquoi Dieu vous a-t-il dit? Eh quoi! ajouta-il encore, y a-t-il réellement pour vous avantage d’habiter ce jardin, puisque vous ne pouvez jouir de ses productions? ou plutôt n’est-ce pas un véritable supplice que de voir ces beaux fruits, et de ne pouvoir en manger?

Observez comme des paroles insinuèrent le poison dans le coeur de la femme. Elle devait dès le début soupçonner la malice de son interlocuteur, car il lui mentait sciemment, et ne semblait lui porter intérêt que pour connaître le commandement du Seigneur, et l’engager ensuite à le transgresser. Eve pouvait donc apercevoir facilement l’imposture; et elle devait soudain repousser les paroles de l’esprit mauvais et ne point devenir le jouet de sa malice: mais elle ne le voulut pas. Il fallait, dis-je, que dès le principe elle rompît l’entretien, et que, désormais, elle se bornât à parler à l’homme pour qui seul elle avait été formée, et dont elle était la compagne et l’égale, non moins que l’aide et la consolation. Mais elle se laissa, je ne sais comment, engager dans ce funeste colloque, et elle écouta les insidieuses paroles que le démon lui adressait par l’organe du serpent. Du moins il lui était aisé de reconnaître que ces paroles n’étaient que tromperie et mensonge, puisqu’elles affirmaient tout le contraire de ce que Dieu leur avait commandé. C’est pourquoi à l’instant même elle eût dû prendre la fuite, rompre toute relation et maudire cet esprit méchant qui osait censurer les ordres du Seigneur. Mais Eve fut si légère et si irréfléchie que, loin de fuir, elle révéla au démon le précepte divin, et, selon l’expression de l’Évangile, elle jeta des pierres précieuses devant un pourceau. Ainsi elle agit contre ce commandement du Sauveur: Ne jetez pas vos perles devant les pourceaux, de peur qu’ils (89) ne les foulent aux pieds, et que se retournant, ils ne vous déchirent. (Matth. VII, 6.)

C’est ce qui arriva alors: Eve jeta devant le démon, ce pourceau immonde et cette bête farouche, les perles du précepte divin; et cet esprit mauvais, qui agissait par l’organe du serpent, les foula indignement par ses audacieux mensonges; bien plus, se retournant ensuite contre la femme, il la fit tomber, ainsi que l’homme, dans l’abîme de la désobéissance, tant il est dangereux de révéler indistinctement les secrets divins! Avis à ceux qui causent de religion indifféremment avec tous! Car Jésus-Christ, dans cet endroit de l’Évangile, désigne bien moins des pourceaux véritables que ces hommes dont les moeurs sont dépravées, et qui se plongent, comme de vrais pourceaux, dans la fange du péché. Il nous enseigne donc à observer les personnes et les moeurs de ceux auxquels nous expliquons les enseignements de la religion, de peur que ces entretiens ne nous soient mutuellement nuisibles. Car, outre que des esprits de ce caractère ne profitent guère de nos paroles, ils entraînent souvent dans l’abîme ceux qui, sans nulle discrétion, répandent devant eux ces perles divines. Ainsi, soyons en cela prudents et réservés, afin de ne pas nous laisser séduire comme nos premiers parents. Car si la femme n’eût point jeté les perles devant ce pourceau, elle n’eût point désobéi elle-même à Dieu et n’eût point entraîné l’homme dans son péché.

3. Mais écoutons la réponse de la femme. Le tentateur demande: pourquoi Dieu vous a-t-il dit: Ne mangez pas de tous les fruits des arbres du Paradis? et la femme lui répond: Nous mangeons du fruit de tous les arbres de ce jardin; mais pour le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu nous a dit: N’en mangez point et n’y touchez point, de peur que vous ne mouriez. Voyez-vous la malice du démon? il avait avancé un mensonge, afin d’engager la conversation et d’apprendre ainsi quel était le commandement du Seigneur. Et, en effet, la femme trop confiante en sa prétendue bienveillance, lui découvrit, avec le précepte, toute l’économie des, décrets divins; mais elle s’enleva ainsi tout moyen de défense. Eh! que pouviez-vous, ô femme, répondre à une telle parole: Le Seigneur a dit: Ne mangez pas de tous les fruits des arbres du Paradis? vous deviez soudain chasser cet insolent, qui osait parler autrement que Dieu, et lui dire: Retire-toi, imposteur; tu ignores l’importance du commandement qui nous est fait, et tu ne connais ni les biens dont nous jouissons, ni l’abondance où nous sommes de toutes choses. Tu oses dire que Dieu nous a défendu l’usage des fruits de ce jardin! mais, tout au contraire, le Dieu créateur a daigné, dans son immense bonté, nous permettre de jouir de toutes choses et de manger de tous les fruits, à la réserve d’un seul, qu’il a excepté dans notre intérêt, de peur que nous ne mourions.

C’est ainsi que la femme eut dû repousser le tentateur, et la plus légère prudence lui conseillait de rompre l’entretien et de ne point le prolonger. Mais, peu contenté d’avoir révélé au démon le précepte et le commandement divin, elle prêta l’oreille à ses perfides et dangereux conseils; la femme avait dit: Nous mangeons du fruit des arbres de ce jardin, mais pour le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu nous a dit: Ne mangez pas de ce fruit et n’y touchez point, de peur que vous ne mouriez; et voilà que l’esprit mauvais lui souffle un conseil tout opposé à celui de Dieu. C’était par un trait de providence envers l’homme, et pour le soustraire à la mort, que le Seigneur lui avait fait cette défense; mais le démon dit à Eve: Vous ne mourrez pas. Comment excuser une telle imprudence? et comment Eve put-elle prêter l’oreille à un si audacieux langage? Dieu avait dit: Ne mangez point de ce fruit, de peur que vous ne mouriez; et le démon ose lui dire: Non, vous ne mourrez point. En outre, il ne lui suffit pas de contredire la parole divine, il accuse encore le Créateur d’agir par esprit de jalousie, et il conduit sa fourberie avec tant d’adresse qu’il séduit la femme et réalise ses iniques projets. Non, vous ne mourrez point, dit-il, mais Dieu sait que le jour où vous aurez mangé de ce fruit, vos yeux s’ouvriront et que vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. (Gen. III, 5.)

Voilà donc l’appât funeste et le poison mortel que le démon présente à la femme, et celle-ci ne soupçonne pas le danger, quoique, dès le principe, il lui soit bien facile de le reconnaître. Mais en apprenant que si Dieu leur avait fait cette défense, c’était parce qu’il savait que leurs yeux seraient ouverts, et qu’ils seraient eux-mêmes comme des dieux, connaissant le bien et le mal, elle s’enorgueillit de cette flatteuse espérance et conçut de superbes pensées, (90) Tel est aujourd’hui encore l’artifice du démon il nous élève par ses trompeuses suggestions et nous laisse ensuite tomber dans un profond abîme. C’est ainsi qu’Eve, rêvant déjà l’égalité avec Dieu, se hâta de cueillir le fruit défendu; ses yeux, son esprit et son coeur s’y arrêtèrent, fixement et elle ne songea qu’à épuiser la coupe empoisonnée que le démon lui avait préparée. Telles furent certainement ses dispositions depuis l’instant où elle écouta les pernicieux conseils du démon, et l’Écriture nous l’atteste. Car la femme, dit-elle, vit que le fruit était bon à manger, et beau à voir, et d’un aspect délectable; et elle en prit et en mangea.

Véritablement, comme le dit l’Apôtre, les mauvais entretiens corrompent les bonnes moeurs. (I Cor. XV, 33.) Eh! d’où vient qu’avant le conseil du démon, la femme n’avait point eu de pareilles pensées, et qu’elle n’avait ni fixé particulièrement cet arbre, ni considéré la beauté de son fruit? c’est qu’elle respectait la défense du Seigneur, et qu’elle redoutait le châtiment dont il menaçait sa désobéissance. Mais dès qu’elle eut écouté cet esprit pervers et méchant, elle crut et qu’ils n’avaient rien à craindre en mangeant du fruit défendu, et que même ils deviendraient égaux à Dieu. Cette espérance l’excita donc à cueillir le fruit, et, se flattant de s’élever au-dessus de l’humanité, elle ajouta plus de foi aux perfides insinuations de l’ennemi de notre salut qu’aux paroles de Dieu. Mais son expérience lui apprit bientôt les funestes suites de ce pernicieux conseil et les effroyables malheurs qui allaient l’envelopper. Car, dès qu’elle vit, dit l’Écriture, que le fruit était bon à manger, et beau à voir, et d’un aspect délectable, elle suivit l’impulsion de l’esprit mauvais qui lui parlait par l’organe du serpent, et raisonna ainsi en elle-même: Si ce fruit paraît bon à manger, s’il charme le regard et s’il est d’un aspect délectable, et s’il doit, en outre, nous élever aux suprêmes honneurs et nous rendre aussi grands que le Créateur, pourquoi hésiterais-je à le cueillir?

4. Voyez-vous avec quel art le démon captiva la femme, et comment il troubla sa raison? Elle osa donc porter ses espérances au-dessus de sa condition, et l’orgueilleux espoir d’obtenir des biens imaginaires lui fit perdre ceux qu’elle possédait réellement. Ainsi, elle prit ce fruit et en mangea, et elle en donna à son mari, et ils en mangèrent, et leurs yeux furent ouverts, et ils connurent qu’ils étaient nus. Qu’avez-vous fait, ô femme! Cédant à de perfides conseils, vous avez foulé aux pieds la loi du Seigneur et méprisé ses commandements! Eh quoi! par un excès d’intempérance, l’usage de tous ces fruits si nombreux et si variés ne vous a pas suffi, et vous avez osé cueillir celui-là même dont Dieu vous avait défendu de manger! Enfin, vous avez ajouté foi aux paroles du serpent, et vous avez estimé ses conseils plus salutaires que les ordres du Créateur! Hélas! votre présomption rend ce crime irrémissible. Mais celui qui vous parlait était-il votre égal? Non, sans doute; c’était un de vos sujets: il vous était soumis et il était votre esclave. Pourquoi donc vous dégrader jusqu’à abandonner l’homme pour qui vous avez été formée et dont vous avez été créée l’aide et la consolation? Vous partagez la dignité de sa nature et la noblesse de sa parole, et vous avez bien pu causer familièrement avec le serpent, qui devenu l’organe du démon, vous a insinué des conseils manifestement contraires aux ordres du Seigneur. Vous deviez le repousser; mais, flattée de ses vaines promesses, vous avez cueilli le fruit défendu.

Eh bien, soit! vous avez voulu vous précipiter dans l’abîme et descendre du faîte des honneurs; mais pourquoi entraîner votre époux dans le même malheur? Vous deviez être son secours, et vous lui tendez des embûches. Quoi! pour un misérable fruit, vous perdez l’un et l’autre la grâce et l’amitié de Dieu! Quelle étrange folie vous a inspiré cette audace? Ne vous suffisait-il pas de mener une vie douce et d’être revêtue d’un corps, sans en éprouver les faiblesses? Vous jouissiez de tous les fruits du paradis terrestre, à l’exception d’un seul, et, reine de l’univers, vous commandiez à toutes les créatures; et voilà que, séduite par de vaines promesses, vous vous flattez de vous élever jusqu’aux honneurs suprêmes de la divinité! Hélas! vous apprendrez par une dure expérience que, loin d’obtenir ces biens si enviés, vous perdrez, vous et votre époux, tous ceux dont le Seigneur vous avait comblés. Mais, lorsque le repentir aura rendu votre douleur profonde et amère, l’esprit mauvais qui vous a suggéré ce funeste conseil rira de vos maux; il insultera votre chute et s’applaudira de vous avoir entraînés dans son malheur. Car c’est parce que, enflé d’orgueil, il a voulu s’élever au-dessus de sa condition, (91) qu’il a été dépouillé de sa dignité et précipité du ciel sur la terre; et de même il a voulu vous faire encourir, par votre désobéissance, l’anathème de la mort, et satisfaire ainsi sa noire jalousie, selon cette parole du Sage: Par l’envie de Satan, la mort est entrée dans l’univers. (Sag. II, 24.)

La femme prit donc du fruit et en donna à son mari; et ils en mangèrent, et leurs yeux furent ouverts. Combien l’homme fut coupable! car, quoique la femme fût une portion de sa substance et même son épouse, il devait préférer le précepte du Seigneur à ses vains désirs, et ne point se rendre complice de sa désobéissance. Un plaisir si frivole méritait-il qu’il se privât lui-même des plus excellents avantages, et qu’il offensât le Maître qui l’avait enrichi de tant de biens et qui lui avait accordé une existence exempte de douleurs et de fatigues? Est-ce qu’il ne lui était pas permis de jouir abondamment de tous les fruits du paradis terrestre? Pourquoi donc, ô homme! n’as-tu pas voulu, et toi aussi, observer cette légère défense? C’est que, sans doute, tu as connu par ton épouse la promesse de l’esprit tentateur; et soudain, enflé de la même présomption, tu as mangé du fruit défendu. Aussi tous deux serez-vous cruellement punis et apprendrez-vous, par une dure expérience, qu’il valait mieux obéir à Dieu que suivre les conseils du démon.

5. La femme prit donc le fruit et en donna à son mari, et ils en mangèrent; et leurs yeux furent ouverts, et ils connurent qu’ils étaient nus. Ici se présente la question importante dont je vous parlais hier; car on peut demander avec raison quelle vertu avait cet arbre, dont le fruit ouvrait les yeux de ceux qui en mangeaient, et pourquoi il est appelé l’arbre de la science du bien et du mal. Attendez un peu, s’il vous plaît, et je satisferai votre juste curiosité. Et d’abord, observons qu’une étude droite et éclairée des saintes Écritures en résout facilement les difficultés. Ainsi, ce n’est point précisément parce qu’Adam et Eve mangèrent de ce fruit que leurs yeux furent ouverts, puisque auparavant ils avaient l’usage de la vue; mais, parce que cet acte d’intempérance était en même temps un acte de désobéissance aux ordres du Seigneur, on lui attribue la privation de la gloire qui les entourait et dont ils s’étaient eux-mêmes rendus indignes.

C’est pourquoi l’Écriture dit, selon son langage ordinaire, qu’ils en mangèrent, et que leurs yeux furent ouverts, et qu’ils connurent qu’ils étaient nus. Oui, le péché, en les dépouillant de la grâce céleste, leur donna le sentiment de leur nudité; en sorte que cette honte qui les saisit soudain leur fit voir dans quel abîme leur désobéissance les avait précipités. Avant cette désobéissance, ils vivaient dans une parfaite sécurité et ne se doutaient pas qu’ils étaient nus; du reste, ils ne l’étaient point, puisque la gloire céleste les couvrait bien mieux que tout vêtement. Mais, quand ils eurent mangé du fruit défendu et qu’ils eurent ainsi violé le précepte du Seigneur, ils furent réduits à une si profonde humiliation que le sentiment de la honte les porta à chercher un voile à leur nudité. C’est que la transgression du précepte divin les avait dépouillés de la gloire et de la grâce céleste qui les revêtaient comme d’un splendide vêtement; et, en leur faisant connaître leur nudité, elle les avait pénétrés d’un vif sentiment de honte.

Et ils entrelacèrent des feuilles de figuier et s’en firent des ceintures. Mesurez, mon cher frère, je vous y invite, la profondeur de l’abîme où, du faîte de la gloire, le démon fit tomber nos premiers parents. Naguère ils étaient revêtus d’un éclat céleste, et maintenant ils sont contraints d’entrelacer des feuilles de figuier et de s’en faire des ceintures. Tel fut le résultat des tromperies du démon et des embûches qu’il leur tendit. Certes, il ne se proposait point de leur procurer quelques avantages nouveaux, mais il ne voulait que les dépouiller de ceux qu’ils possédaient, et les réduire ainsi à une honteuse nudité. Et, parce que leur désobéissance eut pour occasion le fruit défendu, l’Écriture dit qu’ils en mangèrent et que leurs yeux furent ouverts, ce qui doit s’entendre de la perception de l’esprit bien plus que de l’organe de la vue; car, après leur péché, Dieu leur fit ressentir des impressions que, par un effet de son extrême bonté, ils ignoraient auparavant. Cette expression leurs yeux furent ouverts signifie que Dieu leur fit sentir la honte de leur nudité et la privation de la gloire dont ils jouissaient. Au reste, ce langage est ordinaire à l’Écriture, comme lé prouve cet autre passage de la Genèse: Agar, esclave fugitive, errait dans le désert, et, ayant placé son enfant Sous un palmier, elle s’éloigna pour ne point le voir mourir. Alors, Dieu lui ouvrit les yeux. (Gen. XXI, 19.) Ce n’est pas (92) qu’elle ne vît auparavant, mais c’est que Dieu éclaira son intelligence; en sorte que ce mot ouvrit doit s’entendre plutôt de l’esprit que de l’organe de la vue.

Je donnerai la même solution à une seconde difficulté. Car quelques-uns disent: pourquoi cet arbre est-il appelé l’arbre de la science du bien et du mal? Et l’on en voit même qui s’opiniâtrent à soutenir qu’Adam n’eut le discernement du bien et du mal qu’après avoir mangé du fruit de cet arbre, mais c’est une pure extravagance. Déjà même, et comme pour y répondre par avance, j’ai parlé longuement de la science. infuse d’Adam; or, cette science se révéla par la justesse des noms qu’il imposa à tous les oiseaux et à tous les animaux, et par le don de prophétie qui en fut le radieux couronnement. On ne saurait donc affirmer que celui qui nomma tous les animaux, et qui énonça au sujet de la femme une si admirable prophétie, ignorât le bien et le mal. D’ailleurs une telle, supposition ferait, ce qu’à Dieu ne plaise! rejaillir sur Dieu même un horrible blasphème. Car eût-il pu donner des ordres à l’homme, si celui-ci eût invinciblement ignoré que la désobéissance était un mal? Mais il n’en a pas été ainsi; et Adam savait parfaitement bien ce qu’il faisait, puisque dès le principe il posséda le libre arbitre. Dans le cas contraire, sa désobéissance n’eût pas été plus digne de châtiment que sa soumission de louange. Il est au contraire évident, et par les paroles mêmes du précepte, et par la suite des événements, que l’acte seul de leur désobéissance soumit nos premiers parents à la mort. C’est ce que la femme elle-même dit au serpent: Pour le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit: N’en mangea point, de peur que vous ne mouriez. Ainsi avant leur péché ils étaient immortels, autrement leur prévarication n’eût pu être punie du supplice de la mort.

6. Peut-on donc soutenir que c’est en mangeant du fruit défendu que l’homme acquit la connaissance du bien et du mal? Mais n’avait-il pas déjà cette connaissance, lui qui était rempli de sagesse et orné du don de prophétie? et comment pourrait-on raisonnablement admettre que les chèvres, les brebis et les autres animaux herbivores savent distinguer les plantes utiles des plantes nuisibles pour brouter les unes et s’éloigner des autres, et que l’homme, doué de raison, ne sût pas discerner le bien d’avec le mal? Mais il n’est pas moins vrai, direz-vous, que cet arbre est nommé dans l’Écriture l’arbre de la science du bien et du mal. J’en conviens; et toutefois il suffit d’être un peu familiarisé avec le style dé l’Écriture pour se rendre compte de cette expression. Il a été ainsi appelé, non qu’il ait donné à l’homme la science du bien et du mal, mais parce qu’il a été l’occasion de sa désobéissance et qu’il a introduit la connaissance et la honte du péché. Et en effet. souvent l’Écriture désigne les faits par les circonstances qui les accompagnent; et comme cet arbre devait être pour l’homme une occasion de péché ou de mérite, elle l’appela l’arbre de la science du bien et du mal.

Le Seigneur voulut dès le principe faire connaître à l’homme que le Dieu qui avait créé l’univers lui avait aussi donné l’être. Il lui fit donc ce léger commandement afin qu’il reconnût son titre de Maître et de Seigneur. C’est ainsi qu’un généreux propriétaire qui accorde à son intendant l’usufruit d’un magnifique palais, en exige une légère redevance, comme témoignage de son droit de propriété. L’intendant sait ainsi que ce palais ne lui appartient point, et qu’il n’en jouit que par la bonté et la libéralité de son maître. Et de même le Créateur, qui avait établi l’homme roi de la nature; et qui l’avait placé dans le paradis terrestre dont il jouissait pleinement, voulut éviter que, séduit par ses propres pensées, il ne crût que l’univers existait par lui-même, et qu’il ne s’enorgueillît de sa supériorité. C’est pourquoi il lui interdit le fruit d’un seul arbre, et le menaça, en cas de désobéissance; des plus graves châtiments, pour l’obliger à reconnaître un Maître, et à proclamer qu’il tenait tous ses avantages de sa pure libéralité. Mais la présomptueuse témérité d’Adam le précipita avec Eve dans une ruine effroyable; ils transgressèrent le commandement, et mangèrent du fruit défendu. Voilà pourquoi cet arbre a été appelé l’arbre de la science du bien et du mal. Ce n’est pas qu’ils ne connussent auparavant le bien et le mal, comme le prouvent ces paroles de la femme au serpent: Dieu nous a dit: Ne mangez point de ce fruit, de peur que vous ne mouriez. Ils savaient donc bien que la mort serait la punition de leur désobéissance; aussi est-ce après avoir mangé d fruit défendu qu’ils furent dépouillés de leur vêtement de gloire, et qu’ils ressentirent la honte de leur nudité. Cet arbre est donc appelé l’arbre de la science du (93)

bien et du mal, parce qu’il était destiné à éprouver leur obéissance.

Vous comprenez maintenant dans quel sens l’Écriture dit que leurs yeux furent ouverts, et qu’ils connurent qu’ils étaient nus. Vous comprenez également pourquoi cet arbre a été appelé l’arbre de la science du bien et du mal. Mais appréciez, s’il est possible, quelle fut leur honte, lorsqu’après avoir mangé du fruit défendu, et transgressé le précepte du Seigneur, ils entrelacèrent des feuilles de figuier et s’en firent des ceintures. Voyez comme du faîte de la gloire ils furent précipités dans la plus profonde humiliation! Ceux qui auparavant vivaient sur la terre comme des anges, en sont réduits à se couvrir de feuilles de figuier, tant le péché est un grand mal! Car il nous prive d’abord de la grâce et de l’amitié divine, et nous couvre ensuite de honte et de confusion. Bien plus, après nous avoir dépouillé des biens que nous possédions, il nous ôte jusqu’à l’espérance de les recouvrer.

Mais je me reprocherais de terminer cet entretien par les si tristes considérations que me fournit l’intempérance de l’homme, sa désobéissance et sa chute. C’est pourquoi, s’il vous plaît, à l’occasion de cet arbre, je parlerai de l’arbre de la croix, et aux maux que le premier a enfantés, j’opposerai les biens que le second nous a produits. Toutefois ce n’est point proprement l’arbre qui a causé ces désastres, mais la volonté de l’homme pécheur et son mépris du précepte divin. Je dirai donc que le premier arbre a introduit la mort dans le monde, car la mort a suivi le péché, et que le second nous a rendus à l’immortalité. L’un nous a chassés du paradis, et l’autre nous a ouvert l’entrée du ciel. Celui-ci a fait peser sur Adam, pour une seule faute, le dur fardeau des misères humaines, et celui-là nous a délivrés du poids de nos péchés, et nous a donné une douce et pleine confiance au Seigneur.

Armons-nous donc, mes frères, je vous en conjure, armons-nous de la vertu de ce bois vivifiant, et par son secours, mortifions les affections mauvaises de nos âmes. Tel est le conseil de l’Apôtre, quand il nous dit que ceux qui appartiennent à Jésus-Christ ont crucifié leur chair avec ses passions et ses désirs déréglés. (Gal V, 24.) Le sens de cette parole est que ceux qui se sont entièrement dévoués à Jésus-Christ ont dompté cette concupiscence de la chair qui ne tend qu’à corrompre en nous les opérations de l’esprit. Imitons ces généreux chrétiens, et à leur exemple réduisons notre corps en servitude, afin que nous puissions résister aux suggestions de l’esprit mauvais. Ce sera aussi le moyen le plus assuré de traverser heureusement la mer orageuse de la vie présente, et d’aborder au port tranquille du salut. Puissions-nous ainsi obtenir les biens que Dieu a promis à ceux qui l’aiment en Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui soit la gloire, avec le Père et l’Esprit-Saint, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

1. L’orateur, après avoir expliqué qu’il ne faut point entendre ce passage dans un sens grossier et matériel, dit que le sentiment et le remords de leur péché, forcèrent Adam et Eve à se cacher, et il décrit éloquemment la force et. la puissance de la conscience. il montre ensuite la bonté du Seigneur qui, le premier, vient au-devant de l’homme coupable, et ne l’interroge que pour lui donner occasion de s’humilier, et d’obtenir son pardon. — 2.- 4. Il développe alors admirablement cette parole de Dieu: « Adam, où es-tu? » et montre toute la faiblesse de l’excuse qu’il apporte, en rejetant la faute sur la femme. — 5. La question que le Seigneur adresse ensuite à celle-ci, et sa réponse qui accuse le serpent, fournit à l’orateur cette judicieuse réflexion qu’Eve était libre dans le consentement qu’elle a donné aux insinuations du serpent. — 6. Mais Dieu qui avait parlé avec bonté à Adam et à Eve, maudit le serpent, sans lui adresser la parole, pour lui témoigner toute son indignation, et mêle à cette malédiction la première révélation dit mystère de la rédemption. — 7.-8. Il prononce ensuite à la femme l’arrêt qui la condamne aux douleurs de l’enfantement, et à la soumission envers l’homme; et l’orateur met ici dans la bouche de Dieu un langage à la fois doux et sévère, rigoureux et paternel. — 9. Enfin, Adam lui-même entend sa sentence: la terre sera maudite en son oeuvre; il ne la rendra féconde qu’à la sueur de son front; et cela durant tous les jours de sa vie, jusqu’à ce qu’il retourne en la poussière d’où il a été tiré. — 10. Après quelques réflexions sur cette sentence, et ses effets, l’orateur exhorte ses auditeurs à conserver le souvenir de ces grandes vérités, et à se rendre dignes, par leur conduite chrétienne, d’obtenir les biens éternels que le Fils de Dieu nous a mérités par le mystère de l’incarnation.

1. Je pense que hier je vous expliquai suffisamment et selon mes forces ce qui concerne l’arbre de la science du bien et du mal, en sorte que maintenant vous comprenez, mes très-chers frères, pourquoi l’Écriture lui donne ce nom. Je vais donc aborder la suite du récit de la Genèse, afin de vous faire mieux connaître encore l’ineffable bonté du Seigneur, et cette admirable providence avec laquelle il prend soin de tout ce qui nous concerne. Il avait, dans le principe, créé et disposé toutes choses pour que l’homme, cet être raisonnable sorti de ses mains, fût comblé d’honneurs; et, voulant l’égaler aux anges, il lui avait formé un corps doué de gloire et d’immortalité. Toutefois il ne retira pas entièrement dé dessus lui sa miséricorde, lorsqu’il le vit transgresser ses ordres et braver les menaces qui devaient le retenir. Mais alors même, toujours semblable à lui-même, il se souvint que l’homme était sa créature. Quand le fils d’un patricien, oubliant son rang, se dégrade par ses vices, et du faîte des honneurs, tombe dans un profond avilissement, son père sent ses entrailles s’émouvoir; mais toujours bon envers cet indigne enfant, il ne l’abandonne point et ne cesse de l’assister de ses secours et de ses conseils pour le retirer de l’abîme et lui rendre sa dignité première. Et de même, le Dieu bon et miséricordieux s’attendrit sur l’homme qui, avec son épouse, s’était laissé séduire par le démon et avait cru aux pernicieux conseils du serpent. Aussi le voyons-nous accourir vers lui comme un charitable médecin s’empresse auprès d’un malade dont les maux et la détresse réclament ses soins et son art.

Mais si nous voulons comprendre mieux encore toute l’étendue de cette bonté, il ne sera pas inutile de reprendre le passage qui vient d’être lu. Et ils entendirent la voix du Seigneur Dieu qui s’avançait dans le jardin, après le milieu du jour; et Adam et son épouse se cachèrent parmi les arbres du jardin pour éviter la présence de Dieu. Ici, mes chers frères, il ne faut ni passer légèrement sur ces paroles, ni s’arrêter comme à l’écorce des mots; mais (95) nous devons considérer avec quelle condescendance l’Écriture se proportionne à notre faiblesse, et donner à ces paroles un sens digne de Dieu et de notre salut. Et, en effet, ces paroles prises à la lettre seraient indignes de Dieu, et n’offriraient-elles pas, je vous le demande, un sens absurde? Car que lisons-nous dans ce passage de la Genèse? Ils entendirent la voix du Seigneur, qui s’avançait dans le jardin, après le milieu du jour, et ils se cachèrent. Que dites-vous, ô Moïse? est-ce que Dieu marche? croirons-nous qu’il ait des pieds, et n’aurons-nous de lui aucune idée plus sublime? mais comment marcherait Celui qui remplit l’univers de sa présence? et comment Celui dont le ciel est le trône et la terre le marchepied serait-il renfermé dans l’espace d’un jardin? Il faudrait être insensé pour le dire. Que signifient donc ces paroles: Ils entendirent la voix du Seigneur, qui s’avançait dans le jardin, vers le milieu du jour? Elles nous apprennent que le Seigneur voulut leur faire sentir leur faute en les amenant à une extrême angoisse d’esprit et de coeur. C’est ce qui arriva; car ils furent tellement saisis de honte, qu’à l’approche de Dieu ils se cachèrent. Ils avaient donc, à la suite de leur péché et de leur désobéissance, connu le remords et la confusion.

Et, en effet, ce juge incorruptible, que nous nommons la conscience, se soulève contre l’homme et l’accuse à haute voix; il lui met ses péchés devant les yeux et lui en représente toute la grièveté. Voilà pourquoi Dieu, en créant l’homme, établit au dedans de lui-même ce censeur qui ne se tait jamais et qu’on ne saurait tromper. Sans doute, on peut dérober ses fautes et ses crimes à la connaissance des hommes, mais il est impossible de les cacher à la conscience; et, en quelque lieu que se transporte le coupable, il porte en lui-même cette conscience qui l’accuse, le trouble, le déchiré et ne se repose jamais. Elle s’attaque à lui dans l’intimité du foyer domestique, sur le forum et dans les réunions publiques, et le poursuit durant les festins, pendant son sommeil et à son réveil. Elle ne cesse ainsi de lui demander compte de ses fautes, et de lui en remettre sous les yeux la grièveté et le châtiment. Tel, un charitable médecin se rend assidu auprès d’un malade, et, malgré ses rebuts, persiste à lui offrir ses remèdes et ses bons offices.

2. Au reste, le principal devoir de la conscience est de nous rappeler nos fautes et de protester contre leur coupable oubli; elle nous en présente donc le tableau, ne serait-ce que pour nous retenir et nous empêcher d’y retomber. Et cependant, malgré l’appui et le secours de la conscience, et malgré ses reproches violents et les remords qui déchirent notre tueur, et qui sont pour notre âme autant de cruels bourreaux, la plupart des hommes ne peuvent vaincre leurs passions; aussi dans quel abîme ne tomberions-nous pas, si elle n’existait point? Ce furent donc les reproches de la conscience qui révélèrent à nos premiers parents l’approche du Seigneur; et soudain ils se cachèrent. Pourquoi le firent-ils? je vous le demande. Parce que la conscience, comme un accusateur sévère, leur reprochait leur crime. Et en effet, ils n’avaient d’autre censeur, ni d’autre témoin de leur péché que celui qu’ils portaient en eux-mêmes; toutefois aux reproches de la conscience se joignait encore la privation de la gloire qui les revêtait. Ainsi, le sentiment de leur nudité les avertissait de là grièveté de leur faute, et, parce qu’ils furent saisis de honte à la suite de leur grave désobéissance, ils tentèrent de se cacher. Ils entendirent, dit l’Écriture, la voix du Seigneur Dieu, qui s’avançait dans le jardin, après le milieu du jour; et Adam et son épouse se cachèrent parmi les arbres du paradis, pour éviter la présence de Dieu.

Rien n’est donc plus funeste que le péché, mes très-chers frères, car, dès que l’homme le commet, il le remplit de confusion, et il rend insensés ceux qui brillaient auparavant par la solidité du jugement. Eh! voyez Adam! c’est la conduite d’un insensé; et cependant il était doué du don de prophétie et de cette haute sagesse qui avait éclaté dans ses oeuvres. Mais il entend la voix du Seigneur qui s’avançait dans le jardin, et il se cache, ainsi que son épouse, parmi les arbres du paradis, pour éviter la présence de Dieu. N’est-ce pas là un trait véritable de folie? Quoi! Dieu est présent partout, il a tiré du néant toutes les créatures, et nulle n’est cachée à ses yeux; il a formé le coeur de l’homme, et il en connaît toutes les secrètes affections; il scrute les reins et les coeurs, et il pénètre jusqu’aux plus intimes pensées de l’âme. Et voilà celui aux regards duquel Adam et Eve tentent de se cacher. Mais ne vous en étonnez point, mon cher frère telle est la méthode du pécheur. Il sait bien (96) qu’il ne peut éviter la présence de Dieu, et cependant il essaye de s’y soustraire.

La conduite de nos premiers parents eut aussi pour principe la honte qui les saisit, lorsque le péché les eut dépouillés de leur glorieuse immortalité. C’est ce que prouve le choix même de leur retraite, puisqu’ils se cachèrent parmi les arbres du paradis terrestre. Les serviteurs fripons ou paresseux cherchent, sous l’impression de la crainte et du châtiment, à se cacher dans tous les coins de la maison, quoiqu’ils sachent bien qu’ils n’éviteront point l’oeil d’un maître irrité. Et de même Adam et Eve, ne sachant où se réfugier, couraient çà et là dans le paradis terrestre. Ce n’est pas non plus sans raison que l’Écriture désigne l’heure: Ils entendirent, dit-elle, la voix du Seigneur Dieu qui s’avançait dans le jardin, après le milieu du jour. Elle veut ainsi nous faire connaître l’extrême bonté du Seigneur. Il ne différa donc pas un seul moment à secourir l’homme pécheur, et, dès qu’il le vit tombé, il se hâta d’accourir; du premier coup d’oeil il sonda toute la profondeur de sa blessure, et pour en prévenir les suites et les progrès, il s’empressa d’y porter un bienfaisant appareil. C’est ainsi que sa bonté ne lui permit pas de laisser, même un seul instant, l’homme privé de tout secours.

L’ennemi de notre salut avait donné un libre cours à sa rage; et parce qu’il enviait à l’homme les biens qu’il possédait, il lui avait tendu des piéges pour le faire déchoir de cet heureux état. Mais le Seigneur, dont la providence et la sagesse règlent nos destinées, a vu et la malignité du démon et la faiblesse de l’homme c’est cette faiblesse qui fit céder celui-ci aux insinuations de son épouse et tomber dans le honteux abîme du péché. Aussi le Seigneur paraît-il soudain, et, comme un juge bon et indulgent, il s’asseoit sur son tribunal, qu’environnent la crainte et l’horreur, et il instruit l’affaire avec la plus grande attention. Il nous apprend ainsi à ne point condamner nos frères sans avoir bien examiné leur conduite.

3. Ecoutons donc, s’il vous plaît, ce solennel interrogatoire les demandes du Juge et les réponses des coupables, la sentence qui les frappe, et la condamnation du tentateur qui leur a tendu ces perfides embûches. Mais apportez ici toute votre attention, et frémissez en assistant à ce jugement. Lorsqu’un juge mortel se place sur son tribunal, cite devant lui les coupables et les soumet à la torture, un frisson dé terreur saisit les spectateurs. Tous veulent entendre les demandes du juge et les réponses des accusés. Quelles seront donc nos pensées, lorsqu’en notre présence, le Dieu, créateur de l’univers, va entrer en jugement avec ses créatures! Et toutefois vous observerez combien, même ici, la clémence divine l’emporte sur la sévérité des juges de la terre.

Le Seigneur Dieu appela donc Adam, et lui dit: Adam, où es-tu? Dans cette interrogation elle-même, nous trouvons une marque étonnante de la suprême bonté de Dieu; non-seulement il appelle Adam, mais il l’appelle lui-même, en personne: or c’est ce que dédaignent de faire les juges de la terre pour les coupables qui sont hommes comme eux et de la même nature qu’eux. Vous savez en effet que lorsqu’assis sur leur tribunal, nos juges font rendre compte aux malfaiteurs de leur conduite, ils ne leur adressent pas directement la parole, mais qu’ils se servent d’un intermédiaire qui communique à l’accusé les questions du jugé et au. juge les réponses de l’accusé; on en use ainsi à peu près partout pour faire sentir aux malfaiteurs jusqu’à quel point ils se sont dégradés en commettant le, crime. Dieu n’agit pas de même, il interroge directement: Le Seigneur Dieu appela donc Adam et. lui dit

Adam, où es-tu? Ces quelques mots renferment une grande énergie de pensées. Car. d’abord c’était en Dieu une immense et ineffable bonté quo d’appeler lui-même ce grand coupable qui rougissait de honte, et qui n’osait ni ouvrir la bouche, ni: articuler une seule parole. Oui, l’interroger, et lui donner ainsi l’occasion d’implorer son pardon, atteste une infinie miséricorde. Adam, où es-tu? Oh! que cette seule question est à la fois pleine de force et de douceur! C’est comme si Dieu lui eût dit: Qu’est-il donc arrivé? Je t’avais laissé dans un état, et je te retrouve dans un autre. Je t’avais laissé revêtu de gloire, et je te retrouve dans une honteuse nudité. Adam, où es-tu? quelle est donc la cause de ton malheur? et qui t’a plongé dans cet abîme de maux? quel est le scélérat ou le voleur qui t’a enlevé tous tes biens, et qui t’a réduit à cette extrême indigence? qui t’a fait connaître la nudité, et qui t’a dépouillé de ce splendide vêtement dont je t’avais revêtu? quel changement subit! et quelle tempête a soudain englouti toutes tes richesses? qu’as-tu donc fait, que tu veuilles éviter celui qui t’a comblé des plus grands bienfaits et qui t’a élevé à tant d’honneur? et que crains-tu, pour chercher ainsi à te cacher? est-ce qu’un accusateur te poursuit, et que des témoins te confondent? enfin, d’où vient cette crainte et cette terreur?

Mais Adam répondit: J’ai entendu votre voix dans le jardina, et, comme l’étais nu, j’ai été saisi de crainte, et je irae suis caché. (Gen. III, 10.) Alors Dieu lui dit: Eh! qui t’a appris que tu étais nu? quel est ce langage nouveau et inouï? et qui t’eût fait connaître ton état, si toi-même n’étais l’auteur de cette ignominie? tu as donc mangé du fruit du seul arbre dont je t’avais défendu de manger. — Voyez-vous quelle est la bonté et la patience du Seigneur?, II pouvait, sans adresser une seule parole à ce grand coupable, le punir sur-le-champ comme il l’en avait menacé; mais il agit patiemment, il l’interroge, et il écoute sa réponse. Bien plus, il l’interroge une seconde fois, comme pour lui faciliter une défense qui lui permettrait d’user envers lui de clémence et de miséricorde. Grande leçon! qui apprend aux juges que dans l’exercice de leurs fonctions, ils ne doivent ni parler inhumainement aux coupables, ni les traiter avec une cruauté qui ne convient qu’à des bêtes féroces. Il faut alors leur témoigner quelque indulgence et quelque bonté, et en prononçant sur leur sort, ne pas oublier qu’ils sont nos frères. Cette pensée que notre origine est commune attendrira nos coeurs et adoucira les rigueurs de la justice. Ce n’est donc point sans motif que la sainte, Écriture se proportionne ici à notre faiblesse, et emploie ce langage simple et familier. Elle nous invite à imiter, selon nos forces, l’ineffable bonté du Seigneur.

4. Et le Seigneur dit d Adam: qui t’a appris que tu, étais nu, si ce n’est que tu as mangé du fruit du seul arbre dont je t’avais défendu de manger? Oui, comment aurais-tu connu ta nudité, et serais-tu saisi de honte, si par intempérance, tu n’avais transgressé mon commandement? Appréciez, mon cher frère, toute l’excellence de la bonté divine. Le Seigneur parle à Adam comme à un ami, et il traite ce grand coupable avec une douce familiarité

Qui t’a appris que tu étais nu, si ce n’est que tu as mangé du fruit du seul arbre dont je t’avais défendu de manger? Observons aussi l’emphase, et l’ironie secrète de cette expression: le fruit du seul arbre, c’est comme s’il lui eût dit: est-ce que je t’avais étroitement restreint l’usage des fruits de ce jardin? ne t’avais-je pas au contraire placé au sein d’une riche abondance? et ne t’avais-je pas abandonné tous les fruits du paradis terrestre, à l’exception d’un seul? Cette défense n’avait pour but que de te rappeler que tu avais un Maître, et que tu devais lui obéir. Elle est donc insatiable cette intempérance, qui, peu satisfaite de tant de biens, ne s’est point abstenue de ce seul fruit? Et comment as-tu pu courir à une désobéissance qui devait te précipiter dans un tel abîme de maux? que te revient-il maintenant de ton péché? Ne vous ai-je pas avertis l’un et l’autre, et n’ai-je pas voulu vous retenir par la crainte du châtiment? Je vous ai prédit toutes les suites de votre péché, et je vous avais fait cette défense pour vous prémunir contre l’esprit séducteur. Et aujourd’hui, une si noire ingratitude ne rend - elle pas votre faute irrémissible? Comme un bon père instruit un fils chéri, je vous ai clairement précisé mes ordres; et en vous permettant l’usage de tous les autres fruits, j’ai formellement excepté celui-là, afin que vous puissiez conserver tous les biens dont je vous avais comblés. Mais vous avez cru le conseil d’un autre meilleur et plus respectable que mon commandement. C’est pourquoi vous l’avez méprisé, et vous avez mangé du fruit défendu. Eh bien! que vous est-il arrivé? Aujourd’hui une dure expérience vous révèle toute la malice de ce pernicieux conseil.

Voyez-vous la clémence du juge, sa douceur et sa patience inaltérable? Entendez-vous ce langage si plein de condescendance, et si élevé au-dessus de nos idées et de nos pensées? Enfin comprenez-vous comment le Seigneur ouvre à l’homme pécheur la porte du repentir, en lui disant: Qui t’a appris que tu étais nu, si ce n’est que tu as mangé du fruit du seul arbre dont je t’avais défendu de manger? N’était-ce pas lui déclarer que, malgré sa grave désobéissance, il était encore prêt à lui pardonner. Mais écoutons la réponse du coupable. Et Adam dit: la femme que vous m’avez donnée pour compagne, m’a présenté du fruit de cet arbre, et j’en ai mangé. Cette réponse est en elle-même En cri de détresse et de douleur; et il semble au premier abord qu’elle est un appel à cette miséricorde divine qui toujours surpasse en bonté et en indulgence la malice de nos péchés. Et en effet, le Seigneur (98) venait, par son ineffable patience, de toucher le coeur d’Adam et de lui faire sentir la grièveté de sa faute; et voilà que celui-ci cherche à s’excuser en disant: la femme que vous m’avez donnée pour compagne m’a présenté du fruit de cet arbre et j’en ai mangé. C’est comme s’il eût dit: J’ai péché, je le sais, mais la femme que vous m’avez donnée pour compagne, et dont vous avez dit vous-même: faisons à l’homme une aide qui lui soit semblable, a été la cause de ma chute. Pouvais-je soupçonner que cette femme que vous m’aviez donnée pour compagne me serait un sujet de honte et d’ignominie? je savais seulement que vous l’aviez formée pour être ma consolation. Vous me l’avez donnée, vous me l’avez amenée, et j’ignore quel motif l’a portée à me présenter le fruit que j’ai mangé.

Cette réponse semble donc au premier abord justifier Adam; mais en réalité sa faute était inexcusable. Car comment excuseras-tu, pouvait lui repartir le Seigneur, ’l’oubli de mon commandement, et l’assentiment accordé à la femme plutôt qu’à mes paroles? Celle-ci t’a offert le fruit; soit, mais le souvenir de ma défense, et la crainte du châtiment devaient suffire pour te détourner d’en manger. Ignorais-tu mes ordres, et ne connaissais-tu pas mes menaces? Dans ma prévoyante tendresse je vous avais avertis l’un et l’autre afin que vous évitassiez ces malheurs. Aussi quoique la femme soit à ton égard l’instigatrice du péché, tu ne saurais être innocent. Eh! ne devais-tu pas te montrer fidèle à mon commandement, repousser le présent fatal et même représenter à la femme l’énormité de sa faute. Tu es le chef de la femme; et elle n’a été formée que pour toi. Mais tu as interverti l’ordre, et, au lieu de la retenir, tu t’es laissé entraîner par elle. Les membres devaient obéir à la tête, et, par une coupable interversion, ce sont les membres qui ont commandé, en sorte que les rangs et l’ordre ont été renversés. Et voilà comment tu es tombé dans cette profonde humiliation, toi qui étais revêtu de gloire et de splendeur.

Qui pourrait donc assez déplorer ton infortune et la perte de biens si précieux? Toutefois seul tu as fait ton malheur, et tu ne saurais en attribuer la cause qu’à ta propre faiblesse. Car si tu n’y avais consenti, jamais la femme ne feût entraîné dans cet immense désastre. A-t-elle employé à ton égard les prières, le raisonnement ou la séduction? Il lui a suffi de te présenter le fruit, et soudain avec une complaisance extrême tu en as mangé, sans te souvenir de ma défense. Tu as donc cru que je t’avais trompé, et que je ne t’avais interdit l’usage de ce fruit que pour te priver, par jalousie, d’un état plus glorieux encore. Mais comment aurais-je pu te tromper, moi qui t’avais comblé de tant de biens! et n’était-ce point déjà une grande bonté que de t’avoir à l’avance prévenu des suites qu’entraînerait ta désobéissance. Je voulais donc que tu évitasses le malheur où tu es tombé. Mais tu as tout méprisé, et aujourd’hui, qu’une dure expérience te fait sentir l’énormité de ta faute, il ne te reste plus qu’à t’en reconnaître coupable, sans en accuser ton épouse.

5. C’est ainsi que le Seigneur reprochait à Adam la grièveté de son péché; et celui-ci, tout en l’avouant, cherchait à se justifier en le rejetant sur la femme. Mais voyons maintenant avec quelle bonté ce même Dieu s’adresse alors à celle-ci. Et Dieu, ajoute l’Écriture, dit à la femme: Pourquoi as-tu fait cela? tu as entendu ton époux qui t’accuse de toute cette désobéissance, et qui en fait peser la responsabilité sur toi qui lui avais été donnée pour lui venir en aide, et qui n’avais été tirée de sa propre substance que pour être sa consolation. Pourquoi donc, ô femme, as-tu commis ce péché, et pourquoi as-tu attiré sur lui et sur toi cette profonde humiliation? Quels avantages te procure aujourd’hui cette criminelle intempérance, et quels fruits retires-tu de ce coupable égarement? Tu as été séduite par ta faute, et tu as rendu ton époux complice de ton péché.

Mais, que répond la femme? Le serpent m’a trompée, et j’ai mangé du fruit. Voyez-vous comment, elle aussi, cherche dans son effroi à excuser sa désobéissance? Adam avait rejeté sa faute sur la femme, en disant: elle a cueilli le fruit et me l’a présenté, et j’en ai mangé. Et de même celle-ci avoue son péché, et ne trouve nulle autre excusa que de dire: le serpent m’à trompée, et j’ai mangé du fruit. Ce maudit animal a été la cause de ma chute, et ce sont ses pernicieux conseils qui m’ont entraînée dans cette profonde humiliation. Il m’a trompée, et j’ai mangé du fruit.

Ne passons point légèrement sur ces paroles, mes très-chers frères; car un examen attentif nous y fera découvrir d’utiles instructions. Les jugements du Seigneur sont terribles et (99) effrayants; mais si nous les méditons avec soin, ils seront salutaires à notre âme. Ecoutons donc Adam qui dit à Dieu: La femme que vous m’avez donnée pour compagne m’a présenté le fruit, et j’en ai mangé. Ainsi il reconnaît qu’il n’y a eu,à son égard, ni contrainte, ni violence, et qu’il a agi volontairement, et avec une entière liberté. Eve lui a seulement présenté le fruit, et elle n’a exercé sur lui aucune pression, ni aucune violence. Et de même celle-ci ne dit point, pour s’excuser, que le serpent fa portée à manger malgré elle du fruit défendu. Elle se borne à dire: le serpent m’a trompée. Or il dépendait d’elle de repousser la séduction comme d’y succomber: le serpent m’a trompée, dit-elle. Il est donc vrai que l’ennemi de notre salut, parlant par l’organe de ce maudit animal, donna un conseil funeste, et trompa la femme. Mais il ne la violenta point et ne la contraignit point: il usa seulement de fraude pour accomplir ses pernicieux desseins, et s’il s’adressa de préférence à la femme, c’est qu’il la crut plus susceptible de se laisser séduire et de commettre une faute irrémissible.

Le serpent m’a trompée, et j’ai mangé du fruit. Voyez combien le Seigneur est bon. Il se contente de ce seul aveu, et il ne presse ni Adam ni Eve de nouvelles questions. Et certes, quand il les interrogeait, ce n’était point qu’il ignorât leur crime: il le connaissait et en savait toutes les circonstances; aussi ne s’abaissait-il jusqu’à entrer en discussion avec eux, qu’afin de faire mieux éclater sa miséricorde, et les engager à un humble et sincère aveu; c’est pourquoi il ne leur adresse point de nouvelles questions. Sans doute il convenait que Dieu nous fît connaître le genre de séduction qui avait été présenté à nos premiers parents; mais pour montrer qu’il ne les interrogeait point par ignorance du fait, il se contente d’une première réponse. Et, en effet, en disant que le serpent l’avait trompée, et qu’elle avait mangé du fruit défendu, la femme laissait facilement deviner la fatale espérance dont le démon l’avait flattée par l’organe du serpent, en lui promettant qu’ils deviendraient des dieux.

Avez-vous bien observé avec quel soin le Seigneur interroge Adam, et avec quelle indulgence il traite la femme? Avez-vous également remarqué la manière dont ils se justifient? Appréciez donc maintenant l’ineffable miséricorde de ce Juge suprême. La femme a dit: Le serpent m’a trompée, et j’ai mangé du fruit défendu; et cependant le Seigneur ne daigna point interroger cet animal, ni lui donner lieu de se défendre. Il ne lui adressa aucune question, ainsi qu’il l’avait fait à l’homme et à la femme; mais dès que ceux-ci eurent présenté leur justification, il déchargea toute sa colère sur le serpent, comme sur l’auteur du péché. Car le Seigneur, aux yeux duquel rien n’est caché, n’ignorait point que le serpent avait été l’instrument du piège où la noire jalousie du démon avait fait tomber nos premiers parents. Voyez donc comme il use envers ceux-ci de miséricorde et de bonté. Il savait tout, et cependant il dit à Adam: Où es-tu? et qui t’a appris que tu étais nu? Il dit également à Eve: Pourquoi as-tu fait cela? Mais il tient au serpent un langage bien différent: Et le Seigneur Dieu dit au serpent: Parce que tu as fait cela. Voyez-vous la différence? Dieu dit à la femme: Pourquoi as-tu fait cela? Et, au serpent: Parce que tu as fait cela. Oui, parce que tu t’es prêté à ce crime, et que tu as insinué ce perfide conseil; parce que tu as favorisé la jalousie du démon, et que tu as secondé sa malice contre ma créature, tu es maudit entre tous les animaux et toutes les bêtes de la terre; lu ramperas sur le ventre, et tu mangeras la poussière durant tous les jours de ta vie. Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et la sienne. Elle t’écrasera la tête, et tu la blesseras insidieusement au talon. (Gen. III, 14-15.)

6. Remarquez, je vous prie, l’ordre et l’arrangement de ce passage, et vous y trouverez à l’égard de l’homme un précieux témoignage de la bonté divine. Le Seigneur interrogea d’abord Adam, et puis Eve; et quand celle-ci eut désigné son séducteur, il dédaigna d’en écouter la défense, et fulmina contre lui un châtiment qui durera autant que sa vie. Désormais donc la vue seule du serpent rappellera aux hommes qu’ils doivent repousser ses perfides conseils et éviter ses trompeuses embûches. Mais peut-être demanderez-vous pourquoi le serpent est puni, tandis qu’il n’a été que l’instrument du démon qui seul a causé tout ce désastre? Ici encore éclate l’ineffable bonté du Seigneur. Car, de même qu’un,bon père, non content de poursuivre le meurtrier de son fils, brise et met en pièces le glaive ou le poignard qui a servi au crime, le Seigneur punit le serpent qui a été l’instrument de la malice du démon, et veut que la vue de ce châtiment (100) proclame la sévérité avec laquelle il a traité le de mon lui-même. Car si l’instrumenta été châtié si rigoureusement, quel supplice n’a pas été infligé à celui qui l’a mis en œuvre!

Au reste, Jésus-Christ nous en révèle quelque chose dans son Évangile, lorsqu’il nous apprend qu’au jour du jugement il dira à ceux qui seront placés à sa gauche: Retirez-vous de moi, maudits; allez au feu éternel qui été préparé au diable et à ses anges. (Matth XXV, 41.) C’est donc pour le démon qu’a été préparé ce feu qui ne s’éteindra jamais; et quelle destinée plus affreuse que celle de ces malheureux qui négligent leur salut, et s’exposent ainsi à partager les supplices réservés au diable et à ses anges! Si nous voulons au contraire embrasser la vertu et observer les lois de Jésus-Christ, nous nous assurerons ce royaume, dont il dit: Venez, les bien-aimés de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde. (Matth. XXV, 34.) Ainsi d’un côté sont les feux éternels de l’enfer, et de l’autre, si nous sommes pieux et fervents, le royaume du ciel. Puissent ces pensées nous encourager à travailler au salut de notre âme, à fuir le péché, et à éviter les embûches du démon!

Mais, si vous n’êtes pas trop fatigués, je parlerai encore du châtiment infligé au serpent, afin de vous montrer de plus en plus comment la miséricorde divine s’y exerce envers nous. Au reste, chaque jour, un concours nombreux entoure le tribunal d’un juge qui instruit la cause de quelques criminels; on y passe des journées entières, et l’on ne se retire pas avant que la séance ne soit levée. A plus forte raison est-il convenable que nous attendions avec un saint empressement l’énoncé du jugement que le Seigneur va prononcer contre le serpent. Il lui infligera un terrible châtiment, parce qu’il a été l’instrument du crime; et la vue de cette peine nous fera comprendre quels supplices éternels le même Dieu réserve au démon. Nous y verrons également avec quelle miséricorde il châtie Adam et Eve, auxquels il adresse plutôt une sévère remontrance qu’il n’inflige une grave punition; et nous en concluerons que nous ne saurions assez admirer la bonté divine ni louer son indulgente providence à notre égard. Ecoutons donc l’écrivain sacré: Et le Seigneur Dieu dit au serpent Parce que tu as rait cela, tu es maudit entre tous les animaux et toutes les bêtes de la terre; tu ramperas sur le ventre, et tu mangeras la poussière durant tous les jours de ta vie. Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et la sienne: elle te brisera la tête, et tu la blesseras insidieusement au talon.

7. La colère et l’indignation éclatent dans ces paroles: mais aussi il est grand et énorme le péché dans lequel le démon, par l’organe du serpent, entraîna nos premiers parents. Or, le Seigneur Dieu dit au serpent: parce que tu as fait cela; parce que tu as été le ministre du démon dans ses projets homicides, et que tuas secondé sa malice en servant d’organe à ses mauvais conseils et ses flatteries empoisonnées; parce que tu as fait cela, et que tu as contribué à déshériter mes créatures de mes grâces et de ma bienveillance, en te prêtant aux perfides desseins de l’ange rebelle qui, en punition de son orgueil et de sa noire jalousie, a été précipité du ciel sur la terre; parce que, dans toutes ces horribles machinations, tu t’es montré son docile instrument, je t’inflige un châtiment qui durera toujours. Il suffira donc au démon de te voir, pour qu’il sache quels supplices lui sont réservés, et aux hommes, pour qu’ils apprennent à éviter ses piéges et à se garantir de ses embûches, s’ils ne veulent un jour partager ses tourments. Ainsi tu es maudit entre tous les animaux, parce que tu as fait un perfide usage de la finesse qui te distinguait entre eux tous, et que tu n’as usé de ce don que pour causer les plus grands maux.

N’oublions pas en effet cette parole de l’Écriture: Le serpent était le plus rusé de tous les animaux qui étaient sur la terre. C’est pourquoi le Seigneur lui dit: Tu seras maudit entre tous les animaux et toutes les bêtes de la terre. Mais comme cette malédiction eût échappé à nos sens et à nos yeux, Dieu voulut lui infliger un châtiment visible qui nous rappelât sans cesse son crime et son supplice. Aussi ajoute-t-il: Tu ramperas sur le ventre, et tu mangeras la poussière durant tous les jours de ta vie. Tu as abusé de tes qualités naturelles, et tu as bien osé entrer en conversation avec l’homme raisonnable que j’avais créé: tu as donc imité le démon, auquel tu as servi de complaisant ministre, et qui a été chassé du ciel, parce qu’il affecta des pensées au-dessus de sa condition. Et de même je t’inflige un châtiment qui va changer ta nature. Tu ramperas sur la terre, et tu te nourriras (101) de la poussière. Ainsi, tu ne pourras jamais t’élever vers le ciel, ruais tu demeureras toujours dans cet état d’humiliation, et seul de tous les animaux, tu te nourriras de la poussière. Bien plus: Je mettrai inimitié entre toi et la femme; entre ta postérité et la sienne. Car peu content de te voir ramper sur la terre, je ferai de la femme ton ennemie irréconciliable, en sorte que la guerre subsistera toujours entre ta postérité et la sienne. Enfin elle t’écrasera la tête, et tu la blesseras insidieusement au talon. Oui, je lui donnerai la force de te marcher sur la tête, et tu t’agiteras vainement sous ses pieds.

Cette punition du serpent nous manifeste, mon cher frère, la grande bonté du Seigneur à l’égard de l’homme. Mais ce que l’Écriture dit ici du serpent matériel, peut surtout, et dans un sens véritable, s’entendre du serpent spirituel, et s’appliquer au démon. Et en effet, pour humilier cet esprit superbe, Dieu le contraint à ramper sous nos pieds, et il nous donne le pouvoir de lui marcher sur la tête. N’est-ce pas là ce que signifient ces paroles de Jésus-Christ: Foulez aux pieds les serpents et les scorpions? Et de peur que nous ne les entendions d’un serpent matériel, il ajoute: Et toute puissance de l’ennemi. (Luc, X, 19.)

C’est ainsi que. l’ineffable bonté du Seigneur éclate dans le châtiment qu’il inflige au serpent, complice et organe du démon. Mais revenons à la femme, s’il vous plaît. Le serpent a été puni lé premier, parce qu’il a été l’instigateur du péché: et maintenant la femme qui s’est laissée séduire, et qui a entraîné l’homme, entendra avant lui sa sentence, et ce terrible avertissement: Et le Seigneur dit à la femme: Je multiplierai tes calamités et tes gémissements: tu enfanteras dans la douleur; tu seras sous la puissance de ton mari, et il te dominera. (Gen. IX, 16.) Admirez ici encore la bonté du Seigneur, et voyez avec quelle indulgence il traite la femme, même après un si grand crime. Je multiplierai, lui dit-il, tes calamités. Je te destinais dans le principe une existence qui eût été exempte de douleur et d’affliction, et qui, affranchie de tout chagrin et de toute tristesse, n’aurait connu que la joie et le plaisir. Revêtue d’un corps mortel, tu n’aurais ressenti aucune de ses tristes nécessités; mais parce que tu n’as pas su user de ces précieuses faveurs, et que l’excès même du bonheur t’a rendue ingrate, je t’imposerai un frein qui te retiendra dans le devoir, et je te condamne désormais aux pleurs et aux gémissements.

Je multiplierai donc tes calamités et tes gémissements, et tu enfanteras dans la douleur. La joie que tu éprouveras de devenir mère commencera donc par la douleur; et cette douleur, qui se renouvellera à chaque enfantement, te rappellera incessamment la grièveté de ta faute et de ta désobéissance. Mais de peur que la suite des années n’en affaiblisse le souvenir, et afin que tu n’oublies point que c’est là le châtiment de ton péché, je multiplierai tes calamités et tes gémissements, et tu enfanteras dans la douleur.

8. Cette sentence fut comme une prophétie des souffrances et des maux auxquels la femme est assujétie: une grossesse de neuf mois, pénible et laborieuse, et des douleurs intolérables qu’il faut avoir ressenties pour les comprendre. Cependant le Seigneur, toujours bon et miséricordieux, a voulu adoucir pour la femme ces peines si cruelles par les joies de la maternité. Ainsi elle oublie, à la naissance d’un fils, toutes les douleurs qui ont précédé et accompagné, cette naissance. Aussi voyons-nous que la femme, au milieu même des souffrances inouïes qui mettent sa vie en péril, n’est pas plutôt devenue mère, qu’elle s’épanouit à la joie, et qu’oubliant toutes ses angoisses, elle ne songe qu’à allaiter son enfant. Reconnaissons en cela une bienfaisante disposition du Seigneur, qui pourvoit à la conservation du genre humain. Car toujours l’espoir d’un bien à venir rend plus légers les maux présents. C’est ainsi que les marchands traversent l’immensité des mers, affrontent les tempêtes et lés pirates; et lorsqu’échappés à mille dangers, ils voient s’évanouir toutes leurs espérances, ils ne laissent pas néanmoins d’entreprendre une nouvelle navigation. Ainsi encore, le laboureur défonce profondément son champ, le cultive avec soin, et lui confie une abondante semence; et trop souvent la sécheresse, ou la pluie, et même la rouille et la nielle font périr ses moissons au moment où il va les recueillir; toutefois il ne se rebute point, et il recommence ses travaux dès que la saison le lui permet.

Cette observation s’applique à tous les divers genres d’industrie, et se vérifie également dans la femme. Elle a donc supporté pendant neuf mois d’intolérables douleurs, des nuits sans sommeil et des tortures affreuses; quelquefois (102) par suite d’un accident, elle est accouchée avant terme, et a donné le jour à un foetus informe, ou bien elle a mis au monde un enfant estropié, idiot ou mort-né; et à peine est-elle échappée à ces graves dangers, qu’elle oublie tous ses maux, et s’expose de nouveau aux périls de la maternité. Que dis-je! elle en affronte même de plus grands encore, car il n’est pas rare de voir des mères mourir de suites de couches; et néanmoins ces exemples n’épouvantent point les autres femmes, et ne les détournent point du mariage, tant le Seigneur a mélangé leurs douleurs de joie et de contentement! Voilà pourquoi il dit à Eve: Je multiplierai tes calamités et tes gémissements; et tu enfanteras dans la douleur. C’est à cette parole que faisait allusion Jésus-Christ, lorsqu’il comparait l’excès des tribulations de la mère avec la plénitude de ses joies. Quand une femme, dit-il, enfante, elle est dans la tristesse, parce que l’heure est venue. Voilà bien la douleur; et puis il ajoute, pour nous montrer que cette douleur passe, et que la joie et l’allégresse lui succèdent: Mais après qu’elle a enfanté un fils, elle ne se souvient plus de son affliction, à cause de sa joie, parce qu’un homme est né au monde. (Jean, XVI, 21.)

Voyez-vous donc comme se manifestent à notre égard la bonté du Seigneur et sa providence, et comme cette parole: Tu enfanteras dans la douleur, est pour la femme une punition et un sévère avertissement. Dieu ajoute Tu seras sous la puissance de ton mari, et il te dominera. Ne semble-t-il pas qu’ici Dieu cherche à s’excuser? et c’est comme s’il disait à la femme: dans le principe je t’avais assigné le même rang d’honneur et de gloire qu’à l’homme; je t’avais communiqué tous les privilèges, et je t’avais donné comme à lui l’empire de l’univers; mais puisque tu as abusé de ta dignité, je te soumets à l’homme. Tu seras sous la puissance de ton mari, et il te dominera. Tu as abandonné celui dont tu partageais la gloire et la nature, et pour qui tu avais été formée, afin de lier des relations avec le serpent, et de recevoir par lui les perfides conseils du démon: eh bien! je te soumets à l’homme, et je l’établis ton maître; tu reconnaîtras son autorité, et parce que tu n’as pas su commander, tu apprendras à obéir. Ainsi tu seras sous la puissance de ton mari, et il te dominera. Car il vaut mieux pour toi de lui être soumise et de reconnaître son autorité, que de vivre libre de tout joug, et exposée à te précipiter dans le mal. C’est ainsi qu’il est plus utile au cheval d’obéir au frein, et de marcher d’un pas sûr et réglé, que de s’élancer çà et là d’une course aventureuse et désordonnée. Je te soumets donc à l’homme pour ton propre avantage, et je veux que tu lui obéisses sans contrainte, comme dans le corps les membres obéissent à la tête.

9. Mais je m’aperçois que la longueur de ce discours vous fatigue; et néanmoins je vous demande encore quelques instants d’attention. Car il serait indécent de nous retirer quand le juge est encore assis sur son tribunal, et de ne pas entendre l’énoncé entier du jugement. Au reste nous touchons à la fin. Ecoutons donc la sentence que Dieu, après avoir parlé à la femme, prononça à l’homme, et le châtiment qu’il lui infligea. Et Dieu dit à Adam: Parce que tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé du seul fruit dont je t’avais ordonné de ne pas manger, la terre est maudite dans ton oeuvre; et tu ne mangeras de ses fruits, durant tous les jours de ta vie, qu’avec un grand travail. Elle ne produira pour toi que des épines et des chardons, et tu te nourriras de l’herbe de la terre. Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre d’où tu as été tiré; car tu es poussière et tu retourneras en poussière. (Gen. VII, 17, 18, 19.)

Ces paroles renferment de nombreux traits de bonté et de providence à notre égard: mais pour bien les apprécier, il faut approfondir chaque mot. Or Dieu dit à Adam: tu as écouté la voix de ta femme, et tu as mangé du seul fruit dont je t’avais ordonné de ne pas manger; tu as donc, en écoutant sa voix, et en mangeant de ce fruit, préféré ses insinuations â mon commandement, et tu n’as pas voulu t’abstenir du seul fruit dont je (avais ordonné de ne point manger, car ma défense se bornait à cette exception: cependant tu né l’as pas respectée, et tu as enfreint mes ordres pour obéir à ton épouse: aussi tu vas connaître toute l’énormité de ta faute.

Écoutez, ô hommes! écoutez, ô femmes! que ceux-ci ne souffrent point de semblables insinuations, et que celles-là ne se les permettent pas! Car si Adam ne put se justifier en rejetant son péché sur la femme, il servirait peu à un mari de dire: j’ai commis cette faute par complaisance pour mon épouse. La femme (103) a été placée sous la puissance de l’homme, et il en a été établi le maître, afin de s’en faire obéir. Les pieds ne doivent point commander à la tête. Et néanmoins nous voyons trop souvent que celui qui par son rang devrait être la tête, s’abaisse à devenir les pieds, et que celle qui devrait être les pieds, s’attribue les fonctions de la tête. C’est cette confusion que prévoyait le grand Apôtre, le Docteur des nations, quand il s’écriait: Femme, savez-vous si vous sauverez votre mari? et vous, mari, savez-vous si vous sauverez votre femme? (I Cor. VII, 15.) Cependant il appartient à l’homme de repousser vivement tout mauvais conseil que la femme se permettrait de lui donner; et celle-ci ne doit jamais oublier le châtiment dont Eve fut punie pour avoir suggéré à Adam cette funeste désobéissance. Elle doit encore, loin d’imiter Eve, et de reproduire ses criminelles insinuations, s’instruire à son malheur, et ne jamais donner à son mari un conseil qui ne serait pas salutaire et utile à l’un et à l’autre. Mais revenons à notre sujet.

Or Dieu dit à Adam:Parce que tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé du seul fruit dont je t’avais ordonné de ne point manger; parce que tu as négligé d’observer mon commandement, et que ni la crainte, ni les menaces des châtiments qui suivraient ton péché, n’ont pu te retenir, et parce que tu as commis la faute énorme de toucher au seul fruit que j’avais excepté, en t’abandonnant l’usage de tous les autres, la terre est maudite dans ton oeuvre. Reconnaissons ici la bonté divine dans la manière différente dont il punit le serpent, animal irraisonnable, et l’homme, être doué de raison. Il dit au premier: tu es maudit sur la terre; et au second: la terre est maudite dans ton oeuvre. Et c’est à juste titre: car elle avait été créée pour l’homme, afin qu’il jouît de ses productions. Mais parce que l’homme a péché, elle est maudite; et l’effet de cette malédiction sera de troubler le repos et la tranquillité de l’homme.

Voilà donc, dit le Seigneur, que la terre est maudite dans ton oeuvre; et pour nous apprendre les effets de cette malédiction, il ajoute: et tu ne mangeras de ses fruits, durant tous les jours de ta vie, qu’avec un grand travail. Ne voyez-vous pas ce châtiment traverser tous les siècles, et après avoir été utile au premier homme, apprendre encore à ses descendants quelle est l’origine de leurs malheurs. Mais écoutons les paroles suivantes qui spécifient mieux encore le genre de cette malédiction, et la cause de ce pénible travail. Et Dieu dit: la terre ne te produira que des épines et des chardons. Ce seront là comme les monuments de ma malédiction; et tu ne rendras la terre féconde qu’à force de soins et de labeurs. Ainsi toute ta vie s’écoulera dans la tristesse et le travail, afin qu’ils soient un frein qui réprime l’arrogance de ton orgueil, et te ramène forcément à la pensée de ton néant; tu ne seras donc plus tenté de te bercer de coupables illusions, car tu te nourriras de l’herbe de la terre, et tu mangeras ton pain d la sueur de ton front.

Mais avant d’expliquer ces paroles, observons comment le péché de l’homme a changé pour lui toutes les conditions premières de la vie. Car c’est comme si Dieu lui disait: je t’avais préparé, en te créant, une existence exempte de douleurs, de travail, de fatigues et d’inquiétudes. Tu eusses joui d’un bonheur parfait, et sans connaître aucun des tristes assujettissements du corps, tu aurais pleinement goûté toutes les délices de la vie. Mais tu n’as pas su apprécier cet heureux état, et voici que je maudis la terre. Désormais, si tu ne l’ensemences et si tu ne la cultives, elle ne te donnera plus, comme auparavant, ses diverses productions; je joindrai même à ces travaux, et à ces pénibles labeurs, les maladies et de continuelles fatigues, en sorte que tu ne réussiras en quelque chose qu’au prix de tes sueurs, et ainsi cette dure existence te sera une continuelle leçon d’humilité, et un souvenir de ton néant.

En outre, cette malédiction ne se bornera pas à quelques années, mais elle s’étendra à tout le cours de ta vie; et tu mangeras ton pain à la sueur de ton front jusqu’à ce que tu retournes dans la terre d’où tu as été tiré, car tu es poussière, et tu retourneras en poussière. Oui, telle sera ta destinée, jusqu’à la fin de tes jours, et jusqu’à ce que tu retournes dans la terre d’où tu as été tiré. Car c’est du limon de la terre qu’a été formé le corps que je t’ai donné dans ma bonté, et c’est en ce même limon qu’il se résoudra. Tu es poussière, et tu retourneras en poussière. En vain pour te faire éviter tous ces maux, j’avais dit: Ne mangez pas de ce fruit, et le jour où vous en mangerez, vous mourrez certainement; je ne voulais donc point ta mort, et de mon côté, je n’ai rien négligé de tout ce que je pouvais faire; (104) mais tu t’es précipité toi-même dans cet abîme de maux, et tu ne dois en accuser que ta propre négligence.

Ici se présente une question que je vais résoudre en peu de mots, et qui mettra fin à cet entretien. Dieu dit à nos premiers parents: Le jour où vous mangerez du fruit défendu, vous mourrez certainement. Or il est indubitable qu’après leur péché et leur désobéissance, ils ont vécu un grand nombre d’années. Cette difficulté n’en est une que pour ceux qui lisent superficiellement l’Écriture sainte; car un lecteur attentif l’explique aisément, et découvre sans peine le sens de ce passage. Sans doute Adam et Eve vécurent encore bien des années, et néanmoins le jour où ils entendirent cette parole: Vous êtes terre, et vous, retournerez en terre, une sentence de mort leur fut prononcée, en sorte qu’on peut dire que dès ce moment ils subirent la mort. Ainsi le sens de ce passage: Le jour où vous mangerez du fruit, défendu, vous mourrez certainement, est que dès ce moment ils surent qu’ils étaient soumis à la mort. Eh! ne voyons-nous pas que dans les tribunaux, le criminel condamné à mort est reconduit en prison, et que même il y reste assez longtemps. Cependant on le regarde déjà comme mort, parce qu’une sentence capitale a été rendue contre lui. Et de même depuis le jour où le Seigneur prononça contre nos premiers parents un arrêt de mort, ils furent sous le coup de cet arrêt, quoique l’exécution en ait été différée pendant bien des années.

Cet entretien s’est prolongé au delà des bornes ordinaires; mais puisque j’ai pu, par la grâce de Dieu, et selon mes forces, terminer l’explication du passage de la Genèse qui avait été lu, je conclus immédiatement. Sans doute il serait facile de développer encore ce sujet, et de montrer que la miséricorde divine surnage même au-dessus de ces flots de mort qui submergent tous les hommes. Cependant je n’en dirai rien pour ne pas trop fatiguer votre mémoire, et je vous prie. seulement de ne point, au sortir de cette assemblée, vous rendre à d’insipides réunions, ni vous amuser à de frivoles conversations. Le sujet d’un intéressant entretien serait de résumer en soi-même, ou de vous réciter les uns aux autres les principaux points de cette instruction: les questions du luge suprême, et les réponses des coupables; la justification d’Adam, qui rejette sa faute sur la femme, et l’excuse de celle-ci qui accuse le serpent; la punition de cet animal, et son châtiment éternel, châtiment qui atteste la colère du Seigneur contre lui, et sa miséricordieuse bonté envers ceux qu’il a séduits. Et en effet, puisque Dieu punit si sévèrement le séducteur, c’est une preuve qu’Adam et Eve, victimes de ses fourberies, lui étaient agréables, et qu’il s’intéressait encore à leur bonheur. Rappelez-vous ensuite la sentence prononcée à la femme, la punition, et le sévère avertissement qu’elle reçut, et enfin n’oubliez point cet arrêt prononcé à Adam: Tu es terre, et tu retourneras en terre.

Ces diverses réflexions vous feront admirer de plus en plus l’ineffable miséricorde du Seigneur. Car quoique nous ne soyons que poussière, et que nous devions retourner en poussière, nous pouvons, par la pratiqué de la vertu et la fuite du vice, obtenir ces biens ineffables qu’il a préparés à ceux qui l’aiment, et dont il est écrit: l’œil n’a point vu, l’oreille n’a point entendu, et le coeur de l’homme n’a point compris. (I Cor. II, 9.) Il est donc juste que nous offrions au Seigneur d’éternelles actions de grâce pour tant de bienfaits, et que }fous n’en perdions jamais le souvenir. Nous devons également nous appliquer, par l’exercice des bonnes oeuvres, et par la fuite constante du péché, à calmer sa colère, et à nous le rendre propice. Eh! ne serait-ce pas une monstrueuse ingratitude si nous venions à oublier que Dieu, immortel et impassible de sa nature, n’a pas dédaigné, pour nous délivrer de la mort, de prendre notre chair mortelle et terrestre, de l’élever au plus haut des cieux, de la faire asseoir à la droite de son Père, et de lui assurer les adorations des anges? Mais nous, hélas! nous tenons une conduite tout opposée; nous ensevelissons dans la chair et la boue notre âme qui est immortelle, nous l’assujettissons à la terre et à la mort, et nous la rendons incapable, de rien faire pour le ciel et la vie éternelle. Ah! je vous en conjure, ne nous montrons pas ingrats jusqu’à ce point envers un tel bienfaiteur; et soyons au contraire obéissants à ses préceptes, et empressés à faire tout ce qui peut lui plaire, afin qu’il nous rende lui-même dignes des félicités célestes. Fuissions-nous tous les obtenir, par la grâce et la bonté de J.-C. N.-S., à qui soient, avec le Père et l’Esprit-Saint, la gloire, l’honneur et l’empire maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

1. Saint Chrysostome rappelle d’abord que la punition de nos premiers parents doit nous rendre attentifs et vigilants à éviter le péché, puis il explique pourquoi Adam donna à son épouse le nom d’Eve. — 2.-3. Les habits de peaux dont le Seigneur les revêtit, attestent sa bonté, et nous avertissent d’éviter le luxe et la somptuosité des vêtements. — L’orateur prend l’occasion d’une sévère leçon aux riches, puis il explique, comme un ironique accomplissement des promesses du démon, cette parole: « Voilà qu’Adam est comme l’un de nous. » Ce fut aussi par un effet de miséricorde que Dieu chassa Adam du paradis terrestre, avant qu’il eût mangé du fruit de l’arbre de vie; parce que l’immortalité l’eût conduit toujours à pécher. — Il l’obligea aussi à demeurer vis-à-vis du paradis terrestre, afin que la vue de ce lieu lui rappelât sa faute, et il l’assujettit à un dur travail pour qu’il ne s’attachât pas trop à la vie. — 4. Au sujet de ces mots: « Adam connut son épouse, » saint Chrysostome fait observe que la virginité fut le premier état d’Adam et d’Eve, et il en relève l’excellence. — 5. Il dit ensuite que si Dieu agréa les présents d’Abel, et rejeta ceux de Caïn, ce fut par suite de leurs dispositions intérieures, et il s’étend longuement sur la bonté avec laquelle le Seigneur parla à Caïn et chercha à lui inspirer de meilleurs sentiments. — 6. Il termine enfin par quelques mots sur le: soin que bous devons avoir de fuir le péché dans lequel tomba Caïn.

1. Hier, vous avez pu apprécier l’indulgence du juge supérieur, et la bienveillance de ses paroles. Vous avez vu également la diversité des châtiments infligés aux coupables. Ainsi le tentateur a été puni tout autrement que ceux qu’il avait séduits; et la miséricorde divine a éclaté éminemment même dans la sentence rendue contre nos premiers parents. Il nous a donc été utile d’assister à ce solennel jugement, et d’en suivre tous les détails. Car nous avons connu de quels biens Adam et Eve se sont eux-mêmes privés par leur désobéissance; et nous avons appris comment le péché les a dépouillés d’une gloire. toute céleste et d’une existence tout angélique. Enfin, nous avons admiré la patience du Seigneur, et nous avons compris quel grand mal est la faiblesse puisqu’elle a entraîné pour l’homme la perte de si précieux avantages, et l’a plongé dans une humiliante dégradation. C’est pourquoi je vous en supplie, veillons sur nous-mêmes, afin que cette chute nous soit un salutaire avertissement, et que ce châtiment nous retienne dans une sage défiance. Nous serons en effet punis très-sévèrement, si ce terrible exemple ne nous détourne pas d’offenser Dieu. Car tout péché de rechute mérite d’être châtié plus rigoureusement. C’est ce que nous apprend l’illustre docteur des nations, le bienheureux Paul, quand il nous dit que tous ceux qui ont péché sans la loi, périront sans la loi, et que tous ceux qui ont péché sous la loi, seront jugés par la loi. (Rom. II, 12.) Le sens de ce passage est que ceux qui ont péché avant la loi évangélique seront traités avec plus d’indulgence que nous qui vivons sous cette loi, et qui mériterons un plus rigoureux châtiment parce que nous péchons après l’avoir reçue. Car tous ceux qui ont péché sans la loi, périront sans la loi; et ce leur sera un avantage par rapport au châtiment de n’avoir reçu ni la connaissance, ni les secours de la loi… Mais tous ceux qui ont péché sous la loi, seront jugés parla loi; parce qu’elle leur enseignait, (106) dit l’Apôtre, ce qu’ils devaient faire, et qu’ils n’ont point voulu suivre ses prescriptions. Aussi seront-ils, pour les mêmes péchés, punis plus sévèrement que les infidèles.

Mais expliquons le passage qui vient d’être lu. Et Adam donna à sa femme le nom d’Eve, qui signifie vie, parce qu’elle est la mère de tous les vivants. Observez ici le soin que prend, l’écrivain sacré de nous transmettre ces détails. Nous apprenons ainsi qu’Adam donna un nom à son épouse, et qu’il l’appela Eve, c’est-à-dire vie, parce qu’elle est la mère de tous les vivants. Elle est en effet la tige du genre humain et comme la racine et le principe de toutes les générations. Mais après nous avoir instruit de quelle manière Adam donna un nom à son épouse, Moïse nous fait connaître de nouveau la bonté de Dieu qui n’abandonna pas ses créatures dans la honteuse nudité où elles s’étaient plongées. Et le Seigneur Dieu, dit-il, fit à Adam et à sa femme des tuniques de peau, et il les en revêtit. Le Seigneur agit alors comme un bon père se conduit envers un enfant prodigue. Ce fils de famille était doué d’un bon naturel et avait été élevé avec soin. Il jouissait dans la maison paternelle d’une riche abondance, portait des vêtements de soie, et avait à sa disposition un opulent patrimoine. Mais voilà que l’excès même de la prospérité le précipite dans le mal; et alors son père lui retranche tous ces divers avantages, le retient de plus près sous sa dépendance, et remplace ses somptueux vêtements par un habit simple et commun qui cache seulement sa nudité. C’est ainsi qu’Adam et Eve s’étant rendus indignes de cette gloire brillante qui les couvrait et qui les affranchissait de tous les besoins du corps, Dieu leur retira cet éclat ainsi que la possession de tous les biens dont ils jouissaient avant cette épouvantable chute. Cependant, il eut compassion d’une si grande infortune, et les voyant honteux d’une nudité qu’ils ne pouvaient ni couvrir, ni cacher, il fit des tuniques de peau et les en revêtit.

Voilà donc où aboutissent les artifices du démon. Dès que nous prêtons l’oreille à ses suggestions, il nous séduit par l’amour de quelque plaisir passager, et nous entraîne dans l’abîme du péché. Puis il nous abandonne, tout couverts de honte et de confusion, à la pitié et aux regards de tous. Mais le Seigneur, qui s’intéresse toujours au salut de nos âmes, ne détourna point ses yeux du triste état où nos premiers parents étaient réduits, et il leur donna un vêtement dont la simplicité seule était un souvenir de leur chute. Et le Seigneur Dieu fit donc à Adam et à son épouse des tuniques de peau, et il les en revêtit. Observez ici, je vous le demande, avec quelle condescendance l’Écriture se proportionne à notre faiblesse. Mais, je l’ai dit, et je le répète, il faut toujours lui donner un sens digne de Dieu. Ainsi ce mot: Dieu fit des tuniques, doit être pris dans ce sens qu’il commanda que ces tuniques existassent; et il voulut que nos premiers parents s’en couvrissent, afin que ce vêtement leur rappelât sans cesse leur désobéissance.

2. Écoutez, ô riches! ô vous qui vous enorgueillissez du travail des vers à soie, et qui vous parez des plus superbes étoffes! écoutez cette leçon de modestie que le Seigneur nous a donnée dès les premiers jours de la création. L’homme avait mérité la mort par son péché, et il avait besoin d’un vêtement pour cacher sa nudité; et voilà que Dieu se borne à le revêtir d’une tunique de peau. Il voulut ainsi nous apprendre à fuir une vie molle et voluptueuse, et à embrasser de préférence une vie dure et austère. Mais peut-être les riches, rebutés de cette morale sévère, me diront-ils Eh quoi! voulez-vous que nous nous habillions de peaux de bêtes? Je ne dis point cela; et nos premiers parents eux-mêmes n’ont pas toujours porté cette sorte de vêtements, car la bonté divine ne cesse jamais de se montrer généreuse et bienfaisante. C’est ainsi que du jour où Adam et Eve furent soumis aux besoins de la nature, et qu’ils perdirent cette douce et angélique existence dans laquelle ils avaient été créés, le Seigneur leur permit de tisser la laine pour s’en faire des vêtements. Il convenait en effet que l’homme, être raisonnable, fût vêtu, et qu’il ne vécût point, comme un animal, dans la honte et la nudité. Nos habits nous rappellent donc les biens que nous avons perdus, et le châtiment que, par leur désobéissance, Adam et Eve, ont attiré sur tout le genre humain.

Mais comment excuser ce luxe effréné qui rejette l’usage de la laine, pour ne porter que de la soie, et qui même pousse l’extravagance jusqu’à la rehausser de broderies d’or. Ce sont principalement les femmes qui s’adonnent à ces vanités; et moi, je leur dis: pourquoi parer ainsi votre corps? et pourquoi vous (107) enorgueillir de ce pompeux attirail? Vous oubliez donc que les habits sont une suite du châtiment infligé à nos premiers parents. Aussi l’Apôtre nous dit-il: Ayant de quoi nous nourrir et de quoi nous couvrir, nous devons être contents. (I Tim. 6, 8.) Ainsi il faut borner notre sollicitude au strict nécessaire; et il suffit que notre corps soit couvert, sans nous inquiéter de la beauté, ni de la variété des habits. Mais poursuivons le récit de la Genèse.

Et le Seigneur Dieu dit: Voici Adam devenu comme l’un de nous, sachant le bien et le mal; maintenant donc craignons qu’il n’avance la main et ne prenne aussi de l’arbre de vie, et qu’il n’en mange et ne vive éternellement. Et le seigneur Dieu le mit hors du jardin de délices, pour qu’il cultivât la terre d’où il avait été tiré. (Gen. III, 22, 23.) Ici encore le Seigneur use d’expressions proportionnées à notre faiblesse: Et le Seigneur Dieu dit: voici Adam devenu comme l’un de nous, sachant le bien et le mal. Quelle simplicité de langage! mais comprenons-le dans un sens digne de Dieu. Il nous rappelle donc de quelle manière le démon, par l’organe du serpent, trompa nos premiers parents. Il leur avait dit: Si vous mangez de ce fruit, vous serez comme des dieux; et ils en mangèrent dans le fol espoir de s’égaler à la divinité. C’est pourquoi Dieu, voulant de nouveau leur faire sentir la grièveté de leur faute, et l’illusion de leurs espérances, dit ironiquement: Voici Adam devenu comme l’un de nous.

Cet amer reproche était tout personnel et ne pouvait que jeter Adam dans une extrême confusion. C’est comme si le Seigneur lui eût dit: tu as transgressé mon commandement pour t’égaler à moi. Eh bien! ce que tu as désiré est arrivé, ou plutôt ce que tu ne désirais pas, mais ce que tu méritais justement. Car tu es devenu comme l’un de nous, sachant le bien et le mal. Le démon avait encore dit à Eve, par l’organe du serpent: Vos yeux seront ouverts, et vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal. Aussi le Seigneur ajouta-t-il: Et maintenant craignons qu’il n’avance la main, et ne prenne de l’arbre de vie, et qu’il n’en mange et ne vive éternellement. Ici encore se manifeste la miséricorde divine; mais il nous faut approfondir chacune de ces paroles pour n’en rien perdre, et en découvrir toutes les richesses cachées. Lorsque Dieu fit un commandement à Adam, il lui permit l’usage de tous les fruits, à l’exception d’un seul, le menaçant de mort, s’il osait y toucher. Mais en lui faisant ce commandement et cette menace, il ne lui dit rien de l’arbre de vie. Adam, créé immortel, pouvait donc, selon moi, et autant que je comprends ce passage, manger du fruit de cet arbre, comme de tous les autres; et ainsi il eût pu s’assurer l’immortalité, puisqu’il n’avait reçu aucune défense touchant cet arbre.

3. Si l’on me demandait curieusement pourquoi cet arbre est appelé l’arbre de vie, je répondrais que la raison humaine est incapable par elle-même de comprendre toutes les oeuvres de Dieu. Nous savons seulement qu’il a plu au Seigneur que, dans le paradis terrestre, l’homme eût comme une matière à la vertu d’obéissance et au péché de désobéissance. C’est pourquoi il planta ces deux arbres, l’un de vie et l’autre de mort, pour ainsi parler. Car c’est pour avoir mangé du fruit de ce dernier contre l’ordre de Dieu, que l’homme a été assujetti à la mort. Mais dès l’instant ou il toucha au fruit défendu, le péché entra dans le monde et l’homme devint sujet à la mort, et à toutes les infirmités de la nature. Cependant cette mort était dans les conseils divins une grâce plus encore qu’un châtiment; aussi le Seigneur ne voulut-il plus qu’Adam habitât le paradis terrestre. Il l’en chassa donc, lui prouvant, par cette rigueur même, qu’il n’agissait que par bonté et dans son intérêt. Mais cette doctrine exige un examen plus approfondi de ce passage.

Et maintenant, dit le Seigneur, craignons qu’Adam n’avance la main, et ne prenne aussi du fruit de l’arbre de vie, et qu’il n’en mange et ne vive éternellement. C’est comme s’il eût dit: Un excès d’intempérance a porté l’homme à transgresser mon commandement, et son péché l’a soumis à la mort. Aujourd’hui donc, s’il osait toucher au fruit de l’arbre de vie, il acquerrait l’immortalité et ne cesserait de pécher. C’est pourquoi il lui est avantageux que je le chasse du paradis terrestre; et je lui donnerai en cela plutôt une marque de bonté que de colère et de vengeance. Ainsi parla le Seigneur; et il est vrai de dire que ses châtiments comme ses bienfaits font éclater sa miséricorde. Ainsi ce dur exil devint pour Adam une salutaire leçon. Car si Dieu n’eût prévu que l’impunité rendrait les hommes plus coupables, il n’eût point chassé Adam du paradis terrestre. (108) Mais ce fut pour empêcher en eux les progrès du vice et fermer la voie à une malice qui n’aurait point su s’arrêter, qu’il châtia Adam dans une pensée toute de miséricorde; et c’est ce qu’il fait encore chaque jour à l’égard des pécheurs.

Il ordonna donc, par bienfaisance et par bonté, que l’homme fût chassé du paradis terrestre. Et le Seigneur Dieu, dit l’Écriture, mit Adam hors du jardin de délices, pour qu’il labourât la terre d’où il avait été tiré. Remarquez ici l’exactitude de l’écrivain sacré. Il nous apprend que le Seigneur Dieu mit Adam hors du jardin de délices, pour qu’il labourât la terre d’où il avait été tiré. L’arrêt divin reçoit dès lors son exécution, et l’homme, chassé du jardin de délices, fut contraint de travailler la terre. Ce n’est pas non plus sans raison que l’Écriture ajoute: d’où il avait été tiré. Car ce travail devait être pour lui une leçon continuelle d’humilité, en lui rappelant que son corps avait été formé du limon de la terre. Aussi est-il dit expressément: Pour qu’il travaillât la terre d’où il avait été tiré. C’est encore comme la conséquence de cette autre parole du Seigneur: Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, qu’Adam reçut alors l’ordre de travailler la terre d’où il avait été tiré.

L’Écriture nous apprend ensuite à quelle distance du paradis terrestre Dieu l’établit, puisqu’elle ajoute que le Seigneur Dieu chassa Adam, et le fit habiter en face du jardin de délices. Mais ici observons comme dans toutes ses couvres Dieu se montre plein de miséricorde, même quand il nous châtie. Ainsi c’est par bonté et par miséricorde qu’il châsse Adam du paradis terrestre; et s’il l’établit ensuite en face de ce même séjour, c’est afin que chaque jour il conçoive un nouveau regret de son ancien état, et une douleur nouvelle de ses malheurs présents. Sans doute cette vue lui était bien triste et bien amère, et toutefois il y trouvait une utile leçon; car elle le rendait plus sage et plus vigilant, et l’empêchait de pécher. Il n’est en effet que trop ordinaire à l’homme d’abuser des biens dont il jouit, et de ne se corriger que quand il les a perdus. Car l’expérience lui révèle sa faute, et son infortune lui fait apprécier le bonheur dont il est déchu et ressentir les maux qui l’environnent. Ce fut donc de la part de Dieu un trait de providence et de bonté que d’établir Adam en face du paradis terrestre, puisque la vue de ce lieu devait entretenir en lui de salutaires remords. Enfin pour l’empêcher que par un trop grand attachement à la vie, il n’essayât de rentrer dans le jardin de délices et de manger du fruit de l’arbre de vie, le Seigneur, selon le récit de l’Écriture, récit proportionné à notre faiblesse, le Seigneur plaça un chérubin avec un glaive flamboyant qui s’agitait toujours, pour garder la voie de l’arbre de vie.

La négligence de nos premiers parents à observer le commandement divin, fut cause que le Seigneur fit garder avec tant de précaution l’entrée du paradis. Et il est juste d’observer que si sa bonté et sa miséricorde avaient déjà paru lorsqu’il bannit Adam, elles n’éclatèrent pas moins quand il plaça un chérubin avec un glaive flamboyant qui s’agitait sans cesse pour garder l’entrée du jardin de délices. Ce n’est pas sans raison aussi qu’il est dit de ce glaive qu’il s’agitait sans cesse. Car nous comprenons par là que tous les chemins qui pouvaient conduire à ce jardin étaient fermés, et que ce glaive flamboyant en défendait toutes les approches. Mais quels souvenirs il rappelait, et quelle terreur il inspirait à Adam!

4. Or, Adam connut Eve, son épouse. (Gen. IV, 1.) Remarquez la date précise de ce fait. Ce ne ne fut qu’après leur désobéissance et leur exil qu’Adam et Eve eurent commerce ensemble. Auparavant ils vivaient comme des anges, et ils ignoraient les plaisirs de la chair. Ah! comment les eussent-ils connus, puisqu’ils n’étaient point assujettis aux besoins du corps! Ainsi, dans l’ordre des temps, la virginité possède la palme de la priorité; mais lorsque la faiblesse de l’homme eut introduit la désobéissance et le péché, elle se retira, parce que la terre n’était plus digne de la posséder; et alors s’établit la loi de la concupiscence. Comprenez donc, mon cher frère, quelle est la dignité de la,virginité. Elle est une vertu bien élevée et bien sublime, et sa possession est trop au-dessus des forces humaines pour que nous puissions l’acquérir sans un secours tout spécial de la puissance divine. Et, en effet, Jésus-Christ lui-même nous déclare que les vierges sont dans un corps mortel les émules des anges. Les Sadducéens l’interrogèrent un jour surfa résurrection et lui dirent: Maître, il y avait parmi nous sept frères; et le premier ayant épousé une femme, est mort, et, n’ayant point eu d’enfants, il laissa sa femme à son frère. Il en fut de même du second, du troisième, et de tous jusqu’au septième. Au jour de la résurrection, duquel des sept sera-t-elle femme? car (109) tous l’ont eue pour épouse. Mais Jésus-Christ leur répondit: Vous êtes dans l’erreur, ne sachant ni les Écritures, ni la puissance de Dieu. Car au jour de la résurrection les hommes n’auront point de femmes, ni les femmes de maris; mais ils seront comme les anges. (Matth. XXII, 25-30.) Comprenez-vous maintenant que ceux qui, par amour pour Jésus-Christ, embrassent la sainte virginité, mènent sur la terre et dans un corps mortel la vie des anges? Mais plus cet état est grand et élevé, et plus brillantes sont les couronnes, plus magnifiques les récompenses et plus abondants les biens qui sont promis à tous ceux qui joignent à la chasteté la pratique des autres vertus.

Or, Adam connut son épouse qui conçut et enfanta Caïn. Le péché était entré dans le monde par la désobéissance de nos premiers parents, et l’arrêt divin les avait soumis à la mort. C’est pourquoi le Seigneur, qui veillait à la conservation du genre humain, permit qu’il se propageât par l’union de l’homme et de la femme. Et Eve dit: J’ai possédé un homme par la grâce de Dieu. Voyez-vous comme le châtiment infligé à la femme l’a rendue meilleure et plus réservée? Car elle n’attribue point aux seules lois de la nature la naissance de cet enfant; mais elle la rapporte à Dieu et lui en fait hommage. Ainsi le châtiment a été pour elfe une utile leçon. Car J’ai possédé un homme, dit-elle, par la grâce de Dieu, et je le tiens plutôt de sa bonté que de la nature.

Et de nouveau elle enfanta Abel, son frère. La naissance de ce second fils fut la récompense de sa vive reconnaissance pour celle du premier. Car c’est ainsi que le Seigneur nous traite; et quand nous le remercions d’un premier bienfait, il paie nos hommages par de nouvelles faveurs. Eve devint donc mère une seconde fois, parce que dans la première elle avait reconnu la main du Seigneur. Or, cette fécondité, depuis que le péché l’avait soumise à la mort, lui était une bien grande consolation. Aussi Dieu voulut-il dès le principe diminuer pour nos premiers parents la sévérité du châtiment, et comme effacer l’image de la mort sous le tableau de générations nouvelles. Et, en effet, ces générations qui se succèdent les unes aux autres, sont un emblème de l’immortalité. Et Abel, dit l’Écriture, fut pasteur de brebis, et Caïn laboureur. Nous apprenons ainsi que chacun des deux frères exerça un art différent; l’un embrassa la vie pastorale, et l’autre s’adonna à l’agriculture.

Mais il arriva, longtemps après, que Caïn offrit au Seigneur un sacrifice des fruits de la terre. (Gen. IV, 3.) Observez ici quelles lumières le Créateur avait répandues dans la conscience de l’homme. Car qui avait révélé à Caïn la notion du sacrifice? La voix de sa conscience; il offrit donc au Seigneur un sacrifice des productions de la terre, parce qu’il ne pouvait méconnaître qu’il devait lui faire hommage des fruits de son travail. Ce n’est pas que Dieu eût besoin de ses sacrifices; mais il convenait que, recevant ses bienfaits, il lui témoignât sa reconnaissance. Et en effet, Dieu, qui se suffit à lui-même et qui ne réclame rien de nous, veut bien, dans son extrême bonté, s’abaisser jusqu’à notre pauvreté, et permettre par intérêt pour notre salut, que la connaissance de ses attributs nous soit une école de vertus.

Et Abel offrit aussi les premiers-nés de son troupeau. Ce n’est pas sans raison que dans notre précédent entretien je vous disais que Dieu, qui ne fait acception de personne, sonde les volontés et récompense l’intention du coeur. Cette remarque trouve ici sa juste application. C’est pourquoi ce passage de la Genèse mérite un profond examen, et il convient de s’y arrêter sérieusement pour bien comprendre ce qui est dit de Caïn et d’Abel. Car il n’y a rien d’inutile dans l’Écriture, et une syllabe, une lettre même recèle un riche trésor, puisqu’on peut toujours en tirer un sens moral. Or que nous dit-elle? Et il arriva, longtemps après, que Caïn offrit au Seigneur un sacrifice des fruits de la terre, et Abel offrit aussi les premiers-nés de son troupeau et les plus gras.

5. Un esprit pénétrant comprend à la simple lecture le sens de ce passage. Mais je me dois à tous, et la doctrine évangélique s’adresse également à tous; je vais donc entrer dans quelques explications, afin que vous en soyez mieux instruits. Caïn, dit l’Écriture, offrit au Seigneur un sacrifice des fruits de la terre. Quant à Abel il choisit pour matière du sien les productions de l’art pastoral. Et il offrit les premiers-nés de son troupeau et les plus gras. Déjà ces seuls mots nous montrent toute la piété d’Abel, car il n’offre pas seulement quelques brebis prises au hasard dans son troupeau, mais les premiers-nés, c’est-à-dire les plus beaux et les plus précieux; et même parmi ceux-ci les (110) plus gras, c’est-à-dire tout ce qu’il y avait de meilleur et de plus excellent. Mais à l’égard de Caïn, l’Écriture n’entre dans aucun détail; elle se contente de nous dire qu’il offrit un sacrifice des fruits de la terre et nous laisse ainsi supposer qu’il prit les premiers qui lui tombèrent sous la main, et qu’il dédaigna de choisir les plus beaux.

Je l’ai déjà dit, et je ne cesserai de le redire. Si Dieu reçoit nos sacrifices, ce n’est pas qu’il en ait besoin. Il veut seulement nous faciliter les moyens de lui témoigner notre reconnaissance. C’est pourquoi l’homme qui offre en sacrifice les biens mêmes qu’il tient de Dieu, doit, pour remplir ce devoir religieux, choisir tout ce qu’il a de meilleur. Autrement, il ne comprendrait pas combien Dieu lui est supérieur et combien il est lui-même honoré de remplir ces fonctions sacerdotales. Observez aussi, mon cher frère, et concluez de cet exemple quels rigoureux châtiments mérite le chrétien qui, par lâcheté, néglige son salut. J’ajoute que nul docteur n’instruisit Caïn et Abel et que nul conseiller ne leur suggéra l’idée d’offrit un sacrifice: leur conscience seule les en avertit, et les lumières que le Seigneur avait répandues dans l’esprit de l’homme. Ce fut aussi la pureté de l’intention qui fit agréer le sacrifice de l’un et la malice de la volonté qui fit rejeter celui de l’autre.

Et Dieu, dit l’Écriture, regarda Abel et ses dons. Voyez-vous comme s’accomplit ici cette parole de l’Évangile: les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers? (Matth. XIX, 30.) Car celui qui avait le privilège du droit d’aînesse, et qui le premier offrit son sacrifice, fut mis au-dessous de son frère, parce que son intention n’était pas droite. Tous deux offrirent un sacrifice; mais c’est seulement d’Abel que l’Écriture dit: le Seigneur regarda Abel et ses dons. Que signifie ce mot, regarda? il marque que Dieu approuva l’action d’Abel, loua son intention, couronna sa bonne volonté et, en un mot, fut satisfait de sa conduite. Car si nous osons dire quelque chose de Dieu et ouvrir la bouche pour parler de cet Etre éternel, nous ne pouvons le faire, parce que nous sommes hommes, que dans un langage humain. Mais, ô prodige! Dieu regarda Abel et ses dons, c’est-à-dire l’offrande qu’il lui fit de ses brebis les plus grasses et les meilleures. Ainsi Dieu regarda Abel, parce que son sacrifice partait d’un coeur pur et sincère. Il regarda aussi ses dons, parce que les brebis étaient sans tache et précieuses, soit par rapport à l’intention de celui qui les offrait, soit en elles-mêmes, puisqu’elles avaient été prises parmi les premiers-nés du troupeau, et qu’elles en étaient les plus grasses, c’est dire qu’elles étaient un choix fait dans tout ce qu’il y avait de meilleur.

Et Dieu regarda Abel et ses dons; mais il ne regarda ni Caïn ni ses sacrifices. (Gen. VII, 5.) Le sacrifice qu’Abel offrit, avec un coeur pur et une volonté droite, fut donc agréable au Seigneur,qui l’agréa et qui daigna même le. louer. Ainsi il appela dons l’offrande d’Abel pour mieux honorer la sincérité de son intention. Mais il ne regarda ni Caïn ni ses sacrifices. Observez ici avec quelle exactitude s’exprime l’écrivain sacré. En disant que Dieu ne regarda point Caïn, il nous apprend qu’il rejeta ses présents, et en appelant ceux-ci du nom de sacrifices, il nous donne une utile leçon. L’action et la parole divine nous apprennent donc que le Seigneur exige nos sacrifices comme un témoignage extérieur des sentiments de notre âme et comme une protestation publique que nous le reconnaissons pour notre Maître et pour le Créateur qui nous a tirés du néant. Et en effet, l’Écriture, qui nomme dons l’offrande de quelques brebis, et sacrifices celle de quelques fruits de la terre, nous enseigne que le Seigneur recherche la pureté de l’intention bien plus qu’il ne se soucie qu’on lui offre des animaux ou des fruits. C’est donc cette pureté qui rendit le sacrifice d’Abel agréable à Dieu; et c’est une disposition toute contraire qui fit rejeter celui de Caïn.

Il faut également entendre dans un sens digne de Dieu ces paroles: Le Seigneur regarda Abel et ses dons; mais il ne garda ni Caïn, ni ses sacrifices. Elles signifient que le Seigneur fit comprendre à l’un qu’il approuvait sa bonne volonté, et à l’autre qu’il repoussait son ingratitude. Telle fut la conduite de Dieu; et maintenant expliquons le verset suivant. Et Caïn fut violemment attristé, et son visage fut abattu. D’où provenait cette violente tristesse? d’un double principe: Le Seigneur avait rejeté son sacrifice, et il avait agréé celui d’Abel. Voilà donc pourquoi Caïn fut violemment attristé, et pourquoi son visage fut abattu. Ces deux causes se réunissaient pour aggraver sa tristesse; le Seigneur avait repoussé son offrande, et il avait reçu celle d’Abel. Or, (111) puisqu’il avait péché, il devait faire pénitence et se corriger, car notre Dieu est toujours plein de miséricorde, et il hait en nous moins le péché que (endurcissement dans le péché. Mais Caïn n’en tint aucun compte.

6. Au reste, la conduite du Seigneur montra bien alors toute la grandeur de sa miséricorde, non moins que l’excellence de sa bonté, et même l’excès de sa patience. Et en effet, quand il vit Caïn violemment attristé, et comme submergé par les flots de la douleur, il ne détourna point ses regards de dessus lui, mais il se souvint qu’il avait agi envers Adam avec une tendre compassion, qu’il lui avait facilité après son crime l’occasion d’en obtenir le pardon, et qu’il lui avait comme ouvert la porte d’un humble aveu par cette interrogation: Adam, où es-tu? Aussi le voyons-nous témoigner à cet ingrat la même bonté, et lui tendre, sur le bord de l’abîme, une main secourable. C’est ainsi que pour lui aplanir les voies de la pénitence et du repentir, il lui adressa ces paroles: Pourquoi es-tu triste, et pourquoi ton visage est-il abattu? Ton offrande était bonne en elle-même, mais n’as-tu pas péché dans le choix des fruits? apaise donc ton irritation; son recours sera en toi et tu le domineras. Considérez ici, mon cher frère, l’indulgente et ineffable bonté du Seigneur. Il vit que Caïn était en proie à un mal violent, et qu’une noire jalousie l’assaillait fortement; et voilà qu’il se hâte, dans sa miséricordieuse tendresse, de lui présenter un salutaire remède. Bien plus, il lui tend une main secourable pour l’arracher aux flots qui menacent de le submerger.

Pourquoi es-tu triste, lui dit-il; et pourquoi ton visage est-il abattu? D’où vient cette tristesse si grande qu’on lit sur ton front les signes d’un profond chagrin? Pourquoi ton visage est-il tout abattu? et quelle est la cause de cette mélancolie? Pourquoi n’as-tu pas réfléchi à ce que tu faisais? et croyais-tu offrir tes sacrifices à un homme qu’on peut tromper? Enfin ignores-tu que je n’ai nul besoin des présents de l’homme, et que je ne considère dans le sacrifice que l’intention de celui qui l’offre? Pourquoi donc es-tu triste? et pourquoi ton visage est-il abattu? ton offrande était bonne en elle-même; mais n’as-tu pas péché dans le choix des fruits? Oui, la pensée de m’offrir un sacrifice était louable; et le choix mauvais des fruits offerts m’a seul fait rejeter ce sacrifice. L’oblation d’un sacrifice exige de grandes précautions, et la distance infinie qui sépare le Dieu qui le reçoit de l’homme qui le lui présente, commande à. celui-ci une sévère attention dans le choix de la matière. Mais tu n’as fait aucune de ces réflexions, et tu m’as offert les premiers fruits que tu as trouvés sous ta main. Aussi n’ai-je pu agréer ton sacrifice.

Les dispositions mauvaises avec lesquelles tu as offert ton sacrifice, me l’ont fait rejeter; et au contraire la pureté du coeur et le choix exquis des victimes m’ont fait accepter celui de ton frère. Toutefois je ne me hâte pas de punir ton péché, et je ne veux en ce moment que te le remettre sous les yeux, et te donner un bon conseil. Si tu le suis, tu obtiendras ton pardon, et tu éviteras d’affreux malheurs. Quel est donc ce conseil? tu as péché, et grièvement; mais je punis moins le crime que l’endurcissement dans le crime, car je suis bon, et je neveux point la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive. (Ezéch. XVIII, 27.) Aussi parce que tu as péché, apaise ton ressentiment, rends le calme à tes pensées, bannis de ton esprit le trouble et l’inquiétude, et arrache ton âme aux flots tumultueux qui menacent de l’engloutir, mais surtout garde-toi de tomber dans un péché plus grave encore, et de te précipiter dans un désespoir irrémédiable. Tu as péché, apaise donc ta colère.

Le Seigneur savait bien que Caïn s’élèverait contre son frère, et c’est pourquoi il s’efforçait de prévenir en lui cette coupable résolution. Car tous les secrets de nos coeurs lui sont connus, et il découvrait les mouvements qui agitaient celui de Caïn. Aussi cherche-t-il à le guérir par de paternels avis, et par un langage plein de condescendance pour ses coupables dispositions. Il n’omet donc nulle tentative qui eût pu ramener Caïn à de meilleurs sentiments; mais le malheureux repoussa le remède, et se précipita dans l’abîme du fratricide. Tu as péché, lui disait le Seigneur, apaise donc ta colère. Sans doute j’ai rejeté ton sacrifice à cause de tes mauvaises dispositions, et j’ai agréé celui de ton frère par suite de son intention pure et droite; mais ne pense pas que je veuille pour cela te priver de l’honneur et des privilèges du droit d’aînesse. Apaise ta colère, car quoique j’aie honoré Abel, et reçu ses dons; tu n’en seras pas moins son aîné, et il te sera soumis. Ainsi, même après ton péché, je (112) maintiens à ton égard les privilèges du droit d’aînesse, et je veux que ton jeune frère reconnaisse ta supériorité et ton autorité.

Admirez donc avec quelle bonté le Seigneur cherche à modérer la fureur et l’irritation de Caïn, et par quelles douces paroles il s’efforce de calmer l’emportement de sa colère! Il voit le trouble et l’agitation de son coeur, et il n’ignore pas ses projets cruels et homicides; c’est pourquoi il essaie d’éclairer sa raison; et pour ramener dans son âme le calme et la sérénité, il l’assure que son frère lui sera soumis, et qu’il ne perdra rien de son autorité. Mais tant de bontés et de prévenances furent inutiles; Caïn n’en profita point, et il s’opiniâtra dans sa malice et son obstination.

7. Je m’arrête, car je craindrais qu’un plus long discours ne fatiguât vos oreilles, et que mes paroles ne devinssent un fardeau et peut-être un ennui pour votre bienveillante attention. Je termine donc en vous exhortant à ne point imiter ce malheureux. Notre devoir est de renoncer au péché, et d’observer fidèlement les préceptes divins, surtout après ces grands et fameux exemples. Car désormais qui pourrait s’excuser sur son ignorance! Caïn n’avait sous les yeux aucun exemple précédent qui pût le retenir, et néanmoins il fut condamné à ce terrible et affreux châtiment que nous connaissons tous. Quel sera donc celui des chrétiens qui, comblés de grâces, commettent les mêmes péchés, et de plus énormes encore! Ne méritent-ils pas le feu éternel, le ver qui ne meurt point, le grincement des dents, les ténèbres extérieures, les flammes de l’enfer, et tous les supplices qui nous sont inévitablement réservés? Eh! de quelles excuses pourrions-nous pallier notre négligence et notre lâcheté! Ne savons-nous pas ce que nous devons faire, et ce que nous devons omettre? D’ailleurs, ignorons-nous que ceux qui pratiquent la vertu, obtiendront des couronnes immortelles, et que ceux qui commettent le mal, sont destinés a des supplices éternels? Je vous en conjure donc, ne rendez pas nos assemblées inutiles, mais traduisez en actions les paroles que vous y entendez. C’est ainsi que, rassurés par le bon témoignage de notre conscience, et appuyés sur l’espérance chrétienne, nous traverserons la mer orageuse de cette vie, et arriverons au port de l’heureuse éternité. Puissions-nous y jouir de ces biens ineffables que le Seigneur a promis à ceux qui l’aiment! Et puissions-nous les obtenir, par la grâce et la miséricorde de son Fils unique, à qui soient, avec son saint et adorable Esprit, la gloire, l’honneur et l’empire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par DUCHASSAING.

Bravo à http://www.abbaye-saint-benoit.ch/bibliotheque.htm pour l’édition numérique originale des oeuvres complètes de Saint Jean Chrysostome - vous pouvez féliciter le père Domini que qui a accompli ce travail admirable par un email à portier@abbaye-saint-benoit.ch pour commander leur cd-rom envoyez 11 Euros à l’ordre de Monastère saint Benoit de Port-Valais Chap elle Notre-Dame du Vorbourg CH-2800 Delémont (JU)

Saint Jean Chrysostome

Homélies sur la Genèse (2)

Homélies tome 5

DIX-NEUVIÈME HOMÉLIE. « Caïn se retira de devant la face de Dieu et habita dans la terre de Naïd, en face de la région d’Eden. » (Gen. IV, 16, etc.) *

VINGTIÈME HOMÉLIE. « Et Caïn dit à son frère Abel: Sortons dans la campagne. » (Gen. IV. 8.) *

VINGT-UNIÈME HOMÉLIE. « Voici le dénombrement de la postérité d’Adam; autour que Dieu: créa l’hommes, Dieu le fit à sa ressemblance; il les créa mâle et femelle, et il leur donna le nom d’Adam, au jour qu’il les créa. » (Gen. V, 1, 2.)

VINGT-TROISIÈME HOMÉLIE. « Noé trouva grâce devant le Seigneur Dieu. Voici les générations de Noé. Noé était un homme juste, accompli dans son temps: Noé plut à Dieu. » (Gen. VI, 9.) *

VINGT-QUATRIÈME HOMÉLIE. « Noé engendra,trois fils, Sem, Cham et Japh et. Or la terre était corrompue devant Dieu et remplie d’iniquité. » (Gen. VI 16.)

VINGT-CINQUIÈME HOMÉLIE. « Noé avait six cents ans lorsque les eaux du déluge inondèrent la terre. » (Gen VII. 6.) *

VINGT-SIXIÈME HOMÉLIE. « Et Dieu se souvint de Noé, de toutes les bêtes sauvages, de tous les animaux domestiques, de tous les volatiles et de tous les reptiles qui étaient avec lui dans l’arche. Et Dieu fit venir un vent sur la terre et l’eau arrêta. » (Gen. VIII, 1)

VINGT-SEPTIÈME HOMÉLIE. « Et Noé dressa un autel au Seigneur, et il prit de tous les oiseaux purs, et il offrit un holocauste sur l’autel. » (Gen. VIII, 20.) *

VINGT-HUITIÈME HOMÉLIE. Dieu dit encore à Noé et à ses enfants aussi bien, qu’à lui: « Je vais faire alliance avec vous et avec votre race après vous, et avec tous les animaux vivants qui sont avec vous, tant les oiseaux que les animaux domestiques et toutes les bêtes de la terre. » (Gen. IX, 9, 10).

VINGT-NEUVIÈME HOMÉLIE. « Noé, s’appliquant à l’agriculture, commença à cultiver la terre, et il planta une vigne, et il but du vin et il s’enivra. » (Gen. IX. 20, 21.)

TRENTIÈME HOMÉLIE. « Toute la terre avait une même, langue et une même parole. » (Gen. XI, 1.) *

TRENTE-UNIÈME HOMÉLIE. « Et Thara prit Abram, et Nachor, ses fils, et Loth fils d’Aran, et Gara, sa bru, femme d’Abram, son fils, et il les emmena de la terre des Chaldéens pour les conduire au pays des Chananéens; et il vint jusqu’à Charran et s’y établit. » (Gen. II, 31.)

TRENTE-DEUXIÈME HOMÉLIE. « Le Seigneur apparut à Abraham et lui dit: Je donnerai à ta postérité cette terre; et là Abraham dressa un autel au Seigneur qui lui était apparu. » (Gen. XII, 9) *

1. L’âme subjuguée par le péché n’entend même plus les exhortations qui la rappellent à la vertu; ce n’est pas un effet de son impuissance; non, l’âme est libre et elle reste libre, même sous le joug du péché, de suivre les inspirations de Dieu qui veut bien l’aider, mais non la forcer. — 2. Dieu est si bon qu’il daigna encore interroger Cain après son crime, il l’interrogeait pour l’exciter an repentir, et trouver moyen de lui faire miséricorde. — 3. Caïn après sa réponse arrogante et impie, fut maudit de Dieu. Différence entre cette malédiction et celle que Dieu prononça après le péché d’Adam; celle-ci frappe la terre, celle-là le pécheur Caïn lui-même. — 4. La pénitence et la confession sont inutiles quand on y a recours hors du temps convenable. — 5. Que signifient les sept vengeances réservées à celui qui tuera Caïn? — 6. Exhortation.

1. Comme il y a des blessures incurables qui ne cèdent ni aux remèdes énergiques ni à ceux qui ont pour effet d’adoucir; de même quand une âme est une fois devenue captive du démon, qu’elle s’est livrée à quelque péché et qu’elle ne veut plus même comprendre son intérêt, alors on a beau lui prodiguer les instructions et les conseils, c’est peine perdue, et elle ne retire pas plus d’utilité de l’exhortation que si le sens de l’ouïe était mort en elle, ce qui arrive non pas faute de pouvoir, mais faute de vouloir. C’est en quoi les vices de la volonté diffèrent des infirmités du corps. Car pour ce qui est du corps les affections qui viennent de la nature sont la plupart du temps inguérissables; il en est tout autrement de la volonté libre. Si mauvais que l’on soit, on peut, si l’on veut, changer et devenir bon, et l’on peut également, quoique bon, glisser au mal si l’on se néglige.

Après avoir fait notre nature capable de se déterminer elle-même, le Dieu auteur de toutes choses, qui est la bonté par essence, ne néglige rien pour nous amener au bien, et comme il connaît les sentiments les plus intimes, les pensées les plus secrètes qui s’agitent au fond de nos coeurs, il nous exhorte, il nous conseille, il prévient nos mauvais desseins. Ce n’est pas qu’il emploie la contrainte, mais, il use de remèdes appropriés aux maux de chacun, et ensuite il abandonne le tout à la décision du malade.

Telle est la conduite qu’il a tenue particulièrement à l’égard de Caïn. Voyez néanmoins dans quel abîme de malice celui-ci est tombé, malgré les efforts d’une providence si attentive! Il devait, puisqu’il avait conscience du crime qu’il méditait, s’appliquer uniquement à corriger la perversité de sa pensée; mais non dominé par une sorte d’ivresse, à la blessure qu’a déjà reçue son âme il en apporté une seconde; quant au remède qui lui était appliqué d’une main si douce,, il ne le supporte pas, mais il se hâte d’exécuter le meurtre dont il a conçu le noir dessein; il s’y prend par la ruse et l’astuce, il trouve des paroles trompeuses pour faire tomber son frère dans le piège. Telle est la férocité de l’homme qui tourne au mal. Grand et respectable quand son effort tend au bien, cet animal raisonnable devient aussi bassement cruel que les bêtes féroces lorsque c’est vers le mal que se dirige son énergie. Sa (114) douceur et sa raison naturelles se changent en férocité et en brutalité, tellement qu’il l’emporte à cet égard sur les bêtes mêmes des forêts.

Mais voyons le récit. Et Caïn dit à son frère: sortons dans la campagne. Paroles fraternelles destinées à voiler un projet homicide. Que fais-tu, Caïn? Ne sais-tu pas à qui tu parles? Oublies-tu que c’est à ton frère que s’adresse cette parole? Ne réfléchis-tu pas qu’il est sorti du même sein que toi? Ta conscience n’est-elle pas frappée de ce qu’il y a d’abominable dans ton dessein? Ne crains-tu pas le juge infaillible? Est-ce que tu ne frissonnes pas à la seule pensée de ton entreprise? Quel est ton but en entraînant ton frère dans la campagne, en l’arrachant des bras paternels? Pourquoi veux-tu le priver du secours de son père? Qu’y a-t-il de nouveau pour que tu emmènes ton frère dans la campagne, pour que tu fasses ce que tu n’as pas l’habitude de faire, pour que, sous prétexte de lui témoigner l’amitié d’un frère, tu te disposes à le traiter avec la cruauté d’un implacable ennemi? D’où te vient cette fureur? Pourquoi cette rage? Soit, ta conscience est aveuglée, les sentiments que l’on a pour un frère, tu les as étouffés, tu as fait taire la voix de la nature; mais pourquoi déclarer la guerre à celui qui ne t’a point fait de mal? Et tes parents? qu’as-tu à leur reprocher pour leur infliger, de propos délibéré, un deuil qui accablera désormais leur existence, pour étaler le premier sous leurs yeux l’affreux spectacle de la mort, et d’une mort violente? Est-ce ainsi que tu les récompenses de t’avoir élevé? Quel artifice du diable t’a donc poussé à cette action? Tu ne peux pas même dire que la bienveillance du souverain Maître à l’égard de ton frère ait inspiré à celui-ci du dédain pour toi. Est-ce que pour prévenir les emportements de ton homicide nature, le Seigneur n’a pas soumis ce frère à ton autorité? N’a-t-il pas dit: En toi sera son recours, et tu seras son maître? Ces paroles en effet marquent la soumission d’Abel à Caïn. Quelques interprètes les entendent du sacrifice offert à Dieu, qui aurait dit à Caïn: le retour (e apostrophe peut signifier également recours et retour) de lui, c’est-à-dire de ton sacrifice, sera vers toi, et tu seras maître de lui, c’est-à-dire tu en jouiras. Je livre ces deux interprétations à votre intelligence, et je vous laisse libres de choisir celle qui vous semblera plus convenable. Quant à moi, j’incline pour la première.

Et il arriva, comme ils étaient dans la campagne, que Caïn s’éleva contre son frère Abel et le tua. Effroyable attentat! horrible forfait! abominable action! péché impardonnable! dessein conçu dans une âme féroce! Il s’éleva contre son frère Abel et le tua. O main scélérate! ô bras criminel; ou plutôt ce n’est pas la main qu’il faut appeler scélérate, mais la pensée dont la main ne fut que l’instrument. Disons donc, ô pensée téméraire, misérable et criminelle! disons tout ce que nous voudrons, car nous n’en dirons jamais assez. Comment cette main ne s’engourdit-elle pas? Comment, soutint-elle le fer, porta-t-elle le coup? Comment l’âme du meurtrier ne s’envola-t-elle pas loin de son corps? Comment eut-elle la force d’exécuter un si horrible attentat? Comment ne fléchit-elle pas, et ne changea-t-elle pas son dessein? Comment étouffa-t-elle la voix de la nature? Comment, avant d’exécuter, ne considéra-t-elle pas les conséquences de l’exécution? Comment, après le meurtre, le meurtrier eût-il le coeur de voir le corps de son frère palpiter sur le sol? Comment put-il soutenir la vue d’un corps mort, étendu par terre, sans sentir se dénouer en lui les liens de la vie? Si nous qui vivons tant de siècles après, qui chaque jour voyons des mourants, nous sommes si émus par le spectacle d’une mort même naturelle, et cela quand il s’agit d’hommes qui ne nous sont rien, que nous sentons nos forces nous abandonner, que notre haine la plus forte ne survit pas au trépas d’un ennemi; combien Caïn n’avait-il pas plus de raison pour que la vie s’éteignît dans son coeur, pour que son âme s’enfuît pour toujours loin de son corps, lui qui voyait celui qui venait de lui parler, ce frère qui avait la même mère et le même père que lui, celui qui avait été porté dans le même sein, celui pour qui Dieu avait témoigné une bienveillance particulière, lui. qui le voyait tout à coup privé de vie et de mouvement et ne faisant plus que palpiter sur le sol où il était étendu?

2. Mais voyons encore, après un si noir for. fait, après un si impardonnable attentat, voyons de quelle condescendance, de quelle bonté use envers le coupable le souverain Seigneur de toutes choses. Et Dieu dit à Caïn. Quelle preuve de bonté déjà d’adresser la parole à celui geai venait de commettre un tel crime! Si nous repoussons comme odieux nos parents que le crime a déshonorés, c’est une raison de (115) plus pour admirer le Dieu bon lorsqu’il use d’une si grande patience. Car Dieu c’est un médecin, c’est un père très-tendre: comme médecin il apporte tous ses soins à la guérison de ceux qui souffrent: comme père tendre il cherche à ramener à leur félicité première ceux de ses enfants qui sont déchus par leur faute des privilèges de leur naissance. Il veut donc en raison de son immense bonté témoigner de la bienveillance à ce grand coupable, et il lui dit: Où est ton frère Abel? Etonnante, et infinie patience de Dieu! S’il interroge, ce n’est pas qu’il l’ignore: il avait déjà interrogé le père après sa faute, rien ne s’opposait à ce qu’il en usât de même avec le fils. Envoyant Adam qui se cachait à cause de la honte que lui donnait sa nudité, il lui demanda: Où es-tu? (Gen. III, 9.) Il n’ignorait pas où il était, mais il voulait, en l’excitant à la confiance, l’amener à effacer son péché par l’aveu qu’il en ferait. Telle est sa conduite ordinaire: il provoque et exige d’abord la confession des péchés, puis il en accorde le pardon; c’est pourquoi il interroge maintenant Caïn, et lui dit: Où est ton frère Abel? Il feint d’ignorer, ce Maître miséricordieux; il essaie d’amener par ses questions le coupable à l’aveu de son péché, afin qu’il puisse ainsi obtenir son pardon et trouver miséricorde. Où est ton frère Abel?

Que répond cet homme sans coeur, sans entrailles, ce téméraire, cet impudent? Il devait bien penser que Dieu n’ignorait rien quoiqu’il interrogeât, qu’il voulait provoquer une confession, en même temps que nous apprendre qu’il ne faut condamner personne avant de l’avoir entendu et convaincu; il devait se souvenir du conseil de Dieu, qui avait essayé d’empêcher ce crime; de Dieu qui voyant d’avance ses coupables desseins, avait tenté d’en prévenir l’exécution; il devait faire toutes ces réflexions et ne pas pousser plus loin sa criminelle folie; il devait dire ce qu’il avait fait, montrer sa plaie au médecin, et recevoir de lui des remèdes pour sa guérison: mais au contraire il aggrave encore sa plaie, il rend sa blessure plus profonde. Il répondit: je ne sais. Quelle impudente réponse! Celui à qui tu parles est-il un homme, pour que tu essayés de le tromper? Ne sais-tu pas, homme misérable, quel est Celui avec qui tu parles? Ne vois-tu pas que c’est par bonté qu’il t’interroge, qu’il cherche une occasion de faire éclater sa miséricorde, qu’il veut faire pour toi tout ce qui dépend de lui, afin qu’au jour de la condamnation tu n’aies plus aucune excuse à présenter, puisque tu auras couru de toi-même au-devant du châtiment?

Et il répondit: je ne sais. Est-ce que je suis le gardien de mon frère? Remarquez ici avec moi la force d’une conscience accusatrice, voyez comment, poussé par cette conscience, il ne se borne pas à dire: Je ne sais, mais il ajoute: est-ce que je suis le gardien de mon frère? Parole par laquelle il se condamne, peu s’en faut, expressément. Oui, certainement, si l’on voulait avec toi procéder à la rigueur, on te dirait que, selon la loi de la nature, tu étais obligé d’être le gardien du salut de ton frère. C’est en effet une loi de la nature que ceux qui sont nés du même sein se doivent mutuellement garder et défendre. Si tu ne voulais pas remplir ce devoir, ni être le gardien de ton frère, pourquoi es-tu devenu son meurtrier? pourquoi as-tu tué celui qui ne l’avait point fait de mal? Croyais-tu donc qu’il ne se trouverait aucun.témoin pour te convaincre? Mais attends, et tu verras s’élever un accusateur dans celui-même que tu as tué; oui, ce frère mort et étendu par terre va t’accuser à haute voix, toi qui vis, toi qui marches.

Et Dieu dit: pourquoi as-tu fait cela? Que de choses dans cette brève parole! Pourquoi as-ttu fait cela, commis cet abominable forfait, cette action exécrable, ce crime inexpiable, cette oeuvre d’une incroyable folie, ce meurtre, péché nouveau, inouï, et pour la première fois introduit par, ta main dans la vie des hommes? Pourquoi as-tu commis ce grand, cet. affreux péché, Je plus grief qui se puisse commettre? La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi. Penses-tu que je sois comme les hommes qui n’entendent d’autre voix que celle dont la langue est l’organe? Je suis Dieu, et j’entends la voix du sang que le meurtre a versé; j’entends les plaintes du malheureux terrassé par l’homicide. Vois-tu à quelle distance porte la voix de ce sang! elle monte de la terre jusqu’au ciel, elle traverse même les régions célestes, arrive pins haut que les puissances d’en-haut, jusqu’au trône du grand Roi, où elle accuse en gémissant ton parricide. La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi. Ce n’est pas un étranger, un ennemi que ta main a frappé; c’est ton frère, ton frère qui ne t’avait nullement offensé. Peut-être la bienveillance que je lui (116) ai montrée a-t-elle été la cause de sa mort, et ne pouvant t’en prendre à moi, tu as fait retomber sur lui le poids de ta colère. C’est pourquoi je t’infligerai un châtiment qui ne laissera pas tomber ton crime dans l’oubli, un châtiment qui servira d’exemple et de leçon à tous les hommes à venir. Et maintenant, puisque tu as fait cela, puisque tu as exécuté ton mauvais dessein, et que l’excès de l’envie t’a précipité dans le meurtre: Tu seras maudit sur la terre.

3. Voyez-vous, mon cher auditeur, comme cette malédiction diffère de celle d’Adam? Ne passez pas négligemment, mais par la grandeur de la malédiction comprenez l’énormité du crime. Combien ce péché était plus grief que la prévarication du premier homme, vous pouvez en juger par la différence de la malédiction. Dieu avait dit à Adam: La terre est maudite en tes oeuvres (Gen. III, 17), répandant la malédiction sur la terre et épargnant l’homme par bonté; mais ici, comme l’oeuvre est d’une grièveté mortelle, qu’il s’agit d’un forfait, d’une iniquité monstrueuse et impardonnable, c’est Caïn lui-même qui est frappé de malédiction

Et maintenant te voilà maudit sur la terre. Il avait à peu près fait la même chose que le serpent, il avait comme lui servi d’instrument à la pensée du diable, comme lui employé la ruse pour introduire la mort dans le monde, puisqu’il avait trompé son frère pour le faire sortir dans la campagne, et qu’ayant armé sa main, il l’avait tué. Aussi Dieu qui avait maudit le serpent: Tu seras maudit parmi les bêtes de la terre, Dieu maudit de même Caïn, dont l’oeuvre ressemblait à celle du serpent. Le diable était tourmenté par l’envie; il ne pouvait voir sans un dépit amer les immenses bienfaits dont Dieu avait comblé l’homme dès le premier jour de sa vie, c’est pourquoi il ourdit une traîne artificieuse qui introduisit la mort dans le monde. De même Caïn regarda d’un oeil envieux et jaloux la bienveillance particulière de Dieu pour Abel, et de l’envie il passa au meurtre. Voilà pourquoi Dieu lui dit: Tu seras maudit sur la terre. Tu seras en abomination à cette même terre qui a ouvert sa bouche pour recevoir de ta main le sang de ton frère. Oui, elle te repoussera avec horreur, cette terre, parce qu’elle s’indigne d’avoir été arrosée d’un tel sang, souillée d’un tel forfait, outragée par ta main homicide.

Ensuite la sainte Écriture, interprétant la malédiction, ajoute: Quand tu l’auras cultivée, elle ne donnera pas son fruit. Terrible châtiment et qui dénote une grande indignation en celui qui l’inflige. Tu supporteras le poids du travail, tu emploieras tout ce que tu as de force à cultiver cette terre souillée de ce sang, et tu ne recueilleras aucun fruit de tes pénibles travaux; quelle que soit la peine que tu endures, elle ne produira rien. Là ne se bornera pas ton châtiment, mais tu iras gémissant et tremblant par toute la terre. Quel plus grand supplice de toujours gémir et trembler! Puisque tu ne t’es pas servi comme il fallait de la force de ton corps et de la vigueur de tes membres, voici que je t’impose la peine d’une agitation et d’un tremblement continuel, non-seulement afin que tu aies toi-même un perpétuel avertissement et un impérissable souvenir de ton crime, mais encore afin que tous ceux qui te verront soient instruits par la seule vue, afin que ton seul aspect soit comme une voix puissante qui avertisse les spectateurs de s’abstenir du crime, s’ils veulent éviter le châtiment, afin que la punition qui pèsera sur toi enseigne aux hommes à ne plus souiller la terre du sang de leurs frères. Et pour mieux atteindre ce but, je ne te ferai pas mourir trop tôt, de peur que ton forfait ne tombe dans l’oubli, mais je ferai en sorte que tu traînes une vie plus pénible que la mort, afin que tu saches quel est ton crime.

Et Caïn dit au Seigneur: Mon crime est trop grand pour que j’en obtienne la rémission. Voilà une parole qui, si nous sommes attentifs, nous fournira un enseignement très-important et très-utile à notre salut. Et Caïn dit: Mon crime est trop grand pour que j’en obtienne la rémission. La confession est complète. Mon péché est si grand, dit-il, qu’il n’est pas possible que j’en reçoive le pardon. Il s’est donc confessé, et confessé entièrement? Oui, mais sans aucun profit, car il l’a fait d’une manière intempestive. Il aurait fallu le faire en temps convenable, alors que le Juge était disposé à la miséricorde. Souvenez-vous de ce que je vous disais naguère, que dans ce terrible dernier jour, et devant le Tribunal où il ne sera fait aucune acception des personnes, chacun de nous sentira un vif repentir de ses péchés, lorsqu’il aura devant ses yeux les supplices et les châtiments désormais inévitables de l’enfer, mais ce sera un repentir inutile, parce qu’il (117) ne se produira pas dans un temps convenable.

Lorsqu’elle précède la peine, la pénitence vient en son temps, et sa vertu est immense. C’est pourquoi, je vous en conjure, tandis que cet admirable remède conserve encore son efficacité, hâtez-vous d’en profiter; appliquons-nous le traitement de la pénitence pendant que nous sommes en cette vie, et persuadons-nous bien qu’il ne nous servira de rien de nous repentir après que la tragédie de ce monde sera jouée et lorsque le temps des luttes sera passé.

4. Revenons à notre sujet. C’est lorsque le Seigneur lui demandait: Où est ton frère Abel? que Caïn devait confesser son péché, se prosterner, prier, implorer miséricorde. Mais alors il a refusé le remède, et maintenant, après la sentence prononcée, quand tout est fini, quand la voix du sang versé a fait entendre hautement une accablante accusation, il se confesse, mais confession tardive et inutile, contre laquelle s’élève la parole du Prophète: Le juste est lui-même son accusateur en premier lieu. (Prov. XVIII, 77.) Caïn lui-même, s’il avait prévenu la réprimande, eût été jugé digne de quelque pitié, tant est grande la divine miséricorde. Il n’y a pas de péché, si énorme qu’il soit, qui surpasse la charité de Dieu pour les hommes, pourvu que nous fassions pénitence au temps qu’il faut et que nous implorions notre pardon.

Et Caïn dit: Mon crime est trop grand pour que j’en obtienne la rémission. Confession suffisante, mais intempestive. Caïn dit encore: Si vous me chassez aujourd’hui de dessus la terre, j’irai me cacher de devant votre face, et je serai gémissant et tremblant sur la terre; et il arrivera que quiconque me trouvera me tuera. Paroles qui excitent la pitié! malheureusement elles viennent trop tard, et le défaut d’opportunité leur ôte toute valeur: Si vous me chassez, dit-il, de dessus la terre, j’irai me cacher de devant votre face, et je serai gémissant et tremblant sur la terre; et il arrivera que quiconque me rencontrera me tuera. Puisque vous m’avez rendu exécrable à la terre, puisque vous me repoussez vous-même, que vous me livrez à un châtiment si sévère, qu’il doit me faire gémir et trembler, rien n’empêchera désormais, qu’étant en cet état, et dénué de tout secours de votre part, je ne sois tué par le premier qui me rencontrera. Je serai facile à vaincre pour le premier venu qui voudra m’ôter la vie. Je n’ai pas la force de résister par moi-même avec ces membres perclus et agités par un continuel tremblement; de plus, on saura que vous m’avez privé de votre secours, et ce motif déterminera à me donner la mort ceux qui en auraient le désir.

Que répond le Maître miséricordieux et bon? Et le Seigneur Dieu lui dit: il n’en sera pas ainsi. Ne crois pas qu’il en advienne ainsi. Il ne sera permis à personne de te tuer, en eût-on la volonté; mais je prolongerai ta vie pour augmenter ta peine, je te laisserai pour instruire, exemple vivant, les générations futures; ton aspect rendra sage, et personne, en te voyant, n’aura le désir d’imiter ta conduite. Et le Seigneur dit: non, il n’en sera pas ainsi, quiconque tuera Caïn se rendra responsable de sept vengeances.

Peut-être suis-je long, peut-être vous ai-je fatigués, matériellement du moins? Mais que voulez-vous? Votre vive attention, l’espèce d’avidité avec laquelle vous recevez la nourriture de la parole sainte, en sont la cause; c’est là ce qui m’encourage à poursuivre mon explication jusqu’au bout suivant mes forces. Que veut dire cette parole: se rendra responsable de sept vengeances? Mais me voici encore retenu par la crainte d’entasser tant de choses dans vos mémoires, que les dernières né vous fassent oublier les premières; je ne voudrais cependant pas être fastidieux. Mais, s’il vous reste encore un peu de courage, prenez patience, j’achève l’explication des versets que j’ai récités, et je finis. Et le Seigneur Dieu lui dit: il n’en sera pas ainsi. Quiconque tuera Caïn se rendra responsable de sept vengeances. Et le Seigneur Dieu mit un signe sur Caïn de peur que personne ne le tuât, venant à le rencontrer. Tu crains que l’on ne te tue? Aie confiance, cela ne sera pas. Et quiconque le fera, attirera sur sa tête sept châtiments. C’est pourquoi je te marque d’un signe, de peur que personne ente tuant sans te connaître n’encoure cette terrible punition.

5. Mais il convient que je vous montre plus clairement comment le meurtrier de Caïn se rendra passible de sept châtiments. Soyez attentifs, je vous prie. Comme je l’ai déjà dit souvent à votre charité ces jours passés, si, maintenant que le temps du jeûne nous procure une si grande tranquillité, et qu’il éloigne de nos esprits les pensées qui seraient de nature à les troubler, nous n’étudions pas avec beaucoup de soin les enseignements compris dans les (118) divines Écritures, dans quel autre temps pourrons-nous le faire? Je vous prie donc, je vous supplie, et, tout prêt à me jeter à vos genoux, je vous conjure d’écouter ce que je vous dis avec un esprit attentif, afin que vous ne vous retiriez pas dans vos maisons sans emporter d’ici quelque chose qui élève vos âmes et les porte vers Dieu.

Que signifie donc cette parole: se rendra responsable de sept vengeances? Observons d’abord que dans la sainte Écriture le nombre sept s’emploie souvent d’une manière indéterminée et signifie plusieurs ou un grand nombre; par exemple, on lit au premier livre des Rois (II, 5): Celle qui était stérile est devenue mère de sept, c’est-à-dire d’un grand nombre d’enfants. Il y a beaucoup d’exemples d’une semblable acception. Ici l’Écriture nous fait entrevoir l’énormité du forfait de Caïn, puisqu’elle le considère non comme un péché unique, mais comme constituant sept péchés, pour chacun desquels un châtiment sévère est destiné. Essayons d’énumérer ces péchés. Premièrement, il a porté envie à son frère à cause de la bienveillance que Dieu lui a témoignée, et il n’en eût pas fallu davantage pour le perdre; deuxièmement, c’est à son propre frère qu’il porte envie; troisièmement, il tend un piège; quatrièmement, il commet un meurtre; cinquièmement, c’est son propre frère qu’il tue; sixièmement, il est l’auteur du premier meurtre qui se soit commis; septièmement, il ment à Dieu. Avez-vous suivi cette énumération, ou s’il faut que je la reprenne en vous montrant que chacune de ces circonstances aggravantes méritait par elle-même un grave supplice? Porter envie à celui que Dieu favorise est-ce excusable? Voilà donc déjà une faute impardonnable. Elle s’aggrave encore lorsque c’est à un frère, de qui l’on n’a souffert aucune injustice, que l’on porte envie. Voilà donc encore un péché qui n’est pas des plus petits. C’est une troisième faute de tendre un piège, de tromper, d’entraîner dans la campagne, de fouler aux pieds la nature. Le meurtre forme le quatrième péché. Le cinquième résulte de la circonstance que c’est un frère qui est mis à mort, un frère né du même sein. Introduire dans le monde une nouvelle espèce de péché, voilà le sixième péchés Le septième péché: le meurtrier ose mentir à Dieu qui daigne l’interroger. Voilà pourquoi Dieu dit: celui qui tentera de le tuer prendra sur soi le fardeau de sept vengeances. Ainsi, ne crains pas cela; car voici que je,mets sur toi un signe qui te fera reconnaître de quiconque te rencontrera. Ton infirmité sera utile aux générations futures, et ce crime que tu as commis sans témoin, tous l’apprendront en te voyant trembler et gémir; ce tremblement de tout ton corps sera comme une voix entendue de tous, qui dira: que personne ne fasse ce que j’ai fait, de peur que, s’il l’ose, il ne soit frappé d’un semblable châtiment.

6. Que ces enseignements se gravent dans vos esprits, mes très-chers frères; et qu’ils ne fassent pas seulement que, les effleurer en passant. Venir ici chaque jour se nourrir de l’aliment de la parole sainte, c’est très-bien, mais cela ne suffit pas, il ne vous servira de rien d’entendre expliquer la loi de Dieu si vous ne la pratiquez point. Ayant toujours présent à la pensée le péché de Caïn, ses causes et son impardonnable énormité, de Caïn devenu homicide par envie, homicide d’un frère qui ne lui avait fait aucun mal, craignons beaucoup moins de souffrir nous-mêmes du mal que d’en causer aux autres. Le mal ne frappe véritablement que celui qui tente de nuire à son prochain. Afin que vous en soyez convaincus, regardez ici avec moi lequel des deux est le plus malheureux, de celui qui tue ou de celui qui est tué. N’est-il pas évident que c’est le meurtrier? Pourquoi? parce que là louange de celui qui a été tué, est encore aujourd’hui dans toutes les bouches, parce que son nom est toujours prononcé avec admiration, comme celui du premier martyr de la vérité, selon ce que dit le bienheureux Paul: Tout mort qu’il est, Abel parle encore. (Hebr. XI, 4.) Mais le meurtrier, outre qu’il a vécu plus misérablement que tous les hommes, est demeuré odieux à tout le genre humain, et la sainte Écriture l’offre continuellement à tous les âges comme un exemple terrible de la vengeance et de la malédiction divines. Tel est le parallèle pour cette vie présente et périssable; mais si on voulait le poursuivre jusqu’à l’autre vie où le juste Juge rendra à chacun selon ses oeuvres, quel discours pourrait exprimer tout ce qu’il y aura de bonheur d’une part, de malheur de l’autre. Pour Abel, le royaume des cieux, les tabernacles éternels, les choeurs des patriarches, des prophètes et des apôtres, et la grande assemblée des saints, où il règnera dans les siècles des siècles en compagnie du Roi Jésus-Christ, (119) Fils unique de Dieu et Dieu lui-même; pour Caïn, la géhenne du feu, et des milliers d’autres supplices qui le tourmenteront à jamais; il s’y trouvera en compagnie de tous les meurtriers comme lui; toutefois, la vengeance divine sévira avec plus de rigueur, contre ceux qui, sous l’empire de la loi de grâce, se seront faits esclaves des plus viles passions. Écoutez, en effet, ce que dit saint Paul: Tous ceux qui ont péché sans la loi, périront sans la loi (Rom. II, 12); c’est-à-dire subiront une peine plus légère parce qu’ils n’ont pas eu de loi pour les maintenir dans le bien par une sanction menaçante, mais tous ceux qui ont péché sous la loi, seront jugés par la loi; c’est-à-dire toutes les autres conditions étant égales, ceux qui auront joui du secours de la loi endureront des châtiments plus rigoureux. Et rien de plus juste, puisque ni la loi, ni l’exemple des malheurs des autres ne les auront rendus plus tempérants et plus vertueux. Je vous en conjure donc, profitez du moins, à partir de maintenant, des enseignements des autres pour devenir plus sages; dirigeons enfin notre vie selon la loi du Seigneur, obéissons à ses commandements. Que ni l’envie, ni la jalousie, ni l’amour charnel, ni la gloire, ni les autres avantages misérables de cette vie, ni les grossiers plaisirs de la table, ni aucune autre mauvaise passion ne règne sur les pensées de nos coeurs. Défaisons-nous de toute obscénité, de toute volupté mondaine; disons adieu à tous nos attachements honteux et illicites, et tendons de toutes nos forces vers cette vie bienheureuse, à ces biens ineffables que Dieu a préparés à ceux qui l’aiment; puissions-nous en être trouvés dignes, par la grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui gloire, puissance, honneur, soient au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles? Ainsi soit-il.

1. L’orateur résume son enseignement sur l’histoire de Cain et d’Abel. — 2. Continuant l’explication du texte, il arrive à Lamech dont il commente la confession. Il fait ressortir le mérite de cette confession à laquelle Lamech s’est soumis par la seule impulsion de sa conscience. — 3. Il prend de là occasion de parler de la confession en général, de sa nécessité, de son efficacité, de sa facilité comme moyen de guérison. — 4. Interprétation du texte concernant la naissance de Seth. — 5. Eloquente exhortation à la pratique de l’aumône.

1. La suite du texte expliqué hier nous fournira encore la matière de l’instruction d’aujourd’hui; nous continuerons à vous entretenir des livres de Moïse, ou plutôt des oracles de l’Esprit-Saint, oracles que la grâce divine nous a communiqués par l’organe de son prophète. Mais pour plus de clarté, il ne sera pas hors de propos de rappeler à votre charité ce que nous avons déjà exposé, et où notre enseignement en est resté; de la sorte nous pourrons le reprendre où nous l’avons laissé, et l’enchaînement de la doctrine ne sera pas rompu. Nous avons donc traité le sujet d’Abel et de Caïn; nous avons montré (120) par leur histoire, comme par les sacrifices qu’ils offraient au Seigneur, que la connaissance du bien que nous devons faire et du mal que nous devons éviter de faire est inhérente à notre nature; que l’Ouvrier divin, Celui qui a tout fait, nous a doués du libre arbitre; que c’est la disposition de notre coeur qui nous vaut la condamnation ou la couronne; que ce fut, en effet, la raison pour laquelle le sacrifice d’Abel fut agréé et celui de Caïn rejeté; que la jalousie que Caïn en conçut le poussa au meurtre de son frère; qu’après cet exécrable forfait, Dieu le provoqua à faire l’aveu de son péché, que le malade repoussa ce remède divin, qu’il attira enfin sur sa tête le sévère châtiment que vous savez, pour avoir ajouté le mensonge au meurtre; qu’il se priva ainsi de tout secours d’en-haut, devint un exemple capable de retenir dans le devoir ceux qui viendraient après lui; que par la sentence portée contre lui, il instruit tout le genre humain, comme s’il lui disait à haute-voix: que personne parmi vous ne commette le même crime, s’il ne veut éprouver le même châtiment. À ce sujet je vous ai fait remarquer la bonté du Seigneur, qui a voulu, parla peine qu’il a infligée, non-seulement corriger Caïn, mais encore apprendre à tous ceux qui naîtraient après lui, à se garder d’un crime semblable.

Voyons donc maintenant la suite, et considérons ce que raconte aujourd’hui ce bienheureux prophète instruit par la vertu de l’Esprit-Saint. Après qu’il eut entendu sa sentence, Caïn sortit de devant la face de Dieu. Que veut dire cette parole: sortit de devant la face de Dieu? Elle veut dire qu’il fut privé de l’assistance divine à cause de son abominable action. Et il habita dans la terre de Naïd, en face de l’Eden. L’écrivain sacré nous dit le lieu où Caïn fit désormais sa demeure, et il nous enseigne qu’il vécut non loin du paradis, afin qu’il conservât perpétuellement le souvenir et de ce qui était arrivé à son père après sa prévarication et de l’énormité de son propre crime, et du châtiment qui lui avait été infligé, parce qu’il n’avait pas su profiter, pour se conduire sagement, de l’exemple de son père. Le lieu lui-même qu’il habitait, lui rappelait continuellement par son nom à lui et à ses descendants, l’agitation et le tremblement, supplice de sa vie terrestre, car le nom de Naïd est un mot hébreu qui signifie agitation. Dieu l’établit donc là, afin que le lieu lui-même ne cessât Je lui reprocher son crime, comme s’il eût été gravé sur une colonne d’airain.

La sainte Écriture continue: Et Caïn connut sa femme, et, ayant conçu, elle enfanta Enoch. Puisque les hommes étaient devenus mortels, ils avaient raison de se perpétuer par la procréation des enfants. Mais, me dira peut-être quelqu’un, où Caïn eut-il une femme, puisque, à cet âge du. moins, l’Écriture ne fait mention d’aucune autre que d’Eve? Ne vous en étonnez point, mon cher auditeur; nulle part l’Écriture ne donne exactement la généalogie des femmes; toujours soigneuse d’éviter le superflu, elle ne mentionne individuellement que les hommes et encore pas tous, car souvent elle dit sous une forme abréviative qu’un tel engendra des fils et des filles. Il faut donc croire qu’Eve mit au monde, après Caïn et Abel, une fille que Caïn prit pour femme. Dans ces premiers commencements du monde, la nécessité de propager la race faisait qu’il était permis aux hommes d’épouser leurs soeurs. Nous laissant donc faire ces conjectures, d’ailleurs certaines, la sainte Écriture se. borne à raconter que Caïn connut sa femme, laquelle ayant conçu, enfanta Enoch. Et il construisit une ville du nom de son fils Enoch. Voyez comme ils deviennent peu à peu ingénieux et avisés. Mortels, ils veulent du moins immortaliser leur mémoire, soit en engendrant des enfants, soit en bâtissant des villes auxquelles ils donnent les noms de leurs enfants. On pourrait dire avec raison que toutes ces choses étaient autant de monuments de leurs péchés et de leur déchéance de cette gloire primitive dont jouissaient Adam et Eve, dans laquelle ils n’avaient nul besoin de toutes ces précautions, puisqu’alors ils étaient dans un état où ne pouvait. les atteindre aucun des accidents contre lesquels ils se prémunissaient maintenant.

A Enoch lui-même naquit Gaïdad, et Gaïdad engendra Maléléel, et Maléléel engendra Mathusala, et Mathusala engendra Lamech. Vous voyez comme l’écrivain sacré passe en courant sur les généalogies, ne mentionnant que les hommes, et laissant les femmes sans les nommer. De même, qu’au sujet de Caïn, il dit qu’il connut sa femme, sans nous dire d’où il l’avait eue; de même encore, à propos de Lamech, il dit: et Lamech épousa deux femmes; la première se nommait Ada, et la (121) seconde se nommait Sella. Et Ada enfanta Jobel; celui-ci fut le père de ceux qui habitent sous des tentes et qui nourrissent des troupeaux. Et le nom de son frère fut Jubal: c’est lui qui inventa le psaltérion et la cithare.

2. Remarquez ici l’exactitude de l’Écriture. Elle nous apprend les noms des enfants (le la femme de Lamech, ainsi que leurs occupations: l’un faisait paître des troupeaux, l’autre inventa le psaltérion et la cithare. Sella mit au monde Tobel, qui travailla les métaux, le cuivre et le fer. Ici encore, la sainte Écriture nous fait connaître de genre d’occupation du fils de Sella; il était forgeron. Remarquez de quelle manière naissent peu à peu les arts utiles à la vie des hommes. Premièrement, Caïn donne le nom de son fils à la ville qu’il fonde. Ensuite les fils de Lamech s’occupent, l’un à nourrir des troupeaux, l’autre à travailler les métaux, le troisième découvre le psaltérion et la cithare. Or, la soeur de Tobel fut Noéma. Voici dans une généalogie le nom d’une fille; c’est une chose nouvelle, mais qui a sa raison, raison secrète et mystérieuse que nous réservons pour un autre temps, afin de ne pas interrompre le fil de notre histoire. Le passage qui suit est en effet très-important, il exige tous nos efforts et le plus sérieux examen pour être bien expliqué et pour nous fournir les plus précieux enseignements.

Lamech dit à ses femmes, Ada et Sella écoutez ma voix, femmes de Lamech, prêtez l’oreille à mes paroles: j’ai tué un homme qui m’a blessé, et un jeune homme qui m’a meurtri. On expiera sept fois la mort de Caïn et septante fois sept fois celle de Lamech. Prêtez-moi, je vous prie, toute votre attention, et rejetant toute pensée séculière et toute distraction, scrutons avec soin ces paroles; il faut que nous descendions à toute la profondeur que nous pourrons, pour que nous recueillions, sans rien perdre, tout le trésor qui est enfoui dans cet étroit espace. Et Lamech dit à ses femmes Ada et Sella écoutez ma voix, femmes de Lamech, prêtez l’oreille à mes paroles. Et d’abord remarquez combien la punition de Caïn a été utile à Lamech. Il n’attend pas qu’un autre vienne le convaincre de son crime, mais, sans que personne l’accuse, ni lui fasse de reproche, il se découvre lui-même, il avoue ce qu’il a fait, il dévoile à ses femmes la grandeur de son crime, il accomplit presque la parole du Prophète: Le juste est lui-même son accusateur en premier lieu. (Prov. XVIII, 17.) Pour la correction des péchés, il n’existe pas de meilleur remède que la confession. C’est quelque chose de plus grave que le péché lui-même, que de le nier après qu’on l’a commis: le fratricide Caïn l’a bien éprouvé, lui qui, interrogé par le Dieu bon, non-seulement n’avoua pas son forfait, mais osa mentir à Dieu, et fut pour cela condamné à traîner une longue et misérable existence sur la terre. Tombé dans le même péché, Lamech a compris que ce qui avait aggravé le châtiment de Caïn, c’était d’avoir nié sa faute; c’est pourquoi il appelle ses femmes, et, sans que personne le contraigne ou témoigne contre lui, il fait lui-même de sa propre bouche la confession de ses péchés, et comparant son crime avec celui de Caïn, il détermine lui-même sa peine.

Voyez-vous la sollicitude de Dieu, comme il se ménage des occasions de montrer sa miséricorde, jusque dans les punitions qu’il inflige, comme les effets de cette miséricorde ne s’arrêtent pas à celui qui-reçoit la punition, mais s’étendent, tels que des remèdes salutaires, à tous ceux qui ont la bonne volonté d’en profiter? Quel autre motif aurait pu amener Lamech à faire cette confession, excepté le souvenir qu’il avait des maux soufferts par Caïn, souvenir qui bouleversait son âme? Il dit donc: Écoutez ma voix et prêtez l’oreille à mes paroles. C’est comme un tribunal qu’il dresse contre lui-même, et la chose lui paraît si grave qu’il veut qu’on l’écoute avec une profonde attention. Car ces mots: Écoutez ma voix, prêtez l’oreille à mes discours, équivalent à ceux-ci: Rendez votre esprit attentif, appliquez-vous, écoutez soigneusement ce que je vais dire. Ce ne sont pas des choses indifférentes que celles dont j’ai à vous entretenir, j’ai à vous révéler des faits cachés, des faits que personne ne sait que moi seul, et cet oeil qui ne se ferme jamais; c’est la crainte que me donne ce témoin, qui me presse et me force aujourd’hui à. vous découvrir ce que j’ai eu le malheur de faire, et à vous dire à quelle vengeance je me suis exposé par mes oeuvres criminelles; car j’ai tué un homme qui m’a blessé, et un jeune homme qui m’a meurtri. Et s’il a été tiré sept vengeances de Caïn, il en sera tiré de Lamech septante fois sept. Grande, et même très-grande parole et qui dénote en cet homme une âme des mieux disposée. Non-seulement il avoue ce (122) qu’il a fait, et dévoile le meurtre qu’il a commis, mais il s’impose une peine en comparant son crime à celui de Caïn. De quel pardon semble-t-il dire, est digne celui qui n’a pas profité de l’exemple d’autrui pour devenir meilleur, celui qui ayant continuellement dans l’esprit le souvenir du châtiment infligé au premier meurtrier, n’a pas laissé néanmoins que de commettre deux meurtres? J’ai tué, dit-il, un homme qui m’a blessé, et un jeune homme qui m’a meurtri. C’est comme s’il disait: J’ai moins fait de mal à ceux que j’ai tués que je ne m’en suis fait à moi-même. Car j’ai encouru un châtiment inévitable, puisque j’ai commis des crimes trop énormes pour être pardonnés. Si Caïn, pour un seul meurtre, a mérité sept vengeances, j’en ai encouru, moi, septante fois sept. Pourquoi, par quelle raison? En effet, bien qu’il ait été homicide et même fratricide, cependant il n’avait point devant les yeux l’exemple d’un homme qui eût osé un pareil crime, qui en eût été châtié, qui eût par là attiré sur soi le poids de la colère de Dieu; deux circonstances aggravantes pour moi, puisque j’avais sous les yeux le double exemple du crime et du châtiment, et que je n’en ai pas été meilleur. C’est pourquoi, dusse-je subir septante fois sept vengeances, je n’aurais pas encore suffisamment payé ce que j’ai fait.

3. Voyez-vous, mon cher auditeur, comment Dieu a créé nôtre volonté libre et maîtresse de ses déterminations; comment, lorsque nous tombons, c’est notre négligence qui en est cause, et comment, lorsque nous voulons être vigilants, nous savons clairement distinguer le devoir? Qui donc, dites-moi, a poussé cet homme à faire une telle confession? Personne, si ce n’est la conscience, cet incorruptible juge. Après que, suivant le penchant de la mauvaise nature, il eut mis à exécution un dessein coupable, aussitôt la conscience se souleva en lui en élevant la voix contre l’énormité des crimes commis et en lui dénonçant de combien de punitions il s’était rendu passible. Tel est le péché avant qu’il soit commis et accompli, il obscurcit le raisonnement et trompe l’esprit. Mais lorsqu’il est consommé, c’est alors que nous en voyons clairement l’absurdité; et ce rapide et absurde plaisir s’envole, nous laissant après lui une douleur durable; il s’envole, emportant avec soi cette noble assurance qui faisait la joie de la conscience, après y avoir substitué la honte dans laquelle reste abîmé le malheureux pécheur. Le Dieu bon nous a attaché cet accusateur intime, avec ordre de ne jamais nous quitter, de crier sans cesse, en nous demandant compte de nos prévarications. Il ne faut, pour s’en convaincre, que consulter l’expérience. Le fornicateur, l’adultère, ont beau n’avoir pas été surpris, ils n’en sont pas plus tranquilles; grâce à cet énergique et infatigable accusateur, ils ont peur des soupçons, ils tremblent pour une ombre, ils craignent ceux qui savent, ceux qui ne savent pas, c’est dans leur âme une tempête-incessante, des flots succédant aux flots. Le sommeil, pour un tel homme, n’a plus de douceur, il n’a plus que des craintes et des terreurs. Rien ne le récrée, rien n’apaise son trouble intérieur: ni la suavité des mets, ni le charme d’une conversation amicale. Après cette mauvaise action, faite cependant sans témoin, il est comme s’il portait partout en lui-même un bourreau qui le flagellerait toujours. Telles sont les peines qu’il endure sans autre juge, sans autre accusateur que lui-même.

Si cependant le coupable veut profiter des avertissements de sa conscience, recourir à la confession de ses fautes, montrer sa blessure au médecin spirituel qui l’attend pour le guérir et non pour lui faire des reproches, s’il veut recevoir ses remèdes, s’entretenir seul à seul avec lui sans témoin et tout dire sans rien dissimuler, il obtiendra vite et facilement l’absolution de ses péchés. La confession du mal qu’on a fait est l’abolition des péchés commis. Si Lamech n’a pas refusé d’accuser devant ses femmes les meurtres commis par lui; de quel pardon serons-nous dignes, nous, si nous ne voulons pas accuser nos péchés devant Celui qui sait exactement jusqu’à la moindre de nos fautés? Car il n’ignore rien et ce n’est pas pour s’instruire qu’il veut que nous nous confessions, puisqu’il sait toutes choses avant même qu’elles arrivent. Il commande la confession afin que nous ayons nous-mêmes le sentiment de nos fautes, et afin que nous fassions preuve de bonne volonté à son égard. Est-il question en cela de grandes dépenses à faire, de longs voyages à entreprendre? Le traitement à subir est-il pénible et douloureux? Au contraire, la guérison a lieu sans frais, sans douleur et promptement. Le divin Médecin approprie ses remèdes au degré de bonne volonté de celui qui vient à lui pour être guéri de ses blessures. Que celui donc qui veut promptement (123) recouvrer la santé et soigner les plaies de son âme, vienne au médecin, l’âme sobre et vigilante, et dégagée de toutes les préoccupations séculières, qu’il répande d’abondantes larmes, qu’il donne des marques d’une grande assiduité, qu’il apporte une foi ferme et une entière confiance dans la science du médecin, et il ne tardera pas à retrouver sa santé. O médecin dont la bonté efface celle du père le plus tendre! Est-il rien de moins pénible et de moins dur que les conditions qu’il demande de nous, la contrition du coeur, la componction de l’âme, l’aveu de la faute, une assiduité constante? Et il ne nous fait pas seulement la grâce de guérir nos blessures, mais il en efface jusqu’à la moindre trace. Nous étions auparavant accablés du poids de mille péchés et il nous fait justes. O miséricorde infinie, bonté incomparable! Un pécheur vient, il confesse ses péchés, il en demande pardon, il montre une ferme résolution de ne plus pécher à l’avenir, et le voilà juste. Et pour que vous ne doutiez pas de ce miracle, écoutez cette parole du prophète: Dis tes péchés le premier, afin que tu sois justifié. (Isaï. XLIII, 26.) Il ne dit pas simplement: dis tes péchés, mais il ajoute: le premier; c’est-à-dire, n’attends pas qu’un autre t’accuse et te convainque; préviens l’accusation, hâte-toi de prendre la parole, ferme cette bouche étrangère qui parlerait contre toi.

4. Voyez-vous la clémence du juge? Devant les tribunaux humains, si un accusé suivait cette conduite; si, prévenant les preuves, il avouait tout ce qu’il a fait, il s’épargnerait peut-être la question avec ses épreuves et ses tortures, si toutefois il avait affaire à un juge clément; mais la sentence qui condamne au dernier supplice, il ne l’éviterait certainement pas. Quant à notre Dieu, ce charitable médecin de nos âmes, sa bonté est infinie, et sa miséricorde ineffable. Si nous prenons les devants sur notre adversaire, sur le diable qui se fera notre accusateur au. dernier jour et qui l’est déjà dès cette vie, si nous faisons notre confession avant que de comparaître devant le tribunal, si de nous-mêmes nous prenons la parole pour nous accuser, nous exciterons la miséricorde du souverain Juge, au point que non content de nous absoudre de nos fautes, il inscrira encore notre nom parmi ceux des justes.

Lamech n’était instruit par aucune loi positive; il n’avait pas entendu de prophètes, il n’obéissait à aucune exhortation venue du. dehors, il n’avait que sa conscience pour lui faire sentir la gravité de ses fautes, et néanmoins cette voix intérieure suffit pour lui arracher l’aveu et la condamnation de ce qu’il avait fait, et nous serions excusables, nous, de ne pas montrer soigneusement nos blessures au médecin charitable qui n’exige que cela pour les guérir! Et cette confession, si nous ne la faisions pas maintenant que le temps du jeûne nous en offre l’occasion propice, par le calme qu’il a mis dans nos pensées, par.l’exclusion qu’il a donnée à toute espèce de volupté, quand donc pourrions-nous rentrer en nous-mêmes de manière à mettre ordre aux affaires dé notre conscience? Soyons donc sobres et vigilants, je vous en conjure, consacrons-nous tout entiers à cette affaire importante, et à force d’assiduité et de soin évitons un châtiment qui sera si sévère, sauvons-nous du feu de l’enfer. C’est maintenant qu’il y faut travailler, maintenant que le temps du jeûne vous offre plus de ressources parles fréquentes instructions que vous recevez.

Or, Adam connut Eve sa femme, et celle-ci ayant conçu, enfanta un fils, et elle le nomma Seth, disant: Dieu m’a suscité une autre postérité à la place d’Abel, que Caïn a tué. Arrêtant la liste généalogique à Lamech, la sainte Écriture remonte à Adam et à sa femme, et dit: Or, Adam connut sa femme, et celle-ci ayant conçu, enfanta un fils, et elle le nomma Seth, disant: Dieu m’a suscité une autre postérité ci la place d’Abel tué par Caïn. Elle enfanta, est-il écrit, un fils, et elle lui donna le nom de Seth. Non contente d’avoir donné un nom à son nouveau-né, la mère ajoute encore: Dieu m’a suscité une autre postérité ci la place d’Abel tué par Caïn. Remarquez le soin que prend cette mère, par le nom qu’elle donne à son fils, de perpétuer la mémoire de ce crime abominable; c’est afin que les générations futures apprennent le meurtre commis par Caïn, qu’elle dit: au lieu d’Abel tué par Caïn. Parole d’une mère affligée par la douleur, troublée par le souvenir d’un triste événement, parole d’action de grâce pour le fils que Dieu envoie, mais parole qui, dans le nom du nouveau-né, imprime d’une manière. ineffaçable le crime d’un autre fils. Et en vérité, quel deuil amer Caïn n’avait-il pas causé à ses parents, lorsqu’il avait armé sa main contre son frère, lorsqu’il leur avait fait voir cet enfant si tendrement (124) aimé, étendu par terre, mort, privé de mouvement. Adam avait bien entendu prononcer son arrêt: Tu es terre et tu retourneras en terre; et encore: Le jour où vous en mangerez, vous mourrez de mort; mais jusque là la sentence était demeurée en paroles, et nos premiers parents n’avaient pas encore vu ce que c’était que la mort; Caïn poussé par sa haine contre son frère, et par l’envie qui le rongeait intérieurement, se jeta sur Abel et le tua, et il fit voir à ses parents un horrible spectacle. C’est pourquoi la mère, à qui la naissance d’un nouvel enfant aidait à soulever un peu le poids de son deuil, rend grâce au Seigneur de la consolation qu’il lui accorde, mais en même temps elle veut perpétuer le souvenir du fratricide, punissant ainsi à son tour le coupable d’un nouveau et sévère châtiment.

Voyez-vous quel mal c’est que le péché; comme il inflige une marque publique de honte et d’infamie à ceux qui le commettent; comme après avoir privé Caïn du secours d’en-haut, il en a fait le jouet du monde? Voyez-vous comme, par son détestable péché, il est devenu odieux même à ses parents, que la nature cependant incline si fort à la tendresse pour leurs enfants. Fuyons donc, je vous en conjure, ce péché qui nous environne de tant de maux, et embrassons la vertu, qui nous procurera la faveur céleste, et éloignera de nous la punition.

Et il naquit un fils à Seth: et il lui donna le nom d’Enos; celui-ci mit sa confiance à invoquer le nom du Seigneur. Remarquez ici de quelle manière les hommes prennent peu à peu l’habitude. de témoigner à Dieu leur reconnaissance dans les noms qu’ils donnent à leurs enfants. Seth eut donc un fils et il le nomma Enos, raconte la sainte Écriture; puis pour interpréter le sens de ce nom elle ajoute: Celui-ci mit sa confiance à invoquer le nom du Seigneur. Aussi est-ce par Seth, et par Enos et leurs descendants que le bienheureux Prophète établira sa généalogie; désormais il laisse de côté Caïn et sa descendance depuis Lamech. Caïn a perdu son privilège de naissance, je veux dire son privilège de premier-né: il l’a perdu librement par sa méchanceté, et lui et sa postérité sont exclus de la liste. Au contraire, Seth obtient par sa vertu une prérogative que la nature lui a refusée: les droits de primogéniture lui sont transférés en dépit de la nature, parce que sa volonté s’est tournée vers le bien, et ses descendants sont appelés à l’honneur de former la généalogie des premiers ancêtres de l’humanité. Enos fut ainsi appelé à cause de sa confiance à invoquer le nom du Seigneur Dieu, et ceux qui naîtront de lui porteront le même nom. Ici notre bienheureux Prophète suspend sa narration, et remonte encore une fois à l’origine pour commencer un autre récit.

5. Mais ne nous lançons pas dans ce nouveau chapitre, pour ne pas prolonger notre instruction au delà des bornes; à l’exemple de l’auteur sacré, arrêtons-nous à cet endroit, et remettons-à une autre fois, si Dieu le permet, l’explication de la suite. Maintenant je voudrais exhorter votre charité à profiter de plus en plus de notre enseignement, à vous examiner chaque jour, vous demandant à vous-mêmes quel fruit vous avez retiré de telle instruction, quel fruit de telle autre; à ne pas vous contenter de recevoir nos paroles dans vos oreilles sans les faire pénétrer plus loin, mais à leur ouvrir vos coeurs pour qu’elles s’y fixent à demeure, affermies et fortement implantées par la méditation. Je voudrais aussi que; non contents de vous instruire pour vous-mêmes, vous devinssiez des.maîtres pour les autres, pour les avertir et les guider dans le chemin de la vertu, non-seulement par vos paroles, mais surtout par vos exemples. Songez que si vous vouliez, chaque fois que vous venez ici, en remporter quelque fruit, corriger quelque chose des mauvaises passions qui vous tourmentent, songez en combien peu de temps vous pourriez parvenir au faite même de la vertu. En effet, nous n’oublions jamais dans nos instructions de vous inculquer lés principes de la vie parfaite, afin de vous amener à extirper de vos âmes ces passions qui leur donnent la mort, telles que la colère, la jalousie, l’envie. Celles-là supprimées, votre amour déréglé des richesses se corrigera plus aisément, et quand vous l’aurez enfin éteint, il vous sera beaucoup plus facile de vous défaire de vos pensées déshonnêtes, de vos impures imaginations.

La racine de tous les maux, c’est en effet l’amour de l’argent. (I Tim. VI, 10.) Si donc nous tranchons la racine, si nous l’arrachons entièrement, nous viendrons ensuite facilement à bout des rameaux. Oui, dirai-je à mon tour, la forteresse des maux, la citadelle de tous les péchés, c’est la rage des richesses, et si nous voulions en triompher, nous aurions (125) beau jeu pour nous débarrasser de toutes les funestes passions qui en dépendent. Et ne pensez pas que ce soit une chose bien grande et bien difficile que de mépriser les richesses. Lorsque je considère que tant d’hommes qui, pour une frivole satisfaction à donner à leur vanité, sacrifient de si grosses sommes pour rien, pour gagner la faveur de cette vile multitude, de cette populace en haillons qui encombre les places d’une ville, faveur qui prend fin avec le soir, qui n’attend pas même souvent le soir pour se dissiper, faveur qui produit quelquefois tant de déboires même avant que le jour finisse; lorsque je considère aussi ces autres qui, chez les Gentils, conçoivent une telle passion pour la gloire qu’ils renoncent à tout ce qu’ils possèdent pour l’acquérir, ne se réservant qu’un vieux manteau avec un bâton, qu’ils se résignent à passer ainsi toute leur vie, à supporter toute cette peine et cette misère parce qu’ils espèrent s’acquérir ainsi un peu de renommée chez les hommes; lorsque je réfléchis à ces choses, je ne sais plus sur quelle excuse, sur quel pardon nous pouvons compter, nous qui n’avons pas le courage de nous imposer les plus légers sacrifices pour accomplir les commandements de Dieu, pour acquérir une immortelle et impérissable gloire. Oui, nous faisons moins que ces hommes, et cependant quelle différence entre les récompenses à conquérir! Eux, c’est pour le gain d’une vaine renommée parmi les hommes leurs semblables qu’ils font ces grands sacrifices, au lieu que nous c’est pour notre Maître, pour Celui de qui nous tenons tout, pour Celui qui nous promet encore d’ineffables biens, que nous ne voulons pas même donner la plus petite aumône à un pauvre!

Et de quels yeux regarderons-nous notre Juge après avoir négligé un commandement si facile? Je ne vous demande pas de renoncer à tous vos biens. Jouissez largement de votre abondance, et lorsque vos besoins seront satisfaits, employez à un usage nécessaire ce que vous avez de superflu et d’inutile; distribuez-le, ce superflu, à ceux qui souffrent de la faim, à ceux qui grelottent de froid, et, par leur moyen, envoyez-le dans votre patrie où vous irez bientôt le retrouver. Ces malheureux vous serviront beaucoup au transport de vos richesses dans l’autre monde; et quand vous y arriverez, vous les retrouverez parfaitement conservées, en sorte que vous vivrez dans l’abondance, grâce à ces biens ainsi transportés, et même multipliés par la bonté de Dieu. Est-ce donc là une chose bien difficile, bien laborieuse, bien épineuse? Ce transport s’effectue sans bête de somme, sans escorte, sans aucun appareil. Nul voleur ne fréquente cette route et ne peut dérober ce que vous expédiez ainsi. Ce que vous mettez dans les mains des pauvres, vous le déposez en lieu sûr; puisque vous le déposez dans la main de Dieu. Elle conservera votre dépôt intact, cette main divine et lorsque vous entrerez dans votre patrie elle vous le rendra; elle vous le rendra avec des éloges, avec des couronnes, avec la plénitude d’un bonheur sans limites comme sans déclin. Ainsi donc versez, versez vos richesses et vos épargnes dans le sein des pauvres; semons tandis qu’il en est temps, afin que nous moissonnions quand la saison sera venue; ne laissons point passer le temps opportun, notre négligence serait suivie de regrets inutiles.

Si Dieu vous a départi les biens de ce monde plus largement qu’à d’autres, est-ce donc pour qu’employant à votre seul usage une partie de ce qu’il vous donne, vous entassiez le reste dans vos coffres et dans vos greniers? Non, il n’en est pas ainsi; mais selon la parole de l’Apôtre, il veut que votre abondance subvienne à l’indigence de vos frères. (II Cor. VIII, 14.) Et peut-être usez-vous de ces biens plus qu’il n’est permis, dépensant votre argent en voluptés, en vêtements, en luxe de toutes sortes, en esclaves, en bêtes de toutes espèces? Le pauvre ne demande rien de tout cela; ce qu’il attend de vous, c’est que vous apaisiez sa faim, que vous lui donniez le pain de chaque jour, que vous lui procuriez les autres choses nécessaires pour qu’il vive, qu’il ne périsse pas, et vous ne daignez pas le faire! et cependant vous devriez songer que là plupart du temps, subitement enlevé, vous abandonnez tout ce que vous avez amassé, parfois à des étrangers, à des ennemis; et vous, que vous reste-t-il? vos péchés que vous avez commis pour amasser ces biens, voilà tout ce que vous emportez avec vous. Et que direz-vous en ce jour terrible? comment vous excuserez-vous d’avoir traité avec tant de négligence l’affaire de votre salut? Ainsi écoutez mes conseils, et pendant qu’il en est encore temps, distribuez vos richesses superflues aux pauvres, c’est le moyen d’assurer votre salut en l’autre monde et d’obtenir, en échange de vos biens périssables, des biens immortels que je vous souhaite à tous, (126) par la grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ,.avec qui soient, au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance et honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. JEANNIN.

VINGT-UNIÈME HOMÉLIE. « Voici le dénombrement de la postérité d’Adam; autour que Dieu: créa l’hommes, Dieu le fit à sa ressemblance; il les créa mâle et femelle, et il leur donna le nom d’Adam, au jour qu’il les créa. » (Gen. V, 1, 2.)

1. Quoiqu’il n’y ait que des noms propres dans ce verset, il n’en est pas moins fécond en enseignements utiles. — 2. Les descendants de Caïn devenant de plus en plus mauvais, Moïse arrête leur histoire à Lamech, et passe à la postérité plus vertueuse de Seth. — 3. Le nom de Seth, expression de la reconnaissance d’Eve. Enos, fils de Seth, porte un nom qui signifie confiance en Dieu. — 4. L’Écriture dit jusqu’à deux fois qu’Enoch fut agréable à Dieu après avoir engendré Mathusala. Saint Chrysostome en conclut contre certains hérétiques que le mariage. est agréable à Dieu. Par l’enlèvement d’Enôch, Dieu a comme révoqué tacitement la sentence portée contre Adam. — 5. Explication du nom de Noé, il signifie repos. Sa vertu sera un repos pour le monde au milieu de la corruption générale. — 6. Exhortation.

1. Quel trésor, quelles ineffables richesses, mes bien-aimés, dans les paroles qu’on vient de vous lire! Je n’ignore pas qu’un grand nombre de personnes; à la vue des noms composant un catalogue, se contentent d’une lecture superficielle, et s’imaginent. que les noms n’ayant aucune utilité particulière ne sont simplement que des, mots; mais moi, je vous exhorte tous à ne pas simplement passer outre, sans vous arrêter, devant ce que tient en réserve l’Écriture sainte. Vous n’y trouverez pas un seul mot, qui ne renferme une grande abondance de pensées; car c’était l’Esprit de Dieu qui inspirait les bienheureux prophètes; voilà pourquoi les paroles, écrites sous la dictée de l’Esprit, renferment tant de trésors cachés. Ne vous étonnez pas que, dans ce catalogue de noms, je m’engage à vous montrer la richesse des pensées qu’il recèle. Il n’est pas une syllabe, il n’est pas une lettre de l’Écriture qui ne contienne un trésor de pensées profondes. C’est pourquoi il convient, en suivant la grâce d’en-haut qui nous guide, en nous éclairant de la lumière de l’Esprit-Saint, d’aborder les expressions de Dieu. La divine Écriture n’a que faire de la sagesse humaine pour être comprise; ce qu’il faut ici, c’est la révélation de l’Esprit, afin qu’instruits par, son secours du vrai sens des pensées, nous en puissions recueillir un précieux avantage. Si, dans les affaires du siècle, les écrits de la main des hommes, souvent détériorés par le temps, doivent, à une date qui se trouve en tête du manuscrit, à une simple syllabe, une grande importance, à bien plus forte raison peut-on dire de même de la divine Écriture, de cette composition de l’Esprit-Saint; seulement, montrons ici notre sagesse, ne courons pas sans nous arrêter; soyons attentifs, diligents, séchons tout considérer avec une exactitude minutieuse, ne le cédons pas à ceux qui montrent pour les choses sensibles un zèle si ardent. Voyez en effet ceux qui font des fouillés, qui déterrent des métaux; ils ne (127) s’arrêtent pas à la surface, ils descendent à une grande profondeur. S’ils ont pu trouver des parcelles d’or, que d’activité, que de soin pour séparer l’or de la terre! et, après tant de fatigues, ils trouvent une mince consolation de leurs labeurs; ils savent bien pourtant que l’avantage qu’ils recueilleront ne répond pas à leurs peines; que, souvent, même, après tant de veilles et de travaux, ils ont été frustrés dans leur attente. Qu’importe. Ils persistent dans leurs efforts; l’espoir qui les nourrit les rend insensibles à la souffrance. Eh bien! si ces hommes montrent tant d’ardeur pour des richesses corruptibles, incertaines, d’une possession si douteuse, à plus forte raison nous, qui poursuivons des richesses que rien ne peut enlever, un trésor que rien ne peut dissiper, nous, que n’égare pas une vaine espérance, devons-nous montrer autant de zèle, plus de zèle, pour obtenir le bien désiré, pour en recueillir le fruit précieux, pour nous pénétrer de la bonté ineffable du Seigneur, lui prouver notre reconnaissance; et, forts de l’affection pleine de tendresse que nous aurons arrachée au Dieu Notre-Seigneur, nous rendre invincibles, inexpugnables, supérieurs à tous les piéges du démon. Eh bien donc! puisque vous avez entendu la lecture de tout à l’heure, examinons avec soin, en détail, chacune des expressions, et puissiez-vous, après avoir reçu l’instruction habituelle en rapporter le bienfait dans vos demeurés! Voici le dénombrement de la postérité d’Adam, dit le texte. Au jour que Dieu créa l’homme, Dieu le fit à sa ressemblance; il les créa mâle et femelle, et il leur donna le nom d’Adam au jour qu’il les créa. Faites attention, je vous en conjure; voyez la sagesse de ce prophète admirable, ou plutôt, l’enseignement du Saint-Esprit; car, comme nous l’avons souvent dit, c’est par l’inspiration du Saint-Esprit qu’il nous parle; il n’a fait que lui prêter sa langue, c’est la grâce du Saint-Esprit qui instruit, en se servant de lui, toute l’espèce humaine. Voyez donc comme il ramène le discours à l’origine des choses, comme il reprend les choses qui ont précédé. Pourquoi, et dans quel but? C’est qu’il a vu les hommes de ce temps manifester une grande ingratitude; le malheur de notre premier père ne les avait nullement corrigés; ils étaient plongés dans l’abîme d’une malignité aussi profonde. Celui qui était né du premier homme, excité bientôt par l’envie, s’était jeté dans le fratricide; il avait, après un tel crime, subi le plus terrible châtiment; cet enseignement, mes frères, nous nous sommes empressés de vous l’exposer. Ses descendants ne s’étaient en rien amendés par ce châtiment; ils s’enveloppèrent d’un tissu de crimes encore pires. Vous avez entendu hier Lamech racontant son péché à ses épouses, et décrétant contre lui-même le châtiment. Le Prophète vit donc la perversité de ces hommes croître peu à peu, comme une humeur malsaine qui se répand par tout le corps; c’est pourquoi il supprime, dans son histoire ce débordement de la corruption; ces générations depuis Caïn jusqu’à Lamech, il ne daigne pas les rappeler; mais, comme s’il voulait raconter le commencement des choses, consoler le deuil où la main fratricide armée contre Abel avait jeté Adam et Eve, il commence son récit de cette manière: Voici le dénombrement de la postérité d’Adam. Au jour que Dieu créa l’homme, Dieu le fit à sa ressemblance; il les créa mâle et femelle, et il leur donna le nom d’Adam, c’est-à-dire terrestres, au jour qu’il les créa.

2. Voyez comme il se sert des mêmes paroles qu’au commencement, pour nous apprendre que ces générations infâmes, il ne les juge plus désormais dignes de mémoire; il commence à l’enfant qui vit le jour alors, je veux dire à Seth, la généalogie, pour nous apprendre combien la vie des hommes est considérable devant Dieu, et comment Dieu déteste les âmes sanguinaires. Il les passe sous silence, comme si elles n’avaient pas vécu, nous montrant par là tout ce qu’il y a de funeste dans le péché, nous enseignant que les pervers. s’attirent les plus grands maux. Voyez; les voici dorénavant rayés du catalogue; on ne rappelle leur souvenir que pour montrer l’infamie de leur perversité, que pour l’exemple et la correction des générations qui les suivent. Mais celui que l’injustice a mis à mort, que la main. d’un frère a privé de la vie, depuis ces temps jusqu’à nos jours, est loué par toutes les bouches. Aucun temps n’a éteint la mémoire de l’un, ni diminué le crime de l’autre; celui-ci, tous les jours, est célébré par tous les hommes; l’autre demeure, pour jamais, comme attaché à un infâme poteau.

Comprenez-vous tout ce qu’a de funeste la corruption, tout ce que la vertu a de force? Comprenez-vous comment la malice même, (128) qui attaque et qui triomphe, est frappée de mort et s’évanouit? comment la vertu, attaquée, persécutée dans des combats sans nombre, acquiert par cela même plus d’éclat et plus de gloire? On pourrait encore tirer d’autres événements semblables le même enseignement pour vous, mes bien-aimés, mais ne nous écartons pas de notre sujet; reprenons les paroles que vous avez entendues: Voici le dénombrement de la postérité d’Adam. Au jour que Dieu créa l’homme, Dieu le fit à sa ressemblance; il les créa mâle et femelle, et il leur donna le nom d’Adam au jour qu’il les créa. Voyez comment, par cette manière de reprendre le récit dès le commencement du monde, la divine Écriture nous rappelle l’honneur insigne que l’homme a reçu de son Créateur. Au jour, dit l’Écriture, que Dieu créa l’homme, Dieu le fit à sa ressemblance, c’est-à-dire, le mit à la tête de toutes les créatures visibles; en effet, cette expression, à sa ressemblance, doit s’entendre de la domination et du commandement; car, de même que Dieu commande à toutes les créatures, tant aux visibles qu’aux invisibles; puisque c’est lui qui a tout créé, qui a tout fait; de même, quand il forma l’animal qui a le privilège de la raison, il a voulu lui conférer l’honneur insigne de commander à toutes les créatures visibles. En conséquence il lui a donné la substance de l’âme, voulant qu’il possédât, lui aussi, l’immortalité, la perpétuité. Et maintenant, quand l’homme fut déchu par sa faute, quand il eut transgressé le commandement qui lui avait été fait, même alors, Dieu ne se détourna pas tout à fait de lui. Toujours miséricordieux, il lui enleva sans doute l’immortalité, mais il maintint dans le même honneur celui qui était condamné à mourir. Plus tard, quand le fils du premier homme se laissa emporter à une telle fureur, lorsque Caïn eut, le premier, fait voir au monde la face de la mort, le meurtre dans toute sa violence, et, joignant au meurtre le mensonge, eut manifesté toute espèce de perversité, Dieu voulut, par un long châtiment, le corriger, non-seulement pour qu’il pût tirer son avantage de ce qui lui arrivait à lui-même, mais aussi pour que les générations suivantes pussent connaître l’étendue du forfait, l’excès, l’infamie du crime. Maintenant, lorsque ces générations lâches, corrompues, tombèrent insensiblement dans des vices plus affreux encore, Dieu voulut, pour ainsi dire, consoler Adam, qui n’était pas seulement attristé de sa faute, mais plongé, par le crime de Caïn, dans un deuil insupportable. Il avait vu, de ses propres yeux, le corps d’Abel massacré; il ne savait pas auparavant quel était l’aspect de la mort, quoique la sentence de mort eût été portée. Adam subissait donc une double et triple cause de deuil, car ce fut pour la première fois qu’on vit la mort introduite dans la vie, la mort violente, l’oeuvre d’un fils contre un frère, né du même père et de la même mère, et ce frère n’avait fait aucun mal à son meurtrier. Dieu voulant donc, dans sa bonté, donner au premier père une consolation égale à ses douleurs; lui accorde un autre fils; vous savez son nom, Seth; et, après lui avoir envoyé cette consolation suffisante, il tire, de ce fils, le commencement de la nouvelle postérité. Voilà pourquoi le bienheureux prophète commence par ces paroles: Voici le dénombrement de la postérité d’Adam. Ensuite, comme il a promis de raconter la suite des générations humaines, voyez la succession qu’il expose: Adam ayant vécu cent trente ans engendra un fils à son image et à sa ressemblance, et il le nomma Seth; après qu’Adam eut engendré Seth, il vécut sept cents ans, et il engendra des fils et des filles; et tout le temps de la vie d’Adam ayant été de neuf cent trente ans, il mourut. (Gen. V, 3, 4, 5.)

3. N’avais-je pas raison de dire en commençant que rien n’est laissé au hasard, que chaque mot renferme des pensées dans l’Écriture sainte? Voyez encore ici le soin diligent du bienheureux prophète: Adam, dit-il, engendra un tels à son image et à sa ressemblance, et il le nomma Seth. Quand il parlait de son premier fils, de Caïn, il n’a rien dit de pareil, faisant déjà pressentir le penchant qui le portait au mal, et le prophète avait raison; car il ne conserva pas les moeurs qui caractérisaient son père, mais il se laissa bien vite emporter vers le mal. Ici, au contraire, il dit: À son image et à sa ressemblance, ce qui veut dire: ayant les mêmes moeurs que celui qui l’avait engendré, conservant les mêmes caractères de vertu, destiné à reproduire par ses oeuvres l’image de son père, à réparer, par sa vertu particulière, la faute de son frère aîné. En effet, l’Écriture ne parle pas ici des traits du corps, quand elle dit: À son image et à sa ressemblance, mais des qualités de l’âme, afin que nous comprenions que celui-ci ne ressemblera pas à Cain. Aussi (129) la mère de Seth, en donnant un nom à son fils, fait entendre des actions de grâces; et ce n’est ni à la nature, ni à l’enfantement, qu’elle attribue son nouveau fils, mais à la vertu de Dieu. C’est, en effet, cette vertu qui l’a rendue féconde; elle le nomme du nom de Seth, en disant: Dieu a fait renaître en moi un autre germe à la place d’Abel que Caïn a tué. (Gen. IV, 25.) Voyez le choix de l’expression! elle ne dit pas: Dieu m’a donné, mais, Dieu a fait renaître. Faites attention, voyez comme le texte montre ici, à mots couverts, les préludes de la résurrection; elle semble dire: À la place de celui qui est tombé, Dieu a fait renaître en moi celui-ci. Abel, frappé par la main de son frère, est tombé, dit-elle: il est mort, mais la vertu de Dieu, à la place de celui qui est mort, a suscité celui-ci. Comme ce n’était pas encore l’heure de la résurrection, il n’a pas rappelé à la vie celui qui est tombé, mais il en a fait revivre un autre à sa place,voilà pourquoi elle dit: Dieu a fait renaître en moi un autre germe à la place d’Abel que Caïn a tué. Avez-vous compris la reconnaissance de la femme? Avez-vous compris la bonté de Dieu, sa promptitude à leur envoyer la consolation? Imitons notre mère, tous tant que nous sommes; sachons reconnaître toujours la grâce d’en-haut; quoi qu’opère la nature, elle n’opère rien pourtant, par sa vertu propre, mais par l’ordre dé Celui qui l’a créée. Il commande, elle obéit. Et que les femmes ne se livrent jamais à la douleur, pour n’avoir pas d’enfants; qu’elles se réfugient dans une affection pleine de gratitude, auprès du Créateur de la nature. Ce qu’elles demandent, qu’elles aillent le réclamer au Maître et Seigneur de la nature, qu’elles n’attribuent pas à leur époux, à quelque cause que ce puisse être, la naissance de leurs enfants, mais au Créateur de tous les êtres, à celui qui a produit de rien la nature, à celui qui peut corriger les défaillances de la nature. La première femme a trouvé, même dans sa douleur, un motif de glorifier Dieu; c’est au Seigneur qu’elle attribue tout: Dieu a fait renaître en moi un autre germe, à la place d’Abel que Caïn a tué. Voyez, non-seulement elle ne se plaint pas, elle ne prononce aucune parole amère (la sainte Écriture aurait rapporté toute parole de ce genre, qu’elle aurait pu prononcer), mais, au contraire, elle supporte avec courage ce qui est arrivé; elle se console promptement; elle manifeste une reconnaissance plus vive; elle célèbre le bienfait du Seigneur. Voyez avec quelle bonté le Seigneur fait, de son côté, ce qui dépend de lui; il ne se contente pas de lui donner un autre fils, mais il indique d’avance la vertu qui sera en lui. En effet, dit l’Écriture, Adam engendra un fils à son image et à sa ressemblance. Et pour nous faire comprendre, tout de suite, la vertu de ce fils, voyez comment Adam lui-même fait voir, par le nom qu’il donne à son fils, la piété de son âme: Il naquit aussi un fils à Seth qu’il appela Enos; celui-ci commença d’invoquer le nom du Seigneur Dieu. (Gen. IV, 26.) Voyez-vous ce nom plus beau qu’un diadème, plus brillant que la pourpre? qui pourrait être plus heureux que celui qui se fait une parure de l’invocation du Seigneur et qui la porte dans son nom?

Voyez-vous, ce que je disais en commençant, que l’on trouve dans des noms, dans de simples noms, de riches trésors? Ici, en effet, se montre, non-seulement la piété des parents, mais leur attention, leur diligence pour leurs enfants. Nous voyons, ici, comment tout de suite, dès le commencement, ils instruisaient leurs enfants qui venaient de naître; comme ils les avertissaient, par les noms qu’ils leur avaient donnés, de pratiquer la vertu. Ce n’était pas alors, comme aujourd’hui, au hasard, et le premier nom venu qu’on donnait; l’enfant, dit-on aujourd’hui, s’appellera comme son aïeul ou son bisaïeul; autrefois on procédait autrement; on mettait tout son soin à donner aux enfants des noms qui excitaient à la vertu, non-seulement ceux qui avaient reçu ces noms, mais aussi tous les autres hommes, même dans les âges à venir: ces noms étaient tout un enseignement de sagesse. La suite de ce discours nous le fera bien voir. En conséquence, nous aussi, ne donnons pas aux enfants les premiers noms venus, les noms des aïeuls, des bisaïeuls, les noms qui marquent une naissance illustre; donnons-leur les noms des saints, de ceux dont les vertus ont brillé, de ceux qui ont dû leur gloire à leur confiance, à leur force dans le Seigneur; ou plutôt, que ces noms ne fondent la confiance, ni des parents, ni des enfants qui les portent. En effet, à quoi sert un mot, vide par lui-même de vertu? Ce qu’il faut à chacun de nous, c’est d’attendre son salut, en l’opérant par la vertu; la sagesse ne réside pas dans les noms, dans la parenté avec les saints, dans quelque titre extérieur, mais dans la confiance (130) que l’on puise dans ses propres oeuvres. Disons mieux: il ne faut pas que nos couvres exagèrent le sentiment que nous avons de nous-mêmes; au contraire, soyons humbles, soyons modestes, encore plus quand nous pouvons entasser des trésors de vertus; c’est par là, en effet, que nous mettrons en sûreté, qu’il nous sera donné de conserver les richesses acquises, et de nous concilier la bienveillance de Dieu. C’est pour cela, erg effet, que le Christ disait à ses disciples: Lorsque vous aurez accompli tout ce qui vous est commandé, dites-nous sommes des serviteurs inutiles (Luc, XVII, 10), réprimant par tous les moyens l’orgueil de la confiance, persuadant la modestie, prévenant la présomption qui résulterait des bonnes oeuvres, leur faisant voir que la première de de toutes les vertus c’est, dans les bonnes oeuvres, la sagesse qui garde la mesure.

4. Revenons maintenant à notre sujet, voyons la suite des générations qui ont succédé. Il est probable qu’en nous avançant pas à pas nous trouverons un plus grand trésor d’abondantes et d’ineffables richesses. Et, dit l’Écriture, Enos, fils de Seth, ayant vécu cent quatrevingt-dix arts, engendra Caïnan; et Caïnan engendra Malaléel; etMalaléelengendra Jared; et.Iared engendra Enoch. Enoch vécut cent soixante-cinq ans et engendra Mathusala. Or, dit l’Écriture, Enoch fut agréable à Dieu, et il vécut, après avoir engendré Mathusala, deux cents ans, et il engendra. des fils et des filles. Et tous les jours de la vie d’Enoch furent de trois cent soixante-cinq ans. Enoch fut agréable à Dieu, et il ne parut plus parce que Dieu l’enleva. (Gen. V, 7, 24.) N’avais-je pas raison de dire qu’en nous avançant pas à pas, nous trouverions dans ces noms un trésor spirituel, ineffable? Considérez ici, mon bien-aimé, et la vertu de l’homme juste, et l’excès de la bonté de Dieu, et le soin diligent de l’Écriture sainte. Enoch, dit le texte, vécut cent soixante-cinq ans et engendra Mathusala, et, dit l’Écriture, Enoch fut agréable à Dieu, après avoir engendré Mathusala.

Que tous écoutent, et les hommes et les femmes, que tous apprennent la vertu de l’homme juste, et que nul ne s’imagine que le mariage soit un empêchement pour qui veut se rendre agréable à Dieu; car la divine Écriture se propose ici de nous instruire quand elle nous dit, à deux reprises: Engendra Matlausala et alors fut agréable, quand elle reprend ce détail et nous dit: Et il fut agréable à Dieu après l’avoir engendré. C’est pour que nul ne regarde le mariage comme un obstacle à la vertu. Si nous avons la tempérance, ni l’éducation des enfants, ni le mariage, ni quoi que ce soit, ne sera un obstacle pour devenir agréables à Dieu. Voyez, en effet, cet homme de la même nature que nous; il n’avait pas reçu la loi, il n’avait pas été instruit par l’Écriture, il n’avait aucun guide pour le conduire à la sagesse. Eh bien! il a trouvé en lui-même, dans les ressources de sa volonté, de quoi se rendre agréable à Dieu, de telle sorte qu’il est vivant, vivant encore aujourd’hui, qu’il n’a jamais éprouvé la mort. Si le mariage, mes bien-aimés, ou l’éducation des enfants était un empêchement à la vertu, le Créateur de toutes choses n’aurait pas fait du mariage un des états de notre vie, pour nous blesser dans nos premiers intérêts, pour nous faire perdre ce qui nous est le plus nécessaire; mais, non-seulement le mariage n’oppose aucun obstacle à la sagesse que Dieu commande, non-seulement il ne nous gêne en rien si nous voulons pratiquer la tempérance; mais, au contraire, c’est une grande consolation, c’est un frein qui réprime la fougue insensée de la nature, qui prévient comme le trouble des flots qui nous tourmentent, c’est un moyen pour nous de faire heureusement voguer notre barque jusqu’au port, et voilà pourquoi la divine grâce a donné aux hommes cette consolation, Ce juste, dont nous vous parlons, montre bien la vérité de nos paroles; après qu’Enoch, dit l’Écriture, eut engendré Mathusala, Enoch fut agréable au Seigneur. Et il ne pratiqua pas la vertu pendant un petit nombre de jours; il vécut, dit l’Écriture, deux cents ans. Après la transgression d’Adam, il s’est trouvé un homme capable de s’élever jusqu’au faîte le plus haut de la vertu, de réparer la faute de notre premier père, par la faveur particulière dont il jouissait auprès de Dieu. Voyez ici comme surabonde la bonté divine! Aussitôt que Dieu eut trouvé un homme capable de réparer le péché d’Adam, Dieu, pour montrer parla réalité qu’il n’avait pas voulu frapper de mort le genre humain, à cause de la désobéissance d’autrefois, quand il condamnait cette désobéissance, prend Enoch et l’enlève vivant. Enoch, dit l’Écriture, fut agréable à Dieu, et il ne parut plus, parce que Dieu l’enleva. Voyez-vous la sagesse du Seigneur! il l’enlève vivant, (131) il ne lui donne pas l’immortalité, de peur d’affaiblir la crainte du péché; mais il laisse au milieu des hommes cette crainte dans toute sa force. C’est par cette raison qu’il révoque, pour ainsi dire, d’une manière obscure et latente, la sentence portée contre Adam. Il ne le fait pas visiblement, parce qu’il faut que la crainte serve à nous corriger. Voilà pourquoi, comme Enoch lui était tout à fait agréable, il l’enleva. Maintenant, si la curiosité s’avise de faire des questions: Et où l’a-t-il enlevé? est-ce qu’il est vivant aujourd’hui encore? je réponds à la curiosité que cette complaisance pour la pensée humaine est peu convenable, qu’il ne faut pas explorer si curieusement les actions de Dieu, qu’il faut croire à la parole. Quand Dieu prononce, il ne doit pas y avoir de contradiction; ce que Dieu révèle par ses paroles mérite, quoique invisible, plus de foi que tous les objets soumis à nos regards; l’Écriture dit que Dieu l’enleva, que Dieu l’enleva vivant, qu’il n’a pas éprouvé la mort, que, par la faveur particulière dont il jouissait auprès de Dieu, il est devenu supérieur au décret porté contre tous les hommes. Où Dieu l’a-t-il enlevé? que fait-il aujourd’hui d’Enoch? l’Écriture ne l’a pas dit.

5. Vous voyez la bonté de Dieu: il trouve un homme d’une vertu parfaite, et il ne lui ravit pas la dignité qu’il avait accordée au premier homme avant sa désobéissance. Dieu nous montre par là que, si la séduction du démon n’avait pas prévalu chez Adam contre l’obéissance, il l’aurait honoré d’une dignité égale, supérieure peut-être. Mathusala, ayant vécu cent quatre-vingt-sept ans, engendra Lamech; Lamech, ayant vécu cent quatre-vingts ans, engendra un fils qu’il nomma Noé, en disant Celui-ci nous fera reposer de nos travaux, et des fatigues de nos mains, et nous consolera dans la terre que le Seigneur a maudite. (Gen. V, 25-29.) Voyez maintenant dans le nom du fils de Lamech une nouvelle preuve de la grandeur des mystères, de l’excellence de la prophétie, de l’ineffable bonté de Dieu. Dieu, dans sa prescience, prévoyait les choses à venir; quand il vit que la malice des hommes croissait de jour en jour, il prédit, dans le nom de cet enfant, les maux qui devaient fondre sur toute la race des hommes, afin que, corrigés par la terreur, ils pussent renoncer à leurs vices et embrasser la vertu; et voyez la patience du Seigneur, qui a soin que la prophétie précède l’événement longtemps d’avance, pour montrer sa miséricorde et priver de toute excuse ceux qui étaient réservés, dans l’avenir, au châtiment.

Mais peut-être me dira-t-on: d’où Lamech avait-il reçu une telle puissance de prophétie? Est-ce que l’Écriture nous apprend que sa vertu fut sublime, admirable? Cessez de vous étonner, mon bien-aimé; dans sa sagesse, dans sa puissance, Notre-Seigneur emploie souvent des êtres indignes à la prédiction d’étonnantes merveilles, et c’est ce que nous voyons, non-seulement dans l’Ancien Testament, mais aussi dans le Nouveau. Écoutez l’Evangéliste, nous parlant de Caïphe, le grand prêtre des Juifs: Or il ne disait pas ceci de lui-même; mais, étant grand prêtre cette année-là, il prophétisa que Jésus-Christ devait mourir pour la nation des Juifs, et non-seulement pour cette nation, mais aussi pour rassembler et réunir les nations qui étaient dispersées. (Jean, XI, 51.) Vous trouverez un exemple du même genre à propos de Balaam. En effet, appelé pour maudire le peuple, non-seulement il ne le maudit pas, mais encore il prédit beaucoup de choses étonnantes, non-seulement concernant le peuple, mais encore sur l’avènement de notre Sauveur. (Nomb. XXIV.) Cessez donc de vous étonner du nom qu’ici Lamech a donné à son enfant, mais rapportez le tout à la sagesse de Dieu, qui dispose toutes choses. Et il l’appela Noé. Ce nom signifie: repos. Ainsi cette destruction universelle, qui doit venir après tant. d’années, on l’appelle repos; c’est ainsi que Job, dit: La mort est un repos pour l’homme. (Job, III, 23.) C’est que la corruption est une fatigue, un travail, un excès de peines; et ce qui l’arrête, et ce qui la retranche, le désastre qui devait la faire disparaître, on l’appelle repos; et il l’appela, dit le texte, du nom de Noé. Suit l’explication du nom: Celui-ci nous fera reposer de nos travaux, c’est-à-dire, nous détournera de notre iniquité, et des fatigues de nos mains; c’est la même pensée: nous détournera, veut dire le texte, de nos oeuvres mauvaises. L’Écriture, en effet, n’entend pas les douleurs proprement dites des mains, mais les oeuvres mauvaises, les actions criminelles qui ont augmenté les douleurs; et nous consolera dans la terre que le Seigneur a maudite, c’est-à-dire nous affranchira de tous les maux qui nous pressent, des fatigues et des misères que nous subissons en cultivant la terre qui a encouru (132) la malédiction, à cause de la désobéissance du premier homme.. Faites ici une remarque, mon bien-aimé; ce petit enfant grandit peu à peu, et il est, pour tous ceux qui le voient, une occasion de s’instruire, car bientôt chacun de ceux qui s’informaient du nom de l’enfant a dû connaître, en entendant l’explication de ce nom, la destruction universelle qui devait arriver. Supposez qu’un homme inspiré l’eût seulement annoncée par avance, la prédiction eût été aussitôt oubliée, tous n’auraient pas connu le terrible châtiment; mais voici que celui que tous les yeux peuvent voir annonce en temps opportun, et bien avant le temps, la colère du Dieu indigné. Et maintenant pour que nous sachions exactement combien de temps, rien que par le nom qu’il portait, le fils qui portait ce nom a continué d’avertir tous les hommes de renoncer au péché et d’embrasser la vertu, afin de pouvoir se soustraire à la colère, l’Écriture dit: Noé, ayant cinq cents ans, engendra trois fils. (Gen. V, 32.) Vous voyez encore une fois un autre juste avec une épouse et des fils; qui s’est rendu, en opérant le bien, tout à fait agréable à Dieu; qui, faisant le contraire de tous les autres, a choisi le chemin de la vertu; et, ni le mariage, ni l’éducation des enfants n’ont été pour lui un obstacle. Et maintenant ce qu’il faut admirer, c’est l’ineffable patience de Dieu et la corruption prodigieuse des hommes de ce temps. Voilà, en effet, pendant cinq cents ans, un juste qui crie, dont le seul nom proclame le déluge universel, qui viendra pour punir l’excès de la malice humaine, et, malgré cet avertissement, ils n’ont pas renoncé à leurs iniquités. Cependant le Dieu de clémence, même après une prophétie si éloquente, après tant d’années, n’envoie pas encore le châtiment; il ajoute encore à sa patience, il ajoute encore quelques années à sa douceur qui supporte le mal. C’est qu’en effet il n’a pas créé le genre humain pour le punir, mais, tout au contraire, pour le combler d’innombrables biens, dont il nous verrait jouir. Voilà pourquoi vous voyez partout Dieu même hésitant, ajoutant les délais aux délais, retardant le châtiment. Mais nous ne voulons pas, sous la multitude de nos paroles, accabler votre mémoire; nous nous arrêterons ici, ajournant à demain les autres explications.

