Contes et romans de l’Égypte chrétienne
Tomes I et II — introduction et dix-sept récits coptes et arabes
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Contes et romans de l’Égypte chrétienne
Tomes I et II — introduction et dix-sept récits coptes et arabes
Émile Amélineau · 06 septembre 2026 · 565 min de lecture · 0 vue
Introduction§
INTRODUCTION epuis plusieurs années, l’attention de m tout un groupe de savants s’est portée sur les littératures populaires : le mouvement a été général en Europe et la France se devait à elle-même de ne pas rester en arrière. On a recueilli déjà un certain nombre, je dois même dire un nombre considérable de contes, de romans populaires, de traditions, de chants, originaires de toutes les parties du globe. On a pensé avec une évidente raison que dans cette littérature populaire devaient se retrouver les idées les plus anciennes, les croyances primitives des diverses nations qui peuplent le monde.
Cette littérature, ordinairement conservée dans des langues peu parlées ou des dialectes peu connus, tend de jour en jour à disparaître sous l’action de la civilisation mo- II INTRODUCTION derne. Les langues officielles tuent les langues particulières ou les dialectes ; la diffusion de l’instruction, l’élévation graduelle du niveau de l’esprit humain font peu à peu disparaître la crédulité qui est Içl condition première de la conservation des légendes populaires. Ce qui faisait les délices de notre enfance sera de plus en plus regardé par les enfants des générations futures, comme des contes de ma grand’mère l’Oie, contes à dormir debout ; on ne les transmettra plus et, comme avant tout, la littérature la plus populaire a été orale, tous les renseignements si curieux qu’on y trouve seront à jamais perdus pour l’histoire des idées humaines.
C’est pour conjurer ce danger que les savants adonnés aux mythologies et à la littérature populaire ont entrepris de recueillir, partout où elles se trouvent, les œuvres sorties des entrailles mêmes de l’humanité. Les succès obtenus sont déjà grands ; ils iront toujours se développant à mesure que la collecte aura été plus fructueuse. Par la comparaison de ces diverses littératures entre elles, comme couronnement de l’œuvre, l’œil du critique et du philosophe plongera jusque dans les temps les plus reculés et pourra discerner ainsi quelles ont été les premières idées qui se firent jour dans le cerveau humain sur les questions les plus obscures, mais les plus captivantes pour INTRODUCTION III l’esprit d’un mortel.
Sans contredit, à l’époque où nous vivons, les littératures populaires nous arrivent sous un costume qui est loin d’être le costume primitif ; mais il est toujours possible de retrouver sous les oripeaux de théâtre le cœur qui bat ou l’esprit qui pense. C’est en vue d’aider, pour ma faible fart, à obtenir ce résultat général que je publie aujourd’hui un certain nombre de contes ou de romans qui ont eu vogue dans V Égypte chrétienne. Depuis bientôt une dizaine d’années, j’ai entrepris toute une série d’études se rapportant à l’histoire de. J’étais loin de me douter, lorsque j’abordai ces études avec une jeune et téméraire confiance, de la multiplicité et de la complexité des questions qu’elles comportaient.
Je croyais, sans doute comme bon nombre d’autres, que l’histoire de l’Égypte chrétienne se trouvait tout entière dans les œuvres des patriarches illustres qui s’assirent sur le siège d’Alexandrie pendant les iv et v e siècles. Je devais être vite détrompé par l’étude des manuscrits indigènes. Ces monuments sont en nombre considérable : rarement l’esprit humain fut plus fécond qu’en Égypte depuis la fin de la persécution de Dioclétien, c’està-dire depuis l’an 3io de notre ère, jusqu’aux années qui suivirent le célèbre concile de Chalcedoine, c’est-à-dire jusque IV INTRODUCTION vers la fin du v e siècle.
C’est en effet dans ce courç de deux siècles que fit écrite la grande majorité des œuvres qui composent la littérature copte. Comme il arrive souvent en pareille matière, en étudiant ces œuvres d’un peuple dégénéré, je n’y trouvai point ce que je cherchais, et je trouvai ce que je ne cherchais pas. J’y ai en effet, entre autres choses, rencontré des contes et des romans et f avoue en toute sincérité que mes recherches avaient un tout autre but ; mais de renseignements historiques, je n’en ai trouvé que peu ou point. La traduction et l’étude des ouvrages qui jusqu’ici ont passé pour historiques, m’avaient donné l’éveil, lorsque je tombai enfin sur des récits qui ne portaient aucun cachet historique, mais qui avaient en revanche toute la physionomie d’œuvres de pure imagination.
Je Jus quelque temps avant de me rendre à l’évidence, tellement j’étais pénétré de la plus sainte vénération pour tous ces antiques habitants des déserts de Nitrie ou de la Thébaïde ; cependant il fallut bien me rendre enfin à cette évidence de plus en plus impérieuse, sous peine de for- Jaire à ma conscience scientifique. Je n’étonnerai personne, j espère, en écrivant que les Coptes ont eu leurs contes et leurs romans. Il y a quatre ans, lorsque M. Maspéro écrivit l’introduction qu’il a mise en tête de INTRODUCTION V ses Contes égyptiens, il disait : « La découverte en 18 52 d’une sorte de nouvelle égyptienne, analogue aux récits des Mille et une nuits, fut une surprise réelle pour la plupart des savants de l’Europe. »
« On s’attendait bien à trouver dans les papyrus des hymnes à la divi - nitéy des poèmes historiques, des écrits de magie ou de science, des lettres d’affaire, une littérature sérieuse et solen nelle ; mais des contes ? Les hauts personnages dont les momies reposent dans nos musées, avaient un renom de gravité si bien établi, que personne au monde n’avait jusqu’alors osé les soupçonner d’avoir lu ou composé des romans, au temps où ils n’étaient encore que momies en espérance » \ Cette surprise, dont parle M. Maspéro, put bien être celle du premier moment ; elle ne saurait être celle de la réflexion.
Les Égyptiens ne pouvaient guère échapper à l’une des lois qui a présidé à l’enfance de tous tes peuples : ils devaient avoir des contes et des romans comme tous les peuples en ont eus. La surprise réelle était que ces contes et ces romans nous fussent parvenus en un tel état de conservation. La littérature populaire, comme Je l’ai dit plus haut, est surtout orale ; l’Égypte l’avait écrite, ou pour mieux dire, les ’ 1. Maspéro, Contes égyptiens, Introd, p. I. VI INTRODUCTION scribes, instruits et habiles écrivains, l’avaient ornée à leur guise. Sans contredit, il y a eu en Égypte de graves personnages : on ne se représente guère lés Pharaons constructeurs des pyramides de Gi\eh ou de Saqqarah, comme des rois plus amis des plaisirs que des fortes pensées religieuses qui ont présidé à la construction de ces étonnants monuments.
