
Deuxième homélie — encore sur l’obscurité de l’ancien Testament, sur la bonté de Dieu ; et qu’il ne faut pas s’accuser les uns les autres
Saint Jean Chrysostome · 79 min de lecture · 0 vue
Analyse
1. Félicitations aux auditeurs. Que les prophéties restent naturellement obscures jusqu’à leur accomplissement.
2. La traduction: autre cause d’obscurité.
3. Unité de la langue primitive: que la confusion des langues n’est pas impossible à Dieu, mais à l’homme.
4. Problème du langage. Que les plus grands saints ont en besoin de prières. Efficacité de la prière faite en commun
5. Double nature de l’homme.
6. La considération de notre nature, leçon d’humilité.
7. Mélange de la beauté et de la faiblesse dans les ouvrages de Dieu: raison de, ce mélange.
8. Taire ses mauvaises pensées, afin de les étouffer. — S’accuser soi-même au lieu d’accuser autrui.
9. Exemples tirés des deux Testaments.
10. Exhortation à fuir la médisance et à fermer la bouche aux médisants.
1. Le bouvier se réjouit, quand il voit son troupeau vigoureux et bien portant; le laboureur se réjouit en voyant grandir les moissons; mais ni le cultivateur n’éprouve autant de joie à la vue de ses champs, ni le bouvier à l’aspect de ses troupeaux, que je conçois, moi, d’allégresse et de contentement, envoyant cette aire auguste se remplir de gerbes spirituelles. Quand tant de pieuses oreilles sont réunies pour recevoir le grain de la parole sacrée, on ne peut manquer de voir bientôt l’épi d’obéissance pulluler et mûrir. Quand on a ouvert le sillon dans une terre grasse et fertile, il n’est pas besoin d’y répandre la semence d’une main bien libérale pour obtenir une abondante récolte: la nature du sol suffit, par elle-même, à multiplier les grains qu’on lui confie. De même lorsqu’on sème dans les âmes religieuses et dociles, épargnât-on même la semence de l’instruction, on verra surgir une riche moisson, grâce à la sagesse des auditeurs qui prévaudra sur le peu de ressources de l’orateur. La même chose est encore vraie de la pêche. Quel que inexpérimentés que puissent être les pêcheurs, s’ils jettent leurs filets dans une anse où les poissons abondent, ils ne restent pas longtemps sans capture, parce que la foule des poissons réunis fait contre-poids à leur inexpérience. Mais, s’il est vrai que dans ce genre de pêche, la multitude du poisson rend souvent la confiance au pêcheur le plus inhabile, à plus forte raison cela sera-t-il vrai pour notre pêche spirituelle. En effet, les poissons ne voient pas plus tôt lancer l’engin dans les flots, qu’ils s’écartent et s’enfuient; votre conduite, à vous, est toute différente. Voyez-vous quelqu’un se lever et déployer le filet de la prédication; loin de vous éloigner ou de fuir, vous accourez de tous les points afin de vous rapprocher, chacun pousse et coudoie son voisin, afin de se jeter, de tomber avant lui dans le filet. Si jamais nous n’avons retiré notre filet vide, c’est grâce à votre empressement et non à notre expérience. L’autre jour, une langue qui distille un flot d’or pur et raffiné, une bouche d’où le miel découle, nous a bien régalés: je veux parler du bienheureux Paul: mais que dis-je? et quel miel égalerait la douceur de son enseignement spirituel?
Cependant, puisque votre philosophie ne dédaigne pas même ma pauvreté, ma misère; puisque, tout en admirant ce qui est sublime, vous ne refusez pas d’entendre le langage de notre faiblesse, je me lève, jaloux d’acquitter la dette que j’ai contractée ce jour-là envers vous, la promesse que la longueur de mon dernier sujet m’a empêché de tenir. Quelle est cette dette? Il faut vous rappeler l’origine de cette obligation, afin que le sujet de mon discours en éclaircisse les développements. Nous recherchions pour quel motif l’Ancien Testament est plus obscur que le Nouveau vous vous en souvenez peut-être: nous en avons déjà donné une raison, à savoir, la férocité de ceux à qui il s’adressait: et nous vous avons produit à l’appui le témoignage de Paul qui dit: « Le même voile reste sur la lecture de l’Ancien Testament, sans être levé, parce qu’il appartient à Jésus-Christ de l’enlever. » Nous avons montré que si le législateur Moïse avait eu un voile, la loi en avait un. autre dans son obscurité: mais ce voile n’est pas plus compromettant pour la loi que l’autre pour le législateur: il atteste seulement la faiblesse de ceux à qui la loi s’adressait. Si Moïse portait un voile, la raison n’en était pas en lui-même, mais chez les Juifs, incapables de soutenir la gloire dont rayonnait son visage. Aussi ôtait-il ce voile pour converser avec Dieu. De même la loi, attendu qu’on ne pouvait pas encore comprendre les dogmes sublimes de la religion parfaite, ceux qui concernent le Christ, ceux d u Nouveau Testament; attendu que tout cela restait en réserve et comme en dépôt dans l’Ancien Testament; la loi, dis-je, portait un voile, par condescendance pour les Juifs, et pour ménager notre trésor, à nous, afin que ce voile fût enlevé quand le Christ aurait paru et que nous nous serions donnés à lui.
Vous voyez à quel degré d’élévation nous a portés la venue du Christ, qui nous a égalés à Moïse en dignité. Mais peut-être on dira: Pourquoi donc parler aux Juifs, si ce que l’on disait n’était pas clair pour eux? C’était dans l’intérêt de ceux qui devaient venir ensuite. En effet, la dignité de la prophétie consiste, non à rapporter les faits présents, niais à prédire les événements futurs. Or, une prophétie énoncée obscurément s’éclaircit quand elle est réalisée, mais demeure obscure jusque-là. Ainsi donc, les prophéties étaient obscures, à l’époque où elles parurent sous cette forme énigmatique; mais une fois qu’elles furent accomplies, l’événement les rendit plus claires. Vous allez comprendre qu’une prophétie; quoique bien antérieure à l’événement, si elle est énoncée obscurément, reste ambigué en attendant l’événement: les disciples, eux-mêmes, vont vous rendre cette vérité sensible. « Détruisez ce temple, » disait le Christ aux Juifs (Jean, II,19). Car, attendu qu’ils chassaient ceux qui profanaient le temple par leur trafic, les Juifs lui dirent: « Par quel signe nous montres-tu que tu peux faire ces choses? » A cela il répondit: « Détruisez ce temple et je le relèverai en trois jours. Or il parlait du temple de son corps. » Voilà une prophétie: la croix, la destruction du temple, la résurrection au bout de trois jours: tout cela était encore dans l’avenir. Et voyez quelle allusion frappante il fait à ces deux choses en même temps! leur audace à eux, sa puissance à lui. Néanmoins ils ne comprirent point ces paroles. Que les Juifs ne les aient pas comprises, cela ne doit pas nous étonner; mais il est dit que les disciples mêmes ne comprirent pas, jusqu’à ce que Jésus ressuscita d’entre les morts: « Et alors ils crurent à l’Écriture et à la parole qu’avait dite Jésus. »
2. Voyez-vous comment ils eurent besoin des événements réalisés pour l’éclaircissement de la prophétie, et comment les Juifs étaient excusables de ne pas comprendre les prophéties concernant le Christ, avant la venue du Christ? C’est cette venue qui devait les rendre claires et intelligibles. Écoutez plutôt le Christ lui-même: « Si je n’étais pas venu et que je ne leur eusse point parlé, ils ne seraient pas en faute. » (Jean, XV, 21.) Et comment n’étaient-ils pas en faute, quand les prophéties les avertissaient? C’est que, si elles les avertissaient, elles manquaient de clarté et ne devaient être éclaircies qu’à la venue de celui qu’elles annonçaient. En effet, si dès l’origine elles avaient été intelligibles et claires, il est manifeste qu’ils auraient été en faute dès avant sa venue; mais s’ils n’étaient point alors en faute, il est évident que c’est à cause de l’obscurité, des ténèbres dont les prédictions étaient enveloppées. On ne leur demandait pas de croire au Christ avant que le Christ eût paru.
Alors à quoi bon les prédictions? Afin que, dès l’apparition du Christ, ils trouvassent, sans sortir de chez eux, des maîtres pour les (464) initier; afin qu’ils pussent se convaincre que ce qui se passait n’était point une nouveauté, que l’incarnation n’était point une chose improvisée, mais une chose annoncée de loin et depuis beaucoup d’années, ce qui n’était pas peu propre à les gagner à la foi. Voilà une cause d’obscurité que nous avons fait valoir, dans notre précédent entretien, à l’aide de nombreux témoignages. Pour ne point vous fatiguer en vous répétant les mêmes choses, il faut quitter ce point et passer à une autre raison qui rend l’Ancien Testament, non point obscur ou inintelligible, mais difficile pour nous. Car autre chose est de ne rien comprendre à un texte, et de n’apercevoir que le voile qui le cache; autre chose, d’en trouver le sens, bien qu’avec difficulté.
Quelle est donc cette seconde raison qui rend l’Ancien Testament plus difficile que le Nouveau? C’est que l’Ancien Testament n’est pas écrit dans notre langue nationale; il est rédigé dans un idiome, on nous le lit dans un autre. Il a été écrit, à l’origine, en hébreu, et c’est par l’intermédiaire de la langue grecque qu’il arrive à notre connaissance: or, la traduction d’une langue dans une autre est une entreprise pleine de difficultés. Ils ne l’ignorent pas, ceux qui sont versés dans plusieurs langues; ils savent qu’il est impossible de faire passer dans un autre langage toute l’énergie de l’expression originale. Voilà une nouvelle cause de la difficulté de l’Ancien Testament. Trois cents ans avant Jésus-Christ, sous Ptolémée, roi d’Égypte, l’Ancien Testament fut traduit en grec: oeuvre bien utile et nécessaire. Car, tant qu’il s’adressait au seul peuple juif, il pouvait rester en langue hébraïque: personne alors ne songeait à ce livre, le reste des hommes étant plongé dans la plus extrême barbarie. Niais aux approches de la venue du Christ, au moment où il allait appeler à lui tout l’univers, non-seulement par les apôtres, mais encore par les prophètes (car les prophètes aussi nous acheminent à la connaissance de la doctrine du Christ), alors Dieu voulut que les prophéties, ces voies, ces avenues jusque-là fermées par l’obstacle d’une langue inconnue, fussent complètement ouvertes au moyen de la traduction, afin que les Gentils, affluant de toutes parts, et suivant sans peine ces chemins, pussent arriver par là jusqu’au roi des prophètes, et adorer le Fils unique de Dieu.
Voilà pourquoi tous les livres de ce Testament ont été traduits avant l’apparition du Christ s’ils étaient restés écrits seulement en hébreu, c’est en vain que David aurait dit: « Demande-moi, et je te donnerai les nations pour ton héritage, et je mettrai les frontières de la terre en ta possession. » (Ps. II, 8.) Comment cette parole aurait-elle été intelligible pour un Syri en, un Galale, un Macédoni en, un Athéni en, si l’Écriture était demeurée dans son obscurité primitive? De même, Isaïe s’écrie « Comme une brebis, il a été conduit pour être égorgé: comme un agneau sans voix devant celui qui le tond (53, 7). » Et ailleurs: « On verra la racine de Jessé, et celui qui se lève pour commander aux nations; en lui les nations espéreront (11, 10.) » Et encore « La terre sera remplie de la connaissance du Seigneur, comme la mer des eaux dont elle est couverte. » (Ibid. V, 9.) David dit encore: « Le Seigneur est monté eu jubilation; le Seigneur, à la voix de la trompette (Ps. XLVI, 6); » et aussi: « Le Seigneur a dit à mon Seigneur: » Assieds-toi à ma droite, jusqu’à ce que j’aie fait de tes ennemis un escabeau pour tes pieds. (Ps. CIX, 11.)
