Une homélie inédite sur la pénitence attribuée à saint Jean Chrysostome
Version arabe du manuscrit de Berlin, éditée et traduite par L. Leroy (1908)
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Une homélie inédite sur la pénitence attribuée à saint Jean Chrysostome
Version arabe du manuscrit de Berlin, éditée et traduite par L. Leroy (1908)
Saint Jean Chrysostome · 31 août 2026 · 37 min de lecture · 4 vues
Notice§
Au cours d’un voyage en Allemagne, pendant l’été de 1906, je passai quelques jours à Berlin et profitai de l’occasion pour visiter la Bibliothèque Royale. Je m’arrêtai de préférence à la section des manuscrits orientaux et, grâce à la complaisance de M. le Bibliothécaire, qui fit tout son possible pour faciliter mes recherches, je pus prendre la liste de tous les manuscrits chrétiens, de langue arabe ou copte. Quelques mois après, je demandai le manuscrit désigné comme il suit dans le catalogue :
10199 Ms. 105 — 15 Bl. in-8°, Abs. c. 1100 (1688). Bruchstuck der christl. Theologie angehörig uber den Messias, seine Eigenschaften und Aufgaben.1
M. le Bibliothécaire voulut bien le prêter pour trois mois à la Bibliothèque des Facultés catholiques d’Angers, et je pus le copier à loisir.
La description donnée dans le catalogue n’est pas tout à fait exacte. Les 10 premières feuilles contiennent deux homélies incomplètes d’ailleurs (il manque le commencement de la première et la fin de la seconde) sur les deux premiers chapitres de l’Ecclésiaste, et il n’est question qu’incidemment du Christ et de sa mission. Les quatre feuilles suivantes donnent une partie notable d’une homélie sur la pénitence et la crainte de Dieu, attribuée à saint Jean Chrysostome. Elle a pour texte le verset 11 du Psaume xxxiii : « Venite, filii, audite me, timorem Domini docebo vos. » Elle est d’ailleurs incomplète et la fin manque. M. Nau m’a signalé un texte grec analogue à cette homélie, contenu dans un manuscrit du xii<sup>e</sup> siècle2, et une autre traduction arabe, en caractères syriaques, de la même homélie (Bibl. Nat., Fonds syriaque, n° 239, feuilles 182-189). Celle-ci a l’avantage d’être complète et plus correcte que celle de Berlin. Le texte en est parfois identique, mais elle présente, en plusieurs passages, des différences considérables. Je donne, en note, la traduction des passages omis dans le texte de Berlin.
Le parchemin de Berlin a servi antérieurement à un autre manuscrit et il subsiste encore des traces de la première écriture, ce qui en rend la lecture souvent difficile.
Angers, janvier 1908. — L. Leroy.
Note d’édition : pour permettre une lecture continue de l’homélie, les développements que l’éditeur avait relégués en note — la matière propre au manuscrit de Paris, absente de celui de Berlin — ont été rétablis à leur place dans le texte ; les notes signalent chaque fois l’état du manuscrit de Berlin.
Traduction§
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, Dieu unique.
Homélie composée par le Père saint et pur Jean Chrysostome sur la Pénitence et la Crainte du Dieu Très-Haut, que ses prières agréables à Dieu nous gardent tous jusqu’au dernier soupir. Amen.
Il dit : David le Prophète nous donne une leçon excellente par ces paroles : « Venez, mes enfants, et écoutez, je vais vous enseigner la crainte de Dieu. » Il faut par conséquent que nous acquérions avant toutes choses la crainte pour qu’elle nous procure la vie éternelle. La crainte de Dieu en effet nous conduit à la vie éternelle et chasse le péché. Elle nous donne non seulement la vie éternelle mais encore la gloire et la louange.
Puisque la crainte de Dieu nous procure tous ces biens, ô ami de Dieu, rends-lui un culte véritable non seulement en paroles mais en œuvres. Établis la base de ton culte sur l’humilité, pour que tu apprennes à connaître l’amour de ton Seigneur. Prends garde que, entraîné par quelque passion mondaine, tu méprises ton Seigneur. Sache que tu es un être éphémère et ne sois pas assuré de vivre jusqu’au lendemain, car ta vie est bornée. Pourquoi la gaspilles-tu inutilement ? Y a-t-il au monde quelque chose d’assez sûr pour que tu t’y attaches ? Qui donc est né sans être mortel ? ou quel est l’être assez excellent pour que le tombeau ne l’altère pas ? Quel est le jeune homme qui ne vieillira pas ? Y a-t-il quelqu’un au monde qui doive survivre à son argent ? Réfléchis à cela et à d’autres considérations analogues, et rejette loin de toi toute pensée superbe. Sache que l’homme n’est que vanité et que ses jours passent comme l’ombre. Quand tu vois l’herbe des champs, songe à la nature humaine : les altérations que subit le gazon sont l’image des vicissitudes auxquelles l’homme est soumis. Le Seigneur a promis la vie éternelle et toi tu t’attaches à ce monde périssable. Rejette les plaisirs et triomphe des appétits du ventre. Ne néglige pas ces jours si brefs de peur que tu ne tombes dans le châtiment qui ne finira point. Il vaut mieux pour toi souffrir un peu ici-bas et échapper au châtiment sans fin. Ne marche pas chargé de la souillure des péchés pour servir d’aliment au feu qui ne s’éteint point. Je t’en prie, ô mon ami, ne t’écoute pas toi-même, si tu veux