Cependant, je ne doute pas que Khéops, Khéphren et Mykérinus pour les appeler par leurs noms les plus connus, n’aient été de leur temps et de leur race. Or, leur race, la race égyptienne a été l’une des plus enjouées, des plus puériles qui aient passé sur le globe. Depuis l’antiquité la plus reculée jusqu à nos jours, les Égyptiens ont été de grands enfants, fort amis du plaisir et de la joie, sociables à un degré éminent, et, par conséquent, très avides de toutes les récréations que fournit la société. Il n’y a qu’à jeter un coup-d’œil, même rapide, sur les peintures ou les sculptures qui ornent les tombeaux des dynasties les plus reculéesy pour être persuadé que ce jugement repose sur de solides données.
Les grandes aventures ont toujours tenté ce peuple, et il faut avouer que longtemps ses aventures ont été brillantes ; mais la réalité na jamais été asse\ brillante pour lui, il lui a toujours fallu le condiment de l’exagération la plus naïve ou INTRODUCTION VII du surnaturel le plus puéril. On a fait grand cas, on fait encore grand cas aujourd’hui, et avec raison, des grandes inscriptions dites historiques ; mais a-t-on bien une seule de ces inscriptions ayant trait à des événements vraiment importants, que Von puisse, en toute sûreté de conscience, qualifier d’historique, au sens précis que nous attachons à ce mot ?
Je n’en suis pas certain. Malgré les dates les plus précises et les comptes les plus exacts, la plus grande partie de ces inscriptions est poétique, par conséquent imaginaire : la mention des événements est seule le plus souvent historique, les détails ne le sont pas. Déjà M. Maspéro a fait la lumière pour un certain nombre de ces morceaux réputés historiques et qui n’étaient que de simples récits légendaires ou fantastiques, œuvres, je le répète, de pure imagination. Ces sortes de récits, les Égyptiens les ont employés dans leurs œuvres historiques les plus sérieuses et ont toujours regardé cette manière d’écrire, non seulement comme la plus en rapport avec leur caractère, mais encore comme la meilleure.
Les antiques habitants de la vallée du Nil devaient donc avoir une littérature populaire, toute remplie de contes et de légendes. Aussi l’ontils eue et des plus curieuses. Qui pourrait dire jusqu’à quelle époque il faut la faire remonter ? VIII INTRODUCTION Ce qu’il y a de certain, c’est que les Aventures de Sinouît ont été composées vers l’époque de la douzième dynastie, c’est-à-dire il y a environ cinq mille ans l. Depuis lors jusqu’à l époque romaine, la vogue dont les productions littéraires jouissaient en Égypte, ne s’est pas démentie : le conte des Deux frères, celui du Prince Prédestiné, et les autres, recueillis par M.
Maspéro, sont là pour le prouver. A l’époque ptolémaïque on transcrivait le roman de Setna ; plus tard encore, d’autres récits qui avaient toujours le don de charmer les grands seigneurs comme les gens du peuple. Déjà, après la conquête perse, Hérodote avait recueilli bon nombre de ces récits qui, grâce à lui, nous sont parvenus dans toute leur fraîcheur native. Depuis la conquête arabe, le goût des contes ne s’est nullement perdu en Égypte : il suffit, pour en donner une preuve irréfragable de citer les Mille et une nuits et nombre d’autres poèmes, d’une incroyable étendue, que les derniers venus ont toujours pris soin d’allonger.
Même aujourd’hui, à cette époque, de décadence pour l’Égypte, malgré le vernis de civilisation européenne qui lui a été donné, le conteur de café ou de place publique est toujours assuré de i. Maspéro, Contes égyptiens, p. 100-101. INTRODUCTION IX réunir autour de lui un nombreux auditoire. Il en était de même au temps où le Christianisme était le plus florissant en Égypte ; au commencement du v e siècle, un auteur copte des plus sérieux, s’il y en eut y reprochait à ses religieux d’être trop portés à certains actes répréhensibles, trop avides de certaines nouvelles mondaines ; il citait en exemple le conteur des rues ou des carrefours qui n’avait qu’à s’asseoir et à accorder son instrument pour être aussitôt entouré.
Puisque le goût des contes est toujours demeuré si vif en Égypte, il serait bien étonnant que la race égyptienne pure, la race copte, ait perdu ce goût en vieillissant Pour les peuples comme pour les hommes, la vieillesse ramène toujours certains goûts de la jeunesse ; enfants et vieillards prennent un plaisir égal aux récits d’autrefois. Quelques-uns des contes antiques de l’Égypte sont restés gravés dans la mémoire du peuple copte ; les célèbres moines de la Thébaïde en faisaient leur lecture favorite l et les imitaient dans leurs œuvres 2. Qui pourrait i. C’est dans la tombe d’un moine que le roman de Setna a été trouvé.
2. Visa, moine auteur, écrivant la vie de son père Schnoudi imite par deux fois le conte Des deux frères. Les circonstances du récit sont tellement analogues, qu’il n’est guère possible de douter de l’imitation. Cf. E. Améliueau : Monuments pour serv. à l’hist. de VEg.chr. Introd. p. LXXt-LXXII. r INTRODUCTION croire dès lors que cette race copte, grande liseuse, poursuivie par le besoin d’écrire, portée par son. tempérament national aux œuvres de l’imagination la plus déréglée, ait pu délaisser les traditions de ses ancêtres après s’être convertie au christianisme à tel point que de renoncer à l’un de ses plaisirs invétérés ?
Il serait moralement impossible de croire à un tel changement, quand même on ne saurait de source certaine que, par un phénomène vraiment remarquable, la race copte au lieu de se convertir au christianisme en abandonnant l’antique religion de ses pères et des pères de ses pères convertit au contraire le christianisme à la religion égyptienne, si je puis parler de la sorte. Aussi les Coptes ne se sontils pas fait faute d’écrire des contes et des romans : comme che\ leurs ancêtres, on ne trouve dans leurs œuvres les plus historiques que de purs romans bâtis sur l’histoire ; de même, à côté de ces œuvres, on trouve un nombre prodigieux de contes, de légendes, de romans, tous sortis du calame égypto-chrétien.