6. Ne nous contentons pas d’entendre simplement ces paroles, mes bien-aimés; mais appliquons-nous à pratiquer la vertu, à regarder comme un grand bien de nous rendre agréables à Dieu; ne faisons pas, du gouvernement de notre maison, ni des inquiétudes que nous concevons pour nos femmes, ni des soins que nous devons à nos enfants, ni de tout autre motif, un prétexte, une excuse, suffisante à nos yeux, pour qu’on nous pardonne notre négligence et notre paresse; ne répétons plus ces paroles, sans portée, sans raison: Je suis du monde, j’ai une femme, je m’occupe de mes enfants; ce que l’on a coutume de nous dire, quand nous demandons que l’on s’applique aux travaux de la vertu, qu’on se livre avec ardeur à la lecture de l’Écriture sainte. Ce n’est pas mon affaire, me répond-on; est-ce que t’ai renoncé au monde? est-ce que je suis un moine? Que dites-vous, ô homme? N’appartient-il qu’aux moines d’être agréables à Dieu? Ce sont tous les hommes qu’il veut sauver, qu’il veut voir venir à la connaissance de la vérité (I Tim. II, 4), pratiquant toutes les vertus. Entendez-le, nous disant par le Prophète: Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive. (Ézéchiel, XVIII, 23.) Voyons, répondez-moi, est-ce que ce juste a trouvé un obs. tacle dans l’union qui l’attachait à son. épouse, ou dans le soin qu’il prenait de ses enfants? Donc, je vous en conjure, ne soyons pas les premiers à nous tromper nous-mêmes. Plus nous sommes en proie aux inquiétudes, plus nous devons être avides des remèdes que nous fournit la lecture de l’Écriture sainte. N’est-il donc pas vrai que ces justes furent des hommes comme nous, et n’eurent pas, autant que nous, des secours pour la vertu? Quelle sera donc notre excuse à nous, qui jouissons d’une telle doctrine, qui avons obtenu tant de grâces, qui sommes fortifiés d’en-haut, qui avons reçu la promesse de ces biens ineffables, si nous n’allions pas plus avant que les hommes d’autrefois dans la vertu! Si nous voulons pratiquer la sagesse, il suffit simplement des paroles entendues aujourd’hui pour exciter en nous l’amour du bien, pour nous montrer qu’entre le bien et nous il n’y a pas d’obstacle. Si les hommes qui vivaient avant la loi ont pu, par les seules lumières de la nature, atteindre à une vertu si haute, que pourrons-nous dire, nous, qui, après tant de soins qu’on a pour nous, après l’avènement du Christ, après tant de miracles sans nombre, sommes encore si loin de la vertu? Aussi, je vous en conjure, (133) ne nous contentons pas devenir simplement pour voir ce qu’il y a dans l’Écriture sainte; soyons attentifs; lisons-la pour qu’elle nous soit utile, pour en retirer aussi tard que vous voudrez, pour en extraire, un jour, quelque vertu chère à Dieu, et dont nous ferons notre conquête. Car, s’il faut que tous les jours nous vous annoncions à grands cris cette doctrine spirituelle, tandis que vous resterez dans la même inertie, à quoi vous servira ce continuel enseignement? Quelle sera pour nous la consolation, a voir que tant d’efforts que nous prenons sont inutiles, et que nous ne gagnons rien avec tout notre zèle? Voyons, parlez-moi; est-ce que nous ne sommes pas composés de deux substances, je dis d’une âme et d’un corps? Eh bien! donc, pourquoi ne dépensons-nous pas également nos soins pour tous les deux? Comment se fait-il que nous soignons notre corps de toutes les manières, que nous faisons venir les médecins, que personnellement nous le soignons avec la plus grande diligence, nous le couvrons d’étoffes précieuses, nous prenons de la nourriture plus qu’il n’en faut, nous voulons qu’il soit dans un état de prospérité continuelle, qu’aucun mal ne vienne jamais le tourmenter? Si, parfois, quelque trouble le dérange, nous mettons tout en mouvement pour écarter ce qui l’importune. Et ce que je dis, je le dis de ce corps qui n’est que la seconde de nos substances; car enfin, voyons: quelle est la plus noble? Est-ce l’âme ou le corps? S’il faut en faire voir à vos yeux la différence, remarquez donc que votre corps n’est plus rien, du moment que l’âme s’en est séparée. Eh bien! vous, qui prenez pour ce corps un si grand souci, par quel motif, en vue de quoi, méprisez-vous tant votre âme, au point de ne pas lui donner sa part de nourriture? J’entends par là les avertissements de l’Écriture Sainte. Aux blessures, aux ulcères qui énervent ses forces, qui détruisent sa confiance, vous n’apportez pas les remèdes convenables; vous la laissez, cette âme méprisée, se dessécher par la faim, pourrir dans ses ulcères; passez-moi le mot, vous la jetez aux chiens, aux pensées mauvaises, aux pensées criminelles, qui la déchirent, qui décomposent, qui ruinent tout ce qu’elle avait d’énergie.

Nous prenons soin du corps que nous avons sous les yeux: pourquoi ne soignons-nous pas également l’âme, incorporelle, invisible, et cela, quand les soins qu’elle réclame, non-seulement sont chose aimable et facile, niais encore ne réclament ni dépenses, ni fatigues? Quand le corps est malade, il faut de l’argent et de l’argent, soit pour les médecins, soit pour d’autres nécessités, nécessités de vêtements, d’aliments. Je ne veux pas mentionner ici les dépenses au delà du nécessaire, les dépenses du luxe. L’âme, au contraire, n’a nul besoin pareil. Si vous voulez, puisque chaque jour vous fournissez au corps de la nourriture, puisque vous dépensez pour le corps, de l’argent, si vous voulez, de même, que votre âme ne meure pas de faim, si vous consentez à lui donner la nourriture convenable, vous connaissez bien le texte de l’Écriture, l’avertissement spirituel: L’homme ne vit pas seulement de pain, dit le Seigneur, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (Matth. IV, 4), prenez donc le parti le plus sage, occupez-vous de la substance qui est proprement la nôtre. Eh bien donc! comme vous fournissez au corps des vêtements variés, vous tenez compte de la diversité des saisons dans la diversité de vos vêtements, faites de même pour l’âme, ne la négligez pas, ne la laissez pas aller et venir nue, dépourvue de bonnes œuvres; revêtez-la des vêtements qui lui vont, et aussitôt vous la réconforterez, vous lui rendrez la santé qui convient à sa nature. Quels sont les vêtements de l’âme? L’aumône, l’argent prodigué aux pauvres; c’est là le plus beau vêtement de l’âme; voilà ce qui lui fait un splendide manteau. Et maintenant, si vous voulez non-seulement lui donner des vêtements, mais, de plus, la parer, l’embellir, comme vous faites du corps, ajoutez-y le secours qui vient des prières, la confession des péchés; ne cessez pas de laver la face de votre âme dans les larmes de la pénitence. Tous les jours vous vous lavez le visage avec une entière sollicitude, de peur que quelque tache n’enlaidisse votre figure, appliquez à votre âme un soin du même genre; purifiez-la chaque jour par vos larmes brûlantes. Voilà qui enlève les taches de l’âme, et lui rend sa pureté et sa gloire.

Et puisque l’indolente vanité d’un grand nombre de femmes méprise ce précepte de l’Apôtre: Qu’elles se parent non avec des cheveux frisés, ni des ornements d’or, ni des perles, ni des habits somptueux (I Tim. II, 9), puisqu’elles déploient un grand luxe dans la violation de ce précepte; et puisque (134) non-seulement les femmes, mais aussi tout ce qu’il y a d’hommes indolents et mous, se rabaissent à l’état de femmelettes, et que nous les voyons, des bagues aux doigts, couverts, chargés de pierreries, dont ils devraient rougir, qu’ils devraient cacher; je dis que ces hommes, je dis que ces femmes, si nos discours étaient entendus, au lieu de rechercher ces parures, funestes aux hommes, funestes aux femmes, feraient mieux d’employer ces ornements à embellir leur âme. Appliqués sur un corps, même quand ce corps a la beauté en partage, ces ornements l’enlaidissent; appliqués à l’âme, même à une âme laide, ces ornements lui communiquent tout l’éclat de la beauté. Et comment, me dira-t-on, sur l’âme, des parures d’or? Encore une fois, attachez-les par la main des pauvres. Ce sont eux qui, en les recevant, composent cette beauté. Mettez-leur entre les mains vos parures d’or, donnez-les-leur à manger, et, en échange, ils donneront à votre âme cet éclat de beauté qui attirera près d’elle son vrai fiancé, avec ses mille et mille trésors. Quand vous avez par votre beauté, forcé votre Seigneur à venir près de vous, vous tenez alors, vous possédez tous les biens en foule; vous voilà riche au sein de l’ineffable abondance: donc, si nous voulons devenir les bien-aimés du Seigneur, cessons d’admirer d’un oeil ébahi la beauté factice du corps; ne pensons plus, chaque jour, qu’à la beauté de l’âme, pour nous concilier la bienveillance du Dieu de bonté, pour entrer dans le partage des biens qu’aucune expression ne peut rendre, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit, la gloire, la puissance, l’honneur, et maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. C. PORTELETTE.

1. La vertu met l’homme à l’abri de tous les maux, tandis que le vice l’expose à tous les orages qui bouleversent la vie humaine. — 2. Courage et constance de Noé qui demeure seul juste au milieu de la corruption universelle. — 3. Il est impossible que l’homme juste jouisse de l’approbation universelle. Malheur à vous lorsque tous les hommes diront du bien de vous. (Luc, VI, 86.) — 4. L’Écriture évite de donner le nom d’hommes aux méchants. Elle le donne à Noé, elle le donne aussi à Job. — 5. Explication du mot juste, il exprime la possession de toutes les vertus. — 6. Exhortation.

1. Vous avez reconnu, dans ce qui précède, l’étendue de la bonté de Dieu et l’excès de sa patience: vous avez vu la prodigieuse perversité des hommes de ce temps; vous avez appris quelle avait été, au milieu d’une pareille foule, la vertu du juste, qui n’avait souffert en rien de cet accord de tous dans le mal, et qui, loin de se laisser entraîner avec les autres, avait suivi la route opposée. De même qu’un bon pilote, maintenant d’une main ferme la direction de son esprit, il ne laissa pas submerger son vaisseau par les flots des vices déchaînés, mais il domina la tempête au milieu de cette mer, et parvint au port au moyen du gouvernail de la vertu, évitant le déluge qui devait engloutir tous les habitants de la terre. Tant il est vrai que la vertu est puissante, immortelle, invincible et supérieure à tous les accidents de cette vie: elle plane au-dessus des piéges de la méchanceté; placée, pour ainsi dire, sur un poste élevé, elle voit les choses humaines sous ses pieds et reste inaccessible à tout ce qui blesse les autres. De même que l’homme, debout sur une falaise élevée, se rit des flots qu’il voit frapper le rocher avec grand fracas et retomber ensuite en écume, de même celui qui cultive la vertu, en sûreté sans cet abri, ne souffre d’aucun trouble; il reste calme et tranquille, et comprend que la vie humaine ressemble à un fleuve, puisqu’elle s’écoule si rapidement. De même que nous voyons les flots de la mer tantôt s’élever, tantôt s’abaisser, de même nous voyons aussi ceux qui négligent la vertu et s’abandonnent au vice, tantôt montrer une joie orgueilleuse et se confier aux succès de cette vie, tantôt être abattus et tomber dans la dernière détresse. Ce sont eux que le bienheureux David indique, quand il dit: Ne crains rien en voyant s’augmenter la fortuné d’un homme et se multiplier la gloire de sa maison: quand il mourra, il n’emportera pas tout cela. (Ps. XLVIII, 17.) Il a raison de dire: Ne crains rien, ce qui signifie que l’opulence et la gloire du riche ne te troublent pas. Tu le verras bientôt gisant à terre, incapable d’aucune action, cadavre en proie aux vers, dépouillé de tout ce qu’il avait et qu’il a été obligé de laisser sans rien emporter. Que la vue des choses présentes ne t’inquiète donc pas et ne dis pas qu’un homme est heureux de ce qu’il possède, puisqu’il en est sitôt dépouillé.

Telle est la nature de la félicité actuelle avec toutes ses richesses: elles ne nous suivent pas et il faut partir sans elles. Les riches laissent tout, ils sont nus en quittant la terre; ils ne (144) sont couverts que de leur perversité et de l’amas de leurs péchés. Quelle différence avec la vertu! même ici-bas, elle rend ceux qui l’aiment plus puissants que leurs ennemis et les rend même invincibles; elle leur donne un bonheur sans mélange et ne leur laisse même pas sentir les accidents de la vie: mais en outre, quand ils partent d’ici, elle les accompagne, et surtout à l’instant où nous avons le plus besoin de son appui, elle nous offre son secours tout-puissant dans le jour terrible où elle apaise pour nous l’oeil de notre Juge; ainsi elle nous épargne dans le présent les misères de cette vie, et dans l’avenir les tourments de l’autre. Elle a encore un autre effet, c’est de nous faire jouir de biens inexprimables. Pour vous en assurer, pour vous faire concevoir que ces paroles ne sont pas de vaines déclamations, je vais en chercher la preuve dans les paroles qui ont été offertes à votre charité. Voyez comme cet homme admirable, je veux dire Noé, tandis que le genre humain tout entier parvenait à exciter la colère d’un Dieu de clémence, put lui seul éviter par sa vertu l’effet de cette colère et se concilier toute la bienveillance de Dieu. Parlons, si vous le voulez bien, de ce qui arrive dans la vie présente. Il y a peut-être bien des hommes qui ne croient pas aux choses futures et invisibles. Examinons donc ce qui se passe ici, voyons quel est le sort de ceux: qui se livrent au mal, et de ceux qui embrassent la vertu. Après que Dieu, malgré, sa bonté, eut décidé, à cause de l’accroissement des crimes, de punir le genre humain par une catastrophe universelle, et qu’il eut dit: J’enlèverai de la terre l’homme que j’ai créé, il montra jusqu’où allait son indignation en prononçant la sentence, non-seulement contre l’homme, mais contre les quadrupèdes, les reptiles et les volatiles; en effet, puisque les hommes devaient être détruits et submergés, il était juste et naturel de faire partager leur sort aux êtres qui avaient été créés pour eux. Cet arrêt était encore illimité et ne faisait point de distinction entre les hommes, pour faire voir que Dieu ne s’attache pas aux individus, mais aux coeurs qu’il visite sans dédaigner personne, et que, si nous lui en offrons la moindre occasion, il déploie son ineffable miséricorde s aussi, pour montrer qu’il ne voulait pas absolument détruire le genre humain, mais qu’il désirait en conserver l’étincelle, en sauver une racine qui pût donner encore d’immenses rameaux, l’Écriture dit: Noé trouva grâce devant Dieu.

2. Voyez combien l’Écriture est précise, et comme elle ne contient pas une seule syllabe inutile t Après nous avoir exposé l’énormité des fautes dés hommes et la peine terrible réservée aux méchants, elle nous indique celui qui, dans une pareille foule, avait pu conserver la pureté de sa vertu.. En effet, la vertu par elle-même est toujours admirable, mais celui qui la pratique au milieu d’hommes qui la repoussent, mérite encore plus d’admiration. Aussi l’Écriture sainte nous fait admirer ce juste mêlé à ceux qui allaient éprouver la colère de Dieu, et elle dit: Noé trouva grâce devant le Seigneur Dieu. Non-seulement il trouva grâce, mais devant le Seigneur Dieu. Elle nous enseigne ainsi qu’il n’a pas eu d’autre but que d’être bien vu de cet oeil qui ne connaît ni le sommeil ni l’assoupissement, et qu’il ne s’est pas inquiété de la gloire humaine, de la honte et des moqueries. Il est probable que lui, qui cultivait la vertu en opposition avec tout le monde, devait être un sujet de risées et de plaisanteries pour ceux qui faisaient le mal; en effet, c’est encore leur habitude à l’égard de ceux qui recherchent la vertu au lieu de les imiter. Nous voyons bien des hommes faibles qui, ne pouvant supporter ces vices et ces plaisanteries, préfèrent la gloire humaine à la gloire immortelle et seule véritable, et se laissent emporter et attirer par la malice des autres. En effet, il faut une âme énergique et constante pour résister à ceux qui cherchent à l’entraîner, et ne rien faire dans le but de plaire aux hommes, pour tenir son regard fixé sur l’œil vigilant d’où elle attend sa sentence en méprisant celle du monde, pour ne pas tenir compte des louanges ou des injures humaines, mais les regarder comme des ombres ou des rêves. Car la honte mène au péché. (Eccl. IV, 25.) Bien des gens auraient cédé à ces risées, ces sarcasmes, ces plaisanteries; mais tel n’était pas le juste. Car il résista non-seulement à dix, à vingt, à cent hommes, mais à toute l’espèce humaine, à tous ces milliers de pécheurs. Il est probable qu’on se moqua de lui, qu’on le bafoua, qu’on l’insulta, qu’on l’injuria de toute manière; peut-être même l’aurait-on mis en pièces si l’on avait pu. Telle est toujours la fureur du vice contre la vertu; mais, loin qu’il lui porte aucun préjudice, il la fortifie par ses attaques. En effet, telle est la force (145) de la vertu, qu’elle triomphe de ses ennemis par ses souffrances, et qu’elle est plus victorieuse à mesure qu’on l’attaque davantage. Cela se voit dans une foule de circonstances. Mais pour vous donner l’occasion de le reconnaître, car, donnez l’occasion au sage et il deviendra plus sage (Prov. IX, 9), il faudrait vous citer bien des exemples de l’Ancien et du Nouveau Testament. Ainsi, dites-moi, je vous prie, Abel n’a-t-il pas été terrassé et tué par Caïn? Ne vous attachez pas seulement à ce fait que Caïn a vaincu et tué le frère dont il était jaloux et qui ne lui avait rien fait: mais considérez la suite. Observez qu’à partir de ce moment la victime a obtenu la couronne de la gloire avec celle du martyre, et que tant de siècles n’ont pu effacer son souvenir: voyez aussi que le meurtrier, le vainqueur, a mené depuis cet instant une existence plus pénible que la mort, et que depuis lors, jusqu’à présent, il est voué à l’infamie universelle pendant que toutes les bouches chantent chaque jour sa victime. Voilà ce qui regarde la vie actuelle; quant à celle de l’avenir, quelles paroles, quelle intelligence pourraient être à sa hauteur? Je sais que vous êtes bien capables de trouver dans les Écritures beaucoup d’exemples analogues, car elles sont faites pour notre profit, pour nous engager à fuir le vice et à rechercher la vertu. Voulez-vous trouver d’autres preuves dans le Nouveau Testament? Écoutez ce que saint Luc raconte des apôtres qui se réjouissaient d’avoir été flagellés publiquement parce qu’ils avaient été dignes de supporter cet opprobre au nom du Christ. (Act. V, 41.) Cependant les coups,de fouet sont un sujet de chagrin et d’abattement plutôt que de joie, mais les recevoir pour Dieu et à cause de lui, voilà ce qui les réjouissait. Quant à ceux qui les avaient flagellés, ils étaient consternés et embarrassés au point de ne savoir que faire: après le supplice ils se consultent entre eux: Que ferons-nous à ces hommes? (Act. IV, 16.) Eh quoi! Vous les avez fait flageller, vous leur avez fait subir mille souffrances et vous hésitez encore? Tant il est vrai que la vertu est forte et invincible et que, par les tortures même, elle triomphe de ceux qui les lui infligent.

3. Mais pour ne pas nous arrêter trop longtemps sur ce sujet, il faut revenir à notre juste et admirer profondément comment sa vertu portée au comble put mépriser et dominer ce peuple qui riait de lui, s’en moquait, le plaisantait, le bafouait (je me répète, je le sais, mais je ne puis me détacher d’un tel sujet). Comment donc s’explique ce triomphe? Je vais vous le dire: Noé ne cessait de contempler l’oeil qui ne dort pas; là se fixait toujours le regard de sa pensée; tout le reste l’occupait aussi peu que s’il n’eût pas existé. On peut en être certain celui qui est possédé de l’amour divin au point de porter toujours ses désirs vers Dieu, finit par ne plus rien voir des choses visibles; il songe continuellement à celui qu’il aime, la nuit et le jour, en se couchant comme en se levant. Ne vous étonnez donc pas que le juste, tenant sa pensée uniquement dirigée vers Dieu, ne se soit pas inquiété de ceux qui voulaient le faire succomber. Déployant tout son zèle et soutenu par la grâce d’en-haut, il leur était supérieur à tous. Noé trouva grâce devant le Seigneur Dieu. Devant la race des hommes du temps il ne trouvait ni grâce ni affection, car il ne suivait pas la même route, mais il trouva grâce devant celui qui sonde les cceurs et qui approuva ses pensées. Quel mal, dites-moi, pouvaient lui faire lès railleries et-les sarcasmes de ces contemporains, puisque Celui qui forme nos coeurs et connaît toutes nos actions le félicitait et le couronnait? De quoi servent à un homme les éloges et l’admiration de toute la terre, si le Créateur de toutes choses, le Juge infaillible, le condamne dans le jour terrible? Réfléchissons-y bien, mes bien-aimés, comptons pour rien les louanges des hommes et ne les recherchons en aucune manière, mais fuyons le vice et pratiquons la vertu uniquement pour Celui qui sonde les coeurs et les reins.

C’est pour cela que le Christ, en nous enseignant à ne pas être avides des louanges humaines, finit par dire: Malheur à vous, lorsque tous les hommes diront du bien de vous! (Luc, VI, 26.) Observez que ce mot: Malheur indique ce que sera la peine réservée. Cette exclamation présagé une calamité; c’est presque en déplorant déjà leur sort qu’il leur dit: Malheur à vous, lorsque tous les hommes diront du bien de vous! Et voyez la précision de ces paroles. Il ne dit pas seulement: les hommes; mais: tous les hommes. Il est impossible, en effet, que l’homme de bien qui suit la route étroite et pénible, et obéit à tous les ordres du Christ, soit loué et admiré par tous les hommes. Car le vice est bien puissant et bien hostile à (146) la vertu. Le Seigneur sait que celui qui ne s’écarte pas de la vertu et ne demande d’autre approbation que celle d’en-haut, ne peut être loué et approuvé par tous les hommes, et voilà pourquoi il plaint ceux qui négligent la vertu pour la gloire des hommes; car s’ils se réunissent tous pour vous louer, c’est la meilleure preuve que vous n’estimez pas assez la vertu. Comment, en effet, l’homme de bien pourrait-il plaire à tout le monde s’il veut délivrer les opprimés de leurs oppresseurs, les victimes des bourreaux? De même, s’il veut corriger les pécheurs et louer les justes, n’est-il pas probable qu’il sera approuvé d’un côté et blâmé de l’autre? Aussi le Christ dit-il: Malheur à vous lorsque tous les hommes diront du bien de vous! Comment donc ne serions-nous pas frappés d’admiration pour ce juste? ce que le Christ nous a annoncé en paraissant parmi nous, lui, sans autre instruction que la loi naturelle, il l’a accompli d’une manière parfaite, et méprisant l’opinion des hommes, il n’a recherché la vertu sur terre que pour obtenir la grâce de Dieu, car Noé trouva grâce devant le Seigneur Dieu. Du reste, c’est à cause des vertus dont il était doué qu’il a trouvé grâce devant le Seigneur Dieu, comme l’explique l’admirable prophète inspiré par le Saint-Esprit; il faut étudier la suite pour voir ce que Dieu pense de lui. Voici les générations de Noé: Noé fut un homme juste, accompli dans son temps; Noé plut à Dieu. Voilà une manière étrange de commencer une généalogie. L’Écriture sainte commence par dire: voici les générations de Noé; elle excite notre attention comme si elle allait raconter sa généalogie, dire quel était son père, d’où venait sa famille, comment lui-même était venu au monde, et enfin tout ce que l’on.trouve d’ordinaire dans les généalogies; mais elle laisse tout cela de côté, et, se mettant au-dessus des usages reçus, elle dit: Noé était un homme juste, accompli dans son temps; Noé plut à Dieu. Voyez quelle admirable généalogie! Noé était un homme. Remarquez que le nom qui nous est commun à tous est employé ici pour glorifier le juste. Car, tandis que les autres, plongés dans les voluptés charnelles, avaient perdu la qualité d’hommes, Noé seul, au milieu d’un si grand peuple, gardé la vraie condition de l’homme. Ainsi il est homme parce qu’il cultive la vertu. En effet, avoir l’apparence d’un homme, les yeux, le nez, la bouche; les joues et tout le reste, ce n’est pas là ce qui fait l’homme, car tout cela appartient au corps. Nous appelons homme celui qui conserve intact le type de l’homme. Mais comment le définir? On dit que c’est un être raisonnable. Quoi donc! les méchants n’avaient-ils pas aussi la raison? Si, mais cela ne suffit pas: il faut aussi chercher le bien et fuir le mal, dominer les mauvaises passions et obéir aux ordres du Seigneur: voilà l’homme!

4. Pour vous persuader que c’est l’usage di l’Écriture de ne pas accorder le nom d’hommes aux hommes qui se livrent au vice et négligent la vertu, écoutez les paroles de Dieu, que je vous citais hier: Mon Esprit ne restera pas chez ces hommes, car ils ne sont que chair. Cela veut dire: Je leur ai donné une nature composée de chair et d’âme, mais la chair les a tellement enveloppés qu’ils ne songent plus qu’à elle et négligent les vertus de l’âme. Voyez-vous comment, à cause de leur perversité, il les appelle de la chair et non des hommes? Et une autre fois, comme vous allez le voir, l’Écriture dit qu’ils ne sont que de la terre, parce qu’ils s’absorbent dans les pensées de la terre, car elle dit: La terre était corrompue devant Dieu. Il ne s’agit pas ici de la terre proprement dite; ce sont les habitants eux-mêmes qu’elle appelle terre. Dans un autre endroit, elle ne les appelle ni chair, ni terre, mais elle ne les regarde pas comme vivants parce que la vertu leur manque. Écoutez les cris du prophète au milieu de Jérusalem et de cette multitude innombrable: Je suis venu, et il n’y avait pas un homme; j’ai appelé et personne ne m’entendait. (Is. L, 2.) Ce n’était pas qu’il n’y eût bien du monde présent, mais c’était qu’ils ne profitaient pas plus des paroles du prophète que les absents. Et ailleurs encore: Courez et voyez s’il y en a un seul qui soit juste et équitable, et je lui serai propice. (Jér. V,1.)

Vous avez vu que l’Écriture sainte ne donne le nom d’homme qu’à celui qui cultive la vertu: quant aux autres, ils ne sont rien pour elle, mais elle les appelle quelquefois terre et quelquefois chair. Voilà pourquoi, après avoir annoncé le commencement de la généalogie des justes, la sainte Écriture nous dit d’abord: Noé était un homme. En effet, lui seul alors est un homme: les autres ne sont plus des hommes, quoiqu’ils en gardent l’apparence; ils ont été changés en animaux sans raison, et ont perdu par leur volonté perverse la (147) noblesse de leur nature. Quand les hommes raisonnables tombent dans le mal, et s’asservissent à des passions déraisonnables, l’Écriture sainte leur donne des noms d’animaux; ainsi elle dit: Ils sont devenus comme des chevaux qui hennissent après les cavales. (Jér. V, 8.) Voyez comment l’excès de la lubricité fait donner un nom de bête. Ailleurs encore: Le venin des serpents est sous leurs lèvres (Ps. XIII, 3 et 139, 4), pour ceux qui ressemblent à cet animal dissimulé et perfide. D’autres sont appelés chiens muets. (Is. LVI,10.) Il est encore écrit: Comme un serpent sourd et dont les oreilles sont fermées (Ps. LVII, 5), pour indiquer ceux qui ferment leurs oreilles à l’enseignement de la vertu. Il serait trop long de rappeler tous les noms de bêtes que l’Écriture impose à ceux qui se laissent aller à des passions déraisonnables. Ce n’est pas seulement dans l’ancienne loi qu’on peut le voir, mais aussi dans la nouvelle. Écoutez saint Jean-Baptiste disant aux Juifs: Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colère prochaine? (Matt. III, 7.) Voyez-vous comment ici encore le nom d’une bête symbolise la ruse? Quoi de plus misérable que ces pécheurs qui ont perdu jusqu’au nom d’homme en méritant les châtiments les plus terribles! car ils ont méprisé les motifs de vertu que leur offrait leur nature et les ont négligés volontairement pour se livrer au vice. Comme ceux qui existaient alors se montraient indignes du nom d’hommes, tandis qu’au milieu d’une pareille disette de vertu, le juste en a montré une bien grande; l’Écriture, en racontant sa généalogie, commence par dire: Noé était un homme. Il est un autre juste auquel ce nom a été donné comme le plus grand éloge, au point qu’on l’appelle surtout ainsi, pour mieux montrer sa vertu. Qui estce donc? C’est le bienheureux Job, l’athlète de la piété, le vainqueur couronné aux applaudissements du monde entier; qui seul a supporté des maux supportables et qui, après avoir essuyé les traits innombrables du démon est resté invulnérable: de même que le diamant qui reçoit impunément tous les chocs, il ne fut point submergé par cette tempête, il la domina, et ayant rassemblé sur son corps toutes les souffrances qui fussent au monde, il vit sa gloire en devenir plus brillante. Non-seulement les douleurs cruelles dont il était accablé ne l’effrayèrent point, mais elles lui inspirèrent de nouvelles actions de grâce: en exprimant sa reconnaissance au milieu de tant d’épreuves il fit au démon une blessure mortelle, et lui prouva qu’il avait tort de tenter l’impossible et de regimber sous l’éperon. Aussi le Dieu de miséricorde louant et vantant ce saint homme même avant qu’il eût subi autant de luttes et de combats, disait au diable: N’as-tu pas considéré mon serviteur Job, auquel nul homme n’est comparable sur la terre, homme irréprochable,,juste, véridique, pieux, et s’abstenant de toute mauvaise action? (Job, I, 8.) Avez-vous observé que Dieu commence par le désigner du nom commun de notre nature? N’as-tu pas considéré mon serviteur Job, auquel nul homme n’est comparable sur la terre? Cependant nous sommes tous semblables, non quant à la vertu, mais quant à la forme: eh bien! cela ne suffit pas pour être homme, il faut encore s’abstenir du mal et faire le bien.

5. Vous avez vu quels sont ceux auxquels l’Écriture sainte a coutume de réserver le nom d’hommes. Aussi dès l’origine le Maître de toutes choses voyant sa créature, dit: Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance, c’est-à-dire pour qu’il commande à toutes les choses visibles et à ses propres passions, pour qu’il commande et ne soit pas commandé. Si, trahissant sa dignité, il supporte le joug au lieu de l’imposer il cesse d’être homme et prend un nom de brute. Voilà pourquoi l’Écriture Sainte, voulant glorifier la vertu de ce juste, dit d’abord: Voici les générations de Noé. Noé était un homme juste. Voici encore un plus grand éloge: juste; ce mot comprend toutes les vertus, car c’est le nom que nous donnons d’ordinaire à celui qui les pratique toutes. Ensuite pour faire concevoir qu’il était parvenu au comble de la vertu, telle qu’on pouvait l’exiger à cette époque, l’Écriture dit: juste et accompli dans son temps. Il a rempli tous les devoirs que renferme l’exercice de la vertu. Voilà ce que signifie le mot accompli: il n’a rien oublié, il n’a fait aucune faute. Il ne faisait pas bien d’un côté et mal de l’autre, il était accompli en toute vertu; c’était cette perfection qu’il fallait montrer au monde. Du reste, pour rendre notre juste plus illustre encore, en considérant l’époque où il vivait et la comparant avec d’autres, l’Écriture dit: accompli dans son temps; à cette époque, dans cette génération si perverse, si adonnée au mal qu’elle ne conservait plus (148) aucune trace de vertu. Eh bien! dans une pareille génération et dans ces temps, le juste non-seulement montra de la vertu, mais la porta au comble, il fut accompli et parfait en tout. Car, ainsi que je l’ai dit, c’est encore donner une plus grande preuve de vertu que de faire le bien au milieu de ceux qui le combattent et de le pratiquer parmi ceux qui voudraient nous en détourner; ainsi tout cela rehausse encore la gloire du juste: Ce n’est. pas là que s’arrêtent les éloges de l’Écriture: elle montre encore l’excellence de sa vertu par l’approbation de Dieu lui-même, puisque, après avoir dit: accompli dans son temps, elle ajoute: Noé plut à Dieu. Sa vertu était si complète qu’elle mérita les éloges de Dieu. Noé plut à Dieu, ce qui revient à dire, il fut approuvé de Dieu, il plut par ses bonnes oeuvres à cet oeil qui ne dort jamais, il s’en fit bien voir par la pureté de sa vie au point que, non-seulement il fut sauvé de l’indignation qui allait tout engloutir, mais encore qu’il fut à la tête des autres survivants. Noé plut à Dieu. Quel homme fut jamais plus heureux, qui put jamais montrer tant de vertu, puisque le Seigneur de l’univers est son panégyriste!

Voilà les honneurs que reçut Noé, et tout homme raisonnable les préférera à tout ce qu’il y a de plus élevé en richesses, en gloire, en puissance, et en toute espèce de félicité humaine: celui qui aime Dieu sincèrement doit les mettre au-dessus d’un royaume. En effet, c’est la véritable royauté que de pouvoir, par une existence irréprochable, nous rendre Dieu clément et propice. Si nous devons craindre l’enfer, ce n’est point pour son feu inextinguible, ses peines terribles et ses tourments éternels, c’est pour la douleur d’avoir offensé un Maître si bon et d’être privés de sa grâce; de même, nous ne devons rechercher cette royauté que par amour pour lui et afin de jouir de sa grâce. Car le plus désirable dans cette royauté est d’obtenir la bienveillance de notre Maître clément; de même ce qu’il y a de plus pénible dans l’enfer, c’est d’avoir perdu cette bienveillance.

Vous avez vu combien la seule appellation de juste nous a été utile à développer, et quel trésor de réflexions nous a fourni la généalogie de cet homme admirable. Suivons donc les règles de l’Écriture sainte, et si nous avons à raconter une généalogie, ne parlons point du père, du grand-père et des aïeux, mais faisons voir seulement la vertu de l’homme dont il s’agit. Voilà la meilleure manière de faire une généalogie. Quel avantage y a-t-il à descendre de parents illustres et vertueux, si l’on a mal vécu? Au contraire, quel inconvénient y a-t-il à n’avoir que des parents obscurs et inconnus, si l’on brille par son mérite? Tel était ce juste, et s’il s’est concilié la faveur de Dieu, ce n’est point à cause de ses parents, car l’Écriture ne nous fait pas remarquer leurs vertus. Cependant, malgré tant d’obstacles et d’embarras, il parvint au comble de la vertu; ce qui vous montre que, si vous êtes attentifs et vigilants, et que vous cherchiez à faire votre salut, rien ne peut vous en empêcher. Si nous cédons à la mollesse, les moindres choses nous arrêteront; mais si nous restons attentifs, mille ennemis conjurés pour nous pousser au mal ne pourront altérer notre zèle. Ainsi les efforts de tant de pécheurs ne peuvent empêcher ce juste de pratiquer la vertu. Il ne faut donc jamais accuser. personne et rendre un autre responsable de sa faute; mais tout imputer à sa propre faiblesse. Et pourquoi m’arrêter aux autres hommes? Le diable lui-même ne doit jamais être regardé comme assez puissant pour, empêcher personne de marcher dans le chemin de la vertu. Il trompe les faibles et les fait succomber, mais il ne les arrête pas de force et ne leur fait point violence. L’expérience nous prouve que si nous voulions veiller, nous montrerions tant de fermeté que les efforts de tous ceux qui voudraient nous pousser au mal seraient impuissants contre nous; nous serions plus solides que le diamant, et nous fermerions l’oreille à ces conseils détestables, Mais si nous sommes négligents, notre inclination nous conduira naturellement dans la route du vice, sans que personne nous conseille ou nous séduise. Si cela n’était pas remis à notre volonté et à la décision de notre âme, si le bon Dieu n’avait pas donné le libre arbitre à notre nature, il aurait fallu que ceux qui appartiennent; à cette nature et sont soumis aux mêmes impressions fussent tous méchants ou tous bons. Mais quand nous voyons nos semblables, éprouvant les mêmes impressions, ne pas en être affectés comme nous; quand nous voyons que par l’énergie de leur raison ils gouvernent leur nature, domptent leur impétuosité, mettent un frein à leur concupiscence, triomphent de la colère, fuient la jalousie, repoussent l’envie, dédaignent la passion des richesses, (149) négligent la gloire, méprisent toutes les félicités de la vie présente, et que, ne respirant que pour la véritable gloire; ils préfèrent la faveur divine à toutes les choses visibles; n’est-il pas évident que le zèle qui leur est propre les justifie avec l’aide de la grâce d’en-haut, tandis que notre faiblesse naturelle compromet notre salut en nous privant de cette assistance divine?

6. Aussi, je vous conjure de réfléchir à tout cela et d’avoir sans cesse dans l’esprit que nous ne devons jamais nous en prendre au diable, mais à notre propre faiblesse. Quand je dis cela, ce n’est pas pour le décharger de toute accusation: loin de là, car il rôde comme un lion. ravisseur,, rugissant et cherchant à tout dévorer. Mais je veux vous affermir, je veux que vous ne pensiez pas être à l’abri du reproche, vous qui, de vous-mêmes, tombez si facilement dans le mal, je veux que vous cessiez de répéter ces paroles frivoles: Pourquoi Dieu a-t-il permis à cet être malfaisant de nous abattre et de nous terrasser? Ces paroles sont complètement insensées. Pourquoi ne pas songer plutôt en vous-même que si Dieu l’a permis, c’est surtout pour exciter en vous la terreur, afin qu’en attendant l’attaque de l’ennemi vous montriez une vigilance et une fermeté continuelles, afin que l’espoir des récompenses, l’attente de ces biens éternels et inexprimables allègent pour vous toutes les fatigues de la vertu? Pourquoi vous étonner que Dieu ait permis tout cela au diable, justement dans l’intérêt de notre salut, pour réveiller notre paresse et trouver l’occasion de nous couronner? Il a préparé l’enfer lui-même pour que la crainte des punitions et des châtiments nous ouvrît l’entrée de son royaume. Voyez combien la bonté du Seigneur est ingénieuse, comment elle fait et dispose tout, non-seulement pour sauver ses créatures, mais pour les rendre dignes de ses ineffables bienfaits. Voilà pourquoi il nous a donné le libre arbitre et mis dans notre âme et notre conscience la connaissance du vice et de la vertu; voilà pourquoi il nous a laissés en présence du diable et nous a menacés de l’enfer; c’est pour que nous ne connaissions pas l’enfer et que nous entrions dans son royaume. Pourquoi vous étonner qu’il ait fait tout cela et bien d’autres choses encore? Il a consenti à quitter le sein de son Père pour prendre une forme d’esclave, à subir toutes les entraves d’un corps, à être enfanté et mis au monde par une femme, par une vierge qui l’a porté pendant neuf fois; à recevoir des langes; à passer pour fils de Joseph, l’époux de Marie; à grandir peu à peu, à être circoncis, à participer aux sacrifices, à souffrir la faim, la soif, la fatigue et enfin la mort, mais, de plus, une mort regardée comme ignominieuse, celle de la croix. Voilà tout ce qu’il a accepté pour notre salut, ce Créateur de toutes choses, ce Dieu immuable qui a tout appelé du néant à l’existence, dont les regards font trembler la terre, dont la gloire éclatante ne peut être contemplée par les chérubins, ces puissances qui n’ont pas de, corps et qui se voilent la face avec leurs ailes pour nous montrer leur admiration; lui qui est chanté par mille et mille anges et archanges, il a consenti pour nous, pour notre salut, à devenir un homme pour nous mieux ouvrir la route de la vie et nous enseigner le meilleur usage à faire de cette nature qu’il nous avait empruntée. Quelle excuse nous resterait-il après tant de prodiges faits pour notre salut, si nous rendions tous ces bienfaits inutiles, si nous trahissions nous-mêmes la cause de notre salut? Aussi je vous conjure d’être vigilants et de ne pas vous laisser aller seulement aux habitudes des autres, mais à examiner chaque jour votre vie avec soin et de voir vos mauvaises et vos bonnes actions. Ainsi travaillons à corriger nos péchés, afin d’attirer sur nous la protection d’en-haut, de devenir agréables à Dieu comme ce juste, et d’entrer dans le royaume des cieux, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui, ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit, gloire, honneur, puissance, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduction de M. HOUSEL.

1. La vertu met l’homme à l’abri de tous les maux, tandis que le vice l’expose à tous les orages qui bouleversent la vie humaine. — 2. Courage et constance de Noé qui demeure seul juste au milieu de la corruption universelle. — 3. Il est impossible que l’homme juste jouisse de l’approbation universelle. Malheur à vous lorsque tous les hommes diront du bien de vous. (Luc, VI, 86.) — 4. L’Écriture évite de donner le nom d’hommes aux méchants. Elle le donne à Noé, elle le donne aussi à Job. — 5. Explication du mot juste, il exprime la possession de toutes les vertus. — 6. Exhortation.

1. Vous avez reconnu, dans ce qui précède, l’étendue de la bonté de Dieu et l’excès de sa patience: vous avez vu la prodigieuse perversité des hommes de ce temps; vous avez appris quelle avait été, au milieu d’une pareille foule, la vertu du juste, qui n’avait souffert en rien de cet accord de tous dans le mal, et qui, loin de se laisser entraîner avec les autres, avait suivi la route opposée. De même qu’un bon pilote, maintenant d’une main ferme la direction de son esprit, il ne laissa pas submerger son vaisseau par les flots des vices déchaînés, mais il domina la tempête au milieu de cette mer, et parvint au port au moyen du gouvernail de la vertu, évitant le déluge qui devait engloutir tous les habitants de la terre. Tant il est vrai que la vertu est puissante, immortelle, invincible et supérieure à tous les accidents de cette vie: elle plane au-dessus des piéges de la méchanceté; placée, pour ainsi dire, sur un poste élevé, elle voit les choses humaines sous ses pieds et reste inaccessible à tout ce qui blesse les autres. De même que l’homme, debout sur une falaise élevée, se rit des flots qu’il voit frapper le rocher avec grand fracas et retomber ensuite en écume, de même celui qui cultive la vertu, en sûreté sans cet abri, ne souffre d’aucun trouble; il reste calme et tranquille, et comprend que la vie humaine ressemble à un fleuve, puisqu’elle s’écoule si rapidement. De même que nous voyons les flots de la mer tantôt s’élever, tantôt s’abaisser, de même nous voyons aussi ceux qui négligent la vertu et s’abandonnent au vice, tantôt montrer une joie orgueilleuse et se confier aux succès de cette vie, tantôt être abattus et tomber dans la dernière détresse. Ce sont eux que le bienheureux David indique, quand il dit: Ne crains rien en voyant s’augmenter la fortuné d’un homme et se multiplier la gloire de sa maison: quand il mourra, il n’emportera pas tout cela. (Ps. XLVIII, 17.) Il a raison de dire: Ne crains rien, ce qui signifie que l’opulence et la gloire du riche ne te troublent pas. Tu le verras bientôt gisant à terre, incapable d’aucune action, cadavre en proie aux vers, dépouillé de tout ce qu’il avait et qu’il a été obligé de laisser sans rien emporter. Que la vue des choses présentes ne t’inquiète donc pas et ne dis pas qu’un homme est heureux de ce qu’il possède, puisqu’il en est sitôt dépouillé.

Telle est la nature de la félicité actuelle avec toutes ses richesses: elles ne nous suivent pas et il faut partir sans elles. Les riches laissent tout, ils sont nus en quittant la terre; ils ne (144) sont couverts que de leur perversité et de l’amas de leurs péchés. Quelle différence avec la vertu! même ici-bas, elle rend ceux qui l’aiment plus puissants que leurs ennemis et les rend même invincibles; elle leur donne un bonheur sans mélange et ne leur laisse même pas sentir les accidents de la vie: mais en outre, quand ils partent d’ici, elle les accompagne, et surtout à l’instant où nous avons le plus besoin de son appui, elle nous offre son secours tout-puissant dans le jour terrible où elle apaise pour nous l’oeil de notre Juge; ainsi elle nous épargne dans le présent les misères de cette vie, et dans l’avenir les tourments de l’autre. Elle a encore un autre effet, c’est de nous faire jouir de biens inexprimables. Pour vous en assurer, pour vous faire concevoir que ces paroles ne sont pas de vaines déclamations, je vais en chercher la preuve dans les paroles qui ont été offertes à votre charité. Voyez comme cet homme admirable, je veux dire Noé, tandis que le genre humain tout entier parvenait à exciter la colère d’un Dieu de clémence, put lui seul éviter par sa vertu l’effet de cette colère et se concilier toute la bienveillance de Dieu. Parlons, si vous le voulez bien, de ce qui arrive dans la vie présente. Il y a peut-être bien des hommes qui ne croient pas aux choses futures et invisibles. Examinons donc ce qui se passe ici, voyons quel est le sort de ceux: qui se livrent au mal, et de ceux qui embrassent la vertu. Après que Dieu, malgré, sa bonté, eut décidé, à cause de l’accroissement des crimes, de punir le genre humain par une catastrophe universelle, et qu’il eut dit: J’enlèverai de la terre l’homme que j’ai créé, il montra jusqu’où allait son indignation en prononçant la sentence, non-seulement contre l’homme, mais contre les quadrupèdes, les reptiles et les volatiles; en effet, puisque les hommes devaient être détruits et submergés, il était juste et naturel de faire partager leur sort aux êtres qui avaient été créés pour eux. Cet arrêt était encore illimité et ne faisait point de distinction entre les hommes, pour faire voir que Dieu ne s’attache pas aux individus, mais aux coeurs qu’il visite sans dédaigner personne, et que, si nous lui en offrons la moindre occasion, il déploie son ineffable miséricorde s aussi, pour montrer qu’il ne voulait pas absolument détruire le genre humain, mais qu’il désirait en conserver l’étincelle, en sauver une racine qui pût donner encore d’immenses rameaux, l’Écriture dit: Noé trouva grâce devant Dieu.

2. Voyez combien l’Écriture est précise, et comme elle ne contient pas une seule syllabe inutile t Après nous avoir exposé l’énormité des fautes dés hommes et la peine terrible réservée aux méchants, elle nous indique celui qui, dans une pareille foule, avait pu conserver la pureté de sa vertu.. En effet, la vertu par elle-même est toujours admirable, mais celui qui la pratique au milieu d’hommes qui la repoussent, mérite encore plus d’admiration. Aussi l’Écriture sainte nous fait admirer ce juste mêlé à ceux qui allaient éprouver la colère de Dieu, et elle dit: Noé trouva grâce devant le Seigneur Dieu. Non-seulement il trouva grâce, mais devant le Seigneur Dieu. Elle nous enseigne ainsi qu’il n’a pas eu d’autre but que d’être bien vu de cet oeil qui ne connaît ni le sommeil ni l’assoupissement, et qu’il ne s’est pas inquiété de la gloire humaine, de la honte et des moqueries. Il est probable que lui, qui cultivait la vertu en opposition avec tout le monde, devait être un sujet de risées et de plaisanteries pour ceux qui faisaient le mal; en effet, c’est encore leur habitude à l’égard de ceux qui recherchent la vertu au lieu de les imiter. Nous voyons bien des hommes faibles qui, ne pouvant supporter ces vices et ces plaisanteries, préfèrent la gloire humaine à la gloire immortelle et seule véritable, et se laissent emporter et attirer par la malice des autres. En effet, il faut une âme énergique et constante pour résister à ceux qui cherchent à l’entraîner, et ne rien faire dans le but de plaire aux hommes, pour tenir son regard fixé sur l’œil vigilant d’où elle attend sa sentence en méprisant celle du monde, pour ne pas tenir compte des louanges ou des injures humaines, mais les regarder comme des ombres ou des rêves. Car la honte mène au péché. (Eccl. IV, 25.) Bien des gens auraient cédé à ces risées, ces sarcasmes, ces plaisanteries; mais tel n’était pas le juste. Car il résista non-seulement à dix, à vingt, à cent hommes, mais à toute l’espèce humaine, à tous ces milliers de pécheurs. Il est probable qu’on se moqua de lui, qu’on le bafoua, qu’on l’insulta, qu’on l’injuria de toute manière; peut-être même l’aurait-on mis en pièces si l’on avait pu. Telle est toujours la fureur du vice contre la vertu; mais, loin qu’il lui porte aucun préjudice, il la fortifie par ses attaques. En effet, telle est la force (145) de la vertu, qu’elle triomphe de ses ennemis par ses souffrances, et qu’elle est plus victorieuse à mesure qu’on l’attaque davantage. Cela se voit dans une foule de circonstances. Mais pour vous donner l’occasion de le reconnaître, car, donnez l’occasion au sage et il deviendra plus sage (Prov. IX, 9), il faudrait vous citer bien des exemples de l’Ancien et du Nouveau Testament. Ainsi, dites-moi, je vous prie, Abel n’a-t-il pas été terrassé et tué par Caïn? Ne vous attachez pas seulement à ce fait que Caïn a vaincu et tué le frère dont il était jaloux et qui ne lui avait rien fait: mais considérez la suite. Observez qu’à partir de ce moment la victime a obtenu la couronne de la gloire avec celle du martyre, et que tant de siècles n’ont pu effacer son souvenir: voyez aussi que le meurtrier, le vainqueur, a mené depuis cet instant une existence plus pénible que la mort, et que depuis lors, jusqu’à présent, il est voué à l’infamie universelle pendant que toutes les bouches chantent chaque jour sa victime. Voilà ce qui regarde la vie actuelle; quant à celle de l’avenir, quelles paroles, quelle intelligence pourraient être à sa hauteur? Je sais que vous êtes bien capables de trouver dans les Écritures beaucoup d’exemples analogues, car elles sont faites pour notre profit, pour nous engager à fuir le vice et à rechercher la vertu. Voulez-vous trouver d’autres preuves dans le Nouveau Testament? Écoutez ce que saint Luc raconte des apôtres qui se réjouissaient d’avoir été flagellés publiquement parce qu’ils avaient été dignes de supporter cet opprobre au nom du Christ. (Act. V, 41.) Cependant les coups,de fouet sont un sujet de chagrin et d’abattement plutôt que de joie, mais les recevoir pour Dieu et à cause de lui, voilà ce qui les réjouissait. Quant à ceux qui les avaient flagellés, ils étaient consternés et embarrassés au point de ne savoir que faire: après le supplice ils se consultent entre eux: Que ferons-nous à ces hommes? (Act. IV, 16.) Eh quoi! Vous les avez fait flageller, vous leur avez fait subir mille souffrances et vous hésitez encore? Tant il est vrai que la vertu est forte et invincible et que, par les tortures même, elle triomphe de ceux qui les lui infligent.

3. Mais pour ne pas nous arrêter trop longtemps sur ce sujet, il faut revenir à notre juste et admirer profondément comment sa vertu portée au comble put mépriser et dominer ce peuple qui riait de lui, s’en moquait, le plaisantait, le bafouait (je me répète, je le sais, mais je ne puis me détacher d’un tel sujet). Comment donc s’explique ce triomphe? Je vais vous le dire: Noé ne cessait de contempler l’oeil qui ne dort pas; là se fixait toujours le regard de sa pensée; tout le reste l’occupait aussi peu que s’il n’eût pas existé. On peut en être certain celui qui est possédé de l’amour divin au point de porter toujours ses désirs vers Dieu, finit par ne plus rien voir des choses visibles; il songe continuellement à celui qu’il aime, la nuit et le jour, en se couchant comme en se levant. Ne vous étonnez donc pas que le juste, tenant sa pensée uniquement dirigée vers Dieu, ne se soit pas inquiété de ceux qui voulaient le faire succomber. Déployant tout son zèle et soutenu par la grâce d’en-haut, il leur était supérieur à tous. Noé trouva grâce devant le Seigneur Dieu. Devant la race des hommes du temps il ne trouvait ni grâce ni affection, car il ne suivait pas la même route, mais il trouva grâce devant celui qui sonde les cceurs et qui approuva ses pensées. Quel mal, dites-moi, pouvaient lui faire lès railleries et-les sarcasmes de ces contemporains, puisque Celui qui forme nos coeurs et connaît toutes nos actions le félicitait et le couronnait? De quoi servent à un homme les éloges et l’admiration de toute la terre, si le Créateur de toutes choses, le Juge infaillible, le condamne dans le jour terrible? Réfléchissons-y bien, mes bien-aimés, comptons pour rien les louanges des hommes et ne les recherchons en aucune manière, mais fuyons le vice et pratiquons la vertu uniquement pour Celui qui sonde les coeurs et les reins.

C’est pour cela que le Christ, en nous enseignant à ne pas être avides des louanges humaines, finit par dire: Malheur à vous, lorsque tous les hommes diront du bien de vous! (Luc, VI, 26.) Observez que ce mot: Malheur indique ce que sera la peine réservée. Cette exclamation présagé une calamité; c’est presque en déplorant déjà leur sort qu’il leur dit: Malheur à vous, lorsque tous les hommes diront du bien de vous! Et voyez la précision de ces paroles. Il ne dit pas seulement: les hommes; mais: tous les hommes. Il est impossible, en effet, que l’homme de bien qui suit la route étroite et pénible, et obéit à tous les ordres du Christ, soit loué et admiré par tous les hommes. Car le vice est bien puissant et bien hostile à (146) la vertu. Le Seigneur sait que celui qui ne s’écarte pas de la vertu et ne demande d’autre approbation que celle d’en-haut, ne peut être loué et approuvé par tous les hommes, et voilà pourquoi il plaint ceux qui négligent la vertu pour la gloire des hommes; car s’ils se réunissent tous pour vous louer, c’est la meilleure preuve que vous n’estimez pas assez la vertu. Comment, en effet, l’homme de bien pourrait-il plaire à tout le monde s’il veut délivrer les opprimés de leurs oppresseurs, les victimes des bourreaux? De même, s’il veut corriger les pécheurs et louer les justes, n’est-il pas probable qu’il sera approuvé d’un côté et blâmé de l’autre? Aussi le Christ dit-il: Malheur à vous lorsque tous les hommes diront du bien de vous! Comment donc ne serions-nous pas frappés d’admiration pour ce juste? ce que le Christ nous a annoncé en paraissant parmi nous, lui, sans autre instruction que la loi naturelle, il l’a accompli d’une manière parfaite, et méprisant l’opinion des hommes, il n’a recherché la vertu sur terre que pour obtenir la grâce de Dieu, car Noé trouva grâce devant le Seigneur Dieu. Du reste, c’est à cause des vertus dont il était doué qu’il a trouvé grâce devant le Seigneur Dieu, comme l’explique l’admirable prophète inspiré par le Saint-Esprit; il faut étudier la suite pour voir ce que Dieu pense de lui. Voici les générations de Noé: Noé fut un homme juste, accompli dans son temps; Noé plut à Dieu. Voilà une manière étrange de commencer une généalogie. L’Écriture sainte commence par dire: voici les générations de Noé; elle excite notre attention comme si elle allait raconter sa généalogie, dire quel était son père, d’où venait sa famille, comment lui-même était venu au monde, et enfin tout ce que l’on.trouve d’ordinaire dans les généalogies; mais elle laisse tout cela de côté, et, se mettant au-dessus des usages reçus, elle dit: Noé était un homme juste, accompli dans son temps; Noé plut à Dieu. Voyez quelle admirable généalogie! Noé était un homme. Remarquez que le nom qui nous est commun à tous est employé ici pour glorifier le juste. Car, tandis que les autres, plongés dans les voluptés charnelles, avaient perdu la qualité d’hommes, Noé seul, au milieu d’un si grand peuple, gardé la vraie condition de l’homme. Ainsi il est homme parce qu’il cultive la vertu. En effet, avoir l’apparence d’un homme, les yeux, le nez, la bouche; les joues et tout le reste, ce n’est pas là ce qui fait l’homme, car tout cela appartient au corps. Nous appelons homme celui qui conserve intact le type de l’homme. Mais comment le définir? On dit que c’est un être raisonnable. Quoi donc! les méchants n’avaient-ils pas aussi la raison? Si, mais cela ne suffit pas: il faut aussi chercher le bien et fuir le mal, dominer les mauvaises passions et obéir aux ordres du Seigneur: voilà l’homme!

4. Pour vous persuader que c’est l’usage di l’Écriture de ne pas accorder le nom d’hommes aux hommes qui se livrent au vice et négligent la vertu, écoutez les paroles de Dieu, que je vous citais hier: Mon Esprit ne restera pas chez ces hommes, car ils ne sont que chair. Cela veut dire: Je leur ai donné une nature composée de chair et d’âme, mais la chair les a tellement enveloppés qu’ils ne songent plus qu’à elle et négligent les vertus de l’âme. Voyez-vous comment, à cause de leur perversité, il les appelle de la chair et non des hommes? Et une autre fois, comme vous allez le voir, l’Écriture dit qu’ils ne sont que de la terre, parce qu’ils s’absorbent dans les pensées de la terre, car elle dit: La terre était corrompue devant Dieu. Il ne s’agit pas ici de la terre proprement dite; ce sont les habitants eux-mêmes qu’elle appelle terre. Dans un autre endroit, elle ne les appelle ni chair, ni terre, mais elle ne les regarde pas comme vivants parce que la vertu leur manque. Écoutez les cris du prophète au milieu de Jérusalem et de cette multitude innombrable: Je suis venu, et il n’y avait pas un homme; j’ai appelé et personne ne m’entendait. (Is. L, 2.) Ce n’était pas qu’il n’y eût bien du monde présent, mais c’était qu’ils ne profitaient pas plus des paroles du prophète que les absents. Et ailleurs encore: Courez et voyez s’il y en a un seul qui soit juste et équitable, et je lui serai propice. (Jér. V,1.)

Vous avez vu que l’Écriture sainte ne donne le nom d’homme qu’à celui qui cultive la vertu: quant aux autres, ils ne sont rien pour elle, mais elle les appelle quelquefois terre et quelquefois chair. Voilà pourquoi, après avoir annoncé le commencement de la généalogie des justes, la sainte Écriture nous dit d’abord: Noé était un homme. En effet, lui seul alors est un homme: les autres ne sont plus des hommes, quoiqu’ils en gardent l’apparence; ils ont été changés en animaux sans raison, et ont perdu par leur volonté perverse la (147) noblesse de leur nature. Quand les hommes raisonnables tombent dans le mal, et s’asservissent à des passions déraisonnables, l’Écriture sainte leur donne des noms d’animaux; ainsi elle dit: Ils sont devenus comme des chevaux qui hennissent après les cavales. (Jér. V, 8.) Voyez comment l’excès de la lubricité fait donner un nom de bête. Ailleurs encore: Le venin des serpents est sous leurs lèvres (Ps. XIII, 3 et 139, 4), pour ceux qui ressemblent à cet animal dissimulé et perfide. D’autres sont appelés chiens muets. (Is. LVI,10.) Il est encore écrit: Comme un serpent sourd et dont les oreilles sont fermées (Ps. LVII, 5), pour indiquer ceux qui ferment leurs oreilles à l’enseignement de la vertu. Il serait trop long de rappeler tous les noms de bêtes que l’Écriture impose à ceux qui se laissent aller à des passions déraisonnables. Ce n’est pas seulement dans l’ancienne loi qu’on peut le voir, mais aussi dans la nouvelle. Écoutez saint Jean-Baptiste disant aux Juifs: Race de vipères, qui vous a appris à fuir la colère prochaine? (Matt. III, 7.) Voyez-vous comment ici encore le nom d’une bête symbolise la ruse? Quoi de plus misérable que ces pécheurs qui ont perdu jusqu’au nom d’homme en méritant les châtiments les plus terribles! car ils ont méprisé les motifs de vertu que leur offrait leur nature et les ont négligés volontairement pour se livrer au vice. Comme ceux qui existaient alors se montraient indignes du nom d’hommes, tandis qu’au milieu d’une pareille disette de vertu, le juste en a montré une bien grande; l’Écriture, en racontant sa généalogie, commence par dire: Noé était un homme. Il est un autre juste auquel ce nom a été donné comme le plus grand éloge, au point qu’on l’appelle surtout ainsi, pour mieux montrer sa vertu. Qui estce donc? C’est le bienheureux Job, l’athlète de la piété, le vainqueur couronné aux applaudissements du monde entier; qui seul a supporté des maux supportables et qui, après avoir essuyé les traits innombrables du démon est resté invulnérable: de même que le diamant qui reçoit impunément tous les chocs, il ne fut point submergé par cette tempête, il la domina, et ayant rassemblé sur son corps toutes les souffrances qui fussent au monde, il vit sa gloire en devenir plus brillante. Non-seulement les douleurs cruelles dont il était accablé ne l’effrayèrent point, mais elles lui inspirèrent de nouvelles actions de grâce: en exprimant sa reconnaissance au milieu de tant d’épreuves il fit au démon une blessure mortelle, et lui prouva qu’il avait tort de tenter l’impossible et de regimber sous l’éperon. Aussi le Dieu de miséricorde louant et vantant ce saint homme même avant qu’il eût subi autant de luttes et de combats, disait au diable: N’as-tu pas considéré mon serviteur Job, auquel nul homme n’est comparable sur la terre, homme irréprochable,,juste, véridique, pieux, et s’abstenant de toute mauvaise action? (Job, I, 8.) Avez-vous observé que Dieu commence par le désigner du nom commun de notre nature? N’as-tu pas considéré mon serviteur Job, auquel nul homme n’est comparable sur la terre? Cependant nous sommes tous semblables, non quant à la vertu, mais quant à la forme: eh bien! cela ne suffit pas pour être homme, il faut encore s’abstenir du mal et faire le bien.

5. Vous avez vu quels sont ceux auxquels l’Écriture sainte a coutume de réserver le nom d’hommes. Aussi dès l’origine le Maître de toutes choses voyant sa créature, dit: Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance, c’est-à-dire pour qu’il commande à toutes les choses visibles et à ses propres passions, pour qu’il commande et ne soit pas commandé. Si, trahissant sa dignité, il supporte le joug au lieu de l’imposer il cesse d’être homme et prend un nom de brute. Voilà pourquoi l’Écriture Sainte, voulant glorifier la vertu de ce juste, dit d’abord: Voici les générations de Noé. Noé était un homme juste. Voici encore un plus grand éloge: juste; ce mot comprend toutes les vertus, car c’est le nom que nous donnons d’ordinaire à celui qui les pratique toutes. Ensuite pour faire concevoir qu’il était parvenu au comble de la vertu, telle qu’on pouvait l’exiger à cette époque, l’Écriture dit: juste et accompli dans son temps. Il a rempli tous les devoirs que renferme l’exercice de la vertu. Voilà ce que signifie le mot accompli: il n’a rien oublié, il n’a fait aucune faute. Il ne faisait pas bien d’un côté et mal de l’autre, il était accompli en toute vertu; c’était cette perfection qu’il fallait montrer au monde. Du reste, pour rendre notre juste plus illustre encore, en considérant l’époque où il vivait et la comparant avec d’autres, l’Écriture dit: accompli dans son temps; à cette époque, dans cette génération si perverse, si adonnée au mal qu’elle ne conservait plus (148) aucune trace de vertu. Eh bien! dans une pareille génération et dans ces temps, le juste non-seulement montra de la vertu, mais la porta au comble, il fut accompli et parfait en tout. Car, ainsi que je l’ai dit, c’est encore donner une plus grande preuve de vertu que de faire le bien au milieu de ceux qui le combattent et de le pratiquer parmi ceux qui voudraient nous en détourner; ainsi tout cela rehausse encore la gloire du juste: Ce n’est. pas là que s’arrêtent les éloges de l’Écriture: elle montre encore l’excellence de sa vertu par l’approbation de Dieu lui-même, puisque, après avoir dit: accompli dans son temps, elle ajoute: Noé plut à Dieu. Sa vertu était si complète qu’elle mérita les éloges de Dieu. Noé plut à Dieu, ce qui revient à dire, il fut approuvé de Dieu, il plut par ses bonnes oeuvres à cet oeil qui ne dort jamais, il s’en fit bien voir par la pureté de sa vie au point que, non-seulement il fut sauvé de l’indignation qui allait tout engloutir, mais encore qu’il fut à la tête des autres survivants. Noé plut à Dieu. Quel homme fut jamais plus heureux, qui put jamais montrer tant de vertu, puisque le Seigneur de l’univers est son panégyriste!

Voilà les honneurs que reçut Noé, et tout homme raisonnable les préférera à tout ce qu’il y a de plus élevé en richesses, en gloire, en puissance, et en toute espèce de félicité humaine: celui qui aime Dieu sincèrement doit les mettre au-dessus d’un royaume. En effet, c’est la véritable royauté que de pouvoir, par une existence irréprochable, nous rendre Dieu clément et propice. Si nous devons craindre l’enfer, ce n’est point pour son feu inextinguible, ses peines terribles et ses tourments éternels, c’est pour la douleur d’avoir offensé un Maître si bon et d’être privés de sa grâce; de même, nous ne devons rechercher cette royauté que par amour pour lui et afin de jouir de sa grâce. Car le plus désirable dans cette royauté est d’obtenir la bienveillance de notre Maître clément; de même ce qu’il y a de plus pénible dans l’enfer, c’est d’avoir perdu cette bienveillance.

Vous avez vu combien la seule appellation de juste nous a été utile à développer, et quel trésor de réflexions nous a fourni la généalogie de cet homme admirable. Suivons donc les règles de l’Écriture sainte, et si nous avons à raconter une généalogie, ne parlons point du père, du grand-père et des aïeux, mais faisons voir seulement la vertu de l’homme dont il s’agit. Voilà la meilleure manière de faire une généalogie. Quel avantage y a-t-il à descendre de parents illustres et vertueux, si l’on a mal vécu? Au contraire, quel inconvénient y a-t-il à n’avoir que des parents obscurs et inconnus, si l’on brille par son mérite? Tel était ce juste, et s’il s’est concilié la faveur de Dieu, ce n’est point à cause de ses parents, car l’Écriture ne nous fait pas remarquer leurs vertus. Cependant, malgré tant d’obstacles et d’embarras, il parvint au comble de la vertu; ce qui vous montre que, si vous êtes attentifs et vigilants, et que vous cherchiez à faire votre salut, rien ne peut vous en empêcher. Si nous cédons à la mollesse, les moindres choses nous arrêteront; mais si nous restons attentifs, mille ennemis conjurés pour nous pousser au mal ne pourront altérer notre zèle. Ainsi les efforts de tant de pécheurs ne peuvent empêcher ce juste de pratiquer la vertu. Il ne faut donc jamais accuser. personne et rendre un autre responsable de sa faute; mais tout imputer à sa propre faiblesse. Et pourquoi m’arrêter aux autres hommes? Le diable lui-même ne doit jamais être regardé comme assez puissant pour, empêcher personne de marcher dans le chemin de la vertu. Il trompe les faibles et les fait succomber, mais il ne les arrête pas de force et ne leur fait point violence. L’expérience nous prouve que si nous voulions veiller, nous montrerions tant de fermeté que les efforts de tous ceux qui voudraient nous pousser au mal seraient impuissants contre nous; nous serions plus solides que le diamant, et nous fermerions l’oreille à ces conseils détestables, Mais si nous sommes négligents, notre inclination nous conduira naturellement dans la route du vice, sans que personne nous conseille ou nous séduise. Si cela n’était pas remis à notre volonté et à la décision de notre âme, si le bon Dieu n’avait pas donné le libre arbitre à notre nature, il aurait fallu que ceux qui appartiennent; à cette nature et sont soumis aux mêmes impressions fussent tous méchants ou tous bons. Mais quand nous voyons nos semblables, éprouvant les mêmes impressions, ne pas en être affectés comme nous; quand nous voyons que par l’énergie de leur raison ils gouvernent leur nature, domptent leur impétuosité, mettent un frein à leur concupiscence, triomphent de la colère, fuient la jalousie, repoussent l’envie, dédaignent la passion des richesses, (149) négligent la gloire, méprisent toutes les félicités de la vie présente, et que, ne respirant que pour la véritable gloire; ils préfèrent la faveur divine à toutes les choses visibles; n’est-il pas évident que le zèle qui leur est propre les justifie avec l’aide de la grâce d’en-haut, tandis que notre faiblesse naturelle compromet notre salut en nous privant de cette assistance divine?

6. Aussi, je vous conjure de réfléchir à tout cela et d’avoir sans cesse dans l’esprit que nous ne devons jamais nous en prendre au diable, mais à notre propre faiblesse. Quand je dis cela, ce n’est pas pour le décharger de toute accusation: loin de là, car il rôde comme un lion. ravisseur,, rugissant et cherchant à tout dévorer. Mais je veux vous affermir, je veux que vous ne pensiez pas être à l’abri du reproche, vous qui, de vous-mêmes, tombez si facilement dans le mal, je veux que vous cessiez de répéter ces paroles frivoles: Pourquoi Dieu a-t-il permis à cet être malfaisant de nous abattre et de nous terrasser? Ces paroles sont complètement insensées. Pourquoi ne pas songer plutôt en vous-même que si Dieu l’a permis, c’est surtout pour exciter en vous la terreur, afin qu’en attendant l’attaque de l’ennemi vous montriez une vigilance et une fermeté continuelles, afin que l’espoir des récompenses, l’attente de ces biens éternels et inexprimables allègent pour vous toutes les fatigues de la vertu? Pourquoi vous étonner que Dieu ait permis tout cela au diable, justement dans l’intérêt de notre salut, pour réveiller notre paresse et trouver l’occasion de nous couronner? Il a préparé l’enfer lui-même pour que la crainte des punitions et des châtiments nous ouvrît l’entrée de son royaume. Voyez combien la bonté du Seigneur est ingénieuse, comment elle fait et dispose tout, non-seulement pour sauver ses créatures, mais pour les rendre dignes de ses ineffables bienfaits. Voilà pourquoi il nous a donné le libre arbitre et mis dans notre âme et notre conscience la connaissance du vice et de la vertu; voilà pourquoi il nous a laissés en présence du diable et nous a menacés de l’enfer; c’est pour que nous ne connaissions pas l’enfer et que nous entrions dans son royaume. Pourquoi vous étonner qu’il ait fait tout cela et bien d’autres choses encore? Il a consenti à quitter le sein de son Père pour prendre une forme d’esclave, à subir toutes les entraves d’un corps, à être enfanté et mis au monde par une femme, par une vierge qui l’a porté pendant neuf fois; à recevoir des langes; à passer pour fils de Joseph, l’époux de Marie; à grandir peu à peu, à être circoncis, à participer aux sacrifices, à souffrir la faim, la soif, la fatigue et enfin la mort, mais, de plus, une mort regardée comme ignominieuse, celle de la croix. Voilà tout ce qu’il a accepté pour notre salut, ce Créateur de toutes choses, ce Dieu immuable qui a tout appelé du néant à l’existence, dont les regards font trembler la terre, dont la gloire éclatante ne peut être contemplée par les chérubins, ces puissances qui n’ont pas de, corps et qui se voilent la face avec leurs ailes pour nous montrer leur admiration; lui qui est chanté par mille et mille anges et archanges, il a consenti pour nous, pour notre salut, à devenir un homme pour nous mieux ouvrir la route de la vie et nous enseigner le meilleur usage à faire de cette nature qu’il nous avait empruntée. Quelle excuse nous resterait-il après tant de prodiges faits pour notre salut, si nous rendions tous ces bienfaits inutiles, si nous trahissions nous-mêmes la cause de notre salut? Aussi je vous conjure d’être vigilants et de ne pas vous laisser aller seulement aux habitudes des autres, mais à examiner chaque jour votre vie avec soin et de voir vos mauvaises et vos bonnes actions. Ainsi travaillons à corriger nos péchés, afin d’attirer sur nous la protection d’en-haut, de devenir agréables à Dieu comme ce juste, et d’entrer dans le royaume des cieux, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui, ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit, gloire, honneur, puissance, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

VINGT-QUATRIÈME HOMÉLIE. « Noé engendra,trois fils, Sem, Cham et Japh et. Or la terre était corrompue devant Dieu et remplie d’iniquité. » (Gen. VI 16.)

1. Que la sainte Écriture doit être lue avec une grande attention. — 2. Table au de la corruption du monde avant le déluge. Quand les bommes se sont pervertis, l’Écriture dédaignant de leur donner le nom d’hommes, les appelle terre et chair. Saint Paul use du même langage. — 3. Explication de cette parole: le temps de tout homme est venu devant moi. Dieu ordonne de construire l’arche. — 4. La bonté de Dieu tempère autant que possible le châtiment exigé par la justice, puis, quand cette bonté ne peut plus retenir le bras de la justice qui tombe sur les pécheurs; elle se tourne tout.entière du côté de Noé qu’elle comble de faveurs et de consolations. — 5. La bonté de Dieu continue à se manifester dans l’ordre qu’il lui donne d’entrer dans l’arche avec des animaux, de se munir de tout ce qui lui sera nécessaire. — 6. Il ne faut pas abuser des nombres dans l’explication de l’Écriture. — 7. Les hommes d’avant le déluge n’eurent pas la même bonne volonté que les Ninivites. — 8. Exhortations.

1. Hier, nous avons recueilli une grande utilité de la généalogie du juste Noé; car d’abord nous avons vu ce qu’il y a de merveilleux dans cette généalogie, et nous avons appris que le mérite de cet homme juste ne consiste pas dans la gloire de ses parents, mais dans la bonté de ses moeurs, qui lui a valu un si grand témoignage de la divine Écriture: En effet, dit-elle, Noé fut un homme juste et parfait au milieu des hommes de son temps; Noé fut agréable à Dieu. Tout notre discours d’hier n’a été que le commentaire de ces quelques paroles. C’est la vertu de la parole divine de renfermer, en un petit nombre de mots, des trésors de pensées; elle prodigue, à ceux qui mettent tous leurs soins à la pénétrer, ses richesses ineffables. Aussi, je vous en conjure, ne nous bornons pas à voir, pour l’acquit de notre conscience, chemin faisant, sans nous arrêter, ce qui paraît dans la sainte Écriture; quand même nous ne rencontrons que des listes de noms ou des récits historiques, ayons soin de rechercher le trésor caché. Voilà, en effet, pourquoi le Christ disait: Scrutez les Écritures. (Jean, V, 39.) C’est que l’esprit de l’Écriture ne se rencontre pas partout à la surface; il faut scruter pour que rien ne reste caché dans la profondeur. Si le simple nom qui marque la nature, je parle en ce moment de ce mot si court, l’homme (Gen. VI, 9), hier nous a fourni des réflexions d’une si grande utilité, quel gain ne recueillerons-nous pas de l’attention vigilante, appliquée à tous les détails de la sainte Écriture? Nous avons, en effet,, un Dieu plein de clémence, et, quand il nous voit inquiets, possédés d’un vif désir de comprendre la parole divine, il ne veut pas alors que rien nous manque; mais, aussitôt, il éclaire notre pensée, il verse dans nos âmes les flots de sa lumière, et son admirable sagesse fait pénétrer en nous la plénitude de la vraie doctrine. Aussi, pour nous exhorter à cette étude, pour nous donner la vivacité du courage, il a décerné le bonheur suprême à ceux qui manifestaient un tel désir: Bienheureux ceux qui sont affamés et altérés de la justice, parce qu’ils seront rassasiés. (Math. V, 6.) Voyez la sagesse du Maître qui nous enseigne; il ne se contente pas de nous exhorter par la considération du bonheur, mais ces paroles: qui sont affamés et altérés de la (151) justice, montrent, à ceux qui les entendent, avec quelle ardeur de courage il faut scruter la parole spirituelle. De même, dit-il, que ceux qui ont faim s’empressent, avec une incroyable ardeur, de chercher la nourriture, de même que ceux qui éprouvent une soif ardente, s’élancent, transportés d’un désir ardent, vers le breuvage qui désaltère, de même il convient de courir à la doctrine spirituelle, comme des gens affamés, altérés. Les hommes animés d’un tel zèle, non-seulement méritent-le bonheur, mais ils obtiennent l’objet de leurs désirs. En effet, dit-il, ils seront rassasiés, c’est-à-dire assouvis; ils assouviront leurs désirs spirituels. Eh bien donc, puisque nous avons un Seigneur si bon, si libéral, nous, de notre côté, courons à lui; concilions-nous sa grâce, afin que lui-même, n’écoutant que sa miséricorde, éclaire nos pensées, noirs découvre la force de la sainte Écriture. Et vous, à votre tour, accueillez, avec toute l’ardeur d’un vrai zèle, la doctrine spirituelle, comme des hommes affamés, altérés: Il arrivera peut-être que la bonté, que la toute-puissance du Seigneur, quel que soit notre néant, par considération pour vous, pour votre utilité, ouvrira notre bouche, y mettra lui-même des paroles qui opéreront sa gloire et voire édification. (Eph. VI, 19.) Jetons tout dans le sein de Dieu; livrons-nous à la grâce d’en-haut; invoquons Celui qui donne la clarté aux aveugles, aux bègues la parole facile, et reprenons la lecture que nous venons d’entendre, afin de vous exposer, mes frères, les pensées que nous aura suggérées sa miséricorde. Mais joignez, je vous en prie, vos âmes à mon âme; soyez attentifs à la parole; loin de vous toutes les pensées de la vie présente! faites que nous puissions jeter la semence spirituelle comme dans une terre grasse et fertile, dont on a arraché les mauvaises herbes et les épines. Voici maintenant, dit l’Écriture, les enfants qu’engendra Noé. Noé fut un homme juste et parfait, au milieu des hommes de son temps; Noé fut agréable à Dieu. C’est là que nous nous sommes arrêtés hier; ce sont donc les paroles suivantes que nous devons nous proposer. Et il engendra trois fils: Sem, Cham et Japh et. Ce n’est pas sans dessein que la divine Écriture nous a fait connaître, et le temps, et le nombre des fils de l’homme juste. Elle veut, par là, nous faire entrevoir, à mots couverts toute la grandeur de sa vertu; car, après avoir dit: Noé, ayant cinq cents ans, elle ajoute: Engendra trois fils. C’est pour nous montrer la grande continence de ce saint homme, au milieu de tous les hommes livrés à tous les excès de l’intempérance; au milieu des générations et, pour ainsi dire, de tous les âges de la vie qui se précipitaient dans le mal. Vous avez entendu la divine Écriture: Mais Dieu voyant que la malice des hommes qui vivaient sur la terre était extrême, que chacun d’eux, dès sa jeunesse, appliquait au mal toutes les pensées de son coeur; ces paroles montrent manifestement que les jeunes gens dépassaient les vieillards, que les vieillards étaient comme les jeunes gens, dans le délire, que l’âge même de l’innocence était précipité dans la corruption.

2. Donc, pour nous faire comprendre de quelle manière, au milieu de ce délire, de cette rage universelle, ce juste resta seul, conservant, d’une âme ferme, la continence, avec les autres vertus, jusqu’à ce qu’il fut parvenu à l’âge de cinq cents ans, l’Écriture, après avoir dit: Noé ayant cinq cents ans, ajoute: engendra trois fils. Voyez-vous, mon bien-aimé, la parfaite tempérance du juste? Ne nous contentons pas, ici, de passer outre sans nous arrêter; mesurons la longueur du temps; considérons la perversité qui s’était étendue sur toute l’espèce humaine, à cause de la mollesse des âmes; considérons tout ce qu’il y a de vertu, de piété, à réprimer, pendant un si long temps, la rage de la concupiscence; à se choisir une route si éloignée de celle que suivent les autres; à s’interdire, non-seulement un commerce illicite, mais jusqu’au commerce légitime et permis: et il engendra, dit l’Écriture, trois fils, Sem, Cham et Japh et; or la terre était corrompue devant Dieu, et remplie d’iniquité. C’est, il me semble, par une disposition de Dieu, que ce juste n’eut de commerce avec son épouse qu’après un si long temps, et attendit si tard pour engendrer ses fils. En effet, comme la grandeur de l’iniquité, de la perversité, rendait nécessaire la destruction générale de la terre, la miséricorde de Dieu voulut conserver ce juste, pour servir de racine et de ferment, pour faire de lui, après la destruction des autres, l’origine et les prémices de l’avenir. Pour cette raison, ce juste, âgé de cinq cents ans, quand il eut ses trois fils, se contenta de ce nombre, déclarant par là que ce qu’il avait fait c’était pour servir les desseins de la divine bonté (152) en faveur du genre humain à venir. Voulez-vous avoir la certitude que nos paroles ne sont pas une conjecture au hasard? considérez le soin que prend ici l’Écriture: après avoir dit que ce juste eut trois fils, elle ajoute aussitôt: or la terre était corrompue devant Dieu et remplie d’iniquité. Voyez-vous, dans la même nature, cette grande et inexprimable différence; à propos du juste, l’Écriture disait: Noé fut un homme juste et parfait au milieu des hommes de son temps; mais, au sujet de tous les autres, elle dit: Or la terre était corrompue devant Dieu et remplie d’iniquité. Ce mot terre désigne la multitude des hommes; c’est parce que toutes leurs actions se rapportaient à la terre, que l’Écriture désigne, par ce mot de terre, et leurs bassesses, et l’excès de leur malignité: De même qu’elle avait dit du premier homme, qu’il perdit, par sa désobéissance, la gloire dont il était revêtu, et qu’il fut assujéti, pour son châtiment, à la mort: Tu es terre et tu retourneras dans la terre (Gen, III, 19); de même, ici, parce que les vices avaient grandi outre mesure, elle dit: Or la terre était corrompue. Et elle ne se contente pas de dire: Or la terre était corrompue, mais elle ajoute: Devant Dieu, et remplie d’iniquité. En effet, ces mots, était corrompue, c’est une hyperbole qui manifeste la malignité sous toutes ses formes. On ne peut pas dire, que ces hommes fussent coupables d’un ou, de deux péchés seulement; ils avaient commis toute espèce d’iniquités, dépassant toute mesure; aussi le texte ajoute

Et la terre était remplie d’iniquité. Ce n’était pas en passant, d’une manière vulgaire qu’ils faisaient le mal; ils commettaient toute espèce de péchés, en ’s’y appliquant avec ardeur. Et voyez comme l’Écriture ensuite ne daigne pas leur accorder le moindre souvenir; elle les désigne du nom de terre, indiquant en même temps, par là, et la gravité des péchés, et l’indignation de Dieu. Or la terre était corrompue, dit le texte, devant Dieu; c’est-à-dire qu’ils faisaient tout au rebours des préceptes de Dieu; foulant aux pieds les commandements de Dieu; perdant, par leur lâcheté, ce maître intérieur que la nature a mis dans l’âme humaine; et la terre était remplie, dit le texte, d’iniquité: Voyez-vous, mon bien-aimé, tout ce que le péché a de funeste; comme il fait que les hommes ne méritent plus d’être appelés de leur nom? Écoutez maintenant ce qui suit: Et le Seigneur Dieu vit la terre, et elle était corrompue. Voyez comme, pour la seconde fois, l’Écriture se sert du mot de terre pour désigner les hommes. Et ensuite, après avoir une fois, deux fois; trois fois, prononcé le mot de terre, pour qu’on n’aille pas s’imaginer qu’il s’agit de la terre matérielle, le texte dit: Car toute chair avait corrompu sa voie sur la terre. Et ici encore, on ne daigne pas prononcer le mot d’homme; le texte dit, chair, pour nous apprendre qu’il ne parle pas de la terre propre. ment dite, mais des hommes revêtus de chair, et tous, appliqués, tout entiers, aux choses de la terre. C’est l’habitude de l’Écriture, nous vous l’avons souvent dit, mes très-chers frères, d’appeler les hommes qui ne voient que la chair, qui n’ont aucune pensée relevée, du nom de chair; c’est ainsi que le bienheureux Paul dit: Ceux qui vivent selon la chair ne peuvent plaire à Dieu. (Rom. VIII, 8.) Eh quoi donc! n’était-ce pas un homme de chair, celui qui écrivait ces paroles? Paul n’a pas voulu dire que ceux qui sont revêtus de chair ne peuvent pas être agréables à Dieu; il parle de ceux qui ne tiennent aucun compte de la vertu, qui ne voient que la chair, ne poursuivent que les plaisirs de la chair, et n’ont aucun souci de leur âme incorporelle, spirituelle. Donc, après que la divine Écriture nous a montré, par ces paroles, la multitude des péchés, l’excès de la malice, la grandeur de l’indignation de Dieu; après avoir, pour flétrir les désirs mauvais, à trois reprisés, appelé du nom de terre les hommes qui vivaient alors, elle les appelle encore du nom de chair, en les dépouillant du nom que leur a donné la nature; et maintenant, par ce qui suit, elle nous montre l’ineffable miséricorde de Dieu, et la grandeur de sa clémence. En effet, que dit-elle? Et le Seigneur dit à Noé.

3. Voyez l’excès de bonté! Dieu s’entretient avec ce juste comme un ami avec son ami; il lui fait part du châtiment qu’il infligera à l’espèce humaine, et il dit: Le temps de tout homme est venu devant moi; ils ont rempli toute la terre d’iniquité, et je les exterminerai avec la terre. Qu’est-ce à dire: le temps de tout homme est venu devant moi? J’ai montré, dit-il, une grande patience, une grande tolérance, en n’infligeant pas le châtiment que je leur tiens en réserve; mais, puisque leur péché, excédant le nombre et la mesure, a fait (153) venir le temps de l’expiation, il faut en finir avec eux, ruiner leur malignité, pour qu’elle ne s’étende pas plus loin: Le temps, dit-il, de tout homme est venu devant moi. Voyez encore ici: de même qu’il disait plus haut, Chacun pense: ainsi, maintenant il dit, De tout homme. Tous conspirent ensemble, tous ont quitté ma cause pour passer à l’iniquité; dans une si grande multitude on ne trouve pas un homme qui tienne compte de la vertu: Le temps, dit-il, de tout homme est venu devant moi; c’est-à-dire, le temps est venu de couper, d’empêcher l’ulcère de gagner plus loin; le temps de tout homme est venu devant moi; comme s’il n’y avait personne pour les voir, pour leur demander compte de leurs crimes, ils se sont abandonnés aux couvres que la loi condamne; ils n’ont pas vu que rien ne m’est caché, à moi qui leur ai donné la vie, et le corps et l’âme, et tant de biens en foule; donc, le temps de tout homme est venu devant moi. Et ensuite, comme s’il voulait s’excuser devant l’homme juste, comme pour lui montrer que c’est l’excès des péchés qui seul a provoqué en lui tant de colère, il dit: Ils ont rempli toute la terre d’iniquité. Ont-ils négligé de commettre, dit-il, quoi que ce soit qui appartienne au péché? La grandeur de leur malignité est visible; c’est une mer qui déborde, toute la terre en est inondée. Voilà pourquoi je les détruis et la terre avec eux; et voici, dit-il, que je les détruis et la terre avec eux. Ils ont été les premiers, par leurs actions contre la loi, à se détruire eux-mêmes: voilà pourquoi j’amène l’universelle destruction; j’opère la suppression qui les efface, eux et la terre, afin que la terre puisse montrer qu’elle est purifiée, qu’elle est purgée de tant de crimes. Essayez maintenant de concevoir ce qui se passa dans l’âme de ce juste, quand il entendit ces paroles de la bouche du Seigneur. Sans doute il avait la conscience de sa grande vertu; cependant ce n’était pas sans douleur qu’il entendait de telles paroles. L’affection, l’amour est le propre des justes; pour le salut des autres ils consentiraient volontiers à tout souffrir. Que dut donc éprouver cet homme admirable, quand sa pensée lui représentait la perte, la destruction de la création tout entière; quand peut-être il soupçonnait, pour lui-même, quelque chose de lugubre? Car il n’était encore assuré de rien; donc, pour prévenir le trouble de ses pensées, pour lui donner quelque consolation dans l’affliction qui devait accompagner un si grand désastre, le Seigneur, après lui avoir dit combien était enracinée la malignité, combien il était urgent de pratiquer une incision profonde, d’extirper le mal: une perte commune, dit-il, sera leur partage; Mais toi, fais-toi une arche. (Gen. VI, 14.) Qu’est-ce à dire? Mais toi: comme tu n’as en rien partagé leur corruption, mais que tu as passé tous les jours de ta vie dans la vertu, je te commande de construire une arche, de pièces de bois équarries, défiant la pourriture; tu y feras de petites chambres et tu l’enduiras de bitume, en dehors et en dedans. Sa longueur sera de trois cents coudées, sa largeur de cinquante et sa hauteur de trente. Le comble qui la couvrira sera haut d’une coudée, et tu mettras la porte de l’arche au côté; tu feras un étage tout en bas, un au milieu, et un au troisième. (Gen. VI, 14, 16,16.) Considérez la divine clémence, la puissance ineffable, la bonté au-dessus de tous les discours. Dieu déclare sa providence à l’égard du juste, en lui commandant de faire une arche; en même temps, il règle la manière dont il faut que l’arche soit construite, la longueur, la largeur, la hauteur, et il lui donne la plus grande des consolations, en lui montrant l’espérance du salut par la construction de l’arche. Quant à ceux qui s’étaient rendus coupables de péchés si graves, il les avertit, par la fabrication de cette arche, de réfléchir sur leurs actions, de venir à résipiscence, pour échapper à la colère. Et, en effet, ce n’était pas un délai de courte durée qu’offrait au repentir la construction de l’arche; le temps, certes, était considérable, suffisant, s’ils n’avaient été plongés dans l’ingratitude, dans l’engourdissement stupide qui les empêcha de corriger leurs erreurs. Il était naturel que chacun d’eux, voyant l’homme juste qui construisait l’arche, que chacun d’eux, averti d’ailleurs de la colère divine, se repentit de ses fautes; il suffisait de vouloir; mais ce délai ne leur fut d’aucune utilité; ils ne se sont pas repentis; ce n’est pas parce qu’ils ne pouvaient pas se repentir, mais parce qu’ils ne le voulaient pas.

4. Et maintenant après avoir donné à l’homme juste les ordres concernant la construction de l’arche, Dieu lui communique, lui raconte la forme du châtiment qu’il devait infliger, et il lui dit: Toi, prépare ce que je fais ordonné; pour moi, une fois que tu auras rempli l’arche. j’aurai soin encore de mettre en sûreté ce qui (154) te regarde. Je vais répandre le déluge sur la terre pour détruire toute chair qui respire et qui est vivante sous le ciel, et toutes les choses qui sont sur la terre finiront. Voyez comme la menace montre bien la grandeur des péchés qui ont été commis. J’infligerai,, dit-il, le même châtiment, et aux êtres doués de raison, et aux êtres dépourvus de raison; car les premiers ont trahi la prééminence qu’ils possédaient; la corruption les a rabaissés à l’état des êtres sans raison; le châtiment ne fera aucune différence. Je vais répandre le déluge pour détruire toute chair qui respire, qui est vivante sous le ciel, et les bêtes de somme, et les oiseaux, et les animaux sauvages, et les quadrupèdes, et tout ce qu’il y a sous le ciel sera détruit. Et, pour que vous sachiez bien que rien ne sera épargné, il dit: Et toutes les choses qui sont sur la terre finiront, car il faut que la terre soit purifiée; mais que cela ne te trouble pas, ne confonde pas tes pensées; c’est parce que je vois, des ulcères incurables que je veux arrêter la malignité qui déborde, afin que les pécheurs ne s’exposent pas à de plus terribles châtiments. C’est pourquoi, même en ce jour, j’écoute encore ma clémence ordinaire; je tempère mon indignation par ma bonté; le châtiment que j’apporte ils le subiront sans douleur, ils n’en auront pas le sentiment. Je ne considère, ni la grandeur de leurs fautes, ni ce qu’ils ont mérité, mais je prévois l’avenir, et, en les frappant d’une juste punition, je veux surtout affranchir la postérité du fléau qui les aura perdus. Ne sois donc pas abattu, ne te trouble pas en m’écoutant; car, s’ils doivent subir le châtiment de leurs fautes, écoute maintenant, j’établirai mon alliance avec toi. (Ibid. 18.) Jusqu’à ce jour, les hommes ont commis des actions indignes, ils ont méconnu mes commandements; c’est avec toi, désormais, que j’établirai mon alliance. Le premier homme, après tant de bienfaits, s’est laissé séduire; il a violé mes commandements; l’enfant né de lui s’est à son-tour précipité dans le même abîme.de malice; il a subi un long châtiment avec la malédiction. Eh bien, sa punition n’a pas corrigé ses descendants, ils ont accumulé les crimes, et m’ont forcé de réprouver leur génération. Plus tard, quand j’ai trouvé Enoch, qui avait fidèlement conservé l’image de la vertu, comme il m’était tout à fait cher, je l’ai enlevé vivant, montrant ainsi à tous ceux qui pratiquent la vertu quelle précieuse récompense ils obtiennent; et je voulais aussi que les autres hommes, jaloux de l’imiter, entrassent dans la voie qu’il avait suivie. Maintenant, puisque tous les hommes qui se sont succédé depuis ont pratiqué le mal; puisqu’au milieu d’une si grande multitude je n’ai trouvé que toi seul qui sois capable de réparer le péché du premier père, c’est avec toi que j’établirai mon alliance. Les bonnes oeuvres de ta vie manifestent ta fidélité à mes commandements. Enfin, pour que l’homme, qui jusqu’alors était resté juste, ne s’afflige pas, en entendant ces paroles, à la pensée qu’il sera seul affranchi d’un si grand malheur, Dieu, pour ainsi dire, le consolant une seconde fois, lui dit: Tu entreras dans l’arche, toi et tes fils, et ta femme, et les femmes de tes fils. Car, bien qu’ils fussent loin d’égaler la vertu de ce juste, cependant ils n’avaient pas pris part aux crimes des autres hommes. Il y a d’ailleurs, deux causes pour lesquelles ils furent sauvés: l’une, c’est que Dieu voulait honorer l’homme juste; c’est en effet l’habitude d’un Dieu plein de clémence, d’accorder à ses serviteurs, par considération pour eux, que d’autres soient sauvés. Cette faveur a été faite au bienheureux Paul, à ce maître qui instruisait la terre, l’illuminant de toutes parts des rayons de la science qu’il portait en lui. Il traversait la mer se rendant à Rome, une grande tempête s’éleva; tous les passagers tremblaient pour leur salut; ils n’avaient plus d’espoir, tant était grande la violence de la tempête. Paul les assembla tous, et leur dit: Ayez bon courage, personne ne périra; il n’y aura que le vaisseau de perdu; car cette nuit même, un ange du Dieu à qui je suis et que je sers, m’a apparu et m’a dit: Ne craignez point, Paul; Dieu vous a donné tous ceux qui naviguent avec vous. (Act. XXVII, 22, 24.) Voyez-vous comment la vertu de cet homme leur a valu d’être sauvés; disons mieux, ce n’est pas cette vertu seulement, mais de plus la bonté du Seigneur: il en fut de même ici, et, ce fut là la première cause. Mais il en est encore une autre: Dieu voulait laisser un ferment, une racine, pour le rétablissement de la race humaine. Ce n’est pas qu’il fût impossible à Dieu de créer l’homme une seconde fois, de tirer une seconde fois, d’un seul homme, une multitude, mais c’est parce qu’il lui parut bon d’agir comme il l’a fait, suivant en cela sa bonté ordinaire.

5. Soyez attentifs, voyez encore la bonté de (155) Dieu dans ce qui suit: car, de même que ses paroles menaçantes annonçaient la mort de l’espèce humaine, et en même temps la destruction des bêtes de somme, des reptiles, des volatiles, des animaux sauvages; de même ici, par égard pour l’homme juste, il commande d’introduire dans l’arche un couple de chaque espèce de ces animaux, pour servir à la reproduction des animaux à venir. De tous les animaux, dit-il, des bêtes de somme, de tous les animaux sauvages, de joute chair, tu feras entrer un couple, afin qu’ils vivent avec toi; et ils seront mâle et femelle. De chaque espèce des oiseaux, de chaque espèce des animaux terrestres, de chaque espèce des reptiles rampant sur la terre, deux entreront avec toi, pour vivre avec toi, et ils seront mâle et femelle. (Gen. VI, 19, 20.) Ne passez pas sans vous arrêter, mon bien-aimé; considérez quel souci, quel trouble de pensées dut donner à cet homme juste le soin à prendre de tous ces animaux. En effet, ce n’était pas assez pour lui de s’occuper dé sa femme et de ses fils, et de ses belles-filles, il lui fallait encore s’inquiéter de tant d’animaux sans raison, qu’il devait nourrir. Mais patience, attendez; vous verrez la bonté de Dieu, comme Dieu soulage le soin qu’il impose à l’homme juste: Tu prendras, dit-il, avec toi, de tout ce qui peut se manger, et tu le porteras dans l’arche, pour servir à ta nourriture et à celle de tous les animaux. (Ibid. 21.) Ne pense pas, dit Dieu, que ma providence t’abandonne; vois, je te commanderie porter dans l’arche tout ce qu’il faut pour votre nourriture et pour la nourriture des animaux, de sorte que vous ne souffriez nullement de la faim, que rien ne vous manque, et que les animaux ne périssent pas, faute de la nourriture qui leur convient. Et Noé, dit le texte, accomplit tout ce que le Seigneur Dieu lui avait commandé, il l’accomplit ainsi. Voyez maintenant, ici, le plus beau des éloges: Noé accomplit tout ce que le Seigneur Dieu lui avait commandé. Il n’accomplit pas telle chose, il ne négligea pas telle chose, mais tout ce qui avait été commandé, il l’accomplit. Et, il l’accomplit ainsi qu’il lui avait été commandé. Il n’omit rien: il accomplit tout, et il prouva, par ses oeuvres, que c’était avec raison que Dieu l’avait jugé digne de sa bienveillance. Quelles couronnes ne mérite pas le témoignage que la divine Écriture décente à ce juste? Quel homme pourrait être plus heureux que celui qui a accompli toutes les oeuvres que Dieu lui avait commandées, qui a montré tant d’obéissance à ses ordres? Et maintenant, voulez-vous savoir quelle parole le Créateur de toutes choses a daigné lui adresser? Écoutez la suite: Et, dit le texte, le Seigneur Dieu dit à Noé: entre dans l’arche, toi et toute ta maison. (Ibid. VII, 7.) Et maintenant, pour nous apprendre que ce n’est pas seulement par un effet de sa faveur qu’il conserve le juste, mais qu’il lui donne la récompense de ses travaux, les prix que sa vertu mérite, il lui dit: Voilà pourquoi je te commande que tu entres dans l’arche, toi et toute ta maison: C’est que je t’ai vu juste et parfait, devant moi, au milieu de cette génération. Grand témoignage, et digne de confiance; car que peut-il y avoir de plus glorieux que d’entendre le Créateur lui-même, Celui qui adonné l’être, décernant son suffrage au juste avec de telles paroles; parce que je t’ai vu juste et parfait, dit le texte, devant moi. Voilà la vraie vertu, la vertu qui se montre devant Dieu, la vertu dont rend témoignage l’oeil qu’on ne peut tromper. Ensuite, le Dieu plein de bonté nous enseigne la mesure de la vertu qui était alors exigée d’un juste: (En effet, il n’attend pas de tous la même mesure de vertu: la variété des temps amène la différence dans la vertu qu’il réclame.) Dieu dit parce que je t’ai vu juste et parfait devant moi au milieu de cette génération, si dépravée, si corrompue, si ingrate. Je t’ai vu juste, c’est toi seul que j’ai trouvé agréable; c’est toi que j’ai vu tenant compte de la vertu, toi seul as paru juste, à mes yeux, devant moi; tous les autres périssent, et je t’ordonne d’entrer, avec toute ta maison, dans l’arche: des animaux qui sont purs, je t’ordonne d’introduire dans l’arche sept couples; auparavant il avait d’une manière indéterminée ordonné d’introduire un seul couple de tous les animaux sans distinction, et maintenant pour compléter son commandement, il ajoute: De tous les animaux qui sont purs, prends sept mâles et sept femelles; et de tous les animaux impurs, deux mâles et deux femelles. Il en donne bientôt l’explication; il ajoute: Afin d’en conserver la race sur la face de toute la terre. Il est curieux, ici, de se demander comment cet homme juste savait quels étaient les animaux purs, quels étaient les animaux impurs. Car on n’avait pas encore fait la distinction que Moïse établit plus tard et sanctionna dans les lois des Juifs. Comment donc Noé pouvait-il la faire de lui-même? Par la (156) science qui lui était naturelle et que la raison lui suggéra aussi. Il n’y a rien d’impur dans les créatures que Dieu a faites; comment pourrions-nous appeler immonde une créature qui a reçu d’en-haut l’approbation du Créateur? En effet, la divine Écriture nous dit: Dieu vit toutes les choses qu’il avait faites, et elles étaient très-bonnes. (Gen. I, 32.) Mais, plus tard, la nature seule produisit cette distinction. Et ce qui vous fera voir que nous disons la vérité, c’est que dans certains pays, certaines personnes s’abstiennent de certains animaux, regardés comme des animaux immondes, et qu’on méprise, tandis que d’autres personnes se nourrissent des mêmes animaux: c’est la coutume qui les autorise. Eh bien 1 de même, à cette époque, la seule science que ce juste avait en lui, lui montrait de quels animaux on pouvait se nourrir, quels animaux étaient immondes, non qu’ils le fussent en réalité, mais parée qu’on les regardait comme des animaux immondes. Pourquoi, en effet, répondez-moi, je vous prie, regardons-nous l’âne comme un animal immonde, quoiqu’il ne se nourrisse que de plantes, tandis que nous regardons comme une nourriture convenable d’autres quadrupèdes, quoiqu’ils se nourrissent d’un aliment immonde? Ainsi la science naturelle, qui vient de Dieu d’ailleurs, enseignait ces choses. On pourrait, en outre, faire une autre réponse; c’est que Dieu, qui avait fait le commandement, avait en même temps accordé à Noé la connaissance dont il avait besoin. Mais en voilà assez sur les animaux immondes et sur ceux qui ne le sont pas.

6. Mais maintenant se présente ici une autre question: Pourquoi, des animaux impurs, deux couples; des animaux purs, sept couples? Et encore: pourquoi pas six, huit, mais sept? Le développement est peut-être un peu long, mais si vous n’êtes pas fatigués, si vous voulez bien, nous vous résumerons, mes frères, nos pensées sur ce sujet; nous voulons dire, celles que la grâce divine nous aura inspirées. On débite, en effet, grand nombre de fables différentes à ce propos; c’est pour beaucoup d’esprits une occasion de tenter des observations, par le moyen des nombres. Mais ce n’est pas ici la sagesse qui observe, c’est la curiosité intempestive des hommes qui se livre à des fictions, fécondes en hérésies, ce que vous allez voir tout de suite. En effet, souvent (c’est à tel point que l’abondance des preuves va fermer la bouche à ceux qui font des nouveautés, en se fondant sur leurs opinions à eux), nous trouvons dans l’Écriture des nombres qui marquent des couples: Ainsi, quand le Seigneur envoya ses disciples, il les envoya deux par deux; or, ils étaient douze en tout; et il y a quatre évangiles; mais il serait inutile, mes frères, de vous rappeler ce que vous ont trop bien appris ceux qui en ont assourdi vos oreilles (1).

Il faut vous apprendre maintenant pourquoi Dieu a donné l’ordre d’introduire sept couples des animaux purs. Ce plus grand nombre, d’animaux purs, c’était pour ménager, à l’homme juste et à ceux qui étaient avec lui, une consolation, à cause de l’utilité qu’ils en retireraient. Maintenant tous ces couples de sept mâles et de sept femelles, si vous en cherchez la raison, vous donnent une marque éclatante de la piété de l’homme juste. Le Dieu plein, de bonté connaissait sa vertu; il savait que ce juste, touché de la miséricorde du Seigneur, après avoir foui d’un si grand bienfait de la divine faveur, quand il se verrait sauvé d’un si grand désastre, délivré de tout péril, affranchi. de la captivité qu’il subit dans l’arche, manifesterait sa reconnaissance, et lui offrirait en actions de grâces des victimes et des sacrifices. Dieu ne voulut pas que les couples fussent dépareillés; voilà pourquoi le Seigneur, qui prévoyait les sacrifices de la reconnaissance, ordonna d’introduire sept mâles et sept femelles de toutes les espèces d’oiseaux; c’était afin que, quand la destruction universelle cesserait, quand l’homme juste manifesterait la piété de son âme, les couples des oiseaux et des autres animaux ne fussent pas dépareillés. C’est ce que la suite de ce discours vous montrera, quand. nous serons arrivés au moment que j’indique. Vous verrez, en effet, que l’homme juste se conduisit ainsi; vous venez, d’apprendre pourquoi l’ordre fut donné d’introduire dans l’arche sept mâles et sept femelles; ne supportez donc plus ceux qui composent des fables, qui s’insurgent contre I’Écriture sainte, et qui donnent les inventions de leur cerveau comme des dogmes sacrés. Donc, après que Dieu eut communiqué ses ordres, nettement exprimés, au sujet des

1. Ce n’est pas sans raison que saint Chrysostome s’attaque ici à ceux qui, dans l’explication de la sainte, Écriture, tenaient trop grand compte des nombres: tels étaient non-seulement Philon et Clément d’Alexandrie, mais aussi Eusèbe en quelques endroits, et même d’autres Pères. Pierre Bongo a composé un gros livre sur ce sujet.

oiseaux, des animaux purs et des animaux impurs, et des aliments, il dit à l’homme juste: Je n’attendrai plus que sept jours, et, après cela je ferai pleuvoir sur la terre, durant quarante jours et quarante nuits, et j’exterminerai de dessus la terre toutes les créatures que j’ai faites, depuis l’homme jusqu’aux bêtes de somme. (Gen. VII, 4). Attention ici, je vous en conjure; voyez encore, dans ce que nous venons de vous dire, l’excellence de la bonté di,vine; après une si longue patience, Dieu déclare qu’il attendra encore sept jours; il veut, par la terreur, corriger les hommes, et lès ramener au repentir. Ce. qui prouve que c’est bien là sa pensée, qu’il ne veut-pas faire pleuvoir sur les hommes ce déluge qu’il annonce, c’est ce qui est arrivé aux habitants de Ninive. Voyez bien, comprenez, la différence entre ceux de Ninive et les hommes d’autrefois. C’est en vain que, pendant tant d’années, ces hommes entendirent répéter que les plus grands malheurs étaient à leurs portes; ils ne renoncèrent pas à leurs iniquités; c’est là, en effet, notre habitude; nous devenons négligents, quand on ajourne la punition; mais quand les fléaux tombent sur nous; nous nous humilions alors, et nous montrons que nous sommes convertis. C’est ce qui est arrivé aux gens de Ninive: quand ils entendirent ces paroles: Encore trois jours et Ninive sera détruite (Jean, III, 4), non-seulement ils ne désespérèrent pas, mais ils se réveillèrent, et ils s’abstinrent si bien de toute action mauvaise, et ils mirent tant de-soins à se confesser qu’ils étendirent jusque sur les animaux la confession; non pas que les animaux se soient confesses; comment auraient-ils pu le faire n’ayant pas la parole? mais les Ninivites voulaient; par ce moyen, se concilier la miséricorde du Dieu de bonté. On publia un jeûne, dit l’Écriture; le roi ordonna, de sa bouche, que-ni les brebis, ni les boeufs, ni les autres animaux ne fussent point menés aux pâturages, et ne bussent point d’eau. (Jon. III, 7). Tout le peuple, tous, couverts de sacs, et le roi lui-même, sur son trône, firent une grande pénitence, avec les animaux, et cette pénitence, ils l’accomplirent sans savoir s’ils échapperaient au châtiment, car ils disaient: Qui. sait si Dieu ne se retournera point vers nous pour nous pardonner? (Jean, IX.)

7. Avez-vous compris la sagesse de ces barbares? Avez-vous compris que la brièveté du délai ne les a pas frappés d’engourdissement, ni jetés dans le désespoir? Voyez maintenant ces hommes du déluge; après tant d’années d’attente, lorsqu’ils entendirent ces paroles: Encore sept jours, et le déluge viendra, ils ne se sont pas convertis; ils sont restés dans leur insensibilité stupide; d’où il faut dire que c’est notre volonté qui est la cause de tous les maux. En effet, et ces hommes-là et les hommes de Ninive avaient même nature, mais non même volonté; aussi leur sort ne fut-il pas le même. Ceux de Ninive échappèrent au désastre; Dieu dans sa bonté, dans sa clémence, agréa leur repentir; mais les autres furent engloutis, et périrent tous, de la destruction universelle: Je n’attendrai plus, dit-il, que sept jours, et, après cela, je ferai pleuvoir sur la terre. Ensuite, pour ajouter à la terreur, il dit: Durant quarante jours et quarante nuits. Qu’est-ce à dire? Ne pouvait-il pas, s’il avait voulu, en un seul jour faire pleuvoir tout le déluge? Que dis-je, en un seul jour? Un seul moment lui suffisait. Mais ce qu’il dit, c’est à dessein; il veut inspirer la terreur, et, en même temps, ménager à ces hommes l’occasion d’échapper au châtiment, qui était déjà à leurs portes: Et j’exterminerai, dit-il, de dessus la terre, toutes les créatures que j’ai faites, depuis l’homme jusqu’aux animaux. Voyez comment, une fois, deux fois, il prédit la destruction, et cependant il s’abstient; tout ce qu’il faisait, c’était pour nous montrer que c’était avec raison qu’il leur infligeait un châtiment si terrible, c’était afin qu’aucun homme ne pût prétexter l’ignorance, afin que nous ne pussions pas dire: S’il avait attendu au lendemain, peut-être se seraient-ils repentis, peut-être se seraient-ils abstenus de leurs actions mauvaises, peut-être seraient-ils retournés à la vertu. C’est encore pour cette raison qu’il nous a fait savoir le nombre des années, et qu’il a ordonné la construction de l’arche. Et, après tous ces préliminaires, il annonce encore sept jours, afin de faire taire toutes les langues qui parlent au hasard, sans réserve et sans pudeur. Et Noé, dit l’Écriture, accomplit tout ce que le Seigneur Dieu lui avait commandé. Voyez comme la divine Écriture célèbre ici la sagesse et l’obéissance de l’homme juste. Elle nous enseigne qu’il n’a rien négligé de ce qui lui avait été commandé, et qu’en accomplissant tout, il a encore prouvé, par cette obéissance, la Perfection de sa vertu.

8. Imitons donc ce juste; nous aussi, accomplissons avec zèle les commandements de Dieu, et ne méprisons pas les lois que le Christ nous a apportées; conservons-les toujours dans notre mémoire; empressons-nous de faire des bonnes oeuvres; ne nous relâchons pas dans la conduite qui nous assure notre salut, et cela surtout, s’il est vrai qu’aujourd’hui le Christ exige de nous une vertu, d’autant plus grande, que nous avons reçu de plus grands biens en partage. Voilà pourquoi le Christ disait: Si votre justice n’est pas plus abondante que celle des Scribes et des Pharisiens, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux. (Math. V, 20.) Méditons donc cette parole; sachons nous y arrêter; réfléchissons sur la rigueur du châtiment réservé à ceux qui, non-seulement ne travaillent pas à surpasser ces scribes, mais encore n’égalent pas leurs oeuvres et ne s’inquiètent pas d’éteindre la colère qu’ils ressentent contre le prochain; de conserver la pureté d’une langue qui ne connaît pas le parjure; de préserver leurs regards de spectacles funestes; d’accomplir le commandement de Dieu, qui nous ordonne, non-seulement de supporter avec courage l’injustice dont nous sommes victimes, mais de répondre à la haine en la comblant de nos bienfaits. Si quelqu’un veut plaider contre vous, dit l’Évangile, pour vous prendre votre robe, abandonnez-lui encore votre manteau. (Math. V, 40.) Nous, au contraire, trop souvent, nous essayons de commettre l’injustice contre le prochain, ou de nous venger de celui qui nous blesse, quoiqu’il nous soit commandé, non-seulement d’aimer ceux qui nous aiment, car les publicains en font autant (Ibid. 46), mais d’être bons, d’être des amis pour nos ennemis. Nous ne savons même pas rendre à nos amis l’amour qu’ils ont pour nous. Aussi je souffre et je pleure quand je vois, parmi nous, que la vertu est une rareté; la malice, une force qui grandit chaque jour; que la crainte de la damnation n’arrête pas notre course dans la perversité, que l’amour de la royauté céleste ne nous excite pas à cheminer dans la vertu; nous sommes tous, passez-moi le mot, des troupeaux qu’on emmène; nous allons sans penser, ni à l’heure terrible de la dernière épouvante, ni aux lois qui nous sont imposées par Dieu, et tous nous regardons ce que pensent les autres, nous poursuivons la gloriole qui vient du monde, et nous ne voulons pas écouter l’Évangile: Comment pouvez-vous croire, vous qui recherchez la gloire qui vient des hommes, et qui ne recherchez point la gloire qui vient de Dieu seul? (Jean, V, 44.) S’il est vrai qu’en désirant cette gloire humaine; on perd la gloire divine,il n’en est pas de même pour qui recherche sans cesse la gloire divine; celui-là ne perd même pas la gloire qui vient des hommes. Dieu lui-même nous a fait cette promesse: Cherchez premièrement le royaume de Dieu et toutes ces choses vous seront données par surcroît. (Math. VI, 33.) Oui, celui qui possède ce divin désir, entraîne tous les autres biens à sa suite; qui s’envole vers Dieu, sur les ailes de l’âme, regarde comme si elle n’était pas toute la prospérité présente; les yeux de la foi, quanti ils voient ces biens ineffables, ne voient plus, même les biens visibles, tant est grande, des uns aux autres, la différence. Mais je ne vois personne qui préfère l’invisible au visible. Aussi je m’afflige, et une douleur continuelle est dans mon coeur. L’expérience des choses ne nous a rien appris; ni les promesses de Dieu, ni la grandeur de ses dons, ne font naître dans nos âmes le désir de posséder son royaume; toujours à terre et rampant, nous préférons la terre au ciel, le présent à l’avenir, ce qui s’enfuit avant de paraître à la félicité durable; le plaisir d’un jour à l’éternelle ivresse. Je sais bien que ces paroles, pour vos oreilles délicates, sont des piqûres qui les blessent, mais pardonnez-moi.

C’est parce que je désire votre salut que je vous parle; c’est parce que j’aime mieux vous voir échapper, grâce aux quelques tracasseries d’ici-bas, à l’éternel supplice, que payer quelques chétifs plaisirs d’un châtiment sans fin. Si vous vouliez m’entendre, vous secoueriez un découragement intempestif, surtout quand il vous reste encore quelques moments de cette sainte quarantaine; oui, vous pouvez vous purifier de vos fautes; vous concilier toute la bonté de Dieu. Le Seigneur n’a besoin ni de jours, ni d’années; si nous voulons, dans ces deux semaines qui nous restent, nous allons nous redresser, nous relever tout à fait. En trois jours, les habitants de Ninive ont montré leur repentir, et Dieu leur a montré son amour; à plus forte raison aura-t-il des regards pour nous; nous n’avons qu’à prouver la sincérité de notre repentir, qu’à rejeter la malignité, qu’à prendre résolument la route qui conduit à la vertu. Car, pour ces pécheurs, je pare de ceux de Ninive, voici le témoignage de la (159) divine Écriture: Dieu vit qu’ils s’étaient convertis, en quittant leur mauvaise voie. (Jon. III, 10.) Donc s’il nous voit, nous aussi, maintenant, nous retourner du côté de la vertu, nous écarter du vice, nous animer du zèle des bonnes oeuvres, il accueillera notre conversion, il nous, il nous affranchira du fardeau de nos fautes; à nous, les dons de ses mains. Car nous éprouvons moins le désir de nous délivrer du péché, de conquérir le salut, qu’il ne désire, lui, qu’il ne lui tarde de nous gratifier du parfait affranchissement de la réconciliation, du salut, de nous en assurer la jouissance. Aussi, je vous en conjure, réveillons-nous; demandons-nous, chacun à nous-mêmes, voyons, examinons quelle correction de nous-mêmes avons-nous opérée en ces jours, quelle utilité avons-nous recueillie de cet enseignement continuel, quel fruit en avons-nous remporté pour l’édification du prochain, quel vice avons-nous détruit en nous-mêmes, quelle résolution d’embrasser la sagesse avons-nous prise, en entendant chaque jour tant d’exhortations? Pensons aux bonnes couvres, ne nous lassons jamais de sanctifie notre vie; que celui qui voit prévaloir, contre ses bonnes intentions, la force des mauvaises habitudes, qui le contraint de persévérer dans le mal, que celui-là se fasse violence, soumette sa lâcheté à sa raison, ne souffre pas que le vice fasse de nouveaux progrès dans son âme; qu’il s’arrête, qu’il rompe avec les habitudes vicieuses; plus de fougue pervertie; plus de pensées déréglées; qu’il médite sur le jour d’épouvante; qu’il arrête ses regards sur le feu resplendissant de la table terrible, sur la flamme qui brûle, sur les dispositions qu’il convient d’apporter à cette table, c’est la pureté sans tache, c’est la pureté parfaite; qu’il chasse, extermine les pensées coupables; que ce soit là, en ces jours, pour chacun de nous, la préparation intérieure; purifions notre âme, faisons tous nos efforts pour prendre dignement notre part du festin eucharistique sur la terre, afin de jouir ensuite de ces biens ineffables, que Dieu a promis à ceux qui l’aiment, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit, la gloire, l’empire, l’honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Le texte qu’on vient de lire montre l’excellence de la bonté de Dieu et l’excès de la malice des hommes. — 2. De même que le repentir peut faire révoquer à Dieu ses menaces; ainsi, la persistance dans le péché le force quelquefois à envoyer le châtiment plus tôt qu’il ne l’avait annoncé. Dans le châtiment de la vie future, Dieu tient compte de ce que les pécheurs ont déjà souffert en ce monde. — 3. Nouveau délai de sept jours accordé aux hommes; saint Chrysostome affirme que ce délai eût suffi aux hommes pour obtenir leur pardon s’ils avaient voulu faire pénitence. — 4. Explication de ces mots: Dieu ferma l’arche par dehors. — 5. Noé le juste, recouvre dans l’arche l’ancien pouvoir du premier homme sur les animaux. — 6. Table au de la destruction du monde par le déluge. — 7. Exhortation.

1. Je veux vous entretenir de nouveau du sujet qui nous a occupés hier, mes très-chers frères, et reprendre l’histoire du juste Noé. Les vertus de ce juste sont un trésor de richesses, et il est de notre devoir de faire tous les efforts dont nous sommes capables, de passer en revue, pas à pas, lentement, ces vertus, afin d’augmenter par là les richesses de vos âmes. Faites en même temps que moi des efforts; soyez attentifs, je vous en prie; ne laissez échapper ici aucune des pensées que nous allons trouver en réserve. Ce qu’il faut d’abord, c’est vous rappeler, mes frères, où s’est terminé l’enseignement d’hier, pour reprendre, aujourd’hui, notre discours à cet endroit; les paroles que nous avons aujourd’hui à vous faire entendre auront ainsi plus de clarté. Où s’est donc arrêté l’enseignement d’hier? Le Seigneur Dieu, dit le texte, dit à Noé: Entre, toi, et toute ta maison avec toi, dans l’Arche, parce que je t’ai vu juste et parfait devant moi, au milieu de cette génération; de tous les animaux purs, introduis dans l’arche sept couples; et, des animaux impurs, deux couples. Car je n’attendrai plus que sept jours, et après cela, je ferai pleuvoir sur la terre, durant quarante jours et quarante nuits, et j’exterminerai de dessus la terre toutes les créatures que j’ai faites, depuis l’homme jusqu’aux animaux; et Noë accomplit tout ce que le Seigneur Dieu lui avait commandé (Gen. VII, 1, 5.). C’est jusque là que nous nous sommes avancés; c’est là que s’est arrêté l’enseignement que nous vous avons donné. Peut-être n’avez-vous pas oublié notre explication, mes frères, sur la. question de savoir pourquoi Dieu donna l’ordre d’introduire dans l’arche sept couples des an{maux purs et deux des animaux impurs. Eh bien, abordons aujourd’hui la suite de l’Écriture, et voyons ce qu’elle nous dit après que Noé fut entré dans l’arche. C’est maintenant, plus que jamais, qu’il nous faut montrer notre zèle, lorsque le temps du jeûne nous permet de jouir plus souvent de vos réunions si douces; nous affranchit des voluptés honteuses; réveille nos âmes et facilite notre attention, notre application à la parole. Nous devons donc à présent, parler sur le texte qui commence la lecture de ce jour. Noé avait, dit le texte, six cents ans, lorsque les eaux du déluge inondèrent la terre. Appliquez-vous, je vous prie, ne passons pas négligemment sur cette parole; (161) elle est courte, et néanmoins elle renferme quelque trésor caché; elle nous révélera si nous sommes attentifs, l’excellence de la bonté de Dieu et l’excès de la malice des hommes. Noé avait six cents ans. Ce n’est pas sans raison que la divine Écriture nous a enseigné le nombre des années du juste, ce n’est pas seulement pour nous apprendre son âge, mais c’est que l’Écriture nous a d’abord dit: Noé avait cinq cents ans. (Gen. V, 31.) Et, après nous avoir montré ce nombre d’années, elle nous a raconté la corruption des hommes dépassant toute mesure, la pensée de chaque homme s’appliquant au mal, dans chacun d’eux, dès sa jeunesse; et voilà pourquoi Dieu dit: Mon esprit ne demeurera pas toujours avec ces hommes, parce qu’ils ne sont que chair. (Gen. VI, 3.) Il leur annonce ainsi d’avance que son indignation déborde; ensuite, voulant leur donner un temps suffisant pour se repentir, pour échapper aux effets de son indignation, il dit: Le temps de l’homme ne sera plus que de cent vingt ans (Ibid. VI, 3); c’est-à-dire j’attendrai encore, j’ajouterai, à ces cinq cents ans, pendant lesquels cet homme juste, rien que par le nom qu’il porte, les a suffisamment avertis, leur a suffisamment conseillé, pour peu qu’ils voulussent être attentifs, de renoncer à l’iniquité, de se convertir à la vertu. Maintenant encore, malgré tant de patience dans le passé, je leur fais la promesse de les supporter cent vingt années de plus, afin qu’ils emploient comme il convient le temps qui s’écoulera encore; afin qu’ils s’écartent de l’iniquité qu’ils embrassent la vertu. Et il ne lui suffit pas de promettre cent vingt ans, il commanda au juste de construire une arche dont le seul aspect, suffisait pour raviver leur mémoire, et ne permettait à personne d’ignorer la grandeur du châtiment à venir. Car, ce seul fait, que ce juste, qui était parvenu à la vertu la plus haute, construisait l’arche avec tant d’ardeur, devait suffire pour inspirer à tous ceux qui n’étaient pas dépourvus de sens l’angoisse et l’épouvante; pour leur persuader d’apaiser enfin le Dieu qui leur montrait ainsi sa clémence et sa bonté. En effet, si ces barbares, je parle des habitants de Ninive (il est nécessaire que je les produise encore au milieu de vous, ce sera une preuve plus éclatante et de l’excessive malignité des hommes du déluge et de la grande sagesse des pécheurs qui se sont sauvés)… (1) en effet, Notre

Cette phrase inachevée est la reproduction exacte du texte. Il ne faut, pas oublier que le style du commentaire sur la Genèse est très-négligé. On voit un exemple remarquable de ces longues parenthèses fréquentes dans saint Chrysostome et particulièrement dans ce. commentaire.

Seigneur dans ce jour terrible, j’entends le jour du jugement, faisant comparaître les serviteurs avec les serviteurs, prononcera la condamnation, en montrant que ceux qui ont joui des mêmes biens, qui ont reçu dés mêmes biens leur part, n’ont pas pratiqué la même vertu: souvent encore il compare l’inégalité des conditions, pour condamner plus rigoureusement les négligents et les lâches. C’est ainsi qu’il dit dans les Évangiles: Les Ninivites s’élèveront, au jour du jugement, contre cette race, et la condamneront, parce, qu’ils ont, fait pénitence à la prédication de Jonas, et cependant il y a ici plus que Jonas. (Matth. XII, 41.) Ces paroles revenaient à dire: Des barbares, dont on n’a pris aucun soin,qui n’ont pas entendu l’enseignement des prophètes, qui n’ont pas vu de signes, qui n’ont pas contemplé de miracles, qui n’ont vu qu’un homme, un seuls un échappé de naufrage; après avoir entendu des paroles faites pour les jeter dans le désespoir, et la dernière perplexité, à tel point qu’ils auraient eu raison dé mépriser et cet homme et ses discours, ces barbares non-seulement n’ont pas méprisé les paroles du prophète, mais, dans le court espace de trois jours, ces hommes ainsi surpris, ont fait une pénitence si active, si fervente, qu’ils ont fait révoquer l’arrêt du Seigneur. Ces Ninivites, dit-il, condamneront cette génération pour qui on a dépensé tant de soins, qui a été nourrie des livrés des prophètes, qui a vu chaque jour des signes et des miracles. Ensuite, pour montrer l’excès de l’incrédulité de ces juifs, il constate l’admirable sagesse des Ninivites, parce qu’ils ont fait pénitence à la prédication de Jonas; et cependant il y a ici plus que Jonas: Voyez, dit-il, ces Ninivites, à l’aspect d’un homme méprisable, à l’aspect de Jonas, ont accueilli sa prédication, et ils ont accompli là plus parfaite pénitence: et ceux-ci, à l’aspect de Celui qui est beaucoup plus que Jouas, qui est le Créateur même de l’univers, vivant au milieu d’eux; opérant tant et de si grands miracles, chaque jour purifiant les lépreux, ressuscitant les morts, corrigeant les vices de la nature, chassant les démons, guérissant les maladies, accordant dans sa pleine puissance la rémission des péchés, ils n’ont pas montré la même foi que les barbares.

2. Mais reprenons la suite de notre discours, pour volis faire voir l’excès du délire des uns, la laborieuse diligence, la sagesse des autres: les Ninivites, resserrés dans l’étroit espace de trois jours, n’ont pas désespéré de leur salut, ils se sont hâtés de faire pénitence, de se laver de leurs fautes, de se rendre dignes de la bonté du Seigneur; au contraire, ces hommes du déluge, à qui on ajoutait cent vingt ans pour se repentir, n’ont retiré de ce délai aucun avantage. C’est pourquoi le Seigneur, devant l’excès de leur malignité, les voyant précipités de plus en plus dans les crimes, leur inflige un remède qui agit promptement; il fait disparaître le ferment de la perversité; il en purge le monde. De là ces paroles: Noé avait six cents ans lorsque les eaux du déluge inondèrent la terre. Déjà nous avons appris à quelle époque le Seigneur déclara son indignation, et en prédit l’effet; Noé avait cinq cents ans: quand le déluge tomba, il avait six cents ans; il y eut donc ainsi, entre la prédiction et le déluge, un intervalle de cent ans. Dans le cours d’un si grand nombre d’années, ils ne firent pas le moindre progrès vers le bien, malgré ce grand enseignement de la construction de l’arche par Noé. Mais peut-être, demandera-t-on, pourquoi le Seigneur qui avait dit: Le temps de l’homme ne sera plus que de cent vingt ans, le Seigneur qui avait promis que sa patience attendrait pendant ce nombre d’années, n’attend-il pas que les années promises soient entièrement accomplies pour opérer la destruction universelle? Je dis que cela même est la plus forte marque de sa bonté. Quand il vit que, chaque jour, ils commettaient des fautes irréparables; que, non. seulement son inexprimable patience ne leur était d’aucune utilité, mais que les ulcères s’étendaient, alors il retrancha du temps pour les empêcher de s’exposer à des châtiments plus sévères. Mais, m’objecte-t-on, quel châtiment peut être plus sévère que celui-ci? Il est, n’en doutez pas, mes bien-aimés, un châtiment plus sévère, plus terrible, le châtiment sans fin, le châtiment de l’âge à venir. Quelques pécheurs, pour avoir ici subi le châtiment, n’échappent pas cependant à l’autre; seulement l’autre châtiment sera plus léger; la rigueur des supplices endurés ici-bas, c’est autant de moins pour l’avenir. Écoutez le Christ, déplorant le malheur de Bethsaï de: Malheur à toi, Chorazim! dit-il; malheur à toi, Bethsaï de! parce que, si les miracles qui ont été faits au milieu de vous, avaient été faits dans Sodome, il y a longtemps qu’elle aurait fait pénitence, dans le sac et dans la cendre. C’est pourquoi je vous déclare qu’au jour du jugement, Sodome et Gomorrhe seront traitées moins rigoureusement que vous. (Matth. XI, 21, 22; Luc, X, 13, 14.) Voyez-vous, mon bien-aimé, comment cette expression, moins rigoureusement, montre que ces villes, quoiqu’elles aient subi sur la terre un si grand châtiment, cet incendie étrange, étonnant, supporteront aussi, dans l’avenir, un autre châtiment encore, plus léger toutefois, parce qu’elles ont déjà éprouvé un effet terrible de l’indignation de Dieu? Donc, pour préserver les hommes du déluge, des supplices plus rigoureux auxquels les exposeraient les péchés qu’ils amoncelaient sur eux, le Dieu de bonté, le Dieu de clémence, voyant qu’ils étaient incapables de repentir, abrégea le temps pendant lequel il avait promis de patienter encore. Car, de même qu’à l’égard de ceux qui s’empressent d’obéir à ses avertissements, il écoute sa naturelle bonté, révoque ses décrets, agrée les repentirs, affranchit ceux qui se convertissent des supplices qui les menaçaient; de même, quand il promet d’accorder quelques biens, par exemple, un temps pour se repentir, s’il voit que ses promesses ont été faites à des pécheurs indignes, alors aussi il révoque ses promesses. Voilà pourquoi il disait par la voix du prophète: Quand j’aurai prononcé l’arrêt contre un peuple, ou contre un royaume, pour le perdre et pour le détruire jusqu’à la racine; si cette nation fait pénitence, je me repentirai aussi moi-même du mal que j’avais résolu de lui faire. Et ensuite: Quand je me serai déclaré en faveur d’une nation, ou d’un royaume, pour l’établir et pour l’affermir, si ce royaume, ou si cette nation pèche, je me repentirai moi aussi dit bien que j’avais résolu de lui faire. (Jérém. XVIII, 7, 8, 9, 10.) Voyez-vous comme c’est de nous que Dieu reçoit les occasions, aussi bien de la miséricorde qu’il nous an. nonce, que de la colère qu’il fait éclater? C’est pourquoi, au moment du déluge, il écourte le temps, parce que les hommes abusaient de la longueur du temps. Aussi Paul disait à ces stupides qui n’admettent pas le salut opéré par le repentir: Est-ce que vous méprisez les richesses de sa bonté, de sa patience et de sa longue tolérance? Ignorez-vous que la bonté de Dieu vous invite à la pénitence? et cependant, (163) par votre dureté, et par l’impénitence de votre coeur, vous vous amassez un trésor de colères, pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu. (Rom. II, 4, 5.) Voyez-vous comment cet illustre docteur de l’univers nous enseigne que ceux qui abusent de la patience de Dieu à attendre notre repentir s’exposent à une peine plus grave, à de plus rigoureux châtiments? Et voilà pourquoi, dans le texte qui nous occupe, le Dieu de bonté, comme s’il voulait s’excuser, se justifier, nous donner la raison qui l’a porté à faire pleuvoir le déluge, avant que le temps promisse fût écoulé, nous dit: Noé avait six cents ans. Ceux qui, dans l’intervalle de cent années, n’ont pas voulu se convertir, qu’auraient-ils gagné à vingt ans de plus, sinon qu’ils auraient ajouté d’autres péchés à leurs péchés? D’ailleurs Dieu, voulant montrer sa miséricorde ineffable et l’excellence de sa bonté, a donné encore sept jours avant le déluge, pour leur permettre, dans ce court intervalle, de montrer quelque apparence de repentir.

3. Et considérez la bonté du Seigneur, la diversité des moyens qu’il emploie pour la guérison. Voyant que leurs blessures étaient incurables, il ne leur laisse qu’un très-bref délai, parce qu’il veut, s’ils peuvent, dans un intervalle si court, revenir à résipiscence, révoquer l’arrêt de sa colère. Car, c’est son habitude, parce qu’il se soucie de notre salut, de prédire les châtiments qu’il infligera, et sa raison, c’est qu’il désire ne pas être contraint de les infliger; il prend soin de les annoncer d’avance, afin que cet avertissement nous inspire une terreur qui nous corrige, qui détourne sa colère, qui nous permette de rendre ses décrets inutiles. Rien, en effet, ne le réjouit plus que notre conversion et notre retour à la vertu. Voyez donc avec quelle adresse il s’efforce de les guérir de leur mal; d’abord il leur a accordé un temps considérable pour se repentir; ensuite, quand il a vu qu’ils étaient comme privés de sentiment, que la longueur du temps ne leur servait à rien, qu’ils continuaient leur vices au moment même que le déluge était, pour ainsi dire, à leurs portes, il renouvelle la prédiction; il ne dit pas: dans trois jours comme pour les Ninivites, mais: dans sept jours. Et je n’hésite pas à le dire, parce que je connais combien est grande la clémence de notre Dieu, si, même dans ces derniers sept jours, ils avaient vraiment voulu faire pénitence, certes, ils auraient échappé au déluge. Voilà donc pourquoi, vu que les délais ajoutés à un temps si long ne pouvaient les arracher à leurs vices, Dieu a fait pleuvoir le déluge, l’an six cent de la vie de Noé. Noé, dit le texte, avait six cents ans lorsque les eaux du déluge inondèrent la terre. Avez-vous bien compris, mes bien-aimés, quelle grande utilité nous avons recueillie à savoir le nombre des années de la vie du juste,. quel âge il avait quand vint le déluge? Eh bien, avançons, voyons la suite maintenant,, Lorsque le déluge commença, dit le texte, Noé entra dans l’arche, et, avec lui, ses fils; sa femme et les femmes de ses fils, pour sauver, des eaux du déluge. Et des oiseaux purs, et des oiseaux impurs, et des reptiles, deux, à deux entrèrent dans l’arche; et de tous ces animaux les mâles et les femelles, selon que le Seigneur l’avait commandé à Noé. (Gen. VI, 7-9.) Ce n’est pas sans dessein chie l’Écriture a ajouté: Selon que le Seigneur l’avait commandé à Noé; c’est pour faire, une seconde fois, l’éloge de l’homme juste qui a tout accompli, selon que le Seigneur lui avait commandé, et qui n’a négligé aucun de ses ordres. Après donc que les sept jours furent passés, selon la promesse du Seigneur, dit le texte, les eaux du déluge se répandirent sur la terre, l’année six cent de la vie de Noé, le vingt-septième jour du second mois. (Ibid. X, 11) Voyez le soin que prend l’Écriture de nous apprendre, non-seulement l’année, du déluge, mais le mois et le jour. Ensuite, pour que ce récit puisse servir à corriger les descendants, pour ajouter à la terreur, l’Écriture dit: En ce jour-là, toutes les sources du grand abîme des eaux furent rompues, et les cataractes du ciel furent ouvertes, et la pluie tomba sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits. (Ibid. 12.) Voyez encore comme la sainte Écriture sait conformer ses expressions à notre infirmité; tous les mots sont appropriés au langage humain. Il n’y a pas de cataracte dans le ciel, mais ce sont des manières de parler familières; c’est comme si l’Écriture disait: le Seigneur se borna à commander, et, tout de suite, les eaux obéirent à l’ordre du Créateur, et réunissant de toutes parts tous leurs courants, inondèrent le monde entier. Quant à ce que le déluge dura quarante jours et quarante nuits, c’est encore là une grande marque de la divine bonté. En effet, dans sa profonde (164) miséricorde, Dieu voulait que quelques hommes au moins, de cette génération qu’il châtiait, pussent échapper à la destruction universelle, quand ils verraient périr, soin leurs yeux, des créatures leurs semblables, quand ils verraient la perte commune prête à les envelopper. Il est vraisemblable, en effet, qu’une bonne partie périrent le premier jour de l’inondation; le second jour, la proie du déluge s’augmenta, et de même le troisième jour et les jours suivants. Dieu donc différa de quarante jours et de quarante nuits l’achèvement du déluge pour ôter aux hommes toute excuse. S’il avait voulu se borner à ordonner le déluge, en un moment, il pouvait tout inonder, mais écoutant encore sa clémence, il employa la longueur des jours. Ensuite, le texte dit: aussitôt que ce jour parut, Noé entra dans l’arche avec ses fils, Sem, Cham et Japh et, sa femme, et les trois femmes de ses fils. Tous les animaux selon leur espèce y entrèrent aussi, selon que le Seigneur Dieu l’avait commandé à Noé. (Ibid. 13, 14, 46.) Ainsi, dit le texte, lorsque le déluge commença, selon le commandement du Seigneur, Noé entra dans l’arche, avec ses fils et sa femme, et les épouses de ses fils, et tous les animaux selon leur espèce. Et, dit le texte, le Seigneur Dieu ferma l’arche par dehors.

4. Voyez, encore ici, la. déférence de la parole qui s’accommode à notre infirmité: Dieu ferma l’arche par dehors. C’est pour nous apprendre qu’il mit le juste dans une parfaite sécurité. Voilà pourquoi le texte dit, ferma, et le texte ajoute: par dehors, afin que ce juste ne pût voir la destruction universelle, qui lui aurait causé une trop cruelle douleur; car, s’il se fût représenté dans son âme cet atroce, cet épouvantable bouleversement, s’il eût pu s’imaginer la destruction de l’espèce humaine, la fin commune de tous les êtres sans raison, la mort frappant à la fois les hommes et les bêtes de somme, et, pour ainsi dire, la destruction de la terre elle-même; saisi d’une noire tristesse, il eût été trop fortement troublé dans son coeur. Sans doute, c’étaient des pervers qui périssaient, mais les âmes honnêtes éprouvent une pitié profonde à la vue des châtiments qui frappent les hommes. Et vous verrez que tous les prophètes, les justes, bien souvent, adressent à Dieu des prières pour les méchants. Ainsi faisait le patriarche pour les habitants de Sodome, ainsi n’ont cessé de faire les prophètes; il en est un qui disait: Hélas! Seigneur Dieu, perdrez-vous donc tout ce qui reste d’Israël? (Ezéch. IX, 8.) Un autre maintenant s’écrie: Ferez-vous donc les hommes semblables aux poissons de la mer, qui n’ont point de chef? (Habac. I, 14.) Donc, parce qu’un homme juste était d’ailleurs confondu, troublé, pour que cet affreux spectacle ne le plongeât pas dans une trop amère tristesse, Dieu, pour ainsi dire, l’emprisonne dans l’arche; il épargne à ses regards un spectacle qui le frapperait de terreur. Il est à croire, en effet, que si Noé avait pu voir cette inondation, tant de flots amoncelés, il aurait craint d’être lui-même destiné à périr. Donc, par intérêt, par bonté pour lui, Dieu n’a pas voulu qu’il contemplât la rage cruelle des eaux, qu’il vît la destruction des hommes, l’extermination universelle. Pour moi, quand je médite sur la vie de ce juste dans l’arche, je m’étonne, j’admire et j’attribue encore son existence, j’attribue tout à la bonté de Dieu. Si cette bonté n’eût raffermi son âme, ne lui eût rendu facile une épreuve si accablante, comment, répondez-moi, je vous en prie, aurait-il pu subsister, enfermé comme dans une prison, comme dans un affreux cachot? Comment, je vous le demande, aurait-il pu résister à la fureur de tant de flots? Les hommes qui sont sur un navire, voguant à l’aide des voiles, qui aperçoivent le pilote assis près du gouvernail, opposant son art à la violence des vents, s’il leur arrive de voir les flots en fureur, ils meurent d’effroi, ils désespèrent presque de leur salut. Que penserons-nous donc de cet homme juste? Il était là, je l’ai dit, comme dans une prison, laquelle deçà delà l’emportait dans tous les sens. Il ne voyait pas le ciel; il n’avait rien pour reposer ses regards; il était là renfermé captif, et il ne pouvait rien voir de nature à le consoler. Les marins, si haut que les flots s’élèvent, peuvent souvent apercevoir le ciel, les sommets des montagnes, de grandes cités, c’est une consolation. Si la tempête redouble, s’il est impossible d’y résister, après dix jours ou un peu plus, après tous ces ouragans, après tous ces dangers, ils sont jetés sur la côte, et, se réconfortant peu à peu, ils finissent par oublier fatigues et douleurs. Mais ici, rien de pareil. Pendant une année tout entière, il fut là, dans cette prison étrange, horrible, pleine de stupeur, sans pouvoir respirer l’air pur: était-ce possible, puisque l’arche était fermée de (165) toutes parts? Comment, je vous en prie, a-t-il résisté? Comment a-t-il duré? Je suppose qu’ils eussent des corps de ter, des corps de diamant, comment ces corps mêmes auraient-ils pu, privés d’air, privés du vent, qui n’est pas moins utile que l’air à la santé du corps, supporter cette noire, étouffante captivité? Comment ne devinrent-ils pas aveugles dans un si long séjour? Si nous voulons, pour comprendre une telle situation, nous rappeler nos préoccupations ordinaires, où trouvaient-ils de l’eau potable, ces vivants renfermés dans l’arche? Négligeons ce détail; comment put-il, ce juste, avec ses fils et leurs femmes, supporter cette existence en commun, avec les êtres sans raison, les bêtes sauvages, et tous les autres animaux? Supporter l’infection? supporter la cohabitation avec eux? Mais que dis-je? comment ces animaux mêmes purent-ils résister si longtemps, comment ne périrent-ils pas, ne pouvant ni respirer, ni se mouvoir, dans cette seule et unique place où ils étaient tous si étroitement serrés? Vous savez bien, vous savez parfaitement qu’il nous faut nécessairement, et à nous, et aux animaux, plus que de l’air, plus que de la nourriture, qu’on nous enferme, qu’on nous mette à l’étroit dans une place unique, nous dépérissons, nous mourons. Comment donc ce juste a-t-il pu, avec tous les êtres-vivants gni étaient dans l’arche, subsister si longtemps? Ne cherchez pas d’autre cause que la grâce d’en-haut, la grâce toute-puissante. Cette arche, agitée deçà, delà, qu’une telle fureur des eaux n’engloutit pas, qui n’a pas de pilote, expliquez ce prodige sans la grâce d’en-haut! Impossible de prétendre que cette arche fût comme un vaisseau que l’on pût diriger. L’arche était fermée de toutes parts, et, parce que l’architecte l’avait voulu ainsi, non-seulement le choc des flots ne lui porta aucune atteinte, mais l’arche, s’élevant sur leurs têtes, conserva dans une parfaite sûreté ceux qui l’habitaient.

Lorsque Dieu opère, mon bien-aimé, une oeuvre de ses mains, quelle qu’elle soit, ne cherchez pas à l’expliquer par une méthode humaine: les ouvrages de Dieu dépassent notre pensée; jamais l’intelligence de l’homme ne peut atteindre, comprendre la raison de ce qui est l’industrie de Dieu.

5. Donc il convient, quand nous entendons ce que Dieu commande, d’obéir à son ordre, de croire à ses paroles. Il est le Créateur de la nature; il change, il transforme tout comme il lui plaît. Et le Seigneur Dieu ferma l’arche par dehors. La vertu de ce juste fut grande, et sa foi excellente. C’est même là ce qui fit que l’arche fut construite, que tous supportèrent une telle habitation, une prison si étroite, une existence en commun avec les bêtes sauvages et les animaux de toute espèce. De là les paroles du bienheureux Paul, publiant la vertu de l’homme juste: C’est par la foi que Noé, divinement averti, appréhendant ce qu’on ne voyait point encore, bâtit l’arche, pour sauver sa famille, et, en la bâtissant, condamna le monde, et devint héritier de la justice qui naît de la foi. (Hébr. XI, 7.) Avez-vous bien compris comment la foi dans le Seigneur a été, pour le juste, comme une ancre solide; comment la foi, qui l’assurait de tout, lui a fait construire l’arche, et supporter une pareille habitation? Cette foi qui l’animait, lui a procuré son salut, et en la bâtissant, dit le texte, il condamna le monde, et devint héritier de la justice qui naît de la foi. Ce n’est pas qu’il ait lui-même été juge, mais. c’est que Dieu condamne par comparaison les hommes qui, avec les mêmes ressources que ce juste, n’ont pas pris, comme lui, le chemin de la vertu; donc, c’est la foi qu’il a montrée qui a condamné les autres, ces incrédules qui n’ont pas ajouté foi à la prédiction. Quant à moi j’admire, entre toutes les autres vertus de ce juste, qu’il ait pu, grâce à la bonté, à l’ineffable miséricorde de Dieu, vivre au milieu de ces animaux sauvages, de ces lions, de ces léopards, de ces ours, de toutes les autres bêtes féroces.

Rappelez-vous, mon bien-aimé, je vous en prie, quelle était la puissance, la suprématie de l’homme avant la désobéissance, et méditez sur la bonté de Dieu. Lorsque l’infraction au commandement eut diminué le pouvoir qui nous était donné, après le premier homme, le Dieu de bonté en trouva un autre qui put restaurer l’ancienne image, conserver les caractères de la vertu, montrer une parfaite obéissance aux ordres de Dieu. Le Seigneur le réintégra dans le premier honneur, comme pour nous montrer, par la réalité des faits, jusqu’où s’étendait le pouvoir d’Adam avant sa désobéissance. C’est ainsi que la vertu de l’homme, aidé par la divine clémence, reconquit l’antique domination, et les animaux reconnurent une seconde fois notre empire. En effet, à la vue d’un juste, ils oublient leur propre nature; (166) ou plutôt non, ils n’oublient pas leur nature, mais leur férocité, et, tout en persistant dans leur nature, ils changent leur férocité en douceur. Voyez-en la preuve dans ce qui arrive à Daniel. (Dan. VI, 22.) Entouré de lions, il paraissait comme entouré de brebis qui lui faisaient une garde d’honneur. Telle était, au milieu de cette troupe, sa sécurité; c’est que la confiance que le juste puisait dans sa vertu réprimait le naturel des bêtes féroces, et ne leur permettait plus de montrer leur férocité; de la même manière, ce juste admirable supportait facilement le contact des bêtes féroces, et, ni la place trop étroite, ni la longueur du temps, ni cette captivité sans air respirable, ne lui causèrent de malaise et de dégoût; sa foi en Dieu lui faisait trouver tout facile, et il était, dans cet affreux cachot, comme nous dans les prairies et sous les frais ombrages. C’est parce qu’il accomplissait le commandement du Seigneur que les choses difficiles lui paraissaient faciles. Telle est, en effet, la vertu ordinaire des justes; quand ils supportent quelque chose pour Dieu, ils ne considèrent pas la réalité qui se montre, mais ils apprécient la cause qui leur commande de supporter ce qu’ils supportent sans peine. Ainsi le bienheureux Paul, ce docteur des nations, chargé de fers, tant de fois traîné devant les juges, affrontant chaque jour les périls, appelle tant de tribulations, d’afflictions insupportables des épreuves légères,. non qu’elles le fussent en réalité, mais la pensée de la cause qui les lui imposait lui inspirait un courage qui allait jusqu’à l’indifférence, au milieu de tant d’assauts. Entendez ses paroles: Car le moment si court et si léger des afflictions que nous souffrons en cette vie produit en nous le poids éternel d’une souveraine et incomparable gloire. (II Cor. IV, 18.) L’attente, dit-il, de cette gloire qui sera dans l’avenir notre partage, de cette éternelle félicité, nous rend légères ces afflictions continuelles. Voyez-vous comme l’amour de bien rend moins pesante la charge des tribulations, et en supprime le sentiment? N’en doutez pas; voilà pourquoi notre bienheureux juste aussi trouvait des charmes dans ces jours de désolation; c’est que la foi et l’espérance en Dieu nourrissaient son âme. Et le Seigneur Dieu, dit le texte, ferma l’arche par dehors; le déluge se répandit pendant quarante jours et quarante nuits, et la terre fut remplie d’eau, et l’arche s’éleva au-dessus de la terre. Voyez encore comme le récit est fait pour augmenter la terreur, pour ajouter à l’horreur du sinistre! le déluge se répandit pendant quarante jours et quarante nuits, et la terre fut remplie d’eau, et l’arche s’éleva au-dessus de la terre, et l’eau s’accrut et couvrit toute la surface de la terre, et l’arche était portée sur l’eau; l’eau s’accrut et grossit prodigieusement au-dessus de la terre.

6. Vous voyez quel soin prend l’Écriture pour montrer la grande quantité des eaux, l’inondation grossissant chaque jour. Et l’eau s’accrut, dit le texte, prodigieusement, et toutes les plus hautes montagnes qui sont sous le ciel furent couvertes. L’eau s’éleva de quinze coudées, et inonda toutes les montagnes. Le Dieu de bonté fit bien de fermer l’arche pour épargner au juste. ce spectacle; car si nous, après un si grand nombre d’années, après tant de siècles écoulés, au seul récit de l’Écriture, nous sommes saisis d’épouvante et de stupeur, qu’aurait éprouvé, ce juste, si ses regards avaient vu cet effroyable abîme? aurait-il pu supporter, un seul moment, ce spectacle? Ne serait-il pas aussitôt, rien qu’en l’entrevoyant, tombé sans vie, glacé, absolument incapable de résister à cette affreuse image? Méditez ici, considérez, mes bien-aimés, ce qui nous arrive, quand une pluie médiocre tombe sur nos têtes; nous sommes dans les angoisses, et nous désespérons,. pour ainsi dire, et de l’univers et de notre vie. Qu’aurait éprouvé ce juste, s’il avait vu, à cette prodigieuse hauteur, les eaux montant toujours? L’eau, dit le texte, s’éleva au-dessus des montagnes, de quinze coudées. Rappelez-vous ici, mes bien-aimés, les paroles du Seigneur, quand il disait: Mon Esprit ne demeurera pas avec les hommes de cette génération, parce qu’ils ne sont que chair; et encore: La terre est corrompue et remplie d’iniquités; et encore: Dieu vit la terre et elle était corrompue, car toute chair avait corrompu sa voie. (Gen. VI, 3, 11, 12.) Le monde entier avait donc besoin d’être complètement purifié; il fallait en laver toutes les taches, supprimer tout le ferment de la première malignité, ne laisser, de cette malignité aucune trace, renouveler, pour ainsi dire, les éléments; un bon ouvrier, qui voit un vase que ronge une rouille invétérée, le jette au feu, en fait disparaître toute trace de rouille, et rend au vase sa première beauté: c’est ce qu’a fait le Seigneur notre Dieu; il a purifié le monde entier par ce déluge; il l’a délivré de la malice des hommes, de la corruption dès longtemps amassée et profonde; il en a renouvelé la face; il l’a rétabli, il l’a rendu plus beau, ne permettant pas qu’il restât la moindre trace de ce qui le souillait auparavant. L’eau s’éleva au-dessus des montagnes, dit le texte, de quinze coudées. Ce n’est pas sans dessein que l’Écriture nous fait ce récit; elle veut nous apprendre que, non-seulement les hommes, les bêtes de somme, les quadrupèdes, les reptiles furent engloutis, mais, avec eux, et les oiseaux du ciel, et tous les animaux qui vivaient sur les montagnes: je veux dire les animaux sauvages et tous les autres êtres dépourvus de raison. Voilà pourquoi le texte dit: L’eau s’éleva au-dessus des montagnes de quinze coudées. C’est pour vous apprendre que l’arrêt de Dieu a été accompli en réalité. En effet, Dieu avait dit: Je n’attendrai plus que sept jours, et je ferai pleuvoir le déluge sur la terre, et j’exterminerai de dessus la terre toutes les créatures que j’ai faites, depuis l’homme jusqu’aux animaux, depuis les reptiles jusqu’aux oiseaux du ciel. (Gen. VII, 4.) L’Écriture nous fait ce récit, non-seulement pour nous apprendre à quelle hauteur tes eaux sont parvenues, mais pour nous faire voir, en même temps, qu’aucun animal absolument, soit bête féroce, soit bête de somme, n’a été épargné, mais que tout a été supprimé avec le genre humain. Comme tous ces animaux avaient été produits à cause de l’homme, en détruisant l’homme, il était juste de les détruire. Ensuite, après nous avoir montré jusqu’à quelle hauteur les eaux se sont accrues, à savoir, de manière à dépasser de quinze coudées les cimes des plus hautes montagnes, le texte, avec son exactitude accoutumée, nous dit: Toute chair qui se meut sur la terre fut consumée; tous les oiseaux, toutes les bêtes de somme, toutes les bêtes sauvages, tous les reptiles, tous les hommes moururent, et généralement tout ce qui a vie et qui respire sur la terre. (Gen. VII, 21, 22.) Et ce n’est pas sans dessein et sans raison particulière que le texte a dit: Et tout ce qui respire sur la terre, mais c’est pour vous montrer que tous ont péri, que le juste seul, avec tous ceux qui étaient dans l’arche, a été sauvé; car ceux-ci, selon le commandement du Seigneur, ayant quitté la terre, étaient montés dans l’arche. Et les eaux détruisirent toutes les créatures qui étaient de la surface de toute la terre, depuis l’homme jusqu’aux bêtes, tant les reptiles que les oiseaux du ciel, tout périt de dessus la terre. Voyez comme, une fois, deux fois, à mainte reprise, le texte nous enseigne que la destruction a été générale, universelle; qu’aucun être vivant n’y a échappé; que tout a été étouffé sous les flots, aussi bien tous les hommes que tous les animaux. Il ne demeure que Noé seul, et ceux qui étaient avec lui dans l’arche, et les eaux couvrirent la terre pendant cent cinquante jours.(Ibid. 24.) Pendant ce grand nombre de jours, dit le texte, les eaux restèrent à cette merveilleuse hauteur; considérez encore ici la grandeur d’âme de l’homme juste et l’excellence de son courage. Que n’a-t-il pas éprouvé dans l’âme en concevant, en Voyant, pour ainsi dire, par la pensée, les corps des hommes, des animaux domestiqués, des animaux purs ou impurs, subissant la mort commune à tous, mêlés ensemble, sans aucune différence, indistinctement? En outre, qu’a-t-il éprouvé, quand il réfléchissait en lui-même sur le monde dévasté, sur cette vie pleine de douleurs, de toute part dépourvue de tente consolation, sans aucun entretien, sans aucun aspect pour charmer les yeux, quand il ignorait combien de temps il lui faudrait supporter la vie dans cette prison.? Tant que le fracas des eaux, que le tourbillon des vagues retentit à son oreille, il sentait chaque jour grandir en lui l’épouvante. Quelles douces pensées pouvaient récréer celui qui voyait, cent cinquante jours durant, toujours le même niveau des ondes, les flots portés à cette hauteur, et rien pour indiquer qu’ils commençassent si peu que ce fût, à s’abaisser. Mais, sachez-le bien, il supportait tout avec courage, parce qu’il connaissait la toute-puissance du Seigneur; il ne doutait pas de cette vérité, que le Créateur de la nature fait tout, transforme tout comme il lui plaît; et l’homme juste se résignait â sa condition. C’est que la grâce de Dieu vivifiait, fortifiait son courage, lui procurait une consolation suffisante, prévenait en lui les défaillances, ne lui permettait pas de concevoir une pensée qui ne fût pas virile, qui ne fût pas généreuse. Ce juste avait commencé par montrer tout ce qui dépendait de lui, je veux dire, le zèle de la vertu, la vigueur de la justice, l’excellence de la foi; bientôt il obtint l’abondance des dons du Seigneur, c’est-à-dire la patience, la force, la douceur de la parfaite résignation, (168) le don de supporter. le séjour dans l’arche; sans indisposition, sans dégoût, sans se plaindre de la cohabitation avec tous ces animaux.

Imitons donc ce juste, nous aussi, je vous en conjure. Hâtons-nous, empressons-nous de contribuer de notre part, afin de nous rendre nous-mêmes dignes aussi des présents du Seigneur. S’il attend les occasions qui viennent de nous, ce n’est que pour nous montrer toute sa munificence. Donc, il ne faut pas que notre indolence nous prive de ses dons; soyas pleins de zèle, mettons la main à l’oeuvre du salut; prenons résolument la route qui mène à la vertu, afin que nous puissions, aidés du secours d’en haut, atteindre promptement à notre fin bienheureuse; suspendons-nous à l’espérance en le Seigneur, que ce soit là, pour nous, comme une ancre sûre et solide; ne regardons pas ce que la vertu a de labeurs, mais voyons après les labeurs, calculons les récompenses, tout fardeau nous sera léger. Le marchand, sorti du port, en pleine mer, ne songe pas seulement pirates, naufrages, monstres marins, vents furieux, tempêtes continuelles, désastres sans nombre; il calcule les gains à venir quand il aura échappé à tous les périls; son espérance fait sa force; il brave aisément tous ces malheurs pour grossir le trésor qu’il rapportera chez lui. L’agriculteur ne pense pas seulement aux travaux pénibles, aux pluies, à la terre stérile, à la nielle, aux sauterelles funestes; il se représente son grenier rompant sous le poids de ses gerbes, et,son courage supporte tout, et l’attente des biens le rend insensible à la peine; quelqu’incertaine que soit l’espérance, n’importe! il se nourrit de l’espérance qui lui montre l’avenir joyeux, et il ne renonce pas aux fatigues; il fait, au contraire, tout ce qui dépend de lui, attendant le jour où il recevra, de ses fatigues, le riche salaire. Le soldat qui revêt ses armes et va combattre ne pense pas seulement blessures, membres. meurtris, attaques subites des ennemis vainqueurs, tous les autres désastres; il se représente les victoires et les triomphes et il s’équipe de toutes ses armes, quelque incertain que soit l’avenir, quelque perte qui le menace; chassant de lui toutes ces idées, animé d’une bonne espérance, il secoue l’engourdissement, la torpeur, prend ses armes, court à l’ennemi. Donc, mes bien-aimés, si le marchand, si le soldat, si l’agriculteur, quelqu’incertaine que soit l’espérance, malgré tant de déceptions, tant d’obstacles, vous venez de l’entendre, tant d’empêchements si divers, ne redoutent pas la fatigue, n’abdiquent pas l’espérance de voir d’heureux jours, quelle sera notre excuse si nous reculons devant les difficultés de la vertu? si nous n’acceptons pas volontiers pour elle tous les labeurs, quand notre espoir est si solide, quand nous voyons, en réserve pour nous, tant de récompenses, tant de couronnes d’un prix infiniment supérieur à tous nos mérites? Écoutez donc le bienheureux Paul; après tant d’afflictions, si souvent traîné devant les juges, si souvent chargé de chaînes, après tant de morts affrontées chaque jour: Je suis persuadé que les souffrances de la vie présente n’ont point de proportion avec cette gloire qui sera un jour découverte en nous. (Rom. VIII,18.) Quand chaque jour, dit-il, nous subirions la mort, ce qui est impossible à la nature, quoique, par la bonté du Seigneur, l’âme triomphe de la nature et se pare dé si glorieuses couronnes, non, nous ne supportons rien, dit-il, qui mérite les biens qui nous attendent, la gloire qui doit un jour nous être révélée. Voyez de quelle gloire splendide jouissent les partisans de la vertu! cette gloire dépasse l’éclat des plus belles oeuvres que le plus saint puisse montrer à Dieu: eût-il atteint à la plus haute cime de la vertu, cette gloire rayonne plus: encore. Car enfin quelles oeuvres magnifiques peut montrer l’homme, qui le soient assez pour répondre à la libéralité du Seigneur? Si Paul, un tel homme, un si grand homme, disait: Je suis persuadé que les souffrances de la vie présente n’ont point de proportion avec cette gloire qui sera un jour découverte en nous; s’il disait encore: Je meurs chaque jour. (I Cor. XV, 31); et encore: J’ai travaillé plus que tous les autres (Ibid. V, 10), que dirons-nous, nous qui refusons de prendre la moindre peine pour la vertu? nous qui, dans le relâchement de notre indolence, n’avons pour unique souci que de nous préserver de quelque mince chagrin, quoique pourtant nous sachions bien qu’il n’est possible d’atteindre à la céleste béatitude que par la patience qui supporte les douleurs présentes en aspirant au bonheur à venir? Ces douleurs nous rendent agréables à Dieu, cette courte fatigue d’ici-bas nous assure la félicité dont jouissent en haut les élus: il nous suffit de vouloir, de suivre le conseil du docteur des (169) nations, d’aller où sa voix nous dit de marcher. Considérez, mes bien-aimés, que quelque tristes que soient les malheurs, ces malheurs n’ont qu’un temps; les biens qui nous attendent là-haut sont impérissables, éternels. Les choses visibles sont temporelles, les invisibles sont éternelles. (Il Cor. IV, 18.) Supportons donc avec courage ces afflictions temporelles, ne nous fatiguons pas du travail qui fait la vertu, afin de jouir des biens éternels assurés pour jamais; puissions-nous tous entrer dans ce partage, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, la force, l’honneur, et maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

VINGT-SIXIÈME HOMÉLIE. « Et Dieu se souvint de Noé, de toutes les bêtes sauvages, de tous les animaux domestiques, de tous les volatiles et de tous les reptiles qui étaient avec lui dans l’arche. Et Dieu fit venir un vent sur la terre et l’eau arrêta. » (Gen. VIII, 1)

1. L’orateur nous montre la bonté de Dieu s’exerçant envers l’homme jusque dans le châtiment du déluge, comme en toute rencontre. Telle est l’idée fondamentale à laquelle saint Chrysostome revient sans cesse: lorsque Dieu punit il le fait autant par bonté que par justice. — 2. Application de cette thèse à Caïn. Dieu est plus indulgent pour les fautes commises contre lui que pour celles qui offensent le prochain; rendons à Dieu la pareille. — 3. Explication du texte: Dieu se souvint. Dieu ne prolonge jamais l’épreuve au delà des forces de celui, qui la subit. — 4. Noé laisse partir d’abord le corbeau, puis la colombe. Explication du mot jusqu’à ce que. — 5. Noé reçoit la même bénédiction qu’autrefois Adam. — 6. Exhortation.

1. La grande et ineffable bonté de Dieu, l’excès de sa bienveillance nous est déjà montré par ce qui vient d’être lu, puisqu’elle s’est manifestée, non-seulement envers l’animal raisonnable, c’est-à-dire l’homme, mais aussi envers les bêtes de toute espèce. Car étant le Créateur de tout, il montre sa bonté à propos de toutes les créatures: il nous fait voir ainsi tout l’intérêt qu’il porte au genre humain, puisqu’il a tout fait et depuis le commencement pour notre salut. Aussi, même quand il punit, quand il s’irrite, c’est toujours une suite de sa bonté. S’il envoie des châtiments, ce n’est point par haine ou colère; il veut seulement arracher la racine du mal pour qu’elle ne se multiplie pas. Aussi, comme je vous le dis, il n’a fait le déluge que par intérêt pour ceux qui s’étaient livrés à l’iniquité. Mais, direz-vous, quel est cet intérêt qui consiste à noyer? Imprudent, ne parlez point témérairement, mais acceptez avec reconnaissance toutes les actions de Dieu, et sachez qu’il y a là justement la plus grande preuve d’intérêt. Ces pécheurs incurables qui, chaque jour, élargissent leurs blessures et se font des plaies que rien ne peut guérir, n’était-ce pas un grand bienfait de les arracher à un état si déplorable? Et la manière de les punir n’est-elle pas pleine de douceur? Eux qui devaient de toute manière payer leur dette à la nature, leur faire, en guise de punition, abandonner la vie sans avoir le sentiment de la mort, et sans aucune souffrance, n’était-ce pas beaucoup, de sagesse et (170) de bonté? Si nous faisons à ce sujet de pieuses réflexions, nous verrons qu’une pareille punition a été un bienfait, non-.seulement pour ceux qui l’ont subie, mais pour leurs successeurs qui en ont remporté deux grands avantages; d’abord de ne pas être enveloppés dans la même destruction, ensuite d’en avoir tiré une leçon de prudence et de sagesse; aussi, que de grâces ne doivent-ils pas à Dieu! En effet, par la punition de leurs prédécesseurs et par la crainte d’en subir une pareille, ils sont devenus meilleurs; de plus, tout le levain du mal a été supprimé, et il n’est plus resté personne pour enseigner le vice et l’iniquité. Voyez comment même les punitions et les supplices deviennent des bienfaits et annoncent la providence de Dieu à l’égard de la nature humaine. Si l’on veut, dès l’origine énumérer tous les châtiments, on trouvera que c’est dans ces intentions qu’ils ont été infligés aux pécheurs. Par exemple, quand Adam a pêché, son exil du paradis n’était pas seulement une punition, mais un bienfait. Et comment, direz-vous, peut-on considérer comme un bienfait ce renvoi du paradis? Ne jugez pas uniquement d’après les faits, mes bien-aimés, n’étudiez pas légèrement les actions de Dieu, mais creusez au fond de l’abîme de sa bonté et tout s’expliquera comme je vous l’ai dit. Dites-moi si Adam, après sa faute, avait encore pu jouir des mêmes biens, jusqu’où ne serait-il pas tombé? Après les ordres qu’il avait reçus, il n’en a pas moins écouté le serpent tentateur et succombé aux piéges que le diable lui tendait ainsi, afin de le faire tomber dans le péché de désobéissance, en le flattant de devenir l’égal. de Dieu; si donc il était resté dans le même état d’honneur et de bonheur, n’aurait-il pas ensuite accordé au démon perfide plus de croyance qu’au Créateur de l’univers, et n’aurait-il pas eu sur lui même des idées encore plus exagérées? Car telle est la nature des hommes si rien ne s’oppose à leurs fautes, si rien ne les inquiète, ils se laissent entraîner à l’abîme. Je puis encore vous montrer d’une autre manière que l’exil d’Adam et sa condamnation étaient des preuves de clémence, car, en le renvoyant du paradis et en le plaçant dans les environs, Dieu le corrigea pour le moment et l’affermit pour la suite en lui faisant voir par cette preuve combien le démon était trompeur. Dieu porta contre lui la sentence de mort pour ne pas l’exposer à pécher continuellement pas désobéissance.

Ne voyez-vous pas que ces punitions de l’exil et de la mort étaient, en effet, des marques de clémence? Je puis ajouter encore autre chose. Et quoi donc? C’est que Dieu, en déployant ainsi sa colère contre Adam, a voulu, non-seulement le favoriser par une punition salutaire, mais aussi corriger sa postérité par son exemple. Car si par la suite son fils Caïn, après avoir vu son père chassé du paradis, privé de sa gloire ineffable et frappé d’une malédiction terrible: tu es terre et tu rentreras dans la terre (Gen. III, 19); si Caïn n’est pas devenu meilleur, mais encore plus coupable, à quelles criminelles folies ne serait-il pas arrivé s’il n’avait pas vu le sort de son père?Et,ce qui est bien digne d’admiration, en punissant celui qui commit de tels crimes et souilla la terre d’un homicide, Dieu mêla encore la miséricorde au châtiment.

2. Comprenez la grandeur de la bonté divine relativement à Caïn! quand il eut gravement offensé et méprisé Dieu par son sacrifice (en effet, il ne faisait point un partage convenable, mais il offrait sans choix), Dieu ne lui dit rien de dur ni de pénible, quoique sa faute ne fût pas commune et ordinaire, mais très-importante, car si ceux qui veulent honorer des hommes, c’est-à-dire leurs semblables, tiennent à leur offrir et à leur donner ce qu’il y a de meilleur et de plus beau, combien était-il plus obligatoire à un homme d’offrir à Dieu tout ce qu’il avait de plus rare et de plias précieux! Eh bien! tandis qu’il péchait ainsi et le méprisait à ce point, Dieu ne le punit pas, ne lui infligea aucune peine; mais il lui dit, avec la douceur d’un ami parlant à un ami: Tu as péché, tiens-toi en repos. (Gen. IV, 7.) Ainsi il lui signala son péché et lui conseilla de ne pas continuer. Voyez-vous quelle bonté parfaite? Mais non-seulement Caïn ne profita pas d’une pareille patience, mais il ajouta de nouvelles fautes aux premières et alla jusqu’à assassiner son frère; or, même en ce moment Dieu lui montrait encore une grande douteux en commençant par l’interroger et lui permettant de se justifier; mais comme il persista dans son impudence, Dieu le punit, mais pour le corriger et mêlant toujours beaucoup de miséricorde à son arrêt.

Vous voyez que Dieu pardonna une faute qui s’adressait à lui-même, quoiqu’elle fût grave; mais quand Caïn s’arma contre son frère, il le blâma et le maudit. Faisons de même et imitons le Seigneur; si quelqu’un a péché (171) contre nous, pardonnons-lui et remettons cette faute à celui qui l’a commise, ne punissons que si la faute regarde Dieu. Mais je ne sais comment il se fait que c’est tout le contraire; nous laissons impunis tous les péchés qui offensent Dieu, mais pour la moindre. faute qui nous touche nous devenons des accusateurs et des juges sévères, sans songer que nous excitons ainsi le Seigneur contre nous-mêmes.

Pour reconnaître que c’est souvent l’usage de Dieu de remettre les péchés qui le touchent et de rechercher sévèrement ceux qui touchent le prochain, écoutez saint Paul: Si un homme a une femme infidèle, mais qu’elle désire cohabiter avec lui, qu’il ne la renvoie pas. Et si une femme a un mari infidèle, mais qu’il désire cohabiter avec elle, qu’elle ne le renvoie pas. (I Cor. VII, 12, 13.) Voyez quelle condescendance! Etre gentil, infidèle, n’est pas un obstacle à la cohabitation quand on la désire. Qu’une femme soit de la religion des Gentils et infidèle, si elle veut cohabiter avec son mari, qu’il ne la repousse pas. Et il ajoute: que sais-tu, femme, si tu ne dois pas sauver ton mari? que sais-tu, mari, si tu ne dois pas sauver la femme? (I Cor. VII, 7,16.) Écoutez encore le Christ qui dit à ses disciples: Je vous le dis, tout homme qui renverra sa femme, excepté pour cause de fornication, l’expose a l’adultère. (Matth. V, 32.) Quel excès de bonté! Même si elle est de croyance infidèle, de race étrangère, gardez-la si elle y consent; mais si elle a péché contre vous, si elle a oublié ses promesses et qu’elle ait préféré une autre union, vous pouvez la repousser et la renvoyer. Songeons à tout cela et cherchons pour tant de bienveillance à rendre à Dieu la pareille; comme il remet les péchés qui sont faits contre lui et qu’il punit sévèrement ceux qui s’adressent à nous, nous, de même, remettons toutes les offenses que nous souffrons du prochain, mais ne négligeons jamais de venger les offenses faites à Dieu. Cela sera extrêmement avantageux pour nous et rie le sera pas moins pour ceux qui seront ainsi corrigés. Peut-être mon préambule a-t-il été un peu long aujourd’hui. Mais qu’y faire? Cela m’est arrivé malgré moi, et le courant du discours m’a entraîné.

Puisque nous avions à parler du déluge, il était nécessaire d’expliquer à votre charité que les punitions infligées par Dieu sont plutôt des miséricordes que des punitions: c’est ce qui a lieu pour le déluge. Car de même qu’un père chérit toujours ses enfants, de même Dieu fait tout par intérêt pour les hommes. Pour apprendre par le discours d’aujourd’hui et par la lecture d’hier l’étendue de cette bienveillance, écoutez lés paroles de l’Écriture sainte. Hier vous avez entendu celles du bienheureux Moïse; L’eau s’éleva sur la terre pendant cent cinquante jours (Gen. VII, 24) (c’est là que nous en étions restés); voici la suite: Dieu se souvint de Noé, et de toutes les bêtes, de tous les animaux, domestiques, de tous les volatiles, de tous les reptiles qui étaient avec lui dans l’arche.

3. Voyez encore comme I’Écriture sainte s’abaisse jusqu’à nous. Dieu, dit-elle, se souvint. Comprenons cela, mes bien-aimés, d’une manière digne de Dieu et n’expliquons pas la vulgarité de ces paroles avec la faiblesse de notre nature. Considéré par rapport à Dieu, ce mot est indigne de son ineffable nature, mais il a été dit pour se conformer à notre faiblesse. Dieu ee souvint de Noé: Car après avoir raconté, comme je l’ai déjà exposé à votre charité, qu’il avait plu pendant quarante jours et autant de nuits, que l’eau était restée pendant cent cinquante jours, élevée de quinze coudées au-dessus des montagnes, et que pendant tout ce temps le juste était resté dans l’arche; sans pouvoir respirer l’air et habitant avec toutes les brutes, alors Dieu se souvint de Noé. Qu’est-ce à dire? il se souvint! C’est-à-dire il eut pitié du juste et de sa position dans l’arche; il eut pitié d’un homme souffrant tant d’ennuis et d’embarras et ignorant quand ces désagréments finiraient. Songez, je vous prie, aux pensées qu’il devait avoir dans quarante jours et quarante nuits pendant lesquels se déchaînaient lés eaux impétueuses, et voyant que durant cent cinquante jours elles restaient à la même hauteur sans commencer à descendre; le plus fâcheux, c’est qu’Il ne pouvait voir ce qui s’était passé; enfermé comme il l’était et ne pouvant juger par ses yeux de l’étendue du mal, sa douleur s’en augmentait, et chaque jour il supposait les désastres plus horribles. Pour moi, je m’étonne comment il ne fut pas lui-même englouti par la douleur, en réfléchissant à la destruction du genre humain, à l’isolement de sa famille et à l’existence pénible qu’elle allait mener. Mais la cause de tous ses biens, ce. fut sa foi en Dieu, qui lui donna la force de résister et de tout supporter; nourri de cet espoir, il était insensible à toutes (172) les afflictions. D’un côté, s’il fit ce qui dépendait de lui en montrant beaucoup de foi, de résignation et de courage, de l’autre voyez quelle est la bonté de Dieu à son égard. Dieu se souvint de Noé. Ce n’est pas sans raison qu’il est dit: se souvint. Comme l’Écriture sainte a déjà rendu témoignage pour le juste, en lui disant: Entre dans l’arche parce que j’ai vu que tu étais juste dans cette génération (Gen. VII, 1), elle dit maintenant: Dieu se souvint de Noé, c’est-à-dire du témoignage qu’il lui avait rendu. Il n’abandonne pas le juste longtemps, il ne diffère pas sa délivrance au-delà de ce qu’il pouvait supporter et quand cette heure est venue il le comble toujours de ses bienfaits. Sachant l’infirmité de notre nature, s’il permet que nous soyons tentés, il proportionne l’épreuve à notre faiblesse et fait en sorte que ses récompenses prouvent notre courage et sa miséricorde. Aussi saint Paul dit: Dieu est fidèle, il ne permettra pas que vous soyez éprouvés au delà de vos forces, mais en même temps que l’épreuve, il vous donnera un moyen d’en sortir et de n’y pas succomber. (I Cor. X, 13.) Mais le juste conservait toujours son courage et sa résignation, en supportant par sa confiance en Dieu le séjour et les ennuis de l’arche; aussi est-il dit: Dieu se souvint de Noé. Ensuite, pour vous faire connaître l’abîme de la divine miséricorde, l’Écriture sainte ajoute: Et de toutes les bêtes, de tous les animaux domestiques, de tous les volatiles, de tous les reptiles qui étaient avec lui dans l’arche.

Voyez comme Dieu atout fait pour l’homme. Avec les hommes qui ont péri par le déluge, il a fait périr la généralité des animaux; mais, voulant montrer sa miséricorde envers le juste, il a voulu aussi, par égard pour lui, étendre ses soins et sa bonté jusque sur les êtres sans raison, les quadrupèdes, les volatiles et les reptiles. Dieu se souvint de Noé, de, toutes les bêtes, de tous les animaux domestiques, de tous les volatiles et de tous les reptiles qui étaient avec lui dans l’arche. Et Dieu fit souffler un vent sur la terre, et l’eau cessa de monter. Se rappelant Noé et tout ce qui était avec lui dans l’arche, il fit arrêter l’impétuosité de l’eau pour montrer peu à peu sa bonté. Le juste alors pouvait respirer et calmer ses inquiétudes, puisqu’il recouvrait à la fois l’air et la lumière. Dieu fit souffler un vent sur la terre, et l’eau cessa de monter. Les fontaines de l’abîme et les cataractes du ciel furent fermées. Voyez comment tout cela est exprimé dans le style des hommes. Les fontaines de l’abîme et les cataractes du ciel furent fermées, et, la pluie du ciel fut arrêtée. Cela signifie que le Seigneur avait ordonné aux eaux de revenir à leurs places et de ne plus en sortir, mais de baisser graduellement. L’eau descendait de la terre et diminuait pendant cent cinquante jours. Comment la raison pourra-t-elle jamais comprendre cela? Soit, la pluie a cessé, les sources n’ont plus coulé et les cataractes du ciel ont été fermées; mais comment toute cette eau a-t-elle disparu? L’abîme s’étendait sur toute la terre. Comment donc une si grande masse d’eau a-t-elle pu tout à coup diminuer? Qui pourra jamais l’expliquer par la raison humaine? Que nous reste-t-il à dire? C’est l’ordre de Dieu qui a tout fait.

4. Ne cherchons donc pas trop curieusement à explorer comment tout s’est passé: croyons seulement. C’est la volonté de Dieu qui a ouvert l’abîme; c’est encore sa volonté qui l’a fermé et a fait revenir les eaux à la place que le Seigneur leur a marquée et que lui seul connaît. L’arche s’arrêta le septième mois et le vingt-septième jour de ce mois sur les monts d’Ararat. L’eau décrut jusqu’au dixième mois et l’on commença à voir les sommets des mon. tagnes le premier jour du dixième mois. Voyez quel changement rapide et combien les eaux étaient baissées pour que l’arche s’arrêtât sur les montagnes. L’Écriture avait dit que l’eau dépassait les montagnes de quinze coudées: maintenant elle dit que l’arche s’est arrêtée sur les montagnes d’Ararat, que l’eau a décru peu à peu jusqu’au dixième mois jusqu’à laisser voir alors les sommets des montagnes. Réfléchissez, je vous prie, à la fermeté du juste quia été tenu, pendant tant de mois, renfermé dans les ténèbres. Il arriva, après quarante jours, que Noé ouvrit la fenêtre qu’il avait faite à l’arche, et il envoya un corbeau pour voir si l’eau avait quitté la terre. Le juste n’ose pas encore regarder par lui-même, mais il envoie un corbeau pour apprendre de cette manière s’il y avait un heureux changement. Mais le corbeau ne revint pas jusqu’à ce que les eaux fussent séchées sur la terre. L’Écriture ajoute ce mot jusqu’à ce que; ce n’est pas que le corbeau soit revenu plus tard, mais tel est le langage propre de l’Écriture sainte. Il serait facile de trouver d’autres exemples de cette habitude et de vous en indiquer beaucoup; mais pour ne pas vous rendre (173) négligents en vous disant tout, nous vous laissons à sonder l’Écriture et à chercher dans quelles circonstances elle emploie des locutions semblables. Il s’agit maintenant de vous dire pourquoi cet oiseau n’est pas revenu. Peut-être cet oiseau immonde, après la retraite des eaux, avait trouvé des cadavres d’hommes et de bêtes, et, rencontrant une nourriture qui lui convenait, s’y était arrêté, ce qui même donnait au juste une bonne raison pour espérer, car si le corbeau n’avait rien trouvé pour se soutenir, il fût revenu. Pour savoir s’il en était ainsi, le juste, dont la confiance s’augmentait, envoya une colombe, oiseau privé et familier, d’une grande douceur et qui ne se nourrit que de graines; aussi il est compté parmi les oiseaux purs. Et il envoya la colombe pour voir si l’eau avait cessé de couvrir la face de la terre. Mais la colombe n’ayant pas trouvé où poser ses pieds, retourna vers lui dans l’arche, parce que l’eau était sur toute la face de la terre. Ici il faut chercher comment l’Écriture sainte, après avoir dit plus haut que l’on voyait les sommets des montagnes, dit maintenant que la colombe est revenue à l’arche parce qu’elle n’avait pas trouvé où se poser: et que l’eau couvrait toute la face de la terre. Lisons ce passage avec attention et nous en saurons la cause: il n’est pas dit simplement où se poser, mais où poser ses pieds, ce qui nous montre que malgré la retraite des eaux et la réapparition des sommets des montagnes, l’abondance de l’inondation avait laissé sur ces sommets une grande masse de limon. Aussi la colombe ne pouvant s’arrêter nulle part, ni trouver la nourriture qui lui convenait, revint à l’arche, montrant au juste par son retour qu’il y avait encore une grande quantité d’eau. Ayant étendu la main, il la prit avec sa main et la ramena à lui dans l’arche. Voyez quelle douceur dans cet oiseau, comment son retour montra au juste qu’il fallait prendre encore un peu de patience. Et ayant attendu encore sept jours, il fit partir la colombe de l’arche. Et la colombe revint vers lui le soir, portant dans son bec une feuille cueillie à un olivier. Ce n’est.pas au hasard ni sans raison qu’il est écrit le soir: nous voyons par là, qu’après s’être nourrie tout le jour de la nourriture qui lui convenait, elle revenait le soir portant dans son bec ce qu’elle avait cueilli sur un olivier. Cet animal est doux et très-familier. Aussi revint-il, et par cette feuille d’olivier, il apporta au juste une grande consolation. Mais l’on dira peut-être: où a-t-il trouvé cette feuille? Tout cela est arrivé conformément aux desseins de Dieu, d’après lesquels la colombe a trouvé l’arbre, a cueilli là feuille et l’a rapportée au juste. Du reste, l’olivier est toujours vert, et il est probable qu’après la retraite des eaux, cet arbre avait encore ses feuilles. Ayant attendu encore sept autres jours; il fit partir la colombe et ’elle ne revint plus à lui. Voyez que le juste reçoit toujours la consolation dont il a besoin. Quand la colombe rentre avec la feuille d’olivier dans son bec, il conçoit déjà de grandes espérances: maintenant quand elle fut sortie pour ne plus rentrer, c’était la meilleure preuve qu’elle avait trouvé ce qu’il lui fallait et que les eaux avaient complètement disparu. Et pour voir qu’il en était ainsi, écoutez la suite: Il arriva, dans la six cent et unième année de la vie de Noé, le premier mois, que l’eau se retira de la face de la terre. Et Noé enleva la couverture de l’arche qu’il avait construite et vit que l’eau avait quitté la surface de la terre.

5. Ici encore je ne puis m’empêcher d’admirer avec stupéfaction là vertu du juste et la bonté de Dieu. Comment, en effet, respirant l’air après si longtemps et ouvrant les yeux à la vue du ciel, n’a-t-il pas été ébloui et aveuglé? Car vous savez que c’est ce qui arrive d’ordinaire à ceux qui ont passé, même peu de temps, dans l’obscurité et les ténèbres, lorsqu’ils revoient l’éclat du jour. Mais ce juste, pendant une année entière et des mois si pénibles passés dans l’arche presque sans, lumière, en revoyant tout-à-coup les splendeurs du soleil, n’éprouva aucun accident semblable. C’était la grâce de Dieu et la patience qu’il lui avait accordée, qui avaient donné plus de vigueur même à ses facultés corporelles, et les avaient élevées au-dessus de leur nature. Au second mois la terre fut séchée, le vingt-septième jour, de ce mois. Ce n’est pas sans raison que l’Écriture sainte raconte tout avec tant d’exactitude: c’est-pour rions montrer que tout fut terminé à cet anniversaire, pour faire briller, la patience du juste et compléter la purification de la terre. Ensuite, après que toute la création eut été comme lavée de tout ce qui la souillait, eut effacé les taches qu’y avait laissées la perversité humaine, et que sa figure fut devenue radieuse, c’est alors que le juste put enfin sortir de l’arche, et se délivrer de sa cruelle prison. Le Seigneur dit à Noé: Sors de l’arche, toi et tes fils, et ta femme, et les (174) femmes de tes fils avec toi, ainsi que tous les animaux qui sont avec toi, toute chair, depuis les volatiles jusqu’aux bestiaux et aux reptile qui se meuvent sur la terre: fais-les sortir avec toi; croissez et multipliez sur la terre. Voyez comment Dieu, dans sa bonté, donne au juste toute sorte de consolations. Il le fait sortir de l’arche, avec ses fils, sa femme et les femmes de ses fils, avec tous les animaux; et pour ne pas le laisser ensuite dans un profond découragement s’il pouvait se demander avec anxiété quelle serait sa vie dans ce désert, habitant seul une si vaste étendue sans y rencontrer d’êtres vivants, après lui avoir dit sors de l’arche et emmène tout ce qui est avec toi, il ajoute: Croissez et multipliez sur la terre.

Voyez comment le juste reçoit cette bénédiction d’en-haut, qu’Adam avait reçue avant le péché; car aussitôt après là création, Dieu les bénit en disant: Croissez, multipliez et gouvernez la terre. De même, il est dit à Noé: Croissez et multipliez sur la terre. De même que le premier est l’origine et la racine de tous ceux qui ont précédé le déluge, de même notre juste est comme le levain, l’origine et la racine de tout ce gui a suivi le déluge. C’est de lui que viennent nos générations actuelles, pour lui que la création tout entière a recouvre sa beauté propre, que la terre a pu donner des fruits et que tout a été réorganisé pour servir l’homme. Noé sortit, lui et sa femme et les femmes de ses fils avec lui; et tous les animaux, les bestiaux, les oiseaux, les reptiles se mouvant sur terre, tous suivant leur espèce, sortirent de l’arche. Après avoir reçu l’ordre du Seigneur et sa bénédiction dans ces termes: Croissez et multipliez, il sortit de l’arche avec tout ce qui s’y trouvait. Et ensuite il vivait seul sur la terre avec sa femme, ses fils et les femmes de ses fils. Mais sitôt qu’il fut sorti, il montra sa reconnaissance naturelle en rendant grâce au Seigneur tant pour le passé que pour l’avenir. Mais, si vous le voulez bien, afin de ne pas être trop long, nous renverrons à demain ce qui regarde la reconnaissance du juste et nous n’en parlerons pas maintenant; nous vous supplions de porter sans cesse vers ce bienheureux votre attention et votre zèle, pour étudier la perfection de sa vertu et pour chercher à l’égaler. Considérez, je vous en conjure, combien est grand le trésor de sa vertu, puisque, après tant de jours que j’ai consacrés à vous en parler, je n’ai pu encore terminer ce que j’avais à vous en dire. Que parlé-je de terminer! Nous n’y parviendrons jamais, quoique nous puissions dire: nous et nos successeurs, nous aurons beau parler, nous n’épuiserons pas ce sujet: telle est l’excellence de la vertu! L’exemple de ce juste suffirait, si nous le voulions bien, pour instruire la nature humaine et l’engager à imiter cette vertu. Car si Noé, seul au milieu de tant de méchants et n’ayant pas un ami, est parvenu à ce comble de vertu, quelle sera notre excuse, à nous qui ne rencontrons pas lés mêmes obstacles, et qui ce, pendant sommes si négligents pour les bonnes oeuvres? Il ne s’agit pas seulement de cette existence de cinq cents ans pendant laquelle il était forcé de vivre au milieu ries méchants qui le raillaient et l’insultaient; cette année qu’il passa tout entière dans l’arche me parait valoir tout le reste. Ce juste y éprouvait une infinité d’afflictions et d’angoisses, par la privation d’air et le voisinage de tant d’animaux: au milieu de tout cela son esprit restait inébranlable, sa volonté inflexible, ainsi que sa foi envers Dieu, qui lui rendait tout facile et léger à supporter. Il est vrai que, s’il faisait beaucoup de lui-même; Dieu avait été prodigue envers lui. Malgré les tourments qu’il supportait dans l’arche, du moins il évitait une terrible catastrophe et il échappait à la destruction universelle. Aussi en échange de ces angoisses et de cette insupportable prison, il avait le repos et la sécurité, en même temps que la divine bénédiction: aussi montra-t-il sa reconnaissance, et vous le verrez ton, jours commencer par là. Dans les premiers temps de sa vie, il a pratiqué toutes les vertus et fui tous les vices dont ceux qui vivaient alors étaient infectés, ce qui lui a épargné loué punition et l’a fait sauver lui seul pendant que tous les autres étaient submergés: de même aussi, comme il a conservé la foi et qu’il a supporté avec reconnaissance son séjour dans l’arche, il a reçu encore une nouvelle effusion de grâce divine; à peine sorti de l’arche et revenu à ses premières habitudes il a obtenu a bénédiction, et montrant toujours la même reconnaissance il a rendu grâce à Dieu qui l’a encore honoré de plus grands bienfaits. Car c’est ce que fait Dieu: ce que nous lui offrons peut être sans importance ni valeur; mais enfin, si nous l’offrons, il nous récompense libéralement. Et pour vous faire voir toute la pauvreté humaine et toute la munificence da Dieu, écoutez bien ceci: si nous voulons faire une offrande à Dieu, que pouvons-nous faire de plus que de lui offrir des paroles d’action de grâces? Ce qu’il fait pour nous, au contraire, nous le voyons par des œuvres. Or, quelle différence entre les paroles et les oeuvres! Le Seigneur n’a pas besoin de nous et ne nous demande rien que des paroles: Si même il exige cette reconnaissance verbale, ce n’est pas qu’il en ait besoin, mais c’est pour que nous ne soyons point ingrats et que nous reconnaissions l’Auteur de tant de bienfaits. Aussi saint Paul nous dit: Soyez reconnaissants. (Colos. III, 15.) C’est là surtout ce que Dieu nous demande. Ainsi ne soyons point ingrats; ne montrons point de paresse pour remercier Dieu, puisque nous recevons ses bienfaits: il nous en reviendra de nouveaux avantages. Si nous sommes reconnaissants des bienfaits passés, nous en recevrons encore de plus grands, et de plus nous donnerons des forces à notre confiance. Seulement, je vous en conjure, méditons, méditons en nous-mêmes, chaque jour et à chaque heure, s’il est possible, non-seulement les bienfaits que nous avons reçus du Créateur et que nous partageons avec toute la nature humaine, mais ceux que nous recevons chaque jour et en particulier.

Que parlé-je de bienfaits quotidiens et particuliers? Remercions encore Dieu de tous ceux qu’il nous accorde et que nous ne connaissons pas. Quand il est inquiet pour notre salut, il nous oblige sauvent à notre insu, souvent même il nous sauve des dangers et nous accorde encore d’autres grâces. C’est une source de clémence qui répand sans cesse ses flots sur le genre humain: Méditons à ce sujet et cherchons à remercier le Seigneur de ses bienfaits passés et à nous préparer à ceux de l’avenir de manière à ne pas en paraître indignes: c’est alors que nous pourrons bien diriger notre existence et fuir le vice. Car le souvenir des bienfaits est une excellente préparation à une vie vertueuse il nous empêche de tomber dans l’indifférence et l’oubli, et de tourner au mal. Un esprit attentif et vigilant remercie toujours, dans les mauvais succès comme dans les bons, et ne se laisse point abattre par les vicissitudes de la vie; il s’en fortifie davantage, et il considère l’ineffable providence de Dieu qui déploie, même dans nos adversités, assez de sagesse et de ressources, quoique nous ne puissions pas comprendre toute la profondeur de ses desseins, pour montrer qu’il veille encore sur nous.

6. Aussi soyons toujours disposés à lui rendre sang cesse grâce de toutes choses, quoi qu’il arrive. C’est pour cela qu’il a fait de nous des êtres raisonnables et différents des animaux; c’est pour louer, célébrer, glorifier sans cesse le Seigneur créateur de toutes choses. C’est pour cela que son souffle a fait naître notre âme et qu’il nous a accordé la parole, afin d’apprécier ses bienfaits, de reconnaître sa puissance et de montrer que nous ne sommes point ingrats en le remerciant selon nos forces. Car si les hommes, c’est-à-dire nos semblables, exigent de nous des remercîments pour le moindre bienfait, non pas qu’ils s’inquiètent de notre reconnaissance, mais pour en tirer gloire, combien ne devons-nous pas remercier Dieu qui ne veut que nous rendre service? Notre reconnaissance glorifie les hommes qui nous ont obligés; celle que, nous marquons à Dieu nous glorifie nous-mêmes. En effet, quoiqu’il n’ait pas besoin de nos remerciements, il les désire, mais c’est pour en faire retomber sur nous tout l’avantage et nous rendre dignes d’une protection encore plus grande. Sans doute nos louanges ne sont pas dignes de lui; comment cela se pourrait-il avec la faiblesse de la nature qui nous enchaîne? Mais pourquoi parler de la nature humaine? Pas même les intelligences incorporelles et invisibles, les puissances et les dominations, les chérubins et les séraphins ne pourraient célébrer dignement sa gloire. Nous n’en devons pas moins, selon nos forces, lui exprimer notre reconnaissance et glorifier sans cesse notre Seigneur par les louanges que lui adresse notre voix et par la pureté de notre vie. Car la meilleure glorification de Dieu consiste à le faire célébrer par des milliers de langues. Or, tout homme vertueux engage tous ceux qui le voient à célébrer le Seigneur; et cette glorification dont il est cause loi attire de la part de Dieu une grande et ineffable bénédiction. En effet, peut-il y avoir rien de plus glorieux pour nous, non-seulement de célébrer par nos propres voix la gloire du bon Dieu, mais d’engager tous nos semblables à le glorifier avec nous? Pour cela, mes bien-aimés, rien ne vaut une conduite irréprochable. Aussi le Seigneur dit: Que votre lumière brille devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes (176) oeuvres et qu’ils glorifient votre Dieu qui est aux cieux. (Matth. V, 16.) De même que la lumière dissipe les ténèbres, de même l’éclat de la vertu repousse le mal et écarte les ténèbres de l’erreur en excitant à louer Dieu ceux devant qui elle brille. Aussi faisons nos efforts pour que nos oeuvres aient cet éclat qui fait glorifier le Seigneur. Si le Christ a parlé ainsi, ce n’est pas pour que nous fassions montre de nos actions; loin de là! C’est pour que nous veillions sur notre vie avec assez de soin, pour qu’il nous approuve, pour ne donner à personne occasion de blasphémer, et que nos bonnes actions excitent tous ceux qui nous voient à glorifier le Dieu tout-puissant. C’est alors, en effet, c’est alors que nous attirerons sur nous toute sa bienveillance, que nous pourrons éviter les châtiments et obtenir les biens ineffables, par la grâce et la bonté de Notre Seigneur Jésus-Christ, à qui ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit, soient gloire, puissance et honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Les bienfaits de Dieu envers notre race sont innombrables; le plus grand, le plus incompréhensible de tons, c’est la venue de son Fils unique en ce monde. — 2. Dieu agrée les sacrifices que lui offrent les hommes pour exercer leur reconnaissance. — 3. La foi et la bonne intention donnent à nos oeuvres leur mérite. — 4. La bonté de Dieu se manifeste dans la promesse qu’a fait de ne plus détruire le genre humain par le déluge, par la permission qu’il accorde h l’homme de se nourrir de la chair des animaux. — 5. La défense de manger le sang des animaux a été faite pour adoucir la naturelle cruauté de l’homme. — 6-8. Exhortation au pardon des injures et a l’amour des ennemis.

1. Vous avez vu hier comment la bonté du Dieu clément fit sortir le juste de l’arche et le délivra d’une pareille habitation, d’une prison si triste et si pénible, et comment il récompensa sa patience en disant: Croissez et multipliez. Apprenons aujourd’hui combien Noé a été sensible et reconnaissant, et comment il s’est ainsi attiré de la part de Dieu des grâces encore plus grandes. C’est ce que fait Dieu quand il rencontre des coeurs touchés de ce qu’il a déjà fait, il leur prodigue encore de nouvelles faveurs. Cherchons donc à remercier le. Seigneur Dieu de tous les biens qu’il nous a déjà accordés, afin d’en mériter de plus grands encore. n’oublions jamais les faveurs que Dieu nous a faites, et songeons-y constamment pour lui offrir sans cesse nos actions de grâces, quoiqu’elles soient si nombreuses que notre mémoire ne suffise pas pour retenir et compter tous les biens que nous en avons reçus, Qui pourrait en effet examiner tout ce que nous avons déjà reçu, tout ce qui nous est promis et tout ce que nous recevons chaque jour? Dieu nous a tirés du néant à l’être, il nous a donné un corps et une âme, nous a créés raisonnables, nous a donné cet air que nous respirons, a formé création pour le genre humain: il avait voulu, dans l’origine, que l’homme vécût dans le paradis sans douleur ni travail, égal aux anges et aux puissances (177) incorporelles et supérieur aux exigences de la chair, malgré le corps qui l’enveloppait. Ensuite quand l’homme, par sa négligence, eut succombé au piége diabolique que lui tendait le serpent, Dieu ne cessa point d’être bon pour ce pécheur, ce coupable: par sa punition même, comme nous l’avons dit hier, il montra l’excès de sa bonté et lui accorda encore une infinité d’autres bienfaits. Par la suite des temps, la race s’étant. accrue et se détournant vers le mal, quand Dieu eut vu que les plaies étaient incurables, il détruisit tous ces artisans du vice, comme un mauvais levain, laissant ce juste pour en faire la racine et l’origine du genre humain. Voyez encore quelle est sa bonté envers ce juste. C’est par lui et ses fils qu’il a fait multiplier l’humanité en foule innombrable: peu à peu, choisissant des justes, je veux dire les patriarches, il les a établis comme les précepteurs du genre humain, capables d’entraîner tout le monde par l’exemple de leurs vertus, et comme des médecins, de guérir les maladies morales. Il les a conduits; tantôt en Palestine, tantôt en Égypte, afin de montrer à découvert, d’un côté la patience de ses serviteurs, et, de l’autre, de déployer toute sa puissance: ainsi, il s’est toujours montré empressé pour le salut de la race humaine, en suscitant des prophètes, et leur faisant accomplir des signes et des miracles. En un mot, de même que nous ne pourrions pas, avec mille efforts, compter le nombre des flots de la mer, de même nous ne pourrions énumérer la variété des bienfaits que Dieu a épanchés sur notre nature. Enfin, quand il vit qu’après tant de bienveillance de sa part et sa miséricorde inouïe, la race humaine était encore retombée, sans avoir pu être retenue par les patriarches, les prophètes, les miracles les plus frappants, les châtiments et les avertissements si souvent répétés, enfin par les captivités consécutives, Dieu ayant pitié de notre race, pour guérir nos âmes et nos corps, nous envoya son Fils unique, sortant, pour ainsi dire, des bras paternels; il lui fit prendre la forme d’un esclave dans le sein d’une Vierge, vivre avec nous et supporter toutes nos misères pour enlever de la terre au ciel notre race abattue sous le poids de ses péchés. Le fils du tonnerre, frappé de l’excès de bonté que Dieu avait déployé à l’égard du genre humain, nous disait à haute voix: C’est ainsi que Dieu a aimé le monde. (Jean, III, 16.) Voyez quels prodiges renferme ce mot: C’est ainsi! Il fait comprendre la grandeur de ce qui va suivre, et c’est pourquoi l’Écriture commence ainsi. Donnez-nous donc, ô saint Jean, l’explication de ce trot, c’est ainsi dites-nous l’étendue, la grandeur, l’excellence d’un pareil bienfait. C’est ainsi que Dieu a aimé le monde, au point de nous donner son Fils unique, pour que tout homme croyant en lui ne meure pas, mais ait la vie éternelle.

Voilà la cause de la venue du fils de Dieu en ce monde, il y est venu pour que les hommes qui allaient périr, trouvassent une occasion de salut dans la foi en lui. Qui pourra concevoir cette grande et admirable libéralité qui dépasse notre raison, par laquelle le don du baptême, accordé à notre nature, efface tous nos péchés? Mais que dis-je? Si l’esprit ne le conçoit pas, la parole peut encore moins le rendre, et quoi que je dise, il m’en restera encore plus à dire. Qui aurait pu imaginer cette voie de pénitence que Dieu, par son inexprimable bonté, a ouverte à notre race, en nous donnant, après la grâce du baptême, ces admirables préceptes par lesquels, si nous le voulons bien, nous pourrons rentrer en grâce avec lui.