parvenir à cette gloire qui ne cessera point, au bonheur suprême, à la vie céleste, et aux tabernacles du Seigneur. Ne prétextons pas la longanimité du Seigneur Christ à notre égard. Ici-bas, en effet, il nous supporte et use de patience envers nous, mais là-bas il nous fera subir une investigation sévère. Surveille la porte de ton âme, je veux dire ta bouche, car la parole est le principe de la plupart des péchés. Ne dis pas : J’ai dit une parole sans importance, mais considère quelle en est la conséquence. Redoute l’approche du jugement terrible où seront manifestées toutes tes actions, car tous les péchés sont écrits là-bas. Tout ce que nous faisons et tout ce que nous disons y sera manifesté à son heure. Tremble, malheureux, et fais en sorte de ne rien écrire là-bas, mais efface plutôt ce qui s’y trouve déjà écrit. Il faut pleurer beaucoup, faire pénitence, prier et confesser tes péchés et faire d’autres bonnes œuvres ; par ce moyen et d’autres œuvres de ce genre, tu effaceras tes péchés et tu échapperas à ce châtiment et à cette honte. On n’a pas besoin là-bas de richesses mais de bonnes œuvres. Tu ne fléchiras pas le juge par de l’argent mais par des pleurs. Si tu as de l’argent, distribue-le aux pauvres. Nous pouvons nous sauver si nous le voulons. Prends garde que les femmes de mauvaise vie et les publicains ne te précèdent dans le royaume. Gémis ici, pour te réjouir là-bas. Les pleurs qui passent valent mieux que les pleurs qui ne passent point. Sème ici le travail pour récolter là le repos. Gémis, désole-toi et verse des larmes. Si la femme adultère, dont parle l’Évangile, a par ses pleurs obtenu le pardon du Seigneur Christ, les pleurs que tu répandras, avec le jeûne et la pureté, t’obtiendront mieux encore la miséricorde. Si tu n’as pas de bonnes œuvres, dis comme la Chananéenne : « Ayez pitié de moi, Seigneur. » Si tu n’as pas d’œuvres à montrer, réfugie-toi dans la miséricorde incommensurable du Créateur. Fréquente assidûment la source des livres saints. De même en effet que ceux qui sont assis près d’une source d’eau sont à l’abri de la chaleur, et jouissent de la fraîcheur de l’eau, celui qui fréquente les sources des livres saints, sauve son âme de tous les maux et de la flamme de l’enfer, car la parole des livres vient de Dieu. Y a-t-il quelqu’un qui puisse s’affliger de ce qui le console ? La lecture assidue de l’Écriture ne doit pas t’ennuyer, car si tu éprouves de la fatigue, ton cœur est purifié. Applique-toi aux œuvres excellentes de la foi, aux invocations, aux veilles, à la patience et à la prière assidue.3
Il faut prier. Ne dis pas : « J’ai demandé telle grâce une fois, deux fois, mais je ne l’ai pas obtenue. » N’abandonne pas la prière jusqu’à ce que ta demande ait été exaucée. Lorsque tu te prosternes devant Dieu, il ne faut pas que ta bouche seule prie tandis que ton esprit est loin de lui. Dieu n’a pas besoin de paroles, mais il demande des bonnes œuvres. Celui que tu pries est généreux. Ne dis pas (pour t’excuser) que tu as foi en sa miséricorde envers ceux qui ont recours à lui. Rougis de honte. Est-ce que celui qui est dans sa crainte le haïra ? Celui qui le prie le négligera-t-il parce qu’il est miséricordieux ? Pense, malheureux, à ton départ de ce monde, et à ce jour terrible où, ton âme étant prête à partir, tu seras étendu sur ton lit sans que ton intelligence puisse désormais lui être utile. Autour de toi tes parents et tes amis pleureront en voyant que ton âme va t’être ravie, mais aucun d’eux ne pourra intercéder auprès des anges qui voudront la prendre. Pense à toutes tes actions. Tu auras devant les yeux le ver qui ne dort point et le feu qui ne s’éteint point et la fournaise qui ne se refroidit point. Éteins les péchés non sous l’abondance de l’eau, mais sous l’abondance des larmes, car les pleurs n’éteignent pas seulement le feu, mais ils purifient des péchés. C’est ce qu’atteste David le prophète, si éprouvé et si patient, quand il dit : « Toutes les nuits, je baigne ma couche (de mes larmes) » ; il ne dit pas : « Je mouille », mais « je baigne » pour nous apprendre que les larmes ont la vertu du baptême.
Quand la douleur a Dieu pour cause, elle chasse la douleur du péché. Pleure ici sur tes péchés pour ne pas pleurer là-bas dans les tourments vengeurs. Découvre ta blessure au médecin et dévoile tes péchés. Redoute le Juge et crains le jour de la rémunération, quand viendra tout à coup l’heure du jugement pleine de tremblement et de larmes où s’ouvrira l’abîme de perdition, où paraîtra le témoin qui ne se trompe pas. Pense à ces vérités, malheureux, et à d’autres du même ordre, et ne sois pas l’ennemi de ton âme. Sache qu’il n’y a rien de plus salutaire pour l’âme de l’homme que le souvenir de ses péchés. Sois assidu à la prière pour satisfaire ton Seigneur et lui donner l’occasion de manifester sa miséricorde par la rémission de tes péchés. Prends garde de ne pas mettre obstacle à sa bonté par ta négligence. Quand bien même tu serais tombé au dernier degré dans le péché, il a le pouvoir de t’en retirer et de te sauver4. C’est pourquoi ne te relâche pas dans la prière même quand tu n’es pas en grâce avec Dieu.
