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Pupitre d'homélie en bois marqué d'une croix copte

Homélie sur sainte Bernice, sainte prosdoce et sainte Domnine

Saint Jean Chrysostome · 87 min de lecture · 0 vue

Avertissement et analyse

Nous avons dit plus haut, dans l’avertissement pour l’homélie sur le cimetière et la croix, qui fut prononcée le vendredi saint, qu’elle le fut vingt jours plus tôt que le discours sur les saintes martyres Bernice, Prosdoce, etc., et que c’est à la susdite homélie que l’on doit appliquer les premiers mots de celle-ci: Il n’y a pas encore vingt jours que nous avons célébré la mémoire de la Croix. C’est ce que confirment les paroles qu’on lit un peu plus loin: Je vous disais alors: Il a brisé les portes d’airain, et en a rompu les barres de fer. En effet, dans l’homélie sur la Croix il s’arrête assez longtemps à expliquer ces paroles. Ainsi, l’on doit rejeter le calcul des grecs qui, pensant que cette mémoire de la Croix n’était autre chose que la fête de l’Exaltation qui a lieu le 14 septembre, célèbrent 20 jours plus tard, c’est-à-dire le 4 octobre, la fête des saintes Bernice, Prosdoce, etc. Ils ne font pas attention que cette homélie sur la Croix flat prononcée le vendredi saint, c’est-à-dire deux jours avant Pâques, et non le jour de l’Exaltation de la sainte Croix, qu’on ne célébrait pas encore du temps de Chrysostome. C’est avec beaucoup plus de sagesse que le martyrologe romain place au 15 avril la fête des saintes martyres Domnine et ses compagnes, bien qu’il se trompe en donnant le titre de vierge à sainte Domnine, qui était mère (634) des vierges Bernice et Prosdoce. Or, ce calcul du martyrologe romain nous donne le moyen, ce semble, de découvrir l’année où furent prononcés tant le discours sur la Croix que celui sur les saintes martyres; ce serait l’année 391, où Pâques tombait le 28 mars, et par conséquent le vendredi saint, le 26; en prenant cette date pour point de départ, le vingtième jour suivant tombe le 14 avril. Il faut donc s’en tenir à ce calcul, bien qu’avec quelque réserve; car, ainsi que nous l’avons dit dans l’avertissement pour les homélies contre les Juifs, les tables pascales faites dans les siècles postérieurs ne peuvent pas facilement concorder avec les anciennes.

1° Sous l’ancienne loi, la mort était un objet de terreur: Abraham en fournit un exemple. — 2° Justification de la conduite d’Abraham dans la circonstance invoquée. — Autres exemples fournis par Jacob et par Hélie. — 3° Il en est tout autrement sous la loi nouvelle: le chant des psaumes et des hymnes remplace maintenant dans les cérémonies funèbres les lamentations et les signes de douleur d’autrefois. — 4° Les guerres intestines sont bien plus cruelles que les autres:l’orateur les compare à un incendie. — Les saintes martyres abandonnent leur patrie; elles arrivent à Edesse. — 5° Pourquoi Jésus-Christ a prédit les persécutions. — 6° Le mari de sainte Domnine vient à Edesse avec des soldats et s’empare de sa femme et de ses filles. — Arrivées à Hiérapolis, elles trouvent moyen de se soustraire à la vigilance des gardes, et se noient dans le fleuve. — Cette mort est un baptême, et c’est sainte Domnine qui a l’honneur de l’avoir donné à ses filles et à elle-même. — 7° Pourquoi Domnine n’a pas attendu qu’on les menât devant le tribunal.

1. Il n’y a pas encore vingt jours que nous avons célébré la mémoire de la croix, et voici que nous célébrons la mémoire de saintes martyres. Voyez-vous avec quelle rapidité la mort du Christ porte ses fruits? C’est pour cette brebis que ces génisses ont été immolées; c’est pour cet agneau que ces victimes ont été frappées; c’est pour ce sacrifice qu’ont été apportées ces offrandes. Il n’y a pas encore vingt jours de cela, et déjà le bois de la croix a produit des martyrs comme de nobles rejetons: car ils sont bien en effet le résultat prospère de cette mort. Voilà donc mes paroles d’alors vérifiées aujourd’hui par des faits. Je vous disais: Il a brisé les portes d’airain, il en a rompu les barres de fer (Ps. CVI, 16): aujourd’hui les faits vous le démontrent. En effet, si Jésus-Christ n’eût point brisé ces portes d’airain, qui étaient fermées, des femmes ne fussent point entrées avec cette audace et cette facilité; s’il n’eût point rompu les barres de fer de ces portes, de jeunes filles n’auraient pas eu la force de les enlever; s’il n’eût point ouvert à jamais l’antique prison de la mort, nos saintes martyres n’y auraient point pénétré avec tant de confiance. Dieu soit béni: la femme brave (378) maintenant la mort, la femme qui a introduit la mort dans ce monde, la femme, qui avait été autrefois l’instrument du démon, a brisé la force du même démon; ce vase fragile et délicat, est devenu une arme irrésistible; des femmes bravent maintenant la mort; qui ne serait saisi d’étonnement? Honte aux Grecs, honte mille fois aux Juifs qui ne croient point à la résurrection du Christ. En effet, dites-moi, quel plus grand signe voulez-vous de cette résurrection, que de voir une telle révolution opérée dans le monde? Les femmes bravent maintenant la mort, cette chose auparavant effrayante et horrible même pour de saints hommes.

Sachez donc combien elle inspirait de crainte précédemment, afin qu’en voyant le mépris qu’on en fait aujourd’hui vous admiriez Dieu, auteur de ce changement. Apprenez sa force passée, afin qu’en voyant sa faiblesse actuelle vous rendiez grâces à Jésus-Christ qui l’a complètement abattue. Autrefois rien n’était plus puissant qu’elle, mes très-chers frères, et rien n’était plus impuissant que nous; mais à présent rien n’égale son impuissance, rien n’égale notre pouvoir. Voyez-vous quel merveilleux changement s’est opéré? Voyez-vous comme Dieu a rendu faible ce qui était fort, et fort ce qui était faible, nous montrant sa puissance d’un côté comme de l’autre? Mais pour ne pas me contenter d’une assertion, je vous en apporte la preuve. Et d’abord je vous montrerai, si vous le voulez bien, à quel point la mort était redoutée autrefois, non-seulement des pécheurs, mais encore des saints hommes qui avaient une grande confiance en Dieu, hommes riches en bonnes oeuvres et arrivés au plus haut degré de vertu. Si je vous le montre, ce n’est pas afin de vous faire mésestimer les saints, mais pour que vous admiriez la puissance de Dieu. Or, d’où voyons-nous clairement que l’aspect de la mort était jadis terrible, que tous la redoutaient et en avaient horreur? Par l’exemple du premier patriarche. En effet, le patriarche Abraham, le juste, l’ami de Dieu, qui abandonna patrie, maison, parents et amis, qui méprisa tous les biens de ce monde pour obéir à Dieu, cet homme craignait et redoutait tellement la mort, que sur le point d’entrer en Égypte, il dit à sa femme ces paroles: Je sais que tu es belle, il se peut donc que si les Égyptiens te voient, ils t’enlèvent et me tuent. (Gen. XII, 11, 12.) Et qu’ajoute-t-il? Dis que tu es ma soeur, afin que je sois bien traité à cause de toi, et je vivrai ainsi pour toi. (Ibid. 13.) Eh quoi! toi qui es un saint, toi qui es un patriarche, tu ne t’inquiètes pas de ton épouse insultée, de ton hymen outragé, de ton union déshonorée? c’est à ce point, dis-moi, que tu crains la mort? et non-seulement tu fais bon marché de tout cela, mais encore tu ourdis une trame avec ta femme, vous devenez les acteurs d’un drame d’inconduite, tu fais tout pour que le roi des Égyptiens puisse, sans en être publiquement convaincu, tenter un adultère, et dépouillant ta femme de son titre d’épouse, tu lui fais jouer le rôle de soeur? Mais je crains qu’en travaillant à affaiblir le pouvoir de la mort, je ne paraisse accuser l’homme juste, c’est pourquoi je vais essayer deux choses: de montrer la faiblesse de la mort, et de soustraire le patriarche à cette accusation. Il est nécessaire d’abord de montrer qu’il craignait la mort, je le justifierai ensuite contre les reproches. Voyons donc tout ce qu’il y avait d’insupportable et de cruel dans ce qu’il eut à souffrir: or, voir sa femme insultée, déshonorée, c’est une chose plus intolérable que mourir mille fois. Et que dis-je, déshonorée? quand on a dans le coeur la simple pensée d’un soupçon sur son compte, la vie tout entière devient insupportable. La jalousie est pour celui qui en est possédé un feu, une flamme inextinguible; pour en faire voir la tyrannie et l’inexorable rigueur, on a dit de cette passion: Car le coeur de son époux est rempli de jalousie, il ne se départira de sa haine à aucun prix, il sera sans miséricorde au jour du jugement et ne se laissera point apaiser même par des présents considérables. (Prov. VI, 34, 35.) Et ailleurs: La jalousie est dure comme l’enfer. (Cant. VIII, 6.) Ce qui veut dire: Que de même qu’on ne saurait fléchir l’enfer à prix d’argent, de même il est impossible d’adoucir et de changer le coeur jaloux. Bien des gens auraient donné leur vie pour découvrir le séducteur, ils eussent goûté avec joie du sang de l’homme qui avait outragé leur femme, ils se fussent résignés pour cela à tout faire et à tout souffrir; et pourtant, cette passion intolérable, tyrannique, inexorable, cet homme juste l’a supportée avec une âme plus inflexible encore, et il a laissé sa femme exposée à l’insulte, dans la crainte de la mort et du trépas.

2. On voit donc par là qu’il craignait la mort: il est temps à présent de le justifier (379) des reproches, des accusations à cet égard, après avoir énoncé l’accusation elle-même. Quelle est cette accusation? Il aurait mieux valu qu’il mourût, dites-vous, que de laisser sa femme exposée à l’insulte; voilà ce dont quelques personnes lui font un crime: c’est qu’il aima mieux sauver sa propre vie que l’honneur de sa femme. Comment cela? il valait mieux qu’il mourût que de laisser insulter sa femme. Et qu’y eût-il gagné? Si par sa mort, il avait dû la soustraire à l’insulte, vous auriez raison, mais si cette mort ne sert en rien à empêcher que l’on insulte sa femme, pourquoi va-t-il témérairement, en pure perte, sacrifier son propre salut! Et si vous voulez être assuré que sa mort n’eût point soustrait sa femme au déshonneur, écoutez ce qu’il dit: Il se peut que si les Égyptiens te voient, ils t’enlèvent et me tuent. Ainsi il serait arrivé deux actes coupables: adultère et meurtre; or il fallait une prudence plus qu’ordinaire pour en éviter un sur les deux. Si en effet, je le répète, il avait dû, en sacrifiant sa vie, soustraire sa femme à l’insulte, si les Égyptiens ayant tué le juste Abraham n’eussent point dû s’emparer de Sara, votre reproche serait fondé; mais si, même le patriarche mort, sa femme devait également être insultée, pourquoi accusez-vous ce juste qui, de deux crimes qui devaient arriver, un adultère et un meurtre, a empêché l’un par sa sagesse, celui d’homicide? On devrait même le louer à cet égard d’avoir conservé pure de sang la main du ravisseur. En effet, on ne peut même pas dire que Sara, en se disant soeur d’Abraham, entraîna par là l’Égyptien à l’enlever, puisque se fût-elle dite l’épouse d’Abraham, cela n’aurait pas arrêté l’Égyptien; c’est ce que montrent bien les paroles du patriarche: S’ils te voient, ils diront: Elle est sa femme; et alors ils me tueront et t’enlèveront. Si donc elle eût dit: Je suis sa femme; il y eût eu adultère et meurtre; au lieu qu’en disant: Je suis sa soeur, elle empêcha le meurtre. Vous voyez comment de deux crimes qui seraient arrivés, Abraham en supprima un par sa sagesse.

Voulez-vous savoir maintenant comment il diminue autant qu’il est en lui jusqu’au crime d’adultère, de sorte qu’il ne laisse pas même l’Égyptien devenir adultère complètement. Écoutez encore ses paroles avec attention: Dis que tu es ma soeur. Eh bien! celui qui prend la soeur de quelqu’un n’est pas adultère, car l’adultère dépend de l’intention. Quand Judas se rendit chez Thamar, sa bru, on ne le regarda pas comme adultère (Gen. XXXVIII, 45), car il y alla non pas comme chez sa bru, mais comme chez une prostituée. De même ici, l’Égyptien qui devait prendre Sara non comme épouse d’Abraham, mais comme soeur du patriarche, ne devait pas être considéré comme adultère. Mais, direz-vous, qu’est-ce que cela faisait à Abraham, qui savait bien qu’il livrait sa propre femme, et non pas sa soeur? Eh bien! ceci même n’est pas un reproche qu’on puisse adresser au patriarche. Le reproche serait fondé si l’Égyptien, en apprenant que Sara était l’épouse d’Abraham, eût dû renoncer à son acte de violence; mais si, au contraire, le titre d’épouse ne devait pas préserver Sara de cet enlèvement, comme Abraham le dit lui-même, ils diront: Elle est sa femme et ils l’enlèveront; alors nous devons bien plutôt admirer le saint patriarche de ce qu’il a pu, dans une affaire si difficile, conserver l’Égyptien pur d’homicide, et de ce qu’il a diminué, selon son pouvoir, la faute de cet outrage.

