Histoire de sainte Marine
Celle qui vécut sous des habits d’homme au couvent de Kanoubine
- 01 — Introduction
- 02 — La légende telle qu’on la raconte au Liban
- 03 — Une sainte mal connue des hagiographes
- 04 — Les saintes en habits d’homme
- 05 — Sainte Marine à Paris
- 06 — Datation et diffusion du culte
- 07 — Notations sur les manuscrits
- 08 — Histoire de sainte Marine — traduction du syriaque
- 09 — Fête de sainte Marine — extrait de l’office maronite
- 10 — Notice du synaxaire copte-arabe
- 11 — Notice du synaxaire éthiopien
- 12 — Une vie abrégée de sainte Marine
- 13 — Traduction du récit du *Sirâdj al-mulûk*

Histoire de sainte Marine
Celle qui vécut sous des habits d’homme au couvent de Kanoubine
François Nau · 31 août 2026 · 42 min de lecture · 2 vues
Sainte Marine — Marie de son nom de baptême — vécut sous des habits d’homme au couvent de Kanoubine1, siège patriarcal des Maronites. Le dossier réuni par la Revue de l’Orient chrétien rassemble, autour de l’introduction critique de F. Nau, la traduction française du récit syriaque, un extrait de l’office maronite, les deux notices des synaxaires copte-arabe et éthiopien, et la version abrégée retrouvée par Miguel Asín Palacios dans un traité musulman.
La légende telle qu’on la raconte au Liban§
E. Poujade, ancien consul de France à Beyrouth, a résumé comme il suit la gracieuse légende de sainte Marine2 :
« La vallée de Kanoubine a été une Thébaïde ; elle est parsemée de grottes, d’ermitages, de cellules taillées dans le roc. Là sont rassemblés les ossements des patriarches ; là, sous cette rustique chapelle, reposent les restes de sainte Marine. — Sainte Marine était une jeune orpheline de Tripoli ; poussée par une ardente piété, elle s’était cachée à Kanoubine sous des habits de moine. Sa ferveur avait d’abord commandé l’admiration et la vénération des habitants de la vallée ; mais le faux moine fut accusé par une autre jeune fille de l’avoir séduite et d’être le père de l’enfant qu’elle avait mis au monde. Comme punition, les ermites de la montagne condamnèrent le jeune moine à élever lui-même l’enfant dont on l’accusait d’être le père, et il subit cette humiliation.
« Il éleva l’enfant, et reconquit, par une vie pleine de dévouement, d’abnégation et de la plus ardente piété, la vénération des ermites de cette sauvage contrée ; à sa mort, qui eut lieu quelques années après, on découvrit son sexe en enlevant ses habits pour l’ensevelir, et l’on connut sa longue résignation et sa sainteté. — Quel silence, quel calme dans cette solitude ! J’allais de l’humble chapelle de Sainte-Marine au cachot où le jeune et infortuné Essad3 avait rendu le dernier soupir. Leur souvenir me causait un profond attendrissement ; je me représentais la jeune fille devenue ermite, berçant avec joie sur son sein virginal l’enfant qui lui avait été imposé comme un châtiment, et le jeune diacre subissant avec constance les tortures de la captivité. Ils avaient souffert, ils avaient été animés d’une foi ardente et passionnée, ils avaient été persécutés : mon cœur était avec leur souvenir. »
Une sainte mal connue des hagiographes§
Nous avions annoncé, il y a deux ans déjà, la publication de cette légende comme une suite naturelle de nos Opuscules maronites4, d’autant que sainte Marine a été spécialement honorée dans le diocèse de Paris et qu’elle est mal connue des hagiographes. Ceux-ci ne savent, en effet, s’ils doivent la placer à Alexandrie, à Antioche, en Espagne ou même en Bithynie. Bien plus, on la confond parfois avec sainte Marguerite, appelée chez les Grecs sainte Marine martyre5.