Prie alors pour obtenir la grâce. Tu seras sans doute exaucé de celui qui ne veut pas que l’homme se tienne éloigné de lui par crainte. C’est lui qui est ton Dieu ; il veut ton salut plus que toi, et tu n’as pas à cet égard une sollicitude égale à la sienne. Aie soin, malheureux, de persévérer dans la prière. Elle n’exige aucun travail pénible. Livre-toi à cet exercice qui ne demande pas de peine et souviens-toi qu’il ne convient pas de proférer des paroles tout en étant dans un état de somnolence. Ne sera couronné que celui qui veille, qui travaille et qui persévère dans la prière, et l’homme n’obtient rien sans peine. Contiens tes passions par la lecture des livres saints et pense au jugement futur. Excite ton âme à méditer l’enfer. Prépare-toi à la lutte contre les démons afin que la miséricorde du Sauveur soit avec toi. Tu ne peux pas servir deux maîtres. Pleure ici pour te réjouir là-bas. Il n’est qu’un hâbleur celui qui se réjouit ici-bas, car il finira par pleurer. Que la voix que tu fais entendre soit celle des pleurs, la nuit comme le jour, car le résultat des pleurs est la joie éternelle. Prends garde de purifier ton âme. Tu dois t’appliquer au travail et à la mortification de tes passions afin de mortifier ton corps et de le sauver, et toutes tes actions seront agréables à Dieu.
Car une grande crainte s’emparera de ceux qui n’obéissent qu’à eux-mêmes. Prends donc garde, malheureux, de ne pas t’écouter de peur que tu ne tombes dans ce feu. Fais donc en sorte que ton âme ne soit pas trouvée de paille et que ce feu ne te brûle pas. Il n’écoute pas la parole de Dieu celui qui ne s’éveille pas de sa négligence bien qu’elle soit comme la trompette qui excite le cavalier au combat. Ne cesse pas de courir de peur que tu ne sois atteint par le lion dont l’Apôtre Pierre parle en ces termes : « Mettez-vous en sûreté, car Satan, comme un lion, rôde cherchant à dévorer ceux qu’il trouve. » Prenez garde à lui, car il ne combat pas seulement pendant le jour, mais encore pendant la nuit. Il a une cavalerie puissante : ce sont les pensées impures. Prends garde, malheureux, aux menaces du lion. Ceins tes reins du cilice et verse des pleurs. Vaque sans cesse à la prière, de peur que tu ne tombes dans sa gueule. Ne cesse pas de gémir et de t’humilier devant Dieu, pour qu’il l’écarte de toi. Loue et remercie celui qui t’a créé. Réfléchis à toute heure et sache qu’il te faudra rendre compte de tes œuvres quand le Seigneur Jésus viendra pour juger ses serviteurs. Sois à toute heure dans l’attente de ce jugement. Scrute ton cœur et rappelle-toi les œuvres que tu as accomplies dans tout le cours de ta vie.5
Sache qu’il te faudra comparaître devant le Seigneur, que tu sois libre ou esclave, riche ou pauvre. Le vertueux Paul dit en effet que tout sera remis entre les mains du Christ. Il faudra donc, malheureux, que tu rendes compte non seulement des actions mais des paroles, car il te demandera un compte rigoureux des paroles vaines que tu as dites, de l’aide que tu as pu prêter pour faire le mal, des paroles inutiles que tu as pu prononcer, car rien n’est nuisible à l’homme comme les paroles dites mal à propos et les discours frivoles qu’il tient. Aussi en rendra-t-il compte au jour du jugement. Prends garde, malheureux, car tu n’auras pas seulement à rendre compte de la parole, mais aussi de l’ouïe. Lorsque quelqu’un vient en ta compagnie et que tu accueilles sa parole, tu deviens son complice dans le péché, car la loi interdit cela. Et si celui qui ne fait qu’écouter doit être jugé, quel compte aura à rendre celui qui calomnie le prochain ?
Ce n’est pas seulement des paroles qu’il faudra rendre compte, mais encore des pensées. Sois donc désormais sur tes gardes : il te faudra rendre compte de toute parole mauvaise ou légère que tu auras dite à ton prochain ou de toute pensée de ce genre qui aura pu te venir à l’esprit6. Réfléchis à tout cela, crains et tremble. Sache bien que Dieu n’est pas seulement lumière, mais qu’il est aussi un feu qui brûle les pécheurs. Heureux celui qui reçoit la lumière, mais malheur à celui qui attend le feu, car les œuvres de tout homme seront éprouvées par le feu. Celui dont les œuvres subsisteront sera reconnu et récompensé ; mais celui dont les œuvres seront consumées sera perdu. Dieu n’a pas besoin de bois ; prends garde que tes œuvres ne soient du bois pour toi. Consulte les livres saints et considère quel a été le sort des saints et quel a été celui des pécheurs. Prends garde d’éprouver le sort de ces derniers. Le Seigneur t’a planté comme une vigne vraie et féconde. Il viendra pour cueillir le fruit. Fais en sorte qu’il y ait en toi des grappes saines et de bons fruits, et prends garde qu’à son arrivée, il ne trouve en toi des épines au lieu de raisins. Tremble, malheureux, devant le châtiment, car le péché n’est pas à l’extérieur, mais il est imprimé dans le cœur. Ne cherche pas à nier en disant : « Je n’ai pas commis de péché » ; car des témoins nombreux se présenteront contre toi et les anges viendront en foule te reprocher hautement cet orgueil qui fait que tu renies tes péchés, que tu ne te résous pas à l’obéissance et que tu restes dans tes péchés. Sache, ô homme, qu’il n’y a ni jeûne, ni prière, ni miséricorde, ni pleurs sans la charité et sans l’humilité. La crainte n’existe et n’est parfaite que lorsque l’orgueil est détruit. La crainte de Dieu donne la force ; la crainte de Dieu fait couler les larmes ; la crainte de Dieu attendrit le cœur insensible. De même que l’eau éteint les ardeurs du feu, la crainte de Dieu détourne l’homme de ce qui déplaît à Dieu et l’amène à accomplir ce qui lui plaît. Mets tous tes soins à ne pas t’enorgueillir ; de même en effet qu’il est au pouvoir de l’homme de faire le bien et le mal, ainsi il peut librement marcher dans la voie de l’enfer ou dans celle du ciel ; il peut aussi briser l’orgueil de l’âme par l’humilité. C’est ainsi que Notre-Seigneur Jésus-Christ s’est abaissé afin de nous rendre semblables à lui, comme il le dit lui-même : « Je suis doux et humble de cœur. » Il nous a tracé la voie du salut, afin que le chemin du ciel nous devînt facile. Cette voie consiste en ce que Dieu ne demande ni or ni argent, mais le jeûne, la prière et l’humilité, et, à ces conditions, il sauve le pécheur de ses péchés. Adonne-toi donc au jeûne, à la prière, à l’humilité, à la patience et à la résignation au milieu de toutes les peines, car le Seigneur éprouve celui qu’il aime dans ce monde qui passe, mais il lui donnera la joie parfaite dans…
Le manuscrit de Berlin s’interrompt ici, la dernière phrase restant inachevée. La suite et la fin de l’homélie sont données ci-après d’après le manuscrit carchouni de Paris (syr. 239), édité et traduit par L. Leroy dans la seconde livraison de son travail (Revue de l’Orient chrétien, 1908, p. 247-265).
