Dieu y pourvoira
Abouna Matta Metias, prêtre des villages d’Égypte (1914-1986)
- 01 — Introduction
- 02 — Prologue — L’aube d’un samedi
- 03 — Chapitre I. Un enfant d’Assiout
- 04 — Chapitre II. Le Caire, l’école et l’appel
- 05 — Chapitre III. Le maître d’école et Labiba
- 06 — Chapitre IV. L’huile sur le front
- 07 — Chapitre V. Le prêtre à la planche d’autel
- 08 — Chapitre VI. La nuit de Noël 1953
- 09 — Chapitre VII. Saft Meidoum, la porte fermée et le banc
- 10 — Chapitre VIII. Le pain de chaque jour
- 11 — Chapitre IX. Le toit qui menaçait de tomber
- 12 — Chapitre X. Le fils de l’archiprêtre
- 13 — Chapitre XI. La route d’Assiout
- 14 — Chapitre XII. « Dieu nous enverra le petit-déjeuner »
- 15 — Chapitre XIII. La lumière de Dieu nous suffit
- 16 — Chapitre XIV. Le dernier voyage
- 17 — Chapitre XV. « Nous vous attendions »
- 18 — Chapitre XVI. Moheb, celui qui aime
- 19 — Épilogue — La tombe intacte
- 20 — Repères chronologiques
- 21 — Sources et remerciements

Dieu y pourvoira
Abouna Matta Metias, prêtre des villages d’Égypte (1914-1986)
Samuel Metias · 07 septembre 2026 · 138 min de lecture · 12 vues


« Souvenez-vous de ceux qui vous ont conduits, qui vous ont annoncé la parole de Dieu ; considérez l’issue de leur vie et imitez leur foi. »Hébreux 13, 7
Je porte son nom, et personne ne l’a voulu. Quand je suis né, ma mère ignorait jusqu’au nom de baptême de mon grand-père ; pour tous, il était Abouna Matta, et l’on m’appela Samuel pour d’autres raisons, qui n’avaient rien à voir avec lui. Ce n’est qu’adulte, en feuilletant ses papiers, que j’ai découvert qu’il s’était appelé Samuel Metias avant son ordination, et que je signais, sans le savoir, exactement comme lui : Metias, le prénom de son père, étant devenu notre nom de famille lorsque les siens vinrent s’établir en France. Il faudrait beaucoup de vanité pour voir dans cette coïncidence autre chose qu’un clin d’œil de la Providence, un honneur immérité, et un devoir. Le devoir, c’est ce livre.
Je ne l’ai pas connu. Il est mort quand j’avais deux ans, et je n’ai de lui ni souvenir ni image, sinon ceux que d’autres m’ont donnés : mon père, mon oncle, ma mère, ma grand-mère, et un évêque. Car il y eut, parmi ceux qui me parlèrent de lui, Anba Moussa, l’évêque de la jeunesse, qui l’avait aimé avant d’être moine et ne cessa pas de l’aimer après. J’étais adolescent, et j’avais avec mes parents un de ces différends graves dont on croit, à cet âge, qu’ils ne se résoudront jamais. Anba Moussa présidait alors, en Europe, une conférence pour les jeunes coptes ; il était très populaire, entouré à toute heure, presque inaccessible. Je demandai à le voir et, pour tout titre, je me présentai comme le petit-fils d’Abouna Matta. On me fit entrer aussitôt. Nous avons parlé longtemps ; il m’a parlé de mon grand-père, de ses villages, de sa manière de s’asseoir avec les gens simples ; et il m’a dit, ce jour-là, qu’à partir de ce jour j’avais de nouveau un grand-père paternel. Il a tenu parole. Nous sommes restés, depuis, très proches, et il n’a jamais manqué une occasion de me parler de lui, et de me dire combien il l’avait aimé, lui, son épouse et tous ses enfants. C’est ainsi qu’un homme mort depuis des années m’a ouvert une porte, et que ce que je sais de lui, je le tiens pour une part de la bouche de cet évêque.
Car ce n’est pas de moi qu’il s’agit ici. Il s’agit d’un prêtre de village de Moyenne-Égypte, mort il y a quarante ans dans un pavillon de banlieue parisienne, les mains levées, le livre des Heures ouvert devant lui ; d’un homme qui n’a rien écrit, rien fondé, rien possédé, et dont le nom, pourtant, fait encore monter les larmes aux yeux des vieillards de Saft Meidoum et de leurs enfants qui ne l’ont pas connu. Il s’agit de savoir ce qu’il a fait pour mériter cela, et ce que, par-delà la mort, il continue de faire en nous.
Ce qu’il a fait, ce livre le raconte, et je n’en donnerai ici que le dessin.
Il a choisi. Fils d’une famille instruite, promis à une belle carrière, parlant trois langues, il a choisi, contre les siens, de « vivre parmi les gens simples, devenir l’un d’eux, et les rapprocher du Christ ». Il a choisi une paysanne du Fayoum pour épouse, et la pauvreté pour compagne. Il ne s’est pas trouvé pauvre : il l’est devenu, volontairement, comme le publicain Matthieu dont il reçut le nom quitta son bureau sans fermer le tiroir.
Il a marché. Pendant quarante et un ans, sur les digues des canaux et les routes de terre, à pied ou sur un âne, avec une planche d’autel consacrée dans un sac de toile, il a porté la Liturgie à douze villages qui n’avaient pas d’église, dans des chambres prêtées où une table devenait autel. Il a accroché des calendriers sur les murs des maisons chrétiennes pour ne perdre aucune brebis. Et quatre églises sont sorties de terre là où il n’y avait que des nattes.
