De la Genèse contre les Manichéens
- 01 — Livre premier — Réfutation des calomnies des Manichéens contre le commencement de la Genèse, depuis ce…
- 02 — Chapitre premier — Pour défendre l’ancienne loi contre les manichéens, le saint docteur écrira d’un style qui soit a la portée des moins habiles
- 03 — Chapitre II — Que faisait Dieu avant la création du monde, et d’ou lui est venue soudainement la volonté de le céer ?
- 04 — Chapitre III — Le chaos et la lumière
- 05 — Chapitre IV — Les ténèbres ne sont rien
- 06 — Chapitre V — L’esprit de Dieu porté sur les eaux
- 07 — Chapitre VI — La matière informe tirée du néant
- 08 — Chapitre VII — La matière informe désignée sous différents noms
- 09 — Chapitre VIII — Dieu approuve la lumière
- 10 — Chapitre IX — Noms donnés par Dieu a la lumière et aux ténèbres
- 11 — Chapitre X — Le matin et le soir
- 12 — Chapitre XI — Les eaux divisées par le firmament
- 13 — Chapitre XII — Réunion ou formation des eaux
- 14 — Chapitre XIII — Pourquoi la terre produit-elle des plantes stériles et des choses nuisibles ?
- 15 — Chapitre XIV — Le soleil et les astres
- 16 — Chapitre XV — Les poissons et les oiseaux
- 17 — Chapitre XVI — Animaux nuisibles
- 18 — Chapitre XVI — L’homme créé a l’image de Dieu
- 19 — Chapitre XVIII — Puissance de l’homme sur les animaux
- 20 — Chapitre XIX — Union spirituelle
- 21 — Chapitre XX — Sens allégorique de la domination de l’homme sur les animaux
- 22 — Chapitre XXI — Beauté de l’univers
- 23 — Chapitre XXII — Sens allégorique du repos du septième jour
- 24 — Chapitre XXIII — Les sept jours de la création et les sept ages du monde
- 25 — Chapitre XXIV — Inégalité des ages du monde
- 26 — Chapitre XXV — Allégorie plus profonde des sept jours de la création
- 27 — Livre second — L’auteur continue son exposition de la Genèse depuis ce verset quatrième du chapitre…
- 28 — Chapitre premier — Texte a expliquer dans le second livre
- 29 — Chapitre II — La Genèse ne peut étre partout interprétée a la lettre
- 30 — Chapitre III — Que signifient les productions verdoyantes
- 31 — Chapitre IV — Pluie mystérieuse
- 32 — Chapitre V — Source de vérité
- 33 — Chapitre VI — Termes figurés
- 34 — Chapitre VII — L’argile du corps humain
- 35 — Chapitre VIII — Le souffle de vie
- 36 — Chapitre IX — Les délices du paradis
- 37 — Chapitre X — Les quatre fleuves
- 38 — Chapitre XI — Occupation de l’homme dans le paradis ; Formation de la femme
- 39 — Chapitre XII — Le sommeil d’Adam
- 40 — Chapitre XIII — Union spirituelle
- 41 — Chapitre XIV — Eve et le serpent
- 42 — Chapitre XV — Marche de la tentation
- 43 — Chapitre XVI — Prélu des du jugement d’Adam et d’ève
- 44 — Chapitre XVII — Excuses d’Adam et d’ève. — Chatiment du serpent
- 45 — Chapitre XVIII — Inimitié du serpent et d’ève
- 46 — Chapitre XIX — Peine infligée a la femme
- 47 — Chapitre XX — Chatiment de l’homme
- 48 — Chapitre XXI — Nom donné a ève après son péché. Les tuniques de peaux
- 49 — Chapitre XXII — Adam hors du paradis
- 50 — Chapitre XXIII — Le chérubin et son glaive
- 51 — Chapitre XXIV — Adam et ève ; Le Christ et l’église
- 52 — Chapitre XXV — Les manichéens et le serpent
- 53 — Chapitre XXVII — Chute et chatiment d’Adam
- 54 — Chapitre XXVIII — Résumé et réfutation des impostures manichéennes
- 55 — Chapitre XXIX — Le dogme, de l’eglise et les erreurs des manichéens

De la Genèse contre les Manichéens
Saint Augustin · 29 juin 2016 · 134 min de lecture · 3 525 vues
Saint Augustin
Commentaire de la Genèse contre les Manichéens
Réfutation des calomnies des Manichéens contre le commencement de la Genèse, depuis ce verset du chapitre premier : « Dans le principe Dieu créa le ciel et la terre, », jusqu’au verset deuxième du chapitre second, où il est dit que Dieu se reposa le septième jour.
Chapitre premier — Pour défendre l’ancienne loi contre les manichéens, le saint docteur écrira d’un style qui soit a la portée des moins habiles§
1. Si les Manichéens faisaient choix de ceux qu’ils veulent séduire, nous-mêmes, pour leur répondre, nous choisirions nos paroles : mais comme ils poursuivent également de leur erreur et les hommes lettrés et ceux qui ne le sont pas, et qu’ils s’efforcent d’éloigner de la vérité en promettant de la faire connaître, il faut confondre leur fourberie non par un discours élégant et orné, mais par des preuves claires et que tout le monde saisisse. Aussi bien j’ai goûté le sentiment de quelques hommes véritablement Chrétiens et fort versés dans la connaissance des belles-lettres. Ils ont remarqué, après les avoir lus, que mes livres précédemment écrits contre les Manichéens n’étaient pas ou étaient difficilement compris par les ignorants. Ils m’ont averti avec une extrême bienveillance de me servir du langage ordinaire, si j’avais à coeur de bannir des esprits même grossiers de si funestes erreurs. Un tel langage pour être simple et commun ne laisse pas d’être compris des savants, tandis que l’autre dépasse l’intelligence des ignorants.
2. C’est l’usage des Manichéens de censurer les Écritures de l’ancien Testament qu’ils n’entendent pas, de tourner ainsi en dérision et de tromper les faibles et les petits d’entre les nôtres qui ne trouvent pas comment leur répondre. Il n’est point d’Écriture en effet que ne puissent facilement critiquer ceux qui n’en ont pas l’intelligence. Si la divine Providence permet qu’il y ait beaucoup d’hérétiques différents dans leurs erreurs, c’est afin que quand ils s’élèvent contre nous avec insulte et nous demandent ce que nous ignorons, il nous vienne au moins dans cette circonstance la volonté de secouer notre paresse et le désir d’apprendre les divines lettres. C’est pourquoi l’Apôtre lui-même nous dit : « Il faut qu’il y ait des hérésies, afin que ceux qui sont éprouvés soient connus parmi vous. » Ceux-là en effet sont
1. I Corinth, XI, 19.
éprouvés devant Dieu qui sont capables de bien enseigner, mais ils ne sont connus dés hommes qu’autant qu’ils enseignent ; or ils ne veulent enseigner que ceux qui cherchent à s’instruire. Malheureusement il en est beaucoup que la paresse détourne d’un tel soin. Il faut les tracasseries et les insultes des hérétiques. pour les faire sortir de cette espèce de sommeil, rougir de leur ignorance et voir le péril où elle les met. S’ils ont une foi saine, ils ne se laissent point ébranler parles discours des hérétiques, mais ils cherchent avec soin ce qu’ils doivent leur répondre. Et Dieu de son côté ne les abandonne pas, de sorte qu’en demandant ils reçoivent, en cherchant ils trouvent et en frappant ils se font ouvrir. Pour ceux qui désespèrent de pouvoir trouver ce qu’ils cherchent, dans les enseignements de la doctrine catholique, ils sont d’abord écrasés par l’erreur ; mais, s’ils cherchent avec persévérance, ils reviennent ensuite après bien des travaux, excédés de fatigue, dévorés par la soit et presque morts, aux sources qu’ils ont quittées.
Chapitre II — Que faisait Dieu avant la création du monde, et d’ou lui est venue soudainement la volonté de le céer ?§
3. Voici de quelle manière les Manichéens ont coutume de censurer le premier livre de l’ancien Testament, intitulé : la Genèse. À propos de ces mots : « Dans le principe Dieu créa le ciel et la terre, » ils demandent de quel principe il s’agit. Si c’est dans quelque principe de temps que Dieu a fait le ciel et la terre, disent-ils, de quoi s’occupait-il avant qu’il fit le ciel et la terre, et pourquoi lui a-t-il plu tout à coup de faire ce qu’il n’avait jamais fait dans les siècles éternels ? A cela nous répondons que par le principe dans lequel Dieu a fait le ciel et la terre, il faut entendre non le principe du temps, mais le Christ, puisque en Dieu le Père était le Verbe par qui et eu qui tout a été fait. En effet lorsque les Juifs lui demandèrent qui il était, Notre-Seigneur Jésus-Christ répondit. « Je suis le principe, moi-même qui vous parle. » Et quand nous croirions que Dieu a fait le Ciel et la terre dans le principe du temps ; ne devrions-nous pas comprendre qu’avant le principe du temps, il n’y avait point de temps ? Car Dieu a fait les temps eux-mêmes ; ainsi avant que Dieu les eût faits il n’y en avait pas, et nous ne pouvons dire qu’il
y a eu un certain temps où Dieu n’avait encore rien fait. Comment en effet pouvait-il y avoir un temps que Dieu n’avait point fait, puisqu’il est lui-même l’auteur de tous les temps ? D’ailleurs si le temps a commencé avec le ciel et la terre, on ne peut trouver de temps où Dieu n’aurait pas encore créé le ciel et la terre. Or quand on dit : pourquoi la volonté lui est-elle venue tout-à-coup ? on le dit comme si déjà s’étaient écoulés des temps où Dieu n’eût. rien fait. Mais il ne pouvait s’écouler un temps que Dieu n’avait pas encore fait, car celui-là seul peut être l’auteur du temps qui existe avant les temps. Sans aucun doute les Manichéens lisent l’Apôtre saint Paul, ils le citent et l’ont en grande estime. Qu’ils nous disent donc ce que signifient ces paroles du même Apôtre : « La connaissance de la vérité, qui est selon la piété envers Dieu et qui donne l’espérance de la vie éternelle, que Dieu incapable de mentir a promise avant tous les siècles. » Qu’ils s’obligent à exposer ce passage et ils comprendront qu’ils ne comprennent pas, quand ils veulent reprendre témérairement ce qu’ils auraient dû étudier avec soin.
