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Pupitre d'homélie en bois marqué d'une croix copte

Homélies sur ce texte parce que nous avons un même esprit de foi

Saint Jean Chrysostome · 162 min de lecture · 0 vue

Avertissement

On a formé quelques doutes sur les trois homélies qui expliquent ces paroles de saint Paul aux Corinthiens: Parce que nous avons un même esprit de foi. La première raison de douter si ces trois homélies sont de saint Jean Chrysostome, c’est que dans la première, l’auteur, en parlant du commencement de la foi, s’exprime d’une manière qui semble favoriser le semi-pélagianisme. Ni Dieu, dit-il, ni la grâce du Saint-Esprit ne préviennent notre dessein, et quoique Dieu nous ait appelés, il attend néanmoins que nous approchions librement de notre propre volonté, et, lorsque nous nous sommes approchés, il nous donne tout son secours. La seconde raison, c’est qu’au commencement de la troisième homélie, l’auteur compte cinq cents ans depuis saint Paul ce qui marque un auteur plus récent que saint Chrysostome. Mais ne sait-on pas que ce Père ayant vécu avant les controverses sur la grâce, a moins ménagé les expressions que s’il eût vécu depuis? D’ailleurs, on trouve dans ses écrits les plus assurés divers endroits où le saint évêque déclare que le secours de la grâce est nécessaire pour le commencement de la foi. A l’égard de l’anachronisme qui se trouve dans la troisième homélie, outre que les chiffres ont pu être corrompus, on voit, par plusieurs autres endroits, en particulier par le cinquième discours centre les Juifs, que saint Chrysostome n’était point exact dans la chronologie, puisqu’il y compte quatre cents ans depuis la dernière ruine de Jérusalem fautes qui sont pardonnables dans un auteur qui discourait souvent sans préparation. Au reste, pour péri qu’on soit accoutumé à la lecture de ses écrits, on reconnaîtra aisément son style et toutes ses façons de parler dans ces trois homélies. Il les prononça à Antioche, comme on le voit par ce qu’il dit de la vie austère des moines qui se retiraient sur les montagnes. (Dom Remy Ceillier.)

PREMIÈRE HOMÉLIE. Sur ces paroles de l’Apôtre: « Parce que nous avons un même esprit de foi, selon qu’il est écrit (II Cor. IV, 13); et sur ces mots: J’ai cru; c’est pourquoi j’ai parlé (Ps. CXVII, 10); et sur l’aumône. »

Analyse

1. Lorsque les médecins sont obligés d’employer le fer, ils ne le font pas sans compatir à la douleur quels causent à leurs malades; saint Paul, obligé de corriger les Corinthiens, éprouve de la peine en songeant à c Ile qu’il leur cause. — 2 Faiblesse naturelle à la raison raffermie par la fonte de la foi. — 3. Imbécillité de la philosophie séparée de la foi. — 4. Le mot foi a deux significations dans les Écritures: il signifie cette vertu par laquelle les apôtres opéraient des miracles, il signifie encore ce qui conduit à la connaissance de Dieu. — 5. Dans ce chapitre, saint Chrysostome parle de la grâce d’une manière qui parait favoriser!e semi-pélagianisme. — 6. Les bonnes oeuvres font demeurer en nous l’Esprit-Saint. La virginité a besoin d’être unie à la charité. — 7. Dieu a particulièrement à coeur le précepte de la charité. — 8-10. Exhortation à la pratique de l’aumône.

1. Quand les habiles médecins voient qu’une plaie a besoin du fer, ils pratiquent des incisions, mais ils ne le font point sans peine ni pitié. Ils souffrent et se réjouissent autant que leurs malades. Ils souffrent de la douleur qu’ils causent dans l’opération, et se réjouissent à la pensée qu’ils rendent ainsi la santé à ceux qui l’avaient perdue. C’est aussi ce que fit Paul, ce sage médecin des âmes. Les Corinthiens eurent un jour besoin d’un blâme sévère, il les (224) blâma, et se réjouit en s’affligeant. Il s’affligeait. de la peine qu’il leur causait, et se réjouissait du bien que produisaient ses paroles. Ce sont ces deux sentiments qu’il exprime en disant: Car encore que je vous aie attristés par ma lettre, je n’en suis plus fâché, quoique je l’aie été auparavant. (II Cor. VII, 8.) Pourquoi en avais-je été fâché, pourquoi n’en suis-je plus fâché-? j’étais fâché de vous avoir si sévèrement blâmés: je n’en suis plus fâché parce que j’ai corrigé votre erreur. Et pour vous convaincre qu’il en était bien ainsi, écoutez la suite: C’est que je voyais qu’elle-vous avait attristés pour un peu de temps; mais maintenant j’ai de la joie, non de ce que vous avez été contristés, mais de ce que votre tristesse vous a portés à la pénitence. (Ibid. 9.) Je vous ai attristés pour un moment, votre chagrin n’a point été de longue durée, et le bien que vous en avez retiré ne passera point. Permettez à l’amour que j’ai. pour vous d’employer les mêmes paroles. Si je vous ai attristés dans ma précédente instruction, je n’en suis point fâché, quoique j’en fusse fâché auparavant. Car je vois que cette instruction et mes conseils, en vous attristant pour un moment, m’ont causé une grande joie, non de ce que vous avez été contristés, mais de ce que votre tristesse vous a portés à la pénitence. Voyez! pour avoir été attristés selon Dieu; quel zèle en vous aujourd’hui! une assemblée plus belle, ce théâtre spirituel plus brillant, la réunion de nos frères plus nombreuse! Ce zèle est le fruit de votre tristesse.

C’est pourquoi, autant je souffrais alors, autant je me réjouis aujourd’hui, que je vois notre vigne spirituelle couverte de fruits. Si dans les festins matériels, il y a plus d’honneur et de plaisir pour l’hôte à mesure qu’il y a plus de convives, à plus forte raison en doit-il être ainsi dans ces festins spirituels. Dans les premiers, toutefois, un plus grand nombre d’invités consomme plus de mets; et cause plus de dépense; dans les autres, au contraire, un plus grand nombre d’invités, au lieu d’épuiser les tables, y amène l’abondance. Et, si dans les uns on trouve plaisir à dépenser, n’en trouvera-t-on pas davantage dans les autres à gagner, et à s’enrichir? Car telle est la nature des biens spirituels; plus on en distribue, plus ils s’augmentent. Et puisque je vois notre table pleine, j’espère que la grâce du Saint-Esprit aura un écho dans nos âmes. Car plus il y a de convives, plus la table est abondamment servie; ce n’est point que Dieu dédaigne le petit nombre, c’est qu’il désire le salut de beaucoup d’hommes. C’est pourquoi, tandis que Paul ne faisait que traverser les autres villes, le Christ lui apparut et lui ordonna de séjourner à Corinthe, disant: Ne crains point; parle sans te taire, car j’ai dans cette ville un grand peuple. (Act. XVIII, 9, 10.) En effet, si pour une brebis le berger parcourt les montagnes, les bois, les lieux inaccessibles, comment ne prendrait-il pas plus de peine encore quand il faut arracher un grand nombre de brebis à l’indifférence et à l’erreur? Et pour vous assurer que Dieu ne méprise point le petit nombre, écoutez Jésus: Ce n’est point la volonté de mon Père qu’aucun de ces petits périsse, Ni le petit nombre, ni l’intimité ne peuvent faire qu’il néglige notre salut.

2. Puisque la Providence prend tant de soin, des petits et du petit nombre, tant de soin du grand nombre, confions-nous entièrement à ce secours, et examinons les paroles de Paul que je viens de vous lire. Nous savons, dit-il, que si cette maison de terre où nous habitons vient à se dissoudre. (II Cor. V, 1.) Mais remontons plus haut, au principe même de cette pensée. Comme ceux qui cherchent une source, s’ils trouvent un terrain humide, ne se contentent pas de remuer la terre à la surface, mais suivent la veine et pénètrent plus avant, jusqu’à ce qu’ils aient trouvé la source même des eaux, ainsi ferons-nous. Nous avons trouvé la fontaine spirituelle qui découle de la sagesse de Paul: suivons la veine et remontons à la source même de la pensée. Quelle est cette source? Mais parce que nous avons le même esprit de foi, selon qu’il est écrit: J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé; et nous aussi, nous croyons, et c’est pourquoi nous parlons. Que dites-vous? si l’on ne croit, l’on ne parle point, on reste muet? Oui, répond l’Apôtre. Je ne puis sans la foi ouvrir la bouche, ni remuer la langue, ni desserrer les lèvres. Malgré la raison dont je suis doué, je reste muet si la foi ne me dicte mes paroles. De même que si l’arbre n’a point de racines, il ne porte point de fruit, de même sans le fondement de la foi, la parole, de la doctrine demeure stérile. C’est pourquoi il dit ailleurs: Il faut croire de coeur pour obtenir la justice et confesser la foi par ses paroles pour obtenir le salut. (Rom. X, 10.)

Qu’y a-t-il de préférable ou de comparable à (225) cet arbre dont la racine, aussi bien que les rameaux, porte son fruit? car de la racine vient la justice, des rameaux le salut. C’est pourquoi il dit: Nous croyons, et c’est pourquoi nous parlons. De même qu’un corps tremblant et affaibli par la vieillesse, s’il s’appuie sur un bâton qui affermisse ses pas, ne peut chanceler ni tomber; ainsi notre âme, chancelante et défaillante par la faiblesse de la raison, en s’étayant de la foi, le plus sûr de tous les appuis, acquiert assez de force pour ne jamais tomber, parce qu’il y a dans la foi une surabondance de force qui compense l’imbécillité de la raison. La foi dissipe les ténèbres dont l’âme est entourée, dans l’obscure demeure qu’elle habite au milieu des troubles de la raison, et l’éclaire de sa propre lumière. Aussi ceux qui en sont privés, semblables aux infortunés qui vivent dans les ténèbres, qui se heurtent aux murs et à tous les obstacles, se laissent choir dans les fossés et les précipices, et ne peuvent se servir de leurs yeux que la lumière n’éclaire point, ceux qui sont privés de la foi se heurtent les uns aux autres, se choquent aux murailles, et se précipitent enfin dans quelque gouffre où ils trouvent la mort.

3. Témoins ceux qui s’enorgueillissent de la sagesse profane, qui se font gloire de leur longue barbe, de leurs haillons et de leur bâton. Après de longs et d’interminables raisonnements, ils ne voient point les pierres qui sont devant leurs pieds; car s’ils les voyaient,, ils ne les prendraient pas pour des dieux. Ils se heurtent les uns aux autres, se plongent dans le gouffre sans fond de l’impiété, uniquement parce qu’ils se confient tout entiers à leurs raisonnements. C’est ce que fait entendre Paul quand il dit: Ils se sont égarés dans leurs vains raisonnements, et leur coeur insensé a été rempli de ténèbres; ainsi ils sont devenus fous en s’attribuant le nom de sages. (Rom, I, 21, 22.) Ensuite, pour faire voir leur aveuglement et leur folie, il ajoute: Ils ont transféré l’honneur qui n’est dû qu’au Dieu incorruptible à l’image d’un homme corruptible, à des figures d’oiseaux, de quadrupèdes et de serpents. (Ibid. 23.) Toutes ces ténèbres, la foi les dissipe en pénétrant dans l’âme qui la reçoit. Ainsi qu’un vaisseau que ballottait la tempête et qu’inondaient les vagues, quand on jette l’ancre, reste ferme, et prend, pour ainsi dire, racine au milieu de la mer; notre âme, bouleversée parles pensées profanes, quand elle s’attache à la foi, la. plus ferme de toutes les ancres, se sauve du naufrage et trouve un abri tranquille dans la certitude de sa conscience. C’est ce que nous fait entendre Paul par ces paroles: Dieu nous a donné des apôtres, afin qu’ils travaillent à la perfection des saints, jusqu’à ce que nous parvenions tous à l’unité d’une même foi et d’une même connaissance du Fils de Dieu, et que nous ne. soyons plies comme des insensés flottant à tous les vents des opinions. (Eph. IV, 11-14.) Vous voyez la vertu de la foi; comme une ancre solide, elle nous affermit dans la tempête. C’est ce que Paul écrit encore aux Hébreux: C’est pour notre âme comme une ancre ferme et assurée, qui pénètre jusqu’au sanctuaire qui est ait dedans du voile. (Héb. VI, 19.) Et ne croyez pas que cette ancre vous attache à la terre! l’Apôtre parle d’une ancre toute nouvelle, qui au lieu de vous retenir ici-bas, élève votre âme, la porte au ciel, et la fait entrer dans le sanctuaire que cache le voile; car c’est le ciel qu’il appelle de ce nom. Comment et pourquoi? c’est que de même que le voile se parait de l’extérieur du tabernacle le Saint des saints, ainsi le ciel, jeté comme un voile au milieu de la création, sépare de l’extérieur du tabernacle, c’est-à-dire du monde visible, le Saint des saints, le monde céleste placé au-dessus de lui, et où le Christ nous a précédés. pour nous en ouvrir les voies.

4. Voici le sens de ses paroles: La foi, dit-il, élève notre âme au ciel, ne la laissant accabler par aucun des maux présents et soulageant ses misères par l’espérance de l’avenir. Car celui qui regarde l’avenir, qui vit dans l’espoir du ciel, et dirige là-haut les yeux de l’âme, ne sent même pas les maux présents, que Paul ne sentait point. Et il nous indique les causes de sa philosophie: Le moment si court et si léger des afflictions que nous souffrons en cette vie produit en nous le poids éternel d’une souveraine et incomparable gloire. Comment et de quelle manière? Si nous ne considérons pas les choses visibles, mais les invisibles. (II Cor. IV, 17, 18.) Et cela, avec les yeux de la foi. Car, de même que les yeux du corps ne voient point ce qui est intelligible, de même les yeux de la foi ne voient point ce qui est sensible. Mais de quelle foi parle Paul? Car le mot foi a deux significations. Il appelle foi cette vertu par laquelle les apôtres opéraient des miracles, (226) et dont le Christ disait: Si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne: transporte-toi, et elle se transporterait. (Matth. XVII, 19.) tin jour que les disciples ne pouvaient délivrer du démon un possédé, et qu’ils voulaient savoir la cause de leur impuissance, il leur fit entendre que la foi leur manquait: C’est à cause de votre incrédulité. C’est encore de cette foi que parlait Paul, quand il disait: Si j’ai la foi qui transporte les montagnes. (I Cor. XIII, 2.) Et quand Pierre, marchant sur la mer, se crut en danger d’être englouti, le Christ lui adressa le même reproche: Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté? (Matth. XIV, 31.) On appelle donc foi cette vertu qui produit les miracles et les prodiges. On appelle encore foi ce qui nous conduit à la connaissance de Dieu et qui fait de chacun de nous des fidèles: c’est dans ce sens qu’il dit aux Romains: Je rends grâces à mon Dieu par Jésus-Christ de ce que votre foi est annoncée dans tout l’univers. (Rom. I, 8.) Et aux Thessaloniciens: Non-seulement vous êtes cause que la parole du Seigneur s’est répandue dans la Macédoine et dans l’Achaïe, mais même la foi que voies avez en Dieu est devenue célèbre partout. (I Th. I, 8.) De quelle foi. parle-t-il en cet endroit? C’est évidemment de la foi de connaissance; la suite le prouve: Nous croyons, dit-il, et c’est pourquoi nous parlons. Que croyons-nous? Que celui qui a ressuscité le Christ, nous ressuscitera nous-mêmes par sa vertu. (II Cor. IV, 14.) Mais pourquoi l’appelle-t-il esprit de foi et la compte-t-il au nombre des grâces? En effet, si la foi est une grâce, un don du Saint-Esprit, si elle n’est point notre conquête, les incrédules ne seront as punis, ni les fidèles récompensés. Car, telle est la nature des grâces, qu’elles ne sont suivies, ni de récompenses, ni de punitions. Un don n’est point un mérite chez celui qui le reçoit, c’est un effet de la munificence de celui qui le donne. C’est pourquoi Jésus défendit à ses disciples de se réjouir du pouvoir qu’ils avaient dé chasser les démons, et beaucoup d’entre ceux qui avaient prophétisé en son nom et fait de grands miracles furent exclus par lui du royaume des cieux, parce qu’ils ne se sentaient aucun mérite propre et voulaient se sauver par les dons qu’ils avaient reçus.

5. Mais si la nature de la foi est telle que nous n’en devions rien à nous-mêmes, que nous la tenions tout entière de la grâce du Saint-Esprit, si c’est d’elle-même qu’elle entre en nos âmes, si elle ne nous doit procurer aucune récompensé, pourquoi l’Apôtre a-t-il dit: Il faut croire de coeur pour obtenir la justice et confesser la foi par ses paroles pour obtenir le salut? (Rom. X,10.) C’est que chez l’homme qui croit, la foi devient un mérite de sa vertu. Paul le ferait-il entendre ailleurs par ces paroles: La foi d’un homme qui, sans faire des oeuvres, croit en celui qui justifie le pécheur, lui est imputée à justice (Rom. IV, 5), si tout dans la foi nous venait de la grâce du Saint-Esprit? Pourquoi, à cause de cette même foi, comblerait-il de louanges le patriarche Abraham, qui, méprisant le présent, eut la foi et espéra contre toute espérance? Pourquoi donc dit-il l’Esprit de foi? Pour marquer que notre premier pas dans la foi dépend de notre bonne volonté, de notre docilité à la voix de Dieu; mais que, quand la foi est entrée en nos, âmes, nous avons besoin du secours du Saint-Esprit pour la garder ferme et inébranlable. Car, ni Dieu, ni la grâce du Saint-Esprit ne préviennent notre volonté; Dieu, il est vrai, nous appelle, mais il attend que nous venions librement et de notre gré, et quand nous sommes. venus, il nous prête tout son secours (1). Comme, en effet, le démon, dès que nous nous sommes rendus à la foi, se glisse en nos âmes pour en arracher cette précieuse semence et y répandre l’ivraie afin d’étouffer le bon grain, nous avons alors besoin du secours du Saint-Esprit, qui, semblable à un laboureur actif s’établit en nos coeurs et par ses soins prévoyants, protège contre toutes les atteintes la Plante naissante de la foi. Aussi Paul écrivait-il aux Thessaloniciens: N’éteignez pas l’Esprit (I Thess. V,19), leur montrant ainsi qu’avec la grâce de l’Esprit-Saint ils. seraient désormais invincibles au démon et à l’abri de ses-pièges. Car, si personne ne peut dire Seigneur Jésus si ce n’est en l’Esprit-Saint, à plus [;orle raison ne pourra-t-il avoir sans lui une foi ferme et assurée.

6. Mais comment nous attirer le secours de l’Esprit-Saint et le persuader de rester en nous Par les bonnes oeuvres et l’honnêteté de notre vie. De même que la lumière de la lampe se conserve par l’huile, et que, l’huile épuisée, la lumière s’éteint, de même la grâce du Saint-Esprit, tant que nous faisons de bonnes couvres et. que nous répandons sur nos

1. Voyez l’avertissement.

âmes la céleste rosée de l’aumône, reste en nous comme la flamme que conserve l’huile. Mais sans ces pratiques elle nous quitte et se retire de nous. C’est ce qui arriva aux cinq vierges. Après beaucoup de fatigues et de sueurs, privées du secours qu’assure à l’homme la charité, elles ne purent conserver la grâce de l’Esprit-Saint; elles furent chassées de la chambre nuptiale, et entendirent ces effrayantes paroles: Retirez-vous, je ne vous connais point (Matth. XXV, 12), paroles plus terribles que la géhenne même. C’est encore pour cela que Jésus les nomme folles, et à juste titre. Elles avaient vaincu les plus tyranniques passions et elles cédèrent aux moins impérieuses. Voyez! elles avaient triomphé de la nature, comprimé la furie des sens et calmé les désirs charnels; sur la terre elles avaient mené une vie angélique; êtres corporels, elles avaient rivalisé avec les créatures célestes; et, parvenues à ce point, elles ne surent point vaincre l’amour de l’argent.; folles, insensées! C’est pourquoi elles furent jugées indignes de pardon. Leur faute, en effet, rie venait que de leur manque de zèle. Elles avaient pu éteindre la flamme ardente des désirs corporels, dépasser les limites des devoirs auxquels elles étaient soumises (car il n’y a pas de loi qui commande la virginité, la volonté des fidèles est la seule règle); et ensuite elles se laissèrent vaincre par l’amour des richesses, et pour un peu d’argent (est-il rien de plus misérable?) elles jetèrent la couronne de leur front! Je ne parle point ainsi pour décourager les vierges, ni pour détruire la virginité, mais pour qu’elles ne courent point inutilement, pour qu’elles ne se voient pas après bien des fatigues; privées de la couronne, couvertes de confusion et exclues de la lice. C’est une belle chose que la virginité, c’est un mérite surnaturel; mais ce mérite si beau, si grand, si surnaturel, ne saurait, sans la charité, donner l’accès du vestibule même de la chambre nuptiale. Et considérez la force de la charité et la vertu de l’aumône! La virginité sans la pratique de l’aumône ne peut donner l’accès du vestibule de la chambre nuptiale; et l’aumône sans la même virginité conduit ceux qui la pratiquent au sein du royaume glorieux qui leur était préparé avant la création du monde. Parce que ces vierges n’avaient pas donné une large aumône, elles entendirent ces mots: Retirez-vous, je ne vous connais pas! Et ceux qui ont donné à boire et à manger à Jésus, qui avait soif et qui avait faim, quoiqu’ils n’eussent point à se faire gloire de la virginité, ont entendu ces paroles: Venez, les élus de mon Père, dans le royaume qui vous est préparé depuis le commencement du monde. (Ibid. 34.) Et c’est à juste raison, car quiconque jeûne et garde la virginité se sert lui-même, mais celui qui exerce la charité est comme un port pour les naufragés; car il soulage la pauvreté de son prochain et subvient aux besoins d’autrui. Et, parmi nos bonnes actions, les plus estimées de Dieu sont celles dont les autres retirent le fruit.

7. Ce qui vous convaincra que Dieu a ce précepte plus à coeur que tous les autres, c’est que, lorsque Jésus parle du jeûne et de la virginité, il nous promet pour récompense le royaume du ciel; mais quand il parle de l’aumône et de la charité, quand il nous commande d’être miséricordieux, il nous propose un prix bien plus considérable que le royaume des cieux: Vous serez, dit-il, semblables à votre Père qui est dans les cieux. Car ce qui est le plus capable de rendre l’homme semblable à Dieu, autant que l’homme peut être semblable à Dieu, c’est l’observance des lois qui ont rapport au bien commun. C’est cela même que vous enseigne le Christ quand il dit: Il fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. (Matth. V, 45.) Et vous, travaillez selon vos forces à l’utilité commune et imitez Dieu qui fait de ses biens un égal partage à tous les hommes. Le mérite de la virginité est grand, et je veux qu’on lui prodigue les louanges. Car le mérite de la virginité ne consiste point seulement à s’abstenir du mariale, mais à faire paraître de la bonté, de la charité, de.la miséricorde. Que sert la virginité avec la dureté du coeur? Que vaut la tempérance unie à l’inhumanité? Tu n’as point cédé aux passions charnelles, mais tu as cédé à la passion de l’argent. Tu as vaincu l’ennemi le plus redoutable pour te laisser dompter et terrasser par le plus faible, et ta défaite est d’autant plus. honteuse. Aussi n’es-tu point digne de pardon, toi qui as vaincu le plus redoutable ennemi, qui as lutté contre la nature même et qui as succombé à l’amour de l’argent, que souvent des esclaves et des barbares ont surmonté sans peine.

8. Ce que sachant, mes frères, et ceux qui contractent le mariage et ceux qui pratiquent (228) la virginité, montrons le plus grand zèle pour l’aumône, puisque ce n’est point autrement qu’on obtient le royaume des cieux. Car si la virginité sans l’aumône ne peut ouvrir l’entrée de ce royaume, quelle autre vertu le pourra, aura assez de force sans elle? Il n’en est aucune. Donc, de toute notre âme et de toutes nos forces, versons de l’huile dans nos lampes, qu’elle soit abondante, qu’elle coule toujours, afin que la lumière soit vive et bien nourrie. Et ne considérez pas le pauvre qui reçoit, mais Dieu qui rend; non celui à qui vous donnez l’argent, mais celui qui se fait caution de la dette. L’un la contracte et l’autre la paye, parce qu’il faut que le malheur et la misère du pauvre qui reçoit l’aumône vous poussent à la pitié et à la miséricorde, et que les richesses du Dieu qui promet de payer cette dette avec usure vous rassurent sur le principal et l’intérêt, et vous engagent à faire de plus larges aumônes. Car, je vous le demande, quel homme sachant qu’il recevra le centuple et entièrement sûr du paiement, ne donnerait tous ses biens?