2. Vous avez vu, mes bien-aimés, l’abîme de ses bienfaits, vous avez vu combien nous en avons comptés, mais nous n’avons pu vous en dire encore qu’une faible partie. Comment une langue humaine pourrait-elle exposer tout ce que Dieu a fait pour nous? Quels que soient ses bienfaits dans cette vie, il en a promis de plus grands et d’inexprimables dans l’autre vie à ceux qui auront marché sur terre dans le sentier de la vertu. Saint Paul nous en indique la grandeur en quelques mots: Dieu a préparé ci ceux qui l’aiment des biens que l’oeil n’a pas vus, que l’oreille n’a pas entendus, que le coeur de l’homme n’a pas devinés. (I Cor. II, 9.) Quels dons inouïs, quelle magnificence au-dessus de toute pensée humaine! Il dit:que le coeur de l’homme n’a pas deviné. Méditons ces paroles, et rendons grâce à Dieu suivant nos forces, nous pourrons bien mieux nous concilier sa bienveillance et devenir plus capables d’être vertueux. Car le souvenir des bienfaits de Dieu suffit pour nous rendre supportables les efforts de la vertu, nous préparer à mépriser toutes les choses présentes et pour nous attacher à Celui qui nous comble de ses faveurs, en nous pénétrant d’un amour chaque jour plus ardent. Ainsi Noé a obtenu tant de bienveillance et de grâce d’en-haut, parce qu’il avait montré sa (177) reconnaissance pour les bienfaits déjà reçus. Mais, pour que cette instruction soit plus claire, il faut que je rappelle à votre charité le commencement de ce qu’on a lu aujourd’hui. Après que le juste fut sorti de l’arche, selon l’ordre de Dieu, avec ses fils, sa femme et les femmes de ses fils, ainsi que tous les animaux et les volatiles, et qu’il eut reçu de Dieu, après sa sortie, cette bénédiction qui le consolait si bien: croissez et multipliez, l’Écriture, pour montrer sa reconnaissance, nous dit: Noé dressa un autel au Seigneur et il prit de tous les quadrupèdes purs et de tous les volatiles purs, et il offrit un holocauste sur l’autel. Observez avec soin, mes bien-aimés, d’après les paroles présentes, comment le Créateur de toutes choses a mis dans notre nature une idée précise de la vertu. D’où serait venue à ce juste, dites-moi, une pareille idée? Il n’y avait là personne qu’il pût prendre pour exemple. Mais de même que dans l’origine, Abel, le fils du premier homme, a offert avec dévotion un sacrifice sans être averti par d’autres que par lui-même; de même aujourd’hui ce juste, par la rectitude de sa volonté et de son jugement, offrit au Seigneur, suivant ses forces et comme il croyait devoir le faire, un sacrifice d’actions de grâce. Voyez avec quelle sagesse il avait tout disposé! Il n’avait pas d’édifice splendide, de temple, ni même de maison habitable ni rien de semblable: il savait, en effet, il savait que Dieu ne demande que les coeurs. Il éleva un autel à la hâte, prit quelques animaux purs et quelques oiseaux purs et offrit son holocauste, montrant ainsi sa reconnaissance autant qu’il le pouvait: aussi le Dieu de bonté couronna sa bonne volonté et lui montra de nouveau sa bienveillance; car l’Écriture dit: Et le Seigneur en sentit l’odeur agréable. Voyez comme l’intention du sacrificateur change en parfum la fumée, l’odeur de graisse et toute la puanteur qui s’en exhalait. Aussi Paul disait: Nous sommes la bonne odeur du Christ pour ceux qui sont sauvés et pour ceux qui périssent: pour les uns c’est une odeur de mort qui fait mourir, pour les autres une odeur de vie qui fait vivre (II Cor. II, 15), c’est là cette odeur agréable.

Ne vous choquez pas d’un mot vulgaire ces expressions, mises à la portée de notre faiblesse, signifient seulement que Dieu accepta l’offrande du juste. On peut voir par cela même que Dieu n’a besoin de rien et qu’il a permis les sacrifices pour exercer les hommes à la reconnaissance. Aussi ce qui lui était offert était brûlé par le feu, afin que les hommes qui l’offraient comprissent que tout cela n’avait d’usage que pour eux. Mais pourquoi, direz-vous, l’a-t-il permis autrefois? C’était encore pour avoir égard à la faiblesse de notre raison les hommes, tombant peu à peu dans le relâchement, devaient se faire d’autres dieux et leur offrir aussi des sacrifices: il voulut donc qu’on lui en offrît à lui-même, afin d’arrêter du moins les hommes sur la pente de cette erreur funeste. Et pour vous montrer que c’était une concession faite à notre faiblesse, observez que, dans l’époque qui nous précède, il avait fait une loi de la circoncision, non qu’elle pût servir en rien au salut de l’âme, mais comme une marque de reconnaissance, comme un signe ou un cachet que les Juifs portaient avec eux et qui leur défendait de se mêler aux gentils.

3. Aussi saint Paul l’appelle-t-il un signe, en disant: Il donna le signe de la circoncision comme un sceau. (Rom. IV, 11.) Ce n’est pas que cela justifie, car notre juste, avant que la circoncision eût été établie, parvint à une si haute vertu: Mais que dis-je? Le patriarche Abraham lui-même, avant de recevoir la circoncision, a été justifié par sa foi seule. Car avant la circoncision, dit saint Paul, Abraham crut en Dieu et cela lui fut imputé en justice. (Rom. IV, 3.) Pourquoi donc, ô juif, t’enorgueillir de ta circoncision? Apprends que bien des hommes ont été justes avant qu’elle fût connue. Ainsi, Abel fut conduit par sa foi à faire son offrande, et Paul dit: C’est par la foi qu’Abel fit à Dieu une offrande plus agréable que celle de Caïn. (Héb. XI, 4.) Enoch fut enlevé au ciel, et Noé, par sa grande justice, évita les horreurs du déluge: enfin, Abraham même, avant sa circoncision, fut vanté par Dieu pour sa vertu. C’est ainsi que, dès l’origine, le genre humain a trouvé son salut dans la foi” De même le Dieu de bonté a permis qu’on lui offrît des sacrifices, à une époque où notre nature était plus imparfaite, pour que l’homme pût lui exprimer sa reconnaissance et fuir le culte funeste des idoles. Si, en effet, malgré tant de condescendance de Dieu, bien des hommes n’ont pas évité cette chute, qui aurait pu l’en garantir sans cela? Le Seigneur en sentit l’odeur agréable. Il n’en dit pas autant des Juifs ingrats: pourquoi cela? Écoutez le (179) Prophète: Le parfum m’est en abomination (Is. I,13), pour montrer que ceux qui l’offrent ont une volonté perverse. De même que la vertu du juste a changé en parfum la fumée et l’odeur de viande rôtie, de même leur méchanceté changeait les parfums en infection. Aussi, efforçons-nous, je vous en conjure, d’apporter des intentions pures, c’est la source de tous les biens. Le bon Dieu n’a pas l’habitude de regarder nos actions elles-mêmes, il considère la pensée intérieure qui nous fait agir: d’après cela il blâme ou il approuve nos actions. Ainsi, soit que nous priions, soit que nous jeûnions, soit que nous fassions l’aumône (car ce sont là nos sacrifices spirituels), soit que nous fassions toute autre couvre spirituelle, faisons-la toujours dans une bonne intention, afin de recevoir une palme digne de nos efforts. En effet, il est absolument impossible que nos travaux ne soient pas récompensés, s’ils ont été dirigés suivant les règles de la vertu. Il peut même se faire que, par l’extrême bonté de Dieu, nous soyons récompensés pour la seule intention, quoique notre oeuvre n’ait pas été accomplie. Remarquez, par exemple, ce qui arrive à propos de l’aumône. Si, en voyant un homme étendu sur la place et réduit à la dernière misère, vous Compatissez à son sort, et si vous élevez votre pensée au ciel, en remerciant le Seigneur qui vous a épargné ces souffrances et qui donne au pauvre le courage de les supporter, quand même vous ne pourriez apaiser et rassasier sa faim, vous serez néanmoins complètement récompensé pour l’intention. Voilà pourquoi le Seigneur dit: Celui qui aura donné seulement un verre d’eau froide à quelqu’un parce qu’il est mon disciple, en vérité, je vous le dis, il ne perdra pas sa récompense. (Matth. X, 42.) Qu’y a-t-il de moins précieux qu’un verre d’eau froide? Mais l’intention qu’on y joint mérite une récompense. Nous pouvons prendre l’exemple opposé. Je dois présente ces contrastes à votre charité pour que vous puissiez apprécier le mérite avec assurance. Écoutez ce que dit le Christ: Celui qui regarde une femme pour la désirer a déjà commis l’adultère dans son coeur. (Matth. V, 28.) Vous voyez ici qu’une mauvaise pensée entraîne une condamnation, et qu’un regard imprudent est puni comme si l’adultère avait été consommé! Puisque nous savons tout cela, affermissons partout et toujours notre intention dans le bien, afin que nos actions soient bien reçues. Car si une bonne intention change en parfum la fumée et la mauvaise odeur, que ne peut-elle pas faire d’un culte spirituel, et quelles grâces du ciel ne peut-elle pas attirer sur nous! Le Seigneur en sentit l’odeur agréable. Vous voyez ce qui est arrivé au juste dont l’action, à en juger par l’apparence, avait peu de valeur, mais qui en avait une très-grande par la pureté dé son intention. Voyez encore l’infinie bonté du Dieu de clémence. Le Seigneur Dieu dit en réfléchissant: je ne maudirai plus la terre à l’occasion des couvres des hommes, car la pensée des hommes est sujette à tomber dans le mal dès leur jeunesse. Je ne frapperai plus toute chair vivante, comme je l’ai fait, tant que la terre vivra.

4. Quelle quantité de bienfaits, quelle étendue de bonté, quel excès de clémence! Le Seigneur Dieu dit en réfléchissant. Ce mot en réfléchissant est tout à fait humain et adapté à notre nature. Je ne maudirai plus la terre à l’occasion des oeuvres des hommes. En effet, il avait dit au premier homme créé. La terre t’engendrera des épines et des chardons. (Gen. III, 8, et IV, 12), et il avait parlé de même à Caïn. — Maintenant; après la destruction universelle, il s’adresse au juste pour le consoler, lui rendre confiance et l’empêcher de te dire à soi-même: À quoi servira cette bénédiction, croissez et multipliez, s’il nous faut encore périr après nous être multipliés? Car il avait aussi dit autrefois à Adam: Croissez et multipliez; cependant le déluge est venu. Pour lui éviter ces tourments perpétuels de la pensée, voyez quelle est la bonté de Dieu: Je ne maudirai plus la terre à propos des oeuvres des hommes! D’abord il déclare que c’est à propos de leur perversité qu’il a ainsi bouleversé la terre. Ensuite, pour nous montrer que s’il fait cette promesse, ce n’est pas qu’il s’attende à voir les hommes se mieux conduire; il ajoute: Car la pensée des hommes est sujette à tomber dans le mal dès leur jeunesse. Voilà un rare exemple de bonté. Puisque, dit-il, la pensée de l’homme est sujette à tomber dans le mal depuis sec jeunesse, à cause de cela, je ne maudirai plus la terre. J’ai usé deux fois, dit-il, de tout mon pouvoir puisque je vois la méchanceté si prompte à s’accroître, je promets de ne plus détruire la terre. Ensuite, pour montrer toute l’étendue de sa bonté, il ajoute: Je ne frapperai plus toute chair vivante, comme je l’ai fait, tant que la terre vivra. Voyez, je vous prie, quelle (180) consolation il apporte au juste, et même à d’autres qu’au juste! car, dans sa bonté, il embrasse toute la race des hommes de l’avenir, puisqu’il dit: Je ne frapperai plus toute chair vivante, et qu’il ajoute: comme je t’ai fait, et aussi tant que la terre vivra; il déclare ainsi qu’il n’y aura plus de déluge, et que jamais une pareille catastrophe n’envahira le globe. Il dit même comme preuve de son éternelle bienveillance: Tant que la terre vivra, c’est-à-dire: Je promets qu’à aucune époque je ne déploierai à ce point mon indignation et que je ne causerai jamais une pareille perturbation dans la marche des saisons, ni dans l’ordre des éléments. Aussi, dit-il à la suite: Les semailles et les moissons, le froid et la chaleur, l’été et le printemps ne cesseront ni jour ni nuit. Cet ordre, dit-il, sera immuable: jamais la terre ne cessera de donner à l’homme sa subsistance et de récompenser les labeurs de l’agriculture; les saisons ne seront plus bouleversées, mais le froid et le chaud, l’été et le printemps reviendront à leur tour dans l’année. En effet, pendant le déluge, tout cela avait été confondu, et le juste dans l’arche était presque dans une nuit complète; aussi Dieu lui dit: Le jour et la nuit ne cesseront pas leur course et, jusqu’à la fin des siècles, leurs fonctions seront immuables. Voyez quel puissant encouragement bien capable de relever le courage du juste; voyez quelle récompense il a reçue de ses mérites. Mais cette ineffable libéralité se montre encore dans ce qui suit: Dieu bénit Noé et ses fils et leur dit: Croissez et multipliez, et remplissez la terre et dominez-la. Vous serez craints et redoutés de toutes les bêtes de la terre et de tous les oiseaux du ciel, de tous les animaux qui se meuvent sur terre et de tous les poissons de la mer: je les ai livrés tous entre vos mains. Tout ce qui se meut et qui est vivant sera votre nourriture; je vous l’ai donné comme les plantes des jardins. Cependant ne mangez pas la chair avec son sang, qui est son âme. Il faut ici admirer la suprême bonté du Seigneur. vous voyez que le juste reçoit de nouveau la même bénédiction qui avait déjà été donnée à Adam; cette supériorité que l’homme avait perdue, il la recouvre par sa vertu et surtout par l’inexprimable clémence du Seigneur. Car, de même qu’il avait dit autrefois: Croissez et multipliez, et gouvernez la terre; dominez sur les poissons de la mer, les reptiles, les volatiles et les quadrupèdes; il dit maintenant: Vous serez craints et redoutés de toutes les bêtes de la terre et de toutes les volatiles. Tout ce qui se meut et vit sur terre sera votre nourriture; je vous l’ai donné comme les plantes des jardins. Cependant ne mangez pas la chair avec son sang, qui est son âme. C’est la même loi que celle qui avait été donnée au premier homme, sauf une observation. Quand l’empire du monde a été donné à Adam, ainsi que la jouissance de tout ce qui était dans le paradis, il y eut cependant un arbre auquel il lui fut défendu de toucher; il en est de même pour Noé; Dieu le rend terrible aux animaux de la terre et met encore sous sa puissance les oiseaux et les volatiles; il dit aussi: Tout ce qui se meut et vit sur terre sera votre nourriture: je vous l’ai donné comme les plantes des jardins. C’est alors qu’a commencé l’usage de manger de la viande, non pas pour satisfaire notre gourmandise, mais parce que les hommes, devant sacrifier des animaux, afin de rendre grâce au Seigneur, il ne fallait pas qu’ils parussent rejeter les choses consacrées: aussi Dieu leur accorde l’usage de cette nourriture et leur permet d’y recourir abondamment. Je vous ai tout donné comme les plantes des jardins. Ensuite, de même que, tout en jouissant du fruit de tous les arbres, Adam devait s’abstenir d’un seul, de même aussi, tout en accordant à Noé la permission de manger de tout ce qu’il voudrait, Dieu lui dit néanmoins: Ne mangez pas la chair avec le sang, qui est son âme. Qu’est ce donc qu’un animal où l’on a laissé le sang qui est son âme? Cela signifie une bête étouffée; car l’âme d’un animal n’est autre chose que son sang.

Comme les sacrifices se faisaient en immolant des animaux, voici l’enseignement qui résulte dé ce commandement. Le sang est mis à part pour moi, et vous gardez la chair. Dieu agit ainsi pour modérer par ses ordres la cruauté et le penchant à l’homicide. Pour prouver qu’il a voulu ainsi rendre les hommes plus pieux, écoutez ce qui suit: Je demanderai compte de votre sang, de vos âmes, à tous les animaux. Et je demanderai compte à l’homme et au frère de l’âme de l’homme. Quoi donc! l’âme de l’homme est-elle du sang? Dieu ne veut pas le dire; loin de là! mais il parle conformément aux habitudes humaines, comme si un homme disait à un autre: Ton sang est en mes mains: c’est-à-dire, je puis te tuer. Pour voir que l’âme de l’homme n’est pas le sang, écoutez le Christ, qui dit: Ne (181) craignez pas ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l’âme. (Matth. X, 28.) Et voyez la distinction que Dieu fait;: Celui qui aura répandu le sang de l’homme, son sang sera répandu par compensation; car j’ai fait l’homme à mon image. Méditez, je vous prie, sur la terreur qu’inspirent ces paroles. Si l’idée de frapper ton semblable, celui qui est de même nature que toi, ne suffit pas pour te détourner de ton odieuse entreprise, si tu repousses toute sympathie fraternelle pour te livrer à cette criminelle audace, songe que ta victime a été faite à l’image de Dieu, que Dieu lui a accordé ses plus hautes prérogatives, et abandonne ton horrible projet. Mais supposons un homme qui ait commis une infinité de meurtres et versé des flots de sang: comment pourra-t-il tout compenser en répandant le sien? Ne vous arrêtez pas à cela, mais songez que bientôt il recevra un corps incorruptible qui pourra être puni sans cesse pendant l’éternité. Voyez aussi comme le précepte est précis. Il est dit de l’homme: tu ne verseras pas son sang; à propos des animaux il n’est point dit tu ne verseras pas, mais seulement: Tu ne mangeras pas la chair avec le sang; qui est son âme. D’un côté Dieu dit: tu ne répandras pas; de l’autre: tu ne mangeras pas.

Vous voyez que ces lois n’ont rien de pénible, combien ces préceptes sont simples et faciles, comment Dieu ne demande à notre nature rien de gênant et de fâcheux. Plusieurs personnes disent que lé sang des animaux. est lourd, grossier et cause des maladies: nous pensons que si nous devons observer ce précepte, ce n’est pas à cause de la raison que nous venons de dire, si savante qu’elle soit, mais pour accomplir l’ordre du Seigneur. Du reste, pour savoir que s’il nous a fait cette recommandation c’est pour modérer nos instincts sanguinaires, il dit: Quant à vous, croissez, multipliez, remplissez la terre et dominez la. Ce n’est pas sans raison qu’il dit: Quant à vous. Vous qui êtes si peu nombreux; si faciles à compter, remplissez la terre et gouvernez-la, c’est-à-dire ayez-y tout empire, toute puissance et recueillez-en les fruits. Voyez, je vous prie, toute la bonté de Dieu qui, en échange d’immenses bienfaits, n’impose qu’une facile et unique obligation. De même qu’après avoir placé Adam dans le paradis et lui avoir accordé de jouir de tout, il lui défendit cependant de toucher à un arbre; de même ici encore, après avoir promis qu’il ne détruirait plus l’univers et qu’il ne s’irriterait pas à ce point, mais que les éléments ne seraient plus bouleversés jusqu’à la consommation, des siècles et garderaient toujours leur marche et leurs lois, après avoir donné sa bénédiction à ceux qu’il avait sauvés, et leur avoir accordé toute puissance sur les animaux et le droit de manger leur chair, Dieu leur dit: Cependant vous ne mangerez pas la chair avec le sang, qui est son âme. Vous voyez qu’après avoir montré tant de bonté et d’ineffable libéralité, il finit par un ordre: ce n’est pas là l’habitude des hommes. Les hommes veulent, avant fout, que leurs ordres soient exécutés, ils exigent beaucoup de douceur et d’exactitude chez ceux qu’ils chargent de leurs commandements, et ce n’est qu’à la fin qu’ils songent à récompenser ceux qui leur ont montré tant d’obéissance. Le Maître de toutes choses agit tout autrement: il commence par répandre ses bienfaits, il nous séduit par leur abondance, puis enfin il donne quelques préceptes simples et faciles, afin que leur facilité même se joigne aux bienfaits antérieurs pour assurer notre obéissance.

N’ayons donc jamais, mes bien-aimés, ni répugnance, ni négligence pour remplir ses commandements: songeons à ses bienfaits antérieurs et à la facilité de ses ordres, ainsi qu’à la grandeur des récompenses qui bous sont promises quand nous les aurons remplis: veillons et empressons-nous d’exécuter tout ce que Dieu nous a commandé; ne quittons pas la route qu’il nous a tracée pour parvenir au salut de nos âmes, faisons un bon usage du temps qui nous reste encore à vivre, purifions-nous de nos péchés et fortifions notre confiance, surtout dans les jours gui restent encore jusqu’à la fin du carême.

6. Ce nombre de jours est encore suffisant, si nous voulons l’employer à la pénitence. Si je vous parle ainsi, ce n’est pas que ce temps soit en réalité suffisant pour nous corriger de tous nos péchés, mais c’est parce que nous avons un Maître doux et clément qui n’exige pas beaucoup de temps: il suffit de s’approcher de lui avec ferveur et vigilance en rejetant tous les soins du monde et ne s’appuyant que sur la force d’en-haut. Les habitants de Ninive, écrasés sous une multitude de péchés, mais faisant une grande et véritable pénitence, n’eurent pas besoin de plus de trois jours pour (182) réveiller la bonté de Dieu et rendre vaine la sentence qu’il avait portée contre eux. Mais pourquoi parler des Ninivites? Le larron sur la croix n’a pas eu besoin d’un jour. Et que dis-je, d’un jour? pas même d’une heure, tant est grande là bonté de Dieu pour nous! Car, dès qu’il voit que nous venons à lui avec une volonté ferme et un désir fervent, if ne tarde pas, il ne diffère point; il s’empresse, au contraire, et avec sa générosité habituelle, il s’écrie: Tu parleras encore quand je te dirai: Me voilà! (Is. LVIII, 9.)

Il nous écoutera donc si nous voulons, pendant ces quelques jours, montrer un certain zèle, puiser du secours dans un jeûne convenable, secouer notre paresse pour implorer le Seigneur, verser des larmes brûlantes; confesser fréquemment nos péchés, montrer les plaies de notre âme comme celles du corps à un médecin, nous livrer à cette cure spirituelle et faire, du reste, tout ce qui dépend de nous, c’est-à-dire apporter un coeur contrit, une véritable componction, faire de larges aumônes, refréner les passions qui troublent notre raison et les chasser de notre âme, au point de ne plus être assiégé par l’amour des richesses, par des rancunes contre notre prochain, par des haines contre nos semblables. Il n’est rien, en effet, rien que Dieu déteste et repousse, comme un homme qui conserve constamment dans son âme de la rancune et de la haine contre son prochain. Cette faute est d’autant plus funeste qu’elle s’oppose à la miséricorde de Dieu. Pour vous l’apprendre, je vous rappelle la parabole évangélique, où cet homme, qui devait à son maître dix mille talents, tomba à ses pieds, le supplia et l’implora, et obtint remise du tout. Son maître, ému de pitié, lui remit sa dette. (Maith. XVIII, 27.) Voyez quelle est la miséricorde du maître. Le débiteur tombe à ses pieds et lui demande une échéance plus éloignée. Donne-moi du temps et je te payerai tout. Mais le maître bon et miséricordieux, touché de sa prière, lui accorda non-seulernent ce qu’il demandait, mais plus qu’il n’osait espérer. C’est ce que fait Dieu, pour dépasser et prévenir nos prières. Cet homme implorait l’indulgence et promettait de tout payer; mais ce maître, dont la bonté dépasse.encore nos fautes, est assez touché pour le tenir quitte et lui remettre sa dette. Vous avez vu ce que le serviteur demandait et combien le maître lui a remis: voyez maintenant la folie du serviteur. Il devait, après avoir été l’objet d’une si grande bonté et d’une pareille munificence, être porté lui-même à l’indulgence envers le prochain; c’est tout le contraire. Il s’en va ensuite, il s’agit de l’homme à qui on avait remis dix mille talents. Écoutez, je vous en conjure, avec attention, car ce qui suit suffit pour entraîner nos âmes et nous persuader d’en arracher une maladie aussi grave; il s’en va ensuite trouver un de ses. compagnons de servitude qui lui devait cent deniers. Voyez quelle différence! Ici ce compagnon devait cent deniers; de l’autre côté le maître réclamait dix mille talents, et cependant il avait abandonné la dette aux supplications de son débiteur. Mais ce débiteur lui-même, prenant son compagnon, l’étouffait en disant: rends-moi ce que tu me dois. Son compagnon de servitude tomba à ses pieds. Voyez comme l’évangéliste répète ce mot de compagnon, non sans motif, mais pour que nous. comprenions qu’ils étaient égaux. Cependant, ce compagnon le suppliait comme l’autre avait supplié son maître, en disant: Donne-moi du temps et je te rendrai tout. Mais celui-ci s’en alla, et fil jeter le débiteur en prison jusqu’au paiement de la dette. Quel excès d’ingratitude! Il avait encore le souvenir récent de la libéralité que son maître avait déployée à son égard, et il n’a pas. pitié d’un autre; il veut d’abord l’étrangler et enfin le jette en prison..

7. Mais voyez la suite: Quand les compagnons de servitude virent cela, ils furent attristés, et, venant vers leur maître, ils lui dirent tout. Ce n’est pas celui qui avait été maltraité (comment aurait-il pu le faire, puisqu’il était-en prison?), mais les autres compagnons qui souffraient de cette injustice, qui pourtant. ne les, touchait pas; dans leur tristesse ils vont.voir le maître et lui racontent tout. Voyez maintenant la colère du maître. Il le fit venir et lui dit: méchant serviteur. C’est ici que l’on peut voir combien il est funeste de se rappeler les injures. Quand il devait dix mille talents, le maître ne l’a pas appelé méchant; mais aujourd’hui, après qu’il a été cruel avec son compagnon: Méchant serviteur, lui dit-il, je t’ai remis toute ta dette parce que tu m’as supplié. Voyez comme il lui fait sentir sa perversité! Qu’as-tu fait de plus avec moi, que ton compagnon avec toi, lui dit-il? Tu m’as dit quelques mots, j’ai accueilli ta prière et je t’ai remis ton immense dette. Ne devais-tu pas avoir pitié de ton compagnon comme j’ai eu pitié de toi. Quel pardon mérites-tu, si moi, le maître, je t’ai remis une dette aussi considérable pour quelques paroles; tandis que toi, tu n’as pas eu pitié de ton compagnon, de ton égal? rien. n’a pu te fléchir, tu ne t’es pas rappelé mes concessions, tu n’as montré aucune commisération, tu as été inhumain et cruel, tu es resté impitoyable envers ton camarade. Aussi tu vas connaître tous les maux que tu as attirés sur toi. Et le maître irrité le livra aux bourreaux. Vous voyez que maintenant il se fâche contre l’inhumanité de son serviteur et le livre aux bourreaux, il fait actuellement ce qu’il n’avait pas voulu faire quand il ne s’agissait que d’une dette. Il le livra aux bourreaux jusqu’à ce qu’il rendît toute la dette, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il comptât les dix mille talents qui lui avaient été remis. Sans doute la clémence de Dieu est grande et ineffable: quand c’était lui-même qui réclamait la dette, il a tout remis sur de simples prières; mais quand il voit le débiteur aussi cruel et aussi inhumain envers son compagnon, il révoque sa libéralité, et montre par ses actions que ce n’est pas ce compagnon qui a été maltraité, mais que c’est lui-même. Et de même que cet homme avait jeté son compagnon en prison jusqu’à ce qu’il s’acquittât de sa dette; de même il le livre aux bourreaux jusqu’à ce qu’il ait aussi payé sa dette.

Dans tout cela, il n’est pas seulement question de talents et de deniers, mais de péchés et de la grandeur de nos fautes: cela nous montre que si nous sommes chargés devant Dieu d’une infinité de péchés, cependant, par son ineffable miséricorde, il peut nous les remettre. Mais si nous devenons cruels et inhumains envers nos compagnons de servitude, nos semblables, ceux qui sont de notre nature, si nous ne remettons pas les fautes qu’ils ont commises contre nous, si nous les tourmentons pour une cause frivole (quelles que soient ces offenses, elles seront toujours dans la proportion de cent deniers à dix mille talents avec celles que nous avons commises envers le Seigneur); alors l’indignation du Seigneur tombe sur nous, et les dettes qu’il nous avait déjà remises, il nous force de nouveau à les payer dans les tourments. Pour être bien certains que dans cette parabole le Seigneur fait en réalité allusion au salut de nos âmes, écoutez ce qui la termine: C’est ce que votre Père céleste voies fera, si chacun de vous ne pardonne pas du fond du coeur à son frère les offenses qu’il en a reçues.

Cette parabole peut nous être d’une grande utilité, si nous y faisons attention. Comment pourrions-nous avoir à pardonner autant que le Seigneur nous pardonne? Du reste, si nous voulons que Dieu nous pardonne, nous n’avons qu’à accorder notre pardon à nos compagnons d’esclavage, nous obtiendrons celui de Dieu. Voyez toute la précision de ces paroles. Il ne dit pas simplement: si vous ne remettez pas les fautes des hommes, mais: si chacun de vous ne pardonne pas du fond du coeur à son frère les offenses qu’il en a reçues. Remarquez comme il veut que notre coeur soit calme et tranquille, que notre âme ne soit pas troublée et se délivre des passions, en conservant pour notre prochain des sentiments d’affection. Dans un autre passage, il dit aussi: Si vous remettez aux hommes leurs péchés, votre Père céleste vous remettra les vôtres. (Matth. VI, 14.) Ne croyons donc pas, quand nous obéissons à cet ordre, être bien généreux envers les autres et leur faire de grandes concessions. C’est nous-mêmes qui jouissons du bienfait et nous en retirons un avantage immense. Si nous agissons autrement, nous ne pourrons faire aucun mal à nos ennemis, et nous préparons pour nous-mêmes les peines intolérables de l’enfer. Aussi, je vous en conjure, méditons là-dessus, et s’il est quelques personnes qui nous ont affligés ou nous ont fait un tort quelconque, gardons-nous de conserver contre elles ni rancune ni haine; considérons plutôt quelle occasion cela nous donne de mériter les bienfaits et l’affection de Dieu, puisque la meilleure manière d’effacer nos péchés est de nous réconcilier avec ceux qui nous ont offensés. Soyons donc actifs et empressés pour recueillir un pareil avantage, et soyons aussi bien disposés pour ceux qui nous ont fait tort que pour ceux qui nous ont véritablement servis. Car, si nous y réfléchissons, ceux qui ont été bons pour nous et qui ont cherché à nous rendre service de toute manière, ne pourront nous être aussi utiles que nos bons procédés envers nos ennemis pour gagner la bienveillance d’en-haut et nous débarrasser du fardeau de nos péchés.

8. Méditez avec moi, mes bien-aimés, sur l’importance de cette vertu, et connaissez-la d’après les récompenses que le Seigneur de l’univers y a attachées. Il dit: Chérissez vos ennemis, bénissez ceux qui vous persécutent, priez (184) pour ceux qui vous calomnient. (Matth. V, 44.) Comme ces préceptes sont élevés et touchent le sommet de la vertu, il ajoute: Afin que vous soyez semblables â votre Père qui est aux cieux parce qu’il fait lever son soleil sur les bons et les méchants, et qu’il fait tomber la pluie sur les justes et les pervers.

Voyez à qui peut ressembler l’homme, autant que sa nature le comporte, quand il consent, non-seulement à ne pas se venger de celui qui l’a offensé, mais encore à prier pour lui? Que notre négligence ne nous fasse donc pas perdre de vue de si grands biens et ces récompenses incomparables, mettons tous nos soins à une oeuvre si méritante, habituons et forçons notre esprit à obéir aux ordres de Dieu. C’est pour cela que je vous ai fait cette exhortation et que je vous ai rapporté cette parabole. Vous avez vu quelle était l’importance de cette oeuvre et quel avantage nous pouvons en retirer; je vous l’ai montré pour que celui d’entre vous qui aurait un ennemi s’empresse de se réconcilier avec lui pendant qu’il en est encore temps. Qu’on ne me dise pas je l’ai prié une première et une seconde fois de se réconcilier, et il a refusé. Si nous le voulons sincèrement, nous n’aurons pas de repos avant d’avoir remporté cette victoire, de nous l’être rendu favorable et de lui avoir fait oublier ses inimitiés avec nous. Lui donnons-nous quelque chose? c’est sur nous que retombent les bienfaits; nous méritons la faveur de Dieu, nous obtenons le pardon de nos péchés, nous augmentons notre confiance en Dieu. Si nous agissons ainsi, nous pourrons approcher avec confiance de cette table si sainte et si redoutable et dire avec fermeté toutes les paroles des prières. Les initiés savent ce que je veux dire. Aussi, j’abandonne à la conscience de chacun de vous la question de savoir si nos devoirs auront été assez bien remplis pour dire à ce moment terrible ces paroles avec confiance. Si nous sommes négligents, quelle cause de condamnation ce sera pour nous qui prononcerons des paroles contraires à nos actions, qui aurons l’audace de répéter ces prières, d’attiser. le feu qui nous menace et de provoquer la colère de Dieu! Je suis transporté de joie quand je vois quel plaisir vous prenez à mes paroles, quand vos applaudissements me prouvent que vous êtes remplis de zèle et disposés à accomplir le précepte du Seigneur. C’est là ce qui guérit nos âmes, ce qui panse nos blessures, c’est la route qui plaît surtout à Dieu, c’est la meilleure preuve de l’amour d’une âme pour Dieu que de tout entreprendre pour suivre la loi du Seigneur sans être arrêté par la pensée de notre faiblesse, mais de commander à ses passions en réfléchissant aux bienfaits dont Dieu nous comble chaque jour. Quoi que nous nous efforcions de faire, nous ne pourrions vous exposer même la moindre partie de tous ceux que nous avons reçus ou que nous recevons chaque jour, et surtout de ceux qui nous sont promis pour l’avenir, si nous voulons accomplir les ordres de Dieu. Aussi, en sortant d’ici, telle doit être notre première préoccupation; nous devons nous y livrer comme à la recherche d’un trésor, sans différer d’un seul instant. Peu importent les fatigues, les recherches, la longueur de la route et les ennuis de toute espèce, triomphons de tous ces obstacles. N’ayons qu’un souci, celui d’accomplir l’ordre du Seigneur, et notre obéissance sera récompensée. Est-ce que j’ignore combien il est embarrassant et pénible d’aller trouver celui qui est en hostilité avec nous, de rester et de parler avec lui? Mais si vous songez à l’autorité du précepte et à la magnificence de la récompense, si vous réfléchissez que vos bienfaits retomberont sur vous plutôt que sur lui, tout vous paraîtra simple et facile. Soutenus par cette méditation, mettons-nous au-dessus de nos habitudes et accomplissons avec piété les ordre,; du Seigneur. Méritons, ainsi d’être récompensés, par la grâce et la miséricorde du Christ, auquel soient ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance et honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

VINGT-HUITIÈME HOMÉLIE. Dieu dit encore à Noé et à ses enfants aussi bien, qu’à lui: « Je vais faire alliance avec vous et avec votre race après vous, et avec tous les animaux vivants qui sont avec vous, tant les oiseaux que les animaux domestiques et toutes les bêtes de la terre. » (Gen. IX, 9, 10).

1. Le passage qu’on vient de lire est une nouvelle preuve de la bonté de Dieu et de sa bienveillants pour les hommes. — 2. Dieu voulant affranchir les hommes de la crainte du déluge, dit: J’établirai mon alliance avec vous, etc. Il ne se contente pas d’un signe de promesse, il ajoute un signé destiné à la rappeler: Je mets mon arc, etc. — 3. Cette promesse, Dieu ne la fait pas seulement à quelques hommes, mais à tous, à nous qui vivons si longtemps après comme aux générations qui suivirent de près le déluge; donc nouvelle marque de la bonté de Dieu envers nous, et par conséquent nouveau motif pour nous d’être reconnaissants et vertueux. — 4. Cham était le père de Chaman. Ces mots ne sont pas ajoutés sans raison. — 5. Comme les trois fils de Noé ont suffi pour peupler toute la terre, ainsi les onze apôtres l’ont pu convertir à la foi de Jésus-Christ. — 6. Exhortations. Ne s’appliquer qu’à Dieu seul.

1. Nous vous avons exposé hier la bénédiction que le Seigneur accorda à Noé, après sa sot lie de l’arche, après son sacrifice, ses offrandes d’actions de grâces, après que l’homme juste eut montré sa piété et sa sagesse; nous n’avons pas pu nous avancer plus loin, parcourir toute la lecture d’hier, vous montrer la bonté de Dieu, le souci qu’il fit voir en faveur de l’homme juste. Notre discours ayant été fort long, nous l’avons résumé en peu de paroles, de peur d’accabler votre mémoire, et de compromettre, par des explications nouvelles, le résultat des précédentes réflexions. En effet, nous ne voulons pas uniquement vous tenir de longs discours; nous ne désirons vous faire entendre que ce qu’il vous est possible de vous rappeler, de méditer avec. fruit, d’emporter dans vos demeures, avec avantage pour vous. Car, si nous devions, nous, de notre côté, faire de trop longs discours, et volis, de votre côté, les entendre, sans rien recueillir de nos paroles, à quoi bon? Comme c’est pour vous servir que nous acceptons la fatigue, nous nous croirons suffisamment payé de retour, s’il nous est donné de voir vos progrès, votre soin fidèle à conserver la parole, votre application à la retenir dans vos pensées, à la méditer, à la ruminer sans cesse; le souvenir gardé par vous, des réflexions déjà faites, vous permettra de recueillir plus facilement les réflexions qui vont suivre, et ainsi, avec le temps, vous deviendrez; en état d’instruire vous-mêmes les autres. Car voilà l’unique pensée de nos veilles, notre unique désir; c’est que, tous tant que vous êtes, vous possédiez l’instruction parfaite; c’est que vous n’ignoriez rien de ce que la divine Écriture vous tient en réserve. La connaissance de l’Écriture, si nous voulons pratiquer la sagesse, tenir nos âmes en éveil, nous donnera. pour la meilleure conduite de la vie, les plus précieuses ressources, et nous rendra plus ardents au travail, aux fatigues de la vertu. Quand nous apprenons que chacun de ces hommes justes, gui ont acquis, par leurs vertus, l’intimité dans le sein de Dieu; que chacun d’eux, après avoir traversé les épreuves, et les afflictions qui ont rempli sa vie tout entière, a obtenu, par sa patience, à toute épreuve, par l’heureuse disposition de son âme, les récompenses du Seigneur; comment ne serions-nous pas, nous aussi, pleins d’ardeur pour suivre le chemin par eux suivi, pour mériter les, récompenses par eux reçues (186) en partage? Voilà pourquoi je vous conjure de faire, chaque jour, quelque nouvelle acquisition de vertu, d’augmenter votre édification en Dieu, de conserver ce qui déjà s’élève, d’affermir l’édifice, de faire la garde avec soin, de vite ajouter ce qu’il faut pour l’élever plus encore, afin d’atteindre, le plus promptement possible, à la cime de la vertu, à la glorification que Dieu attend de nous, à l’édification de l’Église, à la gloire de Jésus-Christ. Quand je vois le désir insatiable que vous montrez pour l’enseignement spirituel, je m’empresse, chaque jour, quelle que soit mon indigence, de vous servir la nourriture de l’Écriture sainte, les pensées que la grâce de Dieu, par sa bonté particulière, et dans votre intérêt, daigne me suggérer; je ne me lasse pas de les offrir à votre attention. Eh bien! donc, aujourd’hui encore, nous voulons vous montrer, mes très-chers frères, l’excès de la bonté. que Dieu témoigne à notre nature; nous vous exposerons les propres paroles adressées par Dieu même à Noé: Dieu dit encore à Noé et à ses enfants. C’est après l’avoir béni, ainsi que ses enfants avec lui, c’est après lui avoir dit: Croissez et multipliez; après avoir remis entre ses mains l’empire sur tous les êtres dépourvus de raison; après lui avoir donné le pouvoir, de-se nourrir des légumes de la terre, de s’en servir pour tous ses besoins; après avoir interdit de manger la chair mêlée avec le sang; c’est alors que toujours plein de sollicitude, et pour l’homme juste, et pour ceux qui viendront après lui, le Seigneur nous comble encore de ses bienfaits, et qu’aux marques d’intérêt déjà prodiguées, il ajoute de nouvelles et plus grandes faveurs. Dieu dit encore à Noé et à ses enfants aussi bien qu’à lui Je vais faire alliance avec vous et avec votre race après vous, et avec tous les animaux vivants qui sont avec vous, tant les oiseaux que les animaux domestiques et toutes les bêles de la terre, qui sont avec vous, et qui sont sorties de l’arche; et j’établirai mon alliance avec vous; et toute chair qui a vie ne périra plus désormais par le déluge; et il n’y aura plus à l’avenir de déluge pour faire périr toute la terre. (Gen. IX, 11) Il est vraisemblable que ce juste était encore plein d’angoisses, de terreur, dans un profond abattement; à la plus faible pluie qui serait survenue, affligé, stupéfait, il aurait pu croire qu’une nouvelle tempête, pareille à l’autre, allait envelopper le monde. Aussi Dieu veut lui rendre la confiance et le rassurer, ainsi que tons ses descendants. Le Seigneur, plein de bonté, voyait bien que le moindre accident pourrait troubler son âme; l’expérience des malheurs passés est d’un grand poids pour inspirer la terreur; c’est pourquoi,,comme il était vraisemblable que cet homme bienheureux serait, dans l’avenir, frappé de crainte, à la moindre pluie, Dieu, dans sa bonté, le rassure, l’affranchit de toute crainte, lui rend la parfaite sécurité, la douce confiance, et lui promet de ne plus infliger désormais pareil châtiment.

2. Vous savez d’ailleurs que, même avant la bénédiction, Dieu avait donné cette promesse; vous avez entendu les paroles: Je ne répandrai plus ma malédiction sur la terre. (Gen. VIII, 21.) Quand même la malice des hommes viendrait à s’accroître, je ne soumettrai plus à un tel châtiment la race des hommes. Dieu montre son ineffable bonté, il renouvelle ici sa promesse, afin que le juste ait confiance et ne pense pas en lui-même qu’autrefois Dieu avait béni notre race, l’avait fait se multiplier, et l’a frappée ensuite d’une destruction universelle. Dieu donc veut bannir de l’âme du juste tout ce tumulte de pensées, il veut le rendre certain que rien de semblable ne se verra plus. De même, dit-il, que si j’ai fait pleuvoir le déluge, c’est par un effet de ma miséricorde pour arrêter la malignité, pour en prévenir les progrès; de même, aujourd’hui, par la même miséricorde, je promets que je ne recourrai plus dans l’avenir au même châtiment; je veux que vous viviez présente ment sans crainte. De là, ces paroles: J’établirai mon alliance, c’est-à-dire, je fais un pacte. Dans les affaires de la vie ordinaire, une promesse amène un pacte qui donne toute sécurité. C’est ainsi que la bonté du Seigneur s’exprime: J’établirai mon alliance avec vous. Et c’est avec raison qu’il dit: J’établirai, ce qui veut dire. Voici que je répare le malheur causé par le péché; et: J’établirai mon alliance avec vous, et avec votre race après vous; voyez la clémence du Seigneur! ce n’est pas avec vous seulement que je fais un pacte, mais avec ceux qui viendront après vous, et je dis que ce pacte sera ferme et durable. Et ensuite, pour montrer sa munificence: Et avec tous les animaux vivants qui sont avec vous, tant les oiseaux que les animaux domestiques, et toutes les bêles de la terre qui sont avec vous et qui sont sorties de l’arche; et j’établirai mon alliance (187) avec vous, et toute chair qui a vie ne périra plus désormais par le déluge; et il n’y aura plus â l’avenir de déluge pour, faire périr toute la terre. Avez-vous bien compris jusqu’où s’étend ce pacte? Avez-vous bien compris tout ce qu’il y a, dans cette promesse, d’ineffable libéralité? Considérez comme Dieu étend encore une fois sa bonté jusque sur les-êtres dépourvus de raison, sur les bêtes sauvages! et ce n’est pas sans motif: je l’ai dit souvent, je le redis encore,. les animaux ont été créés à cause de l’homme: voilà pourquoi ils ont leur part des bienfaits accordés à l’homme. Maintenant le pacte semble confondre l’homme et les animaux, mais il n’en est; pas ainsi, car cette promesse est une consolation qui ne s’adresse qu’à l’homme, pour qu’il sache en quel degré d’honneur il est maintenu, puisque, non-seulement on le comble de bienfaits; mais encore, en considération de lui, la libéralité du Seigneur s’étend sur les animaux: Et toute chair qui a vie, dit Dieu, ne périra plus désormais par le déluge; et il n’y aura, plus à l’avenir de déluge pour faire périr toute la terre. Voyez-vous comment, une fois, deux fois, à mainte reprise, Dieu promet dune plus renouveler la destruction universelle? C’est pour bannir de l’esprit de l’homme juste lés inquiétudes qui le troubleraient; c’est pour lui donner bon espoir dans l’avenir. Ensuite, ne s’arrêtant plus à sa propre nature; mais s’accommodant à notre infirmité, Dieu rend visible la promesse que ses paroles avaient exprimée. Il montre une fois de plus comment il sait s’accommoder à notre infirmité, il donne un signe à jamais durable pour affranchir la race des hommes d’une insupportable terreur: quand même des pluies fréquentes se précipiteraient sur la terre, quelle que soit la violence des tempêtes; quelle que soit l’étendue des inondations, il ne veut pas que nous ressentions de crainte, mais que nous ayons confiance en regardant le signe qu’il nous donne: Et le Seigneur Dieu dit à Noé: Voici le signe de l’alliance que j’établis entre moi et vous; et tous les animaux vivants qui sont avec vous. Voyez quel insigne honneur il daigne faire au juste! il conclut avec lui un pacte, comme un homme parlant à un autre homme, et il lui dit: Voici le signe de l’alliance que j’établis entre moi et vous, et tous les animaux vivants qui sont avec vous, pour toutes les générations. Voyez-vous bien comment le signe qu’il va donner s’étend à toutes les générations? Il ne donne pas ce signe seulement pour tolus les êtres vivants sans distinction, mais il le constitue perpétuel, durable, tant que subsistera le monde. Quel est donc ce signe? Je mets mon arc dans les nuées, et il sera le signe de l’alliance entre moi et la terre. Voici qu’après la promesse verbale, je donne ce signe visible, l’arc-en-ciel, (que quelques-uns disent produit par les rayons du soleil rencontrant les nuages). Si ma parole, dit-il, ne suffit pas, voici que je donne mon signe, qui répond que je n’infligerai plus un pareil châtiment. À la vue de ce signe, soyez affranchis de toute crainte: Et lorsque j’aurai couvert le ciel de nuages, mon arc paraîtra dans les nuées et je me souviendrai de l’alliance qui est entre moi et vous, et toute âme qui vit dans toute chair. (Gen. XII, 13, 14.) Que dites-vous, ô bienheureux prophète? Je me souviendrai, dit-il, de mon alliance, c’est-à-dire de mon pacte, de mon engagement, de ma promesse. Ce n’est pas que Dieu ait besoin d’un signe pour se souvenir, mais c’est afin que nous, à la vue de ce signe, nous ne concevions pas de tristes soupçons, c’est. afin que nous nous rappelions aussitôt la divine promesse, que nous ayons la confiance que nous ne souffrirons rien qui ressemble au déluge.

3. Avez-vous bien vu tout le soin que prend Dieu de s’accommoder à notre infirmité, sa grande sollicitude pour notre race, la grande miséricorde qu’il nous montre, non qu’il ait vu les hommes convertis, mais parce qu’il veut par tous ces moyens nous enseigner la profondeur de sa bonté? Et il n’y aura plus à l’avenir de déluge pour faire périr toute chair; il n’y aura plus de pluie de ce genre. Il a vu que c’est là ce que redoute la nature humaine; voyez comme tout de suite il la rassure par une promesse, en lui disant: Quand même vous verriez des torrents de pluie, ne concevez pas pour cela des soupçons lugubres, des craintes, car: Il n’y aura plus â l’avenir de déluge pour faire périr toute chair; il n’y aura plus de pluie de ce genre désormais; la race des hommes n’éprouvera plus désormais un si terrible effet de la colère: Et mon arc, dit-il, paraîtra dans les nuées, et je le verrai pour me rappeler l’alliance éternelle entre Dieu et toute âme vivante dans toute chair. Considérez le choix des expressions dont il se sert pour inspirer à l’homme une confiance ferme et solide: Et je le verrai, dit-il, (188) pour me rappeler mon alliance, Est-ce donc la vue qui rappelle en lui le souvenir? Gardons-nous de le penser, loin de vous une idée, de ce genre! Mais c’est afin que quand nous voyons ce signe, nous ayons confiance en la promesse de Dieu, sachant avec certitude qu’il est impossible que Dieu n’accomplisse pas ses promesses. Et, Dieu dit à Noé: C’est là le signe de l’alliance que j’ai faite entre moi et toute chair qui est sur la terre. (Gen. XVI, 17.) Vous avez reçu, dit-il, te signe entre moi et toute chair qui est sur la terre. Désormais, plus de confusion dans vos, pensées, plus de trouble dans vos âmes; regardez ce signe, ayez vous-même borine espérance, et que tous ceux qui viendront après,vous, en regardant ce signe, soient consolés; que la vue de ce signa leur donne la confiance que désormais tempête, pareille n’envahira plus la terre; quoique les péchés des hommes s’accroissent, moi, cependant je remplirai ma promesse, et je ne-montrerai plus jamais uns, telle colère contre, tous. à la fois. Comprenez-vous combien est grande la bonté du Seigneur? Comprenez-vous comme il sait conformer son langage. à notre faiblesse.? Comprenez-vous la grandeur de sa providence? Comprenez-vous ce qu’il y a de magnifique dans sa libéralité? En effet, il n’a pas étendu sa bonté à deux, à trois, à dix générations, si vous voulez; ce qu’il a promis s’étendra tant que subsistera le monde. De là deux raisons de nous corriger l’une, parce que les hommes du déluge, se sont attirés leur châtiment par l’énormité de leurs péchés; l’autre, parce que l’ineffable miséricorde a daigné nous faire une telle promesse. En effet, la reconnaissance est, pour les sages, un lien qui les attache plus fortement au devoir que la crainte des châtiments.

Ne soyons donc pas ingrats: car si, même avant que nous ayons montré quelque vertu, ou plutôt, quand nous avons commis des actions qui méritent de si, rigoureux châtiments, Dieu daigne nous accorder de si grands bienfaits; lorsque nous aurons prouvé notre reconnaissance, lorsque nous lui aurons montré notre, gratitude pour ses grâces qui nous préviennent, que nous nous serons transformes; et, que nous serons devenus meilleurs, quels honneurs insignes ne nous ménagera-t-il pas dans sa bienveillance? S’il nous fait tant de bien, malgré notre indignité; si, malgré nos fautes, il nous aime, quand nous aurons rejeté loin de nous la malignité, une fois que, nous nous serons mis à la poursuite de la vertu, quels biens n’obtiendrons-nous pas? Voilà pourquoi il nous prévient par ses bienfaits, et, quoique nous soyons des pécheurs, voilà, pourquoi il nous pardonne, écarte loin de nous les châtiments tout prêts; c’est pour nous attirer par tous les moyens, par ses bienfaits, par sa patience; et souvent même, lorsqu’il inflige à quelques hommes des châtiments, c’est pour attirera lui d’autres hommes; c’est afin que, corrigés par la crainte, ils puissent éviter l’effet réel de la punition. Comprenez - vous bien cette ingénieuse bonté, comment, dans tout ce que fait le Seigneur, il n’y. a qu’un but exclusif, unique, notre salut? Donc, réfléchissons sur ces choses; plus de relâchement,. plus d’insouciance pour, la vertu, plus de transgression de ses ordres. Dès qu’il noue verra nous convertir, nous reposer, nous arrêter sans avancer d’un seul pas de plus dans le mal, faire quoi que ce soit, un commencement de vertu, lui aussi travaillera avec nous à sa manière, nous rendra tout facile et tout léger; il ne permettra pas que. nous ayons le sentiment des fatigues qui accompagnent, la vertu. Car, dès que l’âme tend vers bien sa pensée, désormais elle ne peut plus être trompée par les choses visibles; elle court, elle ne voit plus ce qui frappe les yeux de notre corps; elle, distingue d’une, manière plus nette qu’elle n’aperçoit les objets soumis à nos yeux, elle se représente ce que ne voient pas les yeux du corps, ce qui n’est pas sujet, au changement., ce qui demeure toujours, ce qui est fixe, immuable. Tels sont les yeux de la pensée, continuellement attentifs au spectacle d’en-haut, éclairés par les divins rayons;, tout ce qui appartient à la vie présente, c’est un songe; une ombre qui ne les arrête pas; plus de déception possible, plus d’erreur. On voit la richesse, et on s’en rit; on sait que plus infidèle qu’un esclave fugitif, elle. passe d’un maître à un autre, ne demeure jamais auprès du même, cause à ceux qui la possèdent des malheurs sans fin, renversant, précipitant, pour ainsi dire, le riche dans l’abîme de la malignité; à l’aspect de la beauté du corps, l’âme n’arrête pas ses regards; elle pense à ce qu’il y a d’inconstant dans cette beauté qui s’écoule, qu’une maladie soudaine prive tout à coup de ses charmes, que la vieillesse, à défaut de la maladie, transforme en (189) laideur et en difformité, à la mort qui survient tout à coup, anéantissant tout cet éclat du corps. À l’aspect de la gloire et de la puissance, et du superbe parvenu au faîte des dignités, au faîte de la félicité sans bornes, les yeux de l’âme sont plus indifférents encore, parce qu’il n’y a là rien de ferme, rien d’immuable, parce qu’il n’y a là que la vanité qui se glorifie de ce qui passe plus vite que des eaux courantes. Quoi ale plus méprisable que la gloire de cette vie, que cette herbe des champs! Toute la gloire de l’homme, dit le Prophète, est comme l’herbe des champs. (Isaïe, XL, 6.)

4. Avez-vous bien compris, m’es bien-aimés, quelle pénétration acquièrent les yeux de la foi dès que la pensée reste tendue:vers Dieu? Avez-vous bien compris comment nulle des choses visibles ne les peut plus décevoir, comme le jugement devient droit et infaillible? Mais s’il vous parait bon, reprenons la suite de notre discours, et, après quelques courtes réflexions, mettons un terme à nos paroles, afin que vous puissiez graver dans votre mémoire ce que vous aurez entendu. L’Écriture, après avoir tout dit au sujet du signe divin, veut encore nous donner d’autres enseignements sur ce qui concerne ce juste et ses fils; le texte dit: Noé avait donc trois fils lui sortirent de l’arche, Sem, Cham et Japh et; or Cham est le père de Chanaan; ce sont là les trois fils de Noé, et c’est d’eux qu’est sortie toute la race des hommes qui sont sur la terre. (Gen. II, 18, 19.) Il est bon de rechercher pourquoi la divine Écriture, en mentionnant ces trois file, ajoute: Or Cham est le père de Chanaan. N’allez pas croire, je vous en prie, que ceci ait été ajouté saurs dessein; il n’y a rien dans la divine Écriture qui soit dit ans une raison quelconque, rien qui ne renferme une utilité cachée. Pourquoi donc l’Écriture a-t-elle dit: Or Cham est le père de Chanaan? Elle a voulu, par là, nous marquer l’incontinence de ce Cham, nous indiquer que d’horreur du désastre universel n’a pu le retenir; que la place si étroite qu’ils occupaient tous dans l’arche n’a pas été un obstacle capable de réprimer sa concupiscence, quoique son frère aîné n’eût pas encore de fils. Ce Cham adonné à l’incontinence, dans le temps même d’une si grande colère, au moment même de l’extermination universelle qui saisissait le monde, n’a pas dompté sa nature, n’a pensé qu’à un rapprochement hors de saison, n’a pas su dompter l’intempérance de ses désirs; tout de suite il a tenu à montrer la perversité. de son âme. Aussi, peu de temps après l’outrage de Chatte envers celui à qui il devait d’exister, le fils de ce Cham, Chanaan, allait subir la malédiction. Aussi la divine Écriture n’attend pas pour le désigner, pour révéler le nom de ce fils en même temps que l’incontinence de son père; c’est afin qu’en le voyant plus tard manifester tant d’ingratitude envers son père, vous sachiez bien que depuis longtemps c’était un pervers, puisque l’épouvantable catastrophe dont il fut témoin n’a pu l’amender. Quoi! Pour éteindre sa concupiscence ne suffisait-il pas de tant de douleurs! Eh bien! non, rien n’a triomphé de cette flamme impure, de ce délire, ni la désolation de l’univers; ni l’excès d’une si affreuse calamité. Celui qui dans un si grand malheur ta montré cette folie, ce délire furieux, qui pensait alors à procréer des enfants, dites-moi, quelle excuse lui est-il permis d’invoquer?

Mais ici surgit une autre question; elle est fameuse, elle circule partout: d’où vient que pour le péché du père, c’est le fils qui subit la malédiction? Nous ne voulons pas aujourd’hui allonger le discours; nous ajournerons l’explication; quand nous arriverons au texte auquel elle se rapporte, nous vous donnerons la solution que Dieu nous aura suggérée. Il n’y a rien dans la sainte Écriture, comme je vous l’ai dit, on ne peut rien trouver qui ne renferme une secrète pensée. En attendant, nous avons expliqué que ce n’est pas sans raison que Moïse a nommé ce fils en disant: Or, Cham est le père de Chanaan. Ce sont là, dit-il, les trois fils de Noé. Et c’est d’eux qu’est sortie toute la race des hommes qui sont sur la terre. Sachons nous arrêter, chemin faisant, mes bien-aimés, à cet endroit; voyons ici même, se révéler encore la grandeur de la puissance de Dieu. C’étaient là, dit le texte, les trois fils de Noé, et c’est d’eux qu’est sortie toute la race des hommes qui sont sur la terre. Comment, de trois hommes seulement, a pu sortir une si grande multitude? Comment ont-ils pu suffire? Comment un si petit nombre a-t-il pu constituer le monde toit entier Comment leurs corps se sont-ils conservés? il n’y avait ni médecins, ni médecine, ni. aucun soin de ce genre; on n’avait pas encore fondé une seule ville. Après une si grande infortune, après cette existence dans l’arche, (190) qui les avait amaigris, brisés, parce qu’ils y étaient trop pressés, les voilà dans une solitude immense, au milieu d’une dévastation inexprimable; comment n’ont-ils pas succombé, comment n’ont-ils pas péri? Ne croyez-vous pas que la frayeur, que la crainte, répondez-moi, je vous en prie, dût ébranler profondément leur pensée, secouer, bouleverser tout leur être? Ne vous étonnez pas, mes bien-aimés, il y avait un Dieu, Celui qui fait toutes choses, le Dieu Créateur de la nature, il était là qui supprimait tous les obstacles, avec cet ordre: Croissez et multipliez, et remplissez la terre; c’est lui qui leur a donné l’accroissement. Quand les Israélites, en Égypte, étaient accablés de travaux, fabriquant des briques avec de l’argile, plus on les écrasait, plus ils croissaient de manière à devenir une grande multitude. (Exode, I, et seq.) Et, ni l’ordre impitoyable et cruel de Pharaon, qui commandait de jeter les enfants mâles dans le fleuve, ni les vexations dont on les tourmentait pour leurs travaux, ne purent diminuer cette foule qui s’accroissait, qui grossissait toujours. C’était la volonté d’en-haut, qui sait tirer toutes choses de leurs contraires.

5. Donc, lorsque Dieu commande, n’exigez pas que les oeuvres s’accomplissent par des moyens humains; plus puissant que la nature, il n’a pas besoin de se servir de la succession lente des choses de la nature; les obstacles mêmes favorisent la réalisation de ses desseins. C’est ainsi que, dans le texte qui nous occupe aujourd’hui, ces trois hommes lui suffisent à remplir le monde entier. C’est de ces trois hommes, dit le texte, qu’est sortie toute la race des hommes qui sont sur la terre. Avez-vous bien compris la puissance de Dieu? Avez-vous bien compris comment mille et mille obstacles ne contrarient en rien sa volonté? C’est précisément ce qui est arrivé pour l’établissement de la foi: en dépit de ceux qui l’attaquaient, de la puissance et du nombre de ses ennemis, en dépit des rois, et des tyrans, et des peuples s’insurgeant contre elle, et faisant tout pour éteindre l’étincelle de la foi, les hommes mêmes qui voulaient sa perte, ceux mêmes qui voulaient contrarier ses progrès, ont porté si haut la flamme de la piété, qu’elle a saisi toute la terre, la terre habitée, la terre sans habitants. Allez chez les Indiens, chez les Scythes, aux dernières frontières du monde, aux rives de l’Océan, partout vous trouverez la doctrine du Christ, illuminant toutes les âmes. Etrange merveille! la Religion a converti même les nations barbares, et leur a enseigné la sagesse; rejetant leurs moeurs antiques, elles se sont tournées vers la piété, et, de même que, par ces trois hommes, le Créateur de l’univers a multiplié la race humaine; de même, dans l’ordre de la foi, par le moyen des onze, de ces pécheurs ignorants et grossiers, qui n’osaient pas même ouvrir la bouche, il a attiré à soi l’univers; et ces ignorants, ces grossiers, ces pécheurs ont fermé la bouche aux philosophes; comme s’ils eussent eu des ailes, ils ont franchi le monde en un instant, semant partout la parole de la vérité, arrachant les épines, arrachant les vieilles moeurs, faisant partout fleurir les lois du Christ; et, ni leur petit nombre, ni leur ignorance, leur grossièreté, ni l’étrange austérité de leur doctrine, ni les vieilles habitudes incrustées dans la race humaine, rien ne leur a fait obstacle; la grâce qui leur frayait les chemins a tout aplani, a rendu toutes leurs oeuvres faciles, et les obstacles mêmes ne faisaient que raviver leur courage. Tantôt frappés de verges, ils se retiraient joyeux, non pas simplement parce qu’on les avait frappés de verges, mais, parce qu’ils avaient été jugés dignes de souffrir cet outrage pour le nom de Jésus. (Act. V, 41.) Parfois jetés en prison, et puis délivrés par un ange, ils continuaient leur oeuvre, allaient au temple répandre les paroles de la doctrine. (Ibid. XIX); Et, prenant les peuples comme des poissons que l’on pêche, ils les amenaient à la piété; captifs de nouveau, non-seulement la prison ne ralentissait pas leur ardeur, ils montraient encore plus de liberté; au milieu d’un peuple en délire, et qui grinçait des dents, ils étaient là, debout, prononçant ces paroles: Mieux vaut obéir à Dieu que d’obéir aux hommes. (Ibid. XXIX) Voyez-vous la grandeur de cette liberté? Voyez-vous ces pêcheurs sans lettres, dédaignant les fureurs des peuples, consentant à se voir meurtrir, égorger? Pour vous, mes bien-aimés; gardez-vous, en entendant ces paroles, d’attribuer ces vertus aux hommes; rapportez tout à la divine grâce qui fortifiait leur courage. Il arriva que le bienheureux Pierre redressa un boiteux qui l’était depuis le ventre de sa mère; tous demeuraient dans la stupeur et l’admiration; il fut le premier à montrer sa sagesse en disant: Pourquoi vous étonnez-vous de ceci, comme si c’était par notre (191) vertu ou par notre puissance que nous eussions fait marcher ce boiteux? Pourquoi, dit-il, êtes-vous ainsi dans la stupeur, et comme terrifiés de ce qui arrive? Est-ce nous qui avons fait cet ouvrage? Est-ce par notre vertu propre que nous l’avons guéri, que nous l’avons fait marcher? Pourquoi nous regardez-vous? nous n’avons rien fait que prêter notre langue., Celui qui a tout fait, c’est le Seigneur, c’est le Créateur de la nature, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, que vous regardez comme des patriarches; celui que vous avez livré et renoncé devant Pilate, qui avait jugé qu’il devait être renvoyé absous; voilà celui qui a tout fait, celui que vous avez renoncé, le Saint et le Juste, Vous avez demandé qu’on vous accordât la grâce d’un homme qui était un meurtrier, et, l’Auteur de la vie, vous l’avez condamné; Celui que Dieu a ressuscité d’entre les morts, ce dont nous sommes les témoins, c’est par la foi en son nom que sa puissance a raffermi cet homme que vous voyez et que vous connaissez. C’est la foi qui vient de lui qui a fait la guérison parfaite de cet homme en face de vous tous. (Ibid. XIII, 16.)

6. Voyez la pleine liberté, la grande et ineffable puissance de la grâce descendue d’en-haut, la plus claire manifestation de la résurrection, dans le libre langage de ce bienheureux. Quel plus grand miracle pourrait-on demander ici? L’homme faible d’autrefois, celui qui, avant que Jésus fût mis en croix, n’était pas capable de supporter les menaces d’une servante,. résiste aujourd’hui, avec cette fermeté que vous, admirez, à tout le peuple des Juifs; avec cette entière assurance, seul, contre toute cette multitude furieuse; et il lui tient tête, et il lui fait entendre des paroles qui ne peuvent qu’exaspérer sa fureur. Voyez-vous, mes bien-aimés, ici, encore, une nouvelle preuve de la vérité de ce que j’ai dit en commençant? Quiconque est embrasé de l’amour de Dieu, méprise dès lors tout ce qui tombe sous les yeux de la chair; armé d’autres yeux, des yeux de la foi, il ne voit plus que les biens invisibles; il n’a plus de pensée que pour les biens invisibles; il va et vient sur la terre, comme s’il n’était qu’un citoyen du ciel; quoi qu’il fasse, aucune des choses humaines ne l’arrête dans sa libre course à la poursuite de la vertu. Qui possède en soi cet amour, n’a plus de regards pour les splendeurs de la vie présente: difficultés, aspérités du chemin, peu lui importe; toujours il vole, il. s’élance vers sa patrie. Et de même que les. coureurs de la terre; dans, leur élan rapide, ne voient aucun des objets qu’ils rencontrent, quelque nombreux que soient les accidents de la route, et qu’uniquement appliqués à leur course, ils dépassent facilement tous les objets, se. hâtant d’atteindre au but qui leur est proposé; ainsi celui qui se hâte d’accomplir la course de la vertu, qui brûle de monter de la terre au ciel, laisse au-dessous:de lui tous les objets visibles, uniquement appliqué à sa course, ne s’arrêtant jamais, ne se laissant jamais distraire, quoi que puissent voir les yeux de son corps, tant qu’il n’est pas parvenu à gravir jusqu’à la cime. À cet ardent courage, les objets terribles de la vie présente paraissent vils et méprisables; qui porte en soi un tel coeur, ne craint ni glaive, ni précipices, ni dents des bêtes féroces, ni tortures, ni licteurs, ni quoi que ce soit de sinistre, dans la vie présente. À la vue des charbons et de la braise des supplices, il croit voir des prairies, des jardins délicieux, et il poursuit sa course; à la vue des autres tortures,.il ne faiblit pas, il ne recule pas; l’amour des biens à venir a transformé son âme, c’est par hasard et sans aucune conséquence qu’il a sur lui ce corps, comme on a un manteau, tant il est supérieur aux impressions du corps, tant la grâce d’en-haut, faisant la garde autour de son âme, la préserve de toute atteinte, la rend insensible aux douleurs de la chair.

Aussi, je vous en prie, pour qu’il nous soit facile de supporter les labeurs de la vertu, soyons remplis de l’amour de Dieu, appliquons à Dieu toute notre pensée; que rien, dans la vie présente, ne retarde la course qui nous emporte vers lui; pensons, pensons toujours à la jouissance des biens à venir; toutes les douleurs de la vie présente, supportons-les dans la douceur de la résignation; il ne faut pas que le mépris des hommes nous attriste, que l’indigence nous accable, que les maladies du corps énervent notre âme, que le dédain, que les outrages de la foule ralentissent notre zèle pour la vertu parfaite; secouons toute cette poussière; faisons-nous une âme généreuse et sublime; montrons toujours et partout la vraie force et le vrai courage; et, comme hier je vous en conjurais, mes frères, empressons-nous de nous.réconcilier avec nos ennemis; bannissons de nos âmes toutes les haines; à la concupiscence, qui pourrait nous (192) troubler, sachons nous soustraire; à la fureur, à la colère qui nous aiguillonnent, à ces tourbillonnantes tempêtes, opposons le frein de l’enseignement spirituel, la voix de nos cantiques, qui nous montrent tout ce qu’ont de pernicieux les passions humaines. L’homme, dit le Sage dans ses Proverbes, l’homme sujet d la colère ne possède pas l’honnêteté; ailleurs encore: Celui qui s’irrite contre son frère sera condamné par le jugement aux tourments du feu. (Matth. V, 22.) Si le désir des richesses envahit notre âme, appliquons-nous à nous soustraire aux ravages de cette passion funeste; extirpons cette racine de tous les vices; mettons-nous avec ardeur à corriger en nous tout ce qui nous égare nous trouble, afin que nous étant montrés purs de tous ces vices, ardents à la pratique des bonnes oeuvres, nous puissions, au,jour redoutable du jugement, mériter la miséricorde du Seigneur, par la grâce, pleine de compassion et d’indulgence, du Fils unique de Dieu, à qui appartient, ainsi qu’au Père et au Saint Esprit, la gloire, l’empire, l’honneur, et maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

VINGT-NEUVIÈME HOMÉLIE. « Noé, s’appliquant à l’agriculture, commença à cultiver la terre, et il planta une vigne, et il but du vin et il s’enivra. » (Gen. IX. 20, 21.)

1. L’Écriture ne rapporte pas seulement les bonnes actions des justes mais aussi leurs fautes, et toujours pour nous instruire. Il tient en réserve des consolations pour toutes les douleurs. — 2. Ivresse de Noé, son excuse. — 3. La vigne avait été créée même temps que toutes les autres plantes, mais ce fut Noé qui le premier découvrit la vertu de son fruit. Il ne faut pas maudire le vin, ce n’est pas lui qui est mauvais, c’est la volonté des hommes. C’est un grand mal que l’ivresse. — 4. Cham outrage son père, ne l’imitons pas, ne révélons pas les fautes de nos frères. — 5. Noé reprit ses sens et apprit ce que son plu jeune fils lui avait fait. L’ivresse comparée à un démon volontaire. — 6. Cham pèche et c’est Chanaan qui est maudit, pourquoi? Noé ne voulait pas maudire celui qui avait déjà reçu la bénédiction de Dieu; Cham ressent la punition qui frappe son fils plus vivement que celle qui l’aurait frappé lui-même; Chanaan avait probablement aussi péché, et voilà pourquoi c’est sur lui que tombe la malédiction paternelle. — Origine de l’esclavage. — 7. Le Christ a réparé toutes ces malédictions antique à commencer par celle qui avait introduit la mort. Car la mort n’est plus qu’un mot: le mot lui-même a disparu, Notre-Seigneur a dit: Lazare dort. La bénédiction donnée à Sem, annonce la vocation d’Abraham et des Juifs, la bénédiction de Japh et, celle des Gentils. — 8. Nemrod conquérant, la servitude la plus lourde est celle qui s’élève du sein de la liberté. Exhortation.

1. Nous sommes arrivés au terme de nos entretiens sur cet homme juste; c’est pourquoi, je vous en prie, soyez attentifs, appliquez-vous avec soin à écouter la parole. Ce n’est pas une mince utilité, un fruit vulgaire, que nous offre la lecture d’aujourd’hui. Les événements arrivés aux anciens hommes, si nous vouions les étudier avec sagesse, sont pour nous l’occasion d’un enseignement très-précieux. Si l’Écriture ne s’est pas bornée à raconter les vertus des saints, si elle consigne aussi leurs fautes, c’est afin qu’évitant leurs fautes, nous imitions leurs vertus; ce n’est pas tout, la di. vine Écriture nous montre des justes qui souvent succombent, et des pécheurs qui font voir une entière conversion. C’est pour nous apprendre, par ces exemples contraires, en nous montrant, d’une part les justes qui tombent, à ne pas avoir une confiance superbe, d’autre part à ne pas nous livrer, à cause de nos (193) péchés, au désespoir, puisque nous voyons tant de pécheurs qui reprennent le chemin de la vertu, et parviennent au sommet le plus élevé de la vraie sagesse.

C’est pourquoi, je vous en prie, qu’aucun de vous, quelle que soit la conscience qu’il ait de ses bonnes couvres, ne s’abandonne à un excès de confiance; qu’il reste toujours sur ses gardes; qu’il écoute le bienheureux Paul: Que celui qui croit être ferme prenne bien garde à ne pas tomber. (I Cor. X, 12.) De son côté, que celui qui est tombé, au fond même de l’abîme de la malignité, ne désespère pas de son salut, mais considère l’ineffable miséricorde de Dieu; qu’il écoute, lui aussi, ce que dit le Seigneur par la bouche du prophète: Quand on est tombé, ne se relève-t-on pas? et, quand on s’est détourné du droit chemin, n’y revient-on plus? Et ailleurs: Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive. (Ezéch. XVIII, 23.) Avez-vous bien compris, mes bien-aimés, que la divine Écriture n’offre rien à notre mémoire qui ne soit pour notre avantage, pour le salut de la race des hommes? Que chacun de nous donc médite ces choses dans son coeur, et applique à ses blessures les remèdes convenables. Voilà pourquoi l’Écriture offre à tous l’abondance de ses leçons. Il suffit à chacun de nous de vouloir pour y trouver le remède aux maux de notre âme, pour recouvrer promptement la santé; il suffit de ne pas repousser cette médecine efficace, de l’exercer avec sagesse; il n’est pour l’homme ni maladie du corps, ni maladie de l’âme qui ne puisse y trouver sa guérison. Comment cela? répondez-moi, je vous en prie. Quelqu’un se présente ici chargé d’ennuis, accablé de l’inquiétude des affaires; le chagrin le ronge; eh bien! l’homme qui est venu ici, dans ces dispositions, aussitôt qu’il entend la parole du prophète: Pourquoi, mon âme, êtes-vous triste, et pourquoi me troublez-vous? Espérez en Dieu parce que je dois encore le louer; il est le salut de mon visage, et mon Dieu (Psal. VI, 7); le voilà réconforté d’une consolation qui lui suffit, et il s’en va, et il secoue toute cette tristesse. En voici un autre qui souffre d’une extrême indigence, il en est accablé, il s’afflige à voir les richesses abonder chez les autres, à voir leur orgueil superbe, l’étalage, le grand appareil, la pompe qui les escorte; cet homme entend la. voix du même prophète: Jette tous tes soucis dans le sein du Seigneur, et lui-même te nourrira (Psal. LIV, 22); et encore: Ne crains point en voyant un homme devenu riche, et sa maison comblée de gloire, parce que, lorsqu’il sera mort, il n’emportera point tous ces biens. (Psal. XLVIII, 17, 18.) En voici un autre encore: ses ennemis l’entourent de piéges; les calomnies le poursuivent, et il est dans la douleur; et il pense que la vie est amère, et nulle part il ne peut trouver de secours parmi les hommes; cet infortuné apprend du même bienheureux prophète que, dans de telles angoisses, ce n’est pas auprès de l’homme qu’il faut chercher son refuge; il entend la même voix lui dire: Ils me déchiraient; pour moi, je priais. (Psal. CVIII, 4.)

Voyez-vous où il cherche son secours? les autres, dit-il, ourdissent leur tissu de ruses, de calomnies et de machinations perfides, mais moi, je me réfugie auprès du mur inexpugnable, vers l’ancre de sûreté, vers le port où les flots sont tranquilles; c’est-à-dire, j’ai recours à la prière qui supprime pour moi toutes les afflictions, qui me rend tout facile et léger. Un autre est dédaigné, méprisé par ses anciens serviteurs, abandonné par ses amis, et c’est là ce qui le trouble surtout et confond le plus ses pensées; que celui-là, s’il veut, vienne ici, il entendra la parole du bienheureux: Mes amis et mes proches se sont élevés et déclarés contre moi, et ceux qui étaient prés de moi s’en sont tenus éloignés, et ils me faisaient violence, parce qu’ils cherchaient à m’ôter la vie, et ceux qui cherchaient à m’accabler de maux, tenaient des discours pleins de vanité et de mensonge durant tout le jour. (Psal. XXXVII, 11, 12.) Voyez-vous les trames perfides, continuant jusqu’à ce qu’elles aient donné la mort? Voyez-vous la guerre sans relâche, ce qu’indique cette expression, Durant tout le jour, ce qui veut dire pendant toute la vie? Eh bien! au milieu de ces intrigues, de ces machinations, que faisait-il? Pour moi, dit-il, j’étais comme sourd, ne les écoutant point; j’étais comme muet, n’ouvrant pas la bouche; j’étais comme un homme qui n’entend point et qui n’a rien dans la bouche pour répliquer. (Psal. XXXVII, 14, 15.) Comprenez-vous l’excellence de la sagesse? la diversité des moyens qui lui ont assuré la victoire? Les autres tramaient leurs ruses, il se bouchait les oreilles pour ne pas entendre; les autres, pendant toute la durée du temps, aiguisaient Peur langue et ne faisaient entendre que vanités, mensonges et (194) tromperies; mais lui, par son silence, réprimait leur délire. D’où vient cette conduite du sage? D’où vient qu’en présence de ces attaques, il est comme sourd, comme muet, sans oreilles, sans langue? Entendez-le lui-même nous donnant la cause d’une sagesse si grande Car c’est en vous, Seigneur, que j’ai mis mon espérance. (Ibid. 16.) Car c’est à vous que je me suis, dit-il, suspendu par l’espérance, et je ne m’inquiète pas de ce qu’ils font, car votre secours suffit pour tout dissiper, pour rendre inutiles leurs machinations et leurs intrigues, pour empêcher que, de tout ce qu’ils méditent, rien ne soit exécuté.

2. Vous avez vu comment, quel que soit le malheur qui saisisse la nature humaine, on peut tirer des Écritures un remède convenable, y trouver ce qui dissipe toutes les tristesses, ce qui allège le poids de tous les chagrins. C’est pourquoi, je vous en prie, venez souvent auprès de nous; appliquez tous vos soins à la lecture de l’Écriture sainte, non-seulement quand vous vous rassemblez auprès de nous, mais aussi quand vous êtes dans vos demeures; prenez entre vos mains les divins livres, appliquez-vous à recueillir tous les fruits que vous y trouverez mis pour vous en réserve. Cette lecture présente des avantages précieux; d’abord, la lecture délie la langue; ensuite l’âme s’excite, elle s’élève à la lumière du Soleil de la justice, elle s’illumine, elle s’affranchit alors des séductions d’une pensée impure, elle jouit de la plénitude du repos et de la tranquillité. La nourriture matérielle augmente les forces du corps; la lecture augmente les forces de l’âme; aliment spirituel qui donne du nerf à la raison, de la vigueur à l’âme, qui lui communique la constance de la sagesse; qui ne permet pas qu’elle devienne la proie de passions insensées; qui la rend légère, lui met des ailes, la transporte pour ainsi dire au ciel. Donc je vous en prie, considérons cette utilité si grande; ne nous en privons pas par notre négligence; même dans nos demeures, livrons-nous à la lecture de l’Écriture sainte, et quand nous sommes ici rassemblés, ne perdons pas le temps à des bagatelles, à d’inutiles entretiens puisque nous sommes venus pour entendre la parole, appliquons-y notre attention pour en recueillir ce fruit précieux que nous remporterons chez nous. Vous êtes venus ici, et vous vous livrez à des conversations intempestives et inutiles, à quoi bon? Quel profit pour vous? N’est-ce pas une chose absurde que ceux qui se rendent aux marchés ordinaires des hommes, s’inquiètent, avant de retourner chez eux, d’acheter tout ce qui leur est nécessaire de rapporter du marché, qu’ils fassent leurs provisions, quoiqu’il y ait pour cela beaucoup d’argent à dépenser, et que ceux qui viennent ici, à ce marché spirituel, ne montrent pas tout leur zèle à se procurer ce qui est utile, à le mettre en réserve dans leur âne avant de s’en retourner; et cela, quand il n’est ici besoin d’aucune dépense d’argent, quand il suffit de la bonne volonté et de l’attention? Ne le cédons pas à ceux qui se rendent aux marchés du monde; soyons attentifs, appliqués, vigilants; avant de partir faisons nos provisions de route, non-seulement de telle sorte qu’elles nous suffisent, mais de manière à pouvoir aussi les partager avec les autres, de manière à rendre meilleurs, et notre femme, et nos serviteurs, et notre voisin, et notreami, disons mieux, et notre ennemi: Voilà, en effet, ce que sont les dogmes spirituels; ils sont faits pour être proposés à tous sans distinction; la seule distinction c’est l’application de l’esprit, c’est la ferveur du désir qui fait que l’un se montre supérieur à l’autre. Eh bien! donc, puisqu’il y a un si précieux. avantage à recueillir de notre doctrine, allons, exposons la lecture de ce jour, et sachons en recueillir le fruit que nous remporterons chez nous.

Noé s’appliquant à l’agriculture commença, dit le texte, à labourer et à cultiver la terre, et il planta une vigne, et il but du vin, et il s’enivra. (Gen. IX, 20, 21.) Voyez de quelle grande utilité pour nous est le simple commencement de cette lecture. En effet, quand nous entendons dire que cet homme juste, que cet homme parfait qui a reçu d’en-haut un si grand témoignage, a bu et s’est enivré, comment nous, qui sommes plongés dans un abîme de péchés si divers, ne ferions-nous pas désormais tous nos efforts pour éviter le fléau de l’ivresse? Il est toutefois à remarquer que la faute n’est pas égale entre ce juste surpris, et nous qui tombons dans le même vice. Il y a en effet bien des circonstances pour excuser cet homme juste; ce que je dis non pour excuser l’ivresse, mais pour montrer que, si ce juste a succombé, ce n’est pas par intempérance, mais parce que l’expérience lui faisait défaut. L’Écriture en effet ne dit pas simplement qu’il but du vin jusqu’à s’enivrer, mais elle ajoute des (195) circonstances qui sont l’explication et l’excuse de sa conduite: Noé s’appliquant à l’agriculture, commença à labourer et à cultiver la terre, et il planta une vigne, et il but du vin, et il s’enivra. Ce mot, commença, montre qu’il fut le premier qui but du vin, et, faute d’expérience, parce qu’il ne savait pas la mesure, il tomba dans l’ivresse. Et ce n’est pas là la seule cause, mais il était, fort triste: il cherchait dans le vin une consolation, suivant la parole du Sage: Donnez à ceux qui sont dans la tristesse une liqueur qui les enivre, et du vin à ceux qui sont dans la douleur. (Prov. XXXI, 6.) Le Sage montre par là qu’il n’y a pas, dans la tristesse, de remède égal au vin, pourvu que l’intempérance n’en compromette pas l’utilité. Or dans quelle morne tristesse n’était pas plongé ce juste qui se voyait au milieu d’une si grande solitude, qui avait sous les yeux les cadavres de tant d’hommes, cette sépulture commune aux hommes et aux animaux! C’est l’habitude des prophètes et de tous les justes de s’affliger, non-seulement sur le sort de leurs proches, mais sur tous les autres hommes. Qui voudra les passer en revue, trouvera qu’ils ont tous montré cette commisération; entendra Isaïe s’écriant: Ne vous mettez point en peine de me consoler sur la ruine de la fille de mon peuple. (Isaïe, XXII, 4.) Jérémie à son tour: Qui donnera de l’eau à ma tête, et à mes yeux une fontaine de larmes? (Jérém. IX, 1.) Ézéchiel maintenant: Hélas, hélas! Seigneur Dieu, perdrez-vous donc tout ce qui reste d’Israël? (Ézéchiel, IX, 8.) Et Daniel se lamentant et disant: Vous nous avez diminués plus que toutes les autres nations. (Daniel, VII.) Et Amos: Seigneur Dieu, faites-leur miséricorde. (Amos, VII, 3,) Et Habacuc: Pourquoi me réduisez-vous à ne voir que des violences et des injustices? et encore: Traiterez-vous les hommes comme les poissons de la mer? (Habacuc, I, 3, 14.) Il entendra aussi ce bienheureux Moïse, disant: Je vous conjure de leur pardonner. cette faute, ou si vous ne le faites pas, effacez-moi de votre livre (Exode, XXXII, 32); et ailleurs: Quand Dieu lui eut promis de le mettre à la tête d’un plus grand peuple, après lui avoir dit: Laissez-moi faire, j’exterminerai ces hommes, et je vous rendrai le chef d’un grand peuple. (Ibid. 10.) Moïse ne le voulut pas; il préféra rester à la tête de ces Juifs; de même le bienheureux Paul, ce docteur des nations: J’eusse désiré que Jésus-Christ m’eût fait servir moi-même de victime soumise à l’anathème pour mes frères, qui sont d’un même sang que moi selon la chair. (Rom. IX, 3.)

3. Vous voyez comment tous ces justes montraient des sentiments de commisération profonde pour le prochain. Considérez maintenant ce que devait éprouver cet homme juste; de quel sentiment il devait être agité; de quelle tristesse il devait être abattu à l’aspect de cette immense solitude; de cette terre auparavant enrichie de plantes si diverses, ornée de fleurs, et tout à coup perdant sa chevelure de feuillage, dépouillée, nue, déserte. En proie à une morne douleur, cherchant une petite consolation pour lui, il se mit à cultiver la terre, et, de là, ce que dit l’Écriture: Noé s’appliquant à l’agriculture, commença à labourer et à cultiver la terre, et il planta une vigne.

Mais il convient ici de se demander si c’est Noé à cette époque qui trouva la vigne, ou si, auparavant, dès le commencement du monde, elle existait. Il est vraisemblable qu’elle existait auparavant, dès le commencement, qu’elle avait été créée dans les six jours, quand Dieu vit que toutes les choses qu’il avait faites étaient très-bonnes. (Gen. I, 31.) Il se repose, en effet, dit l’Écriture, le septième jour, après avoir achevé tous ses ouvrages. (Gen. II, 2.) Toutefois l’usage de la vigne n’était pas connu; car, si on l’avait connu dès le commencement, il est certain qu’Abel, dans ses sacrifices, aurait fait aussi des libations de vin. Mais comme les premiers hommes ignoraient l’usage de cette plante, ils ne s’en servirent pas. Noé, au contraire, appliqué à l’agriculture, homme très-actif et très-diligent, arriva, par hasard, à en goûter le fruit, écrasa les grappes, fit du vin et en but. Et comme c’était la première fois qu’il en goûtait lui-même, comme il ne connaissait personne qui en eût goûté avant lui, comme il n’avait rien pour lui indiquer et la mesure et l’usage, par suite de cette ignorance, il tomba dans l’ivresse. En outre, quand l’habitude de manger de la chair se fut introduite parmi les hommes, l’usage du vin fut aussi une habitude. Considérez maintenant, mes bien-aimés, comment, peu à peu, le monde s’organise; comment chaque homme, selon la sagesse que Dieu lui communique, devient, dans ces commencements, l’inventeur d’un art. C’est ainsi que les arts ont été introduits dans le monde: le premier inventa l’agriculture; le second, l’art pastoral; un autre, (196) l’art d’élever le gros bétail; un autre, la musique; un autre, l’industrie de ]!airain; quant à ce juste dont nous parlons, il trouva, grâce à la sagesse communiquée d’en-haut, l’art de cultiver la vigne. Noé, dit le texte, s’appliquant à l’agriculture, commença à labourer et à cultiver la terre, et il planta une vigne, et il but du vin, et il s’enivra. Méditez sur ce remède à la tristesse, sur ce moyen de guérison, qui, parce que l’ignorance a dépassé la mesure, non-seulement n’est d’aucune utilité, mais devient funeste et indispose.

Mais peut-être dira-t-on: pourquoi une plante si fertile en vices et en malheurs, a-t-elle été produite? N’exprimez pas ainsi, ô hommes, sans réfléchir, toutes les pensées qui vous viennent. Ce n’est pas la plante qui est mauvaise, ce n’est pas le vin qui est vicieux, mais l’abus qu’on en l’ait, parce que ce n’est pas le vin qui produit les fautes, les crimes, c’est la dépravation de la volonté; le vin nous est utile: c’est l’intempérance qui le rend funeste. Si l’Écriture ne vous montre le vin en usage qu’après le déluge, c’est pour vous apprendre que, même avant l’usage du vin, les hommes étaient tombés dans les dérèglements, dans les excès de la licence; qu’ils avaient montré leur perversité dans un temps où le vin était inconnu; c’est afin que, quand vous verrez le vin en usage, vous n’alliez pas attribuer toutes nos fautes au vin,. mais à la volonté corrompue, qui se pervertit d’elle-même. Faites d’ailleurs une autre réflexion qui prouve l’utilité du vin, et soyez saisis d’une sainte horreur, ô hommes! le vin est la substance qui sert à opérer le salut des bons, c’est ce que n’ignorent point les initiés à nos mystères. Noé s’appliquant à l’agriculture, dit le texte, commença à labourer et à cultiver la terre, et il planta une vigne, et il but du vin, et il s’enivra.

C’est un mal redoutable, mes bien-aimés; oui, un mal redoutable que l’ivresse, qui produit l’aveuglement, qui engloutit la raison. De cet homme doué de raison, de cet homme qui a reçu l’empire sur toutes les créatures, elle fait un captif, enchaîné d’indissolubles liens, un mort que rien ne réveille; elle en fait quelque chose de pire qu’un mort. Le mort n’a d’énergie ni pour le bien, ni pour le mal; mais l’homme ivre, sans énergie pour le bien, n’a que plus d’énergie pour le mal; et le voilà ridicule aux yeux de sa femme, et de ses enfants, et de ses serviteurs. Ses amis, considérant sa honte, rougissent et sont couverts de confusion; ses ennemis, au contraire, se réjouissent et se rient de lui, et le chargent d’opprobres, et s’écrient: Faut-il donc voir vivre, faut-il donc voir respirer cette brute, ce porc! et ils se servent d’expressions plus honteuses encore. C’est que ceux due frappe l’ivresse sont plus hideux à voir que ceux qui reviennent des combats, les mains souillées de sang, ou qu’on rapporte chez eux, en tumulte; ceux-là, il peut se faire qu’on les vante à cause des trophées, des victoires, des blessures, des membres mutilés; mais pour ceux qu’on voit ivres, on les appelle des misérables, on les accable d’imprécations. Qu’y a-t-il en effet de plus misérable que celui qu’enchaîne l’ivresse; qui, chaque jour, se plonge dans le vin, et corrompt sa pensée et son jugement? De là, le conseil que donnait le Sage: Le principal, dans la vie de l’homme, c’est le pain et l’eau, et le vêtement, et une maison qui cache sa honte. (Eccli, XXIX, 28.) C’est afin que celui que l’ivresse possède ne soit pas exposé en public, mais caché par les siens; c’est afin qu’il ne soit pas le honteux objet de la risée de tous. Noé s’appliquant à l’agriculture, commença, dit le texte, à labourer et à cultiver la terre, et il planta une vigne, et il but du vin, et il s’enivra.

4. Le mot d’ivresse, mes bien-aimés, dans la sainte Écriture, ne signifie pas partout ce que nous entendons par ce mot; dans nos saints Livres, ce mot exprime aussi la satiété; peut être donc aurait-on raison de dire, à propos de ce juste, qu’il ne commit pas un excès, qu’il ne s’enivra pas; seulement qu’il prit du vin de manière à se rassasier. Écoutez, en effet, la parole de David: Ils s’enivreront de l’abondance de votre maison (Psal. XXXV, 9), c’est-à-dire, ils seront rassasiés. D’ailleurs, ceux qui s’abandonnent à l’ivresse n’en ont jamais assez; plus ils absorbent de vin, plus ils sont altérés; ce vin est comme un feu qui les embrase; le plaisir disparaît; mais une soif impossible à étancher les précipite dans le gouffre de l’ivresse qui les y retient captifs. Et il planta, dit le texte, une vigne, et il but du vin, et il s’enivra; et il était nu dans sa tente. Considérez que cela ne lui est pas arrivé dehors, mais dans sa tente; la divine Écriture a mis, dans sa tente, afin que la suite vous montre l’affreuse malignité de celui qui osa révéler cet état de nudité. Cham, dit le texte, père de Chanaan; vit la nudité de son père et il sortit, et il l’annonça à ses deux frères, dehors. Peut-être, si d’autres hommes s’étaient trouvés là, il leur aurait annoncé aussi la honte de son père; telle était la perversité de ce fils. C’est pour vous apprendre qu’il était corrompu depuis longtemps, que l’Écriture ne se borne pas à dire: Cham vit la nudité de son père; mais que dit-elle? Et Cham, père de Chanaan, vit. Pourquoi, dites-moi, dans ce passage, nomme-t-elle son fils? C’est pour nous apprendre qu’avec la même intempérance, la même incontinence qui l’avait porté, à l’heure de l’épouvantable bouleversement du monde, à procréer sa postérité, il courut faire outrage à son père: et il sortit, dit le texte, et il l’annonça à ses deux frères, dehors. Voyez, ici, je vous en prie, mes bien-aimés, considérez que les vices ne sont pas dans notre nature, mais dans notre pensée libre, dans notre volonté. En effet, ces trois frères avaient même père, étaient sortis des mêmes flancs; les mêmes soins avaient entouré leur éducation, mais ils ne montrèrent pas le même coeur; celui-ci tomba dans le péché, les autres rendirent à leur père l’honneur qui lui était dû. Peut-être ce Cham exagéra-t-il par ses railleries la honte de son père, en la révélant; il n’entendit pas la parole du Sage: Ne vous glorifiez pas de la honte de votre père. (Ecclés. III, 12.) Mais ses frères ne se conduisirent pas de même; et comment? Quand ils eurent entendu ces paroles, Sem et Japh et, ayant étendu un manteau sur leurs épaules, marchèrent en arrière et couvrirent la nudité de leur père, et ils ne détournèrent pas leur visage, et ils ne virent pas la nudité de leur père. Voyez-vous l’honnêteté de ces deux fils? Ce que l’autre a divulgué, ceux-ci n’osent pas même le regarder; ils marchaient en arrière, pour couvrir tout de suite la nudité de leur père. Voyez, en même temps, avec leur honnêteté, leur douceur! ils ne grondent pas, ils ne battent pas leur frère; mais, à peine l’ont-ils entendu, qu’ils prennent le soin, tous les deux à la fois, de corriger ce qu’ils, regrettent, et de prouver leur respect à leur père: et ils ne détournèrent pas leur visage, et ils ne virent pas la nudité de leur père. C’est une preuve du profond respect de ces fils, que l’Écriture nous fait voir; non-seulement ils recouvrent, mais ils n’osent pas regarder. Instruisons-nous, par cet exemple, et sachons en,tirer une double utilité. Imitons les uns; loin de nous les moeurs de l’autre! car, si ce méchant qui a révélé la nudité d’un corps, s’est jeté sous le coup de la malédiction, est déchu de l’honneur qui l’égalait à ses frères, a été condamné à les servir, quoique ce ne soit pas lui, mais tous les descendants sortis de lui, qui sont devenus des esclaves, quel châtiment ne subiront pas ceux qui révèlent les péchés de leurs frères; qui, loin de les couvrir, de les excuser, les exposent au grand jour, et se rendent par là coupables de péchés sans nombre? Quand vous divulguez la faute d’un frère, non-seulement vous le rendez plus éhonté, et vous refroidissez peut-être le zèle qui l’aurait porté à rentrer dans la vertu, mais vous rendez ceux qui vous écoutent plus indolents et plus lâches; et ce n’est pas tout: vous êtes cause que Dieu est blasphémé. Or, quel est le supplice réservé à ceux qui provoquent les blasphèmes? C’est ce que nul n’ignore. Donc, loin de nous, je vous en conjure, les moeurs de Cham; imitons, au contraire, l’honnêteté, la pudeur des fils qui recouvrirent la nudité de leur père; faisons de même, couvrons les fautes de nos frères, non pour encourager, par notre conduite, leur indolence, mais pour leur ménager les meilleurs moyens de s’affranchir promptement de leurs vices funestes, et de rentrer dans la vertu. De même qu’il est plus facile de revenir à résipiscence quand on n’a pas un grand nombre de témoins de ses fautes, de même celui dont le front a rougi, qui sait que ses actions mauvaises sont connues de tout le monde, ne renonce pas facilement à ses vices; il est comme dans une vase profonde, où il se précipite emporté par des courants qu’il lui est difficile de surmonter; et ne pouvant revenir à la surface il se désespère, et il abandonne tout espoir, de ressaisir le rivage.

5. C’est pourquoi, je vous en prie, ne publions pas les fautes du prochain. Si on vient à nous les apprendre, ne nous empressons pas d’aller voir cette nudité; faisons comme ces vertueux fils, recouvrons de nos exhortations, de nos conseils, abritons d’une ombre protectrice, et hâtons-nous de relever l’âme qui est tombée; enseignons-lui la grandeur de la divine miséricorde, l’excès de la suprême bonté, afin d’obtenir nous-mêmes, plus encore que ces pieux jeunes gens, la bénédiction du Seigneur, du Dieu qui a fait toutes choses, qui veut que tous les hommes soient sauvés, et qu’ils viennent à la connaissance de la vérité (I Tim. II, 4); qui (198) ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive. (Ezéch XVIII, 23.) Et, dit le texte, ils ne virent pas la nudité de leur père. Voyez comme la loi naturelle leur a suffi, tout d’abord, dès le commencement, pour accomplir les prescriptions consignées plus tard dans la législation écrite pour l’enseignement de la race humaine; pour accomplir cette prescription de la loi: Honorez votre père et votre mère, afin que vous soyez heureux (Exode, XX, 12); et: Celui qui aura maudit son père ou sa mère, sera puni de mort. (Ibid. XXI, 17.) Voyez-vous que la loi naturelle a tout d’abord été suffisante?

6. Noé reprit ses sens, dit le texte, après cet assoupissement causé par le vin, et apprit tout ce que lui avait fait son plus jeune fils. (Gen. IX, 24.) Noé reprit ses sens, dit le texte; qu’ils entendent ces paroles, ceux qui passent les jours entiers dans les festins; qu’ils considèrent la gravité de leur faute; qu’ils apprennent à échapper à la pernicieuse ivresse. Noé reprit ses sens, dit le texte. Qu’est-ce à dire? C’est l’expression que nous employons d’ordinaire quand ceux qui étaient dans le délire reviennent à eux. Noé; après avoir été surpris par le démon, reprit ses sens, et s’affranchit de sa tyrannie, c’est ce que dit ici l’Écriture; car, sachons-le bien, l’ivresse est un démon volontaire, qui obscurcit l’âme de ténèbres plus épaisses que ne le fait le démon, et qui rend son captif indigne de toute pitié. Souvent, en effet, à la vue d’un démoniaque, nous sommes saisis de pitié, de compassion; nous aimons à lui montrer combien nous plaignons son malheur; nous n’agissons pas de même avec ceux que nous voyons ivres; ils provoquent notre indignation, notre dégoût, qui les repousse; nous les chargeons d’imprécations. Quelle en est la cause, pourquoi? c’est que le démoniaque fait ce qu’il ne veut pas faire, et il a beau se démener, déchirer ses vêtements, prononcer des paroles honteuses, on lui pardonne; quant à l’homme ivre, quoi qu’il fasse, on ne l’excuse pas: serviteurs, amis, voisins, tous l’accablent de reproches; c’est qu’il se livre, de lui-même, volontairement, à cette ignominie; c’est qu’il s’abandonne, parce qu’il se trahit lui-même, à la tyrannie de l’ivresse. Et ce que je dis, ce n’est pas pour accuser cet homme juste. Grand nombre de circonstances se réunissaient pour atténuer sa faute: et d’abord, on ne l’y a pas vu retomber depuis, preuve certaine qu’il pécha faute de savoir, et non par indolence. En effet, s’il fallait attribuer sa faute à la négligence, il se serait plus tard laissé surprendre de nouveau par la même passion; mais c’est ce qui n’est pas arrivé. S’il, se fût rendu coupable de la même faute, une seconde fois, l’Écriture ne l’aurait point passé sous silence, elle nous l’aurait fait connaître; car l’Écriture n’a qu’une pensée, n’a qu’un but, c’est de nous-apprendre tout ce qui est arrivé, afin que nous connaissions la vérité. On ne la voit pas, par un sentiment d’envie, négliger les vertus des justes, ni avec une com. plaisance partiale, couvrir d’une ombre les fautes des pécheurs; elle expose tout devant nos yeux, afin que nous ayons une règle, une doctrine; afin que, nous aussi, quand nous nous serons laissé surprendre, par suite de notre, négligence, nous devenions plus circonspects, de manière à éviter les rechutes. Car le péché n’est pas aussi grave que la persistance dans le péché. C’est pourquoi, ne vous bornez pas à remarquer que ce juste s’est enivré, remarquez avant tout que; plus tard, il ne lui arriva rien de semblable. Considérez ceux qui, chaque jour, dépensent leur vie dans les cabarets; qui, chaque jour; pour ainsi dire, y meurent; quand ils reprennent leurs sens, ce n’est pas pour eux une raison de fuir le fléau de l’ivresse, ils y retournent, comme à une occupation qu’ils continuent avec un courage viril. Il faut considérer encore que ce juste, qui d’ailleurs ne s’est enivré que faute d’expérience, parce qu’il ignorait la mesure; c’était, après tout, un juste, riche en bonnes oeuvres, qui pouvait par conséquent couvrir et racheter l’accident de cette faute; mais nous, qui subissons les ravages de tant d’autres passions, si nous ajoutons l’ivresse à tous nos excès, quelle sera notre excuse? Qui daignera, répondez-moi, je vous en prie; nous pardonner, à nous, que ne corrige aucune expérience? Noé reprit ses sens, dit le texte, après cet assoupissement causé par le vin, et apprit tout ce que lui avait fait son plus jeune fils. D’où l’apprit-il? Sans doute, ce furent les frères qui le dirent, non pour accuser leur frère, mais pour apprendre la chose comme elle s’était passée, afin que le coupable reçût le remède que réclamait sa blessure. Et il apprit, dit le texte, tout ce que lui avait fait son plus jeune fils. Qu’est-ce à dire, tout ce que lui avait fait? Cela veut dire une faute si grave (199) qu’elle ne se peut supporter. Remarquez, en effet, comment, dans l’intérieur de la maison, voyant une chose honteuse, tandis qu’il aurait dû la cacher, il sort, il l’ébruite, il expose aux railleries, aux moqueries, son père, autant que cela dépendait de lui; comme il veut rendre ses frères les complices de sa détestable pensée. S’il devait, à toute force, faire un récit, il aurait dû, au moins, les appeler à l’intérieur, leur parler en secret de cette nudité; mais non: il sort, il révèle cette nudité, et, s’il s’était rencontré là une foule d’étrangers, il les aurait, eux aussi, rendus les témoins de la honte de son père. Delà, ces paroles du texte: Tout ce que lui avait fait, c’est-à-dire l’outrage qu’il avait fait à son père, l’oubli qu’il avait montré du respect que les enfants doivent à leurs parents. Il a divulgué les fautes, il a voulu associer ses frères à cet outrage. Tout ce que lui avait fait son plus jeune fils. Toutefois, ce n’était pas le plus jeune; car il était le second, l’aîné de Japh et; mais quoi qu’il fût, l’aîné pour Japh et, la corruption de son âme le mit après lui; la pétulance de ses passions le fit déchoir; pour n’avoir pas voulu se tenir dans les bornes prescrites, il perdit l’honneur qu’il devait à la nature; et, de même que ce méchant, par la corruption de sa volonté,. perdit ce qu’il tenait de la nature, Japh et acquit, par sa sagesse supérieure, ce que la nature ne lui avait pas donné.

7. Voyez-vous comme il est impossible de rien découvrir, dans la divine Écriture, qui soit mis au hasard et sans une secrète pensée? Ce que lui avait fait, dit le texte; son, plus jeune fils. Et il dit: Que Chanaan soit maudit, qu’il soit l’esclave de ses frères. (Gen. IX, 25.) Nous voici parvenus à cette question soulevée partout; sans cesse, en effet, nous entendons dire: pourquoi, quand c’est le père qui s’est rendu coupable, qui a révélé la nudité, est-ce le fils qui reçoit la malédiction? Prêtez-moi, je vous en prie, toute votre attention, et recevez l’explication qu’il vous faut. Nous vous dirons ce que nous aura suggéré la divine grâce, pour votre utilité. Et il dit: Que Chanaan soit maudit, qu’il soit l’esclave de ses frères. Ce n’est pas sans raison, ce n’est pas inutilement, que le texte nomme ici le fils de Cham; il y a une pensée cachée. Noé voulait à la fois punir Cham de sa faute, de l’outrage qu’il en avait reçu, et, en même temps, il ne voulait pas affaiblir la bénédiction que Dieu lui avait autrefois donnée. Dieu bénit, dit l’Écriture, Noé quand il sortit de l’arche, et ses fils avec lui. (Gen. IX, 1.) Donc Noé ne voulut pas maudire celui que Dieu avait une fois béni; il ne s’arrête donc pas à celui qui lui a fait l’outrage, c’est sur le fils de Cham qu’il fait retomber la malédiction. Soit, dira-t-on, cela montre que Cham n’a pas été maudit, parce qu’il avait reçu auparavant la bénédiction de Dieu. Mais pourquoi, quand c’est Cham qui a péché, est-ce Chanaan qui est puni? Eh bien! cela même n’a pas été fait sans raison; car le père n’a pas subi un moindre châtiment que son fils, et il a senti toute la rigueur du châtiment. Vous n’ignorez pas, en effet, vous savez parfaitement combien de fois les pères ont demandé d’être punis, eux mêmes, à la place de leurs fils. Il est plus triste pour eux de voir leurs fils soumis au châtiment, que de le subir eux-mêmes. Voici donc ce qui est arrivé; c’est que, par suite de l’amour naturel que Cham éprouvait pour son fils, il a senti une douleur plus cruelle; c’est que la bénédiction de Dieu est restée intacte, et que le fils, qui a reçu la malédiction, a expié par là ses propres péchés. Car, bien qu’il encoure actuellement la malédiction pour le péché de son père, encore est-il vraisemblable que c’est en même temps pour ses propres fautes qu’il a été puni. Ce n’est pas seulement à cause du péché de son père qu’il a reçu la malédiction, mais probablement c’est parce que lui-même méritait un plus grand châtiment. Car, en ce qui concerne ce principe que les pères ne sont pas punis pour les fils, ni les fils pour les pères, que chacun n’est puni que pour ses propres fautes, c’est ce que vous trouverez en mille endroits des prophètes. Si quelqu’un mange des raisins verts, il en aura lui seul les dents agacées (Jérém. XXI, 39); l’âme qui a péché mourra elle-même (Ezéch. XVIII, 20); et encore: On ne fera point mourir les pères pour les enfants, ni les enfants pour les pères. (Deut. XXIV, 16.) Donc, que personne parmi vous, je vous en prie, n’ose censurer ce que l’Écriture nous dit aujourd’hui, comme s’il était permis d’ignorer le but que se propose la divine Écriture; accueillez Avec de bonnes dispositions ce que dit la parole; admirez l’exactitude merveilleuse de la divine Écriture, considérez l’énormité du péché. Car, voici ce que le péché a fait d’un frère né de la même mère, sorti des mêmes flancs; le péché en a fait un esclave; il lui a enlevé la liberté;il l’a (200) assujetti, et c’est de là qu’est sortie la servitude des âges à venir. Et en effet, les hommes d’autrefois n’étaient pas si délicats, n’avaient pas besoin d’une vie si commode, de mains étrangères pour les servir; chacun se servait soi-même; tous étaient égaux en dignité; on ne voyait, au milieu d’eux, aucune inégalité de rang. Quand le péché fit son entrée dans le monde, ce fut pour détruire là liberté, compromettre la dignité naturelle, introduire la servitude; la servitude, ce perpétuel enseignement, cet éternel avertissement à nous adressé, de fuir la servitude du péché, de revenir à l’indépendance de la vertu. Que si l’esclave et le maître veulent retirer de cet exemple un profit durable, qu’ils pensent: l’esclave, de son côté, qu’il doit sa servitude au dérèglement de Cham; le maître, à son tour, qu’assujettissement et servitude n’ont commencé qu’au jour où Cham a montré une volonté dépravée, et perdu la dignité qui le rendait l’égal de ses frères.

Maintenant, en vérité, si nous voulons être sobres et prudents, ces maux que les péchés de nos pères ont introduits dans le monde ne pourront nous atteindre, ils ne seront pour nous que des noms et des histoires. Si, d’une part, notre premier père, par sa désobéissance, a introduit la mort, les travaux et les peines; si, d’autre part, Cham nous a procuré la servitude, voici maintenant que l’avènement de Notre-Seigneur Jésus-Christ a réduit toutes ces épreuves à n’être qu’un vain bruit, que des sons; pour qu’il en soit ainsi nous n’avons qu’à vouloir. Pour la mort, il n’y a plus de mort; il n’y a plus que le mot qui sert de nom à la mort: parlons mieux, le nom même a disparu. Nous ne disons plus maintenant la mort, mais l’assoupissement et le sommeil. Le Christ disait lui-même: Lazare, notre ami, dort (Jean, XI, 11); et Paul écrivant aux habitants de Thessalonique, leur dit: Quant à ceux qui dorment, je ne veux pas que vous ignoriez, mes frères. (I Thess. IV, 12.) Et de même, la servitude n’est qu’un mot; l’esclave c’est celui qui commet le péché. Et, si vous voulez comprendre que l’avènement du Christ a supprimé la servitude, n’en a plus laissé que le nom, disons mieux, a détruit le nom même, écoutez ce que dit Paul: Que ceux qui ont des maîtres fidèles ne les méprisent pas, parce qu’ils sont leurs frères. (I Tim. VI, 2.) Voyez-vous comment, dès que la vertu arrive, elle ne fait plus que des frères de ceux qui s’appelaient auparavant des esclaves? Que Chanaan, dit Noé, soit l’esclave de ses frères. Tu as abusé, dit-il, de ta dignité; tu n’as pas fait ce que tu devais faire, quand tu étais égal en honneur; voilà pourquoi je veux te corriger par la sujétion. C’est ce qui est arrivé, dès le commencement, à la femme; elle était d’une dignité égale à celle de son mari, elle a abusé de son rang, voilà pourquoi elle a perdu son pouvoir, pourquoi elle a entendu ces paroles: Tu te tourneras vers ton mari, et il te dominera. (Gen. III, 16.) Tu n’as pas su, dit le texte, faire un bon usage du commandement; il vaut mieux pour toi bien obéir au commandement, que mal commander. De même, ce Cham, ici, reçoit le châtiment pour s’amender; dans la personne de son fils, c’est lui-même qui est puni; c’est afin que vous sachiez que, quoi. qu’alors ce fût un vieillard, cependant le châtiment, retombant sur son fils, lui rendit la vie pleine de douleurs et d’amertumes; il pensait que, quand lui-même serait mort, ce fils qui lui survivrait expierait sa faute. Car, pour avoir la preuve que ce fils était, de lui-même, plein de malice, que tous ceux qui sortirent de lui furent des êtres abominables, prompts à commettre le mal, écoutez ce que dit l’Écriture, sous forme de malédiction: Votre père était Amorrhé en et votre mère Céthéenne (Ezéch. XVI, 3); autre parole d’outrage, dans un autre endroit: Race de Chanaan, et non de Juda. (Dan. XIII, 56.)

Maintenant il est bon d’apprendre, après le châtiment reçu par celui qui divulgua la nudité de son père, quelle récompense obtinrent les fils qui lui montrèrent un respect si profond: Que le Seigneur, le Dieu de Sem, soit béni, dit Noé, et que Chanaan soit son esclave. (Gen. IX, 26.) Ici, peut-être, dira-t-on. Noé, en prononçant ces mots, ne bénit pas Sem; au contraire, il le bénit de la manière la plus efficace. En effet, quand on rend à Dieu des actions de grâces, lorsqu’on bénit Dieu, le Seigneur, à son tour, accorde plus largement sa bénédiction à ceux qui donnent l’occasion de le bénir lui-même. Ainsi Noé, bénissant Dieu, l’a rendu débiteur d’une bénédiction plus grande; il a été, en faveur de Sem, l’auteur d’une rétribution plus considérable que si lui-même l’eût béni en son propre nom. De même que le Seigneur, béni à cause de nous, devient pour nous tout à fait clément et propice; de même, (201) réciproquement, quand il est blasphémé à cause de nous, il prononce contre nous une condamnation plus sévère, parce que nous avons été l’occasion des blasphèmes. Faisons donc tous nos efforts, je vous en conjure, pour vivre avec tant de sagesse, pour montrer une vertu si pure, que tous ceux qui nous verront offrent au Seigneur notre Dieu. des louanges et des bénédictions. Dans sa bonté, dans sa clémence, le Seigneur veut être glorifié par nous; ce n’est pas qu’il en reçoive le moindre accroissement de gloire; il n’a besoin de rien, mais il veut que nous lui fournissions nous-mêmes l’occasion de nous montrer plus de bienveillance. Que le Seigneur, le Dieu de Sem, soit béni, et que Chanaan soit son esclave. Voyez-vous comme le père annonce le châtiment, qui, toutefois, est plutôt une correction qu’un châtiment; il était père, c’était un père tendre; il ne voulait pas un châtiment égal à la faute, mais de nature à réprimer plus tard les progrès de la malignité. Voilà. pourquoi, dit-il, je te condamne à la servitude, afin que tu conserves à chaque instant, toujours, le souvenir de ce que tu as fait. Ensuite il dit: Que Dieu multiplie la postérité de Japh et, et qu’il habite dans les tentes de Sem, et que Chanaan soit son esclave. (Ibid. 27.) Ici encore, la bénédiction la plus abondante, et qui renferme peut-être un trésor caché: Que Dieu multiplie, dit-il, la postérité de Japh et. Ce n’est pas se tromper que d’appeler ces bénédictions de l’homme juste des prophéties. Car, s’il est vrai que le père de Noé ne lui a pas donné au hasard et sans dessein, ce nom de Noé; s’il est vrai que ce nom était la prophétie du déluge à venir, à bien plus forte raison, cet homme juste n’a pas prononcé ces bénédictions sans une secrète pensée. Je crois, en effet, que la bénédiction des deux frères signifie la vocation des deux peuples; quand il bénit Sem, il bénit les Juifs; de Sem est sorti Abraham, et le peuple juif qui s’est multiplié; quand il bénit Japh et, il annonce la vocation des Gentils. Remarquez les paroles de la bénédiction: Que Dieu multiplie, dit-il, la postérité de Japh et, et qu’il habite dans les tentes de Sem. C’est ce dont nous voyons l’accomplissement, dans la vocation des nations. En effet, Noé, disant: Que Dieu multiplie, indique toutes les nations; et en disant: Qu’il habite sous les tentes de Sem, il indique les nations commençant à jouir des biens préparés pour les Juifs. Et que Chanaan soit son esclave.

8. Avez-vous bien compris quelle récompense les uns ont reçue pour leur sagesse; de quelle honte l’autre a été couvert par son dérèglement? Conservons toujours ces récits dans notre pensée, imitons les uns, fuyons la perversité, le dérèglement de l’autre. Or, Noé vécut, dit le texte, trois cent cinquante ans après le déluge, et tout le temps de sa vie ayant été de neuf cent cinquante ans, il mourut. (Gen. ibid., 28, 29.) N’allez pas croire que ce soit sans raison que la divine Écriture ajoute ces détails. Voyez ici une nouvelle preuve de la continence de l’homme juste. Dans une telle abondance de biens, dans un repos parfait, pendant un si grand nombre d’années après là sortie de l’arche, il ne pensa plus à procréer des enfants. L’Écriture, en effet, ne nomme pas d’autres enfants avec ces trois fils. Considérez encore l’excès de l’intempérance de Cham, qui avait sous les yeux un père d’une telle continence, sans devenir lui-même plus chaste, qui, au contraire, agissait d’une manière toute différente. Aussi, c’est avec raison que toute sa postérité a été condamnée à la servitude, frein nécessaire de la volonté pervertie. L’Écriture énumère ensuite la postérité sortie de ces fils, et dit: Cham engendra Chus; et plus loin Chus engendra Hemrod qui montra le premier géant sur la terre; ce fut un géant, chasseur devant le Seigneur. (Gen. X, 6, 8, 9.) Quelques interprètes pensent qu’ici, devant le Seigneur, signifie la même chose que s’élevant contre Dieu. Quant à moi, je n’admets pas cette insinuation dans la divine Écriture; elle dit simplement qu’il était fort et courageux. Cette expression, devant le Seigneur Dieu, revient à dire, établi par Dieu, parce qu’il avait reçu la bénédiction de Dieu; ou, si vous voulez, parce qu’il était une occasion d’admirer le Dieu qui avait fait ce géant, et qui l’avait montré sur la terre. Celai-ci reproduisit les moeurs de son aïeul, abusa de ses forces naturelles, inventa une nouvelle servitude, et entreprit de devenir un chef de peuple, un roi. Pas de sujets, pas de roi voilà bien la vraie liberté; mais la servitude la plus lourde est celle qui surgit au sein de la liberté, qui maîtrise des hommes libres. Voyez les ravages de l’ambition, voyez la force du corps dépassant ses limites, jamais satisfaite, aspirant à la gloire. Ce n’était pas pour protéger et défendre qu’il se faisait des sujets; mais il construisait des villes pour dominer sur des (202) ennemis. De cette contrée, dit le texte, sortit Assur, et il bâtit Ninive. Faites ici encore une remarque: C’est que la malignité de ceux qui nous ont précédés ne nous cause aucun préjudice; ces hommes dont je parle, les Ninivites, se concilièrent, par leur repentir, la miséricorde de Dieu et le forcèrent à révoquer sa sentence. Ils eurent cependant pour auteur de leur race ce Cham, qui outragea son père, et après lui, parmi leurs ancêtres, Nemrod, tyran superbe, d’où sortit Assur. On dit que dans cette suite d’ascendants se trouvèrent des gens adonnés à la mollesse, aux voluptés, aux dissolutions, à la corruption, à l’ivresse, aux rires insensés, aux moqueries, aux plaisirs frivoles des méchants; mais, parce que les Ninivites firent sincèrement pénitence, la malignité de leurs pères ne leur fut en rien funeste, et ils se concilièrent la faveur du Ciel à tel point, qu’aujourd’hui encore on célèbre la perfection de leur repentir.

Sachons donc, nous aussi, les imiter, puisque, ni la malignité de ceux qui sont nés avant nous ne peut nous nuire, si nous voulons pratiquer la sagesse; ni leurs vertus nous servir en rien, si nous cédons à l’indolence. Attachons-nous donc, de toutes nos forces, à la vertu, montrons de la sagesse, de la prudence, afin d’obtenir la même bénédiction que Sem et Japh et, afin d’échapper à la servitude de Chanaan, afin d’être affranchis du péché, afin qu’ayant conquis la vraie liberté, nous soyons admis au partage des biens ineffables, par la grâce et parla bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, la puissance, l’honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. L’orateur exhorte ses auditeurs à la vigilance, il parle des heures qui étaient en ce temps-là plus ou moins longues selon la durée des jours, de la confession des péchés, de la semaine que l’on nomme grande. — 2. La nature humaine ne sait pas se contenter; elle est toujours inquiète. Les descendants de Noé vont habiter la terre de Sennaar; à peine y sont-ils qu’ils veulent construire une tour qui aille toucher le ciel: vanité. — 3. Contre ceux qui veulent éterniser leur mémoire sur la terre par des bâtiments et des édifices. Le Seigneur descendit, explication de cette parole. — 4. Après avoir dit: le Seigneur descendit, la sainte Écriture ajoute ces paroles qu’elle met dans la bouche du Seigneur et que le Seigneur adresse à des égaux: Venez, et descendons.

1. Nous voici enfin au terme de la sainte Quarantaine, nous avons achevé la navigation du jeûne, et, par la grâce de Dieu, nous touchons au port. Mais que cela ne nous rende pas négligents, que ce soit pour nous, au contraire, une raison de redoubler de zèle, d’activité et de vigilance. Quand les matelots ont traversé plusieurs mers à voiles déployées et qu’ils vont entrer dans le port, après avoir déchargé leurs marchandises, c’est alors qu’ils (203) ont le plus de soin et d’attention de ne pas choquer une pierre ou un écueil, et perdre ainsi le fruit de leurs peines passées. C’est aussi ce que font les coureurs; quand ils arrivent au bout de l’arène, ils pressent leur course pour toucher le but et mériter le prix. Les athlètes encore, après bien des combats et des victoires, lorsqu’il faut disputer la couronne, cherchent à l’obtenir en redoublant leurs efforts. Ainsi, de même que les matelots, les coureurs, les athlètes, en approchant du terme, sont de plus en plus actifs et vigilants; de même devons-nous faire, puisque nous sommes arrivés, grâce à Dieu, dans cette sainte semaine où nous devons jeûner avec plus de rigueur, prier avec plus de ferveur, faire des confessions plus sincères et plus complètes de nos péchés, et redoubler de bonnes œuvres, larges aumônes, justice, douceur et toutes les autres vertus, afin qu’avec de pareils soutiens, quand nous serons arrivés au dimanche de Pâques, nous jouissions de la libéralité du Seigneur. Nous disons que c’est là une grande semaine, non pas que les heures y soient plus longues, car il y en a où les heures de jour sont bien plus grandes; ce n’est pas qu’elle ait plus de jours que les autres, car elles en ont toutes le même nombre. Pourquoi donc l’appelons-nous grande? Parce que c’est celle où nous sont arrivés des biens grands et inexprimables. C’est dans cette semaine qu’on a vu cesser la guerre qui avait duré si longtemps, mourir la mort, lever la malédiction, briser la tyrannie du démon et enlever ses armes, réconcilier Dieu avec les hommes, ouvrir les portes du ciel, réunir les hommes aux anges; rapprocher ce qui était séparé, supprimer la haie, écarter la barrière et s’étendre la paix de Dieu sur toutes les choses du ciel et de la terre. Voilà pourquoi nous l’appelons la grande semaine, puisque c’est celle où le Seigneur nous a accordé tant et de si grands bienfaits. Voilà pourquoi tant de fidèles redoublent alors les jeûnes, les veilles, les méditations nocturnes et les aumônes, afin de montrer le respect qu’ils doivent à cette semaine. Car, puisque c’est celle où le Seigneur nous a fait des dons si précieux, ne devons-nous pas, autant qu’il est en notre pouvoir, lui témoigner notre hommage et notre respect?

Aussi les empereurs eux-mêmes montrent par leurs ordonnances quelle vénération doit s’attacher à ces jours, puisqu’ils décident qu’il y a congé et vacances pour tous les offices civils, que les portes des tribunaux sont fermées et que l’on écarte toute apparence de procès et de discussions pour que l’on puisse s’occuper tranquillement et en repos de ses affaires spirituelles. Outre cela, ils donnent encore une preuve de générosité en délivrant les prisonniers de leurs chaînes, et en imitant ainsi Dieu autant que la puissance humaine le comporte. De même, en effet, que Dieu nous délivre de la cruelle prison de nos péchés et nous comble de biens innombrables; de même nous devons nous efforcer, autant qu’il est en nous, d’imiter la miséricorde de Dieu Notre-Seigneur. Vous voyez donc que chacun de nous, suivant sa position, rend l’honneur et le respect qu’il doit à ces jours où nous avons reçu tant de bienfaits. Aussi je vous prie plus que jamais de repousser toutes les idées temporelles et de ne venir ici qu’après en avoir avec soin débarrassé votre esprit. Que personne n’apporte dans l’église ses préoccupations temporelles, afin de pouvoir remporter au logis la digne récompense de ses peines. Je vous ai donc préparé notre banquet accoutumé; le festin que j’offre à votre charité est emprunté à la lecture que vous avez entendue d’un passage du bienheureux Moïse: je vais vous l’expliquer en vous signalant toute la précision de l’Écriture sainte. Après avoir terminé l’histoire du bienheureux Noé, elle expose de même la généalogie de Sem, et dit: Et des fils naquirent à Sem, le père de tous les enfants d’Héber et le frère de Japh et, l’aîné des fils. Après en avoir donné la liste, elle dit: Deux fils naquirent à Héber; le nom de l’un d’eux fut Phalec, car de soie temps la terre fut divisée. Voyez comme elle fait pressentir par le nom de cet enfant le miracle qui doit bientôt survenir, afin qu’on ne s’étonne point de le voir s’accomplir ensuite, puisqu’il était prédit par le nom de l’enfant. Car après avoir ainsi fait la liste de ceux qui sont nés ensuite, elle dit: Toute la terre avait une même langue et une même parole. Ce n’est point de la terre qu’elle parle, mais du genre humain, pour nous apprendre que la race humaine ne parlait d’abord qu’un seul langage. Et toute la terre n’avait qu’une même langue et une même parole. Ici langue signifie idiome, et le mot parole veut dire la même chose: voilà ce qu’elle entend par l’usage d’une même langue et d’une même parole. Pour voir que le mot langue signifie langage, écoutez cet autre (204) passage de l’Écriture: Le venin des serpents est sous leurs langues (Ps. CXXXIX, 4): ainsi, par le mot langue, l’Écriture entend langage. Et il arriva, comme ils partirent d’Orient, qu’ils trouvèrent une campagne dans la terre de Sennaar, et ils y habitèrent.

2. Voyez comme la nature humaine ne peut rester dans ses limites propres, mais comme toujours ambitieuse, elle cherche de nouveaux avantages. Ce qui la perd c’est de ne pas connaître les bornes qui lui sont imposées, de chercher toujours mieux qu’elle n’a et plus qu’elle n’est appelée à avoir. Aussi ceux qui soupirent après les biens du monde, s’ils. sont entourés de richesses et de puissance, arrivent à oublier leur nature et veulent s’élever au faîte des grandeurs, jusqu’à ce qu’ils en soient précipités jusqu’au fond de l’abîme. C’est ce que nous voyons arriver à quelques-uns tous les jours sans que cela rende les autres plus sages:l’exemple retient un instant, mais bientôt on oublie tout, on suit la même route et l’on tombe dans le même précipice. Nous en voyons ici un exemple. Et il arriva, comme ils partirent d’Orient, qu’ils trouvèrent une campagne dans la terre de Sennaar, et ils y habitèrent. Voyez comme nous reconnaissons peu à peu l’instabilité de leur pensée. Quand ils virent cette campagne, ils émigrèrent, abandonnèrent leur premier établissement et habitèrent là. L’Écriture dit ensuite: Chacun dit à son voisin: Venez, faisons des briques et cuisons-les au feu. Ainsi ils rendirent les briques comme de la pierre et le bitume leur servait de ciment. Et ils dirent Venez, bâtissons-nous une ville et une tour dont la tête monte jusqu’au ciel, afin de nous faire un nom avant d’être dispersés sur toute la terre. Vous voyez comment ils abusent de leur idiome commun, et comment cette orgueilleuse proposition engendre tous leurs maux. Venez, faisons des briques et cuisons les au feu: Ainsi, ils rendirent les briques comme de la pierre, et le bitume leur servait de ciment. Voyez avec quelle sécurité ils songent à édifier sans penser à cette vérité: Si le Seigneur n’aide pas à élever la maison, ceux qui la construisent travaillent en vain. (Ps. CXXVI, 1.) Bâtissons-nous, disent-ils, une ville: non pour Dieu, mais pour nous. Voyez jusqu’où va eur perversité! malgré le souvenir si présent encore de la destruction universelle, ils n’en tombent pas moins dans une pareille folie. Et bâtissons-nous, disent-ils, une ville et une tour dont la tête monte jusqu’au ciel. Par ce mot de ciel, l’Écriture sainte a voulu nous montrer l’excès de leur audace. Et faisons-nous un nom. Remarquez ici le germe du mal. C’est afin, disent-ils,,de laisser un souvenir éternel, afin que notre mémoire vive toujours. Cette oeuvre, cet édifice sera tel que l’oubli ne pourra l’effacer. Faisons cela avant d’être dispersés sur la surface de toute la terre. Pendant que nous sommes encore ensemble, disent-ils, accomplissons ce projet, afin de laisser un souvenir ineffaçable aux générations futures.

Il y a encore maintenant bien des gens qui les imitent et qui veulent éterniser leur nom par des travaux semblables, en construisant des palais, des bains, des portiques ou des promenades. Si vous demandez à un de ces hommes pourquoi il travaille et se fatigue ainsi, pourquoi il dépense tant d’argent et aussi inutilement, il vous répondra aussi que c’est pour sauver sa mémoire de l’oubli et pour-que l’on dise que c’est sa maison ou son champ. Mais ce n’est pas là glorifier sa mémoire, c’est plutôt l’accuser. Car ce nom sera suivi aussitôt de mille qualifications injurieuses; on dira qu’un tel est avare, avide, spoliateur de la veuve et de l’orphelin. Ce n’est donc pas là se faire un nom, mais se mettre en butte à d’éternelles accusations qui poursuivent même après la mort et aiguiser les langues pour maudire et condamner la possession de tous ces biens. Si vous tenez absolument à laisser un souvenir ineffaçable, je vous montrerai le chemin pour y parvenir tout en vous ménageant des éloges et des bénédictions même-dans l’avenir. Comment pourrez-vous donc faire parler de vous chaque jour et mériter des louanges même après avoir quitté cette vie? C’est en distribuant ces richesses aux pauvres, sans vous occuper de pierres, de palais, de campagnes et de bains. Voilà un souvenir immortel, voilà un souvenir qui vous procure mille trésors, qui vous aide à porter le poids de vos. péchés et vous réconcilie avec Dieu. Songez, je vous prie, aux noms que chacun vous donnera, en vous appelant compatissant, humain, doux, généreux, inépuisable dans ses charités. Il a donné, partagé son bien aux, pauvres. Sa justice demeure éternellement. (Ps. III, 9.) Voilà ce qui arrive des richesses ainsi répandues, elles subsistent, mais accumulées et renfermées, elles perdent leur maître avec elles. Il a donné, partagé son bien aux pauvres. Mais remarquez la suite. Sa (205) justice demeure éternellement. Il a distribué ses richesses en un jour, mais sa justice demeure dans l’éternité et rend sa gloire immortelle.

3. Vous avez vu quel est ce souvenir qui s’étend jusqu’à l’éternité, ce souvenir qui procure des biens immenses et inépuisables. Cherchons donc à nous éterniser par des travaux de cette nature; car les travaux de pierres entassées non-seulement ne peuvent nous profiter, mais élèveront la voix contre nous comme un monument d’infamie. Nous partons en emportant tous les péchés dont tous ces édifices ont été l’occasion pour nous; mais quant aux édifices eux-mêmes, nous les laissons, et nous n’avons même pas la frivole et inutile consolation d’y laisser notre nom, nous n’en retirons que des accusations, et bientôt on les appellera du nom d’un autre. En effet, c’est ce qui arrive: une propriété passe d’un premier maître à un second, puis d’un second à tin troisième. Aujourd’hui la maison porte un nom, demain elle en porte un autre, le jour suivant un autre encore. Nous nous trompons volontairement croyant avoir une propriété tandis que ce n’est qu’un usufruit et que, bon gré, mal gré, il faudra le laisser à d’autres. Ce ne sera pas toujours à ceux que nous aurions choisis, mais je n’insiste pas là-dessus. Mais si vous avez une telle passion de célébrité, si vous attachez tant de prix au souvenir, voyez celui que les veuves avaient gardé de Tabitha, comment elles entouraient Pierre en pleurant et en montrant les tuniques et les robes que cette Dorcas leur avait faites quand elle vivait parmi elles. Après qu’elles eurent entouré Pierre en pleurant à chaudes larmes, en se rappelant la nourriture et les secours qu’elles recevaient, Pierre les fit sortir toutes, se mit à genoux et pria; après l’avoir ressuscitée il rappela les saints et les veuves et la leur présenta vivante. (Act. IX, 39, 41.) Si donc vous voulez que votre souvenir demeure; si vous aimez la véritable gloire, imitez cette femme. Laissez des monuments semblables, non pas construits avec des matériaux achetés à grands frais, mais en déployant toute votre charité envers vos semblables. C’est là une mémoire digne d’éloges et véritablement profitable i

Mais revenons à notre sujet et voyons toute (audace des hommes de ce temps. Si nous voulons y bien regarder, leurs passions seront un enseignement pour vous. Bâtissons-nous, disent-ils, une ville et une tour dont la tête monte jusqu’au ciel, afin de nous faire un nom avant d’être dispersés sur la terre. Voyez-vous comme ils montrent toute la corruption de leur âme. Bâtissons-nous une ville et faisons-nous un nom. Mais voyez qu’après une extermination aussi épouvantable les hommes n’en ont pas moins de vices. Qu’arrivera-t-il? Comment seront-ils punis de leur extravagance? Dieu a promis que, fidèle à sa bonté, il ne ferait plus de déluge; mais les hommes ne se sont point corrigés par les châtiments, ni rendus meilleurs parles bienfaits.

Écoutez la suite pour connaître l’ineffable miséricorde de Dieu. Le Seigneur Dieu descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils des hommes. Voyez comme l’Écriture s’exprime au point de vue humain. Le Seigneur Dieu descendit. Ne comprenons point cela d’une manière purement humaine, mais comme une leçon, pour nous montrer qu’il ne faut jamais condamner légèrement ses frères et qu’il ne faut point juger seulement sur des propos vagues, mais s’assurer par des preuves certaines. Telle est toujours l’intention de Dieu, et c’est pour instruire le genre humain qu’il s’abaisse jusque notre langage. Et le Seigneur Dieu descendit pour voir la ville et la tour. Vous voyez qu’il ne réprime pas leur folie dès l’abord, il fait preuve d’une grande patience et attend que toute leur perversité se soit montrée dans leur oeuvre avant de s’opposer à leurs efforts. Afin qu’on ne puisse pas dire que tout était resté en projet dans leur esprit, mais qu’ils n’avaient rien entrepris, Dieu attend qu’ils aient en effet commencé leur ouvrage, pour montrer combien leur tentative était insensée. Et le Seigneur Dieu descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils des hommes. Voyez l’excès de sa miséricorde! s’il les a laissés travailler et se fatiguer, c’était afin que l’expérience fût pour eux une instruction suffisante. Mais quand il vit que leur malice augmentait et que le mal gagnait toujours, il montra encore sa bonté en les empêchant de continuer, de même qu’un bon médecin, quand il voit le mal s’accroître et la plaie devenir incurable a recours à l’amputation pour enlever la cause de la maladie. Et le Seigneur Dieu dit: Celle race n’a qu’une langue, la même pour tous. (c’est-à-dire le même langage, le même idiome.) Ils ont commencé cette oeuvre et ne cesseront pas de travailler à leur entreprise.

4. Remarquez la bonté de Dieu voulant (206) arrêter leurs efforts, il commence par expliquer sa conduite; il montre du doigt, pour ainsi dire, la grandeur de leur faute et l’excès de leur folie, il fait voir.qu’ils ont abusé de cette communauté de langage. Cette race, dit-il, n’a qu’une langue. Ils ont commencé cette oeuvre et ne cesseront pas de travailler à leur entreprise. C’est, en effet, l’usage de Dieu, quand il s’apprête à punir, de faire ressortir. d’abord la grandeur des péchés, afin d’expliquer sa conduite, avant de corriger les coupables. A l’époque du déluge, alors qu’il faisait cette terrible menace, l’Écriture dit: Le Seigneur Dieu voyant que les vices des hommes se sont multipliés et que chacun, depuis sa jeunesse; ne nourrit dans son coeur que des idées perverses. (Gen. VI, 5.) Voyez-vous comme il commence par montrer l’excès de leurs vices? et il dit ensuite: Je détruirai l’homme; et maintenant: Cette race n’a qu’une langue, la même pour tous, et ils ont commencé cette oeuvre. Puisque cet accord, qui provient de l’unité de leur langage, les a conduits à une pareille folie, ne les conduirait-il pas plus tard à des, actions encore plus coupables? Ils ne cesseront pas de travailler à leur entreprise; rien ne pourra arrêter leur élan et leur ardeur, mais ils s’empresseront de faire tout ce qu’ils ont résolu, si le châtiment ne les arrête à l’instant. On peut voir que Dieu a agi de même avec le premier homme; car au moment de le chasser du paradis, il dit: Qui t’a fait savoir que tu étais nu? (Gen. III, 2); et plus loin il ajoute: Adam est devenu comme l’un de nous, pour connaître le bien et le mal. Et maintenant, il ne faut pas qu’il étende la main,,qu’il prenne le fruit de l’arbre de vie et qu’il le mange pour vivre perpétuellement. Et le Seigneur Dieu le renvoya du paradis. (Gen.III, 22,23:) Maintenant il dit: Cette race n’a qu’une langue, là même pour tous: ils ont commencé cette couvre et ne cesseront pas de travailler à leur entreprise. Venez donc, descendons, et confondons leur langage, pour que personne ne comprenne son voisin.

Voyez encore dans ces paroles la condescendance de Dieu pour notre nature. Venez et descendons. Que veulent dire ces mots? Dieu a-t-il besoin d’un aide pour corriger ou d’un secours pour punir? Non certes! Mais, de même que l’Écriture a déjà dit: Le Seigneur est descendu, nous indiquant par là qu’il avait examiné à fond l’excès de leur perversité, elle nous dit maintenant: Venez et descendons, paroles tout à fait dites comme à des égaux: Venez, dit-il, et descendons pour confondre leur langage, afin que personne ne comprenne son voisin. Je leur inflige, dit-il, une punition, qui, monument éternel de leur folie, durera perpétuellement, pour qu’aucun siècle ne puisse l’oublier. Car, puisqu’ils ont abusé de l’unité de langage, ils seront punis parla diversité des langages. C’est ainsi qu’agit constamment le Seigneur. Il l’a fait dès l’origine à l’égard de la femme, elle abusait des dons qu’elle avait reçus; il la soumit à son mari. Il en fut de même pour Adam; comme il n’avait pas profité de son bonheur parfait et du séjour du paradis, mais qu’il avait mérité d’être puni. pour sa désobéissance, Dieu le chassa du paradis, et lui infligea une punition perpétuelle, en lui disant: La terre te produira des épines et des chardons. (Gen. III, 18.) De même ces hommes qui jouissaient de l’unité de langage ayant fait un mauvais usage de ce don qu’ils avaient reçu, Dieu punit leur méchanceté par la diversité des idiomes. Confondons, dit-il, leur langage, afin que personne ne comprenne son voisin, afin que ces hommes, réunis tait que leur langage était le même, soient séparés quand il sera différent. Car ceux qui n’ont pas le même idiome et le même dialecte, comment pourraient-ils vivre ensemble? Le Seigneur-Dieu les dispersa de cet endroit sur toute la face de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville et la tour.

Vous voyez que Dieu, dans sa bonté, se borna, à les rendre incapables de persévérer; ils res. semblaient alors à des insensés. L’un demandait une chose à son voisin, qui lui en donnait une autre, et tous leurs efforts n’aboutissaient à rien. Aussi, ils cessèrent de bâtir la ville et la tour; c’est pourquoi on l’appela confusion, parce que c’était là que Dieu avait confondu les langues de la terre. De là le Seigneur Dieu les dispersa sur, toute la terre. Voyez comme tout a été fait pour que le souvenir en soit éternel. D’abord, la division des langues avait été pronostiquée à l’avance par un nom, celui de Phalec, qu’Héber avait donné à son fils, et qui signifie séparation. Ensuite l’emplacement même fut appelé confusion, ce qui correspond à Babylone. Enfin Héber lui-même conserva l’ancien langage pour que ce fût encore une preuve évidente de la division. Vous voyez de combien de manières Dieu a pourvu à ce que le souvenir (207) s’en conservât et que jamais un pareil événement ne pût s’oublier. Du reste, le père était ensuite obligé de dire à son fils la cause de cette diversité, et le fils demandait au père d’où venait le nom de cet endroit. Car on l’avait appelé Babylone, c’est-à-dire confusion, parce que c’était là que le Seigneur Dieu avait confondu les langues de toute la terre, et c’était à partir de là qu’il avait dispersé les habitants; en effet, le nom de cet emplacement me paraît s’appliquer aux deux choses, à la confusion des langues et à la dispersion des hommes.

5. Vous avez appris, mes bien-aimés, ce qui a causé la dispersion des hommes, ainsi que la confusion des langues. Evitons, je vous en conjure, d’imiter ces hommes et n’abusons jamais des bienfaits de Dieu; méditons sur la faiblesse de la nature humaine, pour modérer nos désirs comme il convient à des mortels; songeons à la fragilité de l’existence présente, à la brièveté de notre vie, et mettons notre confiance dans nos bonnes oeuvres. Pendant ces jours, ne montrons pas seulement la rigueur de notre jeûne, mais l’abondance de nos aumônes, et l’assiduité de nos prières. En effet, les prières doivent toujours accompagner le jeûne. Pour vous en assurer, écoutez le Christ: Ce genre de démons n’est chassé que par la prière et le jeûne. (Matth. XVII, 20). Et il est encore dit à propos des Apôtres: Après avoir prié et jeûné, ils les recommandèrent au Dieu auquel ils avaient cru. (Act. XIV, 22.) Et l’Apôtre dit encore: Ne vous privez point l’un de l’autre, excepté pendant la prière et le jeûne. (I Cor. VII, 5.) Vous voyez comme le jeûne et les prières se soutiennent. C’est alors que l’on peut prier avec plus d’attention, que notre esprit est plus dégagée, n’est point appesanti par le funeste fardeau de la sensualité. La prière est une arme puissante, un appui solide, un trésor inépuisable, un port sans orages, un asile inviolable, pourvu que nous nous présentions devant le Seigneur avec attention et vigilance, l’âme entièrement recueillie pour ne pas laisser la moindre place où puisse pénétrer l’ennemi de notre salut. Il sait, en effet, que pendant ce temps nous pouvons avoir des conversations édifiantes, confesser nos péchés, montrer nos plaies au médecin et en obtenir l’entière guérison; aussi c’est alors surtout qu’il nous assiège, qu’il déploie toutes ses forces et son adresse pour nous terrasser ou nous séduire. Veillons donc, je vous en conjure, et connaissant les embûches qu’il nous dresse, efforçons-nous, surtout à cette époque, de le combattre comme si nous pouvions le voir présent devant nos yeux et de repousser toutes les pensées dont il voudrait nous troubler. Faisons tout notre possible pour parler à Dieu comme nous le devons, non pas seulement de manière à faire résonner notre voix, mais de sorte que notre pensée suive notre discours. Car si la langue profère les paroles, mais que l’esprit voyage au dehors regardant ce qui se passe à la maison, songeant aux affaires publiques, cela ne nous sert à rien, ou même concourt à notre condamnation. En nous présentant devant un homme, nous y attachons souvent tant d’importance, que nous ne voyons pas les assistants, mais nous recueillons notre esprit, pour ne songer qu’à celui que nous abordons: à plus forte raison devons-nous en faire autant avec Dieu, et penser constamment aux prières que nous disons.

Aussi Paul écrivait: Priez dans tous les temps, priez en esprit (Eph. VI, 18); non pas seulement-par la langue et sans interruption, mais par l’âme, en esprit. Que vos prières soient véritablement spirituelles, que votre raison soit attentive et votre pensée toujours dirigée sur ce que vous dites. Ne demandez rien qu’on ne puisse demander à Dieu, afin que vous puissiez l’obtenir. Ne vous laissez point aller au sommeil ni à l’engourdissement, maintenant votre esprit dans l’attention et la vigilance, sans bâiller, sans vous gratter, sans promener vos idées d’un sujet à un autre, mais en travaillant à votre salut avec crainte et tremblement. Bienheureux celui qui craint tout à cause de sa piété. (Prov. XXVIII, 14.) La prière est un grand bien: car si l’on en retire beaucoup de profit quand on s’adresse à un homme vertueux, quel avantage n’en retire-t-on pas quand on jouit du bonheur de s’entretenir avec Dieu?, car la prière est un entretien avec Dieu. Pour le savoir, écoutez le prophète. Que mon langage plaise à Dieu (Ps. CIII, 34), c’est-à-dire que ma parole paraisse agréable à Dieu. Peut-il accorder avant qu’on ne lui demande? Mais il attend l’occasion qui nous rend avec justice dignes de sa providence. Que nos demandes soient exaucées ou non, persévérons dans nos prières et rendons grâces à Dieu, non-seulement quand elles sont satisfaites, mais quand elles ne le sont pas; si Dieu refuse, cela vaut autant pour nous que s’il accordait tout, (208) car nous ne savons pas comme lui ce qui nous convient. Et comment s’étonner de ce que nous ne sachions pas ce qu’il nous faudrait? Paul, cet homme si grand et si supérieur, à qui les mystères avaient été révélés, ne savait pas ce qu’il devait demander. Car se voyant soumis à tant de peines et de tentations renaissantes, il demanda d’en être délivré, non pas une fois ou deux, mais plusieurs fois. Trois fois, dit-il, j’ai imploré le Seigneur. (II Cor. XII, 8.) Ce mot, trois fois, montre qu’il a prié souvent sans être exaucé.

Voyons comment il l’a supporté. En est-il devenu plus chagrin, moins zélé, moins actif? Nullement. Mais que dit-il? Il m’a répondu. ma grâce te suffit; car la force s’accomplit dans la faiblesse. Ainsi Dieu ne l’a point délivré de ses maux présents, et les a laissés s’attacher à lui soit; mais comment voyons-nous qu’il ne s’en est pas affligé? Écoutez Paul quand il connut la volonté du Seigneur: Je me glorifierai donc volontiers dans mes faiblesses. Non-seulement, dit-il, je ne demanderai pas à en être délivré, mais je m’en glorifierai avec plus de plaisir. Voyez quelle reconnaissance, quelle piété! Écoutez ce qu’il dit ailleurs: Nous ne savons ce que nous devons demander dans nos prières. (Rom. VIII, 26.) Il est impossible, dit-il; que nous autres hommes sachions tout. Il faut laisser cela au souverain Créateur de toutes choses, accepter avec joie et plaisir les épreuves qu’il nous envoie et ne pas juger les événements d’après l’apparence, mais considérer que c’est la volonté du Seigneur. Car c’est lui qui sait mieux que nous-mêmes ce qui nous convient, lui qui sait nous conduire à notre salut.

6. Ne songeons donc qu’à une chose, à prier constamment, sans nous fâcher si nos prières tardent à être exaucées, mais en montrant une grande patience. Si Dieu recule l’effet de nos prières, ce n’est pas pour nous refuser, mais c’est un moyen ingénieux qu’il emploie pour accroître notre assiduité et nous attirer sans cesse à lui: car un tendre père commence par refuser à son enfant ce qu’il veut pourtant bien lui donner, mais c’est pour le garder plus longtemps près de lui. Puisque nous le savons, ne désespérons jamais, ne cessons point d’avoir recours à lui et de lui adresser nos prières. Puisque la persistance de cette femme dont parle l’Évangile a fini par vaincre ce juge cruel et inhumain qui ne craignait même pas Dieu (Luc, XVIII, 2, etc.), et l’amener à lui rendre justice, à plus forte raison, si nous voulons imiter cette femme, nous engagerons notre doux et miséricordieux Seigneur a nous secourir, lui qui est si compatissant et qui veille si constamment à notre salut! Prenons donc l’habitude invincible de nous livrer sans cesse aux prières le jour et la nuit; mais surtout la nuit, quand rien ne nous trouble, quand nos pensées sont plus calmes, quand la maison est tranquille, quand personne ne peut nous distraire ou nous déranger, quand l’esprit s’élève et s’examine avec soin devant le médecin des âmes. Si le bienheureux David, en même temps roi et prophète, accablé de tant d’affaires, couvert de la pourpre et du diadème, disait: Je me levais au milieu de la nuit pour me confesser â toi sur les jugements de ta justice. (Ps. CXVIII, 62), que pourrions-nous dire, nous simples particuliers oisifs, qui n’en faisons pas autant que lui? Comme il était pendant tout le jour entouré de soins, d’affaires et d’embarras, et ne:trouvait pas le moment de se livrer à Dieu, ce roi si occupé prenait, pour se présenter au Seigneur, le temps de tranquillité que d’autres consacrent au sommeil sur une couche moelleuse où ils se retournent à droite et à gauche: alors il restait seul à seul avec Dieu, livré à une prière sincère et assidue; aussi obtenait-il tout ce qu’il demandait: ses supplications combattaient pour lui, élevaient ses trophées et gagnaient, victoire sur victoire. Il eut des armes invincibles, je veux dire le secours d’en-haut, qui suffit, non-seulement pour réussir dans les guerres humaines, mais aussi pour mettre en fuite les cohortes des démons. Écoutez encore ce qu’il dit ailleurs: Mes larmes étaient mon pain le jour et la nuit. (Ps. XLI, 4.) Voyez quelle componction continuelle! Et aussi: Mes souffrances m’ont fait gémir; chaque nuit je baignerai mon lit de mes larmes. (Ps. VI, 7.) Que pourrons-nous dire pour notre excuse, nous qui ne cherchons pas à montrer la même componction que ce roi entouré de tant d’occupations? Est-il rien de plus beau que ces yeux d’où les pleurs s’échappent sans cesse comme des perles? Voyez ce roi plongé jour et nuit dans les larmes et les prières; voyez aussi ce docteur du monde emprisonné et enchaîné avec Silas, priant toute la nuit, sans que sa douleur ni ses fers puissent l’en empêcher, et montrant au contraire un amour plus ardent pour le Seigneur. Paul et Silas priaient et louaient le Dieu ait milieu de la nuit. (Act. XVI, 25.)

David sur le trône et sous son diadème passait sa vie dans les larmes et les prières; l’Apôtre, ravi trois fois au ciel, à qui les mystères avaient été révélés, offrait au milieu de la nuit et dans les chaînes ses prières et ses louanges au Seigneur: le roi se réveillait à minuit pour confesser ses fautes, et les apôtres, à minuit, ne tarissaient pas de louanges et de prières. Rien ne peut nous faire obstacle, si nous sommes attentifs. Quel besoin avons-nous de temps et de lieu? Tous les temps, tous les lieux sont bons pour aller à Dieu. Écoutez encore le précepteur du monde qui vous dit: Levez en tous lieux des mains pures sans colère et sans contestations. (I Tim. II, 8.) Si vous avez l’esprit délivré d’affections illicites, que vous soyez sur la place publique, à la maison, dans la rue ou en prison, sur la mer, dans une auberge, dans une boutique, partout enfin vous pouvez invoquer Dieu et être exaucé. Puisque nous savons tout cela, unissons, je vous eh conjure, les prières au jeûne, pour nous préparer le secours d’en-haut: fortifiés par cette assistance céleste, passons notre vie présente de manière à la rendre agréable à Dieu, et de mériter sa pitié pour l’avenir, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui, ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance et honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

TRENTE-UNIÈME HOMÉLIE. « Et Thara prit Abram, et Nachor, ses fils, et Loth fils d’Aran, et Gara, sa bru, femme d’Abram, son fils, et il les emmena de la terre des Chaldéens pour les conduire au pays des Chananéens; et il vint jusqu’à Charran et s’y établit. » (Gen. II, 31.)

1. Il faut prendre garde au démon qui guette les chrétiens à la fin du carême, de même que les pirates guettent les marchands sur le point de rentrer au port avec une riche cargaison. Faire ses bonnes oeuvres pour Dieu seul et sans songer aux hommes ou à leur estime. — 2. Si nous ne veillons, il y a deux écueils où viendront échouer nos bonnes oeuvres: La louange que.nous recevons des autres et celle que nous nous accordons secrètement à nous-même, la vaine gloire et l’amour-propre. — 3. Explication du texte ci-dessus. Docilité d’Abraham aux ordres de Dieu. — 4. Grand mérite de l’obéissance d’Abraham récompensé par une bénédiction admirable. — 5. L’obéissance d’Abraham triomphe de tous les obstacles. — 6. Il prit Sara son épouse et Lot son neveu et tout ce qu’ils possédaient à Charran. — 7. Exhortation.

1. Je vous rends grâces, pour le plaisir avec lequel vous avez hier accueilli mon discours sur la prière, et pour le zèle qui vous fait accourir à ces instructions. Cela nous donne à nous-même plus de courage, et nous prépare à vous offrir avec plus d’abondance la nourriture spirituelle. Comme un laboureur, s’il voit que son champ promet de multiplier les semences qu’il a reçues, s’il voit tes épis s’élever, ne cesse d’y travailler de. tout son pouvoir, et veille nuit et jour pour qu’il n’arrive aucun dommage au fruit de ses peines: de-même, moi aussi, voyant ce champ spirituel si florissant, et cette semence (210) spirituelle si bien enracinée dans vos âmes, je me réjouis et me félicite; mais je me prépare à un grand combat, connaissant la méchanceté de l’ennemi qui en veut à votre salut. Ainsi que les pirates sur mer, lorsqu’ils voient un navire rempli de marchandises, et portant d’immenses richesses, lui dressent principalement des embûches pour ravir la cargaison et dépouiller l’équipage; de même aussi le diable, quand il voit un grand amas de richesses spirituelles, un zèle fervent, un esprit vigilant, quand il voit que cette richesse s’augmente de jour en jour, il cherche à mordre, et grince des dents; comme le pirate, il rôde autour de vous, imaginant une foule d’artifices, afin de pénétrer par un joint, si petit qu’il soit, de vous renvoyer nus et dépouillés, et de vous ravir toute votre richesse spirituelle. Ainsi, soyons prudents, je vous en prie, et plus notre richesse spirituelle augmentera, plus notre vigilance doit être active afin d’éventer les piéges tendus de toutes parts, d’attirer sur nous, par la pureté de notre vie, la bienveillance de Dieu, et d’arriver à nous mettre au-dessus des traits du diable. Songez que c’est une bête féroce et pleine de ruses; quand il ne peut nous conduire tout droit au mal, il nous séduit alors par ses illusions. En effet, il ne contraint et ne force personne, non sans doute! il trompe seulement, et ceux qu’il voit faiblir, il les terrasse. Ainsi, quand il ne peut faire usage du mal lui-même pour nuire ouvertement à notre salut, souvent il profite des bonnes oeuvres auxquelles nous participons, pour jeter l’hameçon en secret et pour détruire toutes nos richesses.

Que signifient ces dernières paroles? Il faut nous expliquer plus clairement, afin d’éviter les embûches du démon et d’échapper à ses coups. Quand il voit que la perversité toute nue nous répugne, et que nous fuyons l’incontinence pour embrasser la chasteté’, quand nous repoussons l’avarice, que nous détestons l’injustice, que nous méprisons la mollesse, que nous nous livrons aux jeûnes et aux prières et que nous pratiquons l’aumône; alors il organise une autre machination, capable d’anéantir tous nos biens, et de rendre inutiles toutes nos bonnes actions. Ceux qui ont triomphé de ses ruses à force d’énergie, il les prépare à s’enorgueillir de leurs bonnes oeuvres et à se préoccuper de la gloire humaine afin de leur faire perdre la véritable gloire. Car celui qui, dans une oeuvre spirituelle, considère la gloire humaine, reçoit ici-bas sa récompense, et cesse d’avoir Dieu pour débiteur. En effet, les hommes dont il voulait être loué lui ont accordé leurs éloges, et il se prive de ceux que le Seigneur lui avait promis, lorsqu’il préfère la faveur passagère de ses semblables à celle du Créateur de toutes choses. C’est ce que nous apprend le Christ à propos des prières, des aumônes et des jeûnes, en disant: Quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ta figure, afin que tu ne sembles pas jeûner pour les hommes, mais pour ton Père invisible, et ton Père invisible qui te voit te le rendra. (Mat. VI, 17, 18.) Et aussi: Quand tu fais l’aumône, ne le publie pas à son de trompe, dit-il, comme font les charlatans dans les réunions et sur les places, afin d’être vantés par les hommes. En vérité, je te le dis, ils ont reçu leur récompense. Vous voyez que celui qui recherche la gloire humaine perd la gloire divine, et que celui qui fait le bien en se cachant des hommes, recevra publiquement, dans ce jour terrible, sa récompense des mains du Seigneur. Car ton Père invisible, qui a les yeux sur toi, te le rendra publiquement. Ne t’inquiète pas, dit-il, de ce qu’aucun homme ne te louera, de ce que tu feras le bien en secret; songe plutôt que bientôt la libéralité du Seigneur sera d’autant plus grande, qu’elle ne s’exercera point en secret ni à l’ombre, mais que devant tout le genre humain, depuis Adam jusqu’à la fin des siècles, il proclamera et couronnera ta vertu, et te récompensera des efforts qu’elle t’a coûtés. Quelle excuse peuvent donc avoir les hommes qui, faisant aussi les mêmes efforts, sacrifient cependant, pour la gloire passagère, vile et inutile que donnent leurs semblables, la gloire qui les attend au ciel?

2. Soyons donc sur nos gardes, je vous en, prie, quand nous entreprenons une couvre soi. rituelle, pour l’enfouir avec soin dans le trésor de notre âme, afin d’être bien vus de cet œil qui ne dort jamais, et qu’à propos des louanges humaines, souvent intéressées, nous ne nous rendions pas indignes de celles du Seigneur. Voici, en effet, deux écueils funestes à notre salut: l’attention que nous prêtons à la gloire humaine dans nos couvres spirituelles, et l’orgueil que nous donnent nos bonnes couvres. Aussi nous devons être prudents et vigilants et avoir sans cesse recours aux remèdes de l’Écriture sainte pour ne pas succomber à nos (211) blessures cruelles. Car celui qui aura fait mille bonnes actions, qui aura accompli toutes les vertus, devient, s’i’l s’enorgueillit, le plus déplorable et le plus misérable des hommes. Et cela nous est démontré par l’histoire de ce pharisien qui s’enorgueillissait en se comparant au publicain; il tomba tout à coup au-dessous du publicain et perdit tous ses trésors de vertu par l’imprudence de sa langue, il resta (Luc, XVIII) nu et dépouillé par une étrange et nouvelle espèce de naufrage, car, en arrivant au port, il a submergé lui-même toute sa cargaison; en effet, se perdre par une prière imprudente, c’est la même chose que de faire naufrage au port. Voilà pourquoi le Christ donnait à ses disciples le précepte suivant: Quand vous aurez tout fait, dites: Nous sommes des serviteurs inutiles (Luc, XVII, 10), voulant ainsi les préserver et les éloigner le plus possible de ce redoutable écueil. Vous voyez donc, mes bien-aimés, que celui qui recherche la gloire humaine, et n’a pas d’autre but en pratiquant la vertu, n’en retire aucun profit, et que celui qui, après avoir accompli toutes les oeuvres de la vertu, vient à s’en enorgueillir, reste nu et dépouillé de tout. Fuyons donc, je vous prie, ces deux grands écueils; ne considérons que l’oeil toujours éveillé, et n’ayons aucune communication avec nos semblables du moins pour rechercher leurs louanges, mais contentons-nous de celles du Seigneur. La louange ne vient pas des hommes, mais de Dieu. (Rom. II, 29.)

Et plus notre vertu s’accroît, plus nous devons rechercher la modestie et l’humilité! Car, en nous supposant arrivés au comble de la vertu, si nous comparons avec équité ce que nous avons fait de bien avec les bienfaits dont Dieu nous a comblés, nous verrons que nous n’en avons pas égalé la moindre partie. Telle a été la pensée de tous les saints. Pour le savoir, écoutez le plus grand docteur de la terre, voyez comment cet esprit qui touche au ciel, après tant de grandes oeuvres, après un pareil témoignage d’en-haut: Celui-là est pour moi un vase d’élection (Act. IX, 15), ne dissimule aucune de ses fautes, comme il les étale à pleines mains; il n’oublie pas même celles dont il se savait délivré par le baptême, mais il s’écrie: Je suis le moindre des apôtres et je ne suis pas digne du nom d’Apôtre. (I Cor. XV, 9.) Puis, ce qui nous fait voir l’excès de son humilité, il ajoute: Parce que j’ai persécuté l’Église de Dieu. Que fais-tu, ô Paul? Dieu, dans sa miséricorde, a remis et effacé tous tes péchés, et tir les rappelles encore! Oui, je sais, dit-il, je n’ignore pas que Dieu m’a tout remis: mais quand je considère d’un côté ce que j’ai fait, et de l’autre l’océan de la divine miséricorde, je sais bien alors que c’est à sa grâce et à sa pitié que je dois d’être ce que je suis. Car, après avoir dit: Je ne suis pas digne du nom d’Apôtre, parce que j’ai persécuté l’Église de Dieu, il ajoute: mais, par la grâce de Dieu, je suis ce que je suis. Je me suis livré, dit-il, à des transports de fureur, mais par sa grâce et sa bonté ineffables, il m’en a accordé le pardon.

Ainsi vous avez vu cette âme contrite et traînant sans cesse le souvenir de ses péchés, même de ceux qui avaient précédé le baptême. Nous aussi, imitons-le, rappelons-nous chaque your même nos péchés antérieurs au baptême; songeons-y constamment et ne les laissons jamais tomber dans l’oubli. Cela sera un frein suffisant pour nous maintenir dans la modestie et l’humilité. Mais, sans nous arrêter plus longtemps sur un homme tel que Paul, voulez-vous examiner aussi., même dans l’ancienne loi, les hommes les plus méritants qui sont restés modestes malgré leurs innombrables bonnes oeuvres, et leur ineffable confiance en Dieu? Écoutez ce que dit le Patriarche, après avoir fait alliance avec Dieu, et en avoir reçu la promesse. Je ne suis, dit-il, que poussière et cendre. (Gen. XVIII, 27.)

3. Mais puisque nous avons rappelé le patriarche, nous allons, si vous le voulez, offrir à votre charité la lecture d’hier, pour vous expliquer l’excellence de la vertu de ce juste. Tharra prit Abram et Nachor, ses fils, et Loth, ils de son fils, et Sara, sa bru, femme d’Abram, son fils, et il les emmena de la terre des Chaldéens pour les conduire au pays des Chananéens: il vint jusqu’à Charran, et s’y établit. Et les jours de Tharra à Charran furent deux cent cinq ans, et il mourut à Charran. Étudions attentivement, je vous prie, cette lecture; pour comprendre le sens de ces paroles. D’abord, il semble se présenter une question. Tandis que lie bienheureux prophète (j’entends Moïse), nous dit: Tharra prit Abram et Nachor et les emmena de la terre des Chaldéens pour les conduire au pays des Chananéens: il vint jusqu’à Charran et s’y établit; saint Étienne, faisant l’éloge des Juifs, dit de son côté: Le Dieu de gloire s’est montré à notre père Abraham, en Mésopotamie, avant qu’il n’habitât (212) Charran, d’où il le fît partir après la mort de son père. (Act. VII, 2, 4.) Quoi donc! les saintes Écritures sont-elles en contradiction avec elles-mêmes? Non, certes. Mais nous devons en conclure que le fils étant croyant, Dieu lui apparut pour ordonner ce départ, et que, en étant instruit; son père Tharra, quoique infidèle, voulut faire ce voyage avec son fils chéri; il vint à Charmai, s’y fixa, et c’est là qu’il quitta cette vie. Alors le patriarche vint par ordre de Dieu au pays de Chanaan. Du reste, Dieu ne le fit pas venir avant la mort de son père. Mais, après cette mort, le Seigneur dit à Abraham: quitte cette terre, ta famille et la maison de ton père, et viens dans la terre que je te montrerai. Je ferai naître de toi une grande nation, je te bénirai, et je glorifierai ton nom et tu seras béni; je bénirai ceux qui te béniront, et je maudirai ceux qui te maudiront, et toutes les tribus de la terre seront bénies en toi. (Gen. XII, 1, 2, 3.) Etudions avec soin chaque parole pour voir quelle était la piété du patriarche.

Ne négligeons rien de ce qui précède, mais songeons à la gravité de cette injonction: Sors, dit-il, de ton pays, quitte ta famille et la maison de ton père, et viens dans la terre que je te montrerai. C’est comme s’il disait: Abandonne une existence connue et assurée pour en prendre une inconnue et incertaine. Voyez comme le juste est éprouvé dès le commencement, comme il doit abandonner le certain pour l’incertain et le présent pour l’avenir. En effet, ce n’est pas là un ordre qu’on soit habitué à recevoir; il fallait quitter le pays qu’il avait habité si longtemps, toute sa famille, toute la maison de son père, et aller sans savoir où, dans un pays inconnu. Car Dieu ne lui dit pas dans quelle contrée il veut le transporter, mais il éprouve la piété du patriarche par ce qu’il y a de vague dans son commandement. Viens, dit-il, dans la terre que je te montrerai. Songez, mes bien-aimés, quelle force d’esprit cela exigeait, et combien il fallait être dégagé de toute affection et de toute habitude. Maintenant encore, après les progrès de la religion, bien des gens sont esclaves de l’habitude au point de supporter volontiers mille souffrances, plutôt que d’abandonner les lieux, qu’ils habitent, à moins que la nécessité ne les y force; et cela ne se voit pas seulement chez les premiers venus; mais chez ceux qui fuient le tumulte du monde et qui ont choisi l’existence des solitaires: combien donc était-il probable qu’un pareil ordre répugnerait à ce juste et lui serait pénible à accomplir? Pars, laisse tes parents, la maison paternelle, et viens sur la terre que je te montrerai.

Qui ne serait troublé de pareilles paroles? Dieu ne lui désigne d’une manière précise, ni l’endroit ni le pays, mais il sonde l’esprit du juste par l’incertitude de son commandement. Si tout autre, si le premier venu avait reçu cet ordre, il aurait dit: Soit; tu veux que je quitte le pays que j’habite, ma famille, la maison de mon père. Pourquoi ne me dis-tu pas aussi quel est l’endroit où tu m’envoies afin que je sache si j’ai beaucoup de chemin à faire? Comment-saurai-je si mon nouveau séjour l’emporte sur celui que j’abandonne, par l’abondance et la fertilité? Or, le juste ne dit rien, ne pensa rien de semblable, mais songeant à l’importance d’un pareil ordre, il préféra l’incertain au certain. Cependant s’il n’avait pas eu de hautes pensées et l’esprit plein de sagesse, s’il n’avait pas su qu’on doit en~tout obéir à Dieu, il aurait encore eu un grave motif pour le retenir; j’entends la. mort de son père. Vous savez, en effet, que bien des personnes préfèrent mourir aux lieux où sont les tombeaux de leur famille, là où leurs ancêtres sont morts eux-mêmes.

4. Sans doute ce sage, s’il avait eu moins de piété, aurait pu se dire.: Mon père a quitté sa maison par amour pour moi,, il a rompu ses anciennes habitudes et a tout négligé pour venir jusqu’ici; c’est presque pour moi qu’il est mort sur une terre étrangère, et moi je ne chercherai pas à lui rendre la pareille après sa mort, je laisserai ma famille et le tombeau de mon-père, et je partirai! Rien de tout cela ne put ralentir son zèle, mais son amour pour Dieu lui rendit tout simple et facile.

Peut-être encore s’il avait voulu prêter l’oreille aux raisonnements humains, se serait-il tenu ce langage? Dans cet âge où j’arrive, au terme de la vieillesse, où irai-je? Je n’emmène point de frères, je n’ai pas de parents avec moi; séparé de toute ma famille, seul et étranger, comment me dirigerai-je vers ce pays inconnu sans savoir quand je cesserai d’errer sur la terre? Si je meurs au milieu de mon voyage, à quoi m’auront servi tant de souffrances? qui s’inquiétera d’un vieillard, d’un étranger sans patrie, sans maison? Peut-être ma femme implorera-t-elle les voisins pour obtenir leur pitié et ramasser quelques aumônes, afin de m’ensevelir. (213) Combien il vaudrait mieux achever ici le peu de temps qui me. reste à vivre que d’errer dans ma vieillesse et d’essuyer les railleries de tout le monde! On se moquera d’un homme qui ne peut, pas vivre tranquille à mon âge et qui passe sans cesse d’un endroit à un autre, sans s’arrêter nulle part. Eli bien! ce juste ne pensa à rien de tout cela et ne songea qu’à se bâter d’obéir.

Mais l’on dira peut-être: il suffisait, pour l’exciter, de cette promesse: Viens dans la terre que je te montrerai, et je ferai naître de toi une grande nation et je te bénirai. Or, cela même, s’il n’avait pas eu tant de piété, aurait pu lui rendre l’obéissance plus. pénible et plus difficile. À sa place, le premier venu aurait pu dire: Pourquoi m’exiles-tu et m’envoies-tu dans une terre étrangère? pourquoi, si tu veux m’élever, ne m’élèves-tu pas ici même? pourquoi ne me trouves-tu pas digne de ta bénédiction dans la maison de mon père? Avant d’atteindre ce séjour où tu m’envoies, si je succombe aux fatigues du voyage et si je meurs, qu’aurai-je retiré de tes promesses? Aucune de ces idées ne pénétra dans son esprit; mais, comme un serviteur fidèle, il n’écouta que le commandement, sans montrer de curiosité et sans chercher de prétextes: il obéit, sachant que Dieu ne promet jamais en vain. Je ferai naître de toi une grande nation et je te bénirai; je glorifierai ton nom et tu seras béni. Voilà une promesse magnifique. Je ferai naître de toi une grande nation et je, te bénirai, et je glorifierai ton nom. Non-seulement tu seras l’origine d’un grand peuple et je rendrai ton nom glorieux, mais je te bénirai, tu seras béni! Ne croyez pas, mes bien-aimés, qu’il y ait une répétition inutile dans mots: Je te bénirai et tu seras béni. Je t’accorderai, dit-il, une telle bénédiction qu’elle s’étendra dans l’éternité. Tu seras béni, au point que l’on regardera comme le plus grand honneur d’être allié avec toi. Voyez comme longtemps à l’avance et dès le commencement il lui prédit l’illustration qu’il lui préparait. Aussi les Juifs, fiers de leur patriarche, se vantaient de se rattacher à sa famille et disaient: Nous sommes les fils d’Abraham. Mais, pour leur montrer que leur perversité les rendait indignes de cette descendance, le Christ leur dit: Si vous étiez les fils d’Abraham, vous feriez les oeuvres d’Abraham. (Jean, VIII, 39.) De même, Jean, le fils de Zacharie, quand il voyait lus Juifs accourir à lui et s’empresser pour se faire baptiser, leur disait: Race de vipères, d’où avez-vous appris à fuir la colère qui vous menace? Faites de dignes fruits de pénitence et ne pensez pas à dire: Nous avons pour père Abraham? Je vous le dis, Dieu peut faire sortir, même de ces pierres, des enfants à Abraham. (Mat. III, 7, 9.) Voyez-vous combien ce nom était grand aux yeux de tous? Mais longtemps avant l’accomplissement, la piété du juste se manifeste par sa confiance aux paroles de Dieu et la facilité avec laquelle il se charge d’un fardeau qui semblait si lourd. Je bénirai ceux qui te béniront et je maudirai ceux qui te maudiront; et toutes les tribus de la terre seront bénies en toi. Voyez comme Dieu s’abaisse jusqu’à lui, et quelle preuve il lui donne de son affection! J’aurai, dit-il, pour amis, ceux qui vivront en paix avec toi, et pour ennemis, ceux qui voudront te nuire; tandis que c’est à peine si les fils partagent les amitiés et les inimitiés de leurs pères.. Voyez, mes bien-aimés, jusqu’où va la bienveillance de Dieu pour le patriarche Je bénirai, dit-il, ceux qui te béniront et je maudirai ceux qui te maudiront, et toutes les tribus de la terre seront bénies en toi. Voyez quel surcroît de libéralité! Toutes les tribus de la terre, dit-il, s’efforceront d’être bénies en ton nom et se feront un honneur de t’invoquer.

5. Vous avez vu, mes bien-aimés, ce que commanda le Seigneur au vieillard de Chaldée, qui ne savait point la loi, qui ne connaissait pas les prophètes et qui n’avait reçu aucun enseignement. Vous avez vu combien de préceptes lui ont été donnés, et combien il devait avoir d’élévation et de vigueur dans l’esprit pour les accomplir. Voyez aussi la sagesse de ce patriarche, ainsi que l’Écriture nous la fait sentir! Abram partit comme le Seigneur Dieu le lui avait dit, et Loth alla avec lui. Le texte ne dit pas simplement: Abram partit; mais il ajoute: Comme le Seigneur Dieu le lui avait dit. Il fit tout ce qui lui était ordonné. Dieu lui dit de tout abandonner, sa famille et sa maison: il les abandonna. Dieu lui dit d’aller sur une terre inconnue: il obéit. Dieu lui promit de le rendre père d’un grand peuple et de le bénir: il crut que cela arriverait. Il partit comme le lui avait dit le Seigneur Dieu, c’est-à-dire, il crut à toutes les paroles de Dieu sans hésiter, sans douter, mais il partit l’âme pleine de constance et de fermeté. Aussi fut-il très-agréable au Seigneur.

Cependant l’Écriture dit: Et Loth partit avec lui. Pourquoi, lorsque Dieu lui avait dit Quitte ton pays, ta famille et la maison de ton père, Abram a-t-il emmené Loth? Ce n’est pas qu’il ait désobéi au Seigneur, mais c’est peut-être qu’il servait de père à Loth qui était encore jeune, et que celui-ci, d’un caractère doux et aimant, avait peine à quitter le juste, qui, par cette raison, n’eut pas le courage de s’en séparer. Du reste, il le traita comme son fils, n’ayant pu avoir, jusqu’à cet âge avancé, aucun enfant à cause de la stérilité de Sara. D’ailleurs les moeurs du jeune homme se rapprochaient des vertus du juste. En effet, ayant à choisir entre deux frères, il s’était attaché au juste: combien ne lui fallait-il pas de prudence pour juger et apprécier celui de ses oncles auquel il devait se fier? Le parti qu’il prit de voyager fut donc une preuve de ses bonnes qualités. Si plus tard il ne sembla pas toujours irréprochable, du moins lorsqu’il eut à choisir, il s’efforça de suivre les traces du juste. Aussi quand le juste le choisit pour compagnon de voyage, il accepta avec ardeur, préférant, au séjour de la maison, les courses lointaines.

Ensuite, pour nous faire savoir que le patriarche n’était plus jeune quand Dieu lui commanda ces voyages, mais qu’il était dans un âge avancé où les hommes craignent d’ordinaire ces fatigues, il est dit: Abram avait soixante-quinze ans quand il sortit de Charran. Vous voyez que l’âge ne lui a pas fait obstacle, non plus qu’aucune des raisons qui auraient pu le retenir chez lui, mais son amour pour Dieu a triomphé de tout. L’âme vigilante et prévoyante brise toutes les entraves, se donne tout entière au Dieu qu’elle aime et ne se laisse retarder par aucun des obstacles qu’elle rencontre: elle franchit tout et ne s’arrête que lorsqu’elle est arrivée au but de ses désirs. Voilà pourquoi ce juste, que la vieillesse et d’autres raisons auraient pu empêcher de partir, rompant tous ses liens, comme s’il avait été jeune et vigoureux, comme s’il n’avait pas rencontré d’obstacles, s’empressait et se hâtait d’accomplir l’ordre du Seigneur. D’ailleurs il est toujours impossible de réussir dans une entreprise qui demande du courage et de l’énergie, sans se préparer et s’armer contre tout ce qui peut s’y opposer. Connaissant cette vérité, ce juste surmonta tout, et, sans songer à ses habitudes, à sa famille, à la maison ni au tombeau de son père, non plus qu’à sa propre vieillesse, il attacha uniquement sou esprit à l’accomplissement des oeuvres de Dieu. Et l’on put voir une chose vraiment merveilleuse un homme d’une vieillesse extrême avec sa femme, elle-même fort avancée en âge, et toute leur suite, voyageant sans connaître le terme de leur course vagabonde. Il faut réfléchir aussi combien les routes étaient alors difficiles; on ne pouvait pas alors, comme aujourd’hui; se joindre sans crainte à d’autres personnes pour circuler librement; chaque pays se gouvernait à part, et les voyageurs forcés de passer d’un prince à un autre se trouvaient presque chaque jour dans un nouveau royaume. Tout cela aurait suffi pour arrêter le juste, si son amour et son désir de l’obéissance n’avaient été plus forts. Mais lui, ayant brisé ces obstacles comme des toiles d’araignée et raffermi son âme par sa foi, se mit en chemin. Abram prit Sara, son épouse, et Loth, fils de soja frère, avec tout ce qu’ils possédaient à Charran, et partit pour se rendre dans la terre de Chanaan.

6. Voyez combien l’Écriture est précise, comme elle nous dit tout ce qui peut faire ressortir la piété du juste. Il prit Sara son épouse et Loth, fils de son frère, ainsi que tout ce qu’ils possédaient à Charran. Ce n’est pas sans intention que l’Écriture dit: tout ce qu’ils possédaient à Charran; elle veut nous apprendre que le patriarche n’a rien pris des biens de Chaldée, qu’il a laissé à son frère tous les biens paternels situés en ce pays, et qu’il n’a emporté avec lui que ce qu’il possédait à Charran. Et même, si cet homme admirable les emportait, ce n’était point par intérêt ni par avarice; mais pour que sa richesse pût faire voir partout combien Dieu le protégeait. Car celui qui l’avait tiré de la terre des Chaldéens, et lui ordonnait un nouveau voyage, augmentait ses biens chaque jour et le préservait de toute peine; aussi, était-ce encore une preuve de sa piété de le voir faire une si longue route avec un si grand équipage. Tous ceux qui le voyaient se demandaient avec raison pourquoi ce juste voyageait. Puis en apprenant que l’ordre de Dieu lui faisait changer de pays et quitter ses propriétés, on jugeait par sa conduite même combien l’obéissance de ce juste prouvait de piété et combien Dieu le protégeait: Il partit pour se rendre dans la terre de Chanaan. Comment savait-il que la terre de Chanaan devait être le terme de son voyage, quoique l’ordre (215) eût d’abord été ainsi conçu: Va dans la terre que je te montrerai. Peut-être Dieu le lui annonça-t-il, en montrant à son esprit la terre où il voulait l’établir. Aussi, en lui faisant le commandement, il disait d’une manière indéterminée: Va dans la terre que je te montrerai, afin de nous dévoiler la vertu du juste. Ensuite quand celui - ci eut complètement rassemblé tout ce qui dépendait de lui, Dieu ne tarda pas à lui indiquer la terre qu’il devait habiter. Comme il prévoyait les grandes vertus de ce juste, il lui fit changer de séjour, sans lui dire d’emmener son frère; c’est qu’il voulait s’en servir pour faire pénétrer sa loi, non-seulement en Palestine, mais bientôt après en. Égypte.

Vous voyez que ce n’est point de la naissance, mais de la volonté de notre esprit que dépendent notre vertu et notre perversité. Le patriarche et Nachor étaient frères par la naissance, mais non par la volonté. — Celui-ci, quoique son frère fût parvenu à une si haute vertu, était encore soumis à l’erreur; celui-là montrait chaque jour, par ses oeuvres, les progrès qu’il faisait aux yeux de Dieu dans la vertu. Abram vint dans la terre de Chanaan et la traversa dans toute sa longueur jusqu’à un endroit appelé Sichem, prés d’un grand chêne. L’Écriture nous indique les parties du pays où le juste place maintenant sa tente. Puis elle ajoute, pour que nous sachions comment il y vivait: Les Chananéens habitaient cette terre. Ce n’est pas sans raison que le bienheureux Moïse ajoute cette observation, mais pour que nous puissions apprécier la résignation du patriarche toute la contrée étant occupée d’avance par les Chananéens, il était forcé, comme un étranger et un vagabond, comme l’homme le plus vil et le plus abject, de s’arrêter n’importe où, sans peut-être trouver d’asile. Cependant il ne s’en impatientait pas; il ne disait pas: qu’est-ce donc? Moi qui vivais avec tant de considération à Charran, moi qui avais tant de serviteurs, je suis forcé maintenant, comme un exilé, un étranger, un passager, à me trouver trop heureux qu’on me laisse voyager, pour chercher un modeste refuge. Et je ne le trouve même pas; je suis contraint de vivre dans des tentes et des cabanes et de porter avec moi ces fardeaux que la nécessité m’impose. Est-ce là ce qui m’a été dit: Viens, et je ferai naître de toi une grande nation? C’était là un beau prélude: quel avantage en retirerai-je? Le juste ne disait rien de semblable, il n’hésitait pas: La fermeté de son esprit et la perfection de sa foi rendirent inébranlable sa confiance dans les promesses de Dieu, ainsi que sa sagesse, et il mérita d’en recevoir promptement la récompense d’en-haut.

7. Mais pour ne pas trop étendre ce discours, nous nous arrêterons ici, en suppliant que votre charité se pénètre de l’esprit de ce juste. Ce serait le comble de l’absurdité de voir que ce juste, appelé d’une terre sur une autre terre, a montré tant d’obéissance et que, ni la vieillesse, ni les autres obstacles que nous avons comptés, ni la difficulté des temps, ni tant d’autres embarras capables de l’arrêter, n’ont pu ralentir cette obéissance, mais que, rompant tous les liens, il s’est précipité, il s’est hâté comme si sa vieillesse avait été tout à coup rajeunie, emmenant sa femme, son neveu et ses serviteurs,-pour accomplir l’oeuvre imposée par Dieu; tandis que nous, qui ne sommes point appelés d’une terre sur une autre terre, mais de la terre au ciel, nous ne montrerions pas autant d’ardeur que ce juste dans notre obéissance, mais que souvent nous prétexterions des raisons insignifiantes et insensées, et que, ni la grandeur des promesses, ni la petitesse de tout ce que nous voyons, si fragile et si passager, ni la majesté de Celui qui nous appelle ne suffirait pour nous attirer, mais que nous serions assez négligents pour préférer ce qui est passager à ce qui est éternel, la terre au ciel, et les biens qui s’évanouissent quand on les touche à ceux qui ne finiront jamais. Jusques à quand, dites-moi, aurons-nous la folie d’amasser des richesses? Quelle est cette rage qui nous tourmente chaque jour de désirs si pénibles, qui ne nous accorde aucun repos, et qui nous met dans un état encore pire que celui des hommes ivres? Ceux-ci, en effet, plus ils boivent, plus ils ont soif, et plus le feu de leur passion est ardent; de même, ceux qui se sont laissé tyranniser par le désir des richesses ne cessent jamais de désirer; plus ils regorgent de trésors, plus leur ardeur s’augmente, plus leur feu s’allume. Ne voyez-vous pas que tous nos devanciers, eussent-ils possédé la terre entière, étaient nus et seuls en quittant ce monde, sans autre profit que d’avoir à rendre compte là-bas de leurs immenses richesses? Quant aux biens qu’ils avaient amassés, différents héritiers se les sont partagés, mais tous les péchés commis (216) pour l’acquisition de ces biens, c’est celui qui s’en va qui les emporte pour en subir l’épouvantable châtiment, sans pouvoir jamais tirer de nulle part la moindre consolation. Pourquoi donc, dites-moi, restons-nous si indolents pour notre salut, sans songer à notre âme plus que si elle nous était étrangère? N’entendez-vous pas le Christ qui nous dit: Que donnera l’homme en échange de son âme (Mat. XVI, 26)? et encore: Que sert à l’homme de gagner le monde, s’il perd son âme? Avez-vous rien qui s’y puisse comparer? Quand vous diriez: toute la terre, ce ne serait rien. À quoi nous servirait-il, dit le Christ, de gagner le monde et de perdre notre âme, qui nous touche plus que tout? Et cependant, cette âme si précieuse, qui exige tant d’attentions et de soins, nous la laisserons chaque jour tirailler en tous sens; tantôt assiégée par l’avarice, tantôt déchirée par la luxure, tantôt flétrie par la colère, enfin agitée de mille manières par toutes les passions, et nous ne finirons pas par y songer! Qui pourra désormais nous juger dignes de pardon et nous sauver du supplice qui nous attend? Aussi, je vous en supplie, pendant que nous en avons encore le temps, purifions-la de ses souillures par d’abondantes aumônes qui éteindront le bûcher de nos péchés! En effet, l’eau éteindra le feu et les aumônes enlèveront les péchés. (Eccl. III, 33.) Rien donc, rien n’est plus puissant pour nous préserver du feu éternel que l’abondance des aumônes. Si nous les faisons suivant les lois établies par le Seigneur lui-même, c’est-à-dire sans rien donner à l’ostentation, mais tout à l’amour de Dieu, nous pourrons effacer la souillure de nos péchés et obtenir la miséricorde de Dieu, par la grâce et la pitié de son Fils unique, auquel, ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Exhortation à profiter de l’instruction. — 2. Dieu apparut à Abraham; c’est la première fois que ce mot apparut se lit dans l’Écriture. Dieu éprouve souvent mais n’abandonne jamais les justes. — 3. Courses et pérégrinations d’Abraham dans le pays de Chanaan. Il loge dans la tente. Il va plus aisément d’une région à une autre que les auditeurs de saint Chrysostome n’allaient de la ville à la campagne. — 4. La disette force Abraham d’aller en Égypte; il conseille à sa femme de se faire passer pour sa sueur. — 5. Que cette épreuve dut être cruelle pour l’un et pour l’autre! — 6. Comment Dieu vint à leur secours en cette affreuse extrémité. 7-8. Humiliation de Pharaon. — 9. Exhortation.

1. Il y a, mes bien-aimés,: un grand et immense trésor dans ce qui vient d’être lu, et il faut un esprit attentif, une raison active et Vigilante, pour que rien ne nous échappe du sens caché dans ces courtes paroles. Si la bonté de Dieu n’a pas voulu qu’une lecture des Écritures, faite rapidement et à la légère, suffise pour nous rendre clair et évident tout ce qui s’y trouve contenu, c’est afin d’éveiller notre paresse et de ranimer notre (217) vigilance pour que nous eu tirions plus de fruit. En effet, ce qui ne peut se trouver qu’avec beaucoup de soins et de recherches, se grave mieux dans l’esprit; au contraire, ce que l’on découvre facilement échappe bien vite à la mémoire. Ne soyons donc point négligents, je vous en prie, mais réveillons notre esprit et plongeons nos regards dans la profondeur des Écritures, afin d’en rapporter un profit plus considérable. Car l’Église de Dieu est un marché spirituel, c’est la maison du médecin des âmes; il faut faire comme au marché, d’où l’on revient chargé de provisions, comme dans la maison du médecin, d’où l’on rapporte des remèdes pour diverses maladies. Si nous venons ici chaque jour, ce n’est pas simplement pour nous rencontrer et nous séparer ensuite; nous nous réunissons pour que chacun apprenne quelque chose d’utile et reçoive un remède contre les maux qui le tourmentent. Autrement ce serait le comble de l’absurdité. En effet, quand nos enfants reviennent de l’école, nous leur demandons ce qu’ils ont appris de nouveau, car nous ne les enverrions pas à l’école seulement pour le plaisir d’y filer, si nous ne trouvions pas que leur instruction fait tous les jours des progrès; nous de même, parvenus à l’âge de raison et fréquentant les écoles spirituelles, ne devons - nous pas y mettre le même soin, puisque le salut de notre âme dépend du fruit que nous y faisons? Aussi, je vous en prie, que chacun de nous s’examine chaque fois pour voir ce qu’il a retiré de l’instruction de la veille et de celle du jour, afin que nous n’ayons pas l’air de venir ici comme à une promenade. On ne pourra nous accuser, car nous faisons tout ce qui dépend de nous et nous ne négligeons rien de ce qui est en notre pouvoir; mais cela mettra dans leur tort ceux qui s’irritent contre nous, qui sont inexacts à ces réunions ou qui ne cherchent pas à en profiter davantage, car écoutez ce que dit le Christ à celui qui avait enfoui le talent: Mauvais serviteur, il fallait déposer l’argent chez les banquiers, et je l’aurais retrouvé avec intérêt à mon retour. (Mat. XXV, 26, 27.) Et il dit aussi, à propos des Juifs: Si je n’étais pas venu, et si je n’avais point parlé, ils n’auraient point de péché, mais maintenant rien ne les excuse. (Jean, XV, 22.)

Du reste, nous ne prétendons pas être irréprochable, mais nous désirons vous voir faire des progrès, et il manquerait quelque chose à notre bonheur, quand même nous serions à l’abri de tout reproche, si vous ne montriez pas un zèle digne de nos peines; car la principale cause de notre joie, c’est de voir vos progrès spirituels. Je sais, il est vrai, que, par la grâce de Dieu, vous avez assez de sagesse pour pouvoir même instruire les autres; mais, comme le conseille saint Paul, je vous rappelle toutes ces vérités, je réveille votre zèle et votre ardeur, je vous avertis sans cesse, parce que je veux vous voir parfaits et accomplis. C’est pour moi une grande preuve de vos progrès vers Dieu, que votre empressement. à venir ici chaque jour et votre avidité pour l’enseignement spirituel. Car, de même que l’appétit de la nourriture matérielle est la meilleure preuve de la santé, de même le désir de la nourriture spirituelle est l’indice le plus sûr d’une âme bien portante. Je vous sais si bien disposés que les plus longs discours ne peuvent jamais vous suffire ni vous rassasier de cette nourriture spirituelle; aussi je ne cesserai pas, suivant mes forces et les secours de la grâce divine, de travailler pour vous chaque jour et de vous présenter les enseignements des saintes Écritures.

2. Prions donc aujourd’hui le Dieu de miséricorde pour qu’il conduise notre langue à la découverte des vérités que nous cherchons; et, suivant notre habitude, nous offrirons d’abord à votre charité ce qui vient d’être lu. Le Seigneur apparut à Abram et lui dit: N’avais-je pas raison de vous dire en commençant qu’un grand trésor était caché dans ce peu de paroles? Voici d’abord un préambule étrange et inouï: Le Seigneur Dieu apparut à Abram. C’est la première fois que nous trouvons dans l’Écriture cette parole: il apparut. Car l’Écriture sainte n’a jamais employé ce mot à propos d’Adam, d’Abel, de Noé ou de tout autre. Pourquoi donc est-il dit: il apparut? Et comment plus loin est-il dit: Personne ne pourra voir Dieu et rester vivant? (Exod. XXXIII, 20.) Que dirons-nous en lisant dans l’Écriture: Il apparut? Comment apparut-il au juste? Est-ce que celui-ci vit la substance même de Dieu? Non, loin de nous cette pensée! Mais que fut cette vision? Ce qu’elle fut, Dieu seul le sait; le juste seul pouvait le voir; car notre sage et bon Maître sait encore condescendre à la nature humaine pour se manifester aux hommes qui se sont préparés à en être dignes. Il le fait voir par le Prophète, en disant: J’ai (218) multiplié les visions, et dans la main des prophètes, j’ai été représenté sous diverses images. (Osée, XII, 10.) Par exemple, Isaïe le vit assis. (Isaïe, VI, 1); cela est indigne de Dieu, car Dieu n’est pas assis; comment cela se pourrait-il, puisque sa nature est incorporelle, et impérissable? Daniel le vit aussi comme l’Ancien des jours (Dan. VII, 9, 22); Zacharie l’a vu sous un aspect différent (Zach. I), et Ézéchiel encore sous d’autres. Voilà pourquoi il disait: J’ai multiplié les visions, c’est-à-dire: j’ai paru devant chacun suivant son mérite.

Et maintenant il avait tiré ce juste de sa maison, et lui avait ordonné d’aller dans une autre terre. Celui-ci, quand il y fut arrivé, errait comme un vagabond et un étranger, dans ce pays encore occupé par les Chananéens, et cherchait où il pourrait s’établir. Le Seigneur, dans sa bonté, voulut le consoler et fortifier son courage, pour l’empêcher de tomber dans l’abattement et dans le doute à l’égard de la promesse qui lui avait déjà été faite dans ces termes: Viens, et je ferai naître de toi une grande nation: En effet, le juste voyait que les événements semblaient contraires à cette promesse; il errait comme un homme vil et méprisé, sans recommandations et sans refuge il fallait donc relever son courage; c’est pour cela qu’il est dit: Le Seigneur apparut à Abram et lui dit: Je donnerai à ta race toute cette terre. Voilà une grande promesse pour faire suite à celle qui lui avait fait quitter son pays. Il lui avait dit: Je glorifierai ton nom; aussi ajoute-t-il maintenant: Je donnerai à ta race toute cette terre. Tandis que le juste, déjà âgé, n’avait pas d’enfants à cause de la stérilité de Sara, cette terre est promise au fils qu’il doit avoir. Considérez ici la miséricorde dé Dieu qui, prévoyant la vertu du juste, voulait la montrer à tous et la faire éclater aux yeux comme une perle cachée jusqu’alors. Après avoir fait suivre ses promesses d’autres promesses plus grandes, et les avoir confirmées de nouveau, il attend encore un peu pour faire éclater davantage la piété du juste: le saint homme, voyant que ces promesses ne se réalisaient pas, n’avait ni inquiétude, ni impatience, ni trouble d’esprit, sachant que ce que Dieu a une fois annoncé arrive d’une manière certaine et infaillible. Examinons tout à mesure pourvoir combien la sagesse du bon Dieu est ingénieuse et quels soins il a pris de ce juste, ainsi que pour apprendre l’amour du patriarche pour le Seigneur: Et le Seigneur Dieu apparut à Abram. Comment cela? Comme Dieu seul le sait, et comme le juste seul pouvait le voir. Car, je ne puis trop le répéter, j’ignore comment cela s’est fait. J’entends seulement, l’Écriture qui me dit: Le Seigneur Dieu apparut à Abram, et lui dit: Je donnerai à ta race toute cette terre.

Rappelez-vous avec exactitude les promesses, que Dieu avait faites, et quand vous verrez le juste souffrir des tribulations, quand vous reconnaîtrez l’excès de sa résignation, la solidité de son courage, la force et la fermeté de son amour pour Dieu, vous apprendrez par tout ce qui lui est arrivé à ne jamais penser que Dieu laisse son ouvrage imparfait. Si vous voyez un homme de bien soumis à des tentations ou à quelques autres épreuves de la vie, songez combien les voies de Dieu sont variées, et abandonnez tout à son incompréhensible providence. En effet, s’il a permis que ce juste, qui montrait tant de piété et d’obéissance, ait subi les épreuves que vous allez connaître, ce n’est point qu’il ait dédaigné son serviteur, c’est au contraire pour faire connaître sa vertu à tout le monde; du reste, il en use ainsi d’ordinaire avec tous les justes, et ceux d’entre vous qui s’ont versés dans la lecture des saintes Écritures pourront conclure, de tout ce qu’ils y ont déjà trouvé, que c’est là en effet la manière dont Dieu dirige la vie de ses serviteurs: dès lors, ne serait-ce pas la plus extrême injustice de prendre pour un abandon cette conduite de Dieu, et ne faut-il pas plutôt y voir la plus grande preuve de protection et de bonté? En montrant ainsi l’étendue de sa puissance, il a une double intention; d’un côté il fait briller à tous les yeux la patience et le courage de ses serviteurs, et de l’autre il fait triompher sa providence dans les circonstances les plus difficiles: quand tout semblé presque désespéré, il arrange tout à sa volonté, et aucun obstacle ne peut lui résister. Le Seigneur Dieu apparut à Abram et lui dit: Je donnerai à ta race toute cette terre. Voilà une grande promesse, et désirable surtout pour le juste. Vous savez que ceux qui sont déjà âgés, et qui ont passé leur vie sans enfants, désirent en avoir. C’est pourquoi le Seigneur lui offrait cette récompense de l’obéissance qu’il avait montrée, lorsque en entendant cette parole: Sors de ton pays, il n’avait pas différé ou retardé, mais il avait obéi à cet ordre en l’exécutant aussitôt; aussi, quand il eut fait ce (219) qui lui était commandé, Dieu lui dit: Je donnerai à ta race toute cette terre.

3. Voyez comment par cette parole il relève son esprit et compense largement ses fatigues. Aussi le juste montrant sa reconnaissance rend à l’instant des actions de grâce. Il dressa à cet endroit un autel au Dieu qu’il avait vu. Et le lieu même où Dieu avait daigné parler avec lui fut consacré, par ces actions de grâce, autant que cela fut en sa puissance. Voilà pourquoi il dressa un autel, c’est-à-dire il remercia Dieu de ses promesses. De même que souvent lés hommes sont portés par leur inclination à bâtir des maisons là où ils trouvent leurs meilleurs voisins, souvent même à fonder des villes et à les nommer sous l’inspiration de leur amitié; de même ce juste, après avoir été honoré de la vision de Dieu, dressa un autel au Dieu qu’il avait vu, et se retira de là. Pourquoi se retira-t-il de là? Comme la place était consacrée et sanctifiée par Dieu, il s’éloigna et vint à une autre place. Il partit et vint sur une montagne à l’orient de Béthel, et il y dressa sa tente. Demeure bien fragile, direz-vous! Voyez comme il évitait le luxe et l’embarras, comme il se transportait facilement avec sa femme et ses serviteurs! Écoutez, hommes et femmes! Souvent, quand nous voulons aller à la campagne, nous faisons mille préparatifs, nous avons une foule d’embarras, parce que nous traînons une quantité de choses qui ne servent à rien, qui sont superflues et inutiles, qui ne satisfont que nos caprices, et que néanmoins il faut porter et remporter avec nous. Telle ne fut pas la conduite de ce juste. Que fit-il? Après avoir été honoré de l’entretien de Dieu, avoir consacré la place et bâti l’autel, il passa ailleurs sans difficulté. Il dressa là sa tente ayant à l’occident Béthel prés de la mer, et Aggi à l’orient; et il bâtit là aussi un autel au Seigneur et il invoqua le nom du Seigneur.

Voyez comme il montre sa piété dans toute sa conduite! Dans un endroit il,bâtit un autel à Dieu qui lui avait fait une promesse, et il quitte la placé après l’avoir consacrée. Ailleurs, après avoir dressé sa tente, de nouveau il bâtit un autel au Seigneur et invoque le nom du Seigneur. Voyez quelle sagesse! voyez ce précepte écrit par le docteur de l’univers, par saint Paul: Levant au ciel en tous lieux leurs saintes mains, voyez comme le patriarche l’avait accompli d’avance en dressant à chaque place un autel pour rendre grâce au Seigneur. Il savait, en effet, il savait d’une manière certaine que le Dieu de toutes choses ne demande rien à la nature humaine, pour tant de grâces ineffables, qu’un coeur reconnaissant et qui sache le remercier hautement de ses bienfaits. Mais voyons aussi comment le juste quitte encore ce séjour. Abram s’en alla et dressa son camp dans le désert. Voyez de nouveau sa piété et sa grande résignation. Il quitta encore cet endroit et dressa son camp dans le désert. Pourquoi cet autre départ? Peut-être voyait-il que sa présence déplaisait à quelques habitants. S’il alla au désert, il montra ainsi l’excès de sa douceur et l’importance qu’il attachait à vivre en repos sans avoir rien à démêler avec personne. Il partit et dressa son camp dans le désert. Voilà un étrange usage que la divine Écriture fait de ce mot, car elle parle du juste comme s’il s’agissait d’un chef d’armée; mais cette expression de camp montre que le juste était aussi à son aise dans ses mouvements que les soldats qui vont sans peine d’un lieu à un autre. Ainsi ce juste, quoiqu’il emmenât avec lui sa femme, son neveu et une foule de serviteurs, n’avait aucune peine à se déplacer. Avez-vous remarqué l’existence simple et facile de ce vieillard avec sa femme et tant de serviteurs? Pour moi j’admire encore plus le courage de la femme. Quand je songe à la faiblesse naturelle à la femme et que je réfléchis à la facilité avec laquelle celle-ci aide son mari dans ses déplacements, sans l’impatienter, sans le gêner, je suis stupéfait et je crois qu’elle n’a pas eu moins de raison et de courage que lui-même. Nous le verrons encore mieux en continuant notre lecture. Vous avez vu qu’après avoir entendu ces mots: Je donnerai à ta race toute cette terre, le juste ne s’est pas reposé, et est allé sans cesse d’un endroit à un autre. Mais voyez comment il est encore chassé du désert, non plus par les hommes, mais par la contrainte de la famine. Il y eut une famine sur la terre. J’appelle là-dessus l’attention de ceux qui parlent au hasard, qui augurent étourdiment et qui disent: un tel est arrivé, la disette est venue; un tel était là, il est survenu des accidents. Vous voyez qu’à l’arrivée de ce juste, il se manifeste une disette, et une forte disette; cependant le juste n’est pas tourmenté, n’a rien à souffrir de la part des hommes, et personne n’attribue la famine à sa présence. Mais quand il manqua de provisions et que cette (219) famine se fut accrue, Abram se rendit en, Égypte, parce que la famine régnait sur la terre.

4. Remarquez combien se prolongent les courses du juste. Dieu le destinait à servir d’exemple, non-seulement aux habitants de la Palestine, mais à ceux de l’Égypte, et à faire resplendir partout l’éclat de sa vertu. C’était pour ainsi dire une lumière inconnue et cachée dans la terre de Chaldée; il l’en retira pour conduire dans la route de la vérité ceux qui s’étaient arrêtés dans les ténèbres de l’erreur. Mais l’on dira peut-être: Pourquoi ne s’en est-il pas servi pour enseigner la piété par son exemple au peuple de Chaldée? Il a sans doute pourvu à leur salut d’une autre manière; du reste, écoutez ces mots du Christ: Un prophète n’est nulle part moins honoré que dans son pays. (Mat. XIII, 27.) Aussi pour remplir la promesse qu’il lui avait faite en lui disant: je glorifierai ton nom, Dieu permit que la famine, survînt et le forçât d’aller en Égypte pour que les habitants de ce pays connussent sa vertu. Car la famine, semblable à un licteur qui emmène un prisonnier enchaîné, les entraîna du désert en Égypte. Mais voyez ce qui va suivre, et dans quelles difficultés le juste est tombé, pour que nous connaissions son courage et la sagesse de sa femme. Comme ils avaient fait beaucoup de chemin et qu’ils étaient, près de l’Égypte, le juste, saisi d’angoisse, et craignant presque pour sa vie, parle à sa femme en tremblant. Comme Abram approchait et qu’il allait entrer en Égypte, il dit à Sara son épouse: Je sais que tu es une belle femme. Quand les Ègyptiens te verront, ils diront: c’est son épouse; ils me tueront et te garderont. Dis-leur donc: je suis sa soeur, pour qu’on me traite bien par égard pour toi et que mon âme vive à cause de toi. Ces paroles vous montrent quelle était l’angoisse et la crainte du juste: cependant; la réflexion ne lui manquait pas, il ne se troublait pas et ne disait pas hors de lui: Qu’est-ce? sommes-nous abandonnés, sommes-nous trompés? La providence du Seigneur nous a-t-elle délaissés? Celui qui a dit: Je te glorifierai, et je donnerai à ta race toute cette terre, celui-là nous livre-t-il au sort le plus cruel, et nous jette-t-il dans un danger inévitable? Rien de tout cela n’entra dans l’esprit du juste; il n’avait d’autre souci que d’imaginer les moyens d’éviter la famine et d’échapper aux mains des Égyptiens. Je sais, dit-il, que tu es une belle femme. Voyez quelle était cette beauté! Après tant d’années et comme elle touchait à la vieillesse, les grâces de la jeunesse paraissaient encore sur sa figure, malgré tant de fatigues et de peines qu’elle avait supportées en voyage pour visiter tant de pays, de Chaldée à Charran, de Charran à Chanaan, de Chanaan encore ici et là, et enfin en Égypte.