4. Mais au lieu de dire : Pourquoi a-t-il plu à Dieu tout à coup de faire le ciel et la terre ?il en est peut-être qui ôtent le mot « tout à coup » et disent seulement : Pourquoi a-t-il plu à Dieu de faire le ciel et la terre ? Car nous ne disons pas que ce monde est aussi ancien que Dieu n’ayant pas la même éternité que lui. En effet Dieu a fait le monde, et si les temps ont commencé avec cette création qui est l’oeuvre de Dieu, c’est pour cela qu’ils sont appelés temps éternels. Ils ne sont point cependant éternels comme Dieu l’est, puisque Dieu est avant eux, lui qui en est l’auteur. Ainsi toutes les choses que Dieu a faites sont très bonnes, sans être aussi bonnes que lui, car il est Créateur et elles sont créatures. Il ne les a pas non plus engendrées de lui-même pour leur donner son être, mais il les a tirées du néant pour qu’elles ne fussent égales ni à Celui par qui elles ont été faites, ni à son Fils par le moyen de qui elles ont été faites : ce qui est de toute raison.
Si donc ces hérétiques viennent nous dire : Pourquoi a-t-il plu à Dieu de créer le Ciel et la terre ? il faut leur répondre qu’avant de chercher à connaître ce qui regarde la volonté de Dieu, ils doivent d’abord s’instruire des propriétés de la volonté humaine : Ils veulent savoir les causes de la volonté de Dieu, quand la volonté de Dieu est elle-même la cause de tout ce qui existe ! Si la volonté de Dieu a une
1. Tite, I, 42.
cause, il y a donc quelque chose qui précède la volonté de Dieu, ce qu’il est impossible de croire ; et à qui demande : Pourquoi Dieu a fait le ciel et terre, il faut répondre : parce qu’il l’a voulu. La volonté de Dieu est en effet la cause du ciel et de la terre. C’est pourquoi elle est supérieure au ciel et à la terre. Or demander en vertu de quelle cause Dieu a voulu créer le ciel et la terre, c’est chercher un objet plus grand que la volonté de Dieu. Où le trouver ? Que l’homme sache donc réprimer en soi une curiosité téméraire ; qu’il s’abstienne de rechercher ce qui n’est point, s’il veut trouver ce qui est. Et si on désire connaître la volonté de Dieu qu’on devienne l’ami de Dieu. Car qui prétendrait savoir la volonté d’un homme s’il n’en était l’ami ? Tous riraient de cette impudence, de cette folie. Mais, pour devenir l’ami de Dieu, il faut des moeurs très pures et être arrivé à cette fin dont l’Apôtre dit : « La fin du précepte est la charité qui vient d’un coeur pur, d’une bonne conscience et d’une foi sincère. » Avec ce trésor les malheureux que nous combattons ne seraient pas hérétiques.
Chapitre III — Le chaos et la lumière§
5. Les paroles suivantes du livre de la Genèse : « Or la terre était invisible et informe, » sont ainsi critiquées par les Manichéens. Comment, disent-ils, Dieu a-t-il fait dans le principe le ciel et la terre, si déjà la terre existait quoi qu’invisible et informe ? Ainsi en voulant blâmer les divines Écritures avant de les connaître, ils ne comprennent pas même les choses les plus claires. Se peut-il rien de plus clair que ces paroles « Dans le principe Dieu fit le ciel et la terre ; or la terre était invisible et informe ? » C’est-à-dire Dieu dans le principe fit le ciel et la terre ; et cette terre faite par Dieu était invisible et informe, avant que pieu donnât des formes déterminées à toutes choses et réglât leurs rapports en mettant chacune à la place qu’elle devait occuper ; avant qu’il dit : « Que la lumière soit faite : Que le firmament soit fait : Que les eaux se rassemblent : Que la partie aride se montre ; » enfin avant qu’il fit ce qui est exposé dans le même livre avec tant d’ordre que les enfants peuvent le saisir. Et il y a là de si grands mystères que quiconque en sera instruit, ou bien aura pitié de la vanité de tous les hérétiques parce qu’ils sont hommes, ou bien s’en rira parce qu’ils sont superbes.
6. Viennent ensuite ces paroles : « Et les ténèbres étaient sur l’abîme. » Ce que les Manichéens reprennent en disant : Dieu était donc dans les ténèbres avant qu’il ne fit la lumière ? Ils sont vraiment eux-mêmes dans les ténèbres de l’ignorance. C’est pourquoi ils n’ont point l’intelligence de la lumière où Dieu était avant qu’il fit cette lumière. Ils ne connaissent en effet d’autre lumière que celle qu’ils voient des yeux du corps. Aussi leur vénération est si grande pour ce soleil dont la vue nous est commune, non seulement avec les plus grands animaux, mais encore avec les moucherons et les vers, qu’ils y voient une partie de la lumière où Dieu habite. Pour nous regardons comme bien différente la lumière où Dieu habite. C’est celle dont on lit dans l’Évangile : « C’était la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. »
D’ailleurs la lumière de ce soleil n’éclaire pas tout homme, mais le corps de l’homme et ses yeux mortels, inférieurs à ceux de l’aigle qui, dit-on, fixe le soleil beaucoup mieux que nous. Cette autre lumière au contraire n’agit pas sur les yeux des oiseaux sans raison : elle brille dans les cœurs purs de ceux qui croient à Dieu et qui de l’amour des choses visibles et temporelles passent à l’accomplissement des préceptes divins. Ce que peuvent tous les hommes s’ils le veulent, parce que cette lumière incréée éclaire tout homme venant en ce monde. Ainsi les ténèbres étaient sur l’abîme avant que Dieu fit la lumière sensible, dont nous allons parler..
Chapitre IV — Les ténèbres ne sont rien§
7. « Et Dieu dit : que la lumière soit faite ». Où n’est pas la lumière sont les ténèbres ; cependant les ténèbres ne sont rien de positif ; c’est l’absence de la lumière qui prend le nom de ténèbres. Le silence n’est rien non plus ; mais on dit qu’il `a silence parce qu’il n’y a pas de bruit. La nudité n’est rien ; mais l’on dit d’un corps qu’il est nu parce qu’il n’est pas couvert. Le vide n’est rien non plus ; mais on dit d’un lieu qu’il est vide parce qu’il ne s’y trouve aucun corps. Ainsi les ténèbres ne sont pas une Substance ; c’est le défaut de lumière qu’on appelle ténèbres. Nous disons ceci pour répondre à une objection que les Manichéens ont coutume d’élever. D’où venaient, demandent-ils, les ténèbres qui couvraient l’abîme avant que Dieu créât la lumière ? Qui les avait faites ou
engendrées ? Et si personne ne les avait faites ni engendrées, elles étaient donc éternelles ? Ils parlent comme si les ténèbres étaient quelque chose ; mais nous l’avons dit : c’est l’absence de la lumière qui a été appelée ainsi. Parce que, déçus eux-mêmes par leurs fables, ils ont cru à l’existence d’un peuple de ténèbres, où ils s’imaginent qu’étaient les corps avec leurs formes et leurs âmes, ils pensent que les ténèbres sont quelque chose ; et ils ne comprennent pas que l’on ne perçoit les ténèbres que, quand on ne voit point, comme on ne perçoit le silence que quand aucun bruit ne frappe les oreilles. Or, de même que le silence n’est rien, les ténèbres non plus ne sont rien. Et de la même manière que ces hérétiques prétendent que la race des ténèbres a lutté contre la lumière de Dieu, on peut dire, avec aussi peu de raison, que la nation des silences a lutté contre la parole de Dieu.
Mais nous n’avons pas entrepris de réfuter ici et dé convaincre d’erreur ces rêveries. Notre but est seulement de détendre, autant que Dieu daignera nous en donner la force, ce que les Manichéens attaquent dans l’ancien Testament, et d’y montrer que les ténèbres de l’homme ne peuvent rien contre la vérité de Dieu.
Chapitre V — L’esprit de Dieu porté sur les eaux§
9. Ils font une autre question et demandent avec fierté : D’où venait l’eau sur laquelle était porté l’Esprit de Dieu ? Est-il écrit précédemment que Dieu ait créé l’eau ? S’ils cherchaient avec religion la réponse à cette difficulté, ils la trouveraient. L’eau dont il est parlé en ce lieu n’est pas celle que nous pouvons maintenant voir et toucher : comme la terre appelée invisible et informe n’était point la terre que nous voyons et foulons aujour d’hui. Quand donc il est dit : « Dans le principe Dieu fit le ciel et la terre, » sous le nom de ciel et de terre on désigne tout l’ensemble des créatures sorties des mains de Dieu. Et si les noms des choses visibles ont servi à tout indiquer, c’est à cause de la faiblesse des petits, peu propres à se faire une idée des choses invisibles. Ainsi donc a été faite d’abord, confuse et informe, la matière de laquelle devaient être faits tous les êtres qui ont paru ensuite avec leurs formes déterminées. C’est, je crois, ce que les Grecs appellent Chaos. Aussi bien dans un autre endroit nous lisons ces mots à la louange de Dieu : « Vous qui avez fait le monde d’une matière informe. » D’autres copies portent : D’une matière invisible.