Sache qu’il te faudra comparaître devant le juge qui sonde le cœur et les reins ; c’est pourquoi résiste avec constance au péché de parole. Sois persévérant et perspicace afin de n’être point condamné à ce grand jugement. C’est inévitable : si tu ne rentres pas en toi-même ici, tu te lamenteras là-bas comme le riche, et tu t’entendras dire comme lui : « Il y a entre nous et vous un abîme immense7 » ; et tu ne pourras pas le franchir. Demande à Dieu qu’il te sauve des peines de ce lieu et qu’il te fasse parvenir avec ceux qui ont part à la béatitude là-haut, qui sont glorifiés et comblés des biens qui ne passent point. Éveille-toi de la langueur dans laquelle tu te trouves. Tu dois être ardent comme le feu ; prends garde d’être plus froid que la cendre et plus mort que les morts. Renonce à toutes choses, donne-toi à Dieu, et persévère nuit et jour dans la prière. Si tu agis ainsi, il bannira de ton cœur tout désir mondain et te fera parvenir à l’amour céleste. La pensée de ce jour te fera accomplir tout cela sans peine ; tu perdras toute ta nonchalance et ton âme deviendra plus légère que la plume. Tu parviendras ainsi à la possession des biens que tu espères, après avoir rejeté les faveurs et la gloire de ce monde. Renonce à toutes les choses visibles, humilie-toi sans cesse et verse des torrents de larmes.
Rien n’est plus profitable, et il n’y a rien qui nous unisse autant à Dieu comme les larmes qui proviennent de l’humilité. Si tu habites les villes, tu seras comme si tu vivais au désert. Le Seigneur accorde également la béatitude à ceux qui gémissent. Que si l’on objecte cette parole de Paul : « Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur, » que l’on sache bien qu’il s’agit seulement du plaisir et de la joie qui sont le fruit de ces gémissements, Il dit en effet que la tristesse est inhérente aux joies du monde et que de même les pleurs qui sont versés à cause de Dieu, assurent une joie constante et inaltérable. Ainsi la femme adultère pleura dans la douleur de son cœur, et elle devint plus illustre que les vierges ; de même en effet qu’une pluie abondante est suivie d’un temps serein et clair, les pleurs que l’on verse dans la crainte et la ferveur dissipent les ténèbres du péché, et de même aussi que nous avons été purifiés une première fois par l’Esprit et l’eau, nous sommes purifiés de nouveau par les pleurs et la confession des péchés, surtout quand nous ne laissons pas voir nos larmes et que nous ne ressemblons pas à ceux qui composent leurs visages pour produire bon effet aux yeux des hommes. Pour ma part, je désire ces larmes que l’on verse dans l’humilité et non pour être vu ; celles que l’on répand en secret, à l’intérieur de son appartement là où personne ne les voit.
Telles étaient les larmes d’Anne : sa langue ne remuait pas, mais ses larmes avaient une voix puissante. Le Seigneur te demande encore de pleurer comme il pleura lui-même quand il se troubla au sujet de Jérusalem. Qu’il ait pleuré, nous en trouvons l’attestation en plus d’un endroit : c’est ainsi qu’il pleura sur Lazare. Nous ne trouvons au contraire pas une seule attestation qu’il ait ri ou simplement souri. Il en est ainsi de Paul : nous lisons qu’il pleura en nombre de circonstances, mais nous ne trouvons pas qu’il ait ri, pas plus que quelque autre des saints. Aucun d’entre eux ne rapporte une chose semblable ni de lui-même ni d’un autre. Nous trouvons par contre que le fils de Noé fut surpris à rire et il devint esclave, de libre qu’il était. Je ne dis pas que tu ne dois jamais rire, mais qu’il ne faut pas rire comme ceux qui n’ont pas d’éducation. D’ailleurs tu ne dois jamais rire si tu considères que tu dois comparaître au jugement terrible et rendre compte de toutes tes actions, de celles que tu connais et de celles que tu ne connais pas. Quand même tu n’aurais conscience d’aucune faute, tu ne serais pas.