Jusqu’ici l’attention des savants ne s’est nullement portée sur ces sortes d ’œuvres : je crois être le premier à m’en être occupé. Les contes ou romans que je publie ont tous été recueillis par moi dans la Basse et la Haute-Égypte ; la plupart sont une traduction de. l’arabe, d’autres une tra- INTRODUCTION XI duction du copte. Sans doute quelquesuns de ces contes ou romans doivent se trouver dans les bibliothèques de l Europe ; mais jusqu’à ce jour, ils sont passes inaperçus. Il y en a un grand nombre à la Bibliothèque nationale de Paris : dans le catalogue des manuscrits arabes fait par M. de Slane, ils sont tous désignés par le mot histoire ; comme ce mot est susceptible de bien des sens, je ne sais si M.
de Slane avait découvert la véritable nature de ces récits. Quoiqu’il en soit, que d’autres aient ou non reconnu le genre littéraire auquel se doivent rattacher ces œuvres du génie copte, c’est bien la première fois qu’on en donne une traduction. La publication de cette traduction serait, je crois, une œuvre asse\ inutile si le lecteur n’était pas guidé dans sa lecture par un certain nombre de considérations préliminaires qui lui déblaieront le chemin, d’ailleurs asse pénible. Les habitudes intellectuelles de la race copte sont tellement en dehors des nôtres, qu’il me semble indispensable de traiter ici toutes les questions d’authenticité, de composition, d’utilité, etc., qui peuvent se poser après une telle lecture.
Il est inutile de publier un livre, si ce livre défie la lecture. Une publication quelconque doit toujours emporter avec soi sa raison d’utilité. l’auteur d’un ouvrage XII INTRODUCTION doit, avant tout, viser à ce que son livre soit le plus utile possible à la classe des lecteurs auxquels il le destine. Ce sont ces raisons qui me font écrire cette intro - duction. La première question qui se pose au sujet des récits de pure imagination que je publie est celle-ci : Ces contes et ces romans sont-ils bien égyptiens ? Je ri hésite pas à répondre affirmativement, et je crois avoir de bonnes raisons de mon affirmation.
J’ai déjà dit que tous les contes ou romans qui composent ces deux volumes ont été recueillis en Égypte. Si quelques-uns se retrouvent dans les diverses bibliothèques d’Europe, ils se rencontrent tous dans des manuscrits rapportés d’E-gypte par les voyageurs et les savants. C’est donc une première présomption en faveur de leur origine. J’ai dit aussi plus haut que les contes ou romans qui font l’objet de cette publication, avaient été traduits les uns de l’arabe, les autres du copte. Pour ces derniers, la question d’origine semble bien claire, à moins que l’on ne pense que les œuvres INTRODUCTION XIII coptes n’aient été traduites d’Une autre langue, c’est-à-dire du grec, question que je traiterai plus loin ; pour les autres, le dialecte arabe dans lequel ils sont écrits est le dialecte chrétien d’Égypte, avec tous ses idiot ismes et ses mots coptes passés en arabe ; l’origine semble donc aussi évidente en ce cas que dans le premier.
En outre, je crois que tous les récits que je publie ont été traduits du copte. Pour les uns, la chose est indéniable puisque certains passages de ces récits nous sont parvenus dans lesparche mins coptes de la bibliothèque de Naples et de la Bibliothèque nationale à Paris. Deux passages du Martyre de Claude d’Antioche se trouvaient dans un parchemin de Naples et je les ai publiés moimême Vannée dernière dans le volume offert à M. Leemans de Leyde, avant d’avoir retrouvé le récit entier dans la traduction arabe l. De même, dans un nombre considérable de fragments coptes que j’ai achetés l’année dernière au Caire pour la Bibliothèque nationale de Paris, j’ai retrouvé nombre de petits fragments contenant divers passages des récits populaires que j’avais traduits de l’arabe, entre autres, la légende de la sainte i.
Cf. Etudes dédiées à Ai. Leemans ; Martyre cCApa Claudtos. XIV INTRODUCTION Euphémie l. Ces mêmes fragment s m’ont n ! démot/ltré aussi que la plupart de mes contes sont des récits détachés d’un cycle dans lequel on avait groupé toute une série de légendes ou de simples anecdotes, comme f aurai l’occasion de le prouver au cours de cette introduction. Si donc l’on s’en tenait à la langue dans laquelle nous est parvenue une œuvre littéraire pour en connaître avec exactitude l’origine première, il rCy aurait aucun doute à entretenir sur celle des récits que je publie. Mais en pareille matière, on se heurte toujours à une objection qui se présente d’elle-même, celle d’une traduction.
Vu l’espèce, on a souvent accusé les Coptes de n’avoir guère fait que traduire les œuvres grecques. Il serait beaucoup plus juste a accuser les Grecs d’avoir traduit les œuvres coptes et de les avoir altérées. Tout ce que nous connaissons jusqu’ici de l’histoire inté Heure de, de ses martyrs, de ses moines, nous le connaissons par les auteurs grecs, et ces auteurs n’ont fait qu’analyser et souvent dénaturer les ouvrages originaux. On pourra s’en convaincre facilement, maintenant me les actes des martyrs d’Égypte et les œuvres monastiques sont en cours de f le i. Je n’ai pas présentement ces parchemins sous la main, mais ils seront publiés sous peu, dès que j’aurai pu les copier et les traduire.
INTRODUCTION XV publication l. Je dois cependant reconnaître que les coptes ont traduit en leur langue certains owr âges grecs ; mais la plupart de ces traductions ont été des traductions d’actes conciliaires ou d’œuvres oratoires, entre autres, des Home lies de saint Jean Chrysostôme, de saint Basile et de saint Grégoire de Na\ian\e, eny ajoutant quelques œuvres de leurs patriarches. Les œuvres de ces derniers ont même dû être toutes traduites en copte pour pouvoir être lues à la grande masse des chrétiens d’Égypte qui ne comprenaient pas le grec ; mais la presque totalité de ces traductions a disparu.
Je ne connais, jusqu’ici, qu’une seule œuvre grecque purement littéraire qui ait été traduite en copte, c’est le roman d’A-lexandre dont on a découvert un passage dans des fragments de parchemins acné tés ces dernières années pour la Bibliothèque nationale de Paris 2. Quoique la chose ne fût pas impossible, il serait cependant asseç étonnant, d’après ces observations, que les Coptes eusi Les actes des Martyres d’Égypte sont publiés présentement oliez M. Leroux, par M. Hyveruat ; les œuvres monastiques le sont par moi-même dans les Mémoires de la mission du Caire, chez le même éditeur. 2. Ce fragment vient d’être publié par M.