Ainsi n’épargnons point nos richesses, ou plutôt épargnons-les; car celui-là épargne sa fortune qui la confie aux mains des pauvres; il en fait ainsi un inviolable dépôt que les voleurs, ni les esclaves infidèles, ni les traîtres, ni les malfaiteurs, ni les ruses des hommes ne peuvent atteindre. Que si, après ces paroles, vous hésitez à donner vos biens, si d’espoir de recevoir au centuple, ni les misères des pauvres, ni aucune autre considération ne vous peut fléchir, comptez vos péchés, entrez dans la conscience de vos fautes, examinez toute votre vie sans rien omettre, et connaissez vos erreurs. Seriez-vous le plus dur des hommes, tourmenté sans cesse par la crainte du châtiment, et n’ayant d’espoir de vous racheter que par l’aumône, vous donnerez non-seulement vos biens, mais votre corps même. Si nous avions des plaies ou des maladies corporelles, pour les guérir nous n’épargnerions rien, nous donnerions notre vêtement même pour nous en délivrer: les maladies de l’âme sont plus dangereuses et nous pouvons les guérir, nous pouvons fermer par l’aumône les blessures du péché. Faisons donc l’aumône de tout notre coeur. Et pour se délivrer des maladies du corps, il ne suffit pas de donner son argent sans hésiter;.il faut, souvent souffrir des incisions, des brûlures, boire d’amers breuvages; endurer la faim, la soif, se soumettre à des ordonnances plus dures encore. Mais il n’en est point ainsi des maux de l’âme. Il suffit de verser son argent entre les mains des pauvres pour être aussitôt lavé de toutes ses souillures sans douleur ni souffrance. Car le médecin des âmes n’a besoin ni de l’art ni des instruments, ni du fer, ni du feu. Il n’a qu’un signe à faire, et le péché sort de nos coeurs et s’évanouit dans le néant.

9. Voyez ces moines qui embrassent là vie solitaire et se retirent sur le faîte des montagnes: quelle dure existence! Ils couchent sur la cendre, sont vêtus d’un sac, se chargent de chaînes, s’enferment dans le cloître, luttent sans trêve contre la faim, vivent dans les pleurs et dans d’intolérables veilles, pour se délivrer d’une petite partie de leurs péchés. Vous n’avez pas besoin de toutes ces rigueurs; la voie de. la piété vous est plus aisée et plus douce. Car, est-ce une peine, dites-moi, de jouir de vos biens, et de donner aux pauvres le superflu? Ne vous proposerait-on point un prix si relevé, une récompense si belle, la nature de la chose suffirait à persuader aux coeurs les plus cruels d’user de. leur superflu pour soulager les misères des pauvres. Mais alors, que l’aumône nous procure tant de couronnes, de récompenses, une complète rémission de nos fautas, quelle excuse, dites-moi, auront ceux, qui sont avares de leurs richesses et perdent leurs âmes dans le gouffre du péché? Si rien ne vous peut émouvoir, ni volts porter à la miséricorde, considérez du moins l’incertitude du terme de votre vie; songez que, quoique vous ne donniez pas votre argent aux pauvres, quand viendra la mort il faudra, bon gré mal gré, le laisser à d’autres, et devenez ainsi charitable dès à présent. Ce serait le comble de la démence de ne point partager volontairement avec d’autres ces biens dont nous devons nous séparer, et cela, sachant que nous devons retirer les plus grands fruits de notre charité. Que votre abondance, dit l’Apôtre, soulage leur détresse. (II Cor. VIII, 14.) Que dit-il par ces paroles? Vous recevez plus que vous ne donnez; vous donnez des biens matériels et vous recevez des biens spirituels et célestes; vous donnez de l’argent, et vous recevez le pardon de vos fautes; vous délivrez le pauvre de la faim, et Dieu vous délivre de sa, colère. Dans cette affaire, le gain surpasse de beaucoup ha dépense. Car vous ne dépensez que des (229) richesses et sous gagnez non point des richesses, mais la rémission de vos péchés, la paix devant Dieu, le royaume du ciel et des biens que les yeux mortels ne peuvent voir, ni les oreilles entendre, ni la pensée concevoir. N’estil pas absurde que les marchands n’épargnent pas leur avoir pour acquérir, non point des biens d’Une nature supérieure, mais des biens semblables, et que nous, Pour échanger des biehs périssables et passagers contre des biens impérissables et éternels, nous ne sachions point comme eux dépenser nos richesses? Non, mes frères, ne soyons pas ennemis de notre salut: laissons-nous toucher à l’exemple des vierges folles et de ceux qui se précipitent dans le feu préparé pour le démon et ses anges rebelles, pour n’avoir pas donné à manger et à boire à Jésus-Christ; conservons le feu de l’Esprit-Saint par une abondante charité et de larges aumônes, afin que notre foi ne fasse point naufrage. Car la foi a besoin du secours et de la présence de l’Esprit-Saint, pour rester inébranlable; et ce qui nous assure le secours de l’Esprit-Saint, c’est la pureté de la vie et la bonne conduite. Si nous voulons que la foi jette en nous de profondes racines, nous devons mener, cette vie pure et sage qui conserve en nous la grâce et la vertu de l’Esprit-Saint. Car celui qui ne mène point une vie pure ne saurait garder sa foi à l’abri des orages.

10. Les insensés qui parlent de la destinée et n’ont point la salutaire croyance de la résurrection sont poussés, par leur mauvaise conscience et leurs moeurs impures, dans cet abîme d’impiété. Et de même quo les gens pris de fièvre, pour en apaiser l’ardeur, se jettent dans l’eau froide, et, après un léger soulagement, sentent s’aviver la flamme qui les dévore, de même ces hommes, en proie à leur mauvaise conscience, cherchant le repos, mais ne voulant pas le trouver dans le repentir, ont recours à l’aveugle tyrannie du destin et à l’incroyance en la résurrection. Ils se reposent un temps en de froids raisonnements, mais ils allument ainsi dés flammes plus dévorantes; ils se plongent de plus en plus dans l’indifférence, et, quand ils-descendront aux enfers, ils verront chacun expier ses fautes. Et pour vous convaincre que les actions mauvaises ébranlent la solidité de la foi, écoutez ce que Paul dit à Timothée: Acquittez-vous de tous ces devoirs de la milice sainte, conservant la foi et la bonne conscience. (Or, la bonne conscience est le fruit d’une vie pure et des bonnes oeuvres). Quelques-uns y ont renoncé, et leur foi a fait naufrage. (I.Tim. I, 18, 19.) Ailleurs il dit: L’amour des richesses est la cause de tous les maux; quelques-uns en étant possédés se sont égarés de la foi. (Ibid. VI, 10.) Vous voyez que, pour une cause, les uns ont fait naufrage, les autres, pour une autre cause, se sont égarés; les premiers, pour avoir renoncé à la bonne conscience, les seconds, pour avoir succombé à l’amour des richesses. Ce que considérant avec soin, appliquons-nous à bien vivre pour nous assurer une double récompense, celle que nous procurera la rétribution de nos oeuvres, et celle qui nous viendra de la fermeté de notre foi. Car la bonne vie est à la foi ce que la nourriture est au corps, et de même que notre corps ne saurait vivre sans aliments, notre foi ne saurait vivre sans les couvres. La foi sans les oeuvres est une foi morte: (Jacq. II, 20.) Il me reste une chose à dire. Que signifient ces mots: Le même esprit de foi? car l’Apôtre n’a pas dit simplement: l’esprit de foi: J’avais intention d’expliquer cette parole, mais je vois que les pensées jailliraient à flots de ce seul mot; je crains que le nombre des choses qu’il faudrait dire ne déborde de vos âmes et que l’instruction ne souffre de ces longueurs. C’est pourquoi je m’arrête, en vous priant et vous suppliant d’observer avec soin les préceptes que je vous ai donnés sur la pureté de la vie, sur la foi, la virginité, la charité et l’aumône, de les retenir exactement pour être prêts à entendre ce que je dois vous dire encore. Car l’édifice qu’élèvent mes paroles sera ferme et inébranlable si mes premiers enseignements, étant bien assis dans vos âmes, y donnent aux suivants de solides fondements. Et que Dieu, qui m’a fait la grâce de vous dire ces choses, et à vous de les écouter avec zèle, nous rende dignes de produire quelque fruit par nos oeuvres, par les mérites et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

DEUXIÈME HOMÉLIE. Contre les Manichéens et tous ceux qui calomnient l’Ancien Testament et le séparent du Nouveau, et sur l’aumône.

1° Résumé de la dernière homélie. — 2° L’antienne loi et la nouvelle sont du même législateur, du même Dieu. — 3° ces deus lois sont différentes, mais non pas opposées.— 4° Jérémie montre clairement qu’il n’y a qu’un Dieu pour l’Ancien et le Nouveau Testament. Contre les Juifs et les sectateurs de Samosate, son témoignage est décisif. — 5° Abraham eut deux fils, un de la servante, l’autre de la femme libre. C’est une allégorie, ce texte, admis par les Manichéens, les condamne. — 6° Les deux épouses d’Abraham figurent les deux testaments. Elles n’ont qu’un époux; donc aussi les deux testaments n’ont qu’un même Dieu. — 7° -10° Exhortation à la pratique de l’aumône.

1. Je vous dois depuis longtemps l’explication des paroles de l’Apôtre. Peut-être mon retard vous a-t-il fait oublier cette dette, mais je n’ai pas oublié mon affection pour vous, car tel est l’amour: il veille et s’inquiète. Et non-seulement ceux qui aiment portent partout dans leur coeur ceux qu’ils aiment, mais ils se souviennent de leurs promesses plus que ceux qui en doivent recevoir l’accomplissement. Ainsi une tendre mère conserve les débris d’un festin pour ses. enfants; ils oublient peut-être, mais elle s’en souvient, leur sert ces reliefs qu’elle a gardés avec soin, et rassasie leur faim. Que si les mères ont pour leurs enfants pareille tendresse, nous devons vous prouver notre amour par une sollicitude plus soigneuse encore et plus attentive, car la parenté spirituelle est plus forte que la parenté selon la chair; Quel est donc le festin dont nous vous avons conservé les restes? C’est la; parole de l’Apôtre, qui nous a déjà fourni la nourriture spirituelle en abondance, et dont nous avons déposé une partie dans vos âmes en réservant l’autre pour aujourd’hui, afin de ne pas fatiguer votre mémoire par. de trop longs discours. Quelle est cette parole? Parce que nous avons le même esprit de foi, selon qu’il est écrit: J’ai cru c’est pourquoi j’ai parlé; et nous aussi nous croyons, et c’est pourquoi nous parlons. (II Cor. IV, 43.) De quelle foi est-il question? De celle qui opère les miracles, et dont le Christ a dit: Si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne: Transporte-toi, et elle se transporterait? (Matth. XVII, 19.) ou de celle qui nous donne la connaissance et qui fait de nous des fidèles. Pourquoi? l’Apôtre a-t-il dit l’Esprit de foi et ce qu’est cette foi? Ce sont toutes choses que je vous ai expliquées selon mes forces, en vous parlant de l’aumône en même temps. J’avais encore à chercher le sens de ce mot: le même Esprit de foi, mais la longueur de mon discours me défendait d’examiner à fond cette parole; c’est pourquoi je la réservai pour ce jour, et je suis venu payer ma dette. Pourquoi donc l’Apôtre a-t-il dit: le même Esprit de foi? C’est pour montrer l’intime-union de l’Ancien Testament et du Nouveau. Il nous remet en mémoire une prophétie, en disant: Parce que nous avons le même esprit de foi, et en ajoutant: Selon qu’il est écrit. J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé. (Ps. CXV, 10.) Cette parole, David l’avait autrefois prononcée; Paul la répète aujourd’hui pour montrer que c’est par la même grâce du (231) Saint-Esprit que la foi s’est solidement établie, et dans l’âme du prophète, et dans les nôtres. C’est comme s’il disait: C’est le même esprit de foi qui a parlé en lui et agi en nous.

2. Où sont maintenant ceux qui calomnient l’Ancien Testament, qui déchirent le corps des Écritures et attribuent à deux dieux différents l’Ancien Testament et le Nouveau? Qu’ils entendent comme Paul ferme leurs bouches impies, met un frein à leurs langues qui s’attaquent à Dieu, et montre par cette seule parole que le même Esprit règne dans l’Ancien Testament et dans le Nouveau. Car ce seul nom de Testament nous donne l’idée d’une entière harmonie. On appelle l’un Nouveau, pour le distinguer de l’Ancien; et l’autre Ancien, pour le distinguer du Nouveau, comme Paul le dit lui-même: En disant le Nouveau Testament, il a marqué l’ancienneté du premier. (Hébr. VIII, 13.) Or, s’ils ne venaient tous deux du même Maître, on ne pourrait appeler l’un Nouveau, l’autre Ancien. Cette différence de noms elle-même marque leur parenté, et la différence qui sépare l’un de l’autre n’est pas dans leur essence, mais dans le temps où ils ont paru; ce n’est qu’en cela que le Nouveau Testament est opposé à l’Ancien. Au reste cette différence des temps n’implique nul changement de Maître, nulle diminution de pouvoir. C’est ce que le Christ a lui-même fait entendre en disant: C’est pourquoi je vous le dis: Tout docteur instruit de ce qui regarde le royaume des cieux est semblable un père de famille qui tire de son trésor des choses nouvelles ét des choses anciennes. (Matth. XIII, 52.) Vous voyez des biens différents aux mains du même maître: S’il se peut qu’un même maître dispense des biens nouveaux et des biens anciens, rien n’empêche que l’Ancien Testament et le Nouveau soient du même Dieu. Cela même indique l’abondance de ses trésors qu’il fait paraître quand il dispense, non-seulement des biens nouveaux, mais encore des biens depuis longtemps amassés.

Il n’y a dans les deux Testaments que des différences de nom; du reste, nulle opposition, nulle contradiction. Car l’ancien devient ancien par le nouveau: or, ce n’est point là une opposition, une contradiction, mais une simple différence de nom. Mais j’irai plus loin. Les lois du Nouveau Testament et celles de l’Ancien seraient-elles différentes, j’affirmerais résolument qu’il n’y aurait nulle nécessité de les attribuer à deux dieux différents. Si dans ce même temps, pour les mêmes hommes, ayant les mêmes soins et les mêmes devoirs, Dieu avait fait des lois contradictoires, ce sophisme aurait peut-être une ombre de raison. Mais si ces deux Testaments ont été écrits pour des hommes différents, vivant dans des temps divers, et dans des circonstances diverses, la différence des lois implique-t-elle deux législateurs? Pour moi, je rie le vois pas; que nos adversaires parlent s’ils le peuvent, mais que pourraient-ils dire? Le médecin emploie souvent des remèdes contraires, sa science cependant n’est pas contradictoire: elle est une et constante. En effet, il brûle ou ne brûle pas, incise ou n’incise pas le même corps; tantôt il prescrit des breuvages amers, tantôt des breuvages doux: ces traitements sont opposés, la science qui les dicte est une et constante, elle n’a qu’un but unique, la santé du malade. N’est-il pas absurde de ne point blâmer un médecin qui emploie des remèdes contraires sur le même corps, et de condamner Dieu pour avoir donné à des hommes différents, et qui vivaient dans des temps différents, des lois différentes?

3. Ainsi, les lois seraient-elles contraires, il ne faudrait point accuser Dieu: je viens de le prouver. Mais elles ne sont point contraires, elles sont seulement différentes; faisons-les comparaître devant nous. Écoutez, dit Jésus, ce qui a été dit aux anciens: Vous ne tuerez pas. Voilà l’ancienne loi; voyons la nouvelle: Et moi je vous dis: quiconque s’irritera sanas motif c6ntre son frère méritera d’être condamné au feu de l’enfer. (Matth. V, 21, 22.) Sont-ce là; dites-moi, des lois contraires. Est-il un homme, si peu de raison qu’il ait, qui le puisse prétendre? Si l’ancienne loi défendait le meurtre, et si la nouvelle le commandait, on pourrait dire qu’elles sont opposées. Mais quand l’une ordonne de ne point tuer, et que l’autre prescrit de ne pas même s’irriter, c’est une défense plus sévère, et non une défense contraire. L’une retranchait l’effet du mal, le meurtre; l’autre en arrache, la racine en proscrivant la colère; la première arrêtait le cours du vice, l’autre en dessèche la source même, car la racine et la source du crime sont dans la colère et le ressentiment. L’ancienne loi nous a préparés à recevoir la nouvelle, et la nouvelle a complété l’ancienne: Où est la contradiction? l’une retranche l’effet du mal, l’autre le (232) principe. L’une veut que nos mains soient pures de sang, l’autre ferme aux desseins pervers l’accès de nos âmes. Ces lois sont donc en harmonie, et non en opposition, comme s’efforcent à tout propos de l’établir les ennemis de la vérité, qui ne voient pas qu’ils jettent sur ce Dieu du Nouveau Testament la plus grave accusation de négligence et d’incurie. Car il serait convaincu (que ce blasphème retombe sur la tête de ceux qui me forcent de le proférer), et d’avoir mal réglé ce qui nous touche. Je vais dire comment: L’enseignement élémentaire de l’Ancien Testament est semblable au lait; la philosophie du Nouveau est une nourriture solide. Donnerait-on à l’enfant, avant le lait, de la nourriture solide? C’est là ce qu’aurait fait ce Dieu du Nouveau Testament, s’il n’avait commencé par donner l’Ancien. Avant de nous donner le lait, avant d’instruire notre enfance dans la loi, il nous aurait donné une nourriture solide. Et ce n’est point la seule accusation qu’on fasse peser sur lui, il en est une plus grave. Il serait coupable de n’avoir songé à notre génération qu’au bout de cinq mille ans. Si ce n’est point le même Dieu qui par ses prophètes, ses patriarches et ses justes, a pris soin de nous, si c’est un autre Dieu, sa Providence a été bien lente et bien tardive; on dirait que le repentir l’a porté a se souvenir de nous. Or, il serait indigne non-seulement d’un Dieu, mais du dernier des hommes, de laisser tant de temps périr tant d’âmes et de songer au bout des siècles à s’occuper du petit nombre qui survit:

4. Voyez-vous les blasphèmes sans nombre de ces hommes qui assignent à deux dieux différents l’Ancien Testament et le Nouveau? Tous ces blasphèmes s’évanouissent, si nous accordons que les deux Testaments émanent du même Dieu. On verra alors que sa Providence a toujours disposé selon la sagesse les affaires des hommes, d’abord par la loi, aujourd’hui par la grâce, et que ce n’est pas depuis peu ni tout récemment, mais depuis le premier jour du monde, qu’il a pris soin de nous. Mais pour mieux fermer la bouche aux impies, appelons en témoignage les paroles mêmes des prophètes et des apôtres dont la voix proclame hautement que le législateur du Nouveau Testament est le même que celui de l’Ancien. Appelons Jérémie, le prophète sanctifié dès le sein de sa mère, qu’il nous montre clairement qu’il n’y a qu’un Dieu dans l’Ancien Testament et dans le Nouveau. Que dit-il? Que proclame-t-il du chef-même du législateur? Je vous donnerai un Testament Nouveau, autre que celui que je donnai à nos pères. (Jérém. XXXI, 31.) Ainsi, le Dieu qui donne le Nouveau Testament est le même Dieu qui avait jadis donné l’Ancien. Cela ferme aussi la bouche aux sectateurs de Paul de Samosate, qui nient l’existence du Fils je Dieu avant les siècles. Car s’il n’était pas avant l’enfantement de Marie, s’il n’existait pas avant de se revêtir de la chair et de paraître à nos yeux, comment aurait-il. pu porter une loi sans exister? Comment aurait-il dit: Je vous donnerai un Testament Nouveau, autre que celui que je donnai à vos pères? Comment avait-il pu donner un Testament à leurs pères, puisqu’il n’existait pas, à ce que prétendent ces hérétiques? Contre les Juifs et contre les sectateurs de Paul qui sont attaqués du même mal, le témoignage du prophète suffit. Mais pour fermer aussi la bouche aux Manichéens, prenons des témoignages dans le Nouveau Testament, puisque l’Ancien ne compte point à leurs yeux, sans toutefois qu’ils fassent plus d’honneur au Nouveau; car, tout en paraissant lui rendre hommage, ils l’insultent aussi bien que l’Ancien: Premièrement, quand ils l’en séparent, ils ébranlent par cela seul son autorité. Car la vérité s’éclaire de la lumière des prophéties qui l’ont précédée, et à laquelle ces hommes ferment leurs yeux, sans comprendre qu’ils font plus d’injure aux apôtres qu’aux prophètes eux-mêmes. Voilà donc la première injure qu’ils font au Nouveau Testament. La seconde, c’est, qu’ils en retranchent une grande partie. Mais telle est la force des choses qui y sont contenues, que ce qu’il en reste suffira à mettre au jour leur malice. Car ces membres mutilés crient, redemandent et réclament sans cesse d’être réunis aux membres dont ils ont été violemment séparés et avec lesquels ils composaient un tout harmonique; un corps vivant.

5. Comment donc montrerons-nous que le législateur est le même dans l’Ancien Testament et dans le Nouveau? Par les paroles mêmes des apôtres que nos adversaires admettent, et qui paraissent au premier regard accuser l’Ancien Testament, mais qui le défendent au contraire, et prouvent qu’il contient une révélation divine et venue d’en-haut. C’est la sagesse du Saint-Esprit qui a voulu que, se trompant aux apparences, ceux qui calomniaient la loi admissent malgré eux et sans s’en douter la défense même de la loi (233) afin que s’ils voulaient voir la vérité, ils eussent des paroles où ils se pussent attacher, et que, s’ils persistaient dans leur incrédulité, ils n’eussent aucun espoir de grâce, ne croyant pas, pour leur malheur, aux choses mêmes auxquelles ils paraissent croire. En quel endroit donc le Nouveau Testament témoigne-t-il que l’auteur de ses lois est aussi le législateur de l’Ancien Testament? En bien des passages. Mais nous ne voulons en citer qu’un que les Manichéens ont conservé. Quel est-il.? Dites-moi, vous qui voulez être sous. la loi, n’avez-vous point lu la loi? Car il est écrit qu’Abraham eut deux fils, l’un de la servante, l’autre de la femme libre. (Gal. IV, 21-22.) A ces mots, l’un de la servante, les hérétiques d’accourir, et, comptant que ces paroles renferment une accusation contre la loi, ils retranchent le reste, ils en font un appui à leur calomnie. Montrons par ce passage même qu’il n’y a qu’un législateur: Abraham eut deux fils, l’un de la servante, l’autre de la femme libre. C’est, dit l’Apôtre, une allégorie. (Ibid.24.)Comment est-ce une allégorie? Ce qui est arrivé au temps de la loi est la figure de ce qui arrive au temps de la grâce. De même qu’il y a deux épouses, de même il y a deux Testaments. Mais la parenté de l’Ancien Testament et du Nouveau apparaît d’abord en ce que l’un est la figure de l’autre. Car la figure n’est pas l’opposé de la vérité: elle est de même nature. Or, si le Dieu de l’Ancien Testament n’était point le Dieu du Nouveau, il n’aurait point, dans la figure des deux femmes, proclamé l’excellence. du Nouveau Testament; et en admettant qu’il l’eût figurée, Paul n’aurait eu garde d’user de la figure. Et si l’on dit qu’il l’a fait pour condescendre à-la faiblesse des Juifs, il devait donc aussi, quand il prêchait aux Grecs, employer des figures grecques, et faire mention des faits que contient l’histoire des Grecs. Il ne l’a point fait, et ce n’est pas sans cause. Car il n’y là rien de commun avec la vérité; ici, il y a les lois de Dieu et sa révélation. Il y a donc manifestement parenté entre l’Ancien Testament et le Nouveau.