Nous n’avons trouvé jusqu’ici qu’un seul manuscrit latin qui fasse vivre sainte Marine à Alexandrie : un scribe trop zélé a voulu évidemment combler ce qui semblait une lacune dans son exemplaire. Pour nous, appuyé sur la tradition maronite locale — qui vénère encore à Kanoubine le tombeau de sainte Marine — et sur l’autorité du missel maronite qui la fait vivre au même endroit, nous tenons, jusqu’à nouvelle découverte, que sainte Marine a vécu à Kanoubine vers le commencement du vᵉ siècle6, que sa légende, rédigée en grec ou du moins traduite du syriaque en grec, a été insérée dans un Paradisus Patrum7 d’où elle a été traduite en copte et en latin. Cette légende figurait ainsi parmi les histoires des saints solitaires d’Égypte et de Scété, et l’on a pu supposer tout naturellement, grâce au silence du texte, que sainte Marine avait vécu dans les mêmes parages, c’est-à-dire dans les environs d’Alexandrie.
Quant à sainte Marguerite (ou sainte Marine martyre), martyrisée au IIIᵉ siècle, elle n’a aucun rapport avec sainte Marine vierge8.
Les saintes en habits d’homme§
Celle-ci a bien des traits de ressemblance avec Anastasie (Anastase l’eunuque) et Athanasie (le père Athanase) qui allèrent aussi vivre sous des habits d’homme parmi les moines, dans le désert de Scété, et dont M. Clugnet nous racontait l’histoire9. Le père Athanase (Athanasie) passa même de longues années avec son mari sans que celui-ci reconnût sa femme. Il est bon de mettre enfin ces récits en évidence, car, en dehors de leur intérêt historique ou hagiographique, ils nous montrent encore que longtemps avant Lamartine, l’Orient avait créé le type de Laurence et, comme conséquence naturelle, celui de Jocelyn. Laurence, comme Marine, fut affublée d’habits d’homme par son père.
Mon père ainsi l’avait voulu.
Il m’avait interdit, à son moment suprême,
De révéler mon sexe à personne, à toi-même.
Je devais à son ordre aveugle obéissance.
Elle aussi est jeune et belle.
Jamais la main de Dieu sur un front de quinze ans
N’imprima l’âme humaine en traits plus séduisants,
Et de plus de beautés combinant le mélange,
Ne laissa l’œil douter entre l’enfant et l’ange.
Mais le poète introduit dans son drame deux principaux acteurs (comme Andronicus et Athanasie) et en profite pour mettre en jeu l’amitié et l’amour que les hagiographes doivent passer sous silence :
Mon cœur me l’avait dit : toute âme est sœur d’une âme.
Dieu les créa par couple et les fit homme ou femme ;
Le monde peut en vain un temps les séparer,
Leur destin tôt ou tard est de se rencontrer ;
Et quand ces sœurs du ciel ici-bas se rencontrent,
D’invincibles instincts l’une à l’autre les montrent.
En un désert tous deux le sort nous enferma :
Je l’aimais sans penser que j’aimais ; il m’aima
Sans distinguer l’amour d’une amitié plus pure,
Car des habits trompeurs déguisaient ma figure,
Et notre grotte vit les amours innocents
De ce ciel où l’amour n’a pas besoin des sens.
Enfin, au lieu de supposer que le sexe de Laurence ne fut reconnu qu’après sa mort (comme pour Marine et Athanasie), ce qui est peu vraisemblable, ou de l’envoyer mourir dans un couvent de femmes — moyen commode de supprimer un acteur devenu gênant —, Lamartine choisit une solution plus humaine et moins hagiographique :
De lui, mon père, à peine séparée,
Le monde sait jusqu’où je me suis égarée !
Sainte Marine à Paris§
À Paris, sainte Marine figurait dans le bréviaire10, dans le missel au 18 juin, dans le martyrologe11 ; de plus, une église et une paroisse étaient sous son vocable.
L’église était située dans la Cité, au n° 6 de l’impasse Sainte-Marine, qui s’ouvrait au n° 9 de la rue d’Arcole12. En somme, cette église se trouvait entre les rues actuelles du Cloître-Notre-Dame et Chanoinesse, en face de l’intervalle compris entre la deuxième et la troisième aile de l’Hôtel-Dieu en allant du sud au nord ; elle s’avançait jusque sur le trottoir actuel de la rue d’Arcole et fut démolie en 1867, lors du nouvel alignement de cette rue.