Bouriant dans le Journal asiatique ; mais je dois dire qu’une partie de ce fragment ne se retrouve pas dans l’œuvre du pseudo- Callisthène et il se pourrait très bien que les Égyptiens eussent complété leur roman de leur propre fonds. XVI INTRODUCTION sent emprunté leurs contes et leurs romans aux auteurs grecs et se fussent con tentés de les traduire. Mais il devient tout à fait impossible de croire à une pareille traduction et à un pareil emprunt lorsqu’on examine ces contes ou romans en eux-mêmes et qu’on les soumet aune sévère analyse. D’abord, rien n’y sent la traduction dans ceux qui sont écrits en copte ; dans ceux, au contraire, qui ne nous sont parvenus qu’en arabe, tout y dénote la traduction du copte.
En outre, dans ceux dont la scène est placée en Égypte, les notions géographiques y sont d’une telle exactitude, qu il semble tout à fait impossible qu’un auteur grec eût pu avoir une connaissance aussi exacte et aussi détaillée de loi géographie de l’Égypte. Certains traits n’ont même aucun sens pour tout autre auteur qu’un auteur copte. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, les Coptes ont toujours considéré la ville d’Alexandrie, malgré les prérogatives attachées au siège archiépiscopal, comme une ville grecque étrangère à leur pays ; ils disaient communément qu’il fallait quitter l’Égypte pour se rendre dans la ville d’Alexandrie ; de même, on quittait Alexandrie pour se rendre en Égypte.
Par contre, dans les récits où la scène est placée en dehors de l Égypte, les notions géographiques sont tellement confuses, qu’on INTRODUCTION XVII rien peut tirer aucun renseignement précis. Rien ne le montre mieux que le Martyre de saint Georges et les Neuf merveilles qui en sont la suite. Saint Georges est censé mourir en Perse, par l’ordre du roi Dacien, assisté de soixante-dix neuf autres rois mandés par lui-même pour être présents au beau spectacle d’un martyre ; au milieu de la narration, l’auteur oublie que la scène se passe en Perse et parle des soixante-dix neuf rois d’E-gypte qui entourent le roi Dacien.
De même, dans les Merveilles de saint Georges, il est continuellement question d’une église bâtie en l’honneur de ce saint ; cette église est regardée comme située tantôt en Palestine, tantôt en Syrie ; de quelque côté qu’on s’y rende, même de Jérusalem ou de Perse, on s’y rend par mer comme on le faisait d’ordinaire en partant d’E-gypte. Et nombre d’autres anomalies géographiques dont le lecteur fera de lui-même l observation. Les mœurs et les coutumes ne sont pas moins égyptiennes. On rien sera pas surpris pour les récits où il s’agit de personsonnages coptes vivant selon les coutumes de leurs ancêtres ; aussi, Von y trouve tout ce qui, dans la vie ordinaire du peuple, se passe maintenant en Égypte comme cela se passait aux temps de l’empire pharaonique.
Rien n’est changé. Mais je ri ai pas besoin de m’arréter longtemps XVIII INTRODUCTION sur de pareilles ressemblances ; il importe beaucoup, au contraire, que Von retrouve ces mêmes usages et ces mêmes mœurs dans les récits dont les événements se, passent hors de l’Égypte. Si l’auteur du récit de la Captivité de Babylone est amené à parler ae ces fameux hymnes que l’on exécutait dans le temple de Je rusalem, il en parle tout naturellement comme des chants qu’il pouvait chaque jour entendre exécuter par les chanteurs de sa race. Lorsque Salomon veut bâtir le temple de Jérusalem et que tous les outils des ouvriers se brisent à cause de la dureté de la pierre, s’il a besoin d’un morceau de bois merveilleux pris au jardin d’Eden, il emploie pour se le procurer le ministère d’un animal fabuleux éclos dans l’imagination des auteurs égyptiens, le fameux rokh que l’on rencontre aussi dans les Mille et une Nuits jouant un rôle analogue.
Si Nabuchodonosor emmène les Juifs à Babylone, il leur met des entraves comme chaque jour le fellah égyptien entrave ses vaches et ses buffles lorsqu’il les mène paître le bersim. L’épouse de Nabuchodonosor use envers son mari des appellations tendres qui ont toujours été en usage dans la vallée du Nil et lui dit : Mon frère, tout comme les épouses égyptiennes dès la plus haute antiquité. Four aller en Mésopotamie, les Juifs ont des chaussures INTRODUCTION XIX d’halfa, parce que Vhalfa était très commun en Égypte au iv e siècle, ainsi qu’on le peut voir dans la vie de Pakhôme. Enfin, il n’est pas jusqu’à certaines expressions de nature essentiellement égyptienne que Von ne retrouve appliquées en ces récits dont les événements se déroulent en dehors de l’Égypte.
« Tous les égyptologues connaissent cette exprès » sion : la terre entière, si souvent employée dans le Conte des deux frères et ailleurs, dans les monuments même les plus serieux, pour désigner l’Égypte : on la trouve dans le récit de la Captivité de Babylone pour désigner la Judée, preuve convaincante que ce récit a bien été composé en Égypte. Les contes et les romans lus par les chrétiens d’Égypte ont donc été composés dans la vallée au Nil. Pour peu que mts lecteurs aient quelques, notions des ouvrages de l’ancienne Égypte, des contes publiés par M. Maspéro et des œuvres coptes proprement dîtes, vies de moines ou actes de martyrs, ils reconnaîtront de suite la plus étroite parenté entre ces récits et les autres.
Tout autre est la question de savoir si dans les de VÉgypte chrétienne, il n’est entré que des éléments égyptiens. Il sera évident, au premier coup-dœiU qu’il n’en a pas été ainsi. Les coptes ont pris leur bien un peu partout, en l’habillant tou- XX INTRODUCTION jours à la mode égyptienne. On rencon tre dans ces contes des situations qui rappellent de suite certaines légenaes ou certains mythes connus de tout le monde. Le récit de la Captivité de Babylone rappelle, en un certain endroit, la Belle au bois dormant, avec cette différence qû Abimélek ne dort que soixante-dix ans, la durée de la captivité, pour s’éveiller au retour de Jéré mie, tandis que la princesse dont le fuseau a percé la main dort pendant tout un siècle.