Passons maintenant à son fils Jacob: vous allez voir que lui aussi craignait la mort, qu’il redoutait le trépas, cet homme qui dès sa première jeunesse avait montré une sagesse apostolique. Car ce que Paul donnait comme une loi à ses disciples: Quand nous avons la nourriture et le vêtement, soyons satisfaits (I Tim. VI, 8), Jacob le disait aussi dans cette prière qu’il faisait à Dieu: Si le Seigneur me donne du pain à manger et un vêtement pour me couvrir, cela me suffit. (Gen. XXVIII, 20.) Et cependant, cet homme, qui ne demande rien de plus que le nécessaire, qui a quitté sa maison, reçu les bénédictions, obéi à sa mère, cet homme chéri de Dieu, et dont la sagesse a fait violence à la nature (car étant le second par le sang il était devenu le premier par les bénédictions), cet homme qui a pu de si grandes choses, qui a déployé tant de force d’âme, qui a montré une si grande piété, le voilà qui, après tant de luttes et de combats, tant d’épreuves et tant de victoires, revenu dans sa patrie et sur le point d’y rencontrer son frère, est saisi de frayeur comme s’il allait voir une bête sauvage: il redoute la rancune d’Esaü, et se prosternant devant Dieu, il lui fait cette prière: Délivre-moi des mains de mon frère Esait, car, ajoute-t-il, je crains qu’il ne vienne me frapper ainsi que mes enfants et leur mère. (Gen. XXXII, 44.) Vous venez de voir combien il craignait la mort, (380) comme il tremble, comme il prie Dieu à ce sujet? Voulez-vous que je vous montre encore un grand personnage ayant les mêmes sentiments? Songez à Élie, à cette âme sublime et divine: eh bien! ce prophète qui a fermé le ciel et l’a rouvert, qui a fait descendre le feu d’en haut, qui a offert ce sacrifice merveilleux; ce prophète que le zèle de Dieu dévorait, qui a donné l’exemple d’une vie d’ange dans un corps d’homme, qui ne possédait rien autre chose qu’une peau de brebis, et qui était au-dessus de toutes les choses humaines; ce prophète craint et redoute la mort, à tel point, qu’après tout cela, après ce ciel ouvert, ce sacrifice, cette vie de dénuement et de solitude, de sagesse et de confiance en Dieu, il a peur d’une faible femme, et cela le fait fuir. En effet, parce que Jézabel avait dit: Que les dieux me traitent de telle façon et qu’ils y ajoutent encore tels et tels maux, si demain je n’envoie ton âme où est celle de l’un de ces morts; Élie fut effrayé, dit l’Écriture, et il s’enfuit à une distance de quarante journées.

3. Voyez-vous combien la mort est effrayante? Admirons par conséquent le Tout-Puissant qui a fait de cette mort effrayante pour les prophètes, une chose facile à mépriser pour des femmes. Élie a fui la mort et des femmes ont couru à la mort; il s’est dérobé à la mort et elles ont poursuivi la mort. Voyez-vous quel changement s’est opéré soudain? Les Abraham et les Élie ont horreur du trépas, et les femmes le foulent à leurs pieds comme de la boue. Mais n’accusons pas non plus ces saints hommes d’autrefois: la faute n’en est pas à eux: c’était la faiblesse de la nature et non le vice de leur volonté. Dieu voulait alors que la mort fût terrible pour faire paraître plus tard la grandeur de la grâce; il voulait qu’elle fût terrible, car elle était un châtiment; et il ne voulait pas que la menace du châtiment restât sans effet, de peur que les hommes ne devinssent ensuite plus négligents. Laissons subsister, disait-il, le décret qui les épouvante et les rend sages; car un jour, oui, un jour viendra où ils seront délivrés de ces angoisses; et c’est ce qui est arrivé. Ce qui nous prouve que Dieu nous a délivrés de ces angoisses, ce sont les martyrs, et avant eux saint Paul. Vous venez d’entendre, dans l’Ancien Testament, Abraham disant: Ils t’enlèveront et me tueront; et Jacob: Délivre-moi, Seigneur, de la main de mon frère Esaü parce que je le crains?

Vous avez vu enfin Élie fuyant une femme qui le menace de la mort? Écoutez maintenant les sentiments de saint Paul à cet égard, voyez si, à l’exemple des personnages précédents, il regarde la mort comme effrayante, s’il s’attriste et s’épouvante à son approche. Bien au contraire, il la trouve désirable; c’est pourquoi il dit: Il vaut bien mieux que je meure et que je sois avec Jésus-Christ. (Philipp. I, 23.)Effrayante pour les premiers, la mort vaut pour celui-ci mieux que la vie; désagréable à ceux-là, elle est douce pour ce dernier; à cela rien d’étonnant autrefois la mort conduisait en enfer, maintenant elle nous conduit auprès de Jésus-Christ. C’est pourquoi Jacob dit: Vous ferez descendre ma vieillesse avec chagrin dans l’enfer; et saint Paul: Il vaut bien mieux que je meure et que je sois avec Jésus-Christ. Or, il parlait ainsi sans condamner la vie présente (à Dieu ne plaise! gardons-nous, en effet, de donner prise aux attaques des hérétiques) et sans la fuir comme une chose mauvaise, mais désirant la vie future comme meilleure. Car il ne disait pas qu’il fût simplement bon de mourir et d’être avec Jésus-Christ, mais il disait que cela valait mieux; or, pour qu’une chose vaille mieux, il faut qu’elle soit meilleure qu’une autre qui est bonne. En effet, c’est comme lorsqu’il dit: Celui qui marie sa fille fait bien, celui qui ne la marie pas fait mieux encore (I Cor. VII, 38); par où il montre que le mariage est bon, mais que la virginité vaut encore mieux. De même ici: la vie présente est bonne, veut-il dire, mais la vie future est meilleure. C’est encore la même pensée qu’il a exprimé autre part avec une haute sagesse: Si je suis immolé en sacrifice et pour le service de votre foi, je m’en réjouis et je vous en félicite tous; et vous aussi réjouissez-vous et félicitez-moi! Que dis-tu, Paul? tu meurs et tu invites les hommes à partager ta joie? Que se passe-t-il donc? réponds-moi. C’est, dit-il, que je ne meurs point, mais que je m’en vais à la vie d’en-haut, qui vaut mieux que celle-ci. Ainsi, comme les gens qui ont obtenu quelque dignité convient un grand nombre de personnes pour prendre part à leur joie, de même Paul, allant à la mort, invitait les fidèles à se réjouir avec lui. En effet, la mort est un repos, c’est une fin à nos travaux, un salaire de nos fatigues, une récompense et une couronne après nos luttes. C’est pour cela qu’autrefois, aux funérailles, on se meurtrissait, on se lamentait, et qu’aujourd’hui, on y entend retentir des (381) psaumes et des hymnes. On pleura Jacob pendant quarante jours, les Juifs pleurèrent Moïse quarante jours aussi, et ils se frappèrent la poitrine, parce qu’alors la mort était réellement une mort; mais actuellement il n’en est pas ainsi, ce sont des hymnes, des prières et des psaumes: chacun montre par là que c’est un événement joyeux: les psaumes, en effet, sont le symbole de l’allégresse: Quelqu’un d’entre vous, dit l’Apôtre (Jacq. V, 13), est-il dans l’allégresse? qu’il chante des psaumes. Ainsi, comme nous sommes remplis de joie, nous chantons des psaumes en l’honneur des défunts, et ces psaumes nous exhortent à avoir bon courage au sujet de la mort. En effet le Psalmiste nous dit: O mon âme, tourne-toi vers le lieu de ton repos, parce que le Seigneur t’a comblée de biens. (Psaum. CXIX, 7.) Le voyez-vous? la mort est un bienfait et une cessation de travaux; car, une fois entré dans ce paisible séjour, on se repose de ses oeuvres, comme Dieu s’est reposé des siennes.

4. Mais en voilà assez sur la mort: passons à l’éloge des martyrs, si vous n’êtes pas fatigués de m’entendre. En effet je n’ai dit tout cela qu’à l’occasion de leur éloge, et il est nécessaire de reprendre mon discours d’un peu plus haut. Une guerre terrible, de toutes les guerres la plus cruelle, fut un jour allumée contre l’Église: car cette guerre était double l’une lui venait du dedans et l’autre du dehors: l’une de ses propres enfants et l’autre de ses ennemis; l’une des étrangers et l’autre des gens qu’elle connaissait. Et cependant, quand même elle eût été simple, t’eût été un mal intolérable, et quand même ses assauts ne fussent venus que de l’extérieur, ses rigueurs eussent été considérables. Eh bien! elle était double, et celle qui venait de l’intérieur était plus terrible que celle qui venait du dehors. En effet, il est aisé de se mettre en garde contre un adversaire avoué, mais celui qui, avec l’apparence d’un ami, se comporte en ennemi, celui-là est difficile à surprendre pour ceux à qui il tend ses piéges. La guerre était donc double alors, l’une intestine et l’autre venant du dehors: ou plutôt, disons la vérité, elles étaient l’une et l’autre intestines. En effet, les juges, magistrats et soldats qui attaquaient l’Église extérieurement n’étaient pas des étrangers ni des barbares, ils n’appartenaient pas à une autre autorité, à un autre empire, mais ils étaient régis par les mêmes lois, habitaient la même patrie, et faisaient partie du même gouvernement. C’était donc une guerre civile, celle que les juges faisaient aux fidèles; mais la plus terrible des deux leur venait de leurs parents, c’était une guerre inouïe, étrange et fertile en cruautés de toute espèce. On voyait les frères trahir leurs frères, les pères leurs enfants, les maris leurs femmes; tous les droits du sang étaient foulés aux pieds, toute la terre était bouleversée, et personne ne reconnaissait plus personne: c’est que le démon régnait avec toute sa rigueur. Au milieu de ce trouble et de cette guerre, les femmes elles-mêmes, s’il faut leur donner ce nom, car dans un corps de femme elles montraient un coeur d’homme, ou mieux, non pas seulement un coeur d’homme, mais une nature surhumaine, puisque c’est contre les puissances invisibles qu’elles soutinrent cette lutte; les femmes donc abandonnant ville, maison, parents, passèrent à l’étranger. Car, se disaient-elles, lorsqu’on méprise le Christ, rien ne saurait plus avoir de prix ni d’attache pour nous, c’est pourquoi elles laissaient tout, et s’en allaient. Et de même que lorsqu’une maison prend feu au milieu de la nuit, ceux qui y dorment n’ont pas plutôt entendu le trouble que, sautant de leur lit, ils s’élancent hors du vestibule, sans avoir rien pris de ce qui est dans la maison, n’ayant qu’une seule préoccupation, celle d’arracher leur corps aux flammes, et d’aller plus vite que le feu qui gagne avec grande rapidité; ainsi firent les femmes dont je vous parle. Voyant la terre entière embrasée, elles s’élancèrent à l’instant, et sortirent des murs de la ville, ne cherchant qu’une seule chose, qui était de sauver leur âme par tous les moyens possibles. En effet, il y avait alors un embrasement terrible, et il régnait une obscurité profonde, plus ténébreuse que celle de la nuit; aussi, comme cela arrive dans l’ombre, les amis ne reconnaissaient pas leurs amis, les maris livraient leurs femmes; et, en même temps, on passait à côté de ses ennemis sans s’en douter, on se heurtait contre ses amis et ses parents, c’était un combat nocturne, affreux, et un désordre extrême remplissait tout.

C’est alors donc que partirent ces femmes, abandonnant leur patrie, à l’imitation du patriarche Abraham auquel Dieu avait dit: Sors de ton pays et de ta famille. Et, en effet, le temps de la persécution les poussait à quitter (382) leur pays et leur famille afin d’hériter du ciel. La mère sortit donc de sa maison, ayant avec elle ses deux filles. N’écoutez pas à la légère et sans réflexion la circonstance qui suit: Ces femmes qui s’exilent, ce sont des femmes élevées grandement, qui n’ont jamais eu l’expérience de malheurs semblables; calculez donc toute la grandeur du mal, et toute la difficulté de la situation. Si des hommes qui entreprennent une excursion ordinaire, étant bien pourvus de bêtes de somme et accompagnés de serviteurs, voyageant sans avoir rien à craindre, et maîtres de retourner à leur gré, ont cependant à éprouver plusieurs désagréments, à souffrir même plus d’une misère; figurez-vous une femme et des jeunes filles, sans domestiques, trahies par leurs amis, au milieu du tumulte, du désordre, d’un effroi inconcevable, de mille dangers personnels, fuyant pour sauver leur âme, environnées d’ennemis de toutes parts, et dites-moi quel langage pourrait nous représenter les luttes que ces femmes eurent à soutenir, et tout ce qu’il leur fallut de courage, de magnanimité, de foi? En supposant que la mère fût partie seule, la lutte, même dans ces conditions, n’eût-elle pas été incalculable? Eh bien! elle emmenait avec elle ses filles, des vierges; de sorte que l’angoisse était double, et l’inquiétude augmentée de beaucoup; car, plus le trésor est considérable, plus la garde en est difficile. Elle partait donc accompagnée de jeunes filles, et sans avoir de chambres où les cacher: pourtant, vous le savez, chambres, appartements retirés, portes, verroux, gardiens, veilleurs de nuit, servantes, nourrices, vigilance maternelle, prévoyance paternelle, soins de mille espèces de la part du père et de la mère, on met tout en oeuvre pour garder cette fleur de la virginité, et c’est à peine encore si on la conserve ainsi. eh bien! cette mère était dépourvue de tous ces préservatifs; comment donc pouvait-elle sauver ses filles? Elle l’a pu, par la protection des lois divines. Elle n’avait pas de murs pour les enclore, mais elle avait pour elle la forte main qui d’en-haut les abritait; elle n’avait ni porte ni verrou, mais elle avait la vraie porte qui ferme l’accès aux embûches. Et de même qu’au milieu de Sodome la maison de Loth, quoique assiégée, n’éprouvait aucun mal, car il y avait des anges au dedans, de même ces saintes martyres, au milieu de Sodome et de tous leurs ennemis, n’éprouvaient aucun mal, quoique assiégées de toutes parts: car dans leurs âmes habitait le Maître même des anges. Pendant cette route déserte, elles n’eurent rien à souffrir, car elles suivaient la route véritable qui les conduisait au ciel. C’est pourquoi, au milieu d’une si grande guerre, d’un si grand bouleversement, d’une si grande tempête, elles marchaient avec sécurité; et, chose étonnante, les brebis étaient conduites parmi les loups, les agneaux se frayaient un chemin parmi les lions, et personne ne les regardait d’un oeil impudent; mais comme Dieu ne permettait pas aux Sodomites qui se tenaient près des portes, de voir l’entrée de la maison, de même il aveuglait alors tous les yeux, pour que ces corps de vierges ne fussent point livrés à leurs regards.