3. En conséquence, comme l’Ancien Testament renfermait des prophéties au sujet de la Passion, de la Résurrection, de l’Ascension, de la place assignée à droite, de la seconde venue du Christ, en un mot de tout ce qu’on trouve dans le Nouveau, afin que ces choses ne demeurassent pas ignorées des peuples futurs, et qu’ils ne méconnussent pas la vertu de la prophétie, la grâce de Dieu pourvut à ce que les Écritures fussent traduites avant la venue du Christ, à l’usage non-seulement des Gentils, mais encore de ceux des Juifs qui, dispersés dans toutes les contrées de la terre, auraient oublié la langue hébraïque. Voyez en effet: le Gent il a cru, à la vue des signes destinés aux Juifs. Comment les apôtres, maintenant, auraient-ils pu gagner les Juifs, s’ils n’avaient pu les instruire par la voix d’un de leurs prophètes? Si Paul, entrant dans Athènes, eut besoin d’une inscription gravée sur un. autel et partit de là pour instruire les habitants de cette ville, comptant les réduire plus facilement avec leurs propres armes, ce qui arriva en effet: à bien plus forte raison, quand il parlait aux Juifs, avait-il besoin de l’appui des prophètes pour qu’ils ne l’accusassent pas, eux aussi, de leur (465) prêcher des doctrines étrangères et nouvelles.
Et pourquoi, dira-t-on, n’y avait-il pas une seule langue: cela nous aurait épargné toutes ces difficultés. Il n’y avait qu’une langue autrefois, mon ami; la langage de l’homme était un comme sa nature. À l’origine, il n’y avait point de peuples distincts par leur langue, point d’Indi en, de Thrace, de Scythe: tous parlaient le même idiome. Eh bien! qu’est-il donc arrivé? direz-vous. Il est arrivé que nous nous sommes montrés indignes de ce langage unique, ingrats que nous sommes. Que dites-vous? Nous avons perdu nos droits à un langage? Mais il n’est point d’animal qui n’ait le sien: les brebis bêlent, les-chèvres ont leur cri, le taureau beugle, le cheval hennit, le lion rugit, le loup hurle, le serpent siffle chacune des bêtes a gardé sa voix: moi seul, j’ai été déshérité du langage qui m’appartenait? Bêtes sauvages ou domestiques; animaux apprivoisés ou farouches, tous ont conservé le cri qui leur avait été assigné à l’origine: et moi, leur maître, je suis déchu? leurs prérogatives restent immuables, et moi je me suis vu retirer les présents de Dieu? Et quel crime si énorme ai-je donc commis? N’était-ce pas assez des peines précédemment infligées? Dieu m’avait donné le paradis, et il m’en a chassé. Je menais une vie exempte de peines et de soucis: il m’a condamné aux sueurs et à la fatigue. Sans semer, sans labourer, j’obtenais tout de la terre: il lui a ordonné de produire des ronces et des épines, et il m’a fait retourner dans son sein: il m’a puni de mort; il a puni le sexe féminin en l’assujettissant aux peines et aux douleurs de l’enfantement. Et cela n’a pas suffi pour mon châtiment! Il a fallu encore m’ôter mon langage, me retirer ce privilège, afin que je me détourne de mes parents, de mes frères, comme de sauvages, et que la différence des langues mît obstacle à notre commerce!
J’ai grossi l’objection à dessein, afin que, la solution une fois donnée, la victoire soit plus éclatante. Si Dieu voulait, dites-vous, me dépouiller de tous ces avantages, pourquoi m’en a-t-il investi à l’origine? Voulez-vous que je m’arme de cela même, de l’objection pure et simple pour résoudre la difficulté? Il est si facile. en effet de justifier Dieu, qu’il n’y a besoin de rien ajouter aux objections de notre contradicteur, pour réfuter ses accusations. Pourquoi il m’a donné tous ces biens à l’origine, puisqu’il voulait me les retirer? Je le demande comme vous: s’il voulait vous ôter tout cela, pourquoi vous le donnait-il? C’est donc parce qu’il ne voulait pas vous ôter ces choses, qu’il vous les a données dans le principe. Qu’est-il donc arrivé? Ce n’est pas Dieu qui vous a repris ses dons, c’est vous qui les avez perdus. Admirez la bonté de Celui qui vous les a faits; et accusez votre propre négligence, à vous qui n’avez pas su conserver ce que vous aviez reçu. Il est donc évident que le coupable n’est pas celui qui a confié le dépôt, mais celui qui a laissé le dépôt périr entre ses mains. Dieu a montré son amour pour vous, sa bonté, son désir de vous obliger, et cela sans y être aucunement forcé ni contraint, sans y être sollicité par vos bonnes oeuvres, sans avoir lieu de récompenser vos efforts; dès qu’il vous eut formé, il se bâta de vous conférer cette prérogative, afin de montrer que ce présent n’était pas une rétribution, mais une pure faveur. Que si vous n’avez pas su garder ce qu’il vous avait octroyé, c’est vous-même qu’il faut accuser, et non votre bienfaiteur.
Est-ce tout ce que nous avons à dire pour la justification du Seigneur? Cette raison, sans doute est suffisante; mais son infinie bonté, son ineffable charité, nous offrent encore bien d’autres considérations à faire valoir. Nous n’avons pas seulement à alléguer que le présent venait de lui, et que la perte vous est imputable; par là, sans doute, l’auteur du bienfait est déchargé de toute accusation, ou plutôt, il mérite l’admiration la plus grande pour ne pas vous avoir refusé un présent qu’il savait que vous deviez perdre. Mais il y a une autre raison bien plus forte à produire. Quelle est-elle? C’est que, cette perte causée par votre propre négligence, il l’a réparée; ou plutôt, il ne vous a pas restitué seulement ce que vous aviez perdu, il vous l’a encore rendu avec usure. Vous aviez perdu le paradis, il vous a donné le ciel. Voyez-vous de combien le profit surpasse la perte, combien ce trésor est supérieur à l’autre? Il vous a donné le ciel, d’une part, afin de faire éclater sa propre bonté, de l’autre afin d’affliger le diable, en lui montrant que, quelques piéges qu’il puisse tendre à l’espèce humaine, il n’y saurait rien gagner, puisque Dieu ne cesse de nous faire monter en dignité. Vous aviez donc perdu le paradis, et Dieu vous a ouvert le ciel, vous (466) aviez été condamné à une peine temporaire, - et vous avez été gratifiés d’une vie éternelle; la terre avait reçu l’ordre de porter des ronces et des épines, et le fruit de l’Esprit a germé dans votre âme.
4. Examinez maintenant à quel degré de condescendance la bonté divine a daigné s’abaisser. Voyez ceux qui ont perdu quelque objet: quand bien même ils en reçoivent d’autres plus précieux et plus magnifiques, ils sont portés à rechercher toujours celui qu’ils ont perdu, et à ne pas se tenir pour contents, jusqu’à ce qu’ils en soient rentrés en possession. Aussi, quand vous eûtes perdu le paradis, Dieu, non content de vous donner le ciel, vous donna à la fois et le ciel et le paradis. « Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis, » dit-il, (Luc, XXIII, 43), afin de consoler votre âme affligée, non-seulement par de nouveaux dons plus magnifiques, mais encore par la restitution de ceux que vous aviez perdus. Maintenant, si vous le voulez, arrivons à notre sujet, et voyons comment nous avons perdu notre langage. Cette histoire n’est pas d’une médiocre importance pour le salut. Car un pareil exemple est propre à nous rendre plus circonspects à l’avenir. Il faudrait ici tout vous dire: comment à l’origine tous les hommes n’avaient qu’un langage; comment ce langage unique fit place à des langues diverses; jusques à quand dura l’unité, et quand la diversité commença; si l’antique idiome disparut, et fut chassé par d’autres, ou s’il subsista, à côté de ceux qui furent introduits postérieurement; pourquoi, pour quels motifs eut lieu la confusion; ensuite dans laquelle de ces nombreuses langues fut écrit l’Ancien Testament (car c’est pour en arriver là que nous remuons tous ces problèmes), si ce fut dans la langue ancienne et originelle, ou dans les langues qui s’étaient introduites plus tard. Mais ne craignez rien: si nous ne pouvons acquitter pleinement notre dette aujourd’hui, de toute tisanière nous nous libérerons plus tard.
Pourquoi donc, si nous ne devons pas remplir tous nos engagements dès aujourd’hui, ’tous avoir lu en détail le compte que nous avons à régler? C’est afin que l’attente du paiement entretienne perpétuellement notre souvenir dans vos âmes. L’homme qui a prêté une somme d’argent, et qui a une dette à réclamer, celui-là, à table, à la maison, sur la place publique, au lit, partout, songe et rêve à son débiteur; l’amour de l’argent est cause que cette image est toujours présente à l’esprit du créancier, avec celle de son argent. De même, c’est afin que l’espérance d’être soldés nous maintienne toujours présents à votre esprit, à la maison, sur la place, en quelque lieu que vous soyez, que nous avons fait le compte de nos dettes, sans vouloir nous libérer entièrement dans ce jour, afin de laisser en vous, avec la pensée du paiement à venir, une occasion de reporter vers nous votre souvenir. Car c’est pour nous un grand motif de confiance, que la perpétuité de votre attachement, que la fidèle affection d’un peuple pareil et aussi nombreux. Celui qui a l’affection, en effet, peut compter sur les prières et quel trésor que les prières! vous allez en juger.
Paul, ce grand Paul, qui fut ravi ait troisième ciel, qui entendit les paroles ineffables, qui sut fouler aux pieds toutes les attaches de la nature, Paul, vivant déjà dans une sûreté parfaite, avait encore besoin des prières des disciples, et disait: « Priez pour moi, afin que je sois délivré des infidèles. » (Rom. XV, 30, 31.) Et encore: « Priez, afin que la parole me soit donnée, lorsque j’ouvrirai la » bouche. (Ephés. VI, 19.) Partout vous le voyez demander les prières des disciples, et leur rendre grâces après les avoir obtenues. Et il ne faut pas me dire que c’est par humilité qu’il recourt aux prières des disciples: il en montre le pouvoir en disant: « Celui qui nous a délivrés de si grands périls, et qui, comme nous l’espérons de lui, nous en délivrera encore, surtout vous nous aidant en priant pour nous, afin qu’un grand nombre rendent grâces pour nous du don qui nous a été fait. » (II Cor. I, 11.)
Si Paul a échappé à des dangers, grâce aux prières de la multitude, comment ne fonderions-nous pas, nous, un grand espoir sur une pareille assistance? En effet, c’est parce que rions sommes faibles, quand nous prions isolément, et plus forts quand nous sommes réunis, que nous nous unissons pour fléchir Dieu, à un grand nombre d’auxiliaires. De même un roi qui vient de condamner un homme à mort, ne se laisse pas facilement désarmer par l’intercession d’une seule personne; mais si toute une ville vient le supplier, il cède; celui qu’on menait au supplice échappe à sa peine, grâce au nombre de ceux (467) qui sollicitent pour lui, et il est rendu à la vie. Tel est le pouvoir d’une multitude suppliante. Ici même, si nous nous réunissons tous ensemble, c’est afin d’incliner Dieu plus efficacement à la miséricorde. C’est parce que, comme je l’ai dit, nous sommes faibles quand nous prions seuls, que nous nous joignons par un lien de charité pour apaiser Dieu et le rendre propice à nos demandes. Ce n’est pas sans motif que je parle ainsi, et ce n’est pas seulement pour mon intérêt: c’est pour que toujours vous vous empressiez à nos réunions, pour que vous ne disiez pas: Eh quoi! ne puis-je pas prier chez moi? Sans doute, vous pouvez prier: mais votre prière a plus de pouvoir, lorsque vous êtes uni aux autres membres, lorsque le corps entier de l’Église élève au ciel sa prière d’un seul coeur, les prêtres étant là pour offrir les voeux de la multitude réunie.