Quel est l’homme même vigoureux que n’auraient pas abattu, ces courses continuelles? Mais cette femme admirable, après avoir soutenu tant de fatigues, était encore d’une beauté si éclatante que le juste en conçut une grande et. vive frayeur; aussi lui dit-il: Je sais que tu es une belle femme. Quand les Égyptiens te verront ils diront: c’est son épouse, ils me tueront; et te garderont. Observez la confiance qu’il; avait dans sa femme, la certitude où il étai qu’elle serait inflexible aux louanges, puisqu’il lui donne ce conseil: pour qu’ils ne me tuent pas afin de te garder, dis-leur donc: je suis sa soeur, pour qu’on me traite bien et que mon âme vive à cause, de toi. Comme cette demande avait quelque chose d’extraordinaire, il voulait, par les paroles qui l’accompagnaient, l’attirer et l’engager à y condescendre, et lui persuader de jouer son rôle de bon coeur. Quand les Égyptiens te verront ils diront: voilà sa femme, ils me tueront et te garderont. Il ne dit pas, ils t’outrageront, il ne veut pas l’effrayer, mais sa crainte était relative à la promesse de Dieu. C’est à ce propos qu’il dit: ils te garderont, dis-leur donc:je suis sa soeur. Imaginez, je vous prie, ce. que devait penser le juste en donnant ces conseils à sa femme. Vous savez, en effet, vous savez tous combien il est pénible pour un mari de concevoir sur sa femme un pareil soupçon. Eh bien! ce juste s’efforce de faire consommer l’adultère. Cependant, mes bien-aimés, ne le condamnez pas témérairement, prenez plutôt une haute idée de sa prudence et de son courage; il faut du courage, en effet, pour résister avec tant d’énergie au trouble de ses pensées et pour l’avoir dominé, comme il l’a fait, en donnant un pareil conseil. En effet, rien n’est plus insupportable que ce trouble, comme le dit Salomon. La colère du mari est pleine de jalousie, il ne pardonnera pas au jour du jugement, et ne changera sa haine contre aucun présent. (Prov. VI, 34, 35); et encore: La jalousie est cruelle comme l’enfer. (Cant. VIII, 6.)

5. Nous voyons bien-des hommes tellement possédés de cette fureur que non-seulement ils ne pardonnent point à leur femme, mais qu’ils tuent l’amant et eux-mêmes avec lui. Cette fureur est si grande, cette jalousie si indomptable, que celui qui est une fois pris de cette maladie néglige même son salut. Voilà ce qui prouve le courage du juste.

Quant à sa prudence on voit jusqu’où elle va, puisque réduit à de pareilles extrémités et engagé comme dans des filets, il peut trouver ce moyen de diminuer le mal. S’il avait dit que c’était sa femme, et s’il n’avait imaginé de là faire passer pour sa sieur, elle lui aurait encore été enlevée, puisque sa beauté aurait excité le libertinage des Égyptiens, et on l’aurait tué lui-même pour que personne ne pût porter plainte. Ainsi placé entre ces deux funestes dangers de l’incontinence des sujets et de la tyrannie du roi, il cherche dans sa détresse un léger adoucissement, et il dit à sa femme: Dis-leur, je suis sa soeur, cela me sauvera peut-être du danger. Car, quant à toi, que tu passes pour soeur ou pour femme, rien ne peut t’empêcher d’être enlevée à cause de ta beauté; pour moi, j’éviterai probablement leurs embûches en prenant le nom de ton frère. Voyez-vous quelle était la prudence du juste, comment dans son embarras il sut trouver le chemin qu’il cherchait pour dérouter les embûches des Égyptiens?. Réfléchissez encore à la patience du juste et à la sagesse de sa femme! Le juste, en effet, ne s’est pas indigné et n’a point dit: pourquoi conduire avec moi une femme qui soulève cette tempête? à quoi me sert sa société puisque je tombe pour elle dans les plus grands dangers? quel profit en ai-je, puisque non-seulement elle ne me procure aucun soulagement, mais que sa beauté met ma vie en péril? Il ne dit et ne pensa rien de semblable, il rejeta toute idée de cette espèce et ne douta point de la promesse de Dieu, il ne s’occupa qu’à fuir ce danger imminent. Ici, mes bien-aimés, admirez l’ineffable patience de Dieu, qui n’assiste. et ne console point le juste, mais laisse le mal s’aggraver et s’accroître jusqu’à l’extrême, et alors seulement montre sa providence. Dis-leur donc: Je suis sa soeur afin qu’on me traite bien et que mon dore vive à cause de toi. Si le juste parle ainsi, ce n’est pas que l’âme doive mourir; en effet: Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l’âme. (Mat. X, 28.) Il ne parle ainsi à sa femme que par habitude. Afin que l’on me traite bien et que mon âme vice à cause de toi. C’est comme s’il lui disait: Dis: Je suis sa soeur, pour éviter que, forcé par la famine de fuir Chanaan, je ne tombe sous les coups des Égyptiens. Deviens pour moi une cause, de salut, afin qu’on me traite bien à cause de toi. Ces paroles sont touchantes: c’est que la fureur des Égyptiens était terrible et que la tyrannie de la mort n’était pas encore brisée; aussi le juste consent à l’adultère de sa femme et semble même favoriser cette souillure pour éviter la mort. En effet, l’aspect de la mort était encore terrible, ses portes d’airain n’étaient pas encore rompues, son aiguillon n’était pas encore émoussé. Vous avez vu le lien d’affection entre le mari et la femme, vous voyez aussi quel conseille mari ose donner et la femme peut recevoir! Elle ne refuse pas et ne se fâche point, mais elle fait tout pour que la feinte ne, soit pas découverte. Écoutez, hommes et femmes, imitez cette concorde, ce lien d’affection, cet effort de piété et cette parfaite modestie de Sara. Si belle encore dans sa vieillesse, elle rivalisait avec les vertus de son mari; aussi fut-elle honorée de la protection de Dieu et des faveurs d’en-haut. Que personne donc n’accuse la beauté, que personne ne dise ces paroles irréfléchies: telle femme, tel homme ont été perdus par leur beauté. Il ne faut point s’en prendre à la beauté; non certes! car elle vient de Dieu; c’est la perversité de la volonté qui est cause de tous les maux. Cette femme aussi admirable par la beauté de son âme que par celle de son visage, vous la voyez suivre les pas du juste. Que les femmes suivent son exemple! Ni les grâces extérieures, ni sa stérilité prolongée, ni les grandes richesses, ni les voyages et déplacements, ni les tentations continuelles et successives, rien, en un mot, ne put ébranler sa raison, ni altérer son calme. Aussi elle obtint un digne prix dé sa résignation; dans son extrême vieillesse, ses entrailles stériles et presque mortes purent engendrer.

Afin, dit-il, qu’ils me traitent bien par égard pour toi, et mon âme vivra à cause de toi. Il ne me reste plus d’autre voie de salut que si tu consens à dire: je suis sa soeur. Peut-être alors éviterai-je le danger que je redoute; ensuite je vivrai grâce à toi, et je te tiendrai compte du reste de ma vie. Ces paroles suffisaient pour toucher sa femme et pour l’engager à lui complaire.

6. C’est là véritablement un mariage, quand (221) les époux sont unis, non-seulement dans la tranquillité, mais dans les dangers,même! c’est la preuve d’une affection légitime et d’une amitié parfaite. Un roi ne tire pas autant d’honneur du diadème qui le couronne, que cette femme bienheureuse ne tira d’éclat et d’illustration de la condescendance qu’elle montra au conseil du juste. Comment ne pas admirer cette obéissance? comment la louer dignement, lorsque, après une si longue chasteté et à un âge si avancé, elle consent, pour sauver son mari, au projet d’un adultère avec un barbare? Mais attendez un peu, et vous verrez les ressources de la Providence divine. Dieu n’avait montré tant de patience que pour mieux faire valoir le juste, et apprendre non-seulement aux Égyptiens, mais aux peuples de Palestine, combien le patriarche était protégé par le Maître de toutes choses. Il arriva, quand Abram entra en Égypte, que les Égyptiens virent sa femme qui était extrêmement belle; les officiers de Pharaon la virent aussi, la vantèrent à Pharaon, la menèrent à la demeure de Pharaon, et traitèrent bien Abram à cause d’elle. On lui amena des brebis, des veaux, des ânes, des serviteurs et des servantes, des mulets et des chameaux. Vous voyez se réaliser toutes les prévisions du juste, lorsqu’il entra en Égypte. Les Égyptiens virent que sa femme était extrêmement belle, non pas simplement belle, mais extrêmement, au point d’attirer tous les regards. Les officiers de Pharaon l’ayant vue, la vantèrent devant Pharaon.

Ne laissez point échapper ces paroles, mes bien-aimés, mais admirez qu’aucun égyptien n’ait porté la main sur cette voyageuse étrangère et n’ait offensé son mari, mais qu’ils sont allés prévenir le roi. Du reste, cela eut lieu pour que l’évidence fût plus grande et que la responsabilité ne tombant pas sur le premier venu, mais sur le roi, les conséquences fussent connues partout. Ils la menèrent à la demeure de Pharaon. Ainsi le juste est séparé de sa femme et elle est conduite à Pharaon. Voyez encore la patience de Dieu! ce n’est pas dès le commencement que sa providence se montre, il laisse aller les choses, et, presque tomber cette femme dans la gueule du monstre, et c’est alors qu’il déploie sa puissance aux yeux de tous. Ils la menèrent à la demeure de Pharaon. Quelles étaient alors les pensées de cette femme! quel trouble agitait son esprit! quelle tempête s’élevait en elle! comment, au lieu de faire naufrage, est-elle restée inébranlable comme un rocher, les yeux tournés vers la puissance céleste! Mais pourquoi parler de la femme? Que devait penser le juste quand on la menait chez Pharaon? Et Abram fut bien traité par eux, puisqu’il passait pour son frère; on lui amena des brebis, des veaux, des ânes, des serviteurs, des servantes, des chameaux et des mulets. Tous ces cadeaux qu’on lui faisait, tout ce luxe dont on l’honorait, quel incendie ne devaient-ils pas allumer chez lui? comment son âme n’était-elle pas en feu, son cœur dévoré, quand il songeait à ce que lui valait tous ces présents? Vous avez vu comment son malheur s’était presque accompli, comment aucune force humaine ne pouvait s’y opposer, comment tout était perdu d’après les prévisions humaines; enfin, vous avez vu comment la femme était presque dans la gueule du monstre. Eh bien! voyez maintenant l’inexprimable bonté de Dieu, et admirez toute l’étendue de sa puissance! Dieu frappa Pharaon ainsi que sa maison, d’afflictions grandes et pénibles, à cause de Sara, la femme d’Abram. Que veut dire ce mot, frappa? Cela signifie qu’il le punit à cause de son audace et de son intention d’adultère. Il le frappa de grandes afflictions. Il ne frappa point le roi d’une manière ordinaire, mais de grandes afflictions. Comme l’insolence était grande, la peine devait l’être aussi. Ainsi que sa maison, c’est-à-dire que le châtiment du roi s’est étendu sur sa maison. Et pourquoi, lorsque le roi seul fait une faute, toute sa maison partage-t-elle la punition? Ce n’est pas sans raison, mais pour mettre un frein aux passions du roi. Il lui fallait un châtiment énergique pour le détourner du crime. Mais, direz-vous, comment est-il juste d’en punir d’autres à propos de lui? C’est que cette punition n’était pas méritée seulement par le roi, mais aussi par ceux qu: l’avaient sans doute engagé et aidé dans cette tentative coupable. Vous avez déjà entendu ces paroles de l’Écriture: Quand les officiers de Pharaon la virent, ils la lui vantèrent et la menèrent dans sa demeure. Vous voyez qu’ils font auprès du roi l’office de pourvoyeurs, a propos de la femme du juste. Par conséquent ce n’est pas le roi seul, mais ceux dont il est entouré, qui ont part à la punition, afin qu’ils apprennent que leurs outrages ne s’adressaient pas simplement à un étranger, au premier venu, mais à un homme chéri de Dieu, qui l’honorait d’une (223) pareille protection. Aussi la sévérité de ce châtiment frappant l’esprit du roi, le détourna de son audace criminelle, réprima sa passion insensée, mit un frein à son libertinage, enchaîna ses désirs impétueux, et dompta son ardeur furieuse.

7. C’est pourquoi vous voyez ensuite avec quelle douceur ce roi, ce tyran parle à cet étranger, à ce vagabond dont il n’a pas craint d’enlever la femme. Comme le dit bien l’Écriture: Dieu frappa Pharaon, et sa maison à propos de Sara, la femme d’Abram. Le châtiment lui fait comprendre que c’est la femme d’un juste. En effet, même après avoir été introduite chez Pharaon, elle resta la femme du juste. Pharaon ayant fait venir Abram, lui dit: Pourquoi m’as-tu fait cela? Voyez quelles sont les paroles du roi. Pourquoi m’as-tu fait cela? dit-il. — Et que t’ai-je fait, moi étranger inconnu, poussé par la famine, à toi, roi, tyran et souverain de l’Égypte? que t’ai-je fait? Tu m’as enlevé mon épouse, tu m’as méprisé, humilié, dédaigné comme un étranger; tu n’as écouté que tes désirs déréglés et tu as voulu faire selon ton caprice. Que t’ai-je donc fait? — Tu m’as fait bien du-tort, dit le roi, et tu m’as causé beaucoup de mal. Voyez quel renversement de ce qui se passe d’ordinaire! C’est le roi qui dit au particulier: Que m’as-tu fait? Tu m’as attiré la haine et la colère de Dieu, tu m’as rendu coupable, tu m’as fait punir, ainsi que toute ma maison, de l’injure qu’on t’avait faite. Pourquoi m’as-tu fait cela? pourquoi ne m’as-tu pas dit que c’était ta femme? pourquoi m’as-tu dit que c’était ta sueur, de manière que je pusse la prendre pour femme? Ainsi, dit-il, la croyant ta sueur, je voulais l’épouser. — Mais comment as-tu su que c’était ma femme? — Je le sais par Celui-là même qui m’a puni de ma faute. Pourquoi m’as-tu fait cela, et ne m’as-tu pas dit que c’était ta femme, m’exposant à l’épouser moi-même par un crime? Je m’y disposais, croyant qu’elle était ta sueur. Voyez comme la sévérité du châtiment a ému son esprit au point de le rendre équitable et humain avec le juste! Mais sans l’action de Dieu qui adoucissait son âme et la remplissait de crainte, il se serait ensuite livré lune colère terrible, il aurait puni le juste comme l’ayant trompé, et lui aurait fait souffrir les plus cruels supplices. Il n’en fut rien: la crainte du châtiment modéra et éteignit sa colère; et il ne songea qu’à être humain envers le juste. Il réfléchit qu’un homme ordinaire n’aurait pas été aussi protégé d’en-haut. Et. maintenant voilà ta femme devant toi; prends-la et pars. Maintenant, dit-il, que je sais qu’elle n’est point ta soeur, mais ton épouse, je te la rends. Je n’ai point déshonoré votre union, je ne t’ai point privé de ta femme, mais la voilà devant toi, emmène-là, et pars.

Quelle intelligence pourrait dignement apprécier ce miracle, et quelle langue serait capable de le raconter? Une femme d’une éclatante beauté entre chez le roi tout-puissant des Égyptiens; enflammé de passion pour elle, elle en sort pure et rapporte sa chasteté intacte. Telles sont, comme je le disais d’abord, les oeuvres de Dieu, toujours étonnantes et admirables, et quand les hommes croient tout désespéré, c’est alors qu’il montre sa force invincible. N’était-ce pas une chose étonnante et admirable de voir l’homme des désirs entouré, comme d’un cercle de brebis, par des bêtes féroces qui ne lui faisaient aucun mal, et sortant de la fosse sans blessure (Dan. XIV)? de voir les trois jeunes gens séjourner dans la fournaise comme dans un champ ou un jardin, sans souffrir de la flamme, et sortir de là tels que des statues? (Dan. III.) Il n’était pas moins prodigieux, moins digne d’admiration, de voir la femme du juste renvoyée saine et sauve par le roi d’Égypte, ce despote dissolu. C’était Dieu qui avait tout conduit, Dieu qui peut toujours faire ce qui est impossible et rendre l’espoir à ceux qui désespèrent. Et maintenant, voilà ta femme devant toi, prends-la et pars. Ne pense pas que je t’aie fait injure. Si, dans mon ignorance, j’ai eu des projets coupables, j’ai compris quel défenseur tu avais; la colère qui m’a frappé m’a prouvé quelle était pour toi la bienveillance du Dieu de l’univers. Reprends donc ton épouse, et va-t-en. Maintenant le juste les faisait trembler; aussi avaient-ils pour lui une foule de prévenances, afin de se faire pardonner par le Seigneur les torts qu’ils avaient eus envers son protégé.

8. Vous voyez, mes bien-aimés, tout le prix de la patience et de la persévérance. Rappelez-vous, je vous prie, ces mots que disait le patriarche au moment d’entrer en Égypte: Je sais que tu es une belle femme; quand les Égyptiens te verront, ils me tueront et le garderont. En y réfléchissant, considérez ce qui s’est passé et admirez la patience du juste et la (224) force du Dieu de miséricorde, qui prépare au juste un départ si glorieux, après une arrivée pleine de tant de frayeurs et d’angoisses. Pharaon ordonna à ses gens d’accompagner Abram pour le conduire avec son épouse et tout ce qui leur appartenait, et Loth avec lui. Le juste revint avec beaucoup d’honneurs et de richesses, et tous ces événements servirent de leçons non-seulement aux Ègyptiens, mais à ceux qui se trouvaient sur la route et aux habitants de la Palestine. Car, voyant cet homme,. qui était parti sous la contrainte de la famine, saisi de frayeur et de tremblement, revenir maintenant avec tant d’éclat, d’abondance et d’opulence, ils apprenaient avec quelle force Dieu le protégeait. Qui a jamais vu et entendu de telles choses? Il est parti pour se soustraire aux rigueurs de la famine, et il revient comblé de richesses et de gloire. Ne vous étonnez pas trop, mes bien-aimés, ne soyez pas si surpris du fait en lui-même, réservez votre stupéfaction, votre admiration, pour notre commun Maître; c’est lui qu’il faut glorifier. Voyez que les descendants du patriarche, étant encore venus en Égypte pour fuir la famine, y supportèrent aussi la servitude et les persécutions, mais en revinrent glorieux et prospères. Telle est la sagesse de notre Seigneur! quand il a permis aux malheurs de s’accumuler, il dissipe de nouveau les nuages et ramène un calme subit et inattendu, pour nous montrer la grandeur de sa puissance. Abram partit d’Égypte, lui et sa femme, et tout ce qui lui appartenait, et Loth avec lui pour aller dans le désert. On peut appliquer ici les paroles du bienheureux David à propos de ceux qui revenaient après avoir été captifs à Babylone. Ceux qui sèment dans les larmes, moissonneront dans la joie. Au départ ils marcheront en pleurant tout en jetant leurs semences; au retour, ils marcheront dans l’allégresse en portant leurs gerbes. (Ps. CXXV, 5, 6.) Vous avez vu l’arrivée pleine d’anxiétés et de frayeurs qui allaient jusqu’à craindre la mort. Voyez maintenant ce retour plein d’honneur et d’éclat. Tout le monde respectait le juste, en Égypte aussi bien qu’en Palestine. En effet, qui n’aurait pas eu de respect pour celui que Dieu gardait ainsi et qu’il honorait d’une telle protection? Car personne n’ignorait ce qui était arrivé au roi et à sa maison. Tout avait été disposé, dans l’accroissement des épreuves du juste, pour que sa patience fût mise au grand jour et que personne n’ignorât sa vertu.

9. Vous avez vu, mes bien-aimés, quel avantage on retire des épreuves, quel est le prix de la patience. Cet homme et cette femme, l’un déjà vieux, l’autre déjà âgée, vous avez vu tout ce qu’ils montraient de résignation, de courage, de tendresse mutuelle et d’affection conjugale. Imitons-les tous et ne nous irritons jamais; ne croyons pas que Dieu nous délaisse et nous dédaigne parce que nous sommes assaillis d’épreuves; au contraire, regardons-les comme la meilleure preuve de l’intérêt que Dieu nous porte. En effet, si nous sommes chargés d’un lourd fardeau de péchés, nous pourrons l’alléger par notre persévérance et notre bonne volonté; s’il est moins pesant, nous parviendrons à l’alléger encore avec la grâce d’en-haut, pourvu que nous le supportions sans murmurer. En effet, notre Dieu est généreux et s’intéresse à notre salut; s’il nous exerce comme dans une arène et nous fait lutter avec les tentations, c’est afin qu’après avoir déployé nos propres forces, nous soyons plus dignes de sa protection. Puisque nous savons qu’il en est ainsi, ne nous laissons pas aller au découragement dans les épreuves, ni au chagrin dans les tribulations, mais réjouissons-nous, comme saint Paul. Maintenant, dit-il, je me réjouis dans les tribulations. (Col. I. 24.) Voyez quelle bonne disposition d’esprit! S’il se réjouissait dans les tribulations, comment pouvait-il jamais se chagriner? Et si ce qui attriste les autres était pour lui un sujet de joie, voyez,je vous prie, comme son âme était bien préparée à tout. Et pour vous persuader qu’il nous est indispensable, pour jouir des biens qui nous sont promis et pour mériter le royaume des cieux, de marcher dans cette vie au milieu des tribulations, écoutez ce que disent les apôtres aux nouveaux convertis. Et après avoir instruit plusieurs disciples, ils retournèrent à Lystra, à Iconie et à Antioche, fortifiant l’esprit de leurs disciples, les exhortant à persévérer dans la foi et leur représentant qu’il faut passer à travers bien des tribulations pour arriver au royaume des cieux. (Act. XIV, 21, 22.)

Quelle sera donc notre excuse si nous refusons de supporter avec courage, constance et reconnaissance, toutes celles qui se présenteront, quand nous voyons que nous ne pouvons parvenir au royaume des cieux sans marcher dans cette voie? Car, pour reconnaître qu’il n’y a rien de. nouveau ni d’extraordinaire dans (225) les tribulations qui attendent le juste sur le chemin de cette vie, écoutez ce que dit le Christ: Dans le monde vous aurez des tribulations, mais prenez courage. (Jean, XVI, 33.) Pour ne pas abattre, en parlant d’afflictions, il s’empresse de relever le courage, et promet de fortifier par sa grâce. Mais prenez courage, j’ai vaincu le monde. C’est moi; dit-il, qui allégerai vos peines, qui ne vous laisserai pas submerger par le flot des tentations, qui vous tracerai le chemin pour en sortir, et qui ne vous laisserai pas charger d’afflictions au delà de vos forces. Pourquoi cette tristesse, ce chagrin, cette impatience, cet abattement? Si nous employons selon nos forces les armes dont nous disposons, je veux dire la. patience, la constance et la persévérance, est-ce que Dieu permettra jamais que nous soyons confondus? est-il une position si désespérée que ne puisse rétablir la sagesse de notre Maître? Faisons donc usage de nos propres ressources et ayons une foi sincère, sachant tout ce que peut le protecteur de nos âme. Et certes, il sait mieux que nous ce qui convient, lui qui disposera tout pour sa gloire et notre avantage. Ainsi nous obtiendrons la récompense de notre patience, et nous serons honorés de sa bonté, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui, ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Bravo à http://www.abbaye-saint-benoit.ch/bibliotheque.htm pour l’édition numérique originale des oeuvres complètes de Saint Jean Chrysostome - vous pouvez féliciter le père Domini que qui a accompli ce travail admirable par un email à portier@abbaye-saint-benoit.ch pour commander leur cd-rom envoyez 11 Euros à l’ordre de Monastère saint Benoit de Port-Valais Chap elle Notre-Dame du Vorbourg CH-2800 Delémont (JU)

Homélies sur la Genèse (3)

Homélies tome 5 (reprise 2)

TRENTE-TROISIÈME HOMÉLIE. « Abram était très-riche en troupeaux, en argent et en or. Et il revient au lieu d’où il était parti, au au désert jusqu’à Béthel, jusqu’à la place où était auparavant sa tente entre Béthel et Angi à la place de l’autel qu’il avait dressé là autrefois. » (Gen, XIII, 2-4.) *

TRENTE-QUATRIÈME HOMÉLIE. « Le Seigneur dit à Abram après qu’il se fut séparé de Loth: Lève les yeux à partir de la place où tu es maintenant, au nord et au midi, à l’orient et vers la mer, car toute cette terre que tu vois, je te la donnerai. ». (Gen. XIII, 14, 15). *

TRENTE-CINQUIÈME HOMÉLIE. « Il arriva pendant le règne d’Amarphath, roi de Senaar, qu’Arioch, roi; d’Elasar et Chodolgomor roi d’Elam, et Tarthac, roi des Nations, firent la guerre contre le roi de Sodome. » (Gen. XIV, 1, 2.) *

TRENTE-SIXIÈME HOMÉLIE. Après ces paroles, la voix du Seigneur fut adressée à Abram pendant une vision dans la nuit, disant: « Ne crains rien, Abram, je te protège, ta récompense sera grande. » (Gen. XV, 1.) *

TRENTE-SEPTIÈME HOMÉLIE. Dieu dit à Abram: « Je suis le Dieu qui t’ai tiré du pays des Chaldéens, pour te donner cette terre, afin que tu la possèdes. — Et il répondit: Seigneur, mon Maître, à quoi reconnaîtrai-je que je dois la posséder? » (Gen. XV, 7.) *

TRENTE-HUITIÈME HOMÉLIE. Sara, la femme d’Abram ne lui donnait pas d’enfant, mais elle avait une servante égyptienne, nommée Agar. (Gen. XVI. 1) *

TRENTE-NEUVIÈME HOMÉLIE. Quand Abraham eut quatre-vingt-dix-neuf ans, Dieu lui apparut (Gen. XVII, 1.) *

QUARANTIÈME HOMÉLIE. Et Dieu dit à Abraham: « Sara ta femme ne s’appellera plus Sara, mais Sarra sera son nom. » (Gen, XXII, 1.)

QUARANTE-UNIÈME HOMÉLIE. Dieu apparut à Abraham, près du chêne de *

Mambré, lorsqu’il était assis à la porte de sa tente à midi. (Gen. XVIII, 1). *

QUARANTE-DEUXIÈME HOMÉLIE. Ces hommes s’étant donc levés de ce lieu, tournèrent les yeux vers Sodome et Gomorrhe. (Gen. XVIII, 18.) *

QUARANTE-TROISIÈME HOMÉLIE. Les deux anges vinrent à Sodome, le soir. (Gen. XIX, 1.) *

QUARANTE-QUATRIÈME HOMÉLIE. Or, Abraham s’étant donc levé le matin vint au lieu où il avait été auparavant avec le Seigneur. (Gen. XIX, 27,1) *

QUARANTE-CINQUIÈME HOMÉLIE. « Abraham étant parti de là pour aller du côté du midi, habita Cadés et Sur, et il alla à Gérara, pour y demeurer quelque temps. » (Gen. XX, 1) *

QUARANTE-SIXIÈME HOMÉLIE. Sara dit: « Qui annoncera à Abraham que Sara nourrit, un enfant de son lait; que j’ai enfanté un fils dans ma vieillesse? » (Gen. XXI, 7.) *

1. Après la 32e homélie, le commentaire sur la Genèse aurait été interrompu à l’occasion des fêtes de la semaine sainte et dés fêtes subséquentes, l’orateur reprend donc le fil rompu de ses instructions en résumant la 32° homélie et se dispose à continuer. — 2. Séparation d’Abraham et de Lot causée par l’excès de leurs richesses. Douceur d’Abraham. — 3-4. Il cède à son neveu le choix de la contrée où il voudra s’établir, pour lui il prendra celle qu’il lui laissera. — 5. Exhortation.

1. Quand je vois aujourd’hui votre concours empressé et votre ardent désir de m’entendre, je veux acquitter la dette que j’ai contractée envers votre charité. Peut-être l’avez - vous oubliée depuis le temps qui s’est écoulé et parce que, dans l’intervalle, je vous ai parlé d’autre chose; car les fêtes les plus saintes ont interrompu l’ordre de nos discours. En effet, quand on célébrait la croix de Notre-Seigneur, il, n’était pas convenable de traiter un autre sujet le festin spirituel devait être approprié à la circonstance. Aussi quand est venu le jour où il s’agit de la trahison de Judas, nous nous sommes pliés à l’occasion, pour laisser de côté la suite de nos instructions, et nous nous sommes déchaînés contre le traître, puis nous avons parlé de la croix. Ensuite, lorsqu’est arrivé le jour de la résurrection, il fallait signaler à votre charité. la résurrection de Notre-Seigneur et vous la démontrer les jours suivants par les miracles qui l’ont accompagnée. Puis ayant pris le commencement des Actes (225) des Apôtres, nous vous en nourrissions chaque jour en exhortant par des instructions fréquentes et quotidiennes ceux qui avaient reçu récemment la grâce du baptême.

Maintenant, je dois me rappeler ma dette et vous satisfaire. Vous-mêmes pourriez n’y plus songer, distraits que vous êtes par mille soins, à propos de votre femme, de vos enfants, de la nourriture quotidienne et d’une foule d’autres intérêts de la vie; mais nous, qui n’avons aucun de ces embarras, nous vous rappelons cette dette et nous nous préparons à la payer. Ne vous étonnez pas si nous le faisons avec tant de bonne volonté. Une obligation de cette nature diffère des obligations pécuniaires, que le débiteur n’acquitte jamais de bon coeur, sachant qu’il diminue ses biens et augmente ceux du créancier. Il n’en est pas de même pour une dette spirituelle telle que celle-ci; plus le débiteur paye, plus il s’enrichit en même temps que les créanciers. Voilà pourquoi d’un côté on ne montre guère de bonne volonté, tandis que de l’autre côté il y a tout profit à payer comme à être payé. C’est ce que saint Paul dit sur la charité: Ne soyez redevables à personne, si ce n’est de vous aimer les uns les autres. (Rom. XIII, 8.) Cela veut dire qu’une pareille dette dure toujours, même après avoir été payée.

Vous devez aussi vous tenir prêts à recevoir ce paiement, car cela enrichira vos débiteurs et leur permettra de vous être plus utiles. Ainsi, puisque la nature de cette dette est telle que plus on dépense plus l’on devient opulent soi-même, achevons de nous acquitter, écoutez avec la même bonne volonté que nous mettrons à parler, pour que votre attention soit notre récompense. En quoi consiste donc cette dette? Vous savez et vous vous rappelez, quand nous avons parlé du patriarche, que nous vous avons raconté son arrivée en Égypte à la suite d’une famine, l’enlèvement de Sara par Pharaon, l’indignation de Dieu ainsi que l’affliction dont il frappa Pharaon et sa maison pour protéger le juste, et le retour glorieux du patriarche en quittant l’Égypte. En effet, Pharaon ordonna à ses gens de conduire Abram et son épouse avec tout ce qu’il possédait, et Loth avec eux. Abram sortit donc d’Égypte, lui et sa femme et tout ce qu’il possédait, et Loth avec lui, pour aller dans le désert. Après ce discours nous avons interrompu ces instructions pendant quelque temps pour traiter des sujets exigés parles circonstances. Il faut donc maintenant nous rattacher à ce qui précède et le réunir en un seul corps avec ce qui nous reste à dire, afin de conserver à ces instructions le caractère de l’unité. Mais, pour tout éclaircir, il faut exposer à votre charité l’origine et l’enchaînement de la lecture qui vous a été faite. Abram était très-riche en troupeaux, en argent et en or. Il revint d’où il était parti, au désert, jusqu’à Béthel, jusqu’à la place où il avait dressé sa tente autrefois, entre Béthel et Agga, à l’endroit où il avait d’abord élevé un autel: et là Abram invoqua le nom du Seigneur Dieu. Ne passons point légèrement sur cette lecture, mais voyons clairement l’exactitude des saintes Écritures qui ne nous racontent rien de superflu. Abram était très-riche. Voyez d’abord que cette indication ne nous est pas donnée inutilement et sans raison, car c’est la première fois que l’on signale sa richesse et il n’en a pas encore été question. Pourquoi cela? Pour montrer la prudence et la sagesse de Dieu, et la puissance infinie qu’il déploya en faveur du juste. Celui-ci, forcé de voyager en Égypte à cause de la famine qu’il ne pouvait plus supporter au pays de Chanaan, devint subitement riche et même extrêmement riche, et non-seulement en troupeaux, mais en or et en argent.

2. Remarquez-vous quelle est la providence de Dieu? Le juste est parti pour se soustraire à la famine et il est revenu, non-seulement délivré de la famine, mais comblé de richesse et de gloire, et tout le monde put voir qui il était. Par la suite les habitants de Chanaan ont mieux connu ses vertus, en observant un changement si subit et en voyant revenir avec tant de trésors celui qui était parti pour l’Égypte comme un étranger, un fugitif et un vagabond. Considérez encore que l’opulence et la prospérité ne lui inspirèrent ni vanité ni paresse: il retourna à l’endroit même qu’il habitait avant d’aller en Égypte. Il alla au désert jusqu’à l’endroit où il avait dressé sa tente autrefois, à la place où il avait d’abord élevé un autel, et invoqua le nom du Seigneur Dieu. Réfléchissez, je vous prie, combien il aimait la paix et la tranquillité, et quel zèle il avait pour le culte de Dieu. Il se rendit au même endroit où il avait élevé un autel et où il avait invoqué le nom de Dieu, accomplissant ainsi, bien des siècles à l’avance, ce qui a été dit par David: J’ai choisi d’être humilié dans la maison de (227) mon Dieu, plutôt que d’habiter les terres des pécheurs. (Ps. LXXXIII, 11.) Il aimait mieux,pour invoquer le nom de Dieu, les déserts que les cités. Il savait, en effet, il savait que la grandeur des villes ne consiste pas dans la beauté des édifices, ni dans la multitude des citoyens, mais dans la vertu des habitants; dans la vertu qui faisait qu’un désert, honoré de la présence du juste, valait mieux que toutes les villes, et brillait plus que les pays les plus peuplés de la terre.

Loth, qui accompagnait Abram, avait aussi des brebis, des boeufs et des troupeaux: et le pays ne pouvait les contenir ensemble: ce qu’ils possédaient était trop considérable pour qu’ils pussent vivre ensemble. Non-seulement les biens du patriarche étaient augmentés, mais Loth aussi avait des brebis, des boeufs et des troupeaux. Peut-être en devait-il une partie à la libéralité d’Abraham, et d’autres lui avaient donné le reste par égard pour le patriarche. Et le pays ne pouvait les contenir ensemble parce que ce qu’ils possédaient était trop considérable. Vous voyez que l’excès même de la richesse devint bientôt une cause de séparation et un instrument de division capable de troubler la concorde et de rompre les liens de parenté. Il survint une dispute entre les bergers d’Abram et ceux de Loth. Les Chananéens et les Phérézéens habitaient le pays. Voyez comment commence la division entre parents. Tout le mal vient de la méchanceté des serviteurs. Il survint une dispute entre les bergers. Ils furent l’occasion de la dissension, ils détruisirent la concorde par leur imprudence et leur stupidité. Les Chananéens et les Phérézéens habitaient ce pays. Pourquoi ce renseignement? Après avoir dit: le pays ne pouvait les contenir ensemble, la sainte Écriture a voulu aussi nous en dire la raison: le pays ne pouvait les contenir, parce qu’il était déjà occupé par ces peuples. Mais nous voyons comment ce pieux patriarche éteint par sa douceur l’incendie prêt à s’allumer. Abram dit à Loth: Qu’il n’y ait pas de dispute entre toi et moi, ni entre les bergers et les miens, car nous sommes frères. Voyez quel excès de modestie, quelle conduite sublime! Lui, le plus âgé, le plus respectable, appelle frère le fils de son frère, il l’élève à sa hauteur et en fait son égal, en disant: Qu’il n’y ait pas de dispute entre toi et moi, ni entre tes bergers et les miens. Cela serait indigne de nous, dit-il, puisque nous sommes frères. Vous voyez qu’il accomplit cette loi de l’Apôtre: C’est déjà un tort de votre part d’avoir des procès. Pourquoi n’endurez-vous pas plutôt quelque injustice, quelque dommage? Mais vous-mêmes causez des injustices et des dommages, et cela à vos frères. (I Cor. VI, 7.) Le patriarche réalisait tout cela par ses actions; quand il disait: Qu’il n’y ait pas de dispute entre tes bergers et les miens, parce que nous sommes frères. Est-il une âme plus pacifique? C’est avec raison que je disais en commençant qu’il aimait le calme et le repos, et cette raison lui avait fait préférer le désert aux pays habités. Observez maintenant que, du moment où il voit les bergers se quereller, il cherche à éteindre, dès son origine, l’incendie qui allait s’allumer, et apaise la dispute. Il devait, lui qui avait ’été choisi pour être un exemple de sagesse aux peuples de la Palestine, ne donner prise sur lui dans aucune occasion, mais se faire entendre à tous d’une manière plus éclatante que le son de la trompette, au moyen de sa douceur, et les forcer tous à imiter sa vertu. Qu’il n’y ait pas de dispute entre toi et moi, ni entre tes bergers et les miens, car nous sommes frères. Quoi de plus doux que ces mots: Entre toi et moi?

3. Observez comment il parle comme d’égal à égal. Cependant je pense que la dispute avait commencé parce que les bergers du patriarche se regardaient comme ayant plus de droits que ceux de Loth. Mais le juste fait tout avec impartialité, montrant jusqu’où va sa sagesse, afin de prouver, non-seulement à ses contemporains, mais à toute la postérité, qu’on ne devait jamais laisser se répandre et se fortifier des disputes de cette nature. Car cette querelle entre serviteurs est honteuse pour les maîtres; on ne s’en prend pas aux domestiques, les maîtres sont responsables de tout. Est-il raisonnable que des hommes qui sont frères, de la même nature, de la même famille, qui ne sont ici-bas qu’en passant, s’abandonnent à de pareilles hostilités, lorsqu’ils devraient tous se donner, les uns aux autres, l’exemple de la bienveillance, de la douceur et de la sagesse: Je dis cela pour ceux qui se croient à l’abri de tout reproche lorsqu’ils permettent à ceux qui leur appartiennent, sous prétexte de cette liaison, de piller, de tromper, de causer mille maux dans les villes et dans les campagnes et d’enlever aux voisins un champ ou une maison, en montrant pour dé tels hommes une faveur particulière. Quoi que cette oeuvre (228) d’iniquité ait été accomplie par un autre que par vous, cependant vous y avez participé, non-seulement parce que vous y avez applaudi, croyant que votre puissance et vos richesses s’en augmenteraient, mais parce que vous n’avez pas empêché de commettre ces injustices. Car celui qui peut empêcher une injustice et qui ne le fait pas est aussi coupable que celui qui la commet.

Ainsi, je vous en supplie, ne nous faisons point illusion à nous-mêmes, mais évitons nous-mêmes les rapines et les fraudes, et habituons nos serviteurs à ne rien faire de semblable. En effet, leurs fautes ne nous laissent point innocents, mais nous rendent, au contraire, plus coupables; c’est pour nous plaire qu’ils compromettent leur salut et qu’ils sont audacieux dans leurs méfaits: aussi nous entraînent-ils dans leur perte. Au contraire, si nous voulons être vigilants et attentifs, nous éviterons ces cruelles conséquences en les détournant de leurs mauvais desseins. N’usez donc pas de ces excuses frivoles: cela ne me regarde pas. Ai-je rien dérobé? Je ne sais rien; c’est la faute d’un autre,. je ne m’en suis pas mêlé. Ce sont là des prétextes et du verbiage. Si vous voulez prouver que vous n’avez trempé en rien dans cette iniquité, que vous n’avez pas favorisé cette oeuvre de spoliation, revenez sur ce qui s’est fait, donnez satisfaction à celui qui a été dépouillé, rendez ce qu’on a pris. Alors vous serez à l’abri de tout reproche, vous donnerez une leçon salutaire à celui qui a commis la faute, en lui montrant qu’il a agi contre vos intentions, et vous sauverez la victime du désespoir et de la ruine.

Qu’il n’y ait pas de dispute entre toi et moi, ni entre tes bergers et les miens, parce que nous sommes frères. Voyez quelle douceur, quelle bonté! Écoutez la suite, afin de savoir jusqu’où elles pouvaient aller. Toute la terre est devant toi; sépare-toi de moi: si tu vas à droite, j’irai à gauche; si tu vas à gauche, j’irai à droite. Voyez quelle modération, quel excès d’abnégation chez le juste! Mais avant tout, mes bien-aimés, considérez quelles sont les suites funestes des richesses et comme elles donnent facilement naissance à la discorde! Ses troupeaux s’étaient multipliés, ainsi que tous ses biens, et tout à coup la concorde est rompue: la paix et les liens de l’amitié font place aux querelles et à la haine. En effet, où l’on discute du tien et du mien, là se trouvent les querelles et la haine: là où l’on n’y songe pas sont la paix et la concorde. Pour vous en assurer, écoutez ce que dit saint Luc à propos des nouveaux convertis: Ils n’avaient qu’un coeur et qu’une âme. (Act. IV, 32.) Ce n’est point qu’ils n’eussent qu’une seule âme, puisqu’ils avaient des corps différents, mais c’est pour nous montrer combien leur concorde était étroite. Si le juste n’avait pas eu beaucoup de:patience et de sagesse, il se serait fâché et aurait dit à Loth: Quelle est cette extravagance? Tes serviteurs ont osé ouvrir la bouche contre ceux qui exécutaient mes ordres? Ils n’ont donc pas songé à la différence qu’il y a entre nous? D’où te vient l’abondance dont tu jouis? ne m’en es-tu pas redevable? N’est-ce pas moi qui t’ai présenté aux yeux des hommes, qui ai été tout pour toi, qui t’ai tenu lieu de père? Et voilà comment tu me récompenses de mes bienfaits 1 Est-ce là ce que je devais attendre en t’emmenant partout avec moi? A défaut de reconnaissance, n’aurais-tu pas dû respecter ma vieillesse et mes cheveux blancs? Mais tu as laissé tes bergers attaquer les miens, sans réfléchir que ces insultes retombent sur moi, et tu es responsable de ce que font tes serviteurs.

4. Mais il ne conçut même pas une seule de ces pensées; il les écarta toutes sans songer à autre chose qu’à éteindre l’incendie que cette querelle devait faire naître et à se séparer à l’amiable. Toute la terre, dit-il, n’est-elle pas devant toi? Sépare-toi de moi; si tu vas â gauche, j’irai à droite; si tu vas à droite, j’irai à gauche. Vous voyez quelle est la douceur du juste. Il prouve par ses actions qu’il n’agit pas ainsi de lui-même et qu’il ne se sépare point volontairement, mais qu’il y est forcé par cette dispute, afin que sa maison ne soit pas en guerre perpétuelle. Voyez comment il calme la colère de son neveu, lui laisse choisir ce qu’il veut et lui propose toute la terre, en lui disant: Toute la terre n’est-elle pas devant toi? Choisis à ton gré, et je prendrai avec grand plaisir ce dont tu ne voudras pas. Le juste montre ici une grande modération: il craint, avant tout, d’être à charge à son neveu; c’est comme s’il lui disait: Puisque tout cela est arrivé malgré moi, il faut que nous nous séparions pour faire cesser les disputes; aussi je te laisse le maître de choisir, je te donne tout pouvoir pour prendre la terre que tu estimeras la meilleure et me laisser l’autre. Jamais (229) un frère a-t-il agi avec son frère jumeau comme le patriarche avec le fils de son frère? S’il avait commencé par choisir pour lui, et qu’ensuite il eût abandonné le reste à son neveu, n’aurait-ce pas été déjà un grand bienfait? Mais il voulait donner un grand exemple de vertu et satisfaire les désirs du jeune homme, pour ne lui laisser aucun regret de cette séparation; aussi en lui donnant toute facilité, il lui dit: Toute la terre est devant toi, sépare-toi de moi, et choisis la terre que tu voudras. Son neveu, ainsi comblé de ses bontés, aurait dû lui rendre la pareille et l’engager à choisir lui-même. En effet, il est naturel à tous les hommes, quand ils voient que leurs adversaires s’efforcent d’arriver au premier rang, de ne pas vouloir rester au-dessous; mais si quelqu’un paraît céder et semble, par la modestie de son langage, nous laisser tout pouvoir, nous abandonnons nous-mêmes nos prétentions comme par égard pour tant de douceur, et nous lui laissons à notre tour tout pouvoir, quand même nous discuterions avec un inférieur. Voilà donc ce que Loth aurait dû faire avec le patriarche Noé; mais comme il était plus jeune et plus ambitieux, il accepta l’offre qu’on lui faisait et il fit son choix.

Loth, levant les yeux, vit toute la plaine du Jourdain, qui était, avant que Dieu eût détruit Sodome et Gomorrhe, arrosée comme le jardin de Dieu et comme l’Égypte, jusqu’à Zogora. Loth choisit toute la terre autour du Jourdain et s’en alla vers l’Orient, et les deux frères furent séparés l’un de l’autre. Vous avez vu quelle était la vertu du juste; il ne laisse pas même pousser la racine du mal, mais dès qu’elle paraît il l’arrache et la détruit; tout cela avec beaucoup de douceur, en montrant qu’il méprisait tout excepté la vertu, et en déclarant à tous qu’il préférait la paix et la concorde à toutes les richesses. Pour que personne ne pût accuser le juste d’agir mal à l’égard de Loth en refusant d’habiter avec un homme qu’il avait fait sortir de sa maison et de son pays, pour que personne ne crût qu’il prenait ce parti par inimitié plutôt que, par amour pour la paix, il lui permit de choisir et ne trouva pas mauvais que celui-ci profitât de la permission, afin que tout le monde pût comprendre qu’il n’avait pas d’autre but que la paix et la charité! Du reste, il se préparait encore un autre mystère, également instructif, et qui devait, par les événements eux-mêmes, prouver à Loth qu’il s’était trompé dans son choix, montrer aux gens de Sodome la vertu de Loth et accomplir, après cette séparation, la promesse faite au patriarche: Je te donnerai cette terre, à toi et à ta race; c’est ce que nous verrons bientôt et que l’Écriture sainte nous éclaircira.

Et Abram, dit-elle, habita la terre de Chanaan. Loth alla dans la ville, sur le fleuve, et mit sa tente parmi les Sodomites. Les gens de Sodome étaient extrêmement pervers et pécheurs en face de Dieu. Vous voyez que Loth considérait seulement la nature de la terre, sans s’inquiéter de la perversité des habitants. Cependant, quel bien peut-on attendre, dites-moi, même dans un pays riche et fertile, si les habitants ont des moeurs infâmes? Au contraire, quel mal peut-on craindre, même dans un désert stérile,. si les habitants sont vertueux? Le premier de tous les biens est la bonté des habitants. Mais Loth ne regarda qu’une chose, la fertilité de la terre. Or, l’Écriture sainte, voulant nous indiquer tout ce qu’il y avait de mauvais chez ce peuple, nous dit: Les gens de Sodome étaient extrêmement pervers et pécheurs en face de Dieu. Non-seulement pervers, mais pécheurs, et non-seulement pécheurs, mais encore en face de Dieu, c’est-à-dire que leurs péchés étaient innombrables et leur iniquité immense; aussi elle ajoute: extrêmement pécheurs en face de Dieu. Voyez-vous l’étendue de leur méchanceté? Voyez-vous le danger qu’il y a à choisir légèrement et à ne pas considérer ce qui convient? Voyez-vous enfin combien il est avantageux d’être modéré, de céder la première place et de se contenter de la seconde? Nous reconnaîtrons par la suite de ces instructions que celui qui avait choisi le premier n’en a retiré aucun profit, et que celui qui a pris la dernière part a vu sa prospérité s’accroître de jour en jour, que ses richesses se sont augmentées de tous côtés et que toute la terre a eu les yeux sur lui.

5. Mais, pour ne pas prolonger cette explication, je m’arrête ici et je la continuerai dans le prochain discours, en vous suppliant d’imiter le patriarche et de ne jamais désirer la première place. Obéissez à saint Paul qui nous dit: Honorez-vous les uns les autres (Rom. XII, 10), afin d’être supérieurs à vous-mêmes; mais cherchez à être toujours au dernier rang. En effet, c’est là ce qui nous élève au premier, comme le dit le Christ: Celui qui s’abaisse sera (230) élevé. (Luc, XVIII, 11, et XIV, 11.) Vérité incomparable! Si nous cédons la meilleure part à un autre, nous en sommes plus glorifiés; si nous préférons les autres à nous, c’est ce qui nous honore le plus. Aussi, je vous en conjure, efforçons-nous d’imiter l’humilité du patriarche, et cherchons, nous qui vivons dans la grâce, à suivre les traces d’un homme qui a montré tant de sagesse, même avant la loi. C’était une véritable humilité, celle que cet homme admirable montra envers celui qui lui était bien inférieur, non-seulement au point de vue de la vertu, mais encore de l’âge et de tout le reste. Songez que le vieillard a cédé au jeune homme, l’oncle au neveu, l’homme que Dieu avait comblé de faveurs à celui que ne recommandait aucune grande action: Voici encore ce qu’il faut ajouter: ce que le jeune homme aurait dû dire au vieillard, à son oncle, c’est le patriarche qui l’avait dit au jeune homme. Apprenons donc à honorer d’autres personnes que nos supérieurs ou nos égaux. Cela ne serait point de l’humilité: faire ce qu’il faut faire, ce n’est pas de l’humilité; mais un devoir. La véritable humilité consiste à céder à ceux qui sont au-dessous de nous, et à préférer à nous ceux qui paraissent nos-inférieurs. Si nous réfléchissons, nous penserons que personne ne nous est inférieur, mais nous croirons que tout le monde nous surpasse. Et je ne parle pas ainsi seulement pour nous, qui sommes plongés dans une infinité de péchés, mais celui-là même qui aurait conscience d’avoir fait mille bonnes actions, s’il ne se regardait pas en même temps comme le dernier des hommes, toutes ses bonnes actions ne lui serviraient à rien. La véritable humilité consiste à s’effacer, s’abaisser et se modérer quand on a des occasions de s’élever. C’est le moyen de s’élever à la véritable grandeur, d’après la promesse du Seigneur: Celui qui s’abaisse sera élevé. (Luc, XIV, 11.) Efforçons-nous donc, je vous prie, de nous élever jusque-là par notre humilité, afin d’obtenir du Seigneur les mêmes grâces que ce juste, et de mériter les mêmes biens ineffables, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Eloge de la douceur. — 2. Explication du passage de l’Écriture qu’on vient de lire. Dieu est si satisfait de la conduite qu.Abram a tenue à l’égard de Loth, qu’à peine Loth s’est-il éloigné que Dieu vient donner à Abram sa récompense. — 3. Imitons Abraham; voici un pauvre, ne perdons pas une si belle occasion, donnons-lui l’aumône et Dieu nous rendra un « royaume dans le ciel. Dieu diffère l’accomplissement de sa promesse pour exercer la vertu du juste; avant de donner un enfant à Sara; il attend qu’elle ait humainement perdu l’espoir d’en avoir, pour mieux faire éclater sa puissance. — 4. Grandeur de la promesse que Dieu vient de faire à Abram. Abram va planter sa tente au pied du chêne de Membré. — 5-6. Exhortation à la constance dans la foi.

1. Vous avez appris hier, mes bien-aimés, combien le patriarche avait d’humilité et de douceur. En effet, il était extraordinaire de voir ce vieillard, auquel Loth devait tant de bienfaits, si favorisé du Maître de l’univers, traiter d’égal à égal avec un jeune homme, avec son neveu, au point de lui céder l’avantage, de prendre ce qu’il laissait, afin de tout faire pour éviter la guerre et supprimer toute cause de dispute. Cherchons tous à l’imiter, ne publions jamais nos louanges, ne tombons jamais dans l’orgueil. Ne nous distinguons que par notre modestie, efforçons-nous de passer pour inférieurs aux autres, en oeuvres et en paroles, ne combattons jamais ceux qui nous ont fait tort quand même nous les aurions comblés de nos bienfaits (c’est là le comble de la sagesse): ne nous fâchons d’aucune injure, même si elle vient de la part des inférieurs, mais apaisons toute colère par notre calme et notre douceur. Il n’y a rien qui montre plus de puissance et de force. C’est ainsi que notre âme parvient à être parfaitement tranquille, c’est là ce qui la maintient au port, pour ainsi dire, et facilite notre bonheur et notre repos. Voilà pourquoi le Christ nous donne ce divin précepte: Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez du repos pour vos âmes. (Matth. II, 29.) Car rien ne rend mieux à l’âme le repos et la tranquillité que la douceur et la modestie. Un-diadème honore moins celui qui le porte; l’illustration et la gloire n’ont rien qui vaille autant. Est-il, en effet, un plus grand avantage que d’être délivré d’une guerre civile? L’extérieur a beau être en paix avec nous, ou même nous être soumis, si le trouble dé nos pensées cause à l’intérieur des tumultes et des séditions, à quoi nous servira la paix extérieure? de même, que peut-il arriver de plus déplorable pour une ville, malgré tous ses murs et ses retranchements, que d’avoir des traîtres dans son sein? Je vous conjure donc, de songer avant tout à calmer le trouble de votre âme, à la mettre en repos et à la délivrer de tous ses dégoûts, afin que vous-mêmes puissiez être tranquilles et doux pour ceux qui vous approchent. En effet, on reconnaît surtout un homme raisonnable à ce qu’il est calme, facile à vivre, doux, modeste et tranquille; s’il ne se laisse pas entraîner comme un esclave par la (232) colère ou par d’autres passions; si la raison tempère son impétuosité naturelle, et l’empêche de tomber au rang des bêtes privées de sens. Et pour vous faire comprendre quelle est la force de la tranquillité et de la douceur, vertu qui peut à elle seule, si elle est pratiquée convenablement, mériter des louanges infinies, considérez que c’est elle qui est le plus célébrée chez le bienheureux Moïse et qui lui tresse la plus belle couronne. Moïse était le plus doux des hommes de la terre. (Nomb. XII, 3.) Vous voyez qu’un si grand éloge ne laisse aucun homme au-dessus de lui et même le met au-dessus des autres hommes. L’Écriture dit encore de David: Souvenez-vous, Seigneur, de David et de toute sa douceur. (Ps. CXXXI, 1.) C’est par là que notre patriarche a encore obtenu plus de bienveillance d’en-haut, et qu’en cédant ce qu’il possédait, il en a été récompensé et au delà, par la bonté de Dieu. Vous le saurez bientôt, quand vous aurez entendu la suite de l’instruction d’hier, et que nous aurons exposé à votre charité l’explication de la lecture qui vous a été faite. En effet, le patriarche, ayant eu l’extrême condescendance de laisser Loth choisir la meilleure part, se contente de la moins bonne afin d’éviter toute discussion; voyez maintenant quelle récompense Dieu lui donne, et comment il l’indemnise des richesses qu’il avait méprisées en lui rendant bien plus encore. Car tel est pour nous le Seigneur. Si nous lui sacrifions la moindre chose, il nous la rendra avec usure, et sera si libéral que tout ce que nous avons fait ne sera rien en comparaison de ses bienfaits.

2. Voilà ce que chacun peut observer à l’occasion de tout acte de vertu qu’il accomplit. Estil, dites-moi, rien de moins précieux que deux oboles? Cependant pour avoir mis deux oboles dans le tronc des aumônes, cette veuve est restée célèbre depuis cet instant jusqu’à présent. (Luc, XXI, 3.) Mais pourquoi parler de deux oboles? Celui qui offre un verre d’eau froide en sera grandement récompensé, car Dieu couronne toujours l’intention de la vertu. Cela se voit encore à propos de l’assiduité dans les prières. S’il voit quelqu’un qui l’approche avec ferveur, il lui dit aussitôt: Je viens à toi tandis que tu parais encore. (Isaïe, LXV, 24.) Si cette assiduité ne se ralentit pas, si les prières sont faites avec un saint désir et une véritable ferveur, il les exauce et les couronne avant qu’elles soient formulées; c’est ce que le Seigneur a fait à l’égard de la Chananéenne. Quand il vit son énergie et sa persévérance infatigable, il l’exalta et la couronna, pour ainsi dire, par ses éloges, au point de la rendre illustre aux yeux de toute la terre, et dépassa encore ses prières par sa générosité. Car après avoir dit O femme, ta foi est grande! il ajouta: Qu’il soit fait comme tu le désires. (Mat. XV, 28.). Et si nous voulions prendre tous les exemples que nous offrent les saintes Écritures, nous y trouverions partout les preuves de la bonté dif Seigneur. Aussi le patriarche, sachant bien que celui qui cède quelque chose obtient davantage, ainsi que vous l’avez vu hier, accorda tout à Loth et prit le pays le moins avantageux pour supprimer toutes les occasions de dispute, et faire renaître, par la force de sa vertu, le calme dans la maison. Mais voyons, par ce que l’on vient de lire, quelles récompenses il a reçues de Dieu pour tant de douceur.

Dieu dit à Abram, après qu’il se fut séparé de Lot: Lève les yeux à partir de la place où tu es maintenant, au nord, au midi, à l’orient et vers la mer: car toute cette terre que tu vois, je te la donnerai, ainsi qu’à ta race, jusqu’à la fin des siècles. Voyez avec quelle promptitude Dieu protège et récompense le juste. Voulant nous montrer combien la bonté de Dieu appréciait l’humilité du patriarche, l’Écriture sainte, après avoir dit que Loth s’était séparé de lui, pour aller dans le pays qu’il avait choisi comme plus avantageux, ajoute immédiatement: Le Seigneur dit à Abram. Ensuite, pour nous bien faire comprendre qu’il est récompensé de sa conduite avec Loth, elle dit encore: Dieu dit à Abram, après qu’il se fut séparé de Loth; comme s’il lui eût parlé ainsi: Tu as eu assez de condescendance pour laisser à ton neveu la terre la plus avantageuse tu as montré une grande humilité, et tu as assez tenu à la paix pour tout faire dans le but d’éviter les disputes; reçois donc les preuves de ma munificence: Lève tes yeux à partir de l’endroit où tu es maintenant, du côté de l’aquilon et du midi, de l’orient et de la mer toute cette terre que tu vois, je te la donnerai, ainsi qu’à ta race, jusqu’à la fin des siècles. Voyez-vous combien cette-récompense est encore supérieure aux actions qui l’ont méritée? Le Dieu de bonté répète les mêmes paroles qu’avait employées le patriarche en cédant ses droits. Car celui-ci avait dit: Ne vois-tu pas (233) toute la terre devant toi? Sépare-toi de moi; si tu vas à droite, j’irai à gauche, et si tu vas à gauche; j’irai à droite. De même le Seigneur dit: Lève tes,yeux à partir de l’endroit où tu es maintenant; toute cette terre que tu vois, le te la donnerai à toi ainsi qu’à-ta race, jusqu’à la fixa des siècles.

Voyez, je vous prie, quel excès de bienfaisance! Tu lui as, dit le Seigneur, laissé le choix, tu lui as laissé prendre la terre qu’il a voulue, et tu t’es ’contenté de ce qu’il abandonnait. Mais moi, je serai si bienfaisant avec toi, que toute cette terre qui est là devant tes yeux, de tous les côtés, du nord au midi et de l’orient au couchant, toute cette terre que tu vois t’appartiendra; et non-seulement à toi, mais à ta race jusqu’à la fin des siècles. Voyez-vous quelle munificence digne de la bonté divine? Voyez-vous ce qu’il avait cédé et ce qu’il reçoit maintenant? Apprenons par là à faire de larges aumônes afin de mériter une plus grande récompense au moyen d’une offrande qui sera toujours petite. En effet, cela peut-il se comparer? Donner un peu d’argent et obtenir la rémission de ses péchés? Nourrir un homme qui a faim, et être justifié dans ce jour terrible et entendre ces paroles préférables à un empire: J’avais faim, et vous m’avez donné à manger. (Mat. XXV, 35.) Celui qui vous a procuré tant d’abondance n’aurait-il pas pu soulager la misère de cet indigent? Mais il a permis que cet homme fût pauvre pour qu’il pût être généreusement récompensé de sa patience, et que vous-mêmes fussiez justifiés par l’aumône.

3. Admirez la bonté du Seigneur! n’a-t-il pas tout disposé pour notre salut? Aussi quand vous songez que c’est pour vous, dans votre intérêt que ce malheureux lutte avec la faim et la misère, ne passez point sans pitié, mais soyez un intendant fidèle des biens que le Seigneur vous a confiés, afin qu’en soulageant cet infortuné vous attiriez sur vous toutes les grâces d’en-haut. Glorifiez alors le Seigneur de ce qu’il a permis la pauvreté de cet homme pour vous donner l’occasion de laver vos péchés, et qu’après avoir bien administré ce que le Seigneur vous avait prêté, vous méritiez son approbation qui est au-dessus de tout langage et de toute pensée. Il vous dira: Courage; serviteur bon et fidèle; tu as été fidèle à propos de petites choses; je t’en donnerai de plus importantes;entre dans la joie de ton Dieu. (Mat, XXV, 23.) Si nous faisons ces réflexions, nous regarderons les pauvres comme des bienfaiteurs qui peuvent nous donner les occasions de faire notre salut; il faut donc les secourir abondamment et de bon coeur, ne jamais les refuser, mais leur parler avec beaucoup de bienveillance et de douceur. Prêtez l’oreille au pauvre et répondez-lui avec douceur et bonté (Eccl. IV, 8); alors, même avant d’avoir fait l’aumône, vous aurez relevé par votre bienveillance l’âme abattue du pauvre. La parole vaut encore mieux que le bienfait. (Eccl. XVIII, 16.) Tant il est vrai que l’âme est fortifiée et consolée par de bonnes paroles!

Aussi quand nous faisons l’aumône, ne considérons pas seulement celui qui la reçoit, mais songeons à celui qui recueille ce que l’on donne au pauvre, et qui promet de nous le rendre; songeons à lui sans cesse, pour exciter notre zèle charitable, et semons avec abondance, tandis qu’il en est encore temps, afin d’avoir plus tard une riche moisson. Celui qui sème peu, récoltera peu. (II Cor. IX, 6.) Répandons avec profusion ces semences, pour avoir une moisson opulente quand le jour sera venu. Maintenant c’est le jour des semailles, ne l’oublions pas, je vous en conjure-; quand viendra celui de la rétribution, nous recueillerons les fruits de ce que nous aurons semé, et nous obtiendrons la miséricorde du Seigneur. En effet, il n’est aucune de nos bonnes actions, aucune aussi capable d’éteindre l’incendie de nos péchés que l’abondance des aumônes; c’est elle qui efface nos fautes, qui nous justifie devant Dieu, et qui nous prépare pour récompense des biens ineffables. Mais je vous en ai dit assez pour vous y exhorter et pour vous montrer que les moindres dons sont magnifiquement récompensés par le Seigneur. En effet, nous sommes arrivés à recommander l’aumône en disant que le patriarche, pour avoir laissé à Loth la meilleure terre et gardé la moins bonne, s’était rendu Dieu si favorable, qu’il en avait obtenu une promesse au-dessus de tout ce que la pensée pouvait concevoir. Lève tes yeux à partir de l’endroit où tu es maintenant, du côté de l’aquilon et du midi; toute cette terre que tu vois, je te la donnerai à toi et à ta race, jusqu’à la fin des siècles. Tu as cédé une portion de terre à ton neveu; moi je te promets toute la terre, et non-seulement à toi, mais à ta race jusqu’à la fin des siècles, c’est-à-dire à perpétuité! Voyez-vous quelle lutte de bienfaits? Dieu sachant que le patriarche ne (234) désirait rien davantage, et que rien ne pouvait mieux corroborer sa constance, lui dit: Je multiplierai ta race comme le sable de la terre. Si quelqu’un peut compter le sable de la terre, il comptera aussi ta race. En vérité, une pareille promesse dépassait la nature humaine; non-seulement il lui donne l’assurance de le rendre père, malgré tout ce qui semblait s’y opposer, mais aussi de multiplier ses enfants comme le sable de la terre, voulant, par cette hyperbole, indiquer qu’ils seraient.innombrables.

Voyez comment la bonté du Seigneur exerce peu à peu la vertu du juste! Il lui a dit tout à l’heure: Je donnerai cette terre à ta race; maintenant il dit encore: Je la donnerai à ta race jusqu’à la fin des siècles et je multiplierai ta race comme le sable de la terre. Voilà de belles promesses, mais ce ne sont encore que des paroles! Il se passe beaucoup de temps entre la promesse et son accomplissement, afin de nous montrer la piété du patriarche et l’infinie puissance de Dieu. Il en diffère et en recule la réalisation, afin que ceux qui en avaient reçu l’assurance, étant parvenus à l’extrême vieillesse, et ayant perdu toute espérance humaine, puissent éprouver la faiblesse de leur nature et la puissance incomparable de Dieu.

4. À ce sujet, réfléchissez, je vous prie, à la fermeté d’esprit du patriarche, pendant un si long espace de temps; tout était perdu au point de vue humain, mais songeant à la puissance de Celui qui lui avait fait cette promesse, il n’avait ni trouble, ni crainte. Vous savez que d’ordinaire nous finissons par ne plus croire aux promesses souvent répétées, quand elles tardent à s’accomplir: nous pouvons avoir raison, s’il s’agit d’un homme. Mais quand il s’agit de Dieu, qui dirige notre existence avec sa prudence parfaite, s’il a une fois promis quelque chose, nous devons nous y fier, malgré des obstacles innombrables, nous devons ne songer qu’à sa puissance absolue, raffermir notre raison et savoir que toutes ses paroles s’accompliront n’importe comment. Rien ne peut retarder l’effet de ses promesses, puisque c’est Dieu à qui tout est possible; mais il les recule quand il veut: s’il n’y a pas de chemins, il sait en trouver et nous rendre l’espérance au milieu de notre désespoir, afin de faire briller encore mieux à nos regards sa puissance et sa sagesse.

Il dit: Lève-toi et promène-toi en long et est large sur la terre que je te donnerai. Voyez comme il s’empresse toujours de maintenir le juste en sécurité! Il dit: lève-toi, promène-toi, mesure la longueur et la largeur, pour que tu apprécies la terre dont tu jouiras et qu’avant même d’en jouir, tu te repaisses d’espérance pour premier bonheur. Car je te donnerai toutes les terres à l’entour pour te montrer que tu n’as pas abandonné autant que tu dois recevoir. Ne crois pas maintenant avoir eu la plus mauvaise part, quand ton neveu est allé occuper ce qu’il avait préféré. Les événements te prouveront bientôt que cet avantage ne lui a servi à rien; et lui-même apprendra quel inconvénient on trouve à rechercher la meilleure part. En attendant, recueille la récompense de la modération et de la condescendance que tu as eues pour ton neveu, reçois ma promesse, visite cette terre dont tu es le maître, et que tu posséderas bientôt, ainsi que ta race, jusqu’à perpétuité: Je la donnerai à ta race jusqu’à la fin des siècles. Quelle révélation de Dieu, quelle générosité du souverain Maître, quelle immense récompense accordée, par sa bienveillance et sa miséricorde, à ce juste et à toute la race qui devait sortir de lui!

En l’entendant, le patriarche, frappé de l’ineffable bonté de Dieu, leva sa tente et habita auprès du chêne de Membré, qui est au pays de Chèbron. Ainsi, après avoir reçu cette promesse et s’être séparé de Loth, il transporta sa tente au chêne de Membré. Voyez quelle résignation et quelle élévation dans l’esprit! comme il se transporte facilement et n’é-, prouve aucune difficulté à passer d’un lieu à un autre. Jamais vous ne le trouverez retenu ni embarrassé par aucune habitude, ce qui arrive souvent à bien des gens qui se prétendent parvenus au faite de la sagesse et supérieurs aux misères du monde. Si pourtant ils sont appelés par quelque circonstance à changer de place, souvent même, pour une affaire spirituelle, ils deviennent chagrins, tristes et supportent avec peine ce déplacement, parce qu’ils sont prévenus par l’habitude. Il n’en était pas ainsi de ce juste, qui avait déjà toutes les qualités de la sagesse chrétienne: comme un voyageur ou un étranger, il se transportait tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, et s’empressait partout de déployer sa piété par ses actions. Car après avoir placé sa tente près du chêne de Membré, il y construisit un autel au Seigneur. Voyez quelle reconnaissance! Aussitôt qu’il a placé sa tente, (235) il s’empresse d’offrir au Seigneur des actions de grâces pour sa promesse. Et dans tous les endroits où il place sa tente, vous trouvez qu’il songe avant tout à dresser un autel pour y offrir ses prières et accomplir le précepte de l’Apôtre qui nous ordonne de prier partout, et d’élever au ciel des mains pures. (I Tim. II, 8.) Voyez les ailes que l’amour prête à son âme pour voler à Dieu, et le remercier de toutes choses! Il n’attendit pas que les promesses fussent accomplies; il le remercia de sa promesse, et il fit tout pour engager, par ses actions de grâce anticipées, le Seigneur à en précipiter l’accomplissement.

5. Imitons-le donc et ayons confiance dans les promesses divines. Que notre ardeur ne se. ralentisse pas avec le temps, que les obstacles répandus sur notre route n’affaiblissent pas notre courage; mais, toujours confiants dans la puissance de Dieu, comme si nous pouvions déjà voir ses promesses se réaliser, montrons toujours une foi sincère. Car Dieu nous a fait des promesses considérables, immenses même, et qui confondent notre raison, puisqu’elles consistent à nous faire entrer dans son royaume et participer avec les anges à des biens ineffables, en nous délivrant de l’enfer. Gardons-nous de douter, sous prétexte qu’il nous est impossible de voir avec les yeux du corps, mais songeons que Celui qui a fait ces promesses ne peut mentir; songeons à l’étendue de sa puissance, regardons tous ces biens avec les yeux de la foi, et d’après ce qu’il nous a déjà accordé, ayons bonne espérance pour l’avenir. En effet, c’est pour cela que nous avons déjà reçu mille bienfaits qui doivent nous conduire vers ces biens et nous en donner l’espoir; car Celui qui nous a donné son Fils par amour pour nous,, comment ne nous donnerait-il pas tout le reste? Aussi, Paul dit-il: Celui qui n’a pas épargné son propre Fils, et qui l’a livré pour nous tous, comment ne nous donnerait-il pas tout en même temps? (Rom. VIII, 32.) S’il a livré son Fils pour nous autres pécheurs, s’il nous a accordé la grâce du baptême, s’il nous adonné la rémission des péchés qui l’ont précédé, s’il nous a ouvert la route de la pénitence, et s’il a encore-travaillé pour notre salut de bien d’autres manières, il est clair qu’il nous réserve un avenir bienheureux. Car lui, dont la bonté nous a préparé tous ces trésors avant que nous fussions au monde, comment ne nous permettrait-il pas d’en jouir? Pour voir qu’il les avait préparés d’avance, écoutez ce qu’il dit à ceux qu’il met à sa droite: Venez, les bien-aimés de mon Père, recevez pour héritage le royaume qui vous a été préparé avant la création du monde. (Mat. XXV, 34.)

Voyez l’excès de bonté, la bienveillance qu’il a eue pour notre race, puisqu’il nous préparait la jouissance de ce royaume même avant la: création du monde! Ne soyons donc pas ingrats, je vous en conjure, ne nous. rendons pas indignes de pareils bienfaits, mais chérissons, comme nous le devons tous, notre Maître et ne faisons rien qui puisse diminuer sa bienveillance pour nous. Est-ce nous qui avons fait les premiers pas? C’est lui, qui de lui-même nous a ouvert le trésor inépuisable de sa charité. Combien ’ne serait-il pas insensé de ne point aimer de toutes nos forces celui qui nous aime ainsi! Son amour pour nous lui a fait tout supporter avec plaisir; il a voulu prendre, en quittant le sein de son Père, pour ainsi dire, la forme d’un-esclave, subir toutes les misères de l’humanité, supporter les injures et les-opprobres des Juifs, et enfin le supplice de la croix, la mort la plus ignominieuse, afin que nous, qui nous traînions à terre, écrasés du poids de mille péchés, la foi pût en lui nous en affranchir. Aussi en y réfléchissant, saint Paul, dont l’amour pour le Christ était si ardent, qui parcourait l’univers comme avec des ailes, et qui, malgré son corps, agissait presque comme un être incorporel, s’écriait-il: La charité du Christ nous possède. (II Cor. V, 14.) Voyez quelle reconnaissance, quel excès de vertu, quelle ferveur de zèle! La charité du Christ nous possède, c’est-à-dire nous presse, nous pousse, nous excite.

Ensuite, voulant expliquer ce qu’il vient de dire, il ajoute: Nous jugeons que si un seul est mort pour tous, c’est que tous étaient morts. Et il est mort pour tous, afin que les vivants ne vécussent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui était mort et ressuscité pour eux. Vous voyez dans quel sens il a dit: T a charité du Christ nous possède. S’il est mort pour nous tous, il est donc mort afin que nous ne vivions plus pour nous, mais pour lui qui est mort et ressuscité pour nous. Mais, dira-t-on; comment pourrons-nous ne plus vivre pour nous-mêmes? Écoutez encore les paroles de l’Apôtre: Je ne suis plus vivant, c’est le Christ qui vit en moi. (Gal. II, 20.) Vous voyez que, tout en (236) restant sur terre et dans les liens de la chair, il vivait cependant comme un habitant du ciel et assimilé aux puissances immatérielles. Il dit encore ailleurs: Ceux qui sont au Christ ont crucifié leur chair ove;ses passions et ses désirs. (Gal. V, 24.) C’est là ne plus vivre pour soi-même, mais pour Celui qui est mort et ressuscité pour nous, afin d’être comme mort à cette vie présente et de ne plus être sensible à rien de visible. Car Notre-Seigneur a été crucifié pour que nous échangions la vie actuelle pour la vie future; ou plutôt pour que l’une nous fasse acquérir l’autre. La vie actuelle, si nous voulons être attentifs et vigilants, nous conduit au bonheur de la vie éternelle; pour peu que nous ayons de soin, et que nous cherchions à ouvrir l’oeil de l’esprit, nous saurons, ici-bas, nourrir sans cesse la pensée de ce bonheur, négliger et dédaigner le présent, pour ne songer qu’à l’avenir éternel, et suivre les leçons de ce saint qui nous dit: Maintenant je vis dans la chair, mais je vis dans la foi du Fils de Dieu qui m’a aimé, et qui s’est livré pour moi. (Gal. II, 20.)

6. Vous voyez quelle âme de feu, à quelle hauteur plane cet esprit, quel amour pour Dieu dans ce coeur enflammé! Je vis maintenant, mais je vis dans la foi. Ne croyez pas, dit-il, que je fasse rien pour ce qui regarde la vie présente. Quoi que je sois enveloppé de chair et soumis aux nécessités de cette nature, cependant je vis dans la foi, dans celle du Christ, c’est à lui que je songe sans cesse, l’espoir que j’ai en lui me fait devancer l’avenir et mépriser le présent. Enfin, pour vous montrer toute la perfection de son amour, il dit: Je vis dans la foi du Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi. Quelle preuve d’extrême reconnaissance! Que dis-tu, ô saint Paul? Tu disais un peu avant: Dieu n’a pas épargné son propre Fils, et l’a livré pour nous tous (Rom. VIII, 32); et maintenant tu dis: il m’a aimé, et tu sembles considérer comme particulier à toi un bienfait général. Oui, dit-il, car bien que ce sacrifice ait été offert pour tout le genre humain, cependant mon amour me le fait considérer comme s’il m’était particulier. C’est l’usage des prophètes de dire, ô Dieu, mon Dieu (Ps. XXI, CXVII et CXLI), quoique ce soit le Dieu de tout l’univers; mais l’amour a cela de particulier qu’il particularise ce qui est général. La foi du Fils de Dieu qui m’a aimé. Que dis-tu? Es-tu le seul qu’il ait aimé? Il a aimé toute la nature humaine, mais je lui rends grâces comme s’il m’avait aimé seul. Et qui s’est livré pour moi. Quoi donc? est-ce pour toi seul qu’il a été crucifié? Ne dit-il pas: Quand je serai élevé, j’attirerai tout à moi? (Jean, XII, 32.) N’as-tu pas dit toi-même: Il s’est livré pour nous tous? Oui, j’en conviens, mais je cherche à nourrir mon amour. — Voyez ce qu’il nous apprend encore sur ces paroles. Après avoir plus haut dit du Père Il l’a livré pour nous tous, il dit ici: Il s’est livré lui-même. C’est pour montrer l’accord et l’égalité entre le Père et le Fils et pour faire allusion au mystère de la croix; aussi dit-il ailleurs: il a été obéissant jusqu’à la mort (Phil. II, 8), prouvant partout sa foi pour cette union. Ici il a dit: Il s’est livré lui-même, pour montrer qu’il a supporté la passion volontairement, non par force et par violence, mais qu’il avait désiré et voulu souffrir sur la croix pour le salut de tout le genre humain.

Comment notre amour pourra-t-il jamais être digne d’une si abondante charité? Quand même nous sacrifierions notre existence pour obéir à ses lois et pour maintenir les préceptes qu’il nous a donnés, nous ne serions pas encore à la hauteur de cette charité qu’il a déployée pour notre nature. C’est Dieu qui a souffert pour les hommes, le Maître pour les esclaves; et non-seulement pour des esclaves, mais pour des ingrats qui lui montrent une haine implacable. C’est lui qui a offert de lui-même ses généreux bienfaits à des hommes indignes et tombés mille fois; tous nos efforts ne pourront jamais récompenser dignement une pareille bienfaisance. Tout ce qui vient de nous est une obligation, un tribut; de lui viennent des largesses immenses et gratuites. Méditons sur ces vérités, aimons le Christ comme Paul l’a aimé, sans nous inquiéter des choses présentes, et conservant son amour constant et inébranlable dans notre âme. C’est ainsi que nous prendrons en pitié la vie actuelle et que nous habiterons la terre comme si nous étions déjà au ciel, sans ralentir notre zèle dans la prospérité, sans nous abattre dans l’adversité. Oublions tout pour courir vers notre Maître adorable, ne nous affligeons point pendant l’attente, mais disons comme notre saint: Maintenant nous vivons dans la chair, mais nous vivons dans la foi du Fils de Dieu, qui nous a aimés et s’est livré pour nous. Ainsi nous passerons sans affliction notre vie actuelle, et nous mériterons (237) les biens à venir, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, auquel, ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit soient gloire, puissance et honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1-2. Exortation à l’étude des saintes Écritures; exemple de l’eunuque éthiopien. — 3. Défaite des cinq rois, captivité de Loth qui se trouve ainsi puni de s’être séparé de son oncle. — 4. Victoire d’Abraham dans laquelle parait avec éclat la protection dont le eouvre le Tout-Puissant. — 5. Melchisédech, figure de Jésus-Christ. — 6. Abraham confesse le Dieu, créateur du ciel et de la terre, en présence du roi de Sadome et donne une nouvelle preuve de son désintéressement. — 7-8. Exhortation à l’aumône.

1. C’est une excellente chose, mes bien-aimés, que la lecture des saintes Écritures. Elle donne à notre âme la véritable philosophie, elle élève notre esprit au ciel, elle rend l’homme reconnaissant; elle nous empêche de rien admirer des choses présentes et en détourne sans cesse notre pensée, afin que la vue des récompenses promises par le Seigneur nous engage à tout faire pour les mériter et à mettre tous nos efforts et tout notre zèle à la poursuite de la vertu. Elle nous fait connaître la providence d’un Dieu promptement secourable, le courage des justes, la bonté du Seigneur et la grandeur de ses récompenses. Elle excite notre zèle à imiter la sagesse de ces hommes généreux, pour que nous ne faiblissions point dans les efforts qu’exige la vertu, mais pour que nous prenions confiance aux promesses divines, même avant qu’elles soient réalisées. Aussi, je vous en conjure, livrons-nous avec ardeur à la lecture des saintes Écritures, dont l’étude assidue nous donnera la science céleste. En effet, celui qui s’y applique avec zèle et ferveur ne peut jamais être négligé d’en-haut; quand même l’instruction humaine nous manquerait, Dieu, descendant dans nos coeurs, illumine notre esprit, éclaire notre raison, nous dévoile ce qui était caché et nous enseigne ce que nous ignorions; il suffit que nous fassions tout ce qui dépend de nous. Ne donnez à personne sur terre le nom de Maître. (Mat. XXIII, 8.) Quand nous ouvrons ce livre spirituel, préparons notre pensée, recueillons notre esprit, chassons toutes les idées du monde et livrons-nous à cette lecture avec une attention et une piété profondes, afin d’être conduits par le Saint-Esprit à l’intelligence des Écritures et d’en recevoir les fruits précieux. Ce barbare, cet eunuque de la reine d’Éthiopie, qui voyageait en grande pompe et sur son char (Act. VIII), ne négligeait pas cette lecture, même en voyage. Il avait dans ses mains le livre d’un prophète et s’appliquait tout entier à cette lecture sans avoir cependant l’intelligence de ce qu’il lisait; mais comme il apportait tout ce qui dépendait de lui, le zèle, l’ardeur et l’attention, il rencontra un guide spirituel. Songez en effet, je vous prie, combien il était difficile (238) de s’occuper à lire en voyage et surtout assis sur un char. Je recommande cet exemple à ceux qui ne peuvent s’y décider, même chez eux, qui croient ne pas en avoir le temps, parce qu’ils vivent avec une femme, qu’ils sont au service militaire, qu’ils sont embarrassés d’enfants et de domestiques, et s’imaginent que leur état les dispense de lire les saintes Écritures. Cependant voici un eunuque, un barbare que ces mêmes motifs auraient pu rendre négligent, sans compter sa puissance et ses richesses; ajoutez à cela qu’il était en voyage et sur un char, position peu commode et même très-gênante pour la lecture; cependant son ardeur et son zèle le faisaient passer par-dessus tous ces obstacles; il s’absorbait dans sa lecture et ne disait pas comme tant d’autres: Je ne comprends pas ce qui est écrit, je ne puis pénétrer la profondeur des Écritures; pourquoi me livrer à un travail stérile et inutile, puisque je n’ai personne pour me l’expliquer? Il ne pensait rien de semblable, car s’il était barbare de nation, il était sage d’esprit; il s’appliquait donc à cette lecture en pensant qu’il ne méritait pas le mépris, mais la grâce d’en-haut, s’il faisait tout ce qui dépendait de lui. Aussi le Seigneur bienveillant, voyant son désir, ne le méprisa point, ne l’abandonna pas et lui envoya aussitôt un guide spirituel. Réfléchissez, je vous prie, à la sagesse de Dieu qui attendit que l’eunuque eût fait tous ses efforts et qui alors lui envoya un aide. Quand celui-ci eut accompli et terminé ce qui était en son pouvoir, un ange du Seigneur apparut à Philippe lui disant: Lève-toi et va sur la route qui descend de Jérusalem à Gaza, qui est déserte. Et voici qu’un Ethiopi en, un eunuque, ministre de la reine d’Éthiopie Candace, était venu pour adorer à Jérusalem, il s’en retournait assis sur son char et lisait te prophète Isaïe. (Act. VIII, 26-28.) Voyez avec quel soin le lecteur est décrit: c’est un Ethiopi en, ce qui nous fait voir qu’il est barbare; c’est un ministre, ce qui indique beaucoup d’honneur et de puissance. Il était venu pour adorer à Jérusalem. Vous voyez que la cause même de son déplacement prouvait sa piété; car voyez combien de chemin il avait fait pour adorer le Seigneur. On croyait encore alors que le culte divin était renfermé dans un seul endroit et l’on faisait un long voyage pour y apporter ses prières. Il était donc venu là où était le temple et le culte des Juifs pour adresser son adoration au Seigneur. Et après avoir accompli son désir, il s’en retournait assis sur son char et lisait.

2. Ensuite, Philippe s’approche et lui dit: Crois-tu comprendre ce que tu lis? Voyez combien son âme était avide de savoir, puis qu’il s’attachait à cette lecture qu’il ne comprenait pas, tout en désirant de trouver un maître qui la lui expliquât. En effet, la question de l’Apôtre éveille aussitôt son désir, et sa réponse même fait voir qu’il était digne de rencontrer ce maître capable d’expliquer ce qu’il lisait. L’Apôtre, en lui disant: Crois-tu comprendre? s’était approché de lui, couvert de pauvres habits; cependant l’eunuque n’en fut point choqué ni irrité, il ne se crut point injurié, comme cela arrive à ceux qui ont la sottise de vouloir rester dans leur ignorance parce qu’ils rougissent de l’avouer et d’apprendre de ceux qui savent. Il n’eut aucune idée semblable; il répond avec douceur et piété, sans cacher l’état de son âme: Comment pourrai-je comprendre si quelqu’un ne me guide! Et de plus, après avoir répondu avec cette politesse, il ne continua pas son chemin, mais il donna encore une grande preuve de vertu: ce ministre; ce barbare, monté sur-ce char brillant, appela cet homme si mal vêtu, qui semblait si peu de chose, et le fit monter avec lui! Voyez quelle âme fervente, quelle extrême dévotion! Voyez comme la piété de ce barbare lui fait accomplir. les paroles du Sage: Si vous trouvez un homme sage, que vos pas usent les marches de sa porte. (Eccl. VI, 36.) Voyez combien il était juste de ne pas le mépriser, voyez comme il méritait la protection divine! Après avoir ainsi trouvé ce guide spirituel, il apprit toute la puissance de ces écrits, et son intelligence s’éclaira.

Vous avez vu quel avantage il y a à lire les saintes Écritures avec zèle et attention. C’est pour cela que je vous ai rapporté l’histoire de ce barbare, afin qu’on ne rougisse point d’imiter cet Ethiopi en, cet eunuque qui ne négligeait pas, même en voyage, de lire les Écritures. Ce barbare peut être notre maître à tous, hommes privés ou militaires, même aux plus haut placés, à tous les hommes enfin, et aussi aux femmes qui vivent sans cesse à la maison. Il peut encore être un enseignement pour ceux qui ont choisi la vie monastique, afin de leur montrer qu’aucune circonstance ne peut les détourner de cette lecture. Elle est (239) toujours possible, non-seulement chez soi, mais en promenade, en voyage, dans le monde, au milieu des affaires; en un mot, faisons tout ce qui dépend de nous, dans l’espérance de trouver bientôt un guide spirituel; car le Seigneur, voyant nos désirs à ce sujet, ne nous abandonnera pas; il nous accordera son assistance céleste et éclairera notre esprit. Ne négligeons donc pas cette lecture, je vous en supplie; que nous en sentions ou non toute la force, il faut nous en abreuver sans cesse. Une méditation continuelle grave en nous l’Écriture d’une manière ineffaçable: souvent, ce que nous n’avons pu saisir aujourd’hui, nous le comprenons demain quand nous y songeons de nouveau; c’est que Dieu a bien voulu, à notre insu, pour ainsi dire, éclairer notre âme. Nous faisons cette. observation à propos de la lecture fréquente des saintes Écritures; mais il vous sera facile de voir que c’est aussi l’usage du Seigneur, même dans toute autre circonstance, de nous accorder des secours abondants, sitôt que nous avons fait ce qui dépendait de nous. À propos des Écritures, vous avez vu avec quelle promptitude Dieu avait envoyé à ce barbare un guide spirituel; si vous voulez un exemple de ce qu’il fait en faveur de ceux qui veulent pratiquer la vertu, rappelez-vous le passage que l’on vient de lire. Pour parler plus clairement, nous continuerons ce qui se rapporte à notre patriarche, et nous allons poursuivre ce que nous avions commencé hier. Vous avez vu, d’après ce qui précède, que la condescendance qu’il montra à l’égard de Loth, en lui accordant le choix de la meilleure part, reçut comme récompense d’en-haut la promesse de biens infiniment supérieurs à ceux qu’il abandonnait. La lecture d’aujourd’hui va nous faire encore reconnaître la vertu du juste, ainsi que l’ineffable protection de Dieu sur lui. Commençant à nous instruire par la sagesse du patriarche, il lui donne différentes occasions de manifester sa piété, puis il l’en récompense, afin que nous cherchions d’abord, en imitant le patriarche, à supporter les épreuves de la vertu, et ensuite à en attendre la récompense.

3. Mais il est temps que je vous parle de la lecture d’aujourd’hui; à peine a-t-elle besoin d’explication, car elle suffit pour montrer l’excellence de la vertu du juste: Il arriva, pendant le règne d’Amarphath, roi de Sennaar, que Arioch, roi d’Elasar, et Chodologomor, roi d’Elam, et Thartac, roi des Nations, firent la guerre à Balac, roi de Sodome, à Barsac, roi de Gomorrhe, à Sennaar, roi d’Adama, à Simobor, roi de Seboïn, et au roi de Balac, ou Ségor. Tous se réunirent dans la. vallée Salée, où est la mer de sel. Voyez la précision de l’Écriture, comme elle rapporte tous ces noms de rois et de peuples! ce n’est pas sans raison, c’est pour montrer, par ces noms mêmes, tout ce qu’ils avaient de barbare. Tous ceux-là, dit-elle, firent la guerre au roi de Sodome et à d’autres encore. Ensuite elle nous apprend la cause et l’origine de cette guerre: Ils avaient été asservis douze ans à Chodologomor, roi dElam, et la treizième année ils s’étaient révoltés. Dans la quatorzième année, Chodologomor vint avec les rois qui l’accompagnaient, et ils tuèrent les géants à Astaroth et Carnaïm, et des nations puissantes avec eux, les Omméens dans la ville de Save, et les Chorréens qui étaient dans les montagnes de Séir, jusqu’au pin de Pharan, qui est dans le désert. Et en revenant, ils arrivèrent à la fontaine du Jugement, oie est Cadès, et ils tuèrent tous les princes dAmalec, les Amorrhéens et les habitants d’Asasonthamar. Ne passons point légèrement sur ces paroles, mes bien-aimés, et ne pensons pas que cette narration soit inutile. L’Écriture sainte a jugé utile de tout raconter avec exactitude pour nous faire connaître la force et le courage de ces barbares, et leur fureur belliqueuse, puisqu’ils avaient vaincu des géants, c’est-à-dire des hommes d’une grande force de corps, et qu’ils avaient mis en fuite toutes les peuplades du pays: Comme un torrent impétueux, qui emporte et détruit. tout, ces barbares avaient tout envahi, tout massacré, par exemple les chefs des Amalécites, et dispersé tous les autres. Mais, l’on dira peut-être: Que me sert de connaître la puissance de ces barbares? Ce n’est pas au hasard, ni sans raison, que l’Écriture mêle cette narration à l’histoire, et ce n’est pas en vain que nous vous avons rappelé leur courage; c’est pour vous donner lieu de comprendre par la suite toute la puissance de Dieu et la vertu du patriarche.

Pour combattre ces hommes si terribles, qui avaient battu tant de nations, s’avancèrent les rois de Sodome et de Gomorrhe, ceux d Adama, de Séboïm et de Balac, qui est Ségor, et ils disposèrent leur armée dans la vallée Salée (240) contre Chodologomor, Thartac, Amarphath et. Arioch, quatre rois contre cinq; dans la vallée Salée; il y avait des puits de bitume. Nous voyons combien ils furent frappés de la force et de la puissance de leurs ennemis, car ils furent mis en fuite. Les rois de Sodome et de Gomorrhe s’enfuirent et tombèrent dans ces puits; les autres se sauvèrent sur les montagnes. Vous voyez quelle était la valeur guerrière des barbares, comme ils terrifiaient leurs ennemis par leur seul aspect et comment ils les mettaient en fuite. Voyez ensuite comme ils revinrent après avoir tout pillé chez les fugitifs. Ils pénétrèrent dans les montagnes, prirent tous les chevaux des gens de Sodome et de Gomorrhe et tous leurs vivres, et s’en allèrent. Ils enlevèrent aussi Loth, neveu dAbram, et tous ses bagages, et s’en allèrent. Il habitait au pays de Sodome. Vous voyez arriver ce que je vous disais hier: il ne servit de rien à Loth d’avoir choisi ce qu’il y avait de mieux; l’événement lui enseigne à ne pas désirer de choisir. Car, non-seulement il n’en retire aucun profit, mais il est emmené captif et, il apprend par le fait même qu’il aurait mieux valu continuer à vivre avec lé juste que dose séparer et d’acheter son indépendance par tant de calamités. En quittant le patriarche il croyait être plus libre, avoir la meilleure part et devenir riche; au contraire, le voilà prisonnier, sans demeure, sans fortune et sans foyer. Cela nous, apprend tous les inconvénients des discussions et tous les avantages de la concorde; c’est aussi une leçon pour ne pas chercher toujours le plus profitable, mais se contenter de ce qui le paraît le moins. Ils enlevèrent Loth et son bagage. Combien il aurait mieux valu vivre avec le patriarche et tout supporter pour ne pas rompre l’union, que de choisir un pays pour y vivre séparément, et de tomber tout à,coup dans de pareils dangers, sous la puissance des barbares! Un de ceux qui s’étaient sauvés vint raconter tout cela à Abram, l’étranger, qui habitait près du chêne deMambré, au pays d’Omori, frère d’Eschol et frère d Aunan qui avaient fait alliance avec Abram. Comment le patriarche avait-il pu ignorer qu’une guerre si terrible s’était élevée? Peut-être à cause de la distance. On vint raconter tout cela à Abram, l’étranger. Ce, mot nous rappelle que celui qui reçoit cette nouvelle était venu de Chaldée; comme il avait habité au delà de l’Euphrate, on l’appelait étranger. Dès, l’origine ses parents lui avaient donné ce nom, ce qui prédisait qu’il devait voyager. On l’appela Abram parce qu’il devait quitter l’autre côté de l’Euphrate, et venir en Palestine.

4. Ainsi, quoique ses parents fussent infidèles, la sagesse de Dieu les avait dirigés dans le choix du nom de leur fils, comme Lamech pour Noé. C’est, en effet, un exemple de la bonté divine de prédire l’avenir éloigné, même au moyen des infidèles. Le voyageur apprit ainsi tout ce qui s’était passé, la captivité de son neveu, la puissance de ces rois, la dévastation de Sodome et la fuite honteuse de ses habitants. Il habitait près du chêne de Mambré, au pays d’Omori, frère dEschol, frère d’Aunan, qui avaient fait alliance avec Abram. Ici l’on pourra demander: pourquoi, parmi les habitants de Sodome, Loth qui était un juste, fut-il seul emmené en captivité? Ce n’est pas sans raison et inutilement; c’était pour faire connaître à Loth toute la vertu du patriarche et en même temps pour sauver les autres habitants; mais c’était aussi pour lui apprendre à ne plus chercher la première place, mais à céder, à ceux qui valaient mieux que lui. Ecoutons maintenant ce qui va suivre pour apprécier la vertu du juste et l’incomparable assistance de Dieu. Mais prêtez une oreille attentive et recueillez vos esprits. Nous pourrons en retirer un grand profit et conclure de ce qui est arrivé à Loth qu’il ne faut jamais s’offenser de voir les justes souffrir des épreuves auxquelles échappent les méchants, qu’il ne faut jamais chercher les premières places, ni préférer quoi que ce soit à la fréquentation des gens vertueux, enfin que l’indépendance ne vaut pas la soumission à un homme de bien. Apprécions aussi la clémence du juste; son extrême affection pour Loth, son mépris des richesses, et la force inouïe que lui donna le secours de Dieu. Quand Abram apprit que son neveu Loth était prisonnier, il réunit: trois cent dix-huit serviteurs nés à sa-maison, et suivit la trace des ravisseurs jusqu’à Dan; il tomba sur eux avec ses serviteurs pendant la nuit et les chassa jusqu’à Chobal, qui est à la gauche de Damas. Et il ramena tous les chevaux des Sodomites; et il ramena Loth et tout ce qui lui appartenait, les hommes et les femmes qui dépendaient de lui. Songez ici, rues bien-aimés, au courage et à la grandeur d’âme du juste, confiant dans la puissance de Dieu, il ne s’étonna point de la force des ennemis en (241) apprenant toutes leurs victoires, quand ils s’étaient jetés sur tant de nations, qu’ils avaient défait les Amalécites et tous les autres peuples, qu’enfin ils avaient attaqué les Sodomites, les avaient mis en fuite et avaient pillé tout ce qui leur appartenait. Voilà pourquoi l’Écriture nous a raconté tout cela plus haut en signalant leur courage pour nous apprendre que le patriarche ne le savait pas vaincus parla force corporelle,mais par sa confiance en Dieu, dont le secours céleste avait tout fait. Il n’eut pas besoin d’armes, de flèches, de lances, d’arcs, de boucliers, il ne lui fallut que ses domestiques.

Mais, dira-t-on, pourquoi prendre trois cent dix-huit domestiques? Pour montrer qu’il n’emmenait pas tous ses serviteurs indistinctement, mais ceux qui étaient nés dans la maison, avaient été nourris avec Loth, afin qu’ils fussent plus portés à le venger, tout en combattant pour leur maître. Voyez, je vous prie, comme l’infinie puissance de Dieu leur donne une victoire rapide. Il tomba sur eux, la nuit, avec ses domestiques, il les battit et les chassa. La main d’en-haut agissait et combattait avec eux. Aussi n’eut-il pas besoin d’armes ni de machines: à peine se. fut-il montré avec ses gens qu’il battit les uns, chassa les autres, sans crainte et sans obstacle, ramenant les chevaux du roi de Sodome, et son neveu Loth avec tout ce qui lui appartenait et les femmes qui dépendaient de lui. Vous voyez pourquoi Dieu a permis que Loth fût seul fait prisonnier tandis que les autres s’étaient enfuis. C’était pour faire éclater la vertu du patriarche et aussi pour sauver, par lui, bien des personnes. Il revint, remportant un trophée glorieux, ramenant Loth, les chevaux, les femmes, toutes les richesses, disant à haute voix et de manière à se faire mieux entendre qu’une trompette que ce n’était point une puissance humaine ni une force corporelle qui avait défait les ennemis et lui avait donné la victoire, mais que le bras d’en-haut avait tout fait. Vous voyez que tous les événements servent à l’illustration du juste, et que toutes les circonstances montrent la Providence dont il est honoré. Voyez encore comme sa piété sert de leçon aux habitants de Sodome. Le roi de Sodome arriva à sa rencontre quand il revenait de battre Chodologomor et les rois qui l’accompagnaient. Voyez quelle importance lui donnent la vertu et l’aide de Dieu! Le roi vient au-devant de ce vieillard, de cet étranger, et lui rend toute espèce d’honneurs. En effet, il avait déjà appris que le trône ne servait à rien sans le secours céleste, et que rien ne résiste à celui qui est soutenu par Dieu. Et Melchisédech, roi de Salem, lui apporta le pain et le vin: c’était un prêtre du Dieu Très-Haut.

5. Que veut dire cette union de mots: Le roi de Salem et prêtre du Dieu Très-Haut? C’était le roi de Salem. Saint Paul en parle dans sa lettre aux Hébreux convertis; en étudiant son nom et celui de sa ville, il les explique au moyen d’une étymologie, en disant: Melchisédech, roi de justice. (Héb. VII, 2.) Car en hébreu, Melchi veut dire royaume, et Sédec justice. À propos du nom de la ville, il dit: Roi de paix; car Salem signifie paix. Quant à son sacerdoce, il s’était sans doute consacré lui-même, comme faisaient alors les prêtres. Cet honneur avait pu lui être accordé à cause de son âge, ou bien lui-même avait songé à remplir ces fonctions; ainsi Abel, Noé et Abraham avaient offert des sacrifices; Du reste, il devait être la figure du Christ, c’est ainsi que Paul le considère quand il dit: Melchisédech… sans père, sans mère, sans généalogie, n’ayant ni commencement de ses jours, ni fin de sa vie, est ainsi l’image du Fils de Dieu, et demeure prêtre pour toujours. (Héb. VII, 3.) Et comment, direz-vous, un homme peut-il être sans père ni mère, et n’avoir ni commencement de ses jours, ni fin de sa vie? Vous avez vu que cet homme était une figure: ne vous étonnez donc pas, et n’exigez pas que tout soit dans la figure, car ce ne serait plus une figure, si elle possédait en effet tout ce qu’elle représente. Quel est donc le sens de ces paroles? De même que Melchisédech est dit sans père, sans mère, sans généalogie, parce que l’Écriture ne mentionne ni son père, ni sa mère, ni sa généalogie; ainsi, comme le Christ n’a pas de mère dans le ciel, ni de père sur la terre, on dit qu’il n’a pas de généalogie, et c’est la vérité. Voyez comme les honneurs rendus au patriarche nous préparent à un mystère. Melchisédech lui présente le pain et le vin. En voyant le symbole, songez à la réalité, et admirez comment l’Écriture sainte nous fait prévoir l’avenir dès l’origine. Il bénit Abram et lui dit: Qu’Abram soit béni par le Dieu Très-Haut qui a créé le ciel et la terre. Et le Très-Haut soit béni parce qu’il a livré tes ennemis dans tes mains. Non-seulement il le bénit mais il glorifie Dieu; car en disant: Abram est béai du Très-Haut qui a créé le ciel et la (242) terre, il montre la puissance de Dieu par celle de ses créatures. Puisque c’est ce Dieu qui a créé le, ciel et la terre, ceux qu’adorent les autres hommes ne sont pas des dieux. Ces dieux qui n’ont point fait le ciel et la terre, qu’ils soient détruits. (Jér. X, 11.) Béni soit Dieu! dit Melchisédech, qui a livré tes ennemis entre tes mains. Observez comment non-seulement il célèbre le juste, mais reconnaît et confesse le secours de Dieu. Sans un pareil secours, il n’aurait jamais pu triompher de puissances si terribles. Il t’a livré tes ennemis; c’est lui qui a tout fait, c’est lui qui a rendu les forts impuissants, c’est lui qui a vaincu les hommes armés par des bras sans armes, c’est son appui qui a fait toute ta force. Il a livré tes ennemis entre tes mains. Comme ce mot prouve l’affection qui l’unissait à Loth, comme il montre que le patriarche regardait les ennemis de Loth comme ses propres ennemis! Il lui donna la dîme de tout. Paul dit à ce sujet: Voyez quelle était l’importance de Melchisédech, puisque le patriarche Abraham lui donna la dîme des prémices. C’est-à-dire qu’avec toutes les dépouilles qu’il avait rapportées, il rémunéra Melchisédech et lui donna la dîme de tout ce qu’il avait gagné: montrant ainsi à tout le monde qu’il convient de témoigner sa reconnaissance à Dieu en lui offrant les prémices des biens qu’il accorde. Ensuite étonné de la grandeur d’âme du patriarche, le roi de Sodome lui dit: Rends-moi les hommes, mais prends les chevaux pour toi. C’est une grande reconnaissance de la part du roi; mais voyez la modération du juste: J’étends la, main vers le Très-Haut qui a fait le ciel et la terre, et j’atteste que je ne prendrai rien de ce qui est à toi, depuis un fil jusqu’à un sphérotère de chaussure, pour que tu ne puisses pas dire J’ai enrichi Abram. Quel mépris des richesses chez le patriarche! Mais pourquoi dit-il avec serment: J’étends la main vers le Très-Haut qui a créé le ciel et la terre?

6. Il veut faire savoir deux choses au roi de Sodome: d’un côté, qu’il est au-dessus de tous les biens qu’on peut lui offrir; de l’autre, par sa grande modération, il cherche à lui enseigner la piété, comme s’il lui disait: Celui que je prends à témoin pour ne rien accepter de ce qui est à toi, c’est le Créateur de toutes choses, afin que tu connaisses le Dieu de l’univers, et que tu ne croies plus à ces dieux fabriqués par la main des hommes. C’est le Créateur du ciel et de la terre, c’est lui qui nous a donné dans cette guerre la victoire et le triomphe. Ne t’attends donc pas à ce que j’accepte aucun de tes dons. Ce n’est point pour le profit que j’ai fait cette entreprise, c’est d’abord à cause de l’affection paternelle que je porte à mon neveu; ensuite, c’est pour l’amour même de la justice, afin de retirer des mains des barbares ceux qu’ils avaient enlevés injustement. Je ne prendrai rien de ce qui est à toi, depuis un fil, jusqu’à un sphérotère de chaussure, c’est-à-dire, je n’accepterai pas même le moindre objet, sans aucune valeur. Car on appelle sphérotère, un bout de chaussure terminé en pointe comme en portent les Barbares. Comme raison qui lui défend d’accepter, il dit: Pour que tu ne dises pas: j’ai enrichi Abram. J’ai un Dieu qui me comble de biens infinis, je m’appuie sur sa force céleste, je n’ai pas besoin de tes richesses, je ne réclame point l’abondance qui vient des hommes, je me contente de la protection divine, je sais que ses dons sont inépuisables. J’ai cédé à Loth à propos d’intérêts petits et méprisables et j’ai reçu des promesses immenses et inexprimables.: maintenant je me ménage encore une plus grande richesse, et je me concilie une nouvelle bienveillance en refusant tes présents. Voilà pourquoi, je pense, il a proféré ce serment, en disant: J’étends la main vers le Très-Haut, afin que le roi ne pût pas prendre cela pour une feinte, comme cela pouvait être, mais pour qu’il sût que le patriarche était bien décidé à ne rien prendre pour lui-même. Ainsi il accomplis. sait d’avance l’ordre donné par le Christ à ses disciples: Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. (Matth. X, 8.) Ai-je contribué au succès de la guerre, disait-il, autrement que par mon zèle et ma bonne volonté? Quant à la victoire et aux trophées, c’est Dieu qui a procuré tout cela par sa force invisible. Ensuite, pour que le roi ne pût pas croire qu’il refusait ses offres par orgueil ou mépris, il montre après sa douceur et sa sagesse. Je ne recevrai rien, excepté ce que mes jeunes gens ont mangé, et la part des hommes qui sont venus avec moi: Eschol, Aunan et Mambré; ceux-là prendront leur part. Je les laisserai, dit-il, prendre leur part, parce qu’ils m’ont donné une grande preuve d’amitié. Ceux-là étaient associés avec Abram, c’est-à-dire liés d’amitié, car on voit par là qu’ils avaient partagé les dangers de cette guerre. Aussi, voulant les récompenser, il leur (243) fait réserver une part, accomplissant ainsi la loi apostolique: L’ouvrier mérite sa nourriture. (Matth. X, 10; Luc, X, 7.) Du reste, il ne laisse prendre que ce qu’il faut: Excepté ce que mes jeunes gens ont mangé, et la part de ceux qui sont venus avec moi, Eschol, Aunan et M1ambré; ils recevront leur part. Voyez toute la probité et la délicatesse du juste, comment il prouve sa sagesse par son mépris des richesses et sa modération, et comme il fait tout pour qu’on ne puisse attribuer sa conduite à l’arrogante ou au mépris, ni à l’orgueil de la victoire.

7. Nous aussi imitons un pareil homme, je vous en conjuré, cherchons à rester irrépréhensibles, à ne point nous enorgueillir sous prétexte de notre vertu, et à ne point négliger la vertu sous prétexte de modestie; conservons en tout la juste mesure, et prenons l’humilité pour base et pour fondement de toutes nos bonnes ceuvres, afin d’y asseoir solidement l’édifice de notre vertu; car la vertu n’est véritable que si elle est jointe à l’humilité. Avec une base pareille, on pourra élever le monument aussi haut que l’on voudra. C’est la puissante fortification, le mur inébranlable, la tour inexpugnable qui soutient tout l’édifice et l’empêche d’être renversé parla force des vents, l’impétuosité des tempêtes et la violence des ouragans: elle le rend inaccessible et invincible à toutes les attaques, comme s’il était bâti en diamant, et nous fait obtenir pour récompense les grands bienfaits de la largesse de Dieu. C’est par elle que le patriarche reçoit l’immense honneur de tant de promesses divines. Vous saurez, avec la permission de Dieu, d’après ce qui va suivre, comment, en méprisant actuellement les présents du roi de Sodome, il a obtenu de Dieu de grands et d’ineffables bienfaits. C’est ainsi que, non-seulement lui, mais tous les justes ont mérité leur gloire: tous ceux d’entre vous qui lisent assidûment les saintes Écritures, en trouveront partout la preuve. Dieu, dans sa bonté, lorsqu’il nous voit mépriser les biens de la terre, nous prodigue ces mêmes biens et nous prépare en même temps les biens du ciel. Vous pouvez le reconnaître dans les richesses du patriarche, dans la gloire de sa vie, et dans toute son existence terrestre. Méprisons donc les richesses présentes, afin d’être capables d’obtenir les richesses véritables; dédaignons cette vaine gloire pour acquérir celle qui est vraie et solide; prenons en pitié la prospérité actuelle, afin d’atteindre ces biens inexprimables; ne comptons le présent pour rien et ne désirons que les biens de l’avenir. Il n’est pas possible qu’un homme attaché uniquement aux choses de la terre conçoive le désir de ces biens ineffables. De même qu’une taie voile les yeux du corps, de même le désir des choses présentés obscurcit le jugement des hommes et les empêche de voir ce qu’il leur faudrait. Mais il est pareillement impossible que celui qui chérit ces biens solides et immuables s’abaisse jamais à désirer les biens périssables qui disparaissent ou se flétrissent sitôt qu’on y touche. Celui qui est frappé des traits de l’amour divin et qui aspire au bonheur éternel, voit la terre avec d’autres yeux; il sait que la vie présente n’est qu’une figure et une illusion, et qu’elle ne diffère point des songes. Aussi, comme le dit saint Paul: Ce monde est une image qui passe. (I Cor. VII, 31.) Faisant voir ainsi que les choses humaines ne sont que des apparences fugitives, comme une ombre ou comme un songe, et n’ayant rien de vrai et de solide. Ne serait-il pas puéril de poursuivre une ombre, de s’enorgueillir d’un songe et de s’attacher à des objets fugitifs? Ce monde est une image qui passe. Puisque vous savez qu’il passe, pourquoi le chercher encore? puisque vous savez que la vie humaine n’est qu’un fantôme sans réalité, pourquoi vous tromper volontairement? puisque vous savez combien les choses d’ici-bas sont changeantes et périssables, pourquoi ne pas les laisser, et ne pas mettre tous vos désirs dans les choses éternelles, inébranlables, impérissables et immuables?

8. Pour connaître la sagesse de ce docteur du monde, voyez comment, pour prouver le néant de toutes les splendeurs de cette vie, il dit dans un autre endroit: Les choses visibles ne durent qu’un temps. (II Cor. IV, 18.) La richesse, la gloire, la renommée, les dignités, là puissance, l’empire même, avec le diadème et le trône au-dessus de tous les autres, tout cela ne dure qu’un temps, tout cela subsiste un instant, et cesse bientôt de paraître à nos yeux. Que devons-nous donc chercher, si tout ce qui est visible ne dure qu’un temps? Nous devons chercher, dit l’Apôtre, non plus ce qui est visible, mais ce qui est invisible, ce qui échappe aux yeux du corps. Mais, lui direz-vous, d’où vient ce conseil de négliger ce que l’on peut apercevoir, pour rechercher ce que l’on n’aperçoit pas? De la nature même de ces (244) objets, ceux que nous apercevons nous échappent rapidement; quant à ceux que nous ne pouvons apercevoir maintenant, ils subsistent perpétuellement, durent dans l’éternité, n’ont point de limites, ne finissent et ne changent jamais, et demeurent immuables et inébranlables. Peut-être vous paraîtrai-je fatigant en vous donnant inutilement chaque jour les mêmes conseils; mais qu’y faire? La perversité est bien odieuse, les richesses sont bien tyranniques, la vertu est bien rare. Aussi, je veux multiplier mes exhortations pour guérir vos maladies, et rendre à la santé tous ceux qui se réunissent ici. C’est pour cela que nous mettons tant de zèle à vous expliquer les Écritures et à vous exposer les vertus des justes; peu nous importe de répéter souvent les mêmes choses, pourvu que ces vertus excitent votre émulation.

Commençons donc, quoiqu’il soit bien tard, à nous occuper de notre salut, faisons un bon usage du délai qui nous est accordé jusqu’à l’échéance de notre vie, et, pendant qu’il en est encore temps, empressons-nous de faire pénitence et de corriger nos défauts, employons le superflu de nos biens pour le salut de nos âmes, c’est-à-dire, dépensons ce superflu pour les indigents. Pourquoi donc, dites-moi, laisser rouiller votre or et votre argent? ne vaudrait-il pas mieux le verser dans l’estomac du pauvre, comme dans la caisse la plus sûre, et surtout au moment où vous pouvez en retirer tant de consolation, tant de secours; ceux que vous aurez nourris vous ouvriront, dans le grand jour, les portes du salut, et vous recevront dans leurs tentes éternelles. Ne laissons point nos habits se manger aux vers, ou se pourrir dans nos armoires, quand il y a tant de gens qui en manquent, et vont presque nus. Plutôt que de nourrir les vers, couvrons la nudité du Christ, et vêtissons celui qui est resté nu, pour nous offrir l’occasion de notre salut, afin que dans.ce grand jour, une voix nous dise: J’étais nu, et vous m’avez couvert. (Mat. XXV, 36.) Ces préceptes sont-ils pénibles, sont-ils au-dessus de nos forces? ces vêtements usés, rongés aux vers, qui se perdent pour rien, hâtez-vous de les employer utilement, afin d’éviter votre châtiment, et d’en retirer un profit immense. Il y a excès d’inhumanité chez les riches à renfermer leur superflu dans des armoires et des murailles, au lieu de soulager les besoins de leurs semblables, et de mieux aimer s’exposer aux peines les plus terribles, en abandonnant leurs biens à la rouille, aux vers et aux voleurs, que d’en faire l’usage qu’il faut, pour en être récompensé. Je vous en supplie, ne négligeons pas à ce point le salut de nos âmes, donnons notre superflu à ceux qui manquent de tout, et nous y gagnerons nous-mêmes l’assurance de mériter les biens ineffables, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, auquel, ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit, soient gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Cette homélie parlera encore d’Abraham, tant la vie de l’admirable patriarche est une source intarissable de beaux exemptes. Il obéit sans murmure à Dieu qui, par deux fois, lui ordonne de quitter son pays et sa famille. — 2. Abraham en Égypte; la protection de Dieu ne lui manque jamais dans les circonstances critiques. — 3. Abraham refuse les présents du roi de Sodome et accepte ceux du prêtre Melchisédech. — 4-5. Nouv elle promesse de Dieu à Abraham. La foi du patriarche, lui est imputée à justice. — 6. Exhortation à la foi, à la charité, à la paix.

1. La vertu des justes ressemble à un trésor qui renferme une richesse immense. Celui qui peut s’emparer même d’une faible portion du trésor en retire une suffisante opulence; il en est de même pour, celui qui peut acquérir quelque chose de la vertu du patriarche. Pres que chaque jour, depuis quelque temps, notre instruction roule sur son histoire, et, malgré l’abondance avec laquelle nous vous offrons ce festin spirituel, nous n’avons pu vous raconter qu’une faible partie de ses belles actions, tant est grande l’abondance de ses vertus. Lorsqu’une fontaine s’épanche en larges ruisseaux, tout le monde s’y abreuve sans pouvoir tarir ses ondes, si bien que, plus on y puise, plus s’augmente l’abondance des eaux; c’est aussi ce que nous observons pour notre admirable patriarche. Depuis son époque jusqu’à la nôtre, combien se sont abreuvés à cette source de belles actions, et non-seulement ils ne l’ont pas tarie, mais ils en ont fait jaillir les actions saintes à flots plus abondants. Nous trouvons son histoire développée comme une chaîne d’or dans l’Écriture sainte; dans chaque occasion, nous le voyons montrer toute sa sagesse, aussitôt suivie des récompenses de Dieu. Polir que vous en soyez convaincus, il faut résumer ce que nous avons déjà dit, vous rappeler la foi profonde du juste dans les promesses du Ciel et tous les bienfaits que Dieu lui prodigue en échange. Ce juste, à lui seul, suffit pour nous apprendre à tous à ne pas redouter les efforts que nous coûte la vertu, à nous confier dans les récompenses d’en-haut, afin que, connaissant toute la bonté du Seigneur à notre égard, nous supportions sans peine tout ce qui nous paraît affligeant dans cette vie, en aspirant à la rémunération céleste. Remarquez, je vous prie, que dès sa jeunesse il fit tin bon usage de ses facultés et de ses notions naturelles; car, personne ne l’avait instruit, et il avait été élevé par dés parents infidèles; mais sa foi le fit honorer d’une apparition divine. Comme dans son jeune âge il ne suivit point l’erreur de son père, mais qu’il montra sa piété envers-la Divinité, il eut une vision céleste étant encore en Chaldée; ce que saint Étienne nous explique clairement en disant: Le Dieu de gloire apparut à notre père Abraham, comme il était encore en Mésopotamie, avant qu’il habitât Charran. (Act. VII, 2.) Vous savez que cette vision lui ordonna de voyager. Il faut croire que la piété envers Dieu se joignait en lui au respect pour ses parents et qu’il s’était tellement concilié l’affection de son père, que celui-ci consentit, par amour pour son fils, à quitter son pays pour habiter une terre étrangère. Remarquez, je vous prie, comment cette visite que Dieu lui accorda à cause de sa vertu, fit encore briller davantage celle-ci. Il (246) était résolu à laisser le pays de ses pères, et à en habiter un autre, afin d’obéir à Dieu; il était même résigné à voyager sans parents, à ce qu’il semblait; mais, comme je l’ai dit, sa vertu et son amour pour ses parents furent cause que son père l’accompagna.

Arrivés à Charran, ils y dressèrent leur tente; après la mort de Tharra (c’était le nom de son père), Dieu lui ordonna encore de voyager. Quitte, lui dit-il, ta terre et ta famille, et viens dans la terre que je te montrerai. (Gen. XII, 1.) Comme ils avaient émigré à Charran avec toute leur famille et leur maison, Dieu ajoute, dans ce nouvel ordre: Quitte ta terre et ta famille, voulant ainsi qu’il voyageât seul sans emmener son frère Nachor, ni personne autre. Il dit ta terre parce que sa famille l’habitait déjà depuis quelque temps et que ce domicile était pour elle comme une patrie. Malgré la perte récente de ses parents, malgré toutes les difficultés du voyage, il obéit de tout son coeur à l’ordre du Seigneur, et cela, sans savoir où devaient s’arrêter ses courses. Va, disait Dieu, non pas dans tel ou tel pays, mais dans la terre que je te montrerai. Cependant, malgré le vague d’un pareil ordre, il entreprit sans hésitation de l’exécuter; il emmena son neveu, montrant encore en cela sa vertu. Il avait peu à peu captivé ce jeune homme qui cherchait à imiter ses vertus, et qui, pour ne pas le quitter, voulut être son compagnon de voyage. Si mon père, disait-il, tout infidèle qu’il était, a consenti, pour l’amour de moi et pour m’accompagner, à quitter la maison paternelle où nous sommes nés et où nous avons grandi, puis à mourir sur la terre étrangère, à plus forte raison je ne laisserai pas ici le fils de mon frère, dont la jeunesse annonce tant de progrès dans la vertu.

2. En toute occasion il faisait preuve de piété; ainsi quand il fit ce voyage qui le conduisit eu Palestine et aux frontières des Chananéens, Dieu lui apparut pour fortifier son zèle et lui tendre la main, et lui dit: Je donnerai cette terre à ta race. (Gen. XII, 7.) Ce qu’il souhaitait et désirait surtout, c’est-à-dire des fils pour lui succéder, cette récompense de tant de travaux lui est permise aussitôt. La nature ne lui avait pas donné d’enfant et son âge ne lui en laissait plus espérer, mais la promesse de Dieu relève le courage de l’athlète, le rajeunit et le prépare aux luttes à venir. Voyez après cette promesse quel combat le juste eut à soutenir.

Menacé par la famine et la disette qui régnait au pays de Chanaan, il se rend en Égypte, et pour fuir la famine il s’expose aux plus grands dangers. Près des frontières de l’Égypte, et sur le point d’y entrer, il dit à sa femme: Je sais que tu es belle (Gen. XII, 11), je connais l’éclat de ta beauté et je crains le libertinage des Égyptiens. S’ils te voient, et s’ils savent que c’est ma femme que je mène avec moi, ils te laisseront la vie pour assouvir leur fureur impudique, mais ils me tueront afin de se livrer sans obstacle au crime, afin qu’il ne reste personne pour les accuser d’adultère. Par conséquent, dis que je suis ton frère. Voyez quelle âme, mieux trempée que l’acier, aussi dure que le diamant! Le malheur qu’il attendait n’a pu le troubler; il ne faisait pas en lui-même ces réflexions: N’ai-je montré tant d’obéissance en quittant mon pays pour une autre terre, qu’afin de tomber dans un pareil malheur? N’ai-je pas reçu cette, promesse: je donnerai cette terre à ta race? et maintenant je suis tourmenté par la crainte de l’adultère et par celle de la mort. Il ne donnait accès dans son coeur à aucune de ces pensées, il ne songeait qu’à jouer cette douloureuse comédie,, afin d’échapper du moins à l’un des dangers qui le menaçaient.

Quand il eut fait tout ce qui dépendait de lui par son courage et sa sagesse, sa femme aussi coopéra à ses projets par affection et par obéissance, et aida à ce qu’ils avaient décidé. Puis quand ils eurent fait tout ce qui dépendait d’eux, que tout fut désespéré humaine ment, et que l’oeuvre d’iniquité était presque consommée, alors Dieu déploya sur Abraham sa providence. Non-seulement il sauva la femme de l’outrage par la colère qu’il fit éclater sur le roi et toute sa maison, mais il fit retourner le patriarche d’Égypte en Palestine, avec de grands honneurs. Voyez comment, au milieu de toutes ces épreuves, le Seigneur, dans sa bienveillance, le soutient de sa force, et prépare son athlète à toutes les luttes à venir; jamais il ne le prive de son assistance, mais-il dispose tout si bien, que la moindre coopération apportée par le patriarche à l’oeuvre de Dieu est récompensée par des bienfaits qui dépassent la nature humaine.

Vous connaissez la résignation du juste. Voyez maintenant, après son retour, jusqu’où vont son humilité et sa douceur! En revenant d’Égypte, il avait une grande richesse que partageait son neveu qui vivait avec lui. Mais le (247) pays ne pouvait pas les contenir à cause de leurs grandes richesses (Gen. XIII, 6); aussi une rixe s’éleva entre les bergers de Loth et ceux d’Abram. Alors le juste montrant la douceur de son âme et l’excès de sa sagesse, appela Loth et lui dit: Qu’il n’y ait pas de dispute entre toi et moi, ni entre tes bergers et les miens, car nous sommes frères, c’est-à-dire, rien de meilleur que la paix, rien de pire que les disputes. Pour supprimer toute cause de contestation, choisis le pays que tu voudras et laisse-moi l’autre, afin d’écarter de nous toute querelle, toute contention. Voyez quelle vertu! Il laisse le choix au plus jeune et se contente du rebut. Mais, après cela, voyez quelle récompense il reçoit. Aussitôt après, Dieu lui dit, quand il s’est séparé de Loth: Lève les yeux et considère cette terre de côté et d’autre; toute cette terre que tu vois, je te la donnerai à toi et â ta race pour toujours. Voyez quelles largesses lui sont prodiguées pour le désintéressement qu’il a montré envers son neveu; ce qu’il a abandonné était peu de choix, ce qu’il obtient est bien plus considérable.

Au contraire, celui qui avait choisi à son gré, se trouva bientôt en danger: non-seulement son choix ne lui profita pas, mais il se vit tout à coup captif sans feu ni lieu; tout cela lui apprit à apprécier la vertu du juste, et à ne plus se conduire de même qu’auparavant. En effet, après qu’il eut commencé à habiter Sodome, il s’éleva une guerre terrible; les rois des nations voisines se levèrent avec de grandes forces, dévastèrent tout le pays, massacrèrent les géants, expulsèrent les Amalécites, mirent en fuite le roi de Sodome et celui de Gomorrhe, envahirent toutes les montagnes, enlevèrent la cavalerie du roi de Sodome, et s’en allèrent en emmenant Loth captif, avec les femmes et tout le butin.

3. Mais admirez encore ici toute la providence de Dieu. Voulant délivrer Loth et illustrer le patriarche, il excite celui-ci à secourir son neveu. Sachant ce qui se passait, le juste, avec ses domestiques, fond sur les rois, les défait sans peine et ramène Loth et les femmes, ainsi que la cavalerie du roi. Des trophées si brillants montraient à tous que Dieu le protégeait, car il n’avait pu remporter une pareille victoire avec ses propres forces, mais appuyé sur le secours d’en-haut. Du reste, le patriarche cherchait encore à faire connaître la vraie religion aux gens de Sodome, comme on le voit par les paroles qu’il dit à leur roi. Le roi vient au-devant de lui pour lui rendre grâce et lui offrir les chevaux en se contentant des hommes: voyez avec quelle grandeur d’âme le juste lui prouve sa sagesse, Iui montre qu’il est au-dessus de tous ces présents et lui fait connaître la vraie religion. Il ne lui dit pas simplement: je ne consens à rien recevoir de toi; je n’ai pas besoin d’un pareil paiement; mais il dit: J’étends ma main, vers le Très-Haut, ce qui revient à dire: ce ne sont pas des dieux que tu adores, mais des pierres et du bois: il n’est qu’un Dieu, maître de l’univers. Il a créé le ciel et la terre:je le prends à témoin que je ne prendrai rien de toi depuis un cordon jusqu’à une courroie de chaussure, afin que tu ne puisses croire due c’est pour cela que j’ai tiré cette vengeance, ni dire que tu m’as enrichi. Car celui qui m’a donné la victoire et a triomphé avec moi, c’est lui qui me procure d’abondantes richesses.

Vous voyez que, si le roi avait voulu, il aurait profité des paroles du patriarche. Il avait appris à ne plus se fier à sa force, mais à connaître l’Auteur de toutes choses, à rire des dieux faits par la main des hommes et à n’adorer que le Dieu de l’univers, le Créateur de toutes choses, la source de tout bien. L’exemple du patriarche lui dévoilait toutes les vertus. Celui-ci, pour ne pas laisser croire qu’il refusât toutes ces offres par orgueil et arrogance, disait au roi: Je ne prendrai rien, car je n’ai besoin de rien; je ne tiens pas à ce que d’autres augmentent ma richesse. je laisserai seulement ceux qui ont partagé mes dangers prendre leur part, afin qu’ils aient quelque récompense de leurs peines. Voilà ce que le juste répondit au roi de Sodome.

Lorsque Melchisédech, roi de Salem, lui offrit le pain et le vin, (c’était, dit l’Écriture, un prêtre du Très-Haut) le patriarche accepta cette offre, ci, en reconnaissance de sa bénédiction, lui donna la dîme du butin; en effet, Melchisédech lui avait dit: Abram est béni par le Très-Haut qui a livré tes ennemis dans tes mains. Voyez comme le juste montre partout sa piété, du roi de Sodome il ne voulait rien recevoir, depuis un cordon jusqu’à une courroie; mais il accepte l’offrande de Melchisédech, et lui donne en échange ce dont il peut disposer, ce qui nous montre qu’il faut avoir du discernement et ne pas recevoir de toutes mains. Les dons du roi prouvaient sa (248) reconnaissance, mais du reste, c’était un infidèle qui avait besoin qu’on lui enseignât la vertu; aussi le juste refusa-t-il ses présents, mais par son refus et par ses discours, il chercha à lui inspirer la piété. Il accepte avec raison l’offrande de Melchisédech, dont l’Écriture sainte nous fait connaître la vertu en disant: C’était un prêtre du Très-Haut. Du reste, c’était là une figure du Christ et ces offrandes présageaient le mystère: aussi le patriarche, loin de les refuser, les accueillit et y répondit à son tour d’une manière qui prouvait toute sa vertu: il lui donna la, dîme, ce qui faisait bien voir ses pieuses intentions. Je m’étends peut-être là-dessus, mais ce n’est pas sans raison. Nous avons résumé rapidement ce qui avait été dit depuis le commencement de ces instructions jusqu’à celle d’aujourd’hui sur le courage du juste, sa magnanimité, sa foi parfaite, la sagesse de ses pensées, l’excès de son humilité et de son mépris pour les richesses, enfin la bienveillance et la providence constante de Dieu à son égard; vous avez vu comment, dans chaque occasion, cette divine assistance le rendit plus célèbre et plus illustre. Maintenant, si vous y consentez et si vous n’êtes pas fatigués, arrivons à la lecture que l’on vient de vous faire: nous allons vous en développer quelque chose pour terminer ce discours, et vous verrez comment il est récompensé d’avoir refusé les dons du roi de Sodome. Que dit l’Écriture? Après ces paroles, la voix du Seigneur fut adressée à Abram. Pourquoi commencer ainsi? après ces paroles. De quelles paroles s’agit-il, dites-moi? n’est-il pas clair qu’il est question de celles qu’il a dites au roi de Sodome? Après son mépris des richesses, après qu’il eut refusé ses offres, après cet enseignement qu’il joignit à son refus pour amener le roi à reconnaître et à adorer le Créateur de toutes choses, après ces paroles, après qu’il eut offert la dîme à Melchisédech, enfin, quand il eut fait tout ce qui dépendait de lui, alors après ces paroles, la voix du Seigneur fut adressée à Abram pendant une vision dans la nuit, disant: Ne crains pas, Abram, je te protège; ta récompense sera très-grande.

4. Voyez la bonté du Seigneur; comme la couronne suit de près l’athlète pour le récompenser et le préparer à affronter d’autres luttes avec une nouvelle vigueur. La voix du Seigneur fut adressée pendant une vision dans la nuit. Pourquoi dans la nuit? Pour qu’elle fût plus distincte au milieu du silence et du repos. Elle dit: Ne crains pas, Abram. Voyez jusqu’où Dieu porte l’attention. Comme le patriarche avait repoussé tant de richesses et dédaigné les présents d’un roi, cela signifie: ne crains pas qu’après avoir refusé tout cela, tu sois réduit à voir diminuer ta fortune, ne crains pas. Ensuite, pour réveiller encore mieux; son esprit, la voix ajoute encore son nom, et dit: Ne crains pas, Abram. En effet, le meilleur moyen d’éveiller quelqu’un, c’est de l’appeler par son nom. Puis elle ajoute: Je te protégerai. Voilà un mot qui signifie beaucoup. Moi qui t’ai fait venir de Chaldée.. moi qui t’ai amené ici, moi qui t’ai délivré des dangers de l’Égypte et qui t’ai promis plus d’une fois de donner cette terre à ta race, moi je te protége! Moi qui, de jour en jour, le fais briller davantage aux yeux de tous, je te protège: c’est-à-dire, je suis ton bouclier, je lutte et combats avec toi, je veille sur toi, je rends facile pour toi tout ce qui est difficile, je te protège. Ta récompense sera très-grande. Tu n’as pas voulu recevoir de rétribution pour lés fatigues que tu avais subies, pour les dangers où tu t’étais exposé, tu as dédaigné ce roi et ces présents. Je te donnerai ta récompense, non-seulement telle que tu l’aurais reçue, mais grande et très-grande. Ta récompense sera très-grande. Admirez la libéralité du Seigneur, et concevez l’importance de ses Paroles: voyez comme elles soutiennent la piété de l’athlète, et comme elles fortifient son âme. Lui qui connaît les secrets des coeurs savait que le juste avait besoin d’une pareille consolation, car voici ce qu’il répond après avoir été encouragé par ces paroles. Abram dit: Seigneur, que me donnerez-vous? Je vais partir de cette vie sans enfants. Après avoir reçu cette promesse d’une grande récompense; il montre toute la tristesse de son âme et le regret qu’il éprouve depuis longtemps en se voyant sans enfants et il dit: Seigneur, accomplirez-vous, ce désir? Me voici au terme de la vieillesse et je vais partir de cette vie sans enfants.

Voyez quelle philosophie le juste montrait dans ces temps reculés, puisqu’il appelait la mort un départ. Ceux qui ont mené une vie honnête et vertueuse, quand ils quittent ce monde sont affranchis de leurs luttes et délivrés de leurs liens: la mort n’est pour ceux qui ont bien vécu qu’un passage à un état (249) meilleur, de la vie périssable à une existence éternelle et immortelle. Le juste dit: Je vais partir de cette vie sans enfants. Et. pour toucher encore le coeur de Dieu, il ne s’arrête pas là; mais que dit-il? Le fils de Masec, ma servante, sera mon héritier puisque tu ne m’as pas donné de progéniture. Ces paroles montrent toute la douleur de son âme; c’est comme s’il disait à Dieu: Je n’ai pas été aussi heureux que mon esclave, je mourrai sans enfant et sans postérité; un esclave héritera des biens que tu m’as donnés, et cela après que tu m’as renouvelé cette promesse: Je donnerai cette terre à ta race. Remarquez ici, je vous prie, la vertu du juste qui, malgré ces pensées dont son âme était remplie; ne s’impatiente pas et ne dit aucune parole offensante. Maintenant, excité par ce que le Seigneur lui a dit, il lui parle avec franchise, lui montre le trouble de ses pensées et lui dévoile la plaie de son âme; aussi en reçoit-il promptement le remède. Aussitôt la voix de Dieu lui fut adressée. Voyez comme l’Écriture explique tout exactement! aussitôt, dit-elle. Dieu ne laisse pas le juste un seul instant dans la peine, il se hâte de le consoler, et calme son chagrin parles paroles suivantes: Aussitôt la voix de Dieu lui fut adressée, disant: Ce n’est pas celui-là qui sera ton héritier, mais celui qui sortira de toi, celui-là sera ton héritier. Voilà, dit-il; ce que tu as craint? voilà ce qui trouble ton esprit, et ce qui te décourage? apprends donc que ce ne sera point là ton héritier, mais celui qui sortira de toi, celui-là sera ton héritier. Ne songe point aux difficultés de la nature humaine, ni à ta vieillesse, ne t’inquiète pas de la stérilité de Sara, mais aie confiance en la puissance de Celui qui te fait ces promesses, cesse d’être abattu et reprends tout ton courage, enfin, sois persuadé que ton héritier sera celui qui naîtra de toi.

Comme une pareille prédiction dépassait la nature et la raison humaine (en effet, il songeait avec effroi aux obstacles de la nature, à sa vieillesse, à la stérilité de Sara, dont les entrailles étaient mortes pour la maternité), Dieu développe encore cette prédiction afin que le juste prenne confiance dans la libéralité de celui qui peut prédire ainsi. Il l’emmena dehors et lui dit: Regar de le ciel et compte les astres, si tu peux les compter. Et il dit: Telle sera ta postérité. Et Abram crut au Seigneur, et sa foi lui fut imputée à justice. Pourquoi faire observer qu’il l’emmène dehors? parce qu’il a été dit plus haut que Dieu se montra pendant la nuit dans une vision, et parla au patriarche; maintenant il veut lui montrer combien les étoiles sont innombrables; il l’emmena dehors et lui dit: Lève les yeux au ciel et compte les astres, si tu peux les compter. Et il dit: Telle sera ta postérité. Quelle admirable prédiction! quelle grande promesse! mais si nous songeons à la puissance de Celui qui parle, rien ne nous paraîtra grand. Celui qui a fait un corps avec de la terre, Celui qui a tiré l’être du néant, et qui a créé tout ce que nous voyons, Celui-là peut bien accorder des grâces surnaturelles.

5. Vous voyez la libéralité du Seigneur. Le patriarche lui dit: Je vais partir de cette vie sans enfants, comme s’il était aux portes du tombeau, et s’il ne pouvait plus avoir d’enfant; aussi ajoute-t-il: Le fils de Masec, ma servante, sera mon héritier. Aussi Dieu voulant relever son esprit et fortifier son âme, le délivre de la crainte qui le possédait, raffermit sa pensée par la grandeur de sa promesse, et en lui montrant la multitude des astres, enfin en lui annonçant une nombreuse postérité, il lui rend l’espérance. En voyant la prédiction du Seigneur, le sage ne s’arrête plus aux considérations humaines, il ne songe plus à son impuissance ni à celle de Sara, et ne s’inquiète pas des obstacles naturels; sachant que Dieu peut accorder des dons surnaturels, il a foi dans ses paroles, il n’admet plus aucun doute et croit fermement que tout s’accomplira. Voilà la véritable foi, celle qui se fie dans la puissance de l’auteur des promesses, même quand ces promesses sont extraordinaires et ne peuvent s’accomplir que d’une manière surhumaine. La foi, comme dit saint Paul, est le fondement des choses qu’on espère, et la preuve des choses invisibles (Héb. XI, 1); et il dit aussi: Quand une fois on a vu que reste-t-il à espérer? (Rom. IV, 3.) Ainsi nous avons la véritable foi quand nous croyons à ce que nous ne voyons pas, en considérant l’autorité de celui qui nous fait la promesse. C’est ce qu’a fait notre juste, qui montra une foi sincère et parfaite à ce qui lui était annoncé; aussi l’Écriture sainte fait-elle son éloge en ajoutant aussitôt: Abram crut au Seigneur, et sa foi lui fut imputée à justice. Vous voyez comment, même avant l’accomplissement des promesses, il fut récompensé de sa croyance. Car sa foi dans les (250) prédictions de Dieu lui fut imputée à justice, parce qu’il ne s’était pas arrêté aux raisonnements humains à propos des paroles divines.

Apprenons donc, nous aussi, je vous en conjure, d’après l’exemple du patriarche, à croire aux paroles de Dieu, à ajouter foi à ses promesses, à ne pas écouter uniquement la raison humaine, et à montrer une grande droiture d’esprit. C’est là ce qui nous mettra au nombre des justes et hâtera l’accomplissement des promesses divines. Dieu annonça à Abraham que sa race serait innombrable, et cette prédiction dépassait la nature humaine, aussi sa foi lui fut-elle imputée à justice. Les promesses qu’il nous a faites, si nous y réfléchissons, sont encore bien plus grandes et dépassent encore davantage la nature humaine; croyons seulement à la puissance qui nous fait ces promesses, afin d’être justifiés par notre foi, et de jouir des biens qui nous sont annoncés. En effet, tout ce qui nous est prédit est supérieur à la raison humaine et dépasse notre pensée, tant ces promesses sont immenses: elles ne s’étendent pas seulement au présent, à la vie d’ici-bas et à la jouissance des choses visibles; mais quand nous aurons quitté la terre après la corruption de nos corps, quand nos corps auront été réduits en cendres et en poussière, il nous a prédit que nous ressusciterions dans une gloire nouvelle. Il faut donc, dit saint Paul, que ce qu’il y a de corruptible en nous revête l’incorruptibilité, que ce qu’il y a de mortel revête l’immortalité. (I Cor. XV, 53.) Dieu nous a promis qu’après la résurrection de nos corps, il nous donnerait son royaume pour récompense, avec la société des saints, un repos éternel et des biens ineffables que l’oeil n’a pas vus, que l’oreille n’a pas entendus, et qui n’ont jamais pénétré dans le coeur humain. (Ibid. XI, 9.) Voyez quelles promesses immenses, quels dons infinis!

6. Méditons à ce sujet, et sachant que Celui qui annonce tout cela ne peut mentir, supportons avec plaisir toutes les luttes de la vertu, afin de jouir des biens qui nous sont annoncés; ne préférons pas des avantages passagers à notre salut et à un pareil bonheur, et songeons aux récompenses de la vertu plutôt qu’aux efforts qu’elle coûte: ne regrettons pas nos richesses quand il faut en faire part aux pauvres, mais songeons au profit que cet abandon nous procure. Aussi t’Écriture sainte compare l’aumône à une semence pour montrer que nous devons la répandre de bon coeur et avec joie. En effet, ceux qui confient la semence à la terre, l’enfouissent avec joie et sont pleins d’espérance, croyant déjà voir les gerbes remplir leur grenier: à plus forte raison, ceux qui peuvent répandre cette semence spirituelle doivent se réjouir et tressaillir d’aise, puisqu’ils moissonnent dans le ciel après avoir semé sur la terre. En dépensant un peu d’argent, ils obtiendront la rémission de leurs péchés et un motif de confiance devant Dieu; car grâce à ceux qui reçoivent leurs dons, ils jouiront d’un repos éternel et de la société des saints. Si nous choisissons la continence, n’examinons pas les efforts que coûte la vertu et,ne nous disons pas que la virginité exige bien des luttes, songeons seulement à quelle fin nous sommes destinés; et grâce à cette pensée constante, nous mettrons un frein à la rage des mauvais désirs, nous résisterons aux révoltes de la chair, et l’espoir de la récompense adoucira nos peines. En effet l’espoir du bien suffit pour nous faire affronter les dangers; ne doit-il pas, à plus forte raison, nous faire supporter les fatigues qu’entraîne la vertu? Si vous réfléchissez que vos combats dureront peu de temps, si vous conservez dans tout son éclat la lampe de votre virginité, vous obtiendrez le bonheur éternel et vous entrerez avec l’époux. Il suffit de garder sa lampe allumée et d’avoir une suffisante provision d’huile, je veux dire de bonnes oeuvres: comment alors ne franchirez-vous pas facilement tous les obstacles, en songeant à ces paroles de saint Paul: Vivez en paix avec tout le monde, et recherchez la sanctification, sans laquelle personne ne verra le Seigneur. (Héb. XII, 14.) Observez-vous qu’il joint la paix à la sanctification? C’est parce que Dieu ne demande pas seulement la pureté du corps, mais aussi la paix. L’Apôtre nous le rappelle avec raison et nous avertit sur ces deux points, nous recommandant le repos de la pensée, afin d’éviter le trouble et le tumulte de nos âmes, afin que notre vie soit calme et tranquille, que nous vivions en paix avec tout le monde, enfin, que nous soyons pleins de douceur, de mansuétude et de modération: alors on verra fleurir sur notre visage toutes les couleurs de la vertu. Nous pourrons dès lors mépriser la gloire de la vie présente en travaillant pour la véritable gloire, ne songez qu’à vous affermir dans l’humilité en dédaignant le bonheur d’ici-bas, afin de (251) jouir du bonheur véritable et solide, et pour que la vue du Christ soit notre récompense. Bienheureux ceux qui sont purs de coeur, car ils verront Dieu! (Matth. V, 8.) Purifions donc notre conscience, réglons notre existence avec soin, afin qu’après avoir marché pendant cette vie dans le sentier de toutes les vertus, nous méritions de recueillir la récompense de nos efforts actuels dans l’éternité future, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, auquel, ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance et honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Différence entre la Bible et les livres profanes: la Bible renferme beaucoup de pensées en Peu de mots, c’est le contraire pour les livres profanes. — 2. Gage que Dieu donne à Abraham de l’accomplissement de ses promesses. — 3. Dieu prédit à Abraham la captivité de ses descendants dans la terre d’Égypte. — 4. Confirmation de l’alliance. Dieu indique à Abraham les limites qu’atteindra l’empire qui sera un jour fondé par sa postérité. — Exhortation. Il faut plutôt s’occuper d’orner l’âme que le corps.

1. La puissance de l’Écriture sainte est immense et ses paroles renferment un trésor de pensées. Il faut donc nous appliquer à l’étudier avec soin pour en retirer des avantages étendus. Aussi le Christ nous a donné ce précepte: Sondez les Écritures (Jean, V, 39); c’est-à-dire, ne nous bornons pas à une simple lecture, mais scrutons profondément les Écritures pour en saisir le vrai sens. Tel est l’usage de l’Écriture; elle présente beaucoup d’idées dans peu de mots. Ce sont des instructions divines et non humaines, aussi diffèrent-elles complétement de la sagesse humaine, et je vais vous dire comment. D’un côté, c’est-à-dire dans la sagesse humaine, on ne songe,qu’à l’arrangement des mots; de l’autre côté, c’est tout le contraire. L’Écriture ne tient aucun compte de la beauté des expressions ni de leur disposition: toutes ses paroles tirent leur beauté de l’épanouissement de la grâce divine. D’un côté, au milieu d’un immense bavardage, on rencontre à peine quelques idées; de l’autre, comme vous le savez, une phrase très-courte est souvent un texte suffisant pour tout un sermon. Aussi hier, après avoir lu notre texte et en avoir commencé l’explication, nous avons trouvé une telle richesse de pensées que nous n’avons pas pu aller plus loin pour ne pas surcharger votre mémoire et de peur que la fin du sermon ne vous en fit oublier le commencement. Aussi je vais revenir sur ce sujet et rattacher le discours d’hier à celui d’aujourd’hui, afin que vous ne sortiez pas d’ici sans avoir entendu développer toute la lecture. Mais, je vous en prie, accordez-nous toute votre attention: car si la peine est pour nous, le profit est pour (252) vous; ou plutôt, il nous est commun à tous. Mais que parlé,je de notre peine? Non certes! il n’y a ici qu’un don de là grâce divine. Recueillez donc avec soin ce que Dieu vous donne, afin que vous ne partiez d’ici qu’après en avoir fait votre profit pour le salut de votre âme. Si nous vous offrons chaque jour ce festin spirituel, c’est pour que nos fréquentes exhortations et la méditation des saintes Écritures vous préservent des piéges du malin esprit. Car s’il voit en nous un grand zèle pour les occupations spirituelles, non-seulement il ne nous attaquera point, mais il n’osera même nous regarder, sachant que ses manoeuvres seront inutiles, et que les coups qu’il osera frapper retomberont sur sa tête.

Reprenons donc le sujet que nous traitions hier, et achevons de le développer. Hier de quoi avons-nous parlé? De la promesse que Dieu fit à Abram en lui disant de lever lesyeux au ciel et de regarder la multitude des étoiles. Compte, lui dit-il, les étoiles si tu peux les compter. Et il lui dit: Ta race sera aussi nombreuse. Ensuite l’Écriture sainte nous montrant la piété du patriarche, et sa foi aux promesses de Dieu dont il considérait le souverain pouvoir, dit: Abram crut à Dieu, et cela lui fut imputé à justice. C’est là que nous en sommes resté hier et il nous a été impossible d’aller plus loin: maintenant il faut continuer. Que dit l’Écriture? Le Seigneur dit à Abram: Je suis le Dieu qui t’ai retiré du pays des Chaldéens, pour te donner cette terre, afin que tu la possèdes. Voyez comme Dieu se prête à la faiblesse humaine, comme il veut fortifier la foi et persuader de l’effet de ses promesses, comme s’il disait: Souviens-toi que c’est moi qui t’ai fait sortir de ton pays! Ces paroles de Dieu s’accordent avec celles de saint Étienne qui dit que le Seigneur ordonna à Abraham de quitter la Chaldée et sa maison. (Act. VII.) Le père d’Abraham, comme nous l’avons dit, partagea son destin, quoiqu’il fût lui-même infidèle; entraîné par son amour pour son fils, il fut son compagnon de voyage. Aussi Dieu rappelle ici à Abraham la protection dont il l’a toujours entouré, lui disant que s’il l’a fait ainsi voyager, c’était pour son avantage et pour accomplir ses promesses envers lui. Je suis le Dieu qui t’ai retiré du pays des Chaldéens, pour te donner cette terre, afin que tu la possèdes. Est-ce sans raison que je t’en ai appelé? est-ce en vain que je t’en ai retiré? Je t’ai fait venir en Palestine, je t’ai fait quitter la maison de ton père et t’établir dans cette terre, afin que tu la possèdes. Songe combien je t’ai protégé depuis ton départ de Chaldée jusqu’à présent; songe que de jour en jour tu es devenu plus illustre par mon appui, par mes soins, et fie-toi à mes paroles. Voyez quel excès de bonté! voyez comme Dieu s’abaisse jusqu’à l’homme, comme il fortifie son âme et affermit sa foi, pour qu’il ne songe, plus aux obstacles de la nature, mais qu’il se confie à Celui qui fait ces promesses, comme si elles étaient déjà accomplies.

2. Voyez aussi comme le patriarche, enhardi par ces paroles, demande une assurance plus parfaite. Il dit: Seigneur, mon?Maître, à quoi reconnaîtrai-je que je posséderai cette terre? L’Écriture sainte a commencé par lui rendre ce témoignage qu’il crut aux paroles de Dieu et que cela lui fut imputé à justice; cependant, après avoir entendu ces mots: Je t’ai retiré du pays des Chaldéens, pour te donner cette terre, afin que tu la possèdes, il répond il m’est impossible de ne pas croire à ta parole; cependant je voudrais apprendre de quelle manière je deviendrai possesseur de cette terre. Je me vois parvenu à l’extrême vieillesse; jusqu’à présent j’ai erré comme un vagabond, et la raison humaine ne peut me faire concevoir comment tout s’accomplira, quoique j’aie ajouté foi sans hésiter à tes paroles, toi qui peux tirer l’être du néant, tout créer et tout transformer. Si je t’interroge, ce n’est donc point par incrédulité: mais puisque tu me promets de nouveau la possession de cette terre, je voudrais un signe plus matériel et plus évident pour soutenir la faiblesse de mon intelligence. Que fait alors ce Maître si bon? Plein de condescendance pour son serviteur, il veut fortifier son âme quand il le voit avouer sa faiblesse, et malgré sa foi dans les promesses divines, en réclamer une confirmation; il lui dit: Prends une génisse de trois ans, une chèvre de trois ans et un bélier, et une tourterelle et une colombe. Vous voyez que Dieu fait un traité avec un homme à la manière humaine. Quand nous promettons quelque chose à quelqu’un et que nous cherchons à lui donner confiance en nos promesses, afin qu’il ne doute point de notre bonne volonté, nous lui laissons une preuve et une marque dont la seule vue lui donne la certitude que nous ferons tout pour dégager notre parole. Ainsi, à cette question: Comment le (253) reconnaîtrai-je? ce bon Maître répond: en voici le moyen. Prends une génisse de trois ans, une chèvre de trois ans, et un bélier, et une tourterelle et une colombe.

Remarquez, je vous prie, à quelle condescendance matérielle arrive ce doux Maître pour rassurer le patriarche. Comme c’était l’usage des hommes de faire et de confirmer ainsi leurs traités, Dieu même agit comme eux. Il prit ces animaux, dit l’Écriture, et les partagea par la moitié. Ce n’est pas sans raison que leur âge est indiqué: il fallait les prendre à trois ans, c’est-à-dire adultes et à leur taille. Il les partagea par la moitié et mit les deux parties en face l’une de l’autre; mais il ne partagea point les oiseaux. Il s’assit et veilla pour que les oiseaux qui volaient autour de ces animaux partagés ne pussent y toucher, et il resta ainsi tout le jour. Les oiseaux descendirent auprès de ces animaux ainsi partagés près desquels s’était assis Abram. Vers la chute du jour, Abram tomba en extase, et il fut saisi d’un grand effroi et enveloppé de ténèbres. Pourquoi vers le coucher du soleil, quand vient le soir? C’est que Dieu veut rendre le patriarche plus attentif: cette extase et cet effroi ténébreux l’envahissent pour que tout lui fasse comprendre la présence de Dieu. Du reste c’est ce que le Seigneur fait toujours. Plus tard quand il donna à Moïse, sur le mont Sinaï, la loi et les préceptes, l’obscurité et les ténèbres régnaient et la montagne était couverte de fumée. (Ex. XIX, 18.) Aussi l’Écriture dit: Il touche les montagnes et elles fument. (Ps. CIII, 32.) Comme les yeux charnels ne peuvent voir le Dieu immatériel, c’est ainsi qu’il se manifeste à nous. Aussi après avoir frappé l’esprit du juste et l’avoir rempli de crainte par cette extase, il lui dit: Tu m’as demandé une confirmation de mes paroles, tu as voulu avoir une preuve que tu dois posséder cette terre. Je te la donne, car il te faut beaucoup de foi pour comprendre que je puis faire réussir ce qui semble désespéré. Et il dit à Abram: Sache certainement que la race habitera dans une terre étrangère, qu’elle sera soumise aux gens du pays qui la maltraiteront et l’humilieront pendant quatre cents ans. Ce peuple auquel elle sera asservie, je le jugerai, et elle sortira de ce pays avec un grand appareil. Voilà des paroles bien graves; elles réclament un esprit énergique, capable de s’élever au-dessus de toutes les considérations humaines. Car si l’âme dû patriarche n’avait pas été forte, courageuse et bien trempée, il y avait de quoi la troubler. Sache certainement que ta race habitera dans une terre étrangère, qu’elle sera soumise aux gens du pays qui la maltraiteront et l’humilieront pendant quatre cents ans. Ce peuple auquel elle sera asservie, je le jugerai, et elle sortira de ce pays avec un grand appareil.

3. Ne t’étonne point, dit le Seigneur, de ta vieillesse, de la stérilité de Sara, de ses entrailles desséchées, et ne regarde point comme extraordinaire ce que je t’ai dit: Je donnerai cette terre à ta race. Non-seulement je te le prédis, mais j’ajoute qu’avant cela ta race ira dans une terre étrangère. Il ne lui dit pas que c’était l’Égypte et ne nomme point le pays;, mais il dit: Dans une terre étrangère; elle subira la servitude et l’humiliation, et ses souffrances ne seront point courtes et bornées à peu d’années, mais dureront quatre cents ans. Sans doute j’en tirerai vengeance, je jugerai ce peuple oppresseur et je ferai revenir ici ta race et j’environnerai son retour de beaucoup d’éclat. Ainsi l’exactitude de cette prédiction sur la servitude des Juifs dévoile leur descente en Égypte, la haine des Égyptiens contre eux et leur glorieux retour. Elle montre au patriarche que ce n’est pas seulement à lui que doivent arriver des choses surnaturelles, c’est-à-dire l’accomplissement des promesses de Dieu malgré tant d’obstacles, mais que toute sa race sera également favorisée. Je te l’ai déjà dit, ajoute-t-il, afin que tu puisses, avant la fin de ta vie, connaître le sort de ta postérité. Tu iras rejoindre tes pères, après avoir prospéré dans une heureuse vieillesse. Il ne dit pas: tu mourras, mais, tu iras, comme on dit à un voyageur qui va quitter son pays pour une autre patrie: Tu iras rejoindre tes pères: il ne parle point des pères selon la chair. Comment serait-ce possible? puisque son père était infidèle et que le patriarche fidèle ne pouvait habiter le même séjour. Il y a, dit l’Écriture, un grand abîme entre vous et nous. (Luc, XVI, 26.) De qui donc est-il dit rejoindre tes pères? Il s’agit des justes, tels qu’Abel, Noé et Enoch. Prospérant dans une heureuse vieillesse. Mais, dira-t-on, comment cette vieillesse peut-elle être heureuse après toute une existence de tribulations? Ne les considérez point; songez seulement à la gloire qui l’a suivi en toute occasion, pensez à l’éclat (254) dont a toujours brillé ce voyageur sans feu ni lieu et à la protection que Dieu lui a constamment accordée.

Il ne faut point juger d’après l’opinion actuelle, et dire qu’une belle vieillesse est celle qui se passe dans le luxe et la débauche an milieu d’immenses richesses, d’une foule de courtisans et d’un troupeau d’esclaves. Ce n’est pas là une belle vieillesse; au contraire, tout cela sert à condamner l’homme qui n’est pas continent, même dans sa vieillesse, qui, même à son dernier soupir, ne songe pas à ses vraies besoins, qui sacrifie tout à son ventre et passe sa vie dans les festins et dans l’ivresse au moment où il va rendre compte de ses actions. Celui qui a marché dans le sentier de la vertu, celui-là seul termine sa vie par une belle vieillesse et reçoit plus haut la récompense de ses travaux d’ici-bas. Aussi Dieu dit au patriarche: Voilà ce qui arrivera à tes descendants, mais tu quitteras la terre après avoir joui d’une heureuse vieillesse. Ici remarquez encore que si le juste n’avait pas eu un grand courage et une extrême sagesse, ces prédictions auraient pu troubler son esprit. À sa place, le premier venu aurait dit: Pourquoi me promettre une postérité si nombreuse puisque mes descendants supporteront tant de souffrances et tant d’années de captivité? quel avantage poissé-je y trouver? Le juste n’eut point cette pensée; il accepta en fidèle serviteur tout ce qui venait de Dieu, dont il préféra la volonté à la sienne. Du reste le Seigneur lui indique l’époque à laquelle ils reviendront de leur captivité: Ils reviendront ici à la quatrième génération.

Là-dessus on pourra demander pourquoi quatre cents ans de captivité sont prédits aux Hébreux, tandis qu’ils n’en ont point passé la moitié en Égypte. Aussi Dieu ne dit pas qu’ils doivent passer quatre cents ans en Égypte, mais dans une terre étrangère, si bien que l’on peut joindre aux années passées en Égypte, le temps même de la vie du patriarche, à partir du moment où il reçut l’ordre de quitter Charran. L’Écriture nous montre évidemment qu’elle compte les années depuis cette époque, lorsqu’elle dit qu’il avait soixante-quinze ans quand il partit de Charran. (Gen. XII, 4.) Depuis cet instant jusqu’au retour d’Égypte, si l’on fait le calcul, on trouve le nombre juste. D’un autre côté, l’on peut dire que le Seigneur plein de bienveillance, et qui proportionne toujours nos épreuves à notre faiblesse, voyant les Hébreux accablés de peines et cruellement traités par les Égyptiens, les vengea et les délivra avant l’époque qu’il avait fixée. En effet, c’est l’usage de Dieu qui cherche toujours no. tre salut; s’il menace de ses punitions, nous pouvons, en faisant preuve de conversion, le faire revenir sur ses arrêts; en revanche, s’il nous promet quelque avantage et que nous ne fassions point-ce, qui dépend de nous, il n’accomplit point ce qu’il avait annoncé, de peur de nous rendre pires que nous n’étions. Ceux qui étudient attentivement les saintes Écritures pourront aisément s’en convaincre. Ils reviendront ici à la quatrième génération; car les iniquités des Amorrhéens ne sont pas encore au comble. Alors, en effet, il sera temps que les uns reviennent en liberté et que les autres, en punition de leurs nombreux péchés, soient chassés de cette terre. Tout arrivera en temps convenable, l’établissement des uns et l’expulsion des autres, Leurs iniquités ne sont pas encore au comble, c’est-à-dire ils n’ont pas encore assez péché pour mériter une pareille punition. En effet, Dieu dans sa bonté ne punit jamais plus, mais toujours moins qu’on ne mérite. Aussi montre-t-il une grande patience à l’égard des Amorrhéens, pour ne leur laisser aucune excuse, puisqu’ils seront eux-mêmes les auteurs de leur châtiment.

4. Voyez comme le patriarche est exactement renseigné, comme sa foi doit se fortifier et quelle confiance les prédictions qui le regardent doivent lui inspirer pour celles qui sont relatives à sa postérité; l’accomplissement des unes lui montrera la certitude des autres. Ensuite, quand la prédiction fut terminée, il vit un signe analogue à ceux qu’il avait déjà aperçus. Quand le soleil se coucha, il parut une flamme, une fournaise fumante et des lampes de feu qui passèrent à travers les animaux coupés en deux. La flamme, la fournaise et les lampes paraissaient pour faire connaître au juste l’indissolubilité de l’alliance, et la présence de l’énergie divine. Ensuite, quand tout fut terminé et accompli, quand le feu eut dévoré toute l’offrande, le Seigneur fit en ce jour une alliance avec Abram, en disant: Je donnerai à ta race cette terre depuis le fleuve d’Égypte jusqu’au grand fleuve de l’Euphrate, les Cinéens, les Cenézéens et les Cedmoniens; les Chettéens, les Phérézéens, ceux de Raphaïm et les Amorrhéens, les Chananéens, les Eviens, les Gergésiens et les Jébuséens. Voyez comme il confirme encore ce qu’il avait annoncé. Il fit une alliance, disant: Je donnerai à ta race celle terre.

Ensuite pour faire comprendre toute l’étendue des limites du pays donné à cette race, il ajoute: Du fleuve d’Égypte au fleuve Euphrate, là s’étendra ta race. Voyez comme il veut ainsi en indiquer la multitude innombrable. Il a déjà dit qu’on ne pourrait pas plus la compter que les étoiles; maintenant il indique les limites de son territoire pour faire voir jusqu’où doit s’étendre cette multitude. De plus, il donne la liste des peuples sur lesquels s’étendra la domination de cette race, afin que le juste soit bien informé de tout. Après tant de promesses Sara restait toujours stérile, la vieillesse s’étendait sur eux, afin qu’en donnant de leur foi la plus grande preuve possible, ils reconnussent la faiblesse de la nature humaine et l’immensité de la puissance divine.

Pour ne pas trop prolonger cette instruction, nous allons terminer en vous suppliant d’imiter le patriarche. Songez, mes bien-aimés, à ce qu’il disait au roi de Sodome, et, en général, à toutes ces autres vertus qu’il a montrées pendant toute sa vie, aux récompenses dont il a été honoré et à la condescendance de Dieu pour lui: Songez que le Seigneur nous a ainsi montré à tous, par ses bienfaits envers le patriarche, combien sa libéralité était immense. Pour peu que nous lui fassions offrande de quelques bonnes oeuvres, il enchérit au delà de toute expression et nous prodigue des récompenses infinies, pourvu que nous lui fassions voir, comme le juste, une foi sincère, et que loin de chanceler dans notre esprit,,nous conservions une fermeté inébranlable. C’est ainsi que le patriarche a mérité tant d’éloges; écoutez saint Paul célébrant la foi qu’il a montrée dès l’origine: Abraham appelé à la foi, obéit et s’en alla dans un pays qu’il devait posséder, et. partit sans savoir où il allait. (Héb. II, 8.) Il fait allusion à ces paroles de Dieu: Sors de ton pays et va dans la terre que je te montrerai. (Gen. XII, 1.) Voyez quelle fermeté dans la foi, quelle sincérité dans l’esprit! Imitons ces vertus, quittons par nos pensées et nos désirs les affaires de la vie présente et faisons route vers le ciel. Nous pouvons, si nous le voulons, nous y acheminer même ici-bas, si nos actions le méritent, si nous dédaignons les choses du monde, et si nous négligeons la vaine gloire pour élever nos regards vers la gloire véritable et éternelle; si nous mettons de côté le luxe des habits et l’ornement du corps, si nous laissons toute cette parure extérieure pour embellir notre âme dont la vertu doit être le vêtement; si nous méprisons la mollesse, si nous fuyons la gourmandise et si, loin de rechercher les festins et les banquets nous gardons la frugalité, d’après le précepte de l’Apôtre: Contentons-nous d’avoir la nourriture et le vêtement. (I Tim, VI, 8.) Quel besoin, dites-moi, a-t-on de ces superfluités? pourquoi se gonfler l’estomac d’un excès de nourriture et perdre la raison dans l’ivresse? n’en résulte-t-il pas une foule de maux pour le corps et l’âme? D’où viennent tant de maladies, tant de lésions dans nos organes? n’est-ce pas de ce que l’estomac est plus chargé qu’il ne faudrait? D’où viennent l’adultère, le libertinage, le vol, l’avarice, le meurtre, le brigandage et toutes les corruptions de l’âme? n’est-ce pas d’une convoitise exagérée? Aussi Paul a dit que l’avidité était la racine de tous les maux. (I Tim. VI,10.) De même l’on peut dire avec raison que cette absence de modération, ce désir de dépasser la limite du besoin est la source de tous nos maux. Si nous voulions, en fait de nourriture, d’habits, de logement et de tout ce qui regarde le corps, n’aller jamais trop loin et nous contenter du nécessaire, l’espèce humaine serait délivrée de bien des maux.

5. Mais je ne sais comment il se fait que chacun de nous est avide à sa manière et franchit toujours les bornes du besoin, malgré le précepte de l’Apôtre: Contentons-nous d’avoir la nourriture et le vêtement: nous faisons tout le contraire, sans songer que nous aurons à rendre compte d’avoir dépassé le nécessaire et abusé des biens du Seigneur. Car ces biens ne nous sont pas accordés seulement pour notre avantage, mais pour le soulagement de nos semblables. Quel pardon peuvent donc mériter ceux qui se parent des vêtements d’une noblesse extrême, qui recherchent les étoffes filées, par des vers et qui, ce qu’il y a de plus déplorable, s’en glorifient, tandis qu’ils devraient se cacher, craindre et trembler, puisqu’ils ne les portent point par nécessité, mais par mollesse et fausse gloire, afin de se faire admirer du monde. Cependant leur semblable passe à moitié nu, sans avoir même un vêtement grossier: et eux, qui sont de la même nature, n’éprouvent aucune pitié, la conscience ne les porte point à secourir leur semblable; la (256) pensée du jour terrible, la crainte de l’enfer, la grandeur des promesses, l’idée que le Seigneur commun de tous considérera comme fait à lui-même tout ce qu’ils auront fait pour leurs semblables, tout cela ne peut rien. Comme si leur coeur était de pierre et qu’ils fussent étrangers à notre nature, ils se regardent, à cause du luxe de leurs habits, comme supérieurs aux autres hommes, sans songer à toutes les peines qu’ils encourent en faisant un mauvais usage des biens que le Seigneur leur a confiés et qu’ils ne songent pas à partager avec leurs frères: ils aiment voir les vers ronger ce qu’ils possèdent et allumer pour eux-mêmes le feu de l’enfer. Si les riches distribuaient aux indigents tout ce qu’ils tiennent inutilement renfermé, cela ne suffirait pas encore pour leur faire éviter les peines qu’ils méritent pour le luxe de leur table et de leurs habits. Quelle punition méritent donc ceux qui mettent tous leurs soins à se montrer en public avec des vêtements de soie brodés d’or ou de diverses couleurs, et qui méprisent la nudité et l’indigence du Christ privé même du nécessaire? C’est surtout aux femmes que je m’adresse. C’est surtout chez elles que se trouve le désir et l’excès de la parure; l’or brille sur leurs habits, leur tête, leur cou et tout leur corps; et elles en tirent vanité! Combien d’affamés pouvaient être rassasiés, combien de nudités pouvaient être couvertes, rien qu’avec le prix de leurs pendants d’oreilles qui ne servent à rien qu’à perdre leur âme! Aussi le docteur de la terre, après avoir dit. Contentons-nous de la nourriture et du vêtement, s’adresse-t-il encore aux femmes: Qu’elles n’aient point de coiffures recherchées, d’or, de perles, ni d’habits somptueux. (I Tim. II, 9.) Vous voyez qu’il leur interdit ces ornements d’or, les perles et les habits somptueux: il veut qu’elles ne considèrent comme véritable parure que celle de l’âme; c’est aux bonnes oeuvres qu’il commande de l’emprunter. Il sait bien que celle qui a en tête ces vanités ne peut avoir qu’une âme souillée, flétrie, déguenillée, affamée, transie de froid! Car cette ardeur pour parer le corps montre la laideur de l’âme, cette avidité sensuelle prouve qu’elle est affamée, et ce luxe de vêtements laisse voir sa nudité. Si l’on veille sur son âme et si l’on en cultive la beauté, on rie peut désirer cette parure extérieure; de même, si l’on s’occupe de sa toilette, de ses brillants habits et de ses ornements dorés, il est complètement impossible de veiller sur son âme. Comment pourrait-on avoir une bonne pensée et s’occuper des choses spirituelles, si l’on s’est une fois livré aux choses d’ici-bas, si l’on ne fait que ramper à terre, pour ainsi dire, sans jamais relever la tête et accumulant toujours le fardeau de ses péchés? Il serait trop long maintenant de dire tous les maux qui en résultent: il me suffit de rappeler à tontes les personnes qui se sont livrées à ces goûts tous les désagréments qu’elles en éprouvent chaque jour. Il est tombé quelque chose d’une parure en or: aussitôt tempête et tumulte dans la maison: un domestique a dérobé un objet, tous sont fouettés, battus, emprisonnés: des larrons ont tout pillé en un clin d’oeil: chagrin immense et insupportable. Un revers survient qui réduit à une misère extrême, et alors la vie est plus pénible que la mort: qui pourrait dire tous les accidents auxquels on est exposé? En résumé une âme de cette nature ne sera jamais en repos; de même que les vagues de la mer sont incessantes et innombrables, de même les agitations de cette âme ne peuvent se compter. Aussi, je vous en conjure, fuyons en toute chose l’avidité et l’abus. La véritable richesse, le trésor inépuisable, consistent à ne désirer que le nécessaire et à faire un bon usage du superflu. Celui qui agit ainsi ne peut craindre la pauvreté, n’éprouve ni accident ni trouble: il est au-dessus de la calomnie et des piéges; en un mot, il est toujours tranquille et vit dans le calme et le repos. Enfin, ce qui est le grand le souverain bien, il est protégé de Dieu, et soutenu de la grâce d’en haut, comme un intendant fidèle des richesses du Seigneur. Heureux le serviteur que son maître trouvera agissant ainsi quand il le visitera! (Luc, XVIII, 43.) C’est-à-dire qu’il distribue ce qu’il faut à ses frères, au lieu de le renfermer dans des armoires et derrière les portes pour le laisser ronger aux. vers: il soulage la misère des indigents et se montre bon et fidèle dispensateur des biens que le Seigneur lui a confiés, afin que, par cette largesse il reçoive une grande et juste récompense, et mérite les biens qui lui ont été promis, par la, grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui, ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1-2. Après un court exorde, l’orateur entame l’explication du texte ci-dessus. Il nous fait admirer la conduite de Dieu sur Abram et Sara; ainsi que la sagesse, la résignation, la docilité aux ordres de Dieu, de ces deux époux. — 3. Dieu différa d’accomplir les promesses qu’il avait faites à Abraham, pour donner occasion à sa foi et à sa vertu de briller davantage. Il a tenu la même conduite avec la Chananéenne. — 4. Sara dit à Abraham: je reçois une injure de toi; j’ai mis ma servante dans tes bras, et maintenant qu’elle se voit grosse, elle me méprise en face. Sage réponse que fait Abraham à ce reproche. — 5. Devoirs des époux. — 6. Utilité des épreuves. — 7. Exhortation à la patience, à la mansuétude, à la concorde. Comment la femme est l’aide de son mari.

1. La lecture d’aujourd’hui nous engage encore à vous parler du patriarche: ne soyez pas surpris que depuis tant de jours consacrés à son histoire, nous n’ayons pu l’achever hier. L’abondance de ses vertus est immense, et l’étendue de ses bonnes oeuvres est au-dessus de toute langue humaine. Quel homme pourra louer dignement celui que Dieu couronnait du haut du ciel et qu’il couvrait de gloire? Cependant, malgré notre insuffisance, nous vous exposons suivant nos forces ce qui a été écrit sur lui, afin de vous inspirer l’émulation et l’imitation de ses vertus, car la sagesse d’un pareil homme suffit pour instruire toute l’espèce humaine et pour engager dans la voie de la vertu ceux qui l’écoutent avec soin. Du resté, je vous prie de faire attention aux enseignements qui peuvent résulter de la dernière lecture sur le patriarche. Les hommes et les femmes peuvent y apprendre à vivre dans l’union et à respecter le noeud indissoluble du mariage. Le mari ne doit pas être inflexible envers sa femme, mais montrer de la condescendance pour sa faiblesse; la femme ne doit pas résister à son mari ni disputer contre lui, mais tous deux doivent s’aider mutuellement à porter le fardeau et préférer la paix domestique à tous les biens. Mais il faut entendre les paroles elles-mêmes, afin que l’instruction soit plus claire. Sara, la femme d’Abram, ne lui donnait pas d’enfants, mais elle avait une servante égyptienne, nommée Agar.

Observez ici, mes bien-aimés, l’extrême patience de Dieu et l’excès de la foi et de la reconnaissance du juste pour les prédictions qui lui avaient été faites. Dieu lui avait promis bien des fois qu’il donnerait la terre à sa race et que le nombre de ses descendants égalerait la multitude des étoiles; cependant, voyant que rien ne se réalisait de ce qui était annoncé et que toutes les promesses s’arrêtaient à des paroles, sa raison, n’était pas troublée, son esprit n’était pas agité, il resta inébranlable dans sa foi et confiant dans la puissance de Celui qui lui avait parlé. C’est ce que l’Écriture sainte rappelle ici, en disant: Sara, la femme d’Abram, ne lui donnait pas d’enfants; ce qui nous donne à entendre qu’après des alliances si souvent répétées, après cette promesse d’une multitude innombrable qui devait (258) sortir de lui, il ne s’affligeait point et ne doutait point en voyant que ces paroles ne s’accomplissaient pas, et qu’au contraire tout semblait les démentir. Aussi est-il dit: Sara, sa femme, ne lui donnait pas d’enfants. Pour nous apprendre que tant de promesses n’avaient abouti à rien, tandis que la stérilité de Sara et son sein desséché par l’âge pouvaient décourager le patriarche. Mais celui-ci, loin de s’arrêter aux obstacles de la nature, savait que rien n’est impossible au Seigneur, qui est le Créateur de cette nature et rend possible ce qui était impossible; en fidèle serviteur, il ne s’informait pas comment les choses devaient arriver, mais il s’abandonnait à l’incompréhensible providence du Seigneur et croyait à sa parole.

Ainsi, après tant de promesses, Sara ne lui donnait pas d’enfants, mais elle avait une servante égyptienne nommée Agar. Ce n’est pas sans raison que l’Écriture sainte fait ainsi mention de cette servante, c’est pour que l’on sache comment Sara l’avait chez elle. Il est dit qu’elle était égyptienne, ce qui nous rappelle un fait précédent: elle faisait partie des présents offerts par Pharaon quand il eut été sévèrement puni parle Tout-Puissant;,alors elle suivit Sara, et c’est pour cela que l’Écriture nous fait connaître son nom et son pays. Mais voyer. maintenant la sagesse de Sara et l’excès de sa continence; voyez aussi la complaisance et la condescendance du juste. Sara dit à Abram, dans la terre de Chanaan: Dieu a fermé mes entrailles pour que je n’enfante pas, mais viens vers ma servante afin que tu en aies des enfants. Elle ne dit point, comme plus tard Rachel à Jacob: Donne-moi des enfants, ou je meurs. (Gen. XXX, 1.) Mais que dit-elle? Dieu a fermé mes entrailles pour que je n’enfante pas. Puisque le Créateur m’a rendue stérile et me prive d’avoir des enfants, pour que ma stérilité ne te prive point de voir tes fils dans ton extrême vieillesse, viens vers ma servante, afin que tu en aies des enfants. Quelle femme aurait le courage d’agir ainsi, de donner ce conseil à son mari et de céder le lit conjugal à une servante?

2. Considérez combien ils étaient dégagés de toute passion: leur seul but était de ne pas mourir sans enfants; mais ils songeaient à y parvenir sans trouble et en conservant le lien conjugal. Observez aussi la continence du patriarche et son extrême douceur. Il n’en voulut point à sa femme de ne pas avoir d’enfants, comme font quelques insensés; son amour pour elle n’en fut pas affaibli. Vous savez, en effet, vous savez que la plupart des hommes en prennent occasion de mépriser les femmes, de même qu’ils les apprécient par la raison contraire: il y a beaucoup de légèreté et d’irréflexion à mettre sur le, compte des femmes la stérilité ou la fécondité; ils ne savent donc pas que tout dépend du Créateur, et que l’union des sexes, jointe à toutes les ressources imaginables, ne peut donner des enfants si la main d’en-haut n’excite la nature à les faire naître. Le juste le savait bien; aussi, n’imputait-il point à sa femme sa stérilité et l’honora-t-il toujours également. Celle-ci, par compensation et pour montrer combien elle chérissait son mari, s’oublia elle-même, et, cherchant à le consoler de cette stérilité, prit, pour ainsi dire, sa servante égyptienne par la main et la conduisit dans son propre lit. Du reste, elle fit bien voir dans quelle intention elle agissait ainsi, en disant: Le Seigneur a fermé mes entrailles pour que je n’enfante pas. Voyez quelle résignation! Elle ne dit rien d’amer, elle ne déplore point sa stérilité; elle déclare seulement que, le Créateur l’ayant voulu ainsi, elle le supporte avec douceur et courage, préférant la volonté de Dieu à ses désirs, et qu’elle cherche seulement à consoler son mari, puisque, dit-elle, le Seigneur a fermé mes entrailles pour que je n’enfante pas. Voyez le sens de ces paroles; comme elles montrent la providence et la puissance infinies de Dieu! Nous fermons et nous ouvrons notre maison: Dieu en fait autant avec la nature; son ordre ferme quand il veut et rouvre lorsqu’il lui plaît; la nature obéit toujours à ses commandements. Puisque le Seigneur a fermé mes entrailles pour que je n’enfante pas, viens vers ma servante, afin que tu en aies des enfants. C’est à cause de moi que tu n’en as pas; je ne veux point te priver de cette consolation. Peut-être Sara soupçonnait-elle que sa stérilité ne provenait pas d’elle seule, mais aussi du patriarche; aussi, voulant s’en convaincre par des faits, elle cède la place à sa servante et la conduit dans son lit, afin que l’événement lui montre si la stérilité dépendait d’elle seule.

Abram fit ce que voulait Sara. Remarquez la sagesse du juste. Je répète ce que j’ai déjà dit: ce n’est pas lui qui a eu le premier cette idée, quoiqu’il fût déjà bien vieux; mais quand (259) Sara lui fait cette offre, il l’accepte, montrant que, s’il y consent, ce n’est point par désir et libertinage, mais pour laisser de la postérité. Sara, femme d’Abram, prit Agar, sa servante égyptienne, après, dix ans d’habitation avec Abram, son mari, dans le pays de Chanaan, et la donna pour femme à Abram, son mari. Voyez combien l’Écriture est précise! elle veut nous apprendre que le juste ne s’est pas empressé aussitôt que Sara lui eut parlé, et elle dit: Sara, femme d’Abram, prit Agar, sa servante égyptienne. L’Écriture sainte nous fait ainsi comprendre que le juste ne fait rien que par complaisance pour sa femme et par condescendance à sa volonté. Pour bien nous apprendre la continence du juste et son extrême modération, il est écrit. Après dix ans d’habitation avec Abram, son mari, dans le pays de Chanaan. Si cet intervalle de temps est précisé, ce n’est pas sans raison; c’est pour que nous sachions pendant combien d’années le juste a supporté sans murmure cette stérilité, et a fait voir une continence supérieure à toutes les passions; c’est encore pour nous apprendre autre chose. Quand l’Écriture ajoute: Après dix ans d’habitation avec Abram, son mari, dans le pays de Chanaan, ce n’est pas là tout le temps de leur cohabitation, mais seulement celui qu’ils ont passé dans la terre de Chanaan. Pourquoi cela? Parce que, dès leur arrivée au pays de Chanaan, Dieu dit dans sa bonté: Je donnerai cette terre à ta race. Ensuite il renouvelle plus d’une fois ces promesses, pour nous faire comprendre, mes bien-aimés, que, malgré l’intervalle que Dieu a mis avant de remplir ces promesses,. l’esprit du patriarche ne s’est point troublé et n’a point mis les raisonnements humains au-dessus des paroles divines. Aussi l’Écriture dit: Après qu’ils eurent habité ensemble pendant dix ans dans le pays de Chanaan. Voyez quel courage, quelle sagesse! voyez aussi comme le Seigneur temporise et retarde pour le rendre plus illustre! Car s’il a des serviteurs qu’il chérisse particulièrement, il ne se contente pas de leur être favorable, mais il les couvre de gloire pour faire éclater leur foi à tous les yeux. Après avoir dit qu’il donnerait cette terre à sa race, s’il avait aussitôt ouvert les entrailles de Sara `et s’il avait procuré des enfants au patriarche, le miracle n’aurait pas été si grand et la vertu du juste n’aurait pas été si brillante aux yeux de tous. Sans doute, la puissance de Dieu se serait manifestée dès cet instant, car il aurait fertilisé par son ordre le laboratoire de la nature, de venu incapable de reproduction; mais la couronne de gloire n’aurait pas été complète sur la tête du patriarche, comme à cette époque plus tardive. où sa vertu fut éprouvée de nouveau et devint chaque jour plus éclatante.

3. Pour vous faire voir que Dieu ne se contente pas de prodiguer ses bienfaits, mais qu’il cherche d’ordinaire à illustrer ceux qui les reçoivent, voyez sa conduite à l’égard de la Chananéenne, comme il diffère et temporise; cependant, il finit non-seulement par accueillir sa prière, mais par rendre cette femme elle-même célèbre dans le monde entier. Quand elle le suppliait en disant: Seigneur, ayez pitié de moi! ma fille est tourmentée, par le démon (Matth. XV, 22); ce Dieu de clémence et de bonté ne daigne cependant pas lui répondre, quoique toujours il prévienne nos demandes. Ses disciples, ignorant ce qui devait arriver, qu’il s’intéressait à cette femme, et que, s’il ne répondait pas, c’était pour lui donner occasion de découvrir le trésor de sa foi, ses disciples, comme par pitié, s’approchaient de lui et le suppliaient en disant: Renvoyez-la, parce qu’elle crie après nous, laissant voir ainsi qu’ils ne pouvaient plus supporter son importunité. Renvoyez-la satisfaite, disaient-ils, non parce qu’elle est malheureuse, non parce que ses prières sont raisonnables, mais parce qu’elle crie après nous. Que fait alors le Seigneur? Voulant dévoiler peu à peu le trésor de la foi que possédait cette femme, et montrer à ses disciples combien ils étaient loin de sa bonté, il répond enfin de manière à troubler le jugement de la suppliante, si elle avait eu moins de fermeté dans l’esprit ou moins d’ardeur dans le zèle, et de façon à empêcher les apôtres de prier pour elle: Je ne suis envoyé, lui dit-il, que vers les brebis égarées de la maison d’Israël. En effet, ces mots suffisent pour empêcher les disciples d’intercéder en faveur de cette femme; mais elle-même ne cessa point ses prières et les redoubla avec plus d’instance. C’est le propre d’une âme souffrante et possédée d’une vive affection: elle ne s’inquiète pas de ce qu’on lui dit et songe seulement au but de ses désirs. C’est ce que fit cette femme. Après avoir entendu ces paroles, elle se prosterna en disant Seigneur, ayez pitié de moi! Elle connaissait la bonté du Seigneur, et aussi sa persévérance est infatigable. Mais voyez quelle prudence et (260) quelle sagesse il montre lui-même! Il n’accorde rien, et même il répond d’une manière encore plus sévère et plus rude. Il connaissait le courage de cette femme et ne voulait pas que son bienfait restât caché, pour que ses disciples, ainsi que les autres hommes, apprissent la raison qui l’avait porté à différer: le pouvoir de la persévérance et de l’assiduité, et la vertu de cette femme. Il dit, en effet: Il n’est pas bon de prendre le pain des enfants et de le jeter aux chiens.

Ici, je vous prie, remarquez l’énergie de cette femme, l’ardeur du désir qui l’embrase et la puissance de sa foi en Dieu, comme ses entrailles étaient déchirées, pour ainsi dire, de compassion pour les souffrances de sa fille; elle ne riposte point à l’injure, elle accepte le nom de chien et consent à être mise au rang des chiens, pourvu qu’elle-obtienne d’être délivrée de son irrationabilité pour monter au rang des enfants de Dieu. Écoutez enfin la réponse de cette femme, c’est le fruit du retard que le Seigneur avait apporté à l’exaucer. Non-seulement la sévérité du Seigneur n’a pas rebuté la femme, mais elle a surexcité son zèle, puisqu’elle dit: Oui, Seigneur; car les chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres.

Voyez-vous pourquoi il a été si longtemps à l’exaucer? C’était pour nous apprendre jusqu’où allait la foi de cette femme. Voyez comme aussitôt le Seigneur la vante et la récompense, en disant: O femme, ta foi est grande! Il renvoie avec éloges et admiration celle à qui d’abord il n’accordait point de réponse. Ta foi est grande. Elle était grande, en effet, puisque cette femme, après avoir vu ses prières repoussées une première et une seconde fois, ne s’est point découragée ni retirée, et que, par l’énergie de sa persévérance, elle a engagé Dieu à l’exaucer. Qu’il soit fait, dit-il, comme tu le désires! Vous voyez qu’il comble de ses bienfaits celle que d’abord il n’honorait pas d’une réponse. Non-seulement il l’exauce, mais il la glorifie et la couronne. Ces mots: ô femme, montrent combien il est frappé de sa foi; ceux-ci: ta foi est grande, dévoilent toute l’étendue de ce trésor, et enfin cette parole: Qu’il soit fait comme tu le désires, signifie.: tout ce que tu peux vouloir ou désirer, je te l’accorde; une pareille persévérance t’a fait mériter ce que tu souhaitais.

Vous avez vu la constance de cette femme; vous avez vu que, si Dieu avait tardé à l’exaucer, c’était pour la rendre plus digne d’admiration. Revenons maintenant, s’il vous plait, à notre récit, et apprenons que si Dieu a différé pendant tant d’années à accomplir les promesses qu’il avait faites au patriarche, c’était pour le rendre plus illustre et faire mieux éclater sa foi. Aussi l’Écriture dit: après qu’ils eurent habite ensemble dix ans dans la terre de Chanaan, afin de montrer le temps qui s’était écoulé depuis la prédiction. Sitôt que le juste arriva dans ce pays, Dieu lui dit: Je donnerai cette terre à ta race. Cependant i1 restait depuis lors sans enfants; la stérilité de Sara augmentait, et elle donna Agar pour femme à son mari Abram.

4. Voyez quelle était la sagesse des anciens, Les hommes étaient tempérants, très-attachés à la continence, et les femmes n’étaient pas jalouses. En effet, l’Écriture montre un exemple souvent utile, quand elle dit: Sara prit Agar sa servante et la donna pour femme a Abram; cela nous montre quel était en pareille occasion le sang-froid des femmes et la réserve des hommes. Et il vint vers Agar et elle conçut. Comme vous le voyez, Sara apprend alors que ce n’était pas la faute du juste s’il n’avait pas d’enfants, mais que sa propre stérilité en était la seule cause; car l’union du patriarche avec la servante avait été aussitôt féconde. Eh bien! observez maintenant l’ingratitude de cette servante et la faiblesse de la nature féminine, afin d’apprendre encore ici l’admirable douceur du patriarche. Elle vit qu’elle était grosse et méprisa sa maîtresse en face. Voilà l’habitude des domestiques: au moindre avantage qu’ils ont, ils ne se tiennent plus à leur place, ils oublient leur position et deviennent ingrats: c’est l’histoire de cette servante. Quand elle se vit enceinte, elle ne songea pas à l’admirable résignation de sa maîtresse ni à l’infériorité de sa position, mais, dans l’ivresse de sou orgueil, elle dédaigne sa maîtresse, qui lui avait montré assez de bienveillance pour la conduire dans le lit de son mari. Que fait alors Sara? Elle dit à Abram: Je reçois une injure de toi: j’ai mis ma servante dans tes bras; maintenant qu’elle est.grosse, elle me méprise en face. Que Dieu juge entre toi et moi!

Ici, considérez l’extrême patience du juste et le respect qu’il montre à Sara en l’excusant d’une accusation si peu méritée. Elle, qui lui avait mis sa servante dans les bras, en disant: (261) Viens vers ma servante, elle, qui l’avait. entraîné à cette liaison, change tout à coup pour dire: Elle m’insulte à cause de toi. O femme! est-ce lui qui a couru après ta servante? ses désirs l’ont-ils entraîné à cette union? C’est pour suivre tes avis et tés conseils qu’il a tout fait. Quelle injure t’a donc fait ton mari? J’ai mis, dis-tu, ma servante dans tes bras. Si tu avoues que tu la lui as donnée et qu’il ne l’a pas prise de lui-même, que parles-tu d’injure? Oui, disait-elle, je té l’ai donnée, mais en voyant son orgueil tu devais réprimer son insolence. Voyant qu’elle était grosse, elle m’a méprisée en face; que Dieu juge entre toi et moi! Ce sont là des paroles de femme et qui tiennent à la faiblesse de sa nature; c’est comme si elle lui disait: j’ai voulu te consoler de ne pas avoir d’enfants, je suis allée jusqu’à mettre ma servante dans tes bras pour qu’elle me remplaçât. Maintenant, voyant qu’elle est fière de sa grossesse et qu’elle s’en enorgueillit outre mesure, tu aurais dû réprimer et punir ses insolences à mon égard, et tu ne l’as pas fait. Tu sembles oublier toute notre vie passée, et me mépriser toi-même, moi qui ai vécu tant d’années avec toi et qui ai ramené d’Égypte cette servante qui est à moi et qui me dédaigne. Que Dieu juge entre toi et moi! Songe, dit-elle, à tout ce que j’ai fait pour te consoler; afin de te rendre père dans ta vieillesse, j’ai élevé ma servante jusqu’à moi: et toi, voyant son ingratitude, tu ne m’as pas vengée, tu n’as rien fait pour me récompenser de ma bonne volonté à ton égard. Que Dieu juge entre toi et moi! Lui qui connaît les secrets des coeurs sera notre juge, j’ai mis ta satisfaction au-dessus de tous mes désirs, j’ai conduit ma servante dans ton lit: et toi, tu n’en as conçu aucune reconnaissance, tu permets à cette servante de se révolter contre ma bonté, et tu ne réprimes pas son audace, et tu ne punis point son ingratitude!

Que fit alors cet homme inébranlable, cet invincible athlète de Dieu, qui trouvait partout l’occasion de mériter de nouvelles couronnes? Il montre encore ici sa vertu et dit à Sara: Voici ta servante dans tes mains: fais-en ce que tu voudras. Le juste montre ici beaucoup de sagesse et une extrême patience. Non-seulement il ne se fâche point des paroles de Sara, mais il lui répond avec douceur et lui dit: Tu me crois la cause de l’injure que tu as reçue et tu penses que je suis d’accord avec ta servante, parce qu’elle a une fois partagé mon lit: apprends d’abord que je n’aurais jamais consenti à l’y recevoir, si ce n’avait été par complaisance pour toi: afin que tu en sois convaincue, je la remets dans tes mains; fais-en ce que tu voudras. Ta puissance est-elle diminuée? as-tu perdu ton autorité sur cette femme? Malgré les rapports que j’ai eus avec elle, tu en es toujours maîtresse, la voilà entre tes mains, tu peux la punir, la châtier, la gourmander: fais-en ce que tu voudras et ce qu’il te plaira. Seulement ne t’irrite pas et une m’attribue point ses insolences. Comme ce n’est point la passion qui m’a porté vers elle, je n’y prends pas assez d’intérêt pour la défendre quand elle a tort. Je sais le respect qui t’est dû, je n’ignore pas l’ingratitude des domestiques. Cela ne m’inquiète ni ne me regarde, je n’ai qu’un désir, celui de te voir heureuse, tranquille, comblée d’honneur et délivrée de tout chagrin.

5. Voilà une véritable union, un mari prudent qui né discute pas trop rigoureusement les paroles de sa femme, mais condescend à la faiblesse de son sexe, songeant seulement à lui épargner des chagrins et à vivre avec elle en paix et en bonne intelligence. Que les maris y fassent attention pour imiter la douceur du juste, pour qu’ils aient envers leurs femmes autant de considération et de respect et qu’ils soient pleins d’indulgence pour ces êtres faibles, afin de resserrer les liens de la concorde. La véritable richesse, l’opulence inestimable consistent à ce que le mari et la femme soient d’accord et unis comme s’ils n’étaient qu’un seul corps. Ils seront deux dans une même chair. (Gen. II, 24.) De pareils époux, même dans la pauvreté, même dans la position la plus humble, sont les plus heureux de tous, ils goûtent le vrai plaisir et vivent dans une tranquillité constante. Ceux, au contraire, qui n’ont pas le même bonheur, mais souffrent de la jalousie et perdent les avantages de la paix, ceux-là, malgré d’immenses richesses, une table somptueuse, la noblesse et l’illustration, sont les plus malheureux des hommes; tous les jours s’élèvent entre eux des orages et des tempêtes, ils se suspectent mutuellement et ne goûtent aucun plaisir: une guerre intérieure trouble tout chez eux et les remplit d’amertume. Ici, rien de pareil; le patriarche calma par sa douceur la colère de la maîtresse et, en lui remettant sa servante, ramena la paix à la maison. Sara la maltraita et elle s’enfuit de devant elle. Quand la maîtresse eut, châtié son (262) insolence, la servante s’enfuit. C’est l’habitude des domestiques: quand ils ne peuvent faire ce qu’ils veulent, quand on s’oppose à leurs prétentions, ils rompent leur chaîne et prennent la fuite. Du reste, observez que la protection du ciel s’étend sur la servante, par égard pour le juste. Comme elle portait la race du juste, elle fut honorée de l’apparition d’un ange. L’ange du Seigneur la trouva près d’une fontaine dans le désert, sur la route de Sur.

Voyez la bonté du Seigneur qui ne dédaigne personne, même l’esclave ou la servante, et les couvre de sa providence sans regarder à la différence des rangs, mais à la disposition de l’âme. Ici, du reste, ce n’est point pour le mérite de la servante que l’ange se présente, c’est par considération pour le juste. Car, comme je l’ai déjà dit, elle était digne d’être protégée, parce qu’elle avait été digne de porter la race du juste. Quand l’ange l’eut trouvée, il lui dit: Agar, servante de Sara, d’où viens-tu et où vas-tu? Voyez comme les paroles de l’ange lui rappellent sa condition. Pour la rendre attentive, il commence par prononcer son nom, et dit: Agar. En effet, nous avons coutume de prêter l’oreille à l’appel de notre nom. Ensuite il dit: servante de Sara, pour la faire souvenir de sa maîtresse et lui faire savoir que, bien qu’elle ait partagé la couche de son maître, elle a toujours Sara pour maîtresse. Voyez maintenant comment l’ange l’interroge pour la forcer à répondre. D’où es-tu venue, dit-il, dans ce désert et où vas-tu? L’ange apparaît dans ce désert afin qu’elle ne croie pas que celui qui l’interroge est un voyageur ordinaire c’était un désert, et personne que lui ne paraissait en ce lieu. Voilà donc pourquoi il se montra dans cette solitude, lui faisant comprendre ainsi que son interlocuteur n’était pas le premier venu, et il la questionna. Et elle dit: Je fuis ma maîtresse Sara. Vous voyez qu’elle avoue sa sujétion et qu’elle convient de tout. Celui qui m’interroge, pense-t-elle; n’est pas tan homme que je puisse tromper. Il m’a d’abord dit mon nom et celui de ma maîtresse; je dois donc lui répondre la vérité. Je fuis ma maîtresse Sara. Voyez comme elle parle de sa maîtresse sans colère. Elle ne dit point: elle m’a fait souffrir, elle m’a maltraitée, je ne puis supporter sa persécution et je me suis enfuie; elle ne dit rien d’amer et s’accuse elle-même comme fugitive: voyez quelle franchise! Remarquez aussi ce que l’ange lui dit encore: L’ange du Seigneur lui dit: Retourne vers ta maîtresse et humilie-toi sous sa main. À ces paroles: Je fuis ma maîtresse, il répond: Retourne, et ne sois pas ingrate envers une maîtresse qui a tout fait pour toi. Ensuite, comme elle avait irrité sa maîtresse par son insolence et son orgueil, il dit: Humilie-toi sous sa main, sois-lui soumise, c’est ton avantage. Reconnais ta servitude, ne méconnais pas son autorité, n’aie pas de trop hautes pensées et ne t’estime pas plus que tu ne vaux. Humilie-toi sous sa main, obéis-lui toujours. Ainsi, les paroles de l’ange suffirent pour adoucir son âme, abaisser son orgueil, apaiser sa colère et calmer son esprit.

6. Ensuite, pour qu’elle ne croie pas que la Providence s’exerçait sur elle au hasard et sans une raison déterminée, afin qu’elle sache qu’une pareille bienveillance s’attachait à la race du juste, voyez de quelle nature sont les consolations que l’ange lui donne pour relever son esprit et de quelle manière il y parvient. L’ange du Seigneur lui dit: Je multiplierai ta race, qui sera un peuple innombrable. Ainsi, je te prédis que ta race ne pourra se compter. Ne succombes donc pas au découragement, que ton esprit ne se trouble pas, mais reste dans l’obéissance. Tu es grosse, et tu enfanteras un fils, et tu l’appelleras Ismaël. Ainsi, je t’annonce d’avance ton enfantement, et je donne dès à présent un nom à ton fils encore à naître, afin qu’après cette assurance, tu reviennes et tu te corriges de tes fautes, parce que le Seigneur t’a écoutée dans ton abaissement.

Apprenons par là tout l’avantage des afflictions, toute l’utilité des malheurs. Après une si grande prospérité, après. s’être vue sur le même rang que sa maîtresse, elle s’était enfuie, accablée de douleur, entourée d’afflictions, au milieu de la solitude, du désert et des souffrances. Aussi le secours ne s’est pas fait attendre. Voici, dit l’ange, ce que je te promets: tu enfanteras un fils, et ta postérité sera innombrable, parce que le Seigneur t’a écoutée dans ton abaissement.

Ainsi ne nous chagrinons point si les circonstances nous abaissent. Rien ne convient mieux à notre nature que la soumission et l’abaissement de notre esprit, ainsi que l’humiliation de notre orgueil. Jamais le Seigneur ne nous écoute mieux que si nous l’invoquons l’âme, affligée et le coeur contrit, en (263) renouvelant nos prières avec plus d’assiduité. Le Seigneur t’a écoutée dans ton abaissement, dit l’ange. Ensuite il montre l’intérêt attaché à l’enfant qui doit naître. Ce sera un homme sauvage: sa main sera contre tous, et la main de tous contre lui: il habitera en face de tous ses frères. Cela fait prévoir qu’il sera courageux, belliqueux, et s’occupera à cultiver la terre. Voyez, d’après ce qui arrive à cette servante, quelle considération s’attachait au patriarche! Tout ce qui est fait pour elle, montre la bienveillance du Seigneur pour le juste. Après avoir adressé à Agar ces conseils et ces prédictions, l’ange disparut. Mais voyez encore la franchise de la servante. Elle invoqua le nom du Seigneur qui lui parlait. Tu es le Dieu qui m’a vue, car elle dit: J’ai vu en face celui qui m’est apparu. Aussi elle appela ce puits, le puits où j’ai vu en face. Il est entre Cadès et Barach. Voyez comme elle veut laisser de cet endroit un éternel souvenir, en lui imposant un nom; en effet, elle l’appela le puits où j’ai vu en face. Ainsi les afflictions de cette servante l’ont amenée peu à peu à se corriger, à montrer sa reconnaissance pour sa bienfaitrice, et à remercier la puissance qui l’avait tellement protégée. Et Agar enfanta un fils à Abraham, qui donna au fils d’Agar le nom d’Ismaël.

7. Apprenons par là quel est l’avantage de la douceur, et quel profit l’on peut tirer même des afflictions. La douceur que montra le patriarche à Sara en apaisant sa colère et en lui donnant tout pouvoir sur sa servante, ramena la paix dans la maison; et de son côté, cette servante nous montre l’utilité dés afflictions. Pleine de chagrin, elle avait fui sa maîtresse et était restée bien malheureuse; mais, dans la douleur de son âme, elle appela le Seigneur et elle fut aussitôt honorée de la présence d’un envoyé céleste. Pour lui montrer que son humiliation et son affliction l’avaient rendue digne d’une pareille assistance, l’ange lui dit: Tu es grosse, tu enfanteras un fils, et tu l’appelleras Ismaël, parce que le Seigneur t’a écoutée dans ton abaissement.

Comprenons donc, mes bien-aimés, que si nous veillons sur nous-mêmes, nos afflictions nous rapprocheront du Seigneur, et que nous obtiendrons surtout son appui quand nous nous présenterons devant lui l’âme souffrante et pleurant des larmes amères. ne nous chagrinons donc pas, dans nos tribulations, mais pensons que ces tribulations mêmes peuvent nous tourner à bien, si nous les supportons avec douceur. Apprenons à être humains et indulgents envers tout le monde, surtout envers nos femmes. Ayons surtout bien soin, quand elles nous accusent, soit à tort, soit à raison, de ne pas tout juger avec rigueur, et songeons seulement à écarter de nous toute cause de contrariété et de rendre inébranlable la paix domestique. La femme alors aura toujours recours à son mari, et le mari viendra près de sa femme comme dans un port tranquille, chercher un refuge dans toutes les affaires et les agitations extérieures, sûr d’y trouver une consolation à toutes ses peines. En effet, la femme a été donnée au mari comme un secours qui lui permette de résister à tous les coups du sort. Si elle est bonne et douce, non-seulement elle procurera à son mari les consolations de la vie à deux, mais elle lui sera encore utile de mille manières, elle rendra pour lui toute chose facile et légère, et l’empêchera de souffrir des difficultés qui naissent chaque jour dans l’intérieur de la maison ou à l’extérieur. Semblable à un bon pilote, elle changera par sa sagesse toute tempête de l’âme en calme, et sa prudence saura tout adoucir. Ceux qui seront bien unis ne trouveront, même dans la vie présente, rien qui trouble leur bonheur. Quand la concorde, la paix et le lien de l’affection existent entre le mari et la femme, tous les biens leur surviennent, rien ne peut leur nuire, un mur inexpugnable les entouré, je veux dire l’union en Dieu. Ce rempart les rendra plus invincibles que le diamant, plus solides que le fer, ils seront comblés de richesses et d’opulence; enfin, ils jouiront de la gloire céleste, et obtiendront de Dieu les bénédictions les plus abondantes. Aussi, je vous en conjure, ne préférons rien à ce trésor, mais employons toutes nos actions et tous nos efforts à obtenir ce calme et ce repos de l’intérieur. Alors les enfants imiteront les vertus de leurs parents, les serviteurs en feront autant, et la vertu sera la règle de la maison, qui se verra comblée de prospérité! Si nous préférons ce qui vient de Dieu, tout le reste s’en suivra, nous n’éprouverons aucune peine, et la bonté divine nous fournira tout en abondance. Ainsi, pour passer sans tristesse la vie d’ici-bas et obtenir de plus en plus la bienveillance du Seigneur, pratiquons la vertu, cherchons à faire régner chez nous (264) la concorde et la paix, soignons l’éducation des enfants et les moeurs des serviteurs; alors, par notre reconnaissance pour tant de largesses, nous mériterons les biens qui nous ont été annoncés, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, auquel, ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Quand Dieu parle et promet, l’homme doit lui accorder tonte confiance. Nous ne devons point mesurer ses oeuvres à notre faiblesse. — 2. Pourquoi Dieu, en temporisant, a-t-il éprouvé Abraham? Comment doit s’entendre ce mot: apparut? — 3. Etymologie des noms d’Abraham et de Noé. Les infidèles prophétisent. — 4. Raison de la circoncision. Que la circoncision ne confère aucun bien spirituel. — 5. Exhortation.

1. Vous avez vu, mes bien-aimés, qu’il n’y a rien d’inutile dans l’Écriture sainte, et que nous avons tiré hier un grand profit de l’histoire d’Agar fugitive. Nous, avons connu la grande douceur du patriarche, l’excès de sa continence, le respect qu’il montra à Sara, et l’estime qu’il faisait de la concorde au-dessus de tous les autres biens. Nous avons vu la bonté infinie de Dieu qui, par égard pour le patriarche, non-seulement ramène Agar errant dans le désert où elle s’était enfuie par crainte de sa maîtresse, mais la rend mère d’Ismaël, afin de consoler le juste et de le récompenser de sa patience. Quand Ismaël fut venu au monde, l’Écriture sainte, voulant nous donner l’âge du Patriarche, et nous indiquer le nombre de ses années, nous dit Quand Ismaël vint au monde, Abram avait quatre-vingt-six ans. (Gen. 16.) Voyons ici, comme nous le vérifierons par la suite, l’admirable patience du juste, et la bonté inouïe et infinie du Seigneur. Nous en serons convaincus, si nous pouvons calculer l’âge du juste; nous reconnaîtrons que la bonté de Dieu dispose tout en sa faveur et le met à l’épreuve en toute occasion pour mieux faire éclater sa piété. Il prévoyait la reconnaissance de son serviteur, appréciait toute la beauté de son âme et la pureté de cette perle si précieuse, mais il voulait la faire briller maintenant même, devant nos yeux, pour que la vertu du juste laissât à la postérité un modèle à imiter pour notre émulation. Aussi nous dévoile-t-il peu à peu le trésor de vertu de juste, pour que nous apprenions nous-mêmes à ne jamais manquer de confiance dans les prédictions divines, à ne pas nous décourager dans l’attente, mais à mettre moins d’espoir dans les choses que l’on voit et que l’on touche, que dans les choses invisibles, dès que c’est Dieu qui les a promises. Nous comprenons ainsi que les prédictions divines ne peuvent jamais manquer de s’accomplir; si pendant longtemps elles ne se réalisent pas, nous ne devons point nous en embarrasser l’esprit, mais penser à la puissance irrésistible et invincible de celui qui les a faites, et nous dire (265) que tout ce qu’il voudra se fera, puisque tout lui cède et lui obéit. En effet, puisqu’il est le Maître et le Créateur de la nature, il peut aussi nous accorder des choses surnaturelles.

