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Pupitre d'homélie en bois marqué d'une croix copte

Harangue au peuple à propos de l’épidémie

Discours prononcé à Rome lors de la grande épidémie de peste de 590

Saint Grégoire le Grand · 01 mars 2017 · 7 min de lecture · 0 vue

Les diverses éditions des œuvres de saint Grégoire ont coutume de joindre aux Homélies sur les Évangiles le discours prononcé à l’occasion de la grande épidémie de 590 pour encourager le peuple à faire pénitence de ses péchés et à obtenir du Ciel la fin du fléau. Ce texte est placé à la suite des Homélies dans la Patrologie Latine de Migne (t. 76, col. 1311-1314). Nous avons préféré l’insérer au début, car il aide à comprendre les circonstances dans lesquelles Grégoire a dû prêcher.

En novembre 589, le Tibre déborde, ruinant plusieurs édifices et renversant les greniers de l’Église, où l’on conservait le froment pour la nourriture des pauvres. Des serpents et des bêtes monstrueuses, noyés et rejetés sur la rive, dégagent des miasmes, qui, en janvier 590, font éclater une épidémie de peste inguinale (la peste apparaît sous l’aine des malades). Une des premières victimes est le pape Pélage II, emporté le 7 février; il y en a beaucoup d’autres, et les Romains sont si terriblement décimés qu’on croit voir les flèches célestes tomber sur eux et les frapper. Grégoire est acclamé pape par le peuple unanime, mais il fait tout ce qu’il peut pour se soustraire à un honneur qu’il redoute. Cependant, s’il refuse aussi longtemps que possible la dignité pontificale, il ne se dérobe pas pour autant au service du peuple, et assume sans attendre le rôle de chef dans la Ville éternelle désorientée. Il faut à la fois préparer les fidèles menacés par la peste à bien mourir, et pour conjurer ce fléau, faire adresser au Ciel des prières instantes: telles sont les deux finalités que poursuit Grégoire dans sa harangue au peuple romain. Il engage les chrétiens à tirer parti des châtiments divins qui s’abattent sur eux pour s’ouvrir à une vraie conversion. Une mort subite, qui ne laisse pas aux malades le temps de la pénitence, frappe le peuple sans relâche. En quel état les âmes doivent-elles paraître en présence de leur Juge! Il faut donc que chacun recoure sans attendre aux larmes de la pénitence, et efface ainsi ses fautes. Personne ne doit désespérer: Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive. Grégoire, ayant ainsi exhorté le peuple, ordonne des « litanies », c’est-à-dire des processions solennelles. Il manifeste en cette occasion le génie de liturgiste dont il a donné bien d’autres preuves dans sa vie: de sept basiliques désignées, les diverses catégories du peuple doivent partir, au chant des litanies, avec le clergé de chacune des sept régions. Puis ces sept groupes se rejoindront à Sainte-Marie-Majeure pour une longue prière commune.

C’est par le récit que le diacre tourangeau Agiulf fit à l’historien Grégoire de Tours que nous connaissons tous ces détails. L’Histoire des Francs précise encore: « Il rassembla les groupes de clercs et leur ordonna de chanter pendant trois jours et d’implorer la miséricorde du Seigneur. À partir de la troisième heure, des chœurs de chantres venaient des deux côtés à l’église, en clamant à travers les rues de la Ville Kyrie Eleison, et notre diacre [Agiulf], qui était présent, racontait que dans l’espace d’une seule heure, tandis que la voix du peuple adressait au Seigneur ses supplications, quatre-vingts personnes étaient tombées par terre et avaient rendu l’âme. Mais celui qui allait devenir évêque ne s’arrêta pas de prêcher le peuple, dans la crainte qu’il ne cessât ses prières. » (Hist. Franc. X, 1)

Ainsi, avant même d’être pape, Grégoire « ne s’arrêtait pas de prêcher », malgré sa santé si chancelante. Il ne s’arrêta pas non plus une fois pape. Et c’est ce zèle pour la prédication qui nous a valu les quarante Homélies qui suivent.