justifié pour cela. Gémis sans cesse et prends garde que le démon ne te nuise. Tu diras peut-être : « Quand je pleurerai, à quoi cela servirait-il ? » Mais à la fin du monde, quand la sentence sera rendue contre toi, tu obtiendras à ton heure miséricorde et pardon, si tu as gémi et si tu t’es affligé auparavant. C’est pour cette raison que le Christ Notre-Seigneur déclare bienheureux ceux qui gémissent et malheureux ceux qui rient ; car c’est par les gémissements et les pleurs que nous aurons part à l’héritage de son royaume. Sache que tu es appelé à une vie céleste. Ne prends donc pas plaisir à dire des paroles inutiles, des plaisanteries, ou autres légèretés qui provoquent le rire ; mais que ton cœur soit toujours humble. Aspire de toute la force de tes désirs à être couronné et sache que tu as à lutter contre bien des tempêtes et des épreuves. Établis ton âme sur un fondement solide et ferme, car ce n’est pas par une seule épreuve, ni deux ni trois que tu seras assailli, mais c’est par de nombreuses afflictions que tu entreras dans le royaume. Nos efforts ne doivent pas ressembler à ceux des gens du monde qui essaient deux ou trois fois et qui se reposent ensuite, mais il faut que nous fassions chaque jour des efforts sans nombre, et ce n’est pas seulement pendant la journée, mais aussi pendant la nuit que notre vigilance doit être en éveil.
Beaucoup triomphent pendant la nuit comme pendant le jour, et surmontent des épreuves de toutes sortes. Ou nous serons vainqueurs, ou nous succomberons. Considérons ceux qui succombent : celui qui injurie le prochain et lui fait du tort sans lui donner réparation, celui-là est vaincu. Nous voyons, dans les luttes mondaines, un grand nombre de personnes recevoir des coups et des blessures et obtenir, par leur persévérance, la couronne du vainqueur. De même celui qui travaille pour Dieu et qui persévère au milieu de toutes les épreuves qui lui sont envoyées, obtient la couronne et, comme le dit Notre-Seigneur au sujet des pauvres : « Tout ce que vous aurez fait à l’un de ces méprisés, c’est à moi que vous l’aurez fait8 ». Prends garde de n’être pas ingrat envers Celui qui t’a comblé de bienfaits. Aime-le, car il t’appelle à toute heure. Il a bien voulu être crucifié pour te sauver et ce que tu méritais, c’est lui qui l’a supporté pour toi. Tu dois dire comme dans l’Écriture : « Que rendrai-je au Seigneur, pour tout ce qu’il a fait pour moi9 ? » Veille, malheureux, à ne pas tomber entre les mains du Seigneur. Tout ce qu’il ordonne est profit, tandis que celui qui lui désobéit est perdu, car toutes nos affaires sont comme la rosée : tu la cherches en vain aujourd’hui à l’endroit où tu étais hier.
Il en est de même du jour où tu dépenses pour ton ventre, partageant ainsi les préoccupations de ce monde, qui ne sont pourtant qu’une vaine apparence sans réalité. Recherche la réalité et tu ne pécheras pas, malheureux ! L’Écriture dit en effet : « Toutes les choses de ce monde passeront, mais le péché te précédera là-bas. » Tremble devant le grincement des dents, et préserve-toi de ce feu qui consume. Si au contraire tu te rappelles à chaque instant que le Seigneur est proche, tu ne pécheras point, car le péché ne provient que -du manque de connaissance de Dieu le Très-Haut et celui qui se souvient qu’il est vu de Dieu (louange à Lui !) ne pèche jamais. Sache qu’il te regarde et qu’à chaque instant il examine tes actions, écarte le péché, car ton esprit ne peut pas être à la fois en haut et en bas. S’il est dans la vérité, tu sauras que Dieu te regarde et tu n’approcheras pas de l’arbre10. Dieu (louange à Lui !) sera devant tes yeux et tu marcheras sans peine dans la voie droite, car là où se trouve la crainte de Dieu, le péché ne peut en approcher. Sois convaincu qu’il est présent à chaque instant, qu’il scrute tes actions et que rien n’est caché à ses yeux. Choisis la crainte grande et _noble, car toutes les choses du monde sont vaines tandis que la crainte est le grand et magnifique trésor qui plait à Dieu, prends pour ta part un cœur pur pour que tu mérites de voir Dieu, parce que quiconque n’a pas un cœur pur et saint ne verra pas le visage de Dieu le Très-Haut, selon ce qui est écrit, il faut que tu sois de sel pour que ton âme soit salée et que tes bonnes qualités demeurent, pour que ton intelligence et ta parole soient justes et que tu conserves tes bonnes actions, pour que tu fasses dis paraitre les pensées perverses et que tu te purifies de l’odeur infecte du péché.
Quand tu as purifié ton cœur de la corruption, il appar- tient à Dieu qui seul est grand et puissant, et si tu ne retombes pas dans la négligence et le péché, Dieu se donne à toi. Il ne te demande pas seulement que tu te donnes à lui, mais il veut que ton influence soit bienfaisante pour ceux qui t’entourent. Sois convaincu de l’utilité de la parole qui passe ; fuis le péché qui perd et la calomnie qui n’a que de funestes conséquences et aucun avantage, car Dieu seul connaît celui qui est bon et celui qui est mauvais, et pénètre les secrets de nos cœurs, et en jugeant ton frère, tu ne fais que te juger toi-même. Considère la femme adultère, comment elle juge les autres en présence du Seigneur Jésus-Christ : par ses larmes elle plut au Seigneur, et le céleste médecin, écoutant la voix de ses pleurs, lui accorda le salut. Imite-la, non dans ses passions, mais dans sa pénitence et ses larmes. Prends le parti de t’’assurer, par tes larmes, la bienveillance du juge ; éteins dès ici-bas le feu de l’enfer. Il t’a donné des commandements qui ne sont pas pénibles pour que tu t’’affranchisses par eux des œuvres mauvaises. Tu n’as besoin que du labeur des larmes et de la prière, du renoncement à la colère, à l’envie et à la médisance. Quelle monnaie te faut-il pour t’’assurer l’accomplissement de ces commandements ?