N’allons point mesurer les oeuvres de Dieu à notre faiblesse et nous,tourmenter des lois de la nature; mais, en fidèles serviteurs, reconnaissons le pouvoir immense de Notre-Seigneur, croyons à ses promesses et mettonsn-ous au-dessus de notre faiblesse naturelle pour jouir des faveurs qui nous sont annoncées, mériter sa bienveillance et l’honorer de toutes nos forces. Car le plus grand honneur que nous puissions lui rendre, c’est de nous confier à sa puissance, quand même les yeux de notre chair nous feraient voir le contraire. Et comment s’étonner que le plus grand hommage rendu à Dieu soit de rejeter le doute? Avec nos semblables, lorsqu’ils nous font des promesses sujettes au changement des choses périssables, si nous n’en doutons point, si nous y avons confiance, cette absence de doute, cette confiance sont regardées comme le plus grand honneur que nous puissions leur faire. S’il en est ainsi à l’égard des hommes si changeants et si impuissants, ne devons-nous pas croire bien mieux encore à ce qui nous est annoncé par Dieu, même quand ses promesses ne doivent se réaliser qu’après un long intervalle de temps? Ce n’est pas sans raison que je vous parle ainsi, c’est afin de vous mettre à même, lorsque nous aborderons la lecture d’aujourd’hui, de comprendre comment le bon Dieu, voulant illustrer le patriarche, - exerce sa patience pendant tant d’années durant lesquelles celui-ci ne s’abandonnait point au chagrin, à l’indifférence, au désespoir, mais nourrissait toujours sa piété par son espérance. Or, pour apprécier toute la vertu du patriarche, il est bon de savoir combien il a vécu. C’est ce que nous dit clairement le bienheureux Moïse, inspiré du Saint-Esprit. Que dit-il donc? Quand le juste eut obéi aux ordres de Dieu et quitté Charran pour aller dans la terre de Chanaan, il avait soixante-dix ans. Aussitôt qu’il fut venu dans cette terre, Dieu lui promit qu’il la donnerait tout entière à sa race, laquelle se multiplierait ’au point d’être innombrable comme le sable et les étoiles. Après cette promesse, il arriva au juste bien des aventures, sa descente en Égypte à cause de la famine, l’enlèvement de Sara, suivi aussitôt d’un effet de la divine providence, son retour d’Égypte, la nouvelle insulte que reçoit Sara du roi des Gérariens et le secours que Dieu leur donne encore. Eh bien! le juste voyant que tant d’événements contraires succédaient à cette promesse, n’avait aucune inquiétude et ne se demandait point pourquoi toutes ces assurances ne le préservaient pas de mille contrariétés, et pourquoi il restait si longtemps sans enfants. Rempli de piété, il ne voulait pas soumettre les actions de Dieu à la raison humaine, mais il s’y résignait et acceptait avec plaisir tout ce qui plaisait à Dieu.

2. Dix ans après il regarda Ismaël comme l’enfant pour lequel la prédiction devait s’accomplir. Car le patriarche, à la naissance d’Ismaël, avait quatre-vingt-six ans. Mais le bon Dieu exerce encore sa patience pendant treize ans, jusqu’à l’accomplissement de sa promesse. Il savait, en effet, que, l’or se purifiant avec le temps dans la fournaise, la vertu du juste prenait aussi plus de gloire et d’éclat. Quand Abram eut quatre-vingt-dix-neuf ans, Dieu lui apparut de nouveau. Et pourquoi cette longue attente? Pour nous faire connaître, non-seulement la vertu du juste et sa patience, mais aussi la grandeur de la puissance divine. Mais il faut entendre les paroles mêmes de Dieu. Quand il eut quatre-vingt-dix-neuf ans, Dieu lui apparut et lui dit: Par ces mots lui apparut, n’entendez rien de matériel, et ne croyez pas que les yeux de la chair puissent voir la puissance divine et immuable, mais considérez tout religieusement. Dieu lui apparut, c’est-à-dire, daigna communiquer avec lui, et le jugea digne de sa providence, en s’abaissant jusqu’à lui parler: Je suis ton Dieu, cherche à me plaire et à être irréprochable; je mettrai mon alliance entre toi et moi, et je te multiplierai abondamment. Et Abram tomba sur sa face. Quelle reconnaissance de la part du juste, quelle bonté de la part de Dieu! Je suis ton Dieu. C’est comme s’il disait: c’est moi qui ai veillé sur toi jusqu’à présent; c’est moi qui t’ai amené de ton pays jusqu’ici, qui t’ai soutenu dans tous les temps, et qui t’ai rendu vainqueur de tes ennemis: c’est moi qui ai fait cela! Il ne dit pas je suis Dieu, mais je suis ton Dieu. Voyez quelle immense bonté! comme par l’addition de ce mot, il exprime son amour pour le juste! C’est le Dieu de toute la terre, l’ouvrier dont la main a tout fait, le Créateur du ciel et de la terre, c’est lui-même qui dit. Je suis ton (266) Dieu! quel honneur pour le juste! c’est ainsi qu’il parle aux prophètes. Sans douté, alors et maintenant, il est le Seigneur de tous, et néanmoins il daigne se désigner par le nom d’un serviteur, et nous l’entendrons dire encore: Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. (Exod. III, 6.) Aussi les prophètes disent d’ordinaire: Dieu, mon Dieu, non pour restreindre dans les limites de leur propre personne, la domination de Dieu, mais pour montrer jusqu’où allait leur amour. Cela ne doit pas nous étonner de la part des hommes, mais de la part de Dieu lui-même cela peut nous paraître étrange et extraordinaire. N’en soyons pas surpris, mes bien-aimés, mais écoutons les paroles du Prophète: Mieux vaut, un seul homme qui observe la volonté du Seigneur, que mille qui la transgressent (Eccl. XVI, 3); écoutons,aussi les paroles de saint Paul: Ils portaient des peaux de brebis, de chèvres, ils étaient indigents, tourmentés, affligés, et le monde n’était pas digne de les posséder. (Héb. XI, 37, 38.)

Ainsi le Prophète dit qu’un seul homme faisant la volonté de Dieu vaut mieux que mille qui s’en écartent, et saint Paul, le docteur de la terre, rappelant tous les hommes de bien dont il connaît les souffrances, dit encore: Le monde n’était pas digne de les posséder. D’un côté il met le monde entier, de l’autre ceux qui souffrent pour nous apprendre toute la puissance de la vertu. Aussi le Créateur dit au patriarche: Je suis ton Dieu; cherche â me plaire et à être irréprochable. Je te tiendrai compte des efforts de ta vertu; je ferai une alliance entre toi et moi, et je te multiplierai abondamment. Non-seulement je te multiplierai, mais, abondamment, ce qui indique une grande postérité: ce qu’il avait exprimé antérieurement par la comparaison du sable et des astres, il l’exprime maintenant par ce mot abondamment. Ce serviteur pieux et reconnaissant, voyant que Dieu s’abaissait jusqu’à prendre un soin pareil, fut ému en songeant à la faiblesse de sa nature, à la bonté de Dieu, et à sa puissance infinie. Il tomba sur sa face; ce qui montrait bien toute sa reconnaissance. Une pareille faveur ne lui inspira pas d’arrogante ni d’orgueil, mais une nouvelle humilité Il tomba sur sa face. Telle est la véritable reconnaissance qui honore Dieu d’autant plus qu’elle en est plus favorisée. Il tomba sur sa face. Le juste n’osait plus jeter les yeux sur lui-même et sur la faiblesse de sa nature; il n’osait se relever, mais son abaissement montrait son respect: voyez maintenant combien Dieu l’appréciait. Dieu lui parla, disant: J’ai fait une alliance avec toi et tu seras le père d’une multitude de nations: tu ne t’appelleras plus Abram, mais Abraham, parce que je t’ai établi pour être le père de plusieurs peuples, et je te ferai croître: je ferai sortir de toi des nations et même des rois.

3. Considérez, mes bien-aimés, la clarté de ces prédictions faites au juste; voyez que pour les confirmer, il ajoute une lettre à son nom, et dit: Tu seras le père d’une multitude de nations: tu ne t’appelleras plus Abram, mais Abraham, parce que je t’ai établi pour être le père de plusieurs peuples. En effet, son premier nom indique ses voyages (car Abram signifie voyageur, comme le savent ceux qui connaissent l’hébreu); ses parents l’avaient appelé ainsi quand il partit pour la terre de Chanaan. On dira peut-être: ses parents étant infidèles, d’où leur venait cette prescience d’indiquer l’avenir parle nom qu’ils donnaient? C’est là une ressource de la sagesse de Dieu, qui agit souvent par l’entremise des infidèles et nous en trouvons bien d’autres exemples. Le premier qui nous vient à l’esprit est le nom de Noé. Ce n’est pas sans raison, ni au hasard que ses parents lui avaient donné ce nom; ils présageaient que, dans cinq cents ans, devait venir le déluge. Ce n’est pas que son père fût lui-même un juste parce qu’il a donné ce nom à son fils, car l’Écriture sainte nous apprend que dans cette génération, Noé seul fut un juste accompli. (Gen. VI, 9.) Si son père Lamech lui avait offert le modèle des vertus, l’Écriture ne l’aurait point passé sous silence, et n’aurait pas dit: Noé seul était juste. Voulant donner un nom à son fils, il dit: Il s’appellera Noé; il nous donnera le repos après nos travaux et la fatigue de nos mains, sur cette terre que le Seigneur Dieu a maudite. (Gen. V, 29.) D’où venait, dites-moi, cette prescience d’un avenir si éloigné? Il s’appellera Noé; il nous donnera le repos, Noé, en hébreu, signifie, repos. C’était lui, lorsque la terre serait envahie par le déluge, qui devait seul se sauver et renouveler la race humaine aussi est-il dit: il nous donnera le repos; ce mot de repos signifiant ici le déluge. En effet, la terre était comme fatiguée par la perversité (267) de ses habitants qu’elle supportait avec peine, lorsque le déluge, par la terrible invasion des eaux, mit fin à cette perversité, délivra la terre de la souillure de ses habitants et les punit en lui donnant le repos: Car la mort est le repos pour l’homme. (Job, III, 23.) Vous voyez donc que Dieu fait souvent prédire même par les infidèles. Quant au nom que les parents du patriarche lui avaient donné, on en sait la cause dès l’origine, lorsqu’il passa le fleuve pour aller dans une terre étrangère.

Maintenant Dieu lui dit: tes parents t’ont donné ce nom pour présager que tu devais venir ici: j’y ajoute une lettre pour t’apprendre que tu seras père d’une multitude de nations. Voyez quelle précision dans ces paroles. Il ne dit pas de toutes les nations, mais: d’une multitude de nations. Comme d’autres peuples devaient être mis à l’écart, pour que la race du juste eût seule part à son héritage, Dieu dit: Je t’ai établi pour être père dune multitude de nations; connaissant toute ta vertu je me servirai de toi pour instruire le monde: je te multiplierai de plus en plus et je ferai sortir de toi des peuples et même des rois. Arrêtons-nous sur ces paroles, mes bien-aimés. En songeant à l’âge du juste et à son extrême vieillesse, nous admirerons sa foi et la puissance de Dieu d’un homme déjà mort, pour ainsi dire, et impuissant en apparence, qui devait avoir toujours la mort devant les yeux, Dieu prédit qu’il sortira une race innombrable et plusieurs nations, même jusqu’à des rois.

Voyez l’étendue de ces promesses: Je te multiplierai de plus en plus. Ce mot est répété pour indiquer l’immense multitude qui doit naître du juste. Ainsi l’addition d’une lettre est comme une colonne où Dieu inscrit sa promesse, et il dit de nouveau: Je ferai une alliance entre toi et moi, et avec ta postérité après toi dans toutes les générations; comme une alliance éternelle, pour que je sois ton Dieu. Non-seulement je t’accorderai ma protection, mais aussi à ta race et après ta mort. Voyez comme il relève d’esprit du juste en lui promettant qu’il soutiendra toujours ses descendants. Et pourquoi cette alliance? Pour que je sois ton Dieu, et celui de ta race après toi. Ce sera pour toi et ta race le comble de l’honneur. Je te donnerai à toi et à ta race la terre que tu habites, toute la terre de Chanaan, en possession perpétuelle, et je serai leur Dieu. Grâce à ta vertu, tes descendants jouiront de ma providence et je leur donnerai en possession perpétuelle cette terre de Chanaan, et je serai leur Dieu. Que veut dire, je serai leur Dieu? Cela signifie: J’étendrai sur eux mes soins et ma protection et je combattrai toujours avec eux. Seulement tu garderas mon alliance, toi et ta postérité après toi dans toutes les générations. Je ne vous demande rien que l’obéissance et la reconnaissance, et j’accomplirai toutes mes promesses.

4. Voulant se faire un peuple à lui des fils du patriarche et les empêcher de se mêler, après qu’ils se seraient multipliés, aux nations dont ils devaient recueillir l’héritage; voulant aussi éviter ce mélange en Égypte, où, d’après sa prédiction, ils devaient être asservis, il ordonne au juste la circoncision, comme signe de reconnaissance, et lui dit: Voici mon alliance que tu garderas entre moi et toi, ainsi que ta race pendant toutes les générations. Que chaque mâle soit circoncis. Vous circoncirez la chair de votre prépuce. Ensuite pour leur enseigner, ainsi qu’à nous tous, la raison de cet ordre, qui n’avait d’autre cause que de se faire un peuple réservé et mis à part, il dit: Ce sera la marque de l’alliance entre moi et vous. Après cela, il indique le temps où cela doit se faire: Circoncisez le garçon de huit jours, le serviteur né dans la maison, ou l’esclave acheté; en un mot, tous ceux qui sont avec vous recevront cette marque. Celui qui n’aura pas été circoncis dans le temps prescrit périra, parce qu’il aura violé mon alliance.

Voyez la sagesse du Seigneur! comme il connaissait l’imperfection des hommes à venir, il leur impose comme un frein cette marque de la circoncision, pour dompter leurs mauvais penchants et les empêcher de se mêler aux autres nations. Il connaissait leur penchant au mal, et savait que, malgré une foule d’avertissements, leurs mauvaises passions ne seraient point enchaînées. Aussi, comme souvenir impérissable, il leur imposa ce signe de la circoncision, comme un lien qui les soumît à des lois infranchissables, pour rester fidèles à leur nation et ne jamais se mêler aux autres peuples, afin que la race du patriarche restât pure et reçût l’accomplissement des promesses divines. De même qu’un homme doux et sage qui a une servante portée à désobéir, lui donne l’ordre précis de ne point quitter la maison, et que quelquefois même il l’enchaîne pour contenir son instinct vagabond; de même Dieu, dans sa bonté, leur imposa le signe de la circoncision (268) comme une entrave, afin que cette marque particulière les empêchât d’aller rien chercher chez les autres.

Mais les Juifs ingrats et insensés veulent garder encore la circoncision dont il n’est plus besoin, et montrent ainsi leur puérilité. En effet, pour quelle raison, dites-moi, veulent-ils maintenant être circoncis? Alors ils avaient reçu ce précepte pour ne pas se mêler aux nations impies, mais maintenant que la grâce de Dieu les a toutes amenées à la lumière de la vérité, à quoi sert la circoncision? Cet enlèvement d’un morceau de chair peut-il servir à délivrer notre âme? N’ont-ils donc pas compris que si Dieu leur disait: ce sera le signe de l’alliance, il voulait dire que leur faiblesse réclamait une marque particulière? C’est ce qui arrive d’ordinaire dans les choses humaines. Quand nous doutons de quelqu’un, nous réclamons une preuve qui nous assure de sa bonne foi. De même le Tout-Puissant, connaissant l’inconstance de leur esprit, exigea d’eux ce signe, non pour le conserver toujours, mais pour qu’il disparût quand la loi antique aurait pris fin et que ce signe serait devenu inutile. Ceux qui ont réclamé une preuve de bonne foi la laissent de côté quand l’affaire est terminée; de même ici, cette marque avait été introduite parmi vous pour distinguer la postérité du patriarche; mais après que ces nations dont vous étiez ainsi séparées ont été, les unes détruites, les autres appelées au grand jour de la vérité, cessez de porter la preuve de votre faiblesse et revenez à votre nature primitive. Songez en effet que cet homme admirable, c’est-à-dire le patriarche, avant d’avoir reçu l’ordre de la circoncision (il était alors âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans), avait été agréable à Dieu et avait été mille fois loué par le Seigneur. Maintenant que les promesses allaient s’accomplir, qu’Isaac allait venir au monde, que la race allait s’accroître et que le patriarche approchait de sa fin, il reçoit le précepte de, la circoncision, et lui-même s’y soumet à son âge, afin que son exemple devienne une règle pour ses descendants.

5. Les faits eux-mêmes vous montreront, mes bien-aimés, que cet usage ne sert en rien à l’âme. Que dit Dieu? Le garçon de huit jours sera circoncis. Je crois qu’il a eu deux raisons de prescrire ce terme; l’une parce que, dans un âge si tendre, l’opération est moins douloureuse; l’autre, pour indiquer que ce n’est qu’une marque, sans utilité pour l’âme. L’enfant nouveau-né, qui ne connaît et ne comprend rien, quel avantage peut-il en recevoir? Ce qui peut être bon pour l’âme lui arrive par son propre choix. Ce qui est bon pour l’âme, c’est de préférer la vertu au vice, c’est de ne désirer que le nécessaire, et de distribuer le superflu aux indigents; ce qui est bon pour l’âme, c’est de ne pas s’attacher au présent et même de le mépriser, en pensant toujours à l’avenir. Quel bien peut-il y avoir dans un signe charnel? Mais les Juifs ingrats et insensés, quand la vérité a passé, restent encore dans l’ombre; tandis que le Soleil de la justice s’est levé et a répandu partout ses rayons, ils ne s’éclairent qu’à la lueur de leur lampe; lorsqu’il est temps de goûter des aliments solides, ils se nourrissent encore de lait et ne veulent pas entendre la voix de saint Paul, qui leur dit d’une manière si puissante, au sujet de leur patriarche: Il reçut la marque de la circoncision comme le signe de la justice qu’il avait eue par la foi. (Rom. IV, 11.)

Voyez comme l’Apôtre nous montre que ce n’était qu’un signe, et que cette circoncision montrait que sa foi l’avait justifié. Qu’un juif n’ose pas nous dire: n’est-ce point la circoncision qui l’a justifié? le même saint, élevé par Gamaliel (Act. XXII, 3) et, connaissant si profondément la loi, lui dira: Ne croyez pas, juifs impudents, que la circoncision fasse quelque chose pour justifier, car, avant ce temps, Abraham crut à Dieu et sa foi lui fut réputée à justice. (Rom. IV, 3.) C’est donc après avoir été justifié par sa foi qu’il reçut la circoncision. Dieu commence par ajouter une lettre à son nom, puis lui ordonne de se circoncire, ce qui montre que le Seigneur l’a adopté pour sa vertu, ainsi que sa postérité. De même que celui qui a acheté un esclave, change souvent son nom et son costume, pour constater qu’il en est le maître et qu’il peut lui commander; de même le Seigneur de toutes choses, voulant distinguer le patriarche des autres hommes, ajoute une lettre à son nom pour faire voir qu’il sera père d’une multitude infinie, puis il le fait circoncire pour le séparer, ainsi que son peuple, des autres nations. Ceux dont l’aveuglement veut encore la conserver, n’écoutent pas ces autres paroles de saint Paul: Si vous vous faites circoncire, le Christ ne vous servira de rien.. (Galat. V; 2.) En effet, le Seigneur est (269) venu pour supprimer cette pratique, et la loi étant accomplie, l’observation de la loi doit finir; aussi saint Paul dit-il: Si vous vous justifiez par la loi, vous perdez la grâce. (Gal. V, 4.) Obéissons donc à ce saint, et ne pratiquons plus la circoncision, car il a dit: Vous avez été circoncis, non point dans la chair, mais par le retranchement des péchés de la chair; c’est la circoncision du Christ. (Colos. II,11.)

Ce signe de la circoncision séparait les Juifs des autres nations, et montrait que Dieu les avait choisis en particulier; de même notre circoncision parle baptême montre mieux-la séparation des fidèles et des infidèles. Nous ne sommes point circoncis dans la chair, mais par le retranchement des péchés de la chair. Car ce que faisait la circoncision de la chair, le baptême le fait en supprimant nos péchés. Une fois que nous nous en sommes dépouillés et que nous avons revêtu la robe de pureté, persévérons, mes bien-aimés, dans cette pureté, et restons supérieurs aux affections de la chair, en embrassant la vertu. Et nous, qui sommes sous la grâce, prenons pour modèle celui qui a vécu sous la loi et même avant la loi. En dirigeant notre vie d’après la sienne, nous mériterons de nous retrouver dans son sein et de jouir des biens éternels, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, auquel, ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance et honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

QUARANTIÈME HOMÉLIE. Et Dieu dit à Abraham: « Sara ta femme ne s’appellera plus Sara, mais Sarra sera son nom. » (Gen, XXII, 1.)

1. Résumé de l’homélie précédente. Bénédiction de Dieu sur Sara qui se nommera désormais Sarra. — 2. La fidélité d’Abraham amplement récompensée. Naissance miraculeuse d’Isaac nettement prédite. — 3 et 4. Exhortation morale.

1. Nous allons vous présenter les restes de la table d’hier, et terminer aujourd’hui ce (lue nous avions à dire sur la bénédiction.et la promesse dont le Tout-Puissant honora le patriarche. Mais dans ces restes de table ne comprenez point dés restes matériels: ceux-ci ne ressemblent en rien à ceux d’un festin spirituel. Les uns, quand ils sont refroidis, n’ont plus la même saveur pour les convives, et si on les garde un jour ou deux, ils ne peuvent plus servir. Les autres, lorsqu’on les garde un jour ou deux, et tant qu’on veut, servent toujours aussi bien et donnent autant de plaisir. C’est qu’ils sont divins et spirituels, qu’ils ne souffrent rien du temps, qu’ils deviennent de jour en jour plus agréables et causent plus de joie à ceux qui veulent en profiter. Puisque ces restes ont tant d’efficacité, préparez-vous à là recevoir de tout votre coeur, et nous mêmes, confiants dans leur puissance, offrons-les à votre recueillement.

Mais pour que cette instruction vous paraisse plus claire, il faut vous rappeler celle d’hier pour exposer avec ordre ce que nous devons développer. Nous avons parlé hier du précepte de la circoncision, et ces paroles que (270) Dieu adresse au patriarche: Tout mâle sera circoncis chez vous, et ce sera le signe de l’alliance entre moi et vous. Le garçon de huit jours sera circoncis. Et si quelqu’un n’est pas circoncis, son âme périra, parce qu’il aura violé mon alliance. Nous avons terminé là ce que nous avons dit de la circoncision; et, afin de ne pas vous fatiguer l’esprit par trop de paroles, nous ne sommes pas allé plus loin. En effet, notre seule intention n’est pas de parler beaucoup et puis de partir; nous voulons mesurer à vos forces l’instruction contenue dans nos discours, afin que vous rapportiez chez vous quelque fruit de nos paroles. Voici donc les restes de ce discours; nous allons voir, après le précepte de la circoncision, ce que le Dieu de bonté dit au patriarche. Et Dieu, dit à Abraham: Sara ta femme ne s’appellera plus Sara, mais Sarra sera son nom. De même qu’en ajoutant une lettre à ton nom, j’ai montré que tu serais père de beaucoup de nations, de même-j’ajoute une lettre à celui de Sara, afin de faire voir que le temps approche où les promesses que je t’ai faites autrefois seraient accomplies. Sarra sera son nom. Je la bénirai et je te donnerai un fils d’elle, et je le bénirai, et il sera le chef d’une nation, et les rois des nations sortiront de lui. J’ai ajouté une lettre pour t’apprendre que toutes mes paroles vont se réaliser. Ne te décourage pas en songeant à la faiblesse de la nature, mais considère plutôt jusqu’où va ma puissance et prends confiance à ce que j’ai dit: Je la bénirai et je te donnerai un fils d’elle, et je le bénirai, et il gouvernera les nations, et les rois des nations sortiront de lui.

Une pareille prédiction dépassait la nature humaine; c’était comme si l’on avait promis de faire des hommes avec des pierres. Car ils ne différaient en rien des pierres au point de vue de la génération. La vieillesse du patriarche le rendait presque impuissant et incapable d’avoir des enfants; quant à Sara, outre sa stérilité, elle était beaucoup trop avancée en âge. Mais le juste, lorsqu’il entendit ces paroles, était persuadé que Dieu avait déjà réalisé sa promesse à, propos d’Ismaël. En effet, dans ces paroles: Je donnerai cette terre à toi et à ta race, Dieu n’indiquait pas d’une manière précise le fils que Sara devait avoir, Abraham croyait donc que la promesse était déjà accomplie. Maintenant, quand le Seigneur lui dit: Je bénirai Sarra et je te donnerai un fils d’elle, et je le bénirai, et il gouvernera les nations; puis, de plus: les rois des nations sortiront de lui; ne sachant que dire (car un homme aussi pieux ne pouvait douter des paroles de Dieu), songeant à sa vieillesse et à la stérilité persistante de Sara, anéanti et stupéfait par la promesse de Dieu, il tomba sur sa face et se mit à rire.

2. Devant cette promesse inouïe, devant la puissance de celui qui la faisait, il tomba sur sa face et se mit à rire, c’est-à-dire qu’il fut rempli de joie. Il cherchait dans ses réflexions comment il pouvait s’accorder avec l’ordre des choses humaines qu’un centenaire eût un fils et qu’une femme stérile, et nonagénaire devînt tout à coup féconde. Telles étaient ses pensées, mais sa langue n’osait les énoncer; seulement il montra sa reconnaissance en priant pour Ismaël, comme s’il disait: Seigneur, vous m’avez assez consolé et vous avez changé en joie par la naissance d’Ismaël la douleur que j’avais d’être sans postérité. Après sa naissance je n’ai jamais cru ni même imaginé que j’aurais un fils de Sara; elle-même ne s’y attendait pas et en avait abandonné toute espérance, puisqu’elle m’avait donné Agar. Nous avons eu tous deux une grande consolation par la naissance d’Ismaël. Que ce fils, qui m’a été donné par vous, vive devant votre face, et. nous aurons assez de bonheur; et sa présence consolera notre vieillesse. Que répond à cela ce Seigneur si bon? Comme il avait éprouvé depuis longtemps la piété du juste et la foi de Sara, comme il voyait qu’ils n’attendaient rien d’eux-mêmes, l’un à cause de sa vieillesse, l’autre à cause de son âge et de sa stérilité, il dit, cela vous paraît complètement impossible: c’est pour cela que j’ai attendu si longtemps; vous saurez ainsi que les faveurs dont je dispose sont bien au-dessus de la nature humaine; tout le monde saura comme vous par ces prodiges que je suis le Maître de la nature, qu’elle obéit à toutes mes volontés et cède à tous mes ordres. Moi qui ai tiré l’être du néant, je puis, à bien plus forte raison, corriger la nature quand elle est imparfaite. Pour te donner confiance, écoute et rassure-toi, reçois un gage certain de ma parole. Voici ta femme Sara, que tu crois incapable d’enfanter à cause de sa stérilité et de sa vieillesse: elle te donnera un fils, et pour que tu n’en doutes pas, je te dirai même son nom d’avance. Ton fils encore-à naître s’appellera Isaac. Je ferai alliance avec (271) lui pour toujours et avec sa race après lui. C’est lui que je t’ai promis d’abord et dès le commencement, et c’est en lui que mes promesses seront accomplies. Je te préviens de tout cela, non-seulement parce qu’il doit naître, mais pour que tu saches comment tu l’appelleras et que j’ai fait alliance, non-seulement avec lui, mais avec sa race après lui. Ensuite ce Dieu dont les bienfaits dépassent toujours nos prières, ayant ainsi fortifié l’esprit du juste et l’ayant presque rajeuni par ses promesses, puisqu’il l’avait pour ainsi dire ramené, par ses paroles, de la mort à la vie et même à la fécondité, lui dit pour comble de libéralité: J’accomplirai toutes ces promesses et je t’accorderai en outre ce que tu m’as demandé pour Ismaël, car j’ai entendu ta prière. Je le bénirai; je l’accroîtrai et le multiplierai de plus en plus. Il engendrera douze nations et je l’établirai sur un grand peuple. Puisqu’il est ta race, je l’accroîtrai et je le multiplierai abondamment, au point de faire sortir de lui douze nations. Mais je ferai mon alliance avec Isaac, que Sara t’enfantera â cette même époque, dans un an.

Ici, je vous prie, voyez, mes bien-aimés, comment le juste reçut en un instant la récompense de toute sa vie, et comment fut accompli en lui ce que le Christ disait à ses disciples: Celui qui laissera père, mère, famille et frères en mon nom, recevra le centuple et gagnera la vie éternelle. (Matth. XIX, 29.) Songez, je vous prie, à notre juste qui obéit sans retard à l’ordre du Seigneur et préféra une autre terre à sa patrie, voyez comme sa résignation continuelle l’éleva peu à peu au comble de la vertu, comme il devint illustre et célèbre et comment le nombre de ses descendants put être comparé à celui des étoiles. Si l’on pouvait calculer à la rigueur, on trouverait que le juste n’a pas été récompensé cent fois, mais dix mille fois. S’il a été honoré jusqu’à présent de tant de bienfaits, quelle voix pourra jamais raconter ceux qui vont suivre? Le mieux est de le dire; autant que possible, d’un seul mot. Si l’on vous dit que tous les justes, depuis cette époque jusqu’à la nôtre et jusqu’à la consommation des temps, n’ont eu et n’auront d’autre désir que de reposer dans le sein du patriarche, que peut-on dire de plus glorieux pour lui? Vous avez apprécié sa résignation, sa vertu, sa piété et toute, sa reconnaissance pour les bienfaits du Seigneur. Quand il le fallait, il fit tout ce qui dépendait de lui, il accepta tout de bonne grâce, le plaisir et le déplaisir; aussi le Dieu de bonté lui accorda enfin le premier de tous les biens, celui qu’il désirait par-dessus tout. Remarquez, en effet, qu’il a éprouvé pendant vingt-quatre ans la vertu du juste! Car lorsqu’il sortit de Charran pour obéir au Seigneur, il avait soixante-quinze ans, et maintenant, quand Dieu lui parla encore, il ne lui fallait qu’un an pour être centenaire.

3. Que cette histoire, mes bien-aimés, nous apprenne à être toujours résignés, et à ne jamais nous laisser abattre ni décourager par les épreuves de la vertu; comprenons par là toute la bonté et la générosité du Seigneur qui, pour une petite offrande, nous accorde une grande récompense, non-seulement par les biens immortels de l’avenir, mais en nous comblant de ses faveurs pour soulager notre faiblesse dans ce monde. Ainsi notre patriarche, pendant cet espace de temps, eut sans doute à supporter de rudes épreuves, mais ses adversités étaient toujours entremêlées de moments heureux. Car le Tout-Puissant, indulgent pour notre faiblesse, ne nous abandonne pas au milieu des adversités qu’il nous serait impossible de supporter; il se bâte de venir à notre secours, il ranime notre courage et rappelle notre raison; de même il ne nous laisse pas trop longtemps dans la prospérité qui nous rendrait négligents et favoriserait nos mauvaises inclinations. En effet, la nature humaine, au milieu de la prospérité, s’oublie quelquefois, et sort des bornes qui lui conviennent; aussi notre Père qui nous aime, tantôt nous favorise et tantôt nous éprouve, afin de veiller,de toute manière à notre salut. De même qu’un médecin, lorsqu’il soigne un malade, ne le soumet pas toujours à la diète et ne lui laisse pas toujours satisfaire sa faim, de peur que son avidité n’augmente sa fièvre ou que la privation ne l’affaiblisse; il ménage les forces du malade, et il emploie tout son art à lui être utile. C’est ainsi que le bon Dieu, sachant ce qui convient à chacun de nous, tantôt nous fait jouir de la prospérité, tantôt nous soumet à des épreuves pour nous exercer à la vertu. Ceux dont le mérite est déjà digne d’éloges brillent d’un nouvel éclat au milieu des épreuves et reçoivent une nouvelle grâce d’en-haut; en même temps les pécheurs qui acceptent de bon coeur ces épreuves, sont délivrés du fardeau de leurs péchés, et obtiennent leur pardon. Aussi (272) je vous en supplie, connaissant l’intelligence et la sagesse du médecin de nos âmes, ne discutons jamais les soins qu’il nous donne. Si notre esprit ne peut les comprendre, c’est une raison de plus pour admirer les desseins de Dieu et de glorifier le Seigneur, dont notre raison et la pensée humaine ne peut apprécier la sagesse. Nous ne savons pas aussi bien que lui ce qui nous convient; nous ne veillons pas à notre salut comme il y veille lui-même, car il fait tous ses efforts pour nous attirer à la vertu et nous sauver des mains du démon. S’il voit que la prospérité ne nous est pas avantageuse, il fait comme un bon médecin qui nous soigne dans l’obésité produite par notre gourmandise et qui nous guérit par la sobriété. De même cet admirable médecin de nos âmes permet que nous soyons un peu éprouvés pour nous faire comprendre les dangers de la prospérité, mais quand il voit que nous sommes revenus à la santé, il nous délivre de nos épreuves et nous accorde ses faveurs avec abondance. Si donc des personnes vertueuses sont soumises à quelques épreuves, qu’elles ne s’en troublent pas, mais qu’elles en conçoivent une meilleure espérance, et qu’elles les regardent comme l’origine de couronnes et de récompenses nouvelles. Si des pécheurs tombent dans l’adversité qu’ils ne se révoltent point, sachant que les péchés sont purifiés par le malheur, pourvu qu’on accepte tout de bonne grâce. En effet, un serviteur reconnaissant doit remercier son maître, non-seulement quand il en reçoit tout à souhait, mais aussi dans les privations. C’est ainsi que le patriarche devint illustre et fut honoré de la faveur de Dieu qui lui prodigua des bienfaits au-dessus de la nature humaine.

4. Il faut maintenant reprendre la suite de notre discours et remarquer l’obéissance du juste. qui exécuta l’ordre de Dieu sans en rechercher la raison et sans en demander la cause, comme font tant d’insensés qui discutent les oeuvres de Dieu, ét disent pourquoi ceci? pourquoi cela? à quoi sert ceci, à quoi sert cela? Tel n’était pas le juste; comme un serviteur dévoué, il accomplit l’ordre sans chercher au delà, vous allez encore le voir par ce qui suit. Après que le Seigneur lui eut fait la promesse et eut achevé de lui parler, le juste fit aussitôt ce qui lui était commandé, et cette marque exigée par Dieu, c’est-à-dire la circoncision, il la fit aussitôt subir à Ismaël et à tous les serviteurs nés à la maison ou achetés à l’étranger. Lui-même fut circoncis. Il avait quatre-vingt-dix-neuf ans, quand il coupa la chair de son prépuce. Ismaël avait alors treize ans. Ce n’est pas sans raison que l’Écriture rapporte ici le nombre de ses années; c’est pour montrer la grande obéissance du juste qui était alors dans l’extrême vieillesse et qui supporta volontiers la douleur pour accomplir l’ordre de Dieu; aussi on compte non-seulement lui, mais Ismaël et tous ses serviteurs; l’opération dut être pénible. Ce n’est pas la même chose,. mes bien-aimés, de couper une chair saine et une chair malade; quand les médecins coupent un membre malade la douleur n’est pas si grande, car ce membre, déjà mort pour ainsi dire, n’a plus qu’un reste de sensibilité au moment de l’amputation. Or, ce vieillard si avancé en âge, car il touchait à ses cent ans, supporta volontiers cette douleur, afin d’obéir à Dieu; en même temps il disposa son fils et ses serviteurs à montrer sans hésitation la même obéissance. Voyez, quelle vertu chez cet homme, et comme il engage toute sa maison à suivre ses traces. Ce que je disais hier, je le répète aujourd’hui; à partir de ce moment Dieu voulut que cette opération fût pratiquée sur les enfants en bas-âge, afin qu’elle fût moins douloureuse.

Considérez, mes bien-aimés, la bonté de Dieu et son ineffable bienfaisance à notre égard. Cette circoncision entraînait de la douleur et de la gêne; du reste elle n’avait d’autre avantage que de faire reconnaître ceux qui l’avaient reçue et de les séparer des autres na.. tions. Notre circoncision, je veux dire la grâce du baptême, nous guérit sans douleur et nous procure des biens innombrables; elle nous remplit de la grâce du Saint-Esprit et peut se faire à toutes les époques. On peut pratiquer dans l’enfance, dans l’âge mûr et dans la vieillesse cette circoncision immatérielle et inoffensive qui nous délivre de nos péchés et nous fait obtenir la rémission de ceux de toute notre vie.. Le bon Dieu, voyant l’excès de notre faiblesse, et reconnaissant que nos maux incurables réclamaient un remède héroïque, ainsi qu’une suprême indulgence, prit soin de notre salut et nous accorda de laver ainsi nos péchés et de régénérer notre âme; par là, nous dépouillons le vieil homme, c’est-à-dire les oeuvres du mal, et nous revêtons l’homme nouveau, en marchant dans la route de la vertu. Mais, je vous en conjure, ne restons pas inférieurs (273) aux Juifs, ingrats et insensés. Ceux-ci, ayant reçu la marque de la circoncision, avaient grand soin de ne pas ressembler aux autres nations; du moins de ne pas avoir-de relations avec elles; car, quant à l’impiété, ils les dépassaient quelquefois. Pour nous, quand nous avons reçu le baptême, au lieu de circoncision, veillons avec soin sur notre conduite. Sans doute nous pouvons nous mêler aux infidèles, mais en restant-fidèles à nos vertus, et nous ne devons communiquer avec eux que pour les attirer à la. piété et afin que l’exemple de nos bonnes oeuvres soit un enseignement pour eux. Aussi le Tout-Puissant a permis ce mélange des bons et des méchants, des hommes pieux et des impies, afin que les méchants profitent avec les bons et que les impies soient amenés à la piété; car Dieu n’a rien tant à coeur que le salut de notre âme. Aussi, je vous en conjure, ne négligeons pas notre salut, ni celui du prochain; faisons tout ce qui dépend de nous pour que notre conduite plaise à Dieu; quant au prochain, faisons tellement éclater notre vertu que, même en gardant le silence, notre exemple soit une leçon pour tous ceux qui peuvent nous voir. Si nous sommes vertueux, nous en retirerons un grand avantage, et en même temps nous serons utiles aux infidèles; de même, si nous négligeons notre conduite, nous en serons sévèrement punis, et nous deviendrons pour les autres une occasion de scandale. Ainsi, lorsque nous pratiquons la vertu, nous en sommes deux fois récompensés par Dieu, d’abord pour notre compte et ensuite à cause de ceux que nous engageons à la pratiquer aussi; de même, si nous faisons le mal, nous serons punis, non-seulement pour nos propres péchés, mais pour ceux où nous entraînons les autres. À Dieu ne plaise qu’aucune des personnes présentes se trouve dans cette situation; mais réglons notre conduite de manière à édifier ceux qui nous voient, afin de pouvoir nous présenter avec confiance devant le tribunal du Christ et mériter ses biens infinis; puisse-t-il en être ainsi pour nous tous, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, auquel, ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

QUARANTE-UNIÈME HOMÉLIE. « Dieu apparut à Abraham, près du chêne de Mambré, lorsqu’il était assis à la porte de sa tente à midi. » (Gen. XVIII, 1).

1-2. Saint Chrysostome se plaint amèrement à ses auditeurs de ce qu’ils fréquentent les théâtres et l’hippodrome. S’il en était de la culture des âmes comme de celle des terres, il devrait cesser de cultiver un fonds qui reste stérile malgré ses efforts. Mais la récompense ne manque jamais à celui qui sème dans les âmes, soit que la semence donne des fruits, soit qu’elle n’en donne pas. C’est la raison qui le détermine à continuer ses instructions. Si le docteur qui néglige d’annoncer la parole mérite une punition, l’auditeur qui néglige d’en profiter en mérite une également. — 3-6. Hospitalité exemplaire d’Abraham. Le patriarche exerce l’hospitalité avec empressement, il l’exerce par lui-même, il l’exerce pour plaire à Dieu. — 7. Exhortation morale.

4. C’est avec l’hésitation et le découragement dans l’âme, que je me présente aujourd’hui pour faire l’instruction. Quand je songe que, malgré nos discours et nos exhortations quotidiennes, malgré ce festin spirituel que nous vous présentons, beaucoup des personnes qui assistent à ces instructions et qui s’approchent de la table mystérieuse et terrible, perdent leurs journées à l’hippodrome, sans s’inquiéter de nos conseils; mais comme s’ils obéissaient à une habitude invincible, au premier signe du démon, ils courent d’eux-mêmes à ce spectacle impie et se laissent prendre volontairement dans les filets du malin esprit; ils ne songent plus à nos avertissements, au danger qu’ils courent et à l’inutilité de l’instruction qu’ils viennent recevoir ici; quand je songe à cela, puis-je, de bon coeur, continuer d’offrir l’aliment de la doctrine à ceux qui n’en veulent pas profiter? Ne vous étonnez pas de mon découragement. Un laboureur dont le champ reste stérile, malgré toutes ses peines et tous ses soins, n’ose plus l’ensemencer et répugne à le cultiver. Lorsqu’un malade, rebelle aux ordonnances, semble vouloir chaque jour aggraver sa maladie, son médecin l’abandonne quelquefois à ses souffrances pour que l’expérience lui serve de leçon. De même les précepteurs, voyant les enfants négliger leurs premières études et oublier ce qu’ils ont appris, ne trouvent pas de meilleur moyen pour corriger leur paresse et les ramener au travail que de les abandonner quelque temps.

Du reste, le laboureur a souvent raison de se décourager quand il voit ses pertes s’accroître avec ses fatigues et sa dépense, quand il travaille beaucoup et qu’il ne récolte rien, Le médecin a souvent raison d’abandonner son malade: car c’est le corps qu’il soigne, et il peut espérer qu’en le laissant à lui-même le sentiment de la douleur lui fera comprendre sa maladie et l’empêchera de repousser la médecine. Le précepteur rencontre trop souvent, dans les défauts du jeune âge, une juste occasion de châtier les enfants. Aujourd’hui nous chercherons à-les surpasser tous en montrant une affection paternelle à ceux qui sont en faute et en leur prouvant que s’ils y restaient, ce serait pour eux un nouveau sujet de condamnation. En effet, ce qui détourne le laboureur d’ensemencer, c’est qu’il craint que ses frais ne soient encore inutiles: mais nous n’avons pas la même inquiétude. Après avoir jeté cette semence spirituelle, si votre négligence nous empêche de rien recueillir, nous (275) n’en perdrons rien, car nous ne dépensons que l’argent qui nous est confié; et nous agis sons au nom du Seigneur. C’est aux auditeurs à rendre leurs comptes à celui qui leur redemandera ce dépôt avec usure. Mais nous ne songeons pas seulement à éviter tout reproche en faisant ce qui dépend de nous; notre désir est aussi de vous voir profiter de ce dépôt pour vous éviter la punition du serviteur qui avait caché son talent, et qui, loin de multiplier l’argent de son maître, l’avait enfoui en terre. Tels sont ceux qui écoutent ces instructions (car c’est1à ce que signifie le talent d’argent), et qui ne songent pas à le faire fructifier et multiplier. On me dira peut-être que cette parabole des talents regarde les prédicateurs: j’en conviens. Mais si nous l’examinons avec attention, nous observerons que les prédicateurs sont seulement responsables du paiement; quant aux auditeurs, ils doivent non-seulement conserver l’argent, mais le faire valoir. Pour vous en convaincre, il faut vous rappeler cette parabole: Le maître de maison, en partant, appela ses serviteurs et leur donna à l’un cinq talents, à l’autre deux, à un troisième un seul. Longtemps après, il revint, et ses serviteurs parurent devant lui: celui qui avait reçu cinq talents, s’approcha en disant Seigneur, tu m’avais confié cinq talents; en voici cinq autres que j’ai gagnés. (Mat. XXV, 14, 15, 19; 20.) Voilà un serviteur honnête; aussi le Seigneur le récompense-t-il abondamment. Que dit-il? Allons, bon et loyal serviteur: comme tu as été fidèle pour une petite somme, je t’en confierai de plus grandes entre dans la joie de ton maître. (Mat. XXV, 21.) Puisque tu as montré ta probité à propos d’un premier dépôt, tu mérites qu’on t’en remette un plus considérable. Celui qui avait reçu deux talents s’approcha aussi, disant: ne m’as-tu pas confié deux talents? En voici deux autres que je t’ai gagnés! (Ibid. 22.) Celui-ci avait aussi bien administré l’argent de son maître, car il reçoit la même récompense que le premier. Et pourquoi celui qui rapporte deux talents a-t-il le même mérite que celui qui en a fait gagner cinq? C’est avec justice; car si l’un donne plus et l’autre moins, cela ne tient pas à l’inégalité du zèle déployé de part et d’autre, mais à la différence des sommes confiées. Quant au soin, tous deux ont été égaux; aussi reçoivent-ils la même récompense.

2. Le troisième avait agi tout indifféremment. Qu’avait-il fait? Il s’approcha en disant: Je sais que tu es un homme dur, moissonnant où tu n’as pas semé et recueillant où tu n’as rien mis: aussi, comme je te craignais, je suis allé cacher ton argent dans la terre. Voilà ce qui est à toi. (Ibid. V, 24, 25.) O méchant serviteur! ô comble d’ingratitude! au lieu d’avoir fait fructifier le talent, il n’apporte qu’une accusation. C’est l’effet de la perversité: elle obscurcit le jugement et entraîne dans le précipice celui qui s’est une fois écarté de la bonne route. Tout cela regarde les prédicateurs qui ne doivent pas enfouir leur dépôt, ruais au contraire mettre tout leur zèle à l’offrir à leurs auditeurs: ruais la suite va vous apprendre, mes bien-aimés, que les auditeurs aussi ont, des comptes à rendre et qu’on leur demande non-seulement le capital, ruais encore les intérêts; c’est ce que fait voir l’indignation même du maître contre le serviteur. Que lui dit-il? Méchant serviteur! (Ibid. V, 26.) Voilà une colère terrible et des menaces bien capables d’épouvanter. Tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, et que je recueille où je n’ai rien mis: tu devais donc placer raton argent entre les mains des banquiers, et, en venant, je l’aurais retrouvé avec usure. Cet argent signifie les discours édifiants, et les banquiers représentent les auditeurs qui les écoutent. Tu n’avais, dit le maître au serviteur, qu’à leur remettre l’argent; ensuite, c’était à moi à leur redemander, non-seulement cet argent remis, mais aussi l’intérêt qu’il aurait rapporté. Voyez, mes bien-aimés, combien ces paroles sont terribles. Que pourront dire ceux qui auront perdu le capital, lorsqu’on leur redemandera même des intérêts?

Voyez la bonté du Seigneur. Dans les affaires matérielles il a défendu que l’argent rapportât de l’intérêt. Pourquoi, par quelle raison? Parce que c’est une convention fâcheuse aux deux parties. Le débiteur est ruiné, et le gain du créancier ne fait qu’accroître le fardeau de ses péchés. Voilà pourquoi, dès l’origine, Dieu a donné aux Juifs grossiers ce précepte: Tu ne prendras pas d’intérêt à ton père et à ton frère. (Dent. XXIII, 19). Quelle excuse peuvent donc avoir ceux qui sont plus inhumains que les Juifs, et qui, après avoir reçu du Seigneur tant de grâces et de bienfaits, ne s’élèvent pas si haut que ceux qui vivaient sous l’ancienne loi, ou, pour mieux dire, descendent plus bas?

Mais pour les choses spirituelles Dieu autorise l’usure. Pourquoi cela? Parce que les biens spirituels diffèrent complètement des biens temporels. Les uns, quand on les réclame avec rigueur, réduisent à une misère complète celui qui en est privé; les autres, quand le débiteur les paye de bon coeur, attirent d’autant mieux sur lui la récompense céleste, que l’usure est plus considérable. Aussi, mes bien-aimés, quand nous vous offrons ce qui nous a été confié, vous contractez l’obligation d’une double peine à prendre, d’une double vigilance à déployer: d’abord il faut garder vous-mêmes ce dépôt et le conserver fidèlement; ensuite il faut vous empresser de le communiquer aux autres pour en amener le plus possible dans la route de la vertu; ainsi, votre profit sera double par votre propre salut et par l’avantage d’autrui.

En faisant cela, vous nous rendrez bienheureux, car bienheureux est celui qui touche les oreilles de ses auditeurs (Eccl. XXV, 12), et vous ferez régner plus, d’abondance sur cette table spirituelle. Ainsi, ne négligez point vos frères et ne vous inquiétez pas seulement de ce qui vous regarde. Que chacun s’occupe d’arracher son prochain au gouffre de l’enfer, le détourne de ces spectacles impies et le ramène à l’Église, en lui montrant avec beaucoup de douceur et de bonté l’excès du mal qu’entraînent les uns, et tout le bien qu’on retire de l’autre; ne faites pas cela seulement une fois ou deux, mais toujours. Car s’il ne vous écoute pas aujourd’hui, il peut le faire plus tard; s’il n’écoute pas votre second avertissement, du moins, en voyant que vous le pressez de nouveau, peut-être rougira-t-il, et, redoutant votre zèle, s’abstiendra-t-il enfin de cette habitude pernicieuse. Ne vous dites pas: je l’ai averti une, deux, trois, plusieurs fois, et je n’ai rien obtenu. Ne cessez pas de l’avertir; plus vous montrerez de persévérance, plus vous aurez de mérite. Ne voyez-vous pas avec quelle patience Dieu nous supporte, quoique tous les jours nous négligions ses préceptes, et qu’il ne cesse pas de veiller sur nous, puisqu’il nous comble des biens de la nature, qu’il fait lever le soleil, tomber la pluie, et mille autres bienfaits? De même montrons à nos frères toute notre bonne volonté, et luttons contre le malin esprit pour déjouer ses artifices. Si chacune des personnes présentes pouvait obtenir seulement une conversion, songez combien notre Église aurait de joie à montrer le nombre de ses enfants, et quelle honte aurait le démon en voyant qu’il a tendu ses piéges en vain. Si vous y parvenez, Dieu vous dira aussi dans ce grand jour: Courage, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle pour une petite chose; je t’en donnerai de plus grandes.

3. Du reste, vous le ferez, j’en suis bien persuadé. Je lis sur vos visages, je crois que vous avez reçu avec plaisir mon exhortation, et j’espère que vous ferez tout ce qui dépendra de vous. Aussi nous terminerons ici cet avertissement et nous vous offrirons un festin simple et frugal, afin que vous retourniez chez vous après avoir reçu l’instruction ordinaire. Il faut vous parler aujourd’hui du patriarche Abraham, et vous apprendre comment Dieu le récompensa de son hospitalité. Dieu lui apparut près du chêne de Mambré, comme il était assis à la porte de sa tente, à midi. Examinons avec soin chaque parole, et après avoir ouvert le trésor, étudions les richesses qu’il renferme. Pourquoi ce commencement? Dieu lui apparut. Admirez la bonté de Dieu, et considérez la reconnaissance de son serviteur. Quand Dieu lui était déjà apparu et lui avait, entre autres choses, donné le précepte de la circoncision, cet homme admirable s’était toujours empressé d’accomplir les ordres de Dieu. Sans mettre aucun retard, il exécuta le commandement en pratiquant la circoncision sur lui-même, sur Ismaël et tous ses serviteurs; quand il eut ainsi montré sa profonde obéissance, Dieu lui apparut encore. Le bienheureux Moïse commence ainsi: Dieu lui apparut auprès du chêne de Mambré, pendant qu’il était assis devant sa tente à midi. Observez ici la vertu du juste. Il était assis devant sa tente. Il pratiquait tellement l’hospitalité qu’il ne laissait à aucun de ses inférieurs le soin de recevoir les étrangers. Ce vieillard qui avait trois cent dix-huit domestiques, qui était accablé par l’âge, puisqu’il était parvenu à cent ans, était assis devant sa porte pour attendre des hôtes. Il y mettait toute son attention, sans trouver d’obstacle dans sa vieillesse ni dans le soin de son repos; il ne se tenait point couché à l’intérieur, mais assis à la porte. Bien d’autres, loin d’avoir un pareil soin, cherchent au contraire à fuir la vue et l’approche des étrangers, de peur d’être forcés de les recevoir malgré eux. Tel n’était pas le juste qui restait assis à sa porte à midi. Car (277) son hospitalité et sa vertu sont d’autant plus admirables qu’il se tenait ainsi à midi. C’était avec raison; il savait, en effet, que ceux qui sont forcés de voyager ont, surtout à cette heure, besoin de secours; aussi, choisissait-il cet instant de la journée et guettait-il les passants, mettant son repos à soulager la fatigue des voyageurs. Il cherchait à abriter sous sa tente ceux que brûlait la chaleur, sans examiner les passants et sans leur demander s’ils étaient connus ou inconnus. Car l’hospitalité n’admet point une pareille perquisition, elle exige avec tous une libéralité bienveillante, et, comme il avait déployé le filet de l’hospitalité, il mérita de recevoir le Tout-Puissant avec ses anges. Aussi saint Paul disait: Ne négligeons point l’hospitalité; c’est en la pratiquant que quelques-uns ont reçu pour hôtes des anges, sans le savoir (Héb. XIII, 2); il est clair que c’est une allusion au patriarche. Aussi le Christ disait: Celui qui recevra un des plus petits en mon nom, me reçoit moi-même. (Mat. XVIII, 5.)

Méditons cela, mes bien-aimés, et quand il s’agit de recevoir un hôte, ne demandons jamais qui il est et d’où il vient. Si le patriarche avait fait ces questions, peut-être aurait-il eu tort. Mais, direz-vous, il savait quels étaient ces visiteurs. Où voyez-vous cela? En quoi son action aurait-elle été admirable? Son hospitalité aurait été bien moins méritoire, si elle avait commencé par des questions; maintenant, ignorant ceux qui viennent, il leur montre autant de zèle et de respect qu’un serviteur à son maître; il les enchaîne, pour ainsi dire, à force de prières, en les suppliant de ne pas refuser et de ne pas lui causer une pareille affliction. Il savait ce que vaut l’hospitalité, de là son empressement à en recueillir les fruits abondants. Mais écoutons les paroles de l’Écriture elle-même et remarquons, dans un âge si avancé, l’ardeur renaissante de ce vieillard rajeuni, qui semblait trouver un trésor dans l’arrivée de ces hôtes. Levant les yeux, il regarda, et voici: trois hommes se tenaient devant lui; en les voyant, il se leva de la porte de sa tente, pour courir à leur rencontre. Ce vieillard court et vole; il a trouvé sa proie, il ne songe plus à sa faiblesse et court à la chasse sans appeler ses serviteurs, sans donner d’ordres à son fils, il court lui-même sans retard, comme s’il disait: voilà un grand trésor, une grande affairé, je veux m’en charger par moi-même, pour n’en pas perdre le mérite. Voilà ce que faisait le juste, croyant recevoir des hommes et des voyageurs inconnus.

4. Méditons à ce sujet, et imitons les vertus du juste; c’est le moyen de parvenir nous-mêmes à faire une aussi bonne chasse, car on peut toujours ce que l’on veut. Voilà pourquoi le Seigneur bienveillant, pour nous encourager à faire bon accueil aux étrangers et à ne pas les examiner de trop près, nous dit: Celui qui recevra un des plus petits en mon nom me reçoit moi-même. (Matth., XVIII, 5.) Ne considérez pas le peu d’importance réelle ou apparente de celui qui passe, mais songez qu’en l’accueillant vous accueillez votre Seigneur. Car si vous le secourez en son nom, vous serez récompensé comme si vous l’aviez reçu lui-même. Si cet homme ne mérite point votre bienveillance et néglige d’en profiter, ne vous en inquiétez point; vous serez pleinement récompensé si vous agissez pour la gloire du Seigneur, et si vous imitez les vertus de notre patriarche. En les voyant, il se leva de la porte de sa tente et courut à leur rencontre. Ce mot courut, montre bien qu’ils passaient comme des inconnus et qu’ils ne sont pas entrés d’eux-mêmes dans la tente.

Aussi, pour ne pas perdre ce bénéfice spirituel, ce vieillard aux cheveux blancs, ce centenaire accourt, et par son empressement fait preuve de son zèle. Et les ayant vus, il se prosterna contre terre, et dit: Mon seigneur, si j’ai trouvé grâce devant toi, ne passe pas devant ton serviteur. Qu’on prenne de l’eau et qu’on lave vos pieds, et rafraîchissez-vous sous cet arbre: j’apporterai du pain et vous mangerez, et après cela vous continuerez le chemin qui vous a fait passer devant votre serviteur. Les paroles du juste sont bien frappantes. Ce qui doit étonner, ce n’est pas qu’il ait désiré recevoir ces hôtes, mais c’est qu’il l’ait fait avec tant de zèle et qu’il n’ait pas tenu compte de leur âge ni du sien, car ils lui semblaient peut-être jeunes; c’est qu’il n’ait pas cru pouvoir se borner à leur parler. Il se prosterna contre terre, presque en suppliant, et les exhorta de toutes ses forces pour que sa demande n’eut pas l’air d’une simple politesse. Aussi l’Écriture sainte, voulant nous montrer toute l’étendue de la vertu du juste, dit: Il se prosterna contre terre, et par ses gestes, ainsi que par la chaleur de ses paroles, il montrait beaucoup d’humilité, son zèle hospitalier et son extrême sollicitude. S’étant prosterné contre terre, il dit: (278) Seigneur, si j’ai trouvé grâce devant toi, ne passe point devant ton serviteur. Comment pourrait-on louer dignement ce juste? et comment des milliers de bouches suffiraient-elles pour faire son éloge? Le mot de Seigneur n’a rien d’extraordinaire; mais dire: Si j’ai trouvé grâce devant toi, voilà qui est étrange. Il leur dit: C’est moi qui suis l’obligé et non le bienfaiteur. Telle est la véritable hospitalité: elle a tant d’ardeur, qu’elle croit recevoir plutôt que donner. Que personne ne songe à diminuer la vertu du juste, et ne suppose qu’en parlant ainsi il savait qui étaient ces voyageurs: en effet, s’il l’avait su, ces paroles, comme on l’a dit souvent, n’auraient eu rien d’extraordinaire; mais, ce qui les rend extraordinaires et admirables, c’est qu’il croyait les adresser à des hommes.

Ne vous étonnez pas qu’en voyant trois voyageurs, le juste parle comme à un seul et dise: Seigneur. C’est sans doute que l’un d’eux paraissait supérieur aux autres, et c’est à lui qu’il s’adresse. Ensuite il continue en parlant d’une manière plus générale, et dit: Qu’on prenne de l’eau et qu’on lave vos pieds; et aussi: Rafraîchissez-vous sous cet arbre, vous mangerez du pain et vous continuerez le chemin qui vous a fait passer devant votre serviteur. Vous voyez que sans savoir qui ils sont, il leur parle comme à des voyageurs ordinaires, les engage tous ensemble et s’appelle deux fois leur serviteur. Voyez aussi comme il les prévient de la simplicité de sa table, ou plutôt de son abondance. Qu’on prenne de l’eau et qu’on lave vos pieds, et rafraîchissez-vous sous cet arbre. Comme vous êtes fatigués et que vous avez supporté une grande chaleur, daignez entrer chez votre serviteur. Voilà ce que je puis faire pour vous. Je peux seulement vous procurer de l’eau pour laver vos pieds pendant que vous vous reposerez sous cet arbre. Ensuite il leur donne une idée de sa table. Ne croyez pas, dit-il, qu’elle soit splendide, qu’il y ait une foule de mets et d’assaisonnements: vous mangerez du pain, et vous continuerez le chemin qui vous a fait passer devant votre serviteur.

5. Voyez de combien de manières il cherche à retenir ces voyageurs par ses actions, ses paroles, et tous ses efforts. D’abord il se prosterne devant eux, ensuite il les appelle seigneurs et lui-même serviteur: puis il leur dit ce qu’il va faire pour eux, mais sans se vanter et en montrant que c’est peu de chose. J’ai, dit-il, de l’eau pour laver vos pieds, du pain et un abri sous cet arbre. Ne dédaignez pas ma. tente, ne méprisez pas ma vieillesse, ne repoussez pas ma demande. Je sais quelle fatigue vous avez subie, je devine quelle chaleur vous avez éprouvée; aussi je veux vous soulager un peu. Le père le plus tendre montre-t-il à son fils autant de bonté que le patriarche en montrait à: des étrangers inconnus et qu’il n’avait jamais vus. Comme il fit preuve de beaucoup de zèle et d’activité, il réussit dans sa poursuite et par. vint à prendre sa proie dans ses filets. Et ils dirent: Nous ferons comme tu as dit. Le vieillard se trouva rajeuni. J’ai, dit-il, un trésor sous la main; j’ai gagné une fortune, je ne songe plus à ma vieillesse. Voyez comme il se réjouit d’une pareille circonstance; il saute presque de joie et il est aussi heureux que s’il tenait dans ses mains toutes les richesses du monde. Abraham s’en alla en hâte dans la tente. Quand il allait les guetter, l’Écriture sainte nous montre sa joie et son empressement, en nous disant: Il courut à leur rencontre. Maintenant qu’il a vu ces voyageurs et qu’il a obtenu ce qu’il désirait, son ardeur ne s’affaiblit pas; elle devient, au contraire, plus ardente quand il est certain d’avoir réussi. Il nous arrive souvent d’être tout de feu en commençant; mais, quand l’affaire est en train, nous nous relâchons. Tel n’était pas le juste. Que fait-il? Il se hâte et s’empresse de nouveau; tout vieux qu’il est, il court dans la tente chercher Sarra, et lui dit: Dépêche-toi et prends trois mesures de fleur de farine. Voyez comment il prend Sarra pour complice de sa chasse, et comment il lui apprend à imiter sa vertu. Il l’excite à faire promptement son devoir, et lui dit: Dépêche-toi. Une heureuse aventure nous est survenue; ne perdons pas cette bonne occasion: Dépêche-toi et prends trois mesures de fleur de farine. Comme il savait l’importance d’une oeuvre de cette nature, il voulait faire partager la récompense à la compagne de sa vie. Pourquoi, dites-moi, ne donna-t-il cet ordre à aucune de ses servantes; mais à sa femme, si avancée en âge, car elle avait quatre-vingt-dix ans? Du reste, Sarra ne résiste pas à cet ordre et montr6la même joie. Maris et femmes, retenez bien cela. Que les maris habituent leurs femmes, s’il se présente quelque gain spirituel, à ne pas agir par leurs. domestiques, mais à tout faire par elles-mêmes; que les femmes s’empressent à aider leurs maris dans leurs (279) bonnes oeuvres, et ne rougissent pas d’exercer l’hospitalité et d’en accomplir tous les devoirs; qu’elles imitent la vieillesse de Sarra, qui se chargeait, à son âge, d’un pareil travail avec plaisir et remplissait l’office des servantes.

Mais je sais que presque personne ne m’écoutera. Maintenant, tout le monde fait le contraire, la mollesse des femmes est extrême et elles mettent tous leurs soins dans les beaux habits, dans les parures d’or, les colliers, le luxe extérieur, sans songer le moins du monde à leur âme. Elles n’entendent pas la voix de saint Paul qui leur crie: Qu’elles n’aient point de cheveux frisés, d’or, de perles, ni d’habits somptueux. (I Tim. II, 9.) Vous voyez que cette âme, qui touchait le ciel, n’a pas dédaigné de vous parler de frisure: il avait raison, car il s’inquiétait de tout ce qui pouvait servir à l’âme. Il savait que la parure est ce qui nuit le plus à l’âme; aussi ne craint-il pas de donner les meilleurs conseils aux personnes qui ont cette faiblesse; il leur dit: si vous voulez vous parer, prenez la véritable parure, celle qui convient aux femmes pieuses, celle des bonnes oeuvres. C’est elle qui fait l’ornement de l’âme, qu’aucune ordonnance ne peut réprimer, qu’aucun voleur ne peut ravir et qui reste toujours inaltérable. La parure extérieure engendre mille maux: je ne parle pas seulement de ceux de l’âme, l’arrogance qui en résulte, le mépris du prochain, l’orgueil de l’esprit, la corruption du coeur, une foule de plaisirs défendus; mais ces toilettes splendides peuvent être dérobées par les domestiques ou pillées par les voleurs; elles vous exposent à des accusations calomnieuses, enfin on n’y trouve que des peines infinies et des amertumes perpétuelles. Telle n’était pas Sarra qui possédait la véritable parure-; aussi fut-elle digne du patriarche: il s’empressa et courut dans la tente; elle s’empressa d’accomplir son ordre et prit trois mesures de fleur de farine. Comme il y avait trois hôtes, le juste avait dit de prendre trois mesures pour faire promptement les pains. Après cet ordre, il courut aussitôt vers les boeufs. Quelle jeunesse dans cette vieillesse! quelle énergie dans cette âme! Il court aux boeufs et n’y laisse aller aucun de ses serviteurs: dans sa conduite tout fait voir à ses hôtes de quel plaisir il était pénétré, combien il appréciait leur présence et quel trésor c’était pour lui qu’un tel honneur. Il prit un veau tendre et délicat. Ainsi, il fait son choix lui-même, il confie l’animal à un serviteur qu’il engage à se presser, pour servir le plus. tôt possible.

6. Voyez avec quelle rapidité, quel zèle ardent, quelle joie, quel bonheur, quel plaisir il fait tout cela. Le vieillard ne se repose pas et fait de nouveau l’office de serviteur. Il prit du beurre, du lait et le veau qu’il avait tué et leur servit tout cela. Ainsi il fait tout et sert tout lui-même. Et il ne s’est pas trouvé digne de s’asseoir avec eux, mais pendant que ceux-ci mangeaient il restait debout près de l’arbre. O culte de l’hospitalité! ô excès d’humilité! ô piété parfaite! ce centenaire restait debout pendant leur repas. Il me semble que son ardeur et son zèle ont suppléé à sa faiblesse et 1ui ont donné de la force. Souvent, en effet, l’excitation d’une âme énergique triomphe de la faiblesse du corps. Ainsi le patriarche restait debout comme un serviteur, regardant comme un grand honneur de servir ses hôtes et de soulager les fatigues de leur voyage. Voyez jusqu’où allait l’hospitalité du juste! Ne vous dites pas seulement qu’il leur avait offert des pains et un veau; remarquez encore avec quelle humilité et quel respect il pratique l’hospitalité. Il ne faisait pas comme ceux qui, s’ils accueillent des hôtes, en tirent vanité et méprisent même ceux qu’ils ont reçus, parce qu’ils ont pourvu à leurs besoins. Cela ressemble à ce que ferait un homme qui recueillerait et amasserait des richesses, et qui, tout à coup, jetterait à pleines mains tout ce qu’il aurait gagné. Celui qui rend un service avec orgueil et qui croit donner plus qu’il ne reçoit, celui-là ne sait ce qu’il fait: il perd tout ce qu’il en pouvait attendre. Mais le juste sachant ce qu’il faisait montrait en tout sa bonne volonté.

Après avoir répandu avec joie et abondance cette semence d’hospitalité, il en recueillit aussitôt une copieuse moisson. Quand il eut fait tout ce qui dépendait de lui, sans manquer à rien et qu’il eut accompli tous les devoirs de l’hospitalité, et montré jusqu’où allait sa vertu; alors, pour que le juste connût ceux qu’il avait reçus et tous les avantages qu’entraîne l’hospitalité, son visiteur se dévoile et lui montre peu à peu toute l’étendue de sa puissance. Car le voyant debout près du chêne, en signe d’honneur et de respect pour ses hôtes, il lui dit: Où est Sarra ton épouse? Cette question montre aussitôt que ce n’est pas le premier venu, puisqu’il sait le nom de cette femme. Abraham (280) répond: la voici dans la tente. Comme l’hôte va lui promettre, étant Dieu lui-même, des événements surnaturels, cette promesse, jointe à la connaissance qu’il avait du nom de Sarra fut une preuve que cet hôte reçu sous la tente était supérieur à l’humanité. Je reviendrai ici dans un an à la même époque, et Sarra ta femme aura un fils. Voyez les fruits de l’hospitalité, la récompense de la bonne volonté, la compensation des peines de Sarra. Celle-ci écoutait près de la porte de la tente derrière laquelle elle se tenait. Et agant entendu cela, elle rit en elle-même, disant: cela ne m’est pas arrivé jusqu’à présent et mon seigneur est vieux. Pour excuser Sarra, l’Écriture sainte nous a d’abord avertis que Abraham et Sarra étaient avancés dans leurs jours; et de plus elle ajoute: Sarra n’avait plus ce qu’ont les femmes. La fontaine était desséchée, l’oeil avait perdu la lumière, l’organe était désormais impuissant. Sarra considérant tout cela, songeait à son âge et à la vieillesse du patriarche. Mais pendant qu’elle réfléchissait ainsi dans la tente, Celui qui connaît les secrets du coeur, voulant montrer toute sa puissance et faire voir qu’il n’y avait rien de caché pour lui, dit à Abraham: Pourquoi Sarra a-t-elle ri en elle-même, disant est-il vrai que j’enfanterai, moi qui suis si vieille? En effet, voilà ce qu’elle pensait. Est-il rien, dit-il, d’impossible à Dieu? Ici le visiteur se dévoile ouvertement. Vous ne savez pas, dit-il, que je suis le Maître tout-puissant de la nature, que je puis, si je le veux, ranimer des entrailles desséchées et les rendre fécondes. Rien n’est impossible à Dieu. N’est-ce pas moi qui fais et transforme tout? ne puis-je pas donner la vie et la mort? Est-il rien d’impossible à Dieu? ne l’ai-je pas déjà promis? mes paroles manquent-elles jamais de s’accomplir? Écoute maintenant: dans un an je reviendrai à pareille époque et Sarra aura un fils. Lorsque je reviendrai à pareille époque, Sarra aura appris par l’événement même que sa vieillesse et sa stérilité n’étaient pas des obstacles: ma parole ne pouvait être vaine, et cette naissance lui prouvera mon pouvoir. Du reste, quand elle vit que ses pensées même ne pouvaient rester cachées, elle nia, en disant: je n’ai pas ri; car la frayeur lui avait troublé l’esprit. Aussi l’Écriture attribue tout à s faiblesse, et dit: elle fut effrayée. Mais le patriarche lui répond: non, mais tu as ri. Ne crois pas, lui dit-il, quoique tout se soit passé dans ton esprit, et que tu n’aies ri qu’en toi-même, ne crois pas échapper au pouvoir de notre hôte. Aussi ne va pas nier ce que tu as fait, n’aggrave pas ta faute. L’hospitalité que nous avons exercée aujourd’hui nous sera bien avantageuse.

7. Imitons-le tous, et mettons un grand zèle à pratiquer l’hospitalité, non pas dans le seul but d’en recevoir une rémunération passagère et corruptible, mais pour être récompensés par des biens éternels. Si nous le faisons, nous recevrons ici-bas le Christ, et lui-même nous recevra dans les demeures qu’il a préparées à ses élus, où il nous dira: Venez, vous qui êtes bénis par mon Père, et recevez le royaume que je vous ai préparé depuis l’origine du monde. (Mat. XXV, 34, 36.) Pourquoi et par quelle raison? J’avais faim et vous m’avez donné à manger; j’avais soif et vous m’avez donné à boire; j’étais étranger et vous m’avez recueilli; j’étais prisonnier et vous m’avez visité. Quelle difficulté y a-t-il à tout cela? Nous a-t-il dit de faire des enquêtes et de rechercher ceux que nous devions soulager? Fais ce qui dépend de toi; dit-il, si vil et si abject que te paraisse l’indigent; je prends pour moi ce qui est fait pour eux. Aussi a-t-il ajouté: Ce que vous avez fait pour le moindre de vos frères, vous l’avez fait pour moi. (Ibid. V, 40.)

Puisque l’hospitalité offre de tels avantages, ne la dédaignons pas, mais cherchons à en trouver chaque jour l’heureuse occasion; sachant que Notre-Seigneur considère la bonne volonté plutôt que la quantité des mets; le bon accueil, plutôt que la magnificence de la table; un mot de charité d’un coeur sincère, plutôt que des protestations verbeuses. Voilà pourquoi le Sage dit: la parole vaut mieux que le présent. (Eccl. XVIII,16.) Souvent un mot de bonté touche plus l’indigent que le bienfait lui-même. Puisque nous le savons, ne soyons pas désagréables à ceux qui: nous approchent; si nous pouvons adoucir leur misère, faisons-le de bonne grâce et de,bon coeur pour qu’ils reçoivent encore plus que nous ne donnons: si cela nous est impossible, ne les affligeons pas; soulageons-les, du moins en paroles, et rée pondons-leur doucement. Pourquoi repousser le pauvre avec rudesse? Est-ce qu’il use de contrainte et de violence? Il prie, il implore, il conjuré; avec tout cela, on ne mérite pas d’outrages. Que dis. je, il prie? il implore et demande mille faveurs pour nous, et tout cela (281) pour une obole due nous ne lui donnons même pas. Quel pardon méritons-nous? Quelle excuse donnerons-nous? Chaque jour nous sommes à une table abondante où souvent nous dépassons le besoin, et nous ne voulons pas leur en abandonner la moindre chose quand nous obtiendrions ainsi des biens immenses. O déplorable négligence! quelle perte nous faisons ainsi, quels gains nous laissons échapper! Nous voyons fuir l’occasion que Dieu nous présentait pour notre salut, et nous n’y songeons pas! Nous ne réfléchissons point au peu qu’il faudrait donner et à l’immensité des récompenses. Nous aimons à renfermer l’or dans des armoires pour que la rouille le consume ou que des voleurs le dérobent; nous aimons mieux laisser nos habits de toutes couleurs se manger aux vers, et nous ne voulons même pas faire un bon usage de ceux qui ne peuvent plus nous servir en les donnant à ceux qui les garderaient pour nous, afin de nous mériter des biens ineffables. Puissions-nous les obtenir, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui, ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance et honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

1. La vertu dépend de la volonté. Le secours de Dieu ne fait pas défaut à celui qui fait tout ce qui dépend de lui. — 2. On remédie plus facilement aux maux de l’âme qu’à ceux du corps. Dieu admet Abraham dans la confidence de ses desseins, tant il honore le juste. — 3-4. Le bruit des impuretés de Sodome est monté jusqu’à Dieu, qui vient les voir d’abord, pour les punir ensuite. Ne condamner personne sans l’entendre; épargner la réputation du prochain. — 5. Les pécheurs qui n’auront subi aucune punition ici-bas, seront plus sévèrement punis dans l’autre monde. Dieu supporte les méchants à cause des justes. — 6-7. Exhortation morale.

1. La lecture d’hier nous a appris, mes bien-aimés, l’admirable manière dont ce juste exerçait l’hospitalité. Voyons aujourd’hui la suite des événements; apprenons ce qu’il y avait dans ce patriarche, de bonté et d’affection compatissante; car ce juste a possédé en perfection toutes les vertus. Il n’avait pas seulement pour lui la bonté, le respect des devoirs de l’hospitalité, l’affection qui compatit aux douleurs, mais de plus, il a montré toutes les autres vertus. S’il fallait prouver sa patience, vous verriez qu’il s’est élevé sur la plus haute cime du courage; s’il fallait prouver son humilité,vous verriez encore que pour l’humilité il ne le cède à personne, qu’il surpasse tous les hommes; s’il fallait prouver sa foi, c’est par là surtout, qu’il mérite plus que tous les hommes, un nom glorieux. Son âme est comme une image vivante où brille la diversité des couleurs de la vertu. Quand nous voyons un seul homme les réunir toutes en lui, quelle pourra être notre excuse à nous, qui en sommes si dépourvus que nous n’en pratiquons pas une seule? ce n’est pas faute de pouvoir, mais faute de vouloir, que nous sommes ainsi dépourvus de tous les biens de l’âme; et ce qui le démontre d’une manière manifeste, c’est qu’on trouve un grand nombre d’hommes de la même nature que nous, brillants de l’éclat de la vertu. Considérez ceci encore, que ce (282) patriarche a vécu avant la grâce, avant la loi; c’est de lui-même, par les seules ressources de sa propre nature, par la science qui était en lui, qu’il est parvenu à ce faîte de la vertu; et c’est là ce qui nous enlève toute excuse. Mais, peut-être, dira-t-on, il a joui auprès de Dieu des plus grandes faveurs; Dieu a pris de ce patriarche, de toutes ses affaires un soin tout particulier. Vérité que je reconnais; mais, s’il n’avait pas été le premier à faire ce qui dépendait de lui, il n’aurait pas obtenu du Seigneur de si grands dons. C’est pourquoi ne remarquez pas seulement les dons qu’il a reçus, mais remarquez, observez bien chaque instant de sa vie, et vous verrez qu’il a été le premier à prouver sa vertu, et que c’est par là qu’il a mérité le secours divin. Nous avons souvent mis cette vérité sous vos yeux; quand ce patriarche sortait de son pays, il n’avait pas reçu comme un héritage de ses ancêtres, la semence de la foi; c’est de lui-même qu’il montra une âme remplie de l’amour de Dieu. Cet homme qui vient d’être transporté hors de la Chaldée, et qui reçoit tout à coup l’ordre de se diriger dans un autre pays, de préférer à sa patrie, une contrée étrangère, il n’hésite pas, il ne diffère pas; aussitôt que l’ordre est donné, il l’accomplit, et cela sans savoir où s’arrêtera sa course errante; et il fait diligence; et il se presse, et il regarde des choses qui sont tout à fait incertaines comme certaines, parce que l’ordre de Dieu lui paraît toujours ce qui mérite avant tout d’être respecté.

Voyez-vous comme dès le commencement, dès les premiers préludes de sa vie, il contribue de ce qu’il a en lui, et mérite parce qu’il met du sien, d’obtenir chaque jour l’abondance des fruits du Seigneur. Faisons de même nous aussi, mes bien-aimés, si nous voulons jouir de la grâce d’en-haut; imitons le patriarche, n’hésitons pas à marcher où se montre la vertu; pratiquons-la toujours, de manière à charmer cet oeil qui ne connaît pas le sommeil, et à nous concilier la bienveillance qui décerne les larges salaires. Celui qui connaît nos secrètes pensées, en voyant que nous avons l’âme saine, que nous nous dépouillons avec ardeur pour les luttes de là vertu, nous fournit aussitôt la force qui vient de lui, qui rend nos fatigues légères, qui soutient notre infirmité, la réconforte et nous assure les glorieuses couronnes. Dans les joutes que l’on va voir à Olympie, certes on ne rencontre rien de pareil: le gymnasiarque est là, simple spectateur de ceux qui luttent, sans pouvoir les aider d’aucune manière; il ne fait qu’attendre que la victoire se déclare. Notre-Seigneur, au contraire, n’agit pas de même; il partage avec nous la lutte; il nous tend la main à côté de nous, il combat aussi, et on dirait qu’il s’efforce par tous les moyens, de nous livrer notre adversaire; qu’il fait tout pour nous assurer la supériorité dans le combat, la victoire, qui mettra sur notre tête la couronne qui ne se flétrit,pas. En effet, dit le texte: Tu mettras sur ta tête une couronne de grâces. Voyez encore: dans ces combats à Olympie, qu’est-ce que la couronne après la victoire? quelques feuilles de laurier, quelques applaudissements, quelques cris du vulgaire, toutes choses qui, le soir, venant, se flétrissent et meurent. Mais la couronne; comme récompense de la vertu et des sueurs généreuses, n’a rien de commun avec les choses des sens, avec les choses du siècle; elle ne connaît pas la destruction comme nos corps; couronne impérissable, immortelle, dont la durée s’étend à travers les siècles des siècles. Fatigue d’un instant bien court, récompense infinie, sur laquelle le temps ne peut rien, et qui ne se flétrit jamais. Et ce qui le prouve, voyez que d’années se sont passées, que de générations depuis qu’on a vu ce patriarche parmi les vivants; et on croirait qu’il vivait hier, qu’il vit encore. Tel est l’éclat des couronnes que sa vertu lui a méritées; et jusqu’à la consommation des temps, il est, pour tous les sages, le sujet d’un éternel enseignement.

2. Eh bien donc! puisque telle. est la vertu de cet homme, imitons-le, réveillons-nous; il est bien tard, mais enfin reconnaissons la noblesse que nous portons en nous; imitons le patriarche, pensons à notre salut; appliquons tous nos soins, non-seulement à la santé de notre corps, mais à guérir les diverses maladies de notre âme. Si nous voulons pratiquer la sagesse, si nous voulons nous réveiller, il nous sera plus facile de guérir les maladies de notre âme que celles de notre corps. Toutes les fois qu’une affection nous trouble, représentons-nous dans un saint recueillement, le jour. du jugement redoutable; ne nous contentons pas de regarder la volupté présente; considérons les tortures dont elle sera suivie; et aussitôt notre âme chassera, (283) expulsera la volupté. Donc, plus de négligence; comprenons bien que la vie est une lutte, un combat; qu’il faut, comme dans une mêlée, que nous affrontions l’ennemi; faisons-nous chaque jour une âme nouvelle; rendons à notre âme sa jeunesse, retrempons sa vigueur; méritons le secours d’en-haut, qui nous donnera la force de briser aussitôt la tête du monstre, je veux dire de l’ennemi de notre salut. C’est le Seigneur lui-même qui nous a fait cette promesse: Vous voyez que je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds les serpents et les scorpions, et toute la puissance de l’ennemi. (Luc, X, 19.) Soyons donc vigilants, je vous en conjure, suivons les traces de ce patriarche qui nous mène à la vertu, afin de mériter les mêmes couronnes, de nous réunir dans son sein, de fuir la gêne éternelle, d’obtenir les biens ineffables. Mais maintenant, pour rendre votre émulation plus active, pour vous provoquer davantage à imiter ce juste, voyons, mes bien-aimés, nous allons vous entretenir encore de son histoire; attaquons la suite des événement. Donc, après cette large et généreuse hospitalité qu’il pratiqua, non pas en servant à ses hôtes des mets somptueux se succédant sans relâche, mais en leur montrant le généreux empressement de son coeur, il reçut aussitôt le salaire de l’hospitalité; il apprit quel était ce personnage qu’il voyait en sa présence, et combien grand était son pouvoir. Les hôtes se retirent, se préparant à renverser Sodome; le patriarche les suit, les accompagne pour leur faire honneur, dit le texte; voyez la clémence du Seigneur, combien est grande son indulgence et sa bonté. Il honore le juste, et en même temps, il met à découvert la vertu cachée de son âme. Ces hommes s’étant donc levés, dit le texte, de ce lieu, ils tournèrent les yeux vers Sodoihe et Gomorrhe.

C’est des anges qu’il est question. Dans le lieu dont il s’agit, dans la tente d’Abraham, parurent, en même temps, et des anges et leur Seigneur, Dieu. Ensuite, ces anges furent envoyés comme des ministres pour renverser ces villes; mais le Seigneur demeura, et, comme un ami qui converse avec un ami, il confia à Abraham ce qu’il était sur le point de faire. De là vient qu’après le départ des anges Alors, dit le texte, le Seigneur dit: Je ne cacherai pas à Abraham, mon serviteur, ce que je vais faire. (Ibid. XVII.) Grande condescendance de la part de Dieu; honneur pour le juste, honneur insigne au-dessus de tout discours. Voyez en effet, comme il lui adresse la parole. On dirait un homme parlant à un homme. Dieu nous montre par là de quel honneur il juge digne les hommes vertueux; et ne croyez pas que cet honneur insigne, accordé à l’homme juste, ne soit qu’un effet de la Divine Bonté; remarquez: la sainte Écriture nous enseigne que le juste lui-même est la première cause de l’honneur qui lui est fait, parce qu’il a accompli, avec un grand zèle, les commandements divins. En effet, une fois que Dieu a dit: Je ne cacherai pas à Abraham, mon serviteur, ce que je ferai, il ne dit pas tout de suite ce qui arrivera. Or, il était conséquent de ménager une transition pour ne pas dire brusquement qu’il allait incendier Sodome. Attention! ne passons pas ici légèrement, il n’y a pas une syllabe, pas une lettre dans la divine Écriture qu’il faille passer légèrement. Quel honneur, dites-moi, pour Abraham, dans ces paroles que Dieu prononce: Abraham, mon serviteur! Quelle affection, quelle tendresse! Voilà ce qui rehausse le plus l’honneur fait au juste, ce qui donne le plus de prix à cet honneur. Ensuite, comme je viens de le dire, après que le Seigneur a dit: Je ne cacherai pas, il ne dit pas tout de suite ce qui allait arriver, mais que dit il? Pour nous apprendre que ce n’est pas sans raison, à la légère, qu’il lui montre tant d’affection, Dieu dit: Abraham doit être le chef d’un peuple très-grand et très-nombreux, et toutes les nations de la terre seront bénies en lui. Car je sais qu’il ordonnera à ses enfants, et à toute sa maison, après lui, de garder les voies du Seigneur et d’agir selon l’équité et la justice, afin que le Seigneur accomplisse en faveur d’Abraham tout ce qu’il lui a promis. (Ibid. 18, 19.) Ah! quelle grandeur de la bonté du Seigneur! comme il était sur le point de détruire Sodome, il commence par rassurer le patriarche; il lui inspire la confiance, il lui promet une très-grande bénédiction; il lui annonce que lui-même sera le père d’un grand peuple; il lui apprend que ce sera là la récompense de sa piété. Considérez, en effet, combien est grande la vertu du patriarche, puisque Dieu dit de lui: Je sais qu’il ordonnera à ses enfants de garder les voies du Seigneur. C’est là un grand accroissement ajouté à la vertu. En effet, il n’est pas récompensé (284) seulement pour la vertu qu’il a pratiquée lui-même; mais, comme il l’a recommandée à ses enfants, il est récompensé encore à ce titre, et largement, et c’est avec raison, puisqu’il est devenu, pour tous les descendants, le maître, le docteur de la vertu. En effet, celui qui donne les commencements, qui fournit les prémices, est aussi la cause de ce qui se produit plus tard.

3. Et voyez la bonté du Seigneur: il ne le récompense pas seulement pour sa vertu passée, mais encore pour sa vertu à venir. Car je sais, dit le texte, qu’il ordonnera à ses fils. Je connais par avance, dit-il, l’âme de cet homme juste; voilà pourquoi je le récompense aussi par avance. Dieu connaît, en effet, les secrètes pensées de nos coeurs; et quand il voit que nous n’avons que des pensées sages, que notre âme est saine, il nous tend la main; avant le travail, il nous récompense, afin de nous encourager. Vous verrez que c’est la conduite qu’il tient à l’égard de tous les justes. Il connaît la faiblesse de la nature humaine; il ne veut pas que l’homme se décourage dans les difficultés, et, au milieu des fatigues, il lui apporte son secours, et il lui donne les récompenses qu’il lui réserve, afin de soulager sa fatigue, et de raviver son zèle. Car je sais, dit le texte, qu’il ordonnera à ses fils, et ils garderont les voies du Seigneur. Il ne prédit pas seulement la vertu du père, il ordonnera, mais aussi la vertu des enfants, et ils garderont les voies du Seigneur; montrant, par là, Isaac et Jacob; les voies du Seigneur, c’est-à-dire les préceptes et les commandements. De telle sorte qu’ils vivront selon l’équité et la justice: préférant la justice à tout, s’abstenant de toute injustice. La justice, en effet, c’est la plus grande de toutes les vertus; voilà pourquoi se réaliseront toutes les choses prédites par le Seigneur.

Ce n’est pas tout, je crois que le texte veut insinuer encore une autre pensée, quand il dit: Abraham doit être le chef d’un peuple très-grand et très-nombreux. C’est comme s’il disait: Toi, qui embrasses la vertu, qui te soumets à mes ordres, qui. montres ton obéissance, tu seras le chef d’un peuple très-grand et trèsnombreux; mais ces impies qui habitent le pays de Sodome, périront tous. Car, de même que la vertu opère le salut de ceux qui la pratiquent; de même la malignité leur attire la mort. Maintenant, après ces bénédictions, après ces éloges pour inspirer de la confiance à l’homme juste, il commence ce qu’il voulait dire, et il dit: Le cri de Sodome et de Gomorrhe s’augmente de plus en plus, et leur péché est monté jusqu’à son comble. Je descendrai et je verrai si leurs oeuvres répondent à ce cri qui est venu jusqu’à moi, pour savoir si cela est ainsi, ou si cela n’est pas. (Ibid. 20, 21.) Paroles terribles: Le cri, dit-il, de Sodome et de Gomorrhe. D’autres villes aussi ont péri en même temps, mais c’étaient là les plus célèbres; pour cette raison il les nomme seules. S’augmente de plus en plus, et leur péché est monté jusqu’à son comble. Voyez que de maux amoncelés. Il ne s’agit pas ici seulement de beaucoup de clameurs et de cris, mais de l’excès de l’iniquité; car ces paroles: Le cri de Sodome et de Gomorrhe s’augmente de plus en plus, signifient, je crois que les habitants, outre cette perversité inexprimable, impossible à excuser qui a flétri leur nom, commettaient encore mille autres actions coupables; que les plus forts s’entendaient pour écraser les plus faibles; les riches pour écraser les pauvres. Ce n’était pas seulement un grand cri de douleur, mais leurs péchés n’étaient pas des péchés ordinaires, ils étaient grands, ils étaient énormes; car ces hommes avaient imaginé une étrange manière de transgresser toutes les lois, des nouveautés incroyables dans des commerces criminels. Et tel était l’entraînement de la corruption, que tous étaient remplis de toute espèce de vices, qu’il n’y avait. plus d’espoir de les corriger; il ne restait plus qu’à les faire disparaître, qu’à les supprimer. Leur maladie était incurable; les médecins n’y pouvaient rien. Le Seigneur ensuite veut montrer aux hommes, que, si grands, si manifestes que soient les péchés, la sentence toute. fois ne doit pas être prononcée avant que la preuve ait été faite en toute évidence. De là ces paroles: Je descendrai donc, et je verrai si leurs oeuvres répondent à ce cri, qui est venu jusqu’à moi; je descendrai pour voir si cela est ainsi, ou si cela n’est pas.

Que signifient ces paroles? Pourquoi cette réserve: Je descendrai, dit-il, et je verrai? Le Dieu de l’univers se transporte-t-il donc d’un lieu dans un autre? Loin de nous cette pensée! Ce n’est pas là ce qu’il veut faire entendre; mais, comme je l’ai dit, il veut, dans un langage approprié à la grossièreté de notre esprit, nous apprendre qu’il faut beaucoup de soin en ces sortes de choses; que les pécheurs ne (285) doivent pas être condamnés seulement par ouï dire; que la sentence ne doit être portée qu’après que la preuve a été faite. Ecoutons cette leçon, tous tant que nous sommes. Elle ne regarde pas seulement les juges qui siègent sur leur tribunal; ils ne sont pas seuls soumis à cette loi, mais personne parmi nous, ne doit, sur une accusation sans preuve, condamner le prochain. Voilà pourquoi le bienheureux Moïse, inspiré de l’Esprit-Saint, nous donne cet avertissement: Vous ne recevrez point une parole vaine. (Exode, XXIII, 1.) Et le bienheureux Paul écrivait: Pourquoi juges-tu ton frère? (Rom. XIV,10); et le Christ, en donnant ses préceptes à ses disciples, et faisant la leçon à la multitude des Juifs, à leurs scribes et à leurs pharisiens Ne jugez point, leur disait-il, afin que vous ne soyez point jugés. (Matth. vii, 1.) Pourquoi donc, dit-il, avant le temps, te saisis-tu de la prérogative du juge? Pourquoi fais-tu venir d’avance le jour de la suprême épouvante? Tu veux exercer les fonctions de juge? Sois donc ton juge à toi-même, le juge de tes fautes. Personne ne t’en empêche; par là tu corrigeras tes péchés, et il n’y aura pour toi aucun inconvénient. Que si, négligeant tes propres affaires, tu trônes et juges les autres, c’est que tu ne sens pas que tu rends plus lourd, pour toi, le fardeau de tes péchés. C’est pourquoi, je vous en prie, rejetons bien loin de nous l’habitude de condamner les autres. Sans doute vous n’êtes pas officiellement un juge; mais vous vous êtes fait juge par la pensée; et vous êtes tombé sous le coup du péché, lorsque, sans aucune preuve, et souvent sur un simple soupçon et sur une accusation sans valeur, vous portez une condamnation. Aussi, le bienheureux David s’écriait: Je persécutais celui qui médisait en secret de son prochain. (Ps. C, 5.)

4. Voyez-vous la perfection de la vertu? non-seulement il n’accueillait pas les paroles, mais il chassait loin de lui celui qui voulait médire de son frère. Eh bien! donc, nous aussi, si nous voulons diminuer le nombre de nos péchés, observons; avant toutes choses, cette règle; ne condamnons pas nos frères, n’accueillons pas leurs détracteurs, ou plutôt, imitant le Prophète, chassons-les, montrons-leur toute notre aversion. C’est là, je crois, ce qu’insinuait le prophète Moïse, en disant: Vous ne recevrez point une parole vaine. Voilà aussi pourquoi le Seigneur, en cette occasion, a employé un langage approprié à la grossièreté de notre esprit, et cela pour le plus grand profit de nos âmes. Il dit en effet: Je descendrai et je verrai. Pourquoi donc? il avait besoin de connaître? Il ne savait pas la grandeur des péchés? ii ignorait que la corruption était impossible à corriger? Loin de nous cette pensée. Mais, c’est comme une justification qu’il apporte à ceux qui auraient plus tard l’audace de l’accuser. II montre l’obstination dans le vice, le manque absolu de vertu, la grandeur de sa patience. Peut-être y a-t-il encore un autre dessein: il veut fournir, au juste, l’occasion de faire paraître sa miséricorde, sa bonté, son affection pour les autres hommes. Les anges en effet, je vous l’ai dit, étaient partis pour Sodome; le patriarche était resté en la présence du Seigneur: Et s’approchant, dit le texte, Abraham lui dit: Perdrez-vous le juste avec l’impie? (Ibid. 23.) O confiance de l’homme juste! Disons mieux, ô grandeur de sa miséricorde! c’est comme un homme que le vin de la miséricorde enivre, et qui ne sait ce qu’il dit. Et la divine Écriture, nous montrant l’excès de sa crainte, le tremblement avec lequel il verse ses prières, dit: Et s’approchant, Abraham lui dit: Perdrez-vous le juste avec l’impie? Que faites-vous, ô bienheureux patriarche? est-ce que le Seigneur a besoin d’être prié par vous, pour ne pas commettre une injustice? En vérité, gardons-nous de telles pensées. Quant à lui, il ne parle pas comme si le Seigneur était capable d’une telle action, mais c’est qu’il n’osait pas plaider ouvertement pour le fils de son frère. Il fait donc entendre, dans l’intérêt de tous, une prière commune, parce qu’il veut sauver celui-ci, avec les autres; avec celui-ci, sauver aussi les autres; et il commence son plaidoyer, et il dit: S’il y a cinquante justes dans cette ville, est-ce que vous les perdrez? Ne pardonnerez-vous pas à la ville entière, à cause de cinquante justes, si on les y trouve? Non, sans doute, vous êtes bien éloigné d’agir de la sorte; de perdre le juste avec l’impie; de confondre les bons et les méchants. Non, sans doute: vous, qui jugez toute la terre, vous ne feriez pas un jugement? (Gen. XVIII, 24, 25.) Voyez comme cette prière révèle la piété, l’amour de Dieu; il reconnaît celui qui est le juge de la terre entière, et il le prie, pour que le juste ne périsse pas avec l’injuste. Alors le Seigneur, plein de douceur et de bonté, accepte sa demande et lui dit: Je fais ce que tu as dit, (286) et je consens à ta demande: Si je trouve cinquante justes dans la ville, je pardonnerai, à cause d’eux, à toute la contrée; j’accorderai cette grâce, dit-il, à cinquante justes, si on les trouve; j’accorderai, aux autres, leur grâce; j’accomplirai ce que tu demandes.

Mais voyons cet homme juste. il s’enhardit, et, reconnaissant la clémence de Dieu, lui présente, de nouveau, une autre prière en ces mots: Maintenant que j’ai commencé à parler à mon Seigneur, moi, qui ne suis que terre et que cendre. (Ibid. 27.) Ne croyez ’pas, dit-il, Seigneur, que j’ignore qui je suis; que je veuille dépasser la mesure; abuser d’une si grande confiance; je sais bien que je suis terre et cendre; mais, de même que je sais cela, je sais, ce qui est pour moi manifeste aussi, je n’ignore pas l’abondance, la grandeur de votre. clémence, la richesse de votre bonté; je sais que vous voulez que tous les hommes soient sauvés. Car, après les avoir tirés du néant, après les avoir faits, comment voudriez-vous les perdre, n’était le grand nombre de leurs péchés? C’est pourquoi je vous prie, et vous supplie encore: S’ils ne se trouvaient pas ait nombre de cinquante, s’ils n’étaient que quarante-cinq justes dans la ville; est-ce que vous ne sauveriez pas la ville? Et le Seigneur dit: Si on en trouve quarante-cinq, je ne la perdrai pas. Qui saurait dignement louer le Seigneur, le Maître de l’univers; célébrer, comme il convient, tant de patience, tant d’indulgence? Qui pourrait louer dignement ce bienheureux juste, qu’une telle confiance anime? Et, dit le texte, Abraham lui dit encore: Si on y trouve quarante justes? Et Dieu dit: Je ne perdrai point la ville si j’y trouve quarante justes. (Ibid. 28, 29.) Ensuite Abrabam ayant peur, pour ainsi dire, de lasser l’ineffable patience de Dieu, et craignant aussi, peut-être, que sa prière ne parût par hasard dépasser les justes bornes: Oserai-je, dit-il, Seigneur, parler encore? Si on y trouve trente justes? Il voit Dieu disposé à la miséricorde; il cesse alors de diminuer graduellement; il ne se contente pas de retirer cinq justes, il en supprime dix, et il continue ainsi son plaidoyer: Si on en trouve trente? et le Seigneur dit: Je ne perdrai point la ville, si j’y trouve trente justes. Remarquez la constance d’Abraham; on croirait qu’il est lui-même sous le coup de la sentence, à voir avec quelle chaleur il cherche à soustraire au châtiment le peuple de Sodome; et il dit: Puisqu’il m’est permis de parler à mon Seigneur, si on y trouve vingt justes?et Dieu dit: Je ne perdrai pas la ville, si j’y trouve vingt justes. (Ibid. 30, 31.) Au-dessus de tout discours, au-dessus de toute pensée, est la bonté du Seigneur. Qui de nous, au milieu des vices sans nombre qui le travaillent, voudrait, quand il condamne le prochain, qui lui ressemble, user d’une telle indulgence, d’une si affectueuse douceur?

5. Cependant ce juste, qui voit que le Seigneur est riche en bonté, ne s’arrête pas là; il recommence à parler: Seigneur, si je vous parlais encore une fois? (Ibid. 32.) C’est qu’il voyait une patience ineffable, et il avait peur de provoquer contre lui l’indignation de Celui qu’il implorait; donc il dit: Seigneur, si je… je suis téméraire? Je montre, peut-être, trop peu de respect? Je mérite, peut-être, une condamnation si je parle encore une fois? Vous qui m’avez montré tant de bonté, encore une seule prière; accueillez-la: Si, dans cette ville, on en trouve dix?-et Dieu dit: je ne perdrai pas la ville si j’en trouve dix. Et, comme il avait commencé par dire: Si je vous parlais encore une fois: Le Seigneur, dit le texte, s’en alla après avoir cessé de parler à Abraham, et Abraham retourna, chez lui. (Ibid. 33.) Voyez-vous la complaisance du Seigneur, à s’abaisser à notre infirmité?Voyez-vous la charité de l’homme juste? Comprenez-vous la force de ceux qui marchent dans la voie de la vertu? Si on trouve, dit-il, dix justes, par égard pour eux j’accorde, à tous, la rémission de leurs péchés. Avais-je tort de vous dire que tout cela se faisait, pour enlever à l’impudence des contradicteurs tout prétexte dans l’avenir? Il ne manque pas en effet d’insensés, à la langue sans frein, pour critiquer le Seigneur, et qui osent dire: Pourquoi cet incendie de Sodome? Si on les avait attendus, peut-être se seraient-ils convertis. Voilà pourquoi l’Écriture nous montre le débordement de la corruption, et, dans une si grande multitude, une, telle pénurie de vertu qu’il fallait un autre déluge, aussi énergique que le premier qui avait saisi la terre. Mais la promesse de Dieu est formelle; un supplice de ce genre ne sera plus infligé. Voilà pourquoi Dieu invente un autre mode de châtiment, qui lui sert, à la fois, de punition pour ces infâmes, et d’éternel. enseignement pour tous les âges à venir. Comme ils avaient bouleversé les lois de la nature, inventé des commerces (287) étranges, contraires à toute loi, Dieu leur inflige un supplice, étrange comme leur iniquité; il frappe de stérilité les entrailles de leur terre; il laisse aux générations à venir un monument éternel, qui leur crie de ne pas recommencer les mêmes attentats, pour ne pas encourir la même expiation. Permis à qui voudra, d’aller voir ces lieux sinistres, d’entendre, pour ainsi dire, la terre même jetant un grand cri, de la voir, après tant d’années, montrant les traces de son supplice, qui,semble d’hier ou d’aujourd’hui, tant se manifeste encore aux yeux l’indignation du Seigneur. Aussi, je vous en conjure, que le supplice d’autrui nous serve à nous rendre la sagesse et la vertu.

Mais peut-être dira-t-on, eh bien! pourquoi ont-ils été punis? N’y a-t-il pas, de nos jours encore, un grand nombre de pareils criminels que l’on ne punit pas? Oui, mais, l’antique supplice aggravera le châtiment de ceux qui renouvellent ces infamies. Si le sort des pécheurs d’autrefois ne parle pas assez haut pour nous corriger, si nous ne mettons pas à profit la patience de Dieu, considérez quelle rigueur nous ajoutons, pour nous-mêmes, à la flamme inextinguible; quel ver cruellement rongeur nous nous apprêtons. Cependant, comme la grâce de Dieu permet qu’il y ait de nos jours encore un grand nombre d’hommes vertueux pour apaiser le Seigneur, ainsi que l’a fait alors ce patriarche;. quelle que soit, quand nous nous replions sur nous-mêmes, quand nous voyons notre engourdissement, l’idée que nous concevons de l’étrange rareté de la vertu, il n’en est pas moins vrai que c’est ït la vertu de ces hommes que nous devons la patience manifestée par Dieu envers les autres. Vous faut-il une preuve, que nous devons à la faveur dont ces hommes jouissent auprès de Dieu, la patience qui nous supporte? écoutez, dans notre histoire d’aujourd’hui, les paroles que le Seigneur adresse au patriarche: Si je trouve dix justes, je ne perdrai pas la ville. Et que parlé-je de dix justes?.On ne trouva pas, dans ce lieu, un seul homme, pur de la corruption, excepté Loth, le seul juste, et ses deux filles. Pour sa femme, par égard pour lui, peut-être, elle échappa au châtiment de la ville, mais ce fut pour subir bientôt la juste punition de son indolence. Il n’en est pas de même de nos jours, grâce à la miséricorde de Dieu; aujourd’hui que la piété a grandi, un nombre considérable de personnes, même au milieu des villes, de personnes qu’on ignore, peuvent apaiser le Seigneur. Il en est d’autres, sur les montagnes, et dans les cavernes, et ces vertus de quelques saints peuvent couvrir la malignité des peuples. La bonté du Seigneur est grande, et souvent il accorde, même en faveur d’un petit nombre, le salut à des multitudes. Et que dis-je, à cause d’un petit nombre de justes? Souvent, lorsqu’il ne se trouve pas dans la vie présente un juste, il regarde la vertu des morts, et il s’émeut pour les vivants, et sa voix leur crie: Je protégerai cette ville, ci cause de moi, et de David, mon serviteur. (Rois, XIX, 34.) Paroles qui reviennent à dire: quoiqu’ils soient indignes du salut, qu’ils n’aient aucun droit d’y prétendre, toutefois parce que j’aime la miséricorde, parce que je suis prompt à la piété, prompt à écarter le malheur, à cause de moi-même, et à cause de David mon serviteur, je les protégerai; et celui qui est mort depuis tant d’années, est, pour eux, l’auteur du salut qu’ils avaient perdu par leur propre mollesse. Comprenez-vous la clémence du Seigneur; l’estime qu’il fait des hommes vertueux? il les honore, il les distingue, un seul à ses yeux, balance toute une multitude. Voilà pourquoi Paul, à son tour, disait: Ils étaient vagabonds, couverts de peaux de brebis, et de peaux de chèvres, abandonnés, affligés, persécutés, eux dont le monde n’était pas digne. (Hébr. XI, 37, 38.) Le monde entier, dit-il, l’univers entier, ne mérite pas d’être comparé à ces vagabonds, qui vont de côté et d’autre, en proie aux afflictions, aux persécutions, montrant leur nudité, vivant dans des cavernes, tout cela pour Dieu.

6. Donc, mon bien-aimé, quand vous voyez un homme, des haillons sur le corps, mais dont l’âme s’est fait de la vertu, un manteau, ne méprisez pas ce qui se montre aux yeux; reconnaissez le luxe de l’âme, la gloire du dedans; attachez vos regards à la vertu resplendissante en lui. Tel était le bienheureux Élie, qui n’avait pour vêtement qu’une peau de mouton; et la pourpre d’Achab avait besoin de cette peau de mouton. Voyez l’indigence d’Achab, et la richesse d’Élie? Voyez, entre leur pouvoir, la différence. Cette peau de mouton a fermé le ciel, a défendu à la pluie de descendre; la langue du prophète a été pour le ciel un frein; et, pendant trois ans et six mois, il n’y a pas eu de pluie. Ce roi, au contraire, avec son (288) manteau de pourpre, le diadème au front, allait partout, cherchant le prophète, et à ce roi son royal pouvoir ne servait Ae rien. Et maintenant, considérez la bonté du Seigneur. Comme il vit le zèle ardent de son prophète, et le rigoureux châtiment qui frappait toute la terre, pour le soustraire à ces douleurs, pour qu’il ne partageât pas la punition due à la malignité, il lui dit: Allez à Sarepta, chez les Sidoniens, là je commanderai à une femme veuve de vous nourrir. Élie aussitôt s’en alla à Sarepta. (III Rois, XVII, 9, 10.) Voyez, mon bien-aimé, la grâce de l’Esprit: hier, tout notre entretien a été consacré à l’hospitalité; aujourd’hui cette veuve hospitalière sera le complément de notre discours. Et il alla, dit le texte, auprès de cette veuve, et il l’aperçut ramassant du bois, et il dit: donnez-moi un peu d’eau et je boirai; cette femme obéit. Et il lui dit encore: Faites-moi des pains sous la cendre, et je mangerai. (Ibid. 11.) Cette femme lui découvre son extrême indigence, disons mieux, son ineffable opulence. Car la grandeur de sa pauvreté révèle la grandeur de ses richesses. Et elle lui dit: Votre servante n’a plus qu’une poignée de farine et un peu d’huile, dans un vase; et nous mangerons, mes enfants et moi; et nous mourrons. (Ibid. 12.) Paroles d’une tristesse touchante, qui attendriraient une pierre. Nous n’avons plus, dit-elle, aucun espoir de salut; à nos portes, la mort; nous n’avons plus, pour nous soutenir, que ce qui suffira, à peine, à mes enfants et à moi; j’ai fait ce que je pouvais; je vous ai donné de l’eau. Mais maintenant, voulez-vous comprendre tout ce qu’il y a, dans cette femme, de vertu hospitalière, et tout ce qu’il y a de sainte confiance,dans l’homme juste, voyez ce qui arrive. Quand le prophète eut bien tout reconnu (or rien ne se faisait, qu’afin de nous révéler la vertu de cette femme, car Dieu qui avait dit: Je commanderai à une femme de vous nourrir, c’était lui, qui, en ce moment opérait par l’entremise de son prophète), l’homme de Dieu dit: Faites pour moi d’abord, et je mangerai; et ensuite, pour vos fils.

Écoutez toutes, ô femmes, vous chez qui les richesses abondent, et qui dépensez votre opulence à tant de choses inutiles, et qui, après avoir bien joui de vos frivolités, ne pouvez pas vous décider à donner deux oboles à l’indigent, ou à l’homme vertueux et pauvre, qui sous implore au nom de Dieu. Cette veuve ne possède rien de votre luxe; elle n’a qu’une poignée de farine, et déjà elle croit assister à la mort de ses enfants. À ces mots du prophète: Faites pour moi d’abord, et ensuite pour vous et pour vos enfants, elle ne s’indigne pas, elle n’hésite pas, elle fait ce qui lui est commandé; elle nous montre à tous, que nous devons pré• férer, à notre bien-être, le soin des serviteurs de Dieu; que nous devons nous appliquer à mériter le salaire considérable dont nous serons récompensés quand nous aurons accompli ce devoir. Contemplez cette veuve; pour une poignée de farine, pour un peu d’huile, quel grenier inépuisable elle s’est construit! (III Rois, XVII, 14.) Après qu’elle eut nourri le prophète, elle vit que rien ne manquait, ni à sa poignée de farine, ni à l’huile qu’elle avait dans son vase; et cependant la famine dévorait toute la terre. Or, voilà qui est un sujet d’admiration, d’étonnement, c’est que, dès cet instant elle n’avait plus que faire de se fatiguer; elle trouvait toujours sous sa main, et la farine et l’huile; elle n’avait pas besoin de cultiver les champs, d’associer les boeufs à ses travaux: pas besoin d’aucun autre labeur; il lui était donné de jouir de cette merveilleuse abondance qui démentait la nature. Et il y avait un roi, couronne en tête, qui s’inquiétait, qui soutirait de la faim, tandis que cette veuve, privée de toutes ressources, mérita, pour avoir accueilli le prophète, et obtint un inépuisable trésor. Voilà pourquoi le Christ disait: Celui qui reçoit un prophète en qualité de prophète, recevra la récompense du prophète. (Math. X, 41.) Vous avez vu hier ce qu’a valu au patriarche l’hospitalité généreusement pratiquée par lui, et l’empressement et l’ardeur de son zèle; voyez maintenant cette femme de Sidon, possédant tout à coup de grandes richesses; c’est que la langue du prophète, qui commandait au ciel, fit en sorte que cette poignée de farine et ce vase d’huile devinssent des sources d’une intarissable richesse.

7. Hommes et femmes, imitons donc cette veuve; je voudrais, oui, je voudrais vous conduire, vous élever jusqu’à ce prophète, vous enflammer de son zèle, vous inspirer le désir d’égaler sa vertu. Mais cette vertu vous paraît lourde à portes; ce n’était pourtant qu’un homme, revêtu de chair comme nous, de la même nature que nous; mais il contribua largement des ressources de son âme; il sut ce que c’est que d’embrasser la vertu; par là il obtint la grâce d’en-haut. Tournons ailleurs (289) nos regards en attendant; imitons si vous voulez, cette femme, et par ce moyen, peu à peu nous parviendrons jusqu’à l’imitation du prophète. Imitons donc son hospitalité généreuse; à l’avenir plus de prétextes tirés de notre indigence. Si indigent ’qu’on soit, on ne le sera jamais plus que cette femme, qui n’avait d’aliments que pour un jour, et qui, même dans cette extrémité, accorda au prophète, sans hésiter, ce qu’il lui demandait, s’empressa d’obéir, et tout de suite, reçut sa récompense. Car voilà la conduite de Dieu; il donne beaucoup, après avoir peu reçu. Car enfin, parlez, je vous en prie, a-t-elle donné autant qu’elle a reçu? Mais Notre-Seigneur ne regarde pas à-la quantité dans le don; il ne voit que la munificence de la volonté. Voilà ce qui fait que de petites choses deviennent de grandes choses; que souvent aussi, de grandes choses perdent tout leur prix, lorsque la vive ardeur de l’âme ne répond pas à la conduite. Voilà pourquoi cette veuve de l’Évangile, au milieu de tant de gens qui faisaient des offrandes, qui en apportaient tant dans le trésor, avec ses deux petites. pièces de monnaie, a vaincu tous les riches. (Luc, XXI, 3, 4.) Elle ne donna pas plus que les autres, mais elle montra plus que les autres la libéralité de la volonté; les autres, en effet, dit le Seigneur, faisaient l’aumône de leur superflu, cette veuve apporta tout ce qu’elle possédait, toute sa subsistance; tout ce qui la faisait vivre, dit le texte, elle le jeta dans le trésor.

Eh bien! sommes-nous vraiment des hommes? imitons au moins ces femmes; qu’il ne soit pas dit que nous ne les valons pas; ne réduisons pas notre empressement à dépenser, pour nos jouissances particulières, tous ce que nous possédons; sachons aussi montrer que nous prenons grand soin des indigents; soignons-les avec ardeur, avec le zèle joyeux d’une affection sincère. Quand l’agriculteur jette les semences sur la terre, il ne le fait pas avec tristesse, mais gaiement et joyeusement, comme s’il voyait déjà les gerbes qu’il se promet, et il prend plaisir à jeter la semence dans le sein de la terre. Faites de même, mes bien-aimés, ne considérez pas seulement, ni le pauvre qui reçoit, ni la dépense que vous. faites; pensez donc que celui qui reçoit de vos mains, est un être visible, mais qu’il y en a un autre, qui regarde comme fait à lui-même ce que l’on fait au premier. Et cet autre n’est pas un personnage vulgaire, c’est le Maître du monde entier, le Seigneur de toutes les créatures, Celui qui a fait et le ciel et la terre. Et cette dépense produit de gros intérêts; et, non-seulement elle ne diminue pas votre avoir, mais elle l’augmente si vous avez la foi et l’allégresse de la charité; je veux dire, ce qui est de tous les biens le principal; ajoutez à ces revenus, à ces bénéfices que vous vaut votre dépense, ajoutez-y encore, que vos péchés vous sont pardonnés. Quel bien pourrait égaler celui-là? Donc, si nous voulons devenir vraiment riches, ajouter à nos richesses la rémission de nos péchés, versons, dans les mains des indigents, tous nos trésors; envoyons-les avant nous dans le ciel, où il n’y a ni voleur, ni larron, ni bandit perçant les murailles, ni serviteur infidèle, ni quoi que ce puisse être qui nous enlève notre richesse. Car de cet heureux séjour, n’approche aucun de tous ces dangers; il suffit pour nous, de ne pas poursuivre la vaine gloire, mais de marcher, en suivant les lois du Christ, non pas pour obtenir les louanges des hommes, mais pour être loués par le commun Seigneur de tous les êtres; pour qu’il ne soit pas dit que nous ne faisons que des dépenses sans aucun profit. Voulons-nous mettre nos richesses à l’abri de toutes les convoitises? transportons-les au ciel, par les mains des pauvres. Ce n’est qu’un frivole désir de gloire qui les consume; et comme la teigne et les vers rongent les tissus, ainsi fait la vaine gloire des richesses; les richesses s’acquièrent par la miséricorde. C’est pourquoi, je vous en conjure, ne nous bornons pas à faire des aumônes, mais sachons prendre toutes nos précautions, pour nous assurer de grands biens, en échange de peu de chose, à la place du fragile, l’incorruptible, en retour de ce qui est temporaire, l’éternel; et de plus, avec tous ces biens, la rémission de nos péchés, et le bonheur qu’aucune expression ne peut rendre; et puisse-t-il devenir pour nous tous, notre partage, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père et à l’Esprit saint et vivifiant, la gloire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Loth, au milieu de Sodome, pratiquait l’hospitalité, comme Abraham au sein de la solitude. On peut être vertueux parlât, Ici-bas l’intercession des justes peut être utile aux autres hommes. — 2. Mais il n’en est pas de même dans le siècle futur. — 3-6. Arrivée des anges chez Loth. Exécrable infamie des habitants de Sodome, et leur punition. — 7. Exhortation morale.

1. Une riante prairie nous montre une variété de fleurs de toute espèce; ainsi la divine Écriture nous montre les vertus des justes, non pas afin de nous faire jouir, pendant quelques instants bien courts, du parfum de ces fleurs, mais afin que nous en retirions une utilité durable. Les fleurs que notre main cueille dans les champs, se flétrissent bien vite, et perdent leur éclat; il n’en est pas de même des fleurs de l’Écriture. Quand nous avons appris les vertus des justes,quand nous les avons mises en réserve, au sein de notre âme, nous pouvons toujours savourer ce parfum; il suffit de vouloir. Eh bien! donc, puisque telle est, dans la divine Écriture, la bonne odeur des saints,recherchons aujourd’hui le parfum de Loth; comprenons bien que ce qui a conduit ce juste sur la cîme d’une vertu si haute, c’est son commerce avec le patriarche, dont il suivit les traces, auquel il a dû particulièrement les vertus qu’il montra dans l’exercice de l’hospitalité. Pour donner plus de clarté à notre entretien, il est bon d’entendre les paroles de l’Écriture: Les deux anges vinrent à Sodome, le soir. Pourquoi le texte commence t-il ainsi? Pourquoi dit-il: Les deux anges vinrent à Sodome, le soir? C’est parce qu’après être restés sous la tente du patriarche, ils se levèrent et sortirent; mais le Dieu de bonté, se manifestant, par sollicitude pour nous, sous une forme humaine, demeura auprès du patriarche, et lui parla comme vous l’avez entendu hier. Dieu voulait nous apprendre à tous, et la grandeur de sa patience, et la charité du patriarche. Quant aux anges, ils se dirigèrent alors du côté de Sodome. L’Écriture, suivant l’ordre des faits, nous dit maintenant: Les deux anges vinrent à Sodome, le soir, pour faire ce qui était commandé. Voyez l’exactitude; le soin de la divine Écriture. Elle nous montre le temps de leur arrivée. En effet, elle nous dit: Le soir. Pourquoi a-t-elle marqué le temps? Pourquoi les anges sont-ils arrivés le soir? L’Écriture veut nous montrer la généreuse hospitalité de Loth; de même que le patriarche, assis devant sa tente, au milieu du jour, observait les voyageurs qui pouvaient passer, les épiait, s’appliquant avec ardeur à cette chasse généreuse, et s’élançait sur eux, et que c’était une fête pour lui que de recevoir les étrangers; de même ce juste, qui connaissait la perversité des habitants de Sodome, ne sortait pas de chez lui, le soir, mais il demeurait assis de, vaut sa maison, afin de ne pas perdre un trésor qui aurait pu lui échapper, afin de s’assurer le fruit de l’hospitalité. Il est vraiment permis d’admirer la vertu de ce juste qui au milieu (291) d’hommes si impies, non-seulement ne s’est pas relâché, mais n’en a montré que plus de vertu. Et lorsque tous, pour ainsi dire, se ruaient dans le précipice, lui seul, dans une si grande multitude, suivit le droit chemin.

Où sont-ils maintenant ceux qui prétendent qu’on ne peut pas, au milieu d’une ville, conserver la vertu? qu’il est besoin de retraite, de séjour sur les montagnes? qu’on ne peut pas, quand on a une maison à conduire, quand on a une femme, des enfants à soigner, et des domestiques, et des serviteurs, pratiquer la vertu? Qu’ils voient donc cet homme juste, ayant à ses côtés femme, enfants et serviteurs, vivant au sein d’une ville, et pareil, au milieu de tous ces méchants, de tous ces impies, à une étincelle qui brille au milieu de la mer, qu’ils le voient donc persister, non-seulement sans s’éteindre, mais répandre une lumière chaque jour plus éclatante. Et ce que je dis, ce n’est pas pour empêcher qu’on ne cherche-la retraite hors des villes; ce n’est pas pour interdire le séjour des montagnes ou des solitudes; mais je montre que celui qui veut vivre dans la tempérance, pratiquer exactement, activement la vertu, ne trouve, hors de lui, rien qui l’en puisse empêcher. De même que l’indolent, que celui qu’un rien abat, ne retire aucun profit de la solitude; (en effet, ce n’est pas du lieu où l’on est que la vertu dépend, c’est le fruit de notre sagesse et de nos moeurs;) de même, l’homme sage et vigilant, n’a pas à souffrir du séjour des villes. Aussi je voudrais voir, comme ce bienheureux, les hommes vertueux vivre au sein des cités, où ils seraient comme un ferment qui attirerait les autres, qui les porterait à suivre leur exemple. Toutefois, comme la vie dans ces conditions semble difficile, nous permettons qu’on essaye l’autre genre de vie. En effet, la figure de ce monde passe. (I Cor. VII, 31.) La vie présente est courte; et, si nous ne profitons pas du moment que nous sommes encore dans le stade, pour entreprendre les travaux de la vertu, pour fuir les filets de la malignité, c’est en vain, plus tard, que nous prétendrons nous corriger, quand le repentir ne servira de rien. Tant que nous demeurons dans la vie présente, le repentir peut avoir son utilité; on y gagne l’expiation des premières fautes, on acquiert ainsi la miséricorde du Seigneur. Si nous laissons échapper le temps présent, si tout à coup nous sommes emportés, nous pourrons nous repentir, mais nous n’en retirerons aucune utilité. En voulez-vous l’assurance? écoutez ce que dit le Prophète: Qui est celui qui vous louera dans l’enfer? (Psal. VI, 5.) Et ailleurs: Le frère ne rachète point son frère, l’étranger le rachètera-t-il? (Psal. XLVIII, 8.) Il n’y aura là, dit le Psalmiste, personne, plus tard, pour délivrer celui qu’aura trahi sa négligence; il n’y aura là ni frère, ni père, ni mère; et que dis-je, ni frère, ni père, ni mère? les justes même, qui jouissent de l’intimité de Dieu, ne pourront alors nous être d’aucun secours, si, dans la vie présente, nous cédons à l’engourdissement. En effet, dit le Prophète, que Noé, Job et Daniel s’y trouvent en même temps, ils ne délivreront ni leurs fils, ni leurs filles. (Ezéch. XIV, 20.) Voyez quelle terrible menace; quels justes l’Écriture a nommés! En effet, ces sages, quand ils vivaient, ont procure; même le salut des autres; Noé, quand l’épouvantable déluge saisit la terre, sauva son épouse et ses fils; Job, de même, fut, pour les autres, une cause de salut, Daniel aussi arracha un grand nombre d’hommes à la mort, quand ce barbare demandait des choses impossibles à la nature humaine, et voulait exterminer Chaldéens, Mages, et Gazaréniens.

2. Ne pensons pas qu’il en soit de même dans le siècle à venir, et que ceux qui ont passé leur vie dans la vertu, qui sont en faveur auprès de Dieu, puissent affranchir du supplice leurs amis, leurs parents, qui auront vécu ici-bas dans une molle négligence. Voilà pourquoi le texte nous a parlé de ces hommes justes; c’est pour nous inspirer la terreur, c’est pour nous montrer que chacun de nous doit fonder sur ses propres oeuvres, en même temps que sur la grâce divine, l’espérance de son salut; qu’il ne faut ni se glorifier des vertus de ses ancêtres, ni de quoi que ce soit hors de nous, ni bâtir sur ce fondement sa confiance, si nous persévérons dans le péché; mais qu’il faut se soucier uniquement, si nos pères ont brillé parla vertu, d’imiter leur vertu; et, s’il leur est arrivé le contraire, si nous sommes nés de parents pervertis, nous ne devons pas croire qu’il y ait là rien qui nous soit nuisible, pour peu que nous nous exercions aux fatigues de la vertu. En effet, nous ne retirerons, de ce qui ne nous est pas personnel, aucun dommage; chacun n’est couronné ou condamné que pour ses propres oeuvres, comme dit le bienheureux Paul: Afin que chacun reçoive ce qui est dû aux bonnes ou aux mauvaises actions qu’il aura faites, (292) pendant qu’il était revêtu de son corps. (II Cor. V, 10.) Et ailleurs, en parlant de Dieu: Il rendra à chacun selon ses oeuvres. (Rom. II, 6.) Parfaitement instruits de ees vérités, secouons toute négligence; attachons-nous, de toutes nos forces, à la vertu: profitons de ce que nous sommes encore dans le stade, de ce que c’est le temps de la lutte, et, avant que les spectateurs se séparent, inquiétons-nous de notre salut, afin qu’après avoir, dans la vie si courte qui nous est donnée, pratiqué la vertu, nous en recevions la récompense, dans la vie qui n’aura pas de fin. Semblables à ce juste qui, au milieu de tant de méchants, et ne trouvant personne pour imiter sa vertu, et ne voyant autour de lui que les moqueries de la perversité railleuse, non-seulement ne s’est pas arrêté, n’est pas devenu moins actif, mais a brillé d’un tel éclat de vertu, qu’il a mérité de recevoir, chez lui, les anges du Seigneur. Et, quand ces anges faisaient périr tous les habitants, lui seul, avec ses filles, a évité le châtiment qui leur était infligé, Revenons d’ailleurs à la suite de notre entretien: Les deux anges vinrent â Sodome le soir. Le moment de la journée montre surtout la parfaite vertu de ce juste, puisque, le soir arrivant, il resta devant sa maison et ne rentra pas. Car, comme il connaissait le profit de l’hospitalité, jaloux d’acquérir les richesses qu’elle donne, il y mettait beaucoup de soin; et le jour terminé, il continuait encore. Voilà la marque d’une âme où règne la ferveur d’un zèle actif; aucun obstacle ne l’empêche de manifester sa vertu; bien plus; les plus grands obstacles ne font que l’exciter davantage, et l’embraser d’un plus vif désir.

Quand Loth, dit le texte, les aperçut, il se leva pour aller au-devant d’eux. Écoutez ces paroles, vous qui, à l’aspect des étrangers, qui vous prient et vous supplient, et vont jusqu’à s’abaisser devant vous, leur montrez durement votre aversion et les repoussez. Voyez comment ce juste-n’attend pas qu’ils viennent jusqu’à lui; il fait comme le patriarche: ignorantquels étaient ces hôtes, les prenant pour de simples voyageurs, il semblait sauter de joie, parce qu’il avait obtenu la proie qu’il cherchait, et son désir ne le trompait pas. Loth les ayant vus, se leva, alla au-devant d’eux, et s’abaissa jusqu’en terre. (Gen. XIX, 1.) Il rendit grâces à Dieu, qui l’avait jugé digne de recevoir ces voyageurs. Remarquez la vertu de ce juste; il regardait comme un grand bienfait de Dieu, d’avoir rencontré ces hommes, afin de satisfaire, en les recevant, son désir d’exercer l’hospitalité. Ne vous hâtez pas de dire, que c’étaient des anges; considérez plutôt que ce juste l’ignorait encore; il les reçoit comme des inconnus, comme de simples voyageurs; son âme était ainsi faite. Puis il leur dit: Venez, seigneurs, je vous prie, dans la maison de votre serviteur, et demeurez-y, et lavez vos pieds, et demain vous continuerez votre route. Ces paroles suffisent pour révéler la vertu cachée dans l’âme de ce juste. Comment s’étonner qu’on admire cette humilité parfaite, le zèle brûlant qu’il montre en exerçant l’hospitalité? Venez, dit-il, seigneurs, dans la maison de votre serviteur, et il les appelle seigneurs, et il s’appelle lui-même leur serviteur. Ecoutons avec attention ces paroles, mes bien-aimés, et nous aussi, apprenons à faire comme lui. Un homme qui avait le droit d’être fier, un homme d’un grand nom, si riche, le père d’une si belle famille, aperçoit des voyageurs, des étrangers, des inconnus, en apparence assez misérables; ils passent, ils ne lui sont rien, il les appelle seigneurs, et il dit: Venez dans la maison de votre serviteur et reposez-vous. C’est le soir, dit-il, accordez-moi cette grâce, reposez-vous de la fatigue du jour en venant dans la maison de votre serviteur. Est-ce que je vous fais une magnifique promesse? Vous laverez vos pieds, fatigués d’une longue marche, et demain vous continuerez votre route. Accordez-moi cette grâce, et ne refusez pas ma prière. Et ils lui répondirent, dit le texte, nous n’irons point chez vous, mais nous demeurerons sur la place. Même après leur refus, en réponse à une exhortation si pressante, il ne s’engourdit pas; il ne renonce pas à son dessein; il ne, fait pas ce que nous faisons quelquefois, quand il nous arrive d’adresser une exhortation à quelqu’un, si nous le voyons résister, si peu que ce soit, refuser, aussitôt nous nous arrêtons, ce qui provient de ce que nous n’avons ni affection, ni vrai zèle, et surtout, de ce que nous regardons comme une excuse suffisante, de pouvoir dire, j’ai fait ce que j’avais à faire.

3. Que dis-tu, que tu as fait ce que tu avais à faire? Tu chasses, et tu laisses la proie s’échapper. Tu t’en vas loin du trésor, et tu as fait ce que tu avais à faire? Tu aurais fait ton devoir, si tu n’avais pas jeté le trésor due tu avais dans les mains; si, en chassant, tu (293) n’avais pas laissé échapper la proie; si tu n’avais pas, uniquement pour l’acquit de ta conscience, et seulement en paroles, montré les vertus de l’hospitalité. Ce juste, au contraire, n’agit pas de même: mais que fait-il? Il les voit, qui résistent à ses prières et qui veulent demeurer sur la place. Or, ce que les anges voulaient, c’était faire éclater la vertu de l’homme juste, et nous montrer, à tous, combien était grande en lui l’affection de l’hospitalité. Aussi bientôt ne se borne-t-il plus à des paroles, mais il leur fait violence. Le Christ aussi disait: Ce sont les violents qui emportent le royaume des cieux. (Matth. XI, 12.) En effet, où brille un gain spirituel, la violence est à propos, et la contrainte est louable. Et il les pressait, dit le texte, avec grande instance. Il me semble, à moi, qu’il les attirait malgré eux: bientôt, quand ils virent tout le zèle de l’homme juste, quand ils se virent contraints d’accéder à son désir. Ils consentirent, dit le texte, à ce qu’il voulait, et ils entrèrent dans sa maison, et il leur fit un festin, et il fit cuire des pains sans levain, et ils mangèrent avant d’aller se coucher. Voyez-vous, ici encore, que ce n’est pas dans la somptuosité de la table que l’hospitalité réside, que c’est la générosité de l’âme qui la constitue? Aussitôt qu’il a pu les introduire dans sa maison, vite il s’empresse de remplir tous les devoirs envers les hôtes, et lui-même s’apprête à les servir. Il apporte ce qu’il faut pour le repas, il leur rend toute sorte d’honneurs, il entoure de soins ces hommes qu’il prend pour de simples voyageurs. Mais les habitants de Sodome entourèrent la maison, depuis les enfants jusqu’aux vieillards, tout le peuple s’y trouva, et ils appelèrent Loth et lui dirent: Où sont ces hommes qui sont entrés, ce soir, chez vous? faites-les sortir, afin que nous les connaissions. (Gen. XIX, 5.) Gardons-nous, mes bien-aimés, de passer légèrement sur ces paroles; ne nous bornons pas à voir l’abominable délire de ces hommes; réfléchissons, méditons sur la vertu de ce juste, qui, au milieu de ces bêtes sauvages, a montré l’excellence de la vertu; qui a supporté leur iniquité, qui ne s’est pas sauvé de leur ville; qui a soutenu leur entretien. Voici ce que je dis: Le Maître de toutes les créatures, prévoyant l’épouvantable corruption de ces hommes, a voulu que ce juste résidât parmi eux, pour être comme un excellent médecin qui guérirait leur maladie. Quand il vit que les soins ne servaient à rien, que leur mal était incurable, il n’a pas pour cela renoncé à la cure; c’est ce que font d’ordinaire les médecins. Ils ont beau voir que les maladies sont plus fortes que la médecine, ce n’est pas pour eux une raison de négliger leur devoir, parce que, s’il peut se faire, même au bout d’un long temps, que le malade se rétablisse, la guérison prouvera l’excellence de leur art; si, au contraire, leurs soins sont inutiles, on pourra d’autant moins leur adresser de reproches, qu’ils auront fait tout ce qui dépendait d’eux.

C’est, assurément, ce qui arriva ici. Ce juste au milieu de ces hommes, même dans ces circonstances, conserva la justice et montra l’étendue de sa sagesse. Quant aux habitants de Sodome, voilà précisément ce qui leur ôte toute excuse; non-seulement ils ne se sont pas corrigés de leur malignité, mais elle ne fit que s’accroître. Voyez en effet: Ils entourèrent la maison; depuis les enfants jusqu’aux vieillards, tout le peuple s’y trouva. Abominable conspiration de la corruption, violent désir du mal, inexprimable grandeur de la dépravation, criminelles tentatives que rien ne saurait excuser! depuis les enfants, dit le texte, jusqu’aux vieillards. Non-seulement, dit le texte, l’enfance recherchait cette violation sacrilége, mais on voyait là des hommes sur le déclin de l’âge, et tout le peuple s’y trouva. Et ils ne rougissaient pas d’une chose si infâme, d’une infamie si éhontée; et ils ne pensaient pas à l’OEil qui ne dort jamais; et ils ne respectaient pas l’homme juste, ni ceux qu’ils prenaient pour des voyageurs dans la maison du juste, pour y recevoir l’hospitalité; ils n’avaient pour eux aucun égard; sans pudeur, et, comme dit le proverbe, sans masque, proférant les paroles de leur impudicité, ils approchèrent, ils appelèrent le juste, et lui dirent: Où sont ces hommes qui sont entrés chez vous? Faites-les sortir, afin que nous les connaissions. C’est, je pense, parce que le juste prévoyait cette criminelle tentative, cette perversité sacrilège, qu’il était resté assis devant sa porte jusqu’au soir, ne voulant pas que les voyageurs fussent surpris dans les filets de ces hommes. Et ce juste, avec la perfection de l’hospitalité, et, de plus, un grand sentiment de pudeur, a pris soin d’accueillir tous les voyageurs, de n’en laisser échapper aucun, quoiqu’il ignorât que ceux-ci fussent des anges, et qu’il les prit simplement pour des hommes. Quant à ces (294) impies, outre qu’ils ne faisaient rien qui ressemblât à la conduite de ce juste, ils n’avaient qu’un désir passionné, c’était de commettre une abomination surpassant, d’une manière incroyable, tout ce qui se peut concevoir d’infamie. Les anges voulaient donc demeurer sur la place, pour ménager au juste l’occasion de manifester son hospitalité, et pour montrer aussi, par la réalité même des choses, la justice des châtiments qui allaient frapper les pervers, se ruant dans de si effroyables désordres.

4. Mais voyons, dans ce qui suit, la grande vertu de l’homme juste. Loth sortit de sa maison, et, ayant fermé la porte derrière lui, il leur dit. (Ibid. 6.) Voyez la crainte du juste; il tremble pour ses hôtes, et il ne ferme pas seulement la porte derrière lui; mais, connaissant la fureur et l’audace des habitants, soupçonnant leur violence, il leur dit: Ne songez point, mes frères. O patience de l’homme juste! O grandeur de l’humilité! Voilà la vraie vertu; adresser des paroles si douces à de tels hommes! On ne doit pas, en effet, quand on veut guérir un malade, quand on se propose la correction d’un insensé, employer la colère et la rudesse du langage. Et, voyez: ceux qui voulaient accomplir des actions inouïes, il les appelle ses frères, afin de toucher leur conscience, de les détourner de leur infamie sacrilège. Ne songez point, dit-il, mes frères, ne songez point à commettre un si grand mal. N’ayez point une pareille pensée, ne recevez point dans votre esprit l’idée d’un crime si affreux; ne trahissez pas la nature même; n’inventez pas de commerces illicites. Mais, si vous voulez assouvir la passion furieuse dont l’aiguillon vous donne le vertige, je vous procurerai, moi, ce qui rendra moins lourd le poids de votre crime: J’ai deux filles encore vierges, c’est-à-dire, qui, jusqu’à ce jour, dit-il, n’ont pas connu le mariage, intactes, jeunes, encore dans la fleur de l’âge; je vous les livre à tous; servez-vous-en comme il vous plaît, prenez-les, dit-il, satisfaites sur elles votre passion, assouvissez votre concupiscence, pourvu que vous ne commettiez point sur ces hommes une action coupable, parce qu’ils sont entrés dans ma maison. (Ibid. VIII.) Puisque, dit-il, je les ai forcés d’entrer sous mon toit, pour qu’on ne m’impute pas l’iniquité commise contre eux, pour qu’il ne soit pas dit que je suis l’auteur de l’outrage qui leur est fait, pour cette raison, je vous livre mes deux filles, afin de soustraire ces hommes à vos mains. Quelle grande vertu de l’homme juste! Il a dépassé les plus hautes cimes de la vertu d’hospitalité; quelles louanges pourraient égaler la sagesse de ce juste, qui n’a pas voulu même épargner ses filles, pour faire honneur à ses hôtes, pour les délivrer de la perversité des Sodomites. Et cet homme a prostitué ses filles, pour délivrer des hôtes, des voyageurs, je veux le redire encore, qui lui étaient absolument inconnus; pour les soustraire à des affronts sacrilèges. Et nous, que de fois, voyant nos frères tombés dans l’abîme même de l’impiété, je dirai presque, voyant nos frères dans la gueule du démon, nous ne daignons pas leur parler, nous inquiéter pour eux, leur adresser des avertissements, les arracher à la malignité, les ramener à la vertu! Quelle pourra être notre excuse, lorsque ce juste n’épargne pas même ses filles, afin de rendre à ses hôtes les soins qui leur sont dus? Nous, au contraire, nous sommes sans pitié pour nos frères, et, souvent, nous faisons entendre ces paroles, dépourvues de sentiment, et toutes remplies d’extravagance absurde: Qu’ai-je de commun avec un tel? Je ne prends de lui aucun souci; je n’ai avec lui aucune affaire. O homme, ô homme, que dis-tu? Tu n’as rien de commun. avec lui? C’est ton frère, de la même nature que toi; vous êtes soumis au même Seigneur, vous participez souvent à la même table, à la table spirituelle, entendez-vous bien, à cette table terrible, et tu dis: je n’ai rien de commun avec lui, et tu passes, sans pitié dans le coeur, ton chemin, et tu ne tends pas la main à celui que tu vois gisant!

Les Juifs avaient une loi qui leur prescrivait de prendre soin des bêtes de somme qu’ils voyaient tomber et qui appartenaient à leurs ennemis. (Exode, XXIII, 5.) Et vous qui, souvent, voyez votre frère blessé par le démon, étendu, je ne dis pas sur la terre, mais au bord du gouffre du péché, vous ne l’en retirez pas, par vos exhortations; vous ne l’avertissez pas; vous n’appelez pas les autres au secours pour retirer, s’il est possible, de la gueule du monstre, celui qui est un de vos membres, pour le faire remonter à son rang, afin que vous-mêmes, s’il vous arrive de tomber, loin de vous ce malheur, dans les filets de ce démon maudit, vous trouviez, à votre tour, des frères secourables, qui s’empressent de vous (295) délivrer? Dans cette pensée, Paul, voulant exciter les Galates, les porter à prévoir le sort de ceux qui sont leurs membres, leur écrivait: Faisant réflexion sur vous-mêmes, craignant d’être tentés, vous aussi (Gal. VI, 1), comme s’il leur disait: Si vous passez votre chemin, sans pitié, sans humanité pour votre frère tombé, peut-être arrivera-t-il qu’auprès de vous, si vous venez à tomber, un autre, comme vous, passera son chemin; donc, si vous voulez qu’on fasse attention à vous, qu’on vous relève, s’il vous arrive de tomber, ne négligez pas les autres; montrez la bonté parfaite, regardez, comme le plus riche trésor, de pouvoir sauver votre frère. Si vous considérez seulement que cet homme, que vous ne regardez pas, près duquel vous continuez votre chemin, sans vous arrêter; est tellement en honneur auprès de Dieu, que le Seigneur, n’a pas refusé de répandre, pour lui, jusqu’à son propre sang, comme le dit le bienheureux Paul: Et ainsi par votre science, vous perdrez votre frère, pour qui Jésus-Christ est mort (I Cor. VIII, 11), comment ne rougirez-vous pas de votre indifférence au point de rentrer sous terre? Si le Christ, pour cet homme, a répandu son sang, qu’y aura-t-il de merveilleux à ce que vous montriez au même homme votre affection par des paroles qui l’exhortent, qui le relèvent quand il sera tombé; qui ramènent cet homme plongé, englouti peut-être au fond de l’abîme de la malignité; qui le rendent à la lumière de la vertu, et ne lui permettent pas de se replonger dans les ténèbres de la corruption?

5. Imitons donc, je vous en conjure, cet homme juste, et s’il faut même nous exposer au péril, pour sauver le prochain, ne reculons pas. Le péril ainsi affronté nous vaudra notre salut, l’intimité dans le sein du Seigneur. Considérez, en effet, je vous en conjure, comment cet homme juste a tenu tête à tout un peuple, à cette conspiration de ces êtres dépravés. Quelle douceur! quel inexprimable courage il a témoigné, quoiqu’il n’ait pu, même par cette conduite, corriger; dompter ce furieux délire. En effet, après qu’il eut prononcé ces paroles, qu’il eut montré une douceur si rare, quand il eut, par ses paroles, livré ses filles, comme de ses propres mains, que lui disent-ils? Retirez-vous. (Ibid. IX.) O profondeur de l’ivresse! ô excès du délire! Voilà comme se comporte cette brute effrénée, cette détestable concupiscence. Quand elle a vaincu la raison, elle rte supporté plus l’aspect de la vertu et de l’honnêteté. Il lui faut les ténèbres, la nuit, pour livrer ses combats. Retirez-vous, disent-ils, vous êtes venu ici comme un étranger parmi nous; est-ce afin d’être notre juge? Eh bien! nous vous traiterons vous-même, encore plus mal qu’eux. Voyez avec quelle douceur l’homme juste leur parle; avec quelle brutalité farouche ils lui répondent. C’est que-le démon leur à versé son ivresse; c’est le démon qui marché à leur tête, et, sous sa conduite, ils attaquent l’homme juste, et ils lui disent: Vous êtes venu ici comme un étranger parmi nous; est-ce afin d’être notre juge? Nous vous avons reçu, disent-ils, comme un étranger; êtes-vous donc devenu notre juge? O excès de la perversité! Il fallait rougir, il fallait recevoir avec respect le conseil de l’homme juste; mais, semblables aux malades furieux qui veulent se jeter, même sur leur médecin, les voilà, eux aussi, qui lui disent: Eh bien! nous vous traiterons plus mal qu’eux. Si tu ne veux pas, lui disent-ils, te taire, demeurer en repos, tu vas apprendre que ta protection n’aboutira qu’à les soustraire au danger, pour t’y faire tomber toi-même. Et ils se jetèrent sur Loth avec une grande violence. Voyez le courage de l’homme juste, qui tâche de résister à une si grande multitude. Lorsqu’ils étaient déjà prés de rompre les portes. Vous savez qu’en sortant, prévoyant la rage insensée de ce peuple, il avait fermé sa porte derrière lui, et ces impies, ces scélérats, ne supportant pas les avertissements de l’homme juste, le pressaient avec violence, et se préparaient à briser la porte. Mais l’expérience avait assez montré, d’une part la vertu de l’homme juste, son désir d’exercer l’hospitalité envers ceux qu’il regardait comme de simples voyageurs; d’autre part, ce qu’il fallait attendre de tout ce peuple, ne conspirant que pour une infamie.

Les voyageurs à leur tour se révèlent, se manifestent. Ils ont vu que l’homme juste a rempli tout son devoir, ils font éclater leur puissance, et secourent ce juste qui subissait les violences d’une rage insensée. C’est pourquoi, dit le texte, ils prirent Loth par la main, et l’ayant fait rentrer dans la maison, ils en fermèrent la porte. Pour les hommes qui étaient dehors, ils les frappèrent de cécité, depuis le plus petit jusqu’au plus grand, de sorte qu’ils (296) ne purent plus trouver la porte. (Ibid. 10, 11.) Voyez-vous comme le juste reçoit tout de suite la récompense de son hospitalité; comme ces impies sont frappés de la peine qu’ils méritent? En effet, dit le texte, ils prirent Loth et l’ayant fait rentrer dans la maison, ils en fermèrent la porte. Quant aux autres, ils les frappèrent de cécité, depuis le plus petit jusqu’au plus grand, de sorte qu’ils ne purent plus trouver la porte. Comme leur esprit était aveuglé, leurs yeux furent aveuglés aussi. C’est pour nous apprendre que les yeux du corps sont inutiles, quand les yeux de l’esprit sont frappés de cécité. Et, parce qu’ils avaient conspiré tous dans cette dépravation, parce que tous, vieillards et jeunes gens, avaient pris leur part de cette tentative criminelle, tous furent frappés de cécité; et non-seulement de cécité, mais ils perdirent les forces de leur corps; car puisqu’ils étaient affaiblis quant à l’âme, qui est la meilleure partie de l’homme, ils furent aussi affaiblis, quant au corps. Et ceux qui d’abord s’efforçaient de briser la porte et menaçaient l’homme juste, s’arrêtèrent tout à coup, sans pouvoir se servir de leurs membres; et la porte était devant leurs yeux, et ils ne la voyaient pas. Dès ce moment, le juste respira, voyant quels étaient ses hôtes, et la grandeur de leur puissance. En effet, Ils dirent ensuite à Loth: avez-vous ici un gendre, ou des fils, ou des filles, ou quelqu’autre de vos proches dans cette ville? (Ibid. 12.) Voyez comme ils récompensent l’hospitalité de l’homme juste, comme ils veulent lui faire un magnifique présent, du salut de tous ses parents. Si vous avez, lui diton, dans cette ville, quelqu’un que vous voulez voir sauvé, si vous connaissez quelqu’un qui ne partage pas leurs crimes, Faites-le sortir de cette ville, et de la contrée;. faites sortir tous ceux qui vous appartiennent, car nous allons détruire ce lieu. (Ibid. 13.) Ils donnent ensuite la raison de-cette extermination. Ils apprennent tout au juste, avec grand soin Parce que le cri des abominations de ces peuples s’est élevé devant le Seigneur, et le Seigneur nous a envoyés pour les perdre. C’était ce qui avait été dit au patriarche Abraham: Le cri de Sodome et de Gomorrhe s’augmente de plus en plus, et leur péché est monté jusqu’à son comble; leur cri, dit le texte, s’est élevé jusque devant le Seigneur. (Gen. XVIII, 20.)

6. La grandeur de leur perversité est inouïe, et, comme le mal est incurable, comme la plaie est impossible à guérir, Dieu nous a envoyés pour les perdre. C’est ce que disait David: Celui qui fait de ses anges des vents, et de ses ministres, des flammes ardentes. (Psal. CIII, 4.) Comme nous sommes venus, disent les voyageurs, pour détruire ce pays tout entier (en effet la terre même sera châtiée pour la malignité de ceux qui l’habitent), sortez d’ici. Aussitôt que l’homme juste eut entendu ces paroles et appris ce que venaient faire ceux qui semblaient des hommes, et qui étaient en réalité des anges, des ministres du Dieu de toutes les créatures: Loth étant sorti, parla à ses gendres, qui avaient reçu ses filles (Ibid. 14.) Auparavant, il disait à ces impies: J’ai deux filles qui sont encore vierges. Comment donc, le texte peut-il dire ici: À ses gendres qui avaient reçu ses filles? Ne croyez pas qu’il y ait ici une contradiction, avec ce quia été dit plus haut. C’était l’habitude chez les anciens, de faire longtemps d’avance, les fiançailles. Les fiancés habitaient chez les parents de la jeune fille; coutume qui subsiste de nos jours encore dans beaucoup d’endroits. Les fiançailles ayant été déjà faites, le texte nomme les gendres de Loth et dit: Qui avaient reçu ses filles, ce qui veut dire qu’il y avait mariages projetés d’un consentement mutuel. Et il dit: Sortez de ce lieu, parce que le Seigneur détruit cette ville. Mais ils s’imaginèrent qu’il délirait. Voyez le mauvais ferment qui travaillait aussi ces gendres de Loth. C’est pourquoi Dieu, voulant affranchir promptement le juste de toute alliance avec eux, ne leur permit pas de partager le sort de ses filles; il les perdit, eux aussi, avec les impies, afin que le juste, étant sorti avec ses filles, échappât à leur parenté. Donc, entendant les terribles menaces énoncées par l’homme juste, ils se moquaient, ils pensaient que ses paroles provenaient du délire. Cependant le juste insistait; comme il leur avait promis ses filles, il voulait les arracher au supplice. Mais eux ne voulurent pas; ils s’obstinèrent à lui résister, l’expérience leur fit comprendre que c’était à leur grand détriment qu’ils avaient rejeté le conseil du juste. À la pointe du jour, dit le texte, les anges pressaient vivement Loth de sortir, en lui disant: Levez-vous et emmenez votre femme et vos deux filles, de peur que vous ne périssiez aussi vous-mêmes dans la ruine de cette ville. Et ils jurent troublés. (Ibid. 15, 16.) Ne différez pas, disaient-ils, déjà la destruction s’apprête; (297) sauvez-vous, et votre femme avec vous, et sauvez vos filles; car ceux qui n’ont pas voulu obéir à vos avertissements, vont être bientôt frappés par la destruction commune. Ne différez donc pas, pour n’être pas atteints vous-mêmes par l’extermination de ces impies. Et ils furent troublés: c’est-à-dire Loth, et sa femme, et ses filles, en entendant ces mots. Ils furent troublés, dit le texte, c’est-à-dire étonnés, épouvantés, remplis d’angoisse, à cette menace. Aussi, les anges prenant soin de l’homme juste le saisirent, dit le texte, par la main.

Dès ce moment, la divine Écriture n’en parle plus comme si c’étaient des hommes; mais, parce qu’ils allaient faire tomber le coup terrible, elle les nomme des anges, et elle dit: Ils le prirent par la main, et sa femme, et ses filles, car le Seigneur voulait le sauver. C’était pour leur donner de la confiance, que les anges leur prenaient la main, et ils leur fortifièrent ainsi le coeur, pour que le saisissement de l’épouvante n’engourdît pas leurs membres. Voilà pourquoi le texte ajoute: Car le Seigneur voulait le sauver. Atten du que le Seigneur avait jugé qu’il méritait d’être sauvé, les anges, voulant les fortifier tous, les saisissent par la main. Et les ayant ainsi fait sortir de la maison, ils dirent: Sauvez votre vie, ne regardez point derrière vous, et ne vous arrêtez point dans tout le pays d’alentour; mais sauvez-vous sur la montagne, pour n’être pas enveloppés avec les autres. (Ibid. 17.) Comme nous vous délivrons de ces impies, disent-ils, ne regardez pas davantage derrière vous; ne cherchez pas à voir ce qui va leur arriver; mais hâtez-vous; allez, au loin, devant vous, afin d’échapper au châtiment qui va leur être infligé. Ensuite le juste, craignant de ne pouvoir par hasard atteindre le lieu qu’ils lui désignent, et parvenir sur la montagne: Je vous prie, Seigneur, puisque votre serviteur a trouvé grâce devant vous, et que vous avez signalé envers lui votre grande miséricorde, en me sauvant la vie, je vous prie de considérer que je ne puis me sauver sur la montagne, étant en danger que le malheur ne me surprenne auparavant, et que je ne meure. Mais voilà ici près une ville où je puis fuir, elle est petite, je puis m’y sauver et je vivrai à cause de vous. (Ibid. 18, 19, 20.) Puisque, dit-il, vous avez décidé de me sauver, mais qu’il est au-dessus de mes forces d’atteindre au sommet de la montagne, accordez-moi une plus grande grâce, dans votre miséricorde; rendez ma fatigue plus légère, de peur que je ne sois saisi par la flamme qui tombe sur eux, que je ne meure avec eux; voici une ville qui est tout près, qui est petite, préservez-la, afin qu’elle soit mon séjour; elle a beau être misérable et petite, je puis m’y sauver, y vivre, n’ayant plus rien à craindre. L’ange lui répondit: J’accorde cette grâce, à la prière, que vous me faites, de ne pas détruire la ville, de laquelle vous me parlez. (Ibid. 21.) J’accueille vos prières, dit-il, je ferai ce que vous voulez; je vous accorde ce que vous me demandez, et, par égard pour vous, j’épargnerai même la ville. Hâtez-vous donc de vous sauver en ce lieu. (Ibid. 22.) Car je ne ferai rien jusqu’à ce que vous y soyez arrivés: Car je ne pourrai pas, dit le texte, faire l’oeuvre avant que vous ne soyez entrés: votre salut m’intéresse, j’attendrai jusqu’à ce que vous arriviez-là, et c’est alors que j’infligerai aux autres leur châtiment. Le soleil se levait sur la terre, au même temps que Loth entrait dans Ségor. (Ibid. 23.) C’est au lever du soleil, dit le texte, qu’il arriva dans la ville; et aussitôt qu’il fut dans la ville, les autres reçurent leur châtiment. Alors le Seigneur, dit le texte, fit descendre une pluie de soufre et de feu lancée du haut du ciel, par le Seigneur sur Sodome et sur Gomorrhe, et il perdit ces villes, et tout le pays d’alentour, et tous ceux qui habitaient dans les villes, et dans le pays, et tout ce qui s’élevait de la terre. (Ibid. 24, 25.) Ne vous étonnez pas de ce langage, mon bien-aimé, c’est le propre de l’Écriture de répéter ainsi souvent les mêmes mots indifféremment. Vous en voyez, ici, un exemple: Le Seigneur, dit le texte, fit descendre une pluie de soufre et de feu, lancée par le Seigneur du haut du ciel. C’est pour dire que c’est le Seigneur qui a opéré la punition, et non-seulement il a bouleversé les villes, et tout le pays d’alentour, et tous les habitants, mais encore il a détruit ce qui s’élevait de la terre. Atten du que les hommes qui l’habitaient avaient produit de nombreux fruits d’impiété, pour cette raison, dit Dieu, je supprime les fruits de la terre; je veux, par cette destruction, laisser un monument éternel aux générations à venir; la seule stérilité de la terre leur apprendra combien fut grande la malice de ceux qui l’habitaient.

Voyez-vous combien la vertu est puissante, (298) combien la malice est funeste, comment le juste fut sauvé, comment les autres ont reçu la punition que méritait leur malignité. Et; de même que ce juste, par sa vertu, a sauvé ses filles avec lui, et empêché la destruction de cette petite ville; de même les autres, par la grandeur de leur malignité, non-seulement ont péri eux-mêmes, et ont été détruits, mais, ils ont rendu, pour l’avenir, leur terre stérile. La femme de Loth, dit le texte, regarda derrière elle, et elle fut changée en une statue de sel. (Ibid. 26.) Elle avait entendu les anges recommandant au juste que personne ne se retournât, que tout le monde se retirât, en toute hâte; elle méprisa ces paroles, ne tint aucun compte de l’ordre et elle porta la peine de sa négligence.

7. Et nous maintenant, instruits par cette leçon, appliquons-nous à notre salut, avec un zèle plus diligent; gardons-nous d’imiter de pareils vices; imitons ce juste, ses vertus hospitalières, ses autres vertus encore, afin d’écarter loin de nous la colère d’en haut. Non, il n’est pas possible, il n’est pas possible que celui qui pratique cette vertu, avec l’ardeur d’un vrai zèle, n’y gagne pas un grand trésor. C’est par là, en effet, que ces anciens justes ont obtenu la grâce d’en-haut; et le patriarche, et Loth, et tous ceux qui, croyant recevoir des hommes, ont mérité de recevoir des anges, et le Seigneur des anges. Nous aussi, de nos jours encore, nous n’avons qu’à le vouloir, nous pouvons le recevoir chez nous, car c’est lui-même qui a dit: Celui qui vous reçoit me reçoit.(Math. X, 40.) Dans cette pensée, recevons donc les, hôtes, et ne nous arrêtons pas à ce que l’apparence a de misérable. En vérité si nous exerçons, nous aussi, avec la même sagesse, l’hospitalité, nous mériterons; nous aussi, de recevoir de tels hôtes, qui paraissent des hommes, qui opèrent les oeuvre des anges. Mais pas de vaine curiosité, de recherches, d’enquêtes qui nous feraient perdre notre trésor. Sachez-le bien, Paul nous révèle les noms de ces justes et nous apprend comment ils recevaient de tels hôtes: Ne négligez pas, dit-il, d’exercer l’hospitalité; car c’est en la pratiquant que quelques-uns, sans le savoir, ont reçu, pour hôtes, des anges (Hébr. XIII,1); car c’est là ce qui les a surtout rendus dignes d’admiration; c’est qu’ils ont déployé l’hospitalité la plus affectueuse envers ceux qu’ils ne connaissaient pas. Eh bien donc! nous aussi, mettons-nous à cette oeuvre, avec une foi, avec une piété entière, afin de pouvoir obtenir le trésor. Puissions-nous tous, le recevoir en partage, par la grâce, et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père et au Saint-Esprit, l’honneur, la gloire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

1-3. De l’invocation et de l’intercession des saints. — 4. Les prières que d’autres font pour nous sont moins efficaces que celles que nous faisons nous-mêmes. — 5. Loth ni ses filles ne sont point à condamner. — 6. Exhortation morale. Comparaison de l’épreuve de Joseph tenté par l’Égyptienne avec la fournaise de Babylone.

1. Hier, l’histoire de la Samaritaine nous a fait voir assez l’ineffable patience du Seigneur, l’excès de sa sollicitude pour elle, la reconnaissance de cette femme; vous l’avez vue, elle venait puiser l’eau qui tombe sous nos sens, et c’est à la source spirituelle, c’est à la divine fontaine qu’elle a puisé, et elle s’en est retournée chez elle, accomplissant la parole du Seigneur: L’eau que je lui donnerai, deviendra en son âme une fontaine d’eau qui rejaillira jusque dans la vie éternelle. (Jean, IV, 14.) Elle s’est remplie de cette eau divine et spirituelle. Elle n’a pu en retenir les courants, qui ont débordé, pour ainsi dire, sur la ville, et elle a inondé les habitants de la grâce qui lui était accordée; elle est devenue tout à coup le héraut du Seigneur, cette samaritaine, cette étrangère. Quel trésor, voyez-vous, que la reconnaissance! Vous voyez comment la bonté de Dieu ne dédaigne personne; comment, au contraire, si, même dans une femme, même dans un être absolument pauvre, en qui que, ce soit, si le Seigneur trouve la vigilance et la ferveur, aussitôt il communique les largesses de sa grâce. Imitons donc, je vous en conjure, imitons, nous aussi, cette femme, ’et recevons avec une grande attention les enseignements de l’Esprit; car les paroles que nous prononçons ne sont pas nos paroles. Ce n’est pas, à vrai dire, notre langue qui parle quand nous parlons; mais, conduits par la bonté du Seigneur, nous vous disons ce,qu’il nous inspire, pour notre salut et l’édification de l’Église de Dieu. Ne fixez donc pas les yeux sur moi, mes bien-aimés; ne considérez pas mon infirmité; mais, parce que je vous apporte ce que le Seigneur me donne, tenez vos pensées fixées sur celui qui m’envoie. Soyez attentifs; soyez vigilants; écoutez. Voyez ce qui se passe sur la terre; lorsque celui dont le front est ceint du diadème, l’empereur envoie un message, celui qui l’apporte n’a par lui-même aucune valeur; c’est un homme du commun, qui souvent ne pourrait dire quelle est sa famille; un homme obscur et de parents obscurs; mais ceuxà qui est destiné l’écrit impérial, ne s’arrêtent pas à considérer ce qu’est cet homme; attendu qu’il apporte un écrit de l’empereur, on lui fait un grand honneur, à lui aussi, et, quant au message, on l’écoute avec un respect plein de crainte; on l’écoute en silence. Eh bien! si cet homme qui n’apporte que l’écrit d’un autre homme, qui n’apporte qu’un papier, est reçu avec honneur par tous, à plus forte raison devez-vous accueillir, avec l’extrême attention que le respect commande, ce que l’Esprit vous envoie, par notre entremise, afin que vous recueilliez une grande récompense de votre sagesse. Car, si le Seigneur de toutes les créatures voit une généreuse,ardeur échauffer vos âmes, il nous fera à (300) nous-même, pour votre édification, de plus riches présents, et il accroîtra en vous l’intelligence, pour comprendre la parole; car la grâce de l’Esprit est magnifique; elle se répand sur tous; elle ne décroît pas en se partageant; au contraire, en même temps qu’elle se distribue, elle grandit, et plus est considérable le nombre de ceux qui y participent, d’autant plus considérable est le bienfait communiqué à tous. Eh bien! donc, si vous voulez, reprenons la suite de nos entretiens; voyons où nous nous sommes arrêtés, où il convient de recommencer aujourd’hui. Où avons-nous hier amarré notre barque? Où avons-nous arrêté le cours de l’instruction? Nous vous parlions de Loth, de l’incendie de Gomorrhe, et nous avons terminé notre discours au moment où le juste fut sauvé dans Ségor. Le soleil se levait sur la terre au même temps que Loth entra dans Ségor. Et alors la colère envoyée de Dieu saisit les habitants de Sodome, opéra la destruction de cette terre, et nous avons vu que la femme de l’homme juste, oubliant les paroles que les anges avaient dites, regarda derrière elle, et-fut changée en statue de sel, laissant aux générations à venir un monument éternel de sa coupable négligence. Il faut aujourd’hui, reprenant la suite de ces événements, vous montrer, en peu de mots, mes bien-aimés, vous montrer encore la charité, la compassion qui animait le patriarche, et la bienveillance de Dieu pour lui. En effet, au lever du soleil, le juste Loth fut sauvé dans Ségor; ceux de Sodome, au contraire, subirent l’expiation. En même temps le patriarche était saisi de pitié, à la pensée de cette destruction que leur péché leur avait attirée, et il était troublé d’inquiétude pour le sort de l’homme juste; et le matin, il vint et il regardait ce qui était arrivé. Or, Abraham s’étant levé le matin, vint au lieu où il avait été auparavant avec le Seigneur, et regardant Sodome et Gomorrhe, et tout le pays d’alentour, il vit des cendres enflammées, qui s’élevaient de la terre comme la fumée d’une fournaise. (Ibid. 27, 28.) Le texte marque le lieu où il s’était entretenu avec le Seigneur, où il l’avait imploré pour ceux de Sodome;. c’était là qu’il voyait les traces de cet épouvantable châtiment. Et il voulait savoir des nouvelles de l’homme juste. C’est là le caractère des saints; ils éprouvent vivement l’affection, ils savent compatir. L’Écriture, pour nous apprendre que la grâce de l’Esprit fit aussitôt connaître au patriarche ce qu’il tenait tant à savoir, et le délivra de l’inquiétude que Loth lui causait: Lorsque Dieu, dit le texte, détruisait les villes de ce pays-là, il se souvint d’Abraham, et sauva Loua du milieu de cette destruction. (Ibid. 29.) Que signifient ces mots: Dieu se souvint d’Abraham? c’est-à-dire, de la prière qu’Abraham lui avait faite, en lui disant: Perdrez-vous le juste avec l’impie? (Gen. XVIII, 22.) Mais pourquoi donc, objectera-t-on,le juste a-t-il été sauvé à cause de la prière du patriarche, et non à cause de sa justice? Assurément il a été sauvé pour sa justice; et, de plus, pour la prière du patriarche. En effet, quand nous apportons ce qui dépend de nous, l’intercession des saints, s’ajoutant à nos oeuvres, est encore pour nous la source des plus grands biens. Si nous nous négligeons nous-mêmes, si nous mettons en eux seuls toutes nos espérances de salut, nous n’en retirons aucune utilité. Ce n’est pas que les justes soient sans puissance, mais c’est que, par notre propre négligence, nous nous trahissons nous-mêmes.

2. Et voulez-vous avoir la preuve que, quand nous nous négligeons nous-mêmes, c’est en vain que les justes, si justes qu’ils soient, c’est en vain que les prophètes, si inspirés qu’ils soient, prient pour nous, qu’il n’en résulte pour nous aucune utilité? (Ils montrent leur vertu par leurs prières, la vertu qui est en eux; mais cette vertu ne nous est d’aucun profit, à cause des moeurs que nous faisons paraître.) Écoutez les paroles que le Dieu de toutes les créatures adresse à son prophète, sanctifié dès le ventre de sa mère, à Jérémie: Ne prie pas pour ce peuple, parce que je ne t’exaucerai point. (Jérém. XVI, 7.) Voyez la bonté du Seigneur; il avertit son prophète, parce qu’il ne veut pas, la prière ne devant pas être exaucée, que le saint attribue la rigueur de Dieu à ses propres fautes. Voilà pourquoi il lui dénonce, par avance, la corruption du peuple, et lui défend de prier. Il veut leur faire savoir, à tous en même temps, à lui, combien est grande la perversité des Juifs; à eux, que les prières du prophète ne leur servent de rien, s’ils ne sont pas les premiers à faire tout ce qui dépend d’eux.

C’est dans de telles pensées, mes bien-aimés, que nous devons recourir aux prières des saints, pour leur demander d’intercéder pour nous. Gardons-nous de mettre toute notre confiance dans leurs prières, faisons, de notre côté, les (301) oeuvres qui dépendent de nous; faisons-les comme il convient; efforçons-nous toujours de prendre la voie la meilleure, afin d’autoriser la prière qui s’épanche pour nous. C’est ce que dit, à un autre prophète, le Seigneur de toutes les créatures: Ne voyez-vous pas ce qu’ils font? ils font brûler la graisse, pour faire des gâteaux d une armée du ciel. (Jérém. VII, 17, 18.) Ce qui revient à dire: Vous me priez pour ceux qui ne renoncent pas à leurs péchés, qui ne sentent pas le mal dont ils sont travaillés, qui n’ont plus de sentiment. Ne voyez-vous pas leur parfait dédain? Ne voyez-vous pas l’excès de leur délire? Comme, insatiables d’impiété, ils ressemblent à la truie dans la fange, se vautrant dans leurs iniquités. S’ils voulaient se convertir, n’écouteraient-ils pas les exhortations? N’est-ce pas moi, par la voix des prophètes, qui leur crie: Et après qu’elle a fait tous ses crimes, je lui ai dit: après tous vos crimes revenez à moi, et elle n’est point revenue? (Jérém. III, 7.) Leur demandai-je autre chose que de s’arrêter, de ne plus pécher, de ne pas pousser plus loin leurs crimes? leur demanderais-je compte du passé, si je les voyais seulement manifester l’intention de se corriger? Ne leur criai-je pas chaque jour: Est-ce que je veux la mort du pécheur, comme je veux qu’il se convertisse et qu’il vive? (Ezéch. XVIII, 23.) Est-ce que je ne fais pas toutes choses, pour les arracher à la mort, quand je les vois égarés? Quand je les vois convertis, est-ce que je me fais attendre? Ne suis-je pas celui qui dit: Tu parles encore, me voici? (Isale, LVIII, 9.) Tiennent-ils à leur propre salut, autant que j’ai le désir de voir tous les hommes sauvés, de les voir arrivés tous à la connaissance de la vérité? (I Tim. II, 4.) Vous ai-je tirés du néant pour vous perdre? Vous ai-je, sans aucun but, préparé le royaume à venir, et des biens innombrables? Si j’ai menacé de la gêne, n’est-ce pas parce que cette crainte me sert pour introduire les hommes dans le royaume des cieux? Garde-toi donc, ô bienheureux prophète, de les abandonner pour m’apporter ta prière; ne prends plus qu’un seul souci, celui de les guérir, de leur faire sentir leur infirmité, de les ramener à la santé, et tous mes biens viendront d’eux-mêmes. Et je ne me fais pas attendre et je ne suis jamais en retard, quand je vois une âme bien disposée; je ne leur demande qu’une chose: la confession des péchés, et, c’en est fait, je ne punis pas les péchés. Est-ce donc bien lourd à porter, bien embarrassant, ce que je propose? Si je ne savais pas qu’ils deviennent plus mauvais, quand ils ne confessent pas leurs premières fautes, je ne leur demanderais pas même cette confession; mais, parce que je sais que l’homme s’enfonce de plus en plus dans le péché, voilà pourquoi je veux qu’ils confessent leurs premières fautes, afin que cette confession les empêche d’y retomber.

3. Donc, dans ces pensées, mes bien-aimés, réfléchissant sur la bonté du Seigneur, secouons notre engourdissement; soyons bien attentifs à nous-mêmes; lavons les taches de nos péchés, et hâtons-nous, ensuite, de demander l’intercession des saints. Si nous voulons être sages et vigilants, nous pourrons même par la seule vertu de nos propres prières, nous servir nous-mêmes, de la manière la plus efficace; car notre Dieu, qui, est un Dieu de clémence, accorde moins aux autres, le priant pour nous, qu’il ne nous accorde à nous-mêmes, quand c’est nous qui le prions. Voyez l’excès de bonté; pour peu qu’il s’aperçoive que nous, qui l’avons. offensé, qui nous sommes rendus méprisables, qui n’avons plus aucun droit d’espérer en lui, nous nous réveillons un peu, nous avons, en nous, la pensée de recourir à son inépuisable clémence; aussitôt il agrée nos prières, il nous tend la main. Nous étions étendus et gisants, il nous relève, il nous crie: Est-ce que celui qui est tombé, ne se relèvera pas? (Jérém. VIII, 4.) Mais la réalité même des choses vous montre quel grand nombre d’hommes, priant eux-mêmes pour eux-mêmes, ont mieux obtenu ce qu’ils désiraient, que par les prières des autres. Ceci vaut la peine que nous vous montrions les personnes qui ont eu ce bonheur, afin que nous les imitions, afin que nous nous animions d’un beau zèle. Apprenons donc comment cette Chananéenne, à l’âme si cruellement tourmentée, comment cette femme, cette étrangère, à la vue du médecin des âmes, du soleil de justice, levé pour ceux qui demeurent dans les ténèbres, s’approcha de lui, pleine de ferveur, animée d’un généreux zèle; et ce zèle ne se ralentit pas, quoique ce ne fût qu’une femme; quoique ce fût une étrangère. Repoussant tous les obstacles, elle s’approcha, et dit: Seigneur, ayez pitié de moi! ma fille est misérablement tourmentée par le démon. (Matth. XV, 22.) Celui (302) qui connaît les secrets des coeurs, garde le silence, ne lui répond pas, ne daigne pas s’entretenir avec elle, il n’a pas de pitié pour cette femme, qu’il voit si misérable, dont il entend les cris de douleur. Il diffère, parce qu’il veut rendre manifeste, aux yeux de tous, le trésor caché dans cette femme. Il savait bien qu’il y avait là une perle qu’on ne voyait pas, qu’il voulait montrer à nos regards. Voilà pourquoi il différait, ne daignant pas lui répondre; c’était pour que le zèle de cette femme fût, pour toutes les générations à venir, un grand enseignement. Et voyez l’ineffable bonté de Dieu; lui-même, dit le texte, ne lui répondait pas; quant aux disciples, pleins de compassion et de bonté, ils n’osent pas dire hier! haut donnez-lui ce qu’elle demande, ayez pitié d’elle, soyez clément pour elle; mais que disent-ils? Accordez-lui ce qu’elle demande parce qu’elle crie derrière nous (Ibid. 23.) Comme s’ils disaient: délivrez-nous de cette importune; délivrez-nous de ses cris. Que fait donc le Seigneur? Pensez-vous, leur dit-il, que ce soit sans raison que j’ai gardé le silence, que je n’ai pas daigné lui adresser une réponse? Écoutez: Je n’ai été envoyé qu’aux brebis de la maison d’Israël qui se sont perdues (Ibid. 24.) Ignorez-vous, leur dit-il, que c’est une femme étrangère? Ignorez-vous, que je vous ai interdit tout commerce avec les étrangers? Pourquoi donc, sans examen, montrer votre compassion pour elle? Considérez l’industrieuse sagesse de Dieu; voyez comme en paraissant répondre à cette femme, il l’accablait plus que par son silence; comme il la frappait, pour ainsi dire, d’un coup mortel, voulant ensuite la ranimer peu à peu, afin que les disciples, qui ne se doutaient de rien, comprissent la grandeur de la foi qu’elle recelait dans son âme. Eh bien! elle ne se ralentit pas, elle ne se découragea pas, en voyant. que les disciples n’avançaient à rien; elle ne se dit pas à elle-même: s’ils n’ont pu fléchir le Seigneur, en le priant pour moi, pourquoi continuerai-je une tentative inutile, pourquoi insister? Au contraire, embrasée du feu qui brûle, qui dévore ses entrailles, elle s’approche, elle adore, elle dit: Seigneur, assistez-moi! (Ibid. 25.) Mais lui refuse encore son secours à cette femme, il fait entendre une réponse plus sévère que l’autre: Il n’est pas juste, dit-il, de prendre le pain des enfants, et de le donner aux chiens. (Ibid.26.) Considérez, mes bien-aimés, admirez ici la vivacité du désir dans cette femme et la rare distinction de sa foi. Quand elle entendit ce nom de chiens, elle ne s’indigna pas, elle ne se retira pas, mais, avec une affection pieuse et profonde, elle dit: Il est vrai. Seigneur, mais les petits chiens mangent au moins des miettes qui tombent de la table de leur maître (Matth. XV, 27.) Eh bien dît-elle, j’avoue que je mérite d’être traitée, comme on traite les chiens; accordez-moi donc comme aux chiens des miettes de votre table. Comprenez-vous la foi, la vertu de cette femme? Elle a supporté la parole, et aussitôt elle a obtenu ce qu’elle demandait avec instance, et elle l’a obtenu, en s’attirant de plus, un éloge insigne. En effet, que lui dit le Christ? O femme, votre foi est grande, qu’il vous soit fait comme vous voulez! (Ibid. 28.) O femme! c’est un cri d’admiration et d’éloge. Vous avez montré, dit le Seigneur, une grande foi; aussi, vous obtiendrez tout ce que vous voulez. Voyez jusqu’où s’étend la générosité; admirez la sagesse du Seigneur. Ne pensions-nous pas d’abord, quand il la repoussait ainsi, qu’il était sans pitié? D’abord il ne daignait pas lui répondre. Ensuite, il lui fit une première, une seconde réponse, comme pour la chasser loin de lui; il repoussait cette femme, qui était venue auprès de lui, avec un désir si vif et si brûlant. Mais, que la fin vous montre la bonté de Dieu. C’était parce qu’il voulait rendre plus éclatante la vertu de cette femme, qu’il se fit tant prier pour lui accorder sa demande. En effet, s’il la lui eût accordée aussitôt, nous n’aurions pas connu ce qu’il y avait dans cette femme de constance et de foi; mais, grâce à ce, petit retard, nous avons pu reconnaître l’ineffable bonté que le Seigneur a pour nous, et la foi si rare, qui distingue cette femme au plus haut degré.

4. Toute cette histoire que nous nous sommes efforcé de vous exposer, c’est pour apprendre à tous que les prières des autres pour nous, sont moins efficaces que ne le sont nos propres prières, si nous prions avec ardeur, avec un esprit bien éveillé. Vous le voyez: cette femme avait les disciples qui priaient pour elle; elle n’y gagna rien; c’est elle, par ses propres efforts, par sa persévérance, qui se concilia la clémence du Seigneur. Et c’est encore ce qu’indique cette parabole de l’ami qui vient au moment où on ne l’attend pas, pendant la nuit, et demande trois pains: Si néanmoins l’autre persévérait à frapper, je vous (303) assure que, quand il ne se lèverait pas pour lui en donner, parce qu’il est son ami, il se lèverait, du moins, à cause de son importunité, et il lui en donnerait. (Luc, XI, 8.) Eh bien! puisque nous voyons l’ineffable clémence de Notre-Seigneur, allons à lui, déclarons-lui, mettons-lui, pour ainsi dire, sous les yeux, un à un séparément tous nos péchés; demandons-lui le pardon de nos fautes passées, afin de vivre dorénavant avec plus d’exactitude, et d’obtenir de lui une plus grande bienveillance. Mais revenons, s’il, vous plaît, à la suite de notre lecture. Loth, dit le texte, étant dans Ségor, monta et se retira sur la montagne, ainsi que ses deux filles avec lui, parce qu’ils avaient peur d’habiter dans Ségor, et Loth habita dans une caverne, et ses deux filles avec lui. (Gen. XIX, 30.) Le juste, sous le coup de la crainte que lui avait inspirée le désastre de Sodome, s’en va, et, dit le texte, il habitait sur une montagne avec ses filles. II vécut dans la solitude, dans un lieu tout à fait dévasté, avec ses filles, séjournant sur la montagne. Alors, suivant le texte, l’aînée dit à la cadette: Notre père est vieux, et il n’est personne sur la terre qui viendra vers nous, selon la coutume de tous les pays. Viens, donnons du vin à notre père et dormons avec lui, afin que nous puissions conserver de la race de notre père. (Ibid. 31, 32.) C’est avec un religieux respect, mêlé de tremblement et de crainte, mes bien-aimés, que nous devons écouter ces paroles de la divine Écriture. Rien n’a été consigné à la légère et sans dessein dans nos saints Livres; tout ce qu’ils contiennent y a été mis pour notre utilité, et dans notre intérêt, même les choses que nous ne comprenons pas. En effet, nous ne pouvons pas savoir tout absolument, avec une parfaite exactitude; mais si nous essayons d’expliquer, selon la portée de notre esprit, les endroits difficiles, c’est qu’ils contiennent, même ainsi, un trésor caché, profondément caché, et difficile à découvrir. Considérez donc comme l’Écriture, raconte tout, d’une manière parfaitement claire, et nous-montre le but que se proposent les filles de l’homme juste, d’une manière suffisante pour empêcher que qui que ce soit, considérant te fait, ne condamne, soit le juste, soit les filles du juste, comme si ce commerce était l’effet de l’incontinence. Comment donc l’Écriture excuse-t-elle les filles glu juste? L’aînée, selon le texte, dit à la cadette: Notre père est vieux et il n’est personne sur la terre qui viendra vers nous selon la coutume de tous les pays. Considérez attentivement le but, et vous verrez qu’elles sont au-dessus de toute accusation. En effet, elles pensèrent qu’elles avaient assisté à une destruction générale du monde entier; qu’il n’y avait pas un seul survivant; elles virent ensuite la vieillesse de leur père. Donc, dit l’aînée, pour que notre race subsiste, pour que notre nom ne meure pas (c’était là en effet le plus grand souci des anciens hommes, d’étendre leur race par la succession de leurs enfants); donc, dit-elle, pour que notre race ne soit pas tout entière détruite, et cela surtout quand notre père. est déjà accablé de vieillesse, quand il n’y a pas un homme qui puisse s’unir à nous, de telle sorte qu’il nous soit possible d’étendre et de laisser, après nous, notre race: Viens, dit-elle, pour prévenir ce malheur, donnons du vin à notre père. C’est comme si elle disait: notre père ne supporterait pas nos paroles, trompons-le avec du vin. Elles donnèrent donc cette nuit-là du vin à leur père, et l’aînée dormit avec lui sans qu’il sentît, ni quand elle se coucha, ni quand elle se leva. (Ibid. 33.) Voyez-vous comment la divine Écriture excuse le juste, non pas une fois seulement, mais deux fois. D’abord, en montrant que ses filles l’ont trompé par le vin, elle a déclaré qu’elles n’avaient pas d’autres moyens de décider leur père; et maintenant, je crois que c’est une disposition d’en-haut qui a permis qu’il fût assez appesanti par le vin pour ignorer absolument tout, de manière à demeurer innocent. En effet, les péchés qui nous condamnent, ce sont ceux que nous faisons sciemment et volontairement. Voyez le soin que prend l’Écriture de rendre en faveur du juste le témoignage que lui, personnellement, ignora tout ce qui s’était passé. Mais ici une autre question s’élève, au sujet de l’ivresse. Il convient, en effet, de tout examiner, afin de ne laisser à la perversité impudente aucun prétexte de calomnie. Que dirons-nous donc de cette ivresse? elle ne résulta pas pour lui autant de l’intempérance, que de la tristesse et de l’abattement.

5. Que personne donc ne se permette de condamner, soit l’homme juste, soit les filles de l’homme juste. Quelle ne serait pas notre démence, notre délire, quand nous voyons la divine Écriture les absoudre pleinement, bien (304) plus, les justifier avec un soin si jaloux, d’aller les condamner, nous qui sommes chargés de péchés sans nombre? Ecoutons la voix de Paul: C’est Dieu qui justifie, qui osera condamner? (Rom. VIII, 33, 34.) Et ce qui prouve que cette action ne fut pas l’effet irréfléchi d’une passion ordinaire; que l’excès de la tristesse et le vin ne lui laissèrent aucun sentiment, écoutez l’Écriture: Le jour suivant, l’aînée dit à la cadette: Vous savez que je dormis hier avec mon père; donnons-lui encore du vin à boire, cette nuit, et vous dormirez aussi avec lui, afin que nous conservions de la race de notre père. Voyez en quelle sûreté de conscience elle faisait cette action. Puisque j’ai pu, dit l’aînée, accomplir ce que je voulais, il est nécessaire que vous aussi vous fassiez la même chose; peut-être obtiendrons-nous ce que nous désirons, et notre race ne périra pas éternellement. Elles donnèrent donc encore, cette nuit-là, du vin à leur père, et sa seconde fille dormit avec lui, sans qu’il sentît non plus, ni quand elle se coucha, ni quand elle se leva. Considérez, mes bien-aimés, que tout ce qui s’est passé là, est l’oeuvre d’une disposition divine, comme il est arrivé pour le premier homme. Il dormait, on lui prit une côte, et il ne sentit rien; celui qui avait fait cette côte, en tira l’épouse d’Adam. Le fait d’aujourd’hui est de même nature. Si la côte fut enlevée dans un moment où la pensée, par l’ordre de Dieu, ne s’en aperçut pas, en l’absence de tout sentiment pour l’homme, à bien plus forte raison en fut-il de même, pour le fait qui nous occupe. La divine Écriture dit: Le Seigneur Dieu envoya à Adam un profond sommeil, et il dormit. (Gen. II, 21.) Elle exprime un fait du même genre par ces paroles: Sans qu’il sentît., ni quand elle se coucha, ni quand elle se leva. Ainsi, dit le texte, elles conçurent. de leur père; l’aînée enfanta un fils, et elle le nomma Moab, c’est-à-dire de mon père; c’est le père des Moabites; la seconde enfanta aussi un fils, et elle l’appela Ammon, c’est-à-dire le fils de ma race; c’est le père des Ammonites. (Gen. XIX, 36, 37, 38.) Vous voyez qu’il n’y a pas là une oeuvre de l’incontinence, puisque, tout de suite, elles donnent à leurs fils des noms qui expriment le fait; elles inscrivent dans les noms de leurs fils, comme sur des colonnes, le fait qu’elles ont accompli; elles marquent d’avance les nations qui doivent sortir de leurs enfants; elles indiquent la propagation de leur race qui formera des peuples. L’un, en effet, sera le père des Moabites, l’autre celui des Ammonites.

6. Considérons maintenant qu’à cette époque, dans ces premiers temps, où commençaient les choses, on voulait conserver sa mémoire par la succession de sa race; de là la préoccupation si forte des filles de l’homme juste. Aujourd’hui, au contraire, par la grâce de Dieu, la religion a grandi, et, comme dit le bienheureux Paul: La figure de ce monde passe. (I Cor. VII, 31.) C’est par nos bonnes oeuvres que nous devons assurer notre mé. moire, afin qu’après notre départ d’ici-bas, l’examen attentif et minutieux de notre vie, soit un exemple, un enseignement, pour tous ceux qui tourneront sur nous leurs regards. C’est qu’en effet les hommes vertueux, les hommes chastes et purs, peuvent être utiles non-seulement dans cette vie, mais après leur départ de cette vie, à ceux qui les contemplent, Voyez-en la preuve, je vous en conjure, dans le grand nombre d’années qui se sont écoulées depuis Joseph jusqu’à nos jours; dans ce qui arrive toutes les fois que nous voulons porter les hommes à la continence. C’est Joseph que nous proposons, ce beau et gracieux jeune homme,.qui, dans,la fleur de l’âge, montre une sagesse si virile, tant de chasteté, tant de pudeur. Voilà par quels moyens nous nous appliquons à provoquer, dans ceux qui nous écoutent, l’imitation des vertus que ce juste a montrées en lui. Qui n’admirerait pas en effet ce bienheureux? il est esclave; il est dans la fleur de la jeunesse; à l’âge où la concupiscence est une fournaise plus que jamais brillante; il voit la femme de son maître, qui se lance sur lui dans le délire de la passion, et il montre un courage héroïque, et il s’est si bien exercé aux combats de la tempérance, qu’il s’échappe hors des étreintes de cette femme aux désirs effrénés. Il s’élance loin d’elle, dépouillé de ses vêtements, mais revêtu de sa chasteté qu’il conserve. Et, à cette heure, on pouvait voir, étrange, incroyable prodige, l’agneau au pouvoir du loup, disons mieux,. sous l’ongle de la lionne, et cependant l’agneau fut sauvé. Et, comme la colombe évite la serre de,l’aigle, ainsi ce juste échappe aux mains de cette femme. Non, je n’admire pas autant la victoire des trois jeunes hommes, triomphant de la flamme au milieu de la fournaise de (305) Babylone; je n’admire pas leur chair restée intacte, autant que j’admire, que je suis frappé d’étonnement et de stupeur, en voyant ce juste dans cette fournaise, bien plus redoutable que la fournaise de Babylone, exposé à l’incontinence, je dis l’incontinence d’une Égyptienne, et demeurant intact jusqu’au bout, et conservant sans atteinte son manteau de chasteté. Mais ne soyez pas trop étonnés, mes bien-aimés; c’est parce qu’il contribua des ressources qui étaient en lui, qu’il obtint comme auxiliaire la grâce d’en-haut, pour éteindre cet incendie, pour faire pleuvoir au milieu de la fournaise la rosée de l’Esprit-Saint. Avez-vous bien compris comment les hommes doués de vertu sont pour nous, et pendant tout le temps qu’ils restent sur la terre au milieu de nous, et après leur départ de cette vie de la plus grande utilité? Et voilà pourquoi nous avons fait paraître ce juste au milieu de vous; c’est afin que nous suivions tous son exemple. Donc, imitons-le tous, et triomphons de notre concupiscence, instruits par ces paroles: Nous avons à combattre non contre la chair et le sang, mais contre les principautés,et les puissances, contre les princes du monde de ce siècle ténébreux (Ephés. VI, 12); et, dans la pensée que nous, revêtus de notre corps, nous sommes forcés de lutter contre des puissances incorporelles, fortifions-nous des armes de l’Esprit. Voilà pourquoi le Seigneur, parce qu’il est plein de bonté pour l’homme, et parce que nous sommes revêtus de chair, et parce qu’il nous faut soutenir un combat contre des puissances invisibles, nous a préparé à nous aussi des armes invisibles. Il veut que, par ce secours, nous triomphions de tous nos ennemis. Eh bien donc! assurés de la vertu de nos armes, contribuons des ressources qui sont en nous, et il nous sera donné, grâce à ces armes spirituelles, de frapper le démon au visage, car il ne pourra pas supporter l’éclat de notre armure; quelques efforts qu’il fasse pour nous tenir tête, il sera bien vite aveuglé. Où se montre la continence, l’honnêteté, le concours de toutes les autres vertus, là se montre promptement aussi la grâce magnifique de l’Esprit-Saint. De là, ce que disait le bienheureux Paul: Tâchez d’avoir la paix avec tout le monde, et la sainteté. (Hébr. XII, 14.) Purifions donc, je vous en conjure, notre conscience; rendons à notre âme sa pureté, de telle sorte qu’affranchis de toute souillure, nous forcions l’Esprit à nous communiquer ses dons précieux, afin de triompher des perfidies du démon, et de mériter la jouissance des biens ineffables, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père et au Saint-Esprit, la gloire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. La bienveillancd des auditeurs est nécessaire à l’orateur. Genre de vie simple et modeste du patriarche Abraham. —2. La mort n’est rien autre chose qu’un sommeil. — 3. Que la concorde entre époux est un grand bien. — 4-5. Honorer les serviteurs de Dieu, c’est honorer Dieu. Tout est possible à Dieu. — 6. Exhortation.

1. Je me réjouis quand je vous vois accourir, pour entendre la parole et recevoir avec plaisir l’enseignement que nous vous donnons.. Et voilà pourquoi, avec une ardeur qui redouble chaque jour, je vous sers mon pauvre et chétif repas. L’excès de votre faim vous empêche d’apercevoir combien le service est maigre, et ce qui est peu de chose, vous semble considérable. C’est ce qui arrive pour les repas du corps. Un homme reçoit des convives qui n’ont pas d’appétit; c’est en vain que le service est magnifique et somptueux; les convives dégoûtés n’apprécient pas la richesse du banquet, souvent des mets recherchés leur paraissent méprisables; c’est que les convives n’ont pas d’appétit. Au contraire, supposez des pauvres, des affamés, invités à une table, si mince qu’elle soit, elle leur paraît splendide, parce qu’ils mangent avec plaisir, avec avidité. Nous aussi, comme nous sommes assuré de votre, appétit spirituel, nous ne craignons pas, mes frères, de vous servir chaque jour ce maigre repas dont les mets ont peu de valeur. Ce qui faisait dire à un sage: Il vaut mieux être invité avec affection à manger des herbes, qu’à manger le veau gras, lorsqu’on est haï (Prov. XV, 17); paroles qui nous enseignent que les yeux de la charité transforment les mets qu’on lui sert, qu’elle trouve vil ce qui est somptueux, et petit, ce qui semble grand.

Quelle félicité plus douce pourrions-nous souhaiter, nous qui, devant de tels flots d’auditeurs, prononçons des paroles accueillies avec tant de zèle et d’affection! Rien n’est si nécessaire à celui qui parle, que la bienveillance de celui qui écoute. À l’aspect d’un auditoire passionné, avide d’entendre, l’orateur prend courage, il se sent pour ainsi dire pénétré d’une force nouvelle, parce qu’il sait que plus sa table est riche des dons de l’Esprit, plus ses ressources propres s’accroîtront. Il n’en est pas des festins du monde comme des banquets spirituels. Chez les hommes; la magnificence de la table entraîne les dépenses; le festin diminue la fortune de celui qui le donne. Ici, au contraire, il en est tout différemment; plus il y a de convives, plus notre richesse s’accroît; et, en effet, nous ne vous disons pas ce qui vient de nous, mais ce que nous inspirent pour votre utilité la grâce et la bonté de Dieu. Eh bien! donc, puisque vous venez avec tant d’empressement et de joie pour entendre la parole, examinons attentivement les passages qui viennent d’être lus et recueillons le fruit qu’ils contiennent. Car, selon cette grande exhortation que le Christ nous adresse, lisez avec soin les Écritures (Jean, V, 39,) un grand trésor est caché dans les Écritures; il y est dans les profondeurs; aussi, est-il convenable de l’y chercher avec (307) beaucoup de soin si nous voulons, après avoir reconnu la vertu que recelaient les profondeurs de l’Écriture, en recueillir une grande utilité. Les vertus de tous les hommes justes ont été consignées par la grâce et par la disposition de l’Esprit-Saint dans les Écritures, pour nous servir de continuel enseignement, pour exciter notre émulation, pour nous porter à conformer notre vie à la vie de ces justes. Ecoutons donc la divine Écriture. Que nous raconte-t-elle aujourd’hui de notre patriarche? Abraham, dit le texte, étant parti de la pour aller du côté du midi, habita entre Cadès et Sur, et il alla à Gérara, pour y. demeurer quelque temps. Abraham, dit le texte, étant parti de là. D’où donc? de l’endroit où il avait fixé sa tente, où il lui. fut donné de recevoir le Créateur de tous les êtres, et de recevoir les anges. Etant parti de là, dit le texte: Il alla à Gérara pour y demeurer.

Voyez la manière de vivre de ces justes. Leur mobilier était peu de chose, ils n’admettaient pas le, superflu. Voyez la facilité des transports; c’étaient des voyageurs,- des pèlerins qui dressaient leurs tentes un jour. ici, l’autre jour là, comme on fait en pays étranger. Ils ne nous ressemblaient pas, à nous qui habitons une terre étrangère comme si c’était notre patrie, qui élevons des demeures splendides, et des portiques, et des lieux de promenade, et qui possédons des domaines, bâtissons des bains et mille autres constructions de tout genre. Voyez comment ce juste, dont toute la fortune consistait en esclaves et en troupeaux; qui ne s’arrêtait jamais dans le même lieu; qui plantait un jour sa tente à Béthel, un autre jour auprès du chêne de Mambré; qui un autre jour descendait en Égypte, pose maintenant sa tente dans le pays de Gérara. Et il accepte tout, et dans tout ce qu’il fait se manifeste sa reconnaissance envers le Seigneur. Après tant de promesses que Dieu lui avait faites, il se voit au milieu de si grandes difficultés; il lui arrive des épreuves variées et diverses; comme un diamant que rien n’altère, il reste ferme, i1 montre toujours un zèle pieux qu’aucun obstacle ne ralentit. Voyez, en effet, maintenant, mon bien-aimé, quelle épreuve il subit dans le pays de Gérara, et admirez le courage et la vertu du juste. Voyez comme ce qui paraît insupportable à tous, ce que l’oreille même ne voudrait pas entendre, il l’a supporté sans se plaindre, sans demander aû Seigneur compte de ce qui arrivait; ce que font la plupart des hommes. Et ces hommes sont courbés sous le poids de péchés sans nombre; pour quelques difficultés qu’ils rencontrent, tout de suite ils murmurent, et leur curiosité inquiète demande pourquoi telle chose ou telle chose est-elle arrivée?-pourquoi telle chose a-t-elle été permise? Mais ce juste ne tient pas cette conduite; ce qui lui a valu une plus grande abondance des secours d’en-haut. En effet, c’est là le propre d’un bon serviteur de ne pas examiner curieusement ce que fait son maître; il se` tait, il reçoit tout en le bénissant.

2. Remarquez bien comment les épreuves mêmes qui suivent font éclater plus encore la vertu de l’homme juste, Dieu le glorifiant par tous les moyens. De même que, lorsqu’il descendit en Égypte, il était d’abord inconnu, voyageur, sans que personne sût qui il était, et bientôt, voilà que tout à coup il quitte l’Égypte, et il est comblé d’honneurs; ainsi maintenant encore, le voilà voyageur dans le pays de Gérara; il commença d’abord par faire tout ce qui dépendait de lui, ef bientôt il reçut de Dieu des secours qui le rendirent si puissant, que le roi du pays et tous les habitants de la contrée rivalisaient d’ardeur pour servir l’homme juste. Or, dit le texte, Abraham dit, parlant de Sara sa femme, qu’elle était sa sceur. Il eut peur en effet de dire que c’était sa femme, de peur que les gens de la ville ne le tuassent à cause d’elle. (Ibid. 2.) Voyez la violence des. sentiments qui attaquent l’âme de cet homme juste, la frayeur qu’il éprouve. Et quoique la première appréhension, celle de perdre sa femme, soit une émotion très-forte, cependant la crainte de la mort chasse cette première crainte. Car, pour se soustraire à l’horreur de la mort, il a supporté de voir, de ses propres yeux, la compagne de sa vie tomber dans les mains du roi. Combien cette situation est difficile à supporter, c’est ce que savent ceux qui ont des femmes. D’où vient qu’un sage disait: La jalousie et la fureur du mari ne pardonneront point au jour de la vengeance; pour aucun prix il ne renoncera à sa haine. (Prou. VI, 34, 35.) Eh bien! cette douleur, insupportable pour tous les hommes, voyez comme ce juste l’a supportée, parce qu’il avait horreur de la mort. C’est évidemment ce qui arrive dans les indispositions du corps; quand deux maladies l’attaquent à la fois, les progrès de l’une font disparaître (308) l’autre; la plus forte s’empare de tout notre être, à tel point que, distraits par la plus grave, souvent nous ne sentons pas celle qui est moins dangereuse. De même, ce juste aussi, à l’aspect de la mort qui l’assiégeait, a trouvé tout le reste supportable.

Mais maintenant, gardez-vous, mes bien-aimés, en entendant ces paroles, d’accuser l’homme juste de pusillanimité, parce qu’il a craint la mort. Admirez plutôt la bonté du Créateur de tous les êtres envers nous. Cet objet si terrible pour ces hommes justes et pour ces saints, le Christ l’a rendu si misérable, que cette mort tant redoutée des anciens hommes, de ces hommes illustres par leurs vertus, pleins de confiance en Dieu, cette mort fait rire aujourd’hui de jeunes gens et de tendres vierges. La mort, en effet, n’est qu’un sommeil, qu’un voyage, qu’un passage, de la corruption à ce qui vaut bien mieux. La mort du Seigneur nous a apporté en présent l’immortalité; en descendant aux enfers, il l’a énervée, il a réduit cette force à néant, et ce qui était autrefois terrible, épouvantable, il l’a rendu méprisable à ce point qu’on voit des personnes tressaillir de joie, s’empresser de courir pour hâter ce voyage. Voilà pourquoi le bienheureux Paul nous crie: Etre dégagé de ces liens, être avec Jésus-Christ, c’est de beaucoup le meilleur. (Philip. I, 23.) Mais ces opinions sur la mort ont suivi l’avènement du Christ; il a fallu que les portes infernales, que les portes d’airain fussent brisées, que le soleil de justice brillât partout sur la terre. Dans ces anciens temps, la face de la mort était terrible; elle remplissait d’effroi l’âme des justes. Voilà pourquoi ils se résignaient à tous les autres maux, même à ceux qui paraissaient insupportables. De là vient que ce juste, redoutant les habitants de Gérara, et séjournant parmi eux, fit passer sa femme pour sa sueur. Et de même que, lorsque Dieu lui permit de descendre en Égypte, il employa ce moyen, pour faire connaître à ces hommes pervers et endurcis la vertu du juste; de même encore, ici, le Seigneur montre sa propre longanimité, pour que la patience de l’homme juste éclate en toutes choses, et que la bienveillance de Dieu pour lui se manifeste à tous. Abimélech, roi de Gérara, envoya donc des hommes pour enlever Sara. Réfléchissez ici, je vous en prie, sur l’orage de pensées qu’essuya l’homme juste, en voyant qu’on emmenait son épouse et qu’il ne pouvait rien pour la défendre. Il supportait tout en silence, parce qu’il savait bien que Dieu, loin de l’oublier, se bâterait de le secourir. Admirons aussi l’amour de Sara, qui voulut arracher l’homme juste à la mort; elle pouvait elle-même, en découvrant tout, échapper à un outrage certain. Mais elle supporta tout avec courage, afin de sauver son mari. Et alors fut accomplie cette parole: Ils seront deux dans une seule chair (Gen. II, 24), c’est-à-dire qu’on eût pu croire qu’ils n’étaient qu’une seule chair, tant ils avaient un mutuel souci l’un de l’autre. Leur concorde était si grande qu’on eût pu croire qu’ils n’étaient qu’un corps et qu’une âme. Écoutez, ô hommes, écoutez, 8 femmes; celles-ci pour montrer à leurs maris un pareil amour, pour ne rien préférer à leur salut; ceux-là, pour témoigner à leurs épouses la même affection; pour tout faire comme s’ils n’étaient qu’une âme et qu’un corps.

3. Voilà en effet ce qui constitue la sincérité de l’union conjugale, la perfection de la concorde, la perfection de la charité qui les enchaîne l’un à l’autre. De même que le corps ne se tourne pas contre lui-même, ni l’âme contre elle-même; ainsi l’époux et l’épouse ne doivent pas se tourner l’un contre l’autre; il faut qu’ils soient unis. C’est alors seulement que l’abondance de tous les biens peut affluer sur eux. Où règne la concorde, là se rencontrent tous les biens: la paix, l’amour, la joie spirituelle; ni guerre, ni combat, ni haine, ni querelle; tous ces fléaux sont écartés; cette racine de tous les biens, j’appelle ainsi la concorde, a tout fait disparaître. Abimélech, roi de Gérara, envoya donc des hommes qui enlevèrent Sara; mais Dieu, pendant la nuit, apparut en songe à Abimélech, et lui dit: Vous serez puni de mort, à cause de la femme que vous avez enlevée, parce qu’elle a un mari. (Ibid. II, 3.) Voyez la clémence de Dieu il comme il vit que le juste, par crainte de la mort, supportait courageusement que Sara fût enlevée, et que le roi la regardait comme la soeur de l’homme juste, il déclara enfin sa providence, glorifia le juste, préserva Sara d’un outrage, et le roi d’un péché. Et Dieu, dit le texte, pendant la nuit, apparut en songe à Abimélech. C’est justement, dit le texte, pendant le sommeil, que Dieu voulant-le soustraire à l’iniquité, éclaira sa conscience, lui révéla ce qui était secret et provoqua sa crainte, en le menaçant de la mort. En effet, dit le texte: (309) Vous serez puni de mort, à cause de la femme que vous avez enlevée, parce qu’elle a un mari. Or, Abimélech ne l’avait point touchée. (Ibid. 4.) Toutes ces choses arrivèrent afin que la promesse de Dieu au patriarche eût son accomplissement. En effet, peu de temps auparavant, il lui avait promis qu’Isaac viendrait au monde, et le temps était proche. Pour que rien ne gênât l’accomplissement de la divine promesse, il frappa Abimélech d’une si grande terreur,. que ce roi n’osa point toucher Sara. Voilà pourquoi la diviné Écriture a ajouté: Abimélech ne l’avait point touchée. Lui-même s’en défend et dit: Seigneur, punirez-vous de mort l’ignorance d’un peuple innocent? Savais-je, dit-il, que c’était son épouse? Ai-je voulu outrager un étranger? Quand j’ai enlevé cette femme, ai-je cru lui enlever son épouse? J’ai pensé la recevoir comme sa sueur, j’ai cru leur faire honneur, à elle et à lui. Punirez-vous donc de mort l’ignorance d’un peuple innocent? J’ai fait l’action d’un homme juste; me punirez-vous de mort? Il explique ensuite sa pensée plus clairement: Ne m’a-t-il pas dit lui-même qu’elle était sa soeur, et elle-même aussi, ne m’a-t-elle pas dit qu’il était son frère? Voyez, dans la conduite des époux, le consentement parfait: Quelle parfaite concorde! Lui-même, dit-il, me l’a dit; elle-même a confirmé ses paroles. J’ai fait cela dans la simplicité de mon tueur et sans souiller la pureté de mes mains (Ibid. 5), dit-il. Je n’ai pas cru faire une mauvaise action, mais une action légitime, permise, irrépréhensible. Que répond à cela le Dieu de bonté? Dieu lui dit, pendant son sommeil. (Ibid. 6.) Voyez la condescendance du Dieu de toutes les créatures; voyez comme tout révèle sa bonté: Je sais que vous l’avez fait avec un coeur simple. Je sais, dit-il, qu’eux-mêmes vous ont inventé, pour vous, une histoire, et vous ont trompé par leurs paroles. Je n’ai pas voulu que cette tromperie vous induisît à pécher, c’est pour cela que je vous ai préservé, afin que vous ne, péchiez point contre moi. Quel ménagement dans ces paroles! Quelle clémence dans le Seigneur! Le péché, dit-il, aurait rejailli contre moi.