5. Elles s’en vont donc à Edesse, ville plus rustique que la plupart des autres, mais en même temps plus pieuse: en effet, quel autre lieu que cette ville pouvaient-elles choisir qui fût plus propre à leur servir de refuge contre un tel orage, de port dans une si grande tempête? Cette ville reçoit donc les étrangères, mais étrangères de la terre, et concitoyennes du ciel, et après les avoir reçues, elle les conserve comme un précieux dépôt. Que personne ici n’accuse ces femmes de faiblesse pour avoir pris la fuite: elles ne firent que se conformer au précepte du Maître, qui nous dit: Quand ils vous chasseront d’une ville, fuyez dans une autre (Matth. X, 23); elles le savaient, et c’est pour cela qu’elles s’enfuirent; en même temps il se tressait pour elles une couronne; laquelle donc? celle du mépris de toutes les choses de ce monde. Car, dit le Seigneur, celui qui aura quitté ses frères et ses sœurs, ou sa patrie, sa maison, ses amis ou ses parents, recevra cent fois autant, et héritera de la vie éternelle. (Matth. XXIX, 29.) Elles demeurèrent donc là, et Jésus-Christ habitait avec elles. En effet, s’il est vrai que là où deux ou trois personnes sont rassemblées, il est au milieu d’elles, comment ces saintes femmes n’auraient-elles pas à plus forte raison attiré son assistance, puisqu’elles étaient là, non-seulement réunies, mais réfugiées en son nom? Or, pendant leur séjour à Edesse, tout à coup des ordres criminels, respirant la plus cruelle tyrannie, la plus inhumaine férocité, étaient lancés de toutes parts: les parents devaient livrer leurs parents, les maris leurs femmes, (383) les pères leurs enfants, les enfants leurs pères, les frères leurs frères, les amis leurs amis. Souvenez-vous ici des paroles de Jésus-Christ, et admirez sa prophétie; car il avait depuis longtemps prédit tout cela: Le frère, dit-il, trahira son frère, et le père son fils; et les enfants se révolteront contre leurs parents. (Matth. X, 21.) Or, il l’avait prédit pour trois motifs: premièrement, pour nous faire connaître sa puissance, pour nous faire savoir qu’il est le vrai Dieu qui prévoit de loin ce qui n’est pas encore arrivé. Et pour preuve de ce motif, écoutez-le vous dire: Je vous l’ai dit avant que cela n’arrive, afin que, quand cela arrivera, vous croyiez en moi. (Jean, XIV, 29.) Le second motif, c’est afin que nul de ses ennemis ne dise que cela arrive à son insu ou malgré lui; en effet, celui qui l’avait prévu depuis longtemps pouvait aussi l’empêcher; s’il ne l’a point fait, c’est pour donner plus d’éclat aux couronnes de ses saints. Enfin, il y a encore une troisième raison. Quelle est-elle? C’est afin de rendre la lutte plus légère à ses athlètes: les maux imprévus, quels qu’ils soient, paraissent cruels et intolérables; ceux que l’on attend et auxquels on a réfléchi d’avance, deviennent légers et faciles à supporter. Ainsi les ennemis de la religion, en donnant alors de pareils ordres, prouvaient leur propre cruauté, et en même temps, ils rendaient témoignage sans le vouloir à la prophétie du Christ: les frères en effet livraient leurs frères, et les pères leurs enfants; la nature se faisait la guerre à elle-même, la parenté s’abandonnait aux divisions intestines, toutes les lois étaient renversées dans leurs fondements, le trouble, le désordre était extrême et général, et les familles, par l’œuvre des démons, se remplissaient du sang de leurs propres membres. Car le père qui avait livré son fils l’égorgeait réellement: s’il n’enfonçait pas lui-même le glaive, s’il n’exécutait pas le meurtre de sa propre main, il consommait le tout par l’intention; en effet, celui qui livre au meurtrier la victime qu’on doit immoler, accomplit lui-même le meurtre. Faisons d’eux, disaient les démons, des bourreaux de leurs enfants, rendons les enfants parricides par leur trahison; car autrefois on faisait aux démons de pareils sacrifices, et les pères leur immolaient leurs enfants. C’est ce que dit le Prophète lorsqu’il s’écrie: Ils ont sacrifié aux démons leurs propres fils et leurs propres filles (Psaum. CV, 37); et c’était là le sang dont ils étaient alors altérés.

Or, comme Jésus-Christ avait aboli ces immolations exécrables et impures, les démons s’efforçaient de les renouveler; mais ils n’osaient point dire effrontément et en propres termes égorgez vos fils, car personne ne les eût écoulés; ils concertent donc l’injonction d’une autre manière, et éludent la loi, en ordonnant aux pères par l’organe des juges, de livrer leurs enfants; car peu nous importe, se disaient-ils, qu’un homme égorge son fils, ou qu’il le livre pour être égorgé: il sera toujours meurtrier de son fils. On put donc voir alors des fils parricides, des pères meurtriers de leurs enfants, des fratricides, enfin, le trouble et le désordre à leur comble partout; mais nos saintes femmes jouissaient d’un calme profond. En effet, l’espérance des biens futurs leur servait de tous côtés comme d’un rempart, puisqu’elles étaient sur la terre d’exil comme n’y étant point: elles avaient pour patrie véritable leur foi, pour cité leur confession religieuse, et nourries qu’elles étaient de bonnes espérances, elles ne sentaient rien des choses de ce monde: elles ne voyaient que la vie future. Telle était donc la situation, lorsqu’apparaît dans cette ville le père, accompagné de soldats, pour s’emparer de sa proie; c’est un père et un mari, père des jeunes filles, mari de leur mère, si l’on doit appeler du nom de père ou de mari un homme qui poursuit un tel projet. Mais faisons mieux; épargnons-le autant que possible, car il a été père de martyres, et époux d’une martyre; n’aggravons donc pas sa blessure par nos accusations.

6. Mais voyez un peu avec moi la prudence de ces femmes: quand il fallait fuir, elles avaient fui, et quand il fallut marcher au combat, elles ne s’enfuirent plus, mais elles allèrent où on les conduisit, enchaînées par leur amour pour Jésus-Christ. Car de même qu’il ne faut pas provoquer les épreuves, de même, lorsqu’elles se présentent, il faut lutter; nous devons ainsi montrer, d’une part notre modération, et de l’autre notre courage. C’est ce qu’elles firent alors: elles revinrent et luttèrent. En effet, le stade était ouvert, l’occasion était engageante pour la lutte, et voici quelles furent les circonstances du combat.

On arrive à Hiérapolis: et de là les saintes femmes s’élevèrent effectivement, par les moyens suivants, à la vraie Hiérapolis, à la (384) véritable cité sainte. S’étant dérobées aux soldats qui faisaient bonne chère et s’enivraient, elles rencontrèrent un fleuve sur leur passage. Quelques-uns disent que leur père fut de complicité avec elles pour tromper les soldats, et je le crois: peut-être en effet agit-il ainsi afin de pouvoir, au jour du jugement, se réserver au moins comme une faible excuse de sa trahison, de les avoir secondées, d’être venu à leur aide, de leur avoir facilité la route du martyre. Elles s’entendirent donc avec lui, et ayant réussi par son intermédiaire à donner le change aux soldats, elles entrèrent au milieu du fleuve, et se laissèrent aller au courant. La mère y entra avec ses deux filles: écoutez ceci, mères et jeunes filles, celles-ci pour obéir ainsi à leurs mères, celles-là, pour élever ainsi leurs filles, et aimer ainsi leurs enfants: la mère entra dans le fleuve au milieu de ses deux filles, qu’elle tenait par la main de chaque côté; celle qui avait un mari était entre les deux qui ne connaissaient point l’hymen, fhymen était au milieu de la virginité, et au milieu de l’un et de l’autre était Jésus-Christ. Ainsi, comme une racine d’arbre ayant un rejeton de chaque côté, cette bienheureuse femme entra dans le fleuve ayant à ses côtés ses deux filles; elle les abandonna au cours de l’eau, et elles furent ainsi suffoquées; ou plutôt, elles ne furent point suffoquées, mais baptisées d’un baptême étrange et nouveau. Et pour voir que c’était bien là un baptême, écoutez Jésus-Christ appelant sa propre mort un baptême. En effet, dans son entretien avec les fils de Zébédée: Vous boirez, leur dit-il, mon calice, et vous serez baptisés du même baptême que moi. (Marc, X, 39.) Or, quel baptême reçut le Christ après celui de Jean, sinon la mort et la croix? Ainsi, comme Jacques reçut le baptême de Jésus-Christ, non pas en étant crucifié, mais en perdant sa tête par l’épée, ainsi nos saintes femmes, quoique sans avoir été crucifiées, reçurent le baptême du Christ en périssant par l’eau. Et ce fut la mère qui baptisa ses filles. Comment? allez-vous dire; une femme baptisant? Oui certes, ce baptême-là, même les femmes le donnent; elle baptisa donc, et fut prêtresse; car elle amena des victimes raisonnables, et leur libre choix fut son ordination; chose remarquable, elle n’eut besoin pour son sacrifice, ni d’autel ni de bois, ni de feu ni de glaive; le fleuve était à la fois tout cela: il tenait lieu d’autel,,de bois, de glaive, de feu, d’immolation, de baptême, et de baptême bien plus évident que le nôtre. Car saint Paul dit de notre baptême: Nous avons été entés sur lui par l’image de sa mort (Rom. VI, 5); mais en parlant du baptême des martyrs, il ne dit plus que ce soit l’image de la mort de Jésus-Christ, mais il dit que nous lui devenons conformes quant à la mort. (Philipp. III, 10.) La mère fit donc entrer ses filles, non pas comme dans un fleuve, mais comme si, les prenant par la main, elle les introduisait dans la chambre du saint hyménée. Elle les tenait à ses côtés, et disait: Me voici, moi et les enfants que Dieu m’a donnés: tu me les as donnés, Seigneur, et moi je te les confie, eux qui sont à moi, et moi-même avec eux. Ainsi le martyre de cette femme fut double, et même triple; car elle rendit témoignage une fois dans sa propre personne, et deux fois dans celle de ses filles; et s’il lui fallut beaucoup de courage quand elle eut à s’abandonner elle-même au fleuve, il lui fallut un courage aussi grand, quoique d’un autre genre, lorsqu’elle entraîna ses enfants avec elle; ce dernier genre de courage était même beaucoup plus grand, car les femmes ne sont pas ordinairement si affligées quand elles vont mourir, que lorsque leurs filles éprouvent le même sort. Ainsi, elle fut surtout martyre dans la personne de ses filles, car elle eut à s’armer contre la tyrannie de la nature, elle eut à résister aux angoisses brûlantes de sa tendresse, au trouble insupportable de ses entrailles, à la révolte de son sein maternel. En effet, si à la vue d’une seule fille mourante, une mère trouve l’existence intolérable, représentez-vous celle-ci, non pas seulement voyant mourir ses deux filles à la fois, mais les entraînant à la mort de sa propre main, et songez quels témoignages éclatants elle a rendus, puisqu’elle a supporté en réalité ce qui pour les autres n’est pas même supportable à entendre. Les soldats, ignorant tout cela, attendaient le moment de se ressaisir d’elles; mais elles étaient désormais avec les soldats de Jésus-Christ, qui sont les anges du ciel; et les gardes ne le voyaient pas, car ils n’avaient pas les yeux de la foi. Saint Paul avait dit de la femme devenue mère: Elle sera sauvée par ceux qu’elle aura mis au monde (I Tim. II, 15); ici au contraire ce sont les filles qui ont été sauvées par leur mère. C’est ainsi que les mères doivent enfanter. En effet, ce second enfantement, meilleur que le premier, cause des (385) douleurs plus cruelles, mais procure un fruit plus précieux. Toute mère qui a vu ses filles mourir, sait quelles angoisses on ressent alors; mais être leur mère, et les immoler de sa propre main, c’est un tourment si excessif que la parole ne saurait le dépeindre.