L’auteur de l histoire f Arménios, roi de Tyr, connaissait sans doute le mythe d Œdipe ; car la fille de ce roi, après avoir été violée par son propre frère, devient l’épouse de son propre fils qui a délivré sa ville d’une attaque ennemie, en allant à la recher che de ses parents qui lavaient exposé sur le fleuve ; tout comme Œdipe en voyage arrive devant Thèbes qu’il dé~ livre du sphinx et épouse sa mère Jocaste. L’auteur du Martyre de saint Georges connaissait certainement P Iliade, car il y fait allusion à l’épisode où le Scamandre sort de son lit. Je ne parle pas, et pour cause, des innombrables apparitions, des enchantements plus nombreux encore, des pierres qui volent dans les airs non moins que les pièces de bois ou les monnaies d’or et d’argent, des génies, des dragons, c’est l’accès- ’À INTRODUCTION XXI soins obligé de toute narration populaire.
On en trouvera dans les contes de VÉgypte chrétienne un nombre suffisamment grand pour contenter Vappétit le plus immodéré. II Ce qui prouve encore bien davantage l’origine clés contes et des romans de, c est le caractère qui leur est propre. Je ne crois pas me tromper en disant que, dans aucune littérature, les œuvres, populaires n’ont eu un tel cachet d’authenticité originelle, non pas que je veuille attribuer aux coptes des qualités que malheureusement ils n’ont jamais eues et n acquerront jamais ; mais sans contredit aucun peuple n’a pensé comme celui-là. Une seule autre race, après sa conversion au christianisme, semble avoir agi comme la race copte et dans le même sens, c’est la race bretonne, ou, pour mieux dire, la race celtique.
Malgré moi, tant le rapprochement s’imposait, ma pensée était sans cesse ramenée aux légendes chrétiennes de la Basse-Bretagne, lorsque je traduisais et transcrivais les récits chrétiens de la vallée du Nil. À peine XXII INTRODUCTION convertis au christianisme, les Égyptiens firent un amalgame vraiment fort curieux des dogmes de leur ancienne religion et de ceux de la nouvelle qu’ils avaient embrassée plus par mode, par attraction magique et superstitieuse, par opposition politique et nationale que par conviction, puisqu’ils n’en comprirent jamais les croyances ’. Aussitôt, pour mettre d’accord leurs œuvres et leur foi.
ils revêtirent d’apparences chrétiennes toutes les légendes, superstitions, opérations magiques en cours dans leur pays, sans s’occuper davantage si une telle transformation était licite. Le procédé était commode et peu coûteux : au lieu de noms de génies, de dieux, d % esprits malfaisants, selon la langue égyptienne, on mit des noms d’anges, de saints, de prophètes, de démons, selon la langue grecque ou la langue hébraïque, et tout fut ait. On ne mit plus en scène Râ, Thoth, Ânubis et tous les autres dieux du panthéon populaire de l’Égypte avec leurs suites de bons ou de mauvais génies ; on les remplaça par Jésus le -Messie, par ses apôtres, ses martyrs, par les prophètes de V Ancien-Testament, par i.
Ceux de mes lecteurs qui voudront se rendre compte de ce phénomène religieux vraiment fort curieux, n’auront qu’à se reporter aux deux articles que j’ai publiés sur ce sujet dans la Revue des Religions. Nov.-Déc. is86; janvier-février 1887. INTRODUCTION XXIII Satan et les innombrables légions de diables ses enfants, par Michel et toutes les milices célestes. Comme avant sa conversion, l’Égypte avait mis à toute heure tous ses dieux à contribution pour la préserver, de tous les dangers des jours néfastes, elle mit de même en réquisition Jésus et ses anges pour les choses les plus ordinaires de la vie, dès quelle fut convertie au christianisme.
Je ne sache pas que jamais bon génie ait été plus occupé que /’Ange du Seigneur, comme disent les Coptes ; si quelque jour l’ennui naquit au ciel, ce dut être pour ce pauvre ange en se voyant à chaque instant du jour ou de la nuit obligé de répondre aux appels réitérés de moines paresseux. De même en Basse-Bretagne on sut mêler Jésus-Christ en personne avec l’inséparable saint Pierre à toutes les actions de la vie la plus conùnune, alors qu’ils faisaient leur tour de Basse- Bretagne : les contes et les légendes proprement celtiques revécurent presque toutes sous une forme chrétienne. On donna des noms d’amitié, des épithètes sonores et louangeuses aux saints dont on avait à se louer, de même qu’en Égypte, on prodigua les injures et les surnoms malsonnants au diable et à tous ses mauvais génies, de même aussi qu’en Égypte.
Il y a cependant une différence immense entre les deux littératures. XXIV INTRODUCTION L’imagination celtique est extraordinaire et non moins extraordinaire l’imagination copte ; mais malgré cette ressemblance, il y a dans les œuvres celtiques une pudeur de jugement, si fose ainsi ni exprimer, un sentiment du goût qui font totalement défaut dans les œuvres covtes. Le conteur celte a les qualités ae son origine hindo-européenne:, le conteur copte a tous les défauts de son origine khamitique. Le premier, dans ses plus aventureux écarts, sait conserver une sorte de juste milieu qu’il ne peut pas dépasser ; le second ne connaît aucune limite, %lus son œuvre dépasse toutes les bornes de la vraisemblance, plus il se croit ingénieux et rempli de talent, et, ce qui est plus grave, plus il le persuade à son auditoire et plus il a de succès.
Le celte est naïf, il s’ouvre à peine à la civilisation ; le copte est raffiné, il touche à la décrépitude et à. tous les défauts qu’elle comporte. Nul exemple ne saurait mieux faire voir à la fois la parité et la disparité des œuvres celtiques et des œuvres coptes que les légendes où l’on voit le héros se mettre à la recherche du paradis. Dans les contes celtiques, on n’envoie au paradis que les enfants, les innocents, les malheureux qui ne sont pas coupables ; on se contente ae leur indiquer le chemin en leur disant d’aller toujours tout, droit devant eux INTRODUCTION XXV jusqu’à ce qu’ils soient arrivés, et ils finissent toujours par arriver, sans quoi le conte serait de toute impossibilité.