Chapitre VI — La matière informe tirée du néant§
10. Nous croyons donc, à très bon droit, que Dieu a fait tout de rien. Car bien que toutes les choses aient été formées de cette matière, cette matière elle-même cependant a été faite de rien. Ne ressemblons pas à ces hommes qui en voyant le charpentier et tous les artisans incapables de fabriquer aucune chose sans avoir d’abord de quoi la fabriquer, ne veulent pas croire que le Tout-Puissant puisse faire quelque chose de rien. Il est vrai, le charpentier a besoin de bois ; l’argenteur, d’argent ; l’orfèvre, d’or ; le potier d’argile, pour être capables d’exécuter leurs ouvrages ; et s’ils ne sont aidés par la matière d’où ils font quelque chose, ils ne peuvent rien faire, ne faisant pas eux-mêmes cette matière ; car le charpentier ne fait pas le bois, mais avec le bois il fait quelque chose ; de même tous les autres ouvriers de ce genre. Mais le Tout-Puissant pour être en
1. Sag, XI, 18.
état de faire ce qu’il voulait, n’avait besoin d’être aidé par rien qu’il n’eût pas fait ; et, si pour faire ce qu’il voulait faire il avait dû recevoir le secours d’une chose qu’il n’aurait pas faite, il ne serait pas tout-puissant, ce que l’on ne peut croire sans impiété.
Chapitre VII — La matière informe désignée sous différents noms§
11. Cette matière informe que Dieu fit de rien a été tout d’abord appelée le ciel et la terre. Le texte porte : « Dans le principe Dieu fit le ciel » et la terre, » non que cela fût déjà, mais parce que cela devait être : car il est écrit que le ciel fut fait ensuite. En considérant la semence d’un arbre, nous disons que là sont les racines, le tronc, les branches, les fruits et les feuilles, quoique ces parties n’existent pas encore, mais parce qu’elles doivent sortir de là. De la même manière il a été dit : « Dans le principe Dieu fit le ciel et la terre ; » c’était comme la semence du ciel et de la terre, puisque la matière du ciel et de la terre était encore à l’état de confusion : mais parce qu’il était certain que de là devaient se former le ciel et la terre, la matière elle-même a pris le nom de ciel et de terre.
Notre-Seigneur emploie cette manière, de parler quand il dit : « Désormais je ne vous appellerai plus serviteurs, parce que le serviteur ignore ce que fait son maître ; mais je vous appelle amis, parce que toutes les choses que j’ai apprises de mon Père, je vous les ai fait connaître. « Ce qui n’était pas encore, mais devait arriver très certainement. Un peu après il leur dit en effet : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter maintenant. « Pourquoi leur avait-il dit : « Tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître, » si ce n’est parce qu’il savait devoir le faire ? Ainsi a pu être appelée ciel et terre la matière dont le ciel et la terre n’avaient pas encore été faits, mais de laquelle ils devaient l’être.
Nous trouvons en grand nombre de pareilles expressions dans les divines Écritures ; expressions conformes à notre façon ordinaire de parler, lorsque nous disons d’une chose que nous attendons avec une entière certitude : Tenez-là pour arrivée.
12. Dieu a voulu que cette matière première fut aussi appelée terre invisible et informe, parce que de tous les éléments qui composent le monde,
la terre paraît être le moins remarquable. Il l’a appelée terre invisible, à cause des ténèbres où elle était ; terre informe, à cause de son défaut de forme. Il a aussi appelé cette même matière l’eau sur laquelle était porté l’Esprit de Dieu, comme la volonté de l’ouvrier est portée sur les choses qu’il doit façonner ; ce que peu d’hommes peuvent comprendre, et je ne sais s’il en est même quelques-uns qui soient capables de l’exposer avec les ressources de la parole humaine. Mais ce n’est pas contrairement à la raison que cette matière a été appelée eau ; car tout ce qui croit sur la terre, animaux, arbres, plantes et autres choses semblables, tire d’abord de l’élément liquide de quoi se former et se nourrir. Ainsi donc tous ces noms de ciel et de terre, de terre invisible et informe, d’abîme couvert de ténèbres, d’eau sur laquelle était porté l’Esprit de Dieu, sont des noms de la matière première : ils ont été employés afin que des termes connus fissent entrer dans l’esprit des ignorants l’idée d’une chose inconnue ; et au lieu d’un nom il y en a eu plusieurs, parce qu’un seul aurait pu donner occasion de croire qu’il s’agissait de l’objet que les hommes avaient l’usage de comprendre sous ce terme.
Cette matière est donc appelée ciel et terre, parce que de là devaient sortir le ciel et la terre. Elle est nommée terre invisible, informe, et ténèbres sur l’abîme, parce qu’elle était sans forme ni figure, et qu’elle ne pouvait d’aucune manière être vue ni touchée quand même il y aurait eu là un homme capable de voir et de toucher. On l’appelle eau, parce qu’elle était souple et traitable sous la main du grand architecte qui en voulait former toutes choses. Mais, encore une fois, tous ces différents noms désignent la matière informe et insaisissable de laquelle Dieu a fait le monde.
Chapitre VIII — Dieu approuve la lumière§
13. « Et Dieu dit : Que la lumière soit faite. Et la lumière fut faite. » Ce n’est point cela que censurent les Manichéens, mais ce qui vient ensuite : « Et Dieu vit que la lumière était bonne. » Ils disent en effet : Dieu ne connaissait donc pas la lumière, ou il ne connaissait donc pas le bien ? Misérables à qui il déplaît que Dieu se soit complu dans ses ouvrages, quand parmi les hommes ils voient l’artisan, par exemple le charpentier, tout nul qu’il soit en comparaison de la sagesse et
1. Gen. I, 4.
de la puissance de Dieu, tailler néanmoins si longtemps, travailler sa matière avec la hache, la scie, la plane et le tour, la polir pour l’amener à la perfection des règles de l’art et faire que l’ouvrage plaise à son auteur. Et parce que son oeuvre lui plait, en conclurez-vous qu’il n’avait pas l’idée de ce qui est bien ? Sans aucun doute il l’avait dans son esprit, où l’art est en lui-même plus beau que les formes qu’il produit. Or ce que l’ouvrier voit intérieurement dans l’art, il le réalise au dehors dans l’oeuvre qu’il exécute, et c’est l’exécution de cette oeuvre qui lui plaît. « Dieu » donc, » vit que la lumière était bonne. » Ces paroles ne veulent pas dire que Dieu vit un bien dont il n’avait pas encore connaissance, mais que l’accomplissement de son ouvrage lui plut.
14. Que serait-ce donc s’il était dit : Dieu vit avec admiration que la lumière était bonne Comme ils se récrieraient ! Quel procès ils nous feraient ! En effet ce sont ordinairement les choses inattendues qui font naître l’admiration ; et cependant ils lisent dans l’Évangile et relèvent avec éloge que Notre-Seigneur Jésus-Christ admirait la foi des croyants. Eh ! qui avait formé en eux cette foi, sinon Celui qui l’admirait ? En supposant même qu’elle eût été l’ouvrage d’un autre, pourquoi l’admirait-il, lui qui l’avait prévue ? Si les Manichéens répondent à cette question, qu’ils reconnaissent aussi qu’on peut répondre à la leur. Et s’ils ne sont point capables de la résoudre, pourquoi censurer ce qu’ils repoussent comme ne les regardant pas, quand ils ignorent ce qu’ils disent leur appartenir ?
En admirant une chose, Notre-Seigneur nous marque qu’elle doit être un objet d’admiration pour nous, qui avons encore besoin d’être remués par ce sentiment. Tous les mouvements semblables qu’on remarque en lui, ne sont donc pas les signes d’un esprit agité, mais ceux d’un maître qui enseigne. Ainsi en est-il de certaines paroles de l’ancien Testament elles ne révèlent en Dieu aucune faiblesse, mais elles s’accommodent à la nôtre. Car au sujet de Dieu rien ne peut être exprimé en termes convenables ; et c’est pour nous faire croître dans la foi et parvenir à ce que nulle parole humaine ne saurait exprimer, que les choses nous sont présentées dans des termes que nous pouvons entendre.
1. Matt. VIII, 10.
Chapitre IX — Noms donnés par Dieu a la lumière et aux ténèbres§
15. « Et Dieu fit la division entre la lumière et les ténèbres, et Dieu donna à la lumière le nom de jour et aux ténèbres le nom de nuit. » Il n’est point dit ici : Dieu fit les ténèbres, parce que les ténèbres, comme nous l’avons montré plus haut, ne sont que l’absence de la lumière. Il y a eu cependant une division entre la lumière et les ténèbres. C’est ainsi que nous-mêmes en criant nous produisons le bruit de la voix, et en n’exprimant aucun son, le silence, parce que dans la cessation de la voix consiste le silence. Néanmoins nous distinguons de quelque manière entre la voix et le silence, et les deux noms désignent pour nous des objets différents. Comme donc l’on dit avec raison que le silence est fait par nous, ainsi dans plusieurs endroits de l’Écriture il est dit à juste titre que Dieu fait les ténèbres, parce qu’il refuse ou retire la lumière aux temps et aux lieux qu’il lui plaît.
Toutes ces expressions se prêtent aux besoins de notre intelligence : De quelle langue Dieu s’est-il servi pour donner à la lumière le nom de jour et aux ténèbres le nom de nuit ? Est-ce de la langue hébraïque, de la langue grecque, de la langue latine ou de quelqu’autre ? De même pour toutes les choses qu’il a nommées. Mais en Dieu il n’y a qu’intelligence sans bruit de paroles ni diversité de langues. Ce terme, » il donna le nom, » est mis pour : il fit donner le nom ; car il distingua et ordonna toutes choses de manière qu’elles pussent être discernées et recevoir leurs noms. Plus tard, quand le moment sera venu, nous examinerons si l’on peut avec vérité prendre ce terme dans le sens que nous lui donnons. Car plus nous avançons dans les Écritures et nous les rendons familières, plus aussi nous deviennent connues les expressions qu’elles renferment. Nous disons en effet : Ce père de famille a bâti cette maison, pour dire qu’il l’a fait bâtir ; et en parcourant tous les livres divins des Écritures, on trouve beaucoup d’expressions semblables.