7. Mais pourquoi cette femme n’alla-t-elle pas devant le juge? Elle voulut élever son trophée avant la bataille, ravir sa couronne avant le combat, recevoir le prix avant la lutte, parce qu’elle redoutait, non pas les épreuves, mais les yeux impudents des infidèles; elle ne craignait pas qu’on lui déchirât les flancs, mais qu’on ne ternît la virginité de ses filles. Et la preuve que c’est cette dernière crainte, et non la première, qui l’empêcha de se rendre au tribunal, c’est qu’elle souffrit dans le fleuve des épreuves bien plus considérables car, je le répète, il est bien moins cruel et moins douloureux de voir lacérer sa propre chair, que d’engloutir de ses propres mains le fruit de ses entrailles, ses propres filles, et de les voir périr étouffées; il eût fallu à cette mère bien moins de courage et de résignation pour supporter les tourments, que pour retenir ses enfants par la main, et les entraîner avec elle dans le courant du fleuve. Il eût été moins pénible de les voir maltraitées par d’autres, que d’être soi-même l’auteur de leur mort, l’instrument de leur trépas, et de servir de bourreau à ses propres filles: ce dernier malheur est bien plus cruel et plus insupportable que le premier. Vous me rendrez témoignage de la vérité de mes paroles, vous toutes qui avez été mères, qui avez éprouvé les douleurs de l’enfantement, vous toutes qui avez eu des filles. Comment a-t-elle pu tenir la main de ses enfants? comment la sienne ne s’est-elle pas engourdie? comment les nerfs n’en ont-ils pas été paralysés? comment sa tête y a-t-elle résisté? comment sa raison a-t-elle eu la force d’aider à un tel événement? En effet, c’était quelque chose de plus atroce que tous les supplices; un tourment qui lui déchirait l’âme au lieu du corps. Mais, jusques à quand nous efforcerons-nous de poursuivre l’impossible? Nul discours en effet ne saurait représenter la grandeur de pareilles souffrances; la femme qui les a éprouvées, et qui a soutenu cette lutte, connaît seule ce que sont de pareils assauts. Entendez, mères; jeunes filles, entendez: les mères pour élever ainsi leurs filles, et les filles afin d’obéir ainsi à leurs mères. En effet il ne faut pas seulement louer la mère d’avoir donné de pareils ordres, il faut encore admirer les filles d’avoir obéi à de tels commandements; car la mère n’eut pas besoin de chaînes pour traîner les victimes au sacrifice; les génisses ne bondirent point, mais, portant le joug du martyre avec une même bonne volonté et une même résignation, elles entrèrent dans le fleuve après avoir laissé leurs chaussures sur le rivage; ce qu’elles firent dans l’intérêt des gardes, tant était grande la prévoyance de ces saintes femmes. Elles tâchèrent de leur laisser ce moyen de justification devant le tribunal, pour que le juge cruel et inhumain ne pût les accuser de trahison, et prétendre qu’ils avaient reçu de l’argent pour laisser évader leurs prisonnières; c’est pour cela qu’elles quittèrent leurs chaussures cela témoignait en effet qu’il n’y avait eu nulle intention de la part des soldats, et que c’était sans leur complicité et tout à fait à leur insu qu’elles s’étaient échappées et jetées dans le fleuve.

J’espère que vous avez conçu un grand amour pour ces saintes femmes: animés donc de cette pieuse ardeur, prosternons-nous devant leurs restes; embrassons leurs châsses; car les châsses même des martyrs peuvent avoir une grande vertu, de même que les ossements des martyrs ont un grand pouvoir. Et non-seulement en ce jour de fête, mais encore les autres jours, venons leur rendre nos hommages, invoquons-les, prions-les d’intercéder pour nous; car si elles avaient beaucoup de crédit auprès de Dieu pendant leur vie, elles en ont beaucoup aussi après leur mort, et même bien davantage. En effet, elles portent maintenant les stigmates de Jésus-Christ, et en montrant ces stigmates, elles peuvent tout obtenir du Roi du ciel. Puis donc que leur pouvoir auprès de Dieu, et leur amour pour lui sont si grands, constituez-vous leurs familiers par votre assiduité continuelle, par vos visites fréquentes, et servez-vous de leur intermédiaire pour attirer sur vous les faveurs de Dieu; puissions-nous tous obtenir ce bonheur, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel gloire au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE SUR LES SAINTS MARTYRS. L’évêque étant parti pour célébrer, à la campagne, la fête des martyrs, saint Chrysostome prononça, en leur honneur, l’homélie suivante, où il traite de la componction et de l’aumône.

Avertissement sur les deux homélies suivantes

L’homélie suivante, prononcée à Antioche, doit venir après les discours sur les Macchabées; c’est Chrysostome lui-même qui nous l’apprend, lorsqu’il dit, au n. 1, qu’il l’a prononcée peu de temps après la fête des Macchabées, quand l’évêque Flavien fut parti pour célébrer, à la campagne, la fête des martyrs, chargeant Chrysostome de prononcer un discours dans la ville. Le saint Docteur, dans cette homélie, parle d’une manière remarquable sur le courage des martyrs: Leurs ossements, dit-il, tout muets qu’ils sont, servent plus au salut, à la componction, à la pénitence, que les paroles et les avertissements de n’importe quels docteurs (650). Il passe ensuite à ceux qui participent indignement aux saints mystères, et il déclare qu’ils ne méritent pas un moindre châtiment que ceux qui crucifièrent Jésus. Quand ce discours eut été prononcé, beaucoup de gens, ne pouvant souffrir la rigueur de cette parole, faisaient éclater leur indignation: Tu nous détournes de la sainte Table, disaient-ils, et tu nous repousses de la communion. Chrysostome, ému de cet incident, prononça alors ce superbe discours où il prouve qu’il est extrêmement funeste, tant pour le prédicateur que pour l’auditoire, de parler en vue de plaire: il ajoute plusieurs autres choses relatives aux devoirs des orateurs et de ceux qui les écoutent. Or, quoique cette dernière homélie n’ait pas de rapport pour le sujet au panégyrique des saints, on se ferait scrupule de la séparer du discours prononcé avant, puisque c’est à l’occasion de ce que nous venons de dire, que l’orateur traite alors des communions indignes. Nous ne saurions dire, même par conjecture, en quelle aimée ces deux discours ont été prononcés; il n’y a qu’un passage du second, celui qui a pour titre: Il ne faut pas parler en vue de plaire, qui puisse faire soupçonner qu’ils l’ont été après l’homélie sur Lazare: en effet le saint docteur dit, au n. 3, en parlant de Lazare: Et qu’est-il besoin de passer en revue la parabole entière? Vous connaissez toute cette histoire, et la cruauté du riche qui ne donnait au mendiant rien de sa table, et cette misère et cette inanition qui accablaient incessamment le pauvre Lazare. Ces paroles semblent avoir été dites après les discours sur Lazare; mais nous n’oserions l’affirmer. D’ailleurs, la date de ces discours sur Lazare est également incertaine, ainsi que nous l’avons vu dans l’avertissement qui les concerne.

Analyse

1° Différence entre les pompes du démon et celles du christianisme. — La campagne n’est pas plus déshéritée des bienfaits de Dieu, que la ville. — Comparaison des martyrs avec les docteurs. — Les actes persuadent plus que les paroles. — 2° Effets salutaires de la présence des reliques des martyrs. — 3° Crime des gens qui participent indignement aux saints mystères. — La tristesse selon Dieu et le repentir de nos fautes sont nécessaires et promptement efficaces. — 4° Le démon ne pénètre pas dans le lieu saint. — La doctrine est le flambeau de notre âme. — C’est notre âme que nous devons orner, et non pas notre maison.

1. Hier, c’était la fête des martyrs, mais c’est encore leur fête aujourd’hui: et plût au ciel que nous la célébrassions tous les jours. Car si ces gens follement épris du théâtre, et admirateurs ébahis des courses de; chevaux, ne peuvent jamais se rassasier de pareils spectacles, à bien plus forte raison ne devons-nous jamais nous lasser de célébrer la fête des saints. Là c’est une pompe diabolique; ici une solennité toute chrétienne; là trépignent les démons, ici se forment les choeurs des anges; là c’est la perdition des âmes, ici le salut de toute l’assemblée. Est-ce donc que leurs spectacles ont quelque charme? Mais ils n’en ont (390) pas autant que les nôtres. Quel plaisir y a-t-il, en effet, à voir tout simplement des chevaux courir au hasard? Ici, au contraire, ce ne sont pas des attelages d’animaux sans raison, ce sont des myriades de chars montés par des martyrs, et Dieu dirigeant ces chars, et les conduisant par le chemin qui mène au ciel. Oui, les âmes des saints sont bien le char de Dieu, car écoutez le Prophète qui vous dit: Le char multiple de Dieu, ce sont les milliers d’âmes joyeuses (Ps. LXVII, 18.) En effet, ce dont il a gratifié les puissances célestes, il en a également fait présent à notre nature. Il est assis sur les chérubins, comme dit le psaume: Il monta sur les chérubins, et prit son vol (Ps. XVII, 11); l’Écriture dit encore ailleurs: Celui qui est assis sur les chérubins, et qui regarde les abîmes. (Dan. III, 55.) Eh bien! à nous aussi il a accordé cette faveur: il est assis sur les chérubins, et il habite en nous: Car j’habiterai et je me promènerai en vous. (Lév. XXVI, 12 et II Cor. VI, 16.) S’ils sont devenus le char de Dieu, nous sommes devenus son temple. Voyez-vous la ressemblance d’honneurs? Voyez-vous comme il a réconcilié le ciel avec la terre? (Col. I, 20.) C’est pourquoi nous ne différons en rien des anges, si nous le voulons. Je reviens donc à mon point de départ: c’était hier le jour des martyrs, et c’est encore aujourd’hui leur jour, non pas de ceux de notre ville, mais de ceux de la campagne; ou plutôt, ceux-là sont aussi les nôtres. Car dans les affaires de ce monde, la ville et la campagne sont choses distinctes; mais sous le rapport de la religion, elles sont unies, elles ne font qu’un. Ne considérez point la grossièreté du langage des gens de la campagne, mais leur âme éclairée par la foi. Que m’importe la communauté de langue, s’il y a diversité de sentiments? Et quel mal y a-t-il à ce que le langage soit différent, quand la croyance est la même? Sous ce rapport, la campagne n’est en rien plus à dédaigner que la ville; car à l’égard du bien suprême, elles ont des droits égaux. Aussi Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui séjournait souvent dans les villes, ne délaissait pas pour cela les campagnes, et ne leur refusait pas sa présence; mais il allait par les villes et par les villages, prêchant l’Évangile et guérissant toutes les maladies et les langueurs. À son exemple, notre pasteur et maître commun Flavien nous a aujourd’hui laissés pour courir à eux, ou pour mieux dire, courir à eux, ce n’est pas nous quitter, car ce sont nos frères qu’il est allé voir. Et de même qu’à la fête des Macchabées, toute la campagne vint se déverser dans notre ville, ainsi, maintenant qu’on célèbre la commémoration des martyrs de la campagne, la ville aurait dû s’y porter tout entière. Car si Dieu a semé ses martyrs non pas uniquement dans les villes, mais encore dans les campagnes, c’est afin que nous ayons dans la célébration de leurs fêtes un motif pressant de nous mêler ensemble; et s’il y a eu plus de martyrs à la campagne qu’à la ville, c’est que Dieu a voulu donner le plus grand honneur à ceux qui avaient ici-bas l’infériorité (I Cor. XII, 23); comme ils sont la partie là plus faible, ils ont été de sa part l’objet d’une plus grande sollicitude. Les habitants des villes jouissent continuellement des bienfaits de l’instruction, c’est là une richesse que l’on ne partage pas au même degré dans la vie rustique.

Dieu a donc voulu, par l’abondance de leurs martyrs, compenser cette pénurie d’instructeurs, et il est entré dans ses vues que les tombes dés martyrs fussent plus nombreuses parmi eux que parmi nous. Ils n’entendent pas toujours la parole d’un maître, mais toujours la voix des martyrs se fait entendre de leur tombe, et le pouvoir en est autrement fort. Et pour vous convaincre que les martyrs, tout silencieux qu’ils sont, ont plus de puissance que nous qui parlons, voyez combien d’orateurs, parlant souvent de la vertu à un auditoire nombreux, n’obtiennent aucun résultat; tandis que d’autres, sans le secours des paroles, opèrent des merveilles par le seul éclat de leur vie; à plus forte raison les martyrs y réussissent-ils, eux qui nous parlent, non pas avec leur langue, mais par la voix de leurs actions; et de cette voix, bien autrement sublime que la voix matérielle, ils s’adressent ainsi à tout le genre humain: Regardez-nous, disent-ils, voyez tous les maux que nous avons soufferts. Et qu’avons-nous donc souffert en effet, d’être condamnés à mort pour gagner la vie éternelle? Dieu nous a trouvés dignes de sacrifier nos corps pour Jésus-Christ? Eh quoi! si nous ne les avions pas alors volontairement livrés pour lui, il eût bien fallu, peu de temps après, et malgré nous, sortir de cette vie passagère. Quand même le martyre ne fût pas venu nous les enlever, la mort commune au genre humain fût arrivée ensuite, et les eût (391) dissous. C’est pour cela que nous ne cessons de rendre grâces à Dieu, qui nous a trouvés dignes de mettre à profit pour le salut de nos âmes cette mort à laquelle nous étions assujettis sans cela, qui a accepté comme un don de notre part une dette obligatoire, et en y attachant le plus grand prix. Mais, direz-vous, les épreuves étaient pénibles, accablantes. Oui, mais elles n’ont duré qu’un court instant, et le soulagement qui les a suivies dure dans les siècles éternels; bien plus, ces épreuves ne sont même pas pénibles pendant un court instant, pour qui regarde l’avenir, pour qui soupire après le rémunérateur de la lutte. Ainsi, le bienheureux Étienne, qui voyait le Christ avec les yeux de la foi (Act. VII, 55), à cause de cela ne voyait point la grêle de pierres dont on l’assaillait, mais il comptait à leur place autant de récompenses et de couronnes. Toi aussi, reporte tes yeux du présent sur l’avenir, et tu n’éprouveras pas, même un court instant, le sentiment de tes maux.