Il s’est tu. Quand on lui ferma la porte de sa propre église, il s’assit sur un banc en face et dit aux fidèles : « Asseyez-vous. » Quand le boulanger refusa le pain de l’offrande, il alla l’acheter lui-même à pied dans la ville voisine. Quand on brisa les projecteurs de la fête, il célébra à la bougie : « La lumière de Dieu nous suffit. » Quand on le condamna pour un clocher bâti avec permis, il ne fit pas appel. Quand une ambulance le renversa et s’enfuit, il ne porta pas plainte. Il n’a jamais rendu le mal ; il n’a même pas raconté le mal à sa femme. « Le Seigneur combattra pour vous, et vous, gardez le silence. »
Il a fait confiance. Sa dernière livre pour le dîner de son fils, et le lendemain matin une enfant inconnue à la porte avec une enveloppe. Cinq piastres pour un livre qui en coûtait cinquante-cinq, et le billet manquant poussé par le vent au bord du trottoir. Un billet de vingt livres plié en quatre dans la poche d’un homme inconscient, pour la chambre d’hôpital qu’on n’aurait pas pu payer. Un cercueil parti d’Orly en trois jours quand il en faut quinze, et deux fonctionnaires qui disent : « Nous vous attendions. » À chaque fois la même phrase, sans emphase, en haussant un peu les épaules : Dieu y pourvoira. Il ne l’a jamais dite comme une consolation ; il l’a dite comme un fait.
Il a prié. Un enfant né sans souffle la nuit de Noël, posé sur l’autel encore chaud de la Liturgie, et qui crie. Chaque nuit, jusqu’à la dernière, ses enfants nommés un par un, puis ses petits-enfants un par un, puis tout le monde. Et à l’aube du 20 septembre 1986, l’office commencé et non fini, les bras que les employés des pompes funèbres n’arriveront pas à baisser.
Voilà ce qu’il a fait. Nous, ses enfants et ses petits-enfants, nous suivons mal son exemple ; il faut le dire simplement, sans fausse honte. Nous ne sommes pas pauvres comme il l’a été, nous ne nous taisons pas comme il s’est tu, nous ne faisons pas confiance comme il a fait confiance. Nous comptons, nous nous défendons, nous nous inquiétons du lendemain. Je suis, pour ma part, un diacre-lecteur, ce qui est, dans l’Église copte, le plus humble des degrés de ceux qui servent à l’autel, c’est-à-dire presque un laïc : un homme qui lit l’Épître le dimanche dans les paroisses de Colombes et de Châtenay-Malabry, ou là où ses évêques l’envoient, qui assiste le prêtre, vêtu de la tunique blanche et de l’étole croisée des serviteurs, et qui rend, comme tant d’autres, de menus services qui ne méritent pas d’être racontés. La montagne, c’est lui ; nous, tout au plus, en apercevons-nous le reflet dans une flaque.
Mais c’est le propre des saints de ne pas cesser d’agir quand ils meurent. L’Église copte ne les vénère pas pour ce qu’ils ont été, mais pour ce qu’ils continuent d’être : des intercesseurs, et des maîtres. Leur vie est un enseignement qui ne s’arrête pas avec elle. Quarante ans après sa mort, Abouna Matta nous apprend encore, par le simple récit de ce qu’il a fait, à donner un peu plus, à nous taire un peu plus, à faire confiance un peu plus ; et, ce faisant, il nous rapproche de Dieu comme il rapprochait de Dieu les paysans de la plaine de Meidoum, sans sermon, en s’asseyant avec eux pour un verre de thé. C’est cela, la communion des saints : non une idée, mais une main posée sur l’épaule, qui pousse doucement vers l’autel.
C’est pour cela que ce livre existe. Non pour glorifier une famille, mais pour que ses enfants et ses petits-enfants, qui ont grandi en France et ne parlent plus l’arabe, puissent lire dans leur langue la vie de celui dont ils portent le nom, et s’en trouver, un peu, changés ; et pour qu’il rejoigne, aux Éditions Coptipedia, les vies de saints qu’il aimait lire et faire lire, dans cette encyclopédie en langue française de l’Église copte que quelques bénévoles alimentent, page après page, avec la même espérance.
Nous n’avons rien inventé. Les dates, les lieux, les noms et les faits proviennent du registre qu’il tenait de sa main, de ses papiers, du livre arabe qui rassembla le premier ses souvenirs, et des témoignages de mon père, Monir, de mon oncle Mina, de ma mère, Violette, et des vieux prêtres de ses villages. Ce livre est aussi, et je tiens à le dire, l’œuvre de toute une descendance : ses autres petits-enfants ont livré leurs souvenirs, retrouvé les photographies, relu les traductions ; mon épouse, qu’il a adoptée sans l’avoir connue comme une petite-fille de plus, s’y est mise à son tour ; et mon beau-frère, époux d’une de ses petites-filles et devenu prêtre lui-même, y a veillé en père. Aucun d’eux n’a voulu que son nom figure ici, et je respecte leur discrétion, qui est bien dans la manière de Guedo. Nous avons seulement essayé de raconter, à la manière des vies de saints de notre Église, ce que Dieu a fait à travers un homme qui ne demandait rien. Que la bénédiction de ses prières soit avec nous tous. Amen.
Samuel Metias, diacre-lecteur Colombes, septembre 2026