1. Gen. I, 4, 5.
Chapitre X — Le matin et le soir§
16. « Alors se fit le soir, et puis le matin, et il y eut un premier jour. » Nouvelle calomnie des Manichéens : ils imaginent que d’après ces paroles le jour aurait commencé par le soir. Ils ne comprennent pas que faire la lumière, la séparer des ténèbres, et l’appeler jour, et donner aux ténèbres le nom de nuit, est une opération qui tout entière appartient au jour. Or ce fut après cette opération et comme après le jour que le soir se fit. Mais parce que la nuit elle-même appartient à son jour, il n’est dit du premier jour qu’il fut écoulé, que quand la nuit étant également passée, le matin parut. Et c’est ainsi que sont calculés du matin jusqu’au matin tous les autres jours suivants. Car lorsque le matin a surgi et qu’un jour s’est écoulé, commence une seconde opération dont le point de départ est ce même matin qui vient de paraître ; après cette opération se fait de nouveau le soir, puis le matin : alors un second jour est passé ; de la même manière s’écoulent ensuite tous les autres.
Chapitre XI — Les eaux divisées par le firmament§
17. « Et Dieu dit : Qu’un firmament soit fait au milieu de l’eau et qu’il y ait séparation entre l’eau et l’eau. Et il en fut ainsi. Et Dieu fit le firmament et il sépara, l’eau qui est au dessus du firmament, de celle qui est au dessous ; et il donna au firmament le nom de ciel et il vit que cela était bon. » Je ne sache pas que les Manichéens reprennent ce passage. Cependant, comme nous le disions tout à l’heure, la matière informe ayant été désignée sous le nom d’eau, cette division des eaux, qui met les unes au-dessus du firmament et les autres au-dessous, n’est, je crois, que la séparation opérée par le firmament du ciel entre la matière corporelle des choses visibles et cette autre matière incorporelle des choses invisibles. Car si le ciel est le plus beau des corps, toute créature invisible l’emporte en beauté sur le ciel : et peut-être est-ce pour cela que l’Écriture nous montre, au-dessus du ciel, des eaux invisibles dont peu d’hommes comprennent qu’elles le dépassent, non par leur
position locale, mais parla dignité de leur nature encore ne doit-on rien affirmer témérairement sur ce point, car c’est une question obscure et en dehors de la portée des sens l’homme : mais quelle qu’elle soit, il faut croire avant de comprendre. « Et alors se fit le soir, puis le matin, et il y eut un second jour » Tout ceci n’est qu’une répétition et doit être entendu et traité comme précédemment.
Chapitre XII — Réunion ou formation des eaux§
18. « Et Dieu dit : Qu’en une seule masse soit réunie l’eau qui est sous le ciel, et qu’apparaisse l’élément aride. Et cela fut fait ainsi. Et l’eau qui est sous le ciel fut réunie en une seule masse, et l’élément aride se montra. Et Dieu appela terre l’élément aride et il appela mer la » réunion des eaux. Et Dieu vit que cela était bon. « Si tout était rempli par l’eau, disent ici les Manichéens, comment les eaux pouvaient-elles se réunir en un seul lieu ? Mais nous avons déjà observé précédemment, que le nom d’eau désigne la matière sur laquelle était porté l’Esprit de Dieu et dont Dieu allait faire toutes choses. Or maintenant, quand il est dit : « Que l’eau de dessous le ciel se réunisse en une seule masse, » c’est pour annoncer l’apparition de cette matière corporelle sous la forme qu’offrent à nos regards ces eaux visibles.
Car la réunion des eaux est la formation même de ces eaux que nous voyons et que nous touchons. En effet toute forme se ramène nécessairement à la règle de l’unité. Ces autres paroles : « Que l’élément aride apparaisse, » dans quel sens doit-on les entendre ? Ne désignent-elles pas l’apparition de la même matière sous la forme sensible dont est maintenant douée cette terre que nous voyons et touchons ? Donc ce qui était nommé plus haut terre invisible et informe, c’était la confusion et l’obscurité de la matière, et ce que désignait le nom de l’eau sur laquelle était porté l’Esprit de Dieu, c’était encore la même matière. Or maintenant l’eau et la terre sont formées de cette matière, qui était ainsi appelée avant qu’elle ne prit les formes que nous lui voyons présentement. On doit savoir que dans la langue hébraïque, toute réunion d’eaux soit douces, soit salées reçoit le nom de mer.
1. Gen. I, 9, 10.
Chapitre XIII — Pourquoi la terre produit-elle des plantes stériles et des choses nuisibles ?§
19. « Et Dieu dit : Que de la terre sortent des herbes propres à la nourriture des animaux, portant leurs semences chacune selon son espèce et sa forme, et des arbres fertiles produisant du fruit qui ait en lui-même sa semence selon sa nature. Et cela fut fait ainsi. Et la terre se couvrit d’herbes propres au pâturage, portant sa semence chacune selon son espèce, et du bois fertile donnant du fruit qui renfermait en lui sa semence, selon sa forme et son espèce sur la terre. Et Dieu vit que cela était bon. Alors se fit le soir, puis le matin, et il y eut un troisième jour. » Ici les Manichéens s’écrient : Si Dieu a fait naître de la terre les herbes propres au pâturage, et les arbres fruitiers, qui donc a fait naître tant d’herbes ou vénéneuses ou hérissées d’épines qui ne servent pas au pâturage, et tant d’arbres qui ne portent aucun fruit ?
Il faut leur répondre de façon à ne découvrir aucun mystère à des indignes, ni à leur montrer ce qu’il y a de figuré pour l’avenir dans de telles paroles. Il faut donc leur dire que par suite du péché de l’homme la terre a été maudite et contrainte à produire des épines ; non pour en sentir elle-même l’aiguillon puisqu’elle est privée de sentiment, mais pour mettre sans cesse devant les yeux de l’homme l’horreur de son péché, et l’avertir d’abandonner enfin les voies de l’iniquité pour s’attacher à l’observation des commandements de Dieu. Quant aux herbes vénéneuses, elles ont été créées pour la punition ou l’épreuve des mortels et tout cela à cause du péché, puisque c’est après le péché que nous sommes devenus mortels. S’il y a des arbres stériles c’est pour instruire et humilier les hommes en leur faisant comprendre combien il est honteux de vivre sans fruit de bonnes oeuvres dans le champ de Dieu, c’est-à-dire l’Église, et en leur faisant craindre que Dieu ne les abandonne, puisqu’eux mêmes négligent dans leurs champs les arbres infructueux, et ne se mettent nullement en peine de les cultiver.
Avant donc le péché de l’homme, il n’est pas écrit que la terre ait porté autre chose que l’herbe de pâture et les arbres fruitiers ; mais après le péché nous voyons beaucoup de plantes qui font l’horreur et beaucoup d’arbres infructueux, pour la
1. Gen. I, 11-13.
Chapitre XIV — Le soleil et les astres§
20. « Et Dieu dit : Qu’il y ait des astres dans le firmament du ciel, pour qu’ils luisent sur la terre, qu’ils fassent la division entre le jour et la nuit, qu’ils servent de signes et fassent les temps, les jours et les années, et qu’ils brillent au firmament du ciel afin d’éclairer la terre. Et cela l’ut fait ainsi. Et Dieu fit deux corps lumineux, l’un plus grand et l’autre moindre, le plus grand pour le mettre à la tête du jour, et le moindre à la tête de la nuit. Dieu fit encore les étoiles et les plaça au firmament du ciel pour que la terre en fût éclairée. Et tous ces corps lumineux durent présider au jour et à la nuit et faire la division entre l’un et l’autre. Et Dieu vit que, cela était bon. Et le soir se fit, puis le matin et il y eut un quatrième jour. »
Nous bornerions là notre réponse si nous ne savions qu’il est dit au sujet des mêmes jours : « Et le soir se fit, puis le matin, » chose que maintenant nous voyons impossible sans le cours du soleil. Il nous reste donc à comprendre que les distinctions mêmes des ouvrages de Dieu dans les intervalles du temps ont été ainsi appelées, soir, à cause de la fin de l’ouvrage accompli, matin, à cause du commencement de l’ouvrage à faire ; cela par comparaison avec les travaux de l’homme, qui ordinairement commencent le matin et finissent le soir. Car c’est l’usage des divines Écritures de transporter aux choses divines les termes employés pour exprimer les choses humaines.
21. Ils demandent ensuite pourquoi il a été dit des astres : « Qu’ils servent de signes et fassent le temps. » Est-ce donc, s’écrient-ils, que ces trois premiers jours ont pu être sans aucun temps, ou n’appartiennent pas aux espaces du temps ? Mais s’il a été dit : Qu’ils servent de signes et fassent les temps, c’est afin qu’au moyen de ces astres les temps soient distingués et que les hommes puissent les démêler. Car si les temps courent et qu’il n’y ait pas pour les distinguer certaines divisions qui sont marquées par la marche des astres, ils peuvent à la vérité courir et s’écouler, mais ne peuvent être connus ni discernés par les hommes. Ainsi, quand le jour est nébuleux, les heures passent, il est vrai, et achèvent leur carrière, mais ne peuvent être distinguées ni remarquées par nous.
22. Quant aux paroles : « Et Dieu fit deux corps lumineux, un plus grand, pour le mettre à la tête du jour, et un moindre, pour le mettre à la tête de la nuit ; » on doit les entendre dans ce sens que les deux corps ont été formés, l’un pour dominer pendant le jour et l’outra durant la nuit, et non pour commencer le jour et la nuit. Car le soleil non seulement commence le jour, mais encore il le continue et l’achève, tandis que la lune ne se montre quelquefois à nous qu’au milieu et même à la fin de la nuit. Si donc elle ne commence pas les nuits où elle paraît tard, comment a-t-elle été faite pour commencer la nuit, inchoationem noctis ? Mais si l’on comprend que le mot inchoationem signifie principe et que par principe on entende le premier rang, il est manifeste que le soleil tient le premier rang pendant le jour et que la lune le tient pendant la nuit. Car bien qu’alors paraissent les autres astres, elle les domine tous par son éclat ; ainsi elle en est appelée la reine à très juste titre.