2. Voilà les discours que nous tiennent les martyrs: ils nous disent bien d’autres choses encore, et d’une manière bien plus persuasive que je ne le puis faire. Car si je vous dis que les tourments n’ont rien de pénible, ce langage n’aura point tout ce qu’il faut pour vous couvaincre. il n’est pas difficile en effet d’être aussi courageux en paroles; mais le martyr, qui vous parle par ses actes, ne peut trouver de contradicteur. Voyez ce qui arrive dans les bains: lorsque l’eau du bassin est extrêmement chaude, et que personne n’ose y descendre: tant que les baigneurs, assis au bord, ne font que s’encourager mutuellement en paroles, on ne décide personne; mais dès l’instant qu’un seul d’entre eux y trempe la main, ou qu’après y avoir entré son pied, il s’y laisse aller tout entier avec confiance, alors, quoiqu’il n’ait rien dit, il persuade bien plus que ceux qui parlaient tant; les baigneurs qui se tenaient assis en haut, osent affronter l’eau du bassin. Il en est de même des martyrs: seulement, le bassin est remplacé ici par le bûcher. Ceux qui se tiennent à l’écart ont beau prodiguer les paroles d’exhortation, ils ne persuadent guère; mais si un seul martyr plonge dans l’arène non pas un pied, non pas rune main seulement, mais son corps tout entier, il donne, par son acte même, un exemple de hardiesse bien plus puissant que toutes les exhortations et les conseils, et il dissipe les molles terreurs des assistants.

Voyez-vous bien maintenant, combien la voix des martyrs, même sans qu’ils parlent, est plus puissante que tout le reste? C’est pour cela que Dieu nous a laissé leurs corps; c’est pour cela que, victorieux depuis longtemps, ils n’ont pas encore ressuscité; depuis si longtemps qu’ils ont soutenu cette lutte, s’ils n’ont pas encore obtenu la résurrection, c’est à cause de toi, c’est pour ton avantage, afin que toi aussi, en songeant à ces athlètes, tu te prépares énergiquement à fournir la même carrière. Car ce délai ne leur fait aucun tort; mais pour toi, il peut résulter de cette circonstance la plus grande utilité. Car pour eux, ils retrouveront toujours plus tard ce qu’ils ne reçoivent pas maintenant; mais si Dieu les enlevait actuellement du milieu de nous, il nous priverait d’un grand encouragement, d’une grande consolation; oui, les tombeaux de ces saints sont véritablement pour tous les hommes la source des plus profondes consolations, des encouragements les plus puissants, je vous en prends vous-mêmes à témoin. Que de fois en effet nous eûmes beau vous menacer, ou vous prendre par la douceur, cherchant soit à vous effrayer, soit à vous presser, tout cela, sans que vous en ressentissiez grande ardeur pour la prière, ni grand mouvement de zèle; mais, alliez-vous visiter la tombe des martyrs, alors sans que personne vous donnât de conseils, et à la vue seule du tombeau, vous laissiez échapper un déluge de larmes saintes, et votre cœur s’échauffait dans la prière. Pourtant, les martyrs reposent là, profondément muets et silencieux. Qu’est-ce donc qui aiguillonne ainsi notre conscience, et fait jaillir comme d’une source tous ces torrents de larmes? C’est l’image même du martyr qui se présente à votre esprit, c’est le souvenir de son héroïsme. Quand les pauvres voient les hommes opulents, au sein des dignités, entourés d’une garde, et recevant du prince une foule d’honneurs, alors ils gémissent encore davantage de leur propre indigence, parce qu’ils s’en rendent un compte plus exact à la vue des prospérités d’autrui; de même, lorsque nous nous souvenons du crédit dont jouissent les martyrs auprès de Dieu, qui est le roi suprême, lorsque nous nous rappelons à la fois, d’une part leur splendeur et leur gloire, et de l’autre nos propres péchés, alors nous constatons plus exactement notre pauvreté en présence de leur richesse; nous sommes pénétrés de chagrin et de douleur, en découvrant combien (392) nous sommes loin d’eux: voilà ce qui produit nos larmes. Telle a donc été l’intention de Dieu, en nous laissant leurs corps ici-bas c’est afin, lorsque le fardeau des affaires, la multitude des préoccupations d’ici-bas, ont répandu sur notre âme d’épaisses ténèbres, que nous arrachant à cette foule d’embarras de la vie particulière ou publique, quittant notre maison, abandonnant la ville, disant complètement adieu à tout ce tumulte, nous puissions nous rendre à la tombe des martyrs, jouir de cette atmosphère spirituelle, oublier nos mille soucis, goûter les douceurs du calme, communiquer avec les saints, invoquer en faveur de notre salut Celui qui les récompense de leurs luttes, épancher dans son sein de nombreuses supplications, et déchargeant par tous ces moyens le poids de notre conscience, rentrer chez nous l’allégresse dans le coeur.

Les châsses des martyrs ne sont autre chose que des ports de sûreté, des sources spirituelles, des trésors que rien ne peut nous ravir et qu’on ne trouve jamais en défaut. Et de même que les ports reçoivent les vaisseaux que les vagues ont assaillis de toutes parts et les mettent en sûreté, de même les châsses des martyrs reçoivent nos âmes assaillies de tous côtés par les affaires de la vie et les établissent dans un calme et une sûreté profonde. De même encore que les sources d’eau fraîche réparent les corps fatigués et consumés d’une ardeur dévorante, ainsi les châsses des martyrs rafraîchissent nos âmes enflammées par les passions insensées; elles éteignent., rien que par leur aspect, cette concupiscence effrénée, cette envie qui la consume, cette bouillante colère et tous les maux semblables qui peuvent l’accabler; enfin, par leur richesse inépuisable elles valent mieux que tous les trésors. Les trésors ordinaires sont pour ceux qui les trouvent, la source d’une foule de dangers, puis si on les divise en plusieurs parties, ce partage les diminue; au lieu qu’ici vous ne voyez rien de tel; tout au contraire des trésors matériels, ceux-ci n’exposent à aucun danger celui qui les trouve, et on ne les amoindrit pas en les partageant. En effet, les richesses matérielles, comme je le disais tout à l’heure, diminuent en se fractionnant, celles-ci, au contraire, lorsque plusieurs y prennent part, n’en manifestent que mieux leur abondance. Car telle est la nature des choses spirituelles: elles augmentent par le partage et se multiplient par la division. Non, les prairies, lorsqu’elles étalent à nos yeux leur parure de roses et de violettes, n’ont pas autant de charmes que les tombeaux des martyrs, qui procurent à l’âme de ceux qui les contemplent une joie inaltérable et indestructible.

3. Approchons-nous donc de ces châsses avec foi, échauffons nos âmes, poussons des gémissements. Nos péchés sont graves et nombreux; nous avons donc besoin d’un puissant remède, et d’un aveu énergique. Les saints martyrs ont versé leur sang, que nos yeux du moins laissent couler des larmes; les larmes. aussi peuvent éteindre le bûcher que nos fautes ont allumé: les martyrs ont eu leurs flancs déchirés, ils ont vu les bourreaux autour d’eux: agissez de même envers votre conscience: faites siéger votre raison au tribunal incorruptible de votre âme, faites-y comparaître toutes vos fautes, opposez des arguments terribles à toutes vos prévarications, châtiez vos désirs déréglés, d’où vos péchés ont pris naissance, déchirez-vous enfin vous-mêmes avec une grande sévérité. Si nous apprenons à nous juger ainsi, nous échapperons même au jugement terrible de Dieu. Oui, celui qui se juge maintenant, celui qui se demande à lui-même un compte exact de ses fautes, ne sera pas puni plus tard, c’est saint Paul qui nous le dit: Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés par le Seigneur. (l Cor. XI, 31.) En effet, réprimandant ceux qui participaient indignement aux saints mystères; il leur disait: Celui qui mange et boit indignement, sera responsable du corps et du sang du Seigneur. Ce qui revient à dire: de même que ceux qui ont crucifié Jésus, ainsi seront châtiés ceux qui participent indignement aux mystères. Et que personne ici n’accuse ces paroles d’exagération. Le corps du maître est un manteau royal; celui qui déchire la pourpre royale et celui qui la souille de ses mains impures commettent un outrage égal; aussi sont-ils punis l’un comme l’autre; or il en est de même du corps de Jésus-Christ. Les Juifs l’ont déchiré avec des clous sur la croix, mais vous, en vivant dans le péché, vous le déchirez par vos paroles et par vos pensées impures. Voilà pourquoi saint Paul vous menace du même châtiment, et il continue en ces termes: C’est pour cela qu’il y en a parmi vous beaucoup de faibles et de malades et un assez grand nombre de morts. C’est alors que, pour nous apprendre que ceux qui (393) sur cette terre se demandent compte à eux-mêmes de leurs péchés, ceux qui jugent leurs fautes et ne retombent plus dans les mêmes, pourront échapper à ce jugement futur, si terrible et si inexorable, il ajoute ces paroles: Car si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés; or le Seigneur nous juge maintenant pour nous instruire, afin que nous ne soyons pas condamnés avec le monde.

Martyrisons donc notre âme, en reprenant ses pensées impures; effaçons-en les traces avec nos larmes; le fruit de ces gémissements est grand, grande est leur douceur persuasive et consolante. De même en effet que le rire et la dissipation seront gravement châtiés, de même les gémissements continuels produisent la consolation. Bienheureux, dit Notre-Seigneur, ceux qui sont dans la douleur, parce qu’ils seront consolés! (Matth. V, 5.) Malheur à ceux qui rient, parce qu’ils pleureront! (Luc, VI, 25.) C’est pourquoi saint Paul même, quoique n’ayant aucune faute à se reprocher, passa toute sa vie dans les larmes et les lamentations. Qui nous l’apprend? C’est le bienheureux apôtre lui-même: Depuis trois ans, dit-il, je ne cesse d’avertir ni jour ni nuit chacun de vous avec larmes. (Act. XX, 31.) Ce qu’il fit pendant trois ans, faisons-le du moins pendant un mois; ce qu’il fit nuit et jour, et pour les péchés d’autrui, faisons-le pour nos propres fautes; ce qu’il fit sans avoir rien sur la conscience, faisons-le du moins pour la nôtre qui est si chargée. Et pourquoi donc pleure-t-il? pourquoi ne se contente-t-il pas d’enseigner et d’avertir, mais y joint-il encore les larmes? C’est qu’il ressemble à un tendre père qui, voyant son fils unique tombé malade, refuser, repousser les médicaments, s’asseoit auprès de lui, le supplie, l’embrasse, le caresse, voulant, par cette extrême assiduité, l’engager, le déterminer à recevoir la guérison que lui offre la médecine; ainsi l’apôtre Paul, aimant tous les fidèles du monde entier comme on aime un fils unique, et en voyant beaucoup, tombés dans le vice et dans les maladies incurables de l’âme, supporter impatiemment les remontrances et la guérison que leur eût apportée ces réprimandés, les fuir avec un coeur rebelle, les retenait par ses larmes, afin qu’en le voyant gémir et pleurer, ils fussent émus à cet aspect, se soumissent au traitement salutaire, et que délivrés de leur maladie, ils revinssent à la santé: voilà pourquoi en les réprimandant il ne cessait de pleurer.

Or, si pour les péchés d’autrui saint Paul montre tant de préoccupation, quelle ardeur ne devons-nous pas apporter à corriger nous-mêmes les nôtres? Car la tristesse selon Dieu est très-efficace en résultats utiles; c’est d’elle que parle Isaïe, ou plutôt Dieu lui-même par la bouche d’Isaïe, lorsqu’il dit: À cause de son péché je l’ai affligé un court instant. (Is. LVII, 17.) Ce qui veut dire: je ne l’ai pas châtié autant que le méritait sa faute. Car pour les bonnes actions, Dieu nous récompense outre mesure; mais quant aux fautes, sa tendresse pour nous le porte souvent à nous reprendre, et à ne nous infliger qu’un court châtiment de nos transgressions. C’est à quoi fait allusion ce passage: À cause de son péché, je l’ai affligé un court instant; j’ai vu son affliction, j’ai vu qu’il s’en allait tout attristé, et je l’ai ramené dans la bonne voie. (Is. LVII, 17, 18.)