6. Ce premier argument prouve donc le profond accord des deux Testaments. J’en trouve un second dans l’histoire même. De même que les deux épouses n’avaient qu’un mari, de même les deux Testaments n’ont qu’un législateur. S’il y en avait deux; l’un pour l’Ancien, l’autre pour le Nouveau, il n’était pas nécessaire de recourir à l’histoire. Car Sara et Agar n’avaient point deux maris différents, mais un seul. Ainsi en disant. Ces deux femmes figurent les deux Testaments (Gal. IV, 244), l’apôtre ne veut rien dire autre chose sinon qu’il n’y a qu’un législateur, de même que les deux épouses n’avaient qu’urr mari, Abraham. Mais l’une était esclave, l’autre femme libre. — Qu’importe? la question était seulement de savoir si elles eurent le même maître. Que les hérétiques admettent d’abord ce point, nous leur répondrons ensuite sur l’autre. Qu’ils soient forcés de s’y rendre, et leur dogme tombe en poussière. Car lorsqu’il sera démontré que le législateur de l’Ancien Testament est le même que celui du Nouveau, comme il l’est en effet, notre discussion est terminée. Mais sans nous « laisse troubler par leur objection, attachons-nous exactement à la parole de l’Apôtre. Il n’a pas dit: L’une était esclave, l’autre libre, mais: L’une engendrant pour la servitude. De ce qu’elle engendrait pour la servitude, il ne s’ensuit point qu’elle soit esclave; être engendré pour la servitude n’est point la faute de la mère, mais celle des enfants. C’est parce qu’ils se privèrent eux-mêmes de leur liberté par leur malice, et perdirent les droits de leur naissance que Dieu les traita comme des esclaves ingrats, les instruisant par une crainte incessante, les corrigeant par des peines et des menaces. Ne voit-on pas aujourd’hui encore grand nombre de pères traiter leurs fils, non en fils, mais en esclaves, et les contenir par la crainte? La faute n’en est point aux pères, mais aux enfants qui ont forcé leurs pères à traiter en esclaves des hommes libres. C’est ainsi que Dieu lui-même contenait en ce temps les peuples par la crainte et les châtiments,.comme il eût fait un esclave ingrat. Il ne faut accuser ni Dieu ni la loi de ces sévérités, mais seulement les Juifs indociles au joug et qui.avaient besoin d’un frein plus solide. Dans cet Ancien Testament, nous trouvons bien des hommes qui n’ont point été traités ainsi: Abel, Noé, Abraham, Isaac, Jacob, Joseph, Moïse, Élie, Elisée et bien d’autres qui s’élevèrent jusqu’à la philosophie du Nouveau Testament. Ce ne furent ni la crainte, ni les châtiments, ni les menacés, ni les punitions, mais l’amour divin, leur zèle ardent pour Dieu, qui les firent ce qu’ils ont été. Ils n’eurent besoin ni de préceptes, ni de commandements, ni de lois, pour pratiquer la vertu et fuir le vice; ces âmes bien (234) nées, généreuses, ayant conscience de leur dignité, sans terreur, ni châtiments embrassèrent la vertu, tandis que le reste des Juifs suivit la pente du mal et eut besoin du frein de la loi. Quand ils fabriquèrent le veau d’or et adorèrent des statues, ils entendirent ces mots: Le Seigneur ton Dieu est le seul Seigneur. (Dent. VI, 4). Quand ils commirent des meurtres et des adultères, ils entendirent ces mots: Tu ne tueras point, tu ne seras point adultère, et ainsi des autres commandements.

7. Ce n’est donc pas la condamnation de la loi qu’elle ait employé la crainte et les châtiments comme on fait pour instruire et corriger des esclaves méchants: c’est sa plus belle louange, sa gloire la plus rare d’avoir arraché les hommes au mal où ils se livraient, de les avoir par sa force propre, délivrés du crime, corrigés et rendus dociles à la grâce, de leur avoir ouvert un chemin vers la philosophie du Nouveau Testament. Car c’était le même Esprit qui dictait les lois de l’Ancien Testament et celles du Nouveau, malgré leurs différences. C’est ce que Paul faisait entendre quand il disait: Parce que nous avons le même esprit de foi, selon qu’il est écrit: J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé.

Et ce n’est point seulement pour cela qu’il disait: le même Esprit, mais pour une cause non moins importante. Je l’aurais expliqué aujourd’hui, mais je crains que mes enseignements répandus à flots trop abondants ne s’échappent de votre mémoire. Je réserve donc cette explication pour un, prochain entretien, vous exhortant seulement à garder de celui-ci un entier souvenir, à observer exactement mes conseils et à joindre la sagesse pratique à la pureté du dogme. Il faut que l’homme de Dieu soit parfait et disposé à. toute sorte de bonnes oeuvres. (II Tim. III, 17). A rien ne vous servirait la pureté du dogme si votre vie était impure, de même qu’une vie irréprochable vous serait inutile sans la pureté de la foi. Afin donc de nous assurer de parfaits avantages, affermissons-nous des deux côtés, que notre vie se pare des nobles fruits de toutes vertus, mais principalement de celui de l’aumône dont je vous ai déjà parlé, et qu’il faut pratiquer avec zèle, avec abondance. Quiconque sème peu, dit l’Écriture, récolte peu; et celui qui sème dans les bénédictions récoltera dans les bénédictions. (II Cor. IX, 6.) Que signifient ces paroles, dans les bénédictions? c’est-à-dire avec abondance. Dans les choses matérielles, la semence et la moisson sont de même nature. Car celui qui sème répand dans la terre du froment, de l’orge ou. d’autres sentences pareilles, et quand il fait la moisson, il récolte les mêmes grains. Il n’en est point de même de l’aumône. Vous semez l’argent et vous récoltez la paix devant Dieu; vous donnez des richesses et vous recevez en échange-le pardon de vos fautes; vous distribuez du pain et des vêtements, et en récompense vous vous préparez le royaume du ciel et mille biens que l’oeil de l’homme ne peut voir, ni son oreille entendre, ni sa pensée concevoir. Le premier de ces biens est que vous devenez semblables à Dieu, autant qu’il est possible à l’homme. Car c’est de l’aumône et de la charité que le Christ avait parlé quand il ajoutait: Afin que vous deveniez semblables à votre Père qui est. dans les cieux, qui fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants et fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. (Matth. V, 45.) Vous ne pouvez faire luire le soleil, ni faire tomber la pluie, ni répandre vos bienfaits sur toute la face de la terre. Mais il suffit que vous employiez les biens que vous avez en bonnes oeuvres pour devenir semblables à Dieu qui fait luire le soleil autant qu’il est possible à l’homme de devenir semblable à Dieu.

8. Écoutez bien toutes ces paroles: sur les bons et sur les méchants, a-t-il dit. Agissez de même. Quand vous ferez l’aumône, ne recherchez point la vie passée, ne demandez pas compte de la conduite. Aumône signifie commisération; elle est ainsi appelée, parce qu’il n’en faut point priver même ceux qui en sont indignes. Car celui qui est miséricordieux accorde sa commisération non au juste, ruais au pécheur. Car le juste est digne de louanges et de couronnes; le pécheur. a besoin de commisération et de pardon. Ainsi, nous imiterons Dieu, en donnant aussi aux méchants. Songez en effet combien il y a sur la terre de blasphémateurs, de scélérats, de fourbes, d’hommes souillés de tous les vices! Dieu leur donne leur pain de chaque jour, pour nous apprendre à étendre notre charité sur tous les hommes. Mais nous faisons tout le contraire. Car, non-seulement nous repoussons les méchants; les pervers; mais qu’il se présente un homme en bonne santé, que sa probité, son amour de la liberté, sa paresse même, s’il faut le dire, (235) condamnent à la pauvreté, il ne trouve qu’injures, outrages, railleries sans nombre; nous le renvoyons les mains vides, nous lui objectons sa bonne santé, nous lui reprochons sa paresse, nous lui demandons des comptes. Dieu vous a-t-il commandé de ne prodiguer que le blâme et les reproches à ceux qui sont dans le besoin? Dieu veut qu’on ait pitié d’eux, qu’on porte remède à leur pauvreté, et non qu’on leur en demande compte et qu’on les injurie. — Vous voulez, dites-vous, porter remède à leurs vices, les délivrer de la paresse, et pousser au travail ceux qui vivent dans l’oisiveté. — Donnez-leur d’abord, corrigez-les ensuite; ainsi, loin de vous faire accuser de dureté et d’inhumanité, vous ferez croire à votre bonté; car, celui qui, pour toute aumône, distribue le reproche, s’attire l’aversion et la haine; le pauvre ne peut supporter sa vue, et à juste raison; car il croit que ce n’est point par intérêt, mais par le désir de se dispenser de l’aumône qu’on lui fait des reproches, ce qui est la vérité; mais celui qui ajoute ses reproches à l’aumône, dispose le pauvre à entendre des conseils que dicte, non la dureté, mais la bonté d’âme. C’est ainsi que faisait Paul. Après avoir dit: Que celui qui ne travaille point ne mange point (II Thess. III, 10), il ajoute ce conseil:Pour vous, ne cessez point de faire le bien. (Ibid. 13.) Il y a une apparente contradiction dans ces paroles. Si ceux qui ne travaillent point ne doivent pas manger, pourquoi conseillez-vous aux autres de persévérer dans la bienfaisance? Il ne saurait y avoir de contradiction. Si j’ai dit, nous répond l’Apôtre, que celui qui ne travaille point ne mange pas, ce n’est point pour détourner de l’aumône ceux qui sont disposés à la faire, mais pour détourner de là paresse ceux qui y consument leur vie. Ces paroles: qu’il ne mange point, excitent les uns au travail par la crainte que leur donne cette menace; et ces mots: Ne cessez point de faire le bien, invitent les autres à faire l’aumône et sont poux eux une exhortation salutaire. Quelques mains auraient pu se fermer devant la menace faite aux paresseux; mais l’Apôtre les ouvre à l’aumône en disant: Ne cessez pas de faire le bien. Car, donner à un paresseux est encore faire le bien.

9. Ce dessein de l’Apôtre se manifeste dans la suite de son épître. Après avoir dit: Si quelqu’un ferme l’oreille aux paroles que contient cette lettre, notez-le et ne faites point société avec lui (II Thess. III; 15); après avoir ainsi chassé l’incrédule du sein de l’Église, il l’y ramène et le fait rentrer en grâce auprès de ceux qui l’avaient rejeté, en ajoutant: Ne le considérez point néanmoins comme votre ennemi, mais comme votre frère. (II Thess. III, 15.) De même qu’après avoir dit: Que celui qui ne travaille point, ne mange pas, il engage ceux qui le peuvent à prendre grand soin d’eux; de même en ce passage, après avoir dit: Ne faites point société avec eux, il n’engage point ses auditeurs à abandonner le soin de ce malheureux, mais-au contraire, il leur ordonne de veiller attentivement sur lui, en ajoutant: Ne le considérez point comme un ennemi, mais comme un frère. Vous avez cessé de faire société avec lui, mais ne cessez point de prendre soin de lui. Vous l’avez exclu de l’Église, ne l’excluez point de vôtre amour. Car c’est dans mon amour pour lui que je vous ai donné ces ordres. J’ai voulu, en le séparant de vous, le corriger et le guérir, pour le rendre ensuite au corps de l’Église. On voit des pères renvoyer leurs enfants de leur maison, mais ce n’est point pour qu’ils n’y rentrent jamais; c’est pour qu’ils se corrigent dans cet exil et reviennent meilleurs. Ce que j’ai dit suffit à confondre ceux qui reprochent aux pauvres leur paresse.

Mais il en est beaucoup d’autres qui ont recours pour se défendre, à des excuses pleines de dureté et d’inhumanité. Je vais les réfuter aussi, non pour leur enlever tout moyen de défense, mais pour les décider à abandonner de vains et inutiles prétextes, et à préparer par leurs couvres là défense vraie, la seule qui leur puisse servir au tribunal du Christ.

Quels sont donc ces prétextes vains et inutiles où se réfugient tant de gens? J’ai des enfants à élever, disent-ils, une maison à soutenir, une femme à nourrir, mille dépenses nécessaires. Je n’ai pas assez pour soulager tous les pauvres que je rencontre en mon chemin. Que dites-vous? Vous avez des enfants à nourrir et c’est pour cela que vous ne soulagez point les pauvres? Mais c’est pour cela même qu’il les faut soulager, pour ces enfants que vous élevez, afin de leur rendre favorable, au prix de quelques deniers, le Dieu qui vous les a donnés, afin de leur laisser, après votre mort, ce Dieu pour protecteur, afin de leur assurer la grâce et la faveur d’en-haut, par ces richesses (236) mêmes que vous dépensez pour Dieu. Ne voyez-vous pas que souvent les mourants inscrivent dans leurs testaments les riches et les grands qui ne sont point de leur famille, et les donnent pour cohéritiers à leurs enfants, pour assurer leur sort par de faibles dons, et cela sans savoir quels seront, pour ces enfants, après la mort du père, les sentiments de ceux qu’il a appelés à prendre part à son héritage. Et vous, qui connaissez la bonté, l’amour, la justice de votre Seigneur, vous ne l’inscrirez pas dans votre testament? vous ne le donnerez pas pour cohéritier à vos enfants? Est-là, dites-moi, de l’amour paternel? Si vous aimez ces enfants que vous avez mis au monde; laissez-leur des créances dont Dieu soit le garant. Voilà leur plus bel héritage, voilà leur richesse, voilà leur sécurité. Appelez-le avec eux au partage de vos biens d’ici-bas, afin qu’en retour il vous appelle avec vos enfants à partager l’héritage céleste. C’est un héritier généreux, humain, bon, puissant et riche: vous n’avez à suspecter en rien sa société. On donne encore à l’aumône le nom de semence, parce qu’elle n’est point une dépense, mais un revenu. Quand vient le temps des semailles, vous videz sans difficulté vos greniers pleins du blé des récoltes passées; vous ne songez qu’à la moisson qui en doit sortir, mais que vous n’avez point encore, et cela sans savoir aucunement ce qui adviendra. Car la nielle, la grêle, les sauterelles, les intempéries, mille fléaux enfin viennent parfois briser l’espoir de la saison prochaine. Et quand il faut semer dans le ciel des moissons qui ne craignent point les intempéries, où vous n’avez à redouter ni malheur ni déception, vous hésitez, vous reculez? Quelle excuse aurez-vous, vous qui semez dans la terre sans crainte ni hésitation, et qui, lorsqu’il faut semer dans la main de Dieu, doutez et différez? Si la terre rend ce qu’on lui confie, la main de Dieu ne rendra-t-elle pas avec usure tout ce que vous y aurez déposé?

10. Ce que sachant, ne considérons point la dépense quand nous faisons l’aumône; considérons le revenu qu’elle rapporte, les espérances qu’elle nous donne pour l’avenir, et même le gain qu’elle nous assure aussitôt. Car non-seulement l’aumône nous ouvre le royaume des cieux, mais elle nous procure dans là vie présente la sécurité et l’abondance. Qui nous l’assure? Celui qui est maître de dispenser ces biens. Celui qui donne aux pauvres, dit-il, recevra le centuple en ce monde, et aura en partage la vie éternelle. (Matth. XIX, 29.) Voyez-vous qu’une large rémunération nous est promise, dans l’une et l’autre vie? N’hésitons donc point, ne différent point, mais chaque jour recueillons les fruits de l’aumône, afin de jouir de la prospérité en ce monde et d’obtenir la vie éternelle. C’est ce que je souhaite à nous tous, par la grâce et la. bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent, ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit, la gloire, l’honneur et la puissance, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

TROISIÉME HOMÉLIE. Dieu a tenu envers les justes de l’Ancienne Loi la même conduite qu’envers tous les fidèles de la Loi nouvelle. De l’aumône.

1° Résumé de la dernière homélie. — 2° Ce n’est pas seulement pour nous montrer l’accord des deux testaments, que saint Paul a dit: Parce que nous avons le même esprit de foi, c’est pour une autre raison, qui fera le sujet de la présente homélie. — 3°-5° État du monde dans les premiers temps de la prédication chrétienne. — 6° Souffrances de saint Paul. — 7° Utilité des souffrances en général. — 8° Même dans l’Ancien Testament, on trouve des justes dont la récompense est différée à l’autre vie. Voilà la seconde raison pour laquelle saint Paul a dit: Parce que nous avons le même esprit de foi. Il veut encourager les fidèles de son temps. — 9°-10° La conduite de Dieu n’a point été la même envers les saints qu’envers la multitude, dans l’Ancien Testament. — 11°-12°. Exhortation à l’aumône.

1. Dans la précédente réunion et dans l’avant-dernière, nous avons pris pour texte une parole de l’Apôtre, et nous avons consacré à l’expliquer notre discours tout entier. Nous voulons encore l’examiner aujourd’hui. Nous le faisons à dessein, pour vous être utile, et non par ostentation. Je ne songe point à faire montre d’abondance et de fécondité. C’est pour vous révéler la sagesse de Paul et exciter votre zèle, que je reviens sur le même sujet. La profondeur de son esprit sera plus manifeste, si une seule de ses paroles nous ouvre une si féconde source de pensées; et quand vous verrez que d’un seul mot de l’Apôtre on peut tirer d’ineffables trésors de sagesse, vous ne vous contenterez pas d’effleurer négligemment ses lettres, mais vous pénétrerez plus avant, et dans l’espoir d’y trouver ces richesses, vous examinerez avec le plus grand soin chacune de ses paroles. Car si une seule nous fournit la matière de trois entretiens, quel trésor nous ouvrirait un passage entier, exactement étudié? Ne nous lassons donc point avant d’avoir épuisé cette pensée. Car si ceux qui creusent les mines d’or, quelques richesses qu’ils aient tirées, ne s’arrêtent point avant d’avoir pisé la veine, ne devons-nous point montrer plus d’ardeur et de zèle dans la recherche de la sagesse divine? Nous aussi nous extrayons de l’or, non de l’or matériel, mais de l’or spirituel; nous creusons, non point les mines de la terre,. mais les mines de l’Esprit-Saint. Car les lettres de Paul sont les mines et les sources de l’Esprit-Saint; les mines, car elles nous donnent une richesse plus précieuse que tout l’or de la terre; les sources, car jamais elles ne tarissent: plus on y puise, plus elles sont abondantes. J’en prends à témoin le temps écoulé. Depuis l’époque où vivait Paul, cinq cents ans sont passés, et tout ce temps, mille écrivains, docteurs et commentateurs ont tiré de ses lettres des richesses sans nombre, sans épuiser le trésor qu’elles contiennent. Ce trésor. n’est point matériel; c’est pourquoi, au lieu de s’épuiser sous les mains qui le creusent, il s’augmente et s’enrichit. Je parle de nos devanciers; mais après nous, combien d’autres parleront, et après eux combien encore, sans que la source se dessèche, sans que la raine s’appauvrisse! C’est une miné spirituelle et dont on ne trouvera point le fond. Quelle était donc la parole de l’Apôtre qui faisait le sujet de mes derniers discours? Parce que nous avons le même esprit de foi, selon qu’il est écrit: J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé.

2. Nous avons cherché pourquoi l’Apôtre (238) avait dit: Le même esprit de foi, et nous en avons exposé une cause. C’était afin de montrer l’accord de l’Ancien Testament et du Nouveau. Car si l’on fait voir que c’est le même Esprit qui parlait parla bouche de David quand il disait: J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé (Ps. CXV, 10), et qui agissait dans l’âme de Paul, on aperçoit aussitôt la parenté qui unit les prophètes et les apôtres, et il suit de là qu’il y a parfait accord entré l’Ancien Testament et le Nouveau. Mais je m’abstiens de redites fastidieuses, et vais exposer la seconde cause qui a fait dire à l’Apôtre: Le même esprit de foi. Car je vous ai promis de vous faire connaître cette seconde cause. Prêtez-moi toute votre attention. La pensée que je vais vous développer est profonde, et demande de la perspicacité et de la pénétration. C’est pourquoi je vous engage à écouter sans en rien perdre ce que je vais vous dire. À moi la peine, à vous le bénéfice. Mais je rie dois pas dire: à moi la peine, car le Saint-Esprit me donnera la grâce, et quand c’est,lui qui nous révèle la sagesse, il n’y a de peine ni pour l’orateur, ni pour les auditeurs, mais pour tous la tâche est facile. Soyez donc attentifs; car entendriez-vous la plus grande partie de mes paroles, si votre attention sommeille un moment, vous ne saisirez pas la beauté de l’ensemble, ayant une fois perdu le fil de mon discours. De même que ceux qui ne connaissent point leur chemin et ont besoin d’un guide, seraient-ils allés très-loin à sa suite, si, par négligence, ils le perdent de vue un, moment, l’office qu’on leur a rendu leur devient inutile, ils s’arrêtent et ne savent où se diriger; ainsi des auditeurs qui écoutent une instruction, s’ils se relâchent un moment de leur attention, perdent la suite des pensées et ne peuvent point parvenir à la conclusion. Pour qu’il ne vous advienne point ainsi, prêtez une constante attention à mes discours, jusqu’à ce que nous arrivions ensemble à la conclusion.

3. L’Apôtre a dit: Parce que nous avons le même esprit de foi, voulant montrer que dans l’Ancien Testament, comme dans le Nouveau, la foi est la mère de tous les biens. Pour le prouver, remontons un peu plus haut. La cause nous paraîtra ainsi plus manifeste. Quelle est donc cette cause? Au moment où parlait l’Apôtre, la guerre entourait les fidèles, guerre terrible et sans trêve. Des villes entières, des peuples divers se levaient contre eux; les tyrans leur dressaient des embûches, les rois s’apprêtaient à la guerre, les armes s’agitaient, les épées s’aiguisaient, on préparait des soldats, on imaginait mille châtiments, mille supplices: pillage et confiscations, prison, exécutions quotidiennes, tourments, chaînes, bûchers, glaives, bêtes féroces, gibets, roues, précipices, abîmes, il n’était rien qu’on n’inventât pour exterminer les fidèles. Et là ne s’arrêtait point la guerre. Car non-seulement les ennemis l’attisaient, mais la rature était divisée contre elle-même. Les pères faisaient la guerre aux enfants, les filles. haïssaient leurs mères, les amis détestaient leurs amis, dans toutes les familles, dans toutes les maisons se glissait la discorde, et le trouble était grand sur la terre. Et de même qu’un navire au milieu des vagues soulevées, des nuées qui s’entr’ouvrent, des tonnerres qui éclatent, des ténèbres qui couvrent tout d’une épaisse nuit, de la mer en fureur, des monstres qui se dressent, des pirates qui attaquent, des dissensions de l’équipage, ne saurait échapper au danger, si une main d’en-haut, forte et puissante, ne détournait la guerre, n:apaisait la tempête, et ne rendait le calme aux navigateurs; ainsi advint-il dans les commencements de la prédication. Car non-seulement au dehors la tempête se déchaînait, mais souvent au dedans régnait la discorde. Qui nous rapprend? c’est Paul lui-même quand il écrit: au dehors la lutte, au dedans les terreurs. (II Cor. VII, 5.) Et pour vous prouver la vérité de ce que j’avance, et que maîtres et disciples étaient entourés de mille maux et victimes d’une guerre universelle, j’appellerai encore Paul en témoignage. Souvenez-vous de toutes mes paroles, et lorsque vous connaîtrez les dangers, les épreuves et les malheurs sans nombre où étaient exposés les fidèles en ce temps, vous rendrez plus d’actions de grâces à Dieu qui conjura tous ces dangers, donna aux hommes une paix profonde, éloigna la guerre et rétablit dans le monde le calme et la tranquillité; que désormais les indifférents ne comptent pas échapper au châtiment, et que les justes relèvent la tête!

4. En effet, il n’y a point un égal mérite à montrer le même zèle au milieu des attaques et des orages, ou dans le calme et la sécurité du port. Or, les fidèles alors n’étaient pas moins agités que des matelots ballottés par les flots en courroux, tandis qu’aujourd’hui nous (239) sommes sans trouble, comme le navire au port. Prenons donc garde de nous enorgueillir de notre foi, de succomber aux tentations, ou d’abuser, pour nous relâcher, de la paix de l’Église. Ne cessons point de jeûner et de veiller, car nous avons encore à lutter contre les passions de notre nature. Nous n’avons plus d’ennemis dans les hommes, mais nous en trouvons dans les plaisirs de la chair! Les tyrans et les rois ne nous font plus la guerre, mais la colère, la vanité, l’envie, la jalousie, et les autres sentiments coupables nous la font encore. À peine délivrés d’une épreuve, il s’en. présente de nouvelles où if faut triompher. Si je vous ai rappelé les malheurs de ces temps, c’est afin que ceux d’entre vous qui sont éprouvés aujourd’hui soient efficacement consolés, et que ceux qui vivent dans le calme et ne sont point exposés à ces périls, mettent tout leur zèle à combattre les pensées déraisonnables. C’est pour nous instruire, nous consoler, nous soutenir, que toutes ces choses ont été écrites. Je vais vous les faire connaître, et vous montrer la grandeur des dangers que couraient alors, non-seulement les maîtres, mais les disciples; écoutez ce que Paul écrit aux. Hébreux:rappelez en votre mémoire ce temps auquel, après avoir été illuminés par le baptême, vous avez soutenu de grands combats et de terribles persécutions. (Hébr. X, 32.) Car il n’y eut pas le plus petit intervalle de temps: dès le premier jour que fut prêchée la doctrine, les fidèles furent éprouvés, et, dès le baptême, tombèrent dans les périls. Et voici comment: D’une part, vous avez servi de spectacle au monde par les outrages et les tribulations que vous avez endurés. (Ibid. 33.) Ils étaient conspués, injuriés, moqués, bafoués; on les appelait fous, insensés, parce qu’ils avaient renoncé à la religion de leurs pères ’et adopté de nouveaux dogmes. Ces outrages pourraient certes ébranler une âme où la foi n’aurait pas poussé de profondes racines. Car rien ne blesse une âme aussi cruellement que l’outrage, rien n’anéantit l’esprit et la raison comme la moquerie et la raillerie. Bien des hommes ont succombé au sarcasme. Je vous dis ces choses afin que nous nous attachions avec confiance à notre foi. Car, si dans le temps que le monde entier outrageait les fidèles, ils ne succombèrent point, à plus forte raison devons-nous, avec une entière confiance, nous attacher à la vérité révélée, quand toute la terre a embrassé notre foi. Or, non-seulement les fidèles supportèrent alors les accusations, les injures et les outrages, mais ils eurent de la joie à les souffrir; la suite des paroles de l’Apôtre nous le prouve: Vous avez vu avec joie tous vos biens pillés. (Ibid. 34.) Voyez-vous qu’autrefois on confisquait les biens des fidèles, et qu’on les livrait en proie à quiconque leur voulait nuire? Voilà donc ce que Paul écrit aux Hébreux,

5. Il rend aux Thessaloniciens le même témoignage: Vous êtes devenus, leur dit-il, nos imitateurs et les imitateurs du Seigneur, ayant reçu la parole de l’Évangile parmi de grandes afflictions. (I Thess. I, 6.) Vous voyez que ce peuple avait aussi des afflictions, et de grandes afflictions. Les tentations étaient violentes, et continuels les dangers; ni repos, ni trêve pour ceux qui luttaient alors. Mais parmi ces maux, ils ne s’indignaient point, ils ne perdaient point courage; au contraire, ils se réjouissaient. Comment le savons-nous?. par les paroles mêmes de Paul. Après avoir dit: Parmi de grandes afflictions, il ajoute: Avec la joie du Saint-Esprit. (Ibid.) De la tentation naissaient les afflictions, mais ils se réjouissaient en songeant à la cause de la tentation. Ce leur était une suffisante consolation de savoir qu’ils souffraient pour le Christ. Aussi, je les admire moins d’avoir en ces temps supporté les afflictions, que de s’être réjouis de souffrir pour Dieu. Car une âme généreuse et pleine de l’amour de Dieu, sait supporter les afflictions et les peines; mais supporter dignement la tentation et rendre grâces à Celui qui permet qu’on soit éprouvé, c’est-là le signe du plus excellent courage, d’une âme zélée et qui s’élève au-dessus de toutes les choses terrestres.