Che\ les Coptes, ce sont surtout les moines qui vont au paradis, et ils y vont quand ils veulent ; le tout, c’est desavoir le chemin. Ce chemin n’est pas si facile qu’en Basse- Bretagne ; il ne suffit pas d’aller tout droit devant soi, il jaut suivre tel chemin, se rendre à tel montagne, la gravir, aller vers le Nord, tourner ici, se retourner par là. Après toute une série de tours et de détours, dont on s’acquittait d’ailleurs le plus facilement du monde, on arrivait frais et dispos et. l’on entrait tout simplement, comme che\ soi, sans être obligé de heurter à la porte et de répondre aux questions quelquefois embarrassantes et bourrues du portier grognon qui se nomme saint Pierre.
On y allait pour son plaisir, pour entendre chanter les anges, pour y passer la nuit du samedi et la journée du dimanche : le paradis était un lieu de villégiature monacale, où l’on retrouvait ses connaissances, où l’on prenait part aux festins des é/us sans que les ce lestes habitants y trouvassent à redire. On pouvait même y emmener ses amis, et tel moine de ma connaissance avait pris la douce habitude de s’y rendre toutes les semaines. Les célèbres moines, Pakhôme et Schnoudi, y allaient comme de simples frères et on XXVI INTRODUCTION leur faisait les honneurs des jardins pa-n I radisiaqueS : Schnoudi y envoyait même l’un de ses enfants lui chercher des pommes quand il ne se sentait pas la force de faire le chemin.
Cependant pour d’aussi saintes gens, ce chemin était plus facile que pour les moines du commun : l’ange du Seigneur les y enlevait et les ramenait sur terre en un clin d’oeil, sans que la vitesse du déplacement leur fît perdre la respiration. Mais c’était là, il faut l’avouer, chose rare et réservée à l’élite des moines. Le plus grand nombre devait aller à pied. Il n’y avait pas possibilité de s’égarer, tellement le chemin était minutieusement connu. Si quelque désespéré de cette vie désespère encore de son bonheur futur, il n’a qu’à étudier le chemin du ciel dans les œuvres coptes : il est sûr de parvenir à la Jérusalem céleste et d’y trouver, dans des demeures lumineuses, à l’ombre des arbres chargés de fruits, près des bassins toujours frais dont ne pouvaient se passer les jardins égyptiens, bon souper, bon gîte et tous les plaisirs délicieux, sinon délicats’, que la ville divine réserve à ses habitants bienheureux.
Un Européen y serait peutêtre un peu dépaysé d’abord, mais on peut se faire à tout, même au ciel chrétien de l’Égypte. On peut déjà entrevoir le caractère des contes et des romans de VÊgypte INTRODUCTION XXVII chrétienne. Ce sont, avant tout, des œuvres religieuses. Je prie mes lecteurs de ne pas s’effaroucher de ce mot et de ne pas préjuger, d’après lui, de la valeur et de l’intérêt de pareilles œuvres. L’expression du sentiment religieux, est tout aussi curieuse à étudier que celle de n’importe quel autre sentiment humain. D’ailleurs, il suffit de gratter tant soit peu le Copte moderne pour voir apparaître l’Égyptien antique.
Il semble bien, en effet, que dans Vancienne Égypte, dans les classes les plus élevées de la société, tout autant peut-être que dans les classes les plus basses, la vie entière ait eu la religion pour raison principale et suffisante ; car la vie présente n’était que Ta préparation à cette autre vie bien autrement importante dont le sort se décidait dans la salle de la Double- Justice en présence d’Osiris et de ses quarante-deux assesseurs. C’est pour cela que la religion et les dieux étaient niêlés à toutes les actions de la vie. Cela n’empêchait nullement d’ailleurs. Égyptiens et Égyptiennes de se passer tous les plaisirs de la terre, permis ou défendus, de faire « de bons jours »
, selon leur expression ; la vie réelle n’en marchait même que mieux au milieu de toute cette fantasmagorie. Il en fut de même pour les chrétiens des rives du Nil : leur accession à la religion chré- XXVU1 INTRODUCTION tienne ne leur fit point abandonner les habitudes de leurs ancêtres, être plus tempérants ou plus chastes. Tant qu’avait duré l’ancienne religion, on avait eu à son service les livres sacrés de Thoth, les incantations magiques, les amulettes, pour se préserver du mal dans cette vie et dans Vautre ; lorsque les Coptes eurent adopté la religion du Christ, ils ne furent pas moins bien partagés, ils eurent la Loi et les Prophètes, les Psaumes, le Nouveau-Testament, Évangiles, Épîtres et Apocalypses, et, non contents des livres canoniques, ils se forgèrent un immense arsenal de prophéties, d’évangiles et d’apocalypses apocryphes auxquels ils ajoutaient autant de confiance et attribuaient autant de vertu qu’aux autres.
Qui pouvait les empêcher d’agir de la sorte ? Est-ce que te génie égyptien ne valait pas le génie juif ? à leurs yeux, il valait cent fois plus. S’il suffisait de mettre en tête et au cours de leurs livres : Dieu ma révélé ceci ou ma fait connaître cela ; parbleu, ils le mettront aussi \ cela n’est pas bien malaisé. Et il ils le firent. Aussi pouvaient-ils dormir tranquilles, assurés de leur salut éternel. Si le grand ennemi du genre humain ou quelqu’un de ses séides s’emparait de temps en temps de leurs personnes, par quelque bonne maladie, INTRODUCTION XXIX la guérison n’était pas difficile à obtenir ; on n’avait que le choix, se coucher sur le tombeau d’un martyr, avaler de l’eau qui avait servi aux ablutions des prêtres à la messe, se frotter de Vhuile de la lampe allumée devant l’autel, manger du pain bénit, etc.
L’effet était immanquable. On pouvait donc prendre asse\ gaiment la vie, se permettre bien des choses qui ri étaient pas précisément très morales ni très licites ; on devait seulement avoir soin de tenir sa pensée fixée sur la ville d’en haut, sur cette cité permanente dont parle l’apôtre saint Paul. Les moines étaient encore mieux partagés : leur habit leur assurait le salut ; l’important était d’en être revêtu au moment de la mort. En vain les âmes plus éclairées ne cessaient de répéter que Dieu voyait le fond du cœur, jugeait d’après les actes et, le mot était déjà inventé, que Phabit ne faisait pas le moine, on ne prêtait qu’une oreille distraite et méfiante aux objurgations qui rentraient dans la charge du supérieur, et chacun se laissait vivre le plus doucement qu’il pouvait, s’accordait tous les plaisirs permis ou défendus, même les plus honteux, s efforçant seulement de ne pas se laisser découvrir, car alors on l’aurait impitoyablement chassé, et il aurait perdu tout espoir de salut.