4. Voyez-vous combien rapide et combien grande est l’utilité de la pénitence? Après l’avoir quelque peu châtié pour ses péchés, dit le prophète, le voyant devenu triste et abattu, je lui ai remis même cette faible punition tant Dieu est disposé à se réconcilier avec nous, tant il ne cherche pour cela qu’un instant d’occasion! Accordons-lui donc les élans de notre amour, tâchons de nous conserver purs de péchés, et si nous sommes venus à trébucher, relevons-nous promptement en pleurant nos fautes avec une grande rigueur, afin de posséder la joie qui est selon Dieu. Si en effet, pour être devenu triste, pour s’en être allé tout abattu, le pécheur a pu se réconcilier avec Dieu, de quoi ne sera point capable celui qui y ajoute les larmes, et qui l’invoque avec un vif désir? Je sais que votre âme est maintenant pleine de ferveur? mais il nous reste une chose à faire: prenons garde qu’une fois sortis d’ici, nous ne laissions refroidir cette ardeur, et sachons la conserver en nous. Notre âme est un sol fertile: elle reçoit les semences qu’on lui confie, et donne bientôt sa moisson; elle ne demande ni délai ni longueur de temps; mais ce qui m’effraye, c’est votre ennemi.

En dehors de l’église se tient le démon car il n’ose pas entrer dans cette enceinte sacrée; dans le bercail de Jésus-Christ le loup ne paraît point; le loup craint le pasteur, et il reste dehors. En sortant d’ici, ne nous livrons pas aussitôt à des réunions frivoles, à de vains (394) discours, à des occupations sans utilité; mais tandis que nous avons encore la mémoire des paroles qu’on vient de nous dire, courons à la maison, et là, que chacun, assis avec sa femme et ses enfants, médite avec soin ce qu’il vient d’entendre. Si vous ne voulez pas retourner chez vous, rassemblez dans quelque lieu particulier ceux de vos amis qui ont entendu les mêmes discours que vous, et là, formez une séance où chacun reproduise de lui-même ce qu’il a pu retenir; reconstituez ainsi une seconde instruction, afin que votre réunion ici n’ait pas été en pure perte. En effet, les commandements de Dieu sont un flambeau: Les prescriptions de la loi sont un flambeau, une lumière, elles sont la vie, la correction, l’enseignement (Prov. VI, 23); or celui qui allume un flambeau, ne reste pas sur la place publique, il court chez lui, de peur que le souffle du vent n’éteigne la flamme, ou qu’elle ne cesse avec le temps, faute d’aliment. Agissons de même. L’Esprit-Saint a allumé en nous sa doctrine; lors donc que nous sortons, pleins encore de ce que nous venons d’entendre, si nous rencontrons soit un ami, soit un parent, soit une personne de notre maison, ne nous arrêtons pas, de peur qu’en lui parlant de choses inutiles et superflues; nous ne laissions pendant ce temps-là éteindre en nous le feu de la doctrine, mais afin qu’il prospère dans notre âme comme dans une demeure qui lui appartienne, et que, brûlant sur les hauteurs de notre raison comme sur un chandelier, il éclaire tout ce qui est a l’intérieur. Il est absurde en effet, tandis que nous ne souffrons pas que notre maison reste jamais le soir sans un flambeau allumé, de laisser notre âme dépourvue du flambeau de la doctrine. La plupart des péchés proviennent en nous de ce que nous n’allumons pas aussitôt ce flambeau dans notre âme; de là vient que chaque jour nous trébuchons; de là vient que bien des notions (657) existent dans notre intelligence comme au hasard et sous la première forme venue; en effet, à peine avons-nous ouï la parole divine, avant même d’avoir franchi le vestibule de l’Église, nous rejetons à l’instant cette parole, et, comme nous avons éteint la lumière, nous marchons dans de profondes ténèbres.

Eh bien! donc, si cela nous est arrivé par le passé, qu’il n’en soit plus de même à l’avenir; que ce flambeau brûle continuellement dans notre intelligence, et embellissons notre âme avant d’embellir notre maison. Car notre maison reste ici-bas, mais notre âme, nous l’emportons avec nous en quittant ce monde: il est donc juste que nous considérions celle-ci comme méritant de plus grands soins. Et pourtant, il y a des gens dont l’état est si misérable, qu’ils prodiguent à leur maison d’ici-bas lambris dorés, mosaïques aux mille couleurs, peintures de fleurs, colonnes éblouissantes et autres ornements de tout genre, pendant qu’ils laissent leur âme plus dénuée que l’hôtellerie la plus déserte, pleine de boue, de fumée, d’odeurs infectes, et dans un abandon inexprimable. La cause de tout cela, c’est que le flambeau de la doctrine ne brûle pas continuellement en nous; c’est pour cela que les choses nécessaires sont négligées, tandis que celles qui n’ont aucune valeur sont de notre part l’objet de mille empressements. Et cela, je ne le dis pas seulement pour les riches, mais aussi pour les pauvres. Car il arrive souvent que ces derniers parent leur maison suivant leurs moyens, et qu’ils laissent leur âme privée de soins: c’est donc aux uns comme aux autres que j’adresse cet enseignement; je les avertis, je leur recommande de faire peu de cas des choses de la vie présente, et d’employer tout leur zèle au soin des affaires spirituelles, qui sont les affaires nécessaires. Que le pauvre voie la veuve déposant ses deux oboles, et qu’il ne croie pas que la pauvreté soit un obstacle à la pratique de l’aumône et de la charité; que le riche pense à Job, et qu’il fasse comme lui, qui possédait tant de richesses, non pas pour lui-même; mais pour les pauvres. Car s’il supporta courageusement d’en être privé, c’est parce qu’avant d’être tenté par le démon, il avait réfléchi qu’il pouvait les perdre. Méprisez donc, vous aussi, les richesses présentes, afin que lorsqu’elles viendront à vous quitter, vous n’en soyez point affligés. Employez-les à ce qu’il faut, pendant que vous les avez, afin que lorsque vous en serez privés, vous ayez double avantage, d’abord la récompense qui vous reviendra pour en avoir fait le meilleur usage, puis la résignation provenant de leur mépris, laquelle vous servira pour le temps où vous ne les aurez plus. Car si on appelle les richesses khremata, c’est que nous devons nous en servir (khrestas) convenablement, et non pas les enfouir; et on les appelle aussi khtemata parce que nous devons les posséder, et non (395) pas devenir nous-mêmes leur possession. Avez-vous de nombreuses richesses? Ne soyez donc pas l’esclave de ce dont Dieu vous a institué le maître: or, le moyen de ne pas être leur esclave, c’est de les dépenser comme il faut, et non pas de les enfouir. Il n’y a rien de mobile comme la richesse, il n’y a rien d’inconstant comme l’opulence. Puis donc que la possession en est incertaine, puisque ces trésors nous échappent souvent plus vite que l’oiseau le plus agile, qu’ils s’enfuient plus déloyalement que le serviteur le plus adroit dans son évasion, sachons en faire un usage convenable pendant le temps que nous en sommes maîtres; afin qu’après avoir fait servir des richesses incertaines à nous préparer les biens certains, nous héritions du trésor qui nous est réservé dans le ciel: puissions-nous tous obtenir cette faveur, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par lequel et avec lequel gloire au Père ainsi qu’au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. MALVOISIN

HOMÉLIE (1) Qu’il est dangereux pour l’orateur et pour l’auditeur de parler pour plaire, qu’il est de la plus grande utilité comme de la plus rigoureuse justice d’accuser ses péchés.

Saint Jean Chrysostome, dans la dernière instruction qu’on vient de lire, avait parlé avec force, d’après saint Paul, contre ceux qui communient indignement; plusieurs de ceux qui l’écoutaient, effrayés par ses discours, étaient venus se plaindre à lui qu’il les éloignait de la table sainte: il leur adresse ce discours pour les adoucir, pour se justifier lui-même, et leur apprendre qu’il n’est ni de leur intérêt ni du sien qu’il leur parte pour plaire. — 1° Il les adoucit en leur montrant que son instruction s’adressait à lui même, ainsi qu’à eux, et que c’est une preuve de la bonté du Seigneur de donner aux fidèles, pour maîtres, des hommes leurs semblables, sujets eux-mêmes à des faiblesses, et qui par conséquent puissent compatir aux faiblesses d’autrui. — 2° Il n’a point prétendu les écarter de la table sainte, mais plutôt les y attirer en les corrigeant par la crainte de la punition, en les corrigeant par la crainte de la punition, en leur inspirant par là plus de confiance. — 3° On ne doit rien cacher à ceux qu’on instruit, parce que Dieu nous rend responsables de leur salut, parce qu’il nous redemandera leur sang. Que gagnent les auditeurs à ce qu’on leur cache des fautes qui existeront toujours, qui, au temps des vengeances, seront dévoilées à la face de l’univers? Puisqu’il faut s’affliger de ses péchés dans ce monde-ci ou dans l’autre, affligeons-nous-en ici-bas — 4° L’orateur prouve par des exemples pris dans l’Ancien et le Nouveau Testament, qu’on ne doit jamais perdre de vue même les fautes pardonnées, que le souvenir en est utile; — 5° qu’on doit les confesser sans cesse dans l’amertume de son coeur à Dieu dont la bonté est infinie, qui ne cherche pas notre perte, qui ne désire que notre salut.

1. Nous vous avons suffisamment repris dans la dernière assemblée; nous vous avons fait une blessure profonde, sur laquelle il faut appliquer, en ce jour, des remèdes plus doux. Le meilleur procédé dans la médecine, est de ne pas se contenter de couper au vif, mais de bander les plaies: la meilleure manière d’instruire est de ne pas se contenter de reprendre, mais d’exhorter et de consoler. C’est l’avis que donne saint Paul: Blâmez, dit-il, reprenez, exhortez. (I Tim. IV, 2.) Exhorte-t-on sans cesse, les auditeurs se relâchent; se borne-t-on à reprendre, ils s’irritent; et comme ils ne peuvent supporter des réprimandes continuelles, ils refusent d’entendre d’où il résulte que les instructions doivent être variées. Puis donc que nous avons pu vous piquer et vous choquer dans l’assemblée précédente, il faut aujourd’hui une instruction plus douce, il faut répandre la douceur des paroles, comme une espèce d’huile,

1. Traduction de l’abbé Auger, revue.

sur les blessures qu’ont pu faire les réprimandes.

Nous vous avons lu, dans notre dernière instruction, le précepte de saint Paul, touchant la participation aux mystères, précepte qui s’adresse à tous les fidèles. Et quel était ce précepte! Rien n’empêche que nous ne vous le remettions sous les yeux: Que chacun s’éprouve soi-même, et qu’il mange ainsi de ce pain, et qu’il boive de ce calice. (I Cor. II, 28.) Les initiés sont instruits de ce que nous disons, ils savent ce que nous entendons par le pain et par le calice: Car quiconque, dit l’Apôtre, mange de ce pain et boit de ce calice indignement, sera coupable du corps et du sang de Jésus-Christ. En vous rappelant le précepte, nous vous avons expliqué le sens des paroles: nous vous avons dit ce que c’est qu’être coupable du corps et du sang du Seigneur; nous avons montré que celui qui est coupable de cette profanation subira la même peine que ceux qui ont crucifié Jésus-Christ. (397) Ceux qui ont crucifié Jésus-Christ étaient coupables de son sang; ceux qui participent indignement aux mystères, le sont aussi. Voilà ce qu’il faut entendre par ces mots: sera coupable du corps et du sang du Seigneur. Les reproches vous ont paru trop durs et la menace trop forte. Nous avons confirmé les paroles de l’Apôtre par un exemple qui avait beaucoup de rapport à la question. Déchirer la pourpre impériale, disais-je, ou la souiller de boue, est un égal outrage pour le prince qui en est revêtu: de même ici, détruire le corps du Seigneur, ou le recevoir dans une âme impure, c’est outrager également le Roi suprême. Les Juifs ont déchiré le corps de Jésus-Christ sur la croix; ceux qui le reçoivent dans une âme impure, le souillent; les délits sont différents, l’outrage est le même. Plusieurs ont été troublés, ont été vivement émus par cette comparaison. Ceux qui m’écoutaient, et moi-même qui parlais, nous étions singulièrement frappés; car l’instruction doit s’adresser, et les remèdes doivent s’appliquer à tous, puisque la blessure s’étend à tous.

C’est un effet de la bonté divine que l’orateur et les auditeurs participent à la même nature, qu’ils soient soumis aux mêmes lois, et qu’ils soient également coupables lorsqu’ils les violent. Et pourquoi Dieu a-t-il ainsi disposé les choses? c’est afin que l’orateur reprenne avec modération, qu’il soit indulgent pour les pécheurs, que se rappelant sa propre faiblesse, il ne se permette pas de trop durs reproches. Dieu n’a pas envoyé du ciel des anges pour instruire les hommes, de crainte que par le sentiment de leur propre excellence, et par l’ignorance de la faiblesse humaine, ils ne nous reprennent sans ménagement; mais il nous a donné des hommes mortels pour maîtres et pour prêtres, des hommes revêtus de faiblesse, afin que cette considération, jointe à celle que l’orateur et les auditeurs sont soumis aux mêmes lois, soit un frein pour la langue de celui qui parle, l’empêche de passer les bornes dans ses réprimandes. L’auteur lui-même du précepte dont nous avons parlé plus haut, Paul, confirme cette vérité, et produit la même raison que nous: Tout pontife, dit-il, pris d’entre les hommes, est établi pour les hommes, afin qu’il puisse être touché de compassion pour ceux qui pèchent par ignorance. Pourquoi cela? Parce qu’il est lui-même environné de faiblesse. (Héb. V, 1 et 2.) Vous voyez que la faiblesse est un motif de compassion et que la participation à la même nature ne permet pas à un homme, quelque animé qu’il puisse être, de passer les bornes en reprenant son semblable.