Tu n’as besoin que de l’humilité et tout ira bien pour toi. Je vais t’indiquer une médisance qui a son utilité : médis de toi-même, et fais connaître tes péchés pour que tu deviennes juste ; car cette médisance est méritoire et salutaire. Ne scrute pas les affaires des autres, mais reconnais tes propres défauts. Si tu sais quelle est la médisance méritoire, tu diras constamment du mal de toi-même. Oublie la médisance contre les autres et reconnais combien les avantages du silence sont grands et combien la parole est nuisible. De cette façon, malheureux, tu éviteras toute chute, et tu mériteras d’être transfiguré et de briller comme le soleil. Évite de dire du mal des autres en présence du juge, car si tu te préserves des mille sortes de médisances, tu ne pourras pas cacher ton éclat et tu obtiendras une récompense de la part des autres : tu ne sauveras pas seulement ton âme, mais Dieu (magnifié soit son nom !) sera glorifié à cause de toi. Si au contraire tu n’agis pas ainsi, tu perdras ton âme et Dieu sera blasphémé à cause de toi. Sois désireux de faire briller tes œuvres, non en en faisant étalage devant les hommes, mais en ne fournissant aucun motif à personne de dire du mal de toi. Lorsque, malgré ton application aux bonnes œuvres, tout le monde dit du mal de toi, aie soin de répondre à chacun par des bénédictions et ne t’afflige pas des calomnies dirigées contre toi.
Elles te vaudront une belle récompense, surtout si elles sont dénuées de fondement. Mais si le mal qu’on dit de toi est vrai, malheur à toi. N’aime pas seulement les bons, mais aime tous tes frères, car si tu aimes tes frères, tu éloignes de toi la haine, et si tu aimes le bien tu chasses de ton cœur la haine et les traits de la calomnie. Sois miséricordieux, car cette vertu est magnifiquement récompensée et fait qu’on ressemble à Celui qui disait : « Je pleurais sur tous et je gémissais quand je voyais quelqu’un dans l’adversité. » Et si celui qui pleure est digne de récompense, celui qui désire secourir et fortifier le faible en mérite une plus grande. Rejette loin de toi la marque fétide de la médisance, car il est possible qu’un homme mauvais aujourd’hui, soit bon demain. Ne ta- buse pas : tu veux aller au ciel, renonce aux choses de la terre, c’est-à-dire aux affaires humaines, et abandonne-toi sans cesse aux pleurs pour que tes pleurs soient une semence. Tu n’as pas besoin de travail pour récolter le fruit de la pénitence, parce que, quand il le veut, le Seigneur n’a pas besoin de temps : en un clin d’œil il changea l’eau en vin et dans une seule heure il multiplia le pain pour une foule innombrable. De même la femme adultère se repentit et fut sauvée en un moment : au moment où elle gémit, et en un instant elle exhala la bonne odeur de la pénitence.
Le Seigneur ne lui dit pas en effet : « Je te pardonnerai tes péchés », mais : « Aie confiance, ma fille, tes péchés te sont remis11 ». Tu as entendu dans cet exemple ce qui compense la calomnie et la médisance : excite donc en toi l’humilité qui est le principe de tous biens et qui obtient des couronnes nombreuses à celui qui s’y applique selon la parole du Seigneur. « Heureux les humbles d’esprit12 ». C’est un sacrifice qu’on lui offre l’humilité, car le cœur contrit est une victime offerte à Dieu qui est glorieux et puissant, et « il ne rebute pas le cœur contrit et humilié13 ». Voilà la vertu qui est le principe des bonnes œuvres. Comme les bonnes œuvres sont elles-mêmes le principe de la sagesse, et que l’orgueil est le principe du péché, l’humilité est de même le principe des bonnes œuvres et du bien. Nous en avons la constatation par le pharisien et le publicain : lun par son orgueil perdit tous les biens qu’il avait, et l’autre par son humilité recueillit des fruits qui n’étaient pas à lui. Puisque tu sais que l’orgueil est la racine et la source de tous les maux, applique-lui le remède qui lui convient, c’est-à-dire l’humilité. Car si tu établis l’humilité comme fondement de ton édifice, tu pourras édifier sur elle le bien que tu voudras. Mais si tu n’as pas cette base, aucune de tes bonnes œuvres ne sera solide et ne subsistera, car le jeûne, la pureté, la miséricorde et autres bonnes œuvres ne reçoivent leur achèvement que de l’humilité.