« Pour arriver à tenir l’esprit sans XXX INTRODUCTION cesse fixé sur cette Jérusalem céleste, dont l’obtention était la chose la plus importante de la vie, il n’y avait nul moyen plus commode et plus plaisant que d’écrire des récits où l’esprit pouvait se » complaire et T âme s’édifier tout à la fois. Ces récits, on le comprendra aisément, ne pouvaient être autres que chrétiens, mais chrétiens à la mode égyptienne. Ceci explique parfaitement aue dans toute la littérature copte, si Von en excepte quelques parchemins médicaux, on ne rencontre pas une seule œuvre dont le but avéré ne soit avant tout chrétien.
Les incantations magiques elles-mêmes, toujours si chères au peuple d’Égypte, avaient pris une couleur chrétienne, grâce à la christianisât ion des génies évoqués. Il ne sera donc étonnant pour personne que dans un grand nombre de contes ou de romans sortis du cerveau copte, les événements se passent également au ciel et sur la terre. L’auteur était même beaucoup plus à Vaise pour dépeindre ce que personne ne pouvait voir et contrôler. Quand les choses se passaient sur terre, il devait toujours, même dans les plus grands écarts de son imagination, ne fausser en rien la peinture des mœurs et des usages de la vie ordinaire ; s’il l’eût fait, on se fût moqué de lui au lieu de l’admirer.
Mais quand les descrip- INTRODUCTION XXXI tions portaient sur des choses qui échappaient à la vue et au contrôle, il pouvait se donner libre carrière, inventer les monstres les plus fantastiques, les objets les plus invraisemblables, il était sûr d’obtenir créance et d’être admiré par ses lecteurs ou ses auditeurs. En général les auteurs orientaux, les Arabes comme les Coptes, n’ont jamais su ce que c’était que décrire exactement un objet ou une personne, ils ont toujours été frappés par certains côtés particuliers et jamais par l’ensemble : leur description du monde réel s’en ressent ; au contraire, s’ils sortent une bonne fois du monde réel, rien ne les arrête plus, ils peignent avec la plus grande minutie les objets les plus impossibles à concevoir.
Cette manière est surtout remarquable che\ les auteurs coptes : jamais ils ne sont plus à l’aise que dans les deux ou dans les enfers, tls décrivent alors avec une abondance frayante de détails et ne font pas grâce la moindre absurdité. C’est en cela qu’ils font consister leur triomphe. Ils savent beaucoup mieux ce qui se passe au ciel et dans les enfers, que ce qui se passe sur la terre : ils peuvent vous dire à une heure près quel exercice spirituel ou corporel on fait dans le ciel à tel moment, si les bienheureux sont à table ou à l’office, s’ils sont à lapro menade ou en visite ; quel livre de l’Écri- XXXII INTRODUCTION ture ils Usent, quels hymnes ils chantent ; de même, ils vous peindront les enfers, leurs tourments et leurs gouffres, ~de manière à susciter la jalousie de Dante Alighieri lui-même ; longtemps avant lui ils ont imaginé ses cercles réservés à tel ou tel crime, ils savent quelquefois jusqu’au nombre des damnés qu il y a dans tel abîme, ils ont fait connaissance avec les génies qui président aux châtiments et se sont fait conter par le menu tout ce qui les intéressait.
On ne saurait exiger d’eux davantage, et nous devons leur savoir gré de nous avoir si bien renseignés. III Le caractère égypto-chrétien des contes et romans coptes ainsi déterminé, il serait intéresssant de pouvoir arriver à connaître quels ont été les auteurs de ces œuvres et à quelle époque on peut en faire remonter la rédaction. Mais c’est là une question bien difficile, sinon impossible à résoudre, car les données précises font presque complètement défaut. Il est bien plus facile de connaître quel est le scribe qui a copié telle ou telle œuvre, que d’en savoir l auteur ; car à la fin des manus- INTRODUCTION XXXIII crits le scribe a pris soin de se nommer et de se recommander aux prières et à la pitié des lecteurs.
En règle générale, les écrits coptes sont presque toujours attribués à un auteur désigné par son nom. Je croirais même volontiers que primitivement les œuvres étaient toutes signées, si fose le dire ; ce n’est que par Véloignement du temps que certaines œuvres ont perdu le nom de l’auteur auquel on les attribuait, et aussi sans doute par l’incurie des copistes. Il est toutefois surprenant que dans les œuvres de pure imagination’, contes ou romans, chaque récit porte ordinairement un nom d’auteur. Ainsi le récit sur la Conversion de la ville d’Athènes est attribué à Donatios, premier évêque de cette ville ; /’Histoire d’Aour est due à un évéque de Fayoum nommé Isaac ; celle d’Arménios, roi de Tyr, à un certain Toussima évêque de Tarse ; le Martyre de saint Claude d’Antioche à Constantin évêque d’Assiout, celui de saint Georges à Syncratos, l’un de ses serviteurs, et les Merveilles de saint Georges à Théodose évêque de Jérusalem, sans compter les récits qui sont désignés par le nom même de celui qui les raconte, comme la vision du patriarche d’Alexandrie, Timothée.
Ainsi t si la mention de l’auteur suffisait pour nous assurer que tel ou tel récit est bien son œuvre, nous n’aurions au- XXXIV INTRODUCTION. cune difficulté à résoudre le problème posé ; mais je dois me hâter de dire que la mention d’un auteur en tête d’une œuvre ne signifie d’ordinaire absolument rien. J’ai fait observer ailleurs l que pour ne pas être suspecte aux lecteurs, toute œuvre nouvelle devait se présenter avec un certificat d’origine, en quelque sorte estampillée au nom d’un homme connu ou recommandable par son titre seul. Parmi les noms d’auteurs que je viens de citer, il y en a évidemment qui sont tout à fait arbitraires ; il peut cependant y avoir dans certaines œuvres des noms qui soient vraiment ceux des auteurs, comme j’aurai l’occasion de le faire observer bientôt.