Et pour quel motif vous ai-je fait ces réflexions? C’est afin que vous ne me disiez pas Vous n’avez aucune faute à vous reprocher, vous êtes à l’abri de la peine que causent les réprimandes; c’est pour cela que vous nous attaquez plus librement, que vous nous faites une blessure plus profonde. Je sens, mes frères, je sens le premier la peine que vous ressentez, parce que je suis moi-même sujet à commettre des fautes. Nous méritons toits d’être repris, dit l’Écriture. (Eccl. VI, 8.) Personne ne peut se glorifier d’être sans tache. (Prov. XX, 9.) Ce n’est donc point parce que je raisonne sur les maux d’autrui, ni par une sorte de dureté, mais par l’effet d’une affection particulière, que je vous ai fait des réprimandes. Dans les traitements du corps, celui qui coupe dans le vif ne sent pas la douleur de l’opération; le malheureux que l’on opère est le seul qui soit déchiré par des douleurs aigués. Il n’en est pas ainsi du traitement des âmes, à moins que je ne me trompe en jugeant des autres par moi-même: celui qui parle est le premier qui sent la peine, lorsqu’il reprend les autres. Non, nous ne sommes pas aussi affectés lorsque nous sommes repris nous-mêmes, que lorsque nous reprenons nos fières des fautes auxquelles nous sommes sujets. La conscience de l’orateur lui fait aussitôt sentir ses remords l’idée qu’il déshonore la dignité de son ministère en commettant les mêmes fautes que ceux qu’il instruit et en s’exposant aux mêmes reproches, cette idée lui cause la douleur la plus vive.

2. Et ce n’est pas sans raison que je déplore nos faiblesses; mais comme plusieurs, effrayés par la force de nos discours, sont venus nous trouver au sortir de ce temple, se sont plaints à nous amèrement: Vous nous éloignez, disaient-ils, de la table sainte, vous nous écartez de la participation aux mystères. Je me vois forcé de répondre à leurs plaintes, afin de leur apprendre que, par mes reproches, je les appelle plutôt que je ne les éloigne, je les invite plutôt que je ne les écarte. Oui, la crainte de la punition qui tombe et qui s’arrête sur la conscience du coupable, comme le feu sur la (398) cire, dissout les péchés et les fait évanouir, rend à l’âme sa pureté et son éclat, et nous inspire une plus grande confiance, de laquelle confiance doit naître une plus grande ardeur pour participer sans cesse aux mystères ineffables et redoutables. Et comme en donnant des remèdes amers à ceux qui éprouvent des dégoûts on purge leurs mauvaises humeurs, on leur rend l’appétit qu’ils avaient perdu, on leur fait saisir avec plus de satisfaction les aliments accoutumés: de même en purgeant les mauvaises affections de l’âme par des reproches amers, et en la déchargeant du poids de ses péchés, on fait respirer la conscience, on lui fait goûter, avec plus de délices, le corps du Fils de Dieu. Loin donc de se plaindre de la rigueur de mes discours, on doit m’en louer et m’en savoir gré. Que si quelques chrétiens faibles ne sont pas satisfaits de ma justification, je leur dirai que ce ne sont pas mes préceptes que je leur explique, mais que je leur lis les Écritures venues du ciel; que chargé du ministère de la. parole, je dois leur annoncer librement tout ce que ces Écritures contiennent, plus occupé de ce qui leur est utile que de ce qui leur serait agréable, et non dans la crainte de leur déplaire, trahir leur salut et le nôtre par des ménagements funestes.

En effet, qu’il soit extrêmement dangereux pour l’orateur et pour les auditeurs de dissimuler quelque chose des préceptes divins, et qu’on doive regarder comme meurtrier quiconque, étant chargé d’instruire, ne publie pas toutes les lois de Dieu sans aucune considération humaine, j’en appelle au témoignage du même saint Paul. Si, dans tous les objets d’instruction, j’ai recours sans cesse à cette âme bienheureuse, c’est que je regarde ses paroles comme des préceptes essentiels et divins. Non, ce n’est point Paul qui parle, mais Jésus-Christ lui-même qui anime son esprit, et qui nous intime toutes ses volontés par la bouche de cet apôtre. Que dit donc saint Paul? Ayant fait venir les fidèles d’Éphèse, et leur parlant pour la dernière fois, parce qu’il devait les quitter, il avertit leurs chefs que s’ils cachent à leurs disciples ce qui leur est utile d’entendre, ils seront punis comme s’ils répandaient leur sang. Voici en quels termes il s’exprime: Je suis pur, dit-il, du sang de vous tous… Pourquoi cela? parce que je n’ai pas craint de vous annoncer toutes les volontés de Dieu. (Act. XX, 26 et 27.) Si donc il avait craint de leur annoncer les volontés de Dieu, il n’aurait pas été pur de leur sang, il aurait été regardé comme leur meurtrier; et avec raison sans doute. Un meurtrier ne tue que le corps; celui qui parle pour plaire à ses auditeurs, et qui en conséquence les rend plus lâches, perd leur âme. L’un ne cause qu’une mort passagère; l’autre perd l’âme et la livre à des supplices éternels.

Paul est-il donc le seul qui s’exprime de la sorte? non, assurément; mais longtemps avant Paul, Dieu s’était exprimé de même par la bouche d’un prophète: Je vous ai donné, dit-il, pour sentinelle à la maison d’Israël (Ezéch. III, 17.) Qu’est-ce à dire pour sentinelle? Une sentinelle est celui qui, tandis que les troupes campent plus bas, occupe un lieu élevé, et de là observe les ennemis qui approchent, avertit les siens de se mettre en ordre de bataille pour que les ennemis ne les attaquent pas au dépourvu, pour qu’ils ne les égorgent pas sans trouver de résistance. Comme donc, nous qui marchons sur la terre, nous n’apercevons pas les dangers qui nous menacent, la grâce du Seigneur a disposé des prophètes, qu’elle place comme dans un lieu élevé pour nous annoncer de loin la colère divine prête à fondre sur nous, afin que, nous recueillant par le repentir et relevant notre âme de sa chute, nous puissions éviter de loin les traits du courroux céleste. Voilà pourquoi Dieu dit dans l’Écriture: Je vous ai donné pour sentinelle à la maison d’Israël, afin que vous annonciez les malheurs prochains, comme la sentinelle annonce les ennemis. Et il ne lui inflige pas une peine médiocre s’il néglige d’annoncer la colère divine. Quelle est cette peine? je vous redemanderai, dit-il, l’âme de ceux qui auront péri. (Ezéch. III,18.) Est-il donc quelqu’un assez dur, assez cruel, assez insensible pour reprocher à un orateur de parler sans cesse de la colère de Dieu, lorsqu’il doit subir une telle peine s’il garde le silence?

Le Prophète et l’Apôtre nous apprennent donc qu’il n’est pas utile à l’orateur de dissimuler je vais prouver encore qu’il le serait aussi peu pour les auditeurs. Si en me taisant je devais couvrir vos fautes par mon silence, vous auriez raison de m’en vouloir, et de vous plaindre de ce que je ne me tais pas. Mais si en nie taisant je ne puis empêcher que vos fautes ne soient manifestées un jour, que gagneriez-vous à mon silence? loin de vous procurer aucun avantage, ne vous causerait-il pas le plus (399) énorme préjudice? En parlant, je vous amène à la patience et à la componction; en me taisant, je vous dispense ici-bas de vous rappeler vos péchés et de vous en repentir; mais au temps des vengeances, vous les verrez dévoilés à la face de tout l’univers, et vous vous lamenterez en vain.

3. Puis donc qu’il faut nécessairement nous affliger de nos péchés dans ce monde-ci ou dans l’autre, il vaut bien mieux que nous le fassions ici-bas. Qu’est-ce qui le prouve? les paroles des prophètes et celles de l’Évangile: Qui est-ce qui vous confessera ses fautes dans les enfers? dit David. (Ps. VI, 6.) Ce n’est pas que l’on ne confesse ses fautes dans ce lieu d’horreur, mais on le fait alors sans fruit. Jésus-Christ nous enseigne la même vérité par une parabole -: Il y avait, dit-il, un pauvre nommé Lazare, affligé d’une maladie incurable et tout couvert d’ulcères; il y avait aussi un homme riche qui n’abandonnait pas même à ce pauvre les miettes de sa table. (Luc, XVI,19 et 20.) Qu’est-il besoin de parcourir toute la parabole? vous la connaissez tous, vous savez quelle était la cruauté du riche, qu’il ne faisait aucune part de sa table au pauvre Lazare; vous savez quelle était l’indigence de celui-ci et la faim contre laquelle il luttait sans cesse. Voilà pour ce monde. Mais lorsqu’ils furent morts tous deux, le riche vit le pauvre couché sur le sein d’Abraham; et que dit-il? Père Abraham, envoyez-moi Lazare, afin qu’il trempe l’extrémité de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue et adoucir les tourments que j’endure. Vous voyez un juste retour: il n’a pas donné à Lazare les miettes de sa table, il ne reçoit pas une goutte d’eau. On se servira envers vous, dit l’Évangile, de la mesure dont vous vous serez servi envers les autres. (Marc, IV, 24.) Que lui répond Abraham? Mon fils, lui dit-il, souvenez-vous que vous avez reçu vos biens dans la vie, et que Lazare n’y a eu que des maux: c’est pour cela qu’il est maintenant dans la consolation, et vous dans les tourments. Mais ce que nous voulons vous montrer, c’est que les hommes s’affligent de leurs péchés hors de ce monde, que les flammes de l’enfer les changent et les rendent meilleurs, sans qu’ils puissent par là éteindre ces flammes, ni les adoucir. Père Abraham, dit le riche, envoyez Lazare dans la maison de mon père, afin qu’il atteste à mes frères ce qui se passe ici, et qu’ils ne viennent pas dans ce lieu de tourment. Il voudrait procurer aux autres le salut qu’il n’a pu obtenir pour lui-même. Vous voyez combien il était cruel avant le supplice, combien il est devenu humain au milieu du supplice. Il ne daignait pas regarder Lazare qui était sous ses yeux, et il s’occupe de ses frères qui sont absents. Lorsqu’il nageait dans l’abondance, la vue pitoyable d’un indigent ne le touchait pas; et maintenant qu’il est livré à des tourments éternels, il songe à ses proches, il demande qu’on leur envoie annoncer ce qui se passe dans un autre monde. Vous voyez combien il est devenu humain, doux et compatissant. De quoi donc lui ont servi sa douleur et son repentir? de rien. Le repentir était hors de saison; le spectacle était fini, il n’y avait plus de lice ni d’arène, ce n’était plus le temps du combat.

Ainsi, je vous y exhorte et je vous en conjure, affligez-vous ici de vos péchés, pleurezles ici. Que les paroles vous attristent à présent, pour que les supplices ne vous effrayent pas alors; que nos reproches vous piquent utilement dans ce monde, pour qu’un ver funeste ne vous tourmente pas cruellement dans l’autre; que le feu de nos discours vous échauffe ici-bas, pour que les flammes de l’enfer ne vous brillent pas un jour. Il est juste que ceux qui pleurent en ce monde soient consolés dans l’autre. Ceux qui vivent ici-bas dans les délices, dans la joie, dans une froide indifférence par rapport à leurs péchés, doivent nécessairement trouver au sortir de ce monde, des pleurs, des lamentations, des grincements de dents. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est celui même qui doit nous juger à la fin des siècles: Bienheureux ceux qui pleurent, dit-il, parce qu’ils seront consolés! (Matth. V, 5.) Malheur à vous qui riez, parce que vous pleurerez! (Luc, VI, 25.) Ne vaut-il donc pas beaucoup mieux acquérir des biens éternels et des plaisirs sans fin par des afflictions et des larmes passagères, qu’après avoir ri pendant cette vie si courte, de n’en sortir que pour endurer des tourments qui n’ont pas de terme.

Mais vous avez honte de déclarer vos péchés. Quand il vous faudrait les publier devant les hommes, vous ne devriez pas même alors rougir, puisqu’on doit rougir de commettre le péché, et non de le confesser; mais vous n’êtes pas obligé de les confesser en public. Que la recherche de vos fautes se fasse dans (400) l’intérieur de votre conscience; que le jugement se fasse sans témoins; que Dieu seul vous entende confesser vos péchés, Dieu qui ne vous les reproche pas, mais qui les efface d’après la confession. Et vous hésitez toujours, vous différez toujours cette confession! Je sais que notre conscience ne s’occupe pas volontiers du souvenir de ses propres fautes, puisque même, s’il nous arrive par hasard de nous les rappeler, notre esprit se cabre comme un jeune cheval qu’on n’a pas encore dompté, qui ne connaît pas encore le frein. Mais réprimez-le, modérez-le, employez tour à tour la douceur et la rigueur, rendez-le souple et docile, persuadez-lui que s’il ne confesse pas à présent ses fautes, il les confessera dans un temps où la confusion sera plus grande et la punition plus rigoureuse. Ici-bas le jugement se fait sans témoins, vous vous jugez vous-même, vous qui avez péché: à la fin des siècles, toutes vos iniquités seront dévoilées à la face de l’univers, si vous ne les avez pas effacées avant ce moment terrible. Lorsque nous commettons le péché, nous sommes armés d’audace et d’impudence; c’est lorsqu’il faut le confesser, lorsqu’il faudrait montrer beaucoup d’ardeur, c’est alors que nous hésitons, que nous rougissons. Non, il n’y a pas de honte à confesser ses péchés, c’est une justice et une vertu. Si ce n’était pas une justice et une vertu, Dieu n’y aurait pas attaché une récompense. Or, que la confession ait sa récompense, l’Écriture en fournit la preuve: Confessez le premier vos iniquités, dit Dieu par la bouche d’un de ses prophètes, afin que vous soyez justifié. (Isaïe, XLIII, 26.) Peut-on rougir d’une action par laquelle on devient juste? peut-on:avoir honte de confesser ses péchés afin de les effacer? Dieu vous ordonne de confesser vos fautes, non afin de les punir, mais afin de les pardonner.