Ce n’est point seulement en ce passage, mais dans d’autres encore que l’Apôtre nous enseigne tout ce que les fidèles de ce temps avaient à souffrir de leurs proches et de leurs parents, et c’étaient les plus terribles maux. Vous êtes devenus, dit-il, les imitateurs des Églises de Dieu qui sont dans la Judée. En quoi sont-ils devenus leurs imitateurs? En ce que vous avez souffert les mêmes persécutions de la part de vos concitoyens que ces Églises ont souffrances de la part des Juifs. (Ibid. II, 14.) Voilà encore la guerre, mais la guerre civile, surcroît de douleurs. Si un ennemi m’avait outragé, je l’aurais souffert, dit le prophète; mais c’est toi qui vivais dans un merde esprit (240) avec moi, qui étais te chef de mes conseils, mon plus cher confident. (Ps. LXXXIV, 13, 44.) Cette figure étais alors réalisée. Aussi les hommes avaient besoin de grandes consolations. Ce que voyant Paul, et que ceux qu’il avait mission de conduite souffraient et faiblissaient sous le poids des maux et des douleurs qui se succédaient sans nombre, il s’ingénie à relever leurs courages. Tantôt il leur dit: Il est bien juste devant Dieu qu’il. afflige à leur tour ceux qui vous affligent maintenant, et qu’il vous console avec nous, vous qui êtes comme nous dans l’affliction. (II Thess. I, 6, 7.) Tantôt: Le Seigneur est proche, ne soyez point inquiets. (Phil. IV, 5, 6.) Ne perdez point votre confiance: car la patience vous. est nécessaire, afin qu’en faisant la volonté de Dieu, vous puissiez obtenir les biens qui vous sont promis. (Hébr. X, 35, 36.) Et pour les engager à la patience, il ajoute: Car, encore un peu de temps, et Celui qui doit venir viendra, et, ne tardera point. (Ibid. 37.) Quand un petit enfant pleure, s’irrite et demande sa mère, on s’assied près de lui, et pour le consoler, on lui dit: attends encore un peu de temps, ta mère va venir assurément; de même Paul, voyant les fidèles de ces temps en proie à la douleur, se plaindre et demander, dans l’intolérable excès de leurs maux, la venue du Christ, il leur dit pour les consoler: Encore un peu de temps; et Celui qui doit venir viendra et ne tardera point.

6. Les disciples étaient donc affligés, entourés de maux, et, comme des agneaux au milieu des loups, poursuivis et persécutés, vous l’avez vu. Ceux qui les instruisaient ne souffraient pas de moindres maux, mais des maux plus grands; car plus ils confondaient les ennemis de la foi, et plus ils en étaient tourmentés. L’Apôtre, à qui nous empruntions les précédentes citations, nous l’apprendra encore. Il écrivait aux Corinthiens: Nous prenons garde aussi nous-même de ne donner à personne aucun sujet de scandale, afin que notre ministère ne soit point déshonoré. Mais en toutes choses Nous nous montrons ministre de Dieu, par une grande patience dans les maux, dans les nécessités, dans les extrêmes afflictions, dans les plaies, dans les prisons, dans les séditions, dans les travaux, dans les veilles, dans les jeûnes. (II Cor, VI, 3, 6.) Vous voyez combien de maux il a comptés, que d’épreuves et, d’orages! Il leur écrit encore: Sont-ils ministres de Jésus-Christ? quand je devrais passer pour imprudent, j’ose dire que je le suis plus qu’eux. (II Cor. XI, 23.) Ensuite, pour nous convaincre que le don des miracles est d’un moindre prix que la patience à souffrir pour Jésus-Christ, et faisant valoir sa qualité d’apôtre pour montrer qu’il vaut mieux que les autres, je ne dis point les autres apôtres, mais les faux apôtres, ce ne sont point ses miracles qu’il doue comme des preuves de sa supériorité, mais les continuels dangers où il a vécu. J’ai plus souffert de travaux, dit-il, plus reçu de coups, plus enduré de chaînes. Je me suis souvent vit tout près de la mort. J’ai reçu des Juifs, en cinq différentes fois, trente-neuf coups de fouet. J’ai été trois fois battu de verges, lapidé une fois; j’ai fait naufrage trois fois, j’ai passé un jour et une nuit au fond de la nier, j’ai été souvent exposé dans les voyages: périls sur les fleuves, périls des voleurs, périls de la part de ceux de ma nation, périls au milieu des villes, périls au milieu des déserts, périls sur la mer, périls entre les faux frères. Enfin j’ai souffert toute sorte de travaux et, de fatigues, les veilles fréquentes, la faim, la soif, les jeûnes réitérés, le froid, la nudité, et d’autres maux outre ces maux extérieurs. (Ibid. 23, 29.) Telles sont les vraies marques de l’apostolat. Bien d’autres ont fait des prodiges et n’en ont tiré, d’autre fruit que d’entendre ces paroles: Retirez-vous, je ne vous connais pas, ouvriers d’iniquité! (Matth. VII, 23.) Ceux qui peuvent, comme Paul, énumérer leurs souffrances, n’entendront ces paroles, mais avec confiance ils monteront au ciel pour y jouir de tous les biens réservés. aux élus.

7. Mon discours vous semble long peut-être, mais soyez sans crainte, je n’oublie point ma promesse, et j’y reviens aussitôt. Ce n’est point sans dessein que je me suis étendu; c’est pour vous donner plus de preuves et rendre ma démonstration plus claire, et ensemble pour relever les âmes affligées, pour que chacun de ceux qui sont dans les tentations et les dangers emporte une consolation efficace, en sachant que ces souffrances le mettent en compagnie de Paul, et même du Christ, le Roi des anges. Car celui qui participe ici-bas à ses douleurs participera là haut à sa gloire: Si nous souffrons ensemble, dit-il, c’est pour être glorifiés ensemble (Rom. VIII, 17); et encore: Si nous supportons les mêmes maux, c’est pour partager la même couronne. (II Tim. II, 12.) (241) Il faut de toute nécessité que les fidèles soient éprouvés: Tous ceux qui voudront vivre dans la religion du Christ souffriront la persécution. (III Tim. III, 12.) Ailleurs il est écrit Mon fils, si tu veux servir Dieu, prépare ton âme à la tentation; sois juste et fort. (Eccl. II, 4.) — Voilà d’encourageantes promesses! Tout d’abord les tentations! Est-ce donc une puissante exhortation, une sensible consolation, pour qui se consacre au service de Dieu, de trouver des dangers dès les premiers pas? Oui, c’en est une puissante, admirable, féconde. Et comment? Écoutez la suite: Comme on éprouve l’or dans le feu, de même Dieu éprouve ses élus au creuset de la tentation. (Eccl. II, 5.) Voici le sens de ces paroles: de même que l’or soumis au feu devient plus pur, de même l’âme éprouvée par les afflictions et les traverses du sort plus brillante et plus belle, et se purifie de toutes ces souillures du péché. C’est pourquoi Abraham disait au riche: Lazare a souffert, et ici il est consolé. (Luc, XVI, 25.) Et Paul écrit aux Corinthiens: C’est pour celte raison qu’il y a parmi vous beaucoup de faibles et de malades, beaucoup d’autres qui sommeillent. Car il est certain que si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas ainsi jugés de Dieu, et même lorsque nous sommes jugés de la sorte, c’est le Seigneur qui nous châtie, afin que nous ne soyons pas condamnés avec le monde. (I Cor. XI, 30- 32.) Et s’il livre le fornicateur à la mortification de la chair, c’est afin que son âme soit sauvée (I Cor. V, 5); montrant ainsi que la tentation présente fait nôtre salut, et que les traverses, pour qui les supporte en rendant grâces à Dieu, sont la plus efficace purification de l’âme. Ainsi les fidèles étaient éprouvés; maîtres et disciples étaient exposés à mille dangers; ils n’avaient point de trêve dans les guerres de toute espèce qu’ils soutenaient de tous côtés. — Mon discours l’a suffisamment montré; et après ce que j’ai dit, ceux qui se plaisent à l’étude des saintes Écritures y pourront trouver de nouvelles preuves.

8. Revenons enfin à notre sujet. Quel était-il? Pourquoi Paul a-t-il dit: ayant le même esprit de foi? C’est que les fidèles de ces temps étaient troublés de ne trouver que des maux dans la vie présente, et de ne voir de bonheur qu’en espérance; des maux actuels, des espérances éloignées; d’un côté la réalité, de l’autre l’attente. Se faut-il étonner qu’au commencement de la prédication quelques âmes fussent découragées, lorsqu’aujourd’hui que la prédication s’est étendue sur toute la terre, qu’on a vu tant de preuves de la vérité des promesses de l’Évangile, tant de fidèles tombent néanmoins dans le découragement? Et ce n’était point cette seule cause qui les jetait dans le trouble; il en était une autre tout aussi puissante. Laqu elle? Ils faisaient réflexion que dans l’Ancien Testament les choses n’étaient point ainsi réglées, mais que les prix et les récompenses de la vertu ne se faisaient point attendre à ceux qui vivaient dans la justice et la sagesse. Ce n’était point après la résurrection, ni dans la vie future, mais dans la vie présente qu’ils voyaient s’accomplir les promesses de Dieu. Si vous aimez le Seigneur votre Dieu, dit l’Écriture; vous serez heureux. Dieu fera prospérer vos troupeaux de boeufs et de brebis; il n’y en aura point d’infécondes ni de stériles, vous n’aurez à craindre ni langueur, ni maladie. (Deut. VII, 13, 15.) Dieu enverra sa bénédiction sur vos greniers. (Deut. XXVIII, 8, 12.) Il ouvrira le ciel et vous enverra la pluie le matin et le soir. (Ibid. XI, 14.) Il y aura abondance de blé sur votre aire et de semence dans vos sillons. (Lévit. XXVI, 4, 5.) Et bien d’autres promesses encore, qu’il accomplissait dans la vie présente. Ceux qui ont quelque perspicacité peuvent déjà voir la solution. Ainsi la santé du corps, la fertilité de la terre, une nombreuse et sainte postérité, une vieillesse heureuse, des saisons bien réglées, l’abondance des moissons, l’opportunité des pluies, la fécondité des troupeaux de boeufs et de brebis, tous les biens enfin leur arrivaient en cette vie, ils n’avaient point à les espérer, à attendre le jour qu’ils quitteraient la terre. Les fidèles, songeant que leurs pères voyaient les biens naître sous leurs pas et qu’eux-mêmes devaient attendre la vie future pour recevoir les prix et les couronnes promises à leur foi, ils souffraient et se laissaient abattre par les maux où ils devaient. passer leur vie tout entière.

Paul voyant leur découragement et les maux terribles qui le devaient suivre, qu’aux uns Dieu avait promis après la mort le prix de leurs travaux, et qu’aux autres il avait accordé leur récompense dans la vie présente; prévoyant que ces pensées les jetteraient dans le relâchement, il veut ranimer leur zèle et leur enseigner qu’au temps de leurs pères les choses étaient réglées comme elles sont aujourd’hui, (242) et que beaucoup d’hommes alors furent récompensés en espérance et non par la réalité. C’est pourquoi il leur cite la parole du prophète: J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé. En effet, la foi se rapporte aux choses qu’on espère et non à celles qu’on voit, car ce qu’on voit, on ne saurait l’espérer. Or, si le prophète croyait aux choses qu’il espérait, et si ce qu’on espère on ne le voit point, il s’ensuit qu’il n’avait point encore en sa possession lesbiens auxquels il croyait. Voilà pourquoi Paul a dit: Parce que nous avons le même esprit de foi, c’est-à-dire, la même foi que celle de l’Ancien Testament. Il dit ailleurs, en parlant des saints de ces temps: Ils étaient vagabonds, couverts de peaux de brebis et de peaux de chèvres, abandonnés, affligés, persécutés, eux dont le monde n’était pas digne. (Hébr. XI, 37, 38.) Et pour nous enseigner qu’ils supportèrent tous les maux sans en recevoir la récompense, il dit: Tous sont morts dans la foi, sans avoir reçu l’effet des promesses de Dieu, mais seulement. les ayant vues et saluées de loin. (Hébr. XI,13.) Mais comment outils pu voir ce qui n’était point accompli? Avec les regards de la foi, qui pénètrent dans le ciel et contemplent tout ce qu’il renferme.

9. Considérez la sagesse de Dieu! il leur montre de loin les récompenses, et ne les leur donne point sur-le-champ, afin d’exercer leur patience; mas il les leur montre de loin, afin que, soutenus par cet espoir, ils supportent, sans même les sentir, les maux de la vie présente.

Peut-être les plus attentifs d’entre vous nous accuseront-ils de contradiction. Si nos pères eux-mêmes, diront-ils, ne recevaient pas sur-le-champ les prix et les récompenses, pourquoi nous avez-vous si longuement énuméré les saisons bien réglées, la santé du corps, une nombreuse et sainte postérité, l’abondance des moissons et des fruits de la terre, la fécondité des troupeaux de boeufs et-de brebis, tous les biens de la vie? Que répondrai-je à ces paroles? Que Dieu, dans ce temps, traitait le vulgaire et le peuple, encore mal affermi dans le bien, autrement que ces âmes nobles et qui s’étaient par avance initiées à la philosophie du Nouveau Testament. À la multitude qui rampait à terre, dont les yeux ne noyaient point ce qui est grand, et qui ne pouvaient élever leur âme a jouir en espérance des biens à venir, il promettait les biens de la vie présente pour soutenir leur faiblesse, pour les conduire à pratiquer la vertu et à aimer le bien. Mais Élie, Elisée, Jérémie, Isaïe, et tous les prophètes en un mot, et tous ceux qui appartenaient au choeur des saints et des forts, il les appelait au ciel et au partage des biens qu’il y réserve aux élus. Aussi, Paul n’a-t-il point parlé de tous les hommes. Il a cité ceux qui voyageaient couverts de peaux de brebis et de chèvres, ceux qui périssaient dans. les fournaises, dans les prisons, sur les chevalets, sous les pierres, par la faim et fa misère, ceux qui vivaient dans les déserts, dans les cavernes, dans les souterrains, et qui souffraient mille maux. Ce sont ces hommes qu’il dit être morts dans l’espérance et sans avoir vu se réaliser les promesses de Dieu: il ne parle point du commun des Juifs, mais des hommes qui ressemblaient à Élie.

Et si l’on demande pourquoi ces hommes n’ont point encore reçu les couronnes qu’ils méritent, Paul nous répondra. Après avoir dit: Tous ces hommes sont morts dans la, foi, sans avoir reçu l’objet des promesses de Dieu, il ajoute: Dieu ayant voulu, par une faveur singulière, qu’il nous a faite, qu’ils ne reçussent qu’avec nous l’accomplissement de leur bonheur. (Hébr. XI, 13, 40.) C’est une fête commune et plus joyeuse, dit l’Apôtre, que celle qui nous réunit tous dans le triomphe. De même aux jeux olympiques, les athlètes de la lutte, du pugilat, du pancrace, soutiennent leurs combats en divers temps, et tous les vainqueurs sont proclamés ensemble; de même dans les festins, quand certains convives viennent de meilleure heure et que d’autres tardent, l’hôte, pour faire honneur aux absents, prie ceux qui sont arrivés d’attendre un moment ceux qui manquent. C’est aussi ce que fait Dieu. Il a invité à une fête commune et spirituelle les justes qui ont vécu en divers temps dans toute la terre, et il veut que les premiers arrivés attendent ceux qui doivent venir après eux, pour les rassembler tous et leur faire partager le même honneur et la même joie.

10. Quel surcroît d’honneur! Paul et les saints de son temps; Abraham et les hommes de son âge; tous ceux qui, tant de siècles avant lui ont lutté et vaincu, assis au ciel, et attendant que nous y soyons appelés! Car Paul n’a point encore reçu sa couronne, ni aucun de ceux qui, depuis le commencement du monde ont été élus de Dieu, et ils ne la recevront point que tous ceux qui doivent être couronnés ne soient arrivés au ciel. Écoutez les paroles de (243) Paul: J’ai bien combattu, j’ai achevé ma course; j’ai gardé la foi. Il ne me reste plus qu’à attendre la couronne de justice qui m’est réservée, et que le Seigneur me donnera comme un juge équitable. Quand? Au jour du jugement, en même temps qu’à tous ceux qui aiment son avènement. (II Tim. IV, 7, 8.) Et ailleurs, pour nous marquer que ces biens seront donnés le même jour à tous les justes, il dit aux Thessaloniciens: Il est bien juste devant Dieu qu’il afflige à leur tour ceux qui vous affligent maintenant et qu’il vous console avec nous, vous qui êtes dans l’affliction. (II Thessal. I, 6, 7.) Et ailleurs encore: Nous qui vivons et qui sommes réservés pour l’avènement du Seigneur, nous ne devancerons pas ceux qui sont déjà dans le sommeil de la mort. (I Thess. IV, 15.) Par toutes ces paroles, il nous apprend que nous recevrons tous ensemble et en commun les honneurs célestes, Cela même est pour les premiers arrivés une joie nouvelle, de jouir de ces indicibles biens avec ceux qui sont leurs propres membres. Un père, assis à une table riche et splendide, ressent plus de bonheur quand tous ses enfants partagent son bonheur et sa richesse. Ainsi, Paul et tous les saints qui vécurent en son temps, jouiront d’une félicité plus grande quand ils verront leurs membres la goûter avec eux. Car les pères ont moins d’amour pour leurs enfants que n’en ont les saints pour les hommes qui les ont suivis dans la voie de la vertu. Pour être au nombre de ceux qui seront honorés en ce jour, efforçons-nous d’imiter les saints. Et comment, dites-vous, pourrons-nous y arriver? qui nous montrera la route? Le Maître de ces saints; il nous enseigne non-seulement à les imiter, tuais encore le moyen de devenir leurs compagnons dans leur céleste demeure. Faites-vous des amis, dit-il, avec les trésors d’iniquité, afin que lorsque vous viendrez à manquer, ils vous reçoivent dans les demeures éternelles. (Luc, XIV, 9.) Il a bien dit Éternelles. Car eussiez-vous en ce monde un splendide palais, il faut qu’il périsse de vétusté. Et avant qu’il tombe en ruines sous l’effort du temps, la mort surviendra qui vous chassera de cette somptueuse demeure; et avant la mort peut-être, les malheurs, les attaques des calomniateurs, les embûches des ennemis vous en feront sortir. Mais là-haut, vous n’aurez rien à craindre, ni la mort, ni la ruine, ni les calomniateurs, ni les autres fléaux: vous habiterez une demeure impérissable, immortelle. Voilà pourquoi Paul l’appelle immortelle: Faites-vous, dit Jésus, des amis avec les trésors d’iniquité.

11. Admirez toute la bonté du Maître, son humanité, sa douceur. Ce n’est point sans dessein qu’il a prononcé ces paroles; mais voyant que bien des riches ne doivent leurs trésors qu’à la fraude et à la rapine, il ne fallait point, dit-il, amasser des biens par le crime; mais puisque tu les as amassés injustement, mets un terme à tes vols et à tes rapines, et sers-toi pour le bien des trésors que tu possèdes. Je ne te dis point d’être à la fois nique et miséricordieux; je te conseille de te départir de ton avidité et d’employer tes biens eu aumônes et en bonnes oeuvres. Car celui qui ne met point fin à ses rapines ne saurait faire une fructueuse aumône. Jetterait-il d’innombrables richesses dans les mains des pauvres, s’il vole celles des autres et satisfait son avidité, il sera traité par Dieu à l’égal des homicides. Il faut donc qu’il renonce à son amour de l’or avant de secourir les malheureux. Oui, la puissance de l’aumône est grande. Je vous en ai parlé dans un précédent entretien, je vous en parlerai aujourd’hui encore. Mais que nul d’entre ceux qui m’écoutent ne prenne cette insistance pour une accusation. Dans les luttes, les spectateurs excitent ceux d’entre les coureurs qu’ils voient près d’atteindre le prix, ceux qui ont le plus d’espoir de vaincre. Ainsi fais-je moi-même. Je vois que vous écoutez toujours avec une attention nouvelle ce que je vous dis sur l’aumône, c’est pourquoi je m’étends d’autant plus volontiers sur ce sujet. Les pauvres sont les. médecins de nos âmes, nos bienfaiteurs, nôs protecteurs. En effet, vous leur donnez moins que vous ne recevez d’eux; vous leur donnez.de l’argent, et vous recevez le royaume des cieux; vous éloignez d’eux la pauvreté et vous vous réconciliez le Seigneur. Voyez-vous que t’échange n’est point égal? Les biens que vous donnez sont terrestres, ceux que vous recevez sont célestes: les uns passent, les autres demeurent; les uns périssent, les autres soit à.l’abri de tout accident. Vos pères ont placé les pauvres à la porte des églises, afin que les plus durs et les plus inhumains, à la vue des pauvres, fassent un retour sur eux-mêmes et soient portés à l’aumône. En présence d’une foule de vieillards courbés par l’âge, couverts de misérables haillons appuyés sur des bâtons et se (244) soutenant à peine, aveugles souvent et estropiés de tous leurs membres, quel coeur de pierre ou d’airain serait insensible à leur vieillesse, à leur faiblesse, à leurs infirmités, à leur pauvreté, à leur méchant vêtement, en un mot, à ce spectacle de pitié, et ne se sentirait fléchir? Voilà pourquoi ils se tiennent à nos portes, où leur aspect, plus puissant que toutes les paroles, entraîne et provoque à la pitié ceux qui en franchissent le seuil. De même qu’il est établi par la loi qu’il doit y avoir des fontaines devant les oratoires, afin de purifier ses. mains avant de les lever vers Dieu, les pauvres furent placés comme les fontaines, devant les portes des églises, afin que nous puissions purifier nos âmes par la charité, de même que nous purifions nos mains par l’eau, avant d’adresser à Dieu nos prières.

12. Car l’eau a moins de puissance pour laver les taches du corps que l’aumône pour effacer les souillures de l’âme: Vous n’osez point aller prier sans avoir lavé vos mains; ce serait cependant une faute assez légère; de même n’allez jamais prier sans avoir fait l’aumône. Quoi que nos mains soient pures, nous ne les levons jamais vers Dieu sans les avoir lavées, car telle est la coutume établie; faisons de même. pour l’aumône. N’aurions-nous conscience d’aucune faute grave, purifions cependant notre âme par l’aumône. La, place publique vous a fait tomber dans plusieurs fautes; un ennemi vous a irrité; un juge vous a forcé de faire quelque action peu honnête; vous avez dit des paroles déplacées; pour ménager un ami vous avez fait quelque injustice, votre âme enfin a reçu ces souillures qu’un homme doit recevoir quand il vit sur la place publique, siégeant aux jugements, administrant les affaires de la cité; c’est pour toutes ces fautes que vous allez prier Dieu et implorer son pardon. Versez donc l’aumône aux mains des pauvres, purifiez-vous de vos souillures, afin d’invoquer avec confiance celui qui peut vous remettre vos péchés. Si volis vous habituez à ne franchir jamais ce seuil sacré sans avoir fait l’aumône, bon gré mal gré vous accomplirez toujours cette bonne oeuvre. Telle est la force de l’habitude! de même que jamais vous n’allez prier sans avoir lavé vos mains, parce que vous en avez n ne fois pris l’habitude; de même, si vous vous imposez la loi de l’aumône, bon gré mal gré vous la pratiquerez tous les jours, par la force de l’habitude.