23. Pour les paroles : « Et qu’ils fassent la division entre le jour et la nuit, » elles peuvent devenir l’objet d’une injuste critique. Comment, dira-t-on peut-être, Dieu avait-il déjà précédemment séparé le jour et la nuit, si c’est là l’effet des astres au quatrième jour ? Quand donc il est dit en ce lieu : « Qu’il fassent la division entre le jour et la nuit, » c’est comme s’il était dit : Qu’il se partagent entre eux le jour et la nuit, de manière que le jour soit donné au soleil et la nuit à la lune et aux autres corps lumineux. Le jour et la nuit avaient été déjà séparés, mais non encore divisés entre les astres, de manière qu’on fût certain jusqu’alors quel était dans le nombre des astres celui qui apparaîtrait aux hommes pendant le jour, quels étaient ceux qui leur apparaîtraient pendant la nuit.
Chapitre XV — Les poissons et les oiseaux§
24. « Et Dieu dit : Que les eaux produisent des poissons qui vivent dans leur sein et des oiseaux qui volent sur la terre, sous le firmament du ciel. Et il en fut ainsi. Et Dieu fit les grands poissons et tous les animaux et reptiles aquatiques que les eaux produisirent chacun selon son espèce, ainsi que tous les oiseaux chacun selon son espèce. Et Dieu vit que ces choses étaient bonnes ; et Dieu les bénit en disant : Croissez, multipliez-vous et remplissez les eaux de la mer et que les oiseaux se multiplient sur la terre. Et le soir se fit, puis le matin, et il y eut un cinquième jour. » Les Manichéens critiquent ordinairement ce passage en demandant, ou plutôt en objectant avec fourberie, pourquoi il est écrit que sont nés des eaux, non seulement les êtres animés qui vivent dans l’eau, mais encore tous ceux qui volent dans l’air et tous ceux qui sont pourvus de plumes.
S’ils s’émeuvent d’une pareille difficulté, qu’ils apprennent que des hommes très savants, qui s’appliquent avec grand soin à l’étude de ces matières, confondent ordinairement avec les eaux l’air nébuleux et humide dans lequel les oiseaux volent. Cet air prend du corps et s’épaissit en recevant les exhalations et pour ainsi dire les vapeurs de la mer et de la terre ; il s’engraisse en quelque sorte de cette humidité de manière à pouvoir soutenir le vol des oiseaux. D’où vient que même pendant les nuits sereines,il se fait une rosée dont on voit le matin
1. Gen, I, 20, 24.
les gouttes sur les herbes. On dit que cette montagne de Macédoine qui porte le nom d’Olympe est d’une telle hauteur, qu’à son sommet ne se fait sentir aucun vent et que, les nuages ne s’y amassent point, attendu qu’elle excède par son élévation toute la masse de l’air humide où volent les oiseaux : aussi affirme-t-on encore que les oiseaux ne volent pas au sommet de l’Olympe. On tient, dit-on, cette remarque de ceux qui chaque année, pour offrir je ne sais quels sacrifices, gravissaient le sommet de cette montagne et traçaient sur le sable certains caractères que l’année suivante ils retrouvaient sans altération ; ce qui n’aurait pu arriver si le vent y avait soufflé ou qu’il y fût tombé de la pluie. Ensuite parce que l’air était trop subtil pour fournir à leur respiration, ils ne pouvaient demeurer en ce lieu qu’en approchant de leurs narines des éponges mouillés pour avoir un air plus épais et respirer comme à l’ordinaire.
Ces hommes firent connaître aussi que jamais ils n’avaient vu là aucun oiseau. Ce n’est donc pas sans raison que l’Écriture, si digne de foi, montre comme issus des eaux, non seulement les poissons et les autres créatures qui ont. les eaux pour séjour, mais encore les oiseaux puisqu’ils ne volent que dans l’air formé des vapeurs de l’eau et du sol.
Chapitre XVI — Animaux nuisibles§
25. « Et Dieu dit : Que la terre produise des animaux vivants chacun selon son espèce, les quadrupèdes, les serpents et les bêtes sauvages de la terre. Et il en fut ainsi. Et Dieu fit les bêtes sauvages de la terre selon leurs espèces, les animaux domestiques et tous les reptiles terrestres, chacun selon son espèce. Et Dieu vit que cela était bon. » Les Manichéens agitent ici la même question qu’au sujet des plantes. Etait-il besoin, disent-ils, que Dieu créât soit dans les eaux soit sur la terre tant d’animaux qui ne sont pas nécessaires à l’homme et dont plusieurs même sont nuisibles et à craindre ? Mais en parlant ainsi ils ne comprennent pas comment tout est excellent pour l’ouvrier suprême qui emploie tout au gouvernement de l’univers, qu’il conduit avec une autorité souveraine. Un homme ignorant les règles d’un art entré dans l’atelier de celui qui l’exerce, il y voit beaucoup d’instruments dont il ne connaît pas la raison, et s’il est
1. Gen. I, 24, 25.
des plus sots, il les croit superflus. Lui arrive-t-il de tomber dans une fournaise à laquelle il ne prenait point garde ou de se blesser avec un fer aiguisé qu’il manie mal adroitement ? il pense aussitôt qu’il y a là beaucoup de choses dangereuses et nuisibles. Cependant l’ouvrier en connaît l’usage, se rit de la folie de cet homme et sans prendre nul souci de plaintes ridicules, il continue à exercer son industrie. Mais il y a des hommes si dépourvus de sens, que, n’osant blâmer chez un ouvrier mortel ce qu’ils ignorent, le jugeant même nécessaire et préparé pour quelque usage quand ils le voient ; ils ont néanmoins la témérité de reprendre et de critiquer une foule de choses dans ce monde, dont Dieu est proclamé l’auteur aussi bien que le modérateur, et veulent paraître savoir ce qui leur échappe dans les ouvrages et les moyens du tout-puissant architecte ?
26. J’avoue pour mon compte, ne pas savoir pour quelle fin ont été créés les rats et les grenouilles, les moucherons et les vers. Je vois cependant que tout est fort bon dans son genre, bien qu’à raison de nos péchés beaucoup de choses nous paraissent nuisibles. Car je ne puis considérer le corps et les membres d’aucun animal sans remarquer que les mesures, les membres et l’ordre se rapportent d’une manière exacte à l’unité de l’ensemble, toutes choses dont je ne vois la source que dans la mesure souveraine, le nombre et l’ordre souverain, c’est-à-dire dans la puissance supérieure de Dieu, puissance immuable et éternelle. S’ils voulaient y réfléchir, ces hommes dont l’ineptie égale le verbiage, ils nous épargneraient l’ennui qu’ils nous donnent ; en considérant toutes les beautés du premier ordre, il ne cesseraient de louer Dieu qui en est l’auteur, et comme nulle part la raison n’est blessée, si le sens charnel vient à se choquer, ils attribueraient cela non au vice des choses elles-mêmes, mais à la misère de notre mortalité.
Et certainement tous les animaux sont pour nous utiles, nuisibles, ou superflus. Contre ceux qui sont utiles ils n’ont rien à dire. Les animaux nuisibles servent à nous punir, à nous exercer ou à nous effrayer, afin que nous détachant de cette vie sujette à tant de périls, nous aimions, nous désirions, et méritions de posséder par notre piété cette autre vie meilleure, où nous devons jouir d’une paix souveraine. Du côté des animaux superflus qu’avons-nous à nous plaindre ? S’il te déplaît qu’ils ne soient pas utiles, sois content de n’en rien avoir à redouter. Encore qu’ils ne soient pas nécessaire dans notre demeure, par eux cependant est complétée l’intégrité de cet univers, beaucoup plus important et bien meilleur que la demeure habitée par nous.
Car Dieu gouverne cet univers beaucoup mieux que chacun de nous ne gouverne sa maison. Servez-vous donc de ceux qui sont utiles, prenez garde à ceux qui sont nuisibles et négligez ceux qui sont superflus. Mais en voyant dans tous, mesures, nombres et ordre, cherchez l’auteur et vous ne trouverez que Celui en qui résident la mesure souveraine, le souverain nombre et l’ordre souverain : vous ne trouverez que Dieu lui-même dont il est dit si justement qu’il a tout disposé avec nombre poids et mesure. Ainsi pouvez-vous retirer plus de fruit lorsque vous louez Dieu dans la petitesse de la fourmi, que quand vous traversez un fleuve sur le dos de quelque bête de somme.
Chapitre XVI — L’homme créé a l’image de Dieu§
27. « Et Dieu dit : Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance, et qu’il ait puissance sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur les animaux domestiques, sur les bêtes sauvages, sur toute la terre et tous les reptiles qui s’y meuvent, » et le reste, jusqu’au soir et au matin par lequel est achevé le sixième jour. Les Manichéens agitent surtout cette question avec beaucoup de bruit, et sont dans l’usage de nous faire un insolent reproche de ce que nous croyons l’homme formé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Car ils s’arrêtent à la forme de notre corps, et dans leur pitoyable grossièreté ils demandent si Dieu a des narines, des dents, de la barbe ; si les membres même intérieurs et les autres organes qui en nous sont nécessaires appartiennent à l’être divin.
Comme il est ridicule, impie même d’avoir une telle idée de Dieu, ils nient que l’homme ait été formé à l’image et à la ressemblance divine. Nous leur répondons qu’en effet les noms de ces membres paraissent ordinairement dans les Écritures quand il s’agit d’insinuer aux petits l’idée de Dieu, et non seulement dans les livres de l’ancien Testament mais encore dans ceux du nouveau. Car il y est fait mention des yeux dé Dieu, de ses oreilles, de ses lèvres et de ses pieds ; et il est dit du Fils qu’il est assis à la droite de Dieu le Père. Le Seigneur y
dit lui-même : « Ne jurez point par le ciel, parce qu’il est le trône de Dieu, ni parla terre parce qu’elle est l’escabeau de ses pieds. » Il dit encore qu’il chassait les démons par la vertu du doigt de Dieu. Mais tous ceux qui entendent le sens spirituel des Écritures, savent comprendre, sous ces, dénominations non des membres corporels, mais des forces purement spirituelles, comme ils font encore quand il est parlé dé casque, de bouclier, de glaive et d’autres choses semblables. Il faut donc dire d’abord à ces hérétiques, qu’ils calomnient avec une souveraine impudence dans l’ancien Testament ces sortes d’expressions, puisque dans le nouveau, il les voient aussi employées ; mais peut-être ne les voient-ils pas, aveugles qu’ils sont quand ils disputent.