S’il arrive parmi les hommes qu’on fasse injure à un serviteur en grande estime auprès de son maître, le maître prend l’injure pour lui, et dit: C’est moi que vous avez outragé en outrageant mon serviteur. Le traitement qu’on lui fait, on me le fait à moi. La bonté de Dieu tient ici le même langage: Je vous ai préservé, dit-il, afin que vous ne péchiez point contre moi. Ce sont mes serviteurs, dit-il, et si recommandables à mes yeux, que ce qu’on leur fait, on me le fait à moi-même, soit en bien, soit en mal. Voilà pourquoi je ne vous ai pas permis de la toucher. Je m’intéresse à eux tout à fait, et, comme je savais que c’était par ignorance que vous alliez leur faire un outrage, je vous ai préservé afin que vous ne péchiez pas contre moi. Ne regardez pas simplement cet homme comme un homme vulgaire; apprenez qu’il est de ceux à qui je porte le plus grand intérêt, et qui me sont particulièrement chers. Rendez donc présentement cette femme à son mari, parce que c’est un prophète, et il priera pour vous et vous vivrez. (Ibid. 6.) Voyez comme il proclame la vertu de l’homme juste; il l’appelle prophète, il fait presque en sorte que le roi se montre son suppliant. En effet, il priera pour vous et vous vivrez. En effet, dit-il, ayant peur d’être tué par vous, il a bâti cette comédie; il a pour ainsi dire, coopéré à l’outrage préparé à Sara; mais sachez bien que ses prières vous procureront la vie. Ensuite, de peur qu’Abimélech, embrasé par la concupiscence, vaincu par la beauté de Sara, ne méprise ses commandements, il lui envoie la terreur, il le menace d’un grand châtiment. Si vous ne voulez point la rendre, dit-il, sachez que vous serez frappé de mort, vous et tout ce qui est à vous. Ce n’est pas vous seulement qui expierez votre désobéissance; mais la mort, à cause de vous, perdra tout ce qui est à vous. Si Dieu choisit le temps de la nuit pour lui adresser toutes ces paroles, c’est afin que l’avertissement reçu pendant l’heure du repos, soit plus efficace; c’est pour que la crainte le décide à,obéir au commandement. Et en effet, dit le texte, Abimélech se leva aussitôt, appela tous ses serviteurs, et leur dit tout ce qu’il avait entendu.

4. Voyez comme le roi devient le héraut de la vertu de l’homme juste, et le fait connaître à tous. En effet, dit le texte, ayant appelé tous ses serviteurs, il leur raconta tout ce que Dieu lui avait révélé, afin d’apprendre à tous, et la bienveillance de Dieu envers l’homme juste, et tout l’intérêt que Dieu lui portait à cause de ses moeurs et de sa vertu. Or ils furent tous saisis d’une grande crainte. Comprenez-vous maintenant que ce n’était pas sans raison, sans un dessein de (310) Dieu, que ce juste passait tant de fois d’un lieu dans un autre? S’il était resté sous sa première tente, comment tous les habitants de Gérara auraient-ils pu connaître l’insigne crédit dont jouissait le juste auprès de Dieu? Or ils furent tous saisis d’une grande crainte. Ils étaient pénétrés d’une frayeur qui les rendait fort inquiets de l’événement. Le texte continue: Abimélech manda Abraham. (Ibid. 9.) Considérez la gloire dont le juste jouit ensuite auprès du roi, lui qui, peu d’instants auparavant, était méprisé de tous comme un vagabond, un étranger. Donc, tout le monde est rassemblé, et aussitôt on mande le patriarche, qui ne savait rien et qui apprend ensuite, du roi lui-même, ce que Dieu avait fait pour lui. En effet, Le roi lui dit: Pourquoi nous avez-vous traités de la sorte? quel mal vous avions-nous fait, pour avoir voulu nous engager, moi et mon royaume, dans un si grand péché? Vous avez fait faire à notre égard ce que vous n’auriez point dû; que vouliez-vous en agissant ainsi? (Ibid. 10.) Pourquoi, dit-il, avez-vous voulu me faire tomber dans un si grand péché? dans quelle pensée avez-vous fait, cela? voyez comme ces paroles indiquent les menaces que Dieu lui a faites. Car Dieu lui avait dit: Si vous ne voulez point la rendre, sachez que vous serez frappé de mort, vous et tout ce qui est à vous. Ce sont ces paroles mêmes qu’Abimélech interprète en disant Quel mal vous avions-nous fait, pour avoir voulu nous engager, moi et mon royaume, dans un si grand péché? Est-ce que j’aurais été le seul puni? tout mon royaume aurait été perdu avec moi, par suite de la tromperie que vous avez faite. Que vouliez-vous en agissant ainsi? Considérez ici, mes bien-aimés, la prudente de l’homme juste; comment l’excuse qu’il présente, lui sert à les amener à la connaissance de Dieu. C’est que j’ai dit en moi-même, dit-il, il n’y a peut-être point de crainte de Dieu en ce pays-ci, et ils me tueront pour avoir ma femme. (Ibid. 11.) Comme s’il disait: J’ai été fort inquiet; j’ai craint que, toujours possédé par l’erreur, vous n’eussiez aucun souci de la justice. Voilà pourquoi j’ai imaginé cette feinte; c’était pour vous épargner un crime; de peur que, si vous compreniez qu’elle était mon épouse, saisi d’amour pour elle, vous ne cherchiez à me tuer. Voyez comme ce peu de paroles lui sert à les reprendre, et en même temps, à leur enseigner que celui qui a la pensée de Dieu ne doit commettre aucune injustice, mais redouter l’œil qui ne dort pas, éviter les châtiments dont Dieu menace quiconque ne prend pas le plus grand souci de lâ justice. Le patriarche voulant ensuite se défendre: Ne pensez pas, dit-il, que même en parlant ainsi j’aie menti: En effet, c’est ma soeur du même père que moi, mais non de la même mère; et elle m’a été donnée pour épouse. (Ibid. 12.) Comme elle a, dit-il, le même père que moi, je l’ai appelée ma soeur; donc ne me condamnez pas. Sans doute, c’est la crainte de la mort qui m’a réduit à dire ce que j’ai dit; j’ai eu peur que vous ne me fissiez mourir, à cause d’elle, et que vous ne fassiez d’elle votre. possession; toutefois je n’ai pas menti, même en ce que je vous ai dit. — Voyez quel soin prend le juste pour se disculper ici du mensonge. Et tenez, dit-il, je veux tout vous dire, écoutez le dessein que nous avons concerté entre nous Depuis que Dieu m’a fait sortir de la maison de mon père. (Ibid. 13.) Considérez, je vous en conjure, ici, l’industrieuse sagesse de l’homme juste; en suivant le fil de son discours, il leur apprend qu’il est, depuis le commencement, particulièrement attaché à Dieu; que c’est Dieu qui l’a appelé hors de sa patrie, qui l’a amené dans ce lieu; il veut que le roi sache qu’Abraham est du nombre de ceux qui ont en Dieu la plus grande confiance. Depuis que Dieu, dit-il, m’a fait sortir dé la maison de mon père, je lui ai dit: Vous me ferez cette grâce, dans tous les pays où nous irons, de dire que je suis votre frère. En effet, comme sil avait dit plus haut: J’ai dit en moi-même, iln’y a peut-être point de crainte de Dieu en ce pays, on aurait pu croire qu’il les réprimandait trop sévèrement; il veut donc adoucir cette peuple, et alors il dit: Ne croyez pas que je ne me sois ainsi conduit qu’avec vous. En effet, il s’empresse d’ajouter: Depuis que Dieu m’a fait sortir de la maison de mon père, je lui ai dit: Vous me ferez cette grâce dans tous les pays où nous irons; dans tous les pays, dit-il, de la terre, pour tous les peuples qui l’habitent, je lui ai fait cette recommandation. Et, en même temps il leur apprend que, dans cette feinte même, il n’y a pas de mensonge; c’est la crainte de la mort qui nous y a portés. Le juste, par ces paroles, apaisa leur colère, révéla sa vertu, et leur donna une connaissance suffisante de la vraie religion. Donc le roi, respectant la grande douceur de l’homme (311) juste, fait de magnifiques présents au patriarche. En effet, dit le texte, il reçut d’Abimélech mille pièces d’argent, et des brebis, et des veaux., et des serviteurs et des servantes, et il lui rendit Sara son épouse. (Ibid. 14.) Avez-vous bien compris, mes bien-aimés, la toute-puissance et la variété de l’industrie de Dieu? l’homme qui était en danger de mort, et qui faisait tout pour échapper à la mort, non-seulement y a échappé, mais il s’est trouvé en grande faveur, et, tout à coup a été glorifié.

5. Telle est la conduite de Dieu: non-seulement il sauve de tous les malheurs ceux qui résistent avec courage dans les moments d’épreuve, mais il sait tirer de l’adversité une félicité si grande, que l’on oublie tout dans l’abondance des biens dont on est comblé. Voyez encore les égards que le roi a pour cet homme juste. Non-seulement il l’honore en lui faisant de si magnifiques présents; mais, de plus, il lui accorde le pouvoir de fixer son séjour dans la contrée. Vous voyez devant vous toute cette terre, dit-il, demeurez où il vous plaira. (Ibid. 15.) En effet, comme il sait que ses vertus, que ses prières lui donnent la vie à lui-même, il ne le traite plus comme un voyageur, comme un vagabond, comme un homme que personne ne tonnait; il lui rend ses devoirs, comme à un bienfaiteur, comme à un protecteur. Il dit ensuite à Sara: J’ai donné mille pièces d’argent à votre frère. (Ibid. 16.) Voyez comme les paroles du juste ont profité, comme il ajoute foi à ce que le juste lui a enseigné; voici que lui-même appelle Abraham le frère de Sara. Ces pièces d’argent que j’ai données, dit-il, à votre frère, seront pour l’honneur de votre visage, et dites partout la vérité. Qu’est-ce que cela veut dire: pour l’honneur de voire visage, et dites partout la vérité? En considération de ce que j’ai entrepris par ignorance, en vous faisant venir dans ma maison, vous qui êtes l’épouse d’un juste, parce que je.vous ai fait outrage, uniquement. en considération de cet outrage, j’ai donné mille pièces d’argent; afin de réparer ce que j’ai fait contre vous. Mais dites partout la vérité. Que signifie: dites partout la vérité? Que tous, dit-il, apprennent de votre bouche que je n’ai pas fait une action injuste; que vous êtes sortie chaste de ma maison. Faites savoir, dit-il, à votre mari, que je suis pur du péché; qu’il apprenne de votre bouche que je ne vous ai rien fait. Pourquoi ces paroles? C’est afin que le ajuste, renseigné par Sara et parfaitement convaincu, offre pour lui ses prières au Seigneur. En effet, après ces paroles: Dites partout la vérité, c’est-à-dire faites savoir à votre mari ce qui a été fait, l’Écriture ajoute aussitôt: Abraham pria Dieu ensuite, et Dieu guérit Abimélech, sa femme et ses servantes, et elles enfantèrent. Car Dieu avait frappé de stérilité toute la maison d’Abimélech, à cause de Sara, femme d’Abraham. Voyez comment le Seigneur, voulant, par tous les moyens, glorifier le juste, accorde au patriarche le salut du roi et de toutes les personnes qui étaient dans sa maison. (Ibid. 17, 18.) Abraham, dit le texte, pria Dieu ensuite, et Dieu guérit Abimélech, sa femme et ses servantes, et elles enfantèrent; car Dieu avait frappé de stérilité toute la maison d’Abimélech, à cause de Sara, femme d’Abraham. Le roi était pur de tout péché; mais Dieu l’avait frappé afin d’accorder sa guérison aux prières du juste, et d’ajouter ainsi à sa gloire. Car le Seigneur ordonne toujours et dispose les choses de manière, que ceux qui le servent soient comme des flambeaux resplendissants, et que leurs vertus soient partout célébrées. Et voyez, je vous en conjure, mon bien-aimé, après que Dieu a délivré le juste de tous ces ennuis, comme il le comble encore une fois de tous les biens, comme il accomplit sa promesse. Voici maintenant l’accomplissement de ce que Dieu lui avait autrefois annoncé. Or, le Seigneur, dit le texte, visita Sara, ainsi qu’il l’avait promis, et fit à Sara selon qu’il avait dit; et elle conçut, et dans sa vieillesse enfanta un fils à Abraham, dans le temps que Dieu lui avait prédit. (Gen. XXI, 1, 2.) Que signifie: lui avait prédit et, ainsi qu’il l’avait promis? Cela veut dire, conformément à la promesse faite, quand il reçut l’hospitalité, avec les anges, auprès du chêne de Mambré. L’ancienne parole: En ce temps-là je reviendrai, et Sara aura un fils (Gen. XVIII, 14), se trouve accomplie maintenant. Ces bienheureux voyaient le démenti donné à la nature; et ce n’était pas le moyen ordinaire, mais la grâce divine qui opérait. Abraham donna le nom d’Isaac à son fils, qui lui était né de Sara. (Gen. XXI, 3.) Ce n’est pas sans raison que le texte ajoute: qui lui était né de Sara. Le texte ne se borne pas à dire Abraham donna le nom à son fils; mais il ajoute. qui lui était né de Sara, de cette femme stérile et avancée en âge. Et il le circoncit, dit le texte, le huitième jour, selon le (312) commandement du Seigneur. En effet, Dieu avait donné le commandement de circoncire, au bout de huit jours, ceux qui naîtraient dans la suite.

Avançons; exerçons-nous à comprendre la puissance ineffable de Dieu. L’impossible pour les hommes est possible pour lui. Voilà pourquoi la divine Écriture nous apprend ici encore le temps. Après qu’elle nous a fait connaître l’enfantement, elle ajoute, pour notre instruction, ces paroles: Abraham avait cent ans quand lui naquit son fils Isaac, et Sara dit alors: Le Seigneur m’a donné un ris; quiconque l’apprendra se réjouira avec moi. Que signifie cette expression: Le Seigneur m’a donné un ris? Cet enfantement est pour moi un sujet de joie. Et qu’y a-t-il d’étonnant que je me réjouisse? Tous ceux qui l’apprendront viendront me féliciter, non pas de ce que j’ai enfanté, mais de ce que j’ai enfanté ainsi. Un enfantement si admirable, si rare, transportera tous les hommes d’admiration et redoublera leur joie, quand on saura que moi, qui n’étais qu’un cadavre quant à la génération, je suis tout à coup devenue mère, que les flancs desséchés ont produit un enfant, que la femme avancée en âge peut l’allaiter; que je verrai jaillir de mon sein des fontaines de lait, moi qui n’avais plus l’espoir d’enfanter. Et elle dit: Qui annoncera à Abraham que Sara nourrit de son lait un enfant? C’est que les sources de lait ont été accordées pour faire qu’on ajoute foi à l’enfantement, pour écarter l’idée d’un enfant supposé. Ces sources de lait disaient à tous que l’événement, qui dépassait l’attente des hommes, s’était accompli: Qui annoncera que Sara nourrit de son lait un enfant; que j’ai enfanté un fils dans ma vieillesse? Que moi, vieille, j’aie pu enfanter; que je puisse, à l’âge où je suis, nourrir un fils? Cependant, dit le texte, l’enfant grandit, et on le sevra, et Abraham fil un grand festin au jour qu’il fut sevré. (Ibid. 7, 8.)

6. Avez-vous bien compris l’ineffable industrie de Dieu; le complet témoignage qu’il donne de la patience du juste, lorsque, au moment même où et ce juste et tous ceux qui le voyaient, ne considérant que les forces de la nature humaine, n’osaient rien espérer, la pro. messe reçoit son parfait accomplissement? Eh bien donc! nous aussi, mes bien-aimés, montrons la même patience que cet homme juste; pas de relâchement; animons-nous d’une bonne espérance, par la pensée que ni la difficulté des choses, ni quelque obstacle humain que ce soit, ne peut nous priver des biens que la grâce du Seigneur daigne nous départir dans sa munificence. Chaque jour il exerce sa libéralité; tout lui cède, tout lui obéit: le difficile devient facile, l’impossible possible, pour peu que nous conservions la foi robuste en lui, Si nous ne considérons que la grandeur de son pouvoir, nous serons supérieurs à tout pouvoir humain. Celui qui a promis les biens à venir, les biens ineffables à ceux qui vivent dans la vertu, à combien plus forte raison nous accordera-t-il ce qu’il nous faut ici-bas, surtout si, n’ayant de désir que pour les biens invisibles, nous dédaignons les biens présents? Voulons-nous en jouir en abondance, sachons les mépriser. Donc, puisque nous sommes instruits de ces choses, désirons les biens durables, les biens qui ne changent pas, qui ne connaissent pas de fin, de telle sorte que nous traversions sans tristesse la vie présente, et que nous puissions conquérir le bonheur à venir et jouir de tous les biens qui nous sont promis, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Sara demande à Abraham de renvoyer Agar et son fils. — 2. Agar est renvoyée. Obéissance d’Abraham. Providence de Dieu. — 3. Rien ne peut vaincre celui qui est muni du secours de Dieu. — 4. Portrait de l’envie. Exhortation à éviter ce défaut.

1. Eh bien! aujourd’hui encore, mes bien-aimés, reprenons la suite de l’entretien d’hier.. Nous voulons vous servir ce banquet spirituel, pour mieux comprendre,. aujourd’hui encore, comme hier, l’ineffable bonté de Dieu, l’intérêt qu’il nous porte, la condescendance qu’il a pour nous, et la parfaite obéissance et la sagesse du patriarche. Avez-vous vu comme la naissance d’Isaac a réjoui Sara? Elle dit, en effet, selon le texte: Dieu m’a donné un.ris, quiconque l’apprendra s’en réjouira avec moi. Tous ceux qui l’apprendront, dit-elle, partageront ma joie; car c’est un grand don qui m’a été accordé par Dieu, et qui surpasse l’infirmité humaine. Car, dit-elle, qui ne sera pas frappé d’étonnement, à voir que moi je nourris de mon lait un enfant, dans mon extrême vieillesse, moi qui jusqu’à ce jour n’ai pas eu d’enfant? Et, dans l’admiration, dans l’étonnement dont elle est saisie, elle ajoute: Qui annoncera à Abraham que Sara nourrit un enfant de son lait; que j’ai enfanté un fils dans ma vieillesse? C’est parce que le fait est surnaturel qu’elle ajoute: Qui annoncera, comme si elle disait, Qui croira cela? qui se mettra cela dans l’esprit? quelle pensée pourra comprendre? quel raisonnement expliquera ce fait? Le rocher du désert, duquel jaillissent des fontaines sous la verge de Moïse (Exode, XVII), est moins admirable que ces flancs desséchés, d’où naît un enfant; que ces fontaines de lait qui jaillissent. Car, ce qui rend l’enfantement manifeste, ce qui commande la foi, non-seulement de tous les spectateurs qui ont vu Sara, mais de tous ceux qui, depuis, ont entendu parler du miracle, c’est qu’elle-même nourrit son enfant; c’est qu’elle veut le nourrir de son lait, et elle dit: Qui annoncera à Abraham que Sara nourrit un enfant de son lait? Ce fait étrange, admirable, ce présent, dit-elle, à moi accordé, en dehors de toute attente, que j’ai enfanté un tels dans ma vieillesse. Qu’est-ce à dire, Que j’ai enfanté un fils dans ma vieillesse? C’est qu’indépendamment de la stérilité, il suffisait de la vieillesse pour écarter tout espoir d’enfantement. Eh bien! tous ces obstacles, le Seigneur les a fait disparaître, et il m’a accordé un enfant que j’ai enfanté, et des fontaines de lait. Mais voyons la suite: Sara, dit le texte, vit le fils d’Agar, l’Égyptienne, qui était né d’Abraham, jouant avec Isaac son fils, et elle dit à Abraham: Chassez cette servante, avec son fils, car le fils de cette servante ne sera point héritier avec mon fils Isaac. Ce discours parut dur à Abraham, à cause de son fils. (Ibid. IX, 10, 11.) Voyez ici, je vous en conjure, mon bien-aimé, Sara, une seconde fois, ne supportant pas la familiarité d’Ismaël, ne pouvant pas se faire à ce que le fils de sa servante vive dans la compagnie d’Isaac. De (314) même qu’une première fois, jalouse d’humilier l’orgueil d’Agar, emportée parla colère, elle l’a forcée à prendre la fuite; de même, ici encore, elle réprime tout de suite la familiarité d’Ismaël, elle ne supporte pas que le fils dont Dieu lui a fait un présent, vive en compagnie du fils de la servante égyptienne; elle dit à Abraham: Chassez cette servante avec son fils, car le fils de cette servante ne sera point héritier avec mon fils. C’est qu’elle se voyait elle-même tout à fait dans le déclin de l’âge. Le patriarche était arrivé à l’extrême vieillesse (tous les deux, dit le texte, étaient pleins de jours); craignant que, s’il venait à mourir tout à coup, Ismaël, né aussi du patriarche, ne voulût s’introduire dans l’héritage, le partager également avec Isaac, elle dit: Chassez cette servante avec son fils. Qu’elle apprenne, dit-elle, dès ce moment, que le fils de la servante n’aura rien de commun avec mon fils Isaac. Il n’est pas juste que le fils de la servante vive avec mon fils, le fils de la maîtresse. Sara, d’ailleurs, n’a pas agi sans motif; c’est avec raison, et à bon droit, qu’elle a tenu cette conduite, qu’elle a parlé ainsi, et c’est avec tant de raison que Dieu approuva ses paroles. Quant au patriarche, plein de tendresse et d’affection pour Ismaël, il entendait avec chagrin les paroles de Sara. En effet, dit le texte: Ce discours parut dur à Abraham à cause de son fils. Il s’inquiétait peu d’Agar, mais il aimait son fils qui d’ailleurs était déjà grand. Mais considérez, je vous conjure ici, l’admirable clémence de Dieu. Comme il vit que ce qu’éprouvait Sara était conforme à la nature humaine, qu’elle ne pouvait souffrir l’égalité d’honneur entre les fils d’Abraham, et qu’en cela elle avait raison; qu’Abraham, de son côté, se résignait, avec peine au renvoi d’Ismaël et de la servante (quoiqu’il ne luttât pas contre Sara, parce qu’il avait une grande douceur de caractère, cependant ce renvoi lui paraissait dur, c’est-à-dire pénible; c’était pour lui le sujet d’une douleur difficile à supporter); Dieu enfin, n’écoutant que sa clémence ordinaire, et resserrant, entre lés époux, les liens de la concorde, dit à Abraham: Que ce que Sara vous a dit touchant votre fils et votre servante ne vous paraisse point trop rude; faites tout ce qu’elle vous dira. (Ibid. 12.) C’est-à-dire ne vous affligez pas de ce qu’elle vous a dit, mais faites tout ce qu’elle vous dira.

2. Toutes les paroles, dit Dieu, que Sara vous fait entendre maintenant, au sujet d’Ismaël et d’Agar, acceptez-les et faites ce qu’elle vous dira. N’attristez pas, dit Dieu, celle qui, pendant si longtemps, vous a témoigné tant d’amour; celle qui, non-seulement une fois, mais deux fois, pour vous arracher à la mort, s’est exposée elle-même, et a été la, cause de cette gloire que vous possédez; c’est à elle que vous devez d’abord tant de trésors que vous avez rapportés à votre retour d’Égypte; c’est encore à elle que vous devez d’avoir été traité avec tant d’honneur par Abimélech. Donc, ne songez pas à résister à ses paroles, car ce qu’elle veut s’accomplira. Isaac son fils, sera appelé votre sang, et il sera. vôtre héritier. Je ne laisserai pas néanmoins de rendre le fils de votre servante chef d’un grand peuple, parce qu’il est sorti de vous. (Ibid. 13.) Faites donc ce que vous dit Sara; conformez-vous à ses paroles. Réfléchissez ici, je vous en conjure, quelle concorde, quelle paix bienheureuse s’établit aussitôt sous leur tente, la bonté divine resserrant ainsi le lien qui les unissait. Abraham se leva donc, dit le texte, dès le point du jour, prit des pains et un vase plein d’eau, le mit sur l’épaule d’Agar, lui donna son fils, et la renvoya. (Ibid. 14.) Voyez, ici encore, la rare vertu de l’homme juste, et comme il montre, en toutes choses, la piété de son âme, car ces paroles de Sara: Chassez cette servante et son fils, lui paraissaient dures, parce qu’il avait de la tendresse pour Ismaël; mais, aussitôt que le Seigneur lui eut donné le commandement, il fit ce qui lui était commandé, oubliant même un amour naturel. On croit l’entendre dire: Dès que le Seigneur commande, que toutes les affections se taisent, parce que c’est le maître de la nature qui commande. Donc quand la servante, dit le texte, eut reçu les pains et le vase d’eau, elle sortit avec son enfant. Remarquez attentivement, je vous en prie, voyez encore comment la bienveillance que Dieu avait pour l’homme juste, s’étend sur cette femme; jugée digne, elle aussi, de la sollicitude d’en-haut. Donc quand elle fut partie, elle errait à travers la solitude, et son eau étant épuisée, ne trouvant aucune consolation: Elle laissa son fils couché sous un arbre. (Ibid. 15.) Ses entrailles étaient déchirées, elle souffrait dans l’excès de son amour pour son enfant. Elle s’assit, dit le texte, à distance de lui, de la portée d’un arc, en disant: Je ne verrai point mourir mon (315) enfant, et elle était assise vis-à-vis de l’enfant; et l’enfant se mit à pleurer. (Ibid. 16.) Mais maintenant le Dieu de miséricorde et de bonté, plus tendre pour nous qu’un père, qu’une mère: Enten dit la voix de l’enfant, du lieu où il était. (Ibid. 17.) Il eut pitié de l’enfant, il eut compassion du malheur d’Agar, il lui permit de faire seulement l’épreuve de la solitude, et aussitôt il lui accorda son secours. Et un ange de Dieu, du haut du ciel, appela Agar et lui dit: Que faites-vous, Agar? Ne craignez point, car Dieu a entendu la voix de l’enfant du lieu où il est. Levez-vous, prenez l’enfant, et tenez l’enfant, parce que je le rendrai chef d’un grand peuple. (Ibid. 17, 18.) O miséricorde du Seigneur! Quoiqu’elle ne fût qu’une servante, il ne l’a pas méprisée; mais, parce qu’il avait fait une promesse au patriarche, et parce qu’Ismaël était sorti de lui, il a montré, à cette mère aussi, sa grande sollicitude. Il lui dit Agar, que faites-vous-là? Ne craignez point, car Dieu a entendu la voix de l’enfant. Levez-vous, prenez l’enfant, et tenez-le par la main, parce que je le rendrai chef d’un grand peuple. Cessez de vous affliger, dit-il, de ce qu’on vous â chassée; l’intérêt que je porte à l’enfant est si grand, qu’il sera, lui aussi, le chef d’un grand peuple. Et, en même temps, dit le texte: Dieu lui ouvrit les yeux. (Ibid. 19.) Ce n’est pas qu’elle fût aveugle auparavant, mais c’est qu’il ne lui servait de rien d’ouvrir, les yeux, avant la visitation d’en-haut. Voilà pourquoi, voulant manifester la providence du Seigneur, le texte dit: Dieu lui ouvrit les yeux, c’est-à-dire, éclaira son ignorance, réveilla sa pensée, lui montra là direction à prendre, lui fit voir un lieu où se trouvaient des sources d’eau vive. Et, dit le texte, ayant aperçu un puits plein d’eau vive, elle y alla, y remplit son vase, et en donna à boire à l’enfant. Dans les endroits sans chemin frayé, il lui montra le chemin; à cette âme inquiète, qui n’avait plus d’espoir de salut, Dieu montra sa généreuse clémence: il la consolait, et il prenait soin de l’enfant. Ainsi, toutes les fois que c’est la volonté de Dieu, fussions-nous dans la solitude, réduits aux plus cruelles afflictions, sans aucune espérance de salut, nous n’avons pas besoin d’autre aide; le divin secours nous fournit tout. Si nous avons conquis l’affection du Seigneur, rien ne prévaudra contre nous; nous serons supérieurs à tout. Et Dieu était avec l’enfant, dit le texte, et l’enfant grandit, et demeura dans la solitude. (Ibid. 20.) Ainsi, quand nous avons pour nous la bienveillance du Seigneur, fussions-nous dans un désert, nous vivons dans une sécurité bien plus grande que les habitants des cités; c’est que la plus grande des sûretés, le mur inexpugnable; c’est le secours de Dieu. Et voulez-vous la preuve, que l’habitant des solitudes est plus en sûreté, est plus puissant que ceux qui vivent au milieu des cités, forts de l’appui qu’ils attendent d’un grand nombre d’hommes? Voyons, d’une part, David, passant d’un lieu dans un autre, errant, vagabond, mais fort parce qu’il s’appuie sur le bras d’en-haut; Saül, au contraire, au milieu des cités, à la tête d’une armée si nombreuse, avec tant ale satellites et de gardes autour de lui, tremblait, redoutait chaque jour les piéges de ses ennemis. (I Rois, XVII.) Et celui qui était seul, sans personne à ses côtés, n’avait pas besoin de l’appui que prêtent les hommes; et cet autre, avec son diadème, avec sa pourpre, avait besoin du secours du vagabond; il fallait, au roi, le bras du berger; au front portant diadème, l’aide de l’homme obscur.

3. Mais, si vous voulez, reprenons d’un peu plus haut la suite de cette histoire. Voyons-là tout entière, afin d’apprendre qu’il n’y a rien de plus fort que l’homme qui s’est fait un rempart de la grâce d’en-haut; rien de plus faible que celui qui en est privé, fût-il entouré d’armées sans nombre. Eh bien! donc, ce David encore tout jeune, que son âge retenait dans la maison de son père, le moment étant arrivé de révéler son courage,- fut envoyé par son père auprès de ses frères; il obéit, et alla les trouver. Arrivé auprès d’eux pour les visiter, il vit la guerre qui se faisait contre l’étranger Goliath; tout le peuple frappé de terreur avec Saül, le roi lui-même dans le plus grand danger. Il voulut alors, comme simple spectateur, voir, et il s’en alla voir, étrange et incroyable spectacle, un seul homme tenant tête à tant de milliers d’hommes. Pour ses frères, ils ne supportèrent pas les élans de son courage, ils conçurent de l’envie: N’es-tu pas venu pour un autre motif que pour voir la guerre? (I Rois, XVII, 28.) Il paraît que tu n’es pas venu pour nous voir? Attention, ici, remarquez sa sagesse et sa douceur. Aucune parole irréfléchie, nulle amertume dans la réponse qu’il leur fait; pour apaiser leur colère et calmer leur envie, il leur dit: Est-ce qu’il n’est pas permis de parler? (Ibid. 29.) M’avez-vous vu, leur dit-il, prendre les armes? Est-ce que (316) vous m’avez vu me mettre dans les rangs avec les autres? J’ai seulement voulu voir, m’informer d’où vient à cet homme son audace excessive. Quel est donc cet étranger, qui insulte l’armée du Dieu vivant? (Ibid. 26). Bientôt, quand il entend ses blasphèmes, quand il voit son arrogance, l’effroi de ceux qui étaient avec Saül, il dit: Que donnera-t-on à l’homme qui lui aura coupé la tête? Ces paroles montraient une grande force d’âme et remplissaient tout le monde d’admiration. Quand Saül les eut entendues, il fit mander le jeune homme, qui ne savait rien, que garder ses troupeaux; en voyant sa jeunesse, il en fit peu de cas. Mais ensuite il apprit de lui comment il s’y prenait avec les ours qui s’élançaient sur ses troupeaux. En effet, ce berger admirable avait été contraint de faire ce récit, non pas pour s’attirer une vaine gloire; il y était forcé pour relever le courage du roi, pour que le roi ne s’arrêtât pas à l’extérieur méprisable de celui qu’il voyait, mais prît en considération la foi vivant dans le secret du coeur, et le secours d’en-haut qui avait rendu ce jeune homme sans armes, ce berger, plus fort que des hommes armés, que des soldats. Donc, le roi, voyant sa confiance, voulut le revêtir de ses armes; mais le jeune homme, couvert de ces, armes, n’avait pas la force de les porter. Ceci se passait pour montrer à tous que c’était la vertu de Dieu, qui opérait par ses mains, et qu’on ne devait pas attribuer aux armes ce qui allait arriver. En effet, comme le jeune homme était alourdi par ces armes qui gênaient la liberté de ses mouvements, il les déposa, prit sa besace de berger, des pierres, et marcha contre cette masse de chair qui ressemblait à une tour. Mais maintenant, voyez encore l’étranger qui ne regarde que sa jeunesse et qui la dédaigne, voyez-le mépriser ce juste, et pour ainsi dire se décider à ne combattre cet enfant chétif qu’avec des paroles. Quand il vit que son adversaire n’avait qu’une besace de berger, pour l’attaquer, lui, qu’il n’apportait que des pierres, il lui adressa à peu près ces paroles: Te crois-tu donc encore auprès de tes moutons, à la poursuite de quelques chiens? tu viens contre moi comme si tu faisais la chasse à un chien. Est-ce là ton équipement pour commencer le combat contre moi? L’expérience ne sera pas longue, qui t’apprendra que tu ne fais pas la guerre au premier venu. En faisant entendre ce grand fracas de paroles, il s’agitait, se donnait du mouvement, manoeuvrait toute sa panoplie et dirigeait ses armes en-avant. C’était, pour celui-ci, la confiance dans ses armes, qui l’animait au combat; David avait la foi en Dieu, et sa force était dans le secours d’en-haut. Et d’abord, rabattant l’orgueil de l’étranger, il lui dit: tu viens à moi couvert de toutes pièces, la lance à la main, et tu penses me vaincre, par la force qui est en toi. Je viens, moi, au nom du Seigneur Dieu. À ces mots, il prend dans sa besace de berger, une pierre seulement; à vrai dire, comme s’il s’agissait de chasser un chien tombant sur le troupeau. Avec sa fronde, il la lance, frappe à l’instant au front l’étranger, le jette par terre, et vite tirant son glaive, lui coupe la tête, la porte au roi, et la guerre est finie. Et grâce à ce berger, le roi fut sauf, et toute l’armée du roi respira. Et vous auriez vu alors une merveille incroyable. L’homme couvert de ses armes, renversé par celui qui est sans armes; le guerrier expérimenté, jeté par terre, par celui qui ne sait rien que garder ses moutons. D’on vient ce prodige et pourquoi? C’est que l’un marchait au combat ayant Dieu pour auxiliaire; l’autre était dépourvu de ce secours, c’est pourquoi il est tombé sous les coups de son ennemi. Mais, voyez ici combien l’en. vie est insensée! quand le roi vit ce juste, escorté de tant de gloire, quand il vit qu’on trépignait d’allégresse, quand il entendit ces cris: Saül en a vaincu mille, David en a vaincu dix mille (I Rois, XVIII, 7), il ne put supporter ces paroles (bien que à faire un juste calcul elles fussent plus à son avantage qu’à l’avantage de David); vaincu par l’envie, il récompense par un crime celui qui est son bienfaiteur. Celui qu’il devait regarder comme son bienfaiteur, son sauveur, il cherchait à le tuer. O folie! ô délire! ô étrange engourdissement d’esprit! Celui qui lui avait sauvé la vie, qui avait affranchi toute son armée de la fureur de l’étranger, de Goliath, il le regardait comme un ennemi, il oubliait le bienfait, il était vaincu par l’envie qui plongeait sa pensée dans les ténèbres, qui l’enivrait pour ainsi dire à ce point qu’il regardait son bienfaiteur comme on regarde un ennemi.

4. Voilà ce que cette passion a de funeste, elle perd d’abord celui qui l’engendre en soi. Comme le ver que produit le bois, et qui d’abord s’attaque au bois lui-même, ainsi l’envie ronge d’abord l’âme où elle prend naissance. (317) Quant à celui qui l’inspire, elle lui fait tout le contraire du mal qu’elle veut lui causer. Ne considérez donc pas ce que sont d’abord les personnes à qui l’on porte envie, mais voyez comme elles finissent, et remarquez que la malice des envieux est un sujet de gloire pour ceux que poursuit leur jalouse colère. Ceux qu’attaque l’envie ont Dieu pour auxiliaire, ils jouissent de sa grâce; l’envieux, dépouillé de la grâce, est toujours facilement vaincu; ravagé par ses propres passions, avant de l’être par les ennemis du dehors, il se consume; de secrètes morsures le dévorent; il se plonge dans la malignité où, pour ainsi dire, il s’engloutit. Instruits de ces vérités, je vous en conjure, fuyons cette maladie funeste, et, de toutes nos forces, chassons-la de notre âme; car, de toutes les passions, c’est la plus destructrice, c’est la perte de notre salut. L’envie, c’est l’invention propre du démon. Voilà pourquoi un sage disait: C’est l’envie du démon qui a fait entrer la mort dans le monde. (Sap. II, 24.) Qu’est-ce à dire: C’est l’envie du démon qui a fait entrer la mort dans le monde? Ce monstre vit d’abord l’homme immortel; par sa malice il le porta à la désobéissance, et cette désobéissance a été, pour le démon, un moyen d’assujettir l’homme à la mort. L’envie a donc opéré la déception; la déception la désobéissance, la désobéissance la mort; de là ces paroles L’envie du démon a fait entrer la mort dans le monde. Voyez-vous tout ce que cette passion a de funeste? L’être immortel, elle l’a rangé sous le joug de la mort. Toutefois, si l’ennemi de notre salut, n’écoutant que l’envie qui le tourmente, a fait, du premier homme, de l’être immortel, un condamné à mort, la miséricorde du Seigneur, le soin que le Seigneur prend de nous, l’a porté à mourir lui-même, pour nous faire une seconde fois le magnifique présent de l’immortalité. D’où il suit qu’après avoir tant perdu, nous avons retrouvé plus encore; le diable nous a chassés du paradis, Dieu nous a conduits au ciel; le diable nous a fait condamner à mort, Dieu nous a gratifiés de l’immortalité; le diable nous a privés des délices du paradis, Dieu nous a ménagé le royaume du ciel. Comprenez-vous l’industrie du Seigneur? Comprenez-vous ce qu’il a fait de cet artifice de l’envie du démon, conspirant contre notre salut? Dieu l’a retourné contre la: tête du démon. Non-seulement il nous accorde des biens plus précieux, mais il le renverse lui-même sous nos pieds. Vous voyez que je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds les serpents et les scorpions. (Luc, X, 19.) Donc, méditons désormais toutes ces pensées, chassons l’envie de nos âmes, appliquons-nous à, conquérir l’affection de Dieu. Voilà nos armes, armes solides, armes invincibles, notre vraie richesse, notre force, notre incomparable puissance. C’est par là qu’Ismaël, que cet enfant, que cet abandonné, dans la solitude, privé de tout, manquant de tout, soudain a grandi et est devenu chef d’un grand peuple. C’est que, dit l’Écriture: Dieu était avec l’enfant (Gen. XXI, 20); pensée qui nous a inspiré tout ce discours. Méprisons donc, je vous en prie; les choses présentes; ne désirons que les biens à venir; préférons à toutes choses la grâce de Dieu, et, par une vie excellente, préparons-nous, réservons-nous la pleine confiance, de manière à passer sans tristesse importune la vie présente, de manière à conquérir les biens de la vie future, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, l’empire, l’honneur, maintenant et toujours, et dans tes siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Bravo à http://www.abbaye-saint-benoit.ch/bibliotheque.htm pour l’édition numérique originale des oeuvres complètes de Saint Jean Chrysostome - vous pouvez féliciter le père Domini que qui a accompli ce travail admirable par un email à portier@abbaye-saint-benoit.ch pour commander leur cd-rom envoyez 11 Euros à l’ordre de Monastère saint Benoit de Port-Valais Chap elle Notre-Dame du Vorbourg CH-2800 Delémont (JU)

Homélies sur la Genèse (4)

Homélies tome 5 (reprise 3)

QUARANTE-SEPTIÈME HOMÉLIE. « Après cela Dieu tenta Abraham. » (Gen. XXII, 1.) *

QUARANTE-HUITIÈME HOMÉLIE. Les fils de Chet répondirent à Abraham, et lui dirent. « Vous êtes parmi nous un roi qui nous vient de Dieu; enterrez dans nos plus beaux sépulcres, la personne qui vous est morte. » (Gen. XXIX, 5, 6.) *

QUARANTE-NEUVIÈME HOMÉLIE. « Voici qu’elle fut la postérité d’Isaac, fils d’Abraham. » (Gen. XXV, 19.) *

CINQUANTIÈME HOMÉLIE. « Rébecca conçut et les deux enfants s’entrechoquaient dans son sein. » (Gen XXV, 21, 22.) *

CINQUANTE-UNIÈME HOMÉLIE. « Cependant il arriva une famine en ce pays-là, comme il en était arrivé au temps d’Abraham. » (Gen. XXVI, 1) *

CINQUANTE-DEUXIÈME HOMÉLIE. « Isaac sema ensuite en ce pays-là, et il recueillit, l’année même, le centuple. » (Gen. XXVI, 12) *

CINQUANTE-TROISIÈME HOMÉLIE. Or, Esaü, ayant quarante ans, épouse Judith, fille de Béel; du pays de Chet, et *

Basemath, fille d’Elom, du pays d’Eva, et elles querellaient Isaac et Rébecca. (Gen. XXVI, 34, 35.) *

CINQUANTE-QUATRIÈME HOMÉLIE. « Rébecca appela son plus jeune fils et lui dit. » (Gen. XXVII, 42.) *

CINQUANTE-CINQUIÈME HOMÉLIE. Et Laban dit à Jacob: « Parce que vous êtes mon frère, ce n’est pas une raison pour que vous serviez gratuitement. Dites-moi quelle rétribution vous désirez. » (Gen. XXIX, 15.)

CINQUANTE-SIXIÈME HOMÉLIE. Et Jacob dit à Laban; « Donnez-moi ma femme, car les jours sont accomplis où je dois être admis auprès d’elle. » (Gen. XXIX, 21.) *

CINQUANTE-SEPTIÈME HOMÉLIE. « Or, il arriva que, lorsque Auchel eut enfanté Joseph, Jacob dit à Laban: Laissez-moi aller, afin que je retourne dans mon pays et ma patrie. » (Gen. XXX, 25.)

CINQUANTE-HUITIÈME HOMÉLIE « Et Jacob levant les yeux, vit le camp de Dieu; et les anges de Dieu se présentèrent à sa rencontre; Jacob les ayant vus dit: C’est là le camp de Dieu; et il appela cet endroit le camp. » (Gén. XXXII, 1-2) *

CINQUANTE-NEUVIÈME HOMÉLIE. « Et Jacob vint à Salem ville des Sichimites, et il acheta de Hemor, père de Sichem, une portion de terrain, au prix de cent agneaux; et il y dressa un autel, et il invoqua le Dieu d`Israël. » (Gen. XXXIII, 18-20)

SOIXANTIÈME HOMÉLIE. « Et il y établit un autel, et il donna à ce lieu le nom de Béthèl; car c’est là que Dieu lui était apparu, lorsqu’il fuyait de devant son frère Esaü. » (Gen, XXXV, 7.) *

SOIXANTE-UNIÈME HOMÉLIE. « Voici quelle était la famille de Jacob; Joseph étant âgé de dix-sept ans, paissait les troupeaux avec ses frères. » (Gen. XXXVII, 2.) *

SOIXANTE-DEUXIÈME HOMÉLIE. « Et Juda vit la fille d’un Chanané en qui s’appelait Sava; et il la prit et vint vers elle; et elle conçut et enfanta un fils que l’on nomma Er. » (Gen. XXXVIII, 2-3.) *

SOIXANTE-TROISIÈME HOMÉLIE. « Et le gouverneur de la prison ne savait rien de ce qui se passait, grâce à Joseph. » (Gen. XXXIX, 23.) *

SOIXANTE-QUATRIÈME HOMÉLIE. « Mais Joseph s’éloigna de la présence de Pharaon, et parcourut toute la terre d’Égypte: et la terre donna des gerbes dans les sept années de fertilité: et il recueillit autant de blé qu’il y a de sable dans la mer. » *

SOIXANTE-CINQUIÈME HOMÉLIE. Et ils revinrent d’Égypte, et ils arrivèrent dans le pays de Chanaan auprès de Jacob, leur père, et ils lui firent leur rapport, disant: Ton fils Joseph est en vie, et il commande à toute la terre d’Égypte. Et Jacob demeura stupéfait, car il ne les croyait pas. (Gen, XLV, 25 26.) *

SOIXANTE-SIXIÈME HOMÉLIE. Le temps de la mort d’Israël approchait, il appela son fils Joseph et lui dit; Si j’ai trouvé grâce devant toi, place ta main sous ma cuisse, jure-moi que tu me feras une. faveur et que tu me tiendras parole: ne m’enterre point dans la terre d’Égypte. Je veux reposer à côté de nos pères; tu me transporteras hors de l’Égypte, et tu m’enseveliras dans leur tombeau. — Joseph répondit: J’accomplirai tes volontés. — Jure-le moi, dit Israël. Et il le jura. Et Israël s’inclina profondément devant, le bâton de commandement que portait Joseph. (Gen, XLVII, 29-31.) *

SOIXANTE-SEPTIÈME HOMÉLIE. « Israël dit à Joseph: Voici que je meurs, et Dieu vous fera retourner de cette contrée au pays de vos pères. Je te donne de plus qu’à tes frères Sichem, que j’ai prise avec mon glaive et mon arc. » (Gen. XLVIII, 21-22) *

1-4. Courage d’Abraham et obéissance d’Isaac. Le sacrifice d’Abraham figure du sacrifice de la croix. Exhortation.

1. Un gain considérable se montre pour nous dans la lecture d’aujourd’hui, trésor ineffable, caché dans ces paroles si courtes. Tel est le caractère des oracles divins: de grandes richesses s’y découvrent, non dans la multitude des paroles, mais dans la brièveté même des expressions. Eh bien donc, étudions le texte d’aujourd’hui, appliquons toute notre attention à la lecture de ce jour. C’est ainsi que nous comprendrons, de mieux en mieux, et la parfaite vertu du patriarche, et ce qu’il y a d’excellent dans la clémence de Dieu. Après cela Dieu tenta Abraham. Que signifient ces paroles: Après cela, Dieu tenta Abraham? Remarquez, je vous en prie, comme dès maintenant, la divine Écriture se propose de nous découvrir la vertu du juste; elle va nous raconter comment Abraham fut tenté par Dieu. Mais d’abord, elle veut que nous sachions à quel moment le patriarche reçut cet ordre qui lui commandait de sacrifier Isaac; elle veut que vous compreniez la parfaite obéissance du patriarche, en quelle circonstance de temps ce patriarche montra que rien n’est préférable aux ordres de Dieu. Que signifient donc ces paroles: Après cela? C’est que, après la naissance d’Isaac, Sara voyant Ismaël avec Isaac, comme nous vous l’avons dit hier, ne put supporter ce spectacle, et elle disait à Abraham: Chassez cette servante avec son fils, car le fils de cette servante ne sera point héritier avec mon fils. (Gen. XXI, 10.) Et comme cette parole paraissait dure au patriarche, Dieu voulant le consoler, lui dit: Écoutez Sara, votre femme, et faites ce qu’elle vous a dit. Vous ne devez pas trouver dur ce qui vous a été dit touchant votre fils et votre servante: C’est d’Isaac que sortira la race qui doit porter votre nom. (Ibid. 12,) de le ferai le chef d’un grand peuple, parce qu’il est votre race. Et toutes les promesses, à lui faites par Dieu, se réduisaient à la prédiction que les enfants d’Isaac se multiplieraient de manière à former un grand peuple. Le juste vivait donc dans cette heureuse espérance; après tant d’épreuves si pénibles, après tant de douleurs, ayant reçu sa récompense, jouissant enfin d’une sécurité parfaite, voyant l’héritier qui devait lui succéder, il vivait tranquille, heureux, consolé. Mais celui qui connaît les secrets des coeurs, voulut nous découvrir la vertu de ce juste, la perfection de son amour pour Dieu. Et voilà pourquoi, après tant de promesses, après la dernière promesse, toute récente, dont le souvenir était si présent à l’esprit d’Abraham; au moment où Isaac était déjà grand, à la fleur de l’âge; au moment où croissait l’amour que lui portait son père; après cette promesse, après avoir dit: C’est d’Isaac que sortira la race qui doit porter votre nom, et il sera votre successeur: Après cela, Dieu tenta Abraham, Qu’est-ce à dire, tenta? Ce n’est pas parce que Dieu ne connaissait pas Abraham, qu’il (319) le tenta; il ne voulut pas l’éprouver; mais Dieu voulait, et que les hommes du temps d’Abraham, et que tous ceux qui se succéderaient, depuis ce temps jusqu’à nos jours, apprissent, par l’exemple du patriarche, à montrer le même amour, la même obéissance aux préceptes du Seigneur. Et, dit le texte, il lui dit: Abraham, Abraham, Abraham lui répondit: Me voici. Que veulent dire ces deux, Abraham, Abraham? Grande preuve de la bienveillance du Seigneur pour le patriarche. Il lui montrait d’ailleurs, par la manière de l’appeler, qu’il avait à lui communiquer un ordre important. Donc, pour le rendre plus attentif, il l’appelle deux fois, et il lui dit: Abraham, Abraham. Et Abraham lui dit: Me voici. Et Dieu lui dit: Prenez Isaac votre fils chéri, que-vous chérissez, Isaac, et allez sur la hauteur et offrez-le en holocauste sur une des montagnes que je vous montrerai. (Ibid. 2.) Il était lourd à porter le poids d’un tel ordre; voilà qui surpasse la force humaine: Prenez votre fils chéri, que vous chérissez, Isaac. Voyez comme ces paroles allument, activent le feu du bûcher, la fournaise de l’amour, que le juste éprouvait pour son Isaac: Prenez votre fils chéri, que vous chérissez, Isaac. Chacun de ces mots, tout seul, suffisait pour déchirer l’âme du juste. Dieu ne dit pas simplement, Isaac, mais il ajoute votre fils; que, contre toute attente, vous avez engendré; que vous avez pu avoir dans votre vieillesse; chéri: votre enfant aimé, que vous chérissez si tendrement, Isaac que vous attendez, comme votre héritier; dont je vous ai promis que sortirait votre race, qui se multiplierait tant, qu’elle égalerait en nombre la multitude des étoiles, et les grains de sable, le long du rivage de la mer. Eh bien, c’est lui-même: Prenez-le, et allez sur la hauteur, et offrez-le en holocauste sur une des montagnes que je vous montrerai. On s’étonne comment le juste a pu supporter d’entendre ces paroles: Eh bien, c’est lui-même, dit Dieu, votre fils tant désiré; offrez-le en sacrifice sur une des montagnes. Que fait alors le juste?son esprit n’est pas troublé; sa pensée n’est pas confondue; il n’hésite pas un seul instant devant un commandement qui devait le frapper de stupeur; il ne fait pas de réflexion, de raisonnement: Qu’est-ce que cela veut dire? Celui qui, contre toute attente, m’accorde généreusement une postérité; qui, n’écoutant que sa propre bonté, a vivifié ce qui était mort, la stérilité de Sara; maintenant que l’enfant a été nourri de son lait, a grandi, est dans la fleur de l’âge, voilà qu’il me commande de le tuer, de l’offrir en sacrifice lorsqu’il y a peu de moments encore, il me disait: C’est de lui que sortira la race qui doit porter votre nom; il me donne maintenant des ordres contraires. Et comment s’accompliront ces promesses? Comment se peut-il qu’en coupant la-racine, on voie se propager les rameaux; qu’en abattant l’arbre, on en tire des fruits; qu’en desséchant la source, on fasse jaillir des fleuves? Selon la raison humaine, de telles choses sont impossibles; mais tout est possible à la volonté de Dieu.

2. L’homme juste d’ailleurs ne fit aucune de ces réflexions. Comme un sage serviteur, supprimant tout raisonnement humain, il ne prit soin que d’une chose, d’accomplir, de réaliser le commandement. Et comme devenu étranger à la nature humaine, persuadé que les préceptes divins doivent prévaloir sur toute affection, sur tout amour, il se hâtait d’accomplir les ordres de Dieu. Abraham, dit le texte, se leva donc avant le jour, prépara son ânesse, prit avec lui deux jeunes serviteurs, et Isaac son fils, et ayant coupé le bois qui devait servir à l’holocauste, il s’en alla vers l’endroit où Dieu lui avait dit de se rendre. Il y fut le troisième jour. (Ibid. 3.) Voyez la clémence du Seigneur; comme ce long espace à franchir, lui sert à éprouver la vertu de l’homme juste. Méditez, considérez, dans cette longue durée de trois jours, ce que dut supporter l’homme juste, pensant en lui-même, qu’il lui était ordonné de tuer, de ses propres mains, ce fils tant aimé; de ne révéler cet ordre à personne; et soyez stupéfiés d’admiration devant tant de piété et de sagesse. Comme il connaissait toute l’étendue de ce commandement, il ne le communiqua à personne, ni aux serviteurs, ni à Isaac lui-même; il était seul, soutenant en lui-même ce combat, solide comme le diamant, et il demeurait invincible, inébranlable dans ses pensées, sans succomber aux prétextes sans nombre, plein d’amour, plein de zèle, pour obéir au seul signe de Dieu. Quand il fut arrivé à l’endroit: Levant les yeux, dit le texte, Abraham vit le lieu de loin, et il dit à ses serviteurs: attendez ici avec l’ânesse. (Ibid. 4, 5.) voyez encore ici la parfaite sagesse de l’homme juste; il veut se cacher, même (320) devant ses serviteurs, montrant toujours que c’est avec ardeur, avec empressement, avec un zèle jaloux, qu’il veut accomplir ce qui est agréable à Dieu. Il savait bien ce qu’avait d’étrange, d’inouï, l’action qu’il devait accomplir lui-même; que jamais personne avant lui n’avait rien fait de pareil. Il cache l’action à ses serviteurs: Il les laisse donc avec l’ânesse: Attendez ici, nous ne ferons qu’aller jusque-là, mon fils et moi, et après avoir adoré, nous reviendrons vers vous. (Ibid. 5.) Il parlait ainsi, dans l’ignorance de ce qui allait arriver, mais il est certain qu’il fit une prophétie, sans le savoir peut-être. Il parlait à ses esclaves, peut-être pour les tromper, pour les faire rester là; mais plus tard, le patriarche se retrouva là avec l’enfant. Or, Abraham prit le bois de l’holocauste et le mit sur Isaac, son fils; il prit en ses mains le feu et le couteau, et ils marchèrent eux deux ensemble. (Ibid. 6.) O force d’âme! ô solidité d’esprit! Et il mit, dit le texte, sur Isaac le bois du sacrifice; et lui, il prit le glaive et le feu, et ils allèrent eux deux ensemble. De quels yeux regardait-il l’enfant portant le bois sur lequel il allait tout. à l’heure l’immoler? Comment sa main a-t-elle pu porter le feu et le glaive? Sa main portait le feu visible, mais le feu intérieur embrasait son âme, dévorait son coeur, lui persuadait que son amour pour Dieu triompherait, et lui inspirait cette pensée, que celui qui déjà, d’une manière supérieure à la nature humaine, l’avait fait père, pourrait encore opérer présentement des choses qui surpassent la raison humaine. Considérez donc désormais, je vous en conjure, plus que ce feu sensible, l’incendie intérieur qui peu à peu devenait de plus en plus ardent, et enflammait l’âme du juste. Or, Isaac dit à Abraham son père: Mon père. (Ibid. 7.) Ce mot seul, c’était assez pour déchirer les entrailles de l’homme juste. Abraham lui répondit: Que voulez-vous, mon fils? Tu appelles père celui qui tout à l’heure n’aura pas de fils; et moi j’appelle mon fils, celui qui tout à l’heure va être mis sur l’autel, que je vais égorger de mes propres mains. Ensuite l’enfant dit: Voici que vous portez le feu et moi le bois, où est la victime à immoler? Où est la brebis pour l’holocauste? Considérez ici, je vous en prie, la torture de l’homme juste; comment a-t-il supporté d’entendre ces paroles? Comment a-t-il eu la force de répondre à son enfant? Comment n’a-t-il pas été confondu? Comment a-t-il pu cacher, ne pas révéler tout de suite, à son enfant, ce qui allait arriver? Au contraire, avec une pensée forte, une âme virile: Le Seigneur fournira la victime pour l’holocauste, mon fils. (Ibid. 8.) Voyez-le, ici encore, à son insu, prophétiser ce qui doit arriver. Sa réponse semblait faite pour tromper Isaac. C’était toutefois présentement, ce qu’il fallait pour le satisfaire; mais quelle vive et poignante douleur ne souffrit-il pas, ce père qui cherchait les paroles dans sa pensée, qui considérait la beauté de son enfant, la beauté extérieure, la grâce intérieure aussi, la beauté de son âme, son obéissance, digne objet d’amour, tout cela dans cette fleur de jeunesse! Et ils vinrent tous les deux ensemble à l’endroit dont Dieu lui avait parlé. (Ibid. 9.) Ils vinrent, dit le texte, au haut de la montagne que le Seigneur lui avait indiquée. Et là, Abraham dressa un autel. Me voilà encore frappé d’une admiration qui me stupéfie, à voir le courage du juste; comment il a eu la force de construire l’autel, comment il a eu assez d’énergie, comment il n’a pas défailli dans ce terrible combat. Au contraire, il a construit l’autel, et sur l’autel, il a mis le bois. Il lia ensuite Isaac, son fils, le mit sur l’autel, et Abraham étendit la main, et prit le couteau pour immoler son fils. (Ibid. 10.)

Ne passons point ici à la légère, mes bien. aimés, attention à la parole. Considérons, méditons; comment son âme ne s’est-elle pas envolée de son corps; comment, de ses propres mains a-t-il pu lier et sur le bois placer son enfant chéri, si digne d’amour, son fils unique? Et Abraham, dit le texte, étendit la main, et prit le couteau pour immoler son fils. O piété! ô courage! ô persistance de l’amour! ô raison victorieuse de la nature humaine! Il prit, dit le texte, le couteau, pour immoler son fils. Qui doit le plus ici exciter notre admiration, nous frapper de stupeur? Le courage du patriarche, ou l’obéissance de l’enfant? Il ne lutte pas pour échapper, il ne se plaint pas, il se laisse faire, il obéit à son père, c’est un agneau paisible qu’on met sur l’autel, et l’enfant attend, doucement résigné, la main de son père. Mais une fois que cette âme, tout entière à Dieu, a montré sans aucune défaillance la consommation de toutes les vertus, la bonté du Seigneur se révèle et prouve qu’il n’a pas voulu la mort de l’enfant; qu’il a voulu bien plutôt manifester la vertu de l’homme juste. Au juste la couronne, pour le zèle de sa (321) volonté; le sacrifice est consommé dans là pensée du patriarche. Dieu l’agrée, et lui déclare maintenant son affection toute particulière. Et l’ange du Seigneur, dit le texte, lui cria du haut du ciel: Abraham, Abraham! (Ibid. 11.) Gomme il voyait le juste tout prêt, sur le point d’achever le sacrifice, décidé à accomplir l’ordre du Seigneur, du haut du ciel, il lui crie

Abraham, Abraham, et il fait bien de l’appeler deux fois, pour prévenir la rapidité de l’homme juste. Et la voix qui se fait entendre, retient la main du juste qui déjà égorge l’enfant. Et Abraham répondit: Me voici. Et l’ange dit: Ne mettez point la main sur l’enfant, et ne„lui faites rien. Je. connais maintenant que vous. craignez Dieu, puisque pour m’obéir, vous n’avez point épargné votre fils unique. (Ibid. 12.) Ne mettez point la main, dit le texte, sur l’enfant. Je n’ai pas donné le commandement pour que l’ordre s’accomplisse; je ne veux pas que ton fils soit tué de tes mains, mais je veux rendre ton, obéissance manifeste devant tous les hommes; donc ne lui fais rien. Il me suffit de ta volonté, et, pour cette bonne volonté, je te couronne, et je proclame ta gloire. Car, maintenant, je sais bien que tu crains le Seigneur. Voyez, ici, comme le discours s’accommode à notre infirmité. Quoi donc! est-il vrai de dire que Dieu, jusqu’à ce moment, ignorait la vertu de l’homme juste, que ce n’est qu’à partir de ce moment qu’il commence à la connaître, lui, le Seigneur de toutes les créatures? Non; le texte ne veut pas dire que ce soit dès cet instant seulement que Dieu connaît la vertu d’Abraham; mais que veut dire le texte? C’est maintenant, dit-il, que tu as manifesté à tous, que tu crains Dieu, sincèrement, du fond du coeur. Je n’avais pas besoin, moi, de mieux connaître mon serviteur; mais l’action que tu viens de faire, sera, et pour les hommes d’aujourd’hui, et pour les générations à venir, un enseignement. Car, dès ce moment, tu as fait connaître à tous, que tu crains le Seigneur, et que tu te hâtes d’accomplir ses commandements. Puisque tu n’as pas épargné ton fils chéri; à cause de moi, ce fils qui t’est si cher, que tu aimes d’un amour si ardent, tu ne l’as pas épargné; à cause de moi, à cause de mon, commandement; tu as préféré mon ordre à ton fils. Et bien, maintenant je te rends ton fils, car c’est pour te récompenser, que je t’ai promis que ta race s’étendrait à travers les siècles. Reçois donc la couronne de ton obéissance, et va-t’en, car c’est à la volonté que j’accorde la couronne; c’est à l’âme que je décerne les riches récompenses. Il faut réaliser ce que tu as dit; et à tes serviteurs et à Isaac; tu leur as fait cette promesse: Après avoir adoré, nous reviendrons. Voici que tu vas l’accomplir;.lorsque, l’enfant t’a demandé: Où est la brebis pour l’holocauste? Le Seigneur fournira la victime pour l’holocauste, as-tu répondu. Eh bien! tourne, dit-il, tes regards derrière toi, vois la victime que tu as prédite, que tu sacrifieras à la place de l’enfant. Abraham levant les yeux, aperçut derrière lui un bélier qui s’était embarrassé avec ses cornes dans un buisson, et l’ayant pris, il l’offrit en sacrifice, au lieu d’Isaac, son fils. (Ibid. 13.) J’ai vu ta piété, dit-il, eh bien! ce que tu as dit à l’enfant, je te l’ai ménagé. Et l’ayant pris, dit le texte, il l’offrit en sacrifice au lieu d’Isaac, son fils. Avez-vous compris la clémence de Dieu? Le sacrifice a été consommé, le patriarche a manifesté sa piété; il a rapporté la couronne conquise par sa bonne volonté; en ramenant Isaac, il est revenu mille fois couronné.

Maintenant, toute cette histoire était la figure de la croix. Voilà pourquoi le Christ disait aux Juifs: Abraham, votre père, a désiré avec ardeur de voir mon jour, il l’a vu et a été rempli de joie. (Jean, VIII, 56.) Comment l’a-t-il vu, lui qui vivait tant d’années auparavant? Il en a vu la figure, il en a,vu l’ombre; car, de même qu’ici le bélier a été offert à la place d’Isaac, de même l’Agneau spirituel a été offert à la place du monde. Il fallait, en effet, une figure pour dépeindre par avance la vérité. Voyez, en effet, je vous en conjure, mes bien-aimés, comment toute l’histoire du Christ est ici figurée par avance. Fils unique d’un côté, fils unique de l’autre; fils chéri, d’un côté, propre fils; fils chéri, de l’autre côté, propre fils également; car celui-ci est mon Fils bien-aimé, dans lequel j’ai mis toute mon affection. (Matth. III, 17.) L’un a été offert par son père en sacrifice; et l’autre, son père l’a livré; c’est ce que nous crie la voix de Paul: Lui qui n’a pas épargné son propre Fils, mais qui l’a livré à la mort pour nous tous, ne nous donnera-t-il point aussi toutes choses avec lui? (Rom. VIII, 32.) Jusqu’ici, nous n’avons qu’une figure; mais ensuite, c’est la vérité, laquelle se montre (322) bien supérieure à la figure; car l’Agneau spirituel a été offert pour le monde entier; il a purifié la terre entière; il a délivré les hommes de l’erreur, et les a ramenés à la vérité; il a changé la terre, pour en faire le ciel. Ce n’est pas qu’il ait changé la nature des éléments, mais c’est qu’if a apporté les vertus célestes aux hommes qui vivent sur la terre. Par cet, agneau, le culte des démons a été anéanti; par cet agneau, il est arrivé que les hommes n’adorent plus des pierres et des morceaux de bois; que les êtres doués de raison ne s’inclinent plus devant des objets insensibles; que toute erreur a été bannie, que la lumière de la vérité a éclairé le monde.

4. Comprenez-vous l’excellence de la vérité? Comprenez-vous ce qui est l’ombre d’une part, d’autre part, la vérité? Et Abraham, dit le texte, appelai ce lieu d’un nom qui signifie le Seigneur voit. C’est pourquoi on dit encore aujourd’hui: Le Seigneur a été vu sur la montagne. (Ibid. 14.) Voyez la piété de l’homme juste; comme toujours il donne aux lieux des noms pris des événements gui s’y sont accomplis. Il veut rappeler la visite que Dieu lui a faite, la graver, pour ainsi dire, sur une colonne d’airain; dans le nom qu’il donne au lieu. De là, il appela ce lieu d’un nom qui signifie le Seigneur voit. Sans doute,.c’était pour le juste une assez belle récompense, que de ramener Isaac vivant, que d’avoir mérité la gloire insigne de s’entendre dire: Je connais maintenant que vous craignez Dieu. Mais celui qui est jaloux de nous surpasser par ses dons, qui triomphe toujours par ses bienfaits, comble le riche de la variété de ses récompenses, et il lui dit encore: L’ange du Seigneur appela Abraham pour la seconde fois, du haut du ciel, et lui dit: Je jure par moi-même, dit le Seigneur, que puisque nous avez fait cette action, et que, pour m’obéir, vous n’avez point,épargné votre fils unique, je vous bénirai, vous bénissant moi-même; je, multiplierai, la multipliant moi-même, votre race, comme les étoiles du ciel et comme le sable qui est sur le rivage de la, mer: Votre postérité possédera les villes de ses ennemis, et toutes les nations de la terre seront bénies dans Celui qui sortira de vous, parce que vous avez obéi à ma voix. (Ibid. 15, 16, 17,18.) Atten du, dit-il, que vous avez accompli mon commandement, que vous m’avez, par tous les moyens, manifesté votre obéissance, écoutez: Je jure, par moi-même, dit le Seigneur. Voyez la cou. descendance que Dieu nous montre dans son langage: Je jure, dit-il, par moi-même, afin de vous donner une parfaite confiance, que mes paroles seront réalisées. Les hommes, quand ils ajoutent des serments aux promesses, rendent la promesse plus digne de foi, pour ceux à qui elle s’adresse. Voilà pourquoi le Seigneur prononce ces paroles, en se conformant aux habitudes humaines: Je jure par moi-même que, puisque vous avez fait cette action, et que, pour m’obéir, vous n’avez point épargné votre fils chéri. Considérez, je vous en conjure, la clémence du Seigneur. Vous n’avez point épargné, pour m’obéir, votre fils chéri. Et cependant il le ramène vivant. Ne considérez pas le fait, mon bien-aimé, mais la volonté, mais l’intention qui faisait accomplir sans raisonner, sans hésiter l’ordre reçu. En ce qui concerne la volonté, le patriarche avait ensanglanté sa main; il avait enfoncé le glaive dans la gorge de l’enfant; il avait offert; consommé le sacrifice. Le Seigneur regarde le sacrifice comme consommé, et il loue le juste; et il dit: Pour m’obéir, vous n’avez point épargné votre fils chéri. Vous, de votre côté, vous ne l’avez pas épargné, par obéissance; mais moi, de mon côté, je l’épargne, à cause de votre obéissance. Et, pour vous récompenser de cette obéissance: Je vous bénirai, et, multipliant moi-même, je vous multiplierai. Voyez: la bénédiction est à son comble; c’est-à-dire je multiplierai votre race. Celui que votre volonté a tué, propagera votre race, qui se multipliera, au point d’égaler les étoiles du ciel et le sable: Et toutes les nations de la terre seront bénies dans votre race, parce que vous avez obéi à ma voix. Tous ces dons, dit le Seigneur, seront la récompense de votre obéissance parfaite.

Ainsi, voilà qui nous attire des biens sans nombre; l’obéissance à Dieu, la docilité à ses ordres, la simplicité qui s’abstient, comme ce patriarche, d’examen curieux; qui ne se de. mande pas pourquoi tel ordre a été donné. Il faut donc, pour mériter ces biens, obéir comme font les serviteurs sages, sans demander de comptes au Seigneur. Fortifiés par ces enseignements, nous pourrons, nous aussi, montrer l’obéissance de ce juste et obtenir les mêmes couronnes. L’obéissance, comment? en accomplissant, par nos actions, les ordres de Dieu. Car, ce ne sont point, dit l’Apôtre, ceux qui écoutent la loi, qui seront (323) justifiés, mais ceux qui la pratiquent. (Rom. II,13.) En effet, quelle utilité d’entendre chaque jour la. loi, et d’en négliger les oeuvres? C’est pourquoi, je vous en prie, hâtons-nous de pratiquer les bonnes oeuvres; impossible autrement d’obtenir le salut; pratiquons-les, afin d’expier nos péchés, afin de mériter la clémence du Seigneur, parla grâce, parla miséricorde, par les mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, et à l’Esprit saint et vivifiant, la gloire, maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1-5. Les richesses ne doivent pas servir à se procurer des superfluités. — 6. Histoire de Rébecca poursuivie jusqu’à la fin. Exhortation à imiter Isaac et Rébecca, et à éviter, dans la célébration des mariages, les usages païens qui duraient encore en ce temps-là.

1. Vous avez vu hier, mes bien-aimés, le courage du patriarche; vous avez vu cette âme plus solide que le diamant; vous avez vu comment il n’a rien refusé de ce qui dépendait de lui, comment il s’est fait, par son ardent amour pour Dieu, le sacrificateur de son fils; d’intention. il a ensanglanté sa main, et il a offert le sacrifice; mais, par l’ineffable miséricorde de Dieu, il a ramené son fils sain et sauf et plein de vie; il a mérité, par l’excellence de sa volonté, d’être un sujet de louanges; il a ceint son front d’une couronne éclatante; dans tout ce qu’il a fait, il a manifesté la piété de son âme. Voyons, aujourd’hui, toute l’affection de ce juste pour son enfant. Après ce sacrifice étrange, incroyable, le patriarche eut à subir la douleur de perdre Sara; il demanda aux fils de Chet la concession d’une sépulture; il acheta le terrain, y déposa le corps, et ce fut là, pour le patriarche, sa première possession dans le pays. Il la dut à la perte de Sara. La divine Écriture, voulant nous montrer la vertu de l’homme juste, tenant à nous faire savoir qu’il a toujours été un voyageur, un étranger, a voulu aussi nous faire savoir que cet homme qui jouissait, d’une manière si glorieuse, du secours d’en-haut, dont le nom est si fameux, qui est devenu le père d’un si grand peuple, ne possédait pas un terrain en propre; et ce n’est pas ce que nous font voir aujourd’hui tant de riches, qui achètent des champs, des domaines; qui sont avides de posséder, de posséder encore et toujours à l’infini. Comme il avait ’en suffisance les richesses de l’âme il ne désirait nullement les autres. Écoutez tous, vous qui emportez tout d’un coup, en un instant, tout ce que les autres possèdent, qui vous drapez dans les dépouilles d’autrui, qui étendez partout, pour ainsi dire, la concupiscence de votre avarice. Imitez ce patriarche, (324) qui n’avait pas même un terrain pour y déposer les restes de Sara; mais qui alors, poussé par la nécessité, acheta un champ, une caverne, aux fils de Chet. Vous faut-il la preuve qu’il était considéré des Chananéens, écoutez ce que lui disent les fils de Chet: Vous êtes parmi nous un roi qui nous vient de Dieu; enterrez dans nos plus beaux sépulcres la personne qui vous est morte. Nul d’entre nous ne pourra vous empêcher de mettre dans son tombeau la personne qui vous est morte. Voyez d’ailleurs la conduite même du juste, qui est pour ces peuples l’enseignement de la véritable sagesse. Il n’accepte pas le monument sans en compter le juste prix: Permis à vous, leur dit-il, de me témoigner ainsi votre bienveillance; mais moi je ne l’accepterai pas, sans commencer par vous payer le prix qui vous est dû. (Ibid. 13.) C’est à ces conditions que je reçois la sépulture; il compta ensuite l’argent, dit le texte, et prit possession du monument. Abraham enterra donc sa femme Sara, dans la caverne double du champ qui regarde Mambré. (Ibid. 19.) Et cet homme illustre, honoré de tous, qui jouissait auprès de Dieu d’une si grande faveur, qui était auprès des habitants de cette contrée, en si grand honneur que les fils de Chet le nommaient un roi, ne possédait pas même ce qu’il fallait de terre pour y poser son pied. Voilà pourquoi le bienheureux Paul, célébrant les vertus de ce juste, écrivait: C’est par la foi qu’Abraham demeura dans la terre qui lui avait été promise, comme dans une terre étrangère, habitant sous des tentes, avec Isaac et Jacob, qui devaient être héritiers avec lui de celle promesse. (Hébr. XI, 9.) Ensuite, pour nous apprendre comment c’est par la foi qu’il demeura étranger, Paul ajoute: Car il attendait cette cité, bâtie sur un ferme fondement, de laquelle Dieu même est le fondateur et l’architecte. (Ibid. 10.) C’est, dit-il, par l’espérance des biens à venir, qu’il méprisait les choses présentes; dans (attente de biens plus,considérables, il dédaignait ceux de la vie présente; et cela, avant la loi, avant la grâce. Quelle sera donc notre excuse, répondez-moi, je vous en prie, nous qui, après tant de promesses pour nous garantir, pour nous assurer des biens ineffables, demeurons ébahis, n’admirant que le présent, et qui achetons des domaines, et qui voulons, avant tout et partout, briller, et qui amassons par avarice et à force de rapines? Et c’est là ce qui inspirait, au bienheureux prophète, ce cri lamentable: Malheur à vous, qui joignez maison à maison, et qui ajoutez terre à terre, pour dépouiller le prochain! (Isaïe, V, 8.) N’est-ce pas là ce que nos oeuvres accomplissent? Ne voyons-nous pas chaque jour, que l’on pille les veuves, que l’on dépouille les orphelins; que les plus faibles sont foulés sous les pieds des plus forts? Mais ce juste n’agissait pas ainsi; voulant acheter une sépulture, et voyant le bon vouloir de ceux à qui il la demandait, il ne l’accepta pas avant d’avoir payé le juste prix. C’est pourquoi, mes bien-aimés, gardant ces pensées dans nos esprits, nous qui vivons sous la grâce, imitons celui qui vivait avant la loi; n’allons pas, embrasés du désir de posséder, attiser une flamme bien plus dévorante encore, la flamme inextinguible, la flamme qu’on ne peut supporter.; car nous nous entendrons dire, si nous persistons dans cette rapine, dans cette avarice, les paroles qui furent dites à l’ancien riche: Insensé, cette nuit même, on va te redemander, ton âme; ce que tu as amassé, pour qui sera-ce? (Luc, XII, 20.) Pourquoi, réponds-moi, t’inondes-tu de sueur? afin d’amasser ce que bientôt, quand on t’arrachera d’ici, tu y laisseras; ce qui, non-seulement t’est parfaitement inutile, mais ne fait qu’aggraver; le poids des péchés qui chargent tes épaules, el que n’allégera pas un repentir inutile? Les trésors rassemblés par ton avariée, tu les verras souvent tomber en des mains ennemies, et cependant il te faudra rendre compte pour ces trésors et subir ton châtiment. Quel est donc ce délire de travailler pour les autres et de ne préparer pour toi que le supplice?

2. Quoi qu’il en soit, c’est bien, nous avons été jusqu’ici victimes de notre négligence; mais dès ce jour au moins, délibérons, voyons ce que nous devons faire, n’ayons pas pour uni. que souci de nous enrichir à l’extérieur; attachons-nous à la justice; notre vie ne se borne pas aux limites du temps présent, nous ne serons pas toujours dans une terre étrangère, mais, bientôt, nous retournerons dans notre vraie patrie. Faisons donc tout de manière à ne pas nous trouver, là-bas, dans l’indigence, Quel profit de laisser dans la terre étrangère de grandes richesses, et; dans son propre pays, dans sa vraie patrie de manquer du nécessaire? C’est pourquoi, je volis en prie, il en est temps encore; transportons dans cet autre séjour; même ce que nous possédons ici, dans (325) un séjour étranger. Et en vérité, quelque grande que soit la distance, le transport est facile. Car ceux qui transporteront, sont tout prêts, et le transport présente toute garantie; et les richesses sont mises en réserve dans un trésor que nul ne peut piller; quelle que soit la fortune que nous enverrons devant nous, par les mains de ceux à qui nous nous serons confiés, je dis les mains des pauvres; ce sont eux qui reçoivent nos dons pour les mettre dans les réserves du ciel. Eh bien donc! puisqu’il y a à la fois facilité si grande et sécurité complète, que tardons-nous?pourquoi ne pas nous appliquer, de toutes nos forces, à mettre notre fortune en réserve où elle nous sera le plus nécessaire? Voilà pourquoi ce patriarche habite la terre de Chanaan, comme un pays qui lui est étranger: Il attendait cette cité bâtie sur un ferme fondement: de laquelle Dieu même est le fondateur et l’architecte. Si nous voulons imiter ce juste, nous aussi, nous la verrons cette cité, et nous irons dans le sein du patriarche; car la communion dans les oeuvres, procure aussi la communion dans la jouissance. Mais reprenons, s’il vous est agréable, la suite de notre discours, et voyons, après la mort de Sara, quel soin vigilant le juste prit de son fils, je parle d’Isaac. Voici ce que nous dit la divine Écriture: Abraham était vieux et fort avancé en âge, et le Seigneur l’avait béni en toutes choses. (Gen. XXIV, 1.) Pourquoi ce que nous dit la divine Écriture? C’est que le patriarche était fort préoccupé de faire venir, pour Isaac, une épouse. En effet, dit le texte Quand Abraham fut parvenu au terme de la vieillesse, voulant détourner Isaac d’une alliance avec les Chananéens, l’empêcher de prendre une épouse parmi eux, il appela, dit le texte, un de ses serviteurs; le plus doué de sagesse, et lui confia cette affaire, en disant: Mettez votre main sous ma cuisse. (Ibid. 2.) Le texte grec porte sous ma cuisse; le texte hébreu sous mes reins; et pourquoi? c’était l’habitude des anciens, parce que Isaac avait pris de là son origine. Et pour vous apprendre que c’était alors un usage, remarquez qu’il lui commande de mettre la main en cet endroit, et qu’aussitôt il ajoute: Afin, dit le texte, que je vous fasse jurer par le Seigneur, le Dieu du ciel et de la terre. Voyez comme il apprend à son serviteur à reconnaître le créateur de tous les êtres. En effet, celui qui dit: le Dieu du ciel et de la terre, comprend toutes les créatures. Or, quel était ce serment? Que vous ne prendrez aucune des filles des Chananéens, parmi lesquels j’habite, pour la faire épouser à mon fils; mais que vous irez dans mon, pays, où sont mes parents, afin d’y prendre une femme pour mon fils Isaac. (Ibid. III, 4.) Avez-vous compris ce-que recommande le patriarche à son serviteur? Mais, ne vous contentez pas d’entendre la Parole pour l’acquit de votre conscience; méditez sur la pensée de l’homme juste, sur ce qu’il se propose; remarquez que les anciens ne recherchaient pas une grande fortune, ni les richesses; ni les esclaves, ni tant et tant d’arpents de terre, ni la beauté extérieure, mais la beauté de l’âme et la noblesse des moeurs. Comme il voyait la malignité de ceux qui habitaient dans la terre de Chanaan; comme il connaissait l’importance, pour l’époux, de trouver une femme douée des mêmes moeurs que lui, le patriarche prescrit à son serviteur, et il y ajoute le serment, d’amener, pour épouse à Isaac, une femme du pays de ses parents. Et ni la distance des lieux, ni les autres difficultés ne ralentissent ses soins; il sait combien la chose est nécessaire, et il y applique tout son zèle, et il envoie son serviteur. Il n’est pas étonnant, d’ailleurs, que le patriarche, ne cherchant que la vertu de l’âme, ayant horreur de la malignité de ses voisins, tienne cette conduite. Mais, aujourd’hui, on n’y penserait même pas; quels que soient les vices qui pullulent autour de vous, on ne se soucie que de l’abondance de l’argent; tout le reste vient après, et l’on ne sait pas que la perversité de l’âme, quand même les richesses vous inondent à flots, produit bientôt la dernière indigence, et que l’opulence ne sert de rien, sans la sagesse qui en fait un bon usage.

3. Mais notre patriarche prit soin de donner à son serviteur ses instructions, et il exigea de lui le serment. Voyons maintenant la sagesse du serviteur, comment il rivalisa de piété avec son maître. Quand il vit que l’homme juste lui donnait cette commission, sur laquelle il insistait si fortement, il lui dit: Si la fille ne veut pas venir en ce pays-ci avec moi, voulez-vous que je ramène votre fils au lieu d’où vous êtes sorti? (Ibid. 5.) Voulez-vous, dit-il, si quelque difficulté se,présente; que je ne sois pas exposé à enfreindre vos ordres? Je vous demande ce qu’il faudra que je fasse. Vous plaît-il qu’Isaac s’en aille au lieu où je dis, et revienne, après y avoir trouvé une épouse, si l’épouse que vous (326) m’envoyez chercher ne veut pas venir avec émoi? Eh bien! que dit le juste? Il refuse, et prononce ces paroles: Gardez-vous bien de ramener jamais mon fils en ce pays-là. (Ibid. 6.) Vous n’aurez pas besoin d’y penser; car Celui qui m’a fait tant de promesses, qui m’a dit que ma race se multiplierait, Celui-là prendra soin aussi de faire réussir cette affaire. Ne conduisez donc pas mon fils dans ce pays-là. Le Seigneur Dieu du ciel, qui est aussi le Dieu de la terre… (Ibid. 7.) Voyez comme, en liant son serviteur par le serment, il l’instruit, il lui fait connaître le Créateur de tous les êtres, et comme en ce moment, sur le point de renouveler ses prières, il se sert des mêmes paroles. Toutes ses expressions ont pour but de faire que son serviteur se mette en voyage plein de confiance en Dieu, assuré que tout réussira. En effet, il lui apprend quelle grande bienveillance Dieu lui a témoignée dès le commencement; Dieu qui l’a fait venir de sa patrie, qui l’a gouverné jusqu’à ce jour, qui, dans une vieillesse si avancée, lui a donné Isaac, fera réussir encore les événements qui ne sont pas accomplis. Le Seigneur, dit-il, le Dieu du ciel et de la terre, qui m’a tiré de la maison de mon père et du pays où je suis né, Celui qui m’a parlé en me disant: Je donnerai ce pays à vous et à votre race; Celui qui m’a montré tant de, bienveillance et d’intérêt enverra lui-même son ange devant vous, afin que vous preniez une femme de ce pays-là pour mon fils. Partez donc, lui dit-il, avec confiance, car j’ai la certitude que Celui qui, jusqu’à ce jour, m’a comblé de tant de bienfaits, ajoutera encore, à tant de preuves de sa bonté passée, une autre preuve, et enverra son ange devant vous. C’est lui-même, dit-il, qui vous préparera la voie en toutes choses, qui vous fera connaître l’épouse, de telle sorte que vous reveniez ici avec elle. Que s’il arrive, loin de moi cette pensée, que l’épouse refuse devenir ici, vous serez dégagé de votre serment. Seulement, ne ramenez jamais mon fils en ce pays-là. (Ibid. 8.) Je ne fais aucun doute que Dieu ne vous accorde que tout réussisse. Il montre toute sa confiance en la puissance du Seigneur, en défendant à son serviteur de conduire son fils dans l’autre pays. Ensuite, après avoir donné ses ordres avec tout ce soin et prévenu les inquiétudes de son serviteur, car celui-ci avait peur qu’en ne remplissant pas sa commission, il ne devînt parjure: Ce serviteur, dit le texte, mit donc sa main sous la cuisse d’Abraham, son maître, et s’engagea par. serment à faire ce qu’il lui avait ordonné (Ibid. 9), c’est-à-dire à ne pas conduire Isaac dans cet autre pays. Avez-vous bien, vu comment, tout d’abord, ce serviteur a montré son affection envers son maître? Voyez maintenant comment, instruit par le patriarche, il a grandi dans la vertu et a imité la piété du juste et son culte pour Dieu. En même temps, dit le texte, il prit dix chameaux du troupeau de son maître; il porta avec lui de tous ses biens, et, s’étant mis en chemin, il alla droit en Mésopotamie, en la ville de Nachor. Etant arrivé, sur le soir, près d’un puits hors de la ville, au temps où les filles avaient accoutumé de sortir pour puiser de l’eau, et, ayant fait reposer ses chameaux, il dit: Seigneur, Dieu d’Abraham, mon maître… (Ibid. 10, 11, 12.) Voyez la vertu de l’esclave; il nomme le Seigneur de l’univers en disant le nom du patriarche. En effet, il dit: Seigneur, Dieu d’Abraham, mon maître, vous qui l’avez comblé de tant de bienfaits… Et qu’y a-t-il d’étonnant que le serviteur l’appelle ainsi: le Dieu d’Abraham? Ce Dieu de toutes les créatures, montrant lui-même combien il estime la vertu des justes, dit: Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. (Exode, III, 6.) Et il dit: Seigneur, Dieu d’Abraham, mon seigneur, assistez-moi aujourd’hui; et faites miséricorde à Abraham, mon seigneur; comme s’il disait: Faites que ses désirs s’accomplissent, faites que tout succède au gré de ses voeux, faites miséricorde à Abraham, mon maître. Qu’est-ce à dire Faites miséricorde? Que ses voeux soient accomplis. Ensuite il dit: Me voici près de cette fontaine; et les filles des habitants de cette ville vont sortir pour puiser de l’eau. Faites que la fille à qui je dirai: Baissez votre vase afin que je boive, et qui me répondra: Buvez, et je donnerai aussi à boire à vos chameaux, soit celle que vous avez destinée à Isaac, votre serviteur. Et je connaîtrai par là que vous aurez fait miséricorde à mon seigneur Abraham. (Gen, 13, 14.) Voyez la sagesse du serviteur: il connaissait l’hospitalité du patriarche; il était juste que la nouvelle épouse fût douée des mêmes vertus que lui. Pour la reconnaître, il ne veut aucun autre caractère que celui de l’hospitalité, et il dit: Si, quand je lui demanderai de l’eau, elle baisse son vase et non seulement m’accorde ce que je demande, mais encore me montre la générosité de son âme; (327) si elle me dit: Je donnerai aussi à boire à vos chameaux, elle me montrera suffisamment, en leur donnant cette eau, la bonté de ses moeurs.

4. Remarquez, je vous en prie, mon bien-aimé, l’importance de cette action: Une jeune fille, partie pour aller à la fontaine, non-seulement lui accorde sa demande, abaisse le vase qu’elle portait sur l’épaule, donne à boire à satiété à celui qui le lui demande, et cet homme est un étranger, absolument inconnu; non-seulement elle lui donné à boire à lui-même, mais elle désaltère tous ses chameaux; elle lui montre, par des faits réels, par sa conduite, ce qu’elle a de générosité dans l’âme. Ignorez-vous qu’un grand nombre de personnes répondent souvent par des refus à de pareilles demandes? Et à quoi bon parler ici de l’eau qui se donne? Parfois des personnes tiennent des flambeaux; on s’approche d’elles; on leur demande d’attendre un instant; de permettre qu’on allume son flambeau à leur lumière; et elles refusent, quoiqu’il n’y ait là aucune diminution de flamme, quand vous multiplieriez à l’infini le nombre de ceux qui veulent allumer leur flambeau. Maintenant, au contraire, nous voyons une femme, une jeune fille, son vase sur l’épaule, qui, non-seulement ne s’indigne pas de ce qu’on lui demande, mais accorde plus qu’on ne lui avait demandé. Elle donne à boire selon la demande qui lui est faite, et, en outre, d’elle-même, elle se hâte d’abreuver les chameaux. C’est que le Dieu plein de bonté avait entendu les prières du patriarche, et il avait envoyé son ange, et tout disposé selon la prière du serviteur. Ensuite, quand ce serviteur eut vu, par la réalité des faits, l’efficacité des prières du patriarche, eut rencontré la jeune fille qu’il désirait, reconnu la distinction de son zèle à l’égard des étrangers, voyez ce qui arrive. En effet, l’Écriture dit: Aussitôt, ayant versé dans les canaux Peau de son vase, elle courut au puits pour en tirer d’autre, qu’elle donna ensuite à tous les chameaux. (Ibid. 20.) Voyez l’excès d’empressement. En effet, ces paroles: Aussitôt, ayant versé l’eau de son vase, elle courut au puits, marquent le zèle ardent de la jeune fille; elle ne prend pas la fuite comme une étrangère; elle ne se fait pas, de la modestie, un prétexte pour refuser, mais elle lui répond avec une grande douceur: Buvez, mon seigneur. (Ibid. 18.) Réfléchissez, je vous en prie, sur le soin qu’on apportait, dans ces temps antiques, à pratiquer la modestie,,jusqu’où allait l’humilité, la grande place que l’hospitalité tenait dans les moeurs d’alors. Dites-moi, quelle fortune n’est pas au-dessous de telles moeurs? Quels sont les trésors que de telles moeurs ne surpassent pas? Voilà la dot par excellence; voilà les richesses infinies; voilà le trésor inépuisable! Donc, le sage serviteur reconnaissant la providence divine, manifeste ici: l’étudiait, dit le texte, sans rien dire, pour savoir si le Seigneur avait rendu son voyage heureux ou non. (Ibid. 21.) Qu’est-ce à dire, l’étudiait? Il considérait avec soin le langage même de la jeune fille, son aspect, sa démarche et tout le reste, et il attendait, pour savoir si le Seigneur avait rendu son voyage heureux ou non. Tout jusque-là, voilà ce que le texte veut dire, montrait la parfaite vertu de la jeune fille. Aussi, pour répondre à sa complaisance, au service qu’elle lui avait rendu en lui donnant de l’eau, il lui met, dit le texte: Des pendants d’oreilles et deux bracelets. (Ibid. 22.) Et il s’informait avec soin de ce qui la concernait, et il lui demandait: De qui êtes-vous fille? Et, Y a-t-il dans la maison de votre père un lieu pour me loger? (Ibid. 23.) Considérez, encore ici, la réponse de la jeune fille: Quand il lui demanda de l’eau, non-seulement elle lui en donna, mais elle abreuva aussi ses chameaux; de même ici, quand le serviteur lui demande s’il y a un lieu pour le loger, et de qui elle est fille, elle dit: Je suis fille de Bathuel; fils de Melcha et de Nachor. (Ibid. 24:) Elle lui dit et le nom de son père, et le nom de son grand-père, afin que ces renseignements lui donnent plus de confiance. Voyez la candeur de la jeune fille: on lui demande le nom de son père, et elle ne se contente pas de le dire, mais elle fait connaître aussi le père de son père. —Et le serviteur lui demandait seulement s’il y avait un endroit pour le loger, elle dit, non-seulement qu’il y a un endroit, mais, de plus, beaucoup de paille et de foin se trouve chez nous. (Ibid. 25.) A ces paroles, le serviteur admira la générosité de l’accueil fait par la jeune fille aux étrangers. Et, quand il apprit qu’il ne s’était pas adressé à des inconnus, mais qu’il venait dans la maison de Nachor frère du patriarche: Le serviteur satisfait, dit le texte, s’inclina profondément et adora le Seigneur. (ibid. 26.) C’est parce qu’il était content des renseignements qu’il venait d’entendre, des paroles que (328) lui avait dites la jeune fille, qu’il adora le Seigneur, lui rendant grâces de ce qu’il avait si bien montré sa providence à l’égard du patriarche; de ce qu’il lui avait rendu tout aisé et facile. Et il dit: Béni soit le Seigneur, le Dieu de mon seigneur Abraham, qui, n’a pas manqué de lui faire miséricorde, selon la vérité de ses promesses. (Ibid. 27.) Après avoir vu les bonnes dispositions de la jeune fille, et avoir tout appris d’elle, de manière à ne plus avoir d’incertitude, il se fait connaître à son tour, et, tout en rendant à Dieu ses actions de grâces, il montre qu’il ne vient pas d’une maison étrangère, que c’est le frère de Nachor qui l’a envoyé dans ce pays. À ces paroles, la jeune fille, pénétrée d’une grande joie, courut, dit le texte. Voyez comme chaque mot de l’Écriture nous montre l’empressement de l’hospitalité: la course de la jeune fille, ses,paroles, sa douceur. En effet, dit le texte: Elle courut à la maison de sa mère, et alla dire à ses parents, tout ce qu’elle avait entendu de la bouche du serviteur. (Ibid. 28.) Et Laban, dit le texte, courut, pour aller trouver l’homme près de la fontaine. (Ibid. 29.) Voyez comment, ici encore, la course de Laban montre son empressement. Et, quand il vit l’homme qui se tenait auprès de la fontaine, avec ses chameaux, il lui dit: Entrez, béni soit le Seigneur! pourquoi êtes-vous resté dehors? j’ai préparé la maison, et un lieu pour vos chameaux. (Ibid. 30, 31.) Voyez, ici encore, cet homme qui bénit, Dieu à l’arrivée d’un voyageur. Voyez comme, avant d’accomplir Pieuvre de l’hospitalité, il se sert de paroles pressantes: Venez, dit-il, entrez, déjà, en effet, j’ai préparé la maison et un lieu pour vos chameaux. Et ensuite, quand il est entré, le texte dit: Il déchargea ses chameaux, leur donna de la paille et du foin, et fit laver les pieds de cet homme. (Ibid. 32.)

5. Voyez comme ces peuples,. encore en proie à l’erreur, pratiquaient avec soin l’hospitalité. Et il fit laver les pieds de cet homme, et les pieds des hommes qui étaient venus avec lui; et il leur servit des pains pour manger. (Ibid. 33.) Mais, attention ici, je vous en prie; considérez la grande sagesse du serviteur. En effet, que dit-il? Je ne mangerai point jusqu’à ce que je vous aie proposé ce que j’ai à vous dire. Vous, dit-il, vous avez rempli vos devoirs; mais moi, je ne veux pas penser à prendre du repos avant de vous avoir appris pourquoi j’ai fait un si grand voyage; pourquoi je suis venu du pays des Chananéens ici; comment j’ai été con. duit dans votre maison; et, quand vous saurez tout, vous pourrez alors montrer tout votre bon, vouloir envers mon seigneur, et il commence son récit: Je suis serviteur d’Abraham; le Seigneur a comblé mon seigneur de ses bénédictions, et il lui a donné des brebis, des veaux, de l’or et de l’argent, des serviteurs et dés servantes, et des chameaux, et des ânes. Et Sara, l’épouse de mon seigneur; a donné un fils à mon seigneur dans sa vieillesse; et il lui a donné tout ce qu’il avait. (Ibid. 34, 33, 36.) Voyez l’exactitude. avec laquelle il dit tout. Je suis, dit-il, serviteur, de cet Abraham que vous connaissez. Apprenez donc toutes les bénédictions dont l’a comblé le Seigneur de toutes les créatures, qui l’a rendu puissamment riche. Ensuite, il lui montre en quoi consiste celte opulence, et il dit: Des brebis, des veaux, de l’argent et de l’or, des serviteurs et des servantes, des chameaux et des ânes.

Écoutez, riches, qui achetez tant, et oui achetez, chaque jour, tant de domaines, et qui construisez des bains, des promenades et de splendides demeures. Voyez-vous en quoi consistaient les richesses de l’homme juste? De champ, nulle part; de maison, nulle part; point de vaine somptuosité: Des brebis, des veaux, des chameaux et des ânes, des serviteurs et des servantes. Et, pour que vous sachiez bien d’où lui venait cette multitude de serviteurs, l’Écriture dit, dans un autre endroit, qu’ils étaient nés à la maison, tous. (Gen. XVII, 23.) Eh bien donc, mon seigneur, le maître de tant de richesses, et qui jouit à un si haut degré de la grâce divine, étant devenu vieux, a eu de Sara un fils; et ce fils unique; il le fait héritier, dès ce moment, de tous ses biens, et il lui a donné tout ce qu’il avait. Ensuite, après avoir raconté la gloire de son seigneur, et la naissance d’Isaac, il fait connaître, en outre, la commission qu’il a reçue pour aller à Charran: Et il m’a fait jurer, dit-il, en me disant; vous ne prendrez, pour mon fils Isaac, aucune des. filles des Chananéens dans le pays desquels j’habite; mais vous irez dans la maison de mon père, et vous prendrez, parmi ceux de ma parenté, une épouse pour mon fils. (Ibid. 37, 38.) Voilà les ordres qu’il m’a donnés; quant à moi, prévoyant quelque difficulté dans l’affaire, je demandais à mon Seigneur: mais si la femme ne voulait pas venir avec moi? Et (329) il m’a dit: Le Seigneur Dieu, devant lequel je marche, enverra son ange avec vous, et vous conduira dans votre chemin, afin que vous preniez, pour épouse de mon fils, une femme de ma parenté, et de la maison de mon père. (Ibid. 39, 40.) Que si la femme ne consent pas à partir avec vous, Alors vous ne serez plus obligé à votre serment. (Ibid. 41.) Donc, voilà les ordres que m’a donnés mon seigneur; voilà la provision de prières qu’il m’a donnée, pour mon, voyage. Et moi, fort de ses prières, quand je suis arrivé auprès de la fontaine, j’ai prononcé ces paroles, et j’ai dit: Seigneur, Dieu d’Abraham, mon seigneur, si c’est vous qui m’avez conduit dans le chemin où j’ai marché jusqu’à présent, me voici près de cette fontaine. Que la fille donc qui sera sortie pour puiser de l’eau, à qui je dirai: donnez-moi un peu de l’eau que vous portez dans votre vase, et qui répondra buvez et je vais en puiser aussi pour vos chameaux, soit celle que vous avez préparée pour votre serviteur Isaac. Et en cela je connaîtrai que vous avez. fait miséricorde â mon seigneur Abraham. (Ibid. 42, 43, 44.) Voilà donc la prière, dit-il, qu’en moi-même j’ai adressée à Dieu, et je ne l’avais pas encore achevée, que déjà mes paroles étaient devenues la réalité. Car, avant que f eusse fui de parler, voici que Rébecca est sortie, son vase d’eau sur l’épaule, et; je lui ai dit: donnez-moi à boire, et elle s’est empressée d’abaisser son vase, et elle m’a dit: buvez et j’abreuverai vos chameaux. (Ibid. 45.) Et quand je voyais se manifester, avec évidence, l’oeuvre de Dieu, je lui demandai de qui elle était fille; ses paroles m’ayant appris que je n’étais pas venu vers des étrangers, mais auprès de Nachor, frère de mon seigneur, j’ai eu confiance: Je lui ai mis ces pendants d’oreilles et ces bracelets; et, satisfait de ce que, je voyais, j’ai adoré et béni le Seigneur, le Dieu de mon seigneur Abraham, qui m’a conduit heureusement, de manière à prendre la fille du frère de mon seigneur. (Ibid. 47, 48.) Il est manifeste que, ces choses ont été disposées par Dieu; les prières de mon maître sont arrivées jusqu’à lui: Pour vous, maintenant, si vous faites ce qui dépend de vous, faites miséricorde et justice à mon seigneur; sinon, dites-le-moi. (Ibid. 49.) C’est-à-dire, dites-moi, dit-il, oui, clairement, afin que je sache ce que j’ai à faire; si c’est non, dites-le moi, afin que je me dirige ailleurs, et que Je me tourne soit à droite soit à gauche. Alors, comme c’était Dieu qui favorisait toute cette affaire, à cause des prières du patriarche, le père et le frère de la jeune fille lui disent: C’est Dieu qui parle en cette rencontre, nous ne pouvons vous contredire, soit en mal, soit en bien. (Ibid. 50.) Votre récit nous fait assez comprendre que tout cela est l’oeuvre de la divine sagesse. Donc, ne croyez pas que nous veuillons nous opposer à ce que Dieu approuve. Car, nous ne pouvons pas faire cela: Voici que nous mettons la jeune fille entre vos mains; prenez-la et partez. Elle sera l’épouse du fils de votre seigneur, comme a dit le Seigneur.

6. Avez-vous bien vu comment on s’attachait autrefois à choisir des épouses pour ses fils; comment, au lieu de la fortune, on recherchait la noblesse de l’âme. Nulle trace de contrat, nulle trace de conventions écrites, et de toutes ces choses ridicules qui se font chez nous, aujourd’hui, et de ces conditions qui s’enregistrent sur les parchemins. Si, dit l’un, elle meurt sans enfants; si ceci, si cela arrive? Allons donc! autrefois, rien de tel. Leur magnifique contrat, leur sûreté infaillible, c’était la vertu de la jeune fille; et, nulle part, de cymbales et de choeurs de danse. Pour que vous le sachiez bien, vous allez voir comment la jeune fille est menée à son fiancé. Le serviteur d’Abraham, dit le texte, ayant entendu ces paroles du père et du frère, adora Dieu en s’inclinant jusque sur la terre. (Ibid. 52.) Voyez, à chaque, instant, à chaque chose qui arrive, des actions de grâces au Seigneur de toutes les créatures. C’était lui, en effet, qui selon la parole du patriarche, envoyait son ange devant le serviteur, qui disposait tout pour la réussite. Enfin n’ayons plus à douter du complet succès de sa mission: Il tira, dit le texte, des vases d’or et d’argent, et un. vêtement qu’il donna à Rébecca. (Ibid. 53.) Dès ce moment il la traite avec des égards pleins de confiance; elle est déjà, en paroles, fiancée à Isaac. Il offre dés présents à son frère et à sa mère; et, quand il voit que l’affaire est terminée, qu’il a rempli la mission reçue de son maître, c’est alors seulement, enfin, qu’il consent à se reposer. Ils firent ensuite le festin, dit le texte, et ils burent ensemble, lui et les hommes qui étaient avec lui, et ils dormirent; et le lendemain, s’étant levé de bon matin, il dit: congédiez-moi pour que j’aille retrouver mon seigneur. Puisque tout m’a réussi, dit-il, et que je (330) n’ai plus rien à faire, et que la chose se passe selon votre gré, congédiez-moi afin que j’aille retrouver mon seigneur. (Ibid. 54.) Les frères, dit le texte, et la mère lui dirent: Que notre fille demeure avec nous, environ dix jours, et, après cela; vous partirez. Mais lui, leur dit Ne me retenez pas, puisque le Seigneur m’a conduit dans tout mon chemin; congédiez-moi afin que j’aille retrouver mon seigneur. (Ibid. 66.) Pourquoi, leur dit-il, différer, ajourner, puisque Dieu m’a rendu tout si facile? ne me retenez pas, afin que j’aille retrouver mon seigneur. Ils lui dirent: Appelons la jeune fille, et interrogeons-la; et ils l’appelèrent, et ils lui dirent: Vous en irez-vous avec l’homme? Elle répondit: Je m’en irai. Et ils laissèrent partir Rébecca, leur soeur, avec ce qui lui appartenait, en compagnie du serviteur d’Abraham, et de ceux qui étaient avec lui, et ils bénirent Rébecca, et ils lui dirent: Vous êtes notre soeur. Croissez en mille et mille générations, et que votre race se mette en possession des villes de ses ennemis. (Ibid. 60.) Voyez comment, dans leur ignorance, ils prédisent l’avenir à la jeune fille, parce que Dieu dirige leur pensée. En effet, ils lui prédisent deux choses: d’une part, qu’elle croîtra en mille et mille générations; d’autre part, que sa race possédera en héritage les villes des ennemis. Voyez-vous comme ici se manifeste, de tout côté, la divine providence? comme le Seigneur a soin de faire prédire l’avenir par des infidèles. Rébecca et ses servantes montèrent donc sur des chameaux. (Ibid. 61.) Avez-vous bien compris quelle est l’épouse que prend le patriarche? Une femme qui va à la fontaine, qui porte un vase d’eau sur l’épaule, et la voici maintenant montant sur un chameau. Nulle part, de mule aux harnais resplendissant d’argent, ni de troupeaux de serviteurs, ni le luxe, et toutes les délicatesses qu’il déploie de nos jours; telle était la force virile des femmes antiques, qu’on les voyait monter d’elles-mêmes sur des chameaux, et c’est ainsi qu’elles voyageaient. Et elles partirent, dit le texte, avec l’homme. En ce même temps, Isaac se promenait dans son champ, le jour étant sur son déclin; il leva les yeux et vit venir les chameaux. (Ibid. 63.) C’est pendant qu’il était dans son champ, dit le texte, qu’Isaac vit les chameaux. Rébecca, ayant aussi aperçu Isaac, descendit de dessus son chameau, et dit au serviteur: Quel est cet homme qui vient le long du champ, au-devant de nous? (Ibid. 65.) Voyez la belle âme de la jeune fille; elle voit Isaac et demande qui il est. Et aussitôt qu’elle a appris que c’est, son époux, elle s’enveloppe de son voile. Le serviteur annonce à Isaac tout ce qui s’est passé. (Ibid. 66.) Considérez ici, je vous en prie, l’absence parfaite de tout ce qui est inutile et superflu. Ici, aucune de ces pompes inventées par les démons; ni cymbales, ni flûtes; ni choeurs de danse; ni banquets sataniques, ni plaisanteries obscènes, tout est pureté, tout est sagesse, tout est modestie. Alors Isaac la fit entrer dans la tente de Sara, sa mère, et prit Rébecca, et elle fut sa femme, et il la chérit, et Isaac se consola de la perte de Sara sa mère. (Ibid. 67.) Imitez-la, ô femmes, imitez-le, ô hommes. Voilà comme il convient de recevoir les épouses; car enfin, répondez-moi, pourquoi, sans plus attendre, dès la première heure, souffrez-vous qu’on remplisse l’oreille virginale de chansons obscènes? pourquoi cette pompe honteuse et intempestive? Ignorez-vous donc que la jeunesse d’elle-même court trop vite à sa perte? Pourquoi cette honteuse révélation des augustes mystères du mariage, quand il faudrait repousser loin de vous toutes ces profanations? Commencez par enseigner la pudeur à la jeune femme; appelez les prêtres, et cimentez par leurs prières, par leurs bénédictions, la concorde du mariage, pour augmenter l’amour de l’époux; pour contenir, pour accroître la chasteté; pour que tout conspire à faire entrer, dans la nouvelle demeure, la vertu et ses oeuvres; pour exterminer le démon, ruiner tous ses efforts, et assurer aux époux l’union, fruit du divin secours, et qui produit la vie bienheureuse. Puissions-nous tous en jouir, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, la puissance, l’honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. L’exemple d’Isaac prouve qu’il faut prier avec persévérance, et ne pas scruter trop curieusement les desseins de Dieu. — 2. Pour des causes mystérieuses, Dieu refuse quelquefois la fécondité aux femmes justes; la fécondité miraculeuse des femmes naturellement stériles aide les esprits à croire à l’enfantement d’une vierge. — 3. La prière d’Isaac dure vingt ans.

1. Je veux encore vous conduire à la table que vous connaissez, et vous servir le festin que nous présentent les paroles de Moïse, disons mieux, les paroles de l’Esprit-Saint. Car; ce n’est pas de lui-même que Moïse nous a parlé, mais parce que l’Esprit-Saint l’inspirait. Voyons donc ce qu’il veut encore nous apprendre aujourd’hui. Ce n’est pas sans motif, sans un but déterminé, qu’il nous propose les vies des hommes justes; il veut que nous imitions leurs-vertus, que nous reproduisions leurs bonnes oeuvres. Après nous avoir raconté, avec tant d’exactitude, ce qui concerne le patriarche Abraham; après nous avoir fait connaître le dernier combat qu’il soutint pour immoler son fils, son fils unique; après nous avoir fait comprendre comment ce sacrifice à Dieu, s’il ne fut pas accompli d’une manière réelle, s’est pourtant achevé dans la volonté, il met un terme à ces récits; et nous expose maintenant ce qui concerne Isaac, immolé sans être immolé. En effet, ce qui s’est passé ressemble à une énigme; écoutez ce que dit Paul: C’est par la foi qu’Abraham offrit Isaac, lorsque Dieu voulut le tenter, car c’était son fils unique qu’il offrait, lui qui avait reçu les promesses. (Hébr. XI, 17.) Et ensuite, pour nous apprendre qu’Abraham accomplissait tout cela par la foi; que des ordres qui paraissaient en contradiction avec la promesse, ne troublaient pas pourtant sa raison, il ajoute: Ainsi il le recouvra comme d’entre les morts. (Ibid. 19.) Que signifie cette parole, et il le recouvra comme d’entre les morts? c’est qu’après l’avoir offert en sacrifice, après avoir manifesté la perfection de sa sagesse, il reçut la couronne, il revint avec l’enfant; le sacrifice s’acheva en réalité, en immolant une brebis, et le Créateur de tous les êtres montra, en toutes ces choses, l’excellence de sa bonté. Il fit voir que, par cet ordre, il avait voulu, non faire périr Isaac, mais mettre à l’épreuve l’obéissance de l’homme juste. Autre récit maintenant. Nous avons vu le patriarche faire briller en toutes choses sa vertu, eh bien! exposons aujourd’hui les paroles qui se rapportent à Isaac. Voyons comment, lui aussi, a montré en toutes choses, la piété de son âme; il est bon d’écouter les paroles mêmes de l’Écriture. Voici, dit le texte, quelle fut la postérité d’Isaac, fils d’Abraham. Abraham engendra Isaac, lequel ayant quarante ans épousa Rébecca, fille de Bathuel, syrien de Mésopotamie, et saur du syrien Laban. (Ibid. 20.) Considérez, je vous en prie, mon bien-aimé, l’exactitude de la divine Écriture, qui n’emploie aucune parole superflue. En effet, pourquoi nous montre-t-elle l’âge d’Isaac? pourquoi ces paroles, lequel ayant quarante ans, épousa Rébecca? Ce n’est pas sans dessein, ce n’est pas au hasard; mais, (332) comme elle veut ensuite nous raconter la stérilité de Rébecca, nous faire savoir qu’elle dut sa fécondité aux prières du juste, elle tient à nous apprendre la grandeur de la patience d’Isaac, à nous montrer clairement tout le temps qu’il passa sans q voir d’enfant. Et c’est afin que nous, de notre côté, rivalisant avec ce juste, nous soyons assidus à prier le Seigneur, si nous avons quelque demande à lui adresser. En effet, s’il est vrai que ce juste, doué d’une vertu si grande, jouissant auprès de Dieu de tant de faveur, ait montré tant de constance et tant de zèle, priant Dieu sans cesse de mettre un terme à la stérilité de Rébecca, que pourrons-nous dire, nous qui, accablés du fardeau si lourd de tant de péchés, n’ayant pas à montrer la moindre des vertus de ce juste, après quelques moments de zèle et d’application à la prière, retombons bien vite dans notre engourdissement, dans notre torpeur, si nous ne sommes pas tout de suite exaucés? c’est pourquoi, je vous en prie, instruits par ce qui est arrivé à ce juste, prions Dieu sans relâche de nous pardonner nos péchés; montrons-lui un zèle qui nous-brûle, qui nous dévore; ne nous indignons pas, ne nous décourageons pas, si nous ne sommes pas tout de suite exaucés. Car peut-être, oui peut-être, le Seigneur, dans sa sagesse, ne nous force de montrer l’activité de notre zèle; ne nous exerce, ne nous fait attendre, que parce qu’il nous ménage le salaire de notre patience, et parce qu’il sait l’époque où il nous est utile d’obtenir ce que nous souhaitons avec tant d’ardeur. En effet, nous ne connaissons pas nos intérêts, aussi bien que lui-même, qui sait jusqu’aux secrètes pensées de chacun. Donc, il convient de ne pas rechercher avec trop de curiosité, de ne pas discuter sans fin les choses que Dieu opère, mais il faut montrer notre sagesse et admirer les vertus des justes. Après que la divine Écriture nous a dit l’âge d’Isaac, elle nous apprend de Rébecca, sa femme, qu’elle était stérile. Considérez, je vous en prie, la piété de l’homme juste; quand il reconnut l’infirmité de la nature, il se réfugia auprès de l’Ouvrier qui l’a faite, et il s’empressa de délier par la prière les liens qui tenaient la nature enchaînée. En effet, dit le texte, Isaac pria le Seigneur pour sa femme Rébecca, parce qu’elle était stérile. (Ibid. 21.) Avant tout, ce qui mérite d’être recherché, c’est pourquoi, lorsque cette femme avait une conduite admirable, lorsque son mari lui ressemblait, lorsqu’ils étaient tous deux si fortement attachés à la vertu, elle était stérile. Nous ne pouvons pas critiquer leur vie et dire que la stérilité était ici une punition des péchés. Et apprenez une chose étonnante, non-seulement cette épouse du patriarche était stérile, mais la mère de cet homme juste, Sara l’était aussi; et non-seulement sa mère, mais sa belle-fille, la femme de Jacob, je parle de Rachel. Que signifie donc cette compagnie de femmes stériles? Tous ces personnages sont des justes; tous, doués de vertu; tous approuvés de Dieu; car c’est d’eux qu’il disait: Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. (Exode, III, 6.) Et le bienheureux Paul dit: Dieu ne rougit point d’être appelé leur Dieu. (Hébr. XI, 16.) Leur éloge se rencontre souvent dans le Nouveau Testament, souvent dans l’Ancien; ils étaient à tous égards, fameux, illustres, et tous eurent des femmes stériles, et pendant longtemps ils n’ont pas eu d’enfant.

2. Donc, lorsque vous voyez un homme, une femme, deux êtres vivant dans la vertu, et à qui des enfants sont refusés; quand vous voyez des personnes pieuses, attachées à la religion et n’ayant pas d’enfant, gardez-vous de croire que ce soit l’effet du péché. C’est qu’il y a, dans le gouvernement de Dieu, bien des raisons qui nous échappent, et, quoi qu’il arrive, il faut le bénir. Et nous ne devons considérer comme malheureux, que ceux qui vivent dans la corruption et non pas ceux qui n’ont point d’enfant. Bien souvent Dieu dispose les événements dans notre intérêt; mais nous ne saisissons pas ces causes cachées. Voilà pourquoi nous devons toujours admirer sa sagesse, glorifier son ineffable bonté. Nous vous adressons ces paroles pour que vous en fassiez votre profit, pour que vous développiez en vous la sagesse, pour que vous n’alliez pas scruter curieusement les desseins de Dieu. Cependant, il faut vous dire pourquoi ces femmes étaient stériles. Quelle en est donc la cause? Il fallait qu’en voyant une vierge enfanter notre commun Seigneur, vous ne fussiez pas incrédules. Exercez, semble dire la sainte Écriture, la subtilité de votre esprit, faites vos réflexions sur la stérilité, afin que, quand vous aurez appris que la nature retenue par des liens, que des flancs qui étaient morts, se sont prêtés par la grâce de Dieu, à l’enfantement de la vie édifiés par des preuves sans nombre, vous ne vous (333) étonniez pas qu’une vierge ait enfanté. Je me trompe, étonnez-vous: Soyez frappés d’admiration, mais ne refusez pas votre croyance au miracle. Donc, si un juif vous dit: Comment a-t-elle pu enfanter, celle qui était vierge? répondez-lui: Comment a-t-elle pu enfanter, celle qui était stérile et avancée en âge? Il y avait deux empêchements alors, et l’âge qui ne s’y prêtait pas, et le défaut de la nature. La vierge au contraire ne nous montre qu’un empêchement, à savoir qu’elle ne connaissait pas l’oeuvre du mariage. Donc, la femme stérile prépare la voie à la vierge. Et ce qui vous prouve que l’antique stérilité avait pour but d’assurer la foi à l’enfantement virginal, écoutez les paroles de Gabriel à la Vierge. En effet, il se présente et lui dit: Vous concevrez dans votre sein et vous enfanterez un fils à qui vous donnerez le nom de Jésus. (Luc, I, 31.) Elle s’étonne, elle admire, elle lui répond: Comment cela se fera-t-il, car je ne connais point d’homme? (Ibid. 34.) Que lui dit l’ange alors? Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. (Ibid. 35.) Ne vous préoccupez pas, lui dit-il, des règles ordinaires de la nature, puisque ce qui arrive est supérieur à la nature. Ne pensez pas aux enfantements ordinaires, puisque la naissance qui s’apprête est supérieure à la génération par la voie du mariage. Et comment cela se fera-t-il, dit-elle, car je ne connais point d’homme? Cela se fera précisément parce que vous ne connaissez point d’homme; car, si vous connaissiez un homme, vous n’auriez pas été jugée digne de servir à ce ministère. C’est pourquoi la raison qui vous fait douter, est précisément la raison de croire. Ce n’est pas que le mariage soit un mal, mais c’est que la virginité vaut mieux. Notre-Seigneur devait choisir, pour son avènement dans le monde, une entrée plus auguste que la nôtre; il y fait une royale entrée. Il fallait que sa naissance ressemblât à la nôtre, et différât de la. nôtre; et ce double caractère s’est rencontré. Comment cela? écoutez. Sortir des flancs maternels, voilà en quoi sa naissance ressemble à la nôtre; et maintenant, naître sans que la naissance soit un effet du mariage, voilà ce qui est supérieur à la naissance humaine. La grossesse, voilà un fait naturel; la grossesse sans l’oeuvre du mariage, voilà ce qui est supérieur à la nature humaine. Et ces deux circonstances ont pour but de vous apprendre, et ce que cette naissance présente de distinction sublime, et ce qu’elle nous montre qui ressemble à notre nature. Et maintenant, considérez encore toute la sagesse qui a opéré ces merveilles; ni l’excellence n’a empêché la ressemblance, la parenté avec nous; ni cette parenté avec nous, cette ressemblance, n’a contrarié en rien l’excellence et l’infinie supériorité. Les oeuvres qui se sont accomplies, ont réuni ces deux caractères: d’une part, ressemblance parfaite avec nous; d’autre part, complète différence. Mais maintenant, que disais-je? S’il y a eu des femmes stériles, c’était pour assurer la foi à l’enfantement virginal; c’était pour que la vierge elle-même fût amenée à croire à la promesse. Écoutez, en effet, ce que lui dit l’ange de Dieu: Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. Voilà comment, dit-il, vous pourrez enfanter. Tout s’accomplira par le Saint-Esprit. Ne tenez donc pas vos regards abaissés sur la terre; c’est du ciel que vient la vertu qui opère; c’est la grâce de l’Esprit qui produit ce qui arrive. Ne vous préoccupez donc pas de la nature ordinaire; ne considérez plus les simples lois du mariage. Mais, comme ces paroles dépassent sa portée, il y ajoute encore une autre démonstration.

3. Quant à vous maintenant, mon bien-aimé, voyez comment la femme stérile conduit, pour ainsi dire, comme parla main, la Vierge à la foi en son enfantement. Comme la première démonstration était trop forte pour l’esprit de la Vierge, voyez l’ange accommodant son discours à la portée de son intelligence, la conduisant, comme par la main, à l’aide de choses sensibles. Et sachez, dit-il, qu’Élisabeth, votre cousine, a conçu aussi, elle-même, un fils dans sa vieillesse, et que c’est maintenant le sixième mois, pour celle qui est appelée stérile. (Luc, I, 36.) Voyez-vous qu’il n’est ici question de la femme stérile qu’à cause de la Vierge? Car autrement, pourquoi lui aurait-il parlé de l’enfantement de sa cousine? Pourquoi, de même, lui aurait-il dit ces mots, qui est appelée stérile? Il est évident que toutes ces paroles avaient pour but de l’amener à croire à l’annonciation. Voilà pourquoi il lui dit le temps qu’a déjà duré la grossesse, pourquoi il lui parle de la stérilité; pourquoi il a attendu jusqu’à ce moment pour lui annoncer la conception. Car, il ne la lui a pas révélée tout de suite, dès le principe; il a attendu six mois, afin que (334) le gonflement du ventre montrât la conception. Et, voyez foule l’adresse de Gabriel. En effet) il ne lui rappelle ni Sara, ni Rébecca, ni Rachel. Par quelle raison et dans quelle intention? Ces femmes aussi furent stériles jusque dans leur vieillesse, et un grand miracle s’est accompli en elles. Mais tous ces récits étaient de vieilles histoires, et L’ange lui parle d’un événement récent, pour mieux assurer sa foi.

Mais il nous faut revenir au sujet de notre discours, et montrer la vertu de l’homme juste, et vous apprendre comment ses prières ont fait cesser la stérilité de Rébecca, ont brisé les liens de la nature. Isaac, dit le texte, pria le Seigneur pour sa femme Rébecca, parce qu’elle était stérile, et le Seigneur l’exauça. N’allez pas croire, parce que le texte met tout de suite, l’effet après la cause, qu’il ait tout de suite obtenu ce qu’il désirait, avec tarit d’ardeur. Vingt ans de prière persévérante, vingt ans, et ce ne fut qu’alors qu’il obtint ce qu’il demandait. Et comment le savons-nous? Qui nous. le prouvera? Le soin que nous prendrons de parcourir la suite de la divine Écriture. En effet, le temps ne nous a pas été caché; l’Écriture nous l’a indiqué, à mois couverts sans doute, mais de manière pourtant à provoquer notre désir, à nous pousser, à nous exciter à faire cette recherche, comme il convient. Car, de même qu’elle nous a appris l’âge d’Isaac, quand il épousa Rébecca, de même, aussi, nous montre-t-elle ce que nous voulons savoir. Isaac avait quarante ans, quand il épousa Rébecca, fille de Bathuel le syrien. Vous savez exactement le temps. Ensuite l’Écriture dit: Isaac pria le Seigneur pour sa femme, parce qu’elle était stérile. Et, après ces mots, pour nous faire savoir le nombre des années que nous cherchons, elle nous marque l’âge d’Isaac, quand Rébecca lui donna ses fils. En effet, dit le texte: Isaac avait soixante ans, lorsque Rébecca le mit au monde. (Ibid. 26.) Si donc, il avait quarante ans, quand il l’épousa, et soixante, quand elle lui donna ses enfants, il est manifeste qu’il persévéra pendant vingt ans à prier Dieu et qu’il rendit ainsi propre à l’enfantement celle qui était frappée de stérilité. Avez-vous bien compris la force de la prière; comme elle triomphe de la nature? Imitons-le tous; et nous aussi, soyons assidus dans nos prières. Soyons sages, et soyons humbles. Ecoutons l’avertissement de Paul, qui nous dit: Levons des mains pures, sans colère et sans contention. (I Tim. II, 8.) Appliquons-nous toujours à nous affranchir des passions qui nous troublent, afin que notre âme soit dans la tranquillité, surtout pendant le temps de la prière, lorsque nous avons tant besoin de la. bonté de Dieu. Car, s’il nous voit prier conformément aux lois qu’il nous impose, il se hâtera de nous accorder toutes les largesses de ses dons. Puissions-nous les obtenir, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, l’honneur, l’empire, maintenant et toujours; et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Commentaires des versets 21-33 du chap. XXV. — 2. Da mépris des richesses.

1. Voulez-vous, encore aujourd’hui, mes bien-aimés, que nous vous servions les restes de la lecture d’hier; car nous n’avons pas pu épuiser notre sujet. Nous vous avons montré les prières assidues d’Isaac, donnant à Rébecca la fécondité, réparant pour ainsi dire l’infirmité de la nature. Nous avons hier assez insisté sur l’enseignement qui ressort du texte; nous vous avons montré pendant combien d’années ce bienheureux a continué de prier, de supplier le Seigneur. Nous avons fait une digression, à propos des femmes stériles, et, après vous avoir expliqué pourquoi les femmes de ces hommes justes furent frappées de stérilité, nous ne nous sommes pas engagé plus avant. Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est apprendre quelle fut la piété de Rébecca, de telle sorte que nous ne fassions pas notre profit seulement de la vertu de l’homme juste, mais que l’histoire de Rébecca aussi, nous donne les moyens de provoquer un généreux zèle dans les âmes de ceux qui nous écoutent. En effet, quand le Seigneur eût exaucé la prière de l’homme juste, et quand Rébecca eût conçu, les deux enfants, dit le texte, s’entrechoquaient dans son sein, ce qui lui causait une grande douleur. En effet, selon le texte, elle dit: Si cela devait m’arriver, qu’était-il besoin que je conçusse? Ce n’était pas un enfant seulement qui allait naître; elle en portait deux à la fois dans son sein, et ces enfants ainsi resserrés lui causaient une grande douleur. Mais ici, considérez, je vous en prie, la piété de cette femme, elle ne fait pas comme tant de femmes dont la vie est relâchée; elle ne cherche pas un secours auprès des hommes; elle ne va pas interroger ceux qui font des conjectures, des raisonnements, et qui ont la prétention de juger ces choses par leurs lumières propres; elle ne s’expose pas à être la dupe des charlatans, et de tous ceux qui osent promettre ce qui dépasse la nature humaine. Mais, Elle alla, dit le texte, consulter le Seigneur. Voyez la sagesse de cette femme. Comme elle vit que celui qui avait guéri sa stérilité, qui l’avait soudain rendue féconde, était le Maître et Seigneur de la nature; comme elle vit que le poids qui chargeait ses entrailles, renfermait une grande et mystérieuse promesse, Elle s’en alla, dit le texte, consulter le Seigneur. Qu’est-ce à dire, Elle s’en alla consulter le Seigneur? Elle courut où est la vraie science; elle s’empressa d’aller trouver le prêtre, ministre de Dieu; elle était avide d’apprendre secrètement de lui la science dont elle avait besoin. Et, en lui racontant tout ce qui lui était arrivé, elle connut parfaitement tout ce qu’il lui fallait savoir; la miséricorde de Dieu, par la bouche du prêtre, lui révéla tout, et ranima son courage. Et, pour que vous sachiez bien quelle était alors la dignité des prêtres, le texte ne dit nulle part que le prêtre lui ait répondu; mais, après ces paroles: Elle alla consulter le Seigneur, l’Écriture ajoute: Et le Seigneur lui dit (Ibid. 23), (336) évidemment par la bouche du prêtre Deux nations sont dans vos entrailles. Il faut que vous sachiez que, dans un autre passage, la divine Écriture appelle le prêtre, un ange, montrant par là que le prêtre dit ce que lui inspire la grâce de l’Esprit-Saint.

Donc le Seigneur lui dit, par la bouche du prêtre: Deux nations sont dans vos entrailles, et deux peuples, sortant de vôtre sein, se diviseront l’un contre l’autre; l’un de ces peuples surmontera l’autre peuple, et l’aîné sera assujetti au plus jeune. (Ibid. 23.) Voyez la prophétie qui lui prédit manifestement tout l’avenir. En effet, les enfants qui sautaient, qui s’agitaient dans son sein, de mouvements désordonnés, lui révélaient, dès ce moment, tout, d’une manière parfaitement claire; et, dès ce moment, la mère apprit non-seulement qu’elle mettrait au monde deux enfants, mais que de ces enfants sortiraient des peuples, que le plus jeune assujettirait l’aîné. Et lorsque ensuite vint l’enfantement, celui qui sortit le premier, dit le texte, était roux et tout velu comme une peau d’animal, et il fut nommé Esaü. Et ensuite sortit son frère, et il tenait, de sa main, le talon d’Esaü. C’est pourquoi il fut nommé Jacob. (Ibid. 25.) Dès le commencement Dieu fait presque voir que le plus jeune, conformément à la parole, dominera l’aîné. En effet, le texte dit qu’il tenait par la main le talon d’Esaü, ce qui était la marque de la supériorité promise sur celui qui paraissait le plus fort. Et considérez comme la divine Écriture se hâte d’annoncer l’avenir, comme, dès le commencement,, elle nous montre les goûts de chacun des deux frères: l’un adonné à la chasse; l’autre, cultivant les champs, homme simple, se renfermant dans sa demeure. Aussi, Rébecca chérissait Jacob; Isaac, de son côté, chérissait Esaü, Parce qu’il mangeait de ce qu’Esaü prenait à la chasse. (Ibid. 28.) Voyez la distinction établie entre les enfants: la mère montrait plus d’amour pour Jacob, parce qu’elle le voyait simple, retiré à l’a maison; le père, de son côté, chérissait Esaü, et parce que c’était le premier-né, et parce qu’il mangeait de sa chasse. Telles étaient les dispositions des parents, suivant l’impulsion de la nature. Cependant peu à peu s’accomplissait la prophétie, celle qui disait: L’aîné sera assujetti au plus jeune. Voyez en effet tout de suite. Jacob, dit le texte, ayant fait cuire de quoi manger, Esaü revint des champs bien fatigué, et il dit à Jacob: Donne-moi de ce mets roux, parce que je suis fatigué. C’est pour cette raison qu’il fut depuis nommé Edom, c’est-à-dire roux. Et Jacob lui dit: Cédez-moi votre droit d’aînesse. (Ibid. 29, 30, 31.) Or, celui-ci répondit: Que me servira ce droit d’aînesse quand je me sens mourir, si je ne prends pas de nourriture. (Ibid. 32.) Mais Jacob exigeait un serment pour qu’il n’y eût pas à revenir sur la cession. Et, dit le texte, Esaü lui fit le serment. (Ibid. 33.)

2. Voici donc maintenant l’ordre naturel interverti, la dignité de l’aîné passe à celui qui l’emportait par la vertu. Et, dit le texte, Esaü vendit son droit d’aînesse, c’est-à-dire que, pour de la nourriture, il vendit le privilège que la nature lui avait donné. Aussi le texte ajoute: Et Esaü se mit peu en peine de son droit d’aînesse. (Ibid. 34.) Comme si l’Écriture disait: l’insensé ne méritait pas le rang qu’il devait à la nature. Or, tout cela n’arriva que pour montrer la démence de cet aîné des deux frères, et pour accomplir l’oracle de Dieu.

Instruits par cet exemple, sachons apprécier toujours les dons du Seigneur; n’abandonnons pas, pour des objets sans valeur et méprisables, ce qui est grand et précieux. Pourquoi, voyons, répondez-moi, quand on nous propose le royaume du ciel et tant de biens ineffables, pourquoi ce désir insensé des richesses, pour, quoi préférer de fugitives jouissances,qui souvent ne durent pas jusqu’au soir, au bonheur durable, impérissable, éternel? Quoi de plus détestable que ce délire, qui nous prive des biens d’en-haut, à cause de notre trop d’amour pour ceux d’ici-bas, et qui ne nous laisse jamais la pure jouissance même de ces biens de la terre? Quelle est enfin, je vous en prie, l’utilité des grandes richesses? Ignorez-vous que l’accroissement de, la fortune n’est qu’au accroissement de soucis, d’inquiétude, qui chasse le sommeil? Ne voyez-vous pas que ces riches sont surtout, à vrai dire, des esclaves; d’autant plus esclaves que la fortune leur vient avec plus d’abondance? Et, chaque jour, il leur suffit de leur ambre pour les faire trembler; car c’est de là que naissent les trames perfides, l’envie, les haines, et tant d’autres malheurs sans nombre. Et souvent vous voyez celui qui possède dix mille talents d’or, enfouie et cachés, envier le bonheur de l’ouvrier qui doit sa nourriture au travail de ses mains. Quel est donc le plaisir, quel est donc le profit des richesses, puisque nous n’en jouissons pas, et (337) que le désir insatiable de les posséder nous prive de biens plus précieux? Et à quoi bon parler de biens plus précieux, s’il faut ajouter aux malheurs présents, à la perte des biens à venir, l’éternelle torture? Et je ne parle pas encore des péchés sans nombre, que la richesse attire et rassemble, fourberies, calomnies, rapines, fraudes. Supposons un homme, affranchi de tous ces dangers, ce qui est très-rare et très-difficile au sein de l’opulence; supposons qu’il jouisse de ses trésors, tout seul, sans rien communiquer aux indigents, le feu éternel attend ce riche, vérité que met en toute évidence la parabole de l’Évangile, plaçant les uns à droite, les autres à gauche, disant aux premiers que le royaume des cieux leur est préparé parce qu’ils ont eu soin de l’indigence. En effet, dit le texte: Venez, vous les bénis de mon Père, possédez en héritage le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde. Pourquoi? Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger (Matth. XXV, 34, 35); aux autres maintenant, c’est-le feu éternel que la parole annonce: Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel, qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. (Ibid. 41.) Lour de et terrible parole: le Seigneur, le Créateur du monde dit: J’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger. (Ibid. 42.) A ces paroles quelle âme résisterait, fut-elle de pierre? ton Seigneur a faim, il cherche sa nourriture, et tues dans les délices; et ce n’est pas tout; toi, qui es dans les délices, tu le méprises, quoiqu-il ne te demande rien de précieux, rien qu’un morceau de pain, pour soulager la faim qui le tourmente. Il a froid, il marche pour se réchauffer, et toi, revêtu de tissus soyeux, tu ne le regardes même pas; tu ne lui montres aucune compassion; sans pitié, sans miséricorde tu poursuis ton chemin. Quelle pourrait être l’excuse de cette conduite? Cessons donc de n’avoir que le désir unique de tout amasser, par tous les moyens; proposons-nous plutôt de faire, de ce que nous possédons, un bon usage; consolons l’indigence; ne perdons pas les biens éternels, au-dessus de tout changement. Car, si le Seigneur nous a laissé ignorer notre dernier jour, c’est pour nous forcer à pratiquer sans cesse la vertu, à veiller toujours, à faire chaque jour plus d’efforts pour devenir meilleurs. En effet, dit l’Écriture: Veillez, parce que vous ne connaissez ni le jour ni l’heure. (Matth, XXV, 13.) Or, nous faisons tout le contraire, et nous dormons d’un plus lourd sommeil que le sommeil de la nature. Car, le sommeil naturel n’opère ni bonnes ni mauvaises couvres; mais nous dormons, nous, de l’autre sommeil; endormis pour la vertu, éveillés pour les oeuvres coupables, actifs pour le mal, paresseux pour le bien. Et nous menons cette conduite, quand nous voyons, chaque jour, un si grand nombre de vivants quitter la terre, quand nous voyons ceux qui restent exposés dans la vie présente, à tant de vicissitudes; et cette si grande instabilité des choses humaines ne nous persuade pas la vertu, ne nous inspire pas le mépris du présent, l’amour de la vie à venir; à ce qui n’est qu’un songe, qu’une ombre, nous ne préférons pas la vérité. En quoi les choses présentes diffèrent-elles des ombres et des songes? Eh bien! désormais, cessons de nous tromper nous-mêmes; ne nous attachons plus à suivre des ombres. Il est bien tard, mais qu’importe? appliquons-nous enfin à notre salut; vidons nos trésors dans les mains des indigents, afin de mériter, par ce que nous aurons fait pour eux, la miséricorde du Seigneur. Puissions-nous tous en jouir, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, l’empire, l’honneur, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Commentaire des versets 1-3. Du 26e chapitre de l’imposition des noms propres. — 2. Commentaire des versets 4-11. Dieu, dans ses communications avec nous, a plus égard à notre infirmité qu’à sa dignité. — 3. Exhortation.

1. Nos dernières paroles serviront encore de point de départ à notre enseignement d’aujourd’hui. Mais pour que vous sachiez bien où s’est terminé notre dernier entretien, où doit commencer l’entretien de ce jour, il importe, mes bien-aimés, de vous rappeler ce qui a été dit précédemment. Peut-être avez-vous, dans le grand nombre de pensées qui viennent vous distraire, oublié ce que vous avez entendu. Mais mon devoir est de secourir votre mémoire, afin que le discours d’aujourd’hui soit plus clair pour tout le monde. Vous savez que dernièrement nous vous avons raconté la pieuse histoire de Rébecca; de là nous sommes arrivés à Esaü et à Jacob, et vous avez vu le droit d’aînesse, vendu à Jacob par Esaü, qui avait faim. À son désir de manger, il a sacrifié sa prérogative. Or, ces faits ne se sont pas accomplis au hasard, mais pour réaliser la prophétie qui disait: J’ai chéri Jacob, j’ai détesté Esaü. (Malachie, I, 2, 3.) Dieu à qui appartient la prescience, a prédit la vertu de l’un; la perversité de l’autre. Mais maintenant, que signifie ce droit d’aînesse? Le temps ne nous a pas permis dernièrement, mes bien-aimés, de tout vous dire à ce sujet, il est nécessaire de vous donner aujourd’hui une explication. Chez les anciens, c’était un très-grand honneur que le droit d’aînesse; or, de cet honneur, voici la cause et l’origine. Quand Dieu voulut délivrer les Israélites de la domination des Égyptiens, et, selon la promesse faite au patriarche, les arracher à la tyrannie de Pharaon, le roi d’Égypte lutta contre Dieu, et voulut les retenir; le Seigneur, après différentes plaies, infligea la dernière que vous connaissez; il força presque les Égyptiens à chasser, de leurs propres mains, les Israélites. (Exode, XII.) Il ordonna de mettre à mort, à la fois, tous les premiers-nés des Égyptiens. C’était alors, dans foules les maisons, des cris de douleur et des larmes. Et tes Égyptiens ne croyaient pas que le fléau s’arrêterait là, ils pensaient que la mort, après un tel début, continuant sa course, les frapperait tous. Or, tous les premiers-nés en Égypte ayant subi en même temps la mort, les Israélites, au contraire, par la grâce divine, étant restés sans atteinte, le Dieu de toutes les créatures voulut encore faire mieux paraître sa bienveillance envers son peuple, et il commanda que, désormais, à cause de l’extermination des premiers-nés de l’Égypte, les premiers-nés parmi les enfants du peuple juif lui fussent offerts. De là la distinction qui a destiné la tribu de Lévi au sacerdoce, et de là, l’usage d’offrir à Dieu les premiers-nés, non. seulement parmi les hommes, mais encore parmi les animaux, et les prémices de toutes choses en général. Il était en outre ordonné de payer une somme d’argent, pour les hommes (339) et pour les animaux immondes. Sans doute, cette législation, concernant les premiers-nés, est postérieure; cependant, même dans les temps anciens, on voit un privilège attaché à ceux qui sortaient les premiers des flancs maternels. C’est donc cette prérogative naturelle qu’Esaü possédait, qu’il a, dans son intempérance, transportée à son frère. Et, tandis que l’un a perdu ce qu’il tenait de la nature, l’autre a gagné ce que la nature lui avait refusé. et comme ces événements avaient été d’avance prédits par un oracle, Rébecca donna à son fils chéri le nom de Jacob, ce que vous pouvez expliquer par action de supplanter. C’est ainsi qu’Esaü se lamentant, après la bénédiction soustraite à son père, disait: C’est avec raison qu’il a été appelé Jacob, car voici la seconde fois qu’il m’a supplanté; il m’a enlevé mon droit d’aînesse, et maintenant il m’enlève la bénédiction qui m’était due. (Gen. XXVII, 36.)

Voyez combien grande était la sagesse des anciens hommes, ou plutôt combien grande a été la sagesse de Dieu, qui a fait que les mères n’ont pas donné au hasard les premiers noms venus à leurs enfants, mais des noms qui prophétisaient l’avenir. Vous ne trouverez que rarement des fils portant le même nom que leur père; peut-être n’en trouverez-vous nulle part, dans l’Écriture; mais soit qu’une mère, soit qu’un père donnât un nom à son fils, c’était une appellation singulière, étrange. qui, par avance, signifiait quelques événements à venir. C’est ainsi que Lamech appela son fils Noé, en disant: Celui-ci nous fera reposer. (Gen. V, 29.) Et de même, si vous examinez les noms un à un, vous trouverez absolument dans tous un sens particulier. Ce n’est pas ce que nous voyons aujourd’hui, que les parents donnent sans réflexion, et par hasard, les noms qui se présentent. Autrefois, on se proposait d’attacher un souvenir durable aux noms de ses enfants. Mais laissons cela, et voyons maintenant, après cette mutation du droit d’aînesse,ce que le bienheureux Moïse nous raconte du père de cette famille. Nous avons déjà vu dans l’histoire du patriarche Abraham, et nous lisons de même, à propos d’Isaac, qu’une, grande famine étant survenue, il fut entouré de toute la sollicitude du Seigneur, qui le récompensait de sa propre vertu, et remplissait la promesse faite à son père. Cependant il arriva une famine en ce pays-là, comme il en était arrivé une au temps d’Abraham. C’est pour que vous ne confondiez pas la nouvelle famine avec l’ancienne, que le texte ajoute: Comme il en était arrivé une au temps d’Abraham; manière de dire, une autre famine, semblable à l’ancienne, arriva, une seconde fois, en ce pays-là, au temps d’Isaac, comme il en était arrivé une au temps de son père. Le manque des aliments nécessaires les jetait tous dans une grande angoisse, et les forçait de quitter leur pays pour chercher à l’étranger les aliments dont ils avaient besoin. D’où il suit que, voyant cette famine, ce juste s’en alla, dit le texte, auprès d’Abimélech à Gérara; c’était là qu’Abraham était allé, après son retour d’Égypte. Il est vraisemblable qu’Isaac s’y rendit parce qu’il voulait, de là, passer en Égypte. Et ce qui le prouve, c’est l’Écriture: Car le Seigneur lui avait apparu, dit le texte, et Dieu lui avait dit: N’allez point en Égypte. (Ibid. 2.) Je ne veux pas, dit le texte,. que vous fassiez ce long voyage; mais je veux que vous restiez ici, je ne veux pas que vous soyez dans les angoisses, mais j’accomplirai les promesses faites, à votre père; elles recevront en vous leur accomplissement. Les promesses qui lui ont été faites, c’est vous qui les réaliserez. Ne descendez pas en Égypte; mais demeurez dans le pays que je vous montrerai; passez-y quelque temps comme étranger.

2. Ensuite, de peur que le juste ne s’imagine que Dieu rie lui donne cet ordre que pour lui faire subir les angoisses de la famine et lui interdire le passage en Égypte, il lui dit: Ne soyez pas inquiet; n’ayez aucun souci, restez où vous êtes: Car moi, je serai avec vous. Donc, puisque vous avez pour vous celui qui fournit tous les biens quelconques, n’ayez plus souci de rien; car moi, le Seigneur de toutes les créatures, je serai avec vous. Et ce n’est pas tout, mais, Et je vous bénirai, c’est-à-dire, je vous glorifierai, je vous donnerai la bénédiction qui vient de moi. Quelle condition plus heureuse que celle de ce juste, qui reçut de Dieu une telle promesse: Je serai avec vous et je vous bénirai. Voilà qui montrera que vous êtes le plus heureux, le plus riche de tous les hommes; voilà qui fera régner autour de vous l’abondance; voilà pour vous la plus éclatante gloire; voilà l’ineffable splendeur; voilà la sécurité parfaite; voilà le principe de tous les biens: Je suis avec vous et je vous bénis. Mais comment vous bénirai-je? À vous et à votre race, je donnerai cette terre. On vous prend (340) pour un étranger, pour un vagabond dans ces pays; eh bien! sachez qu’à vous et à votre race toute cette terre appartiendra. Et voici pour vous donner de la confiance, apprenez que: Le serment que j’ai fait à Abraham, votre père, je l’accomplirai avec vous. Voyez la condescendance de Dieu. Il ne dit pas simplement: Le pacte que j’ai fait avec votre père, ni les promesses que je lui ai faites; mais que dit-il: Le serment que j’ai juré. J’ai confirmé ma parole, dit-il, par serment, et je suis tenu à réaliser, à accomplir le serment que j’ai fait.

Voyez la bonté de Dieu: il ne s’arrête pas, quand il nous parle, à sa propre dignité; il accommode son langage à la faiblesse de notre nature. En effet, trop souvent les hommes se font un point de conscience de tenir non pas leurs simples promesses, mais les promesses qu’ils ont faites sous la garantie du serment. De même ici, Dieu, pour inspirer à l’homme juste une pleine confiance, lui annonce que ses paroles auront leur rigoureux accomplissement. Sachez bien, dit-il, que ce que j’ai juré se réalisera. Quoi donc, dira-t-on, Dieu a juré! Et par qui a-t-il juré? Vous voyez que son langage s’accommode à notre faiblesse; ce qu’il appelle un serment, ce n’est que la confirmation de la promesse. J’accomplirai, dit-il, le serment que j’ai juré à Abraham, votre père. Il lui montre ensuite quelles ont été ces promesses, faites sous la garantie du serment: Je multiplierai vos enfants comme les étoiles du ciel. (Ibid. 4.) C’est ce qu’il disait au patriarche dans le commencement: Vos enfants égaleront en nombre les étoiles et les grains de sable. Et je donnerai à votre postérité tous ces pays que vous voyez, et toutes les nations de la terre seront bénies dans celui qui sortira de vous. Et maintenant, voici pourquoi les promesses qui lui ont été faites se réaliseront en vous: C’est parce qu’Abraham, votre père, a entendu ma voix, qu’il a observé les commandements et les cérémonies et les lois que je lui ai donnés. (Ibid. 5.) Voyez la sagesse de Dieu, comme il réveille la pensée du juste, anime son ardeur et le dispose à suivre l’exemple de son père, car si ce père, dit-il, parce qu’il a obéi à ma voix, a été jugé digne d’une si grande promesse; si, en considération de sa vertu, je dois accomplir cette promesse en vous qui êtes sorti de lui, supposez qu’à votre tour, vous suiviez son exemple, que vous marchiez dans la même route que lui, considérez alors quelle sera ma bienveillance pour vous, de quels soins, de quelle sollicitude je vous entourerai. En effet, si la vertu d’autrui est une source de bonheur, l’homme personnellement vertueux est, bien plus encore l’objet de la Providence divine. Mais que signifient ces paroles, parce qu’il a obéi à ma voix et qu’il a observé mes commandements et mes cérémonies? Je lui disais: Sortez de votre pays et de votre parenté, et venez en la terre que je vous montrerai. (Gen. XII, 1.) Et il a quitté ce qu’il tenait entre les mains; et il a poursuivi ce qui était invisible, sans fluctuation d’esprit, sans hésitation; plein d’un zèle ardent, il accomplissait mes ordres, et il obéissait à ma voix. Je lui ai, en outre, promis un don supérieur à la nature, et lorsque l’âge ne lui laissait plus d’espoir; lorsque ni lui ni votre mère ne pouvaient plus attendre de postérité, quand ma parole lui annonça que sa race se multiplierait, au point de remplir toute la terre, il ne s’est pas troublé, il a eu foi, et sa foi lui a été imputée à justice. Par sa foi en ma puissance, par son espérance en mes promesses, il s’est montré supérieure la faiblesse humaine. Et depuis votre naissance, quand votre mère voyait avec chagrin Ismaël, le fils de la servante; quand elle voulut le chasser avec Agar, pour qu’il n’eût rien de commun avec vous, ce patriarche, malgré sa naturelle affection, malgré l’amour paternel qu’il ressentait, n’écouta que l’ordre que je lui donnai; de faire ce que voulait Sara; il oublia sa tendresse naturelle; il chassa Ismaël, avec la servante, et toujours il a obéi à ma voix, et il a gardé mes commandements. Enfin, quand je lui ai commandé de m’offrir en sacrifice cet enfant accordé à sa vieillesse, ce fils tant chéri, il n’a cherché aucun prétexte, il n’a montré aucune curiosité indiscrète; sa pensée n’a pas été confondue; il n’a révélé, ni à votre mère, ni à ses serviteurs, ni à vous-même l’action qu’il allait faire; d’une âme forte, d’une volonté allègre, ardente, il s’est hâté d’accomplir mon commandement. Et moi, en conséquence, j’ai couronné sa volonté, sans permettre à l’oeuvre de s’accomplir. Et voilà pourquoi, parce qu’en toutes choses il m’a montré la perfection de son obéissance, son zèle à garder mes commandements, vous qui êtes né de lui, vous êtes, je le veux, l’héritier de toutes les promesses qui lui ont été faites.

3. Imitez donc l’obéissance de ce juste; ayez foi en mes paroles, pour mériter des (341) récompenses beaucoup plus belles encore, qui vous seront décernées en considération de la vertu de votre père, et pour votre propre obéissance. Et ne descendez pas en Égypte, mais demeurez ici. Avez-vous bien compris la miséricorde de Dieu; cette manière de rappeler la vertu du père, pour fortifier l’âme du fils? Isaac demeura donc à Gérara. (Ibid. 6.) Voyez, il lui arrive de courir à peu près les mêmes dangers que son père; car, comme il habitait à Gérara: Les habitants de ce pays-là lui demandant qui était Rébecca son épouse, il leur répondit: C’est ma soeur (Ibid. 7), parce qu’il avait peur que les gens de ce pays ne le missent à mort, à cause de la beauté de son épouse. De crainte, dit le texte, que les hommes de ce pays ne le fissent mourir à cause de Rébecca, parce qu’elle était belle. Il se passa ensuite beaucoup de temps, et, comme il demeurait toujours dans le même lieu, il arriva qu’Abimélech vit Isaac qui se jouait avec Rébecca sa femme, et il l’appela et lui dit: Est-ce que c’est votre femme? Pourquoi donc avez-vous dit que c’est votre soeur? (Ibid. 8, 9.) Convaincu par des preuves, le juste ne dissimule plus la vérité; il la confesse, et il explique pourquoi il l’appelait sa soeur. En effet, dit le texte, j’ai eu peur qu’on ne me fit mourir à cause d’elle. C’est la crainte de la mort qui m’a fait tenir cette conduite. Peut-être aussi avait-il appris que son père avait, pour sauver ses jours, recouru au même moyen; et il fit ce qu’avait fait son père. Mais le roi, se souvenant encore de ce que lui avait valu, au temps du patriarche, l’enlèvement de Sara, s’amende aussitôt et lui dit: Pourquoi avez-vous fait cela? peu s’en est fallu que quelqu’un de nous n’ait été reposer auprès de votre épouse, et vous nous auriez fait tomber dans l’ignorance. (Ibid. 10.) Cette ruse, dit-il, nous l’avons jadis expérimentée de la part de votre père; et aujourd’hui si nous ne nous étions arrêtés à temps, vous nous auriez fait tomber dans l’ignorance; c’est-à-dire, autrefois nous avons été sur le point de pécher par ignorance, et aujourd’hui encore, vous avez presque été cause que nous allions commettre un péché d’ignorance. Or Abimélech fit cette défense à son peuple: Tout homme qui touchera cet homme-là, ou sa femme, sera puni de mort. (Ibid. 11.) Voyez la providence de Dieu; voyez le soin ineffable. Car celui qui avait dit: Ne descendez pas en Égypte, habitez dans cette terre, et je serai avec vous, c’était lui qui disposait tous ces événements; qui assurait au juste, une si grande sécurité. Considérez, en effet, le soin que prend le roi, pour qu’il n’ait rien à craindre, pour qu’il soit affranchi de toute inquiétude. C’est de la mort qu’il menace, dit le texte, quiconque le touchera, lui ou son épouse. En effet, c’était cette crainte, la crainte de la mort, entendez bien, qui avait ébranlé son âme; pour cette raison, le Seigneur miséricordieux l’en délivre, pour qu’il vive ensuite dans une parfaite sécurité. Et voyez quel sujet d’étonnement et d’admiration! comment cette sagesse industrieuse tourne toutes choses à sa volonté, découvre en dehors de tout chemin frayé, la voie qui lui convient, et, dans les obstacles mêmes, dans les difficultés qui la contrarient, les circonstances de nature à procurer le salut de ses serviteurs. De là vient que ce roi montre tant d’intérêt pour l’homme juste. Il lui sert comme de héraut, devant tous ceux qui habitent le pays; il annonce sa gloire, tous les honneurs, tout le culte dont il faut l’entourer. C’est ainsi que Nabuchodonosor, après avoir jeté les trois jeunes gens dans la fournaise, après avoir éprouvé par la réalité des faits la vertu de ses prisonniers, se met à célébrer leurs louanges, et sa langue devient partout l’instrument de leur gloire. C’est par là que se manifeste, au plus haut degré, la puissance de Dieu; il fait que ses ennemis mêmes célèbrent ses serviteurs. Ce furieux qui avait ordonné d’embraser cette fournaise, voyant que la vertu des trois jeunes gens, grâce au secours d’en-haut, triomphait des flammes, le voilà soudain converti, il crie d’une voix bruyante: Serviteurs du Dieu Très-Haut. (Daniel, III, 26.) Voyez, il exalte non-seulement leur élévation, mais aussi le Seigneur Dieu de l’univers: Serviteurs, dit le texte, du Dieu Très-Haut, sortez. Que s’est-il donc passé? N’est-ce pas vous qui les avez livrés à la torture; n’est-ce pas vous qui avez allumé cette fournaise si ardente? Sans doute, dit-il; mais ce que je vois maintenant est étrange, prodigieux. Voici que l’élément s’oublie; des liens mystérieux l’enchaînent, et le feu obéissant, n’ose pas même toucher leurs cheveux. Ce qui montre qu’il y a ici quelque chose qui surpasse la nature humaine, l’oeuvre ineffable d’une puissance divine qui s’intéresse au plus haut point à ces jeunes gens. Avez-vous bien compris cette miséricorde de Dieu, qui n’abandonne jamais ses serviteurs, tout en permettant qu’on les jette dans la fournaise, (342) parce qu’elle veut ajouter à leur gloire, faire éclater sa puissance? Et voilà pourquoi elle adoucit l’âme d’un barbare; pourquoi elle montre tant de patience. Et en effet, où serait la merveille, si tout d’abord Dieu avait défendu qu’on les jetât dans la fournaise? Ce qui est plus merveilleux, plus étrange, c’est qu’au sein même des flammes, ils n’ont rien souffert; car Dieu n’a qu’à vouloir, même au milieu des périls et des tortures, il double les forces de ceux qui souffrent, et les persécutés sont plus forts que les persécuteurs. C’est ce qui est arrivé pour les apôtres. Ceux qui les tenaient en leurs mains, qui les traînaient captifs au milieu des peuples, qui grinçaient des dents, pour ainsi dire, en les menaçant, se disaient entre eux: Que ferons-nous de ces hommes? (Act. IV, 16.) Ils les tenaient entre leurs mains et ils ne savaient qu’en faire. Voilà la puissance, voilà la force de la vertu, voilà la faiblesse de la malignité, la vertu souffre et triomphe; la malignité réussit, et n’aboutit qu’à trahir sa naturelle impuissance.

Dans ces pensées, mes bien-aimés, attachons-nous à la vertu, et fuyons la perversité. C’est ainsi que nous acquerrons la grâce d’en-haut, et que nous obtiendrons les biens à venir; et puissions-nous tous les conquérir, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, l’empire, l’honneur, maintenant et toujours; et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Commentaire des versets 12-16. Jalousie des Géraréniens. — 2. Commentaire des versets 17-22. Rien n’est plus fort que l’homme que Dieu secourt. En quoi consiste la vraie mansuétude. Patience d’Isaac. — 3. Reconnaissance d’Isaac. Dis veut que nous lui rendions grâces. Explication, des versets 23-29. Pourquoi Dieu se dit le Dieu d’Abraham. — 4. Explication des versets 30-33. — 5. Exhortation morale.

1. Ce sont les restes d’hier qu’il convient de vous servir aujourd’hui, mes bien-aimés; reprenons la suite de notre entretien, et voyons encore quelle glorieuse marque reçut le juste Isaac de la providence d’en-haut. Car celui qui lui avait défendu de descendre en Égypte, en lui disant ces paroles: Demeurez dans le pays où vous êtes, et je serai avec vous, l’a rendu illustre au point d’exciter bientôt la jalousie du roi de Gérara. En effet, à voir tous les jours s’accroître ses richesses, on eut peur de ce qu’il prolongeait son séjour, et on le força à partir. Mais il convient d’en. tendre les paroles mêmes de l’Écriture, afin de voir éclater en toutes choses la bienveillance de Dieu pour ses serviteurs. Isaac sema ensuite en ce pays-là, et il recueillit, l’année même, le centuple. Voyez ici, je vous en prie, la sagesse de Dieu, montrant au juste que c’est lui qui est le créateur de la nature; que pour lui, le difficile est facile, et que celui qui, dès le commencement, parce qu’il l’a voulu, a (343) rendu la terre fertile, est le même qui fait en ce moment que la semence produit le centuple; il lui envoie des biens en si grande abondance, que le juste n’a besoin de rien, et en même temps il prouve aux autres par des faits sensibles, de quelle grande faveur l’homme juste est comblé par la grâce d’en-haut. C’est en effet la. conduite ordinaire du Tout Puissant, du Dieu plein de sagesse: les bienfaits qu’il répand sur les siens, lui servent à prouver, à ceux qui sont encore dans l’erreur, quelle est sa providence et son pouvoir. C’est ce qu’il fit plus tard, en Égypte encore: aux Égyptiens il infligeait des supplices; pour les Israélites, il les conservait hors de toute atteinte. Ainsi l’Égypte apprenait, non-seulement par l’indignation du Dieu qui la punissait, la puissance de l’artisan qui a fait toutes choses, mais aussi par la sollicitude, dont il donnait tant de marques aux Israélites. Et maintenant ceux-ci, pour apprendre combien ils étaient chers à Dieu, n’avaient pas seulement les preuves tant répétées de sa Providence, de sa sollicitude pour son peuple, mais aussi tant de fléaux qui, chaque jour, tombaient sur leurs tyrans. Et c’est ainsi que, par les mêmes moyens, Dieu révélait, et à ses serviteurs et à ses ennemis, la grandeur de sa puissance. Il n’est pas jusqu’aux éléments qui ne s’emploient pour servir ceux qui ne sont également que des serviteurs, lorsque Dieu a résolu de montrer à ces serviteurs, sa bienveillance; et c’est ce qui arrive à ce juste. La terre montre une fécondité qu’elle n’a pas autre part; pour obéir au Dieu de l’univers, elle de. vient si fertile qu’elle fait tout à coup régner la richesse et l’abondance dans la maison d’Isaac. Et le Seigneur le bénit, dit le texte. Et l’homme s’élevait et grandissait en puissance, jusqu’à ce qu’il fût devenu tout à fait grand. (Ibid. 12, 13.) C’est parce que la richesse des justes consistait alors dans la fertilité de la terre, dans la multitude des troupeaux, c’est pour cela que le texte dit. Et le Seigneur le bénit, et l’homme s’élevait, c’est-à-dire devenait riche; non pas d’une richesse ordinaire, mais, dit le texte, il grandissait en puissance, jusqu’à ce qu’il fut devenu tout à fait grand. Considérez, en effet, ce que c’était que de recueillir, pour ses semences, le centuple. Que si cela vous paraît étonnant, considérez ce due la clémence infinie de Dieu nous a fait voir, avec le progrès des temps. Aux hommes qui pratiquent la vertu, ce qu’il promet, depuis son avènement parmi nous, ce n’est plus le centuple seulement, c’est la vie éternelle, c’est la possession du royaume des cieux. Comprenez-vous la libéralité du Seigneur? Comprenez-vous l’accroissement des bienfaits? Comprenez-vous quelles largesses accompagnent l’avènement du Fils unique de Dieu, quelle ineffable révolution il a opérée? Donc, que chacun de nous, méditant ces pensées en lui-même, et comprenant la différence entre les promesses faites aux anciens hommes avant la grâce, et celles qui nous sont faites aujourd’hui, depuis la grâce, glorifie encore à ce titre l’immensité de la miséricorde divine, et se garde bien de tout attribuer à la diversité des temps. Mais il convient de reprendre la suite de notre discours, pour voir comment les habitants de Gérara, jaloux des richesses qui abondaient chez l’homme juste, s’efforcèrent de le chasser de leur pays. En effet, dit le texte, ces richesses excitèrent l’envie des Philistins. (Ibid. 14.) La divine Écriture, voulant ensuite montrer comment ils manifestèrent leur envie, ajoute: Tous les puits que les serviteurs d’Abraham avaient creusés de son vivant, ils les bouchèrent et les remplirent de terre. (Ibid. 15.)

Considérez la méchanceté des gens qui habitaient ce pays; les voilà, qui refusent de l’eau à l’homme juste; et le roi, qui avait un si grand pouvoir, ne put pas réprimer cette jalousie, mais il dit: Retirez-vous d’avec nous, parce que vous êtes devenu beaucoup plus puissant que nous. (Ibid. 16.) Quel délire! Pourquoi chasses-tu le juste? T’a-t-il fait aucun mal? T’a-t-il fait quelque tort? Mais voilà ce. qu’est l’envie; toujours déraisonnable. II aurait fallu, puisqu’on voyait ce juste en si grande faveur auprès du Dieu de l’univers, s’attacher de plus en plus à lui; l’honorer, afin que par les honneurs qu’on lui aurait rendus, on s’attirât à soi-même la. divine faveur. Ce roi, non-seulement ne l’entend pas ainsi, mais il essaye de le chasser, et il lui dit: Retirez-vous d’avec nous, parce que vous êtes devenu beaucoup plus puissant que nous. C’est la conduite ordinaire de l’envie; elle ne peut voir avec complaisance le bonheur des autres; le bonheur du prochain parait à l’envieux un malheur personnel, et. il se dessèche quand il voit l’abondance d’autrui: c’est ce qui arrive en cette occasion. En (344) effet, ce roi qui commandait à out un peuple, qui avait tout sous sa main, dit à ce voyageur, à cet homme errant, qui passe d’un pays dans un autre: Retirez-vous d’avec nous, parce que vous êtes devenu beaucoup plus puissant que nous. Eh bien! oui, il était vraiment plus puissant, parce qu’il avait, en toutes choses, pour lui, le secours d’en-haut, et la droite de Dieu était son appui. Où donc envoies-tu ce juste que tu chasses? Ignores-tu donc que partout où tu le contraindras d’aller, il sera toujours dans les domaines qui appartiennent à son Seigneur? L’expérience ne t’a donc pas appris que c’est la main de Dieu qui glorifie ce juste, et le conserve? Pourquoi donc, en chassant ce juste, montres-tu ton délire envers son Seigneur? Ainsi la parfaite douceur de ce patriarche n’a pas triomphé de ta haine jalouse, et toi, vaincu par ton mal, tu veux accomplir l’oeuvre de l’envie, et tu forces à une nouvelle émigration celui qui ne t’a fait nulle offense! Ignores-tu donc qu’alors même que tu l’auras poussé dans la plus profonde des solitudes, il verra encore près de lui son Seigneur, assez habile pour le revêtir, même au sein du désert, d’une gloire plus éclatante encore? Non, rien n’est plus solide que celui qui marche avec l’aide d’en-haut; de même que rien n’est plus infirme, que l’homme privé d’un tel secours.

2. Avez-vous bien vu, mon bien-aimé, la méchanceté du roi de Gérara et de tous les habitants de ce pays? Voyez maintenant l’extrême douceur du juste; il ne s’abandonne pas à l’orgueil, même quand les effets lui prouvent que Dieu l’assiste; quoique fort du pouvoir d’un tel compagnon d’armes, il ne se révolte pas contre le roi.. Comme un homme qui n’a aucun appui, qui n’attend, de quelque part que ce soit, aucun secours, avec une parfaite douceur, sans résister, même d’un mot, il fait ce que le roi lui commande, et aussitôt il se retire de ce pays, il s’éloigne, il apaise la colère et l’envie du méchant; en même temps qu’il montre cette rare douceur qui le distingue, il adoucit les sentiments haineux qui troublent le coeur de l’autre. Et Isaac se retira, et vint habiter près du torrent de Gérara. (Ibid. 17.) Il fit ce que le Christ recommandait à ses disciples: Quand ils vous poursuivront, fuyez dans un autre lieu. (Matth. X. 23.) Et comme David apaisait la haine de Saül en se retirant, en se dérobant à ses yeux, et tempérait ainsi sa colère (I Rois. XIX); de même ce juste accomplissait la parole de l’Apôtre: Laissez de l’es pace à la colère. (Rom. XII. 19.) Donc il quitta la ville, et s’en alla dans la vallée. Voyez d’ailleurs quelle douceur encore il montra dans ce nouveau séjour. Car ce ne fut pas là le terme de ses ennuis; même dans cette autre résidence, comme il voulait creuser des puits, on lui suscita des querelles. En effet, dit le texte: Il fit creuser de nouveau d’autres puits que les serviteurs d’Abraham, son père, avaient creusés, et que les Philistins avaient bouchés, et il leur donna les mêmes noms que son père leur avait donnés auparavant. Ils fouillèrent aussi au fond du torrent, et ils y trouvèrent de l’eau vive, c’est-à-dire de l’eau qui coulait dessous; mais les pasteurs de Gérara firent encore là une querelle, en disant que l’eau leur appartenait.

Ici encore, le juste ne discute pas, ne résiste pas; il cède aux bergers; c’est que la vraie douceur ne consiste pas à supporter les offenses des plus forts, mais à céder, même quand on est offensé par ceux qui paraissent plus faibles. Alors en effet, la modération peut être attribuée uniquement à la douceur; autrement on pourrait traiter de douceur feinte l’impuissance où l’on se trouve de résister aux plus forts. Ce qui prouve clairement qu’Isaac, cédant au roi, n’a pas reculé devant sa puissance, mais n’a fait qu’écouter sa douceur naturelle; c’est qu’il tient la même conduite à l’égard des bergers. Et, de même qu’il s’est retiré quand l’autre lui disait: Retirez-vous d’avec nous; de même qu’il obéissait aussitôt comme à un ordre, de même ici, quand lés bergers veulent lui faire du mal, et revendiquent, pour eux, le puits, il s’éloigne. Il fallait conserver à jamais, dans la postérité, le souvenir de cette injustice; il donne au puits un nom pris de ce qui était arrivé. En effet, l’injustice était criante, et il appela ce puits Injustice, à cause de ce qui était arrivé. C’était comme une colonne d’airain qui devait être, pour la postérité, un monument de la douceur de l’homme juste, et de l’iniquité des autres. Le nom était composé de telle sorte que quiconque demanderait pourquoi le lieu s’appelait ainsi, apprendrait et la vertu du patriarche, et la méchanceté de ses ennemis. Remarquez, je vous en prie, comment, ici encore, les contrariétés agrandissent la vertu de l’homme juste, qui montre en toutes choses sa douceur; et (345) comment ces méchants, quoi qu’ils prétendent, ne s’agitent que pour faire mieux éclater la gloire de l’homme juste. Il ne leur suffit pas de ce qu’ils avaient fait; un autre puits est creusé; nouvelle querelle, nouvelles poursuites. Etant parti de là, dit le texte, il creusa un autre puits; ils le querellèrent encore au sujet de cet autre puits, et il le nomma Inimitié. (Ibid. 21.) Remarquez encore ici la prudence de l’homme juste; ils ne supprimèrent pas tout à fait ce puits, à ce qu’il semble, mais ils suscitèrent une querelle; l’injustice parut manifeste, et ces méchants se retirèrent. Voilà pourquoi le patriarche appela ce puits Inimitié; c’est qu’il avait été une occasion d’inimitié. C’était d’ailleurs, presque chaque jour, les mêmes attaques de la part des habitants du pays. Le juste ne s’indigna pas, né montra aucune faiblesse. Il ne réfléchit pas en lui-même, il ne dit pas: Il ne m’est plus même donné d’avoir des puits? Ne suis-je pas privé du secours d’en-haut? Le Seigneur ne m’a-t-il pas tout à fait oublié? Il ne dit ni ne pensa rien de pareil, mais il souffrit tout, avec une douceur parfaite; et, par là, il mérita d’obtenir, de Dieu, un plus puissant secours. Tous ces événements étaient pour ainsi dire un exercice destiné à fortifier la vertu de l’homme juste. En effet, dit le texte: Etant parti de là, il creusa un autre puits, pour lequel ils ne disputèrent point: c’est pourquoi il lui donna le nom de Largeur, en disant: Le Seigneur nous a mis maintenant au large, et nous a fait croître en biens sur la terre. (Ibid. 22.)

3. Voyez la sagesse de l’homme juste; quand on voulut détruire ces premiers puits, il souffrit sans se plaindre, sans résister; mais les noms seuls qu’il donna aux puits, suffirent pour y attacher le souvenir ineffaçable de la méchanceté de ces gens-là. Ici, au contraire, on ne lui suscita aucun embarras; il lui fut permis de jouir, en toute liberté, du fruit de ses fatigues; le juste attribue tout à Dieu. En effet, dit le texte: Il lui donna le nom de Largeur; et ensuite, pour expliquer ce nom, il dit: Voici pourquoi je l’appelle Largeur. Le Seigneur nous amis maintenant au large, et nous a fait croître en biens sur la terre. Avez-vous compris cette piété qui oublie tant de difficultés, tant d’obstacles; qui ne se souvient que des bienfaits, afin d’en rendre grâces à Dieu, et qui dit: Le Seigneur nous a mis maintenant au large, et nous a fait croître en biens sur la terre? Rien n’est aussi agréable à Dieu que la reconnaissance, qui lui rend des actions de grâces; il nous comble chaque jour de bienfaits sans nombre, que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas; soit que nous le sachions, soit à notre insu; et cependant il n’exige de nous, pour les biens qu’il nous accorde, que des actions de grâces; et ces actions de grâces, pour qu’il lui soit permis de grossir nos récompenses. Pénétrez-vous de cette pensée. Voyez comment la reconnaissance de ce juste lui a de nouveau mérité la visite d’en-haut. Car, comme il avait montré de nobles marques de sa vertu, et auprès des habitants de Gérara, et quand le roi le chassait, et quand les bergers détruisaient ses puits, le Seigneur plein de bonté, veut fortifier encore ce vertueux zèle; déjà il chérissait le patriarche à cause de son insigne douceur. Après qu’il fut parti de là pour se rendre au puits du Serment, le Seigneur lui; apparut dans la nuit, et lui dit: Je suis le Dieu d’Abraham votre père, ne craignez point parce que je suis avec vous, et je vous bénirai, et je multiplierai votre race à cause d’Abraham votre père. (Ibid. 23, 24). Le Seigneur, dit le texte, lui apparut dans la nuit. Voyez le soin que prend Dieu de le ranimer, de raviver sa. confiance. Il lui apparaît, et lui dit: Je suis le Dieu d’Abraham votre père; j’ai glorifié votre père, et je l’ai rendu fameux; c’était un pèlerin,, un voyageur, que j’ai rendu plus illustre que tous les habitants du pays. C’est moi qui ail fait sa grandeur, et en toutes choses j’ai pris; soin de lui; c’est moi donc, Ne craignez point. Que signifie ce Ne craignez point? Ne vous étonnez pas d’avoir été chassé par Abimélech, insulté par les bergers; votre père a enduré un grand nombre de pareilles épreuves, et sa gloire s’en est accrue; donc que cela ne vous épouvante point, Parce que je suis avec vous. Si je permets ces choses, c’est que je veux manifester votre vertu, faire éclater en même temps leur perversité, afin de vous donner pour toutes ces raisons la couronne; Parce que je suis avec vous. Et par conséquent vous serez invincible, plus fort que vos persécuteurs, plus puissant que ceux qui vous attaquent, et je prendrai de vous un tel soin, que vous serez pour eux un objet d’envie, Parce que je suis avec vous, et je vous bénirai, et je multiplierai votre race à cause d’Abraham votre père.

Considérez la bonté de Dieu; il dit: Je suis le Dieu d’Abraham votre père, il (346) montre comment il s’est attaché le patriarche, au point qu’il ne dédaigne pas de s’appeler le Dieu d’Abraham, au point que lui, le Seigneur et Créateur de l’univers, s’appelle le Dieu d’un seul homme, non qu’il veuille réduire à ce seul patriarche tout son empire, mais parce qu’il veut témoigner son affection singulière pour lui; je me le suis attaché, dit-il, j’en ai fait ma propriété, à ce point qu’à lui seul, il semblé compenser tous les autres; par cette raison, je multiplierai votre race à cause d’Abraham votre père. Je lui dois, dit-il, de grandes récompenses pour son obéissance envers moi; donc, à cause de lui, Je multiplierai votre race. En même temps,. il remplit le juste. de confiance,. et, en prononçant le nom de son. père, il provoque en lui le vif désir de reproduire la vertu paternelle. Or, après avoir reçu les promesses de tant de biens, il éleva un autel en ce lieu, dit le texte, et il invoqua le nom du Seigneur, et il y dressa sa tente. (Ibid. 25.) Qu’est-ce à dire: Il éleva un autel en ce lieu-là? Il rendit, dit le texte, des actions de grâces au Seigneur qui avait montré tant de sollicitude pour lui, Et les serviteurs d’Isaac creusèrent là un puits; le juste enfin vécut là en toute sécurité; car- Celui qui avait dit: Je suis avec vous, et je vous bénirai, et je multiplierai votre race, Celui-là même le, glorifia, et le rendit plus grand aux yeux de, tous. Eh bien! voyez donc cet Abimélech, qui entreprit de le chasser, et qui lui dit: Retirez-vous d’avec nous; maintenant, c’est lui qui va trouver le patriarche. En effet, dit le texte: Abimélech, et le chef du gynécée, et le général de son armée vinrent, et Isaac leur dit: Pourquoi êtes-vous venus vers moi, vous qui m’avez haï et m’avez chassé loin de vous? (Ibid. 26, 27.) Voyez, je vous en prie, la douceur du juste; à l’aspect de ceux qui l’avaient forcé à fuir, qui l’avaient poursuivi avec tant de-haine,.et qui viennent maintenant auprès de lui, comme des suppliants, il ne les reçoit pas avec orgueil; la vanité n’égare pas son âme, la pensée des choses que Dieu lui a dites, ne l’enivre pas-; on ne le voit pas superbe de la force du Seigneur, s’élever contre le roi; c’est toujours la même mansuétude, la. même affabilité; il leur dit: Pourquoi êtes-vous venus vers moi, vous qui m’avez haï, et m’avez chassé loin de vous? Pourquoi, leur dit-il, avez-vous pensé à venir me trouver, moi que vous avez chassé, moi que vous avez haï? Ils lui répondirent: Nous avons vu que le Seigneur est avec vous et nous avons dit: faisons entre nous et vous une alliance qui sera jurée de part et d’autre, afin que vous ne nous fassiez aucun tort, comme nous n’avons rien fait pour vous offenser, et comme nous vous avons bien traité, vous ayant laissé aller en paix, comble de la bénédiction du Seigneur. (Ibid. 28, 29.).

4. Voyez la force de la douceur, la puissance de la vertu. Ceux qui d’abord l’avaient chassé viennent maintenant trouver ce voyageur, cet homme qui n’appartient à aucune ville, ce vagabond, et non-seulement ils se justifient de ce qui est arrivé, ils lui demandent de leur pardonner leurs torts, mais ils proclament la vertu de l’homme juste ils montrent la peur qu’ils éprouvent, ils avouent leur faiblesse, ils portent un témoignage de la grande puissance de l’homme juste. En effet, quoi de plus fort que celui qui a Dieu avec lui? Nous avons vu, dit le texte, que le Seigneur est avec vous. D’où vous est venu cette science? assurément,répondent-ils, les faits mêmes nous instruisent; nous vous avons vu, vous, chassé plus fort que ceux qui vous chassaient; vous, tourmenté; supérieur à ceux qui vous tourmentaient; et la suite des événements nous a fait comprendre que vous jouissiez du secours d’en-haut. C’est l’oeuvre de la divine sagesse, que leur pensée ait été frappée des mérites du juste, et qu’ils aient acquis cette connaissance. Car, puisque le Seigneur est avec vous, faisons entre nous et vous, une alliance, qui sera jurée. Voyez comme l’impulsion de la conscience les réduit vite à s’accuser eux-mêmes, sans que personne les y contraigne, ni leur reproche ce qu’ils ont fait. Car, si vous n’aviez pas commis une injustice, pourquoi demanderiez-vous au juste de faire avec vous une alliance? Mais telle est la conduite ordinaire de l’homme injuste; chaque jour sa conscience le ronge, et dans le silence de l’offensé, ceux qui ont commis l’injustice, croient qu’il lui est dû une réparation par le châtiment. Ce sont des angoisses de chaque jour, et les méchants semblent se condamner eux-mêmes à la punition de leurs fautes. C’est dans cette pensée qu’ils disent: Faisons, entre nous et vous, une alliance, qui sera jurée. Ils expliquent ensuite quelle sera cette alliance: Afin que vous ne nous fassiez aucun tort, comme nous n’avons rien fait pour vous offenser. Voyez la contradiction où les jette la crainte qui trouble leur esprit: Afin que vous ne nous fassiez aucun (347) tort. D’où vous vient cette crainte, que vous inspire le juste, quand vous le voyez montrer tant de douceur envers ceux qui l’attaquaient? C’est qu’il y a un juge incorruptible} la conscience, qui les a réveillés, lui leur a montré toute leur perversité envers l’homme juste. Voilà pourquoi ils ont peur; et la peur ne leur laisse pas voir qu’ils se contredisent: Afin que vous ne nous fassiez aucun tort, dit le texte, comme nous n’avons rien fait pour vous offenser. Pourquoi donc m’avez-vous chassé? mais le juste ne leur demande aucune explication, et il ne redresse aucune de leurs paroles. Et comme, dit le texte, nous vous avons bien traité, vous ayant laissé aller en paix, comblé de la bénédiction du Seigneur. Vous voyez qu’ils redoutaient la vengeance d’en-haut; ils savaient bien que, si l’homme juste, plein de douceur, ne se vengeait pas du mal qu’ils lui avaient fait, Celui qui le protégeait, d’une manière si manifeste, demanderait des comptes à ses persécuteurs. Par ces raisons, ils apaisent l’homme juste; ils tiennent à faire un pacte avec lui, et en même temps qu’ils se justifient du passé, ils cherchent à se mettre en sûreté pour l’avenir. Isaac leur fit donc un festin, dit le texte, et ils mangèrent, et ils burent ensemble, et ils se levèrent le matin et l’alliance fut jurée départ et d’autre, et Isaac les congédia et les laissa s’en retourner. (Ibid. 30, 31.) Voyez la bonté de l’homme juste: aucun désir de vengeance ne se montre dans ses paroles; et, non-seulement il oublie ce qu’ils lui ont fait, mais il leur offre une généreuse hospitalité. Isaac leur fit donc un festin, et ils mangèrent, et ils burent ensemble. Ce festin prouve assez qu’il oublie le mal qu’ils lui ont fait; et Isaac les congédia, dit le texte, et les laissa s’en retourner. La divine Écriture nous montre par là, qu’ils étaient venus saisis d’une-grande frayeur, remplis d’inquiétudes, et que c’était, pour ainsi dire, afin de, garantir leur propre conservation, qu’ils avaient eu hâte de venir, de s’excuser auprès de l’homme juste. Voyez-vous comme il est vrai de dire, que rien n’est plus fort que la vertu; qu’il n’y a pas de pouvoir supérieur à celui que soutient la force d’en-haut? Ensuite le texte ajoute: Le même jour, les serviteurs d’Isaac s’en allèrent, creusèrent un puits, et dirent: Nous n’avons pas trouvé d’eau, et il appela ce puits le Serment; et il appela l’endroit, le puits du Serment, et le nom s’est conservé jusqu’à ce jour. (Ibid, 32, 33.) Vous voyez, ici encore, un lieu qui prend son nom des événements qui s’y sont passés: Comme on creusa un puits sans y trouver de l’eau, le jour que l’on 6t le serment, on appela le lieu le puits du Serment, afin de conserver le souvenir du fait qui s’y était passé. Voyez-vous comment ce juste, qui né reçut pas l’éducation de la loi, qui n’a pu se proposer pour modèle aucun homme vertueux, mais qui a suivi les traces de son père, qui n’a écouté que la conscience, ce maître naturel que nous portons en nous, a montré la perfection de la sagesse? Toutes ces actions n’indiquaient pas seulement la douceur de cette âme juste; il y a plus, sa conduite réalisait les préceptes du Christ. Vous savez les préceptes, les conseils que le Christ adressait à ses disciples, il leur disait de ne pas aimer seulement ceux qui les aiment, mais de prouver leur affection à leurs ennemis. (Matth. V, 44.) Et c’est ce que pratiquait ce juste, un si grand nombre d’années auparavant; et il exerçait généreusement l’hospitalité envers ses persécuteurs acharnés, et il bannissait de son âme tout désir de vengeance.

Quelle sera donc notre excuse, à nous qui, après la grâce, après tant d’enseignements, instruits par les préceptes du Sauveur, ne pouvons pas atteindre à la mesure de ce juste, et que dis-je, à sa mesure? Nous ne pouvons même pas approcher de lui; la malice aujourd’hui déborde partout, à tel point que c’est pour nous chose rare, même d’aimer ceux qui nous aiment. Quelle espérance de salut pouvons-nous donc avoir, si nous ne valons pas des publicains, ainsi que l’a dit le Christ: Si vous n’aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense en aurez-vous? Les publicains ne le font-ils pas aussi? (Matth. V, 46.) Le Christ veut, puisqu’il veut nous voir au faîte de la vertu, que nous soyons supérieurs aux publicains,; mais nous, nous nous appliquons à rester au-dessous. Et que dis-je, au-dessous des publicains? au-dessous des brigands et de ceux qui pillent les sépulcres; au-dessous des meurtriers. En effet, tous ceux-là chérissent ceux dont ils sont aimés, et souvent même pour ceux qu’ils chérissent, ils bravent tous les périls. Quelle condition serait donc plus misérable que la nôtre, si après avoir, éprouvé de si grands effets de la miséricorde du Seigneur, nous étions trouvés inférieurs à ceux qui commettent des crimes sans nombre? Donc, je (348) vous en conjure, méditons la rigueur du supplice, le lourd fardeau de la confusion qui nous attend ailleurs. Considérons au moins, quoiqu’il soit bien tard, la noblesse de notre nature, et obéissons à la doctrine du Christ. Ne nous contentons pas d’aimer seulement avec sincérité ceux qui nous aiment; bannissons de notre âme toute haine, toute envie; et, s’il en est qui nous haïssent, appliquons-nous à les aimer; impossible autrement de conquérir notre salut; il n’y a que cette voie. Appliquons-nous à chérir, plus même que ceux qui nous chérissent; aimons surtout ces ennemis qui sont pour nous les causes de biens sans nombre, car c’est par là que nous obtiendrons la rémission de nos péchés; c’est par là qu’il nous sera donné de prier Dieu dans la sincérité de l’humilité et de la contrition. Car, une fois que l’âme est affranchie de toute haine, elle est tranquille, elle est robuste; et, invoquant le Seigneur, avec une entière pureté, elle s’attire la plénitude de la grâce d’en-haut. Puissions-nous tous l’obtenir, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

CINQUANTE-TROISIÈME HOMÉLIE. « Or, Esaü, ayant quarante ans, épouse Judith, fille de Béel; du pays de Chet, et Basemath, fille d’Elom, du pays d’Eva, et elles querellaient Isaac et Rébecca. » (Gen. XXVI, 34, 35.)

1. Explication des versets 34 et 35 du chapitre XXVI, et des versets 1-10 du chapitre suivant. — 2. Explication des versets 11-19. En attirant sur la tête de Jacob la bénédiction d’Isaac, Rébecca obéit à l’oracle de Dieu en même temps qu’à son amour pour Jacob. Dieu veut que nous coopérions à ses oeuvres. Il ne coopère point au mensonge. — 3. Explication des versets 20-30. — 4. Explication des versets 30-40. Colère d’Esaü, en apprenant que son frère a reçu la bénédiction paternelle. — 5. De la colère.

1. Eh bien, aujourd’hui encore, s’il vous est agréable, reprenons la suite de l’entretien d’hier, et, dans la mesure de nos forces, cherchons ce que renferme chacune des paroles de l’Écriture, afin d’en recueillir le fruit que nous remporterons en nous retirant. Voyons donc les premiers mots du texte: Or Esaü, ayant quarante ans, épousa Judith, fille de Béel, du pays de Chet, et Basemath, fille d’Elom, du pays d’Eva, et elles querellaient Isaac et Rébecca. Voyez tout l’enseignement que renferment ces quelques paroles: pourquoi l’Écriture nous marque-t-elle le nombre des années d’Esaü? Ce n’est pas sans dessein; c’est pour nous apprendre qu’Isaac était vieux, et déjà fort avancé en âge; car, si nous nous rappelons l’âge d’Isaac, quand il épousa Rébecca, il avait alors quarante ans; son âge, quand ses fils lui naquirent, il avait alors soixante ans; nous en conclurons qu’il est actuellement centenaire, c’est-à-dire, dans la vieillesse la plus avancée. En effet, l’Écriture va nous dire que la vieillesse l’avait rendu aveugle. Voilà pourquoi le texte (349) nous donne le nombre des années d’Esaü, ce qui nous permet de déterminer avec certitude l’âge d’Isaac. Voilà pourquoi le texte dit: Or, Esaü ayant quarante ans. Ensuite l’Écriture tient à nous faire connaître l’esprit inconsidéré de ce fils, prenant des épouses chez des peuples qu’il ne devait pas, fréquenter; donc, l’une était de la race des Chettéens, et l’autre de la race des Evéens. Ce n’est pourtant pas ainsi qu’aurait dû se conduire celui qui savait quel soin le patriarche avait montré quand il prescrivait à son serviteur d’aller lui chercher une femme de sa parenté, pour être l’épouse de son fils Isaac. La mère des deux enfants d’Isaac, Rébecca était venue du pays de Charran; Esaü n’agit pas de même, il fait voir tout de suite le dérèglement de ses moeurs; sans consulter ses parents, il épouse ces deux femmes. Et pour nous apprendre combien leurs moeurs laissaient à désirer, l’Écriture nous dit: Et elles querellaient Isaac et Rébecca. Et qu’y a-t-il de plus détestable que cette malignité? celles qui auraient dû montrer tant d’égards, non-seulement n’en faisaient rien, mais elles étaient promptes à la dispute. Ce n’est pas sans dessein que l’Écriture nous donne tous ces détails; comprenez bien, c’est afin que, dans la suite, quand vous verrez la préférence de Rébecca pour Jacob,vous n’en soyez pas choqués. Mais n’anticipons pas, suivons l’ordre même de l’Écriture: Isaac étant devenu vieux, ses yeux s’obscurcirent de telle sorte qu’il ne pouvait plus voir. (Chap. XXVII,1.) Ses yeux, affaiblis par le grand âge, dit le texte, ne distinguaient plus les objets. Il appela donc Esaü, son fils aîné et lui dit: Mon fils, vous voyez que je suis bien vieux, et que j’ignore-le jour de ma fin; prenez donc vos armes, votre carquois et votre arc, et sortez dans la plaine, et chassez, et faites-moi de votre chasse un de ces plats que j’aime, et apportez-le-moi, afin que j’en mange, et que je vous bénisse, avant que je meure. (Ibid. 2, 3, 4.) Ici, mon bien-aimé, je vous en conjure, remarquez l’ineffable sagesse de Dieu; voyez comme le père ne suit que son affection naturelle en donnant cet ordre à Esaü, et comme le Tout-Puissant, le Seigneur plein de sagesse, dispose Rébecca à remplir sa prédiction, nous montrant par là ce que valent et la vertu et la douceur. Esaü avait pour lui son droit d’aînesse et l’affection de son père, et il se croyait le premier; il a tout perdu, parce qu’il n’a pas voulu ajouter à ce qui était hors de lui, le bien qui devait venir de lui. Jacob, au contraire, avec sa vertu propre, et aussi le secours de la grâce d’en-haut, même malgré son père, surprend, saisit sa bénédiction. C’est qu’il n’y a rien de plus fort que l’homme soutenu par la main de Dieu,. Soyez donc appliqués, attentifs; remarquez l’excellence de cette conduite, remarquez comme celui qui s’appuie sur la divine grâce, trouve à chaque instant un grand coopérateur qui travaille dans ses intérêts, au point de lui transférer la bénédiction paternelle; au contraire, l’autre perd tout, il se perd lui-même, parce que ses moeurs sont mauvaises. Or, dit le texte, Rébecca entendit Isaac parlant à Esaü, son fils; et Esaü étant allé dans les champs, pour faire la chasse que son père lui avait demandée, Rébecca dit à son plus jeune fils. (Ibid. 6, 6.) Pourquoi l’Écriture dit-elle: À son plus jeune fils? c’est parce qu’il y a plus haut: Isaac appela son fils aîné. L’Écriture veut nous faire savoir maintenant à qui s’adresse Rébecca, et le texte dit: Son plus jeune fils, c’est-à-dire Jacob. J’ai entendu, dit-elle, votre père parlant à Esaü, votre frère, et lui disant: Apportez-moi de votre chasse, et faites-m’en un plat, afin que j’en mange, et que je vous bénisse devant le Seigneur, avant de mourir. (Ibid. 7.) Voilà ce que j’ai entendu que votre père disait à votre frère Esaü. Suivez donc maintenant, mon fils, le conseil que je vous donne; allez-vous en au troupeau, et apportez-moi deux chevreaux, tendres et bons, afin que je fasse à votre père, un de ces plats qu’il aime, et qu’après que vous le lui aurez présenté, et qu’il en aura mangé, votre père vous bénisse avant de mourir. (Ibid. 8, 9, 10.)

2. Voyez le grand amour de la mère, ou plutôt la dispensation de Dieu, car c’était lui qui lui donnait ce conseil, et qui prenait soin de tout faire réussir. Avez-vous bien compris l’excellent conseil de la mère? Voyez maintenant la circonspection de Jacob; voyez comme sa réponse indique la douceur de ses moeurs. En effet, dit le texte: Jacob dit à sa mère: Mon frère Esaü est velu, et moi je n’ai pas de poil; si mon père vient à me toucher, et qu’il s’en aperçoive, j’ai peur qu’il ne croie que j’ai voulu le tromper, et qu’ainsi je n’attire sur moi sa malédiction, au lieu de sa bénédiction. (Ibid. 11, 12.) Grande est l’honnêteté de l’enfant, et grand est son respect pour son père. J’ai peur, dit-il, qu’il n’arrive le contraire de ce que je (350) désire; que je ne paraisse vouloir contrarier mon père, et qu’au lieu de sa bénédiction, je ne m’attire sa malédiction. Que fait donc cette admirable Rébecca, pleine d’amour pour son fils? Comme ce n’était pas seulement sa volonté qu’elle suivait; comme elle ne servait qu’à l’accomplissement de la volonté. divine, elle fait tous ses efforts pour bannir la crainte du coeur de son enfant, pour le rassurer, pour l’amener à réaliser son dessein. Et elle ne lui dit pas qu’il peut tromper son. père, que son père n’y verra rien; que lui dit-elle? Que cette malédiction retombe sur moi, mon, fils; obéissez seulement à ma voix, et apportez-moi ce que je vous demande. (Ibid. 13.) S’il arrive quelque chose de ce que vous craignez, dit-elle, vous n’en. souffrirez pas; donc, soyez sans crainte, rassurez-vous: Obéissez à ma voix, et faites ce que je vous conseille. C’est bien là le propre de l’amour maternel. Pour son enfant, elle s’expose à tout. Elle dissipa ainsi la crainte de son fils. Il sortit, prit et apporta à sa mère ce qu’elle demandait, et elle fit des plats comme Isaac les aimait. Rébecca prit ensuite, dit le texte, le plus beau vêtement de son fils aîné, qu’elle gardait dans. la maison, et elle en revêtit Jacob, le plus jeune de ses, fils, et, avec la peau des chevreaux, elle lui couvrit les bras et les. parties du cou, qui étaient nues, et elle mit les plats et les pains, qu’elle avait faits, dans les mains de son file; Jacob, qui le porta à son père. (Ibid. 14; 15,16, 17.) Voyez, je vous, en conjure, ici, le grand amour de Rébecca, et, en même temps, sa rare sagesse. Le texte a dit plus haut que l’aîné est velu et que, le plus jeune n’a pas de poil. Voilà pourquoi, dit le. texte, elle le revêtit d’un habit d’Esaü, et l’entoura de peau, et, après l’avoir, de tout point, équipe de manière à tromper son père, elle lui, mit dans les mains les plats et les pains, de sorte qu’il les porta au patriarche. Considérez, encore une fois, ici, comment tout est arrivé par la grâce d’en-haut. Aussitôt que nous offrons à Dieu ce qui vient de nous, nous obtenons en abondance là coopération du Seigneur. C’est afin que nous ne tombions pas dans la nonchalance et l’abattement, qu’il veut aussi que, nous fassions quelque chose, ce n’est qu’à cette condition qu’il nous communique ses dons; il ne veut pas que le secours d’en-haut opère seul toute chose, il faut que nous travaillions de notre côté. Maintenant, il n’exige, pas que nous fassions tout; il connaît notre faiblesse; le Seigneur dans sa bonté, se réjouit de trouver une occasion d’être généreux envers nous, et il attend que nous fassions ce qui est en notre pouvoir. Vous en avez ici la preuve; parce due Jacob et Rébecca ont fait ce qu’ils devaient faire; que l’enfant a obéi aux conseils de sa mère; que la mère a fait tout ce qui dépendait d’elle, le Seigneur, plein de bonté, se met de lui-même à l’oeuvre, et s’occupe de faire réussir, de rendre facile,ce qu’il y avait de plus difficile, à savoir qu’Isaac ne s’aperçût pas de la ruse. Car, lorsque l’enfant eut apporté les mets à son père, Il lui dit: Qui êtes-vous, mon fils? Et Jacob dit à soya père: Je suis Esaü, votre fils aîné; j’ai fait ce que vous m’avez dit; levez-vous, mettez-vous sur votre séant, et mangez de ma chasse, afin que vous me donniez votre bénédiction. (Ibid. 19.) Considérez ici, je vous en conjuré, l’anxiété de Jacob, en prononçant ces paroles. Il avait d’abord dit à sa mère: J’ai peur d’attirer sur moi la malédiction, au lieu de la bénédiction. Quelle frayeur ne dut-il pas éprouver, quand il jouait une telle scène? Mais, comme c’était Dieu qui travaillait avec lui, tout réussit. Eh quoi donc, dira-t-on? Dieu a coopéré à un pareil mensonge? Né considérez pas simplement le fait, mon bien-aimé, mais remarquez le but; remarquez qu’il n’y avait pas ici un intérêt temporel, poursuivi par l’avarice; c’était la bénédiction de son père, que le jeune fils voulait attirer sur lui. D’ailleurs, si vous ne voulez jamais voir que les faits, sans considérer le but, prenez garde que l’ancien patriarche ne vous paraisse le meurtrier de son fils, et Phinée un homicide. Mais Abraham ne fut pas le meurtrier de son fils; il l’aimait autant qu’un père peut aimer; et Phinée ne fut pas un homicide, mais un homme plein de zèle, L’un et l’autre firent ce qui était agréable à Dieu. Aussi, l’un pour avoir obéi, a mérité, du Seigneur, une grande récompense: l’autre est célébré pour son zèle. En effet, dit le psalmiste: Phinée se leva, et il apaisa. (Psal. CV, 30.) Donc, si un meurtre, des fils massacrés sont des faits approuvés dans leur histoire, parce qu’ils étaient conformes à la volonté de Dieu; si nous ne nous arrêtons pas à la réalité des faits, mais au but qu’on s’était proposé, à l’intention, à bien plus forte raison, ici, celte intention est-elle, ce qui mérite d’être considéré.

3. Donc, ne vous arrêtez pas aux mensonges prononcés par Jacob; ne voyez que la volonté de Dieu; il voulait que la prédiction s’accomplît, et il a tout disposé dans ce but. Et ce qui vous montrera que c’est Dieu qui a rendu tout facile, même le plus difficile, l’homme juste n’a pas soupçonné la fraude; il s’est laissé prendre aux paroles de Jacob; il mange ses mets, et le récompense par ses bénédictions. Esaü ne revint de la chasse qu’après que tout eût été accompli. C’est pour nous montrer que la volonté de Dieu a seule tout conduit. Isaac dit encore à son fils: Mais comment avez-vous pu, mon fils, en trouver si tôt?Il lui répondit: Parce que le Seigneur Dieu l’a livré devant moi, (Ibid. 20.) Jacob était toujours dans les angoisses, et sa frayeur, au comble. Mais tous ces événements se sont accomplis,. pour que nous sachions bien, par des faits, que le Seigneur ne se contente pas de nous montrer sa sollicitude, le soin qu’il prend de nous; il veut encore que nous méritions ses.faveurs, par l’ardeur de notre zèle. Ne vous bâtez pas de passer en courant devant ce combat de Jacob, mes bien-aimés; considérez qu’il avait tout à perdre, qu’il était plein de terreur, tout tremblant, qu’il craignait que cette bénédiction ne l’exposât à toutes les rigueurs de la malédiction. Ensuite, dit le texte, Isaac dit: Approchez de moi, afin que je vous touche, mon fils, et que je reconnaisse si vous êtes mon fils Esaü, ou non. (Ibid. 21.).C’est que la voix laissait un peu d’incertitude; mais, comme il fallait que l’événement conduit par le Seigneur s’accomplît, Dieu ne permit pas d’apercevoir la ruse. Jacob s’approcha de son père, et Isaac l’ayant tâté, dit: Pour la voix, c’est la voix de Jacob, mais les mains sont les mains d’Esaü et il ne le reconnut point. (Ibid. 22.) Voyez-vous comme le texte nous montre que tout émane de la grâce de Dieu?-c’est Dieu qui faisait qu’Isaac ne s’apercevait de rien, et, que Jacob allait jouir de la bénédiction paternelle. Et il ne le reconnut point, dit le texte, parce que ses mains étaient comme les mains d’Esaü. (Ibid. 24.) Et il lui dit: Etes-vous mon fils. Esaü? Voyez, encore une fois; comme la divine Écriture nous montre que l’homme juste a des soupçons. En effet, dit le texte: Isaac dit: Etes-vous mon fils Esaü? Déta il qui a pour but aussi de nous faire savoir que le père n’écoutait gare l’affection de la nature, mais que Dieu, qui prévoit l’avenir, et qui glorifie la vertu de ses serviteurs, est celui qui a tout disposé ici. Et Jacob dit: Je le suis. En effet, après qu’Isaac a eu dit: Etes-vous mon fils Esaü? Je le suis, dit le texte. Apportez-moi à manger de votre chasse, mon fils, afin que je vous bénisse; c’est à peine enfin, si Jacob commence à respirer. Et il apporta à son père les plats, et il lui apporta du vin, et Isaac but, et il lui dit: Approchez-vous de moi, mon fils, et venez me baiser; il s’approcha donc de lui, et le baisa. Et Isaac sentit la bonne odeur qui sortait de ses habits, et lui dit, en le bénissant. (Ibid. 25, 26, 27.) Voyez le soin de la divine Écriture; après cette interrogation: Etes-vous Esaü? et cette réponse, je le suis, Isaac le touche encore, la voix lui ayant presque fait soupçonner la feinte; et il l’interroge de nouveau: Etes-vous mon fils Esaü?.Et Jacob dit: Je le suis; et ensuite, il lui apporte les plats et Isaac mange. Alors, dit le texte: Il le baisa et le bénit. Et, pour qu’on ne s’imagine pas qu’il l’a béni en la personne d’Esaü, pour qu’on. voie bien qu’il a béni celui qu’il a baisé, la divine Écriture nous dit: Qu’il l’a baisé; et qu’il a béni celui qu’il a baisé. Et aussitôt qu’il. eut senti la bonne odeur, qui sortait de ses habits, il lui dit en le bénissant: l’odeur qui sort de mon fils, est comme l’odeur d’un champ plein de fruits, que le Seigneur a bénis. Que Dieu vous donne de la rosée du ciel et de la graisse de la terre, et l’abondance du froment et du vin. (Ibid. 27-28.) Que le Seigneur Dieu, dit-il, vous accorde tout cela, à vous qui m’avez apporté ces plats, qui avez reçu de moi le baiser. Que les peuples vous soient assujettis! Voyez, il demande pour lui, par ses prières, d’abord le nécessaire; ensuite la domination sur les peuples, et il lui prédit sa prospérité future, et l’agrandissement de ceux qui sortiront de lui. Et que les princes vous adorent! Ces prières ne demandent pas que les peuples seulement lui soient assujettis, mais les princes eux-mêmes; Et soyez le seigneur de votre frère. Voyez l’homme juste servant même sans le savoir, la volonté de Dieu. Tout,.en effet, était disposé de manière que le fils vertueux reçut la bénédiction que ses vertus méritaient. Que les fils de votre père vous adorent! C’est l’habitude, de l’Écriture, de donner le nom de fils à toutes les générations. C’est comme s’il disait: ceux qui sortiront de la race d’Esaü; car Isaac n’eut pas d’autre fils que ces deux-là. Que celui qui vous maudira, soit maudis lui-même., et que celui, qui vous (352) bénira, soit comblé de bénédictions! Voilà la couronne de la bénédiction; voilà la somme de tous les biens, être béni. Avez-vous bien compris la clémence de Dieu? Celui qui avait craint de recevoir la malédiction, au lieu de la bénédiction, non-seulement emporte tout le trésor des bénédictions de son père, mais la malédiction est prononcée contre ceux qui tenteraient de le maudire. Apprenons par là, que celui qui disposé de ce qui-lui appartient, d’une manière conforme à la volonté de;Dieu, est assuré du secours d’en-haut, à tel point que sa volonté devient un fait qui se réalise. Qui n’admirerait pas l’ineffable disposition de la sagesse divine, qui ne permet pas qu’Esaü revienne de la chasse avant le dénouement de cette histoire, avant que Jacob se soit retiré, riche de toutes les bénédictions de son père; c’est ce qu’a voulu nous montrer Moïse, en ajoutant: Et après qu’Isaac eut fini de bénir Jacob, et après que Jacob fut sorti, ayant quitté Isaac son père, voici qu’Esaü, son frère, revint de la chasse. (Ibid. 30.)