La prière est un feu, surtout quand elle sort de l’âme de celui qui veille et qui jeûne. Mais ce feu a besoin d’huile pour s’élever jusqu’aux hauteurs du ciel; l’huile qui l’entretiendra n’est autre chose que l’aumône: versez donc l’huile en abondance, afin que, dans l’allégresse de cette bonne oeuvre, vous adressiez à Dieu vos prières avec plus de confiance et d’ardeur. De même que ceux qui n’ont conscience d’aucune bonne action ne peuvent pas même prier avec confiance, de même ceux qui, après avoir fait le bien, s’en,vont prier, heureux du souvenir de leurs bonnes oeuvres, offrent à. Dieu leur prière avec plus d’ardeur. Afin donc que nos prières soient plus efficaces, pour que notre âme ne soit excitée par le souvenir du bien que nous aurons fait, donnons l’aumône avant la prière. Souvenez-vous exactement de toutes mes paroles, et surtout retenez toujours l’image que je vous ai présentée en disant crue les pauvres, à la porte de nos églises, font pour notre âme le même office que les fontaines pour notre corps. Si nous gardons toujours ce souvenir, si nous purifions nos âmes, nous pourrons adresser à Dieu des prières pures; nous aurons ainsi la paix devant Dieu, et nous obtiendrons le royaume des cieux, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent la puissance et la gloire, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE CONTRE CEUX QUI ABUSENT DE CETTE PAROLE DE L’APÔTRE: PAR OCCASION OU PAR VÉRITÉ LE CHRIST EST ANNONCÉ. (PHIL. I, 18.) et sur l’humilité (1).

Avertissement et analyse

Cette homélie a été prononcée à Antioche quelques jours après la cinquième contre les Anoméens, c’est-à-dire dans les derniers jours de l’année 386. C’est en effet dans la cinquième homélie contre les Anoméens, que se trouve commentée l’histoire du publicain et du pharisien mentionnée au début de celle-ci. L’occasion de cette homélie fut l’abus que certains hérétiques faisaient des paroles de saint Paul: Que ce soit par occasion ou par vérité que le Christ est annoncé, je m’en réjouis, prétendant qu’elles signifiaient qu’il importait peu que les dogmes fussent vrais ou faux pourvu que le Christ fût annoncé.

1. Le cinquième discours contre les Anoméens est mentionné. — 2. L’humilité est la seule pierre solide sur laquelle doit être fondé l’édifice de notre salut. — 3. La simplicité, la pureté, l’unité de foi exigée par saint Paul et par Notre-Seigneur Jésus-Christ. — 4-9. Saint Chrysostome raconte en quelles circonstances saint Paul a prononcé les paroles dont on abusait; il était dans les fers, et ses ennemis prêchaient l’Évangile pour irriter Néron et le porter à faire mourir l’Apôtre; néanmoins, la prédication faisait des progrès, voilà pourquoi saint Paul disait les paroles en question. — 10. Après cela ces paroles s’expliquent d’elles-mêmes. — 11-12. Exhortation à la prière.

1. En vous parlant naguère du pharisien et du publicain, je pris pour exemple deux chars attelés, l’un de la vertu, l’autre du vice, et vous fis voir ce qu’on gagne par l’humilité et ce qu’on perd par l’arrogance. Je vous montrai comment l’arrogance, attelée avec la justice, les jeûnes et les dîmes, se laissa devancer tandis que l’humilité, attelée avec le péché, dépassa le char du pharisien, quoique conduite par un mauvais cocher. Y eut-il plus grand coupable que le publicain? Cependant, par la contrition de son âme et l’aveu de ses péchés, il l’emporta sur le pharisien, qui pouvait se faire un mérite de ses dîmes et de ses jeûnes,

On trouvera à la fin du volume l’homélie.: Utinam sustineretis modicum, etc.

et n’était souillé d’aucune iniquité. Comment et pourquoi? C’est que, s’il n’était souillé ni d’avarice ni de rapines, il avait laissé germer en son âme la vanité, l’arrogance, mère de tous les vices. C’est pourquoi Paul nous exhorte par ses paroles: Que chacun examine bien ses actions: il trouvera ainsi sa gloire en lui-même, et non dans les autres. (Gal. VI, 4.) Or, ce pharisien se fait l’accusateur du monde entier, et se prétend meilleur que tous les hommes. Se fût-il préféré à dix seulement, à cinq, à deux, à un seul, Dieu ne l’aurait pu souffrir. Or, non-seulement il se préfère au monde entier, mais il accuse tous les hommes. C’est pourquoi il fut devancé. Et, semblable à un vaisseau qui, ayant traversé les flots agités, (246) échappé à mille tempêtes, vient, à l’entrée même du port, se heurter à un écueil, et laisse échapper tous les trésors qu’il contenait, ce pharisien, qui avait enduré les fatigues du jeûne et des autres oeuvres de vertu, parce qu’il ne sut point modérer sa langue, fit naufrage au port. Car, tirer de la prière, au lieu du fruit qu’il y fallait trouver, un semblable dommage, c’est véritablement faire naufrage au port.

2. Ainsi, mes chers-frères, serions-nous arrivés au faîte. de la vertu, estimons-nous les moins parfaits des hommes, sachant que l’arrogance peut précipiter du ciel même celui qui ne veille point sur soi, et que l’humilité peut élever du fond de l’abîme du péché celui qui sait être modeste. L’une mit le publicain au-dessus du pharisien; l’autre, c’est l’arrogance, la fierté que je veux dire, vainquit même l’invisible puissance du démon. L’humilité, au contraire, l’aveu de ses fautes conduisirent le coupable au ciel avant les apôtres eux-mêmes. Or, si les pécheurs, en avouant leurs fautes, peuvent s’assurer ainsi la paix devant Dieu, que de couronnes. attendent ceux qui ont conscience de leurs bonnes oeuvres, et qui humilient leurs âmes? Le péché, attelé avec l’humilité, court assez légèrement-pour dépasser et devancer la justice jointe à l’arrogance. Or, si vous unissez l’humilité à la justice, où n’arrivera-t-elle point, à quelle hauteur des cieux ne s’élèvera-t-elle point? Elle vous portera assurément au trône même de Dieu, au milieu des anges, et vous y assoira dans une entière confiance. D’autre part, si l’arrogance, jointe à la justice, peut, par l’excès et-le poids de sa malice propre, entraîner dans l’abîme la confiance que donne la vertu, cette même croyance jointe au péché, ne précipitera-t-elle point dans la géhenne même celui qui en est possédé?

Si je vous dis ces paroles, ce n’est point pour vous porter à négliger la justice, mais à fuir l’arrogance; il ne faut point être pécheurs, mais être modestes. Le fondement de notre philosophie est l’humilité. Elèveriez-vous vers les cieux un immense édifice d’aumônes, de prières, de jeûnes, de vertus, sans ce fondement, c’est en vain que vous bâtissez: l’édifice tombera au premier souffle, parce qu’il repose sur le sable. Il n’est point une seule de nos bonnes couvres qui n’ait besoin de l’humilité, une seule qui puisse subsister sans elle. Auriez-vous et la continence, et la virginité, et le mépris des richesses, ou d’autres vertus, ce n’est que souillure et abomination sans l’humilité. Qu’elle soit donc dans nos paroles, dans nos oeuvres, dans nos pensées, ne bâtissons point sans elle.

3. Mais c’est assez parler de l’humilité, non pour l’excellence de cette vertu, car personne ne la pourrait dignement célébrer, mais pour votre instruction, mes chers frères. Ca’r je sais que le peu de paroles que je vous ai dites vous engageront à l’embrasser avec zèle. Mais puisqu’il faut expliquer la parole de l’Apôtre que. je vous ai lue aujourd’hui, qui paraît fournir à quelques hommes une occasion de relâchement, et d’où ils pourraient tirer de vaines excuses pour négliger leur salut, je passe à ce nouveau sujet. Quelle est cette parole? Que ce soit par occasion ou par vérité qu’on annonce Jésus-Christ. (Phil. I,18.) Cette parole, bien des gens la vont répétant à la légère, sans avoir lu ce qui précède ni ce qui suit. Ils retranchent la, suite des pensées, et, pour la perdition de leur âme, ils l’offrent comme un appât aux plus relâchés. Car tandis qu’ils tendent de les détourner de la véritable foi, les voyant craintifs et tremblants-devant le danger qu’ils y aperçoivent, pour les délivrer de leurs terreurs, ils leur citent la parole de l’Apôtre, et leur disent: Paul permet cela, puisqu’il dit: par occasion ou par vérité, que le Christ soit annoncé. Mais il n’en est, point ainsi, loin de là! D’abord Paul n’a pas dit soit annoncé, mais: est annoncé, ce qui est bien différent; en effet, dire soit annoncé, c’est porter une loi; dire est annoncé, c’est signaler, un fait. Paul n’autorise point l’hérésie, il en détourne tous ses auditeurs; écoutez ses paroles: Si quelqu’un vous annonce un autre évangile que, celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème, serait-ce moi, serait-ce un ange du ciel! (Gal. 1, 8, 9.) Il n’aurait pas anathématisé et lui-même et l’ange, s’il avait cru la chose sans danger. — Il dit ailleurs: J’ai pour vous un amour de jalousie, et d’une jalousie de Dieu, parce que je vous ai fiancés à cet unique époux comme j’eusse fait une vierge pure. dais j’appréhende qu’ainsi que le serpent séduisit Eve par ses artifices, vos esprits aussi ne se corrompent et ne dégénèrent de la simplicité qui est en Jésus-Christ. (II Cor. XI,.2, 3.) Vous voyez qu’il fait de la simplicité une loi, et qu’il n’accorde point qu’on s’en éloigne. S’il l’accordait, il n’y (247) aurait point de danger; s’il n’y avait point de danger, Paul n’aurait pas eu de craintes; et le Christ n’aurait pas ordonné de brûler l’ivraie s’il était indifférent d’écouter celui-ci ou celui-là, en un mot le premier venu.

4. Que signifie cette parole? Je prendrai les choses d’un peu plus haut: il faut que vous sachiez dans quelle situation se trouvait Paul au moment qu’il écrivait cela. Dans quelle situation était-il? En prison, dans les chaînes, dans les plus grands dangers. Comment le savons-nous? Par sa lettre même, car il dit plus haut: Or je désire que vous sachiez, mes frères, que ce qui m’est arrivé a servi au progrès de l’Évangile; en sorte que mes liens sont devenus célèbres à la cour, dans les autres lieux de la ville, à la gloire de Jésus-Christ; et ainsi plusieurs de nos frères en Notre-Seigneur ont pris confiance en mes liens et conçu une hardiesse nouvelle pour annoncer sans crainte la parole de Dieu. (Philipp. I, 12, 14.) C’était Néron qui l’avait jeté dans les fers. De même qu’un voleur qui entre dans une maison pendant que tout le monde dort, et la dévalise, s’il voit quelqu’un allumer une lampe, il éteint la lumière et tue celui qui la porte, afin de pouvoir en liberté achever le pillage; ainsi l’empereur Néron, semblable à un voleur et à un brigand, pendant que tous les hommes étaient plongés dans un profond et insensible sommeil, pillait les biens, souillait les mariages, ruinait les maisons, commettait tous les crimes. Quand il vit Paul porter la lumière dans le aronde entier; je dis la parole de la doctrine, et confondre sa scélératesse, il voulut étouffer la prédication et mettre à mort celui qui instruisait les hommes, afin de pouvoir en liberté commettre tous les excès; il enchaîna le saint, et le jeta en prison. C’est alors que Paul écrivit les paroles que vous avez entendues.

Qui ne serait frappé d’étonnement et d’admiration, ou plutôt qui serait assez étonné, qui admirerait assez cette âme noble et vraiment céleste? À Rome, dans les fers, du fond. de sa prison, de si loin, il écrit aux Philippiens! Vous savez quelle distance sépare la.Macédoine de Rome. Mais ni la distance, ni le temps, ni les difficultés, ni les dangers, ni les malheurs sans fin, ne purent faire sortir de son âme l’amour ni le souvenir de ses disciples. Ils étaient toujours présents à sa pensée. Moins solides étaient les liens qui enchaînaient ses mains que l’amour qui attachait son coeur à ses disciples. C’est ce qu’il fait paraître au commencement de sa lettre: Car je vous ai tous dans le coeur, à cause de la part que vous avez prise à mes liens, à ma défense, et à l’affermissement de l’Évangile. (Philip. 1, 7.) Et comme un roi qui le matin monte sur son trône, s’assied sur le siége royal, et reçoit de toute part d’innombrables lettres, Paul, assis dans sa prison comme dans un palais, recevait et envoyait plus de lettres qu’un roi, car toutes les nations en appelaient à sa sagesse; il avait plus de soins que l’empereur même, car un empire plus grand lui était confié. Ce n’était pas seulement le monde romain, mais encore le monde barbare, la terre et les mers, que Dieu avait mis en ses mains. C’est pourquoi il disait aux Romains: Je ne veux pas, mes frères, que vous ignoriez que j’avais souvent proposé de vous aller voir pour faire quelque fruit parmi vous, comme dans les autres nations; mais je me dois aux Grecs et aux Barbares, aux sages et aux simples. (Rom. 1, 13, 14.) Chaque jour donc, il s’inquiétait de ce que faisaient les Corinthiens, les Macédoniens, de la vie que menaient les Philippiens, les Galates, les Athéniens, les habitants de Pont, et tous les hommes. Cependant, quoique la terre entière lui fût confiée, il ne s’inquiétait point seulement des nations, mais aussi de chaque homme. Tantôt il envoyait une lettre à l’occasion d’Onésime, tantôt à l’occasion de celui qui avait commis chez les Corinthiens le péché de fornication. Car il ne songeait point que ce n’était qu’un pécheur qui avait besoin de direction, mais que c’était un homme, un homme aux regards de Dieu la plus précieuse des créatures, et pour laquelle il n’a point hésité à donner son Fils unique.

5. Ne me dites point que c’est un esclave fugitif, un voleur, un brigand chargé de tous les crimes; que c’est un mendiant, un homme méprisé, sans prix ni valeur. Mais songez que pour cet homme, comme pour-les autres, le Christ est mort, et cela suffit pour que Vous lui donniez tous vos soins. Songez au prix que vaut cette créature que le Christ a estimé assez haut pour ne point épargner son sang. Si un roi se sacrifiait pour un homme, nous ne demanderions pas d’autre preuve de la valeur de cet homme ni de l’état que le roi faisait de lui, je pense. Car cette mort suffirait pour démontrer l’amour qu’avait pour lui celui qui aurait (248) donné sa vie. Mais, ce n’est point un homme, ni un ange, ni un archange, c’est le Maître des cieux lui-même, le Fils unique de Dieu fait homme qui s’est donné pour nous. Ne ferons-nous point tous nos efforts pour que des hommes qui ont reçu pareil honneur ressentent les effets de notre plus vive sollicitude? quelle défense aurions-nous, quelle excuse? C’est ce que vous faisait entendre Paul quand il disait: Ne faites point périr par votre manger celui pour qui Jésus-Christ est mort. (Rom. XIV,15.) Voyant des hommes, qui méprisent leurs frères et dédaignent les faibles, il veut les faire rougir, leur inspirer l’amour du prochain, les engager à prendre soin des autres; pour toute exhortation il leur présente la mort du Christ. Ainsi, du fond de sa prison, il écrivait aux Philippiens, malgré la distance. Car, tel est l’amour selon Dieu; les choses humaines jamais ne lui font obstacle, parce qu’il a dans les cieux sa source et sa récompense. Et que leur dit-il? Je veux que vous sachiez., mes frères. (Philip. I, 12.) Voyez-vous comme sa pensés se porte vers ses disciples? voyez-vous la sollicitude du Maître? Entendez aussi les témoignages de l’amour que les disciples avaient pour le Maître, afin que vous appreniez que s’ils étaient fermes et invincibles c’était par l’effet de ce mutuel attachement. Car, un frère soutenu par un frère est comme une ville fortifiée. (Prov. XVIII, 19.) A plus forte raison un si grand nombre d’hommes, unis par les liens de l’amour, sont capables de repousser toutes les attaques du démon. L’attachement de Paul pour ses disciples n’a plus besoin d’être démontré; vous l’avez vu, dans les fers mêmes, ne point cesser de prendre soin d’eux, et chaque jour mourir pour eux, le coeur enflammé de l’amour du prochain.

6. Quant aux disciples de Paul, ils étaient liés à leur maître par le plus entier attachement, et non-seulement les hommes, mais les femmes. Écoutez ce qu’il dit de Phébé: Je vous recommande notre soeur Phébé, diaconesse de l’Église de Corinthe, qui est au port de Cenchrée, afin que vous la receviez, au nom du Seigneur, comme on doit recevoir les saints, et que vous l’assistiez dans toutes les choses où elle pourra avoir besoin de vous, car elle en a assisté elle-même plusieurs, et moi en particulier..(Rom. XVI, 1, 2.) Paul ne témoigne que de l’assistance qu’il dut au zèle de Phébé. Mais Priscille et Aquila affrontèrent pour lui la mort même; voici ce qu’il écrit d’eux: Aquila et Priscille vous saluent: pour sauver ma vie ils ont exposé leur tête. (Rom. XVI, 3, 4.) C’est évidemment à la mort qu’ils se sont exposés. Et, parlant d’un autre de ses disciples, il écrit: Il s’est vu tout proche de la mort pour avoir voulu servir à l’œuvre de Jésus-Christ, abandonnant sa vie, afin de suppléer par son assistance à celle que vous ne pouviez me rendre vous-mêmes. (Philip. II, 30.) Vous voyez comme ils aimaient leur maître, comme ils négligeaient le soin de leur vie pour ne songer qu’à sa sûreté! C’est la cause qui les empêcha d’être jamais vaincus. Si je rappelle ces faits, ce n’est pas seulement pour que nous en entendions le récit, mais pour que nous les imitions. Et j’adresse mes paroles non point seulement à ceux qui sont gouvernés, mais aussi à ceux qui. gouvernent. Je veux que les disciples fassent paraître la plus grande sollicitude pour leurs maîtres, et que les maîtres montrent à ceux qu’ils conduisent tout l’amour que Paul avait pour ses disciples, de loin comme de près. Car Paul considérait comme une habitation unique la terre tout entière, et, oubliant ses chaînes, ses douleurs, ses plaies, ses angoisses, il s’inquiétait et s’informait chaque jour de l’état où étaient ses disciples. Et souvent, pour cette seule cause, il envoyait tantôt Timothée, tantôt Tychicus; c’est de lui qu’il dit: Il vient s’informer de ce qui vous touche et, consoler vos cœurs. (Ephés. VI, 22.) Et de Timothée: Je l’ai envoyé vers vous, car je ne contenais plus mon inquiétude, pour savoir si le tentateur ne vous a point tentés. (I Thess. III, 5.) Ailleurs il envoie Titus, ailleurs d’autres encore. Comme il était souvent lui - même retenu par ses chaînes dans le même lieu, et ne pouvait se trouver parmi ceux qui étaient son sang et ses entrailles, il les allait trouver dans la personne de ses disciples..

7. Il est donc dans les fers quand il écrit aux Philippiens: Je veux que vous sachiez, mes frères… (Philipp. I, 12.) Il appelle ses disciples du nom de frères. Tel est l’amour: il efface toute inégalité; il ne connaît ni prééminence, ni dignités; par lui, le plus grand des hommes s’abaisse jusqu’au plus humble, à l’exemple de Paul. Mais que leur veut-il faire savoir? Que tout ce qui m’est arrivé, dit-il, a servi au progrès de l’Évangile. (Ibid.) Comment, et de quelle manière? Avez-vous donc été délivré de vos liens? Avez-vous déposé vos chaînes, et (249) prêchez-vous sans trouble l’Évangile dans Rome? Avez-vous fait dans l’église de longs discours sur la foi, et gagné bon nombre de disciples? Avez-vous ressuscité les morts et fait éclater des miracles? Avez-vous guéri des lépreux et étonné la multitude? Avez-vous chassé des démons, et le peuple a-t-il célébré vos louanges? Rien de pareil, répond l’Apôtre. Quel est donc ce progrès de l’Évangile? C’est que mes liens sont devenus célèbres à la cour de l’empereur et dans tous les lieux de Rome. (Ibid. 13.) Que dites-vous? Est-ce là ce progrès, cette extension, cet accroissement de la prédication, que tous les hommes aient appris que vous êtes dans les fers? Oui, dit-il. Et la suite va vous montrer que ces fers, loin d’être un obstacle à la. prédication, étaient un nouveau sujet de confiance: Ainsi, plusieurs de nos frères en Notre-Seigneur ont, pris confiance en mes liens, et conçu une hardiesse nouvelle pour annoncer sans crainte la parole de Dieu. (Ibid. 14.) Que dites-vous, Paul? Au lieu de jeter le doute dans leur âme, vos liens leur ont inspiré la confiance, et, au lieu de la crainte, l’ardeur? Il n’y a nulle raison dans ces paroles! — Je le sais. Mais ce n’est point la raison humaine qui peut expliquer ces événements, dit-il. Ils surpassent la nature et viennent de la grâce céleste. Voilà pourquoi ce qui ébranlait les autres inspirait la confiance aux fidèles. Quand l’ennemi fait captif un général, le charge de chaînes et fait connaître son sort, il met en fuite tous ses soldats; quand les voleurs se saisissent d’un berger, ils enlèvent le troupeau sans coup férir. Mais il n’en était point ainsi de Paul, et le contraire arrivait: le général était aux fers, et les soldats, pleins d’une ardeur nouvelle, s’élançaient au combat avec plus de confiance; le berger était chargé de chaînes, et le troupeau n’était ni détruit, ni dispersé.

8. Qui jamais a vu, qui jamais a out dire que les afflictions des maîtres aient consolé les disciples? Comment ne furent-ils pas saisis de crainte et ne dirent-ils point à Paul: Médecin, guéris-toi toi-même? (Luc, IV, 23.) Délivrez-vous des maux et de leurs chaînes, et vous nous procurerez ensuite tous les biens que vous nous promettez. Comment ne lui parlèrent-ils point ainsi? Comment? C’est qu’ils étaient instruits, par la grâce du Saint-Esprit, que tous ces maux n’arrivaient point par la faiblesse de leur maître, mais par. la permission du Christ, afin de donner à la vérité un nouvel éclat, et de lui procurer, par ces chaînes, cette prison, ces douleurs et ces angoisses, accroissement et grandeur. C’est ainsi que la puissance du Christ paraît. d’une manière plus accomplie dans la faiblesse. (II Cor. XII, 9.). Si Paul n’eût trouvé dans ses liens que découragement et timidité, c’est alors que lui-même et ceux qui s’étaient attachés à lui auraient eu de justes sujets de crainte; mais, s’il y puisait plus de confiance et voyait s’accroître sa gloire, il faut s’étonner et admirer qua de l’ignominie le maître ait tiré de la gloire, et qu’un effrayant supplice ait apporté aux disciples confiance et consolation: Car, quel homme n’était point frappé d’étonnement à la vue de Paul chargé de chaînes? Les démons fuyaient plus vite en le voyant dans sa prison. C’est que le diadème donne moins d’éclat à une tête couronnée, que n’en donnaient aux mains de l’Apôtre ces fers, qui ne sont point un ornement de leur nature, mais qui brillaient des splendeurs de la grâce. C’est elle qui prodiguait aux fidèles les consolations: ils voyaient les mains de Paul enchaînées, mais sa langue libre; ses bras chargés de chaînes, mais sa parole sans entraves parcourir, plus rapide qu’un rayon de soleil, la terre tout entière. Et ils se consolaient en apprenant, par les oeuvres, qu’il n’y a rien de considérable dans les choses présentes; car une âme vraiment pleine de l’amour de Dieu ne jette ses regards sur aucune des choses présentes. Mais, comme les insensés courent sans hésiter au feu, au fer, aux bêtes sauvages, à la mer, ces hommes, saisis d’un délire sublime, délire spirituel engendré par la sagesse, se riaient de toutes les choses terrestres. Aussi; en voyant leur maître dans les fers, ils faisaient éclater une joie plus vive, témoignant pat leurs œuvres, à leurs adversaires, qu’ils étaient de toutes parts imprenables, invincibles.