28. Cependant qu’ils sachent bien que, formés à l’école Catholique, les fidèles ne croient pas Dieu circonscrit dans une forme corporelle et, s’il est dit que l’homme a été fait à l’image de Dieu, cela s’entend de l’homme intérieur, où est la raison et l’intelligence, qui assurent à l’homme la domination sur les poissons de la mer et les oiseaux du ciel, sur les animaux domestiques et les bêtes sauvages, sur toute la terre et tous les reptiles qui s’y meuvent. Aussi, après avoir dit : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance, « Dieu ajouta aussitôt : « Et qu’il ait puissance sur les poissons de la mer et les oiseaux du ciel, » etc ; pour nous faire comprendre que ce n’est point à raison du corps que l’homme est dit avoir été créé à l’image de Dieu, mais à raison de cette puissance par laquelle il domine tous les animaux.
Car toutes les bêtes ont été misés sous son empire, non à cause de la dignité du corps humain ; mais à cause de l’intelligence que nous avons et qu’elles n’ont pas : d’ailleurs notre corps lui-même a été formé de manière à indiquer que nous sommes supérieurs aux bêtes et semblables à Dieu. En effet les corps de tous les animaux qui vivent soit dans les eaux, soit sur la terre ferme ou qui volent dans l’air, ont une forme naturellement inclinée vers la terre et ne sont point droits comme celui de l’homme. Cette attitude signifie qu’à son tour notre esprit doit être élevé aux choses d’en haut qui font son objet propre, c’est-à-dire aux choses spirituelles et éternelles. Ainsi donc, comme le témoigne même la forme droite du corps humain, c’est proprement par son âme que l’homme a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu.
Chapitre XVIII — Puissance de l’homme sur les animaux§
29. On les entend dire aussi quelquefois : Comment l’homme a-t-il reçu puissance sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur tous les animaux domestiques et toutes les bêtes sauvages, quand nous voyons que beaucoup de ces dernières ôtent le plus souvent la vie aux hommes, que beaucoup d’oiseaux nous nuisent sans que nous puissions les éloigner ou les prendre malgré nos désirs ? Comment donc avons nous reçu puissance sur eux ? Il faut ici leur répondre d’abord qu’ils se trompent considérablement, s’ils ne voient l’homme qu’après son péché, quand il a dû subir la condition mortelle de cette vie, et quand il est déchu de la perfection avec laquelle il fût créé à l’image de Dieu. Mais si dans son état de condamnation il a un tel pouvoir, qu’il commande à tant d’animaux domestiques ; si d’ailleurs, quoi qu’à raison de la fragilité de son corps, il y ait beaucoup de bêtes sauvages capables de lui donner la mort, aucune ne peut le soumettre, tandis que lui les dompte en grand nombre et presque toutes ; si, dis-je, malgré la condamnation qui pèse sur lui, il a tant de pouvoir ; que faut-il penser de sa royauté, royauté dont il jouira encore suivant la promesse divine une fois qu’il sera renouvelé et délivré ?
Chapitre XIX — Union spirituelle§
30. À propos de ces mots : « Dieu les créa mâle et femelle, et Dieu les bénit en disant : Croissez et multipliez-vous, engendrez et remplissez la terre ; » on a raison de demander de quelle manière il faut comprendre l’union de l’homme et de la femme avant le péché et dans quel sens, charnel ou spirituel, doit être entendue cette bénédiction : « Croissez et multipliez-vous, engendrez et remplissez la terre. » Rien n’empêche que nous la prenions dans un sens spirituel, en pensant que pour son objet elle a été changée en fécondité charnelle après le péché. C’était donc d’abord entre l’homme et la femme une union foute chaste, assortie au commandement de l’un et à l’obéissance de l’autre, et le fruit de cette union était un fruit spirituel de joies invisibles et immortelles, qui remplissait la terre, c’est-à-dire
vivifiait et dominait le corps ; en d’autres termes le tenait dans une telle soumission qu’il n’y avait à craindre de sa part aucun obstacle ni aucune contrariété. Il faut le croire ainsi, par la raison qu’avant de pécher l’homme et la femme n’étaient pas encore enfants de Cᵉ siècle, et c’est le propre des enfants de Cᵉ siècle d’engendrer et d’être engendrés, comme s’en explique Notre-Seigneur, lorsqu’il déclare cette génération charnelle digne de mépris, en comparaison de la vie future qui nous est promise.
Chapitre XX — Sens allégorique de la domination de l’homme sur les animaux§
31. De même pour ces paroles adressées à nos premiers parents : « Ayez puissance sur les pois » sons de la mer, sur les oiseaux du ciel et tous les reptiles qui se meuvent sur la terre ; » sans rejeter l’interprétation bien certaine, suivant laquelle l’homme est au dessus de tous les animaux par sa raison, c’est avec vérité qu’on les entend d’une manière spirituelle, en ce sens que nous devons tenir dans la soumission, et dominer parla tempérance et la modestie tous les appétits et tous les mouvements de l’âme qui nous sont communs avec les brutes. Car si ces mouvements ne sont pas réglés, ils font naître et entretiennent les plus honteuses habitudes, ils nous entraînent dans une foule de jouissances pernicieuses et nous rendent semblables à toute espèce de bêtes.
Sont-ils au contraire bien réglés et soumis ? ils s’apprivoisent tout à fait et vivent avec nous en bonne harmonie. Les mouvements naturels de notre âme en effet ne nous sont pas étrangers ; ils se nourrissent même avec nous de la connaissance des principes des bonnes moeurs et de la vie éternelle ; ces connaissances sont comme des graines, des fruits, des herbes verdoyantes ; et pourtant la vie heureuse et tranquille est celle dont nous jouissons quand tous ces mouvements sont en accord avec la raison et la vérité ; alors on les appelle joies saintes, chastes délices, inclinations louables. Mais s’ils n’y sont pas conformes, pour être gouvernés avec négligence, ils divisent, déchirent l’âme, et par eux la vie devient fort misérable : on les appelle alors désordres, instincts pervers et penchants mauvais. C’est ce qu’il nous est ordonné de crucifier en nous avec toute l’énergie possible jusqu’à ce que la mort soit absorbée dans sa victoire. L’Apôtre
dit en effet : « Ceux qui appartiennent à Jésus-Christ ont crucifié leur chair avec ses passions et ses désirs déréglés. » Ce qui d’ailleurs montre qu’il faut prendre autrement qu’à la lettre les paroles citées plus haut, c’est que les herbes verdoyantes et les fruits des arbres sont donnés pour nourriture à toutes les espèces des bêtes, aux oiseaux et aux serpents : mais nous voyons les lions, les. vautours, les milans et les aigles ne se nourrir que de chair, et ne vivre que par la mort d’autres animaux : ce que je crois aussi de quelques serpents qui habitent les lieux sablonneux et déserts où ne s’élève point d’arbres, et où l’herbe ne croît pas.
Chapitre XXI — Beauté de l’univers§
32. Assurément nous ne pouvons négliger ni passer sous silence ces paroles : « Et Dieu vit que tout ce qu’il avait fait était très bon. » Au sujet de chaque chose prise à part, il est dit seulement : « Et Dieu vit que cela était bon ; » mais quand il est parlé de toutes les choses ensemble, le terme bon ne suffit plus ; c’est le mot très bon qui doit être employé. Car si les hommes capables d’en juger, trouvent que chacune des oeuvres de Dieu, vue séparément et considérée en elle-même, fournit matière à louanges par les mesures, les nombres et le bel ordre qu’elle présente ; combien plus méritent d’être louées ces mêmes oeuvres prises toutes à la fois, c’est-à-dire dans cet univers, formé du concours de chacune d’elles à l’imité de l’ensemble ?
Sans contredit, un bel objet quelconque formé de plusieurs parties diverses est beaucoup plus louable dans le tout que dans une partie. Si dans le corps humain, en isolant les membres les uns des autres, nous louons les yeux, le nez, les joues, la tète, les mains, les pieds, si nous louons chaque belle partie considérée seule ; combien plus louons-nous le corps lui-même ; auquel tous les membres apportent la beauté particulière que chacun possède ? Observation si vraie, qu’une belle main qui, prise à part excitait la louange étant unie au corps, perd, une fois coupée, sa grâce naturelle, et que le reste sans elle n’a plus de beauté ; Telle est la force, telle est la puissance de l’intégrité de l’ensemble et de l’unité, que les choses bonnes d’elles-mêmes et dans leur isolement, plaisent bien davantage quand elles sont réunies et concourent à faire un tout universel.
Ce dernier terme vient, comme on le voit, de celui d’unité. Si les Manichéens voulaient y réfléchir, ils loueraient Dieu, l’auteur et le modérateur de l’univers, et ce qui, à raison de la condition de notre mortalité, les offense dans la partie, ils le ramèneraient à la beauté de l’ensemble et verraient comment Dieu a fait toutes choses non seulement bonnes, mais de plus très bonnes. Ainsi encore si dans un discours élégant et orné, nous considérons les unes après les autres les syllabes ou même les lettres qui passent aussitôt qu’elles ont fait entendre leur son, nous ne trouvons point là ce qui plaît et mérite d’être loué. Car la beauté de ce discours ne vient pas de chaque syllabe ou de chaque lettre en particulier, mais de la réunion et de l’arrangement de toutes.