4. Dans les tribunaux, la peine suit de près l’aveu des fautes; c’est dans cette appréhension-là même, c’est pour que la crainte de la peine qui suit l’aveu des fautes ne nous fasse pas nier nos péchés, que David nous dit: Confessez vos péchés au Seigneur, parce qu’il est bon, parce que sa miséricorde s’étend au delà des siècles. (Ps. CV, 1.) Est-ce que Dieu ne connaît pas vos fautes sans que vous les lui confessiez? Que gagnez-vous donc à ne les lui pas confesser? pouvez-vous les lui cacher? si vous ne les lui dites pas, il les connaît; si vous les lui dites, il les oublie: Je suis Dieu, dit-il lui-même, qui efface vos iniquités et qui ne m’en souviendrai pas. (Is. XLIII, 25.) L’entendez-vous? Je ne m’en souviendrai pas, dit-il. Mais vous, pécheur, souvenez-vous-en, afin que ce souvenir vous porte à vous corriger.

Plein de ces maximes, Paul se ressouvenait sans cesse des péchés dont Dieu ne se ressouvenait plus: Je ne suis pas digne, disait-il, d’être appelé apôtre, parce que j’ai persécuté l’Église de Dieu. (I Cor. XV, 9.) Jésus-Christ, dit-il encore, est venu dans le monde pour sauver les pécheurs entre lesquels je suis le premier. (I Tim. I, 15.) II ne dit pas j’étais, mais je suis. Les péchés étaient pardonnés auprès de Dieu, et le souvenir des péchés pardonnés n’était pas effacé dans l’esprit de Paul. Ce que le Seigneur avait oublié, il le publiait lui-même: Je ne me souviendrai pas de vos iniquités, dit Dieu par la bouche d’un prophète, mais vous, n’en perdez pas le souvenir. Dieu appelle son apôtre un vase d’élection, et l’Apôtre se déclare lui-même le premier des pécheurs. Que si Paul n’oubliait pas des péchés pardonnés, songez comment il se rappelait les bienfaits de Dieu. Le souvenir de nos fautes ne nous déshonore pas. Que dis-je? le souvenir de nos bonnes oeuvres ne nous procure pas autant de gloire que le souvenir de nos fautes; ou plutôt le souvenir de nos bonnes oeuvres nous couvre de honte et nous attire une sentence de condamnation, tandis que le souvenir de nos fautes nous remplit de confiance et nous comble de justice. Qui est-ce qui le dit? l’exemple du pharisien et du publicain. L’un, qui a confessé ses péchés, s’en est retourné justifié; l’autre, qui a publié ses bonnes oeuvres, s’est retiré moins favorisé que le publicain. Vous voyez combien le souvenir des bonnes oeuvres est nuisible, combien le souvenir des péchés est utile. Et cela doit être. Celui qui rappelle ses bonnes oeuvres, en conçoit de l’orgueil, et méprise le reste des hommes: ce qui est arrivé au pharisien. Non, il n’en serait pas venu à ce point d’arrogance, de dire: Je ne suis pas comme le reste des hommes (Luc, XVIII, 11), s’il n’eût rappelé ses jeûnes et ses aumônes. Celui, au contraire, qui rappelle ses péchés, réprime les saillies d’un esprit superbe, apprend à être humble, et, par l’humilité, se concilie la bienveillance de Dieu. Écoutez comment Jésus-Christ nous ordonne de livrer à l’oubli nos (401) bonnes oeuvres: Quand vous aurez fait tout cela, dites: Nous sommes des serviteurs inutiles. (Luc, XVII, l0.) Dites que vous êtes un serviteur inutile, et je ne vous regarderai pas comme inutile; si vous avouez votre bassesse, je vous comblerai de gloire et je vous couronnerai. Vous voyez combien de témoignages démontrent que le souvenir de nos fautes nous procure autant d’avantages, que le souvenir de nos bonnes oeuvres nous cause de préjudices, et que l’oubli des unes nous est aussi funeste que l’oubli des autres nous est avantageux. Voulez-vous apprendre d’ailleurs combien il y a de mérite à se rappeler ses fautes? écoutez Job, qui se glorifiait de la confession de ses fautes, autant que de tout ce qu’il avait fait de bien: Si, lorsque j’avais péché volontairement, dit-il, j’ai craint de le reconnaître dans l’assemblée du peuple. (Job, XXXI, 34.) Voici le sens de ces paroles: Le concours de mes semblables ne m’a jamais fait rougir; à quoi me servirait d’être inconnu des hommes, lorsque le souverain Juge connaît tout? quel mal pourrait me faire la connaissance qu’ils auraient de mes fautes, si le Seigneur veut me garantir de la peine? Quand tous les hommes me jugeraient, pourvu que Dieu veuille bien m’absoudre. je m’embarrasse peu de leur jugement; quand tous les hommes me loueraient et m’admireraient, si Dieu me condamne, à quoi me servent les louanges et l’admiration des hommes?

C’est toujours le Juge suprême qu’il faut considérer; et nous devons agir pour nos fautes comme pour les dépenses d’argent. Dès que nous sommes levés, avant de paraître dans la place publique, de nous occuper d’aucune affaire, nous faisons venir notre serviteur, nous lui demandons compte des dépenses qui ont été faites, afin de savoir ce qui a été dépensé bien ou mal à propos, et quelle somme nous reste. S’il nous reste peu de chose, nous cherchons dans notre esprit de nouvelles ressources pour ne pas nous trouver exposés à périr de faim. Nous devons procéder de même pour la conduite de notre vie. Appelons notre conscience, faisons-lui rendre compte des actions, des paroles, des pensées. Examinons ce qui est à notre avantage ou à notre préjudice; ce que nous avons dit de mal, les propos médisants, bouffons, outrageants, que nous nous sommes permis; quelle pensée nous a fait jeter des regards trop libres; quel dessein nous avons exécuté à notre préjudice, soit de la main, soit de la langue, soit même des yeux. Cessons de dépenser mal à propos, et tâchons de mettre des fonds utiles à la place de dépenses nuisibles, des prières à la place de paroles indiscrètes, le jeûne et l’aumône à la place de regards trop libres. Si nous dépensons mal à propos, sans rien mettre à la place, sans amasser pour le ciel, nous tomberons insensiblement dans une extrême indigence, et nous serons livrés à des supplices aussi insupportables par leur durée que par leur intensité. C’est le matin que nous nous faisons rendre, compte de nos dépenses pécuniaires; c’est le soir, après notre repas, lorsque nous sommes couchés, et que personne ne nous trouble et ne nous inquiète, c’est alors qu’il faut nous demander compte à nous-mêmes de notre conduite, de ce que nous avons fait et dit pendant le jour; et si nous trouvons quelque chose de mal, il faut juger et punir notre conscience, attrister notre coeur coupable, le reprendre avec une telle force, que, sensible à nos réprimandes, il s’en ressouvienne le lendemain, et n’ose plus nous précipiter dans le même abîme de péché.

5. Écoutez le Prophète, qui assure qu’il n’est point de temps plus propre à un tel compte: Examinez, dit-il, avec tristesse dans le repos de vos lits, ce que vous méditez contre moi au fond de votre coeur. (Ps. IV, 5.) Que de choses nous faisons pendant le jour, qui contredisent nos principes! des amis nous fâchent, des serviteurs nous irritent, une femme nous inquiète, des enfants nous affligent, une foule d’affaires publiques et particulières nous investissent, nous ne pouvons même alors apercevoir ce qui est pour nous une occasion de chute. Délivrés de tous ces embarras, rendus à nous-mêmes sur le soir, jouissant de la plus grande tranquillité, formons-nous un. tribunal dans notre lit, et apaisons la colère de Dieu par les jugements rendus par nous contre nous-mêmes. Si nous péchons tous les jours, si nous pontons des atteintes à notre âme, sans même y prendre garde, qu’arrivera-t-il? semblables à ceux qui reçoivent sans cesse des coups, et qui, faute d’y faire attention, s’attirent à eux-mêmes des fièvres et une mort cruelle, nous aussi, nous nous attirons d’horribles supplices par une insensibilité habituelle.

Ces discours, je le sais, ne sont pas agréables, mais ils sont utiles. Nous avons un Maître plein de douceur, qui ne cherche que l’occasion (402) d’exercer sur-le-champ envers nous toute sa bonté. Si l’impunité dans nos fautes ne devait pas nous rendre pires, il nous ferait grâce de la punition. Mais il sait que de n’être pas punis lorsque nous avons commis le péché nous nuit autant que le péché lui-même; c’est pour cela qu’il nous inflige urne peine, moins dans la vue de nous châtier pour le passé, que de nous corriger pour l’avenir. Voulez-vous, par l’Écriture, vous convaincre de cette vérité? écoutez ce que Dieu dit à Moïse: Laissez-moi agir, lui dit-il, et dans mon indignation, je les ferai tous périr. (Exod. XXXII, 10.) Laissez-moi agir, disait-il à Moïse: ce n’est pas que celui-ci le retînt; il ne lui disait pas un mot, il se tenait devant lui en silence, mais il voulait lui inspirer l’idée de le supplier pour les coupables. Comme les Juifs avaient fait des fautes qui méritaient la peine, et une peine rigoureuse, comme il ne voulait pas les punir, mais leur faire sentir les effets de sa bonté, et que cette indulgence pouvait les rendre plus lâches, il a trouvé un moyen pour qu’ils ne fussent pas punis sans que cependant l’impunité pût les rendre moins attentifs sur eux-mêmes, c’était de leur apprendre que ce n’était pas par leur propre mérite, mais par l’intercession de Moïse, qu’ils échappaient au courroux du souverain Maître. C’est ce que nous faisons souvent nous-mêmes. Lorsque nous ne voulons ni punir des serviteurs qui méritent punition, ni les affranchir de la crainte du châtiment, nous chargeons nos amis de les soustraire à nos mains, en sorte qu’ils échappent à notre sévérité, sans être délivrés d’une terreur salutaire. C’est ce qu’a fait Dieu, comme le prouvent ses propres paroles: Laissez-moi agir, dit-il, et dans mon indignation… Cependant, lorsque nous voulons réellement punir, et qu’on s’y oppose, nous nous indignons alors, et Dieu dit: Laissez-moi agir, et dans mon indignation…, afin que vous sachiez que l’indignation dans Dieu n’est pas une passion, mais qu’on appelle ainsi la peine qu’il nous inflige. Lors donc que vous entendez ces paroles de Moïse: Si vous leur pardonnez leur faute, conservez-moi vos bonnes grâces; si vous ne leur pardonnez pas, effacez-moi de votre livre; lors, dis-je, que vous entendez ces paroles, admirez le Maître plus que le serviteur, parce qu’il lui a fourni cette occasion de manifester son vif amour pour des coupables.

Dieu a tenu la même conduite dans d’autres circonstances, et il a tenu les mêmes discours à Jérémie et à Ezéchias: Allez, dit-il, dans les rues de Jérusalem, considérez si vous trouverez un seul homme qui agisse selon l’équité et la raison, et je pardonnerai à toute la ville. (Jér. V, 1.) Voyez-vous la bonté divine? elle fait jouir une multitude même de méchants, de la vertu d’un seul homme! et si dans tout un peuple il se trouve un seul homme vertueux, elle ne l’enveloppe pas dans la punition d’une multitude de méchants. Un seul homme qui marche dans la voie droite peut dérober tout un peuple à la colère de Dieu; et toute une ville corrompue ne pourra envelopper dans la. peine qu’elle mérite, ni entraîner dans sa ruine un seul homme de bien. C’est ce que prouve l’exemple de Noé, qui a été sauvé seul lorsque. tous les hommes périssaient, et celui de Moïse, qui seul a pu obtenir la grâce de tout un peuple. Mais je puis citer un trait encore plus fort de la bonté de Dieu. Lorsque parmi les hommes vivants, il n’en trouve pas qui aient. assez de confiance auprès de lui pour intercéder efficacement en faveur des coupables, il a recours aux morts, et il déclare que c’est à cause d’eux qu’il pardonne: Je protégerai cette ville, dit-il à Ezéchias, à cause de moi et de mon serviteur David. (IV Rois, XX, 6.)

Ainsi donc, convaincus que Dieu ne néglige aucun moyen pour nous affranchir de la peine, fournissons à sa miséricorde le plus que nous pourrons de motifs, des repentirs, des larmes, des confessions et des souvenirs continuels de nos fautes, l’humilité, la vigilance, la prière, des aumônes multipliées, le pardon des offenses commises envers nous. II ne suffit pas de dire: Je suis pécheur; il faut exprimer dans sa confession chaque espèce de péché. Le feu qui tombe dans les épines, les consume aisément; de même la méditation continuelle de nos fautes les détruit aisément et les fait disparaître. Que Dieu qui oublie les iniquités et qui les efface, nous délivre de nos péchés, et nous rende dignes du royaume céleste, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par lequel et avec lequel la gloire soit au Père et à l’Esprit-Saint, maintenant et toujours, dans tous les siècles des siècles! Ainsi soit-il.