4. Voyez comme aussitôt après la sortie de l’un, l’autre arrive, et il n’y a pas là un simple hasard. La providence a voulu qu’il apportât, sans se douter de rien, sa chasse à son père, et que ce fût de son père qu’il apprît tout ce qui s’était passé. Car s’il eût rencontré son frère, peut-être qu’il l’eût tué, cédant à sa fureur; car si, plus tard, il a pu avoir cette pensée, à bien plus forte raison, au moment même, eût-il essayé de commettre le crime. Mais il y avait là la main de Dieu, qui conserva le plus jeune des deux frères; c’est Dieu qui le rendit digne de la bénédiction, et qui priva l’autre, et de la bénédiction et du droit d’aînesse. Esaü arriva, dit le texte, et il apprêta sa chasse, et il l’apporta à soit père, et il lui dit: Levez-vous, mon père, et mangez de la chasse de votre fils, afin que vous me donniez votre bénédiction. (Ibid, 31.) Voyez le nouveau trouble qui confond, ici, l’esprit de l’homme juste; car, en entendant ces paroles, Isaac lui dit: Qui êtes-vous? Et il lui répondit: Je suis votre fils aîné Esaü. (Ibid. 32.) Voyez l’orgueil qu’il montre en ce moment; il ne lui suffit pas de dire: Je suis Esaü, mais il ajoute: Votre fils aîné. Isaac fut frappé d’un profond étonnement, et il dit: Quel est donc celui qui m’a déjà apporté ce qu’il avait pris à la chasse, et qui m’a fait manger de tout, avant que vous vinssiez, et je lui ai donné ma bénédiction, et il sera béni. (Ibid. 33.) Voyez la perplexité dans laquelle se trouve l’homme juste. Il raconte le fait, et il ajoute, avec une rigueur qui blesse le coeur de l’autre: Et je lui ai donné ma bénédiction, et il sera béni. C’était Dieu lui-même qui faisait parler la langue de l’homme juste. Il fallait que l’autre, parfaitement renseigné sur ce qui s’était passé, fût bien persuadé qu’il ne lui servirait de rien, ni de son droit d’aînesse, ni de sa chasse. Esaü, à ces paroles de soie père, dit le texte, jeta un grand cri, plein d’amertume. (Ibid. 34.) Qu’est-ce que cela veut dire, Un grand cri, plein d’amertume? Il montra son indignation, la colère dont il était saisi à cette nouvelle, au delà de toute expression. Et il lui dit: Donnez-moi aussi votre bénédiction, mon père; Isaac lui répondit: Votre frère est venu me surprendre, et il a reçu la bénédiction qui vous était due. (Ibid. 35.) Votre frère, dit-il, vous a devancé, et il s’est emparé de toute la bénédiction, de tous les privilèges qui l’accompagnent. Et ce qui vous prouve que la grâce d’en-haut a coopéré à la ruse, qui a trompé l’homme juste, ce sont les paroles mêmes dont il se sert pour avouer le fait: Votre frère est venu me surprendre. On dirait qu’il s’excuse auprès de son fils, qu’il veut lui donner des explications; c’est à mon insu que je lui ai départi les bénédictions; j’étais prêt à en répandre sur vous l’abondance; mais voilà qu’il est venu me surprendre et il a reçu la bénédiction qui vous était due: Ce qui vous était préparé, il l’a pris; ce n’est pas de ma faute. C’est avec raison, dit Esaü, qu’il a été appelé Jacob, c’est-à-dire supplantateur, car voici la seconde fois qu’il m’a supplanté; il m’a déjà enlevé mon droit d’aînesse, et maintenant il ma dérobe la bénédiction qui m’était due. (Ibid. 36.) Ce n’est pas à tort,.dit-il, qu’il porte ce nom de Jacob, qui signifie en effet supplantateur; il a bien prouvé qu’il l’était, en me privant, et de mon droit d’aînesse et de ma bénédiction. Que dit maintenant Esau à Isaac? Ne m’avez-vous pas réservé, à moi aussi, une bénédiction, mon père? Isaac lui répondit: Sachez, dit-il, que j’ai versé sur lui toutes les bénédictions. Je l’ai établi votre seigneur. (Ibid. 37.) Voyez-le lui annoncer, dès ses premières paroles, la servitude et la sujétion. Je l’ai établi votre Seigneur et j’ai assujetti à sa domination tousses frères; je l’ai affermi dans la possession du blé et du vin, et, après cela, que ferai-je pour vous, mon fils? Il ne me reste plus rien, (353) puisque que je l’ai fait votre seigneur, puisque je lui ai assujetti tous ses frères, et que mes prières ont demandé pour lui l’abondance de toutes les choses nécessaires. Que me reste-t-il encore? Esaü lui répartit: N’avez-vous donc, mon père, qu’une seule bénédiction? bénissez-moi, moi aussi. (Ibid. 38.) Comme il a entendu son père qui lui disait: Je lui ai donné ma bénédiction, et il sera béni; comme Isaac lui a révélé toutes les conséquences de la bénédiction, alors il lui dit: Bénissez-moi, moi aussi, mon père; n’avez-vous donc qu’une seule bénédiction? Est-ce que vous ne pouvez pas me bénir, moi aussi? moi que vous aimez tant, moi votre premier-né, moi que vous avez envoyé à la chasse? Ces paroles touchèrent son père. Isaac était, touché, dit le texte; Esaü jetait de grands cris avec des sanglots. Il vit son père confondu, ne pouvant ni ne voulant révoquer ce qui avait été fait, et il cria, et il pleura, pour toucher son père de plus en plus. Isaac eut pitié de lui et lui dit: Votre bénédiction sera dans la graisse de la terre, et dans la rosée du ciel qui vient d’en-haut; vous vivrez de l’épée; vous servirez votre frère, et le temps viendra que vous secouerez son joug, et que vous vous en délivrerez (Ibid. 39, 40.) Puisque, dit-il, vous aussi, vous voulez ma bénédiction, apprenez qu’il n’est pas possible d’agir contre la volonté divine; mais je demande pour vous, par mes prières, que vous jouissiez de la rosée du ciel sachez que vous vivrez dans les combats, car vous vivrez de l’épée, vous servirez votre frère.

5. Maintenant, que personne ne s’étonne à ce récit, en voyant, bientôt après, son frère qui s’en va errant, par suite de la crainte qu’il lui inspire, et se dirigeant vers une terre étrangère. Il ne faut pas conclure de ce début, que la prédiction ne s’accomplira pas. En effet, quand le Seigneur fait une promesse; quels que soient les obstacles qui semblent d’abord en contrarier les effets, nous ne devons pas nous troubler, car il est impossible que les promesses soient vaines jusqu’à la fin. Ce qui arrive, c’est pour que les justes, glorifiés par tous les moyens, rendent plus manifeste, à tous les yeux, l’abondance de la vertu du Seigneur. Cette réflexion s’applique à chacun des hommes justes; vous la verrez toujours confirmée, si vous lisez attentivement l’histoire de chacun d’eux. C’est ce qui est manifeste maintenant encore. Ne vous arrêtez pas à considérer que tout d’abord il prend la fuite; mais réfléchissez sur la gloire qui viendra plus tard. Voyez au bout d’un certain temps, ce frère aîné, main tenant si terrible, lui montrer toute espèce de respect et de vénération. Considérez quel excès de gloire a été son partage, après les épreuves qu’il a subies sur une terre étrangère; c’est à ce point que ses enfants sont devenus une multitude, qui a donné son nom, son nom glorieux à tout un peuple. Maintenant la divine Écriture, voulant nous montrer l’indignation d’un frère qui roulait des pensées homicides; Esaü, dit le texte, haïssait Jacob à cause de cette bénédiction qu’il avait reçue de son père. Et ce qui nous montre que ce n’était pas simplement une colère soudaine, c’est l’expression de l’Écriture qui marque l’excès de la malignité: haïssait, dit le texte, c’est-à-dire persistait dans la haine, à ce point que le sentiment caché au fond de son coeur, le texte l’exprime par ces paroles: Et il disait dans son coeur: Le temps de la mort de mon père viendra, et alors je tuerai mon frère Jacob. (Ibid. 41.) En vérité, la colère n’(st pas moins folle que le délire. Voyez comme ce démon jette ses victimes dans le délire, les prive absolument de la raison, leur persuade de faire tout le contraire de ce que leur conseillent les yeux. Ils ne voient rien; ils ne font rien d’une manière raisonnable, on dirait qu’ils n’ont plus ni sens ni jugement. Ainsi, ceux qui sont en colère, ne reconnaissent pas les personnes présentes; ne se souviennent ni de leurs parents, ni de leurs amis, ni de leurs connaissances, ni de ce qu’ils se doivent à eux-mêmes, ni de quoi que ce soit; la colère les subjugue, ils tombent dans le précipice. Qu’y a-t-il de plus misérable que ces vaincus, que ces captifs de la colère, qui se hâtent de courir au meurtre? Voilà pourquoi le bienheureux Paul, pour extirper la racine de ce mal, fait entendre ces conseils: Tout emportement, toute colère, tout cri, doit, ainsi que toute malice, être banni d’entre vous. (Ephés. IV. 31.) Non-seulement, dit-il, je neveux pas que vous vous échauffiez, que vous vous mettiez en colère, mais je ne veux pas que vous fassiez entendre des cris, en parlant à votre prochain; car le cri est l’enfant de la colère. Quand ce mal s’éveille dans l’intérieur de notre être, quand le coeur se gonfle, dès ce moment la langue ne fait plus entendre de paroles paisibles; la violence de la passion se manifeste, et l’on crie en parlant au prochain. Donc ce bienheureux Paul, voulant, par ses conseils, assurer à ceux qui l’écoutent, (354) une tranquillité non interrompue, leur dit: Tout emportement (c’est-à-dire quelle que soit la cause qui vous émeuve) et toute colère, et toute espèce de cri doit disparaître parmi vous. Ensuite, comme il veut dessécher la racine de ce mal, en prévenir le triste fruit, il dit: ainsi que toute malice. Car celui qui ne connaît pas la colère, est toujours dans un port, à l’abri des flots de ce monde, et il ne craint ni tempête, ni naufrage; il navigue sur une onde tranquille; il séjourne dans un port paisible; pour lui, la vie présente se passe loin de tout ce qui bouleverse et trouble les coeurs; et, de plus, il s’assure, par tous les moyens, lesbiens immortels, les trésors ineffables. Puissions-nous tous les obtenir, par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, l’honneur, l’empire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Du secours de la grâce divine: La conscience est un maître suffisant. Les avis des Docteurs sont le complément de la lecture des saints livres. — 2. saint Chrysostome recherche l’utilité de ses auditeurs et non leurs applaudissements. L’homicide prend racine dans l’envie. Versets 42-46 du chapitre XXVIIe. — 3. Explications des versets 1-11 du XXVIIIe chapitre. Fin de Jacob en Mésopotamie. — 4. Explication des versets 12-19. Comment Dieu exerce les justes à l’obéissance. — 5. Versets 20-22. Epilogue moral.

1. Avez-vous bien compris, hier, la parfaite sagesse du publicain, et la miséricorde ineffable du Seigneur, et l’excès de la stupidité des Juifs? Avez-vous bien compris la leçon que nous donne à tous, la prompte obéissance du bienheureux Matthieu, et sa conversion, qui en fait un homme tout nouveau, parce que c’est dans notre volonté, après l’action de la grâce d’en-haut, que résident nos vertus et nos vices; parce que l’ardeur de notre zèle peut nous élever au plus haut faîte de la vertu, et parce qu’au contraire notre engourdissement nous laisse tomber dans les précipices. En effet, ce qui nous distingue des êtres sans raison, c’est que nous avons reçu de la bonté de Dieu, la raison comme un glorieux privilège, c’est due nous possédons naturellement la connaissance du bien et du mal. Donc, que personne ne prétexte de son ignorance pour négliger la vertu; qu’aucun de vous ne prétexte qu’il manque de guide pour lui montrer le chemin; nous avons tous un maître qui suffit, c’est h conscience, et nul n’est privé de ce secours. En même temps que l’homme fut formé, le discernement des actions lui a été donné, afin de le mettre à même de faire voir, dans la vie présente, la sagesse qu’il porte en lui, afin que s’exerçant comme dans une palestre, aux travaux de la vertu, il puisse conquérir les récompenses que la vertu mérite; et après quelques courtes fatigues, mériter les couronnes impérissables; et, après avoir embrassé la vertu dans la durée qui passe, jouir des biens éternels, dans la durée infinie des siècles. Instruits (355) de ces vérités, mes bien-aimés, ne trahissons pas notre noble nature; prouvons notre reconnaissance à notre magnifique bienfaiteur; ne poursuivons pas les plaisirs d’un jour, pour atteindre des douleurs qui n’auront pas de fin; tenons sans cesse nos regards fixés sur cet oeil qui ne dort jamais, qui voit dans les replis les plus cachés de nos coeurs; réglons ainsi notre conduite; revêtus des armes de l’esprit, montrons la sagesse qui est en nous, et conquérons le secours d’en-haut, afin de triompher, grâce au divin auxiliaire, de notre ennemi de chaque jour, de notre ennemi acharné; afin de rendre inutiles toutes ses machinations, et de nous assurer la conquête des biens que Dieu a promis à ceux qui l’aiment. Que personne donc ne considère les fatigues de la vertu; au contraire, calculons tous les profits qui récompenseront nos efforts généreux, et apprêtons-nous avec ardeur au combat; car s’il est vrai que, dans les affaires de la vie humaine, animé de la fureur des richesses, on soit prompt à tout tenter; que les périls de la mer, les naufrages, les attaques des pirates, n’ébranlent pas, ne ralentissent pas les courages, qui cependant ne poursuivent qu’un profit incertain; quelle excuse pourrons-nous alléguer, quand on nous promet pour nos luttes généreuses, des, biens immortels, si nous ne nous y préparons pas avec le zèle ardent d’un désir sincère? Comment pouvons-nous montrer tant d’ingratitude à notre bienfaiteur? Comment pouvons-nous oublier les présents déjà faits, les promesses reçues? Eh quoi! perdant toute,mémoire, nous vivons au hasard et sans but, comme des troupeaux, sans aucun souci de notre âme, nous, chargeant le ventre jusqu’à le faire éclater; triste victime de ce ventre, notre malheureux.corps souffre et nous renvoie les mille maux que hti attire notre intempérance, les douloureux embarras de notre gourmandise, et nous laissons notre âme se dessécher par la faim? Et cela, quoique l’âme soit à un si haut degré supérieure au corps, quoique l’âme, une fois partie, il ne reste plus qu’un cadavre. Ce qu’il faudrait, ce serait donner à l’un, donner à l’autre la nourriture qui convient à chacun d’eux; et nous les perdons chacun d’eux, parce que nous ne gardons aucune mesure, engraissant l’un plus qu’il ne faut, forçant l’autre à mourir de faim. De là les paroles menaçantes que le Dieu de l’univers adresse aux Juifs, dans la fureur de son indignation. Je vous donnerai, non la famine du pain ni la soif de l’eau, mais la famine qui veut entendre la parole du Seigneur (Amos, VIII, 11), nous montrant par là que cette première famine produit la maigreur du corps, que l’autre au contraire s’attaque à l’âme. Eh bien! ce que le Seigneur leur déclarait d’une voix menaçante, comme on annonce un supplice, nous sommes maintenant les premiers à l’attirer sur nous; et cela, lorsque Dieu nous a montré qu’il prend de nous un soin si vigilant, lorsqu’il a tout prévu, lorsqu’avec la lecture de l’Écriture sainte il nous a encore donné les exhortations des docteurs.

C’est pourquoi, je vous en conjure, mes bien-aimés, secouez tout engourdissement, réveillez-vous enfin, appliquez-vous, de tout votre zèle, au salut de votre âme; c’est par là que vous vous concilierez tout à fait la bienveillance du Seigneur. Et nous, nous nous porterons à vous instruire, avec une ardeur encore plus vive, envoyant que vous mettez nos conseils en pratique. Quand l’agriculteur voit une terre féconde et de nature à donner beaucoup de fruits, il se met avec plus d’ardeur à la cultiver; de même, nous aussi, si nous voyons vos progrès dans les couvres due Dieu vous demande, si nous voyons que nos paroles deviennent les règles de votre conduite, nous ferons, pour vous instruire, des efforts plus courageux encore, parce que nous verrons bien que nous ne semons pas sur la pierre, mais dans une terre grasse et profondément fertile.

2. Voilà pourquoi; chaque jour, nous vous adressons nos paroles; c’est pour qu’elles vous profitent, c’est pour que vous grandissiez dans la vertu, c’est pour qu’en voyant votre avancement nous tressaillions de joie. Est-ce que, par hasard, nous prétendrions vous parler pour faire étourdiment retentir un vain bruit, pour recueillir vos éloges, pour vous entendre battra des mains en vous retirant? Non, ce n’est pas là notre désir, loin de nous une ambition pareille; ce que nous voulons, c’est votre utilité. La plus belle gloire pour moi, le plus magnifique des applaudissements, c’est le retour d’un pécheur à la vertu, c’est l’engourdissement secoué par nos paroles changé en ferveur. Voilà, pour moi, la plus belle des consolations, la vraie gloire; voilà, pour vous, le profit incomparable, la richesse, le spirituel trésor. Je ne prétends pas contester votre zèle et je sais bien qu’instruits par Dieu vous pouvez, vous aussi, (356) en instruire d’autres; dans cette pensée je termine ici mon exhortation; je reprends l’enseignement que nous fournissent d’ordinaire les paroles du bienheureux Moïse, disons mieux de l’Esprit-Saint, s’exprimant par sa bouche. Je veux ajouter quelques mots encore et je vous servirai le festin que Moïse vous apprête aujourd’hui. Vous avez vu dernièrement Jacob, qui ne fait rien que d’après le conseil de Rébecca, arracher à son père la bénédiction, larcin louable auquel Dieu coopéra lui-même et qui réussit. Mais Esaü détestait Jacob à cause de cette bénédiction et il se préparait à le faire mourir. Tel est en effet le caractère de cette passion perverse; elle ne s’arrête pas avant d’avoir jeté dans le précipice le malheureux qu’elle possède, il faut que l’homicide coure à son crime; la racine de l’homicide c’est l’envie, ce que fait bien voir dès les premiers jours du monde l’oeuvre de Caïn contre Abel. Il n’avait aucun prétexte, ni petit ni grand, d’accusation contre son frère; mais il vit les offrandes d’Abel agréables à Dieu, les siennes rejetées par sa faute, et aussitôt l’envie s’éveilla dans son coeur. Et cette racine du meurtre ayant pris naissance au fond de son âme, produisit bientôt le fruit funeste, et il commit l’homicide. De même aujourd’hui Esaü voit que son frère a reçu la bénédiction de son père, et la colère et l’envie le poussent à l’homicide, et il médite la mort de son frère.

Cette admirable mère, dans la crainte que lui inspire cette haine, montre encore toute son affection maternelle pour son enfant et elle lui indique le moyen de s’arracher aux mains de son frère. Elle appela, dit le texte, son plus jeune fils et lui dit: Voilà Esaü, votre frère, qui menace de vous tuer; écoutez donc ma voix. (Ibid. 42, 43.) L’expérience doit vous montrer, lui dit-elle, que mes conseils vous sont utiles; déjà, pour avoir écouté ma voix, vous avez attiré sur vous les trésors de la bénédiction de votre père, faites de même maintenant, écoutez encore ma voix afin d’échapper aux mains de votre frère. Ainsi vous vous mettrez vous-même à l’abri des dangers et vous m’épargnerez une grande douleur. Car il est tout naturel de penser que, s’il osait commettre un tel attentat, il en serait puni, et il n’y aurait plus pour moi, de tous côtés, qu’une douleur sans bornes. Écoutez donc ma voix: hâtez-vous de vous retirer vers mon frère Laban, dans le pays de Charran: vous demeurerez avec lui quelques jours, jusqu’à ce que l’irritation, la colère de votre frère contre vous soit apaisée, jusqu’à ce qu’il oublie ce que vous lui avez fait; j’enverrai ensuite pour vous faire revenir ici, pour ne pas perdre mes deux enfants en un seul jour.

Allez-vous-en, dit-elle, Vers mon frère Laban, vous demeurerez avec lui. (Ibid. 44, 41.) En effet, il est naturel de penser que la séparation, que le temps apaisera le ressentiment, éteindra la colère, apportera l’oubli de ce qui est arrivé, de cette bénédiction surprise. Jusqu’à ce qu’il oublie, dit-elle, ce que vous lui avez fait. Il n’est pas étonnant, dit-elle, qu’il soit en colère;.c’est pourquoi il vous convient de vous préserver de sa fureur, de laisser passer le temps qui produira l’oubli, afin que vous puissiez ensuite demeurer ici sans danger. Et, pour rendre moins pénible à son fils l’exil qu’elle est forcée de lui imposer, voyez d’abord comme elle le console: Allez auprès de Laban, mon frère; est-ce que je vous dis d’aller trouver je ne sais quel étranger? Mon frère: et vous demeurerez avec lui quelques jours; un temps bien court, dit-elle, rien que quelques jours, jusqu’à ce que la colère soit passée. Maintenant sa colère est bouillante, dit-elle, et le respect d’un père ne le retiendra pas; il est dominé par la colère; il n’a plus dans le coeur d’amour fraternel; il n’a plus qu’une pensée, celle d’assouvir son ressentiment. J’enverrai ensuite pour vous faire revenir promptement ici, dit-elle; je vous ferai revenir; allez-vous en donc avec confiance, puisque j’enverrai pour vous faire revenir ici. Car, je suis tout à fait inquiète; j’ai peur pour mes deux enfants; je ne veux pas être privée de mes deux enfants. Voyez la sagesse de la mère. Elle suit un mouvement naturel; bien plus, elle aide à accomplir la prédiction de Dieu. En ce moment même, elle donne à son enfant le même conseil que le Christ à ses disciples, quand il leur conseillait de ne pas s’exposer témérairement au danger, mais de se retirer pour laisser aux fureurs insensées le temps de s’éteindre. C’est donc là le conseil qu’elle donne à son fils; elle commence par lui inspirer de la confiance, il ne faut pas que son départ lui soit trop pénible. Et puis, elle imagine un prétexte honnête pour motiver ce départ; il ne faut pas qu’il paraisse d’une manière trop manifeste se retirer devant la haine de son frère, il ne faut pas que le père sache la vraie cause du voyage, à savoir, la (357) colère d’Esaü contre Jacob. Rébecca dit ensuite à Isaac: La vie m’est devenue à charge, à cause des filles de Chet qu’Esaü a épousées; si Jacob épouse une fille de ce pays-ci, que me fait la vie? (Ibid. 46.)

3. Voyez comme elle trouve habilement un prétexte honnête. C’est que, quand la grâce d’en-haut travaille avec nous, le difficile devient facile; ce qui était lourd, devient léger. Rébecca avait Dieu pour elle, et c’est lui qui inspirait à cette mère tout ce qui pouvait servir à l’établissement futur, au salut de son fils. La vie, dit-elle, m’est devenue à charge à cause des filles de Chet, qu’Esaü a épousées; si Jacob épouse une fille de ce pays-ci, que me fait la vie? Ces paroles me semblent flétrir les moeurs des épouses d’Esaü, qui étaient pour la famille du patriarche, un grand sujet de chagrin. En effet, la divine Écriture, parlant d’Esaü, nous a dit plus haut, qu’il avait pris des épouses parmi ceux de Chet et d’Eva; ces femmes querellaient Isaac et Rébecca. (Gen. XXVI, 31, 35.) Elle veut donc lui rappeler ces causes d’ennui; c’est comme si elle lui disait: Vous savez combien les épouses d’Esaü m’ont rendu la vie amère; quelle aversion j’éprouve, à cause d’elles, pour toutes les filles du pays de Chet; à cause d’elles, toute cette nation m’est odieuse; donc, s’il arrive que Jacob, à son tour, prenne une épouse dans cette nation, désormais que puis-je espérer? Que me fait alors la vie? Si, à ces épouses insupportables, Jacob vient ajouter encore une épouse, prise parmi les filles de cette nation, tout est perdu pour nous. À ces mots, le patriarche, connaissant la malignité de ces femmes: Isaac ayant donc appelé Jacob, le bénit, dit le texte, et lui fit ce commandement: Ne prenez point, lui dit-il, une femme d’entre les filles de Chanaan, mais allez en Mésopotamie, dans la maison du père de votre mère, et épousez une des filles du frère de votre mère. (Gen. XXVIII, 1, 2.) Ces paroles ne lui suffisent pas: il veut qu’il entreprenne son voyage avec ardeur, et il verse encore sur lui ses bénédictions: Mon Dieu vous bénira, il accroîtra et multipliera votre race, et vous serez le chef de plusieurs peuples, et il vous donnera, à vous, la bénédiction d’Abraham, mon père, à vous et à votre race après vous, et il vous donnera la terre où vous demeurez comme étranger, qu’il a promise à Abraham. (Ibid. 3, 4.) Voyez ce juste, lui prédisant tout l’avenir; quelles bonnes provisions de voyage il lui donne, et quelles consolations; il lui prédit son retour, la possession de la terre, qui sera son héritage; il lui prédit que, non-seulement sa race se multipliera, mais qu’il sera le chef de plusieurs peuples; que des peuples nombreux sortiront de lui. Quand il eut entendu ces paroles, son fils accomplit ses ordres, et partit pour la Mésopotamie, se rendant chez Laban, le frère de sa mère; et lorsque Esaü apprit, à son tour, cette seconde bénédiction donnée à Jacob par son père, et l’ordre qu’il en avait reçu de ne pas épouser une fille des Chananéens, et ce voyage en Mésopotamie, il voulut comme corriger sa faute et apaiser son père. Il alla, dit le texte, vers la maison d’Ismaël, et, outre les femmes qu’il avait déjà, il épousa une fille d’Ismaël, fils d’Abraham.

Avez-vous bien compris, mes bien-aimés, la prudence avec laquelle la plus affectueuse des mères arrache son fils Jacob au danger; l’adresse avec laquelle elle imagine un prétexte, pour son voyage, sans révéler la méchanceté d’Esaü, sans que le père puisse en soupçonner la cause réelle? Et, en même temps, comme elle donne à son fils un bon conseil, de telle sorte que la crainte le détermine à suivre sa pensée; et, en même temps, le père entend alléguer un motif plausible; il s’ensuit que le juste, déterminé par ces paroles, munit Jacob de sa bénédiction comme d’un viatique et le congédie.

Maintenant, s’il vous est agréable, et si vous n’êtes pas fatigués, voyons comment Jacob accomplit son voyage. Ne méprisons pas le fruit que nous pourrons recueillir ici de notre attention. En effet, la vie des hommes justes est tout un enseignement de sagesse. Voyez donc ce jeune homme, qui n’est pas encore sorti de la maison paternelle, qui, jusqu’à ce moment, n’a pas la moindre idée d’un voyage, ne s’est jamais trouvé en pays étranger, n’a jamais supporté d’épreuve; voyez-le, qui se met en route, et comprenez l’excellence de sa sagesse. Jacob étant sorti du Puits du serment, s’en alla à Charran, et, étant venu en un certain lieu, comme il voulait s’y reposer, après le coucher du soleil, il prit une des pierres qui étaient là, et la mit sous sa tête, et s’endormit dans ce même lieu. (Ibid. 10, 11).

Voyez-vous la sagesse au-dessus de toute expression? Voyez-vous cette manière de (358) voyager, dans les temps qui ne sont plus? Voilà un homme qui n’est pas sorti de chez lui je veux le redire, habitué à voir autour de lui des serviteurs en foule. C’était un homme simple de moeurs, dit le texte, et retiré à la maison (Gen. XXV, 27); le voilà, au début d’un voyage, et il n’a besoin ni de bêtes de somme, ni de serviteurs, ni de bagages: c’est un apôtre qui l’ait un voyage, au coucher du soleil, il s’endort où la nuit l’a surpris. Il prit, dit le texte, une pierre et la mit sous sa tête. Voyez la robuste nature du jeune homme; une pierre lui sert d’oreiller, et, sur la terre, il dort. Mais aussi, comme il avait une âme généreuse, un esprit viril, au-dessus de toutes les vanités du siècle, il a mérité de voir cette admirable vision. C’est l’habitude de notre Dieu: quand il trouve une âme bien disposée, peu touchée des choses présentes, il se plait à lui montrer toute l’affection qu’il a pour elle.

4. Voyez donc ce juste, couché par terre, et voyant cette fameuse vision, disons mieux, jugé digne de la vision de Dieu. En effet, dit le texte, il s’endormit, et voici qu’une échelle lui apparut, dont le pied était sur la terre, et le haut touchait au ciel, et les anges de Dieu montaient et descendaient le long de l’échelle; et le Seigneur, appuyé sur l’échelle, lui disait: Je suis le Dieu d’Abraham, et le Dieu d’Isaac, toit père, sois sans crainte. (Ibid., 12, 13.) Considérez, je vous en conjure ici, la clémence de Dieu. Il le voyait docile aux conseils de sa mère, et, parce qu’il redoutait son frère, entreprendre un long voyage; il était pour ainsi dire errant, seul, salis compagnon, saris consolation aucune;, n’attendant rien que du secours d’en-haut; et tout de suite, et dès le commencement, jaloux de fortifier son courage, Dieu lui apparaît et lui dit: Je suis le Dieu d’Abraham, et le Dieu d’Isaac ton père; c’est moi qui élevai le patriarche et ton père à. une gloire si éclatante; sois donc sans crainte, aie confiance en moi, j’ai rempli les promesses que je leur ai faites, et je te prouverai, à toi aussi, que ma providence veille sur toi; sois donc sans crainte, et prends confiance; bannis toute frayeur, ajoute foi à mes paroles. Cette terre où tu dors, je te la donnerai, â toi et ci ta race, et ta race ressemblera au sable de la mer. (Ibid. 14.) Ne t’imagine pas, dit-il, parce que tu vas maintenant sur la terre étrangère, que tu seras privé de la terre où tu es né, où tu as été élevé, où tu as grandi, car je la donnerai, cette terre, à toi, et à ta race, et je ferai que ta race s’augmente de manière à égaler le sable de la mer. Et elle se propagera du côté de la mer, du côté du midi, vers le septentrion, vers l’orient, c’est-à-dire, elle se propagera en tous les sens, et toutes les nations de la terre seront bénies en toi et en ta race.

Voyez comme Dieu lui prédit, dès ce moment, tout ce qui arrivera longtemps après;c’est en effet l’habitude du Dieu de l’univers, de faire aux justes; pris chacun en particulier, des promesses dont l’accomplissement ne suit pas aussitôt. l exerce l’obéissance et la patience des justes, et il remplit magnifiquement, les promesses qu’il leur a annoncées: Après cette prédiction de l’avenir, Jacob avait besoin, pour le moment, d’une consolation particulière. Voyez comme la bonté du Seignur, en lui déclarant l’avenir, ranime en même temps sa confiance; il lui dit en effet: Ne pense pas que je me borne aux seules promesses que je te fais; ce ’est pas tout, je suis avec toi, je te garde partout où tu vas. (Ibid.15.) Ne t’imagine donc pas, dit-il, que tu sois seul sur ton chemin; tu m’auras pour compagnon de route, tu m’auras comme gardien, quelque chemin due tu fasses, te rendant tous les fardeaux légers, abaissant devant toi tous les obstacles. Il augmente ensuite la consolation; il lui prédit son retour au milieu des siens: Je te ramènerai, lui dit-il, dans ce pays; ne t’effraye donc point, comme si tu devais vivre dans une terre étrangère; Je te ramènerai dans ce pays, et je ne te quitterai point que je n’aie accompli tout ce que je t’ai dit. Je ne te perdrai pas de vue, je ne te laisserai.;pas dans l’incertitude, dépourvu de ressources; tout ce que je t’ai promis, je (accomplirai. Qui pourrait assez admirer l’ineffable bonté de Dieu, et l’excès de sa clémence? Voyez quelle magnifique promesse il fait au juste, comme il relève son courage. Considérez aussi la reconnaissance du juste; après tant de promesses, il supporte facilement, auprès de Laban, pendant vingt années, mille épreuves; sans se plaindre, sans réclamer contre la longueur du temps; il supporte tout avec un généreux courage, attendant l’accomplissement des promesses; persuadé que la parole de Dieu a toujours son effet, surtout quand nous montrons avec ardeur les vertus qu’il exige de nous, la foi et la patience, et la confiance (359) aux promesses du Seigneur; confiance aussi solide, que si ses promesses étaient déjà accomplies. Voilà en effet la foi véritable; elle ne s’arrête pas aux choses visibles, alors même que tout semble contredire les promesses, elle te fie uniquement au pouvoir de celui qui a promis. Mais, voyons maintenant la reconnaissance de ce juste. Jacob s’éveilla, dit le texte, de son sommeil, et dit: Le Seigneur est vraiment en ce lien-ci, et je ne le savais pas, et il fut saisi de frayeur, et il dit: Combien ce lieu est terrible! c’est bien ici la maison de Dieu, et ceci est la porte du ciel. (Ibid. 16, 17.) Le juste est frappé de stupeur, dit le texte, ce qui est un effet de l’extrême miséricorde de Dieu, et il dit: C’est bien ici la maison de Dieu, et ceci est la porte du ciel. Ce lieu-ci s’appelle désormais pour moi, la maison de Dieu. Eh bien! puisque j’ai été jugé digne d’une telle vision,:puisque j’ai vu pour ainsi dire, la porte du ciel, il est juste que j’offre au Seigneur l’action de grâces qui lui. est. due. Et Jacob se leva, et prit la pierre qu’il avait mise sous sa tête, et l’érigea comme un monument, et répandit de l’huile dessus, et Jacob appela ce lieu la maison de Dieu. Ce lieu avait un autre nom auparavant. (Ibid. 18, 19.) Après avoir été honoré d’une vision si magnifique, il en consacre le souvenir dans le nom donné au lieu; il veut que la postérité regarde cet endroit comme un endroit fameux; il y dresse une pierre,en manière de colonne; sur la pierre il verse de l’huile (vraisemblablement c’était la seule chose que ce voyageur eût emportée avec lui), et il adresse au Dieu plein de bonté, une prière inspirée par la vraie sagesse.

5. Et si vous voulez, écoutons maintenant les paroles mêmes de cette prière: Et il fit ce voeu, dit le texte, en disant: Si le Seigneur, mon Dieu, demeure avec moi, s’il me protège dans le chemin par lequel je marche. Vous vous rappelez que Dieu avait dit: Je suis avec toi, et je te garderai dans le chemin par lequel tu marches. Voilà pourquoi Jacob à son tour dit: S’il m’arrive ce que tu m’as promis de me donner. Il ajoute maintenant sa prière en disant: Si Dieu me donne du pain pour manger, et un vêtement pour me couvrir; il ne demande pas des richesses, l’abondance, le luxe, ruais du pain et un vêtement. Ce vêtement, pour se couvrir le corps; ce pain, comme un aliment nécessaire. Considérez le caractère apostolique que sa prière révèle;. tel était l’amour de la sagesse qui remplissait l’âme de l’homme juste. Ce que le Christ disait: Ne possédez ni or ni argent, ni deux tuniques (Math. X, 9), ce patriarche, sans aucun maître, de lui-même, l’avait appris, du maître que nous portons naturellement en nous; et il demandait à Dieu du pain pour manger, et un vêtement pour se couvrir. Si j’ai cela, dit-il, sur la terre étrangère: Et si Dieu me ramène sain et sauf dans la maison de mon père, comme il me l’a promis, le Seigneur sera mon Dieu, et cette pierre que j’ai dressée comme un monument, sera pour moi la maison de Dieu, et je vous offrirai, Seigneur, la dîme de tout ce que vous m’aurez donné. (Ibid. 21, 22.) Voyez la sagesse du juste; il demandait sans doute, mais rien de précieux, rien que du pain et un vêtement, et il promettait, au Seigneur, de lui donner de ses propres biens; c’est qu’il n’ignorait pas que Dieu rivalise avec nous de munificence, que ses rétributions dépassent nos pensées; et il dit: Cette colonne sera pour moi la maison de Dieu, et, de toutes les choses que vous me donnerez, Seigneur, je vous donnerai la dîme. Avez-vous bien compris cette sagesse d’une âme qui aime Dieu? Il n’a encore rien reçu, et il promet de rendre, au Seigneur, la dîme des biens qui lui seront accordés.

Gardons-nous, mes bien-aimés, de passer outre, sang nous arrêter sur ces paroles; rivalisons tous avec ce juste; nous qui vivons sous la loi de grâce, imitons celui qui vécut avant la loi; et ne demandons rien de ce qui est temporel au Seigneur. En effet, il n’attend pas de nous que nous l’avertissions; il prévient même nos demandes, pour nous donner ce dont nous avons besoin. Il fait lever sors soleil sur les méchants et sur les bois; il fait tomber sa pluie sur les justes et sur les injustes. (Math.V, 45.) Et croyons en ses avertissements et ses paroles: Cherchez premièrement le royaume de Dieu, et toutes ces choses vous seront données par surcroît. (Math. VI, 33.) Comprenez-vous qu’il nous a préparé lui-même, en don, jusqu’à ces autres biens, qu’il nous promet de nous les donner à titre de profit, et par surcroît? N’allez donc pas demander, à titre de nécessaire, ce que vous recevrez par surcroît; procédons avec ordre; cherchons ce qu’il nous a commandé de chercher, afin qu’il nous soit permis de jouir et des biens nécessaires, et des autres. Voilà pourquoi le (360) Seigneur nous a fixé, dans la prière qu’il nous a prescrite, la mesure dans laquelle nous devons demander les biens présents. Voilà les paroles qu’il nous dit de prononcer, paroles qui renferment toute la sagesse: Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien (Math. VI, 41); l’aliment de la journée, dit-il, et telle est la prière de ce juste, quoiqu’il n’eût rien entendu de cet enseignement: Si le Seigneur me donne du pain pour manger, et un vêtement pour me couvrir. Ne lui demandons rien autre chose pour le présent, c’est une indignité de demander, à tant de générosité, à tant de pouvoir, des choses qui se dissipent avec la vie présente. Voilà ce que sont les choses humaines, les richesses, la puissance, la gloire qui vient de l’homme. Demandons ce qui subsiste toujours, les biens qui suffisent, les biens immuables. Instruits de la bonté de Notre-Seigneur, méprisons les choses présentes, attachons tout notre amour aux biens du ciel; car s’il fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, s’il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes, à plus forte raison aura-t-il des regards pour ceux qui s’abstiennent de la malignité, qui fuient l’injustice. Il les entourera de tous les soins de sa providence; en toute circonstance il leur prouvera sa sollicitude. Instruits de cette vérité, mes bien-aimés, ne refusons pas notre foi aux divines promesses; ne faisons rien de contraire à ses ordres. En vérité, à considérer notre conduite d’aujourd’hui, entre nous et les infidèles quelle différence? Lorsque c’est Dieu lui-même qui nous garantit l’avenir, et que nous refusons de nous fier en ses paroles; quand nous rivons nos pensées au présent, je vous le demande, quelle autre marque faut-il encore de notre incrédulité? Les faits eux-mêmes ne parlent-ils pas assez haut? Et quand le Christ nous invite à ne rien lui demander de ces biens fragiles, qui n’ont qu’un temps, quand il nous prescrit de lui demander les biens impérissables, nous résistons à ses conseils. Ce qu’il ne veut pas que nous recherchions est l’objet de notre recherche; et ce qu’il nous dit de demander, c’est justement ce que nous ne demandons pas. Et en suivant cette conduite, par notre lâcheté, par notre indolence, nous irritons le Dieu de douceur et d’amour; et, en même temps, nous oublions les fautes que nous commettons chaque jour; et, s’il s’indigne, nous demandons pourquoi, pourquoi il nous méprise, pourquoi il nous laisse tomber en diverses tentations; et jamais nous ne pensons à la grandeur de nos fautes; et nous sommes les premiers à nous tromper nous-mêmes. Aussi, je vous en conjure, brisons tous ces obstacles, cessons de rien mettre au-dessus de notre salut. En effet, Que sert-il à l’homme de gagner le monde tout entier et de perdre son âme? (Math. XVI, 26.) Ces richesses superflues, vidons-les dans les mains des pauvres; montrons en toutes choses l’ardeur de notre zèle pour la sagesse; méprisons la vaine gloire; foulons aux pieds le faste qui séduit les hommes; montrons, les uns envers les autres, le zèle ardent d’une charité réciproque; rendons-nous dignes et des biens présents et des biens à venir, parla grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, l’empire, l’honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

CINQUANTE-CINQUIÈME HOMÉLIE. Et Laban dit à Jacob: « Parce que vous êtes mon frère, ce n’est pas une raison pour que vous serviez gratuitement. Dites-moi quelle rétribution vous désirez. » (Gen. XXIX, 15.)

1. Résumé de l’homélie précédente. Jacob met toute sa confiance en Dieu. Quelle était l’hospitalité des anciens. — 2 et 3. Explication des versets 15-18. L’amour de Jacob pour Rachel accuse notre indifférence pour Dieu. Comment saint Paul aimait lieu, il faut l’imiter. — 4 La longueur du temps n’est pas nécessaire pour obtenir la rémission des péchés. Puissance de l’aumône. — 5. Exhortation à la pratique de l’aumône..

1. Hier les préludes du voyage de l’homme juste nous ont assez montré la grandeur de sa sagesse, qui lui a mérité d’entendre de si magnifiques promesses de la part de Dieu. Ces prières, les voeux adressés par lui au Maître de l’univers, ont été ensuite, pour nous tous, un enseignement assez éloquent, si son exemple nous excite à imiter sa vertu. C’est en effet une chose admirable que ce juste, connaissant le pouvoir de Celui qui lui faisait les promesses, que ce juste qui entendait des promesses si magnifiques, même dans ces circonstances, n’ait pas songé à rien demander de grand ni de sublime. Qu’a-t-il demandé? ce que vous avez entendu hier; ce qui suffisait à sa nourriture de chaque jour, un vêtement pour secourir le corps, et bien vite, il s’engage, si Dieu lui accorde, comme il lui en a fait la promesse, de retourner au milieu des siens, à donner, de son côté, au Seigneur, la dîme de tous les biens qu’il en recevra. Toutes ses paroles montrent sa confiance dans le pouvoir de Celui qui lui fait la promesse; il nous enseigne à n’avoir de confiance qu’en lui. C’est que cet homme juste connaissait l’ineffable bonté du Seigneur; ce qui l’en assurait, c’était le soin que Dieu avait pris de son père, et il ne doutait pas que Dieu lui accordât à lui-même l’abondance de tous lesbiens. Aussi, ne demande-t-il rien de pareil au Seigneur; il n’y songe pas dans ses prières; mais sa promesse de donner un jour la dîme de tout ce qu’il recevra, montre assez toute sa confiance dans le pouvoir du Dieu qui lui a tant promis. Voilà pourquoi le Seigneur lui disait: Je suis le Dieu d’Abraham et d’Isaac ton père, sois sans crainte. (Gen. XXVI, 24.) Pense, lui disait-il, qu’Abraham venu sur cette terre, comme un voyageur que nul ne connaît, s’est élevé à une gloire si éclatante que toutes les bouches célèbrent son nom; considère, de même, que ton père est venu au jour, lorsque le vieil Abraham touchait aux dernières limites de l’âge, et que ton père a grandi de manière à exciter l’envie des habitants de la contrée. Eh bien donc! attends, pour toi, les mêmes biens; bannis toute crainte, toute inquiétude, et marche devant toi dans ces pensées. Le juste ne s’arrêtait pas à regarder son état présent. En effet, il ne portait absolument rien avec lui, qu’aurait-il pu emporter? il était seul et contraint à un long voyage. Mais, dès ce moment, avec les yeux de la foi, il voyait l’abondance qui devait bientôt être son partage; et il montrait sa reconnaissance. Avant d’avoir rien reçu, il fait un voeu, il consacre la dîme; la promesse de Dieu lui inspire plus de confiance que la réalité même de la possession. Et en effet, nous devons moins nous fier à ce que nous tenons dans nos mains, à ce que nous voyons, qu’aux (362) promesses de Dieu, alors même qu’elles ne s’accomplissent pas aussitôt. Donc, plein de l’assurance que lui donnent les paroles de Dieu, le juste entreprend son voyage, et comment n’aurait-il pas eu pleine assurance? Dieu lui avait dit: Voici que je suis avec toi, ton gardien, partout où tu iras, et je multiplierai ta race, et je te ramènerai dans ce pays, et je ne te quitterai point, jusqu’à ce que j’aie accompli toutes mes promesses. (Gen. XXVIII, 15.) Je veux répéter ce que j’ai dit hier; considérez l’industrieuse sagesse de Dieu; considérez la constance, la reconnaissance de ce juste. Il se leva, après avoir entendu ces promesses, et se dirigea vers Chanaan; et le voilà encore voyageur, errant, mais à chaque heure éprouvant les effets de la divine grâce; c’est le Dieu d’amour qui lui prépare, en tous lieux, le chemin, et qui accomplit sa promesse. En effet, celui qui avait dit: Je suis avec toi; ton gardien, partout où tu iras, c’est celui-là qui conduisit le juste vers le puits où les bergers de ce pays allaient chercher l’eau. Il les interrogea, au sujet de Laban, le frère de sa mère; il apprit d’eux tout ce qui le concernait; il vit ensuite et la fille de Laban, et ses troupeaux: il vit les habitants du pays qui ne pouvaient pas ôter la pierre de dessus le puits afin d’abreuver leurs troupeaux; il accourut; et ce que ces hommes n’avaient pas la force de faire, il le fit, grâce au secours d’en-haut; il prévint les bienfaits de Laban, ôta la pierre, et abreuva les brebis, que faisait paître Rachel. Ensuite il baisa la jeune fille, lui dit qui il était, d’où il venait, et resta auprès de la fontaine. Mais, comme c’était Dieu qui disposait toutes choses en faveur de l’homme juste, Dieu excita la jeune fille à courir promptement pour porter la nouvelle à son père, qui était l’oncle de Jacob, le frère de sa mère; elle lui raconta le service que le voyageur venait de rendre, et à elle-même et à son troupeau; elle lui apprit que ce voyageur n’était, ni un étranger, ni un inconnu, mais le fils de sa soeur.

Considérez, mes bien-aimés, le soin que prend la divine Écriture de nous faire connaître tous les détails, un à un, pour nous apprendre les moeurs antiques, l’ardeur des anciens hommes à pratiquer l’hospitalité. L’Écriture veut nous montrer l’empressement de la jeune fille, et le texte ne se borne pas à dire: Elle alla porter la nouvelle de ce qui était arrivé; mais, elle courut; c’est-à-dire qu’elle était pénétrée d’une grande joie. (Gen. XXIX,12.) Et ensuite, au sujet de Laban, qui était le père de la jeune fille, le texte dit, que sur ce qu’elle lui raconta, il courut, lui-même aussi, au-devant de Jacob, et le baisa et l’amena dans sa maison. (Ibid. 13.)

2. Lorsque Laban. eut appris de lui tout ce qu’il voulait savoir, Laban lui dit: vous êtes de mes os et de ma chair (Ibid. 94); c’est-à-dire, puisque vous êtes le fils de ma sueur, vous êtes de notre chair, vous êtes notre frère. Et, dit le texte, il resta avec lui un mois; le juste se trouva là, comme dans sa propre maison, au sein de l’abondance, affranchi de toute espèce de soin. Mais comme Dieu disposait, toutes choses dans l’intérêt de ce juste, et lui manifestait, en toutes choses, sa faveur et sa grâce, il excita pour lui l’affection de Laban et celui-ci, voyant l’honnêteté du juste, lui dit: Parce que vous êtes mon frère, ce n’est pas une raison pour que vous me serviez gratuitement; Dites-moi quelle rétribution vous est due. Considérez que le juste,. de lui-même, redemandait rien; c’est Laban, qui sans aucune provocation, de son propre mouvement, fait cette proposition au juste; et considérez encore, lorsqu’un homme s’appuie sur le bras d’en. haut, comme tout afflue vers lui, ce n’est pas une raison, dit le texte, pour que vous me serviez gratuitement; Dites-moi quelle rétribution vous est due. Cependant ce bienheureux aimait Laban, et il lui suffisait de trouver auprès de lui la nourriture de chaque jour; et, pour ce seul avantage, il lui témoignait toute sa reconnaissance; mais Laban, qui a vu toute son honnêteté, le prévient, en lui promettant de souscrire à la rétribution que lui-même fixera. Que fait donc le juste? Considérez encore ici, sa parfaite sagesse, son parfait désintéressement, ion mépris de. l’argent; ce n’est pas un mercenaire qui conteste avec Laban, qui réclame quoi que ce soit; il ne pense qu’à sa mère, qu’aux ordres qu’il a reçus de son père, et il montre l’excellence de sa sagesse; dans sa réponse à Laban: Je vous servirai sept ans, pour Rachel, votre seconde fille. (Ibid.18.) C’est qu’aussitôt qu’il l’avait vue auprès du puits, il l’avait aimée; et voyez l’intelligence de Jacob; il fixe l’intervalle de temps; et,parce chiffre de sept années, il montre suffisamment la sagesse qui l’inspire. Et pourquoi vous étonner, mes bien-aimés, d’entendre dire qu’il pro. mit de servir sept ans pour la jeune fille qu’il (363) aimait? La divine Écriture a voulu nous montrer l’excès de son amour en fixant la longueur du travail et du temps qu’il propose: Jacob le servit donc sept ans, pour Rachel, et ces années lui parurent des jours en bien petit nombre, au prix de l’affection que, lui avait pour elle. (Ibid. 20.)

Ce nombre de sept ans, dit le texte, ce n’était que comme quelques jours, à cause de sa vive affection pour la jeune fille. C’est que l’homme blessé par l’amour ne voit rien de pénible; tous les dangers, toutes les épreuves, tout lui semble léger, parce que ses regards ne voient qu’une chose, parce qu’il n’a qu’une pensée, rassasier son amour.

Soyons attentifs, nous tous, que tient la lâcheté et l’abattement d’esprit, et qui ne montrons au Seigneur que notre ingratitude. Si ce juste, parce qu’il aimait cette jeune fille, s’est assujetti à servir pendant sept années, a supporté les fatigues des bergers et n’a ressenti ni ces fatigues, ni la longueur du temps; si tout lui a paru léger et facile, parce qu’il avait pour soutenir son courage, l’attente de la félicité à venir; si ce temps si long lui a paru comme un petit nombre de jours bien vite passés, quelle sera notre excuse, à nous, qui n’avons lias le même amour pour le Dieu qui nous aime, qui nous comble de bienfaits, qui nous entoure de ses soins, qui se donne tout à nous? S’agit-il d’un de ces profits du monde; nous voilà pleins d’ardeur, prêts à tout, acceptant les fatigues, quoique ce bien que nous poursuivons, ne soit que trop souvent un pesant fardeau, une occasion, de honte et de châtiment, dans le présent et dans l’avenir. Mais s’il s’agit de notre salut, s’il faut nous concilier la faveur d’en-haut, nous sommes sans énergie, sans courage, et notre vigueur s’en va. Quelle pourra être notre excuse, que pourrons-nous dire pour justifier notre nonchalance, nous, sans coeur, qui n’avons pas pour Dieu le même amour que ce bienheureux pour cette jeune fille, et cela malgré tant de bienfaits depuis longtemps reçus, malgré tant de bienfaits, que nous recevons encore chaque jour? Oui, nous sommes des ingrats; le bienheureux Paul n’était pas un ingrat, lui, dont l’amour bouillant, dont la charité ardente trouvait des paroles, des cris, des accents vraiment dignes de sa grande âme: Qui nous séparera de l’amour de Jésus-Christ? (Rom. VIII, 35.) Voyez la chaleur de l’expression et la force qu’elle recèle, voyez la ferveur de l’amour violent, voyez la charité embrasée. Qui nous séparera, c’est-à-dire, quoi donc peut nous séparer de l’amour pour Dieu, quoi donc parmi les choses visibles, quoi donc parmi les invisibles?

3. Ensuite, il énumère un à un tous les malheurs particuliers, pour bien montrer à tous, que rien ne peut triompher de l’amour qui le possède, de son amour pour le Seigneur; il ajoute: La tribulation? l’affliction? la faim? la persécution? la nudité? les périls? le glaive? O délirante folie, mère de la vraie sagesse! De tout ce qui peut nous arriver, Qu’est-ce donc qui nous séparera de l’amour de Dieu? Les tribulations de chaque jour? non; les afflictions? non; les persécutions? non, jamais. Quoi donc alors? la faim? non, pas même la faim; mais alors les périls? et que dis-je? la faim et la nudité, et les périls? Ah! le glaive? eh bien, dit-il, la mort même, fondant sur nous, n’aura pas ce pouvoir; impossible, absolument impossible. Nul autre, non, jamais personne n’a mérité de ressentir l’amour pour le Seigneur, autant que cette âme bienheureuse; c’était comme un esprit affranchi du corps, séjournant dans les espaces sublimes, ne touchant plus la terre, quand il faisait entendre de telles paroles; son amour pour Dieu, la charité qui l’embrasait, transportait sa pensée loin des choses sensibles, vers la vérité pure; loin des choses présentes, vers les biens à venir; loin des choses visibles, vers celles que l’œil ne voit pas. Voilà ce que fait la foi, voilà l’amour de Dieu. Et, comprenez la grandeur du sentiment qui le pénètre, voyez quel amour pour le Seigneur; voyez quelle charité brûlante, dans la fuite, dans la persécution, dans les verges, dans les innombrables épreuves qu’il supporta, qu’il énumérait ainsi: J’ai plus souffert de travaux, plus reçu de coups: souvent, j’ai vu mille morts; j’ai reçu des Juifs, à cinq reprises différentes, trente-neuf coups de fouet; j’ai été battu de verges, par trois fois; j’ai été lapidé une fois; j’ai fait naufrage trois fois; j’ai passé, un jour et une nuit, au fond de la mer; j’ai été souvent dans les voyages, dans les périls sur les fleuves, dans les périls des voleurs, dans les périls de la part des faux frères, dans la peine et dans les fatigues. (II Cor. XI, 23-27.)

Et celui qui subissait tant d’épreuves, se réjouissait et tressaillait d’allégresse; il savait, il avait au fond du coeur la conviction, que les (364) fatigues présentes lui assuraient les plus glorieuses récompenses; que ses périls lui valaient des couronnes. Si Jacob, dans son amour pour Rachel, regardait comme le court espace de quelques jours une durée de sept années, à bien plus forte raison, ce bienheureux méprisait-il toutes les choses présentes, embrasé qu’il était de son amour pour Dieu, supportant tout, pour son Christ bien-aimé. Appliquons-nous donc, nous aussi, je vous en conjure, à aimer le Christ, car, Que demande-t-il de vous, dit l’Evangéliste? rien autre chose, que de l’aimer de tout votre coeur, et d’accomplir ses commandements. (Marc. XII, 30). Il est évident que celui qui aime Dieu, comme il convient, fera tous ses efforts pour accomplir ses préceptes; l’amour fraternel fait tout avec ardeur, pour s’attirer l’amour du bien-aimé; et nous aussi, si notre coeur chérit sincèrement le Seigneur, nous nous empresserons d’accomplir ses commandements; nous ne ferons rien qui puisse aigrir contre nous le bien-aimé. Voilà la royauté du ciel; voilà, des vrais biens la vraie jouissance; voilà ce qui renferme les biens infinis, la sincérité, la perfection de l’amour. Et notre amour pour Dieu est sincère, quand l’affection que nous lui portons, nous excite à montrer, à nos compagnons d’esclavage, la tendresse d’un ardent amour. Toute la loi des prophètes, dit l’Evangéliste, sont renfermés dans ces deux commandements (Matth. XXII, 40), à savoir: Que vous aimiez le Seigneur, votre Dieu, de tout votre coeur, de toute votre âme et de toutes vos forces, et votre prochain comme vous-même. (Marc, XII, 30, 31.) Voilà la somme, voilà le fondement de toutes les vertus. En même temps que l’amour de Dieu fait son entrée dans les âmes, y entre aussi l’amour du prochain; qui aime Dieu, ne méprise pas son frère, ne préfère pas les richesses à celui qui est un de ses membres; au contraire, c’est l’amour, c’est la bonté qui se manifeste au souvenir de cette parole: Autant de fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi-même que vous l’avez fait. (Matth. XXV, 40.) Cette pensée que ce que l’on fait au prochain, est fait à Dieu même, qui nous l’attribue comme un bienfait,qu’il a reçu de nous, donne au vrai fidèle l’allégresse de la charité. Dès lors, d’une main généreuse, il répand autour de lui l’aumône; il ne s’arrête pas à l’extérieur méprisable du pauvre; il ne considère que la grandeur de Celui qui a pro. mis qu’il regarderait comme fait à lui-même tout ce qui aurait été fait aux pauvres. Gardons-nous donc de dédaigner, je vous en conjure, ce profit de nos âmes, ce remède de nos blessures, Voilà, en effet, voilà, par excellence, le remède salutaire, qui fera disparaître les ulcères de nos âmes, jusqu’aux vestiges de toutes les cicatrices; qui produira une cure, impossible pour le corps. Vous avez beau, d’après les conseils des médecins, mettre cataplasmes sur cataplasmes; il faut que, sur le corps, la cicatrice demeure, et cela se comprend; c’est le corps en effet qu’il s’agit de guérir; au contraire, quand il s’agit de guérir l’âme, la bonne. volonté produit une amélioration merveilleuse; les plaies disparaissent, comme la poussière que dissipe la violence des vents. Les Écritures sont pleines d’exemples qui le prouvent. Ainsi Paul est devenu, de persécuteur, apôtre; et celui qui d’abord combattait l’Église, est devenu fiancé de la divine grâce.

4. Comprenez-vous le changement? comprenez-vous la transformation? C’est ainsi que le larron, qui avait commis tant de meurtres, a pu, pour quelques paroles que vous connaissez, en moins d’un instant, si bien laver toutes ses fautes, qu’il a entendu, de la bouche du Seigneur: Aujourd’hui, vous serez avec moi dans le paradis. (Luc, XXIII, 43.) C’est ainsi que;le publicain, pour s’être frappé la poitrine, pour avoir confessé ses fautes, est descendu du temple plus justifié que le pharisien. (Luc, XVIII, 13.) C’est que tous ces pécheurs manifestèrent la bonne disposition de leur âme; ils confessèrent leurs péchés, ils en obtinrent la rémission. Eh bien! maintenant, voyons la force de ce précepte, l’abondance qui accompagne les largesses de l’aumône; apprenons quel profit en résulte pour nous, afin de la pratiquer avec ardeur. Peut-être son pouvoir est-il si grand que, non-seulement elle purifie les péchés, mais déconcerte la mort. Comment cela? je vais le dire: Et qui donc, m’objectera-t-on, pour avoir fait l’aumône, a triomphé de la mort? A coup sûr, on voit bien que nous sommes tous asservis à la mort. Cessez de vous troubler, mes bien-aimés; apprenez, par la réalité môme des choses, comment l’aumône triomphe de la tyrannie de la mort. Il y avait une femme, appelée Tabitha, nom qui correspond au grec Dorcas; chaque jour cette femme (365) s’appliquait à amasser les richesses qui viennent de l’aumône. Elle donnait, dit le texte, des vêtements aux veuves, et leur fournissait 3 toutes les autres choses qui leur sont nécessaires. Il arriva qu’elle tomba malade, et mourut. Voyez ici, mon bien-aimé, quelle récompense; les veuves donnèrent à cette femme bienfaisante, qui prenait soin d’elle, qui leur donnait des vêtements. Elles entourèrent l’apôtre, dit le texte, et lui montrèrent ces vêtements, et toutes les preuves de la bonté de Dorcas, et des vertus qu’elle-manifestait, quand elle était encore au milieu d’elles. Ces veuves redemandaient celle qui les nourrissait, et elles versaient des larmes, et elles touchèrent vivement la compassion de l’apôtre. Que fit alors le bienheureux Pierre? Il se mit à genoux, en prières, et, se tournant vers le corps, il dit: Tabitha, levez-vous; elle ouvrit les yeux, vit Pierre, et se mit sur son séant. Il lui donna aussitôt la main et la leva; et, ayant appelé les saints et les veuves, il la leur rendit vivante. (Act. IX, 40, 41.) Voyez-vous la vertu de l’apôtre, disons mieux, la vertu du Seigneur, opérant par lui? Voyez-vous la grandeur de la rétribution qui récompense la charité envers les veuves, la grandeur de la rémunération, même dans la vie présente? Eh quoi! répondez-moi, cette femme a-t-elle fait, pour les veuves, autant que les veuves ont fait pour elle? elle leur donna des vêtements et de la nourriture, mais les veuves, en retour, l’ont rendue à la vie; elles ont repoussé la mort loin d’elle; disons mieux, ce ne sont pas ces veuves qui ont repoussé la mort, c’est dans sa clémence, Notre-Seigneur, jaloux de récompenser les soins de cette bienfaitrice.

Comprenez-vous la puissance de ce remède, ô mes bien-aimés? Appliquons-le donc, tous tant que nous sommes, à nous-mêmes; ce n’est pas un remède dispendieux; quoiqu’il soit d’une si grande efficacité, il coûte peu, on se le procure sans frais; car la grandeur de l’aumône ne consiste pas dans la valeur de l’argent, dans le prix des richesses, mais dans l’allégresse de la charité qui s’épanche. Voilà pourquoi celui qui donne un verre d’eau froide est agréable au Seigneur; et, de même, la pauvre femme qui jette dans le tronc deux petites pièces de monnaie. (Math. X, 42. — Luc. XXI, 2.) Ces exemples nous,apprennent que c’est, en toutes choses, la pureté de l’intention que demande le Seigneur Dieu de tous les êtres. Il peut se faire que celui qui n’est pas riche, montre une grande libéralité, s’il a dans son coeur une grande charité; il peut se faire que le riche paraisse moins généreux que le pauvre, si ce riche a une âme sordide. Versons donc, je vous en prie, ce que nous possédons, dans les mains des indigents; faisons-le, d’une âme charitable et magnifique, avec les dons que nous tenons du Seigneur; ce que nous avons reçu de lui, rendons-le lui encore,afin que, de cette manière encore, ces biens redeviennent nôtres, avec plus de profit. Telle est, en effet, la générosité du Seigneur; quoiqu’il ne reçoive que ce que lui-même nous a donné, il ne croit pas pourtant recevoir de nous ce qui lui appartient en propre; mais, dans sa grande munificence, il nous promet de tout nous rendre, à là seule condition que nous fassions ce qui dépend de nous; que nous sachions bien, quand nous donnons aux pauvres, que nous faisons un dépôt dans les mains du Seigneur; que nous soyons bien assurés que, quels que soient les trésors déposés dans ses mains, non-seulement il nous les rendra, mais nous les rendra avec usure, avec un très-grand profit, qui attestera la gloire de son incomparable magnificence. Et que dis-je? que Dieu nous rendra nos dons avec profit; non-seulement la main divine rend ce qu’on lui donne, mais, à tous ces présents, elle ajoute le don du royaume des cieux, et la gloire partout proclamée, et les couronnes, et des biens qui ne se peuvent compter; et cela, à la simple condition, pour nous, de prélever, sur tant de bienfaits reçus de Dieu, une toute petite part, que lui offre notre bonne volonté. Y a-t-il donc là une exigence lourde et importune? De notre superflu, il veut faire, pour nous, le nécessaire; de ces trésors que nous déposons, sans but sérieux, inutilement dans des coffres d’où ne sort aucun profit, il veut que nous fassions un bon emploi, qui lui permette de nous décerner de splendides couronnes. Car Dieu est impatient, et il nous presse, et il fait tout, et il met tout en oeuvre, pourquoi? Pour nous rendre dignes de toutes ses promesses.

5. Donc, je vous en prie, ne nous privons pas de biens si précieux; si l’agriculteur diligent, vide ses greniers, confie les semences à la terre, dépense ce qu’il a mis longtemps à recueillir, et fait cette avance avec plaisir, dans l’espérance dé recueillir de plus grands biens, et cela, quoiqu’il n’ignore pas les intempéries (366) des saisons, la stérilité, dont parfois la terre est frappée, un grand nombre d’autres accidents; les sauterelles infestant les campagnes; la nielle, tous les fléaux qui, souvent, trompent son attente; si l’espérance qui le soutient, lui fait braver tout et confier hardiment à la terre ce qu’il a mis en réserve: à bien plus forte raison, nous, qui avons des réserves inutiles, dépensons-les utilement, pour les pauvres, pour nourrir les malheureux; et cela, puisqu’il n’est pas à craindre que l’espérance nous trompe, ni que la terre, ici, soit stérile. Ne savez-vous pas ce que dit le texte: Il a dispersé, il a donné aux pauvres, (Ps. CXI, 9.) Écoutez encore la suite: Sa justice demeure éternellement. O l’admirable semeur! il a fait, en quelques instants, sa distribution, et c’est dans l’éternité des siècles que sa justice demeure. Qui a jamais vu opération plus heureuse? Aussi, je vous en conjure, acquérons, nous aussi, la justice qui vient de l’aumône, afin que, de nous aussi, on puisse dire: ils ont dispersé, ils ont donné aux pauvres; leur justice demeure,éternellement. Quand le texte dit: Il a dispersé, il a donné, vous pourriez croire que ce qui a été dispersé, est perdu; voilà pourquoi le texte aussitôt ajoute, Sa justice demeure éternellement, c’est-à-dire, par suite de cette, dispersion, il faut qu’une justice demeure, dont rien ne triomphe; une justice qui s’étende dans toute la durée des siècles, sans jamais rencontrer de fin. Et, avec l’aumône, pratiquons aussi, ardemment, les autres vertus; réprimons les passions de la chair: bannissons de notre âme toute illégitime concupiscence, toute pensée mauvaise: la colère, la haine, l’envie; parons, de tous.les ornements, la beauté de notre âme; par l’éclat de cette beauté, concilions-nous; l’amour du Dieu du ciel, et puisse-t-il habiter avec nous! Aussitôt qu’il verra les grâces aimables de notre âme, vite il viendra vers nous; c’est lui qui fait entendre ces paroles. Sur qui jetterai-je les yeux, sinon sur l’homme, doux et paisible, et humble, qui écouté mes paroles avec tremblement. (Isaïe, LXVI, 2.) Voyez-vous comme le prophète nous apprend les couleurs spirituelles qui peuvent rendre éclatante la beauté de l’âme? Sur l’homme doux, dit-il, et paisible et humble. Ensuite, il ajoute la cause qui produit cet étai: Et qui écoute mes paroles avec tremblement. Que signifie: qui écoute mes paroles avec tremblement? C’est, l’obéissance, qui réalise dans sa conduite les commandements de Dieu, comme le dit l’Écriture, en un autre endroit: Heureux l’homme qui est toujours dans la crainte, à cause de la piété (Prov. XXVIII, 14.) Nous-mêmes, quand nous voyons un serviteur accomplir nos ordres, avec un soin qu’anime la crainte de nous déplaire, un serviteur tremblant devant nous, nous lui marquons une affection, une sympathie plus grande; c’est ce qui est bien plus vrai, de la bonté du Seigneur, à notre égard. De là, ces paroles: Je jetterai les yeux sur l’homme doux et paisible et qui écoute mes commandements avec tremblement. Tremblons donc, je vous en conjure, nous aussi; et, pénétrés d’une grande crainte, accomplissons ses paroles; car ses paroles ce sont les préceptes qu’ils nous a transmis. Instruits de ce qui lui plaît, de ce qu-il approuve, mettons-nous à l’ouvrage, et appliquons-nous à lui être agréables; montrons un grand amour de la paix, une grande mansuétude, une grande humilité; accomplissons tous ses préceptes avec respect et avec crainte, afin qu’il approuve les dispositions de notre âme; afin que, touché de notre obéissance, il daigne encore jeter les yeux sur nous. Si nous avons ce bonheur, nous jouirons de la parfaite sécurité; car ces paroles: Je jetterai les yeux, veulent dire, j’entourerai de ma providence, je fendrai la main, je porterai secours, en toutes circonstances, j’épancherai l’abondance de ma libéralité. Pratiquons donc, en toutes choses, cette conduite, je vous en conjure, afin que le Seigneur jette les yeux sur nous; afin que nous passions sans tristesse la vie présente, et que nous puissions posséder les biens à venir, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur.Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, l’empire, l’honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. PORTELETTE.

1et 2. Explication des versets 20, 28 da chapitre XXIX. Sortie véhémente contre les pompes sataniques en usage dans les noces. — 3. Explication des versets 29, 33. La polygamie autrefois tolérée, ne l’est plus aujourd’hui, pourquoi? — 4. Explication de la suite du texte jusqu’au verset 13 du chapitre XXX. — 5. Explication des versets14, 24. — 6. Exhortation. Ne pas rechercher le secours des hommes

1. Hier nous avons passé de l’amour que Jacob montra pour Rachel, à celui que Paul montra pour Jésus-Christ, et considérant l’admirable charité de l’Apôtre, nous avons été comme entraîné par un torrent impétueux, et nous n’avons pas eu la force de reprendre la suite de notre discours. Aujourd’hui donc, s’il vous plaît, reprenant notre marche, nous achèverons ce qui nous reste encore à parcourir, afin que nous puissions recueillir encore de cette homélie un suffisant avantage avant de rentrer dans nos demeures. Lorsque le nombre des sept années fut accompli, et, dit l’Écriture, ce long temps, n’était, aux yeux de Jacob, que pets de jours, à cause de l’amour qu’il avait pour Rachel, il dit à Laban: Ne me retenez plus ma femme, car les jours sont accomplis où je dois être admis auprès d’elle. Et Laban rassembla tous les hommes de la contrée et célébra les noces. Et le soir étant venu, Laban prit Lia, sa fille, et l’introduisit auprès de Jacob. (Gen. XXIX, 20-23.)

Avez-vous vu avec quelle gravité l’antiquité célébrait les noces? Écoutez, vous qui vous laissez éblouir par les pompes de Satan, et qui, par les préludes dés noces, en déshonorez le caractère auguste. Y a-t-il là des flûtes, des cymbales, des danses sataniques? Pourquoi donc, dites-moi, introduisez-vous si vite, dans votre maison, une telle peste? Pourquoi la transporter chez vous de la scène et de l’orchestre, pour que cette prodigalité intempestive altère la réserve de la jeune fille et rende le jeune homme plus effronté? On devrait s’estimer heureux que cet âge pût, même en l’absence de ces causes de désordre, résister à la tempête des passions; mais lorsque tant de choses viennent par la vue et par l’ouïe rendre par l’embrasement plus intense et plus ardente la fournaise des passions, comment l’âme du jeune homme pourrait-elle échapper à sa ruine? C’est là ce qui perd et détruit tout; c’est parce que la modestie de ceux qui doivent s’unir est violemment déracinée dès l’origine; et en effet souvent, dès le premier jour, ce jeune homme a reçu dans son âme un trait satanique; atteinte par les yeux et les oreilles, la jeune fille a succombé, et à partir de ce jour, les blessures s’accroissent et causent un mal de plus en plus profond. D’abord, en effet, la concorde mutuelle est ruinée, l’amour dépérit. Car lorsque l’époux attache sa pensée à une autre, son esprit se partage, et vaincu par les stratagèmes du démon, il remplira bientôt sa maison de tristesse. Si l’épouse aussi est trouvée coupable d’une faute de même sorte, tout sera pour ainsi dire, ruiné par la base, et désormais, pleins de dissimulation l’un pour l’autre, la femme sera en butte aux soupçons de son mari, le mari aux (368) soupçons de sa femme. Et ceux entre lesquels devait subsister indissoluble le lien de la concorde, ceux qui doivent être une seule chair (car, dit l’Écriture, ils seront deux en une seule chair Gen. II, 2), seront divisés comme s’ils étaient séparés par le fer. Le démon, entrant chez eux, y exerce de tels ravages, que des guerres et des combats journaliers s’ensuivent, et que leurs maux ne trouvent aucune trêve. Et qui pourrait exprimer les mépris des serviteurs, le rire des voisins, les indignités qui se produisent. Comme dans la discorde des pilotes, les passagers partagent les périls, et le navire doit sombrer avec tous ceux qu’il porte, de même ici, lorsque l’époux et l’épouse. sont en lutte, le reste de la maison doit partager leurs maux. Ces maux, je vous conjure donc de les prévoir, afin de ne pas vous laisser conduire par la coutume; car je sais que beaucoup s’en font une excuse contre nous et ne peuvent supporter nos discours; mais nous devons pourtant vous dire ce qui est salutaire, pour vous sauver des châtiments à venir. Là où l’âme éprouve un tel dommage pourquoi m’objecter la coutume? Et moi aussi je vous objecte une coutume meilleure, celle des temps primitifs, où pourtant la vraie religion était moins répandue. Et ne croyez pas que je parle du juste Jacob; pensez à Laban encore adonné au culte des idoles, ignorant la religion, et qui cependant montre une telle sagesse. Cette louable conduite, en effet, n’est pas celle du futur époux, mais du père qui lui donne sa fille. Aussi en abordant ce discours, ai-je voulu m’adresser moins aux époux qu’aux parents, au père de l’époux et à celui qui lui donne sa fille. N’est-il pas absurde que nous, chrétiens, objets d’une telle bonté de la part de Dieu, nous, appelés à des mystères redoutables et ineffables, nous soyons au-dessous de Laban, qui servait encore les idoles? N’entendez-vous pas Paul nous dire que le mariage est un mystère et l’image de la charité que le Christ a témoignée à son Église? Ne nous dégradons pas nous-mêmes et ne flétrissons pas la dignité du mariage. Si mon conseil est bon et utile, fût-il contraire à la coutume, suivez-le; si ce que vous pratiquez est nuisible et désastreux, fût-ce la coutume, qu’il disparaisse. Si nous cédions à l’autorité de la coutume, le voleur, le plus infâme débauché, celui qui fait profession d’un vice quelconque nous alléguerait cette autorité. Mais l’on n’en tirera nul avantage et l’on n’obtiendra nulle indulgence; on sera sévèrement repris de n’avoir pas su s’élever au-dessus d’une coutume perverse.

2. Si nous voulons veiller sur nous-mêmes et nous préoccuper grandement de notre salut, nous saurons nous tenir éloignés des mauvaises coutumes et en acquérir de bonnes. Nous léguerons ainsi à ceux qui nous suivront une grande facilité pour entrer dans la même voie, et nous-mêmes nous recevrons une récompense pour leurs bonnes actions. Car-celui qui ouvre l’entrée de la bonne voie sera la cause du bien accompli par d’autres, et il recevra double récompense pour le bien qu’il aura fait lui-même et pour avoir conduit les autres à la pratique de la vertu. Ne m’opposez pas ces froids et ridicules discours, que telle est la loi du monde et qu’il faut la suivre. Ce n’est point la ce qui fait un mariage légitime; ce qui le fait, c’est de s’unir, conformément aux lois divines, avec modestie et dignité; c’est de se tenir attachés ’par la concorde. Les lois humaines ne l’ignorent pas; écoutez ceux qui sont versés dans cette science vous dire que c’est la communauté habituelle de vie qui constitue le mariage. Ne violons donc pas à la fois les lois de Dieu et celles des hommes; ne leur préférons pas ces lois diaboliques et cette coutume funeste; car cette loi a pour auteur celui qui se réjouit toujours de notre perte. Quoi de plus ridicule que cette coutume de soumettre le mari et sa femme aux quolibets, aux railleries sans fin de serviteurs et de misérables, sans que personne les reprenne, mais de donner pleine licence à chacun, durant la soirée des noces, de tout dire et d’accabler d’indécentes plaisanteries les nouveaux époux? Un autre jour, si quelqu’un tentait de les injurier, il y aurait pour lui des tribunaux, dés prisons, des jugements; mais dans un moment où la pudeur, la décence, la pureté devraient surtout être respectées, c’est alors que l’impudeur règne. partout; ce, sont bien les ruses du démon qui ont produit cette coutume. Mais ne vous offensez pas, je vous en conjure. Ce n’est pas sans motif que j’ai fait cette digression, c’est par zèle pour votre salut, et pour la décence; je veux que vous soyez les auteurs d’une heureuse révolution, les introducteurs d’une noble coutume, Que l’on donne seulement l’impulsion et que la voie soit ouverte; peu à peu, l’un étant noblement et louablement jaloux de l’autre, vous deviendrez l’objet des (369) éloges de chacun, et non-seulement les habitants de la ville imiteront cette heureuse nouveauté, mais vous attirerez à votre suite ceux qui habitent au loin, vous leur inspirerez le zèle de vous imiter, et vous obtiendrez de Dieu de nombreuses couronnes, parce que, par la crainte et l’obéissance à ses commandements, vous aurez triomphé de cette coutume satanique. Oui, vous embrasserez avec ardeur ce conseil que je vous donne et vous le mettrez en pratique, j’en ai la ferme conviction. Quand en effet je vous vois écouter avec tant de plaisir mes paroles, je conjecture, d’après vos applaudissements et vos louanges, que vous poursuivrez une réforme effective. Je n’en dirai pas sur ce point davantage et je reprends mon sujet. Et le soir étant venu, Laban prit Lia sa fille et l’introduisit auprès de Jacob.

Ne passons pas non plus légèrement sur ces paroles; elles nous enseignent plusieurs choses: d’abord la bonne foi de Jacob, et comment, étranger à toute malice, il fut lésé par Laban;puis, que tout se passa avec une grande décence, sans flambeaux, ni choeurs de danse, ni luxe de lumière, en sorte que la ruse de Laban put réussir. On y peut aussi reconnaître l’attachement de Laban pour Jacob; car il machina cette ruse pour retenir ce juste plus longtemps auprès de lui. Sachant qu’il brûlait pour Rachel et que, s’il obtenait l’objet de ses voeux, il ne consentirait pas à servir ensuite pour Lia et à demeurer pour ce motif auprès de lui, Laban, qui considérait la vertu de cet homme et comprenait qu’il ne réussirait pas autrement à le dominer et à le persuader,, employa la ruse et lui donna Lia, avec Zelpha pour servante. Lorsque le juste lui fit ensuite des reproches et lui demanda pourquoi il l’avait trompé ainsi, il lui donna une excuse spécieuse. Car Jacob lui ayant dit: Pourquoi m’avez-vous fait cela? n’est-ce pas pour Rachel que je vous ai servi? pourquoi m’avez-vous trompé? (XXIX, 25.) Que lui répondit Laban? Ce n’est pas la règle dans cette contrée de marier la cadette avant l’aînée. Accomplissez donc aussi sept années pour elle, et je vous la donnerai pour récompense des travaux que vous aurez encore accomplis pendant sept ans. (26-27.) Vous le voyez, sa ruse lui réussit. Voyant l’amour de Jacob pour cette jeune fille, il lui dit

Ne pensez pas que je vous aie fait tort. C’est, dans notre pays, la coutume de marier d’abord l’aînée; c’est pourquoi la chose s’est passée ainsi. Vous obtiendrez celle que vous souhaitez, si vous me servez pour elle le même nombre d’années. Le juste ayant entendu ce langage accepta tout de bon coeur, et, après ces sept années (1), Laban lui donna sa fille Rachel pour femme. (28.)

3. Vous voyez que, là encore, les noces s’accomplissent avec une parfaite convenance. Ne vous troublez pas si vous entendez qu’il reçut l’aînée, puis la cadette, et ne jugez pas ce qui se passait alors par ce qui a lieu aujourd’hui. Alors, en effet, à l’origine du monde, il était toléré d’avoir deux ou trois épouses et même davantage, afin de multiplier le genre humain; mais maintenant, depuis que, par la grâce de Dieu, il s’est multiplié, la vertu aussi a reçu sa croissance. Le Christ est venu; il a implanté la vertu parmi les hommes; il les a fait, en quelque sorte, d’hommes devenir anges, et il a aboli cette ancienne coutume. Voyez-vous maintenant qu’il ne faut pas objecter une coutume ancienne, mais chercher en tout ce qui est salutaire? Vous le voyez, on abolit une coutume fâcheuse: il n’est plus permis de l’objecter. Ne vous obstinez donc jamais, je vous en conjure, à suivre une coutume, mais cherchez ce qui est salutaire et ne nuit point à vos âmes; que ce qui est honnête se pratique parmi vous, quand ce ne serait pas la coutume; et s’il y a quelque chose de funeste, fût-ce un usage, il faut s’en détourner et le fuir.

Et il donna à Jacob Rachel avec Balla pour servante. (29.) Vous avez compris cette sublime simplicité de moeurs? Point de troupeaux d’esclaves: point de codicilles, ni de contrats, point de ces ridicules précautions: si telle chose arrive, si telle chose se produit. Chez nous, avant même d’être unis, ceux qui ne savent pas s’il vivront seulement jusqu’au soir, se hâtent de consigner par écriât ce qui devra se faire dans un avenir élr~,tgné: si le conjoint meurt sans enfants, s’il meurt ayant des enfants, et autres stipulations semblables. Rien de pareil ici: le père a marié ses filles, en donnant une servante à chacune.

Or dit l’Écriture, Jacob aimait Rachel plus que Lia, et il servit Laban sept années encore. Parce que dès l’abord il l’avait aimée à cause

1. Il semble que l’orateur ait été trompé par sa mémoire, lorsqu’il dit que Laban ne donna Rachel à Jacob qu’après les sept autres années de service. Le texte hébreu, la Vulgate et les Septante, portent que Rachel fut donnée pour épouse à Jacob sept jours après sa soeur Lia, à la condition qu’il servirait son beau-père pendant encore sept ans.

de sa beauté et parce qu’il avait eu de la peine à obtenir l’objet de ses souhaits, il l’aima plus que Lia, car l’Écriture parle de sa beauté qui avait excité l’amour de Jacob. Considérez maintenant ici l’ineffable bonté du souverain Maître, et comment il accomplit peu à peu ce qu’il a promis. Celui qui avait dit: je serai avec toi et te garderai dans tout ton voyage (Gen. XXVIII, 15), et encore: je l’augmenterai et je te multiplierai,c’est lui qui a gouverné tout cela. Et afin de l’apprendre, écoutez la divine Écriture elle-même, qui nous ledit clairement: Le Seigneur Dieu, voyant que Jacob avait de l’aversion pour Lia, ouvrit son sein, tandis que Rachel demeurait stérile. Lia conçut, et enfanta un fils à Jacob. (31-32.) Considérez la sagesse de l’action divine. Parce que l’une attirait par sa beauté l’amour de son époux et que celle qui en était privée paraissait l’objet de son aversion, Dieu rend féconde celle-ci et stérile sa sueur, gouvernant tout par sa bonté, afin que Lia eût quelque consolation, par les enfants qui naissaient d’elle, attirant ainsi l’amour de son mari, et afin que Rachel ne s’élevât pas contre sa sueur, à cause de sa beauté et de ses attraits. Dieu ouvrit son sein. Apprenez de là, mon bien-aimé, que l’Auteur de toutes choses les gouverne toutes; qu’il donne seul la fécondité, qui ne peut se produire sans le secours d’en-haut. L’Écriture dit que Dieu ouvrit son sein, afin que nous sachions que le Maître souverain voulut lui donner la fécondité pour adoucir son chagrin, car c’est lui qui forme l’enfant dans le sein de sa mère, c’est lui qui donne la vie: comme David l’exprime en disant: Vous m’avez accueilli dès le ventre de ma mère. (Ps. CXXXVIII,13.) Et considérez comment la divine Écriture vous montre l’Auteur de la nature produisant à la fois deux effets de sa puissance, ouvrant le sein de Lia et tenant fermé celui de Rachel. Car maître de la nature, il fait tout avec bonté.

Lia conçut et enfanta un fils à Jacob, et elle l’appela Ruben, en disant: Parce que le Seigneur a regardé mon abaissement, mon mari m’aimera désormais. (32.) Considérez la reconnaissance de cette femme. Le souverain Maître, dit-elle, a regardé mon abaissement et m’a donné un fils, afin que je puisse être aimée à cause de lui. Et considérez aussi comment ce Dieu bon est jaloux de sa gloire, et comment il est libéral et magnifique, voulant à la fois accroître la race du juste et faire que Lia soit aimée de Jacob plus qu’elle ne l’était. Elle conçut de nouveau et donna un second fils à Jacob, et dit: le Seigneur a entendu que je ne suis pas aimée et il m’a donné un autre fils, et elle l’appela Siméon. (33.) Examinez comment elle rend grâce à Dieu pour chacun de ses enfants et se montre reconnaissante de ses bienfaits le Seigneur, dit-elle, a entendu que je ne suis pas aimée et il m’a donné un autre fils. Et c’est pour cela qu’elle l’appela Siméon.

4. Comprenez-vous qu’elle ne donne pas des noms à ses enfants sans motif ni à l’aventure? Elle appelle celui-ci Siméon, parce que le Seigneur l’a entendue, car ce nom signifie en hébreu: a été entendu: Elle conçut encore et enfanta un fils, et elle dit: Maintenant mon mari sera de mon côté, car je lui ai donné trois fils, et elle appela celui-ci Lévi. (34.) Elle semble vouloir dire que la naissance des deux premiers n’avait pas suffi pour attirer son mari vers elle, mais que l’inclination de celui-ci était encore pour Rachel; c’est pourquoi elle dit Maintenant more mari sera de mon côté. Sans doute la naissance de ce troisième fils me vaudra son affection, car je lui ai enfanté trois fils. Elle conçut encore et enfanta un fils, et elle dit: Maintenant encore je glorifierai le Seigneur; c’est pourquoi elle, lui donna le nom de Juda. (35.) Que veulent dire ces mots: Je glorifierai le Seigneur? Ils signifient ici: Je lui rendrai grâces, je publierai ses louanges, parce qu’il m’a donné un quatrième fils, et m’a accordé un si grand bienfait. La beauté qui me manquait pour gagner l’amour de mon mari, la naissance des enfants dont m’a gratifiée la bonté de Dieu y a suppléé. Il a dissipé l’excès de mon abattement, en consolant celle qui était un objet d’aversion à cause de sa laideur, et a reporté sur ma sueur l’aversion de Jacob: Ayant enfanté Juda, dit le texte, elle cessa d’enfanter. (35.) Mais Rachel voyant qu’elle-même ne donnait point d’enfant à Jacob porta envie à sa soeur et dit à Jacob; Donne-moi des enfants, sinon je mourrai. (XXX, 1.)

C’est bien là une demande irréfléchie et digne d’une femme, digne d’une âme que la jalousie assiége: Donne-moi des enfants. Ne sais-tu pas que ce n’est pas lui, mais le Seigneur Dieu qui en a fait naître à Lia? Voyant qu’elle n’était point aimée, il a ouvert son sein. Pourquoi donc demander à ton mari ce qui est au-dessus des forces de la nature? Pourquoi, (371), oubliant le Maître de la nature, accuser ton mari qui n’y peut rien? Donne-moi des enfants, sinon je mourrai. Mal affreux de la jalousie, qui dégénère en démence, comme il arrive à Rachel! Voyant la troupe d’enfants qui était née de sa sueur et réfléchissant à sas solitude, elle ne supporte point cette affliction et ne peut réprimer la préoccupation qui la trouble, mais prononce ces paroles pleines de folie: Donne-moi des enfants, sinon je mourrai. Elle devait savoir l’amour de son mari pour elle, et penser que ce n’était point par sa volonté que Lia avait été si féconde et elle-même stérile, quand elle dit: Donne-moi des enfants. Puis, pour effrayer Jacob, elle ajoute: Sinon je mourrai. Et que fit le pieux Jacob? Il s’irrita de ces paroles, dit l’Écriture, et lui répondit: Suis-je donc l’égal de Dieu, qui a refusé un fruit cites entrailles? (XXX, 2.) Quoi, dit-il, tu oublies le Maître de la nature et tu t’en prends à moi! C’est lui qui a refusé un fruit à tes entrailles. Pourquoi ne pas lui adresser tes demandes, à lui qui peut te rendre féconde? Apprends-le donc c’est lui qui t’a rendue stérile et qui a donné à ta soeur cette riche fécondité. Ne me demande donc pas ce que je ne puis accomplir, et dont je rie suis point le maître. Si cela dépendait de moi, je t’aurais toujours préférée à ta soeur, puisque je te portais dès l’abord un plus grand amour. Mais puisque, quelque tendresse que j’aie pour toi, je ne puis te satisfaire, invoque celui qui est l’auteur de ta stérilité et qui peut y mettre fin.

Voyez les saines pensées de ce juste et comment, même dans la colère que lui causent les paroles de Rachel, il lui fait une réponse pleine de sagesse, l’instruisant de l’exacte vérité et lui révélant clairement la cause de sa tristesse, afin qu’elle n’oublie plus le souverain Maître pour demander à un autre ce que seul il peut donner. Apprenant donc que c’est Dieu qui lui refuse des enfants et voyant que sa soeur est fière des siens, elle se procure quelque consolation et dit à Jacob: puisque tu m’as appris que ce n’est point par ta faute que je demeure stérile, prends ma servante pour femme afin que je trouve une faible consolation en tenant pour miens les enfants que tu auras d’elle. Et elle lui donna pour femme Balla, sa servante; Balla conçut de lui et enfanta un fils à Jacob; et Rachel dit: Dieu a prononcé son jugement, il a entendu ma voix et m’a donné un fils. C’est pourquoi elle lui donna le nom de Dan. (Gen. XXX, 4-6.) Elle a donc trouvé une légère consolation dans l’enfantement de sa servante: et à cause de cela elle donne ce nom à l’enfant et rend grâces au souverain Maître pour sa naissance. Balla eut encore un enfant de Jacob, et Rachel dit: Dieu m’a secourue, et je suis devenue l’égale de ma soeur; je ne suis plus abattue; et elle appela l’enfant Nephthalie. (7-8.) Elle vit bien par là que Jacob n’était point l’auteur de sa stérilité. Elle élève ses enfants comme les siens et leur donne leurs noms; son imagination lui fait trouver là une consolation bien grande. Or Lia, voyant qu’elle-même avait cessé d’enfanter, donna aussi pour femme à Jacob Zelpha, sa servante; celle-ci conçut et enfanta un fils, et Lia dit: Oh! bonheur (9-11), c’est-à-dire j’ai réussi dans mon dessein. Et elle l’appela Gad.(11.) Elle le nomme ainsi parce qu’elle a obtenu l’objet de ses voeux. Zelpha conçut encore, et enfanta un autre fils; et Lia dit: Je suis heureuse, parce que les femmes m’estimeront heureuse; et elle appela l’enfant Aser. (12-13.)

5. Vous venez de voir comment Lia aussi s’approprie les enfants de la servante, cominen1elle se dit heureuse et réputée heureuse à cause de leur naissance. Mais considérez maintenant la suite, afin d’apprendre comment la passion de la jalousie se reportait de l’une sur l’autre et tourmentait alternativement, tantôt Rachel, tantôt Lia: Ruben étant sorti dans la campagne, au temps de la moisson du froment, trouva des pommes de mandragores et les apporta d sa mère. Et Rachel dit à Lia,: Donne-moi des mandragores de ton fils. Lia lui répondit N’est-ce pas assez de m’avoir pris mon mari, sans avoir encore les mandragores de mon fils? (XXIX, 14-15.) Voyez-vous comment la passion de l’âme se manifeste par les paroles: N’est-ce pas assez de m’avoir pris non mari, sans avoir encore les mandragores de mon fils?Rachel lui dit: Ce n’est pas cela: Qu’il dorme avec toi cette nuit en échange des mandragores de ton fils. (15.) Donne-moi des mandragores et garde aujourd’hui mon mari avec toi. Voyez comment ce texte manifeste l’affection de Jacob pour Rachel. Si, après que Lia lui adonné tant d’enfants, son affection s’attachait encore à Rachel, comment, si elle n’eût pas été féconde, Lia eût-elle pu supporter de voir son mari s’attacher toujours à Rachel? Or celle-ci ayant pleine puissance sur son mari, le laisse pour (372) ces fruits, en disant: qu’il dorme avec toi cette nuit, en échange des mandragores. Satisfais le désir que j’ai de ces mandragores.et prends mon mari. Au retour de Jacob, Lia sortit à sa rencontre et lui dit: Tu viendras aujourd’hui avec moi; j’ai acheté cet avantage au prix des mandragores de mon fils. Et il dormit cette nuit avec elle. Et Dieu exauça Lia, qui conçut et enfanta son cinquième fils. Et Lia dit Dieu m’a donné mon salaire pour avoir, donné ma servante à mon mari. Et elle appela son fils Issachar, c’est-à-dire salaire. (16-18.) Dieu, dit le texte, exauça Lia, parce qu’il l’avait vue très affligée et moins considérée que sa soeur. Dieu l’exauça; elle eut un fils et dit: j’ai obtenu mon salaire pour avoir donné ma servante à mon mari. Et elle l’appela Issachar. Et Lia conçut encore et elle enfanta un sixième fils et dit: Dieu m’a fait un présent magnifique. Maintenant je serai l’objet du choix de mon mari, car je lui ai enfanté six fils. Et elle appela celui-ci Zabulon. (19-20.) Désormais, dit-elle, moi aussi je serai l’objet de l’amour de mon mari, car j’ai enfanté six fils. C’est pour cela qu’elle appela ce dernier Zabulon. Elle enfanta aussi une fille qu’elle appela Dina. Et Dieu se souvint de Rachel; il l’exauça et ouvrit son sein. Elle conçut et enfanta un fils à Jacob. Rachel dit alors: Dieu a fait disparaître mon opprobre: et elle l’appela Joseph, en disant: Dieu me donne un autre fils. (21-24.) Dieu, dit-elle, a fait disparaître mon opprobre: il a mis fin à ma stérilité, il m’a rendue féconde et m’a délivrée de la honte. Et elle l’appela Joseph en disant: Dieu me donne un autre fils. Voyez-vous comment les promesses de Dieu se sont peu à peu accomplies? Quelle troupe d’enfants a maintenant ce juste, parla providence de Dieu envers lui! Après qu’il a montré la grandeur de sa persévérance, en acceptant quatorze années de servitude, le Dieu de toutes choses le récompensa de sa piété, en multipliant sa fortune à tel point qu’il devint l’objet de l’envie, comme nous l’apprendrons par la suite des discours que j’ai dessein de vous adresser.

6. Mais, afin de ne pas fatiguer votre charité, en nous étendant aujourd’hui trop longuement, nous réserverons, s’il vous plaît, pour un autre discours le reste de ce récit, et nous terminerons là celui-ci, en exhortant votre charité à se souvenir de nos paroles et à imiter avec zèle la vertu des anciens; à marier vos fils et vos filles comme eux, à appeler, comme eux, par votre propre vertu la bénédiction de Dieu sur vous. En effet, si Dieu nous chérit, quand nous serions sur une terre étrangère, quand nous serions privés de tout, quand nous ne serions connus de personne, nous atteindrons le comble de la gloire; car rien n’est plus heureux que l’homme soutenu par la main divine. C’est favorisé par cette assistance que l’heureux Jacob est monté peu à peu jusqu’à cette élévation, qui l’a rendu un objet d’envie pour ceux qui l’avaient accueilli. Efforçons-nous d’obtenir de Dieu le même amour, afin de mériter son assistance; n’ayons point recours aux puissances humaines, et ne poursuivons pas un tel patronage, car rien n’est moins solide, comme l’expérience de la vie suffit pour nous l’apprendre. Nous voyons, en effet, chaque jour de rapides changements: celui qui se trouvait tout à l’heure au comble de la prospérité est entraîné subitement au dernier terme de l’infortune, et se voit souvent traîné devant les juges. Quelle folie donc de poursuivre le patronage de ceux dont l’avenir est si incertain, quand nous ne pouvons rien assurer touchant notre propre sort! Eloignons-nous donc de ces grandeurs humaines, nous souvenant de cette parole du prophète: Celui-là est maudit qui met sa confiance dans l’homme. (Jér. XVII, 5.) Vous le voyez, il n’est pas seulement insensé, il est maudit, parce qu’il délaisse le Maître de toutes choses, et recourt à celui qui n’est qu’un serviteur comme lui et qui ne saurait se suffire à lui-même. Evitons cette malédiction, je vous en conjure, et plaçons désormais toute notre espérance en Dieu. Celle-là est solide et inébranlable; elle n’est point sujette au changement comme celle que l’on a dans les hommes. Ou la mort, en effet, a mis fin au pouvoir du protecteur et laissé dépourvus et délaissés ceux qui recouraient à lui; ou bien des changements accomplis avant la mort ont rendu impuissants le protecteur et le protégé. La vie est pleine de pareils exemples. Ils sont donc inexcusables ceux qui, après une telle expérience, cherchent encore à s’abriter sous une protection humaine,. et souvent pour endurer mille maux de ceux même qui paraissent être leurs protecteurs. Car tel est l’excès de la méchanceté humaine, que souvent les courtisans sont payés par des outrages. Mais le Dieu de l’univers en agit tout autrement: il est notre bienfaiteur, en tout, à nous qui connaissons ses bienfaits; il nous (373) accorde sa protection sans égard à notre ingratitude, mais pour rester fidèle à sa propre bonté. Qu’il l’accorde à chacun de nous, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel soient, au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.

CINQUANTE-SEPTIÈME HOMÉLIE. « Or, il arriva que, lorsque Auchel eut enfanté Joseph, Jacob dit à Laban: Laissez-moi aller, afin que je retourne dans mon pays et ma patrie. » (Gen. XXX, 25.)

1. L’Écriture propose à notre imitation les exemples des saints. Rien de plus fort que la mansuétude. Explication des versets 25-33 du chapitre XXX. — 2. Explication de la suite du texte jusqu’au verset 9 du chapitre XXXI. — 3. Explication des versets 10-18. Dieu ne laisse pas sans secours ceux qui souffrent la calomnie. — 4. Explication des versets 19-26. Jacob s’enfuit de citez Laban. Soin que Dieu prend de ses serviteurs. — 5. Explication des versets 27-35. — 6. Explication des versets 36-40. L’orateur réprimande les pasteurs d’âmes négligents. — 7. Explication des versets 41-44. — 8. Explication des versets 45-54. Exhortation.

1. La suite du discours d’hier doit être mise aujourd’hui sous les yeux de votre charité, afin qu’apprenant par ces paroles, à connaître et les tendres soins que Dieu a montrés envers Jacob et l’amour de ce juste pour Dieu, nous devenions les émules de sa vertu. Ce n’est pas en effet sans motif que la grâce du Saint-Esprit a fait écrire pour nous ces histoires, c’est afin de nous exciter à imiter avec zèle ces hommes vertueux. Car, lorsque nous avons appris à connaître la patience de l’un, la prudence de l’autre, les dispositions hospitalières d’un troisième et les nombreuses vertus de chacun d’eux; quand nous savons comment chacun s’est particulièrement illustré, nous sommes excités à avoir le même zèle: Allons donc, et, abordant aujourd’hui la suite de l’histoire de ce juste, achevons notre discours.

Or il arriva, dit l’Écriture, que, lorsque Rachel eut enfanté Joseph, Jacob dit à Laban: Laissez-moi aller afin que je m’en retourne dans mon pays et ma patrie. Remettez-moi mes femmes et mes enfants, pour lesquels je vous ai servi. (XXX, 25-6.) Admirez la douceur et la modestie du juste; il voit clairement la faveur dont il est l’objet de la part de Dieu, et néanmoins il ne s’enorgueillit point contré Laban, mais il lui dit avec douceur: Laissez-moi aller, afin que je m’en retourne. Vraiment, rien n’est plus fort que la douceur, rien n’est plus puissant qu’elle. Considérez en effet comment, ayant prévenu Laban par sa douceur, il en obtint une réponse bienveillante. Laban, dit l’Écriture, lui répondit: Si j’ai trouvé grâce devant vous, et je dois le penser, car Dieu m’a béni à cause de votre venue, déterminez la récompense que vous souhaitez de moi et je vous la donnerai. (XXX, 27-8.) le n’ignore pas, disait-il, que, par suite de votre présence, j’ai joui de la faveur de Dieu. Puis donc que j’éprouve de tels bienfaits par l’effet de votre présence, faites-moi connaître la récompense (374) que vous voudrez et je suis prêt à vous la donner. — Voyez ce que peut la douceur! ne passons pas légèrement sur ces paroles; observez que le juste n’a pas demandé la récompense de ses travaux, qu’il n’en a pas même fait mention, il n’a dit que ceci: Remettez-moi mes femmes, et mes enfants, pour lesquels je vous ai servi, afin que je m’en retourne, et Laban, plein de respect pour la grande douceur de ce juste, lui dit: faites-moi connaître la récompense que vous désirez de moi, et je suis tout prêt à vous l’accorder.

Ses femmes et ses enfants n’étaient-ils pas avec lui? Pourquoi donc disait-il: Remettez-moi mes femmes et mes enfants? C’est qu’il rendait à son beau-père l’honneur qu’il lui devait; c’est qu’il montrait en toute chose la convenance de ses procédés, c’est qu’il voulait que cette séparation s’opérât avec la permission de Laban. Considérez donc comment, par ces paroles, Laban fut entraîné à lui promettre une récompense et à lui en remettre le choix. Et que fait ce juste? Voyez jusqu’où il pousse la douceur et comment il évite de devenir, à cette occasion, onéreux et incommode pour Laban. Comment? Il le prend de nouveau à témoin de sa loyauté et de l’affection qu’il lui a montrée tout le temps qu’il l’a servi. Vous savez, lui dit-il, comment je vous ai servi et ce qu’étaient vos troupeaux entre mes mains. Car je les ai trouvés peu nombreux, et ils se sont multipliés grandement, et le Seigneur vous a béni à mon arrivée; maintenant ne me ferai-je pas aussi une maison? (XXX, 29, 30.) Je vous prends vous-même à témoin de mes travaux. Vous savez quelle affection je vous ai montrée en tout et comment, ayant reçu de faibles troupeaux, mes soins et mes veilles vous en ont fait des troupeaux nombreux. Montrant ensuite sa piété, il ajoute: Le Seigneur vous a béni à mon arrivée; maintenant ne me ferai-je pas aussi une maison? Vous savez vous-même que c’est depuis mon arrivée chez vous que la grâce d’en-haut a donné à votre richesse ces grands accroissements. Maintenant donc, puisque je vous ai montré en tout mon entière affection, durant le temps de mon service, et que l’assistance de Dieu est manifeste; il est juste que je me fasse une maison. Et que veut-il dire par ces mots: Se faire une maison? Il entend: vivre désormais dans l’indépendance et la liberté, et prendre soin d’une maison qui lui appartienne. Et alors Laban lui dit: Que vous donnerai-je? (Ibid. 31.) Que souhaitez-vous recevoir de moi? parlez, car je le reconnais et je ne voudrais pas le nier, tout ce que j’ai reçu de Dieu, toutes les bénédictions dont il m’a comblé, c’est à votre présence que je les dois. Jacob lui répondit: Vous ne me donnerez rien, et si vous faites ce que je vais dire, je paîtrai encore vos troupeaux. Je ne veux rien recevoir de vous à titre de salaire, mais j’accepte seulement ce que je vais dire, et je paîtrai encore vos trou. peaux. Ce que je veux, le voici: Considérez le juste, parce qu’il a confiance dans la protection de Dieu, voici la proposition qu’il fait à Laban: Que vos troupeaux, dit-il, passent aujourd’hui devant vous, mettez à part toutes les brebis à toisons noirâtres, et tout ce qui est mêlé de blanc et tacheté parmi les chèvres sera ma récompense. Et ma justice se manifestera dans la suite parce que ma récompense sera facile d discerner. Tout ce qui ne sera pas tacheté et mêlé de blanc parmi les chèvres, et noirâtre parmi les agneaux, sera reconnu vous appartenir. (Ibid. 32, 33.)

2. Remarquez la prudence du juste; con. fiant dans la protection d’en-haut, il pose lui. même des conditions qui, selon l’ordre de la nature, devaient rendre, sinon impossible, du moins très-difficile, sa juste rémunération; la couleur variée se rencontre en effet très-rarement dans les agneaux qui viennent de naître, et néanmoins Jacob ne demande pour lui que ceux-là; aussi Laban s’empresse-t-il d’acquiescer a sa demande, et il lui dit: Qu’il soit fait conformément à votre parole. Et il sépara en ce jour les boucs tachetés et mêlés de blanc, et les chèvres tachetées et mêlées de blanc, et tout ce qui était blanc parmi eux, et tout ce qui était, de toison noire, et il remit aux mains de ses fils cette part, et il mit une distance de trois jours entre ces troupeaux il ceux de Jacob. (XXX, 34-36.) Il divisa, dit l’Écriture, ses troupeaux suivant la proposition de Jacob, et les remit à ses fils. Et Jacob paissait les troupeaux de Laban qui restaient, c’est-à-dire ceux dont la toison n’était point de couleur mêlée. Tout cela s’est fait afin que le juste apprît par l’événement le grand soin que Dieu avait de lui, et que Laban vît de quelle assistance d’en-haut jouissait Jacob. Jacob, dit le texte, prit des baguettes de styrax, d’amandier et de platane encore vertes; il en enleva une partie de l’écorce verte, de manière que les endroits d’où l’écorce avait été enlevée parurent

(375) blancs et les autres demeurèrent verts. Ainsi ces baguettes devinrent de couleur variée. Et il plaça les baguettes ainsi écorcées, dans les. canaux des abreuvoirs, afin que les brebis, quand elles iraient s’abreuver, les eussent devant les yeux en buvant, et conçussent des petits de couleur analogue. Elles conçurent effectivement ainsi, et mirent bas des petits à toison mêlée de blanc, variée et tachetée de couleur de cendre. (XXX, 37-39.) Voilà ce que fit le juste, non de son propre mouvement, mais par la grâce d’en-haut qui inspirait sa pensée. Car cela ne se faisait point selon l’ordre de la nature, mais c’était quelque chose de miraculeux et qui dépassait l’ordre naturel. Et il partagea les agneaux, et il plaça devant les brebis un bélier à toison mêlée de blanc, et tous les agneaux de couleur mélangée, et il mit à part son troupeau, et ne le mêla point avec les brebis de Laban. (XXX, 40.) Lorsque désormais des agneaux de cette sorte naissaient, il les ajoutait à son troupeau; il les mit à part, et il eut un troupeau séparé. Et il arriva qu’au temps où les brebis concevaient, Jacob plaça ces baguettes devant elles, pour qu’elles conçussent des petits de couleur analogue. Et quand elles mettaient bas, il ne plaçait plus les baguettes. Ce qui ne portait point de marque était à Laban, et ce qui en portait à Jacob, et il s’enrichit fort grandement. (XXX, 41-43.) Pourquoi cette expression redoublée? pour montrer sa grande richesse, parce qu’il ne s’enrichit pas grandement, mais fort grandement. Car, dit le texte, il eut des troupeaux nombreux, et des boeufs, et des serviteurs, et des servantes. (43.)

Mais considérez encore l’envie qui naît de là contre lui. Laban entendit les discours de ses fils qui disaient: Jacob a pris toute la richesse de notre père, et c’est du bien de notre père qu’il s’est ainsi élevé. (XXX, 1.) Voyez comment la jalousie les a conduits à l’ingratitude, et lion lias seulement eux, mais Laban lui-même. Jacob, dit l’Écriture, vit le visage de Laban, et voilà qu’il n’était point envers lui comme la veille et l’avant-veille. (2.) Les paroles de ses enfants avaient agité son âme, et lui faisaient oublier ce qu’il avait auparavant dit à Jacob, Le Seigneur m’a béni à cause de votre venue. Il avait rendu grâces au souverain Maître, parce qu’il avait fait croître sa richesse à cause de la présence du juste; et maintenant les propos doses fils ont changé son coeur; l’envie s’est allumée en lui, et apparemment parce qu’il a vu le juste dans une grande abondance, il ne veut plusse montrer pour lui tel qu’auparavant. Jacob, dit l’Écriture, vit le visage de Laban, et voilà qu’il n’était point envers lui comme là veille et l’avant-veille. Voyez-vous la douceur du juste, et l’ingratitude de ses beaux-frères? ne sachant contenir leur jalousie, ils ont troublé l’esprit de leur père. Considérez maintenant l’ineffable bonté de Dieu, et de quelle condescendance il use, quand il voit que nous faisons ce qui dépend de nous.

Voyant en effet le juste exposé à leur envie, il dit à Jacob: Retourne dans le pays de ton père, et dans ta famille, et je serai avec toi. (4.) C’est assez demeurer sur la terre étrangère. Ce que je t’avais promis en te disant: Je te ramènerai dans ton pays, je vais maintenant l’accomplir. Retourne donc saris rien craindre, car je serai avec toi. Afin que le juste n’hésitât pas à faire ce voyage, mais se mît hardiment en chemin vers sa patrie, il lui dit: Je serai avec toi, moi qui jusqu’à présent ai gouverné tes affaires, qui ai fuit croître ta famille, c’est moi qui, dans la suite encore serai avec toi. Le juste ayant entendu ces paroles de Dieu, ne tarda point, mais se prépara aussitôt à lui obéir. Il envoya, dit l’Écriture, Rachel et Lia dans la plaine où il faisait paître ses troupeaux (1) et leur dit. — Il veut faire connaître il ses femmes le voyage qu’il a résolu, et leur communiquer l’ordre de Dieu, ainsi que la jalousie de leur père contre lui. — Il leur dit: Je vois que le visage de votre père n’est point envers moi comme hier et avant-hier. Mais le Dieu de mon père était avec moi. Vous savez vous-mêmes que j’ai servi votre père de tout mon pouvoir. Votre père a même usé envers moi de tromperie; il a changé ma récompense en dix agneaux, mais Dieu ne lui a point permis de me faire du mal. Quand il nie disait: Les animaux de couleur mêlée seront votre récompense, tous ceux qui naissaient étaient variés; et quand il me disait: les animaux blancs seront votre récompense, tous ceux que mettaient bas les brebis étaient blancs, et Dieu a enlevé le bétail de votre père et me l’a donné. (5-9.)

3. Voyez comme il les instruit de l’ingratitude de leur père à son égard, et du dévouement

1. Telle est la seule traduction possible de la leçon suivie par l’auteur; mais l’hébreu, la vulgate et les autres textes portent: Il a dix fois changé ce que je devais avoir pour récompense; ce qui offre un sens beaucoup plus clair et beaucoup plus satisfaisant.

que lui-même lui a montré tandis qu’il le servait. Vous savez, leur dit-il, que j’ai servi votre père de tout mon pouvoir. Et il leur fait bien comprendre le soin manifeste que Dieu a eu de lui, leur montrant que c’est le secours d’en-haut qui a tout conduit et fait passer entre ses mains l’abondante richesse de Laban. C’est Dieu, leur dit-il, qui a enlevé le bétail de votre père et me l’a donné. Et il est arrivé qu’au temps où les brebis concevaient j’ai vu en songe des boucs et des béliers mêlés de blanc, de couleur variée et tachetés de couleurs de cendre qui couvraient les brebis et les chèvres. Et l’ange de Dieu m’a dit dans mon sommeil Jacob. Et j’ai répondu: Que me voulez-vous? Et il m’a dit: Lève les yeux, et vois ces boîtes et ces béliers mêlés de blanc, de couleur variée et tachetés de couleur de cendre, qui couvrent les brebis et les chèvres. Car j’ai vu tout ce que Laban t’a fait. (9-12.)

Vous voyez que c’était la force d’en-haut qui avait tout fait et qui récompensait le juste de ses travaux. Lorsque Laban devient ingrat envers Jacob, le Maître libéral récompense magnifiquement ce juste: J’ai vu, dit-il, tout ce que Laban. t’a fait. Nous apprenons de là que, si nous supportons avec modération et douceur l’injustice, nous recevons d’en-haut une protection plus grande et plus libérale: Ne résistons donc pas à ceux qui veulent nous nuire, mais supportons tout avec courage, sachant que le Maître de tout ne nous oubliera pas, pourvu que nous-mêmes nous montrions notre gratitude et notre bienveillance. C’est à moi qu’appartient la vengeance, et je l’accomplirai, dit le Seigneur. (Rom. XII, 19, et Deut. XXXII, 35.) C’est pour cela que Jacob disait: Dieu ne lui a point permis de me faire tort; parce qu’il a voulu me priver de la récompense de mes travaux. Le souverain Maître a montré si largement sa bonté envers nous, u’il a fait passer chez nous toute la richesse de Laban. Dieu a vu que j’avais accompli mon service avec dévouement et que Laban ne s’était pas conduit envers moi comme il convenait, et c’est pourquoi il a manifesté sa faveur pour moi d’une manière si éclatante. Je ne parle pas ainsi sans motif, témérairement et à l’aventure, j’ai Dieu pour témoin de ce que m’a fait votre père. Car j’ai vu, dit-il, tout ce que Laban t’a fait; il ne t’a pas seulement privé de ta récompense, mais il change de dispositions à ton égard; ses sentiments se sont altérés: Je suis ton Dieu, celui que tu as vu dans Béthel, où tu m’as consacré, en l’oignant d’huile une colonne. (XXXI, 13, 16,19.) Dieu veut lui rappeler la mémoire de ce qu’il lui a promis, en lui disant: Je te multiplierai; et je te gardé pour te ramener dans ton pays. (Gen. XXVIII, 14, 15.) Moi donc que tu as vu et qui t’ai fait des promesses, aujourd’hui que le temps est venu, j’exécute ce que je t’ai promis et je t’ordonne de t’en retourner sans alarme. Car je serai avec toi. Je suis le Dieu que tu as vu au lieu où tu as oint la colonne, et où tu m’as fait un voeu. II le fait souvenir de son vœu et de la promesse qu’il lui a faite. Et quel était ce voeu? Le voici: De ce que vous me donnerez, je vous payerai la dîme. (Gen. XXVII, 20, 22.) Ce voeu que Jacob avait fait lorsqu’il voyageait en fugitif et dénué de tout, Dieu le lui rappelle et dit: Lorsque je t’ai apparu tu m’as fait un vœu en disant: De ce que vous me donnerez, je vous payerai la dîme; par ce vœu et cette promesse, tu as confessé à l’avance mon souverain pouvoir; tu as entrevu par les yeux de la foi ton abondance future; maintenant donc que ce que j’ai, dit s’accomplit, le temps est venu pour toi d’accomplir aussi ton voeu. Retourne donc; lève-toi et sors de ce pays pour revenir dans la terre de ta naissance, et je serai avec toi. Je t’accompagnerai partout, je rendrai ton voyage facile, et personne ne te nuira, parce que ma droite s’étendra partout sur toi pour te protéger, Rachel et Lia, ayant entendu ce discours, lui dirent: Avons-nous notre lot dans l’héritage et dans la maison de notre père;?n’avons-nous pas été traitées par lui comme des étrangères? Car il nous a vendues et il a mangé notre prix. Et toute la richesse et tout l’honneur que Dieu a enlevés à notre père, il te les a donnés, Maintenant, fais tout ce que Dieu t’a dit. (Gen. XXXI, 14, 16.)

Voyez-les suivre la volonté de Dieu et produire un raisonnement sans réplique: n’est-il pas vrai que nous n’avons plus rien de commun avec notre père? il nous a données pour ton. jours. Et la richesse et l’honneur que Dieu lui a enlevés et t’a donnés nous appartiendront à nous et à nos enfants. Ne tarde donc point, né diffère pas, mais accomplis ce que Dieu t’a prescrit. Maintenant donc fais tout ce que le Seigneur t’a dit. Jacob ayant entendu ces mots, se leva, prit ses femmes et ses enfants, les fit monter sur des chameaux et emmena tout (377) ce qui lui appartenait et l’équipage qu’il s’était procuré en Mésopotamie et tout ce qui était à lui, pour s’en retourner vers Isaac son père. (16-18.)

4. Examinez la force d’âme de ce juste et comment, mettant de côté toute crainte et toute alarme, il obéit à l’ordre du souverain Maître. Car, lorsqu’il a vu que les sentiments de Laban étaient mauvais, il ne s’est plus préoccupé de l’interroger comme auparavant, mais d’accomplir l’ordre du souverain Maître, et, prenant ses femmes et ses enfants, il s’est mis en route. Laban, dit l’Écriture, était allé tondre ses brebis. Et Rachel déroba les idoles de son père. (XXXI, 18.) Ce n’est point sans raison que ces mots sont ajoutés, mais afin que nous sachions comment elles tenaient encore à la coutume de leur père, et montraient une grande vénération pour les idoles. Comprenez cette passion de Rachel qui n’enlève de chez son père rien autre chose que les idoles, et cela à l’insu de son mari, car il ne le lui eût point permis. Jacob, dit l’Écriture, se cacha de Laban le Syri en (1), et ne lui fit point connaître qu’il s’enfuyait. il s’enfuit avec tout ce qu’il possédait et passa le fleuve, et se hâtait d’arriver aux monts de Galaad. (20-21.) Admirez ici encore la providence de Dieu, qui jusqu’à ce que ce juste fût bien éloigné, n’a point permis que le départ de Jacob vînt à la connaissance de Laban. Trois jours s’étant passés, dit le texte, Laban en eut connaissance. Et prenant avec lui tous ses frères, il le poursuivit durant sept jours et l’atteignit dans les monts de Galaad. (22-23.)

Voyez encore le soin ineffable que Dieu prend de Jacob. Il lui a dit: Retourne dans ton pays, et je serai avec toi, et maintenant il lui montre une providence spéciale. Sachant que Laban poursuit ce juste avec une grande indignation et veut faire justice de cette retraite furtive, il se manifeste à Laban, la nuit, pendant son sommeil. Dieu, dit l’Écriture, vint à Laban le Syri en, durant la nuit, et lui dit. Voyez la condescendance de Dieu, et comment, par le soin qu’il prend de ce juste, il s’adresse à Laban, afin de jeter la terreur en son âme et de le détourner de ses projets contre Jacob. Garde-toi de tenir jamais à Jacob des discours mauvais. (Ibid.) La bonté du souverain Maître est bien grande. Comme il a vu qu’il courait au combat et voulait s’élever contre ce juste, il l’arrache en quelque sorte à sa résolution par

1. C’est-à-dire de Mésopotamie, la Syrie des eaux.

cette parole: Garde-toi de tenir jamais à Jacob des discours mauvais. Ne tente pas, même en paroles, d’affliger Jacob, mais veille sur toi, contiens ta coupable impétuosité, apaise son coeur, réprime tes sentiments de colère, et abstiens-toi de l’affliger, même en paroles. Considérez donc l’amour de Dieu pour l’homme. Il n’a point ordonné à Laban de s’en retourner chez lui; il lui a seulement prescrit de ne rien dire à ce juste de pénible et de haineux. Pourquoi et dans quel but? afin que ce juste apprît par les effets et les actes de quelle tendresse il était jugé digne de la part de Dieu. Si en effet Laban fût retourné, comment Jacob et ses femmes eussent-ils connu ce fait? Laban lui permet de s’éloigner, après avoir confessé de sa propre bouche ce que Dieu lui a dit, afin que le juste ait une plus grande ardeur pour son voyage et une confiance plus ferme; et que ses femmes, en apprenant quelle tendresse Dieu accorde en tout à Jacob, soient enlevées à l’erreur de leur père, imitent avec zèle le juste, et soient suffisamment instruites de la connaissance de Dieu. Car les discours de Jacob étaient moins persuasifs pour elles que ceux de Laban, encore plongé dans les ténèbres de l’idolâtrie. En effet les témoignages des incrédules et des ennemis de la religion ont toujours bien plus de force pour en faire reconnaître la vérité. Et c’est l’oeuvre de la sagesse industrieuse de Dieu, quand il fait, des ennemis de la vérité, les témoins de la vérité, et que leur propre bouche devient l’auxiliaire de notre cause.

Laban atteignit Jacob. Jacob dressa sa tente dans la montagne, et Laban plaça ses frères dans les monts de Galaad. Et Laban dit à Jacob: pourquoi avez-vous fait cela? (XXXI, 25-26.) Considérez comme l’ordre de Dieu a calmé l’ardeur de sa colère et mis un frein à son coeur. C’est pour cela qu’il lui parle avec une grande douceur, lui faisant presque des excuses et lui témoignant une tendresse paternelle. Car, lorsque nous sommes favorisés par la Providence, non-seulement nous pouvons éviter les machinations des méchants, mais les bêtes féroces elles-mêmes, si nous en rencontrons ne peuvent nous nuire. En effet le Maître de toutes choses, montrant sa puissance souveraine, transforme la nature des animaux féroces et leur donne la douceur des brebis; non qu’il leur ôte leur humeur farouche, ruais, en les laissant à leur propre nature, (378) il les fait agir comme des brebis. Et ceci on peut le voir, non dans les bêtes féroces seulement, mais dans les éléments eux-mêmes. Lorsqu’il le veut les éléments se dépouillent de leurs propriétés et le feu n’a plus les effets du feu. On peut l’apprendre par l’histoire des trois enfants et de Daniel. Celui-ci, environné de lions, n’éprouve pas plus de mal que s’il était entouré de brebis, parce que la volonté d’en-haut contient leur naturel féroce. Ces animaux demeurèrent sans témoigner leur cruauté, comme les faits le prouvèrent à ceux qui étaient plus féroces que des animaux sans raison.

5. Et cela s’est fait pour flétrir davantage ceux qui, honorés du don de la raison, ont dépassé des brutes en cruauté. Ils ont appris par l’événement que la providence du souverain Maître a fait respecter le juste par les animaux féroces, qui n’ont pas osé le toucher; tandis qu’eux-mêmes étaient pour lui pire que ces animaux. Et ils n’ont pu penser que c’était un simple caprice, en voyant ce qui arrivait aux hommes jetés depuis dans la fosse; ils ont vu que si, à l’égard du juste, les lions avaient imité la douceur des brebis et dissimulé leur naturel, ils montraient leur férocité envers ceux qu’on y jeta ensuite. De même, dans la fournaise ardente. Les trois Hébreux qui s’y trouvèrent au milieu du feu furent respectés par cet élément dont l’activité était suspendue et comme entravée, en sorte qu’il laissait intacts les corps de ces enfants et n’osait toucher même à leurs cheveux, comme s’il eût reçu défense de laisser voir son action naturelle; et cependant il dévora ceux qui étaient hors de la fournaise, montrant par ces deux effets la puissance infinie de Dieu, en épargnant ceux qu’il enveloppait et atteignant les autres. Ainsi, lorsque nous sommes soutenus par la force d’en-haut, non-seulement nous échappons aux embûches de ceux qui nous veulent nuire, mais, quand nous tomberions entre les griffes de bêtes féroces, nous n’éprouverions point de mal. Car la main de Dieu a une force supérieure à tout; elle nous environne d’une défense assurée et nous rend invincibles, comme il arriva à ce juste.

En effet, Laban, qui souhaitait avec tant de passion d’atteindre Jacob et de tirer vengeance du départ de cette famille, non-seulement ne lui adresse pas une parole rude et haineuse, mais s’entretient avec lui comme un père avec son enfant et lui tient un discours plein de douceur, en lui disant: Pourquoi agir ainsi? Pourquoi vous enfuir secrètement? (XXXI, 26-27.) — Considérez quel changement, et cour ment celui qui avait la fureur d’une bête sauvage imite la douceur des brebis. — Pourquoi vous enfuir secrètement, me dépouiller, m’enlever mes filles comme des captives conquises par l’épée. (26.) Pourquoi, lui dit-il, agir ainsi? quelle a été votre pensée? pourquoi ce départ furtif? Car si vous m’en aviez informé, je vous aurais escorté avec honneur et avec joie pour prendre congé de vous; si je l’avais su, je vous aurais fait, au départ, accompagner par des musiciens avec des tambours et. des cithares. Vous ne m’avez pas jugé digne d’embrasser mes filles; vous venez d’agir sans sagesse. (27-8.) Voyez comme ensuite il se condamne et avoue de sa propre bouche qu’il se préparait à faire du mal au juste, mais que la providence de Dieu a brisé sa fougue. Ma main, dit-il, est assez forte pour vous faire du mal; mais le Dieu de votre père m’a dit hier: Garde-toi de jamais tenir à Jacob des discours mauvais. (XXXI, 29.) Comprenez bien quelle consolation ces paroles apportèrent à ce juste, et considérez comment son beau-père lui confessa ce qu’il avait médité contre lui, dans quel dessein il avait voulu l’atteindre, et comment la crainte de Dieu l’empêchait d’effectuer ses desseins hostiles. « Le Dieu de votre père, » dit-il. Voyez combien Laban lui-même tire avantage de cet événement, puisqu’il reconnaît la manifestation souveraine de la puissance de Dieu aux paroles qu’il lui a adressées. Mais, dit-il, puisque vous avez eu ce dessein et que Dieu prend de vous un tel soin. Vous voilà parti, car vous avez désiré d’un grand désir retourner dans la maison de votre père. Mais pourquoi m’avez-vous dérobé mes dieux? (30.) Soit, dit-il, vous avez jugé convenable, voue avez résolu de retourner dans la maison de votre père; mais pourquoi me dérober mes dieux? O comble de la démence! tes dieux sont-ils tels qu’ils puissent être dérobés? N’as-tu pas honte de dire: Pourquoi m’avez-vous dérobé mes dieux! Voyez quel excès d’égarement, il adore du bois et de la pierre, comme si la raison leur pouvait rendre un culte. Et tes dieux, Laban, ne pouvaient se défendre quand on les allait dérober! Comment, en effet, l’auraient-ils pu, puisqu’ils étaient de pierre? Mais le Dieu du juste, et sans que le juste le sût lui-même, a arrêté ta fougue. Et tu ne comprends (379) pas la grandeur de ton égarement, mais tu accuses le juste d’un larcin. Car pourquoi eût-il été capable de dérober ce qu’il abhorrait, et surtout ce qu’il savait être des pierres insensibles?

Jacob lui répond avec une grande douceur, et se justifie d’abord des accusations qu’il vient d’entendre; il l’engage à chercher ses dieux. Je vous ai dit de ne point m’enlever vos filles et tout ce que je possède (XXXI, 31); parce que je vous voyais mal disposé pour moi, j’ai tremblé que vous n’entreprissiez de m’enlever vos filles et ce qui m’appartient, de me priver de mon bien, comme vous l’avez déjà fait. Voilà le motif et la crainte qui m’ont conduit à exécuter secrètement ce voyage: Au reste celui que vous trouverez possesseur de vos dieux, ne vivra pas devant nos frères. (XXXI, 32.) Jacob, vous le voyez, ignorait le larcin commis par Rachel, voyez, en effet, de duel rigoureux châtiment il menace celui qui sera convaincu d’avoir, commis le vol: Celui que vous trouverez possesseur de vos dieux, ne vivra pas devant nos frères. Non pas seulement parce qu’il les a dérobés, mais parce que ce fait est la preuve évidente de son propre égarement. Examinez s’il y a avec moi quelque chose qui soit à vous et reprenez-le. (Ibid.) Cherchez, lui dit-il, si j’ai emporté quelque chose qui ne m’appartienne pas. Vous ne pouvez une reprocher autre chose que d’être parti secrètement; et cela même je ne l’ai pas fait volontiers, mais parce que je soupçonnais une injustice et craignais que vous ne voulussiez m’enlever vos filles et toute ma richesse. Et il ne reconnut rien. Jacob ignorait que Rachel sa femme avait dérobé ses dieux. Et Laban, étant entré dans la tente de Lia, chercha sans rien trouver. Il entra aussi dans celle de Rachel. Mais Rachel prenant les idoles, les avait placées sous le harnais des chameaux, et, s’étant assise dessus, elle dit à son. père: Ne vous offensez pas, mon père, je ne puis me lever devant vous: je suis femme et incommodée comme les femmes. Laban chercha dans toute sa tente et ne trouva rien. (32-35)

6. Elle fut grande la prudence par laquelle Rachel sut faire illusion à Laban. Qu’ils écoulent ceux qui se sont enracinés dans l’erreur et font tant d’estime du culte des idoles. Elle les plaça, dit le texte, sous le harnais des chameaux et s’assit dessus. Quoi de plus plaisant? Ceux qui, honorés du don de la raison et jugés dignes d’une telle prééminence par la bonté divine, se résolvent à adorer des dieux insensibles, ne les dissimulent point et ne se préoccupent point d’une telle extravagance, mais se laissent, comme des troupeaux, conduire par leur habitude. C’est pourquoi Paul disait, dans ses épîtres: Vous savez comment, lorsque vous étiez gentils, vous vous laissiez conduire vers des idoles muettes. (I Cor. XII, 2.) Il a bien dit muettes. Vous qui possédez la parole, qui savez entendre et converser, vous êtes conduits comme des brutes vers des êtres insensibles. Quelle indulgence peuvent obtenir de tels hommes! Mais voyons comment s’exprime ce juste, désormais affermi dans sa confiance par les aveux de Laban, qui d’ailleurs n’a trouvé contre lui aucun motif raisonnable de blâme

Jacob s’irrita et disputa contre Laban, il lui dit: — Voyez comment il fait voir dans ce différend la vertu de son âme: En quoi ai-je été injuste et coupable que vous m’ayez poursuivi? (XXXI, 36.) Pourquoi, lui dit-il, m’avez-vous ainsi poursuivi avec ardeur? de quelle injustice, de quelle faute pouvez-vous m’accuser? Et non-seulement cela, mais vous m’avez fait l’injure de tout scruter dans ma demeure. Qu’avez-vous trouvé que j’aie apporté de chez vous? Exposez cela devant vos frères et mes frères et qu’ils jugent entre nous deux. (XXXI, 37.) Après toutes ces recherches avez-vous pu trouver quelque chose qui ne m’appartint pas et en quoi je vous aie fait tort! Si vous l’avez trouvé produisez-le, afin que ceux qui m’accompagnent et ceux qui vous accompagnent décident le différend. Voyant qu’il était;ans reproche aux yeux de tous, il parle désormais avec hardiesse, et comptant la durée de l’affection qu’il lui a toujours montrée, il lui dit Et voilà vingt ans que je suis avec vous. Après tant d’années de travail, méritais-je donc cet outrage? « Et voilà le prix de ces vingt ans! » Aujourd’hui je compte vingt ans de service dans votre demeure. Vos brebis et vos chèvres n’ont pas été stériles; je n’ai point mangé vos béliers; je n’en n’ai point laissé enlever parles bêtes féroces. Je vous ai dédommagé des larcins de jour et des larcins de nuit. J’endurais les ardeurs du jour et le froid glacial de la nuit, et le sommeil s’éloignait de rues yeux. (XXXI, 38, 40.) Avez-vous donc oublié, lui dit-il, les travaux que j’ai endurés eu faisant paître vos brebis et vos chèvres! Vous ne pouvez me reprocher qu’elles aient été (380) stériles. Voyez comment il lui montre la grande bonté de Dieu, épandue sur la maison de Laban à cause de sa présence. Car c’est là ce qu’il a dit plus haut: Dieu vous a béni à ma venue. Personne ne demanderait cela d’un berger; cela ne dépend ni de lui ni d’aucun homme. C’est pour cela qu’il le met avant tout le reste et qu’il témoigne de la divine Providence qui a pris soin de ces troupeaux. Je n’ai pas mangé vos béliers. Vous ne pouvez dire que j’en aie mangé un seul, comme le font souvent tant de bergers. Je n’en ai point laissé enlever par les bêtes féroces. Je ne les ai ni mangés, ni laissé enlever par les bêtes. —Ne voyez-vous pas chaque jour ceux qui gardent des troupeaux rapporter à leurs maîtres les restes des brebis que les bêtes féroces ont dévorées? Mais vous ne pouvez me reprocher rien de tel; vous ne pouvez m’alléguer que rien de tel soit arrivé en vingt ans. Que dis-je, enlevés par les bêtes féroces? Mais, si même il y a eu des larcins, comme cela devait arriver, je ne vous en ai point donné connaissance, mais je vous en ai dédommagé, qu’ils fussent arrivés de jour ou de nuit. J’ai supporté sans cesse et courageusement les ardeurs du chaud et la rigueur du froid des nuits, pour préserver vos troupeaux de tout dommage; enfin le sommeil même était. écarté de mes yeux par tant de soucis.

Voyez-vous les veilles d’un berger? Voyez-vous l’ardeur inquiète de son zèle? Quelle excuse peuvent donc avoir ceux à qui sont con fiés des troupeaux doués de raison, et qui montrent tant d’insouciance; qui chaque jour, suivant la parole du Prophète, égorgent les uns et voient les autres en proie aux bêtes féroces, ou au pillage, et qui ne veulent en prendre aucun soin? Cependant la fatigue du pasteur est ici moindre, et sa vigilance plus facile; car c’est l’âme qu’il faut instruire; là-bas la fatigue était grande pour l’âme et pour le corps.

7. Or considérez ce que dit Jacob: J’endurais les ardeurs du jour et le froid glacial de la nuit, et le sommeil s’éloignait de mes yeux. Qui maintenant pourrait dire que, pour le salut de son troupeau, i1 a accepté des périls et des peines? Nul de nos contemporains ne l’oserait prétendre. Paul seul a le droit de le dire avec confiance, et le docteur de la terre entière a seul le droit d’en dire davantage. Et où Paul, direz-vous, a-t-il enduré cela? Écoutez-le: Qui est faible sans que je le sois avec lui? qui est scandalisé sans que je brûle? (I Cor. XI, 29.) O tendresse du pasteur! Les chutes d’autrui, dit-il, n’ont pas lieu sans que j’en ressente le contre-coup; les scandales d’autrui me font ressentir les douleurs d’une fournaise. Que tous ceux-là s’efforcent de lui ressembler, à qui est confié l’autorité sur des brebis raisonnables, et qu’ils ne descendent pas au-dessous de celui qui, pour garder un troupeau sans raison, s’est livré, durant tant d’années, à une telle vigilance. Là, en effet, quelque négligence n’eût point causé de mal; ici que des brebis raisonnables, une seule se perde, ou devienne la proie des loups, la peine est grande, le dommage immense, le châtiment inexprimable. Car si notre Maître n’a pas refusé de répandre son propre sang pour elle, quel pardon méritera celui qui osera-négliger des âmes estimées si haut par le Maître, et qui n’accomplit pas tout ce qui dépend de lui pour le soin de ses brebis?

Mais revenons à la suite du texte: Voilà vingt ans, dit Jacob, durant lesquels j’ai sers dans votre maison. Je vous ai servi quatorze ans pour vos deux filles, et six ans pour des brebis et vous m’avez fraudé en me donnant dix agneaux pour salaire. Si le Dieu d’Abraham, mon père, et le Dieu d’Isaac n’eût pas été avec moi, vous me renverriez maintenant dépouillé de tout. Dieu a vu mon abaissement et mes fatigues et vous a fait hier des reproches. (XXXI, 40-42.) Voyez comment les aveux de Liban ont enhardi ce juste et la franchise de ses accusations. Vous savez, dit-il, comment je vous ai servi l’espace de vingt années, quatorze pour vos filles et le reste pour des brebis; et cependant vous avez voulu me frauder sure mon salaire; pourtant je ne vous ai pas accusé.. Mais d’après vos propres aveux, je sais que, si le Dieu d’Abraham et d’Isaac ne m’eût assisté, vous me renverriez aujourd’hui seul et les mains vides; vous m’auriez tout enlevé, vous auriez mis à exécution le noir projet que vous aviez formé. Mais Dieu connaît mon abaissement et mes fatigues. — Que veut-il dire par ces mots? — Dieu savait avec quelle affection je vous ai servi et les fatigues que j’ai endurées en faisant paître vos brebis, la vigilance que j’y ai jour et nuit apportée; c’est pour cela que ce, maître plein de bonté vous a fait hier des reproches; c’est pour cela qu’il a réprimé votre injustice contre moi et votre fureur déraisonnable.

Jacob s’est suffisamment justifié devant Liban, et, après lui avoir reproché son injustice, il lui a fait l’énumération de ses bienfaits. Aussi Laban, pénétré de honte par ses paroles, devient timide et veut demander la paix à ce juste. Voyez l’oeuvre de la protection divine. Celui qui s’était préparé à l’attaque et s’était mis avec tant d’ardeur à la poursuite de Jacob, est devenu si timide, qu’il cherche à en obtenir la paix. Laban, dit l’Écriture, ayant ouï cette réponse, dit à Jacob: Vos filles sont mes filles, vos fils sont mes fils, vos troupeaux sont mes troupeaux, et tout ce que vous voyez est à moi et à mes filles. Que ferai-je aujourd’hui pour elles et pour leurs enfants? (XXXI, 43.) Je sais, dit-il, que ce sont mes filles, et tout ce que vous avez vous est venu de chez moi? Que ferai-je donc aujourd’hui pour elles et pour leurs enfants? Faisons maintenant tous deux ici la paix, et il y aura un témoignage entre vous et moi. (XLIII, 44.) Faisons la paix, et il t’aura un témoignage entre vous. et moi, comme preuve et comme signe. Il lui dit: Si quelqu’un essaye de violer nos conventions: Il n’y a personne avec nous; mais que Dieu soit témoin entre nous deux.

8. Considérez comment Laban est graduellement conduit à la connaissance de Dieu. Celui qui reprochait au juste de lui avoir dérobé ses dieux et les cherchait avec tant de soin, dit maintenant: Puisque personne ne peut, s’il arrive plus tard quelque incident, être entre nous témoin de ce que nous allons faire, que Dieu soit témoin entre vous et moi. Il est présent, il voit tout, rien ne peut lui échapper, il connaît la pensée de chacun. Et Jacob, dit le texte, ayant pris une pierre la dressa, et il fit toi amas de pierres où ils mangèrent. Ensuite Caban lui dit: Cet amas de pierres sera un témoignage entre vous et moi. (XXXI, 45, 46, 48.) Qu’est-ce donc? c’est comme s’il eût dit: Les paroles prononcées sur cette colline, nous nous en souviendrons toujours. Et il l’appela le tertre du témoignage. Que Dieu abaisse son regard entre vous et moi! (49.) Considérez que Laban invoque de nouveau la justice de Dieu. Que Dieu, dit-il, abaisse son regard entre vous et moi, parce que nous allons nous séparer l’un de l’autre! (Ibid.) Maintenant, dit-il, nous allons nous éloigner. Vous retournerez dans votre pays et je vais regagner ma demeure. Si vous humiliez mes filles, si vous prenez d’autres femmes qu’elles, voyez, nul regard ne s’interpose entre nous; notre témoin, c’est Dieu. (50.) Voyez une première fois, une seconde et plus souvent encore, il invoque Dieu comme témoin. En effet, la Providence qui accompagne Jacob lui a appris quelle est la puissance du souverain Maître; il sait maintenant qu’il ne peut échapper à un oeil qui ne dort jamais. C’est pourquoi il dit: Que nous nous séparions et que nul autre ne puisse témoigner entre nous, Celui qui est présent partout sera notre témoin. Par chacune de ses paroles, il manifeste que Dieu est souverain par toute la terre.

Et Jacob lui dit: Voilà que cette pierre que j’ai dressée sera elle-même un témoignage. Liban dit encore: Pour que je ne dépasse point en allant vers vous cette colline que vous ne dépassez point en venant vers moi, avec de mauvais desseins, cet amas et cette pierre dressée, que le Dieu d’Abraham et le Dieu de Nachor soit juge entre nous deux! (51-53.) Vous le voyez: il réunit les noms du père et de l’aïeul, frère du patriarche et son aïeul à lui-même. Que le Dieu d’Abraham et le Dieu de Nachor soit juge entre nous! Et Jacob jura par la crainte du Dieu de son père Isaac, et offrit un sacrifice sur la montagne; et il appela ses frères; ils mangèrent et burent, et ils dormirent sur la montagne. (53-54.) Il offrit un sacrifice sur la montagne et rendit grâces à Dieu de ce qui était arrivé. Ils mangèrent et burent et ils dormirent sur la montagne. Laban s’étant levé dès le point du jour, embrassa ses enfants et ses filles et il les bénit. Et s’en retournant il arriva dans sa demeure. (54-55.) Vous avez vu, mon bien-aimé, combien grande est la sagesse divine, qui s’est manifestée ici par sa providence au sujet de ce juste, en le préservant de l’injustice tentée contre lui; vous avez vu que prescrivant à Laban de ne pas prononcer contre Jacob des paroles de menace, elle l’a, par cela même, acheminé graduellement à la connaissance de Dieu. Lui qui courait sur Jacob comme une bête féroce pour l’atteindre et le tuer, s’excuse et l’embrasse, ainsi que ses filles et leurs enfants, puis s’en retourne dans sa demeure. Nous avons peut-être étendu beaucoup ce discours; mais le récit nous y a forcément entraîné.

Le terminant donc ici, exhortons votre charité à faire tous vos efforts pour attirer la bienveillance d’en-haut. Car si nous avons Dieu propice, tout nous sera doux et facile: rien dans la (382) vie présente ne pourra nous désoler, quelque désolant qu’il paraisse. Car telle est l’immensité de la puissance de Dieu, qu’il change, quand il le veut, les souffrances en plaisirs. Ainsi Paul, dans ses tribulations, se réjouissait et se glorifiait soulevé vers le ciel par l’attente des récompenses qui lui étaient réservées. (Rom. V, 2, 3.) C’est pour cela que le prophète aussi disait: Dans la tribulation, vous avez dilaté mon cœur (Ps. 4, 2); nous apprenant par là que, dans la tribulation même, Dieu l’a fait jouir de consolation et d’assurance. Puis donc que nous avons un tel Maître, si puissant et si habile, si sage et si bon, manifestons ses oeuvres et faisons grande estime de la vertu, afin d’obtenir les biens temporels et les biens futurs, parla grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel soient, au Père, gloire et puissance, avec le Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Explication des versets 1-12 du chap. XXXII. — 2. Explication des versets 13-28. Jacob prie Dieu d’accomplir ces promesses; il lutte avec un ange: son nain est changé en celui d’Israël; pourquoi les Anges se montrent sous une forme humaine. —3. Continuation de l’explication du texte jusqu’au verset 4 du chap. XXXIII. L’incarnation est révélée. Monuments des bienfaits de Dieu dans l’Écriture. — 4. Explication des versets 5-17. Jacob triomphe de son frère par son humilité. — C’est une grande vertu que de se concilier ses ennemis; que la douceur a pour cela une grande efficacité.

1. Je sais que vous avez été fatigués hier parce due mon discours s’est beaucoup prolongé; mais, ayez confiance, votre fatigue n’est pas inutile, car elle a eu lieu dans le Seigneur, près de qui la moindre peine est payée d’une grande récompense: si le corps s’est fatigué, l’âme a été fortifiée. Ainsi moi-même, voyant l’ardeur de votre zèle et votre désir d’entendre, de nouveau éveillé, je veux resserrer mon enseignement, mais non le terminer avant d’en avoir atteint-le terme, sachant bien que c’est le plus sûr moyen de vous être agréable. Car l’étendue de mon enseignement a fait voir combien est avide et insatiable votre désir d’entendre la parole sainte; d’ailleurs mon ardeur à vous instruire s’accroît aussi, lorsque je vois chaque jour s’accroître votre empressement. Revenons donc aujourd’hui reprendre, dans la mesure. de nos forces, la suite du sujet traité hier; donnons à votre charité son aliment ordinaire, et voyons comment, après le départ de Laban, Jacob conti. nue son voyage. Car rien n’est oiseux de ce que contient la divine Écriture; mais toutes les actions des justes recèlent une grande utilité pour nous. En effet, puisque sans cesse le Maître de l’univers était présent pour les assister, qu’il allégeait pour eux les fatigues du voyage, le simple récit de ce voyage peut nous fournir un ample profit.

Laban étant parti pour retourner dans sa demeure, Jacob poursuivit son chemin et, (383) levant les yeux, il vit le camp de Dieu dressé; et les anges de Dieu se présentèrent à sa rencontre. (Gen. XXXII, 1.) Lorsque la crainte que lui avait inspiré Laban se fut pleinement dissipée, la crainte d’Esaü y succéda. C’est pour cela que le bon Maître, voulant encourager ce juste et dissiper toutes ses terreurs, offrit à ses yeux le camp des anges. Les anges de Dieu se présentèrent à sa rencontre, dit l’Écriture, et Jacob dit: C’est là le camp de Dieu. Et il appela cet endroit les camps (Ibid. 1-2); en sorte que cette dénomination conservât perpétuellement la mémoire de la vision qu’il avait eue en ce lieu. Et après cette vision, il envoya devant lui, dit l’Écriture, des messagers vers sors frère Esaü, avec cette mission: Vous direz à mon seigneur Esaü. (Ibid. 3-4.) Voyez quelle crainte, même après cette vision, domine encore ce juste. Il redoutait la violence de son frère et s’inquiétait à la pensée que le souvenir de ce qui s’était passé autrefois pouvait l’exciter à marcher contre lui. Dites à mon seigneur Esaü: Voici ce que vous dit votre serviteur Jacob. J’ai demeuré près de Laban et j’y suis resté jusqu’ici ce temps;je suis devenu possesseur de boeufs, d’ânes, dé brebis, de serviteurs et de servantes, et j’ai envoyé vers mon serviteur, afin que votre serviteur trouvât grâce devant vous. (Ibid. 4-5.) Considérez la crainte qu’il avait de son frère, et comment, désireux de l’adoucir, il lui envoie annoncer son retour, la richesse qu’il a acquise et le lieu où il a vécu jusque-là, afin de calmer sa colère et de pouvoir le rendre doux et facile; ce qui arriva en effet, Dieu ayant calmé son coeur, éteint sa colère, et l’ayant adouci. Car, si Dieu avait inspiré par ses paroles tant de crainte à Laban, tandis qu’il poursuivait Jacob avec tant d’impétuosité, à bien plus forte raison, il inspira au frère du juste de la douceur envers lui.

Ces messagers revinrent en disant: Nous avons trouvé votre frère, et il vient à votre rencontre avec quatre cents hommes armés. (Ibid. 6.) Voyez comment cette nouvelle redouble les craintes de Jacob. Il ne connaissait pas, en effet, avec certitude le dessein de son frère; mais apprenant lé grand nombre de ceux qui étaient avec lui, il conjecturait avec effroi que, parce qu’il était préparé pour le combat, il ne venait pas à lui pour une rencontre pacifique. Jacob, dit le texte (Ibid. 7), fut effrayé, et il ne savait ce qu’il devait faire. La crainte troublait son esprit, il ne savait que faire, au milieu de son anxiété; il lui semblait qu’il avait lotit à redouter et que la mort était devant ses yeux. Il divisa toute sa troupe en deux camps, bar il disait: S’il marche contre un camp et le,détruit, l’autre pourra être sauvé. (Ibid. 7, 8.) Voilà ce que lui suggéraient la crainte et l’épouvante. Se voyant comme pris dans un filet, il a recours au Maître invincible, et il réclame auprès du Dieu de l’univers l’accomplissement de ses promesses, comme s’il lui disait: Maintenant, voici le temps où, à cause de la vertu de mes pères et à cause de votre promesse, je dois obtenir votre pleine assistance. Jacob, dit le texte, parla ainsi: Vous, le Dieu de mon père Abraham et de mon père Isaac, vous qui m’avez dit: Retourne dans la terre de ta naissance (Ibid. 9); c’est vous qui m’avez fait partir de la terre étrangère, et qui m’avez ordonné (le revenir vers mon père et vers la terre de ma naissance. Que je sois sauvé par la justice et la vérité dont vous avez usé envers votre serviteur. (Ibid. 10.) Qu’elles soient mon assistance en cette conjoncture. Car vous qui, jusqu’à présent, avez pris de moi tant de soin, voit. pouvez, en ce moment encore, m’arracher aux dangers qui me menacent; car je n’ignore pas que j’ai passé ce fleuve du Jourdain, avec une simple baguette. (Ibid.) Et maintenant, par votre providence, moi qui ne portais qu’un bâton, en partant pour la terre étrangère, je reviens avec deux camps. (Ibid.) Vous donc, ô mon Maître, vous qui m’avez donné tant de richesses, qui m’avez fait monter à ce point, maintenant Sauvez-moi de la main d’Esaü, mon frère, parce que je crains qu’il ne me frappe, avec la mère et les enfants. Vous avez dit: Je te ferai dit bien et je multiplierai ta race comme le sable de la mer et sa multitude sera innombrable. (Ibid. 11,12.)

2. Voyez la piété de ce juste et sa profonde reconnaissance, qui lui font tenir pour certain que le souverain Maître ne peut ne pas accomplir ses promesses. C’est après avoir montré sa gratitude pour les bienfaits antérieurs, et reconnu que Dieu l’a pris pauvre et banni pour le combler de richesses, qu’il le supplie de l’arracher au péril: Vous m’avez dit: Je multiplierai ta race comme le sable de la mer, et on ne pourra la comptera. Ayant donc adressé au souverain Maître son appel et son humble prière, il fait ce qui dépend de lui. Il prend des présents parmi ce qu’il apportait de la terre étrangère (384) et les adresse à son frère, les divisant en plusieurs envois et recommandant de le fléchir par des paroles et de lui annoncer son approche. Dites-lui: Voilà que votre serviteur vous suit de près, en sorte qu’il puisse le fléchir avant de paraître en sa présence. Ensuite, dit le texte, je verrai son visage; peut-être m’accueillera-t-il. Et il envoya ses présents pour être remis à son frère. (Ibid. 20, 21.) Considérez encore ici l’ineffable bonté de Dieu, et comme elle témoigne bien de l’ordre de sa Providence. A Laban, quand Jacob ne soupçonnait pas le péril et ne savait pas qu’il allait tomber entre les mains de Laban, qui accourait pour se venger de son départ secret, Dieu se montre, réprime sa colère et lui défend d’adresser à Jacob une parole amère: N’adresse à Jacob aucune parole coupable, lui dit-il. Il régla ainsi les choses pour que le juste l’apprît par la bouche de Laban lui-même, afin que, connaissant la providence de Dieu à son égard, il fût plus rempli de confiance. Et maintenant, parce qu’Esaü s’est calmé avec le temps, et que sa colère, son ressentiment contre Jacob se sont apaisés, tandis que celui-ci est rempli d’inquiétude, et frémit de crainte au moment de rencontrer son frère, ce bon Maître ne s’adresse point à Esaü, car celui-ci n’avait nul mauvais dessein contre Jacob; mais il relève ce juste. Après avoir fait partir les porteurs de ses présents et dormi quelque temps, il se leva cette nuit même, il fit passer le Jaboch à ses deux femmes et à ses enfants: il les prit et les fit passer au delà du torrent. Jacob reste seul, et un homme lutte avec lui. (Ibid. 22, 24.) O grande bonté de Dieu l Parce que Jacob allait rencontrer son,frère, et afin qu’il eût une preuve sensible qu’il n’éprouverait rien de fâcheux, il daigne lutter avec lui, sous la figure d’un homme. Ensuite, Jacob voyant qu’il avait le dessous, le saisit par la largeur de sa cuisse. (Ibid. 25.) Dieu ne s’abaissait ainsi que pour délivrer de crainte l’âme de ce juste, et lui persuader de n’avoir aucune angoisse à la rencontre de son frère. Jacob l’ayant saisi par la largeur de sa cuisse, la largeur de la cuisse de Jacob s’engourdit en luttant avec lui. (Ibid.) Ensuite, afin que Jacob apprît quelle était la puissance de celui qu’il croyait lutter contre lui, le mystérieux lutteur lui dit: Laisse-moi partir, car le matin se lève. (Ibid. 26.) Ce juste donc s’apercevant quelle était la puissance de celui qui lui parlait, répondit: Je ne vous laisserai point partir que vous ne m’ayez béni. (Ibid.) J’ai été jugé digne de grands bienfaits et au-dessus de mon mérite. Je ne vous laisserai donc point que vous ne m’ayez béni. — Quel est ton nom? (Ibid. 27.) Voyez encore jusqu’où Dieu s’abaisse. Ne savait-il pas, sans le demander, le nom de ce juste? Assurément il le savait, mais il veut augmenter sa foi par cette demande et lui apprendre quel est celui qui s’entretient avec lui. Lors donc qu’il eut répondu Jacob, Dieu lui dit: Tu ne t’appelleras plus Jacob, mais Israël sera ton nom, parce qu’ayant été fort avec Dieu, tu seras puissant parmi les hommes. (Ibid. 28.) Vous avez compris comment Dieu lui a révélé la cause d’une telle condescendance; en même temps il enseigne à ce juste, par le nom qu’il lui donne, quel est Celui qu’il a vu et qui a daigné se laisser retenir par lui: Tu ne t’appelleras plus Jacob, mais Israël. Or, Israël se traduit par voyant Dieu. Puis donc que Dieu a daigné se montrer à toi, autant qu’il est possible à un homme de le voir, je te donne ce surnom, afin que désormais il soit manifeste à tous de quelle vision tu as été honoré. Et il ajoute: Parce que tu as été fort avec Dieu, tu seras puissant parmi les hommes. Ne crains donc plus et n’appréhende plus de mal de la part de personne. Car celui qui areçu une force telle qu’il puisse lutter avec Dieu, à plus forte raison l’emportera sur les hommes et sera invincible à tous.

3. Le juste à ces paroles, frappé de la grandeur de celui qui s’entretenait avec lui, reprit: Faites-moi connaître votre nom. Et il lui répondit: Pourquoi me demandes-tu mon nom? Et il le bénit. (Ibid.29.) Comme s’il disait: Demeure dans les bornes qui te conviennent et ne dépasse pas ta mesure. Tu veux obtenir ma bénédiction: eh bien! je te l’accorde. Il le bénit, dit le texte, et Jacob appela cet endroit: Apparence de Dieu. Car, dit-il, j’ai vu Dieu face à face et nia vie a été sauvée. (Ibid. 30.) Voyez-vous quelle hardiesse lui a donnée cette vision? Ma vie, dit-il, a été sauvée, vie que la crainte m’avait presque ravie. Puisque Dieu a daigné se manifester à moi face à face, ma vie a été sauvée. Et le soleil se levait, lorsque la vision de Dieu disparut. (Ibid. 31.) Vous avez vu comment Dieu condescend à l’infirmité humaine pour accomplir et gouverner toute chose, et comment il manifeste sa bonté suprême? Et ne vous déconcertez pas, mon (385) bien-aimé, de la grandeur de cet abaissement; mais souvenez-vous qu’au temps du patriarche Abraham, lorsqu’il était assis au pied du chêne, le Seigneur a, sous la forme d’un homme, reçu avec les anges l’hospitalité du, juste, nous annonçant ainsi de loin et dès l’origine, qu’il prendrait la forme d’un homme pour délivrer la nature humaine tout entière de la tyrannie du démon et pour la conduire au salut.

Comme ce n’était alors que le principe et le prélude de l’Incarnation, il ne se manifestait à chaque patriarche que sous une forme apparente, comme lui-même le dit parle Prophète: J’ai multiplié les visions, et des images de moi se sont produites sous la main des prophètes. (Osée, XII, 10.) Mais quand il a daigné prendre la forme d’un esclave et entreprendre notre régénération, ce n’est point sous une forme apparente et fantastique, c’est en réalité qu’il s’est revêtu de notre chair. Aussi, a-t-il consenti à embrasser notre condition, tout entière, à naître d’une femme, à être petit enfant, à être enveloppé de langes, à être allaité, à supporter toutes nos misères, afin de bien établir la foi en la réalité de l’Incarnation, et de fermer la bouche aux hérétiques. C’est pour cela qu’il dort sur la barque., qu’il voyage et se fatigue, qu’il supporte toutes les misères humaines, afin de pouvoir confirmer pleinement par des faits la foi de chacun. C’est pour cela qu’il comparaît au tribunal, qu’il est mis en croix, qu’il souffre une mort infamante et qu’il est mis dans le tombeau, afin que le mystère de l’Incarnation soit prouvé jusqu’à l’évidence. Car, s’il n’avait pris en réalité notre chair, il n’eût pas été crucifié, ne serait pas mort, n’eût pas été enseveli et ne serait pas ressuscité. Et, s’il ne fùt pas ressuscité, toute la doctrine de l’Incarnation serait bouleversée. Voyez-vous dans quelle absurdité tombent ceux qui ne veulent pas adopter la règle suprême de l’Écriture divine, mais tout soumettre à leurs propres raisonnements? Mais de même que la vérité est ici manifeste, de même au temps de ce juste, il n’y en avait qu’une figure qui devait confirmer sa croyance en la Providence dont il était l’heureux objet, sa croyance qu’il était invincible à quiconque voudrait lui dresser des embûches. Ensuite, afin que personne à l’avenir n’ignorât la vision qu’il avait eue, il boita de la cuisse. Et, c’est à cause de cela que, jusqu’à ce jour, les enfants d’Israël, ne mangent pas du nerf de la cuisse qui s’est engourdi, parce que Jacob a touché la largeur de la cuisse, qui s’est engourdie. (Ibid. 31-2.) Parce que ce juste, après avoir rempli sa carrière, devait quitter la vie, il fallait que la tendresse vigilante de Dieu envers lui et cet abaissement immense fussent connus de toutes les générations; c’est pourquoi il dit: Que les enfants d’Israël ne mangent point ce nerf de la cuisse qui s’est engourdi. Connaissant toute leur ingratitude et leur oubli des bienfaits divins, il a employé ce moyen de conserver en eux la perpétuelle mémoire de ses bienfaits; il leur en a fait conserver des monuments dans ses observances: c’est ce que l’on trouve partout dans l’Écriture. Et telle est surtout la cause du plus grand nombre des observances: il a voulu que les générations qui se succèdent ne cessassent jamais de méditer les bienfaits divins et ne revinssent point, par l’oubli qu’ils en feraient, à l’égarement qui leur était naturel; car telle était surtout la coutume de la race des Juifs. Ce peuple, qui montra si souvent son ingratitude pour les bienfaits, eût., bien davantage encore, éloigné de sa pensée ce que Dieu avait fait pour lui, s’il n’en eût point été ainsi. Mais, voyons la suite, voyons comment s’opéra la rencontre de Jacob avec son frère.

Ayant donc reçu un suffisant encouragement; ainsi que l’assurance qu’il serait fort et puissant parmi les hommes: Jacob leva les yeux, dit le texte, et il vit Esaü, son frère, et quatre cents hommes avec lui. Et il partagea ses enfants entre Lia, Rachel et les deux servantes. Il mit en première ligne les deux servantes et leurs enfants, puis Lia et les siens, enfin Rachel et Joseph. Et lui-même marcha en avant et s’inclina sept fois vers la terre, jusqu’à ce qu’il se fût approché de son frère. (Gen. XXXIII, 1-3.) Voyez comment, après cette division, il va le premier à la rencontre d’Esaü. Et il s’inclina sept fois vers la terre, jusqu’à ce qu’il se fût approché de son frère, entraînant Esaü par son attitude et ses profondes salutations à se montrer amical envers lui; ce qui arriva en effet. Esaü, dit le texte, accourut, le prit dans ses bras et lui donna un baiser, et il s’inclina sur son cou, et ils pleurèrent tous deux. (Ibid. 4.)

4. Voyez comment Dieu gouverne toutes choses: Ce que je vous disais hier, je le dis encore (386) aujourd’hui, que, lorsque le Maître de l’univers veut nous témoigner sa tendresse vigilante, il sait rendre plus doux que des brebis ceux qui ont des sentiments hostiles à notre égard. Considérez quel changement Esaü témoigne: Il accourut à sa rencontre, le prit dans ses bras et lui donna un baiser, et ils pleurèrent tous deux. À peine le juste a-t-il pu respirer et secouer sa crainte; à peine est-il délivré de son inquiétude et s’est-il enhardi: Esaü, dit l’Écriture, ayant levé les yeux, vit les femmes et les enfants, et dit: Sont-ils à toi? (Ibid. 5.) A la vue des richesses de son frère, il fut frappé d’étonnement; aussi voulut-il l’interroger. Et que lui dit le juste? Ce sont les enfants que la miséricorde de Dieu a donnés à ton serviteur. (Ibid.) Voyez quelle est la force de la douceur et comment, par l’humilité de ses paroles, il contenait la colère d’Esaü: Les servantes et les enfants s’approchèrent; Lia et Rachel s’inclinèrent, et il dit: Sont-ils tous à toi, ces camps que j’ai rencontrés? Et Jacob répondit: c’était pour que ton serviteur trouvât grâce devant toi. (Ibid. 6-8.)

Voyez, je vous prie, comment son extrême humilité l’a rendu maître de son frère, et comment celui qu’il pensait être rempli d’une brutale inimitié contre lui, il l’a trouvé si doux qu’il veut mettre à son service tout ce qui lui appartient. Esaü lui dit: Je suis riche, mon frère, garde ce qui t’appartient. (Ibid. 9.) Mais Jacob ne le souffrit.pas, et montrant combien il avait d’empressement à posséder ses bonnes grâces, il reprit: Si j’ai trouvé grâce devant toi, accepte des présents de mes mains, car j’ai vu ton visage, comme on verrait le visage de Dieu. (Ibid. 40.) Accepte, lui dit-il, les présents qui te sont offerts de ma part. Car j’ai eu à voir ton visage une joie semblable à celle qu’on aurait en voyant celui de Dieu. Ces paroles, le juste les disait par déférence, pour l’adoucir et l’amener à l’amitié d’un frère. — Et tu m’aimeras, voulant dire: Tu feras à mon égard ce qu’il convient que tu fasses. Reçois donc ces bénédictions que je t’ai apportées, parce que Dieu a eu pitié de moi et que rien ne me manque. (Ibid. 11.) Ne refuse pas de l’accepter, lui dit-il, car tout cela m’a été donné par Dieu; c’est lui qui m’a fait obtenir\tout cela. Ainsi Jacob instruisait doucement son frère des soins que la Providence divine daignait avoir de lui, et le préparait à lui témoigner un grand respect. Et il l’obligea d’accepter ses présents. (Ibid.)

Voyez ensuite quel changement. Esaü dit: Partons et marchons devant nous. (Ibid.12.) Comme s’il eût dit: Désormais nous voyagerons ensemble. Mais Jacob lui fait une demande fondée sur un motif plausible. Mon seigneur sait que les enfants sont plus délicats que nous, les brebis et les vaches mettent bas; si donc je les presse durant un jour, ils mourront. (Ibid. 13.) Je ne puis, dit-il, abréger mon voyage, mais je suis contraint de marcher lentement et à petites journées, à cause de mes enfants et de mes troupeaux, afin qu’ils ne succombent pas à un excès de fatigue. Marche donc toi-même, et moi, diminuant la fatigue de mes enfants et de mes bestiaux, j’irai te rejoindre à Séir. (Ib. 14.) Son frère alors lui dit: Si tu le veux, je vais te laisser quelques-uns de ceux qui m’accompagnent (Ibid. 15), lui témoignant son respect et sa com. plaisance. Mais Jacob n’accepte pas même cette offre: Il me suffit, lui dit-il, d’avoir pleinement trouvé grâce devant toi. (Ibid.) Ce que je désirais avec empressement, c’était de te trouver favorable. Puisque je l’ai obtenu, je n’ai plus besoin d’autre chose. Et Jacob partant de là, alla camper avec ses troupeaux; et il appela ce lieu: les Tentes. (Ibid. 17.)

5. Écoutons ces paroles, imitons le juste Jacob, montrons une humilité semblable à la sienne; et, s’il est des hommes dont les dispositions soient fâcheuses à notre égard, n’enflammons pas davantage leur colère, mais apaisons leur haine par la; douceur et l’humilité de notre langage et de nos actions; portons remède au mal de leur âme. Voyez la sagesse de ce juste, voyez comment la courageuse patience de son langage a si bien adouci Esaü, qu’il cherche à lui témoigner de la déférence et veut de toute façon lui faire honneur. Le fait d’une grande vertu, ce n’est pas de s’appliquer à chérir ceux qui sont envers nous ce qu’ils doivent être, mais d’attirer à nous, par notre grande indulgence, ceux qui veulent nous offenser. Rien n’est plus énergique que la douceur. Comme souvent un bûcher ardent s’éteint si l’on y jette de l’eau, de même la colère, plus enflammée qu’une fournaise, s’éteint devant un langage formulé avec douceur, et nous obtenons un double avantage, celui de témoigner de la douceur et celui de délivrer de trouble, en apaisant son irritation, la raison de notre frère. Eh! quoi (387) donc, dites-moi, ne blâmez-vous pas, n’accusez-vous pas votre frère de sa colère et de ses dispositions hostiles à votre égard? Pourquoi donc ne pas vouloir vous efforcer de marcher dans une voie différente? pourquoi vouloir vous irriter plus que lui? On ne peut éteindre le feu avec du feu; telle n’est pas sa nature. Une colère ne saurait éteindre une autre colère; mais ce que l’eau est au feu, la bonté et la douceur le sont à l’emportement. C’est pour cela que le Christ disait à ses disciples: Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous? (Matth. V, 46.) Puis, afin de s’emparer de leur âme en les faisant rougir et de toucher ceux qui veulent négliger sa loi, il ajoute: Les publicains n’en font-ils pas autant? Le. plus lâche ne le fait-il pas bien; et les publicains ne s’y montrent-ils pas empressés? Qu’y a-t-il de pis qu’un publicain? cependant vous trouverez ce devoir pleinement rempli par eux, et il n’est pas possible de ne pas aimer aussi, quand on est aimé soi-même. Mais moi qui veux que vous soyez plus parfaits, et que vous ayez une vertu qu’ils n’ont pas, je vous avertis d’aimer même vos ennemis. C’est ce qu’a fait ce bienheureux Jacob, avant la loi donnée, avant cet enseignement extérieur, mais par l’impulsion de sa conscience et de son extrême bonté; c’est ce qui l’a fait triompher d’abord de Laban, et maintenant de son frère. Car, s’il a joui de l’assistance d’en-haut, il a aussi montré les qualités de son âme. Soyons de même persuadés que, quelque multipliés que soient nos efforts, nous ne pourrons réussir sans la protection d’en-haut. Et de même que, sans cette divine assistance, nous ne pourrions accomplir aucun de nos devoirs, de même, si nous n’y apportons ce qui dépend de nous, nous ne saurions obtenir cette protection. Faisons donc avec zèle ce qui dépend de nous, afin d’attirer sur nous les tendres soins de Dieu, en sorte que, par notre zèle et par la bonté divine, notre vertu se fortifie de jour en jour et que nous jouissions de l’abondance de la grâce d’en-haut, que je vous souhaite à tous d’obtenir, par la grâce et l’amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ, auquel soient, avec le Père et le Saint-Esprit, gloire, puissance, Honneur, maintenant et toujours, et aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.

CINQUANTE-NEUVIÈME HOMÉLIE. « Et Jacob vint à Salem ville des Sichimites, et il acheta de Hemor, père de Sichem, une portion de terrain, au prix de cent agneaux; et il y dressa un autel, et il invoqua le Dieu d`Israël. » (Gen. XXXIII, 18-20)

1. Explication des versets 18-20. —2. Vanité des richesses. Explication des versets 1-12 du XXXIVe chapitre. —3. Explication des versets 13-31. Il faut marier les jeunes gens. —4. Explication des versets 1-8 du chapitre XXXV. —5. Epilogue moral touchant la correction des enfants.

1. Vous avez vu hier (1) la suprême bonté du Maître de tout l’univers, la sagesse des disciples et l’injustice des Juifs. Vous avez vu avec quelle patience il a réprimé leur audace impudente, prenant la défense de ses disciples, et montrant qu’eux-mêmes, en voulant se faire les vengeurs de la loi, en méconnaissaient l’esprit et voulaient demeurer assis dans l’ombre, quand la vérité brillait déjà. Vous avez vu comment il s’occupait à abolir, dans l’origine et le principe, les observances de la loi, enseignant que, le Soleil de justice étant levé, la lumière de la lampe ne pouvait plus être employée; car l’éclat du soleil la rend inutile. Vous avez appris comment il est possible d’être toujours en fête et de se dégager de l’observance des temps. C’est pour cela que notre Maître est venu; c’est pour nous délivrer des obligations temporaires et nous rendre capables de voler plus haut, d’avoir notre cité dans le ciel, d’imiter, quoique nous soyons hommes, la vie des anges et de nous rire de toutes les préoccupations humaines. Reprenons donc aujourd’hui, s’il vous plaît, la suite de notre discours d’avant-hier, et, revenant aux paroles du bienheureux Moïse, nous leur emprunterons la nourriture de vos âmes.

Vous savez que Jacob; revenu de Mésopotamie, avait eu une entrevue avec son frère,

1. Dans une homélie perdue.

puis s’en était séparé, celui-ci étant allé habiter Séir et Jacob ayant dressé ses tentes dans un lieu qu’il nomma pour cela les Tentes: nous avons terminé là notre discours. Nous devons donc reprendre la suite pour vous donner, suivant nos forces, votre enseignement spirituel. Le juste se trouvant sans crainte et délivré maintenant de toute anxiété, alla, dit l’Écriture, dans une ville des Sichimites, et il acheta de Hémor, père de Sichem, une portion de terrain, au prix de cent agneaux; et il y établit un autel, et il invoqua le Dieu d’Israël. Ne passons point légèrement sur ce qui est contenu dans les divines Écritures. Car si les hommes qui recueillent dans la terre des parcelles d’or, se soumettent à toutes les fatigues et supportent toute sorte d’incommodités pour arriver à séparer l’orle la terre, combien plus est-il juste que nous scrutions les oracles du Saint-Esprit et que nous en recueillions le fruit avant de nous retirer. Comprenez donc, je vous prie, la philosophie de cet homme admirable: il jouissait de la protection d’en-haut; il voyait sa richesse accrue, j’entends la quantité de son bétail il se voyait entouré d’une troupe nombreuse d’enfants, et il ne s’appliqua point à élever pour lui des constructions magnifiques, il ne s’empressa point d’acheter, des domaines et des maisons de campagne qu’il pût partager (389) entre ses enfants. Car voilà le prétexte qu’on nous oppose aujourd’hui, et souvent celui qui n’a qu’un seul fils travaillé pour amasser un nombre infini de talents d’or, acheter des champs et élever de somptueux édifices. Et plût à Dieu que ce soit par des travaux légitimes et sans injustice qu’il ait amassé toutes ces richesses! mais ce qui est intolérable, ce qui est surtout terrible, c’est que la rapine et la fraude fait de toute part passer entre ses mains la fortune d’autrui. Et si on lui demande: pourquoi donc cette fureur d’amasser? il objecte aussitôt son fils et dit qu’il fait tout cela par amour pour lui. Mais bien qu’il se couvre de ce prétexte pour consacrer ses injustices, c’est en vain qu’il s’efforce de le faire. Et il en est qui, n’ayant pas même d’enfants, sont possédés de la fureur d’amasser et aimeraient mille fois mieux subir des maux sans remède que de donner une obole à l’un de ceux qui la leur demandent.

Ce juste n’avait point cette préoccupation, il n’y songeait pas, mais, lorsqu’il eut besoin d’acheter un modeste champ, il donna cent agneaux, et acquit ainsi de Hémor, père de Sichem, une portion de terrain.. Et voyez la piété de Jacob et pour quel motif il souhaitait acquérir un champ. Et il y établit un autel, et il invoqua le Dieu d’Israël. Il n’a acheté cette portion de terrain que pour rendre ses actions de grâces au Maître de l’univers. Tous devraient se faire les émules de cet homme vivant selon la grâce avant que l’a loi fût donnée, et non se livrer ainsi à la fureur d’amasser des richesses. Car, dites-moi, pourquoi amasser sur soi des fardeaux d’épines? et ne sentez-vous pas que vous laissez à vos enfants la matière et l’occasion du vice? Ne savez-vous pas que vous devez veiller sur vous plus que sur votre enfant, et qu’en lui témoignant une prévoyance exagérée, vous vous attachez à lui laisser toute facilité pour perdre son âme dans l’abîme?

Ne savez-vous pas que la jeunesse est par elle-même disposée à succomber et qu’elle incline au mal? Lorsqu’elle se voit en possession d’abondantes richesses, la pente vers le vice est pour elle bien plus glissante. Car, de même que le feu, s’il reçoit des aliments, lance une flamme plus ardente; de même aussi la jeunesse, recevant cette matière-inflammable des richesses, allume dans l’âme un brasier qui la consumera tout enture. Comment donc un homme ainsi tenté pourra-t-il s’adonner à la tempérance, fuir la débauche et embrasser les travaux de la vertu ou quelque couvre spirituelle?

2. N’entendez-vous pas le Christ nous dire: Les soins de ce siècle et la séduction des richesses étouffent le jugement, et il devient stérile. (Matth. XIII, 22.) Ces soins et ces séductions sont ce qu’il nomme les épines, quand il dit qu’une partie de la semence tomba parmi les épines; et il interpréta ensuite à ses disciples, ce qu’étaient ces épines en leur disant: Les soins de ce siècle et la séduction des richesses étouffent le jugement et il dévient stérile. C’est une belle comparaison que celle des soins de ce siècle aux épines. De même en effet qu’elles ne permettent pas au blé de s’élever, mais étouffent en le pressant celui qu’on a semé; de même les soins de la vie ne laissent porter aucun fruit à la semence spirituelle répandue dans l’âme; elles la consument et l’étouffent à la façon des épines et ne laissent point pousser la semence spirituelle. La séduction des richesses. Oui, elle est bien nommée, car c’est réellement une séduction. Est-il en effet besoin de tant d’or et de richesses? Oui, dira-t-on, la possession des biens cause une grande joie. Quelle joie? et pourquoi l’appeler joie? N’est-ce pas plutôt là une cause d’abattement inexcusable et de mille chagrins? Et je ne parle pas encore du châtiment suspendu sur la tête des coupables, mais seulement des maux de la vie présente, quand je dis que les affaires ne peuvent causer de plaisir, mais plutôt des troubles et des chagrins continuels. Les vagues soulevées de la mer ne sont qu’une image imparfaite de l’âme ainsi pressée par le raisonnement et la passion, et mal disposée envers tous, étrangers et proches. Et si-quelque jour on dérobe à ces hommes quelque,portion de leur richesse (et combien ne voit-on pas d’accidents de toute sorte, de ruses pour ravir les biens, de crimes chez les serviteurs, de violences chez les puissants), alors vous les verrez persuadés que la vie leur est intolérable. Combien donc n’est-il pas lamentable le sort de ces hommes qui mettent tant d’ardeur à se nuire de toute façon et qui se plaisent à ajouter tant de maux à la perte de leur âme!

Mais laissons-les de côté, s’il vous plaît, et revenons à l’histoire de ce juste; voyons-en la suite: Jacob éleva un autel dans cette portion de terrain, et il invoqua le Dieu d’Israël, et il (390) résolut d’établir désormais sa résidence chez les Sichémites. Mais voyez comment là encore ce juste montra sa douceur. Dina, elle de Lia, sortit pourvoir les filles des habitants. Et Sichem le fils de Bémor, l’ayant vue, dormit avec elle; il aima cette jeune fille et l’entretint de ce qui plaisait à son esprit. (Gen. XXXIV, 1-3.) Vous avez vu comme la jeunesse est mauvaise, si elle n’a pour frein les pensées de la piété? Il a vu cette jeune fille; cette vue l’a rempli d’amour, et il a satisfait son désir. Et il l’entretint de ce qui plaisait à son esprit. Qu’est-ce qui plaisait à l’esprit de la jeune fille? Parce qu’elle était jeune, il l’entretint de ce qui pouvait la séduire et l’entraîner. Et il dit à son père: donnez-moi cette jeune fille pour épouse. Jacob apprit ce qui s’était passé et il prit patience, attendant que les frères de Dina fussent de retour, car ils étaient dans leurs bergeries. Jacob se tut, dit le texte, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés. Et quand Hémor fut venu trouver Jacob, les frères de Dina parurent aussi; et ayant appris ce qui était arrivé à leur saur, ils en furent vivement blessés. (Ibid. 5, 7.) Blessés, oui, ils se désolèrent et ne jugèrent pas le fait tolérable, mais très-douloureux, et ils s’en affligèrent. Il leur était très-pénible, dit l’Écriture, que Sichem eut fait outrage à la famille d’Israël, en dormant, avec la fille de Jacob. (Ibid. 7.) Voyez-vous la chasteté de ces jeunes gens?Ils ont compris que c’était là un fort grand outrage. Vous voyez comment ce juste a formé ses enfants à la vertu, et comment le fils de Hémor, ayant cédé à son désir, a été pour son père et sa ville entière une cause de ruine. Mais d’abord écoutons ce que leur dit Hémor, et vous connaîtrez ensuite la cruelle ardeur des frères de Dina à venger le crime commis contre leur soeur. Hémor leur dit Sichem, mon fils, a choisi dans son âme votre fille. (8.) Voyez comment il annonce la calamité qui va l’envelopper. Il a choisi dans son âme; comme s’il disait: il a donné sa vie pour votre fille. Il le disait pour faire entendre le désir que Sichem avait dé l’obtenir; mais bientôt il apprit que ce serait la cause de sa perte et de la perte de toute la population, Puis donc, dit Hémor, qu’il brûle ainsi pour elle, donnez-la lui pour femme et alliez-vous à notre famille. Donnez-nous vos filles et recevez nos filles pour vos fils, et demeurez parmi nous. Voilà que la terre est vaste devant vous; habitez-la et parcourez-la, et acquérez-y des possessions. (Ibid. 8, 10.) Voyez ce père qui, par tendresse pour son fils, se montre bienveillant pour ces étrangers et veut les gagner en leur donnant la faculté de disposer du pays. Le père parlait ainsi; mais le fils ayant vu l’amour que lui témoignait son père et comment il était disposé,à tout faire pour réaliser les désirs de son enfant, ajoute quelque chose encore et dit à Jacob, ainsi qu’aux frères de Dina: Que je trouve grâce devant vous, et nous vous donnerons tout ce que vous désignerez. Portez la dot bien haut et je payerai tout ce que vous voudrez, mais donnez-moi celle jeune fille pour femme. (Ibid. 11, 12.) Vous avez entendu les demandes instantes que fait le père par affection pour son fils, et le fils lui-même offrant tout avec empressement pour obtenir la jeune fille.

3. C’est que cette passion désastreuse persuade à celui qu’elle possède dé tout endurer, jusqu’à ce qu’elle l’ait conduit au fond de l’enfer. Or considérez ce qui se passe. Le vieux Jacob écoute ces paroles en silence, et suivant sa douceur accoutumée, il ne prononce pas un mot, mais supporte avec patience l’outrage fait à sa fille: Mais les fils de Jacob parlèrent avec dissimulation à Sichem et ci; Hémor son père, et ils leur dirent qu’ils avaient déshonoré leur soeur. (Ibid. 13.) Examinez, je vous prie, comment, pour l’impudicité d’un seul, tous les habitants d’une ville partagent son malheur. Comme, quand un embrasement a lieu, ceux qui habitent auprès ont part au péril, parce que le feu ravage tout; de même la passion effrénée de ce jeune homme a fait périr non-seulement son père, mais toute la cité. Que font donc les enfants de Jacob? ils leur répondent avec dissimulation. Il est important de les entendre, afin de se rendre compte de la douleur qu’ils ressentaient au sujet de leur soeur. Siméon et Lévi, frères de Dina et fils de Lia, répondirent: notes ne pouvons accueillir votre demande et donner notre saur à un homme qui n’est pas circoncis. Si donc vous vous faites circoncire, nous vous donnerons nos filles, et nous accepterons les vôtres et nous ne formerons plus qu’une seule race. (G. XIII, 16.) Celle déclaration était raisonnable et logique; mais, dit le texte, ils parlaient avec dissimulation. Si vous ne voulez pas le faire, continue le texte, nous reprendrons notre fille et nous notes retirerons. (Ibid. 17.) Voilà ce que proposèrent Siméon et Lévi, qui méditaient le meurtre de tous les habitants. Mais Sichem et sort père, les yeux fixés sur le but qu’ils voulaient (391) atteindre et désireux d’obtenir la jeune fille, accueillirent ces paroles et agréèrent cette proposition. Ce langage leur plut, et le jeune homme ne différa point à s’y conformer, car il était épris de la, fille de Jacob. (Ib. 18, 19.) Il était tout entier livré à sa passion pour cette jeune fille. Et lui et son père, s’étant rendus à la porte, parlèrent à tout le peuple de la ville (Ibid. 20); et ils leur conseillèrent d’accepter la circoncision, selon la déclaration qui leur était faite, et à consentir à vivre avec la famille d’Israël. Et-les habitants se conformèrent sans retard aux paroles de Hémor et de Sichem; et tous ensemble reçurent sur leur corps le signe de la circoncision. Siméon et Lévi, l’ayant appris, se, hâtent d’exécuter le dessein qu’ils méditaient. Ayant pris chacun leur épée, ils entrèrent sans danger dans la ville. (Ib. 25.) Comment donc, sans danger? ils n’étaient que deux contre un si grand nombre. Mais leur sûreté était garantie, parce que les habitants gisaient là blessés. C’est ce que nous apprend la sainte Écriture, quand elle dit: le troisième jour tandis qu’ils étaient dans la souffrance. (Ibid.) Voilà ce. qui faisait la sûreté de Siméon et de Lévi et ce qui rendait deux hommes plus forts qu’une multitude. Et ils tuèrent, dit le texte, tout ce qui était mâle. (Ibid.), c’est-à-dire tous les hommes qui, gisaient dans les douleurs de la circoncision et qui étaient en quelque sorte préparés pour le massacre; et, ayant tué avec les autres: le jeune homme qui avait outragé leur soeur, ils se retirèrent. Lés enfants de Jacob ne se-contentèrent même pas de cette vengeance, mais le texte nous apprend qu’ils enlevèrent les brebis et tout le bétail, et se retirèrent ayant dépeuplé et détruit la ville. Vous avez vu, mon bien-aimé, quels maux a causé l’emportement d’un jeune homme? quel désastre il a attiré sur tous les habitants de, cette ville? À la vue de cet exemple, réprimons donc les passions de nos enfants et mettons plus d’un frein à la jeunesse, celui de la crainte et celui des conseils; veillons sur leur chasteté, n’épargnons ni soins ni démarches pour que le jeune âge puisse échapper aux passions coupables. C’est pour cela que notre Maître commun, voyant la faiblesse de la nature humaine, a institué le mariage, pour nous détourner des relations illicites.

Ne négligeons donc point les jeunes gens, mais voyant comment brûle cette fournaise, efforçons-nous, avant qu’ils aient roulé dans l’abîme du libertinage, de les engager, conformément à,la loi de Dieu, dans les liens du mariage, afin que leur chasteté soit maintenue, et qu’ils ne soient pas atteints par le mal de l’impudicité, pourvus qu’ils seront d’un remède suffisant, pouvant réprimer les assauts de la chair et demeurer à l’abri du châtiment. Mais voyons quelle impression fit sur le vieux Jacob la conduite de ses enfants. Jacob leur dit, reprend l’Écriture (Ibid. 30): Vous m’avez rendu odieux et criminel aux yeux des habitants de ce pays. Pourquoi, leur dit-il, avez-vous tiré une telle,vengeance? Ce que’,vous avez fait va m’attirer une,haine profonde de la part de tous les habitants du pays. Puis, témoignant la crainte qu’il éprouvait, il ajouta: Nous, nous sommes peu nombreux; réunis contre nous, ils nous tailleront en pièces et nous écraseront (Ib.), comme s’il disait: ne savez-vous pas que, peu nombreux comme nous le sommes, nous éprouverons à notre tour ce que vous avez voulu faire à d’autres? Et de même que Sichem a été cause de ce désastre pour son père et pour tous les habitants de sa ville, ainsi serez-vous pour moi. Car, à cause de vous, je vais être un objet de haine, et rien n’empêchera que, par suite de votre témérité, nous ne soyons écrasés. Ils lui répondirent, dit le texte: mais, outragera-t-on ainsi notre soeur? (Ibid. 31.) Vous le voyez: c’est un sentiment de chasteté qui a porté les enfants de Jacob à la vengeance: leur apologie envers leur père consiste à dire: ils nous ont déshonorés par l’outrage fait à notre soeur, et c’est pour cela que nous avons été contraints d’agir ainsi, afin que cette leçon prévienne à l’avenir une telle audace.

4. Mais considérez ensuite, je vous prie, l’ineffable providence de Dieu envers ce juste. Voyant qu’il craignait, à cause de ce qu’avaient fait ses fils, de demeurer dans cette contrée, Dieu lui dit, continue le texte: Lève-toi et monte à Béthel pour y habiter. (Gen. XXXV, 1.) Puisque tu crains les habitants de cette contrée, retire-toi et va habiter Béthel. Elève là un autel au Seigneur, que tu as vu, quand tu fuyais de devant la face d’Esaü, ton frère. Et Jacob dit à sa famille et à tous ceux qui étaient avec lui: faites disparaître les dieux étrangers du milieu de vous, et purifiez-vous et changea vos vêtements; levons-nous, montons à Béthel, élevons-y un autel au Seigneur, qui m’a écouté au jour de la tribulation; il était avec moi et m’a sauvé dans mon voyage. (392) (Ibid. 1-3.) Considérez encore ici l’obéissance et la piété de ce juste. Quand il a entendu cet ordre: monte à Béthel, élève là un autel, il appelle tous ses enfants et leur dit: faites disparaître les dieux. Quels dieux, me dira-t-on? car on ne voit nulle part qu’il ait eu des dieux: dès les premiers jours de sa vie ce juste fut un pieux serviteur du vrai Dieu. Peut-être il entendait par ces paroles les dieux de Laban que Rachel avait dérobés; aussi dit-il: Puisque nous allons rendre des actions de grâces au vrai Dieu, qui m’a toujours accordé sa protection, faites disparaître les idoles que vous pourriez avoir. Purifiez-vous et changez vos vêtements; allons ainsi à cette ville et trouvons-nous y tous ensemble, purifiés au dehors et au dedans. Ne vous montrez pas seulement purs par l’éclat de vos vêtements, mais purifiez les pensées de votre esprit en faisant disparaître vos idoles, et montons ainsi à Béthel. Et ils donnèrent à Jacob, dit le texte, les dieux étrangers, car ce n’étaient pas leurs dieux, et les pendants d’oreilles qu’ils portaient. (Ibid. 4.) C’étaient peut-être des symboles idolâtriques se rapportant à ces dieux; aussi les apportent-ils à leur père avec les idoles. Et Jacob les cacha sous le térébinthe de Sichem, et il les fit disparaître jusqu’à ce jour. Il les cacha, dit le texte (Ibid.), et il les fit disparaître, en sorte que les esclaves de l’égarement eux-mêmes fussent soustraits à cet égarement et que personne désormais n’en reçût de dommage.

Après que ce juste eût accompli tous ces soins, il partit du pays de Sichem et se mit en route pour Béthel. Mais voyez encore le soin que Dieu prend de lui, et comment l’Écriture nous en instruit clairement. Ce juste étant parti, la crainte de Dieu se répandit dans les villes d’alentour, et ils ne poursuivirent point les enfants d’Israël. (Ibid. 5.) Vous avez vu combien est grande cette providence et combien manifeste est son secours? La crainte saisit les habitants et ils ne les poursuivirent point. Parce que ce juste l’avait redouté et avait dit: Nous sommes en bien petit nombre et nous serons écrasés, l’Écriture nous apprend que la crainte qui saisit les habitants empêcha cette poursuite. Dieu en effet, lorsqu’il veut prêter son assistance, rend les faibles plus forts que les puissants, le petit nombre plus puissant que le grand nombre, et rien ne saurait être plus heureux que celui qui a obtenu l’assistance d’en-haut.

Et Jacob, dit l’Écriture, arriva à Luzon, qui est dans la terre de Chanaan et est nommé Béthel, et toute la tribu avec lui. Il y éleva un autel et appela ce lieu Béthel, car c’est là que Dieu lui était apparu, tandis qu’il fuyait de devant la face d’Esaü, son frère. (Ibid. 6-7.) Arrivé là, il accomplit l’ordre du Seigneur en élevant un autel, et donne à ce lieu le nom de Béthel. Déborra, nourrice de Rébecca, mourut et fut ensevelie au-dessous de Béthel, sous le chêne; et Jacob le nomma le chêne du deuil. (Ibid. 8.) Vous le voyez, il donnait aux lieux des noms tirés des événements afin d’en conserver la mémoire. Et comment, me direz-vous, la nourrice de Rébecca était-elle avec lui, nouvellement arrivé de Mésopotamie, et n’ayant point encore revu son père? Il n’est pas difficile de répondre qu’elle avait voulu accompagner Jacob, lorsqu’il revint de chez Laban, pour revoir Rébecca, après une si longue séparation, et qu’avant de l’avoir rencontrée elle mourut à Béthel.

5. Arrêtons-nous aussi là, s’il vous plait; terminons ce discours en exhortant votre charité au zèle pour la vertu et à prendre soin de la chasteté des jeunes gens. Car c’est de là, pour ainsi dire, que proviennent tous les maux. L’habitude de la dépravation, gagnant avec le temps, produit un tel ravage que nul avis ne peut désormais gagner ceux qui y sont une fois abandonnés; ils sont conduits comme des captifs là où le veut le démon. C’est lui qui désormais est leur maître et qui leur donne ces ordres funestes que les jeunes gens exécutent avec joie, ne considérant que le plaisir du moment et ne réfléchissant pas à la douleur qui suivra. Je vous exhorte donc à tendre la main à nos jeunes gens, de peur que nous n’ayons à rendre compte de leur conduite. Ne savez-vous pas ce qui arriva au vieil Héli, qui n’avait pas convenablement redressé les défauts de ses enfants? En effet, quand un mal a besoin qu’on emploie le fer, si un médecin veut le traiter par un liniment, il le rend bientôt incurable, parce qu’il n’y a pas appliqué le remède qui convenait; de même ce vieillard, qui devait traiter ses enfants avec une sévérité proportionnée à leurs fautes, s’étant montré mou à leur égard, eut part à leur châtiment. Redoutez donc cet exemple, je vous en prie, vous qui avez des enfants, et veillez à leur éducation; que chacun des gens de la maison partage sincèrement vos soins et (393) comprenne que le gain le plus grand, c’est le service dit prochain; en sorte que chacun, instruit à la vertu, puisse échapper à la tentation du vice, et que, choisissant la vertu, il obtienne l’assistance d’en-haut. Que chacun de vous en soit favorisé, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, auquel soient, avec le Père et le Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant, et toujours, et aux siècles des siècles. Ainsi soit il.

1. Explication des versets 7-13 du chapitre XXXV. —2. Explication des versets 14-27. —3. Exhortation morale à la mortification de la chair, au sacrifice spirituel de soi-même; à la vigilance et à l’examen de conscience.

1. Aujourd’hui, s’il vous plaît, nous allons reprendre la suite de notre dernier discours, et faire l’instruction en continuant d’expliquer le même texte. Car aujourd’hui encore l’histoire de Jacob peut nous enseigner combien était grande la bienveillance de Dieu envers lui, et comment il l’affermit de nouveau par ses promesses, pour le récompenser de sa vertu. L’Écriture après nous avoir raconté dans les versets précédents, comment Jacob, sur l’ordre de Dieu, quitta Sécime à cause des crimes que ses fils y avaient commis et se rendit à Luzan, ajoute: Et il y bâtit un autel, et il donna à ce lieu le nom de Béthel; car c’est là que Dieu lui était apparu, lorsqu’il fuyait de devant son frère Esaü. Après avoir donné un tel ordre à ce juste, et l’avoir délivré de la crainte, dont il avait été saisi à cause du massacre des Sécimites, Dieu, dit l’Écriture, frappa de terreur les habitants de ces villes, et les empêcha de le poursuivre. Voyez quelle est la providence de Dieu, avec quelle sollicitude il veille sur Jacob. Il remplit de terreur, dit l’Écriture, les esprits de ceux qui habitaient les villes voisines, et les empêcha de le poursuivre: car ils voulaient sans doute venger les Sécimites. Mais comme le sang avait été répandu malgré la volonté de ce juste, et que Siméon et Lévi avaient commis ce crime pour venger l’outrage fait à leur soeur, non-seulement il le délivre lui et ses fils de la crainte qui les agitait, mais il arrête encore l’impétuosité des peuples voisins en semant la terreur parmi eux. Sentez-vous combien il importe de jouir de l’assistance divine? Lorsque Dieu a de la bienveillance pour nous, il éloigne de notre âme toute affliction. Car s’il a rendu le courage à ce juste, il a glacé d’effroi ses ennemis. Comme il est le souverain Maître, il dirige les événements à son gré, et il fait éclater dans toute chose sa sagesse et sa toute-puissance. Il n’est rien de plus fort que l’homme qui a su obtenir l’aide de Dieu, comme aussi il n’est rien de plus faible que celui qui en est privé. Voyez ce juste, ses auxiliaires sont faciles à compter et très-peu nombreux, mais il est protégé par la main de Dieu, et il a repris confiance et il a échappé au complot tramé contre lui; ceux-là au (394) contraire, bien qu’ils se fussent réunis en foule considérable, et qu’ils eussent été, d’accord dans leur entreprise, n’ont pas même pu mettre leurs projets à exécution. Car, dit l’Écriture, Dieu frappa de terreur les villes qui étaient autour d’eux. Après que ce juste fut délivré de toute crainte et de la poursuite des habitants de ce pays, voyez combien est grande l’affection que Dieu lui témoigne de nouveau; Dieu, dit l’Écriture, lui apparut une seconde fois à Luza. Pourquoi l’Écriture ajoute-t-elle ce mot: une seconde fois? Ce n’est pas sans motif: c’est pour nous apprendre que Dieu lui est déjà apparu autrefois dans ce même lieu, lorsqu’il fuyait son frère et qu’il se dirigeait vers la Mésopotamie. Voici ce que veut faire entendre l’Écriture: De même qu’autrefois Dieu lui est apparu au moment de sa fuite, de même aujourd’hui il se montre à lui dans le même lieu, au moment de son retour; il lui renouvelle les promesses qu’il lui a faites lorsqu’il s’en allait, et par là il veut que ce juste ait confiance dans sa parole, et qu’il n’en doute pas à cause du long espace de temps qui s’est écoulé dans l’intervalle. Et il le bénit, et lui dit: Tu ne t’appelleras plus Jacob: désormais ton nom sera Israël. Bien qu’il l’eût déjà appelé de ce nom, lorsque Jacob traversait Jaboch, il veut aujourd’hui mettre dans son ceeur une plus grande assurance, et il lui donna la même bénédiction, et il lui dit: Ton nom sera Israël; augmente et multiplie. Des nations et des multitudes de nations naîtront de toi, des rois même sortiront de ta race. Voyez la grandeur de cette bénédiction. Il lui prédit non-seulement que sa race se multipliera, mais encore qu’elle sera illustré. Des rois naîtront de ta race; il lui révèle ainsi dès ce jour la gloire de ses descendants. Je te donne le pays que j’ai donné à Abraham et à Isaac, et je le donnerai à ta postérité après toi.

Après que Siméon et Lévi eurent massacré les Sécimites, Jacob disait: Nous sommes en petit nombre; ils s’assembleront donc contre moi, et ils me frapperont, et ils me détruiront, moi et ma maison; et dans toutes ses paroles, il montrait sa pusillanimité, et la violente crainte qui le possédait: aujourd’hui donc le Seigneur plein de bienveillance pour ce juste, lui dit Puisque tu t’es écrié: nous sommes en petit nombre, apprends que ta race croîtra et se multipliera, et qu’elle sera tellement illustre, que d’elle sortiront une multitude de nations, et même des rois; non-seulement tu ne seras pas détruit, mais toi et ta race vous recevrez en héritage. ce pays tout entier. Et après lui avoir fait ces promesses, Dieu, dit l’Écriture, remonta d’avec lui du lieu où il lui avait parlé. Voyez comment la sainte Écriture, dans son langage, s’abaisse au niveau de là nature humaine. Dieu, dit-elle, remonta d’avec lui: elle ne nous donne pas à entendre que Dieu puisse être limité dans l’espace, mais elle veut nous montrer l’étendue de sa bonté: car l’Esprit-Saint s’abaisse au niveau de la faiblesse humaine pour nous raconter toutes choses. Ces mots, descendre et monter, ne peuvent convenir à Dieu; mais comme c’est là la plus grande preuve qu’il puisse nous donner de son ineffable bonté, que de se servir de pareils termes pour notre instruction, il a recours au langage humain; aussi bien il serait impossible aux oreilles de l’homme de comprendre la sublimité de son langage, s’il était en rapport avec la dignité du Seigneur.

2. Si nous faisons cette réflexion, loin d’insister sur la bassesse des termes, nous admirerons l’ineffable bonté de Dieu qui ne dédaigne pas de s’abaisser ainsi, à cause de la faiblesse de notre nature. Mais voyez ce juste témoigner de nouveau sa reconnaissance. Jacob, dit l’Écriture, éleva une colonne de pierre dans le lieu où Dieu lui avait parlé, et il fit dessus une aspersion, et il y répandit de l’huile, et il donna le nom de Réthel au lieu où Dieu lui avait parlé. Voyez comment ce juste, parle nom qu’il donne à ce lieu, rend impérissable le souvenir de la vision dont il y fut favorisé, et en fait passer la mémoire aux générations suivantes: Et Jacob partit, et il planta sa tente au delà de la citadelle de Gader. Ainsi, ce juste poursuit de nouveau sa route, et peu à peu se hâte d’arriver dans le lieu qu’habitait Isaac. Et l’Écriture ajoute: Lorsqu’il approcha d’Ephrath, Rachel enfanta, et elle fut dans un grand travail. Et comme elle avait beaucoup de peine à accoucher, la sage-femme lui dit: Prends courage, car tu as un fils. Ne crains point, dit-elle, car tu enfanteras un fils. Bien que tu sois déchirée de douleurs, cependant tu enfanteras un fils. Et en expirant, car elle mourait, elle l’appela fils de mes douleurs; mais son père lui donna le nom de Benjamin. Celle-ci consacre, par le nom qu’elle donne à son fils, le mal qu’elle avait ressenti; mais son père l’appela Benjamin. Et après qu’elle eut (395) enfanté, elle mourut, dit l’Écriture, elle fut ensevelie au chemin d’Ephrath, qui est Bethléem. Et Jacob éleva un monument sur sa tombe. La naissance de cet enfant calma le chagrin que la mort de Rachel causait à Jacob, et l’aida à supporter la perte de Rachel. C’est alors que Ruben se rendit coupable d’un grand crime: Il vint, dit l’Écriture, et dormit avec Balla, concubine de son père, et Israël en fut averti, et le crime fut prouvé en sa présence. Or, c’était là un grand crime. Aussi, dans la suite, Moïse défendit-il dans ses lois que le père et le fils eussent commerce avec la même femme. Dans la crainte qui peu à peu ce fait ne devienne une habitude, le législateur se hâte de déclarer que celui qui se rend coupable d’un pareil crime mérite un châtiment. Cependant alors Jacob, vaincu par l’amour paternel, se montra indulgent pour la faute de son fils. Mais dans la suite, au moment où il allait quitter la vie, il flétrit Ruben, consigne par écrit son crime, et le maudit, afin que ce châtiment serve d’exemple à la postérité. Puis, le bienheureux Moïse fait le dénombrement des fils de Jacob, et par ses paroles, il nous apprend quelle était la vertu de ce juste. Et ne croyez pas que ce fut au hasard et sans raison qu’il eut commerce avec, Rachel, Lia et les deux servantes. L’Écriture, au contraire, nous montre que Jacob obéissait aux secrets conseils de la Providence, et qu’il vécut avec ces femmes, pour que les douze tribus sortissent de lui: Aussi l’Écriture ne dit-elle pas qu’un autre fils lui soit né, afin de tous apprendre que ce n’était pas là un fait imprévu et fortuit. Les fils de Jacob étaient au nombre de douze. Puis l’Écriture nomme séparément les enfants de Lia et de Rachel, et ceux des deux servantes, et elle ajoute: Voilà les fils qui naquirent à Jacob en Mésopotamie. Et cependant Benjamin fut mis au monde dans les environs de Bethléem. Pourquoi donc l’Écriture dit-elle: Voilà les enfants qui naquirent à Jacob en Mésopotamie? Peut-être Rachel l’avait-elle conçu avant son départ. Et Jacob vint vers Isaac, son père. Voyez ici encore, somment Dieu, dans sa bonté, voulait inspirer me pleine confiance à ces justes. La venue de Jacob vers son père, après un si grand nombre d’années, fut pour tous deux une douce consolation: pour Jacob, parce qu’il revoyait on père, et pour Isaac, parce qu’il pouvait contempler la richesse de son fils, et le grand ombre d’enfants qui étaient sortis de lui. C’est alors, dit l’Écriture, que mourut Isaac, âgé et rassasié de jours. Si, en effet, au moment où Jacob surprit la bénédiction de son père, les yeux d’Isaac étaient déjà appesantis (et c’est ce qui explique qu’il ait pu être trompé), songez quelle devait être sa vieillesse, puisqu’un si grand nombre d’années s’étaient écoulées dans l’intervalle. Esaü et Jacob, dit l’Écriture, l’ensevelirent. Mais, après la mort d’Isaac: Esaü prit ses femmes, ses fils, toutes les personnes de sa maison, et tous les biens qu’il avait acquis dans la terre de Chanaan, et il partit. Car le pays qu’ils habitaient comme étrangers, ne pouvait pas les contenir, à cause de la grande quantité de leurs biens. Et il habita désormais sur la montagne de Séir. La sainte Écriture énumère ensuite les enfants qui naquirent à Esaü et les nations qui sortirent de lui, et elle ajoute: Quant à Jacob, il demeura au pays où son père avait habité comme étranger, c’est-à-dire au pays de Chanaan. Vient ensuite un autre récit sur l’admirable Joseph.

3. Mais, si vous le voulez, nous terminerons ici notre discours, et nous réserverons pour une autre instruction l’histoire du fils de Jacob. Cependant voici ce que j’exigerai de votre charité, c’est que vous écoutiez mes paroles avec attention, que vous retiriez le plus grand fruit des enseignements que nous donne la sainte Écriture, et que vous ne passiez sur aucun sans réflexion. Car les paroles divines sont véritablement un trésor spirituel; si, d’un trésor matériel, quelqu’un dérobe à son profit une seule pierre précieuse, par là souvent il peut acquérir une fortune immense; de même les vertus des justes, si nous voulons nous y attacher, pourront nous être d’une utilité telle que nous-mêmes nous serons portés à les imiter. C’est ainsi qu’il nous sera possible à nous aussi d’obtenir la faveur divine dont ces justes ont joui. Car Dieu n’a point d’égard aux diverses conditions des personnes; ruais en toute nation, celui qui le craint et dont les oeuvres sont justes, lui est agréable. Aussi rien ne nous empêche, si nous le voulons, de jouir autant et même plus que ces justes, de la protection divine. Car si seulement il voit que nous faisons tout ce qui dépend de nous, et que nous préférons aux plaisirs mondains la pratique de ses préceptes, il montre pour nous une si grande sollicitude qu’il nous rend invincibles en toute chose. Nous avons en effet à combattre continuellement un ennemi qui nourrit contre (396) nous une haine implacable. Aussi avons-nous besoin d’une grande vigilance, afin de pouvoir triompher de ses artifices et mépriser ses coups. Et nous ne remporterons la victoire que si nous savons, par une conduite irréprochable, nous attirer le secours de Dieu. Or qu’est-ce qu’une conduite irréprochable? C’est aine vie pure. C’est là la base et le fondement de la vertu: celui qui l’établit d’une façon inébranlable, surmontera facilement tous les obstacles; un tel homme ne se laissera dompter ni par le désir des richesses, ni par l’amour de la gloire, ni par l’envie, ni par aucune autre passion. Et pourquoi? Je vais le dire. Lorsqu’un homme a la conscience pure, et exempte de toute tache, le Maître de l’univers peut habiter dans son coeur. Car Jésus a dit: Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu’ils verront Dieu! Lorsque quelqu’un mérite que Dieu établisse sa demeure en lui, il vivra dans la suite comme s’il était simplement revêtu d’un corps et il montrera un souverain mépris pour toutes les jouissances humaines. En effet, toutes les choses terrestres, il les regardera comme une ombre, comme un rêve; et, de même que s’il habitait dans les cieux, il ne désirera aucun des biens présents. Tel était saint Paul, l’apôtre qui a enseigné l’univers; il s’écriait. Est-ce que vous voulez éprouver la puissance de Jésus-Christ qui parle par ma bouche? Il disait encore: Je vis, ou plutôt ce n’est plus moi qui vis, mais c’est Jésus-Christ qui vit en moi. Et ensuite: Si je, vis maintenant dans ce corps mortel, j’y vis en la foi. Voyez-vous cet homme, quoique revêtu d’un corps. parler comme s’il jouissait d’un repos incorporel?