Chapitre XXII — Sens allégorique du repos du septième jour§
33. Voyons encore maintenant ce que les Manichéens tournent en dérision avec plus d’effronterie que d’ignorance ; savoir, ce passage où il écrit que Dieu après avoir achevé le ciel et la terre et toutes les choses qu’il a faites, s’est reposé de tous ses ouvrages le septième jour, a béni et sanctifié ce jour pour la raison qu’il s’y est ainsi reposé. Quel besoin avait Dieu de se reposer, disent-ils ? Est-ce que par hasard il était épuisé de fatigues pour six jours de travail ? Ils allèguent encore le témoignage de. Notre-Seigneur quand il dit : « Mon Père jusques maintenant ne cesse d’agir ; » et par là ils trompent beaucoup d’ignorants, à qui ils s’efforcent de persuader que le nouveau Testament est en opposition avec l’Ancien. Mais comme ceux à qui Notre-Seigneur dit : « Mon Père jusques maintenant ne cesse d’agir, » prenaient le repos de Dieu dans le sens de la lettre et qu’en appuyant sur cette idée grossière leur observation du sabbat, ils ne voyaient pas quelle était la mystérieuse signification de ce jour ; ainsi les Manichéens dans un autre dessein, il est vrai, ignorent également ce que signifie le sabbat.
Les premiers en l’observant charnellement, ceux-ci en le repoussant avec horreur parce qu’ils le considèrent aussi d’une manière charnelle, sont convaincus de ne le connaître aucunement. Que tous donc, Juifs et Manichéens, viennent à Jésus-Christ, afin que de leurs yeux soit enlevé ce voile dont parle l’Apôtre. Car le
voile est enlevé, quand l’enveloppe de la similitude et de l’allégorie venant à disparaître, la vérité se trouve mise à nu de manière à pouvoir être vue.
34. Il faut donc bien remarquer d’abord et savoir que cette façon de parler se rencontre dans beaucoup d’endroits des divines Écritures. Que signifie ce repos de Dieu après qu’il a fait très bons tous ses ouvrages, sinon le repos qu’il doit nous donner un jour après toutes nos œuvres, si toutefois nous avons fait de bonnes oeuvres ? C’est suivant la même figure de langage que l’Apôtre dit aussi : « Nous ne savons ce que nous devons demander dans nos prières, pour le demander comme il faut ; mais le Saint-Esprit lui-même demande pour nous par des gémissements inénarrables. » Le Saint-Esprit en effet, lorsque près de Dieu il interpelle pour les saints, ne gémit pas comme s’il était dans le besoin ou souffrait quelque détresse ; mais parce que c’est lui qui nous excite à prier lorsque nous gémissons, on dit qu’il fait lui-même ce que nous faisons sous l’inspiration qu’il nous donne.
Ainsi encore ces paroles « Le Seigneur votre Dieu vous tente afin qu’il sache si vous l’aimez. » Puisque rien ne lui est inconnu, s’il permet que nous soyons tentés, ce n’est pas pour savoir lui-même, mais pour nous faire savoir combien nous avons profité dans son amour. Notre-Seigneur aussi use d’un langage semblable en disant qu’il ne sait ni le jour ni l’heure de la fin du monde. En effet que peut-il y avoir qu’il ignore ? Mais comme il cachait utilement ce point aux disciples, il dit n’en avoir pas connaissance ; parce qu’en le tenant secret il le leur faisait ignorer. Selon la même figure il a dit aussi que ce jour était seulement connu du Père, parce qu’il le faisait savoir au Fils. Avec la connaissance de cette figure on résout sans aucune difficulté une foule de questions dans les divines Écritures.
Nos discours ordinaires sont même remplis de semblables expressions. Ainsi nous disons que le jour est joyeux, parce qu’il nous inspire la joie ; que le froid est lent parce, qu’il nous engourdit ; qu’une fosse est aveugle, parce que nous ne la voyons pas ; qu’une langue est polie, parce qu’elle est l’instrument de belles paroles ; enfin nous disons que le temps est tranquille et libre de toute sorte d’incommodités, quand nous y vivons tranquilles et sans crainte. Or, de même il a été dit que Dieu s’est reposé de tous ses ouvrages après les avoir faits très bons, pour
signifier que nous nous reposerons en lui de toute nos oeuvres, si elles ont été bonnes ; car les bonnes oeuvres que nous faisons doivent être attribuées à Celui qui nous appelle, qui nous commande, qui nous montre la voie de la vérité, qui nous excite à vouloir et nous donne la force d’accomplir ce qu’il prescrit.
Chapitre XXIII — Les sept jours de la création et les sept ages du monde§
35. PREMIER AGE. — Mais je crois devoir examiner avec plus de soin pourquoi ce repos est affecté au septième jour. Dans toute la suite du texte des divines Écritures je vois comme six âges de travail séparés les uns des autres par des espèces de limites bien marquées, et la promesse du repos dans un septième ; et ces six époques laborieuses ressemblent aux six jours pendant lesquelles ont été l’ailes les oeuvres, que l’Écriture attribue an Créateur. En effet les premiers temps où le genre humain commence à jouir de cette lumière, sont comparés justement au premier jour où Dieu l’a faite. Regardons cet âge comme la première enfance de tout ce monde que, dans la proportion de sa grandeur, nous devons envisager à l’instar d’un seul homme ; car tout homme en naissant et en paraissant à la lumière entre par la première enfance dans la carrière de la vie. Cet âge va depuis Adam jusqu’à Noé par dix générations, et le déluge en est comme le soir ; et aussi bien notre première enfance disparaît comme dans le déluge de l’oubli.
36. SECOND AGE. —Le second âge du monde, qui est semblable à la seconde enfance de l’homme, a son matin dans les temps de Noé et s’étend jusqu’à Abraham par dix autres générations. Il est comparé avec raison au second jour, où le firmament a été fait pour séparer les eaux, parce que l’arche où était Noé avec sa famille était aussi comme un firmament entre les eaux inférieures qui la soutenaient et les eaux supérieures qui tombaient sur elle. Cet âge ne finit point par un déluge, parce que notre secondé enfance n’est point effacée non plus de notre mémoire par l’oubli. Nous nous souvenons en effet de cette enfance ; mais non de la précédente. Le soir de cet âge est fa confusion des langues parmi ceux qui élevaient la tour de Babel ; et le matin de l’âge suivant se lève avec Abraham. Mais, pas, plus que le premier, le second âge ne donna connaissance au peuple de Dieu, parce que la seconde enfance n’est pas plus apte que la première à la génération.
37. TROISIÈME AGE. —Le matin donc se fait avec Abraham et alors commence pour le monde un troisième âge semblable à l’adolescence de l’homme. On a raison de le comparer au troisième jour où la terre fut séparée des eaux. En effet la mer représente avec beaucoup de justesse ces nations dont l’erreur inconstante flotte au gré des vaines doctrines de l’idolâtrie comme au souffle de tous les vents, et le peuple de Dieu fut séparé par Abraham des superstitions et des-agitations de ces gentils, comme la terre, quand dégagée des eaux, elle apparut aride : il avait soif de la rosée céleste des divins commandements. En adorant le seul vrai Dieu, ce peuple reçut les Écritures et les prophéties, afin de rapporter des fruits utiles comme une terre bien arrosée ; et ce troisième âge put donner un peuplé à Dieu, comme le troisième âge de l’homme, c’est-à-dire l’adolescence, peut donner le jour à des enfants.
C’est pourquoi Dieu dit à Abraham : « Je t’ai établi le père d’une multitude de nations, je ferai croître ta race à l’infini ; je te rendrai chef de nations, et des rois sortiront de toi. J’établirai mon alliance entre moi et toi, et après toi avec ta race dans la suite de leurs générations ; ce sera une alliance éternelle, et je serai ton Dieu et le Dieu de ta postérité et je te donnerai pour toujours à toi et à ta postérité la terre où tu habites, toute la terre de Chanaan, et je serai leur Dieu. » Ce troisième âge s’étend depuis Abraham jusqu’à David par quatorze générations. Le soir de cet âge est dans les péchés du peuple contre la loi de Dieu, avant le règne de Saül, et il se termine par le désordre et l’impiété de ce méchant roi.
38. QUATRIÈME AGE. — Avec le règne de David apparaît le matin d’un autre âge. Cet âge est semblable à la jeunesse. C’est en effet la jeunesse qui prime entre tous les âges dont elle est l’ornement et le solide appui. C’est pourquoi on peut le comparer au quatrième jour, où ont été faits les astres au firmament du ciel. Est-il rien qui représente mieux la splendeur de la royauté que le brillant éclat du soleil ? Pour la clarté de la lune elle désigne le peuple obéissant à l’empire du souverain, et la synagogue elle-même : les étoiles représentent les princes de ce peuple et tout ce qui est fondé sur la stabilité du trône comme les astres fixés au firmament. Les péchés
1. Gen. XVII, 6-8.
des Rois qui ont mérité à la nation juive d’être menée en captivité et réduite à l’esclavage, sont comme le soir de cette époque.
39. CINQUIÈME AGE. — Les Juifs passent à Babylone ; ils sont traités avec douceur dans leur captivité et trouvent le repos sur la terre étrangère c’est le matin de l’âge suivant qui s’étend jusqu’à l’arrivée de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Cet âge est le cinquième, c’est-à-dire le déclin de la jeunesse à la vieillesse, déclin qui n’est pas encore la vieillesse, mais n’est déjà plus la jeunesse. C’est l’âge de l’homme mûr que les Grecs appellent presbutes, car le vieillard chez eux n’est pas appelé presbutes, mais yeros. Et de fait cet âge du monde a été celui où le peuple Juif a vu fléchir et tomber la force de son royaume, de la même manière que pour l’homme la vigueur de la jeunesse disparaît quand il passe à l’âge mûr. C’est avec raison qu’on le compare au cinquième jour, où ont été créés dans les eaux les poissons, et les oiseaux du ciel ; les Juifs ayant dû vivre alors parmi les nations comme au milieu de l’Océan, sans avoir de lieu fixe et assuré non plus que les oiseaux qui volent.
Mais il y avait là aussi de grands poissons : à savoir ces hommes illustres qui eurent le pouvoir de rester maîtres des flots de ce monde plutôt que de subir un joug honteux dans cette captivité, la crainte en effet ne put jamais les faire succomber au culte des idoles. Remarquons encore que Dieu bénit en ces termes les êtres vivants tirés des eaux : « Croissez, multipliez-vous, et remplissez les eaux de la mer ; et que les oiseaux se multiplient sur la terre. » C’est ainsi que la nation juive depuisqu’elle fut dispersée au milieu des gentils s’accrut considérablement. Ce qui fait comme le soir de cet âge, c’est la multiplication des péchés parmi les Juifs ; car ils devinrent si aveugles qu’ils ne purent reconnaître le Seigneur Jésus-Christ.