Fuis l’orgueil, car c’est un vice pernicieux ; crains Dieu à qui appartient la grandeur, qui est glorieux et puissant, et sois humble d’une humilité véritable, Que ta mise soit modeste, ton teint pâle et ton âme humiliée, car de même que la force du vin est brisée par l’eau, ainsi l’orgueil est brisé et l’âme acquiert de la valeur par l’humilité. Humilie-toi pour que tu sois élevé. L’orgueil est la source de tous les maux et l’humilité est le principe de tout bien. L’humilité est tellement sublime que le Seigneur s’est humilié afin de nous former selon sa ressemblance. C’est ainsi qu’il dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur14 ». Il a placé devant toi plusieurs chemins pour arriver au salut, afin que le chemin du ciel fût plus facile pour toi. S’il n’avait mis à ta disposition qu’un seul chemin, tu dirais peut-être : Je ne puis pas le suivre. C’est pour cette raison qu’il a établi des voies diverses d’après les différentes sortes de bonnes œuvres, afin que le chemin du salut soit facile pour toi. Si tu as la conscience chargée de nombreux péchés, dis seulement : « J’ai péché », et ils seront remis. C’est là le premier moyen d’obtenir le pardon du péché, je veux dire l’humilité. Le second moyen est de gémir sur ses péchés. Tu n’as pas besoin de paroles, ni de fatigues, ni de faire un long chemin.
Nous en avons un exemple dans le roi Achab : son visage devint triste, il gémit et il obtint ainsi que Dieu revint sur le châtiment qu’il lui préparait à cause de son péché. Ceux qui se lamentent sur les morts ne se laissent accabler par aucune douleur ni aucun désir pendant le temps du deuil, car leur esprit est absorbé dans les gémissements ; de même, si tu pleures véritablement ton péché, tu ne seras vaincu par aucune affection mondaine. Si tu veux être consolé, lamente-toi, car c’est Dieu qui est le Consolateur. Quand même les douleurs pleuvraient sur toi de tous côtés, elles n’auront pas de pouvoir sur toi parce que les consolations de Dieu sont plus grandes que les souffrances. Le troisième moyen est de maitriser la colère et de pratiquer la douceur afin d’obtenir la bénédiction et la couronne accordées à ceux qui sont doux. Garde-toi de perdre la patience, le support d’autrui et la douceur surtout pour une cause futile. Si par exemple tu t’’emportes lorsque ton serviteur perd quelque chose, renverse de l’huile ou casse un objet, tu perds ta bénédiction et ta récompense. Si l’on t’excite à la colère, songe à Dieu le Très-Haut, brise l’ardeur de ton courroux et sois patient : tu obtiendras ainsi la couronne du martyre et tu seras comme un martyr en présence des hommes, confessant Celui qui a ordonné d’être patient et doux.
Considère comment le bienheureux Pierre voulut connaître quelles sont les limites de la patience ; il demanda au Seigneur : « Si mon frère pèche contre moi, combien de fois lui pardonnerai-je ? » Il crut parler d’un acte de haute vertu et du degré suprême auquel on puisse atteindre en disant : « Lui pardonnerai-je sept fois ? » Mais le Sauveur miséricordieux voulut lui faire comprendre la différence qu’il y a entre la miséricorde des hommes et celle de Dieu Béni et Très-Haut et il lui répondit : « Pas sept fois, mais soixante-dix fois sept fois15 ». Songe à la miséricorde ineffable de Dieu, garde les commandements et recois les conseils du Seigneur qui a dit : « Ne t’élève pas toimême de peur que tu ne tombes », et marche dans la voie de la douceur, rejette loin de toi les ardeurs de la colère et les traits de l’envie, car l’envie est la racine du péché, un mal qui cause un grand trouble, et un clou aigu enfoncé dans le cœur. La douleur du clou n’atteint pas le cœur autant que le mal de l’envie lorsqu’il s’y implante, et il n’y a pas de maladie qui altère le visage comme l’envie altère la beauté de l’âme. C’est pourquoi fuis l’envie et offre au Seigneur un sacrifice pur ; sois son temple en le priant non avec des paroles trompeuses mais avec amour et prends garde au péché même lorsque tu prêtes un serment véritable, parce que l’homme tombe promptement lorsque son cœur ne veille pas.
Appliquetoi à te préserver de la semence de l’ennemi. Il cherche à perdre l’âme malheureuse par tous les moyens, mais surtout par la langue et la bouche, parce qu’iln’y a rien qui contribue à nous perdre et à nous faire tomber () :Math.,xvur, 22.
dans l’impiété comme la langue bavarde et la bouche ouverte. C’est d’elles que viennent la plus grande partie de nos chutes. C’est pourquoi il est dit : « Il vaut mieux trébucher sur la terre que de trébucher par la langue », car celui qui fait un faux pas sur le sol ne blesse que son corps, mais celui qui trébuche par la langue perd à la fois son corps et son âme. Celui qui prie et gémit ne demande qu’une chose : C’est d’être préservé de sa langue. Si donc c’est de ta langue que viennent la vie et la mort, applique-toi à la diriger ; évite le serment et toute parole mauvaise ; marche constamment dans la voiie du salut et évite l’orgueil, car le revers de l’orgueil est plein d’amertume. Ce vice est le premier qui soit venu de Satan et c’est par lui qu’il a fait tomber Adam. Tout mal vient à proprement parler de l’orgueil. L’homme de bien est ouvert et ne songe point à mal, tandis que l’orgueilleux est perfide et artificieux el il cherche à perdre son prochain sans qu’il s’y attende. Mais si sa malice est cachée aux yeux des hommes, elle ne l’est pas aux yeux de Dieu. Prends garde de blâmer dans les autres des défauts que tu as toi-même. Quand l’homme vertueux voit un autre trébucher et tomber, il s’abstient de le juger. Prends garde de ne pas tomber et rejette le mensonge ; qu’il n’y ait pas place en toi pour l’orgueil.