5. Voulez-vous savoir quel pouvoir a la prière faite à l’église? Pierre était un jour enchaîné dans une prison et chargé de liens. « Mais l’Église ne cessait de prier pour lui (Act. XII, 5), » et il fut délivré promptement de sa captivité. Qu’y a-t-il donc de plus puissant que la prière, puisqu’elle a rendu service aux colonnes, aux tours de l’église? Paul et Pierre, en effet, étaient pour l’Église des tours et des colonnes: eh bien! la prière rompit les liens de l’un, et ouvrit la bouche de l’autre. Mais afin que ce ne soit pas seulement tes événements passés, mais encore les faits quotidiens, qui vous fassent connaître la double vertu de la prière, c’est de la prière même adressée par le peuple que je vais maintenant vous entretenir. Si le premier venu s’avisait de vous recommander de prier en votre particulier pour le salut de votre évêque, chacun de vous s’excuserait comme si ce fardeau surpassait ses forces; mais lorsque, réunis tous ensemble, vous entendez le diacre vous adresser la même invitation et vous dire: « Prions pour l’évêque et pour sa vieillesse, et pour qu’il soit assisté, et pour qu’il marche droit dans la parole de vérité, et pour ceux qui sont ici, et pour ceux qui sont partout, » vous ne refusez pas de vous rendre à cette injonction, et vous offrez au ciel une prière fervente, connaissant le pouvoir de votre réunion. Les initiés savent ce que je dis: car la prière des catéchumènes n’a pas à s’occuper de cela, attendu qu’ils n’ont pas encore assez. de crédit: mais vous, c’est pour l’univers, c’est pour l’Église étendue jusqu’aux extrémités de la terre, c’est pour tous les évêques chargés de l’administrer, que le diacre préposé aux prières vous prescrit d’offrir les vôtres; et vous lui obéissez avec zèle, témoignant par votre obéissance même, combien est grande la vertu d’une prière offerte dans l’église par un peuple unanime. Mais revenons à notre proposition, à savoir qu’il n’y avait primitivement qu’un seul idiome.
Qu’est-ce qui prouve cette unité? « Et toute la terre était une lèvre. » (Gen. XI, 1.) La phrase est obscure. Est-ce que la terre a une lèvre? Aucunement. Que signifie donc ce texte, et de quoi parle-t-il? Il ne parle pas de la terre prise comme une chose inanimée, immobile: c’est l’ensemble de l’espèce humaine qu’il désigne par ce nom, par cette allusion à sa nature propre, à la mère de qui elle est sortie. Car cet être double (c’est l’homme que je veux dire), composé de deux substances, l’une sensible, l’autre immatérielle, à savoir, d’une âme et d’un corps, tient à la fois à la terre et au ciel. Par son essence immatérielle il est allié aux puissances d’en-haut, par sa nature matérielle il est uni aux choses de la terre: c’est véritablement le lien qui joint les deux parties de la création. Fait-il ce qui plaît à Dieu: alors on le nomme spirituel, d’un, nom qui n’est point celui de l’âme, mais rappelle une prérogative encore plus glorieuse, l’influence de l’Esprit-Saint. En effet, notre âme ne suffit point aux bonnes oeuvres, si elle est dénuée de cette assistance. Voulez-vous la preuve de ce que j’avance? et que dis-je, elle ne suffit pas aux bonnes couvres? elle ne suffit pas même à comprendre ce qu’elle entend. « L’homme animal ne perçoit pas ce qui est de l’Esprit de Dieu. » (I Cor. II, 14.) De même que le nom « de charnel » est donné à l’homme esclave de la chair, ainsi celui « d’animal » est donné à l’homme qui se remet de tout aux raisonnements humains, et ne reçoit pas l’influence de l’Esprit. Mais, comme je le disais, nous sommes appelés spirituels quand nous faisons de bonnes couvres: au. contraire, quand nous péchons, quand nous commettons des fautes, quand nous manquons à la noblesse de notre nature, alors nous prenons te nom de terre qui est celui de notre nature inférieure.
Ici donc, attendu les accusations qui vont suivre contre les constructeurs de la tour, contre ceux qui se laissèrent aller à l’orgueil, (468) qui présumèrent trop d’eux-mêmes, attendu la condamnation qui va être prononcée contre ces hommes, nous sommes désignés en cet endroit par le nom de notre nature inférieure « Toute la terre était une seule lèvre. » Et la preuve que Dieu nous appelle ainsi, lorsque nous avons péché, c’est qu’il donne ce nom à Adam après sa faute: « Tu es terre et tu t’en iras en terre. » Et cependant il n’était pas terre seulement, il avait encore une âme immortelle. Pourquoi donc ce nom? Parce que Adam avait péché. Du moins ce n’est pas ainsi que Dieu l’appela lorsqu’il le forma, écoutez plutôt: « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance; et qu’ils règnent sur les poissons de la mer et sur les animaux de la terre. Et ils inspireront une crainte et un tremblement qui s’étendra sur toute la terre. » Voyez-vous quelles prérogatives attachées à sa nature, quels honneurs, quelles louanges? Mais cela se passait avant le péché: après le péché tout change: « Tu es terre et tu t’en iras en terre. » Écoutez encore cette allusion de Malachie, ou plutôt de Dieu par la bouche de son prophète: « Voici que je vous dépêche le prophète Élie. » Et pourquoi donc le dépêche-t-il? « Pour tourner le coeur du père vers son fils. » (Malach. IV, 5, 6.) C’est à cause du terrible, du formidable jugement qui doit arriver: de peur que le juge ne surprenne certains hommes sans défense contre les accusations et ne les condamne; afin que cette visite et l’annonce de la venue prochaine rende les hommes plus sages. Comme d’ailleurs on néglige volontiers des avertissements donnés il y a longtemps, ce prophète arrive pour nous rafraîchir la mémoire. Mais il nous faut montrer maintenant comment les pécheurs sont appelés « Terre. »
6. Après avoir dit: « Pour tourner le coeur du père vers le fils, » il ajoute: « De peur que, venant, je ne frappe toute la terre » or, ce sont les pécheurs qu’il frappe. Voyez-vous que les pécheurs sont appelés « Terre? » Ailleurs le prophète, parlant du Christ, s’exprime ainsi: « Il aura les reins ceints de justice, et les flancs enveloppés de vérité. » (Isaïe, XI, 5.) Non que Dieu ait des reins, des flancs la Divinité est incorporelle. Mais le prophète nous fait voir par là l’incorruptibilité, l’infaillibilité du juge: et comment il n’y a autour de lui ni calomniateurs, ni hommes hostiles, comment, il est inaccessible et à la corruption et à l’erreur. Dans les tribunaux de la terre on voit frapper des innocents, et des coupables échapper, car la justice est souvent séduite. Mais quand arrivera le juge équitable et infaillible, celui dont les reins sont ceints de justice et les flancs enveloppés de vérité, tous recevront exacte justice.
« Et il frappa la terre avec la parole de sa bouche » (Ib. 4.). Et pour vous faire entendre qu’il veut parler non de la terre, mais des pécheurs, il ajoute: « Et avec le souffle qui passe par ses lèvres il exterminera les impies. » Voyez-vous qu’ici encore par le mot « terre, » il désigne les pécheurs? En conséquence, quand vous entendez lire que « Toute la terre était une seule lèvre, » il faut vous représenter encore l’espèce humaine: c’est un moyen de nous rappeler notre néant: c’est un grand avantage, en effet, que de considérer de quelle famille on sort, et de savoir de quoi l’on est formé. La considération de notre nature, voilà une suffisante leçon d’humilité; c’en est assez pour étouffer toutes nos passions et faire le calme dans notre coeur. De là ce conseil d’un sage: « Fais attention à toi-même Eccl. XXIX, 27); » songe à ta nature, à ta constitution, cela suffit pour rabattre à jamais ta présomption. Aussi Abraham, ce juste, avait-il toujours cette pensée dans l’esprit, et ne se laissait-il jamais emporter à l’orgueil. Celui qui conversait avec Dieu (tel était le crédit dont il jouissait), celui à la vertu duquel Dieu même rendit hommage, ne craignait pas de dire: « Je suis terre et cendre. » (Genèse, XVIII, 27.)
Un autre, voulant réprimer l’enflure du cœur humain, ne cherche pas pour cela de longs discours, il se borne à nous rappeler notre nature, et il nous réprimande fortement en ces termes: « Pourquoi se glorifier quand on est terre et cendre? » (Eccli. X, 9.) Vous me parlez des enseignements de la mort? Niais humiliez cet homme pendant qu’il est en vie. Il ne sait pas maintenant qu’il est terre et cendre. Il voit la beauté de son corps, il voit sa puissance, les hommages de ses flatteurs, l’assiduité de ses parasites. Il est revêtu d’habits magnifiques, environné de tout l’appareil du pouvoir; tout cela lui fait illusion et le porte à oublier sa nature. Nous savons que nous sommes terre et cendre; oui, nous qui sommes dans notre bon sens; mais lui, il ne s’attend pas à la démonstration que la mort lui (469) réserve, il ne va pas voir les bières, les cercueils de ses ancêtres, il voit. le présent, il ne songe pas à l’avenir. Dès maintenant, instruisez-le qu’il n’est que terre et cendre. Attendez, reprend le Sage. ce n’est pas tout ce que j’enseigne, je veux le rabaisser encore bien davantage, afin qu’il apprenne, lui le présomptueux, à connaître sa bassesse; afin que, dès son vivant, il reçoive un remède. Après ces mots « Pourquoi se glorifier, quand on est cendre? » il ajoute: « Dans sa vie même ses entrailles sont réduites à rien. »
Qu’est-ce à dire? Peut-être cet endroit n’est-il pas clair. Il parle de ces entrailles, de ce ventre plein d’ordures, d’impureté, de puanteur, non pour accuser notre nature, mais pour nous inspirer l’humilité: « Dans sa vie » même ses entrailles sont réduites à rien. Voyez-vous la bassesse, la fragilité de notre essence? N’attendez pas le dernier jour pour vous convaincre de votre faiblesse. Scrutez l’homme, pendant qu’il est en vie, pénétrez par la pensée dans ses entrailles, et vous verrez tout son néant. Mais ne vous découragez pas: Dieu, n’a pas agi ainsi par haine, mais par ménagement pour nous, afin de nous fournir de grandes raisons d’humilité. Si un homme, bien qu’étant terre et cendre, a osé dire. « Je monterai dans le ciel (Isaïe, XIV, 13), » où son coeur ne se serait-il pas laissé emporter, s’il n’avait été retenu par le frein de sa nature? Ainsi donc, lorsque vous verrez un homme enflé d’orgueil, portant la tête haute, fronçant le sourcil, monté sur un char, menaçant, jetant en prison, envoyant à la mort, persécutant, dites-lui: « Pourquoi u se glorifier quand on est terre et cendre? Dans sa vie même, ses entrailles sont réduites à rien. »
Cela ne s’applique pas seulement au simple particulier, ruais à celui-là même qui siège sur un trône royal. Ne considérez point sa robe de pourpre, son diadème, ses vêtements dorés mais scrutez sa nature, et vous verrez qu’elle ne le distingue en rien du vulgaire: ou plutôt, si vous le voulez, passez en revue toutes ces choses, robe de pourpre, diadème, habits dorés, et le reste de l’appareil, et vous verrez que la terre encore est la matière de tout cela. « Toute gloire humaine est comme la fleur du foin. » Voilà que tous ces ornements paraissent à leur tour encore plus vils que la terre. Voyez-vous comme notre orgueil est humilié? Comment toute notre présomption est rabattue parla simple considération de notre nature? Il suffit de réfléchir à ce que nous sommes, de quoi nous sommes formés, et voilà toute la vanité de nos pensées à terre. Car si Dieu nous a composés de deux substances, c’est afin que la bassesse de la chair rabaisse celui qui se laisse emporter par l’orgueil; et afin que, d’autre part, si nous venons à concevoir quelque pensée indigne des privilèges que Dieu nous a conférés, la noblesse qui est le caractère de l’âme réveille en nous l’ambition d’égaler les puissances célestes.