L’église de Sainte-Marine se trouve mentionnée dans un acte daté approximativement de 1045 (M. de Ménorval écrit 1036) par lequel Henri Iᵉʳ donne à la cathédrale de Paris divers biens et, entre autres, ecclesiam Sancte Marine in insula Parisii13. Il en est fait mention ensuite en 1214, 1228, 1395, etc. Elle fut vendue le 2 mars 1792 et devint propriété particulière. Après avoir été quelque temps un théâtre populaire, elle fut transformée en ateliers ; elle servait en 1844 d’atelier de teinture. Enfin elle fut démolie en 1867.
La paroisse ne comprenait qu’une vingtaine de maisons, ce qui faisait dire « que tous les paroissiens étaient marguilliers de la paroisse ». Ces maisons étaient comprises approximativement dans le carré formé par les rues actuelles d’Arcole, Chanoinesse, Massillon et du Cloître-Notre-Dame. C’était la paroisse des officiers de l’archevêché de Paris, car le pape Benoît XIII, instruit de la pauvreté de cette chapelle, proposa à Pierre, évêque de Paris, d’unir à cette paroisse la chapelle inférieure de la maison épiscopale avec tous ses revenus. Cette bulle, adressée le 20 juin 1395, reçut son exécution le 25 octobre 1396. Enfin, le 22 février 1790, Rolland le Riche, prêtre, docteur en Sorbonne, curé de la paroisse Sainte-Marine en la Cité, déclara que le revenu de sa cure consistait en un revenu fixe payé par la fabrique de la paroisse, montant à 1 010 livres, et en un casuel évalué à 120 livres.
Ajoutons que M. Le Maire écrivait (Paris ancien et moderne, Paris, 1685, t. II, p. 87) : « C’est dans cette église que se font par autorité de justice les mariages des filles qui ont failli à leur honneur ; l’usage ancien était de leur donner un anneau de paille14. » Cette anecdote a son importance, car elle nous montre de nouveau que sainte Marine honorée à Paris était bien l’héroïne du Paradisus Patrum, accusée faussement d’avoir « failli à son honneur ». Les peines qu’elle endura et les mérites qu’elle acquit à cette occasion étaient sans doute censés devoir profiter aux personnes accusées, avec justice cette fois, de s’être trouvées dans la même condition.
Datation et diffusion du culte§
La découverte d’une église consacrée, à Paris, à sainte Marine avant 1045 a montré que ce culte n’était pas chez nous d’importation vénitienne. D’ailleurs l’existence de la légende de cette sainte dans des manuscrits latin, syriaque et copte du IXᵉ siècle, et dans le Paradisus Patrum compilé en syriaque au VIIᵉ siècle, ne permet plus d’en faire vivre l’héroïne vers l’an 750. Il nous semble donc légitime de la rapporter au Vᵉ ou au VIᵉ siècle. Nous la plaçons à Kanoubine, faute d’autre désignation locale aussi précise. — On remarquera aussi que depuis sainte Marine (Marguerite), martyre à Antioche de Pisidie au IIIᵉ siècle et très célèbre en Orient, ce nom était devenu fréquent ; il fut porté en particulier par la mère de l’empereur Gratien et par une fille d’Arcadius15. Il est donc possible, vu la fréquence de ce nom, qu’il y ait eu d’autres saintes nommées Marine et qu’on leur ait appliqué à toutes, faute d’autre légende, celle du Paradisus Patrum. Le Métaphraste (IXᵉ-Xᵉ siècle) ajouta à cette légende le nom des parents de la sainte et les plaça en Bithynie. Sur la foi du Métaphraste, on chercha en Bithynie au XIIIᵉ siècle un corps de sainte Marine, qui fut transporté à Venise où on l’honore encore.
Notations sur les manuscrits§
A et B renvoient aux tomes I (p. 366-371) et VII (p. 272-277) des Acta martyrum et sanctorum du R. P. Bedjan, Paris, 1890 et 1897. C renvoie au manuscrit syriaque de Paris n° 234, du XIIIᵉ siècle, fol. 165-167, qui n’a pas encore été utilisé ; le signe * indique une omission et le signe + une addition. Les publications du R. P. Bedjan sont faites d’après des manuscrits d’Ourmiah, de Londres16 et de Paris (syr. n° 317). — Le manuscrit 234 présente des variantes assez nombreuses ; il commence du reste en forme d’homélie : « Mes chers amis, nos pères nous ont raconté… » ; il renferme donc une rédaction un peu différente de celle des autres manuscrits. Les variantes ont cependant peu d’importance en général.
F. Nau.