9. À ce moment et dans ces circonstances, quelques ennemis de Paul, pour attiser la guerre, et aviver la haine que le tyran nourrissait contre lui, entreprirent de feintes prédications, où ils enseignaient la véritable foi pour faire progresser la doctrine. Mais ce n’était point dans le dessein de répandre la foi dans le monde. Ils voulaient que Néron fût instruit du progrès de. la prédication et de l’accroissement de la doctrine, et se hâtât de faire périr l’Apôtre. Il y avait donc deux enseignements: celui des disciples de Paul, et celui de ses ennemis; les uns prêchant pour rendre (250) témoignage à la vérité, les autres par esprit de discorde, et par haine contre l’Apôtre. C’est ce qu’il marquait lui-même en disant: Quelques-uns prêchent Jésus-Christ par esprit de discorde et de haine (Phil. I, 15), et par ces mots, il désigne ses ennemis; d’autres le prêchent par bonne volonté (Ibid.), c’est de ses disciples qu’il parle. Plus loin il dit encore: Les uns prêchent Jésus-Christ par jalousie, ce sont des ennemis, dont les intentions ne sont ni pures, ni justes, comptant ajouter une nouvelle affliction à celle que je souffre dans les fers; les autres, par charité. (Ibid. 17, 16.) Il dit encore de ses disciples: Parce qu’ils savent que j’ai été établi pour la défense de l’Évangile. (Ibid. 16.) Mais que m’importe? puisque de toute manière par occasion ou par vérité Jésus-Christ est annoncé? (Ibid. 18.) C’est donc inutilement qu’on s’efforce d’appuyer l’hérésie de ces paroles. Car ceux qui prêchaient alors ne prêchaient point une doctrine corrompue; ils enseignaient une foi saine, et droite. En effet, s’ils avaient prêché une doctrine corrompue, et différente de celle de Paul, ils n’auraient jamais atteint leur but. Quel était leur but? d’étendre la for, d’accroître le nombre des disciples de Paul, et de pousser ainsi Néron à faire aux chrétiens une guerre plus acharnée. S’ils eussent prêché une doctrine différente, ils, n’auraient pas gagné des disciples à l’Apôtre, et sans cela, ils n’auraient pas excité la colère du tyran. Aussi Paul ne dit-il point que leur doctrine fût corrompue. il ne condamne que la cause qui les poussait à Il prédication. Autre chose est de condamner la cause de la prédication, autre chose d’accuser la prédication elle-même de n’être pas pure. Car elle ne l’est point lorsque les. dogmes enseignés sont pleins d’erreurs; la cause de la prédication est blâmable lorsque, quelle que soit la pureté de la doctrine, elle n’est point prêchée en vue de Dieu, mais par haine ou par tout autre motif.

10. Aussi Paul ne dit-il point que ces hommes causèrent des hérésies; mais que le motif de leurs prédications était coupable, et qu’ils ne prêchaient point par piété. Car ils n’avaient point dessein de propager l’Évangile, mais de lui faire la guerre et de le faire tomber dans de plus grands dangers. Voilà pourquoi l’Apôtre les accuse. Et voyez quelle exactitude dans ces mots: Comptant ajouter une affliction à celle que je souffre dans mes liens. (Phil. I, 17.) Il ne dit pas ajoutant, mais comptant ajouter, c’est-à-dire, pensant, pour montrer qu’ils le peuvent croire, mais qu’il rie pense point de même; qu’au contraire, il se réjouit du progrès de la prédication. Aussi ajoute-t-il: Mais je m’en réjouis; et m’en réjouirai toujours. (Ibid. 18.) Si la doctrine de ses ennemis eût été erronée, si elle eût causé des hérésies, Paul ne se fût point réjoui. C’est parce que leurs dogmes étaient purs et sans altération qu’il a pu dire: Je m’en réjouis et m’en réjouirai toujours. Que m’importent mes ennemis, si leur haine tourne contre eux-mêmes? cette haine servira ma cause. Voyez-vous la puissance de Paul, et qu’il ne se laisse surprendre à aucune des ruses du démon? et. non-seulement il ne se laisse point surprendre, mais il le fait tomber dans ses propres pièges. Grande était la fourbe du démon, grande aussi la malice de ses serviteurs: sous ombre de partager la même foi, ils voulaient étouffer la prédication. Mais Celui qui perce les ruses des habiles (I Cor. III, 19), ne le permettait point; t’est ce que montrait Paul dans ces paroles: Il est plus utile pour votre bien que je demeure encore en cette vie;. c’est pourquoi j’ai une confiance qui me persuadé que je demeurerai encore avec nous, et que j’y demeurerai même assez longtemps. (Phil. I, 24, 25.) Mes ennemis me veulent faire perdre la vie, et pour y parvenir, il n’est rien qu’ils n’osent tenter, mais Dieu ne le permettra point à cause de vous.

11. Souvenez-vous exactement de toutes mes paroles, afin que si vous trouvez des gens qui, à la légère et sans réflexion, abusent de l’Écriture pour perdre le prochain, vous les puissiez redresser en toute connaissance de cause. Or, nous conserverons fidèlement le souvenir de ces instructions et nous pourrons redresser les autres, si nous avons recours à la prière, si nous prions le Dieu qui donne la parole de sagesse, de nous donner aussi l’intelligence pour la recevoir, et la grâce de conserver intact et inviolable ce dépôt spirituel. Car souvent ce que nos propres fonces sont impuissantes à faire, s’accomplit sans peine avec le secours de la prière, je dis la prière assidue. En effet, il faut prier toujours, prier sans cesse dans les traverses et dans la paix, dans les malheurs et dans la prospérité; dans la paix et la prospérité, pour que ces biens s’affermissent, ne passent ni ne périssent point; dans les traverses et les malheurs, afin qu’il survienne un heureux changement, et que le (251) trouble se tourne en calme et en consolations. Vous vivez dans le calme? priez donc Dieu, afin que ce calme dure. Vous avez vu la tempête s’élever contre-vous? priez, suppliez Dieu d’apaiser les flots et de vous rendre le calme après l’orage. Vous avez été entendu? remerciez Dieu qui vous à exaucé. Vous ne l’avez point été? Insistez pour qu’il vous exauce. Si jamais Dieu diffère ses grâces, ce n’est point qu’il vous haïsse ou volis repousse; il veut par ce retard vous retenir plus longtemps auprès de lui; comme font les pères qui aiment leurs `enfants. Quand l’affection de leurs fils n’est pas assez vive, pour les retenir toujours auprès d’eux, ils tardent à dessein à se rendre à leurs prières. Vous n’avez pas besoin de chercher des intermédiaires auprès de Dieu ni de gagner à grand’peine, à force de flatteries, le bon vouloir des autres hommes; seriez-vous seul, sans protecteur, seul avec vous-même, invoquez Dieu, et vous obtiendrez assurément. Il cède moins volontiers aux prières qu’on lui adresse pour nous qu’à celles que nous lui faisons nous-mêmes dans nos besoins, fussions-nous mille fois pécheurs.. Aurions-nous fait mille offenses à un homme, s’il nous voit venir à lui le matin, à midi, le soir, pour tenter d’adoucir sa colère, notre continuelle présente, notre assiduité calme sans peine son ressentiment. Cela ne doit-il pas être plus aisé encore auprès de Dieu?

12. Mais, dites-vous, vous êtes indigne des dons de Dieu. Rendez-vous en digne par l’assiduité de vos prières: Oui, le plus indigne petit mériter des grâces par l’assiduité de ses prières. Dieu cède plutôt à nos prières qu’à celles qu’on lui fait pour nous, il tarde souvent à nous exaucer, non pour nous décourager ou nous renvoyer les mains vides, mais pour nous procurer plus de biens que nous n’en demandons. Je veux vous démontrer ces trois vérités en me servant de la parabole que je vous ai lue aujourd’hui. Le Christ vit venir à lui la Chananéenne qui le priait pour sa fille possédée du démon, et qui s’écriait: Ayez pitié de moi, Seigneur: ma fille est tourmentée par le démon. (Matth. XV, 22.) Voilà une femme de nation étFangère, én dehors de la loi des Juifs. Devait-elle être aux yeux de Jésus-Christ plus qu’un chien! était-elle digne d’être exaucée? Il n’est pas bon, dit Jésus lui-même, de prendre le pain de ses enfants et de le donner aux chiens. (Ibid. 26.) Cependant l’assiduité de ses prières lui fut un mérite. Non-seulement Jésus traita comme on traite ses enfants celle que la loi abaissait au rang des animaux, mais il la renvoya comblée d’éloges: Femme, lui dit-il, ta foi est grande; qu’il te soit fait comme tu veux. (Ibid. 28.) Le Christ a dit: Ta foi est grande. Ne cherchez point d’autre preuve de la noblesse d’âme de celle femme; vous avez vu comme elle devint digne des grâces du Seigneur,-elle qui en était d’abord indigne. Voulez-vous aussi vous convaincre que Dieu se rend plutôt à nos prières qu’à celles qu’on lui fait pour nous? La Chananéenne criait, tt les disciples s’approchant de Jésus, lui dirent: Accordez-lui ce qu’elle demande, car elle crie après nous. (Ibid. 23). Et il leur répondit: Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. (Ibid. 24.) Mais elle s’approcha elle-même et insista disant: Mais, Seigneur, les chieras mangent ait moins les miettes de la table de leur maître. (Ibid. 27.) Alors Jésus lui accorda sa demande et lui dit: Qu’il soit fait comme tu veux. (Ibid. 28.) Voyez-vous que Jésus repousse la prière des disciples, mais qu’il cède aux prières et aux cris de la mère? Il répond aux uns: Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël; et à la Chananéenne: Ta foi est grande, qu’il soit fait comme tu veux. À sa première demande, Jésus n’accorde point, mais la voyant revenir à lui trois fois, il exauce sa prière, nous enseignant, que s’il différait cette grâce qu’il lui accorde à la fin, ce n’était point pour la repousser, mais pour nous donner en exemple sa patience. Car s’il eût différé pour la repousser, il ne l’eût pas exaucée même à la tin. Mais comme il n’attendait que pour faire paraître la sagesse de cette femme, il gardait d’abord le silence. S’il lui avait dès l’abord accordé la grâce qu’elle demandait, nous n’aurions point connu sa vertu. Accordez, disent les disciples, car elle crie après nous. Que répond le Christ? Vous entendez sa voix, mais je lis dans sa pensée; je ne veux pas que le trésor qu’elle contient demeure caché, j’attends en silence pour le découvrir à tous les regards, pour le faire briller aux yeux du monde. Ainsi, serions-nous pécheurs, indignes des grâces de Dieu, ne désespérons point, et assurons-nous que par la persévérance nous pouvons nous en rendre dignes. Serions-nous seuls, sans protecteurs, ne perdons point confiance, sachant que c’est une puissante protection que de s’adresser soi-même (252) à Dieu, le coeur plein de zèle. S’il tarde, s’il diffère, ne nous laissons point détourner, certains que ces retards sont une preuve de sa sollicitude et de sa bonté. Si nous avons cette persuasion, si avec un coeur contrit, plein d’amour, avec une ardente volonté, comme la Chananéenne; nous allons au Seigneur, serions-nous des chiens, des pécheurs chargés de crimes, nous nous délivrerons de nos misères, et deviendrons assez purs pour servir aux autres de protecteurs. C’est ainsi que la Chananéenne emporta non-seulement la confiance devant Dieu et mille louanges; mais qu’elle arracha sa fille à d’intolérables tortures. Rien, je vous le dis, rien n’est plus puissant que la prière ardente et pure. Car elle seule nous peut délivrer des maux présents et des châtiments que nous méritons en cette vie. C’est pourquoi, si nous vouions passer avec moins de peine la vie présente, et la quitter avec confiance, prions avec zèle, avec ardeur, avec persévérance. Ainsi nous obtiendrons les biens qui nous sont réservés et nous goûterons les plus douces espérances. C’est ce que je souhaite pour nous tous, par la grâce, la bonté et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui partage, avec le Père et le Saint-Esprit, la gloire, l’honneur et la puissance, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. WIEREYSKI.

HOMÉLIE SUR LES VEUVES. Sur ce texte: « Que celle qui sera choisie pour être mise au rang des veuves, n’ait pas moins de soixante ans (I Tim. V, 9) » De l’éducation des enfants et de l’aumône.

Cette homélie fut prononcée la même année que l’homélie sur les Calen des et que les homélies sur Lazare. On le voit par l’exorde où saint Chrysostome dit qu’il avait parlé dernièrement sur ce texte: Au sujet de ceux qui dorment, je ne veux pas vous. laisser ignorer. C’est le sujet du cinquième discours sur Lazare. Donc l’homélie sur les Calen des, les sept sur Lazare et celle-ci furent faites par l’orateur, au commencement de la même année, à Antioche. Quelle est cette année? c’est ce que l’on n’a pas encore découvert.

1-2. Dignité de la veuve. Deux sortes de veuves, les veuves pauvres que l’Église nourrit, et les veuves opulentes. Desquelles l’Apôtre exige-t-il qu’elles aient soixante ans? évidemment des dernières. Là où il s’agit de secours à donner, il n’y a pas d’âge à déterminer. Quiconque souffre veut être soulagé ’à tout âge et dans n’importe quelle condition. — 3. Il y avait autrefois des choeurs de veuves. comme il y a maintenant des choeurs de vierges. Dans la composition de ces choeurs, l’on ne pouvait agir avec trop de prudence; de là ce conseil de n’admettre que celles qui étaient d’un âge à ne plus vouloir retourner dans le monde. — 4. Le conseil de se remarier jeunes, ne regarde que les veuves qui ne supporteraient pas l’épreuve du veuvage. Celle qui veut être admise à la dignité de veuve doit d’abord en montrer les oeuvres. — 5-6. Des inconvénients des secondes noces. — 7-11. Oeuvres de la veuve; premièrement: bien élever ses enfants. — 12-14. Deuxièmement, exercer l’hospitalité. — 15. Il faut servir les pauvres. —16. Exhortation à la pratique de l’aumône.

1. Reconnaissons l’à propos dans la grâce que l’Esprit-Saint vous a ménagée par la lecture de la lettre apostolique de ce jour.; on y trouve, avec ce que nous disions naguère, un rapport de parenté; vous verrez que ce sont des pensées de la même famille, si vous vous attachez moins aux paroles qu’au sens des expressions. En effet, notre lecture de l’autre jour, c’était: Touchant ceux qui dorment, je ne veux pas que vous ignoriez, mies frères (I Thess. IV, 12), et alors nous avons parlé avec développement de la résurrection, du courage à montrer dans les jours de funérailles, des grâces qu’il faut rendre à Dieu, quand il nous prend ceux qui sont nos proches. Voici aujourd’hui notre lecture: Que celle qui sera choisie pour être mise au rang des veuves, n’ait pas moins de soixante ans. Puisque c’est la mort qui fait le veuvage; puisque c’est là ce qui excite le plus la douleur,. et rend le deuil plus amer, rappelez-vous les consolations naguère adressées par nous à ceux qui sont dans le deuil; vous les avez recueillies avec toute l’ardeur d’un vrai zèle; gardez-les où vous mettez en réserve les bonnes pensées. Certes, quand on dit veuvage, il semble que l’on dise malheur; il n’en est pas ainsi pourtant; le veuvage est une dignité, c’est un honneur, c’est la gloire la plus belle; ce n’est pas un opprobre, mais une couronne. Si la veuve n’a plus de mari dont elle partage l’habitation, elle partage l’habitation du Christ, qui écarte tous les maux déchaînés contre nous. En effet, il suffit à la veuve qu’on outrage et qu’on tourmente, d’entrer, de fléchir les genoux, de gémir dans l’amertume de son coeur, de verser des larmes, et elle repousse loin d’elle tous les assauts; car voilà les armes de la veuve: les pleurs, les gémissements, les prières assidues; par là, elle n’écarte pas seulement les injures que lui font les hommes, mais les assauts que lui livrent les démons. Affranchie des affaires du siècle, elle n’a plus qu’à suivre son chemin vers le séjour d’en-haut; le zèle qu’elle (254) témoignait à son mari, le culte qu’elle avait pour lui, elle pourra le convertir aux choses spirituelles. Si vous. me dites que le veuvage était un malheur autrefois, voici ce que je vous répondrai: La mort aussi a été une malédiction, et la mort est devenue une dignité pour qui sait noblement la braver. Voilà comment les martyrs conquièrent leur couronne, voilà de même comment la veuve s’élève à un rang si haut.

2. Voulez-vous comprendre la grandeur de la veuve, de quel honneur elle est digne auprès de Dieu, quel amour Dieu a pour elle, de quelle protection puissante elle peut couvrir auprès de Dieu ceux qui sont déjà condamnés; les désespérés qui n’osent pas murmurer une parole, qui sont détestés de Dieu, privés de tout espoir d’indulgence; comme elle peut les délivrer, les réconcilier, non-seulement obtenir leur pardon, les arracher au supplice, mais leur conquérir la confiance dans l’affection du Seigneur, la gloire; leur rendre une splendeur plus pure que les rayons du soleil, quand ils seraient les plus souillés. parmi tous les hommes? Entendez Dieu lui-même parlant ainsi aux Juifs: Lorsque vous étendrez vos mains vers moi, je détournerai mes yeux de vous, et lorsque vous multiplierez vos prières, je né vous écouterai point, parce que vos mains sont pleines de sang. (Isaïe, I, 15.) Eh bien! pourtant, à ces scélérats, à ces homicides, à ces infâmes souillés de toute espèce d’ignominie, il promet de se réconcilier avec eux s’ils portent secours aux veuves à qui l’on fait une injustice. Car après avoir dit: Je détournerai mes yeux de vous, et je ne vous écouterai point, il dit: faites justice â l’orphelin, défendez la veuve et venez, et soutenez votre cause contre moi. Quand vos péchés seraient comme l’écarlate, je les rendrai blancs comme la neige. (Ibid. XVII, 18.) Voyez-vous quelle grande puissance possède la veuve, non pas auprès d’un prince ou d’un roi de la terre, mais auprès du Roi même qui règne dans les cieux? quelle colère elle apaise! comme il lui est donné de calmer le Seigneur irrité contre ceux que possède un mal incurable! quel pouvoir elle a pour les arracher à l’insupportable supplice! ce qu’elle fait d’une âme que le péché a souillée et rendue immonde! Elle la purifie, elle lui rend tout l’éclat de la plus parfaite pureté. Gardons-nous donc de mépriser la veuve, entourons-la de toute notre sollicitude, de tout notre zèle; pour nous quelle patronne, celle qui est vraiment une veuve,? Mais il est utile de considérer ici, avec soin, de quelles veuves parle le texte sacré. On entend par veuves, celles qui, tombées dans la plus grande indigence, et portées sur les registres, sont nourries aux frais. de l’Enlise, comme cela se pratiquait au temps des apôtres. Il s’éleva, dit l’Écriture, un murmure parmi les Juifs grecs, parce que leurs veuves étaient méprisées dans la dispensation de ce qui se donnait chaque jour. (Act. VI, 1.) On appelle aussi de ce nom les femmes qui ne connaissent nullement l’indigence; qui, au contraire, sont, riches, à la tête de leur maison, et n’ont perdu que,leur mari seulement. Voyons donc, de quelles veuves, le texte parle ici, en disant, que celle qui sera choisie pour être mise au, rang des veuves, n’ait pas moins de soixante ans. Est-ce de celle qui a besoin de secours, qu’il faut nourrir aux frais de l’Église; ou de celle qui n’est nullement dans l’indigence, qui, au contraire, possède de grandes richesses? Il est évident qu’il est question de la dernière; car, lorsqu’il parle de l’autre, qui est tourmentée par la faim, il ne se préoccupe ni d’âge, ni de bonnes moeurs, mais il dit, d’une manière absolue: Si quelqu’un des fidèles ou si quelqu’une des fidèles a des veuves, qu’il leur donne ce qui leur est nécessaire, et que l’Église n’en soit pas chargée. (I Tim. V, 16.) Il ne dit pas: Pourvu qu’elle ait soixante ans; il ne dit pas: Si elle a exercé l’hospitalité, si elle a lavé les pieds des saints (Ibid. V, 10); et c’est avec raison que le texte n’apporte pas ces restrictions. En effet, où il faut remédier: à l’indigence, on ne doit pas s’occuper de l’âge. Qu’importe qu’elle n’ait que cinquante ans, si elle meurt de faim? qu’importe qu’elle soit jeune, celle dont le corps est mutilé? Faudra-t-il qu’elle dorme, attendant qu’elle ait soixante ans? Ce serait le comble de la cruauté. Ainsi, quand il faut calmer la faim, il ne s’inquiète pas curieusement de l’âge ou des bonnes moeurs. Mais, quand il n’y a plus à secourir l’indigence, quand il s’agit d’un honneur, d’une dignité à conférer, il institue, et il a raison, une enquête qui se rapporte aux moeurs.

3. C’est que, comme il y a des choeurs de vierges, il avait aussi des choeurs de veuves; et il n’était pas permis d’en former les listes indifféremment. Il n’est donc pas question; (255) ici, de la veuve qui vit dans l’indigence, qui a besoin de secours, mais de celle qui veut prendre le titre de veuve. Pourquoi maintenant pose-t-il, au sujet de celle-ci, une question d’âge? C’est qu’il savait bien que la jeunesse est comme un bûcher, comme une mer aux innombrables flots, tourmentée par mille tempêtes; donc, ce n’est qu’après qu’elles étaient affranchies, par le bénéfice de l’âge, après qu’elles étaient parvenues au port de la vieillesse, ce n’est qu’après que le feu des passions ne couvait plus en elles, qu’il les admettait, sans défiance, dans ce choeur des veuves. Quoi donc! n’a-t-on pas vu, dira-t-on, nombre de veuves, des veuves de vingt ans, briller d’un pur éclat jusqu’à leur dernière heure, porter longtemps le joug, et montrer, sans jamais se démentir, un noble spécimen de la vie apostolique? eh bien! donc, je vous le demande, les écarterons-nous? et, quand elles veulent conserver le titre de veuves, les forcerons-nous à contracter un second mariage? Est-ce là une conduite digne du conseil de l’Apôtre? Que signifient donc ses paroles? Prêtez-nous toute votre attention, mes bien-aimés; comprenez, bien le sens du texte. Il ne dit pas: qu’il n’y ait pas de veuve âgée de moins de soixante ans, mais que celle qui sera choisie pour être mise au rang des veuves; et, d’un autre côté, il ne dit pas: que les veuves plus jeunes ne soient pas choisies, mais: évitez les veuves plus jeunes. (I Tim. V, 11.) Ce sont là les paroles qu’il écrit à Timothée. Les détracteurs, les médisants abondent toujours, leurs langues sont aiguisées contre ceux qui dirigent les Églises. Paul veut mettre un chef d’église à l’abri des accusations; il lui prescrit la loi qu’il exprime à peu près ainsi: Pour ce qui est de toi, ne choisis pas. Si, d’elle-même, si, de son propre mouvement, la veuve. tient à. entrer dans cette compagnie, qu’elle y entre; toi cependant, ne l’admets pas encore. On pourrait dire: elle était jeune, elle voulait se marier, rester à la tête de sa maison; c’est un tel qui l’a forcée; voilà pourquoi elle a succombé; de là, ses fautes. Toi, ne la choisis pas, afin que, si plus tard elle succombe, tu sois à l’abri des accusations; et afin que, si elle demeure ferme, tu puisses la choisir, au temps convenable; avec plus de sécurité. Si le texte dit: Je veux que les jeunes veuves se marient, qu’elles aient des enfants (I Tim. V, 14), comprenez ce qu’il entend par jeunes veuves. Ce sont celles qui, ayant secoué le joug du Christ, veulent se remarier; des bavardes, des curieuses, des coureuses, disant ce qu’on ne doit pas dire, qui se sont mises de la suite de Satan. Et, en effet, après avoir dit: Je veux que les jeunes veuves se marient, il ne s’est pas arrêté, mais il dit ce qu’il entend par jeunes veuves, et il raconte leurs faux pas. Quels sont-ils, ces faux pas? Parce que la mollesse de leur vie, les portant à secouer le joug de Jésus-Christ, elles veillent se remarier; des fainéantes, des causeuses, des curieuses, des coureuses, disant ce qu’on ne doit pas dire, des femmes perverties. (Ibid. 11, 13, 15), pour voir qui? pour voir Satan. Donc, puisqu’après avoir embrassé le veuvage et continue toute cette vie de honte, elles veulent contracter un second mariage, mieux vaut qu’elles le contractent avant d’être devenues les épouses du Christ, et d’avoir violé leur contrat avec lui. S’il est une veuve qui ne ressemble pas à celles-ci, le texte ne lui impose pas la nécessité d’un second mariage.