7. Mais la considération de notre nature n’est pas bonne seulement pour détruire l’orgueil: qu’une autre passion vienne à nous troubler, avarice, amour coupable et désordonné, cela suffit pour en réprimer les ravages. — Par conséquent, lorsque vous voyez une belle femme, aux yeux brillants et doux, aux joues fraîches, au visage empreint d’un charme inexprimable, si elle enflamme vos désirs et excite votre convoitise, songez que c’est de la terre que vous admirez, que c’est de la cendre qui vous enflamme, et le délire sortira de votre âme; dépouillez-la de cette peau qui recouvre son visage, et alors vous verrez le néant de ses charmes. Ne vous arrêtez point à l’apparence, pénétrez plus avant par la peusée, et vous ne trouverez pas autre chose que des os, des nerfs et des veines. Mais ce n’est pas assez. Il faut vous la représenter changée; vieillie, malade, les yeux enfoncés, les joues creuses, et toute cette fleur fanée. Songez à ce que vous admirez, et rougissez de votre goût. Vous admirez de la boue, de la cendre; une poussière vous embrase. Ce n’est pas pour accuser notre nature que je parle ainsi: à Dieu ne plaise! Ce n’est pas pour la maltraiter, pour la ravaler. C’est pour fournir des remèdes aux malades. Si Dieu l’a faite ce qu’elle est, aussi vile, c’est pour faire éclater et sa propre puissance, et sa sollicitude à notre égard. Il a voulu, d’une part, nous inspirer l’humilité par l’imperfection de notre nature, et réprimer ainsi toutes nos convoitises; de l’autre, montrer sa sagesse, capable de tirer de la fange une pareille beauté: de sorte que, au moment même où je mets si bas notre essence, je dévoile l’industrie du Créateur. En effet, si un sculpteur nous paraît surtout admirable, non quand il expose à nos yeux une belle statue d’or, mais-quand il façonne avec l’argile une (470) image parfaite et accomplie: ainsi rien n’est plus propre à nous faire admirer et louer l’habileté du souverain Artiste, que la beauté imprimée par lui à la cendre, à la boue, que l’art ineffable qui éclate dans la création de nos corps.
Et ce qu’il a fait pour son corps, il l’a fait également pour toute la création. Employant souvent les plus viles essences, il y a mis le signe manifeste de sa propre sagesse, et en même temps il y a mêlé un témoignage de leur originelle infirmité: de telle sorte que tant d’art et de beauté vous fasse admirer le Créateur, et qu’en même temps cette infirmité, cette imperfection de nature vous préserve d’adorer son ouvrage. C’est une belle chose que le soleil dans son éclat; toute la terre en est illuminée; mais la nuit venue, il disparaît. « Qu’y a-t-il de plus brillant que le soleil? est-il écrit. Et pourtant lui-même disparaît. » (Eccli. XVII, 30.) Et cela peut arriver même pendant le jour. S’il est advenu plus d’une fois que le soleil a disparu en plein jour, c’est afin que vous admiriez en lui l’art du Créateur, sans pourtant adorer un ouvrage sujet à ces défaillances. Vous voyez le ciel, ce corps immense: qu’il est grand, beau, resplendissant, supérieur en éclat à nos propres corps? Mais il n’a pas d’âme. ’Voyez-vous à la fois, la marque de l’artiste, et le signe de l’infirmité? Voyez-vous comment vous êtes préservé des deux côtés? Dieu a fait de belles choses, afin que vous ne le soupçonniez pas d’impuissance mais pour que vous n’adoriez pas les créatures comme des dieux, il les a rendues faibles par un côté. N’oubliez jamais cela.
Si nous expliquons les Écritures, ce n’est pas seulement pour que vous compreniez les Écritures, c’est encore afin que vous redressiez votre conduite. Si vous ne le faites point, nos lectures sont inutiles, nos explications superflues. Comme un athlète qui fréquente la palestre, se frotte d’huile et se fait styler par les mains d’un maître, pourrait s’épargner cette peine si, au moment de la lutte, il doit faire honte à l’enseignement qu’il a reçu: de même vous qui venez ici, apprendre à lutter par tous les moyens contre le diable, si le moment des combats doit être pour vous celui de la chute, pour peu que vous voyiez un beau visage, ou que l’orgueil s’empare de vous, ou que quelque autre mauvaise pensée vous assiège, c’est inutilement que vous êtes venus ici. Souvenez-vous donc de ce qui vous a été dit, non contre notre nature, mais contre les dérèglements de la passion. Ce n’est pas la nature, c’est la passion que nous avons accusée. Par là réprimez en vous la colère, modérez la concupiscence, déracinez l’orgueil.
Et toute la terre était une seule lèvre, n et il n’y avait qu’un langage pour tous. Nous voici revenus à notre problème. Il ne s’agissait pas, en effet, de la terre, mais de ce fait que tous les hommes avaient le même langage. Mais d’où vient cette expression: « Une seule lèvre? » pour désigner le langage. C’est l’usage de l’Écriture de nommer ainsi les paroles, le langage. Ce point encore est à éclaircir à cause des hérétiques, de ceux qui accusent la création divine, qui prétendent que le corps est mauvais. L’Écriture emploie les noms des membres du corps pour désigner les mouvements coupables de la pensée. Par exemple: « Ils ont aiguisé leur langue comme celle d’un serpent; leur langue est une épée tranchante. » (Ps. CXXXIX, 4 et LVI, 5.) Quelques-uns croient que c’est de la langue qu’il s’agit. A. Dieu ne plaise! il ne s’agit pas de la langue, ouvrage de Dieu, mais de ces paroles meurtrières, homicides, qui blessent plus cruellement que le glaive. « Leur langue est une épée tranchante. Des lèvres trompeuses sont dans leur coeur, et dans leur coeur elles ont dit du mal. » Il n’est pas question ici d’un organe, mais de propos perfides. De même, dans notre passage « Et toute la terre était une seule lèvre, » ne signifie pas que tous les hommes n’avaient qu’une lèvre: « lèvre, » ici, veut dire langage. Car après ces mots: « toute la terre était une seule lèvre, » viennent aussitôt ceux-ci: « Et il n’y avait » qu’un langage pour tous. De même quand l’Écriture dit: « Leur gosier est un sépulcre ouvert (Ps. V, 11.) », elle n’a pas en vue le gosier, mais les mauvaises paroles, les doctrines de mort auxquelles il livre passage. Car un tombeau est un réceptacle d’ossements et de cadavres. Telles sont, par exemple les bouches de ces hommes qui accusent le Créateur; telles encore les bouches de ceux qui profèrent des paroles obscènes, des invectives, de ceux qui font sortir de leur gosier des propos coupables et empestés.
8. C’est de parfums qu’il faut le remplir, mon cher auditeur, et non de miasmes; il faut en faire un trésor royal, et non un sépulcre (471) de Satan. Si c’est un sépulcre, du moins, fermez-le, afin que la puanteur n’en sorte pas. Vous avez de mauvaises pensées: ne les proférez pas; laissez-les dormir au fond de vous-mêmes, et bientôt elles seront étouffées. Nous sommes mortels, nous concevons souvent bien des pensées coupables, déréglées, impures; du moins ne permettons pas à ces pensées de se faire jour en paroles, afin que, refoulées, elles languissent et meurent. — Si l’on jette dans une fosse des bêtes féroces d’espèce différente, et qu’ensuite on referme la fosse, elles sont bien vite étouffées; mais pour peu qu’on laisse un faible jour, une issue, on les ranime, on les sauve, on ne fait que les irriter davantage; il en est de même pour les mauvaises pensées. Une fois qu’elles ont pris naissance en nous, si nous avons soin de leur fermer toute issue vers le dehors, nous en avons bientôt raison; si au contraire nous les laissons s’échapper en paroles, nous les fortifions en leur permettant de respirer par ce canai, et nous tombons de l’habitude des mauvaises paroles dans le gouffre des actions criminelles. Voilà pourquoi le prophète, au lieu de dire simplement:’ « Un sépulcre, » a dit: « Un sépulcre ouvert. » C’est la faute dont je parlais tout à l’heure. Non-seulement celui qui profère des paroles honteuses se déshonore lui-même, mais il fait encore le plus grand tort à son prochain, à tous ceux qui le fréquentent. Et de même que, si nous ouvrions les sépulcres, nous remplirions les villes de pestilence; de même si nous laissons les bouches impures s’ouvrir, elles infecteront tous ceux qui seront à leur portée. Il faut donc mettre à la bouche une porte, un verrou et un levier.
Nous avons suffisamment.montré qu’il n’y avait qu’une langue à l’origine: il nous reste à dire d’où vient qu’un si grand nombre aient été plus tard introduites. Mais d’abord appliquons-nous à un sujet plus important pour la conduite: apprenons à notre langue à porter un frein et à fie pas exprimer indistinctement tout ce qui nous passe par l’esprit; à ne pas médire de nos frères, à ne pas mordre; à ne pas déchirer le prochain. Ceux qui mordent le corps sont moins redoutables que ceux qui mordent par les paroles. Ceux-là blessent le corps avec leurs dents; ceux-ci par leurs propos, blessent l’âme et font d’incurables plaies. Mais plus la morsure est cruelle, plus le châtiment et le supplice seront rigoureux. D’ailleurs, ce n’est pas seulement pour cela que le médisant se verra refuser miséricorde, c’est encore parce qu’il n’aura aucun prétexte, vrai ou faux, à produire pour justifier sa méchanceté. Les autres péchés ont des excuses, mauvaises sans doute, mais enfin, ils en ont; par exemple, le fornicateur satisfait sa concupiscence, le voleur remédie à sa pauvreté, l’homicide contente sa colère, le médisant n’a rien à dire pour sa justification. En effet, quel profit se procure-t-il? dites-moi; quel appétit satisfait-il? Le seul principe de sa faute, c’est une jalousie sans excuse, mauvaise ou bonne. — Voilà pourquoi il perd tout titre à l’indulgence. Vous voulez accuser? Je vais vous donner une bonne occasion. Vous voulez médire? Eh bien! dites du mal de vos péchés. « Dis le premier tes péchés, » est-il écrit, « afin que tu sois justifié. » (Isaïe, XLIII, 26.) — Voyez-vous ce genre de médisance couronné, loué, justifié? Et ailleurs: « Le juste s’accuse lui-même le premier (Prov. XVIII, 17); » lui-même et non autrui. Si vous accusez autrui, vous êtes châtié; si vous vous accusez vous-même, vous êtes couronné. Et pour vous faire bien entendre combien il v a de gloire à accuser ses propres fautes, le Sage dit: « Le juste s’accuse lui-même tout le premier. » Mais s’il est juste, comment est-il accusateur? et s’il est accusateur, comment est-il juste? Le juste ne tombe pas sous le coup de l’accusation. Si le Sage parle ainsi, c’est pour vous apprendre que le pécheur lui-même devient juste, du moment où il accuse ses fautes. Qu’est-ce à dire, Tout le premier? Écoutez-moi bien.
Dans les jugements il y a deux parties, le plaignant et le prévenu; l’accusateur et l’accusé; le suspect et celui qui est hors de cause et la parole est donnée d’abord à l’accusateur, à celui qui est hors de cause. Ici c’est le con. traire. Vous, le coupable, emparez-vous du premier tour de parole, afin d’être justifié n’attendez pas l’accusateur. Bien que votif, ayez rang de prévenu, néanmoins, avant que l’autre partie élève la voix contre vous, hâtez-vous d’accuser vous-même vos fautes. C’est un glaive qu’une langue acérée: ne nous en servons pas pour blesser les autres, mais pour amputer nos chairs malades. Voulez-vous vous convaincre que les justes avaient coutume de médire d’eux-mêmes, et non des autres? Écoutez Paul qui s’écrie: « Je rends grâces à Celui qui m’a fortifié, au Christ, de ce qu’il m’a estimé fidèle en m’établissant dans son (472) ministère, moi qui étais auparavant blasphémateur, persécuteur et téméraire. » Voyez-vous comment il médit de lui-même? Et encore: « Le Christ est venu en ce monde pour sauver les pécheurs, entre lesquels je suis le premier. Et ailleurs enfin: Je ne suis pas digne d’être appelé apôtre, parce que j’ai persécuté l’Église de Dieu. » (I Tim. I, 12-15; I Cor. XV, 9.)