40. SIXIÈME AGE. —Le matin se fait à la prédication de l’Évangile par Notre-Seigneur Jésus-Christ, et le cinquième jour on âge du monde est fini. Alors commence le sixième, où apparaît la vieillesse de l’homme ancien. Car dans cet âge, le royaume temporel des Juifs reçoit un coup si funeste, quand le temple lui-même est ruiné et les sacrifices abolis, que ce malheureux peuple, pour ce qui est de son existence en corps de nation, exhale en quelque sorte le dernier soupir. Alors cependant, comme dans la vieillesse de l’homme ancien, vient l’homme nouveau qui commence à vivre d’une manière spirituelle ; aussi bien, le
1. Gen. I, 22.
sixième jour de la Création, il avait été dit : « Que la terre produise les âmes vivantes, » etc, tandis que le cinquième jour il avait été dit, non pas que la terre produise les âmes vivantes, etc. mais : « Qu’elle produise des reptiles d’âmes vivantes, » parce que les reptiles sont des corps et ils figurent bien le peuple juif qui parmi les nations, comme au milieu d’une vaste mer, était encore esclave de la loi par la circoncision corporelle et les sacrifices : tandis que le nom d’âme vivante désigne l’âme qui aspire déjà aux choses de l’éternité.
Les serpents et les animaux domestiques que produit la terre signifient donc les nations qui vont bientôt croire d’une manière solide à l’Évangile ;et dont il est dit au moment de la vision montrée à Saint Pierre dans les Actes des Apôtres : « Tue et mange. » Comme l’Apôtre objectait que ces animaux n’étaient point purs, il reçut cette réponse : « N’appelle pas impur ce que Dieu a purifié. » L’homme alors est fait à l’image et à l’a ressemblance de Dieu, de même qu’au sixième âge dont nous parlons naît dans la chair Notre-Seigneur, de qui un prophète avait dit : « Il est un homme, et qui le reconnaîtra ? » Et comme au sixième jour naît la nature humaine avec les deux sexes, ainsi dans ce sixième âge Jésus-Christ et l’Église. L’homme en ce jour reçoit la domination sur les bêtes de la terre, les serpents et les oiseaux du ciel ; ainsi Jésus-Christ dans cet âge gouverne les âmes qui lui sont soumises, et qui sont venues à l’Église de cet Homme Dieu, partie des nations, partie du peuple Juif, afin que par lui fussent domptés et adoucis ces hommes livrés à la concupiscence charnelle comme un troupeau, ou enveloppés des ténèbres de la curiosité comme des serpents, ou emportés par l’orgueil comme des oiseaux.
Et de même que l’homme avec les animaux qui sont autour de lui, se nourrit de graines, de fruits et d’herbes vivaces, ainsi dans le sixième âge tout homme spirituel, tout fidèle ministre du Christ, qui marche sur les traces du Sauveur autant qu’il lui est possible, se nourrit spirituellement avec le peuple rangé sous son autorité de la substance des Saintes Écritures et de la loi divine. Il y trouve comme des semences précieuses pour se rendre fécond en idées et en paroles, comme des arbres fruitiers pour soutenir ses moeurs au milieu des hommes, enfin comme des herbes vivaces, c’est-à-dire toujours vigoureuses et que
ne peut jamais flétrir le souffle brûlant des tribulations, pour affermir la foi, l’espérance et la charité destinée à l’éternelle vie. En se nourrissant,de ces aliments l’homme spirituel peut comprendre beaucoup de choses ; mais l’homme encore charnel, c’est-à-dire peu avancé en Jésus-Christ et qu’on peut appeler le troupeau de Dieu, croit beaucoup sans comprendre encore. Tous cependant ont la même nourriture.
41. SEPTIÈME AGE. —Ce qui fait comme le soir de cet âge, et plaise à Dieu qu’il ne vienne pas de notre temps, si toutefois il n’a pas déjà commencé, le Seigneur nous le marque en disant : « Pensez-vous que quand viendra le Fils de l’homme il trouve encore de la foi sur la terre ? » Après ce soir aura lieu le matin, quand le Seigneur en personne apparaîtra dans sa gloire. Alors se reposeront avec Jésus-Christ de toutes leurs oeuvres, ceux à qui il a été dit : « Soyez parfaits comme votre Père qui est dans les cieux. » Ceux-là en effet font des oeuvres excellentes ; et ils doivent espérer ensuite le repos d’un septième jour qui n’a point de soir.
On ne peut donc exprimer par le discours de quelle manière Dieu a fait-et formé le ciel, la terre et toutes les créatures sorties de ses mains. Mais cette exposition suivant l’ordre des jours retrace de telle sorte l’histoire des choses accomplies, qu’elle présente surtout le tableau des évènements futurs.
Chapitre XXIV — Inégalité des ages du monde§
42. Si l’on demande pourquoi, d’après nos explications, les deux premiers de ces âges du monde se composent l’un et l’autre de dix générations seulement, tandis que les trois qui suivent en comptent chacun quatorze et que le sixième n’est aucunement déterminé par le nombre des générations ; il est facile de voir, que dans l’homme aussi, les deux âges par lesquels il débute, savoir, la première et la seconde enfance, appartiennent aux sens du corps, qui sont au nombre de cinq, la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher. Or comme dans la nature humaine il y a un double sexe pour produire ces générations, savoir le sexe masculin et le sexe féminin, si on double le nombre cinq, on obtient le nombre dix. À partir de l’adolescence et pour le temps qui suit, c’est-à-dire quand la raison a
pu prévaloir dans l’homme, aux cinq sens corporels se joignent la connaissance et l’action, qui règlent et gouvernent la vie ; c’est le nombre sept qui pareillement doublé à cause du double sexe, se monte aux quatorze générations dont se compose chacun des trois âges consécutifs que nous appelons l’adolescence, la jeunesse et l’âge mûr du monde. Mais de même qu’en nous l’âge de la vieillesse n’est délimité par aucun nombre convenu d’années, et que tout le temps de la vie, après les cinq premiers âges, est rapporté sans distinction à la vieillesse : de même dans ce sixième âge du monde, il n’est point parlé de génération ; et cela afin que reste toujours caché le dernier jour que le Seigneur a utilement déclaré de voir être inconnu.
Chapitre XXV — Allégorie plus profonde des sept jours de la création§
43. Chacun de nous, envisagé du côté des bonnes oeuvres et d’une vie bien réglée, voit la carrière de son existence partagée comme en six jours distincts, après lesquels il doit espérer le repos. Au premier jour c’est la lumière de la foi, on croit à ce qui est visible et c’est pour donner cette foi que le Seigneur a daigné apparaître visiblement. Au second jour, c’est la fermeté de la vie réglée ; on distingue les choses de la chair de celles de l’esprit, de même que le firmament sépare les eaux inférieures de celles qui sont au dessus. Au troisième jour, pour porter les fruits des bonnes oeuvres, on dégage son âme de la souillure des passions, on la dérobe aux flots des tentations de la chair ; comme Dieu a séparé la terre ferme des flots de la mer ; en sorte qu’on peut dire : « Par l’esprit, je suis soumis à la loi de Dieu et par la chair à la loi du péché. »
Au quatrième jour, appuyé, sur le fondement de l’éducation religieuse, on produit et on distingue les idées spirituelles : on voit ce qu’est l’immuable vérité qui brille dans l’âme semblable au soleil ; on voit comment l’âme devient participante de cette même vérité et donne l’ordre et la beauté au corps, comme la lune qui éclaire la nuit ; on voit comment les idées spirituelles, semblables
1. Rom. VII, 25.
aux étoiles dans les ténèbres, brillent et resplendissent dans l’obscurité de cette vie mortelle. Fortifié par ces connaissances on doit, au cinquième jour, commencer à agir dans les vagues de ce monde si plein d’agitation, comme dans les eaux de la mer, pour l’avantage de la société qu’on forme avec ses frères ; et par les mouvements corporels qui appartiennent à la mer de cette vie, on doit faire naître les reptiles d’âmes vivantes, c’est-à-dire, des oeuvres qui servent aux vivants, et les grands poissons, c’est-à-dire des actions très généreuses contre lesquelles se brisent et demeurent inutiles les flots de ce monde ; enfin les oiseaux du ciel, c’est-à-dire la prédication des choses célestes. Au sixième jour on doit produire de la terre une âme vivante, c’est-à-dire, que par la stabilité de son esprit où on renferme des fruits spirituels, en d’autres termes de bonnes pensées, on doit régler tous ses mouvements intérieurs de manière qu’il y ait eu soi une âme vivante, une âme soumise à la raison et à la justice, non au caprice et au péché.
Ainsi encore l’homme doit se faire à l’image et à la ressemblance de Dieu, mâle et femelle, par l’entendement et l’action ; deux facultés dont l’union produira une génération toute spirituelle qui remplira la terre, soumettra la chair et fera tout ce que nous avons dit plus haut en parlant de l’homme dans son état de perfection. Or pour ces sortes de jours, le soir consiste dans l’achèvement de chaque opération, et le matin dans le commencement de celle qui vient ensuite. Après avoir durant ces six jours fait des oeuvres excellentes, l’homme doit espérer un repos éternel et comprendre ce que signifient ces paroles : « Le septième jour Dieu se reposa de tous ses ouvrages. » C’est Dieu lui-même qui fait en nous les oeuvres qu’il nous commande de faire ; c’est donc avec raison qu’on lui attribue le repos, quand après toutes ces Oeuvres il doit nous le donner.
D’ailleurs, si l’on peut dire qu’un père de famille bâtit une maison, quoiqu’il ne la fasse pas de ses propres mains, mais par le travail de ceux qu’il commande après avoir loué leurs services ; on dit justement aussi qu’il se repose de ses ouvrages ; quand la maison étant finie, il permet le repos et un doux loisir à ceux qui étaient sous ses ordres.
1. Gen. I, 31.
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