4. Et voici la preuve que c’est là la vérité. Si, en effet, on eût prescrit, comme par une loi, à toutes les femmes de se marier, de rester à la tête de leur maison, l’enquête suivante eût été superflue: Si elle a bien élevé ses enfants, si elle a lavé les pieds des saints, si elle a secouru les affligés, si elle s’est appliquée à toutes sortes de bonnes oeuvres. (Ibid. V, 10.) Il est aussi inutile de dire: qu’elles n’aient eu qu’un mari. (Ibid. 9.) En effet, si vous ordonnez à toutes les jeunes veuves de se marier, comment pourra-t-il arriver qu’une des veuves qui vous occupent n’ait eu qu’un mari? Donc, le texte considère les veuves dont on doit se défier. Telle est encore la pensée du texte sur le commerce conjugal. En effet, après avoir dit: Ne vous refusez point l’un à l’autre ce devoir, si ce n’est du consentement de l’un et de l’autre, pour un temps, afin de vous exercer au jeûne et à la prière, et ensuite vivez ensemble comme auparavant (I Cor. VII, 5); pour que vous n’alliez pas regarder cette parole comme une loi, comme un précepte, il en donne aussitôt la raison, en disant: De peur que le démon ne vous tente, ce que je vous dis comme une chose qu’on vous conseille et nos pas qu’on vous commande à cause de votre incontinence. Donc, de même que, dans ce passage, il ne s’adresse pas. à tous les hommes, mais seulement aux plus incontinents, à ceux qui succomberaient (256) facilement; de même, à présent, il a en vue, parmi les femmes, celles dont la chute est trop facile, celles qui ne supporteraient pas le veuvage;c’est à elles qu’il donne le conseil de se marier une seconde fois. C’est qu’en effet le veuvage est chose double. Comment cela, double? C’est un spécimen de bonnes oeuvres, c’est une très-haute dignité. De même donc qu’une magistrature, aussi, est chose double; en effet, i1 y faut considérer les oeuvres et la dignité: la dignité c’est la puissance du magistrat, les honneurs que le peuple lui rend, c’est la magistrature en elle-même. Quant aux oeuvres de la magistrature,c’est de secourir ceux à qui l’on fait injustice de réprimer les auteurs de l’injustice, de commander aux villes, de veiller, de passer les nuits pour les affaires communes de la république, ce sont mille autres soins; de même pour le veuvage, il faut distinguer la dignité et les oeuvres: la plus grande dignité, c’est d’être veuve, nous l’avons déjà démontré; quant aux oeuvres, c’est de ne pas faire venir un second mari, mais de se contenter du premier; de bien élever ses enfants, d’exercer l’hospitalité, de laver les pieds des saints, de secourir les affligés, de s’appliquer à faire le bien, de toutes les manières. Aussi, Paul, en parlant de ces oeuvres, permet aux veuves de les accomplir toutes, mais il ne permet pas d’élever à la dignité de veuve, de faire entrer dans la compagnie, de mettre au rang des veuves; celle qui n’a pas soixante ans accomplis; c’est comme s’il disait: Qu’elle fasse toutes les oeuvres qui conviennent aux veuves; quant à la dignité, qu’elle ne l’obtienne que quand, après avoir accompli tontes ces bonnes oeuvres, elle devra au bénéfice de l’âge toute sécurité; et, à ses oeuvres, la démonstration et le témoignage extérieur de sa vertu. Que nul n’aille s’imaginer que ce discours ne convienne qu’aux femmes, car les hommes y trouveront aussi de quoi profiter. lis doivent, eux aussi, s’en tenir à la femme qu’ils ont perdue; ils ne doivent pas vouloir que des lionnes habitent avec leurs enfants, que des belles-mères, introduites dans leur maison, en ruinent toute la sécurité.

5. Ce que nous disons, ce n’est pas pour vous prescrire la haine d’un second mariage, mais nous vous conseillons de vous contenter du premier. Autre chose est l’exhortation, autre chose le commandement. L’exhortation, le conseil, laissent à la discrétion de l’auditeur le choix; dans ce qu’on lui conseille; le précepte, au contraire, supprime ce pouvoir de choisir. L’Église ne fait pas, ici, de précepte; elle exhorte seulement; Paul a permis les seconds mariages, quand il a dit: La femme est liée à la loi du mariage tant que son mari est vivant; mais si son mari meurt, elle est libre; qu’elle se marie à qui elle voudra, pourvu que, ce soit selon le Seigneur. Cependant elle sera plus heureuse si elle demeure en cet état. (I Cor. VII, 39, 40.) Ainsi, comme le mariage est bon, mais la virginité vaut mieux; de même, le second mariage est bon, mais le premier, l’unique mariage, vaut mieux. Nous ne rejetons donc pas le second mariage; nous ne prescrivons rien non plus sur ce point, mais nous exhortons:Que celui qui veut conserver la chasteté se contente du premier mariage. Et, maintenant, pourquoi nos exhortations et nos conseils? Pour assurer la sécurité de la maison. Souvent le second mariage est une occasion de luttes et de combats de tous les jours. Assurément, bien souvent, if arrive qu’assis à table, le mari, au souvenir de sa première femme, pleure en silence; mais l’autre, tout à coup, prend feu, bondit comme une bête fauve, et lui demande raison de sa tendresse pour celle qui n’est plus. S’il veut louer la femme qui est partie, c’est un prétexte de guerre; un éloge est un sujet de combat. Et, voyez, quand nos ennemis particuliers sont morts, nous ne sentons plus rien contre eux; la même heure a terminé leur vie et notre haine. Chez les épouses, ce qui se montre, c’est tout le contraire; la femme qu’elle n’a pas vue, la femme qu’elle n’a pas entendue, la femme qui ne lui a fait aucun mal, celle-ci la déteste, l’a en horreur, et la mort même n’éteint pas sa haine. Qui donc a jamais vu, qui donc a jamais entendu dire que la poussière fût un objet; de jalousie, qu’on fit la guerre de la cendre?

6. Mais ce n’est pas là que s’arrête le mal; soit que la seconde épouse ait des enfants, soit qu’elle n’en, ait pas, nouveaux combats, toujours la guerre. Si elle n’en a pas, son chagrin est plus amer, et, pour cette cause, elle regarde comme des ennemis, qui lui font le plus grand outrage, les enfants de la première femme; elle les regarde comme un reproche, qui lui. rend plus sensible sa stérilité; si, au contraire, elle a des enfants, le mal n’est pas moindre. En effet, souvent le mari, par tendresse pour, (257) l’épouse qu’il a perdue, embrasse ses enfants, et, par l’affection, par la compassion qu’il éprouve, il souffre de les voir orphelins. Mais l’autre veut que toujours et partout on préfère ses enfants à elle, et, à ses yeux, les autres ne sont pas des frères, mais de vils esclaves; voilà qui est de nature à bouleverser la maison, à.rendre pour l’époux la vie insupportable. Aussi, nous vous exhortons à garder, s’il est possible, la continence, à vous contenter du premier mariage. Nous conseillons, aux maris, de ne pas prendre une nouvelle femme; aux femmes, de ne pas prendre un ’nouveau mari, de ne pas jeter leur maison dans un tel bouleversement.

Mais maintenant, pourquoi Paul, parlant de la viduité, ne s’est-il pas contenté de cette première condition: Pourvu qu’elle n’ait eu qu’un mari? C’est afin de vous faire comprendre que ce qui constitue la veuve, ce n’est pas seulement de ne jamais épouser un second mari, mais d’abonder en bonnes oeuvres, en aumônes, en douceur, en soins pour les étrangers. Car, si la virginité n’a servi de rien aux vierges (et cependant la virginité est bien supérieure à la viduité), si les vierges dont la lampe s’est éteinte sont tombées dans le mépris pour n’avoir pas pu montrer les fruits de la charité et de l’aumône (Matth. XXV), c’est ce qui est encore bien plus vrai des veuves. Quand Paul entend cette parabole, effrayé pour les veuves, il étudie leur cause avec le plus grand soin; il ne veut pas que la modération qui les porterait à s’en tenir à un seul mariage leur fasse négliger les autres vertus. Voilà pourquoi il dit: Qu’on puisse, rendre témoignage de ses bonnes oeuvres. (I Tim. V, 10.) En effet, de même que la virginité, quoiqu’étant un bien, ne produit toute seule arien n fruit, et rie peut ouvrir là chambre de l’époux; de même la viduité est un bien, mais, sans les autres vertus, elle est vaine et superflue. Aussi le conseil de Paul ne se réduit pas à ce qu’elles s’abstiennent d’un second mari, mais il réclame, de la veuve, d’autres vertus, en grand nombre, et des vertus considérables. Il faut que des soldats d’élite soient des soldats bien constitués; de même, Paul choisissant les soldats du Christ, veut des âmes bien constituées, vaillantes, ardentes pour toutes les bonnes pauvres, et il prononce ces paroles: Si elle a bien élevé ses enfants; si elle a exercé l’hospitalité; si elle a lavé les pieds des saints; si elle a secourut les affligés; si elle s’est appliquée à toutes sortes de bonnes oeuvres. Chacune de ces paroles ne semble qu’un petit mot, sans valeur, et pourtant contient eu soi ce qui constitue la vie.

7. S’il vous paraît bon, étudions d’abord ce que Paul a mis au premier rang: Si elle a bien élevé ses enfants. Il indique par là l’éducation, non pas cette éducation, simple, vulgaire, qui consiste, lorsque les enfants meurent de faim, à s’en apercevoir. Il suffit de la nature pour veiller toujours aux soins de ce genre; d’où il arrive qu’il ne faut ni commandement, ni loi, pour obtenir que les veuves élèvent, leurs enfante. Mais Paul entend ici le soin de les élever, dans la justice et dans la piété. Celles qui n’élèvent pas ainsi leurs enfants, sont des infanticides plutôt-que des mères. Ce que je dis, je ne l’adresse pas aux femmes seulement; je l’adresse en même temps aux hommes. Il ne manque pas de pères qui, pour donner à leur fils un bon cheval, des demeures magnifiques, un domaine d’un grand prix, font. tout, remuent tout; quant à obtenir que leur fils ait l’âme bonne, et se tourne vers la piété, ils n’y pensent pas. Et c’est là ce qui produit le chaos sur la terre entière. Noirs n’avons pas soin de nos enfants; de leurs possessions, de leur fortune, nous prenons grand souci; noirs négligeons leur âme, et voilà le comble de la démence. En effet, multipliez tant que vous voudrez les riches humaines, si le possesseur n’a ni vertu ni zèle de l’honnêteté, tout s’en via, tout s’évanouit avec lui; et ces richesses causent, à celui qui les possède, un préjudice affreux. Au contraire, une âme généreuse et sage, quand elle n’aurait aucun bien en réserve, est assurée de jouir de tous les trésors. Nous devons donc nous proposer de rendre nos enfants, non pas riches d’argent et d’or, ni des choses de ce genre, mais riches, le plus possible; par la piété, par la tempérance, par l’acquisition de toutes les vertus, nous proposer de les préserver de mille habitudes qui deviennent des besoins; de leur faire prendre en mépris les choses du siècle, les passions succédant toujours aux passions, pour surprendre l’âme. Où entrent-ils? d’où sortent-ils? voilà ce qui doit exciter notre curiosité, éveiller tous nos soins. Quelles sont leurs connaissances? quels sont leurs amis? et comprenons bien que, si nous négligeons cette surveillance, nous n’obtiendrons, de Dieu, aucun pardon. S’il est vrai que notre (258) négligence pour les intérêts d’autrui, nous attire des châtiments, que personne ne cherche sa propre satisfaction, de l’Apôtre, mais le bien des autres (I Cor. X, 24); quel châtiment bien plus terrible nous frappera, si nous négligeons nos enfants. N’ai-je pas mis ton enfant dans ta maison, dès le commencement, dit le texte? ne t’ai-je pas établi son précepteur, son maître, son protecteur, son juge? ne t’ai-je pas remis entre les mains tout pouvoir sur lui? Je t’ai confié le soin de pétrir, de façonner cette âme molle et délicate? quel pardon mérites-tu si, pour quelque résistance, tu l’abandonnes? que pourrais-tu dire? que c’est une nature rétive, qui ne supporte pas le frein? Mais c’est tout d’abord ce qu’il fallait prévoir; quand il supportait le frein, quand il était dans la première jeunesse, il fallait prendre le soin de le brider, l’habituer, le façonner au devoir, châtier les vices dont son âme est malade. La culture était facile; c’était alors qu’il fallait arracher les épines; dans un âge encore tendre, on les eût plus facilement extirpées; on n’aurait pas vu les passions grandir, par la négligence du surveillant, et défier qui les veut combattre. Voilà pourquoi, dit le Sage: Fléchis-lui le cou, quand il est jeune (Eccl. VII, 23); c’est-à-dire, à l’heure où il est plus facile de le former par l’éducation. Et l’Écriture ne se contente pas du précepte, elle Se met à l’oeuvre avec vous. Comment? Celui qui aura maudit son père ou sa mère, sera puni de mort. (Exod. XXI, 17.) Voyez-vous quelle crainte elle inspire? quel redoutable rempart elle construit pour vous? quelle force elle vous donne? Quelle excuse pourrons-nous donc alléguer? Comment! si nos enfants nous outragent, Dieu n’épargne pas même leur vie; et nous, quand nous les voyons outrager Dieu, nous sommes sans colère, et nous les supportons! Moi, dit le Seigneur, je ne refuse pas de mettre à mort qui t’outrage, et toi, tu ne veux même pas qu’on attriste d’un mot celui qui foule aux pieds mes lois! Eh! quelle pourrait être l’excuse d’unetelle conduite? Vous voyez qu’on outrage son Créateur, et vous ne vous indignez pas, répondez-moi, et vous ne tremblez pas, et. vous n’avez pas de réprimande pour l’enfant, et cela quand vous savez qu’il enfreint la loi de Dieu! ce n’est pas que l’outragé en reçoive aucun préjudice (Dieu n’a rien à perdre), mais l’enfant n’est-il pas à sauver? qui se livre contre Dieu à des outrages insensés, à bien plus forte raison, insultera son père, et dégradera son âme.

8. Donc soyons vigilants, puisque nous savons que, s’ils rendent à Dieu ce qui lui est dû, nos enfants jouiront, même dans la vie présente, d’un brillant et glorieux nom. À l’homme vertueux et modeste les respects de tous, tous les honneurs; fût-il le plus misérable de tous les. pauvres; le méchant, le pervers n’excite que répulsion et que haine, vît-il abonder chez lui les richesses à grands flots. Et non-seulement votre enfant sera, pour les autres, un sujet de vénération, mais vous-même, son père, vous, le chérirez plus encore; car, à l’amour qui résulte de la, nature, se joindra l’amour non moins vif qui s’attache à la vertu, et non-seulement vous. le chérirez plus, mais ce cher. objet vous sera plus utile, vous honorant, vous servant, vous soutenant dans votre vieillesse. De même que les ingrats envers Dieu; méprisent leurs parents, de même ceux qui honorent leur Créateur entourent leurs parents d’hommages et de vénération. Donc voulez-vous être considéré de Dieu et des hommes, assurer le doux bonheur de votre vie, vous préserver des châtiments à venir, faites. de votre enfant l’unique objet de vos soins. Ceux.. qui négligent leurs enfants, fussent-ils d’ailleurs honnêtes, tempérants et sages, subiront, pour cette négligence, le plus terrible des châtiments, ce que prouve une vieille histoire, que je vais vous raconter.

Il y avait chez les Juifs un prêtre honnête d’ailleurs et sage que l’on nommait Héli. Cet Héli avait deux fils, tombés dans les derniers excès de la dépravation; il ne les réprimandait pas, il les laissait faire: c’est-à-dire il les réprimandait bien, il cherchait. à les retenir, mais il n’y mettait pas le soin suffisant, il manquait de sévérité. (I Rois, II, 11). Il aurait dû employer les verges, il aurait dû les chasser de la maison paternelle, user de tous les moyens de correction; eh bien! non, il se contentait de leur adresser des exhortations, (tes conseils; il leur disait: Ne faites pas cela, mes enfants, ne faites pas cela, car je n’ai pas les oreilles flattées de ce qui vient à mes oreilles à cause de vous. (I Rois, II, 2I). Que dis-tu? Ils ont outragé Dieu et tu les appelles tes enfants? Ils ont méconnu leur Créateur et tu les reconnais? Voilà pourquoi l’Écriture dit qu’il ne les réprimandait pas, c’est que la réprimande n’est pas un conseil quelconque, c’est un moyen énergique, mordant, qui mesure, à la gravité de la (259) blessure, la rigueur du traitement, du coup qu’il faut frapper. Il ne suffit pas de prononcer des paroles; des exhortations, il faut aussi de la fermeté, de la force, inspirer une terreur qui secoue l’indolence de la jeunesse. Donc; comme il les exhortait, mais rie les exhortait pas dans la mesure qui convenait, il les livra aux coups des ennemis, et, quand la bataille s’engagea, ils périrent dans la mêlée; incapable de supporter cette nouvelle, le père tomba à la renverse, se brisa la tête et mourut. Avais-je raison de les appeler meurtriers de leurs enfants, les pères qui les négligent, qui ne les châtient pas sévèrement, qui ne les forcent pas à rendre le culte qu’ils doivent à Dieu? C’est ainsi qu’Héli a été le meurtrier de ses fils. Sans douté, ce sont les ennemis qui ont tué ses fils, pourtant c’est lui qui a été l’auteur de leur mort violente, parce que sa négligence à l’égard de ses fils, a détourné d’eux le secours du Seigneur, les a livrés, nus, privés de tout appui, à qui les voulait tuer. Et non-seulement il les a perdus, mais il s’est perdu lui-même avec eux.

9. C’est justement ce qui arrive, maintenant encore, à un trop grand nombre de pères. Ils ne veulent pas punir par les verges, ni même châtier en paroles, ni attrister leurs enfants,.qui vivent dans les désordres et violent les lois; qu’arrive-t-il? souvent ils les voient convaincus des plus grands crimes, traînés en jugement, décapités par les bourreaux. Puisque tu ne les châties pas, puisque tu ne. les corriges pas, puisque tu t’en vas toi-même te mêler à des scélérats; à des hommes perdus; puisque tu te fais le complice de leurs crimes, on les traite d’après la rigueur des lois, et, sous les yeux du publie, on les châtie; et, au malheur, se joint un surcroît d’infamie, quand tous montrent du doigt le père, dont le fils n’existe plus, et lui rendent impossible l’accès de la place publique. Comment ses yeux pourraient-ils supporter ceux qu’il rencontre, après une telle ignominie, après le malheur de son enfant? Aussi, je vous en prie, je vous en conjure; ayons bien soin de ces enfants qui sont nôtres, et toujours, et partout appliquons-nous au salut de leurs âmes. Le maître, le docteur de toute la famille, c’est toi; et ta femme, et tes enfants, Dieu te les confie, pour les instruire toujours. Et, en tel endroit, Paul, en parlant des épouses, dit: Si elles veulent s’instruire de quelque chose, qu’elles le demandent, dans leurs maisons, à leurs maris. (I Cor. XIV, 30); et, en tel autre endroit, parlant des enfants: Elevez-les en les instruisant et les avertissant, selon le Seigneur. (Ephés. VI, 4.) Dites-vous que vous avez des statues d’or dans vos maisons, vos enfants; et, tous les jours, polissez-les, ne vous lassez pas de les observer avec le plus grand soin, et employez tous les moyens, pour les embellir, pour les former. Imitez le bienheureux Job, qui redoutant les suites de leurs péchés, offrait, pour eux, des sacrifices, et ne cessait, pour eux, de s’inquiéter, de tout prévoir. (Job. I, 5.) Incitez Abraham, peu soucieux de ses trésors, de toutes ses possessions; ce dont il se souciait, c’était de la loi de Dieu, c’était d’en recommander, à ses descendant; l’observance exacte. Dieu rend témoignage de la vertu de ce juste, par ces paroles: Je sais qu’Abraham ordonnera, à ses enfants, d’agir selon l’équité et la justice. (Gen. XVIII, 19.) David aussi, en mourant, fit venir son fils, et lui légua comme un bel héritage ces recoin mandations, sans cesse renouvelées: Si vous voulez, mon fils, vivre conformément à la loi de Dieu, aucun malheur imprévu ne fondra sur vous, et-vous jouirez d’une grande sécurité; mais si vous perdez ce puissant secours, toute votre royauté, toute votre puissance ne vous servira de rien. Voilà ce qu’il lui disait, telles étaient ses exhortations, sinon ses paroles mêmes..

10. Répétons-les, nous aussi, et pendant tout le temps de notre vie, et au moment de partir, à nos enfants; persuadons-leur que c’est une grande richesse, et un héritage infaillible, et un trésor, le plus assuré de tous, que la crainte de Dieu: soyons moins jaloux de leur laisser une fortune périssable, que cette piété durable qui ne se dissipe jamais. Sans la piété, la fortune s’évanouit, ne vous laissant que les dangers et la honte; avec la piété, la fortune arrive. Elevez bien votre fils, un autre en fera autant de son fils, et après cet autre, un autre encore; c’est unie chaîne, une filiation excellente de chastes enseignements, qui s’étendra sur tous, et vous en serez le principe, la racine, et tous les fruits, récoltés de cette bonne éducation des enfants, se moissonneront pour vous. Si les pères appliquent tous leurs soins à bien élever leurs enfants, c’en est fait, il n’est plus besoin, ni de lois, ni de jugements, ni de peines, ni de supplices, ni d’expiations publiques par le sang; car: Ce n’est pas pour le juste, dit l’Apôtre, que la loi est faite. (I Tim. I, 9.) (260) Mais, comme nous n’en prenons pas soin, nous les précipitons dans les plus grands malheurs; nous les livrons aux mains des bourreaux; trop souvent, c’est nous qui les jetons dans les gouffres. Car, dit l’Écriture, Celui qui évente son fils, pansera ses plaies. (Eccl. XXX, 7.) Que signifient ces paroles, Celui qui évente? c’est-à-dire, celui qui cherche, outre mesure, à soulager, celui qui flatte, qui prodigue des soins serviles. Car ce qu’il faut à l’enfant, c’est un soin austère, sévère, qui inspire la crainte. Ce que j’en dis, ce n’est pas pour que nous soyons durs et farouches avec les enfants, mais pour éviter de devenir méprisables à leurs yeux. Si la femme doit craindre son mari, à bien plus forte raison, le fils doit-il craindre son père. Et ne me dites pas que la jeunesse est indomptable. Car si Paul demande à une veuve, à une femme, de prendre soin de ses enfants, à bien plus forte raison, le demande-t-il aux hommes; et s’il y avait impossibilité, il n’aurait pas exprimé un commandement. Voici la vérité: toute perversité provient de notre négligence, provient de ce que, dès le principe, dès l’âge le plus tendre, nous n’avons pas formé nos enfants à la vertu. Nous avons grand soin de les mettre à l’étude des sciences profanes, de les initier à la milice, et nous dépensons de l’argent, et nous assiégeons nos amis de nos prières; et à droite, à gauche, à chaque instant nous nous mettons en course: mais, pour que nos enfants soient en honneur auprès du Roi des anges, nous nous donnons fort peu de mouvement. Nous leur permettons souvent d’aller aux spectacles; mais nous ne les poussons jamais, pour qu’ils viennent à l’église; si une fois, deux fois, un tout jeune enfant vient ici; c’est un hasard sans conséquence, sans aucune utilité; c’est parce que cela l’amuse, qu’il se trouve en ce lieu. C’est le contraire que nous devrions voir quand nous envoyons nos enfants aux écoles, nous leur demandons qu’ils nous rendent compte de leurs leçons, ce que nous devrions faire en les envoyant à l’église, ou plutôt en les y conduisant. Car ce n’est pas à des mains étrangères que nous devons les confier; c’est à vous de les amener ici, d’y entrer vous-même, afin de leur demander ensuite s’ils se souviennent bien de ce qu’ils ont entendu, de ce qu’ils ont appris. Cette conduite nous rendrait bien plus facile et plus expéditive la tâche de redresser vos enfants. Car si, dans l’intérieur de la maison, ils entendaient toujours; de votre bouche, les discours de la sagesse, les bons conseils, auxquelles se joindraient les paroles qui se prononcent ici, ils nous montreraient bien vite, heureux fruits de ces généreux germes, une riche moisson. Mais nous ne faisons rien de semblable; nous négligeons ce qui est de première nécessité; faites des exhortations à ce sujet, tout de suite on rit de vous, et de là le bouleversement; les pères négligent de corriger leurs enfants à la maison; au dehors, on s’en charge, et les enfants subissent la correction. des lois.

11. N’avez-vous pas de honte, ne rougissez-vous pas, répondez-moi, quand ce fils, qui est votre fils, vous est pris par le juge pour le châtier; pour le rendre plus sage; quand il faut la correction du dehors à cet enfant, qui, depuis si longtemps, depuis sa naissance, a demeuré avec vous? Ne vous cachez-vous pas, né rentrez-vous pas sous la terre? avez-vous le courage, répondez-moi, de supporter qu’on vous nomme son père, vous qui avez ainsi trahi votre enfant, quine lui avez pas donné tous les soins nécessaires, qui l’avez négligé, quand la corruption pénétrait dans son âme? À la vue d’un esclave qui bat voire enfant, vous vous indignez, votre colère s’allume, votre fureur éclate; plus terrible qu’une bête féroce, vous bondissez à la vue de celui qui a frappé votre. enfant; et, à l’aspect du démon, qui le soufflette chaque jour sous vos yeux, des anges déchus qui l’attirent dans toutes lès fautes, vous dormez, et vous ne vous indignez pas, et vous n’arrachez pas, au plus redoutable des monstres, ’votre enfant? Si votre fils est démoniaque,. vous courez vers tous les saints, vous troublez le repos de ceux qui résident au sommet des montagnes; vous voulez le voir délivré de, cette maladie sinistre, et, quand c’est le péché, le péché, plus funeste que tous les démons ensemble, qui le trouble sans relâche, vous restez les bras croisés.