9. Voyez-vous de quelle façon il s’accuse partout lui-même? C’est qu’il sait ce que rapporte ce genre d’accusation, et qu’elle produit la justice. Sachant donc qu’il faut s’accuser, il ne se ménage pas les accusations: mais voit-il les autres faire le procès aux défauts d’autrui, considérez avec quelle sévérité il leur ferme la bouche: « C’est pourquoi ne jugez pas avant le temps, jusqu’à ce que vienne le Seigneur, qui éclairera ce qui est caché dans les ténèbres, et manifestera les pensées des coeurs. » (I Cor. IV, 5.) Laissez le jugement à celui qui tonnait les secrets du coeur. Peut-être croyez-vous connaître ceux du prochain: votre jugement est en défaut. « Qui sait les choses de l’homme, sinon l’esprit de l’homme qui est en lui? » (I Cor. II, 11.) Combien parmi ceux qu’on ravale et qu’on méprise brilleront d’un éclat plus vif que le soleil? Combien parmi les grands et les illustres, seront reconnus pour être de la cendre et des sépulcres blanchis? Vous avez entendu comment Paul médit de lui-même, comment il ne cesse de rappeler, d’exagérer, de grossir des péchés pour lesquels il ne devait pas être accusé? Il était, cela est vrai, blasphémateur, persécuteur et téméraire avant le baptême mais le baptême avait effacé ces péchés. Néanmoins il les rappelle, non qu’il dût en rendre compte, mais pour montrer la bonté de Dieu, qui l’avait métamorphosé à ce point, qui, d’un persécuteur, avait tait un apôtre. Que si Paul rappelait ses fautes effacées, à plus forte raison (levons-nous rappeler celles qui ont suivi notre baptême. En effet, quel recours, quelle excuse nous restera-t-il si, tandis que Paul ne cesse do faire mention des péchés qui ne lui sont plus imputables, nous passons sous silence, nous, ceux-là mêmes dont nous avons à rendre compte, et si nous négligeons nos propres fautes, pour nous enquérir curieusement de celles d’autrui. Écoutez Pierre disant: « Eloignez-vous de moi, parce que je suis un homme pécheur. » Écoutez comment Matthieu, lui aussi, incrimine sa vie passée, se déclare publicain, et ne rougit pas de divulguer la conduite qu’il avait tenue d’abord. N’ayant aucun reproche à s’adresser depuis le baptême, ces hommes remontaient plus hala, afin de nous apprendre à ne pas nous occuper des misères d’autrui, et à songer aux nôtres, à les repousser constamment dans notre esprit.
Car il n’y a pas, non, il y a pas, pour le rachat des péchés, un remède comparable à cette mention, à cette accusation perpétuelle. C’est par là que le publicain put se décharger de ces fautes innombrables qui lui faisaient dire « Seigneur, soyez-moi propice, à moi, pécheur. » Par là, le pharisien se priva de toute justification, lui qui, au lieu de se représenter ses péchés, accusait l’univers, en disant: « Je ne suis pas comme le resté des hommes qui sont voleurs et injustes, ni comme ce publicain. » De là aussi ce conseil de Paul: « Que chacun éprouve ses propres oeuvres, et alors il trouvera sa gloire en lui-même et non dans un autre. » (Galat. VI, 4.) — Voulez-vous voir comment, dans l’Ancien Testament même, les justes s’accusent? Écoutez leurs paroles: elles s’accordent parfaitement avec les précédentes. On lit chez David: « Mes iniquités ont dépassé ma tête: comme un lourd fardeau, elles se sont appesanties sur moi. » (Ps. XXXVII, 5.) Isaïe s’écrie: « Hélas! Malheur à moi, homme, ayant les lèvres impures. » (VI, 5.)
Les trois enfants, dans la fournaise, ceux qui avaient livré leurs corps au supplice à cause de Dieu, se comptaient eux-mêmes parmi les derniers des pécheurs: « Nous avons péché, nous avons enfreint la loi (Dan. III, 29), » disaient-ils: et pourtant quoi de plus glorieux, quoi de plus pur que ces victimes! Eussent-ils commis quelques péchés, il eût suffi de cette flamme pour les effacer. Mais ils ne considéraient pas leurs bonnes couvres, ils ne songeaient qu’à leurs fautes. lie même Daniel, après la fosse aux lions, après les innombrables supplices qu’il eut à endurer, continuait à s’accuser lui-même; mais aucun de ces hommes n’incriminait le prochain. Pourquoi? Parce que celui qui médit d’autrui, irrite le Seigneur; tandis que celui qui médit de soi-même, se le rend propice et miséricordieux; le juste devient plus juste; le pécheur est mis hors d’accusation et devient digne de pardon.
Instruits de ces vérités, ne nous enquérons (473) point des défauts d’autrui, mais des nôtres; scrutons notre conscience, passons en revue toute notre existence, interrogeons-nous sur chacun de nos péchés; et loin (le dire du mal des autres, n’écoutons pas ceux qui voudraient en dire. En effet., à cela aussi un grief, un châtiment redoutable est attaché: « Tu n’accueille » ras pas un propos léger, est-il écrit. (Exod. XXIII, 1.) On ne vous dit pas: Tu ne croiras pas un propos léger, mais: Tu ne l’accueilleras pas bouche-toi les oreilles, ferme tout passage à la médisance; montre que tu n’es pas moins que l’accusé, toi qui entends l’accusation, armé et en guerre contre celui qui la prononce. Imite le Prophète qui dit: « Celui qui médisait en secret de son prochain, je le chassais. » (Ps. C, 5.) Il ne dit pas: Je ne croyais pas mais je ne le laissais pas même parler, je le chassais, comme un ennemi dangereux.
10. Mais on voit des gens qui se rassurent en tenant ce langage ridicule: Seigneur, ne m’imputez point à péché ce que je n’ai fait qu’entendre. À quoi bon cette apologie? À quoi bon cette excuse? Taisez-vous, et vous êtes déchargé de tout grief; ne dites rien, et vous n’avez rien à craindre. Pourquoi vous créer des embarras, et avec Dieu et avec les hommes? pourquoi vous exposer à être accusé? pourquoi ajouter à votre fardeau? Ne vous suffit-il pas d’avoir à répondre de vos propres fautes? faufil que vous vous chargiez encore des péchés d’autrui? Votre excuse est superfine: ce n’est pas d’avoir entendu que vous rendrez compte, vous êtes responsable de la médisance elle-même. En effet, quand vous ne gardez pas le silence après avoir entendu, vous n’êtes pas punissable seulement pour avoir entendu, vous l’êtes encore comme si vous aviez médit. « D’après vos discours vous serez justifié, » est-il écrit, « et d’après vos discours vous serez condamné. » (Matt. XXII, 37.)
Si je parle ainsi, si j’insiste sur ce point, ce n’est pas dans l’intérêt de ceux dont on médit, mais dans celui des médisants. Celui qu’on diffame n’éprouve aucun dommage, aucun préjudice:au contraire, s’il est calomnié, un dédommagement lui est réservé; si le propos est vrai, ce n’est pas votre médisance qui lui fait tort: car ce n’est pas sur vos invectives que le juge le jugera. Et même disons-le, au risque d’étonner, il en retirera un grand profit, s’il sait les endurer courageusement, comme le publicain, par exemple; le médisant au contraire, que ses propos soient vrais ou faux, se fait le plus grand tort. Qu’il est perdu, s’il calomnie, c’est ce qu’il n’est pas besoin de démontrer; ruais que même s’il dit la vérité, il rend le juge plus sévère pour lui, en étalant les infirmités du prochain, en causant des scandales, en dévoilant à tous les yeux ce qu’il faudrait cacher, en proclamant les péchés d’autrui, c’est ce dont tout le monde aussi est peut-être convaincu. En effet, si celui qui a scandalisé une seule personne doit être châtié sans rémission, celui qui en scandalise des milliers pas ses mauvais propos, quel châtiment n’encourra-t-il pas? Le pharisien ne mentait pas, il disait la vérité, en appelant publicain le publicain, néanmoins il fut puni.
Pénétrés de cette pensée, mes chers frères, fuyons la médisance: il n’y a pas de péché plus grave, ni qui se commette plus aisément. Comment cela? Parce que rien n’est plus facile que d’enfreindre la loi en ce point; parce que, si l’on n’y prend garde, on s’y laisse promptement entraîner. Pour les autres péchés il faut du temps, de l’argent, de la persistance, des complices, et souvent le temps qui s’écoule en empêche la consommation. Par exemple, quelqu’un a résolu de tuer, de voler, de commettre une injustice; il lui faut beaucoup de travail pour arriver à ses fins, et souvent, grâce à ce retard, il guérit de sa colère, revient de sa passion. criminelle, réprime sa volonté corrompue, renonce à exécuter son projet: il n’en est pas de même pour la médisance: si nous n’avons pas tout notre sang-froid, nous nous y laissons facilement emporter; et nous n’avons besoin ni de temps, ni de délais, ni d’argent, ni d’efforts pour médire: c’est assez de le vouloir, et voilà notre volonté réalisée. Car le ministère de la langue suffit à cela.
Ainsi donc puisque ce mal est si facile à faire, ce péché si obstiné à nous circonvenir, puisque la punition, le châtiment en sont si rigoureux, et le profit nul, ni grand, ni petit, évitons soigneusement cette infirmité, et soignons les misères d’autrui au lieu de les divulguer. Répétons aux pécheurs cette recommandation divine: « Si ton frère a péché contre toi, va et reprends-le entre toi et lui seul (Matth. XVIII, 15); » ainsi plus le reproche sera tenu secret, plus la guérison sera facile. Ne mordons point, et ne suçons point les plaies d’autrui: n’imitons pas les mouches, mais les abeilles. Les mouches se posent sur les plaies (474) et mordent: les abeilles volent sur les fleurs. Aussi les unes font des rayons, tandis que les autres causent des maladies aux corps sur lesquels elles se posent: les unes sont un objet de dégoût, les autres un objet d’amour et de louanges. Et nous aussi, par conséquent, préparons notre âme à voler vers la prairie de la vertu des saints, enivrons-nous du parfum de leurs bonnes couvres, et ne mordons point les plaies du prochain; que si nous voyons d’autres personnes tomber dans cette faute, fermons-leur la bouche, dressons devant elles l’épouvantail du supplice, et rappelons-leur les liens qui les unissent à leurs frères. Si elles ne veulent pas céder, appelons-les mouches, afin qu’au moins la honte de s’entendre nommer ainsi les arrache à leur détestable habitude, et que, revenues de cette occupation perverse, elles s’appliquent de tous leurs soins à sonder leurs propres infirmités. De cette manière, ceux qui ont failli se relèveront au souvenir de leurs fautes non divulguées; ceux qui se représenteront constamment leurs propres misères s’en déchargeront facilement, parce que le souvenir de leurs péchés précédents les rendra plus lents à en commettre de nouveaux: enfin, ceux qui auront toujours devant les yeux, le mérite des saints, contracteront un grand empressement à les imiter; et quand nous aurons ainsi redressé tout le corps de l’Église, nous pourrons, avec tous ceux qui sont ici, entrer dans le royaume des cieux, auquel puissions-nous tous parvenir, par la grâce et, la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec lequel gloire au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles! Ainsi soit-il.
Traduit par M. X***
HOMÉLIE PRONONCÉE DANS LA GRANDE ÉGLISE, APRÈS QUELQUES PAROLES SUR CE PASSAGE DE L’ÉVANGILE: LE FILS NE FAIT RIEN DE LUI-MÊME, QU’IL N’AIT VU FAIRE A SON PÈRE. (JEAN, V, 19.)
Avertissement et analyse
Cette magnifique homélie a été pour la première fois tirée de l’oubli par le savant Eric Benzel, et publiée par lui à Upsal, en 1708, d’après un manuscrit anglais, vicieux en beaucoup de passages Nous avons eu le bonheur de la retrouver dans un manuscrit du cardinal Ottoboni à Rome, et nous avons pu combler les lacunes et corriger les fautes.