4. Imitons-le donc tous, mortifions les membres de notre corps, et rendons-les incapables de pécher; car c’est surtout ainsi que nous pourrons offrir à Dieu un, sacrifice qui lui sera agréable. Voyez-vous combien ce sacrifice est nouveau et étonnant? Lorsque les membres sont morts, Dieu en accueille plus favorablement le sacrifice. Pour quel motif? Parce que c’est un sacrifice spirituel; qui n’a rien de sensible. Car, dans un sacrifice sensible, non-seulement on doit rejeter la victime qui est privée de vie, mais celle même qui est vivante, si elle a quelque tache, ne pourrait jamais être acceptée à l’autel. Et ç’a été dès le principe l’objet d’une loi, non pas sans motif, mais afin que cet examen de victimes privées de raison, nous apprît à offrir, avec non moins de circonspection, ce sacrifice spirituel et cette victime raisonnable. Dans l’ancienne loi, c’était une tache que d’avoir les oreilles ou la queue coupée; dans la nouvelle loi, c’est une tache que d’être pervers, libertin et débauché, d’aimer les richesses et; en un mot, de pécher, Autrefois, la victime devait être pure et exempte de toute souillure, aujourd’hui, il faut mourir au monde pour être propre au sacrifice spirituel. Ne passons pas trop légèrement sur ces considérations, mais gravons-les profondément dans notre esprit, et tâchons de ne pas paraître inférieurs aux Juifs qui, dans les ténèbres, montrent une attention si scrupuleuse. Si les Juifs, assis auprès d’une faible lumière, ont fait preuve d’une si grande vigilance, à plus forte raison, nous, qui avons été juges dignes d’être éclairés par le Soleil de justice, qui avons quitté les ténèbres et qui avons été conduits comme par la main vers la vérité, devons-nous apporter la même prudence dans ce sacrifice spirituel. Ne passons pas légèrement sur ce que nous croyons de petits péchés; mais demandons-nous compte, chaque jour, de nos paroles et de nos regards, et punissons-nous nous-mêmes, si nous voulons éviter les châtiments d’en-haut. C’est pourquoi saint Paul dit: Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés de Dieu. (I Cor. 11, 31.) Car, si nous nous jugeons nous-mêmes ici-bas pour les fautes que nous commettons chaque jour, nous diminuons d’autant la sévérité du jugement de Dieu. Et, si nous sommes insouciants, lorsque nous sommes jugés. de la sorte, dit l’Apôtre, c’est le Seigneur qui nous châtie. Auparavant, donc, condamnons-nous avec une grande sincérité, et descendons, à l’insu de tous, au tribunal de notre conscience; alors examinons nos pensées, et portons une sentence juste, afin que notre esprit, frappé du péril qui nous menace, ne se laisse plus tromper, qu’il ré. prime nos passions, et que, toujours vigilant, il ferme tout accès au diable. Car nous n’éprouvons d’échec, que par notre nonchalance, c’est l’expérience même qui nous l’enseigne. Si nous voulions nous réveiller un peu, nous pourrions faire tomber en poussière les embûches de notre ennemi; et même, quand il nous fait tomber, si nous restons dans le même état, ce n’est pas à cause de sa tyrannie, mais à cause de notre peu d’énergie. Car ses victoires, il ne les doit pas à une force invincible, mais à sa ruse seule. Or, nous ne nous laisserons (397) pas tromper, si nous voulons nous réveiller un peu et user de prudence; c’est nous qui en sommes maîtres; je ne veux pas dire que, seuls, nous ayons en nous-mêmes une assez grande force pour cette lutte, mais c’est que alors nous sommes favorisés dit secours d’en-haut. Lorsque nous faisons ce qui dépend de nous, Dieu nous vient toujours en aide. Soyons donc prudents, je vous y exhorte; puisque nous connaissons les ruses de notre ennemi, veillons sans relâche et demandons à Dieu de nous secourir dans ce combat. Ainsi nous deviendrons invincibles, nous éviterons les piéges que nous tendra le démon, nous jouirons de l’assistance divine, et nous obtiendrons les biens éternels; puissions-nous tous les obtenir, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ; qui partage, avec le Père et le Saint-Esprit, la gloire, la puissance et l’honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

1. Explication des versets 2-4 du chapitre XXXVII. Que l’envie est un grand mal. Caïn le premier homicide par envie. — 2. Explication des versets 5-14. — 3. Explication des versets 14-26. Joseph figure du Christ. On ne petit empêcher l’accomplissement des prédictions divines. — 4. Explication des versets 25-35. Joseph toujours sous la main de Dieu qui le garde. — Exhortation.

1. Je veux, aujourd’hui encore, vous introduire à la table accoutumée, reprendre la suite de mon discours, et vous offrir ce banquet spirituel en partant des paroles qui viennent d’être lues. Elles peuvent en effet vous apprendre à tous combien l’envie est un fléau terrible et à quel degré de violence peut monter cette passion funeste en s’attaquant même aux plus proches parents. Mais pour procéder avec ordre, il faut nous attacher d’abord aux premiers mots du verset que je vous ai lu. Voici, dit l’Écriture, quelle était la famille de Jacob. Voyez comment le saint prophète, après avoir promis de nous raconter la généalogie de Jacob, revient aussitôt à l’histoire du fils de celui-ci. Il dit d’abord: Voici quelle était la famille de Jacob; puis il néglige d’énumérer par ordre les enfants qui sont nés de lui, et les enfants de ses enfants (comme il l’avait fait pour Esaü), et il passe aussitôt à Joseph, le plus jeune, presque, des fils de Jacob, et dit: Joseph, étant âgé de dix-sept ans, paissait les troupeaux avec ses frères. Pourquoi nous indique-t-il le nombre d’années? C’est afin que vous appreniez que la jeunesse n’est pas un obstacle à la vertu; et afin que vous connaissiez clairement quelle était l’obéissance de cet enfant envers son père, son amitié pour ses frères, et quelle fut la cruauté de ces derniers; enfin c’est pour que vous sachiez que, malgré les sentiments dont il était animé à leur égard, (398) malgré son âge qui aurait dû leur inspirer de la compassion, ils n’ont voulu conserver aucune amitié pour lui, et que, dès le principe, ils se sont laissé emporter par la jalousie, en voyant la tendance de cet enfant vers la vertu, et la bienveillance que leur père lui témoignait. Ils accusèrent Joseph d’une action criminelle devant Israël, leur père (1). Voyez comme ils poussèrent la méchanceté à son comble:ils essayent de détruire l’affection, de Jacob pour son fils, et ils inventent dés calomnies contre leur frère, -mais ils ne réussissent qu’à rendre leur jalousie plus évidente. Et vous reconnaîtrez qu’ils n’ont recueilli d’autre fruit que de répandre la lumière sur leurs secrets desseins. Si vous considérez comme ce père s’attache plus étroitement encore à son fils, même après cette calomnie, et comment il le préfère à tous: Or Jacob, dit l’Écriture, aimait Joseph plus que tous ses autres fils, parce qu’il était l’enfant de sa vieillesse. Et il lui fit une robe de diverses couleurs. Que signifient ces paroles: Il aimait Joseph plus que tous ses autres fils, parce qu’il était l’enfant de sa vieillesse? Comme il lui était né le dernier, à l’époque de sa vieillesse, il le chérissait plus que tous les autres. En effet les enfants que l’on engendre dans la vieillesse semblent plus dignes d’amour, et obtiennent de leur père une affection plus vive. Mais ce n’était pas là le seul motif de l’amour que Jacob lui témoignait et de la préférence qu’il avait pour lui: car la sainte Écriture nous apprend qu’un autre fils lui naquit encore après Joseph; et si son affection avait suivi l’ordre de la nature, c’est sur ce dernier qu’il l’aurait reportée tout entière, puisqu’il était vraiment l’enfant de sa vieillesse et qu’il avait été mis au monde au moment où ce juste était déjà parvenu à un très-grand âge. Quel motif devons-nous donc ajouter? C’est qu’une grâce presque céleste rendait cet enfant cher à son père, et le poussait à le préférer aux autres à cause de sa vertu; et l’Écriture nous dit que Jacob le chérissait ainsi, parce qu’il était l’enfant de sa vieillesse, dans la crainte d’augmenter la jalousie de ses frères.

C’est là une terrible passion, et, lorsqu’elle s’est emparée de notre âme, elle ne la quitte pas, avant de l’avoir poussée jusqu’au dernier égarement; elle déchire l’âme où elle a pris

1. Tel est le sens que donne le texte des Septante; dans l’Hébreu et dans les autres versions on lit au contraire que ce fut Joseph qui accusa ses frères d’une action criminelle.

naissance, et produit sur le personnage, objet de notre jalousie, des effets contraires à ceux que nous attendions, en le rendant plus célèbre, plus: illustre et plus éclatant, ce, qui est pour l’envieux une nouvelle et, profonde blessure. Considérez en effet comment cet enfant, vraiment digne de notre admiration, sans connaître aucun des faits qui s’étaient passés, se conduit avec ses frères que les mêmes entrailles ont nourris; il montre une pleine confiance en eux et il leur parle avec une entière franchise; ceux-ci au contraire, dominés par la passion de l’envie, sont remplis de haine pour lui: Ses frères, dit l’Écriture, voyant que leur père l’aimait plus qu’eux tous, le haïssaient, et ne pouvaient lui parler sans aigreur. Voyez de quelle haine ils poursuivent cet enfant qui ne leur a fait aucun tort: Et ils ne pouvaient, dit l’Écriture, lui parler sans aigreur. Pourquoi ne pouvaient-ils lui parler sans aigreur? C’est que cette passion s’était rendue maîtresse de leur coeur, et que la haine s’y développait chaque jour: elle les avait pour ainsi dire domptés et les tenait sous sa puissance: aussi se conduisaient-ils avec lui d’une manière hypocrite, et ne pouvaient-ils lui parler sans aigreur. L’Écriture nous indique la source de leur haine. c’est la jalousie qui lui a donné naissance. Ses frères, nous dit l’Écriture, voyaient que leur père l’aimait plus qu’eux tous. L’amitié que Jacob avait pour Joseph, excita contre lui la jalousie de ses frères; mais c’était sa vertu qui lui avait concilié la bienveillance de son père. Ainsi lorsqu’ils auraient dû chercher à égaler Joseph et à imiter sa conduite, pour obtenir de leur côté l’amitié de leur père, non-seulement ils n’ont pas même eu cette pensée, mais ils ont tous témoigné leur haine à celui qui était l’objet de l’affection de Jacob. Devenus ses ennemis, ils nourrissaient dans leur coeur leur secrète passion, ne lui parlaient jamais sans aigreur, et se conduisaient avec lui d’une manière hypocrite; cet enfant, au contraire, digne de notre admiration, avait toujours pour eux la même amitié, ne soupçonnait rien, avait en eux la confiance qu’on doit accorder à des frères, et faisait tout ce qui était en son pouvoir.

2. C’est cette passion funeste qui, dès le commencement du monde, poussa Caïn à tuer son frère. De même que ceux-ci haïssaient Joseph à cause de l’affection que leur père lui témoignait, étaient devenus ses ennemis, et (399) chaque jour méditaient de le faire périr; de même Caïn, voyant que les présents de son frère étaient plus agréables à Dieu, forma le projet de le tuer, et il lui dit:Allons dans les champs.

Voyez-vous combien Abel, lui aussi, est loin d’avoir aucun soupçon, quelle confiance il a en son frère, et comment il l’accompagne et se livre lui-même aux coups de sa main criminelle? Il en est de même de Joseph: cet enfant admirable, ne connaissant pas les mauvais desseins de ses frères, leur parle comme à des frères, et leur raconte les songes par lesquels Dieu lui avait révélé sa future grandeur et en même temps l’assujettissement de ses frères Joseph ayant eu un songe, dit l’Écriture, le récita à ses frères, et leur dit: Écoutez le songe que j’ai eu. Il me semblait que nous liions des gerbes au milieu d’un champ, que ma gerbe se leva et se tint debout, et que vos gerbes l’environnèrent, et se prosternèrent devant ma gerbe. Alors ses frères lui dirent: Règnerais-tu donc sur nous, et serais-tu notre maître? Et ils le haïrent encore plus ci cause de ses songes et de ses paroles. L’Écriture s’est hâtée de nous apprendre que leur haine contre Joseph s’était déjà manifestée auparavant, afin que nous ne croyions pas que ce songe seul ait donné naissance à leurs dispositions hostiles. Et ils le haïrent encore plus, c’est-à-dire ils nourrirent contre lui une haine et une inimitié beaucoup plus violentes. Voyez à quel degré d’aveuglement ils en sont venus; ce sont eux-mêmes qui expliquent le songe. Ainsi on ne peut pas dire qu’ils étaient jaloux de leur frère par ignorance de l’avenir; car quoique ce songe leur eût révélé les événements futurs, leur haine s’accrut encore. O comble de la folie! Ainsi instruits ils auraient dû plutôt témoigner de la bienveillance envers Joseph, supprimer tout motif de haine, et bannir de leur coeur toute jalousie; mais leur raison était obscurcie par les ténèbres, ils ne comprirent pas qu’ils agissaient contre leurs propres intérêts, et ils furent enflammés d’une haine encore plus vive. -Pourquoi, ô malheureux, ô misérables, montrez-vous une si grande jalousie, pourquoi ne songez-vous pas aux liens du sang et ne reconnaissez-vous pas que l’explication de ce songe fait éclater la bienveillance de Dieu à l’égard de Joseph? Ne croyez pas qu’il soit possible de renverser les décrets de Dieu. Vous avez vous-mêmes interprété ce songe; eh bien! il s’accomplira dans peu de temps, quand même vous voudriez y apporter mille obstacles. Car le Dieu de l’univers est habile et sage; et quand il veut prouver l’étendue de son pouvoir, il permet souvent que l’on arrête par de nombreux obstacles l’exécution de ses desseins, afin que leur accomplissement fasse éclater toute la grandeur de sa puissance. Mais tel est l’envieux: sa passion ne lui permet pas de faire aucune de ces réflexions, elle le tient, pour ainsi dire, sous le joug; et il agit même contre son propre salut.

Ainsi le récit de ce songe augmenta leur haine; quant à Joseph, cet enfant admirable, il eut un autre songe et le raconta en ces termes, non-seulement à ses frères, mais encore à Jacob: Il me semblait que le soleil et la lune et onze étoiles se prosternaient devant moi. Son père le reprit et lui dit: Que signifie ce songe que tu as eu? Faudra-t-il que nous venions, moi, ta mère et tes frères nous prosterner en terre devant toi? Et ses frères eurent de l’envie contre lui, mais son père retint ses discours. Jacob reprit Joseph, parce qu’il connaissait l’envie que ses autres fils portaient à cet enfant; puis, il expliqua lui-même le songe, et devinant que cette révélation venait de Dieu, il retint ses discours. Mais telle ne fut pas la conduite de ses fils. Qu’arriva-t-il? Ils le haïrent encore davantage. Quelle est votre folie? Pourquoi vous conduisez-vous comme des insensés? Ne comprenez-vous pas que ce second songe ne lui a été envoyé, ni sans motif, ni par un effet du hasard? C’était pour que vous appreniez que ces événements s’accompliraient entièrement, pour que vous mettiez un terme à vos projets sanguinaires, en considérant que vous tentiez l’impossible. Vous auriez donc dû songer aux liens de la nature, montrer des sentiments vraiment fraternels et regarder comme vôtre l’illustration future de votre frère. Mais puisque cette pensée ne vous est pas venue à l’esprit, il eût été naturel de considérer que la querelle n’était plus entre vous et Joseph, mais entre vous et le Maître de toutes choses, qui lui avait déjà révélé l’avenir. Mais ceux-ci, comme je me suis hâté de le dire, sans respecter les liens du sang, sans réfléchir que la protection d’en-haut entourait Joseph, donnaient chaque jour de nouveaux aliments à leur haine et allumaient dans leur coeur cette flamme secrète, tandis que, ni leur père, ni leur jeune frère (400) ne soupçonnaient rien de semblable et ne pensaient pas qu’ils se laisseraient aller à un si grand égarement. Aussi, comme ses frères étaient allés faire paître les troupeaux, Jacob dit à Joseph: Tes frères ne paissent-ils pas les troupeaux à Sichem? Viens que je t’envoie vers eux. Et il lui répondit: Me voici. Voyez-vous quelle est l’affection de ce père pour ses fils, quelle est l’obéissance de cet enfant? Et Israël lui dit: Va maintenant, vois si tes frères et les troupeaux se portent bien et rapporte-moi ce qui se passe.

3. Tous ces faits nous prouvent l’amour dé Joseph pour ses frères et nous montrent d’une façon évidente les projets sanguinaires de ces derniers. Ils sont aussi la figure des événements futurs et décrivent d’avance, dans une époque de ténèbres, les actes de la vérité. En effet, de même que Joseph s’en alla vers ses frères pour les visiter, et que ceux-ci, sans respecter les liens fraternels et le motif de sa présence, résolurent d’abord de le tuer, puis le vendirent à dés barbares; de même Notre-Seigneur, dans son amour pour les hommes, vint visiter le genre humain, et, après avoir revêtu un corps de la même substance que la nôtre, il daigna devenir notre frère. Et saint Paul s’écrie: Il ne s’est pas rendu le libérateur des anges, mais celui de la race d’Abraham; c’est pourquoi il a fallu qu’il fût en tout semblable à ses frères. (Héb. II, 16.) Les Juifs, pleins d’ingratitude, résolurent de mettre à mort Celui qui était le médecin du corps et de l’âme, et qui faisait chaque jour un nombre infini de miracles; ils accomplirent leur projet homicide et crucifièrent Celui qui, pour notre salut, avait daigné prendre la forme de l’esclave. Ainsi les Juifs se sont emparés du Christ, l’ont mis en croix et l’ont fait périr; quant aux frères de Joseph, ils avaient résolu sa mort, mais ils n’exécutèrent pas leur projet. Il fallait que la figure fût inférieure à la vérité, car autrement ces faits n’auraient pu être la figure des événements futurs. C’est pourquoi ils ont été décrits d’avance à cette époque, comme en une esquisse. Considérez, je vous prie, ce rapport étonnant. Ils ne l’ont pas tué, mais ils l’ont vendu, ils ont trempé sa tunique dans le sang d’un chevreau et ils l’ont envoyée à leur père, pour lui faire croire que son fils avait péri. Remarquez-vous que tous ces faits se sont accomplis, de façon que l’image seule de l’avenir apparaisse comme dans l’ombre, et due la vérité soit conservée. Mais reprenons la suite de notre discours. Son père l’envoya, dit l’Écriture, et il vint jusqu’à Sichem. Et un homme le trouva errant parmi les champs. Et cet homme l’interrogea et lui dit: Que cherches-tu? Joseph répondit: Je cherche mes frères. Apprends-moi où ils font paître leurs troupeaux. Voyez avec quel zèle il va à la recherche de ses frères, quel est son empressement et quelles peines il se donne pour les trouver. Et cet homme lui répondit: J’ai entendu qu’ils disaient: Allons à Dothaim. Joseph y alla donc et les.y trouva. Ceux-ci le virent de loin avant qu’il s’approchât d’eux et ils résolurent de le mettre à mort. Considérez ici, je vous prie, la providence de Dieu; voyez comme ils se préparent au meurtre de leur frère; mais si Celui qui fait et défait tout à son gré, permet qu’on apporte des obstacles à ses décrets, c’est pour répandre plus d’éclat sur son athlète et amener enfin l’accomplissement, des songes. Ils le virent de loin et résolurent de le mettre à mort. Et ils se dirent l’un à l’autre: voici venir ce maître songeur. Maintenant donc, venez, tuons-le, et le jetons dans une de ces fosses, et nous dirons qu’une bête féroce l’a dévoré et nous verrons ce que deviendront ses songes.

Ainsi ils s’attendaient à l’accomplissement des songes; et ils méditent de le tuer. Mais afin qu’ils apprennent qu’il n’est pas possible d’empêcher l’exécution des décrets de Dieu, c’est, en vain qu’ils délibèrent, qu’ils entreprennent et qu’ils montrent toute la perversité de leur coeur; Dieu, qui est souverainement sage, les force malgré eux et malgré leurs complots à servir ses vues secrètes sur l’avenir. Car après qu’ils eurent conspiré le meurtre de leur frère, et que déjà ils avaient accompli ce crime dans leur pensée, Ruben, dit l’Écriture, les ayant entendus, le délivra de leurs mains, en disant: Ne lui ôtons point la vie; ne répandez point le sang; jetez-le dans cette fosse qui est au désert, et ne mettez point la main sur lui. Il voulait le délivrer de leurs mains pour le rendre à son père. Ruben n’ose pas sauver son frère ouvertement, cependant il veut réprimer leur ardeur sanguinaire et il dit: Ne répandez point le sang; jetez-le dans cette fosse. Et la sainte Écriture, pour nous apprendre quelle était l’intention de Ruben, dit: Il agissait ainsi, afin de le délivrer de leurs mains, et de le rendre à son père. Ils délibéraient (401) ainsi, avant que Joseph fût encore arrivé; ils avaient déjà terminé leur entretien, lorsqu’il arriva vers ses frères. Tandis qu’ils auraient dû accourir vers leur frère, l’embrasser et lui demander quelles nouvelles il apportait de leur père, ces méchants, semblables à des bêtes féroces qui ont aperçu un agneau, s’élancèrent sur lui, le dépouillèrent de sa tunique de diverses couleurs, le saisirent et le jetèrent dans la fosse. Or la fosse était vide, et il n’y avait point d’eau. Ils suivirent le conseil de Ruben; et après avoir jeté Joseph dans cette fosse, ils s’assirent pour manger du pain. O comble de la cruauté et de l’inhumanité! Joseph parcourt une si longue route, et cherche ses frères avec tant de zèle, afin de les voir et de rapporter à son père ce qui se passe; et ceux-ci, semblables à des barbares et à des sauvages, décident de le laisser mourir de faim, après que Ruben les a dissuadés de répandre le sang de leur frère. Mais Dieu, dans sa bonté, l’arracha bientôt aux mains de ses frères en délire. Car, dit l’Écriture, pendant qu’ils étaient assis et mangeaient leur pain. Ils aperçurent des Ismaélites qui passaient et se dirigeaient vers l’Égypte, Juda leur dit: De quoi nous servira-t-il de tuer notre frère et de cacher son sang? Venez, vendons-le à ces Ismaélites, et ne mettons point notre main sur lui, car il est notre frère et notre chair.

4. Voyez comment Ruben d’abord les a empêchés de commettre un grand crime, en leur donnant un conseil moins criminel., et comment ensuite Juda leur persuade de vendre leur frère, pour le ravir à-la mort. Tous ces événements se succédaient de façon que les révélations de Dieu s’accomplissent, même malgré eux, et qu’ils servissent eux-mêmes les desseins de la Providence: Ils approuvèrent, dit l’Écriture, le conseil de Juda, tirèrent Joseph de la fosse, et le vendirent aux Ismaélites vingt pièces d’or. O coupable trafic, ô gain funeste, ô vente injuste! Lui qui est Dé des mêmes entrailles que vous, lui qui est ainsi chéri de son père, lui qui est venu pour vous visiter, lui qui ne vous a jamais fait aucun tort, ni grand, ni petit, vous osez le vendre, et cela à des barbares qui descendent en Égypte! Quelle est cette folie? Quelle est cette jalousie, cette envie? Car si vous agissez ainsi parce que vous craignez ses songes et que vous êtes persuadés qu’ils s’accompliront, pourquoi tentez-vous l’impossible, pourquoi vous conduisez-vous ainsi et faites-vous la guerre contre Dieu qui a révélé ces événements à Joseph? Mais si vous ne tenez aucun compte de ces songes, si vous les regardez comme des sottises, pourquoi commettez-vous un crime, qui attachera à votre nom une souillure éternelle, et causera à votre père un mortel chagrin? À quel degré en est venue leur passion, que dis-je? leur ardeur sanguinaire! Lorsque quelqu’un se livre à un acte criminel, et qu’il est comme accablé sous le poids de ses pensées coupables, il ne songe pas à l’oeil qui ne dort jamais, il ne respecte pas même la nature, et il foule aux pieds tout ce qui peut exciter sa commisération; c’est ce que ceux-ci ont éprouvé. Ils n’ont pas réfléchi que Joseph était leur frère, qu’il était jeune et chéri de Jacob, et qu’il allait parcourir un si vaste pays, pour habiter avec des barbares, lui qui n’avait jamais vécu sur la terre étrangère et qui jamais n’avait servi un maître; ils rejetèrent loin d’eux tout sentiment sage, et ne songèrent qu’à satisfaire comme ils le croyaient leur propre jalousie. Ainsi par la pensée ils étaient déjà fratricides; mais celui à qui ils faisaient subir de si indignes traitements, supporta tout avec courage.

Car la main de Dieu le protégeait et l’aidait à souffrir toutes ces injustices avec résignation. Si nous nous sommes conciliés la bienveillance divine, quand même nous serions au milieu des barbares et sur la terre étrangère, nous pouvons mener une vie plus heureuse que ceux qui habitent dans leur patrie et sont entourés de toutes sortes de soins; mais aussi, quand même nous vivrions dans notre maison, quand même nous paraîtrions nager dans l’opulence, si nous sommes privés du secours d’en-haut, nous sommes de beaucoup les plus misérables. Grande est la force de la vertu, grande est la faiblesse du vice; c’est ce que prouve surtout l’histoire que nous avons entre les mains. Ici, en effet, quels sont ceux que vous jugez les plus misérables, et qui vous paraissent mériter le plus de larmes? Dites-le-moi; sont-ce ces méchants qui ont commis un si grand crime envers leur frère? Ou bien est-ce Joseph qui est tombé au pouvoir des barbares? Ce sont eux évidemment. Considérez, je vous prie, comment cet enfant admirable qui a été élevé avec tant de soin et qui a grandi continuellement entre les bras de son père, est aujourd’hui forcé tout à coup de supporter un (402) dur esclavage, et cela chez des barbares, qui ne sont pas meilleurs que des bêtes sauvages. Mais c’était le Maître du monde qui les rendait doux envers lui, et armait Joseph d’une patience à toute épreuve. Et ses frères, après l’avoir vendu, croyaient avoir mené à bonne fin leur résolution, parce qu’ils s’étaient débarrassés de celui à qui ils portaient envie. Mais Ruben, dit l’Écriture, retourna vers la fosse, et il n’y vit plus Joseph. Alors il déchira ses vêtements, et retourna vers ses frères et dit: L’enfant ne se trouve point, et moi, moi, où irai-je désormais? En effet, la sainte Écriture nous a appris plus haut que Ruben leur avait donné le conseil de jeter leur frère dans cette fosse, afin de l’arracher à leurs mains homicides, et de le rendre à son père; mais maintenant, ajoute-t-elle, quand il voit que son projet a échoué, il déchire ses vêtements et dit: L’enfant ne se trouve point, et moi, moi, où irai-je désormais? Comment, dit-il, comment pourrons-nous nous justifier, et surtout moi qui semble marcher à votre tête? Il croyait que Joseph avait été tué. Mais après qu’ils eurent accompli le crime qu’ils méditaient, après qu’ils eurent envoyé l’objet de leur haine sur la terre étrangère et qu’ils eurent ainsi calmé leur jalousie, ils inventent une ruse pour tromper leur père et l’empêcher de découvrir leur abominable complot. Ils tuèrent, dit l’Écriture, un bouc d’entre les chèvres, trempèrent sa robe dans le sang et l’apportèrent à leur père, en lui disant: Reconnais si c’est la robe de ton fils ou non. Pourquoi vous abusez-vous vous-mêmes, ô insensés? Quand même vous pourriez tromper votre père, vous n’échapperez pas à cet oeil qui ne dort jamais, et que vous deviez craindre pardessus tout. Mais telle est la nature humaine, ou plutôt telle est l’insouciance du plus grand nombre; ne craignant que les hommes et ne tenant compte que de l’infamie qui peut rejaillir sur eux dans le moment présent, ils ne songent pas à ce tribunal terrible et à ces souffrances intolérables, et ils ne cherchent qu’à éviter le blâme des hommes; c’est ainsi que les fils de Jacob se sont conduits en essayant de tromper leur père. Jacob, dit l’Écriture, reconnut la robe et dit: C’est la robe de mon fils, une bête féroce l’a dévoré, une bête féroce a déchiré mon fils Joseph. Et certes il avait été traité d’une façon aussi cruelle que s’il était tombé au pouvoir des bêtes féroces. Jacob déchira ses vêlements, il mit un sac sur ses reins et pleura son fils plusieurs jours. Que de larmes ils auraient méritées eux-mêmes, non-seulement pour avoir vendu leur frère à des barbares, mais encore pour avoir causé un si grand deuil à leur père déjà avancé en âge. Et tous ses fils, et toutes ses, filles, dit l’Écriture, vinrent pour le consoler, mais il rejeta toute consolation et il dit: Je descendrai vers mon fils dans le sépulcre en pleurant.

5. Mais ils ressentirent encore un autre coup. Car ils voyaient leur père témoigner l’amour le. plus ardent pour celui qui n’était plus, et qu’il croyait dévoré par des bêtes féroces, et ils étaient consumés par une jalousie plus violenté encore. On ces hommes qui se sont montrés si cruels envers leur frère et leur père, ne méritent aucun pardon; les Madianites du moins servent lés vues de la Providence, et à leur tour. vendent Joseph à Petephra, le chef de cuisine de Pharaon. Voyez-vous comment le jeune hébreu s’avance peu à peu, voyez-vous quelle vertu et quel courage il montre en toute circonstance, afin que, semblable à un athlète qui a vaillamment combattu, il ceigne un jour la couronne royale, et que l’accomplissement de ses songes enseigne et prouve à ceux qui font vendu, qu’une si grande perfidie leur a été inutile? Car telle est la puissance de la vertu, qu’elle sort toujours de la lutte plus éclatante encore. Rien ne peut l’emporter sur elle, rien ne peut en triompher; ce n’est pas qu’elle trouve cette force en elle-même, mais c’est que l’homme vertueux jouit aussi du secours d’en-haut; or celui qui jouit de la protection divine et qui mérite l’aide du Ciel, aura une force invincible, et ne se laissera dompter ni par les embûches des hommes, ni par les piéges du démon. Puisque nous sommes ainsi avertis;u craignons pas la souffrance mais le mal; car le mal est une véritable souffrance. Celui qui essaye de maltraiter son prochain, ne lui nuit absolument en rien; et, quand même il lui nuirait un peu, il ne peut le faire que dans le siècle présent; mais aussi il s’amasse pour lui-même des châtiments éternels et des souffrances intolérables, que nous ne pouvons nous-mêmes éviter que si nous nous montrons prêts à tout souffrir, et si, suivant le précepte du Seigneur nous prions pour ceux qui nous font du mal. Une telle conduite nous vaudra une magnifique récompense et nous rendra dignes du royaume des cieux; puissions-nous tous (403) l’obtenir, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui partage, avec le Père et le Saint-Esprit, la gloire, la puissance et l’honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

1. histoire de Thamar.

Thamar justifiée. Juda s’accuse lui-même. Naissance de Pharès et de Zara: figure des destinées de l’Église.

3. Retour à l’histoire de Joseph. Joseph chez Putiphar. Sa prospérité.

4. Passion et tentative criminelle de la femme de Putiphar.

5. Joseph calomnié, jeté en prison: que la grâce de Dieu ne l’abandonne pas néanmoins. Conclusion morale.

1. L’histoire de Joseph nous a montré suffisamment combien l’envie est un fléau terrible, et comment cette passion funeste ronge le coeur où elle a pris naissance. Vous avez vu comment, sous l’empire de,cette passion, les frères de Joseph ont oublié les liens du sang, quelle barbarie et quelle cruauté ils ont exercée envers celui qui ne leur avait fait aucun mal; mais ils n’ont réussi qu’à mettre au jour leur perversité, et le dommage qu’ils ont causé à leur frère n’a pas été aussi grand que la honte dont ils se sont couverts. Car quoiqu’ils l’aient vendu ides barbares, et ceux-ci au chef des cuisiniers de Pharaon, cependant comme Joseph était favorisé en toute circonstance de la protection divine, tout lui semblait léger et facile à supporter. Je voulais m’attacher aujourd’hui encore à la même histoire, et faire sur ce sujet une instruction; mais je rencontre sur ma route un autre récit qu’il ne serait pas juste de passer sous silence; nous l’approfondirons, autant que possible, puis nous reprendrons nos entretiens sur Joseph. Quel est donc ce récit qui interrompt notre marche? Il traite de Juda. Celui-ci ayant pris pour femme Sava, fille d’un chananéen, et ayant eu d’elle trois enfants, donna, dit l’Écriture, à Er, son premier-né, une femme nommée Thamar. Mais celui-ci fut méchant aux yeux de l’Éternel, et l’Éternel le fit mourir. Alors Juda engagea Onan à épouser la femme de son frère, afin de lui procurer une postérité. C’était la loi qui l’ordonnait: si quelqu’un mourait sans enfant, son frère devait épouser la veuve et lui donner une postérité. Mais Onan, lui aussi, fut méchant aux yeux de Dieu, qui le fit mourir. Juda fut frappé de terreur en voyant que ses deux fils lui avaient été enlevés si rapidement: alors, pour consoler Thamar, il lui promit de lui donner son autre fils, mais il ne tint pas sa parole, dans la crainte que ce dernier ne subît aussi le même sort que ses frères. Cependant Thamar se repaissait d’un vain espoir, et demeurait, dit l’Écriture, dans la maison de son père, attendant que son beau-père exécutât sa promesse; quand elle vit que Juda ne voulait pas remplir ses engagements, elle n’en ressentit aucune indignation, mais elle ne supporta pas l’idée de prendre (404) un autre époux, et elle se résigna au veuvage, attendant un moment favorable; car elle désirait vivement avoir des enfants de son beau-père. Or, quand elle apprit que sa belle-mère était morte, et que Juda venait à Thamna, pour tondre ses brebis, elle résolut d’avoir recours à la ruse pour s’unir à son beau-père; elle désirait avoir de lui des enfants, non par libertinage, à Dieu ne plaise, mais pour ne pas être regardée comme une femme sans nom: d’ailleurs c’était l’ordre de la Providence; et c’est pourquoi ses desseins furent accomplis. Elle quitta ses habits de veuvage, se couvrit d’un voile, s’enveloppa et s’assit auprès des portes. Puis la sainte Écriture, comme pour la justifier, ajoute: car elle voyait que, quoique Sélom fût devenu grand, elle ne lui avait point été donnée pour femme: c’est pour ce motif qu’elle eut recours à une pareille ruse. Juda la prenant pour une prostituée (car elle s’était voilée le visage, afin de ne pas être reconnue), se détourna vers elle. Celle-ci lui dit: Que me donneras-tu? Judas promit de lui envoyer un chevreau de son troupeau. Elle répondit: Pourvu que tu me donnes des gages, jusqu’à ce que tu me l’envoies. Et il lui donna sa bague, son collier et son bâton; il vint vers elle, et elle conçut de lui. (Gen. XXXVII, 14-18.)

Qu’aucun de ceux qui entendent ce récit, ne condamne Thamar; car, comme je me suis hâté de le dire, elle servait les desseins de la Providence, et c’est pour ce motif qu’elle ne mérite aucun blâme et qu’aucune accusation ne doit peser sur Juda. En effet, si vous partez de là en suivant l’ordre des temps, vous trouverez que le Christ descend des enfants issus de cette union; d’ailleurs les deux fils qui lui naquirent étaient la figure des deux peuples, et la révélation de la vie judaïque et de la vie spirituelle. Mais voyons comment Juda, quelque temps après son départ, et au moment où la vérité fut connue, comment, dis-je, il se condamne lui-même et absout Thamar de toute accusation. Lorsqu’elle eut exécuté son dessein, elle changea de nouveau de vêtements, dit l’Écriture, s’en alla et revint dans sa maison. Juda, qui n’était nullement au courant de ces faits, accomplit sa promesse et envoya le chevreau, pour reprendre les gages qu’il avait donnés: mais l’esclave ne trouva cette femme nulle part, et il revint, annonçant à Juda qu’il n’avait pu la rencontrer dans aucun endroit. À cette nouvelle, Juda s’écria: Pourvu que jamais nous ne soyons accusé d’ingratitude. C’est qu’il ne connaissait pas la vérité. Mais quand, trois mois après, la grossesse de Thamar annonça son prochain enfantement, et comme personne ne savait son union furtive avec son beau-père, on vint annoncer, dit l’Écriture, à Juda, qu’elle portait dans son sein le fruit de ses débauches. Alors il dit: conduisez-la dehors et qu’elle soit brûlée. Grande était son indignation, terrible était le châtiment, parce qu’à ses yeux la faute était de la plus haute gravité. Que fit donc Thamar? Elle renvoya les gages qu’elle avait reçus, en disant: J’ai conçu de l’homme à qui appartiennent ces choses. (Ibid. 24-25).

2. Remarquez comment, tout en gardant le silence, elle produit des témoins dignes de foi, qui parleront en sa faveur, et pourront la mettre à l’abri de toute accusation. Comme elle avait besoin de trois témoins, elle qui était sous le coup d’une pareille accusation, elle envoya, comme preuve éclatante de son innocence, les trois espèces de gages qu’elle avait reçus, l’anneau, le collier et le bâton, et, quoiqu’elle fût restée à la maison, quoiqu’elle eût conservé le silence, elle remporta la victoire. Juda les reconnut et dit: elle est justifiée plutôt que moi; c’est parce que je ne l’ai pas donnée à Sélom, mon fils. Que signifient ces paroles: Elle est justifiée plutôt que moi? Il. veut dire; c’est elle qui est innocente, et moi, je me condamne moi-même, je me dénonce, sans que personne m’accuse; que dis-je? ces gages que j’ai donnés ne sont-ils pas contre moi une preuve suffisante? Puis, pour justifier de nouveau Thamar, il dit: C’est parce que je ne l’ai pas donnée à Sélom, mon fils. S’il s’accuse ainsi, c’est sans doute pour le motif que je vais vous dire. En effet, Juda croyait que Thamar avait causé la mort à Er et à Onan,, et dans cette crainte, il ne la donna pas à Sélom, quoiqu’il le lui eût promis; par là il devait connaître qu’elle n’était pas la cause de leur mort, mais qu’ils avaient reçu le châtiment de leur perversité (car c’est Dieu, dit l’Écriture, qui a fait périr le premier, et, en parlant du second, elle ajoute: c’est Dieu qui lui a donné la mort); aussi Judas s’unit-il à son insu à sa belle-fille, et, par ce fait, il apprend que ce n’est pas elle, mais leurs propres vices qui leur ont mérité ce châtiment; alors il reconnut sa faute, déclara que Thamar était innocente, et il ne continua plus dit l’Écriture, (405) à la connaître. Il prouvait ainsi qu’il n’aurait jamais eu commerce avec elle, s’il l’avait reconnue. Après nous avoir raconté, en détail, la ruse à laquelle Thamar eut recours, la sainte Écriture nous apprend ensuite quels sont les enfants qu’elle mit au monde. Lorsqu’elle fut sur le point d’accoucher, dit l’Écriture, il se trouva qu’elle avait deux jumeaux dans son sein. Et lorsqu’elle enfanta, l’un présenta la main; la sage-femme la prit et y attacha un fil d’écarlate, en disant: celui-ci est sorti le premier. Remarquez ici, je vous prie, comme les événements futurs nous sont enseignés et révélés sous le voile du mystère. Car, après que la sage-femme eût attaché un fil d’écarlate à la main du premier-né, pour qu’on pût le reconnaître, alors il retira sa main, et son frère sortit. Il céda le pas à son frère, et celui qu’on regardait comme le second, naquit le premier; le premier au contraire ne vint au monde que le dernier. Alors la sage-femme dit: Pourquoi la haie a-t-elle été séparée d cause de toi? Et elle l’appela Pharès. Ce nom signifie séparation, et, pour ainsi dire, partage. Ensuite sortit son frère qui avait le fil d’écarlate sur la main droite, et elle l’appela Zara, ce qui signifie Orient.

Et que ces choses n’arrivèrent point par hasard, qu’elles étaient une image des événements futurs, c’est ce que prouvent les faits eux-mêmes. Ce qui se passa n’est point, en effet, dans l’ordre de la nature. Comment expliquer que, la main une fois liée avec le fil de pourpre, l’enfant se soit écarté pour livrer passage à son frère, sans l’intervention de la puissance divine, qui opéra ce miracle, et montra dans une sorte d’esquisse Zara ou l’Orient (c’est-à-dire l’Église) apparaissant d’abord, puis se retirant après s’être montré un instant, pour laisser l’observation de la Loi personnifiée en Pharès se manifester à son tour et dominer longtemps; puis le retour de celui qui s’était écarté d’abord, je veux dire de Zara, refoulant de nouveau devant l’Église toute la constitution judaïque. Mais peut-être est-il nécessaire de revenir sur ce sujet en termes plus clairs et plus précis. — D’abord parurent, semblables à Zara avançant la main, Noé et Abraham, ou plutôt avant Noé Abel et Enoch, lesquels furent les premiers qui se préoccupèrent spécialement de plaire à Dieu. — Ensuite lorsque leur multiplication eut accumulé sur leur race de nombreux fardeaux de péchés, comme une petite consolation leur était nécessaire, la loi leur fut donnée, comme une esquisse de l’avenir; la loi, qui sans effacer les péchés, les signalait du moins, les leur rendait manifestes, de telle sorte que, pareils aux petits enfants à la mamelle, ils pussent arriver sans encombre à la fleur dé l’âge. Ce ’bienfait fut perdu; en dépit de la loi qui leur révélait l’énormité du péché, ils recommençaient à s’y plonger de nouveau; alors le Maître commun descendit ici-bas pour octroyer aux hommes cette spirituelle et parfaite constitution, dont Zara avait été la figure. Voilà pourquoi l’Evangéliste lui-même fait mention de Thamar et de ses enfants, en disant: Et Juda eut Pharès et Zara de Thamar.

3. Gardons-nous donc de parcourir étourdiment le texte des saintes Écritures, gardons-nous d’en lire les paroles avec une attention superficielle: allons au fond, découvrons les richesses qu’elles recèlent, et nous glorifierons notre Maître, qui arrange toutes choses avec une si grande sagesse. En effet, faute de rechercher le but et le motif de chaque chose, non-seulement nous accuserons Thamar, comme ayant eu commerce avec son beau-père, mais nous accuserons Abraham lui-même, comme ayant eu l’intention de tuer son fils, et Phinées comme coupable d’un double homicide. Au contraire, si nous considérons avec attention la raison de chaque fait, nous serons conduits à justifier ces personnages, et en même temps, nous retirerons de là une grande utilité. Mais quant à ce qui regarde cette histoire, nous l’avons analysée, comme il nous-a été possible devant vos charités.

Maintenant, si vous n’êtes pas fatigués, et que vous y soyez disposés, nous passerons à ce qui suit, et nous reviendrons au récit qui concerne l’admirable Joseph, afin que notre entretien d’aujourd’hui contribue à vous faire comprendre tout ce qu’endura ce noble athlète à la suite des songes qui lui promettaient la royauté et la suprématie sur ses frères, et coinment il subit épreuve sur épreuve, tentation sur tentation; comment néanmoins, malgré les efforts réitérés de la tempête, le pilote ne se laissa point submerger; comment, quand l’orage redoublait de violence, il restait au gouvernail, et continuait à diriger son navire; mais il faut entendre le texte lui-même, afin que rien ne nous échappe: Joseph fut mené en Égypte, et le chef de la maison de Pharaon l’acheta des maires des Ismaélites. (406) (Gen. XXXIX, 1.) Ensuite, après que ses frères l’eurent vendu à des barbares, à des hommes inhumains, que ceux-ci l’eurent cédé, à leur tour, au chef de la maison de Pharaon, après qu’il eut passé ainsi par les mains de plusieurs maîtres, lui, élevé dans les bras de son père; afin que nous ne trouvions pas étrange qu’il ait pu supporter cette dure servitude, lui, jeune, inaccoutumé à un si rude genre de vie, et nourri dans la maison d’un père qui le chérissait, l’Écriture poursuit en disant: Et le Seigneur était avec Joseph, et tout lui réussissait. Qu’est-ce à dire, le Seigneur était avec Joseph? Cela signifie que la grâce d’en-haut était avec lui et lui aplanissait toutes les difficultés. C’est elle qui présidait à tous les événements de sa vie; elle qui lui conciliait la bienveillance de ces cruels marchands, qui les poussait à le vendre au chef de la maison royale, afin que pas à pas et par degrés, il pût, à travers toutes ces tentations, se frayer un chemin jusqu’au trône. Mais toi, mon très-cher frère, en apprenant qu’il fut l’esclave des marchands, puis l’esclave du chef de la maison royale, demande-toi comment il ne se troublait point, ne se tourmentait pas l’esprit, ne tombait point dans l’incertitude, ne disait pas: Où sont maintenant les songes qui m’abusaient en me promettant une pareille gloire?

Après de si beaux songes, voici la servitude, une dure servitude: Je change de maître, je passe de l’un à l’autre, de celui-ci à un troisième; il me faut vivre parmi des gens inhumains. Suis-je donc abandonné? suis-je négligé par la grâce d’en-haut? Il ne dit, ne pensa rien ne pareil, il endura tout sans plainte et sans murmure. Car le Seigneur était avec Joseph, et tout lui réussissait. Qu’est-ce à dire: Tout lui réussissait? Oui, la grâce d’en-haut lui facilitait, lui aplanissait toutes choses, et cette grâce qui le couronnait était si manifeste que son maître lui-même, le chef de la maison s’en aperçut: Car son maître savait que le Seigneur était avec lui, et qu’il le favorisait et le bénissait dans toutes ses actions.

Et Joseph trouva grâce devant son maître qui l’établit sur toute sa maison, et remit entre ses mains tout ce qui lui appartenait. Voyez-vous ce que, c’est que d’être soutenu par le bras d’en-haut? Voilà un jeune homme, un étranger, un esclave, et son maître lui confie toute sa maison: Et il remit tout entre ses mains. Pourquoi cela? Parce qu’indépendamment de l’assistance divine il déploya encore les qualités qui lui étaient propres. Il lui était agréable, dit le texte: cela signifie qu’il gérait tout en bon serviteur. Ensuite le bon Dieu qui voulait accroître sa sécurité ne le tire point d’esclavage, ne le met point en liberté. —En effet, c’est sa coutume, de ne pas mettre hors de danger les hommes vertueux, de ne pas les délivrer des tentations, mais de les assister dans les tentations mêmes avec tant d’efficacité, que ces tentations deviennent pour eux un sujet de triomphe. De là ce mot du bienheureux David: Dans la détresse vous m’avez mis au large. (Ps. IV, 2.) Vous n’avez pas chassé la détresse loin de moi, veut-il dire, vous ne m’en avez pas délivré, pour me mettre en repos, mais, chose admirable et miraculeuse, au milieu des tribulations, vous m’avez procuré la sécurité. Telle est encore ici la conduite de ce bon Maître. Il bénit la maison de l’Égyptien à cause de Joseph. (5.) Et le barbare comprit dès lors que ce serviteur était de ceux que Dieu revendique. Et il remit tout ce qui était à lui entre des mains de Joseph, et il ne savait autre chose, sinon le pain qu’il mangeait. (6.) Il en fait donc pour ainsi dire le maître de toute sa maison. Et cet esclave, ce captif avait entre les mains tous les biens de son maître. Tel est l’ascendant de la vertu; partout où elle brille, elle triomphe, et rien ne lui résiste. Comme la lumière en paraissant met en fuite les ténèbres, ainsi l’éclat de la vertu, dès qu’il vient à reluire, met tous les vices en déroute.

4. Mais le diable, cette méchante bête, en voyant la gloire du juste et l’éclat nouveau que lui valaient ses apparentes tribulations, le diable grince des dents, entre en fureur, et ne pouvant se résigner à voir ce juste grandir de jour en jour, creuse devant lui un profond abîme, un précipice où l’attendait, pensait-il, une mort affreuse; il amasse une tempête capable de lui causer le plus épouvantable naufrage mais il se convainquit bientôt qu’il ne faisait que regimber contre l’aiguillon et travailler contre lui-même. Joseph était beau et charmant de visage. Pourquoi nous parler de cette beauté? C’est pour nous faire comprendre que la beauté n’était pas seulement dans son âme, qu’elle était en outre répandue sur son corps. Il était jeune, dans la fleur de l’âge, beau, charmant de visage. La divine Écriture prend soin de nous en avertir à l’avance pour nous expliquer comment l’Égyptienne, éprise de la (407) beauté de ce jeune homme, put le provoquer à un commerce illicite. Et il advint après cela. (7.) Après cela c’est-à-dire, lorsque le gouvernement de la maison entière lui eut été confié, lorsque son maître l’eut jugé digne d’une fonction si honorable, que la femme de son maître jeta les yeux sur Joseph. Voyez-vous l’effronterie de cette femme dissolue? Elle ne réfléchit point qu’elle avait rang de maîtresse, que Joseph était un serviteur: séduite par sa beauté, embrasée des flammes de Satan, elle songe dès lors à se jeter dans les bras de ce jeune homme: et nourrissant dans son esprit cette pensée perverse, elle cherche l’occasion, la solitude favorable à l’exécution de sa criminelle entreprise. Mais lui, dit l’Écriture, il ne voulait pas: il ne se laissait pas séduire, il n’agréait pas ces propositions. Car il savait que c’eût été se perdre; et non content de songer à lui-même, il s’efforçait encore, selon ses moyens, de guérir cette femme de sa folie, de sa détestable passion. Il lui donne un conseil capable de la faire rentrer en elle-même, et revenir à de plus sages pensées. Il dit à la femme de son maître (c’est l’esclave qui conseille sa maîtresse): Vous voyez que mon maître ci cause de moi, ne sait rien de ce qui se passe dans sa maison, et qu’il a remis entre mes mains tout ce qui est à lui. (8.) O reconnaissance! Considérez comment il énumère les bienfaits de son maître, afin de faire sentir à cette femme combien elle est ingrate envers son époux. Vous voyez, semble-t-il dire, que moi, qui ne suis qu’un serviteur, un étranger, un captif, j’ai trouvé assez de crédit auprès de lui pour qu’il remît tout entre mes mains, pour que tout dépende de moi, excepté vous-même: tous reconnaissent en moi leur supérieur, vous seule êtes au-dessus de moi, et hors de mon pouvoir. Ensuite, afin de la frapper à l’endroit sensible, de lui remettre en mémoire la tendresse de son mari, de l’empêcher de se montrer ingrate envers son époux, il lui dit: Et voici pourquoi vous êtes hors de mon pouvoir; C’est que vous êtes sa femme. Or, si vous êtes sa femme, comment pourrais-je commettre un si grand crime, et pécher contre Dieu? (Ibid. 9.) Elle cherchait la solitude, elle épiait le moment, afin d’échapper aux regards de son mari et de tous les serviteurs de la maison. Mais Joseph: Comment pourrais-je commettre un si grand crime et pécher contre Dieu? Quelle est ta pensée? Quand bien même nous pourrions échappera la vue de tout le monde, nous ne saurions échapper à l’oeil toujours ouvert. C’est celui-là seul qu’il faut craindre et redouter, c’est devant lui qu’il faut trembler de commettre la prévarication. Et pour nous faire comprendre la haute vertu de ce juste, pour nous montrer que ce n’est pas une fois ni deux, mais souvent qu’il résista à pareil assaut, qu’il entendit ce langage sans en être ébranlé, qu’il renouvela ses conseils, l’Écriture ajoute: Et comme elle recommençait plusieurs jours de suite, et que Joseph ne lui cédait pas (Ibid. 10): elle épie un moment où l’on était occupé dans la maison, se jette sur lui comme une bête féroce qui aiguise ses dents, l’attire vers elle et le retient par ses vêtements. Ne passons point légèrement là-dessus: représentons-nous l’épreuve que notre juste eut à soutenir. Il n’y a pas tant lieu de s’étonner, à mon avis, de ce qu’au milieu de la fournaise de Babylone les trois jeunes gens ne souffrirent aucun mal et restèrent insensibles au feu, qu’il est admirable et merveilleux de voir cet incomparable adolescent, quand cette femme criminelle et dissolue l’a saisi par ses vêtements, s’enfuir au lieu de lui céder, et lui laisser ses vêtements entre lés mains. Ainsi que les trois enfants triomphèrent du feu par une faveur d’en-haut, récompense de leur vertu: ainsi Joseph, quand il eut fait ce qui était en lui, quand il eut déployé l’indomptable courage de sa chasteté, reçut lui-même du secours d’en. haut: le bras de Dieu l’aida à triompher dans un si rude combat, à s’échapper des filets de cette impudique. Et l’on pouvait voir alors cet homme admirable, dépouillé de ses vêtements, mais couvert du manteau de la modestie, s’échapper, s’enfuir sain et sauf de cet autre bûcher, de cette autre fournaise, non-seulement intact, mais encore plus riche d’honneur et de gloire.

5. Et pourtant, après une pareille victoire, un semblable exploit, voyez comment cet homme qu’il aurait fallu couronner, dont on aurait dû proclamer le nom, comment cet homme, dis-je,, est de nouveau en butte à d’innombrables maux, ni plus ni moins qu’un coupable. En effet, l’Égyptienne désespérée de la honte et de l’humiliation où elle s’était plongée elle-même par sa tentative insensée, assemble d’abord les gens de la maison, et, devant eux, accuse le jeune homme, en lui imputant calomnieusement ses propres (408) discours. — C’est chose familière au vice, que d’essayer de noircir la vertu, son éternelle rivale, en lui prêtant ses propres misères ainsi fit-elle, en accusant Joseph de libertinage, tandis qu’elle se couvrait elle-même du masque de la chasteté, expliquant de cette manière comment il avait abandonné ses vêtements, comment elle-même les avait gardés entre ses mains. Et le Dieu de bonté tolérait, endurait tout cela, voulant ne rien négliger pour assurer plus de gloire à son serviteur. En effet, son mari venu, elle répète toutes ces calomnies perfides, elle accuse Joseph en disant: Le jeune hébreu que tu as introduit chez nous, est venu vers moi, afin de m’insulter. (Ibid. 17.) Malheureuse, misérable femme! Ce n’est pas lui qui a introduit Joseph pour qu’il (insultât, c’est le diable qui t’a induite toi-même, non-seulement à l’adultère, mais encore, autant qu’il a dépendu de toi, à l’homicide. Et là-dessus elle montrait, à l’appui de ses paroles; les vêtements du jeune homme.

Considérez ici, je vous prie, la bonté du Maître commun de tous les hommes. Il l’avait arraché à ses frères qui voulaient le faire mourir: il avait pourvu à ce que d’abord, selon le conseil de Ruben, Joseph fût descendu dans la citerne, puis, selon le conseil de Juda, vendu aux marchands, afin que l’accomplissement des songes fît voir au juste la vérité de ce qui lui avait été annoncé: et maintenant c’est encore le bras d’en-haut qui retient ce barbare, qui l’empêche de consommer le meurtre sur-le-champ. Qu’est-ce qui pouvait l’arrêter, en effet, une fois averti de la tentative d’adultère? Mais Dieu, qui peut tout, le disposa à montrer tant de clémence, afin que, jeté en prison, et donnant là de nouvelles preuves de sa vertu, Joseph s’élevât de cette manière au premier rang du royaume. Son maître se mit en colère (Ibid. 19), et fit jeter Joseph dans la prison, où l’on gardait les prisonniers du roi. (Ibid. 20.) S’il n’avait pas foi au rapport, il ne fallait pas mettre Joseph en prison: si, au contraire, il ajoutait foi aux paroles de l’Égyptienne, dans ce cas encore, Joseph ne méritait pas la prison, il méritait le dernier supplice, la décapitation. Mais, dès que le bras d’en-haut manifeste sa providence, tout devient aisé et facile, et les plus farouches s’adoucissent. Or, c’est quand nous avons fait preuve nous-mêmes d’une grande vertu que la grâce d’en-haut nous est surtout prodiguée. — Joseph avait lutté vaillamment: il fut magnifiquement récompensé. — Après un si noble exploit, il est conduit en prison; il subit tout en silence. Vous n’ignorez pas que les innocents qui se voient condamner comme s’ils étaient coupables, se donnent libre carrière pour se révolter, s’insurger contre ceux qui les ont frappés d’un injuste arrêt. Rien de pareil chez Joseph: il resté muet, il endure tout sans se plaindre, il attend la grâce divine dans une résignation parfaite. Et voici qu’au fond de sa prison il reçoit de nouveau plein pouvoir de son geôlier. Faut-il s’en étonner? Le Seigneur était avec Joseph, et répandait sur lui sa miséricorde. (Ibid. 21.) Qu’est-ce à dire, Répandait sur lui sa miséricorde? C’est-à-dire qu’il inclina vers la pitié l’âme du gouverneur, et le disposa à témoigner une grande bienveillance à Joseph. Il lui fit trouver grâce devant le gouverneur. En vérité, rien de plus heureux que l’homme protégé d’en-haut. Le gouverneur remit la prison entre les mains de Joseph. Voyez comme ce gardien lui cède la place, lui donne un pouvoir absolu, remet en sa discrétion tous les prisonniers. Et le gouverneur ne savait rien de ce qui se passait: car tout était dans les mains de Joseph, parce que le Seigneur était avec lui et que le Seigneur bénissait tout ce qui passait par ses mains. (Ibid. 23.) Remarquez à quel point la grâce d’en-haut lui était fidèle, comment elle abondait dans toutes ses actions.

Efforçons-nous donc, nous aussi, d’avoir toujours le Seigneur avec nous, et tâchons qu’il bénisse toutes nos actions. Celui qui a été jugé digne d’une pareille assistance, jusqu’au milieu des calamités, bravera toutes les épreuves, les comptera pour rien, parce que le Maître de l’univers, le créateur, l’ordonnateur de toutes choses, lèvera devant lui tous les obstacles et lui aplanira toutes les difficultés. Mais comment faire pour avoir le Seigneur avec nous, et pour qu’il bénisse toutes nos entreprises? Il faut être circonspects, vigilants, imiter la chasteté de ce jeune homme, ses autres vertus, la générosité de son âme, songer que c’est seulement en nous conformant exactement à ce modèle que nous échapperons à la sévérité des jugements divins, être bien convaincus que nul ne saurait échapper à l’oeil toujours ouvert, et que le pécheur ne peut manquer d’être puni. Gardons-nous de craindre les hommes plus que la colère divine, et (409) rappelons-nous sans cesse ces paroles de Joseph: Comment pourrai-je commettre un pareil crime et pécher devant Dieu? Dès qu’une mauvaise pensée jettera le trouble dans notre âme, méditons sur ce mot, et aussitôt s’enfuira tout désir coupable. Soit que nous éprouvions un appétit sensuel, ou une convoitise d’argent, ou toute autre passion déréglée, ne manquons pas de nous représenter aussitôt que c’est Dieu qui nous juge, et que nos plus secrètes pensées ne sauraient elles-mêmes lui échapper; par là, nous nous déroberons infailliblement aux artifices du diable, et nous trouverons là-haut un puissant secours: puisse-t-il nous être donné à tous, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui gloire, puissance, honneur, au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

1. Joseph encore en faveur; sa bonté. Interprétation du grand-échanson.

2. Modération de Joseph. Songe du grand panetier. Le grand-échanson oublie Joseph.

3. Songe de Pharaon. Il mande Joseph: comment éclate la sagesse de celui-ci.

4. Elévation de Joseph, son mérite au-dessus de son âge.

5. Exhortation à la patience.

1. Nous voulons nous acquitter aujourd’hui envers votre charité de ce que nous laisse à dire notre conférence d’hier, et revenir encore sur l’histoire de Joseph. Vous savez qu’hier nous avons été arrêté en chemin par la fatigue d’un long discours, et que nous en sommes resté au moment où le chef de la maison du roi, abusé parla calomnie de l’Égyptienne, met Joseph en prison. Il nous faut donc aujourd’hui faire connaître à votre charité ce qui arriva au juste dans sa prison. Jeté au fond d’un cachot, remis aux mains d’un geôlier, la faveur divine ne l’abandonna point dans son infortune, et alla jusqu’à persuader à ce geôlier de lui donner une autorité absolue sur la prison. Et le gouverneur de la prison ne savait rien de ce qui se passait, grâce à Joseph. Voyez-vous, comment au fort des tribulations, il ne sentait point ses peines, comment la sagesse toute-puissante de Dieu transformait tout ce qui aurait pu l’affliger. De même que la perle, plongée au fond d’un fumier, conserve toute sa beauté, de même la vertu, en quelque endroit qu’on la relègue, brille d’un éclat qui lui est propre, fût-ce dans l’esclavage, fût-ce en prison, dans les afflictions comme au sein du repos. Après que Joseph mis en prison se fut concilié la bienveillance du gouverneur, et qu’il eut reçu de lui une autorité absolue sur la prison tout entière, voyons comment il manifesta la grâce qui l’assistait. Il advint après cela. (chap. XL.) Après quoi? Après les événements qui avaient suivi la dénonciation, après la condamnation qui avait fait emprisonner Joseph; ce n’est pas tout: après que le Seigneur eut montré qu’il était avec lui, après que le (410) gouverneur lui eut remis entre les mains la direction suprême de la prison. Il arriva donc après cela (après qu’il eut été jeté en prison), que le grand échanson et le grand panetier, ayant commis une faute, furent condamnés par le roi à la prison: et le gouverneur de la prison les ayant reçus, les mit en rapport avec Joseph. (1-4.) En effet, Joseph n’était plus pour lui un prisonnier, mais un confident, bien plus, un homme capable d’alléger les souffrances des malheureux captifs. Et Joseph les assista. Qu’est-ce à dire, les assista? Cela veut dire qu’il les consolait, qu’il fortifiait leur âme, leur rendait le courage, ne les laissait pas se consumer dans le chagrin. Ils furent beaucoup de jours en prison, et ils eurent tous deux un songe dans la même nuit, le grand échanson comme le grand panetier. Mais cet admirable Joseph, dans sa sollicitude à les consoler, les voyant inquiets et troublés à cause des songes qui leur étaient apparus, leur dit: Pourquoi vos visages sont-ils sombres aujourd’hui?

En effet leur physionomie trahissait leur agitation intérieure: d’où cette parole d’un sage: Quand le coeur est en joie, le visage est en fleur; quand le coeur est en peine, le visage est sombre. (Prov. XV, 13). Donc, les voyant fort tristes à la suite de ces visions, il les interrogeait, afin de savoir la cause de leur affliction. Remarquez comment, même en prison, il déployait ses vertus, et s’efforçait d’alléger les peines d’autrui. Mais eux, que répondent-ils? Nous avons eu un songe, et nous n’avons personne pour nous l’expliquer. (Ib. 8.) Ils ignoraient la sagesse de celui qui leur parlait: ils le considéraient comme un homme ordinaire: voilà pourquoi, au lieu de raconter ce qu’ils ont vu, ils se bornent à dire qu’ils ont eu un songe, en ajoutant: Nous n’avons personne pour nous l’expliquer. Mais cet homme admirable leur dit: N’est-ce pas à Dieu qu’il appartient de donner l’interprétation des songes? Racontez-moi donc ce que vous avez vu. Est-ce que j’offre de vous l’expliquer par mes propres lumières? C’est Dieu qui est l’interprète. — Racontez-moi ce que vous avez vu. Considérez cette prudence, cette humilité profonde. Il ne dit pas: Je vais vous l’expliquer, je vais vous dire ce que ces songes vous annoncent. Il dit: Racontez-les moi. Dieu est le seul interprète en pareille matière. Et le grand-échanson lui rapporta ce qu’il avait vu. Et Joseph lui dit: Voilà l’interprétation de ton songe. Les trois provins de la vigne marquent trois jours, après lesquels Pharaon se souviendra du service que tu lui rendais. Il te rétablira dans ta première charge, et tu lui présenteras à boire, selon que tu avais accoutumé de le faire auparavant dans le rang que tu tenais. Mais souviens-toi de moi, quand ce bonheur te sera arrivé, prends-moi en pitié, parle dé moi à Pharaon, et tiré-moi de ce cachot. Parce que j’ai été enlevé par fraude du pays des Hébreux., et que je n’ai rien fail pour être précipité dans ce souterrain. (Ibid. 9,12, 13, 14, 15.) Après lui avoir prédit les heureux événements qui devaient lui arriver, et sa rentrée en grâce auprès du roi, il ajoute: Souviens-toi de moi, lorsque tu auras recouvré ta prospérité; plaide la cause de celui qui t’a fait cette prédiction, et tu me prouveras ainsi ta compassion.

2. Ne vas pas sur ces paroles, mon cher auditeur, accuser ce juste de pusillanimité: bien au contraire, il faut t’étonner du courage, de la résignation avec laquelle il supportait une captivité si pénible. En effet, quelque autorité que lui eût conférée le gouverneur, il ne souffrait pas moins d’être enfermé, et de vivre parmi des hommes sales et déguenillés. Cela même est une nouvelle marque de sa philosophie, qu’il ait tout enduré avec courage, ne cessant de montrer une profonde humilité. — Prends-moi en pitié, parle de moi à Pharaon, et tire-moi de ce cachot. Veuillez observer comment il ne dit pas un mot de cette abominable femme, comment il s’abstient d’accuser son maître, de dénoncer la cruauté de ses frères à son égard, il jette un voile sur tout cela et se borne à dire: Souviens-toi de moi, et fais-moi tirer de ce cachot: Parce que j’ai été enlevé par fraude du pays des Hébreux et que je n’ai rien fait pour être précipité dans ce souterrain. Gardons-nous de passer légèrement là-dessus: considérons la sagesse de cette âme; admirons comment Joseph, trouvant une pareille occasion, et sachant que le grand-échanson, une fois revenu aux jours de sa prospérité pourrait révéler au roi toute son histoire, éviter d’accuser l’Égyptienne, je le répète, de faire intervenir dans son récit ni son maître, ni ses frères: il ne dit pas pour quel motif il a été condamné à la prison, il ne s’attache pas à montrer l’injustice qui lui a été faite: il s’applique à une seule chose, non point à faire leur procès à ces personnes, mais à plaider sa propre cause. (411) D’abord en ce qui concerne ses frères, il emploie cette expression vague: J’ai été enlevé de la terre des Hébreux. Il ne mentionne pas davantage la conduite de l’impudique Égyptienne, non plus que l’injuste colère de son maître contre lui; il se borne à dire: Je n’ai rien fait pour être précipité dans ce souterrain. Que cela nous apprenne, au cas où il nous arriverait d’être persécutés par de pareils scélérats, à ne pas les poursuivre de nos injures, à ne pas nous répandre contre eux en amères accusations, à nous contenter enfin d’établir doucement et tranquillement notre innocence, à l’exemple de ce grand homme, qui, même dans l’infortune, ne voulut pas divulguer dans une simple conversation l’impudicité de l’Égyptienne. Combien ne voit-on pas de gens, qui même en butte à de justes griefs, entreprennent, dans leur extrême effronterie, de prêter aux autres leurs propres méfaits! et Joseph, qui était plus pur que la lumière du soleil, Joseph, dont toutes les accusations auraient été des vérités, Joseph, qui en dénonçant la fureur de l’impudique, n’aurait fait qu’ajouter à sa propre gloire, Joseph, sur tous ces points, garde le silence. En effet, ce n’est pas la gloire humaine qu’il recherchait: il se contentait de la faveur d’en-haut: il voulait seulement que l’oeil toujours ouvert ne trouvât rien de blâmable dans sa conduite. Voilà pourquoi, en dépit de son silence, de ses efforts pour tenir tout caché, le bon Dieu le couvrit d’une si grande gloire après qu’il eut vu sa vaillance dans le combat. Maintenant observons dans ce qui suivit la résignation de ce juste; comment les retards ne purent l’aigrir ni le décourager; comment, dans sa patience à tout supporter, il ne cessait pas de bénir le Seigneur qui permettait toutes ces choses. — Lorsque le grand panetier eut entendu l’explication donnée par Joseph, pensant que sa vision, à lui, annonçait pareillement quelque chose d’heureux, il en tait à son tour le récit. Mais Joseph, après l’avoir écouté, instruit également parla révélation d’en-haut du sens de cette nouvelle vision, lui prédit la mort qui l’attend, en ces termes: Encore trois jours, et Pharaon te coupera la tête, et t’attachera à une croix; et les oiseaux du ciel dévoreront ta chair. (Ib.23.) Voilà pourquoi je vous ai prévenus tout d’abord que les prédictions ne venaient pas de moi, mais d’une révélation divine: c’était afin que vous n’eussiez pas l’idée de m’attribuer soit le bien soit le mal que pourraient annoncer vos songes. Ce n’est point ma pensée que j’exprime: je ne fais que vous manifester ce que m’a fait connaître la grâce d’en-haut. Mais au jour fixé, les paroles de Joseph furent réalisées, et tous deux eurent le sort qu’il leur avait annoncé: l’un retrouva sa félicité première, l’autre fut livré au supplice. Mais le grand-échanson (celui qui avait été si bien consolé par notre juste) ne se souvint pas de Joseph, et l’oublia. (Ib. 23.) — Voyez ce juste rejeté, pour ainsi dire, dans l’arène; voyez-le déployer encore son courage accoutumé, sans éprouver aucune défaillance, aucun trouble, aucune impatience. Un autre, un homme ordinaire, se serait dit sans doute: Eh quoi! Le grand-échanson, conformément à l’interprétation que j’ai donnée de son rêve, recouvre si promptement sa félicité première, et il ne garde pas souvenir de moi, de ma prédiction! Et tandis qu’il est délivré de tous ses maux, moi qui suis innocent, je reste enfermé ici avec des assassins, des voleurs sacrilèges, des brigands, des hommes chargés de crimes. Il ne dit, ne pensa rien de pareil: il savait que, si la carrière des épreuves s’allongeait devant lui, c’était pour que, après l’avoir fournie complètement, il ceignît son front d’une éclatante couronne.

3. Voyez en effet: après la réintégration du grand échanson deux années s’écoulent. Il fallait attendre le moment favorable, pour que la délivrance de Joseph fût glorieuse. Si le grand échanson se fût souvenu de Joseph, avant les songes de Pharaon, s’il lui avait alors procuré son assistance pour le faire sortir de prison, la vertu du captif n’aurait pas éclaté aux yeux de la multitude. Mais le Dieu sage et tout-puissant, qui sait, comme un artiste habile, combien de temps il faut laisser l’or au feu et à quel moment il convient de le retirer Dieu, dis-je, permit que le grand échanson ne recouvrât pas la mémoire avant les songes de Pharaon, en sorte que notre juste ne dut qu’à la nécessité la gloire dont il jouit bientôt dans tout le royaume d’Égypte. Après deux ans, Pharaon eut un songe. (XLI,1.) Le matin arriva, son âme fut troublée; et il envoya chercher tous les interprètes, tous les savants de l’Égypte, il leur raconta le songe qu’il avait eu: mais aucun ne put le lui expliquer. (8.) Remarquez l’attentive providence de Dieu. Il permet que le roi éprouve d’abord l’habileté de tous les hommes réputés sages dans le pays, afin que, (412) une fois leur ignorance reconnue, le captif, le prisonnier, l’esclave, l’hébreu, introduit à son tour, expliquât ce qui était un mystère pour tout le monde, et par là, rendît manifeste à tous les yeux la grâce d’en-haut qui le couronnait. — Lorsque tous les savants appelés furent demeurés muets, incapables d’ouvrir la bouche, alors le grand échanson, recouvrant la mémoire, informe Pharaon de ce qui lui est arrivé à lui-même, et dit: je me souviens aujourd’hui de ma faute. (9.) Puis il raconta aussitôt, comment le grand panetier et lui-même, jetés en prison, avaient eu des songes dont Joseph leur avait donné une interprétation que l’événement confirma de tout point. Le roi, à ces mots, envoya chercher Joseph, le fit sortir de prison; on le rasa, on lui donna une autre robe, et il fut introduit devant Pharaon. (14.) Observez quel honneur tout d’abord, dès le début. — Quand la résignation l’a parfaitement purifié, semblable à un or raffiné, il sort du cachot, il est amené en présence de Pharaon. Voyez-vous ce que c’est que d’avoir pour soi la faveur céleste? Remarquez maintenant quelle sollicitude déployée pour que la destinée de Joseph s’accomplît. Quand il fut sorti vainqueur de sa lutte avec cette abominable Égyptienne, et qu’il se fut échappé de ses filets pour tomber au fond d’un cachot, Dieu permit que le grand échanson et le grand panetier de Pharaon fussent jetés en même temps dans la même prison, et que l’interprétation de leurs songes leur révélât la sagesse de Joseph, afin que l’un d’eux, s’en souvenant à propos, le fît amener devant le roi. Or, Pharaon dit à Joseph: J’ai eu des songes, et je ne trouve personne pour me les expliquer: mais j’ai entendu dire qu’il suffit de te raconter un songe pour que tu l’interprètes. (15) Pharaon rougirait de dire ouvertement: Aucun des savants que j’ai auprès de moi n’a été capable d’interpréter mon songe, il dit seulement: j’ai eu des songes, et je ne trouve personne pour les expliquer: mais j’ai entendu dire qu’il suffit de te raconter un songe pour que tu l’interprètes. Considérez ici encore la prudence et la parfaite réserve qui se montrent dans la réponse de Joseph. N’allez pas croire, dit-il, que je dise rien en mon propre nom, ou que j’interprète rien par science humaine. Car, faute d’une révélation d’en-haut, il n’y a pas moyen de rien comprendre à ces secrets. Sachez donc, que sans le secours de Dieu, je ne saurais vous répondre. Ce sera Dieu, dit-il, et non pas moi, qui rendra au Pharaon une réponse favorable. (16.) Par conséquent, bien persuadé que l’interprète n’est autre que le Maître de l’Univers, ne vous adressez point aux hommes en pareil cas: c’est Dieu seul qui peut vous manifester la vérité.

Observez comment, par sa réponse, il révèle au Pharaon, à la fois l’impuissance de ces docteurs et la puissance du Maître: maintenant que vous savez que ce n’est point la science humaine qui dicte nos paroles, ni ma propre, pensée qui les inspire, dites-moi les signes que Dieu vous a envoyés. Alors Pharaon raconte ses songes, le premier, puis le second, et il ajoute: J’ai consulté les interprètes, et aucun n’a pu m’éclairer. (24.) Mais quoi! ne vous ai-je pas dit qu’il n’appartient pas à la sagesse humaine d’expliquer ces choses? Ne vous en prenez donc point à ces hommes: comment auraient-ils pu comprendre ce qui nécessite une révélation d’en-haut? Joseph répondit: Les deux songes du roi se réduisent à un. Pour que vous fussiez convaincu que le signe envoyé par Dieu se réalisera, il vous a été donné de voir une seconde fois la même chose: preuve que Dieu pressera l’accomplissement. (Ibid. 25.) La répétition, veut-il dire, est une confirmation, une preuve plus forte que la chose ne saurait manquer d’arriver. Puis, après avoir expliqué ce nombre de sept boeufs et de sept épis, et avoir prédit une grande abondance suivie d’une grande disette, il ajoute un conseil excellent: Etablir en Égypte un intendant des vivres, qui, en recueillant les fruits des sept années d’abondance, pourra se mettre en état d’alléger la disette des sept années suivantes, et de prévenir une famine complète. Ce conseil plut à Pharaon et à tous ses ministres. (37.)Et dès lors Pharaon aida à l’accomplissement des songes qu’avait eus Joseph, à l’époque où il vivait chez son père. Ainsi: Joseph expliquait les songes de Pharaon; et Pharaon, sans le savoir, précipitait l’accomplissement d’autres songes. Après avoir entendu Joseph, est-il écrit, Pharaon dit à ses ministres: Où pourrions-nous trouver un homme comme celui-ci, rempli de l’Esprit de Dieu?

4. Voyez-vous comment Pharaon reconnut lui-même que l’explication provenait d’une révélation d’en-haut? Qui pourrions-nous trouver, dit-il en effet, en possession d’une telle grâce, qu’il ait en lui l’Esprit de Dieu! Puis il dit à Joseph: Puisque Dieu t’a (413) découvert toutes ces choses, il n’y a pas d’homme plus sage que toi. (Ibid. 39.)

Remarquez ici comment, dès que Dieu qui I peut tout vent mettre à exécution ses desseins; rien de ce qui arrive à la traverse ne peut être un empêchement. — Voyez plutôt: Joseph est assassiné, ou peu s’en faut, par ses frères, il est vendu, en butté à une accusation qui le jette dans un péril extrême, il reste longtemps en prison: et l’issue de tout cela, c’est qu’il monte, à peu de chose près, sur le trône royal: Puisque Dieu t’a découvert toutes ces choses. il n’y a pas d’homme plus sage que toi, ni plus intelligent. (40.) En conséquence, tu gouverneras ma maison, et le peuple obéira à ta parole, mon trône seul m’élevera au-dessus de toi. Ainsi, voilà qu’un prisonnier devient subitement roi de toute l’Égypte, voilà que celui qui avait été jeté en prison par le chef de la maison royale est élevé par le roi lui-même à la plus haute dignité: et celui qui avait été son maître put voir tout à coup l’homme qu’il avait jeté dans un cachot, comme séducteur de sa femme, investi du gouvernement de l’Égypte entière. Voyez-vous combien il est important de supporter les tentations avec courage. Aussi Paul disait-il: L’affliction engendre la résignation, la résignation l’épreuve, l’épreuve l’espérance, et l’espérance ne confond point. (Rom. v, 3, 5.) Or Joseph avait supporté les afflictions avec patience; la patience l’avait éprouvé; une fois éprouvé, il avait vécu dans l’espérance: son espérance ne le confondit point. Et Pharaon lui dit: Voici que je l’établis aujourd’hui sur toute la terre d’Égypte. (Ibid. 41.) Puis ôtant l’anneau qu’il avait à la main, il le mit à la main de Joseph, le revêtit d’une robe de lin, lui entoura le cou d’un collier d’or (Ibid. 42), le fit monter sur un char qui marchait de suite après le sien, et un héraut le précédait proclamant son élévation: et il l’établit sur toute l’Égypte. (Ibid. 43.) Car Dieu qui était avec Joseph avait aplani tous les obstacles devant lui, afin de l’élever à ce degré de gloire. Et Pharaon lui dit: Que sans ta permission nul ne lève la main dans toute la terre d’Égypte. (Ibid. 44.) Et Pharaon donna à Joseph le nom de Psomthomphanech. (Ibid. 45.) II voulait perpétuer par ce nom le souvenir de la sagesse qui était en Joseph. Car ce mot signifie qui connaît les choses cachées. Joseph ayant révélé ce qui était ignoré de tout le monde, Pharaon lui donna ce nom par allusion à sa perspicacité. Et enchérissant encore sur tant d’honneur, il lui donna en mariage la fille de Putiphar. Le texte ajoute prêtre d’Hiéropolis, parce que ce personnage portait le même nom que l’ancien maître de Joseph, puis pour nous faire savoir à quel âge cet homme admirable fut récompensé de la sorte, et se signala par tant d’actions célèbres, il ajoute encore: Joseph avait trente ans (Ib. 46), lorsqu’il parut devant Pharaon. N’allons pais croire que ce chiffre soit mis là sans intention: il est destiné à nous faire comprendre que personne n’est excusable de négliger la vertu, et que nul n’a droit d’alléguer sa jeunesse, dès qu’il s’agit de faire le bien. Joseph, en effet, n’était pas seulement jeune, il était beau, charmant de visage: ces avantages ne sont pas nécessairement réunis. Mais Joseph était beau et charmant, outre qu’il était jeune: et c’est, pour ainsi dire, à la fleur de l’àge, qu’il tomba dans la servitude et dans la captivité. Car il est écrit qu’il avait dix-sept ans lorsqu’il fut emmené en Égypte. Il était donc dans toute la brûlante ardeur de la jeunesse, lorsqu’il fut en butte aux-attaques de cette impudique égyptienne dont il était te serviteur, et néanmoins le courage du juste y résista puis vint la captivité et les longues souffrances qui l’accompagnèrent: Joseph resta pareil au bronze: que dis-je? loin de faiblir il se fortifia: car la grâce d’en-haut soutenait son courage. Et quand il eut préalablement déployé toutes les vertus qui étaient en lui, c’est alors qu’il fut tiré de sa prison et appelé au gouvernement de l’Égypte entière.

5. Instruits par cet exemple, ne nous laissons jamais décourager dans les afflictions, ne nous abandonnons point à nos propres pensées, quand elles nous conseillent l’impatience: montrons une résignation parfaite, et nourrissons-nous d’espérance, connaissant la toute-puissance de notre Maître, et bien persuadés que s’il nous laisse éprouver par l’infortune, ce n’est point par indifférence à notre égard, mais parce qu’il veut que nous méritions par notre courage une éclatante couronne. C’est par là que tous les saints sont parvenus à la gloire. Aussi les apôtres disaient-ils: C’est par beaucoup de tribulations qu’il nous faut entrer dans le royaume de Dieu. (Act. XIV, 21.) Et le Christ lui-même disait à ses disciples: Dans le monde, vous aurez des tribulations. (Jean, XVI, 33.) Gardons-nous (414) donc de nous révolter contre les tribulations, mais écoutons ce que dit Paul: Ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ souffriront persécution. (II Tim. III,12.) Point d’étonnement, point d’amertume: supportons avec une vaillance, une résignation parfaites ce qui nous arrive: et détournons nos yeux des afflictions pour considérer l’avantage que nous en recueillons: car c’est là un négoce spirituel. Et comme ceux qui veulent amasser de l’argent, qui s’adonnent aux trafics du inonde ne peuvent augmenter leur fortune qu’en bravant mille dangers sur terre et sur mer, les attaques des brigands, les courses des pirates, et néanmoins sont disposés à tout affronter avec empressement, dans l’attente du bénéfice, attente qui leur ôte tout sentiment de leurs peines: de même, nous aussi, en considérant la richesse que nous assurent les tribulations, dans ce trafic spirituel, nous devons y trouver de la joie, de l’allégresse, et au lieu de nous arrêter à ce qui frappe les yeux, diriger nos regards vers les choses invisibles, selon le conseil de Paul: Ne considérons pas les choses visibles. (II Cor. IV, 18.) En effet, ce qui caractérise la foi, c’est de ne pas considérer seulement les objets matériels, mais de se représenter encore par les yeux de l’esprit les choses incorporelles. Car nous devons juger ces dernières choses plus assurées que celles dont les yeux du corps nous révèlent l’existence. Ainsi fut glorifié le patriarche, parce qu’il avait cru à la promesse de Dieu, parce qu’il s’était élevé au-dessus de la nature et des pensées humaines: Aussi cela lui fut-il imputé à justice. (Rom. IV, 3.) Songez à cela: c’est justice que de croire aux paroles de Dieu. Quand Dieu a fait une promesse, ne demandez point aux choses de suivre le cours des événements humains: élevez-vous au-dessus de ces misérables pensées, et fiez-vous à la puissance de Celui qui vous a fait promesse. C’est par là que chacun des justes s’est signalé, par là que cet incomparable Joseph, en dépit des grands obstacles qui lui furent suscités après les songes, loin de se troubler, de se déconcerter, endura tout avec persévérance et courage, bien persuadé que les arrêts divins ne sauraient être annulés. Voilà pourquoi, après la servitude, après la prison, après cette dénonciation perfide, il fut investi du gouvernement de l’Égypte entière. En conséquence, résistons avec constance à tout accident, rendons grâce de tout ce qui nous arrive au Dieu de bonté, et comptons sur le dédommagement qu’il nous réserve. Puissions-nous tous obtenir cette récompense par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui gloire, puissance, honneur, au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

1. Prévoyance de Joseph. Départ des fils de Jacob pour l’Égypte.

2. Ils sont emprisonnés: leurs remords.

3. Leurs accusations mutuelles: ils partent, laissant Siméon.

4. Hésitation de Jacob à laisser partir Benjamin. Bon accueil fait par Joseph à ses frères.

5. La coupe retrouvée: stupeur des frères: leur affection pour Benjamin.

6. Instances de Juda: Joseph se fait reconnaître. Il envoie chercher son père.

1. Voulez-vous qu’aujourd’hui encore, nous examinions l’histoire de Joseph, et que nous voyions par duels moyens cet homme incomparable, devenu maître de l’Égypte entière, soulagea tout le monde, grâce à l’intelligence qui était en lui? Il s’éloigna, dit l’Écriture, de la présence de Pharaon, et parcourut toute la terre d’Égypte; et la terre donna des gerbes dans les sept années de fertilité: et il recueillit autant de blé qu’il y a de sable dans la mer. Ainsi, après avoir reçu du roi pleine autorité, il recueillit les fruits de la terre, et les mit en dépôt dans les villes, afin de soulager, à l’aide de ces ressources, la détresse future. Vous savez maintenant comment ce juste fut récompensé, même ici-bas, de sa patience, de sa résignation, de toutes ses vertus, en quittant une prison pour le palais d’un roi. (Ibid. 50.) Or, il lui naquit deux fils avant la venue des années de disette. (Ibid. 5I.) Il donna au premier le nom de Manassé: parce que, disait-il, Dieu m’a fait oublier toutes mes peines et celles de mon père. Admirez sa piété: par le nom qu’il donna à son enfant il consacra le souvenir de tout ce qui s’était passé, afin de témoigner constamment sa reconnaissance, et afin que l’enfant qui lui était né n’eût qu’à réfléchir sur son nom, pour être instruit des tentations et de la patience qui avaient fait parvenir le juste à un pareil degré d’élévation. Parce qu’il m’a fait oublier toutes mes peines et celles de mon père. Qu’est-ce à dire, Toutes mes peines? Il me semble qu’ici il fait allusion à sa première et à sa seconde servitude, ainsi qu’aux souffrances de sa captivité. Et toutes celles de mon père: c’est à savoir, la séparation qui l’avait arraché des bras de son père, lorsque, dans l’âge le plus tendre, cet enfant, élevé avec tant de sollicitude, fut jeté de la liberté dans l’esclavage. (Ibid. 52.) Et il donna au second le nom d’Ephraïm, parce que, disait-il, Dieu m’a élevé dans le pays de mon abaissement. Vous le voyez: ce nouveau nom lui est encore dicté par la reconnaissance. C’est comme s’il disait: Non-seulement j’ai oublié mes peines, mais encore j’ai été élevé aux honneurs, dans le pays où j’avais enduré une si profonde humiliation, où j’avais été en butte aux plus extrêmes périls, et en danger de perdre la vie. Mais il faut maintenant écouter la suite. Après les sept années d’abondance, arrivèrent tout à coup les années de disette, ainsi que Joseph l’avait prédit. Car les événements ne firent que démontrer à tous la sagesse du juste, et incliner tous les fronts devant lui. Et, malgré l’extrême disette, il empêcha tout (416) d’abord qu’aucune détresse ne se fît sentir. (Ibid. 54.) Car il y avait du pain dans toute l’Égypte. Mais quand la gêne augmenta, le peuple fit entendre ses plaintes à Pharaon, incapable qu’il était de tenir bon plus longtemps: la faim les força de recourir au roi. Remarquez maintenant la reconnaissance de ce monarque. (Ibid. 55.) Mais Pharaon dit aux Égyptiens Allez vers Joseph et faites ce qu’il vous dira. C’est à peu près comme s’il eût dit: Pourquoi tenir vos yeux attachés sur moi? Ne voyez-vous pas que je ne suis roi qu’en apparence, que c’est Joseph qui vous a tous sauvés? D’où vient donc que vous le laissez pour accourir auprès de moi? Allez vers lui, et faites ce qu’il vous dira. (Ibid. 56.) Joseph ouvrit les greniers et il vendait le blé aux Égyptiens. Et comme la famine faisait partout sentir ses rigueurs: Toutes les contrées, dit-il, sont venues acheter du blé en Égypte: car la faim régnait sur toute la terre. Voyez comment, peu à peu, les songes de Joseph commencent à se réaliser. Les ravages de la famine s’étaient étendus jusque sur la terre de Chanaan, où habitait Jacob père de Joseph. Jacob donc ayant appris que l’on vendait du blé en Égypte, dit à ses fils Pourquoi vous abandonner à la nonchalance? (XLII, 3.) Voici que j’apprends qu’il y a du blé en Égypte. Allez-y, afin de nous acheter quelques provisions qui soutiennent notre vie. (Ibid. 2.) Pourquoi restez-vous inactifs, leur dit-il? Allez en Égypte et rapportez-nous ce qui est nécessaire pour notre subsistance. Toutes ces choses advinrent, afin que les frères de Joseph servissent au parfait accomplissement de sa vision, afin qu’ils confirmassent par les événements l’interprétation qu’ils avaient faite du songe raconté par Joseph. Les dix frères partirent sans prendre avec eux Benjamin, le frère maternel de Joseph. Carson père dit: Je crains qu’il ne lui arrive quelque malheur. Il ménageait cet enfant à cause de son jeune âge. Etant arrivé, ils se prosternèrent devant Joseph, la face contre terre, comme devant le maître de l’Égypte. (Ibid. 6.) Ils agissaient ainsi, ne sachant rien encore. Car le long espace de temps qui s’était écoulé les empêchait de reconnaître leur frère. Il est bien naturel que, parvenu à sa maturité, il eût changé quelque peu d’aspect. Mais, si je ne me trompe, tout avait été arrangé par le Dieu de l’univers, de telle sorte qu’ils ne pussent reconnaître leur frère, ni à son langage, ni à sa figure. En effet, comment auraient-ils pu même concevoir une telle pensée? Ils croyaient qu’il était esclave chez les Ismaélites, en butte aux souffrances de la servitude chez ce peuple barbare. Bien éloignés par eux-mêmes d’une semblable idée, ils ne reconnurent point Joseph. Mais lui, tout en les voyant, les reconnut: il dissimula pourtant et affecta de se comporter avec eux comme avec des étrangers. Il feignit d’être un étranger pour eux, et leur parla rudement; il leur dit: D’où venez-vous? S’il feint une complète ignorance, c’est afin d’être informé de tout avec exactitude: car il désirait avoir des nouvelles de son père et de son frère.

2. Et d’abord il s’enquiert du pays d’où ils viennent: ils répondent qu’ils viennent de Chanaan pour acheter des vivres. La détresse causée par la faim, disent-ils, nous a fait entreprendre ce voyage: et voilà pourquoi nous avons tout laissé pour venir ici: Et Joseph se ressouvint des songes qu’il avait eus.(Ib. 9.) Se rappelant ces songes, et les voyant se réaliser, il voulait être bien informé de tout. Voilà pourquoi il leur répond tout d’abord avec beaucoup de dureté: Vous êtes des espions, leur dit-il, et vous êtes venus pour reconnaître les passages de la contrée. Ce n’est pas dans de bonnes intentions que vous êtes venus. Vous devez avoir entrepris ce voyage dans quelque dessein perfide et criminel. — Les autres, tout effrayés, répondent: Non, Seigneur.(Ib.10.) Et voici que d’eux-mêmes ils apprennent à Joseph ce qu’il voulait savoir: Tes serviteurs sont venus pour acheter des vivres. Nous sommes tous fils du même père, nous sommes pacifiques, tes serviteurs ne sont pas des espions. (Ib. 11.) Jusqu’ici ils se bornent à se justifier tout troublés par la crainte, ils n’ont pas encore dit ce que Joseph brûle de savoir. Aussi persiste-t-il dans son dire: Non, vous êtes venus pour reconnaître les passages de la contrée. (Ib. 12.) Vous avez beau me parler ainsi:je vois assez, en vous considérant, que c’est un mauvais dessein qui vous a conduits ici. Alors pressés par la nécessité, et voulant toucher son coeur, ils disent à Joseph: Tes serviteurs sont douze frères. (Ib. 13.) O leurre des paroles! ils comprennent dans le nombre celui qu’ils ont vendu aux marchands: ils ne disent pas: Nous étions douze, mais: Nous sommes douze frères: Et le plus jeune est avec notre père. Et voilà justement ce qu’il voulait savoir, s’ils n’avaient pas fait subir le même sort (417) à son frère qu’à lui-même. Le plus jeune est avec notre père: et l’autre n’est plus au monde. Ils n’indiquent point clairement la raison, ils disent simplement: Il n’est plus au monde. Alors venant à craindre qu’ils n’eussent traité Benjamin comme lui-même, il reprend: Ce que j’ai dit est la vérité, vous estes des espions. (Ib. 14.) Vous ne sortirez pas d’ici que votre jeune frère ne soit venu. (Ib. 15.) C’est lui que je veux voir: je brûle de considérer celui qui est sorti du même sein que moi: car je soupçonne, d’après votre conduite envers moi, vos sentiments fraternels. Ainsi donc, si vous le voulez: Dépêchez un d’entre vous, et amenez-le (Ib. 16); quant à vous, restez en prison, jusqu’à son arrivée. Sa présence me fera voir la vérité de vos rapports, et vous affranchira de tout soupçon. Sinon, il sera évident que vous êtes des espions, et que tel est le motif de votre venue. À ces mots, il les fit mettre en prison. (Ib. 17.) — Voyez-vous comment il les éprouve, comment sa conduite envers eux témoigne de sa tendresse pour son frère? Mais au bout de trois jours, les ayant appelés, il leur dit: Faites ce que je vais vous dire, et vous vivrez: car je crains Dieu. (Ib. 18.) Si vous êtes des hommes de paix, qu’un d’entre vous reste détenu dans la prison: que les autres partent, emportent le blé qu’ils auront acheté (Ib. 19), et me ramènent leur jeune frère: et j’ajouterai foi à vos paroles: autrement, vous mourrez.

Considérez son intelligence; voulant à la fois montrer son amour pour aces hommes, soulager la détresse de son père et savoir au sujet de son frère la vérité, il fait retenir un des fils de Jacob, et prescrit aux autres de partir. Mais voyez agir maintenant l’incorruptible juge, la conscience des coupables qui se soulève, et les contraint, sans que personne les accuse ou les mande en justice, de devenir leurs propres accusateurs. (Ibid. 21.) Et ils se disaient l’un à l’autre: C’est justement parce que nous avons péché contre notre père, que nous n’avons pas été émus par la douleur de son âme lorsqu’il implorait notre pitié, que nous ne l’avons pas écouté, c’est pour cela que nous sommes tombés dans celle affliction. Voilà ce que c’est que le péché; lorsqu’il est commis, réalisé, il révèle sa propre énormité. Un homme ivre, tant qu’il boit coup sur coup, n’a aucun sentiment des maux qu’engendre l’ivresse; c’est plus tard que l’expérience lui fait connaître la grandeur de ce fléau; il en est ainsi du péché: tant qu’il n’est pas consommé, il aveugle l’esprit et répand d’épaisses ténèbres sur la vue intérieure; mais ensuite la conscience se soulève comme un accusateur inexorable pour déchirer l’âme et lui dénoncer l’énormité de sa faute. Voici que les fils de Jacob reviennent à eux, et c’est au moment où le plus grand péril est suspendu sur leur tête, qu’ils font l’aveu de leur conduite, et disent: C’est justement, parce que nous avons péché, parce que noirs n’avons pas été émus de la douleur de son âme. Ce n’est pas sans motif que nous sommes ainsi traités, c’est justement, bien justement; nous sommes punis de l’inhumanité et de la cruauté que nous avons montrées à l’égard de notre frère: Parce que nous n’avons pas été émus de la douleur de son âme, lorsqu’il implorait notre pitié, et que nous ne l’avons pas écouté. C’est parce que nous avons été sans charité, sans humanité, que nous éprouvons le même traitement à notre tour. C’est pour cela que nous sommes tombés dans celle affliction.

3. Ils se parlaient de la sorte entre eux, croyant n’être pas entendus de Joseph. En effet, comme s’il ne les eût pas connus et qu’il eût ignoré leur langue, il avait fait venir un interprète, pour leur transmettre ses paroles et lui expliquer leurs réponses. (Ibid. 22.) Or, entendant cela, Ruben leur dit: N’est-il pas vrai que je vous ai dit: Ne faites pas de mal à cet enfant, et que vous ne m’avez pas écouté? Et voici que Dieu nous redemande son sang. Ne vous ai-je pas conseillé, conjuré alors, de ne commettre aucune iniquité à son égard? Aussi maintenant Dieu vous redemande son sang. Car, d’intention, vous l’avez tué; si vous n’avez pas enfoncé le glaive dans sa gorge, vous l’avez vendu à des barbares, vous avez imaginé pour lui une servitude pire que la mort; voilà pourquoi Dieu vous redemande son sang. Représentez-vous ce que c’est d’être accusé par sa conscience, que d’être en proie perpétuellement aux obsessions de cette voix sévère et formidable qui nous rappelle nos fautes. (Ibid. 23.) Et Joseph entendit cela; mais eux, ils ne s’en doutèrent point, vu qu’il se servait d’un interprète. Mais Joseph ne peut plus se contenir, la force du sang, la tendresse fraternelle le trahissent. Et s’étant détourné d’eux, il pleura (Ibid. 24), de manière à n’être point reconnu. Il revint auprès d’eux et leur parla de nouveau. (Ibid, 25.) Et ils lui livrèrent Siméon qu’il lia devant (418) eux.. Vous le voyez: il ne néglige rien pour les jeter dans l’effroi, de telle sorte que voyant Siméon attaché, ils fissent paraître s’ils étaient sensibles à l’amour fraternel. Toute sa conduite avait pour but, en effet, de les éprouver, et de reconnaître s’ils ne s’étaient pas montrés à l’égard de Benjamin tels qu’ils avaient été pour lui-même. Si donc il fait lier Siméon en leur présence, c’est pour les bien éprouver, pour observer s’ils lui témoigneront quelque affection. Car alors, par pitié pour lui, ils se hâteront d’amener Benjamin, et combleront par là les voeux de Joseph. Et il ordonna de remplir leurs sacs de blé, de remettre dans le sac de chacun son argent, et de leur donner des provisions pour la route. (Ibid. 26.) Et après avoir chargé leurs ânes, ils partirent. Voyez quelle générosité! il les oblige malgré eux, en leur rendant leur argent, au lieu de se borner à leur livrer du blé. (Ibid. 27.) Or, un d’eux ayant ouvert son sac, afin de donner la nourriture aux ânes, voit l’argent, et annonce la nouvelle à ses frères. Là-dessus leur coeur s’étonna, ils furent troublés et se dirent entre eux: Qu’est-ce que Dieu nous a fait?

Les voilà de nouveau inquiets, tremblants à l’idée d’un nouveau grief: et accusés en outre par leur conscience, ils imputaient tout à la faute commise sur la personne de Joseph. Quand ils furent revenus auprès de leur père, et qu’ils lui eurent fait un rapport exact de tout ce qui s’était passé, ils lui racontèrent quel courroux avait montré contre eux le gouverneur de l’Égypte, et comment il les avait retenus prisonniers comme espions. Nous lui avons dit que nous étions des hommes de paix, que nous étions douze frères, dont un n’est plus, et le plus jeune avec notre père. Il nous a répondu: Voici comment vous montrerez que vous êtes des hommes de paix: laissez ici un d’entre vous, amenez votre jeune frère, et je connaîtrai que vous n’êtes pas des espions. (Ib. 32, 33, 34.) Ce récit éveilla les douleurs du juste. Tout en faisant ce triste rapport, chacun d’eux vidait son sac: en trouvant leur argent, tous furent saisis de crainte, et leur père avec eux. Mais voyons encore ici l’affliction du vieillard, que leur dit-il? Vous m’avez ôté mes enfants: Joseph n’est plus, Siméon n’est plus, et vous voulez m’enlever Benjamin? Tous ces maux sont retombés sur moi. Ainsi ce n’était point assez d’avoir à pleurer Joseph, vous lui avez joint Siméon: et ce, n’est point la fin de mes maux.

Vous voulez encore me prendre Benjamin. Tous ces maux sont retombés sur moi. Ces paroles nous font bien voir l’émotion qui trouble les entrailles de ce père. Depuis longtemps il désespérait au sujet de Joseph, qu’il croyait dévoré par les bêtes féroces, il désespérait désormais de Siméon: et voici qu’il craignait pour Benjamin. Il résiste d’abord, il ne veut pas livrer son enfant. Mais Ruben, l’aîné de ses enfants, lui dit: Tuez mes deux fils, si je ne vous le ramène pas. Remettez-le entre mes mains, et je vous le ramènerai. Confiez-le-moi, je m’en charge, et je vous le rendrai.

4. Ruben parlait ainsi, songeant qu’il leur était impossible, si l’enfant ne les accompagnait pas, de retourner en Égypte, et d’y acheter ce qui était nécessaire à la subsistance de la famille. Riais le père ne veut pas céder: Non, mon fils ne partira pas avec vous. (Ib.) Ensuite il en donne la raison, comme s’il plaidait sa cause devant ses enfants: Son frère est mort, et lui seul me reste. Et il arrivera qu’à cause de sa jeunesse, il sera bien éprouvé en route, et vous conduirez ma vieillesse avec douleur au tombeau. Je crains pour sa jeunesse; je redoute de finir mes jours dans la douleur, privé de cette consolation. En effet, tant qu’il reste avec moi, il me semble que j’éprouve un peu de soulagement, et sa société diminue le chagrin que j’ai au sujet de son frère. Ainsi la tendresse de Jacob pour son enfant Benjamin l’empêchait d’abord de le laisser partir: Mais la disette redoubla, et les vivres leur manquèrent. Et leur père leur dit: Retournez, et rapportez-nous quelques provisions. Mais Juda lui dit: L’homme nous a déclaré sa volonté avec serment, disant: Vous ne verrez pas mon visage, si votre jeune frère ne vous accompagne point. Si donc vous congédiez notre frère, nous partirons, et nous achèterons des vivres. Sinon, nous ne partirons pas. Car l’homme nous a dit que nous ne verrions pas son visage, si notre jeune frère n’était pas avec nous. (Gen. XLIII, 1-5.) N’allez pas croire que nous puissions retourner là-bas sans notre frère. Si vous voulez que notre voyage soit inutile, et que nous courions les plus grands dangers, alors partons. Mais sachez que le gouverneur nous a certifié avec serment que nous ne verrions pas son visage, si notre frère ne venait pas avec nous. Jacob se voyait pressé de tontes parts. il se lamente, il leur dit: Pourquoi avez-vous (419) fait mon malheur en apprenant à l’homme que vous aviez un frère? Pourquoi avez-vous fait mon malheur? (Ib. 6.) Pourquoi m’avoir causé ces maux? Si vous n’aviez rien dit, je n’aurais pas été privé de Siméon, et l’on n’aurait point mandé celui-ci. Ils lui répondirent L’homme nous a demandé si notre père vivait, si nous avions un frère, et nous lui avons répondu. Savions-nous qu’il nous dirait: Amenez votre frère? (Ib. 7.) N’allez pas croire que nous ayons déclaré de nous-mêmes au gouverneur l’état de notre famille. Comme il nous retenait en prison, voyant en nous des espions, et qu’il s’informait en détail de nos affaires, nous avons parlé ainsi afin de le renseigner surtout avec véracité. Et Juda dit encore à son père: Envoie le jeune enfant avec moi, et mus nous mettrons en route, afin d’avoir de quoi vivre. (Ib. 8.) Confie-le moi, afin que nous partions sur-le-champ. Car il ne nous restera plus aucun espoir de salut si nous laissons nos provisions s’épuiser, et que nous ne cherchions pas des soulagements ailleurs. Je le reçois de tes mains; si je ne te le remets pas, si je ne le ramène pas en ta présence, que je reste coupable envers toi le reste de mes jours. Si nous n’avions pas différé nous serions déjà revenus deux fois. (Ib. 9, 10.) Ton attachement à cet enfant va causer notre mort à tous. La faim nous aura bientôt fait périr, si tu ne veux pas lui permettre de nous suivre. Observez ici, mon cher auditeur, comment la détresse causée par la famine triompha de la tendresse de ce père. Voyant qu’on ne trouvait pas d’autre moyen de soulagement, et que la disette augmentait, il dit enfin: S’il en est ainsi, s’il le faut absolument, et que vous ne puissiez partir sans lui, vous devez porter en même temps dés présents au gouverneur. Emportez l’argent que vous avez trouvé dans vos sacs, outre celui qui vous est nécessaire pour l’achat.

Prenez avec vous votre frère, levez-vous et partez. (Ib. 13.) Que mon Dieu vous fasse trouver grâce devant cet homme, et mette en liberté votre frère et Benjamin! Pour moi, je reste sans enfant. (Ib. 14.) Voyez-vous comment éclate son inexprimable affection pour Joseph? N’allez pas croire en effet qu’il songe à Benjamin ou à Siméon, lorsqu’il dit: Pour moi je reste sans enfant, car il dit plus haut: Que Dieu vous fasse trouver grâce, et mette en liberté votre frère et Benjamin! — Il veut dire: quand bien même ces deux-là seraient sauvés, je n’en resterais pas moins sans enfant. Observez comme il est tout entier à l’amour de Joseph. Entouré d’un groupe si nombreux de fils, il se croyait pourtant sans enfants, parce qu’il était privé de Joseph. Les fils de Jacob alors ayant pris les présents, la double somme d’argent et Benjamin, partirent pour l’Égypte et parurent devant Joseph. (Ib. 15.) Joseph les vit ainsi que Benjamin son frère. (Ib. 16.) — Ses voeux sont comblés: il voit son bien-aimé, le succès a couronné ses efforts. Et il dit à l’intendant de sa maison Conduis ces hommes dans la maison et égorge des victimes: car ces hommes mangeront avec moi. Mais se voyant introduits dans la maison de Joseph, ils dirent: C’est à cause de l’argent qui est revenu dans nos sacs la première fois,que l’on nous emmène: c’est afin de nous dénoncer, de nous accuser, de nous prendre avec nos ânes, et de nous réduire en servitude. (Ib. 18.) Joseph prenait toutes les dispositions les plus propres à leur attester sa bienveillance: néanmoins ils sont dans les angoisses, ils redoutent d’être punis à cause de cet argent, comme s’ils étaient coupables en cela. Ils s’approchent donc de l’intendant de la maison et lui exposent la raison de leur inquiétude: ils lui racontent comment ils ont trouvé l’argent dans leurs sacs, et ils ajoutent: À cause de cela nous apportons aujourd’hui le double de l’argent, afin de payer notre dette précédente, et d’acheter des vivres. (Ib. 22.)

5. Remarquez à quel point l’infortune a corrigé et adouci leur caractère: L’intendant leur répondit: Ayez l’esprit en repos, ne craignez point: votre Dieu, le Dieu de votre père vous a donné des trésors dans vos sacs: quant à votre argent, il est bon, et entre mes mains. (Ib. 23.) Point de crainte, soyez sans inquiétude. Personne d’entre vous ne sera accusé pour ce motif: l’argent nous a été compté: croyez donc que cela vous vient de Dieu, que c’est Dieu qui a mis des trésors dans vos sacs. — Ayant dit ces mots, il fit sortir Siméon, il apporta de l’eau pour laver leurs pieds, et donna à manger à leurs ânes. (Ib. 24.) — Ainsi la prière de leur père les faisait réussir en toute chose tout arrivait selon la prière qu’il avait adressée au ciel en disant: Que le Dieu de mon père vous fasse trouver grâce! même avant que Joseph fût présent, l’homme à qui était confié le soin de sa maison prodiguait aux nouveaux venus les marques de bienveillance. Ils préparèrent les présents pour Joseph. (Ib. 25.) (420) Et lorsqu’il entra, ils les lui offrirent et se prosternèrent devant lui jusqu’à terre. (Ib. 26.) Puis il leur demanda encore une fois: Votre père, le vieillard dont vous m’avez parlé, se porte-t-il bien? vit-il encore? {Ib. 27.) Ils répondirent: Ton serviteur notre père est en bonne santé. Et il dit: Qu’il soit béni de Dieu! Et s’inclinant ils adorèrent. (Ib. 28.) Mais Joseph vit soit frère, né de sa mère, et dit: voilà ce jeune frère, que vous m’avez dit que vous amèneriez? Et il dit: Dieu te fasse miséricorde, mon enfant! (Ib. 29.)

Admirez sa constance: il continue à faire l’ignorant, afin que la suite des événements lui permette de démêler quelles étaient leurs dispositions à l’égard de Benjamin. Et comme la nature même parlait trop haut, ses entrailles étaient émues, et il aurait voulu pleurer. Il entra donc dans une autre salle, et là, se mit.à pleurer. Puis s’étant lavé le visage, il sortit. (30.) Ensuite il montre sa bonté: Servez les pains (31), dit-il. On le servit à part, comme le roi, le maître de l’Égypte entière; et ses frères à part; et à part aussi les Égyptiens qui dînaient avec lui. Car les Égyptiens ne pouvaient pas manger avec les Hébreux; c’est une abomination aux yeux des Égyptiens. (32.) En face de lui s’assirent le plus âgé et le plus jeune. (33.) Cela les jeta dans l’étonnement, et ils ne pouvaient deviner d’où lui venait la connaissance qu’il avait de la différence de leurs âges. Puis dans la distribution des parts, il donne à Benjamin une portion cinq fois plus grande. Ils ne comprennent pas davantage, ils croient que c’est un simple effet du hasard, à cause de la jeunesse du privilégié. Enfin, le repas terminé, Joseph appelle son intendant et lui donne ces ordres: Remplis les sacs de ces hommes d’autant de vivres qu’ils pourront en emporter, et remets de même l’argent de chacun dans son sac; et jette cette coupe d’argent dans le sac du plus jeune. (XLIV,1, 2.) Voyez quel artifice il imagine encore pour mettre à une infaillible épreuve les sentiments de ses frères à l’égard de Benjamin. Cela fait, il les congédie. Puis, lorsqu’ils se. furent mis en route, il dit à l’intendant de sa maison: Lève-toi, mets-toi à leur poursuite, et dis-leur: Pourquoi rendez-vous le mal pour le bien? Pourquoi m’avez-vous dérobé une coupe d’argent? N’est-ce pas celle où boit mon maître? Il s’en sert pour deviner. C’est une détestable action que la vôtre. (Ibid. 4, 5.) Lorsqu’il les eut trouvés, raconte l’Écriture, il leur dit: Pourquoi répondre aux bienfaits par des injustices? Pourquoi exercer votre méchanceté jusque: sur celui qui vous a fait si bon accueil? Comment n’avez-vous pas craint de faire du tort à un homme que vous aviez trouvé si généreux? Que dire d’une pareille scélératesse? Quel délire s’est emparé de vous? Ne savez-vous pas que c’est là le vase dont mon maître se sert pour deviner? Votre action est criminelle, votre dessein pernicieux, votre entreprise impardonnable, votre audace sans égale, votre perversité au-dessus de tout ce qu’on peut imaginer. Ils lui répondirent: Pourquoi votre maître tient-il. ce langage? (7.) Pourquoi nous reprochez-vous un crime dont nous sommes tout à fait innocents? À Dieu ne plaise que vos serviteurs se comportent jamais comme vous dites! À Dieu ne plaise que nous tenions jamais fane pareille conduite! Nous qui avons apporté une double somme d’argent, comment aurions-nous pu, dérober argent ou or? D’ailleurs, si vous le croyez, Que celui aux mains duquel on trouvera le vase que vous cherchez, que celui-là meure (9), comme auteur d’un pareil forfait: et nous, nous serons esclaves. Le calmé de leur conscience leur permettait de perler avec cette assurance. L’intendant répondit: Eh bien! qu’il soit fait comme vous dites. Celui aux mains duquel sera trouvée la coupe, celui-là sera mon serviteur: les autres seront mis en liberté. (10.) Après cela, ils se laissent fouiller. Et il les fouillait en commençant par l’aîné, jusqu’à ce qu’il arriva à Benjamin. Et ayant ouvert le sac de celui-ci, il trouve la coupe. (12.) Cela confondit leur esprit. Ils déchirèrent leurs vêtements, ils remirent leurs sacs sur les bêles de somme, et revinrent à la ville. (13.) Et Juda étant entré ainsi que ses frères auprès de Joseph, ils tombèrent devant lui la face contre terre. (14.) Observez combien de fois. ils l’adorent. Puis Joseph leur dit: Pourquoi avez-vous fait cela? Ne savez-vous pas que je n’en sers pour deviner? Juda répondit: Que répliquer? que dire à notre seigneur? Comment nous justifier? Dieu a trouvé l’iniquité de vos serviteurs. (16.) De nouveau le souvenir du mal qu’ils lui ont fait leur revient à l’esprit. Eh bien! nous sommes serviteurs de notre maître, et nous, et celui aux mains de qui fut trouvée la coupe. Ils font voir alors leurs bons sentiments, et se soumettent à la servitude en même temps que leur frère. Mais Joseph répondit.: À Dieu ne (421) plaise que j’en fasse rien! L’homme aux mains de qui a été trouvée la coupe, voilà celui qui sera mon serviteur: quant à vous, retournez sains et saufs auprès de votre père. (Ib. 17.)

6. Ainsi, ce qu’avait craint leur père leur arrivait: les voilà dans le trouble et les angoisses, ne sachant quel parti prendre. Mais Juda s’approcha, et dit. (Ibid. 18.) C’est lui, en effet, qui avait reçu Benjamin des mains de son père, lui qui avait dit: Si je ne te le ramène pas, je resterai coupable devant toi tous les jours de ma vie: il s’approche, il raconte avec exactitude tout ce qui s’est passé, afin d’exciter la compassion de Joseph, et de le disposer à laisser partir l’enfant. Juda s’approcha et dit: Je vous en prie, seigneur, laissez parler votre serviteur. Observez comment il ne cesse de lui parler sur le ton d’un esclave qui s’adresse à son maître: et rappelez-vous ces songes des gerbes, qui envenimèrent leur jalousie contre lui: admirez la sagesse et la toute-puissance de Dieu, qui à travers tant d’obstacles, menait tout à réalisation. Laissez parler votre serviteur en votre présence, et ne vous irritez pas contre lui, seigneur. Vous avez interrogé vos serviteurs, disant: Avez-vous un père, un frère? (19.) Et nous avons dit à notre seigneur Nous avons un vieux père et il a un jeune fils, enfant de sa vieillesse; le frère de celui-ci est mort. (20.) Figurez-vous ce que devait éprouver Joseph en entendant ces paroles. Lui seul est resté à sa mère; et son père l’a pris en grande tendresse. Pourquoi mentent-ils encore ici en disant: Le frère de celui-ci est mort? ne l’avaient-ils pas vendu aux marchands? Mais comme ils avaient fait croire à leur père qu’il avait péri et avait été dévoré par les bêtes féroces, comme d’ailleurs ils pensaient qu’il avait dû succomber aux maux de son esclavage chez un peuple barbare, il dit pour ces raisons: Et le frère de celui-ci est mort. Mais, vous avez dit à vos serviteurs: Amenez-moi cet enfant, et j’en prendrai soin. (21.) Et vous avez ajouté: Si votre frère ne vient pas avec vous, vous n’aurez pas l’avantage de voir nia face. (23.) Or, il est arrivé que, revenus auprès de votre serviteur, notre père, nous lui avons rapporté les paroles de notre seigneur. (24.) Alors notre père nous a dit: Remettez-vous en route, achetez-nous quelques provisions. (25.) Mais nous lui avons répondu: Nous ne pourrons aller là-bas, si notre frère ne vient pas avec nous. (26.) Alors votre serviteur, notre père, il nous dit: Vous savez que ma femme m’a donné deux enfants, l’un s’en est allé loua (le moi, et vous m’avez dit qu’il avait été mangé par les bêtes sauvages. (27, 28.) Remarquez comment l’apologie de Juda instruit exactement Joseph de ce qui s’est passé dans sa famille après qu’il a été vendu, du leurre auquel ils ont recouru pour tromper son père, du récit qu’ils lui ont fait à son sujet. Maintenant donc, si vous emmenez encore celui-ci, et qu’il lui arrive une maladie en route, vous conduirez nia vieillesse avec douleur au tombeau. (29.) Quand tel est l’attachement de notre père à l’égard de ce jeune enfant, comment pourrons-nous soutenir sa vue, si celui-ci n’est pas avec nous? Car sa vie dépend de l’âme de celui-ci. (30.) Et vos serviteurs conduiront la vieillesse de votre serviteur, notre père, avec douleur au tombeau. En effet, votre serviteur a reçu ce jeune enfant des mains de notre père, en disant: Si je ne le ramène pas auprès de vous, je resterai coupable envers vous tous les jours de ma vie. (31.) Voilà les promesses que j’ai faites à mon père, afin de pouvoir vous amener l’enfant, obéir à vos volontés, vous montrer que nous avions parlé sincèrement et qu’il n’y avait eu nul mensonge dans nos discours. Maintenant donc je resterai, esclave pour esclave, serviteur de mon seigneur: quant aie jeune enfant, qu’il parte avec nos frères. (Ib. 33.) En effet, comment revenir auprès de mon père, sans avoir l’enfant avec nous? Que je ne voie pas les maux qui viendront trouver mon père. (Ib. 24.) Ces paroles émurent vivement Joseph, et lui parurent une marque suffisante et de respect filial et d’amour fraternel. Et il ne pouvait plus se contenir, ni supporter la présence des assistants:il fait éloigner tout le monde, et demeuré seul au milieu d’eux (XLV, 1), il pousse un cri avec un sanglot, et se fait reconnaître à ses frères. Et cela fut connu dans tout le royaume, et jusque dans la demeure de Pharaon. (Ib. 2.) Et il dit à ses frères: Je suis Joseph! Mon père vit-il encore? (Ib. 3.) Je ne puis m’empêcher d’admirer ici, la persévérance de ce bienheureux, comment il put soutenir son rôle jusqu’au bout, ne pas se trahir, mais ce qui m’étonne surtout, c’est que ses frères aient eu la force de rester debout, d’ouvrir encore la bouche, que la vie ne se soit pas envolée d’eux, qu’ils n’aient pas perdu la raison, qu’ils n’aient pas disparu au fond de la terre. Ses frères ne pouvaient lui répondre: (422) car ils étaient troubles. Rien de plus naturel en se rappelant comment ils s’étaient comportés à son égard, ce que lui-même avait été pour eux, en considérant le rang illustre où il était placé, c’est presque pour leur vie qu’ils étaient inquiets. Aussi, voulant les rassurer, il leur dit: Venez près de moi. (Ib. 4.) Ne reculez point: ne croyez pas que votre conduite à mon égard vienne d’un dessein conçu par vous. Ce n’est pas tant l’ouvrage de votre injustice envers moi, que de la sagesse de Dieu, de son ineffable bonté: il m’a fait venir ici, afin qu’en temps opportun je pusse fournir des vivres et à vous et à tout le pays. Et il dit: Je suis Joseph, votre frère, que vous avez vendu pour qu’il fût mené en Égypte. Maintenant donc, ne vous affligez point. (Ib. 5.) Il ne faut pas que cela vous trouble, que vous vous reprochiez ce qui s’est passé. La providence de Dieu a tout dirigé. Car Dieu m’a envoyé en Égypte pour votre salut. Voici la deuxième année que la famine est sur la terre, et il s’écoulera encore cinq ans durant lesquels il n’y aura ni labourage ni moisson. (Ib. 6.) Dieu m’a fait venir ici avant vous, afin que vous puissiez avoir des vivres pour subsister. (Ib. 7.) Par conséquent, ce n’est pas vous qui m’avez fait venir ici, c’est Dieu. (Ib. 8.)

7. Ainsi, à deux et trois reprises, il cherche à apaiser leurs remords, en leur persuadant qu’ils ne sont pour rien dans sa venue en Égypte, que c’est Dieu qui a fait cela,, afin de l’élever au rang glorieux où il est maintenant. C’est Dieu qui m’a envoyé, quia fait de moi comme le père de Pharaon, le maître de toute sa maison, le gouverneur de toute l’Égypte. Voilà le pouvoir que m’a valu cet esclavage, la gloire que m’a procurée cette vente, les honneurs dont cette affliction a été pour moi le principe, l’élévation où m’a porté cette jalousie. — Ce n’est pas assez d’écouter ces paroles: il faut suivre l’exemple qu’elles nous donnent et consoler de la sorte nos persécuteurs, en leur ôtant la responsabilité de nos maux, en subissant tout avec un calme parfait, comme fit cet homme admirable. Vous voilà donc bien convaincus, dit-il, que je ne vous impute point mes infortunes, que je vous décharge de tout grief et attribue tout à Dieu, à Dieu qui a tout conduit afin de m’élever à la gloire où je suis maintenant: Hâtez-vous donc de retourner auprès de mon père et dites-lui: Voici ce que mande ton fils Joseph: Dieu m’a fait maître de toute l’Égypte. Viens auprès de moi, et ne tarde pas (Ib. 9); et tu habiteras dans la terre de Gess en, et tu seras près de moi ainsi que tes fils, les fils de tes fils, et tes brebis, et tes boeufs et tout ce que tu possèdes (Ib. 10), et je te nourrirai (car la famine durera cinq ans encore), afin que tu ne périsses point avec tes fils et tous tes biens. (Ib. 11.) Vos yeux voient ainsi que les yeux de mon frère Benjamin, que c’est moi qui vous parle de ma bouche. Rapportez à mon père toute la gloire dont je jouis en Égypte, et tout ce que vous avez vu, et hâtez-vous de l’amener. (Ib.12.)Après avoir tenu ce langage, les avoir pleinement rassurés, instruits de ce qu’ils devaient dire à.leur père, pressés de le ramener promptement, Il se jeta au cou de Benjamin (ils étaient fils de la même mère), et se mit à pleurer, et Benjamin aussi pleura sur lui, et il embrassa tous ses frères, et pleura sur eux. (Ib. 14.) C’est alors, après une si longue entrevue, après ces larmes, ce conseil donné, qu’ils osent enfin, non. sans peine, lui adresser la parole. Après cela ils lui parlèrent. (Ib. 15.) Mais le bruit de cet événement arriva dans la demeure de Pharaon: il s’en réjouit, ainsi que tous ceux de sa maison. (Ib. 16.) Ainsi tout le monde se réjouit de cette reconnaissance de Joseph et de ses frères. Et le roi dit à Joseph: Dis à tes frères: faites ceci: remplissez vos chariots de froment, et partez. (Ib. 17.) Et revenez auprès de moi avec votre père: je vous, ferai part de tous lesbiens d’Égypte. (Ib.18.) Mais recommande-leur de prendre ici des chars pour leurs femmes et leurs enfants. Le roi même, vous le voyez; est tout préoccupé du voyage de Jacob. Prenez avec vous votre père, et venez; et ne laissez rien de ce que vous possédez. Car tous les biens de l’Égypte seront à vous. (Ib.19.) Ainsi firent les fils d’Israël. Joseph leur donna des chars, selon les instructions du roi. (Ib. 21.) Et il donna deux robes à chacun, à Benjamin trois cents pièces d’or, et cinq robes de rechange (Ib.22); à son père il envoya pareillement dix ânes portant des richesses d’Égypte, et dix mules chargées de pains pour le voyage. (Ib.23.) Et quand il eut donné toutes ces choses, il congédia ses frères, et ils se mirent en route; et il leur dit: Ne vous querellez pas et chemin. (Ib.24.) Remarquez cette profonde sagesse. Non content de leur accorder un absolu pardon, et d’oublier leurs fautes, il les exhorte encore à ne pas se quereller en chemin, à ne pas s’a. dresser de reproches mutuels touchant le (423) passé. Rappelons-nous que naguère, en présence de Joseph, ils se disaient entre eux: C’est justement; parce que nous avons péché contre Joseph notre frère, et que nous n’avons pas été émus de sa douleur; et que Ruben se leva alors pour dire: N’est-il pas vrai que je vous ai dit: ne faites pas de mal ci ce jeune enfant, et que vous ne m’avez pas écouté? à plus forte raison était-il vraisemblable qu’il allait désormais les accuser. Voilà pourquoi Joseph apaise leur coeur, et réprime leur humeur querelleuse en disant: Ne vous querellez pas en chemin: songez que je ne vous ai fait aucun reproche touchant le passé, et ainsi restez en paix les uns avec les autres.

Qui pourrait donner assez d’éloges à ce juste qui sut exécuter si amplement toutes les prescriptions de sagesse renfermées dans la nouvelle loi; qui sut accomplir, et bien au delà, la recommandation donnée par le Christ aux apôtres: Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent? (Matth. V, 44.) C’est peu qu’il ait montré une charité si parfaite à D’égard de ceux qui l’avaient fait mourir autant qu’il avait été en eux: il ne néglige rien pour leur prouver qu’ils n’ont pas eu de tort envers lui. O comble de sagesse! O bonté surhumaine! O luxe d’amour divin! Est-ce que c’est vous, leur dit-il, qui m’avez infligé ce traitement? C’est la sollicitude de Dieu à mon égard quia permis ces choses, afin de faire aboutir mes songes, et de vous assurer dans ma personne un puissant protecteur. Ainsi donc les tribulations, les épreuves sont un gage de l’infinie providence et sollicitude du Dieu de bonté pour nous. En conséquence, ne demandons point le repos et la sécurité à tout prix: mais soit au sein du repos, soit au milieu des épreuves, ne cessons pas d’envoyer là-haut le tribut de notre gratitude, afin que la vue de notre sagesse rende notre Maître encore plus prodigue pour nous de sa sollicitude, de laquelle puissions-nous tous être favorisés, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel gloire, puissance, honneur, au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

1. Allégresse de Jacob.

2. Dieu l’encourage à partir. Sa joie en revoyant Joseph.

3. Intelligence de Joseph. La famille de Jacob s’établit en Égypte.

4. Comment il sait faire tourner au profit de son maître la détresse publique. Ses égards pour les prêtres. Exemple à suivre, surtout pour des chrétiens.

5. Continuation du même sujet. Exhortation à compter sur la Providence.

1. Vous avez vu, par notre discours d’hier, la profonde sagesse de Joseph et l’inexprimable patience dont il fit preuve à l’égard de ses frères; comment, non pontent de ne faire aucune allusion à leur conduite envers lui, il était allé, au moment où ils s’apprêtaient à retourner auprès de leur père, jusqu’à leur conseiller, les conjurer de ne pas s’accuser mutuellement au sujet du traitement qu’ils lui avaient fait subir, de bannir d’au milieu d’eux tout ressentiment et de faire leur voyage en bonne intelligence. — Il nous faut aujourd’hui reprendre la suite de cette histoire, afin de nous représenter et le retour des voyageurs auprès de leur père, et la venue de Jacob en Égypte: et comment ce vieillard rajeunit, reverdit pour ainsi dire, en apprenant ce qui concernait Joseph. Qui pourrait, en effet, représenter par des paroles, la joie qu’il ressentit alors, en recevant la nouvelle que Joseph était vivant et au comble des honneurs? Vous n’ignorez pas, sans doute, ce que l’imprévu ajoute de charmes au bonheur. — Celui qu’il croyait dévoré par les bêtes sauvages, il y avait bien des années, voici qu’il le savait maître de l’Égypte entière; comment l’excès de l’allégresse n’aurait-il pas jeté son âme dans la stupeur? Car une joie trop vive a souvent les mêmes effets qu’une extrême douleur. Souvent on voit des gens verser des larmes à la suite d’une joie excessive; d’autres rester connue frappés de la foudre en présence d’un événement inespéré, en revoyant subitement en vie ceux qu’ils croyaient morts. — Mais mes paroles deviendront plus claires quand nous aurons écouté le texte lui-même. Et ils revinrent d’Égypte, et ils arrivèrent dans le pays de Chanaan, auprès de Jacob leur père, et ils lui firent leur rapport, disant: Ton fils Joseph est en vie, et il commande ci toute la terre d’Égypte. Et Jacob demeura stupéfait, car il ne les croyait pas. Voyez-vous que mes paroles se vérifient? Ce qu’on lui rapporte touchant Joseph lui parait incroyable, au point que sa raison en est tout ébranlée, et qu’il soupçonne ses enfants d’avoir voulu le tromper. En effet, ces mêmes frères qui jadis avaient rapporté une tunique teinte du sang d’un chevreau, et l’avaient montrée à leur père afin de lui faire croire que Joseph était devenu la proie des bêtes féroces, ce, sont eux qui viennent dire aujourd’hui: Joseph est en vie et il commande à toute l’Égypte. — Troublé, stupéfait, il se demandait en lui-même comment la raison pouvait admettre cela; car, si le premier rapport avait été vrai, le second n’était pas croyable; (425) et si le dernier était croyable et vrai, l’autre D ’avait donc été qu’un mensonge; et ce qui le déconcertait le plus, c’était que la première nouvelle lui était venue de ses fils, et qu’il recevait de la même source une autre nouvelle toute contraire. Eux, voyant le trouble où était leur père, et voulant le convaincre pleinement de la vérité de leurs paroles, ils lui répétèrent les propos de Joseph et tout ce qu’il leur avait dit. (Ib. 27.) A ces paroles, ils joignirent les autres commissions dont Joseph les avait chargés, les chars et les présents qu’il envoyait à son père; par là, ils purent enfin convaincre Jacob que leur récit n’était pas mensonger. En voyant les chars dépêchés pour l’emmener en Égypte, son feu se ralluma, dit l’Écriture. Ce vieillard caduc et décrépit, voici qu’il rajeunit dans son allégresse. Son feu se ralluma. Qu’est-ce à dire? Comme on voit la lumière d’une lampe près de s’éteindre faute d’huile pour l’alimenter, tout à coup, pour peu qu’on ’y verse une goutte d’huile, renaître et briller d’un plus vif éclat, de même ce vieillard, à la veille de s’éteindre au souffle du chagrin (Il n’avait pas voulu être consolé, disant: Je descendrai avec mon deuil au tombeau. Gen. XXXVII, 35), ce vieillard donc, à la nouvelle que son fils est en vie et qu’il commande à l’Égypte, à la vue de ces voitures, sent son feu se rallumer, pour parler comme l’Écriture, retrouve sa jeunesse, éclaircit son front assombri par la tristesse, et chassant de son âme la tempête qui l’avait bouleversée, jouit dès lors d’un calme parfait, grâce à la providence de Dieu qui avait conduit toutes ces choses pour faire trouver au juste une consolation après tant d’épreuves et l’associer à la prospérité de son fils; et d’autre part, pour amener à réalisation le songe que Jacob lui-même avait expliqué en disant: Est-ce que nous en viendrons, ta mère, tes frères et moi, à nous prosterner devant toi jusqu’à terre? (Gen. XXXVII,10.) - Enfin, dès qu’il en croit ses yeux et ses oreilles: Grand est mon bonheur, dit-il, si mon fils Joseph est en vie: j’irai et je le verrai avant de mourir. (Ib.28.) Grand est mon bonheur: il surpasse toute, imagination, il éclipse toute joie humaine. Si mon fils est en vie, j’irai donc et je le verrai. Hâtons-nous donc, afin qu’il me soit donné de le revoir avant de mourir. Aujourd’hui cette nouvelle a ranimé mon coeur, a chassé loin de moi les infirmités de la vieillesse, a rendu la force à mon âme. Nais s’il m’était encore donné de le voir, ma joie serait parfaite, et je pourrais alors quitter la vie. Aussitôt, sans perdre un moment, le juste se met en route, dans sa hâte, dans son empressement de revoir son bien-aimé, et de contempler celui qui était mort depuis tant d’années, que les bêtes avaient dévoré, à ce qu’il croyait, en possession du gouvernement de l’Égypte. Et s’étant rendu au Puits du serment (XLVI, 1), après avoir adressé des actions de grâces au Seigneur, il offrit un sacrifice au Dieu de son père Isaac.

2. Apprenons par cet exemple, quelle que soit l’affaire qui nous préoccupe, une entreprise, un voyage, à offrir tout d’abord au Seigneur le sacrifice de prière, à ne pas nous mettre à l’oeuvre avant d’avoir invoqué son appui, à imiter enfin la piété de ces justes. Il offrit un sacrifice au Dieu de son père Isaac: c’est pour vous faire entendre qu’il marchait sur les traces de son père, et qu’il servait Dieu à la manière d’Isaac. Et il n’eut pas plus tôt témoigné sa reconnaissance par ses actions de grâces, qu’il sentit les effets de la faveur d’en-haut. Considérant la longueur du voyage et sa vieillesse, il craignait que la mort ne vînt le surprendre avant la rencontre qui devait le faire jouir de la vue de son fils. Il conjure donc le Seigneur de prolonger sa vie jusqu’à ce qu’il ait goûté ce bonheur parfait. Et voyez comment le bon Dieu exauce pleinement ce juste. Dieu dit à Israël dans une vision de nuit: Jacob, Jacob! (Ibid. 2.) Je suis le Dieu de tes pères: Ne crains point de partir pour l’Égypte, car je t’y rendrai le chef d’un grand peuple. (Ibid. 3.) Je partirai avec toi, et je te ramènerai, et Joseph te fermera les yeux de ses mains. (Ibid. 4.) Voyez comment le Seigneur promet au juste ce qu’il désire, ou plutôt bien au-delà. Dans sa générosité il enchérit sur nos demandes, fidèle à son amour pour les hommes. Ne crains point de partir pour l’Égypte. Jacob était inquiet à cause de la longueur du voyage; Dieu lui dit: Ne te laisse point arrêter par l’infirmité de la vieillesse. Je t’y rendrai le chef d’un grand peuple, et je partirai avec toi pour l’Égypte. Je t’assisterai, j’aplanirai devant toi tous les obstacles; Remarquez l’affabilité de cette parole: Je partirai avec toi pour l’Égypte. Quel bonheur plus complet que celui d’avoir Dieu pour compagnon de voyage? Puis la consolation dont le vieillard avait surtout besoin; Joseph te fermera les yeux de ses mains. Ce (426) bien-aimé, lui-même aura soin de toi, il te fermera les yeux. Sois donc en joie et sans alarmes, et mets-toi en route. Voyez maintenant avec quelle allégresse le juste accomplit ce voyage, rassuré qu’il est par la promesse divine. Jacob se leva, et ses fils avec lui. (Ibid. 5.) Et ils prirent tous leurs biens et vinrent en Égypte. (Ibid. 6.) Soixante-six âmes le suivirent en Égypte. (Ibid. 7.) Et Joseph avec les fils qui lui étaient nés faisait neuf personnes; de sorte qu’en tout, il y avait avec Joseph soixante-quinze âmes. Dans quel but la divine Écriture nous marque-t-elle ce nombre avec exactitude? C’est pour nous faire savoir comment se réalisa la prédiction divine, ainsi conçue: Je t’y rendrai le chef d’un grand peuple. (Exod. XII, 37.) Car, la race d’Israël, qui avait commencé par ces soixante-quinze âmes, s’accrut jusqu’au nombre de six cent mille. Voyez-vous comment ce n’est point au hasard ni sans motif que l’auteur sacré nous fait connaître le nombre des personnes qui vinrent s’établir en Égypte; il veut nous faire mesurer par là le développement que prit cette famille et nous enseigner à ne pas douter des promesses de Dieu. Songez seulement qu’après la mort de Jacob, le roi des Égyptiens, malgré tous ses efforts pour limiter la multiplication de cette race et en arrêter la propagation, ne put y réussir, qu’elle ne fit au contraire que croître et s’augmenter encore; et puis, restez frappés d’admiration en face de la Providence de Dieu qui réalise infailliblement ses décrets, quelques obstacles qui s’y opposent. Mais considérons toute la suite, afin de voir comment Jacob jouit enfin de cette heureuse réunion. Quand il approcha de l’Égypte, il, dépêcha Juda devant lui auprès de Joseph, afin de lui faire savoir que son père arrivait. (Ibid. 28.) A cette nouvelle, Joseph ayant fait atteler son char, alla à la rencontre de son père, et, quand il fut en sa présence, il se jeta et son cou, et répandit des larmes abondantes. (Ibid. 29.) Voilà ce que je disais en commençant, que l’excès de la joie arrache souvent des larmes. Il se jeta à son cou et pleura, que dis-je? il répandit des larmes abondantes. Car aussitôt il se rappelle et ses propres infortunes, et ce que son père a souffert à cause de lui; il songe à la longueur du temps écoulé, et comment c’est contre toute espérance qu’il revoit son père, que son père le revoit, et il verse un torrent de larmes, tout à la fois manifestant l’excès de son allégresse, et rendant grâces au Seigneur de ce qui était arrivé. Et Jacob dit d Joseph: Je puis mourir â présent; puisque j’ai vu ton visage. Car tu vis encore. (Ibid. 30.) J’ai obtenu ce que je désirais; j’ai goûté un bonheur auquel je ne m’attendais plus; ce que j’avais cessé d’espérer se réalise; j’ai assez vécu, car j’ai vu celui que je pleurais, et il suffit à mon plein contentement de savoir que tu vis encore, toi que je croyais mort depuis longtemps et dévoré par les bêtes féroces. C’est la parole d’un père, parole pleine de tendresse, et propre à manifester le trésor d’affection qui était en réserve dans son âme. Et Joseph dit à ses frères: J’irai annoncer celte nouvelle à Pharaon, je lui dirai: Mes frères sont venus, ce sont des bergers. (Ibid. 31.) Ce sont des éleveurs de troupeaux et ils amènent leurs bêtes et leurs boeufs. (Ibid. 32.) Si donc Pharaon vous mande et dit: Quel est voire métier? Répondez (Ibid. 33): Nous sommes éleveurs de troupeaux. Car tout pasteur de brebis est un objet d’abomination pour les Égyptiens. (Ibid. 34.)

3. Voyez son intelligence dans le conseil qu’il leur donne; ce n’est point à la légère qu’il leur prescrit ainsi la conduite à suivre; c’est tout à la fois pour leur procurer plus de sécurité, et afin qu’ils ne se confondent point avec les Égyptiens. Comme les Égyptiens abhorraient et méprisaient les hommes adonnés à la vie pastorale, en tant qu’adonnés eux-mêmes à l’étude des sciences de leur pays, Joseph conseille à ses frères de faire profession de ce métier, afin d’avoir lui-même un prétexte honnête de leur assigner en propre la plus belle portion de la contrée où ils vivraient sans être inquiétés. Et ayant pris avec lui cinq de ses frères, il les introduisit auprès de Pharaon. (XLVII. 2.) Et Pharaon leur demanda: Quel est votre métier? Ils répondirent: Nota sommes éleveurs de troupeaux. (Ibid. 3.) Ainsi nous habiterons maintenant dans la terre de Gésem. (Ibid. 4.) Pharaon dit: Qu’ils y habitent. Mais si tu connais quelques-uns d’entre eux qui soient des hommes capables, établis-les intendants de mes troupeaux. (Ibid. 6.) Ainsi les frères de Joseph ayant répondu suivant ses avis à Pharaon, obtinrent la permission d’habiter le pays de Gésem. De plus, Pharaon voulant montrer sa bienveillance pour Joseph, ajoute: Si tu connais parmi eux quelques hommes capables, établis-les intendants de mon bétail. Joseph introduisit (427) aussi son père devant Pharaon. (Ibid. 7.) Et Pharaon dit d Jacob: Combien d’années les jours de ta vie font-ils? (Ibid. 8.) Voyant ce vieillard à cheveux blancs, il s’informe de son âge. Et Jacob répondit: Les jours des années de ma vie depuis que j’habite ici-bas… (Ibid. 9.) Ainsi chacun des justes se considérait dans cette vie comme en pays étranger. David dira de même: Je suis étranger et exilé sur la terre. (Ps. XXXVIII, 13.) Et Jacob dit ici: Les jours des années de ma vie depuis que j’habite ici-bas. Aussi Paul disait-il de ces justes qu’ils faisaient profession d’être étrangers et exilés sur la terre. (Hébr. XI, 31.) Les jours des années de ma vie depuis que j’habite ici-bas, font cent-trente années courtes et misérables, et ils ne sont point arrivés au nombre des jours qu’ont vécu mes pères. Les années que j’ai passées ici-bas ont été courtes et misérables; par là, il fait allusion aux années de l’esclavage qu’il avait enduré chez Laban, par suite de l’exil auquel son frère l’avait forcé; ensuite au long deuil que lui avait causé après son retour la mort de Joseph, et aux autres infortunes qui l’avaient assailli dans l’intervalle. En effet, quelles n’avaient pas dû être ses alarmes, quand, pour venger leur soeur, Siméon et Lévi saccagèrent la ville de Sichem, exterminèrent ses défenseurs et emmenèrent en captivité le reste des habitants. (Gen. XXXIV, 25.) Il disait alors, manifestant les angoisses qui l’agitaient: « Vous m’avez rendu odieux, de sorte que je serai un méchant aux yeux des habitants de la terre; car ma famille est peu nombreuse. Ils se réuniront contre moi pour me massacrer, et je serai exterminé avec ma maison. » (Gen. XXXIV, 30.) Voilà ce qui lui fait dire: Les jours des années de ma vie ont été courts et misérables. Et Joseph installa son père et ses frères, et leur donna un domaine au pays d’Égypte, dans la terre de Ramessé, qui était la plus fertile, selon les ordres de Pharaon (Ibid. 11); et Joseph distribua du blé par tête â son père, à ses frères, et à toute la maison de soit père. (Ibid. 12.) On se rappelle, en effet, ce qu’il avait dit à ses frères: Dieu m’a envoyé ici avant vous, afin que vous puissiez avoir des vivres pour subsister. (Gen. XLV, 7.) et encore: Dieu m’a envoyé ici avant vous, afin que vous viviez. (Gen. XLV, 5.) Il leur distribuait donc du blé par tête.

Qu’est-ce à dire par tête? C’est à dire à chacun ce qui lui était nécessaire. Car l’Écriture désigne l’homme tout entier tantôt par son corps, tantôt par son âme. Plus haut, elle disait: Jacob vint en Égypte avec soixante-quinze âmes; pour désigner soixante-quinze hommes ou femmes; ici, elle dit par tête pour dire par personne. Et quand toute l’Égypte et tout Chanaan souffraient de la faim, la famille de Jacob avait du blé en quantité, comme si elle était à la source de l’abondance. Le blé manquait par toute la terre; en effet, la disette sévit fortement. La terre d’Égypte et celle de Chanaan furent épuisées par la disette. (Ibid. 13.)

4. Considérez l’ineffable providence de Dieu, et comment il amena le juste en Égypte, avant que la famine eût redoublé, pour qu’il n’eût aucun sentiment de la détresse qui allait affliger la terre de Chaman. Et comme tout le monde accourait en Égypte, Joseph amassa tout l’argent de ceux qui étaient en Égypte et en Chanaan, et ainsi il leur fournissait du blé. (Ib. 14.) Et l’argent vint ensuite à manquer, car il avait tout amassé dans le palais de Pharaon. Et tous les Égyptiens venaient dire Donne-nous du pain: pourquoi mourons-nous en ta présence? L’argent nous fait défaut. (Ib. 15.) Nous n’avons plus de quoi acheter et à cause de cela nous mourons de faim. Ne nous délaisse pas tandis que la mort nous assiège: fournis-nous du pain, afin que nous demeurions en vie. Et Joseph leur dit: Amenez vos troupeaux et je vous donnerai du pain. (Ib. 16.) Si vous manquez d’argent, je reçois aussi le bétail. Si l’argent vous fait défaut, conduisez ici vos troupeaux, et vous aurez du pain. Ils amenèrent donc leurs troupeaux, et reçurent de Joseph du pain en échange de leurs chevaux, de leurs brebis, de leurs boeufs, de leurs ânes, et il les nourrit pour la valeur de leurs bestiaux. (Ib. 17.) Et ils revinrent auprès de lui la seconde année, et lui dirent: Ne nous laisse point périr, faute d’argent et de bestiaux, tout est allé à notre maître. Il ne nous reste plus rien, hormis notre personne et nos terres. (Ib.18.) Ainsi donc, pour que nous ne mourions point, achète-nous avec nos terres contre du pain, et nous serons, nous et nos terres, serfs de Pharaon. Donne-nous du grain pour semer et pour vivre: ainsi nous ne mourrons point, et la terre ne sera pas dépeuplée. (Ib. 19.) Ils se réduisent eux-mêmes en servitude, ils vendent leurs terres, afin de pouvoir subsister: telle était la détresse causée par la famine. Et Joseph acheta (428) les terres des Égyptiens pour Pharaon. Car ils les lui vendirent contraints par la famine. Et les terres appartinrent à Pharaon. (Ibid. 20.) Et il s’asservit le peuple en qualité d’esclaves, depuis une extrême frontière d’Égypte, jusqu’à l’autre (Ibid. 21), les terres des prêtres exceptées. Car aux prêtres Pharaon donna des vivres, et ils mangeaient: aussi ils ne vendirent point leurs terres. (Ibid. 22.) Voyez combien de sagesse et d’intelligence chez Joseph. Il ne permit pas que le peuple ressentît la faim, et en même temps il assura à Pharaon la propriété de toutes les terres avec autant de serviteurs qu’il y avait d’Égyptiens. Et veuillez remarquer la sollicitude extrême qu’il leur témoigne. Il dit aux Égyptiens: Voilà que je vous possède aujourd’hui ainsi que vos terres pour le compte de Pharaon. Prenez maintenant du grain, et ensemencez la terre; et si elle donne des fruits, vous donnerez la cinquième partie de la récolte à Pharaon; les quatre autres parties seront à vous pour ensemencer la terre, et pour vous nourrir ainsi que vos familles. (Ibid. 23, 24.) Noble générosité, grande prévoyance, inexprimable sollicitude. Aussi les Égyptiens, touchés de cette bienfaisance, disent-ils: Tu nous a sauvés, nous avons trouvé grâce devant notre maître, et nous serons serviteurs de Pharaon. (Ibid. 25.) Vous avez observé la libéralité de Joseph: il voit ces hommes épuisés de besoin, et se représentant les peines et les maux que va leur causer le labourage, il dit: Je vous fournirai le grain; vous, donnez tous vos soins. Et s’il vient des fruits, vous en livrerez le cinquième: les quatre autres cinquièmes seront pour vous, comme le salaire (le vos fatigues, et pour fournir à vos besoins. Et tel fut l’ordre que leur donna Joseph, de réserver le cinquième à Pharaon, les terres des prêtres exceptées. (Ibid. 26.)

Écoutez, hommes d’aujourd’hui, quels privilèges étaient accordés autrefois aux prêtres des idoles: et apprenez à conférer au moins des honneurs égaux, à ceux à qui est confié le culte du Dieu de l’univers. Si des hommes égarés, qui faisaient profession d’adorer les idoles décernaient de pareilles prérogatives à leurs ministres, parce qu’ils y voyaient le meilleur moyen d’honorer les idoles, quelle condamnation ne méritent pas ceux qui retranchent aux prêtres d’aujourd’hui une partie de leurs honneurs? Ne savez-vous pas que ces hommages ne font due passer par leurs mains pour arriver au Maître de l’univers? Ne considére? donc point celui qui reçoit l’hommage. Ce n’est pas pour lui que vous devez remplir vos obligations: c’est pour celui dont il est prêtre, si vous voulez que celui-là même vous dédommage magnifiquement. De là ces paroles: Celui qui a fait quelque chose à un de ceux-ci, l’a fait à moi-même, et encore: Celui qui reçoit un prophète en qualité de prophète, recevra la récompense d’un prophète. (Matth. XXV, 40; X, 41.) Est-ce sur le mérite ou l’indignité de ceux que vous honorez que le Seigneur mesurera votre récompense? C’est d’après votre zèle qu’il vous couronne ou vous condamne. Et de même que les hommages qui passent par ce canal procurent un grand crédit (en effet, Dieu prend pour lui le bien qu’on fait à ses ministres), ainsi le mépris de ces mêmes personnes sera frappé là-haut d’un rigoureux châtiment. En effet, si Dieu prend pour lui les honneurs, il prend aussi le mépris. Convaincus de cette vérité, gardons-nous de manquer à nos devoirs envers les prêtres de Dieu. Et si je parle de la sorte, ce n’est pas tant dans leur intérêt que dans celui de vos charités, et pour que vous ne négligiez aucun moyen d’augmenter votre richesse. En effet, quand égalerez-vous par vos dons ceux que vous recevez du Seigneur? quels devoirs si grands rendez-vous? Néanmoins, si peu de chose que ce soit, si périssables que soient vos offrandes, vous en serez rémunérés par des récompenses immortelles et par des biens ineffables.

5. En conséquence, bâtons-nous de leur prêter ce concours; en songeant moins à la dépense qu’au profit et au revenu qu’elle nous rapporte. Voyons-nous, en effet, un homme étroitement lié avec un personnage haut placé dans le monde, nous avons hâte de lui témoigner la plus grande déférence, pensant que les hommages rendus au client seront transmis par lui à son patron, que le client, en nous signalant au patron, augmentera sa bienveillance à notre égard: à plus forte raison en sera-t-il ainsi pour ce qui regarde le maître de l’univers. A-t-on montré de la bonté et de la compassion pour le premier venu de ces mendiants dont la place publique est jonchée, le Maître prend le bienfait à son comble, et promet l’entrée du royaume des cieux à ceux qui ont fait quelque bien à ces infortunés; Venez ici, leur dira-t-il, les bénis de mon (429) père, parce que j’ai eu faim, et que vous m’avez donné à manger. (Matth. XXV, 34.) Dès lors, comment celui qui aura traité honorablement ceux qui souffrent pour Dieu et qui sont décorés de la prêtrise, comment celui-là n’obtiendrait-il pas une récompense, je ne dis pas égale à ce qu’il aura fait, mais bien supérieure, car le bon Dieu est assez riche pour rester toujours au-dessus de ce que nous pouvons faire? Ainsi donc, prenons garde de nous montrer pires que ces infidèles qui dans leur zèle pour l’erreur témoignent tant de déférence aux ministres des idoles: au contraire, que nos hommages surpassent ceux des idolâtres autant que la vérité est au-dessus de l’erreur, et les prêtres de Dieu au-dessus des prêtres des idoles, si nous voulons que le ciel nous dédommage au centuple. Je continue: Jacob s’établit en Égypte: ils prospérèrent et se multiplièrent beaucoup. (23.) C’est l’exécution de la promesse que Dieu avait faite à Jacob: Je t’y rendrai le chef d’un grand peuple. Et Jacob vécut encore dix-sept ans. Et les jours de Jacob firent un nombre de cent quarante-sept ans. (Ibid. 20.) Si Dieu lui accorda ce surcroît considérable de jours, c’est afin que, avant de mourir, il recueillît une consolation suffisante des infortunes qu’il avait endurées durant toute son existence.

Mais, si vous le voulez, afin de ne pas encombrer votre mémoire, nous réserverons pour demain, ce qu’il nous reste à dire, et nous terminerons ici ce discours, après avoir exhorté vos charités à prêter une exacte attention à nos paroles, à en conserver un souvenir durable, à les repasser continuellement en esprit, à se représenter la patience de ces justes, leur longanimité, la foi qu’ils montraient à l’égard des promesses de Dieu, sans se laisser troubler par les accidents qui pouvaient survenir ensuite, la résignation avec laquelle, confiants dans la puissance de Celui qui leur avait donné sa parole, ils enduraient toutes les épreuves, et en sortaient à leur gloire. Par exemple, ce juste qui avait pleuré durant tant d’années la mort de Joseph, ce même juste le vit souverain maître de l’Égypte: et cet admirable Joseph, après avoir passé par la servitude, la captivité et tant d’autres infortunes, Joseph fut investi d’un pouvoir absolu sur tout le pays. Que si nous voulions passer en revue toutes les histoires qui sont racontées dans l’Écriture, nous trouverions que tous les hommes vertueux ont marché par la voie des tentations, et que c’est par là qu’ils ont pu attirer sur eux en abondance les grâces d’en-haut. Par conséquent, si nous voulons, nous aussi, mériter la bienveillance divine, ne perdons point courage dans les tentations, endurons sans nous plaindre tous les accidents. Mais plutôt, soutenus par la foi, réjouissons-nous, soyons heureux, dans la persuasion que le meilleur moyen, pour nous, d’obtenir l’appui de la Providence, c’est de nous appliquer à rendre grâces de tout ce qui nous arrive. —Puissions-nous tous, après avoir passé dans la vertu ta vie présente, être admis au partage des biens futurs, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui gloire, puissance, honneur au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

SOIXANTE-SIXIÈME HOMÉLIE. Le temps de la mort d’Israël approchait, il appela son fils Joseph et lui dit; Si j’ai trouvé grâce devant toi, place ta main sous ma cuisse, jure-moi que tu me feras une. faveur et que tu me tiendras parole: ne m’enterre point dans la terre d’Égypte. Je veux reposer à côté de nos pères; tu me transporteras hors de l’Égypte, et tu m’enseveliras dans leur tombeau. — Joseph répondit: J’accomplirai tes volontés. — Jure-le moi, dit Israël. Et il le jura. Et Israël s’inclina profondément devant, le bâton de commandement que portait Joseph. (Gen, XLVII, 29-31.)

1. Pourquoi Jacob voulut être enseveli dans sa patrie.:Mourir sur une terre étrangère n’a rien de malheureux. Précieuse est devant le Seigneur la mort de ses saints. Saint Jean Baptiste, décollé, saint Paul de même, saint Pierre crucifié la tête en bas. — 2. Que la vie présente est une mène. Israël s’incline devant son fils Joseph, Explication des versets 1-12 du chap. XLVIII. — 3. Vers et, 13-20. Jacob voyait des yeux de l’âme. Les yeux de la foi plus pénétrants que ceux du corps. — 4. Les richesses font obstacle à la vertu.

1. Finissons aujourd’hui l’histoire de Jacob et voyons quels ordres il donne au moment où il va quitter la pie: N’allons pas, en jetant les yeux sur l’état présent des choses,. exiger des justes qui vivaient alors, ce que les fidèles doivent pratiquer aujourd’hui: mais jugeons d’après les temps et les circonstances. Ce préambule se rapporte aux paroles du patriarche à son fils Joseph. Écoutons quelles sont ses dernières dispositions: Le temps de la mort d’Israël approchant, il appela son fils Joseph et lui dit: Si j’ai trouvé grâce devant toi, place ta main sous ma cuisse; jure-moi que tu me feras une faveur et que tu me tiendras parole; ne m’enterre point dans la terre d’Égypte. Je veux reposer à côté de mes pères; tu me transporteras hors de l’Égypte, et tu m’enseveliras dans leur tombeau. Joseph répondit: J’accomplirai tes volontés. Jure-le-moi, dit Israël. Et il le jura. Et Israël s’inclina profondément devant le bâton de commandement que portait Joseph.

Beaucoup de gens dont les sentiments sont peu élevés, lorsque nous les exhortons à ne pas tenir grand compte du lieu de leur sépulture, et à regarder comme une affaire de peu d’importance dise les restes des morts soient ramenés d’une terre étrangère dans leur patrie, nous opposent ce récit, et nous disent que ce fut l’objet des soucis même d’un patriarche. Mais d’abord, comme je me suis hâté de le dire, il faut considérer que l’on ne doit pas exiger des patriarches qui vivaient alors au. tant de sagesse que des fidèles de nos jours; ensuite, ce n’était pas sans motif que ce juste voulait que ses ordres fussent exécutés:c’était pour entretenir dans lé coeur de ses enfants le doux espoir, qu’un jour eux aussi retourneraient dans la terre promise. Et son fils nous apprend d’une façon plus claire que c’était là son intention, lorsqu’il dit: Dieu vous visitera, et alors vous emporterez d’ici mes ossements. (Gen. I, 24.) Pour comprendre qu’ils prévoyaient tous deux l’avenir par les yeux de la foi, écoutez Israël s’écrier déjà que la mort est un sommeil; il dit en effet. Je dormirai â côté de nies pères. C’est pourquoi saint Paul disait: Tous ces patriarches sont morts dans la foi, quoiqu’ils n’aient pas reçu l’effet de la promesse, mais ils l’ont vu, et l’ont salué de loin. (Hébr. XI, 13.) (431) Et comment? Ils l’ont vu par les yeux de la foi. Que l’on ne regarde donc pas cette dernière volonté comme de la pusillanimité, mais que l’on considère l’époque et la prévision qu’il avait de leur prochain retour, et qu’on absolve ce juste de toute accusation. Mais maintenant que les préceptes de la sagesse se sont accrus depuis la venue du Christ, on aurait raison de blâmer celui qui ferait de semblables recommandations.

Il ne faut pas regarder comme malheureux celui qui meurt sur la terre étrangère, ni celui qui sort de cette vie dans la solitude. Non, ce n’est pas celui-là qui mérite qu’on le plaigne, c’est celui qui est mort dans le péché, quand même il aurait rendu le dernier soupir, étendu sur son lit, dans sa maison, et entouré de ses amis. Et qu’on ne vienne pas me tenir ce langage, aussi froid que ridicule et insensé Cet homme est mort plus misérablement qu’un chien, aucune de ses connaissances n’assistait à ses derniers moments, et n’a pu lui fournir une sépulture, mais c’est au moyen d’une quête à laquelle ont contribué un grand nombre de personnes qu’on a pu suffire aux frais doses funérailles, Non, ô homme, ce n’est pas là finir plus misérablement qu’un chien. Quel dommage en a-t-il ressenti? Il n’y a qu’une mort qui soit misérable, c’est de mourir sans être couvert du manteau de la vertu. Et pour nous prouver qu’une pareille mort ne déshonore en rien l’homme vertueux, sachez que nous ignorons même où la plupart des justes, je veux parier des prophètes et des apôtres, à l’exception d’un petit nombre, ont été ensevelis. Les uns en effet ont eu la tête tranchée, les autres ont expiré sous une grêle de pierres, d’autres enfin, enflammés par leur piété, se sont livrés à mille supplices différents, et ont tous péri martyrs de leur amour pour le Christ qui oserait dire que leur mort est ignominieuse? Ecoutons plutôt ces paroles de la sainte Écriture. La mort des saints est précieuse devant les yeux dit Seigneur. (Ps. CXV,15.) Et si elle déclare que la mort des saints est précieuse, entendons-la maintenant, quand elle dit que la mort des pécheurs est misérable. La mort des pécheurs, dit-elle, est misérable. (Ps. XXXIII, 22.) Aussi quand même un homme mourrait dans sa maison, assisté de sa femme et de ses enfants, entouré de ses amis et de ses connaissances, s’il n’est pas vertueux, sa fin sera misérable. Mais en retour celui qui meurt sur un sol étranger, dont le corps gît étendu sur les pavés; que dis-je? sur le sol étranger et sur les pavés! celui-là même qui tombe entre les mains des brigands; qui devient la proie des bêtes sauvages, s’il est doué de vertu, sa mort sera précieuse. Dites-moi, le fils de Zacharie n’a-t-il pas eu la tête tranchée? Étienne, qui le premier a ceint la couronne du martyre, n’a-t-il pas été lapidé? Quant à Paul et à Pierre, le premier n’a-t-il pas eu la tête tranchée? l’autre n’a-t-il pas subi le supplice de la croix, attaché au gibet en sens contraire de son Maître? N’est-ce, pas précisément à cause d’une telle mort que leurs louanges sont chantées et célébrées par toute la terre?

2. Après toutes ces considérations, ne regardons pas comme malheureux ceux qui meurent sur la terre étrangère, n’estimons pas heureux ceux qui finissent leurs jours dans leur maison; mais plutôt, suivant les paroles de la sainte Écriture, heureux ceux qui ont vécu dans la vertu et meurent dans les mêmes dispositions; malheureux ceux qui meurent dans le péché! Car que l’homme vertueux passe dans un monde meilleur pour y recevoir le prix de ses travaux, au contraire l’homme pervers voit commencer aussitôt son supplice, et forcé de rendre compte de ses actions, il est condamné à des souffrances intolérables.

Aussi faut-il que nous y réfléchissions, que nous cultivions la vertu, et que nous combattions dans cette vie comme dans une palestre, afin que, une fois le théâtre évacué, nous puissions attacher à notre front la couronne éclatante, et que nous ne soyons pas réduits à d’inutiles repentirs. Tant que dure la lutte, il nous est possible, si nous le voulons, de secouer notre nonchalance, et d’embrasser la vertu, afin que nous puissions obtenir les couronnes qui nous sont réservées. Mais, s’il vous plaît, reprenons la suite de notre discours. Après qu’il eut fait à son fils ces recommandations sur sa sépulture, et que Joseph lui eut répondu: J’accomplirai tes volontés; Israël lui dit: Jure-le-moi. Et il le jura. Et Israël s’inclina profondément devant le bâton de commandement que portait Joseph. Voyez ce vieillard, ce patriarche, chargé d’années, témoigner en s’inclinant devant Joseph, toute la vénération qu’il a pour lui, et accomplir ainsi la vision. Lorsque Joseph lui eut raconté sa vision, Israël lui dit: Est-ce que ta mère et (432) moi nous viendrons nous prosterner en terre devant toi? Mais peut-être dira-t-on: Comment ce songe s’est-il accompli, puisque sa mère était morte auparavant, et qu’elle ne s’est pas prosternée devant son fils? La coutume de l’Écriture est toujours de prendre le plus important pour faire entendre le tout. Car l’homme est la tête de la femme: ils seront tous deux, dit l’Écriture, une même chair. (I Cor. XI, 3.) Lorsque la tête s’est inclinée, il est évident que le corps tout entier a suivi ce mouvement. Si le père l’a fait, à plus forte raison celle-ci l’eût-elle fait, si et le n’avait pas été ravie à cette terre. Il s’inclina profondément, dit l’Écriture, devant le bâton de commandement que portait son fils. Aussi saint Paul disait-il: C’est par la foi que Jacob mourant bénit chacun des fils de Joseph et qu’il s’inclina profondément devant le bâton de commandement que portait son fils. (Hébr. XI, 21.) Voyez-vous qu’il y était poussé par la foi? Il prévoyait qu’il serait de race royale celui qui devait naître de sort sang. Après qu’il eut confié ses dernières volontés à son fils, Joseph apprit bientôt que son père était malade, qu’il était déjà aux portes de la mort, que sa dernière heure approchait. Il prit alors ses deux fils, et vint vers Jacob. À cette nouvelle, Israël reprit ses forces et s’assit sur sa couche. (XLVIII, 1, 2.) Voyez combien l’amour paternel raffermissait ce vieillard, combien l’allégresse de son âme triomphait de là faiblesse de ses membres. Ayant appris l’arrivée de son fils, il s’assit sur sa couche. Dès qu’il le voit, il lui témoigne toute l’affection qu’il a pour lui, et comme il était sur le point de mourir, il rend le courage à ses enfants en leur donnant sa bénédiction, leur laissant ainsi la plus grande des fortunes et une richesse qui ne pourrait jamais être épuisée. Voyez quelles sont ses premières paroles. D’abord il raconte la bienveillance fille Dieu a toujours eue pour lui, puis il donne sa bénédiction à ses fils, et leur dit: Mon Dieu m’est apparu à Luza, dans la terre de Chanaan, il m’a béni et m’a dit: Je te ferai croître et multiplier, je te ferai devenir une assemblée de peuples, et je te donnerai cette terre à toi, et ensuite à ta postérité qui la possédera éternellement. (Ibid. 3, 4.) Dieu, dit-il, m’a promis, lorsqu’il m’est apparu à Luza, que ma race se multiplierait à un tel point que des nations sortiraient d’elle; il m’a promis de me donner celle terre à moi et à ma postérité. Maintenant ces deux fils qui te sont nés en Égypte, sont aussi les miens: Ephraïm et Manassé seront à moi, comme Ruben et Siméon. (Ibid. 5.) Ceux, dit-il, que tu as eus avant mon arrivée, je les compte au nombre de mes enfants; et ils recevront également ma bénédiction comme ceux qui sont nés de moi. Quant à ceux que tu engendreras dans la suite, ils seront à toi, et ils porteront le nom de leurs frères dans leur héritage. Or, sache que Rachel, ta mère, est morte lorsque j’approchais de Bethléem, et que je l’ai enterrée sur la route de l’hippodrome. En voyant les fils de Joseph, il lui dit: Qui sont ceux-ci? Ce sont, répondit-il, les enfants que Dieu m’a donnés. Jacob lui dit: Amène-les auprès de moi, afin que je les bénisse. Il les fit approcher de son père. Et il les baisa, et les embrassa. (Ibid. 6-10.) Voyez comme ce vieillard se hâte et s’empresse de bénir les fils de Joseph: Il les fit approcher de son père. Et il les baisa et les embrassa, et dit à Joseph: Ainsi je n’ai pas été privé de ta vue, et Dieu m’a montré aussi ta postérité. (Ibid.11.) Dieu, dit-il, dans sa bonté m’a accordé dé grandes faveurs, de plus grandes encore que je n’en espérais, et même que je n’en aurais jamais espéré. Car non-seulement je n’ai pas été privé de ta vue, mais même j’ai pu contempler ceux qui sont nés de toi. Joseph les fit retirer d’entre les genoux de son père, et ils se prosternèrent le visage en terre. (Ibid. 12.) Voyez comment, dès l’abord, il enseigne à ses enfants à rendre à ce vieillard les honneurs qui lui étaient dus. Ensuite Joseph les fit approcher suivant l’ordre de la naissance, Manassé le premier, puis Ephraïm.

3. Considérez ce juste qui a les yeux du corps maintenant affaiblis par l’âge (car ses yeux étaient si appesantis à cause de sa vieillesse, qu’il ne pouvait voir), mais chez qui les yeux de l’esprit ont acquis une nouvelle force, et qui prévoit déjà l’avenir par les yeux de la foi. Car il n’observa pas l’ordre dans lequel Joseph lui avait présenté ses fils, mais il changea de mains en les bénissant, et donna la prééminence air plus jeune, en préférant Ephraim à Manassé. Puis il dit: Dieu à qui mes pères ont plu. (Ibid. 15.) Voyez l’humilité de ce patriarche, voyez quel amour il a pour son Dieu. Il n’a pas osé dire: Dieu, à qui j’ai plu. Que dit-il? Dieu à qui mes pères ont plu. Avez-vous compris combien son coeur est plein de reconnaissance? Et cependant, peu d’instants auparavant, en racontant sa vision, il avait dit: (433) Dieu m’est apparu à Luva, et il m’a promis de me donner toute cette terre à moi et à ma race, et de faire devenir ma race une assemblée de peuples. Quoiqu’il ait des preuves aussi évidentes de la bienveillance de Dieu envers lui, il conserve néanmoins un coeur humble, et dit: Dieu, devant la face duquel mes pères, Abraham et Isaac, ont trouvé grâce. Puis il reprend: Dieu gui me nourrit depuis mon enfance. Considérez ici encore la grandeur de sa reconnaissance. Il ne parle pas de son mérite personnel, mais il raconte les bienfaits qu’il a reçus de Dieu, et il dit: Dieu qui m’a nourri depuis mon enfance jusqu’à ce jour. Car c’est lui-même qui a dirigé mes affaires depuis le commencement jusqu’à l’époque présente. C’est ainsi (lue tout récemment encore il disait: J’ai traversé le Jourdain avec mon bâton; et maintenant je retourne avec ces deux bandes. (Gen. XXXII, 10.) il dit encore la même chose en d’autres termes: Celui qui m’a nourri depuis mon enfance jusqu’à ce jour, l’ange qui m’a délivré de tous les maux. Ce sont les paroles d’une âme reconnaissante, d’une âme qui aime Dieu et qui conserve dans sa mémoire le souvenir des faveurs divines. Celui, dit-il, à qui mes ancêtres ont plu, celui qui m’a nourri depuis mon enfance jusqu’au moment présent, qui dès le principe m’a délivré de tous les maux, qui a montré pour moi une si grande sollicitude, Celui-là bénira ces enfants; et ils porteront mon nom et le nom de mes pères, Abraham et Isaac, et ils se multiplieront très-abondamment sur la face de la terre. (Ibid. 16.) Voyez-vous quelle est sa sagesse, et en même temps quelle est son humilité? Sa sagesse, parce que prévoyant l’avenir par les yeux de la foi, il a préféré Ephraïm à Manassé; son humilité parce qu’il n’a fait aucune mention de son mérite personnel, mais qu’il s’est appuyé sur la sainteté de ses ancêtres, et sur les bienfaits que lui-même avait reçus, pour demander et implorer la bénédiction du ciel sur ses fils. C’est ainsi que Jacob, qui prévoyait les événements futurs, leur donna sa bénédiction. Mais Joseph voyant le plus jeune préféré a l’aîné, en eut du déplaisir et dit: Voici le premier-né: mets ta main droite sur sa tète. Jacob refusa et dit: Je le sais, mon fils, je le sais. Le premier-né deviendra aussi un peuple, et même il sera grand; mais une plus grande gloire est réservée à son jeune frère, et sa postérité sera une multitude de nations. (Ibid. 17-19.) Ne crois pas, dit-il, que j’aie agi ainsi sans motif, au hasard, ou par ignorance. Je le sais, et c’est parce que je prévois les événements futurs, que j’ai donné ma bénédiction au plus.jeune. La nature, il est vrai, a donné la prééminence à Manassé, mais son frère sera plus illustre que lui, et sa postérité sera une multitude de nations. Jacob agit ainsi parce que de lui devait naître un roi. Il prédisait déjà l’avenir, c’est pourquoi il lui donna ainsi sa bénédiction. Et il les bénit, et dit: Israël sera béni en vous, et l’on dira: Que Dieu te fasse semblable à Éphraïm et à Manassé! Et il préféra Ephraïm à Manassé. Tous deux, dit-il, seront si illustres que tous souhaiteront d’arriver à une telle gloire; cependant Ephraïm surpassera Manassé. Voyez-vous comment la grâce divine lui révélait d’avance l’avenir, comment, animé par un souffle prophétique, il bénit les enfants de Joseph? Car les événements qui ne devaient s’accomplir qu’après un si long temps, il les voyait comme déjà présents et placés sous ses yeux. Tel est l’esprit prophétique.

De même que les yeux du corps ne peuvent rien apercevoir de plus que les choses visibles, de même les yeux de la foi ne regardent pas les événements visibles, mais ils se représentent ceux qui doivent s’accomplir dans la suite après plusieurs générations. Et cela, vous le verrez plus exactement par les bénédictions qu’il donne à ses propres fils. Mais pour ne pas étendre notre discours, et ne pas vous imposer une trop lourde tâche, contentons-nous de ce qui a été dit, et réservons pour le discours suivant la bénédiction qu’il donna à ses enfants. Toutefois j’invoquerai votre charité pour vous exhorter à imiter ce juste, et à laisser à vos enfants des héritages, qui ne puissent recevoir de personne aucun dommage. Car souvent les richesses ont causé la ruine de ceux qui les avaient reçues, et leur ont suscité des embûches et de nombreux périls; mais ici il n’y a jamais rien de tel à redouter. En effet c’est un trésor qui ne peut ni s’épuiser, ni se consumer. c’est un trésor qui ne peut être amoindri ni par les embûches des hommes, ni par une attaque de brigands, ni par la perfidie des serviteurs, ni par aucun moyen que ce soit; mais il nous reste continuellement, car il est spirituel, et n’est pas exposé aux embûches des hommes. Si ceux qui l’ont reçu veulent demeurer sages, il les accompagnera dans la vie future et leur préparera d’avance des tabernacles éternels.

4. Ne travaillons donc pas à ramasser des richesses, pour les transmettre à nos enfants; mais enseignons-leur la vertu et implorons pour eux la bénédiction du ciel. C’est là, oui, c’est là la plus grande fortune, c’est une richesse ineffable, inépuisable, et qui chaque jour augmente notre bonheur. Car rien n’égale lia vertu, rien ne l’emporte sur elle; celui-là même qui est roi et qui porte le diadème, s’il n’est pas vertueux sera plus misérable que le pauvre couvert de haillons. En quoi le diadème ou la pourpre pourra-t-elle servir à celui qui se laisse dominer par l’inertie? Est-ce que le Seigneur connaît la différence des dignités profanes? Est-ce qu’il se laisse fléchir par l’éclat des personnages? Nous ne cherchons ici qu’une seule chose, c’est que par l’effet de la vertu nous puissions trouver ouvertes les portes de la confiance en Dieu; car celui qui n’acquiert pas dès à présent cette confiance, sera rangé parmi les hommes dégradés et qui manquent de confiance. Méditons donc tous cette pensée et enseignons à nos enfants à préférer la vertu à tous les biens et à ne tenir aucun compte de l’abondance des richesses. Car ce sont elles, oui, ce sont elles qui le plus souvent font obstacle à la vertu, quand les jeunes gens ne savent pas user des richesses comme il convient. Lorsque les petits enfants s’emparent d’un couteau ou d’une épée, le plus souvent à cause de leur inexpérience, ils courent un péril évident; aussi leurs mères ne les laissent-elles pas toucher à ces armes impunément: il en est de même des jeunes gens; lorsqu’ils ont reçu d’immenses richesses, ils se précipitent eux-mêmes dans un danger manifeste, parce qu’ils ne veulent pas en user comme ils doivent, et dès à présent ils chargent leur conscience de lourds péchés. De là naissent la mollesse, d’absurdes voluptés et mille autres maux: non par cela seul qu’ils possèdent ces richesses, mais parce qu’ils ne savent pas en user comme il convient. Aussi un sage disait-il: Les richesses sont bonnes à celui qui n’a point de péché. (Eccl. XIII, 30.) Abraham en effet était riche, ainsi que Job, mais leurs richesses, loir de leur causer aucun dommage, leur ont apporté une plus grande illustration. Pourquoi? Parce qu’ils ne s’en servaient pas seulement pour leur jouissance personnelle, mais pour le soulagement des autres, venant en aide aux besoins des pauvres et ouvrant leur maison à tout étranger. Ecoutons parler l’un d’eux: Si jamais quelqu’un est sorti de ma maison les mains vides et si un malheureux qui avait besoin de secours en a jamais manqué. (Job, XXXI, 16.) Et non-seulement leurs richesses manifestaient leur charité pour les pauvres; leurs soins révélaient encore leur sage bienveillance, Je servais, dit-il, de pieds au boiteux, d’yeux à l’aveugle et j’arrachais la proie aux dents de l’homme injuste. (Job, XXIX, 15, 17.) Le voyez-vous veiller sur les opprimés et remplacer pour tous les infirmes leurs membres mutilés? Imitons-le donc tous, lui qui avant la loi, avant la grâce, a montré une pareille sagesse, et cela, sans avoir eu de maître ni d’ancêtres vertueux; c’est par lui-même et par la droiture, de sa raison qu’il est arrivé à ces vertueuses pratiques. Car chacun de nous possède au fond de son coeur la connaissance de la vertu, et i moins qu’on ne veuille sacrifier par faiblesse la noblesse de sa naissance, on n’en sera jamais privé. Puisse chacun de nous embrasser cette vertu, la cultiver avec zèle et obtenir les biens qui sont promis à ceux qui aiment Dieu, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui partage, avec le Père et le Saint-Esprit, la gloire, la puissance, l’honneur, maintenant et toujours, dans les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

1. Résumé de l’instruction précédente. Suite de la prophétie de Jacob. Les talents naturels sont inutiles où manquent les bonnes mœurs. Explication des versets 1-4 du XLIXe chap. — 2. Explication des versets 5-11. — 3. Le mystère de l’Eucharistie préfiguré. Explication des versets 12-29. — 4. Suite de l’explication du texte jusqu’au verset 18 du Le chapitre. Pourquoi ces grandes lamentations qui accompagnent la mort, dans l’Ancien Testament. — 5. Fin de l’histoire de Joseph. Il console et comble de biens ses frères, il prédit, au moment de mourir, le retour des Juifs.

1. Je vous avais promis l’autre jour de terminer l’histoire de Jacob; mais notre discours s’étant prolongé, il ne nous a pas été possible de réaliser cette promesse. Je veux donc, aujourd’hui, mettre sous vos yeux la partie qui n’a pas été traitée l’autre jour, afin que, cette fois du moins, si Dieu le permet, nous finissions notre tâche. Mais il faut d’abord rafraîchir la mémoire de votre charité, et vous fixer le point précis du sujet où s’est arrêtée notre instruction. Vous n’ignorez pas, vous vous rappelez que c’est au moment où le juste voulant bénir les enfants de Joseph, préfère Ephraïm à Manassé, nonobstant le mécontentement du père, auquel il dit ces paroles: Je le sais bien, mon fils; celui-ci sera aussi chef dépeuple, et il sera exalté; mais son frère qui est le plus jeune, sera plus grand que lui, et de sa race une foule de peuples sortiront. Et il les bénit en ce jour, disant: En vous sera béni Israël, et l’on dira: Que Dieu te fasse comme à Ephraïm et à Manassé! et il mit Ephraïm devant Manassé. Parvenu à cet endroit, de peur d’encombrer votre mémoire, nous avons conclu l’instruction; mais si bon vous semble, nous verrons la suite aujourd’hui. Israël dit à Joseph: Voici que je meurs, et Dieu sera avec vous, et Dieu vous fera retourner de cette contrée au pays de vos pères. Je le donne de plus qu’à tes frères Sichem, que j’ai prise avec mon glaive et mon arc. Après qu’il a béni les enfants, et que, dans sa prévoyance, il a préféré le plus jeune à l’aîné, voulant convaincre Joseph qu’il n’a point agi ainsi par caprice ni sans raison, mais en vue de l’avenir qui lui était révélé, il lui prédit à lui-même sa fin, lui annonce que sa famille quittera la terre étrangère pour revenir dans la contrée de Chanaan, pays de leurs pères, et joint à cela des paroles d’espérance, propres à les soulager dans leur attente. En effet, l’espérance allége toujours les peines d’ici-bas. Puis, montrant jusqu’au moment de la mort la tendresse qu’il avait pour Joseph, il lui dit: Je te donne de plus qu’à tes frères, Sichem; indiquant assez clairement par là que son dire ne pouvait manquer de se réaliser, que ses enfants retourneraient au pays selon sa prédiction, et qu’ils hériteraient du pays de leurs pères; à telles enseignes qu’il donnait à Joseph Sichem en héritage de plus qu’à ses frères, Sichem qu’il avait ravie aux mains des Amorrhéens avec son glaive et son arc. Qu’est-ce à dire? C’est qu’il revendique l’expédition de Siméon et de Lévi contre ceux de Sichem, et de là ces mots: Que j’ai prise avec mon glaive (436) et mon arc. Mais ici il ne serait pas hors de propos de rechercher pourquoi, s’il revendiquait cette action, et devait plus tard tester en ces termes, il prononce ailleurs contre Siméon et Lévi une accusation que l’Écriture nous a conservée? En cet endroit le juste ne se contredit point; il montre seulement la douceur de son caractère, et déclare que cette extermination s’est faite malgré lui; en effet, non content de blâmer cet acte-lorsqu’il s’exécutait, il le réprouva quand il eut été commis. Maintenant voulant montrer sa tendresse pour Joseph, il lui cède Sichem qu’il a prise, ajoute-t-il, avec son glaive et son arc. L’action a été faite par eux, mais la ville m’appartient. Car si le père est le maître de ses enfants, à plus forte raison peut-il disposer de leurs biens; et s’il peut en disposer, il peut aussi faire le par tage à sa volonté. Voulant donc montrer sa bienveillance pour Joseph, il ne se borne point pour cela à bénir Ephraïm et Manassé, dans la même intention, il laisse Sichem à son fils à part du commun héritage. Jacob fit venir ses fils et leur dit:.Réunissez-vous, afin que je vous annonce ce qui vous arrivera dans les derniers temps. (XLIX, 1.) Assemblez-vous, et écoutez votre père Israël. (Ibid. 2.) Venez ici, leur dit-il, et apprenez de ma bouche non les choses du présent, ni celles qui doivent arriver sous peu, mais celles qui s’accompliront dans les derniers temps. Et ce n’est pas moi, à vrai dire, qui vous les révélerai, ce sera l’inspiration du Saint-Esprit. C’est grâce à elle que je puis, dès à présent, vous prédire ce qui aura lieu après une longue suite de générations. En effet, sur le point de finir mes jours, je veux en chacun de vous, comme sur une table d’airain, graver mon souvenir. Voyez maintenant comment ce juste, en présence de ses enfants réunis, observant l’ordre des générations postérieures, accompagne chaque nom de la bénédiction ou de la malédiction qui lui convient, et montre en cela même l’excellence de sa vertu. Il commence par le premier. Ruben, dit-il, mon premier-né, ma force et le chef de mes enfants, dur à supporter, dur et obstiné. (Ibid. 3.) Considérez la sagesse du juste. Afin de renforcer l’accusation portée contre Ruben, il parle d’abord des prérogatives qu’il tient de la nature, de la préséance dont il a joui en tant que chef des enfants, et comme ayant le rang d’aîné; puis il inscrit pour ainsi dire sur une table d’airain les péchés où il est tombé, volontairement, montrant par là que les avantages naturels ne servent de rien, si l’on n’y joint les bonnes oeuvres et la vertu; car c’est là ce qui procure la louange ou attire le blâme. Dur à supporter, dur et obstiné. Tu es déchu, lui dit-il, par ta témérité, du rang que t’avait donné la nature. Puis il enregistre jusqu’à l’espèce du péché, afin que les descendants trouvent une grande leçon propre à les détourner de toute action pareille dans la condamnation prononcée contre Ruben. Tu t’es révolté, comme l’eau ne déborde point. Car tu es monté sur le lit de ton père: alors tu as souillé la couche où tu es monté. (Ibid. 4.) Il fait allusion au commerce de Ruben avec Balla.

2. Voyez-vous comment, parla vertu de l’intelligence que lui avait octroyée l’Esprit, il prend les devants sur cette loi de Moïse que le père et le fils ne doivent pas approcher de la même femme? Le reproche qu’il adresse à son fils implique, en effet, cette interdiction: Tu as souillé la couche, en montant sur le lit de ton père tu as commis une action défendue. En conséquence, puisque de cette manière Tu t’es révolté, comme l’eau ne déborde point. Tu n’auras pas à te féliciter, veut-il dire, de cette criminelle entreprise, d’avoir osé, sans aucun égard pour ton père, déshonorer sa couche. L’Esprit-Saint a voulu que les générations sui. vantes se gardassent de suivre un tel exemple; voilà pourquoi il a pourvu à ce que cette accusation fût consignée par écrit. Par là, tout le monde peut apprendre et se convaincre qu’une préséance conférée par la nature est de nulle utilité, si les actes de la volonté y contredisent. Ensuite, lorsqu’il a suffisamment stigmatisé cette abominable action, il passe à Siméon et à Lévi. Siméon et Lévi ont consommé l’injustice de leur volonté. (Ibid. 5.) Leur zèle à venger leur sueur les a poussés à. cette injustice. Puis, montrant que c’est à son. insu qu’ils ont exécuté leur dessein, il ajoute: Que mon âme ne vienne point dans leurs conseils, et que mon coeur ne s’appuie point sur leur réunion. (Ibid. 6.) A Dieu ne plaise que j’aie été associé i leur dessein, que j’aie adhéré à leur injuste entreprise! Parce que dans leur courroux ils ont tué des hommes. La raison n’a point dirigé leur courroux. Sichem eût-il été coupable, il ne fallait pas pour cela commettre un massacre général. Et dans leur fureur ils ont estropié le taureau. Il fait allusion ici au fils d’Hémor qu’il appelle taureau à cause de son âge, alors (437) dans sa fleur. Puis, ayant rappelé leur conduite, il ajoute une malédiction et dit: Maudit soit leur courroux, parce qu’il est inexorable, et leur ressentiment parce qu’il a été implacable. (Ibid. 7.) Il veut parler de la ruse qu’ils ont employée contre leurs ennemis, du stratagème dont ils se sont servis pour les attaquer.. Leur courroux, dit-il, est inexorable, impétueux, irréfléchi. Et leur ressentiment, parce qu’il a été implacable. En effet, c’est lorsque les Sichémites les croyaient le mieux disposés pour eux, que faisant éclater leur violente colère, ils ont fait de ce peuple leur proie et leur butin. Puis, quand il a fait le récit de leur péché, il prédit la vengeance qui doit les en punir. Je les diviserai en Jacob et les disperserai en Israël. Ils seront dispersés en tous lieux, veut-il dire, afin qu’il devienne clair pour tout le monde qu’ils sont ainsi punis de leur coupable entreprise. Juda, que tes frères te louent. (Ibid. 8.) la bénédiction donnée à Juda est une bénédiction mystique qui nous révèle à l’avance tout ce qui doit être réalisé dans le Christ. Juda, que tes frères te louent! En effet, c’est parce que le Christ devait naître de cette famille, selon les calculs de la Providence, que Jacob, inspiré du Saint-Esprit, prophétise dès lors par ce qu’il dit touchant Juda, non-seulement la descente du Seigneur parmi les hommes, mais encore le mystère, la croix, l’inhumation, la résurrection, enfin tout absolument. Juda, que tes frères te louent. Tes trains sont sur le dos de tes ennemis, et les fils de ton père t’adoreront. Il indique ainsi la soumission où ils sont destinés à vivre. C’est un lionceau que Judo. Tu es sorti dit germe, mon fils. (Ibid. 9.) Il prédit sa royauté. Car c’est la coutume constante de l’Écriture que de désigner la puissance royale par la figure du lion. Retombé tu t’es endormi comme un lion. Qui le réveillera? Ici il a en vue la croix et le sépulcre. Qui le réveillera? Nul n’oserait tirer un lion de son sommeil, de là ces, mots: Tu t’es endormi comme un lion. Qui le réveillera? C’est lui-même, lui qui dit: J’ai le pouvoir de piller mon âme et le pouvoir de la reprendre. (Jean, X, 18.) Puis il indique clairement l’époque où le Christ doit paraître suivant les rues de la Providence. Il ne manquera pas de rois issus de Juda, ni de chefs sortis de ses Panes, jusqu’à la venue de Celui à qui est réservé le dépôt. Et lui-même sera l’attente des nations.(Ibid.10.) C’est-à-dire que le judaïsme et les princes des Juifs subsisteront jusqu’à sa venue. Et il dit très-bien jusqu’à la venue de Celui à qui est réservé le dépôt; il parle de Celui à qui la royauté est préparée. Aussi est-il l’attente des rations. Voyez comment il parle déjà du salut futur des nations elles-mêmes. Lui-même sera l’attente des nations. Les nations attendent sa venue. Attachant à une vigne son poulain, et aux branches son ânon. (Ibid. 11.) Par cet ânon, il désigne les nations qui seront converties. L’âne étant un animal immonde, il dit pour cette raison: Ces nations impures seront amenées avec la même facilité qu’un ânon qu’on attache aux branches d’une vigne; il indique par là l’étendue de cet empiré, l’obéissance parfaite de ces nations. En effet, c’est la marque d’une grande douceur chez un âne que de se laisser attacher aux branches d’une vigne. Quant à la vigne, c’est une image à laquelle Jésus compare sa doctrine: Moi je suis la vraie vigne, dit-il, et mon Père est le vigneron. (Jean, XV, 1.) Les branches de la vigne représentent ce qu’il y a d’affectueux, de facile dans les articles de la législation; il fait entrevoir par là que les nations seront plus dociles que les Juifs. Il lavera dans le vin sa robe, et dans le sang de la grappe son vêtement.

3. Voyez combien ici l’allusion au mystère est complète. Les initiés savent à quoi s’applique la parole: Il lavera sa robe dans le vin; par ce mot, robe, il faut, si je ne me trompe, entendre le corps dont Jésus, dans son Incarnation, a daigné se revêtir. Puis, pour vous faire entendre ce que c’est qu’il appelle vin, il ajoute: et son vêtement dans le sang du raisin. Considérez comment, par ce mot sang, il nous fait songer au supplice, à la croix, et à toute la série des mystères. Ses yeux sont plus beaux que le vin, et ses dents plus blanches que le lait. (12.) Ici c’est la gloire qu’il veut représenter par cette métaphore du vin et des yeux. Et ses dents sont plus blanches que le lait; c’est la justice et la majesté du juge. Par les dents et par le lait, il ne désigne rien autre chose que la pureté et l’éclat du jugement, qui rappellera les dents et le lait. Il ajoute: Zabulon habitera sur le rivage de la mer, et près du port des navires et il s’étendra jusqu’à Sidon. (13.) Voyez comme à celui-ci pareillement, il prédit où il aura son séjour, et qu’il dominera jusqu’à Sidon. Issachar a désiré le bien, et il se tient dans les bornes de sofa partage. (14.) Et voyant que le repos (438) est bon, et que la terre est fertile, il a baissé l’épaule pour travailler, et il est devenu cultivateur. (15.) Il le loue d’avoir choisi l’agriculture, et préféré à tout le travail de la terre. Dan jugera son peuple, comme une seule tribu dans Israël. (16.) Et que Dan devienne comme un serpent dans le chemin, comme un céraste dans le sentier, qui mord le pied du cheval; et le cavalier tombera à la renverse, attendant le salut du Seigneur. (17.) On ne saurait trop admirer comment ce juste, prévoyant tout avec les yeux de l’Esprit, prédisait l’avenir à ses enfants, et annonçait à chacun ce qui devait lui arriver; il prophétise dès lors ce qui ne doit se réaliser que beaucoup plus tard. La tentation tentera Gad; mais il tentera lui-même son ennemi de près. (19.) Le pain d’Azer sera excellent, et les rois s’en nourriront. (20.) Nephthali sera, comme un arbrisseau qui s’élève, et s’embellit en pullulant. Puis, après avoir parlé d’eux brièvement, il revient à Joseph, et dit: Mon fils Joseph a grandi, il est digne d’envie; Joseph est mon grand fils, mon jeune fils. (22.) Il veut lui dire: Tu es devenu un objet d’envie dès le commencement. (23.) On conspirait contre lui, on l’insultait; allusion au complot de ses frères contre lui. Puis, il rappelle ce que disait plus haut l’Écriture, qu’ils avaient accusé perfidement Joseph auprès de son père: On conspirait contre lui, on l’insultait; et ceux qui ont des flèches l’attaquaient; c’est leur projet homicide. Et leurs arcs furent brisés avec force. (24.)

Après avoir dit leur entreprise, il en dit le résultat. Leurs arcs furent brisés; et les nerfs de leurs bras se détendirent. Ils essayèrent de le tuer, et exécutèrent leur projet, autant qu’il était en eux. Mais leurs arcs furent brisés et leurs nerfs détendus: n’est-ce pas là, en effet, ce qu’ils durent éprouver lorsqu’ils entendirent Joseph qui leur disait: Je suis votre frère Joseph que vous avez vendu pour qu’on l’emmenât en Égypte? C’est alors surtout, c’est alors que leurs nerfs furent détendus par le Roi de Jacob. Tu es sorti de là pour être la force d’Israël, grâce ait Dieu de ton père, et mon Dieu t’a secouru. (Ib. 25.) C’est le Roi qui a détendu ces nerfs, car c’est mon Dieu lui-même qui t’a secouru. — Voyez le profond amour du juste pour le Seigneur; du Maître de l’univers il fait son Dieu, à lui, non pour limiter son empire, ni pour lui ôter son pouvoir sur le monde, mais pour manifester sa propre ferveur. Et il t’a béni du haut du ciel. Il ne s’est pas borné à te secourir, Il t’a béni de la bénédiction de la terre qui contient toutes choses, à caisse de la bénédiction des mamelles et des entrailles de la bénédiction de ton père et de ta mère. Il a surpassé les bénédictions des stables montagnes, et les désirs des collines éternelles. (Ibid. 26.) — C’est sa gloire, son élévation, sa souveraineté sur l’Égypte qu’il a en vue dans ce passage; s’il parle de montagnes et de collines, c’est pour caractériser sa grandeur et sa puissance et faire voir qu’il a été porté au plus haut sommet. Ces bénédictions seront sur la tête de Joseph et sur la tête des frères dont il a été le chef. Ces bénédictions seront sur ta tête. Benjamin, loup ravissant,. mangera la proie le matin, et le soir il partagera la nourriture. (Ibid. 27.) Ici encore, il prédit à Benjamin des événements prochains; comment, pareil à un loup, il ira dévastant, tuant, exerçant mille ravages. Puis, après avoir prédit à tous ses fils les bénédictions propres à chacun, il bénit chacun d’eux, suivant la bénédiction qu’il lui avait donnée. (Ibid. 28.) C’est comme s’il disait: Il fit à chacun la prédiction qui devait lui être faite, et prophétisa les destinées réservées à chaque tribu; enfin, lorsqu’il eut distribué les révélations qu’il tenait de l’Esprit, il leur dit: Je rejoins mon peuple, vous m’ensevelirez avec mes pères. (Ibid. 29.)

4. Par cette recommandation il leur procure une consolation incomparable. Car ils pensaient que le juste ne leur aurait pas prescrit ce soin, s’il n’avait été certain de leur futur retour et de la cessation de leur servitude en Égypte. Il fixe ensuite le lieu. Dans la caverne qui est dans le champ d’Ephron Héthé en. Et ayant dit ces paroles, il cessa de donner des ordres à ses fils. Et Jacob ayant levé ses pieds au-dessus du lit, mourut et se réunit à soit peuple. Considérez comme la fin du juste est elle. même admirable. En effet, après avoir donné ses instructions à ses enfants, il élève ses pieds au-dessus du lit: on dirait que cela lui cause de la joie. Ainsi, après avoir fait toutes ses recommandations, il élève ses pieds, c’est-à-dire, les étend, les allonge: puis il meurt, et se réunit à son peuple. Et Joseph se jetant sur la face de son père, pleura sur lui et le baisa. Voyez-vous cette tendresse filiale? Voyez-vous cette ardente affection? Quand l’âme a quitté le corps, Se jetant sur la face de son père il le (439) baisa et pleura sur lui. Après cela Joseph se hâte d’accomplir les prescriptions paternelles. Il ordonna aux embaumeurs d’embaumer son pire. (Ibid. 2.) Et il pleura durant les quarante jours que dura l’embaumement, et l’Égypte soixante-dix jours durant. (Ibid. 13.) Et quand toutes les cérémonies furent terminées, alors il fit connaître à Pharaon et à-ses eus les volontés de son père, et dit: Mon père m’a fait jurer, disant: Le sépulcre, que je me suis creusé dans la terre de Chanaan est le lieu où tu m’enseveliras. Maintenant donc, je partirai avec mon père, je l’ensevelirai, et je reviendrai. (Ibid. 5.) II convient que ses ordres soient exécutés par moi. Quand j’aurai fait selon sa volonté, je reviendrai. Là-dessus Pharaon permit. Et Joseph partit pour ensevelir son père, et avec lui partirent tous les serviteurs de Pharaon. (Ibid. 7.) Et ils quittaient leur famille, leurs boeufs et leurs brebis. (Ibid. 8.) Et avec lui partirent des chars et des cavaliers, et ce fut une invasion très-considérable. (Ibid. 9.) Voyez quel empressement montrent les Égyptiens, afin d’honorer Joseph: ils l’accompagnent en si, grand nombre que c’est une véritable invasion: Et parvenus à un certain endroit, ils se frappèrent longuement et violemment en signe de douleur. Et il donna à son père un deuil de sept jours. (Ibid. 11.) Et les habitants de Chanaan virent cela et dirent: Les Égyptiens sont en grand deuil. De là le nom Deuil d’Égypte, donné à ce lieu, qui est au delà du Jourdain.

Mais toi, mon cher auditeur, en écoutant ce récit, garde-toi de n’y accorder qu’une attention distraite: songe à l’époque où ces choses se passaient, et décharge Joseph de toute imputation. Les portes de l’enfer n’étaient pas encore brisées, les chaînes de la mort n’étaient pas déliées, la mort n’était point réputée un sommeil: voilà pourquoi, craignant la mort, on agissait de la sorte. Aujourd’hui, par la grâce de Dieu, la mort étant devenue un sommeil, le trépas un assoupissement, la résurrection une certitude, nous nous réjouissons, nous tressaillons d’allégresse comme au passage d’une vie dans une autre. Et que dis-je, d’une vie dans une autre? D’une vie inférieure à une vie meilleure, d’une vie fugitive à une vie éternelle, d’une vie terrestre à une vie céleste. Enfin, tout étant accompli, Joseph retourna en Égypte, avec ses frères et ceux qui l’avaient accompagné. Considérez ici la pusillanimité des frères de Joseph, et la crainte qui agitait leur âme. Les frères de Joseph, voyant que leur père était mort, dirent: Puisse Joseph ne pas nous garder rancune, ne pas nous rendre ce qu’il nous doit, tous les maux que nous lui avons faits! (Ibid. 15.) L’effroi tourmente leur coeur: déchirés de remords, ils ne savent que faire. Voyant donc que leur père n’était plus; et redoutant de la part de Joseph une juste vengeance, ils se présentèrent devant lui, et dirent: Ton père nous a fait jurer avant de mourir, disant: Dites et Joseph: Pardonne-leur leur injustice et leur faute. (Ibid. 16.) Remarquez de nouveau comment ils s’accusent eux-mêmes. Observez combien est accablant le témoignage de la conscience. Vous avez beau faire: vous savez que vous avez commis l’injustice, le péché, que vous vous êtes rendus coupables de mauvaises actions. Et maintenant accueille l’iniquité des serviteurs du Dieu de ton père. Vous avez vu comment, c’est sans y être forcés qu’ils s’accusent et disent: Ton père a dit: Pardonne-leur le mal qu’ils t’ont fait, et accueille l’iniquité des serviteurs du Dieu de ton père. Mais cet homme admirable, excellent, est si éloigné de garder aucun souvenir des traitements qu’il a subis, que ces paroles l’émeuvent: Et Joseph pleura, tandis qu’ils lui parlaient. Et ils vinrent lui dire: Nous sommes tes serviteurs. (Ibid. 18.) Voyez ce que c’est que la vertu, à quel point elle est forte et irrésistible, et quelle est la faiblesse du vice. En effet, voici que cet homme tant éprouvé est devenu souverain, et que ceux qui avaient traité leur frère de la sorte, demandent à être les serviteurs de celui qu’ils ont vendu comme esclave.

5. Mais soyez attentifs à la patience de Joseph vis-à-vis de ses frères; voyez comment il n’omet rien pour les consoler, leur persuader qu’ils n’ont eu aucun tort envers lui. Ne craignes rien: J’appartiens à Dieu. (Ib. 19.) Vous avez eu de mauvais desseins contre moi, mais Dieu a changé ce mal en bien, afin de faire advenir ce qui se réalise aujourd’hui, qu’un peuple nombreux soit nourri. (Ib. 20.) N’ayez pas peur, sortez d’inquiétude: J’appartiens à Dieu, et j’imite mon Maître: je m’efforce d’obliger ceux qui m’ont causé des maux extrêmes: Car j’appartiens à Dieu. Puis, voulant montrer quelle bienveillance Dieu lui accorde, il ajoute: Votre conduite envers moi était dictée par de mauvais desseins, mais Dieu a changé pour moi ce (440) mal en bien. De là ces mots de Paul: Ceux qui aiment Dieu voient tout conspirer à leur bien. (Rom. VIII, 28.) Tout, qu’est-ce à dire? C’est-à-dire même les contrariétés, les sujets apparents d’affliction, il change tout cela en bien: c’est ce qui arriva pour cet homme incomparable. La conduite de ses frères fut le principal motif de son élévation, grâce à la puissance, à la sagesse de Dieu qui changea en prospérités toutes ses infortunes. Afin qu’un peuple nombreux soit nourri. Ce n’est pas nous seulement qu’il a eus en vue dans ce changement, c’est encore la subsistance de tout ce peuple. Et il leur dit: Ne craignez rien:je vous nourrirai, vous et vos familles. Et il les exhorta, et il parla à leur coeur. (Ib.21.) Que craignez-vous désormais? Je pourvoirai à votre subsistance et à celle de tous les vôtres. Et il les exhorta, et il parla à leur coeur. Il ne se borne pas à les exhorter, il y met tant de zèle qu’il dissipe tout leur chagrin. Et Joseph habita en Égypte, lui et ses frères, et toute la maison de son père. (Ib. 22.) Et Joseph villes enfants d’Ephraïm jusqu’à. la troisième génération. (Ib. 23.) Et Joseph parla à ses frères, disant: Je meurs. Dieu vous visitera, et vous emporterez avec vous mes os hors de ce pays. (Ib. 24.) Ainsi, comme son père, il recommande qu’on emporte ses restes. Et voyez comment afin de les rassurer encore, de les affermir dans l’espérance du retour, après leur avoir prédit d’abord qu’ils retourneront au pays, il dit ici: Vous emporterez avec voies. En partant vous emporterez avec vous mes os.

Il n’agissait pas ainsi par caprice ni sans motif, mais pour deux raisons: d’un côté, parce qu’il craignait que les Égyptiens, gardant le souvenir de ses nombreux bienfaits, et fidèles à leur usage de diviniser des hommes, ne commissent l’impiété pour honorer le corps d’un juste; d’autre part, afin que les siens fussent bien assurés qu’ils retourneraient de toute manière au pays. En effet, si cela n’eût été certain, il ne leur eût pas ordonné de ramener ses ossements. — Spectacle étrange et nouveau! Celui qui nourrissait en Égypte tout Israël, c’était celui-là même qui donnait le signal du retour, qui introduisait ce peuple dans la terre promise. Et Joseph mourut âgé de cent dix ans. (Ibid. 25.) A quoi bon nous dire son âge? Afin de nous instruire du temps durant lequel il gouverna l’Égypte. Il était arrivé dans ce pays à l’âge de dix-sept ans; à trente ans il parut devant Pharaon, et expliqua les songes. Durant les quatre-vingts années qui suivirent, il fut le maître absolu de l’Égypte. Vous voyez s’il fut largement dédommagé, magnifiquement récompensé de ses peines. Pendant treize années il lutta contre les tentations, esclave, calomnié, en butte aux souffrances de la captivité. Et lorsqu’il eut tout supporté avec courage et avec des actions de grâces, il fut généreusement rétribué même en ce monde. — Réfléchissez en effet qu’en échange de quelques années de servitude et de captivité, il gouverna un royaume quatre-vingts années durant. — Mais que la foi dirigeait toutes ses actions, que c’est elle encore qui lui inspira ses dernières volontés au sujet du transport de ses os, c’est Paul qui nous l’apprend, en disant; C’est par la foi que Joseph mourant parla du départ des enfants d’Israël. (Hébr. XI, 22.) Et il ne s’en tient pas là; afin de nous révéler le motif pour lequel il recommande que ses os fussent transportés, il ajoute: Et qu’il fit des dispositions touchant ses os.

Peut-être ai-je parlé trop longtemps; excusez-moi. Parvenu à la fin du livre, nous avons voulu le terminer aujourd’hui en même temps que notre discours, et ajouter à cela notre exhortation habituelle de garder souvenir de nos paroles, de chercher à imiter la vertu de ces justes, leur patience à l’égard de leurs oppresseurs, leur longanimité vis-à-vis de leurs persécuteurs, leur chasteté à toute épreuve. C’est par là, en effet, que notre juste s’est concilié toutes les faveurs d’en-haut. Par conséquent, si nous voulons nous assurer le même appui, n’estimons rien tant que la vertu. De cette manière, nous nous concilierons la grâce de l’Esprit, nous passerons dans le calme la vie présente, et nous serons admis au partage du bonheur futur, auquel puissions-nous tous parvenir, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui, gloire, puissance, honneur, au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

Bravo à http://www.abbaye-saint-benoit.ch/bibliotheque.htm pour l’édition numérique originale des oeuvres complètes de Saint Jean Chrysostome - vous pouvez féliciter le père Domini que qui a accompli ce travail admirable par un email à portier@abbaye-saint-benoit.ch pour commander leur cd-rom envoyez 11 Euros à l’ordre de Monastère saint Benoit de Port-Valais Chap elle Notre-Dame du Vorbourg CH-2800 Delémont (JU)