Etre possédé du démon, ce n’est rien; cette possession ne peut pas jeter dans l’enfer, Si nous voulons pratiquer la sagesse, cette épreuve nous vaudra de brillantes, d’éclatantes couronnes; sachons bénir Dieu dans de telles épreuves. Mais celui qui passe sa vie entière dans le péché ne peut être sauvé; il est absolument nécessaire, et qu’il subisse, sur la terre, tous les opprobres, et qu’en partant d’ici, il endure les éternels supplices. C’est pourtant (261) ce que vous savez; mais voilà: pour éviter les malheurs moindres, nous montrons tout notre zèle; pour les plus grands, nous ne voulons pas nous réveiller. À la vue d’un démoniaque, nous gémissons; à la vue d’un pécheur, nous ne sentons rien; c’est alors pourtant qu’il faudrait se frapper la poitrine et gémir; mais non, il ne suffit pas de gémir, il faut contenir, il faut réprimer, employer le frein, conseiller, exhorter, faire trembler, réprimander, user de tous les moyens de guérison, pour chasser ce mal funeste. Il faut imiter cette veuve, dont parle le bienheureux Paul: Si elle a bien élevé ses enfants; car ce n’est pas d’elle seulement. qu’il parle. C’est à tous sans exception qu’il adresse son discours; c’est à tous qu’il donne ce conseil: Elevez vos enfants dans l’esprit du Seigneur. (Ephés. VI, 4.) Voilà la première, la plus grande de toutes les bonnes oeuvres, la première aussi qu’il demande à la veuve; ensuite il ajoute: Si elle a exercé l’hospitalité. Que dites-vous, répondez-moi? C’est d’une veuve que vous réclamez l’hospitalité? Ne lui suffit-il pas d’élever ses enfants? Non, dit-il, il faut encore qu’elle y ajoute ce devoir; qu’à la surveillance de ceux qui lui appartiennent, elle joigne le soin des autres; qu’elle ouvre sa maison aux étrangers; ton mari est parti, le culte que tu avais pour lui, déploie-le envers les étrangers. Quoi. donc! me répond-on, et si elle est pauvre? elle ne l’est pas plus que cette pauvre femme qui, avec un peu de farine, un peu d’huile, a reçu le grand prophète Élie; elle aussi avait des enfants; mais, ni son indigence, ni la famine qui pesait sur elle, ni la mort qu’elle attendait, ni ses inquiétudes pour ses enfants, ni son veuvage, ni quoi que ce puisse être, rien n’a été un obstacle pour cette femme, attachée aux devoirs de l’hospitalité.

12. Vous le voyez, ce qu’il faut partout, ce n’est pas la juste mesure de la fortune, mais la juste mesure de la sagesse; quiconque a la grandeur de l’âme, la richesse des sages pensées, fût-il le plus pauvre de tous les hommes, parce que l’argent lui manque, peut surpasser les plus riches, par l’hospitalité, par l’aumône, par toutes les autres vertus. Celui dont l’âme est petite, dont la pensée est pauvre, celui qui rampe à terre, aurait beau être le plus opulent de tous les hommes, il est le plus pauvre de tous et le plus indigent. Voilà pourquoi, dans l’exercice des vertus hospitalières, il hésite, il succombe. Et, de même que le pauvre ne rencontre, dans sa pauvreté, aucun obstacle pour l’aumône, parce que son âme est riche; de même le riche ne trouve, dans son abondance, aucun ressort pour la sagesse; parce que son âme est pauvre. Et les exemples ne sont pas loin. Cette veuve, avec un peu de farine, accueillit le prophète; Achab, au sein d’une si grande opulence, convoita le bien d’autrui: Ce n’est donc pas la richesse de l’argent ou de l’or, mais la richesse de l’âme, qui nous rend l’aumône facile, puisque cette veuve, avec deux oboles seulement, a surpassé des milliers de riches; puisqu’elle n’a pas trouvé d’obstacle dans sa pauvreté. Donc, cette pauvreté même rend l’aumône plus considérable. C’est ce que dit le bienheureux Paul: Leur profonde pauvreté a répandu avec abondance, les richesses de leur charité sincère. (II Cor. VIII, 2.) Il ne faut pas considérer ceci, qu’elle a donné deux oboles, mais que possédant uniquement ces deux oboles, elle ne les a pas ménagées; elle à donné toute sa fortune; il faut l’admirer et la couronner. Ce n’est pas de fortune que nous avons besoin; c’est un zèle empressé qu’il nous faut, quand nous recevons les étrangers: De même que, si ce zèle nous anime, la pauvreté ne nous porte aucun préjudice; de même, si ce zèle nous manque, nous ne retirons, de notre abondance, aucune utilité. Que m’objectez-vous? Cette veuve a ses enfants à soigner, et, pour cette raison, elle ne pourrait pas s’occuper des étrangers? Pour cette raison même, il lui sera plus facile de rendre aux étrangers ses devoirs. Elle associera ses enfants aux soins qu’elle prendra d’eux. Ses enfants partageront sa tâche, s’attacheront à elle, dans cette occupation si noble. Ainsi, ce n’est pas un obstacle, c’est un secours, dans l’exercice de l’hospitalité, que le grand nombre des enfants; le grand nombre des mains à l’ouvrage, facilitera le ministère: Ne me parlez pas d’un table somptueuse; si elle reçoit l’étranger dans sa maison, si elle lui offre ce qu’elle a, si elle lui montre tout le zèle d’une affection charitable, elle a recueilli, sans que rien y manque, le fruit de l’hospitalité. S’il suffit d’un verre d’eau pour ouvrir le royaume du ciel; l’accueil qui admet sous le même toit, qui fait asseoir l’étranger à la même table, qui le fait se reposer, quel fruit ne recueillera-t-il pas, répondez-moi? Remarquez bien jusqu’où va le précepte de Paul: il ne demande (262) pas simplement, ici, qu’on accueille les étrangers, mais qu’on leur fasse accueil, de tout coeur, avec une âme que brûle le feu de la charité. Après avoir dit: Si elle a exercé l’hospitalité, il ajoute: Si elle a lavé les pieds des saints. Il ne faut pas qu’assise superbement, elle abandonne, à des servantes, le soin de l’étranger; elle doit le servir elle-même, ravir elle-même ce fruit de vertu; elle ne doit céder à personne ce trésor si beau. Et comment cela se ferait-il, me dit-on, si elle est de bonne famille, issue de nobles et illustres ancêtres; elle ira laver elle-même les pieds de l’étranger? Comment, ne serait-ce pas une honte? Une honte! si elle ne les lave pas, entendez bien; fût-elle mille et mille fois de plus noble famille, issue de plus nobles, de plus illustres ancêtres, elle est du même sang que celui dont elle lave les pieds; esclave, comme celui qu’elle soigne, et qui est son égal.

13. Méditez, considérez quel est Celui qui a lavé les pieds de ses disciples, et ne me parlez plus de noblesse, et ne me parlez plus de noble naissance. Le Maître, le Seigneur qui commande à la terre entière, le Roi des anges, il a lavé leurs pieds! Il s’est mis un linge autour des reins, et il n’a pas lavé seulement les pieds de ses disciples, mais aussi les pieds de celui qui le trahissait! Comprenez-vous, entre celui qui lavait et ceux qui étaient lavés, quelle distance il y avait? Le Seigneur pourtant n’a rien voulu voir de toute cette distance, et le maître a lavé son esclave, afin que la femme esclave ne rougisse pas d’en faire autant à celui qui est esclave comme elle; et, si le Seigneur a lavé les pieds du traître, c’est pour que vous ne disiez pas de l’étranger qu’il est trop vil, trop méprisable pour que vous lui donniez vos soins. Je veux qu’il soit vil et méprisable: il ne l’est pas autant que Judas; il ne vous a pas fait ce que Judas a fait à son Maître: après tant de bienfaits, il a été le trahir. Le Seigneur prévoyait tout cela, et il lui a lavé les pieds, pour montrer à nos yeux, dans la pratique, les lois qu’il nous impose, pour nous apprendre que, quel que soit notre rang et notre dignité, et quand les derniers de tous les hommes devraient venir chez nous demander l’hospitalité, ce n’est pas une raison pour nous de nous soustraire aux soins qu’ils réclament; ne rougissons pas de leur bassesse. Que fais-tu, ô femme! à la vue d’un homme qui te porte. secours dans les affaires de la vie, qui t’assiste devant les juges ou dans quelque autre circonstance? Tu lui fais un accueil plein d’affection et tu lui baises les mains, et tu dépenses de l’argent, et tu partages les soins des servantes. À la vue du Christ qui t’arrive, tu recules et tu renonces à le servir! Si tu ne reçois pas l’étranger comme le Christ, ne le reçois pas; mais, si tu le reçois comme le Christ, ne rougis pas de laver les pieds du Christ. Et ne vois-tu pas combien de victimes de l’injustice se sont réfugiées aux pieds de ses images? Matière insensible, pourtant, bronze inanimé! Mais, comme ce sont de royales images, on prend confiance; on s’assure que, de ces pieds que l’on touche, on recueillera quelque utilité. Et toi, quand tu vois non des pieds insensibles, non une matière sans âme, mais une image qui porte le Roi en elle; quand cette image vient vers toi, tu ne cours pas à sa rencontre! Réponds-moi. Tu ne t’attaches pas à ses pieds, tu ne l’entoures pas de tous tes soins? Quelle pourrait être l’excuse de cette indifférence? Comment n’en pas rougir? Considère quel commerce exalte, ton orgueil, transporte ta vanité, toi qui rougis de prendre soin d’un étranger. Ce, commerce, c’est le commerce avec le démon; car le vain orgueil, voilà sa maladie. Si, au contraire, tu cours au-devant de l’étranger, considère quel est Celui dont tu suis l’exemple: tu imites ton Seigneur, tu fais l’action du Christ. Quelle honte, quel opprobre y a-t-il à faire comme le Seigneur? Réponds-moi. La honte! je sais bien ce qui la produit: c’est d’avoir honte de ces soins, ç ’est de regarder comme un opprobre ce qu’a fait le Christ. Les pieds des saints ont un grand pouvoir quand ils entrent dans une maison: ils sanctifient le sol, ils introduisent dans la maison un trésor de biens innombrables; ils corrigent l’aveuglement de la nature; ils dissipent la famine; ils amènent l’abondance. C’est ce que firent les pieds d’Élie entrant dans la maison de la veuve, où ils introduisirent une incroyable, une admirable abondance. La maison de la veuve devint un champ fertile; son vase devint un grenier. On vit alors une semence nouvelle, une moisson inouïe: la veuve semait dans la bouche du juste, et elle moissonnait dans son vase, avec une merveilleuse abondance, ce qu’elle avait semé; elle semait la farine, et elle moissonnait la farine. Elle n’a eu. besoin ni de boeufs, ni d’attelage, ni de charrue, ni de sillons préparés, ni de pluie, de (263) température favorable, de faux, de greniers, de gerbes, de van pour séparer le grain de la,. paille, ni de meule pour moudre; en un instant, dans son vase, elle a trouvé le couronnement de tous ses travaux: deux fontaines intarissables, une de farine, une d’huile, ont jailli à la voix du Prophète.

14. Tels sont les présents des saints: ils sont. abondants et ne coûtent aucune peine. Les fruits de la terre se consument; les fontaines où la veuve puisait chaque jour étaient inépuisables; la dépense et l’abondance luttaient à armes égales. Voilà les présents qu’apportent les pieds des saints, ou plutôt ils en procurent de bien plus considérables. Si ce n’était la crainte de trop allonger ce discours, je pourrais passer en revue un grand nombre de présents du même genre. De même que ceux qui les traitent avec honneur obtiennent d’eux de tels dons, de même ceux qui les méprisent s’attirent un redoutable supplice, la flamme, à laquelle on ne peut échapper. Qui le prouve? Écoutez le Christ lui-même parlant à ses disciples: En quelque ville ou en quelque village que vous entriez, informez-vous qui est digne de vous loger, et demeurez là, et, en entrant, dites: Que la paix soit dans cette maison! (Matth. X, 11, 12.) Et, afin que vous ne disiez pas: de dépense de l’argent, je dissipe ce que j’ai en servant des repas aux étrangers, le Seigneur fait que celui qui entre dans votre maison est le premier à vous donner les présents de l’hospitalité, présents magnifiques, qui surpassent toutes les richesses. Quels sont-ils? La plénitude de la paix. Rien n’est comparable à la paix. Voyez avec quelle abondance de biens le saint fait son entrée dans une maison: la paix, ce n’est qu’un mot bien petit, mais qui renferme des, biens infinis. Quoi de plus sûr qu’une maison qui jouit de la paix? Les saints souhaitent la paix à ceux qui les reçoivent: ce n’est pas seulement la paix avec les autres, mais la paix avec nous-mêmes. En effet, il arrive souvent que nous sentons la guerre dans nos pensées; personne ne nous interpelle et nous sommes dans le trouble; les passions mauvaises se lèvent contre nous. Ce combat intérieur s’apaise à cette parole des saints, qui produit en nous une profonde tranquillité; car, aussitôt que le saint a prononcé cette parole, toute pensée inspirée par le démon, tout mauvais conseil est banni de notre âme. Et voilà comment vous recevez bien plus que vous ne donnez. Si cette maison volts reçoit, votre paix viendra sur elle; si elle ne volts reçoit pas, secouez la poussière de vos pieds. Je vous dis, en vérité, au jour du jugement, Sodome et Gomorrhe seront traitées moins rigoureusement. (Ibid. XIII, 15.) Voyez quel feu vengeur appellent, attisent les pieds des saints. Voilà pourquoi Dieu nous commande de laver ces pieds c’est afin que le soin que nous en aurons pris nous concilie la faveur de Dieu. Et,-en même temps, il nous avertit d’exercer par nous-mêmes tous les devoirs de l’hospitalité. Imitez Abraham, ô veuve! devenez une fille d’Abraham. Il avait trois cent dix-huit esclaves, et lui-même partagea avec son épouse le fruit de l’hospitalité; lui-même apportait le veau, Sara pétrissait la farine. Empressez-vous de les imiter. Ce n’est pas seulement l’argent que l’on donne, mais lé soin que l’on prend en servant soi-même les pauvres, qui mérite de grandes récompenses. Voilà pourquoi les apôtres confièrent ce ministère aux sept parmi lesquels on comptait Étienne. (Actes, VI.) Sans doute, ils ne donnaient d’eux-mêmes rien aux pauvres; mais ils distribuaient sagement ce que les autres avaient donné, et ils ont mérité une grande récompense pour avoir distribué avec sagesse, avec une parfaite diligence, les dons qui provenaient des autres.

15. Devenez donc, vous aussi, les sages dispensateurs de vos biens, afin de recueillir un double fruit, et parce que vous donnez, et parce que vous distribuez vos dons avec sagesse. Ne rougissez pas de servir le pauvre, de vos propres mains; le Christ ne rougit pas de vous tendre la main, lui-même, en prenant la figure du pauvre; il ne rougit pas de recevoir; et vous rougiriez, vous, de tendre la main pour accorder le don? ne serait-ce pas le comble de la démence? Je ne connais qu’une home, la pensée mauvaise, la cruauté qui n’a pas d’entrailles; mais, la tendresse du coeur, l’aumône, la charité, le soin que l’on prend des pauvres, voilà ce qui nous assure la gloire. Plus vous serez riches et opulents, plus vous vous acquerrerez toutes les louanges, quand vous vous abaisserez jusqu’au mendiant, jusqu’au pauvre qu’on méprise. Vous n’aurez pas seulement les louanges des hommes, mais celles de l’ange et du Dieu des anges; et le Seigneur ne se contentera pas de vous louer, il vous décernera, en-retour, des présents, qui vaudront deux fois les vôtres; il ne se (264) contentera pas de récompenser en vous l’aumône, mais il récompensera largement l’humilité. Donc, ne rougissons pas de nous faire les serviteurs des pauvres; ne refusons pas de laver les pieds des étrangers; car nos mains se sanctifient par un tel ministère; et, quand votre prière les relève vers le ciel, après qu’elles se sont abaissées à ces soins, Dieu les voit, et il s’émeut plus facilement, et il accorde ce qui lui est demandé. Il est facile de donner de l’argent; mais se faire le serviteur des pauvres, et les servir avec l’allégresse de l’amour et de la charité, avec une affection fraternelle, c’est là ce qui suppose une âme grande et vraiment sage; et c’est là ce que Paul demande à tous, avant toutes choses, quand il nous ordonne de compatir au sort des affligés, des pauvres, de ceux qui sont dans la tribulation, de nous représenter que nous-mêmes, nous sommes frappés comme eux: Souvenez-vous de ceux qui sont dans les chaînes, comme si vous étiez enchaînés avec eux. (Hébr. XII, 3.) Aussi ne se borne-t-il pas à ces paroles; mais, autre part, il dit encore: Si elle a secouru les affligés, en les servant; si elle s’est appliquée à toutes sortes de bonnes couvres. (I Tim. V, 10.). Que signifie, si elle s’est appliquée à toutes sortes de bonnes couvres? Si elle est entrée dans les prisons, si elle a visité ceux qui étaient dans les fers; si elle a été voir les malades, réconforter les affligés, consoler ceux qui sont dans la tristesse, et, si elle a fait tout ce qui dépendait d’elle, ne refusant absolument rien de ce qui a pour but le salut et la consolation de nos frères. S’il réclame, d’une veuve; tant de bonnes oeuvres, quelle sera notre excuse, à nous, qui nous appelons des hommes, de ne pas faire ce que Paul a prescrit à des femmes? Mais, peut-être me dira-t-on, comment réclame-t-il enfin, d’une veuve, d’une femme, tant de zèle, lui qui, quand il écrivait au sujet des vierges, n’a rien dit de pareil? Il exige d’elles une vertu plus grande encore, car après avoir dit: Il y a celle qui est mariée, et celle qui est vierge. La vierge s’occupe du soin des choses du Seigneur, elle s’inquiète de lui plaire; il ajoute: Je vous dis ceci pour votre avantage, pour vous donner un moyen plus facile de prier Dieu, sans empêchement. (I Cor. VII, 31, 35.) Ce qui veut simplement dire, qu’il faut qu’une vierge, une fois qu’elle a renoncé à toutes les affaires de ce monde, se consacre à Dieu tout entière; n’ait plus rien qui l’attache à la terre; ne vaque pas, tantôt à certaines occupations, tantôt à d’autres occupations; mais, après avoir absolument renoncé à toute affaire, applique toute son âme,, aux-choses spirituelles. C’est évidemment ce que nous montre la parabole des dix vierges. Pourquoi sont-elles exclues de la chambre de l’époux? c’est parce qu’elles n’ont pas d’huile; or, l’huile n’est pas autre chose que la compassion, l’aumône, la bienfaisance, le soulagement apporté aux douleurs des victimes de l’injustice, la consolation donnée à ceux qui sont dans la tristesse. Et comme ces vierges n’avaient pas cette huile, elles ont dû se retirer sans honneur, loin de la chambre nuptiale.

16. Donc, puisque nous sommes instruits de toutes ces vérités, épouses, époux, vierges, femmes mariées, veuves, tous tant que nous sommes, appliquons-nous, de toutes nos forces, à l’aumône, et ne disons pas: Voilà un méchant, qui ne mérite pas un bienfait; voilà un être vil, voilà un être méprisable. Ne regardez pas aux mérites de celui qui a besoin. d’assistance et de secours; ne voyez que son indigence; il est, tant que vous voudrez, vil, méprisable, abject; quoi qu’il en soit pourtant; le Christ vous est aussi reconnaissant de votre bienfait, que s’il l’avait reçu lui-même, par la main du malheureux. Voici qui prouve que nous ne devons pas considérer les mérites de ceux qui reçoivent les bienfaits; écoutez la parole du Christ: J’ai eu faim, et vous m’avez donné et manger. (Matth. XXV, 35.) Et comme on lui disait: Quand donc avez-vous eu faim, et vous avons-nous donné à manger? Il ajoutait ces paroles: Autant de fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, de mes frères, c’est à moi-même que vous l’avez fait. (Ibid., XXXVII, 40.) Ainsi, plus de prétexte! Pour prévenir notre résistance, nos paroles de ce genre: Où donc trouverons-nous, maintenant, un homme qui ressemble à Élie? un homme qui ressemble à Elisée? ou bien encore: Amenez-moi de tels hommes, et vous verrez avec quelle ardeur je les accueillerai; comme je ne refuserai pas de leur laver les pieds; de leur rendre toute espèce de soins; pour prévenir ces discours, voici que le Maître d’Élie, d’Elisée, et, de tous les prophètes, le Seigneur nous promet de venir vers nous, lui-même, sous la figure des pauvres, il nous dit: Autant de fois que vous l’avez. fait à l’un de ces plus petits, de mes frères, c’est à moi-même que vous l’avez fait.

Mais gardez-vous de passer encourant sur ce qui a été dit; remarquez que cette parole, J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, contient quatre nécessités de l’aumône: la confiance que mérite celui qui demande, parce que c’est le Seigneur qui demande; la nécessité qui le presse, parce plue c’est la faim; la facilité de lui donner ce qu’il demande, parce qu’il ne cherche que de la nourriture, il ne demande que du pain, et non des choses délicieuses; la grande récompense à attendre, puisque, pour si peu de chose, ce qui est promis, c’est la royauté. Etes-vous un homme sans entrailles, sans pitié, un être cruel? respectez, redoutez la dignité de celui qui demande. La considération de cette dignité ne vous suffit pas? Soyez du moins fléchi par le, malheur. Niais le malheur ne vous fléchit pas, n’excite pas vôtre pitié? il est si facile d’accorder ce qu’on demande, donnez. Mais, ni la dignité, ni la nécessité pressante, ni la facilité de donner ne peuvent vous persuader? Eh bien alors, ne voyez que la grandeur des biens qui nous sont annoncés, et donnez à l’indigent. Comprenez-vous qu’il y a quatre causes? fussiez-vous des pierres, des avares, des êtres sans yeux et sans coeur, les plus stupides de tous les hommes, quatre causes suffisantes pour voua exciter? Quel pardon pourrait mériter ceux qui, après tant d’exhortations et de conseils, mépriseraient les indigents? Je veux dire, je veux ajouter encore, à ces considérations, une considération nouvelle; écoutez, vous qui êtes initiés. Lui-même, Lui, quand il faut vous nourrir, n’épargne pas sa propre chair; quand il faut vous abreuver, n’épargne pas son propre sang; il ne vous le refuse pas, et vous, vous ne donnerez pas, même un peu de pain, pas même un verre d’eau? Quel pardon enfin obtiendrez-vous, vous qui avez reçu tant de biens, si précieux, et qui êtes, pour de si petites choses, si avares? Prenez garde, qu’en refusant, trop souvent, de faire, avec le Christ, une dépense qui profite, vous ne fassiez, avec le démon, une dépense lui (larme. Ce que nous ne donnons pas aux pauvres; nous le donnons aux esprits menteurs; la plupart du temps, les voleurs, ou des serviteurs malfaisants, nous emportent nos richesses, et s’en vont; ou c’est encore quelqu’autre coup du hasard, qui nous ravit notre bien. Supposez que nous évitions tous ces accidents, la mort survient, qui nous emmène, nus. Evitons ces malheurs; hâtons-nous de donner au Christ, qui nous demande; mettons notre fortune en réserve dans un trésor qu’aucun brigand ne menace; qui nous assure que la fortune est bien gardée, et rapporte. Car, il ne suffit pas au Christ, de garder avec soin ce qu’il a reçu, il veut vous le rendre encore, avec. un ample profit; gardons-nous donc de croire que nous diminuons nos ressources, quand nous faisons l’aumône. Elles ne diminuent pas, elles croissent; elles ne se dissipent pas, elles multiplient; c’est un commerce à gros bénéfices; ce sont des semailles avant la moisson; ou plutôt, plus que toute semaille, plus que tout commerce, voilà qui est profitable et assuré. Le commerce est exposé aux vents, aux flots, aux naufrages sans nombre; il faut craindre, pour les semences, la sécheresse, la pluie, toutes les intempéries, toutes les variations funestes de l’air; mais l’argent déposé dans la main du Christ, est à l’abri de tous les dangers. Nul ne peut le ravir à. cette main divine, une fois qu’elle a reçu ce qu’on lui a confié. L’argent reste là, produisant des intérêts ineffables, une moisson, qui se montre, quand le temps arrive, d’une ineffable magnificence. Celui qui sème peu, moissonnera peu, celui qui sème avec abondance, moissonnera aussi avec abondance. (II Cor. IX, 6.) Semons donc avec abondance, afin de recueillir aussi des moissons abondantes, afin de jouir de-la vie éternelle; puissions-nous tous l’obtenir, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au père, comme au Saint-Esprit, la gloire, l’empire, l’honneur, maintenant et toujours, et dais les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. C. PORTELETTE.