Cette homélie, qui est toute de controverse fut prononcée à l’occasion d’une objection des Anoméens. Saint Chrysostome, dan: son discours précédent avait cité ce mot de l’Évangile: Mon Père agit toujours et moi j’agis également; il avait démontré par là que le Fils est égal au Père, ainsi, ajoute-t-il, que le déclare l’Evangélisle en ces termes: C’est pourquoi ils le poursuivaient davantage, non-seulement parce qu’il rompait le sabbat, niais encore parce qu’il nommait Dieu sort Père, se faisant légal de Dieu; c’était par là qu’il avait terminé son discours. Mais les hérétiques Anoméens opposèrent à ce raisonnement un autre passage de saint Jean (5, 19.): Le Fils ne fait rien de lui-même, qu’il n’ait vu faire ù sali Père. L’objection pouvait troubler ses auditeurs; il fallait donc réfuter ces subtilités des Anoméens: aussi l’évêque Flavien prononça-t-il quelques paroles, et sachant le peuple désireux d’entendre Chrysostome, comme le plus capable de repousser vigoureusement une telle attaque, il se tut bientôt et lui confia le soin de réfuter les hérétiques…
Il est donc certain que ce discours fut prononcé à Antioche, dans la grande église, comme le dit le titre, et en présence de Flavien, lorsque Chrysostome était déjà en haute estime auprès des habitants d’Antioche… Les dix premières homélies contre les Anoméens sont de l’année même où il fut fait prêtre et commença à prêcher (386 et 387). Celle-ci et celle qui en fut l’occasion, furent prononcées plus tard, quand des prédications continuelles eurent donné à Chrysostome un grand nom à Antioche. Nous ignorons l’année.
1. Hommage à l’évêque Flavien. — Appel à l’attention des auditeurs. — Importance du sujet.
2. II expose l’objection des Anoméens, qui s’appuie sur une fausse interprétation du texte cité. — Il la réfute, parla nature même du Christ, par la théorie de la responsabilité humaine.
3. Par ses conséquences pour la création, et pour l’incarnation.
4 et 5. Par le témoignage de Jésus-Christ lui-même, et par des exemples de puissance tirés de sa vie terrestre.
6. Il établit le vrai sens du texte, qui est une preuve de consubstantialité: le fils ne peut rien sans le Père, le l’ère sans le Fils, parce qu’ils ne sont qu’un. — Preuves de cette interprétation tirées de l’Évangile et des paroles mêmes du Christ.
7. Conclusion: le Père et le Fils ont une égale puissance.
1. O violence! ô tyrannie! notre maître, qui vient de parler avant moi, ne nous a permis, alors qu’il avait sa coupe pleine, d’y tremper que le bout des lèvres; et ce n’est pas faute d’instruction à nous verser: les paroles ne découlent-elles pas toujours de sa bouche comme d’une source abondante? Mais, compte je le disais en commençant, il a voulu, mes
Nous renvoyons le commentaire sur le prophète Daniel à notre dernier volume, afin de pouvoir le traduire sur un meilleur texte, récemment découvert.
chers frères, mettre dans tout son jour la tyrannie dont vous faites preuve si souvent envers votre serviteur indigne. Voilà pourquoi il a été si prompt à se taire, à terminer son discours: il a voulu satisfaire à vos désirs, et pour cela il m’a remis l’obligation d’achever le paiement de sa dette. Puis donc qu’il m’a cédé la parole et que je vous vois suspendus à mes lèvres, il faut enfin que je me dispose pour la lutte; mais venez à mon aide, tendez-moi la main: que vos prières délient rua langue, et qu’une attention intelligente rende votre instruction plus facile; puisque le prophète ne demande pas seulement la sagesse chez qui conseille, mais aussi l’intelligence chez qui écoute. (Isaïe, III, 3.) Car nous n’avons pas aujourd’hui à engager un combat de peu d’importance: mais il réclame de tous, beaucoup de prières; de vous qui écoutez beaucoup d’attention; de moi qui parle, beaucoup d’efforts, pour que ma parole soit exacte et juste, et qu’elle pénètre dans vos âmes, mes chers frères, et s’y fixe solidement. Il vous faut non-seulement m’entendre, mais vous instruire, non-seulement vous instruire, mais enseigner; non-seulement recevoir vous-mêmes la vérité, mais la transmettre. Nous aurons en effet un plus brillant théâtre; une plus nombreuse réunion, quand ce que vous aurez entendu vous aura servi à amener de nouveaux fidèles.
Dans notre précédente assemblée, vous ayant. cité cette parole de l’Évangile: « Mon Père agit toujours, et moi j’agis également (Jean, V, 17), » je vous ai montré partant de là que le Fils est l’égal du Père, conséquence que l’Evangéliste avait déjà explicitement énoncée, en disant: « Ils le poursuivaient davantage, non-seulement parce qu’il rompait le sabbat, mais parce qu’il appelait Dieu son père, se faisant l’égal de Dieu (Jean, v, 18), » et j’ai ainsi terminé mon discours. Aujourd’hui il me faut ruiner les objections que soulèvent les hérétiques à ce propos. Car, quoique en face d’une foule amie, je dois parler avec assez de justesse pour que mon langage soit irréprochable, inattaquable, fût-ce même par devant des ennemis. En effet, comme je vous l’ai dit déjà, je ne veux pas seulement que vous m’écoutiez, mais aussi que vous instruisiez vos frères. Aussi me suis-je efforcé de vous abriter de toutes parts sous des armes spirituelles, pour qu’aucun de vos membres n’apparaisse à découvert, et ne reçoive une blessure mortelle. Oui, la parole nous est une arme: elle garantit les nôtres, et frappe nos adversaires; elle les frappe non pour les abattre, ruais pour les relever de terre, dans les combats que noirs livrons, c’est pour le salut de l’ennemi que s’élèvent nos trophées. Pour obtenir cet heureux triomphe, prêtez-moi donc votre attention; rejetez toute pensée mondaine; tenez votre esprit en éveil, et suivez-moi d’un mil pénétrant. Que le riche ne se laisse pas énerver par la noblesse; que le pauvre ne plie pas sous les soucis de sa misère; mais que chacun, bannissant de sa pensée les inégalités du monde, se prépare à entendre: car le sujet que nous avons à traiter est grave.
Et si je reviens sur ces recommandations, c’est que je sais sur quel abîme nous nous avançons. Mais ne tremblez pas à ce mot d’abîme: avec l’Esprit-Saint pour guide, plus de ténèbres sur les eaux, mais partout une route facile, si du moins vous suivez la voie où je vous appelle. Pas de trouble, pas d’effroi. Assurément la question que nous devons agiter aujourd’hui peut commencer par troubler un auditeur d’un esprit superficiel, et par soulever en lui des doutes; mais s’il attend la fin, quand il verra une solution d’accord avec sa foi, il jouira d’une heureuse paix) et il pourra faire aborder son âme dans un port saris orages. Donc, pour qu’il en soit ainsi, pas de trouble, pas d’effroi; mais suivez en toute patience, en toute assurance, la voie que vous enseigne ma parole.
Quelles sont les objections de nos contradicteurs? « Le Fils ne peut rien de lui-même, disent-ils, qu’il n’ait vu faire à son Père. » (Jean, 5, 9.) Tel est bien le texte de l’Écriture. Comment donc nous opposent-ils ces paroles? C’est qu’ils ne les citent pas dans le sens de l’Écriture. En effet, que veulent-ils en conclure? Voyez-vous, disent-ils, comme le Fils de Dieu repousse toute pensée d’égalité? Comme les Juifs le soupçonnaient de se prétendre l’égal de Dieu, il leur répond par ces mots: « le Fils ne peut rien de lui-même. »
2. Avais-je tort de dire que ces paroles pouvaient vous troubler, et tout d’abord inquiéter qui les entend? Mais attendez et vous verrez nos adversaires accablés sous leurs propres armes. Avant tout il ne s’agissait pas d’un soupçon des Juifs; c’est ce que je vous ai démontré en toute évidence dans notre précédent (477) entretien; pour ne pas remettre ce point en avant, je vous renvoie à mon dernier discours, et je vais m’efforcer de réfuter ce qu’on nous objecte aujourd’hui, en montrant que Jésus parle ainsi, non pour repousser ce soupçon des Juifs, mais pour confirmer leur opinion de tous points, et nous fournir la preuve de sa ressemblance, de sors union étroite, de son entente parfaite avec son Père. Oui, je m’appuie avec tant de confiance sur cette parole, que j’y vois une démonstration de sa communauté de nature avec le Père, de sa consubstantialité. Ne soyez pas troublés par les raisonnements des hérétiques. Des épées, des lances, des javelots en peinture ne sauraient épouvanter un guerrier à l’aspect redoutable, à la mine résolue. Tout cela n’est qu’ombre et vaine image, et non pas réalité. Ainsi des raisonnements des hérétiques: pour les réfuter, attachons-nous au texte lui-même; retournons-le sans relâche, et demandons-leur comment ils le veulent interpréter.
Car il ne suffit pas de lire. Si c’était assez, pourquoi Philippe disait-il à l’eunuque: « Comprends-tu ce que tu lis? » (Actes, VIII, 30.) Par où l’on voit qu’il lisait, mais sans comprendre ce qui était écrit. Aussi répondit-il « De qui, je te prie, parle le prophète? De lui-même, ou d’un autre? » (Ibid., V. 34.) S’il suffisait de lire, comment se fait-il que les Juifs, en lisant l’Ancien Testament, et les prédictions sur la naissance du Christ, sur les signes et les miracles qui l’accompagneraient, le lieu, le temps, la croix, l’ensevelissement, la résurrection, l’ascension, la place à la droite de son Père, la descente du Saint-Esprit, la dispersion des Apôtres, la réprobation de la synagogue, la noblesse de l’Église, ne croient pas encore aujourd’hui? Il ne suffit donc pas de lire, si l’on ne comprend de surcroît. Qu’un homme mange sans digérer, il ne peut vivre; de même, qu’un homme lise sans comprendre, il ne rencontrera pas ta vérité. Ne me présentez donc pas seulement le texte de l’Évangile, ruais interprétez-le. Voilà ce que je leur demande, afin d’écarter leurs fausses interprétations, et de jeter ensuite les fondements de la vérité. Ainsi font les architectes, ils ne jettent pas les fondations, avant d’avoir enlevé tout ce qui est mouvant, afin de bâtir avec solidité. Imitons-les.
Répondez-moi donc: ainsi le Fils ne peut absolument rien faire de lui-même? Car il n’a pas dit qu’il pût faire des hommes, mais non des anges; ou bien des anges, mais non des archanges; il a dit: rien. C’est donc un aveu d’impuissance? puisqu’à votre sens, il ne peut rien, enchaîné qu’il est par une sorte de force invincible; puisqu’il ne fait rien de lui-même, mais seulement ce qu’il a vu faire à son Père. Voyez quelle nouvelle doctrine, en complet désaccord avec sa substance pure, immortelle, inénarrable, inexplicable, incompréhensible! Et pourquoi parler du Christ? Moi chétif, moi misérable, moi ver de terre, nul ne saurait dire de moi que je ne puis rien par moi-même; nul ne le saurait dire de vous, ni d’aucun homme. Car, s’il en était ainsi, l’enfer, l’expiation, le châtiment, vains mots! vains mots, les couronnes, les récompenses, la félicité! Non, nous ne serons pas punis pour nos fautes, nous ne serons pas récompensés pour nos bonnes actions, si nous ne faisons rien de nous-mêmes! La récompense n’est pas promise à l’action elle-même, mais à l’intention. Ainsi, quand un homme fait de lui-même une bonne action, il est félicité, il est récompensé: non pas s’il la fait purement et simplement, irais avec intention, de dessein prémédité.
Et voyez la vérité de mes paroles: « Il y a des eunuques, dit saint Matthieu, qui ont été faits eunuques par les hommes; et il y a des eunuques, qui se sont faits eunuques eux-mêmes en vue du royaume des cieux. » (Matth. XIX, 12.) Il entend ici par eunuques, non ceux qui retranchent leurs membres, mais ceux qui se défont des pensées mauvaises et déréglées, non avec le fer, mais avec le raisonnement, et la sagesse et l’aide de Dieu. Ainsi il y a deux sortes d’eunuques, les uns mutilés par l’homme en leurs corps, les autres mutilés par la piété en leurs mauvaises pensées. Mais quoique leur mutilation diffère dans ses causes, ils n’en vivent pas moins également les uns et les autres loin du commerce de la femme. Egalement, ai-je dit, non par l’intention, mais par le fait matériel. Ni l’eunuque ne peut voir une femme, ni le moine, qui s’est fait eunuque lui-même. Le fait est le même, non pas la fin. Ceux que l’Evangéliste a dit mutilés par la main des hommes, il ne leur accorde aucune récompense; c’est pour eux affaire d’incapacité physique, et non de lutte. Mais tes autres, il leur décerne la couronne céleste, en disant « en vue du royaume des cieux. » Pourtant ni l’un ni l’autre n’a commerce avec la femme, (478) mais l’un s’abstient forcément par impuissance; l’autre est chaste par la puissance de sa volonté, il veut et il triomphe.