Les fléaux de Dieu, que nous aurions dû redouter quand ils étaient encore à venir, il faut du moins, frères très chers, qu’ils nous inspirent de la crainte maintenant qu’ils sont présents et que nous les ressentons. Laissons la souffrance nous ouvrir la voie de la conversion, et les châtiments mêmes qui nous frappent attendrir la dureté de notre cœur. Car ainsi que l’a prédit le témoignage du prophète, « le glaive a pénétré jusqu’à l’âme » (Jr 4, 10). Vous voyez en effet le peuple entier frappé du glaive de la colère céleste, et tous les hommes victimes de ces coups imprévus. La maladie ne précède plus la mort, mais comme vous le constatez, c’est la mort elle-même qui prend les devants sur la maladie. Celui qui est frappé se voit enlevé avant d’avoir pu recourir aux larmes de la pénitence. Considérez donc dans quel état se présente aux regards du Juge rigoureux celui qui n’a pas le temps de pleurer ce qu’il a fait.

Ce n’est pas une partie des habitants qui est emportée, mais ils tombent tous ensemble. Les maisons se retrouvent vides; les parents assistent aux funérailles de leurs enfants, et leurs héritiers les précèdent dans la tombe. Que chacun de nous cherche donc un refuge dans les lamentations de la pénitence, pendant qu’il a encore le temps de pleurer avant d’être frappé. Remettons devant les yeux de notre esprit tous nos errements passés, et expions dans les larmes le mal que nous avons commis. « Hâtons-nous de nous présenter devant lui par la confession » (Ps 95, 2), et comme le demande le prophète, « élevons nos cœurs avec nos mains vers Dieu » (Lm 3, 41). Elever son cœur avec ses mains vers Dieu, c’est soutenir son effort de prière avec les mérites de ses bonnes œuvres. Comme il donne, oh oui! comme il donne confiance à notre crainte, celui qui crie par la voix du prophète: « Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive. » (Ez 33, 11). Que personne ne désespère à cause de l’énormité de ses crimes: une pénitence de trois jours a effacé les fautes invétérées des Ninivites (cf. Jon 3), et le larron converti a mérité la récompense de la vie à l’instant même de la sentence qui le condamnait à la mort (cf. Lc 23, 40-43). Changeons donc nos cœurs, et soyons persuadés que nous avons déjà reçu ce que nous demandons. Le Juge se laisse plus vite fléchir par la prière si celui qui demande se corrige de ses dérèglements.

En face de ce glaive menaçant qui nous châtie si terriblement, persévérons dans nos prières jusqu’à en être importuns. L’importunité, qui a coutume d’ennuyer les hommes, plaît à la Vérité qui nous juge, car le Dieu bon et miséricordieux veut que le pardon lui soit demandé avec insistance dans la prière: il ne veut pas se mettre en colère autant que nous le méritons. Aussi dit-il par la bouche du psalmiste: « Invo que-moi aux jours de ta détresse; je te délivrerai, et tu me glorifieras. »

(Ps 50, 15). C’est donc lui-même qui témoigne de son désir de faire miséricorde à ceux qui l’invoquent, puisqu’il nous exhorte à l’invoquer.

Le cœur contrit, et après avoir rectifié notre conduite, nous viendrons donc, frères très chers, dès l’aube de demain mercredi, former sept processions, qui psalmodieront les litanies dans la ferveur de l’âme et dans les larmes, suivant l’ordre que je vais vous indiquer. Que nul d’entre vous ne sorte travailler aux champs, que nul ne se livre à une occupation quelconque, en sorte que nous nous réunissions tous à l’église de la sainte Mère du Seigneur, et qu’après avoir péché tous ensemble, nous pleurions aussi tous ensemble le mal que nous avons commis. Le Juge rigoureux, nous voyant ainsi nous punir nous-mêmes de nos fautes, nous fera grâce de la condamnation qu’il avait portée contre nous.

La procession des clercs sortira de l’église du bienheureux Jean-Baptiste; celle des hommes, de l’église du bienheureux martyr Marcel; celle des moines, de l’église des martyrs Jean et Paul; celle des servantes de Dieu, de l’église des bienheureux martyrs Côme et Dami en; celle des femmes mariées, de l’église du bienheureux Étienne, premier martyr; celle des veuves, de l’église du bienheureux martyr Vital; celle des pauvres et des enfants, de l’église de la bienheureuse martyre Cécile.