Car le mensonge est l’œuvre de Satan. L’épée ne fait pas tant de mal que la langue, car l’épée ne tue que le corps, tandis que la langue tue à la fois l’âme et le corps. Rejette loin de toi l’orgueil et choisis la simplicité, la bonté et la continence. Occupe ton intelligence ; mais ne fais rien de ce qui excite la colère de Dieu. Ne t’enorgueillis point lorsque tu auras fait quelque bonne action, car c’est là un des dangers contre lesquels nous avons à lutter. Prends garde, malheureux, de ne pas mépriser Dieu par tes désobéissances. L’homme bon loue et glorifie Dieu, et de même le pécheur le méprise. Éloigne-toi du mal et assure-toi une récompense céleste. Mets ta confiance en Dieu et espère les biens durables qui ne passeront point. Tu dois fixer ton regard sur cette gloire éternelle et fuir la gloire du monde qui perd l’homme. Que les louanges des hommes ne t’élèvent pas et que leurs reproches ne t’effraient pas. Éloigne-toi du tumulte et des affaires du monde et imite la conduite de ceux que le jeûne a exténués. Ressemble-leur, car ce sont des colonnes divines. Par leur abstinence dans le manger et le boire et par leurs travaux, ils ont attiré en eux la grâce de Dieu (louange à Lui !) et ils sont devenus citoyens de la cité céleste. Marche assidüment dans cette voie et éloigne-toi du fléau de l’orgueil.
Sois humble, non en paroles mais en effet. Sache que Dieu (qu’il soit exalté et béni !) résiste aux superbes et accorde ses faveurs aux humbles. C’est une belle chose qu’un homme fasse le bien sans s’enorgueillir. Que ta bonne action ne te soit pas imputée comme péché et que ta journée ne passe pas sans utilité. Veille sans t’ennuyer, car Dieu aime la veille joyeuse. Tout bien accompli avec joie produit du fruit tandis que ce qui est fait avec répugnance (fol. 189, à) n’obtient pas de récompense et est condamnable au jugement. Maintenant que tu connais ce qui est préjudiciable à ton âme, tu dois éviter toutes les pensées mauvaises et rejeter les choses du monde et les plaisirs des hommes. Évite l’amour des richesses et ne recherche qu’une fortune modique ; c’est là ce qu’il y a de mieux. Si tu veux t’enrichir, fais en sorte que ce soit par les bonnes œuvres, car les richesses de ce monde ne font que passer, tandis que les richesses spirituelles sauvent l’âme de la mort. Si tu sais ce qu’est l’amour des richesses, si tu es persuadé que les trésors ne sont d’aucune utilité pour les pécheurs, tandis que les justes sont sauvés de la mort, si donc tu sais ce qu’est l’amour des biens de la terre, évite-le, et si tu possèdes des richesses, fais-toi des amis avec l’argent d’iniquité. Ce ne sera pas sans profit, car Dieu a dit : « Soyez miséricordieux pour que vous obteniez miséricorde (1) ».
Prodigue l’or comme l’ont prodigué les mages qui l’ont offert en présent, tandis que toi tu ne donnes même pas un morceau de pain. Is firent un long voyage et toi tu ne traverses même pas la rue pour monter chez le Christ malade. Que dis-je, tu n’as pas à changer de lieu, tu le vois tous les jours à la porte de l’église ; il t’implore et te dit : « Aie pitié de moi », et toi tu ne le regardes même pas, mais tu détournes de lui ton visage comme on se détourne d’une idole de pierre. Puis quand tu es entré, tu te mets à le prier et tu dis : « Aie pitié de moi », et pourtant tu sais bien que ce que l’on fait aux pauvres, c’est au Christ qu’on le fait. Aie soin d’exercer la miséricorde envers les pauvres, si tu veux servir Dieu et non l’argent. Il ne demande de toi que la pureté d’intention et non la grandeur ou la modicité de l’offrande. L’amour de l’argent et toutes les œuvres de péché sont viles. Hais ce qui est vil si tu veux aimer Dieu selon ce que dit l’Écriture : « Ceux qui aiment le Seigneur haïssent le mal ». Puis donc que tu sais que l’aumône est la première des bonnes œuvres, celle qui ouvre aux hommes les portes du ciel, choisis-toi un intercesseur, et quand même tu aurais de nombreux péchés, ne crains pas ; il n’est pas un habitant des cieux qui te fera opposition, mais tu monteras recevoir ce qui est dû à ta charité et le messager céleste aura à la main l’engagement écrit par le Seigneur lui-même : c’est cette parole qu’il a prononcée : « Tout ce que vous avez fait à l’un de ces malheureux, c’est à moi-même que vous l’avez fait16 ».
Sache que le Seigneur demande à chacun des œuvres conformes à la foi, et une foi conforme aux œuvres. Veille sur toi pour que l’ennemi ne trouve point en toi de point vulnérable. Prie Dieu qu’il te donne son secours et qu’il te fasse connaître comment tu dois éviter les pensées mauvaises. Tu as entendu cette parole du Seigneur Christ : « Que celui qui veut être mon disciple se renonce à soi-même17 ». Et comment l’homme se renonce-t-il à lui-même, sinon en disant adieu à ce qui était en lui, en se vouant à l’amour de Dieu et en rejetant les pensées mauvaises et les désirs coupables. Nous t’avons expliqué quelle est la voie du salut et quelle est la voie des œuvres mauvaises. Prends-y bien garde ; scrute ton cœur et guéris ton âme comme le médecin qui retranche la chair corrompue pour soigner et guérir le reste. De cette façon tu assureras à ton âme et à ton corps une santé parfaite et tu parviendras à la santé et au repos qui ne finiront point. C’est là la doctrine céleste qui conduit au paradis et grâce à laquelle l’homme ne sera point privé de la louange et de la gloire avec le Père et le Saint-Esprit, maintenant, dans tous les temps et dans les siècles des siècles. Amen.