Et, quand les hommes peuvent par eux-mêmes de telles choses, quand ils peuvent raisonner, parler, accomplir tant d’autres actes, le Maître des anges ne pourra par lui-même absolument rien? Qui supporterait un pareil langage? N’entendez-vous pas saint Paul disant: Dans une grande maison ne se troua vent pas seulement des vases d’or et d’argent, mais il y en a de bois et de terre, les uns pour l’honneur, les autres pour l’ignominie; si quelqu’un se garde pur de ces choses, il sera un vase d’honneur, sanctifié et propre au service du Seigneur. (II Tim. 20, 21.)
3. Voyez-vous encore que c’est par eux-mêmes qu’ils se corrigent? Car c’est là le sens du mot: « Si quelqu’un se garde pur. » Que signifie donc l’objection qui nous est faite? Si je ne m’adressais qu’à des frères, j’aurais déjà tiré la conclusion; mais puisque,j’ai affaire à des adversaires, à des ennemis, il me faut encore renverser leurs arguments. Examinons derechef la parole évangélique, pour en rendre le sens manifeste.
Que nous puissions par nous-mêmes et agir et parler, c’est ce que le raisonnement a assez démontré. Car s’il n’en était ainsi, nous ne serions pas récompensés pour nos bonnes oeuvres. Interrogeons de nouveau l’hérétique. Que veut-il dire: « S’il n’a vu son Père faire quelque chose, il ne peut rien faire de lui-même? » De cette parole prise à la lettre, mais non de son interprétation, ou plutôt non pas même de cette parole, mais de la fausse interprétation qu’en donnent les hérétiques, il résulte nécessairement qu’il a dû y avoir deux créations. — Comment? Pourquoi? — S’il n’a vu son Père faire quelque chose, disent-ils, il ne peut rien faire. Il faut donc de toute nécessité que les oeuvres du Père aient été d’abord achevées, et puis qu’il y en ait d’autres du Fils, qu’il crée après avoir vu les premières. Car s’il n’a vu faire, il ne fau pas, disent-ils.. Or, pour qu’il voie, il faut qu’il y ait des oeuvres.
Hé bien, je vous prie, répondez-moi! Je ne vois qu’un soleil, pourriez-vous m’en montrer deux, afin que j’attribue l’un au Père, l’autre au Fils? Montrez-moi deux lunes, deux terres, deux mers, et ainsi du reste? Vous ne le pourriez. Car il n’y a qu’un soleil. En quel sens donc ne fait-il rien, qu’il n’ait vu faire à son Père? De qui voulez-vous que le soleil soit l’ouvrage? Du Père? Où est le soleil du Fils? Du Fils? Où est le soleil du Père, le modèle sur lequel le Fils en a fait un semblable? Comment maintenir ce mot: « Tout a été fait par lui et sans lui rien n’a été fait? » (Jean, I, 3.) Car si tout a été fait par lui, quel moment assigner à cette division de l’oeuvre? Voyez-vous quels raisonnements! Comme vous vous percez de vos propres armes! Comme le mensonge se dénonce lui-même!
Voilà comment, en exposant leur interprétation, je l’ai montrée se ruinant elle-même. Mais je leur demanderais volontiers encore Lequel a revêtu notre chair, et est descendu dans le sein d’une vierge? Le Père ou le Fils? Répondez. N’est-il pas clair pour tous que c’est le Fils unique de Dieu? Paul dit: « Soyez dans le même sentiment où a été Jésus-Christ qui ayant la forme de Dieu, n’a point cru que ce fût pour lui une usurpation d’être égal à Dieu, mais il s’est anéanti lui-même en prenant la forme de serviteur. » (Philip. CI, 5-7.) Et: « Dieu a envoyé son » Fils unique, né d’une femme, né sous la « loi. » (Cal. iv, 4.) Toute l’Écriture, Ancien et Nouveau Testament, est remplie de témoignages à ce sujet, et les faits crient que le Fils unique s’est fait chair, et non pas le Père. Est-ce donc après avoir vu son Père prendre un corps, que le Fils unique a pris un corps? Car il ne l’aurait pu s’il ne l’avait vu le faire. « Il ne peut rien faire de lui-même qu’il ne » l’ait vu faire à son Père. Quand donc aurait-il vu son Père prendre un corps? Vous ne le pourriez dire. Et ne prétendez pas que ce soit là peu de chose. Car le fondement de notre salut est l’incarnation du Fils unique, sa descente au milieu de nous. Avant qu’il se fût fait homme, le mal régnait sur le inonde, la nuit la plus profonde enveloppait tout, de tous côtés ce n’étaient que temples et autels pour les idoles, qu’odeur et fumée de sacrifices, que torrents de sang, et de sang non-seulement de brebis et de boeufs, mais même d’hommes. « Ils sacrifiaient leurs fiels et leurs filles aux démons. » (Ps. CV, 3.) Et ces crimes, qui les commettait? Le peuple qui possédait des prophètes, qui connaissait la loi, qui avait joui de la vue de Dieu, qui avait été nourri au milieu de miracles sans nombre. (479) S’il en était ainsi du peuple privilégié, demandez-vous ce qu’étaient les autres contrées de la terre, possédées des démons, soumises au mal, esclaves de toutes les passions, elles qui honoraient des morceaux de bois, adoraient des pierres, des montagnes, des collines, des forêts, des arbres, des lacs, des sources, des fleuves? À quoi bon en dire davantage? Les crimes des Juifs suffisent à nous faire juger du débordement du mal chez les autres nations. « C’étaient des chevaux en » rut, et chacun d’eux hennissait après la femme de son voisin. » (Jér. V, 8.) « Le boeuf a reconnu son possesseur, l’âne l’étable de son maître, mais Israël ne m’a pas reconnu. » (Isaïe, I, 3.) « Des chiens muets, qui ne pouvaient aboyer. » (Isaïe, LVI, 10,) « Tu as pris la figure d’une courtisane; tu as dépouillé publiquement toute pudeur. » (Jér. III, 3.) « Il n’en est pas un qui comprenne, pas un qui cherche Dieu: tous ont détourné leurs regards, et aussitôt ils sont devenus » inutiles. » (Ps. XIII, 2, 23.) Et un autre: « En vain le fondeur fond l’argent au creuset leurs iniquités n’ont pas disparu. » (Jér. VI, 29.) Un autre encore: « L’imprécation, le mensonge, le vol, le meurtre, l’adultère se sont répandus sur la terre, et le sang se mêlé au sang. » (Osée, IV, 2.) Un autre encore: « Si l’Ethiopi en change sa peau, la panthère son pelage tacheté, ce peuple aussi pourra juger, ayant appris. à discerner le mal. » (Jér. XIII, 23.) Et celui-ci: « Malheur, ô mon âme! L’homme pieux a disparu de la terre, et le juste ne se rencontre plus parmi les hommes: tous jugent les mains dans le sang. » (Mich. VII, 2.) Puis c’est Dieu: « Je hais, je repousse vos fêtes, et je n’accepterai pas l’odeur des victimes que vous immolez dans vos assemblées. » (Amos, V, 4.) Élie dit: « Ils ont renversé tes autels, et tué tes prophètes, et je suis resté seul, et ils me cherchent pour me tuer. » (III Rois, XIX, 10.) Et Dieu encore: « J’ai quitté ma maison, j’ai abandonné mon héritage, j’ai remis ma vie aux mains de mes ennemis. » (Jér. XII, 7.) fuis David: « Ils ont immolé leurs fils et leurs filles aux démons, et ils ont versé un sang innocent, le sang de leurs fils et de leurs filles. » (Ps. CVI, 37, 36.)
4. Avez-vous vu la tyrannie du mal? Ils sont devenus semblables à des chiens, à des chevaux, plus déraisonnables que des ânes, plus inintelligents que des boeufs, et leur folie a outragé la nature même. Mais après l’Incarnation du Christ, que dit l’Écriture: « Notre Père, qui êtes dans les cieux. » (Matth. VI, 9.) Auparavant elle disait: « Va-t-en vers la fourmi; paresseux (Prov. VI, 6); » mais après nous avons été élevés au rang, de fils, inscrits au ciel, et nous nous mêlons aux choeurs des anges, et nous prenons part à leurs chants, et nous rivalisons avec les puissances incorporelles. Les autels ont disparu, les temples ont été détruits. Les pierres nous ont paru des pierres, le bois, du bois; les arbres, des arbres; les sources, des sources. Le soleil de la justice a brillé (Mal. IV, 2); il nous a dévoilé la nature, ensevelie jusque-là dans la nuit par les ténèbres de l’erreur, et les ombres profondes de l’ignorance, qui troublaient et offusquaient notre vue. Depuis que de ses rayons le Soleil de la justice a dissipé les nuages épais de l’erreur, partout, règnent la lumière et le jour, ou plutôt l’étincelante clarté du plein midi. Les Perses, qui épousaient leurs mères, observent maintenant la virginité! Ceux qui méconnaissaient leurs enfants et les égorgeaient, sont devenus des modèles de bonté, d’humanité! Les loups ont pris la douceur des brebis! Oui, et ceux mêmes qui étaient plus cruels que des loups! Car le loup ne renie pas la nature: il reconnaît son petit; or les hommes étaient plus féroces que les loups. Mais depuis l’Incarnation du Fils unique, et la dispensation de ses grâces, ils ont dépouillé leur férocité, et sont revenus à leur ancienne noblesse; que dis-je, ils se sont élevés à la vertu des anges! Auparavant les villes étaient pleines d’impiété: aujourd’hui le désert même apprend la sagesse avec les cabanes des moines, qui, dans les montagnes et les forêts, imitent la vie des anges, après avoir dépouillé la vie du siècle. Et qu’est-il besoin de paroles étudiées, quand les faits parlent eux-mêmes, et montrent avec une lumière plus éclatante que le soleil, les bienfaits qui ont inondé la terre après ce miraculeux et saint enfantement d’une vierge, après la rédemption du genre humain et l’Incarnation du Sauveur.
Eh bien! cette œuvre si grande et si belle, il l’a faite de lui-même, et Paul nous le proclame, en disant: « Jésus-Christ, qui ayant la forme de Dieu n’a pas cru que ce fût pour lui une usurpation d’être égal à Dieu; mais il s’est anéanti lui-même, en prenant la (480) forme de serviteur. » (Phil. II, 6, 7.) Entendez-vous, hérétiques? « Il s’est anéanti lui-même. » Et dans un autre passage: « De même que le Christ nous a aimés, et s’est livré lui-même pour nous comme victime offerte à Dieu en odeur de suavité. » (Ephés. V, 2.) Et il a été crucifié de sa propre volonté, et il s’est immolé lui-même; aussi disait-il: « J’ai le pouvoir de déposer ma vie, et j’ai le pouvoir de la reprendre. Personne ne me l’enlève: je la dépose de moi-même. » (Jean, X, 18.) Que répondez-vous à cela, hérétiques, vous qui détournez du vrai sens le mot de l’Évangile: « Le Fils ne peut rien de lui-même? » Le voilà en personne disant: « Je dépose la vie de moi-même, et je la reprends de moi-même. » Parole non de grande valeur, mais du plus grand poids! Et du Père aussi, il est dit qu’il a pouvoir sur la vie et sur la mort. Voyez-vous comment vous êtes tombés dans vos propres filets? Qu’avez-vous à répondre à ce mot: « Je la dépose de moi-même, et je la reprends de moi-même. » Comment donc entendez-vous qu’il ne fait rien de lui-même?
Certes, comme je l’ai dit, si j’avais seulement à discuter avec les hérétiques, après les avoir ainsi mis dans l’embarras et pris dans leurs filets, je me retirerais, avec une victoire assez belle et un triomphe assez éclatant, dans la démonstration complète de leurs folies! Mais je ne veux pas me borner à fermer la bouche à nos contradicteurs, je veux aussi instruire nos frères et fortifier les membres de notre Église: je ne m’en tiendrai donc pas là, je m’efforcerai d’aller plus avant; je produirai un nouveau fait pour confondre l’impudence de nos adversaires. Que lisons-nous en effet? « Le Père ne juge personne, c’est le Fils qui juge tous les hommes. » (Jean, V, 22.)
5. Je le demande donc aux hérétiques, si le Père ne juge personne, si c’est le Fils qiù juge, comment juge-t-il? Car s’il ne peut rien faire par lui-même, qu’il n’ait vu faire auparavant à son Père, si d’autre part, le Père ne jugeant pas, le Fils juge tous les hommes, comment peut-il faire ce qu’il n’a pas vu? Et ne passons pas légèrement sur ce point: ce n’est pas une considération sans importance, mais un argument de la plus haute valeur. Songez en effet quelle oeuvre immense! Tous les pommes depuis Adam jusqu’à la consommation des siècles, Grecs, Juifs, hérétiques, fidèles égarés, les faire comparaître tous au jour suprême, et découvrir tout ce qu’ils ont tenu secret, actions, paroles, ruses, perfidies, et jusqu’à leurs plus mystérieuses pensées: et cela non par des témoignages, ni par des preuves, ni par dès figures, ni par des renseignements, ni par rien de ce genre: mais ne recourir qu’à sa propre puissance pour les confondre! Et pourtant cette oeuvre immense, il l’accomplit lui-même, sans avoir vu l’exemple de son Père, sans l’imiter; car « le Père ne juge personne. »
Voyez-le encore en d’autres circonstances agir de sa propre autorité, soit pour opérer des miracles, soit pour porter des lois, soit pour tant d’autres choses. Quand il est monté sur la montagne, au moment de donner le Nouveau Testament, il dit: Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens: vous ne tuerez pas; et celui qui aura tué méritera d’être, condamné par le jugement. Mais moi, je vous le dis: Tout homme qui se sera mis en colère sans raison contre son frère, méritera d’être condamné par le jugement. Vous avez appris qu’il a été dit oeil pour oeil, dent pour dent » « Mais moi je vous dis de ne pas rendre la pareille au méchant; si quelqu’un vous a frappé sur la joue droite, tendez-lui l’autre. (Matth. V, 21, 22, 38, 30.) Qu’est-ce que ce langage? — Celui qui ne fait rien par lui-même, redresse les paroles de soir Père, et améliore ses lois? Et quand je dis: améliore, ne voyez pas dans ce, mot un blasphème, une atteinte à la puissance de Dieu. Si la loi première est moins bonne, ce n’est pas du fait de Dieu, mais du l’ait de ceux-qui ont reçu la loi. Du reste l’Ancien Testament est aussi l’oeuvre du Fils unique, comme le Nouveau est aussi celle du Père: comment, dites-moi, ne fait-il rien de lui-même, lui qui ajoute à l’Ancien Testament et qui déploie une telle puissance?
En vérité, y a-t-il rien de plus faible que l’hérésie! Les Juifs demeuraient frappés de, stupeur, parce qu’il leur donnait ses enseignements: « comme ayant la puissance, et non à la manière des scribes et des pharisiens. » (Matth. VII, 28.) Ainsi les Juifs rendent témoignage de sa puissance, et les hérétiques viennent protester qu’il rie peut rien de lui-même. Et les Juifs n’ont pas dit, comme devant avoir la puissance, mais bien: « comme ayant la puissance. » Car la puissance ne lui est pas venue dans la suite, mais il l’avait (481) entière, sans qu’il y manquât rien. Aussi, interrogé sur son règne, disait-il: « Je suis né pour régner. » (Jean, XVIII, 37.) Une autre fois on lui présente le paralytique, et, après lui avoir remis ses fautes: « Pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a la puissance de remettre les péchés sur la terre, prends toit lit, lui dit-il, et va-t-en dans ta demeure. » (Matth. IX, 6.) La foule disait: il fait tout, comme ayant la puissance; mais lui.: « Le Fils de l’homme a la puissance de remettre les péchés sur la terre, » et encore. « J’ai la puissance de déposer ma vie, et la puissance de la reprendre. » (Jean, X, 18.)
Ainsi, il a la puissance de porter des lois, il a la puissance de remettre les péchés, il a la puissance sur la vie et sur la mort, et vous prétendez qu’il ne peut rien par lui-même? — Est-il rien de plus éclatant que notre triomphe?
6. Maintenant que nous en avons fini avec les hérétiques, si vous le voulez, arrivons à la conclusion: je veux vous montrer tout d’abord que ce mot: « Il ne peut, » appliqué à Dieu, est une preuve, non de faiblesse, mais de force. Quel que surprenante que vous paraisse cette assertion, je ne vous en donnerai pas moins une démonstration éclatante. Si je dis que Dieu ne peut faillir, je ne l’accuse pas de faiblesse, mais je porte témoignage de sa puissance infinie. Si je dis que Dieu ne peut mentir, c’est encore même témoignage. Ainsi, Paul disait: « Si nous persévérons, nous règnerons avec lui; si nous cessons de croire, lui-même demeure fidèle, car il ne peut se démentir. » (II Tim. 11, 12, 13.) Voyez-vous que ce mot: « il ne peut » est une marque de sa puissance.
Et pourquoi parler de Dieu? Les choses matérielles elles-mêmes viennent à l’appui de mon raisonnement. Si je dis que le diamant ne peut se briser, est-ce de sa faiblesse ou de sa grande force que je témoigne ainsi? Alors donc que vous entendez dire que Dieu ne peut faillir, que Dieu ne peut mentir ni se démentir, ne voyez pas dans cette parole une accusation de faiblesse, mais l’aveu d’une puissance infinie: c’est dire que son essence n’admet pas le mal, qu’elle est incorruptible, immaculée, supérieure.
Puisque voilà cette difficulté bien tranchée, tournons maintenant, sur notre propre sujet, l’effort de notre discours. « Le Fils ne peut rien faire par lui-même. » Que veut dire ce « par lui-même? » Si vous l’entendez en son vrai sens, vous y verrez l’étroite union de Jésus avec son Père, l’identité de leur substance, en un mot la consubstantialité du Père et du Fils. Que. signifie donc « Il ne peut rien par lui-même? » Qu’il ne peut rien faire qui lui soit propre en dehors de son Père, rien de personnel, de distinct, rien d’étranger au Père, rien d’autre enfin que ce que fait le Père: car ce que fait l’un, l’autre le fait aussi. Donc le mot, il ne peut rien faire par lui-même, n’est la négation ni de sa liberté, ni de sa puissance, mais la manifestation de l’union du Père et du Fils, le témoignage de leur accord, de leur étroite union, le signe enfin de leur identité.
Car, comme il rompait le sabbat, et que les Juifs l’accusaient de violer la loi, en disant le Seigneur a ordonné une chose, et tu en fais une autre, il abat leur impudence par ces mots: Je n’ai rien fait que n’ait fait mon Père, je ne lui suis ni opposé, ni ennemi. S’il ne s’est pas exprimé en ces termes, s’il a revêtu. sa pensée d’une enveloppe plus terrestre et plus épaisse, songez qu’il parlait à des Juifs, qui le prenaient pour l’ennemi de Dieu. Aussi pour qu’on ne pût le croire tel, ajoute-t-il aussitôt: « Les actes qu’il fait, le Fils les fait également. » (Jean, V, 19.) Or, s’il ne fait rien par lui-même, comment les fait-il également? Faire n’est rien; les apôtres faisaient à son exemple, ils réveillaient les morts, ils guérissaient les lépreux, ruais non pas également, comme lui. Comment donc faisaient-ils? Pourquoi vous attacher à nous, disent-ils, comme si nous avions fait marcher cet homme de notre propre autorité, par notre propre puissance? (Act. III, 12.) Et Jésus? « Afin que vous sachiez que le Fils de l’homme a la puissance de remettre les péchés sur la terre (Marc, II, 10; Luc, V, 24), » et quand il s’agit de la résurrection des morts: « Comme le Père réveille les morts et les ressuscite, de même aussi le Fils ressuscite ceux qu’il veut. » (Jean, V, 21.) Il aurait suffi de dire: « de même; » mais de surcroît pour rabaisser l’impudence de ses contradicteurs, il ajoute: « ceux qu’il veut, » comme preuve de sa pleine puissance. C’est pour cela qu’après avoir dit: « Les actes que fait le Père, » il n’ajoute pas, « le Fils les fait également. » « Car tout a été fait par lui, et sans lui rien ne s’est fait. » (Jean, I, 3.) (482) Voyez-vous comme Jésus s’applique à faire comprendre l’accord, la liaison, l’union parfaite du Père et du Fils, en disant, non pas « des choses semblables, » mais « les mêmes » que le Père, et « également. »
Aussi, même lorsqu’il a voulu se représenter sous un langage modeste, s’est-il encore exprimé avec les plus grandes précautions. Car il n’a pas dit, « S’il ne l’a appris de son Père, » afin que vous n’alliez pas croire qu’il apprenne; il n’a pas dit non plus, « S’il n’en a reçu l’ordre, » afin que vous ne le soupçonniez pas d’avoir rang de serviteur, mais « s’il n’a vu son Père le faire. » Et cette parole même indique une étroite union avec le Père. Car s’il peut voir son Père agir, et comprendre comment il agit, il a la même substance. Nous avons bien souvent déjà démontré que nul ne peut voir une substance, ni la connaître pleinement, s’il n’est de même nature. Un ange apparaissant dans sa pure substance, est demeuré invisible à un homme, et encore était-ce un homme d’une grande vertu, Daniel. Aussi Jésus proclamait-il la vision de Dieu comme un privilège de sa nature. « Nul n’a jamais vu Dieu, le Fils unique, qui est dans le sein du Père, voilà celui qui a raconté Dieu. » (Jean, I, 18.) Et ailleurs: « Car personne n’a vu le Père, si ce n’est celui qui vient de Dieu, et celui-là l’a vu. » (Jean, VI, 46.) Et pourtant combien d’autres, des prophètes, des patriarches, des justes, des anges l’ont vu; mais il parle d’une vue parfaite.
Ne disons donc pas qu’il agit, lorsqu’il voit le Père agir: car que signifierait: « Tout a été fait par lui, et sans lui rien ne s’est fait? (Jean, I, 3.) » et ceci: « Ce qu’il fait, le Fils le fait également? » (Jean, V, 19.) Car s’il le fait également, comment ne le fait-il qu’après avoir vu le Père? Il faudra donc, d’après votre raisonnement, que le Père lui-même ne fasse, qu’après avoir vu faire un autre: mais c’est le comble de la déraison et de la folie.
7. Mais pour ne pas prolonger notre discours à réfuter ces misérables absurdités, voici ce que nous ajouterons: C’est parce qu’il parlait à des Juifs qui l’accusaient d’être l’ennemi de Dieu et l’adversaire de ses lois, et qui tiraient cette accusation de ses actes, qu’il a donné à son langage une figure plus terrestre et plus matérielle, laissant aux oreilles intelligentes à y trouver un sens digne de Dieu, et redressant ceux qui comprenaient d’une manière plus grossière: Voilà pourquoi il a dit: « Les actes » qu’il fait, le Fils les fait également. « Ce n’est pas qu’il attende pour agir, jusqu’à ce qu’il ait vu agir son Père; ce n’est pas qu’il ait besoin d’apprendre; mais il voit l’essence même de son Père, et il la connaît complètement: » Comme mon Père me connaît, moi je connais mon Père. (Jean, X, 15.) Et il fait et exécute tout de sa propre autorité, par l’intelligence et la sagesse qui lui appartiennent, sans avoir besoin d’apprendre ni de voir d’abord. Comment en aurait-il besoin, lui, l’image parfaite de son Père, lui qui fait tout de même que son Père, également, avec la même puissance? Car en parlant de sa puissance, il a dit: « Mon Père et moi, nous sommes un. » (Jean, X, 30.) Ainsi instruits et éclairés par tout ce qui a été dit, évitons donc les réunions des hérétiques, demeurons à jamais attachés à la vraie foi, règlons avec soin notre vie et notre conduite sur les enseignements de la religion, pour obtenir les biens de la vie future, par la grâce et les bontés de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui, avec le Père et le Fils, soient la gloire et l’empire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il!