Rien ne valait d’ordinaire un auteur qui pût se dire témoin oculaire ; alors, te récit était personnel et emportait remploi continuel du pronom de la première personne : il ny avait en ce cas, pour les lecteurs ou auditeurs, aucune raison valable de douter de la véracité de l’auteur, puisque cet auteur avait vu de ses propres yeux ce qu’il racontait. Si l’auteur ne se donnait pas comme témoin oculaire, il devait au moins nommer la personne qui l’avait renseigné et le nom de cette personne dei. Cf. Voyage d’un moine égyptien dans le désert dans le Rec. de trav. rel. à l’arcn. et à la phyl. égypt.
et assyr. p. 27-28 du tirage à part. INTRODUCTION XXXV vaif être connu : défait d’habitude le nom d’un moine célèbre par sa sainteté et ses mortifications, quelque/ois celui des colonnes de l ’édifice monacal, Antoine, Macaire ou Pakhôme : c’est la manière dont ont été composées, la plupart des œuvres monastiques, telles que le Jardin des moines, les Apophthegmes des Pères du désert ; les Vies des Pères appartiennent au contraire plus généralement au premier ordre d’auteurs et sont l’œuvre des disciples préférés des moines dont on écrit la vie. Cependant il pouvait arriver, et il arrivait souvent, que la nature du récit ne comportait ni témoin oculaire, ni témoin auriculaire ; alors les auteurs coptes recouraient à un troisième moyen qui n’était pas d’un emploi plus difficile que les deux autres, ils inscrivaient tout d’abord en tête de leurs œuvres le nom d’un personnage connu, ou tout au moins celui d’un personnage dont la dignité était une garantie pour la crédulité du lecteur.
Pouvait-on raisonnablement douter qu’un êvêque, un patriarche se fusssent amusés à conter des fables ? Evidemment non. Cette manière d’agir était le mot de passe qui permettait d’arriver au cœur des lecteurs ou des auditeurs le Sésame ouvre toi, qui faisait ouvrir toute grande la porte de leur esprit crédule. Un auteur qui eût manqué à ce truc préliminaire eût été jugé du pre- XXXVI INTRODUCTION mier coup : les Coptes n’accordent leur confiance qu’à bon escient et aux person nés qui la méritent, et non au premier faquin venu à qui il passe par la tête décrire des sornettes. Ce qu’il y a de plus curieux et de plus amusant en tout cela, c’est que tout se passe avec le plus grand sérieux de part et d’autre et qu’il est asse\ difficile de dire qiiel est le plus dupé, de l’auteur qui écrit ou du lecteur qui accepte l’œuvre.
L’un et l’autre, à mon sens f croient fermement ce que l’un raconte et l’autre lit. De là est sortie cette quantité innombrable de livres nommés aprocryphes, condamnés par le pave Gélose ; ils ont fait le bonheur des premiers siècles chrétiens qui ont suivi l’ère des persécutions. L’Occident en les acceptant a été moins pardonnable encore que l’Orient qui les a fabriqués. Si les noms placés en tête des œuvres coptes ne peuvent guère servir qu’à égarer celui qui cherche à trouver ta vérité, on peut cependant, en comparant certaines données, en rapprochant l’époque chrétienne de l’époque pharaonique et de Vépoque présente, arriver à déterminer avec asse$ d’exactitude quels ont été les auteurs de, cette littérature vraiment extraordinaire.
Tant que l’ancienne religion vécut et fut florissante, la littérature était monopolisée dans le sens le plus strict du mot parla corporation des INTRODUCTION XXXVII scribes, par cette simple raison que pour apprendre à écrire il fallait passer par l’école et devenir scribe. Tous les monuments de l’ancienne littérature égyptienne le prouvent surabondamment et c’est, aujourd’hui, chose tellement reconnue par les savants, qu’il devient complètement inutile d’insister davantage sur un pareil sujet. De même, à notre époque, à l’heure présente où j’écris, quoique les goûts littéraires soient clairsemés dans la vallée du Nil, c’est encore le pays musulman où non seulement on s’occupe le plus de sciences religieuses, mais encore celui où Von s’adonne le plus à la littérature profane.
Les scheikhs musulmans ont remplacé les scribes pharaoniques ; mais les coutumes sont restées les mêmes. Si quelque composition littéraire a maintenant de la vogue, on peut être presque assuré qu’elle est l’œuvre d’un scheikh qui lutine encore la Muse sans la connaître. Quand le scheikh a composé son œuvre, les paroles tout d’abord, la musique ensuite, il fait venir les chanteurs les plus renommes, il leur apprend l’air et les paroles ; ceux-ci se chargent de faire connaître l’œuvre en la chantant dans les cafés, depuis les cafés les plus fréquentés où les plus nobles musulmans se donnent rendezvous jusqu’au réduit le plus caché où les buveurs et fumeurs denaschisch s’efforcent d’échapper aux regards de la police XXXVIII INTRODUCTION qui, d’ailleurs, ferme les yeux.
À travers plus de soixante siècles de distance, il y a donc parité de coutumes, et c’est une preuve péremptoire que la tradition ne s’est pas interrompue. J’en conclus qu’il en a été de même à l’époque exclusivement chrétienne. Le point difficile est de savoir quelle fut dans la société égyptochrétienne la classe qui succéda aux scribes des Pharaons. Je ne crois pas me tromper en disant que ce fut le clergé, et dans le clergé principalement les moines Les preuves de cette assertion sont asse\ nombreuses Tout d’abord en Égypte, comme plus tard dans V Europe entière, les monastères possédèrent tous une école et devinrent des centres intellectuels où les écoliers des villages allaient parachever leur instruction.
Sans doute il y avait alors, comme il y a encore aujourd’hui, des écoles suivies et florissantes dans les principales villes ; mais alors aussi, comme aujourd’hui, elles étaient sous la tutelle du clergé. Qn y apprenait les connaissances nécessaires au commerce et à la vie commune ; mais dès que l’on voulait s’élever d’un degré dans Véchelle de la science, il fallait s’adresser aux écoles monastiques. On rencontre dans les œuvres coptes des faits asse\ nombreux qui viennent à l’appui de mon sentiment. C’est dans le monastère de son oncle que Schnoudi apprit ce qu’il sut : INTRODUCTION XXXIX si, en réalité sa science fut minime, on ne peut nier cependant qu’il connut une foule de choses que ses contemporains ignoraient ou dédaignaient, et surtout qu’il acquit une admirable connaissance de sa langue, et qu’à cet instrument usé il sut faire rendre ’des sons merveilleux.
C’est dans un monastère qu au vn° siècle. Pisentios, évêque de Keft, apprit à lire les anciennes écritures de son pays et quil parvint à pouvoir déchiffrer couramment les papyrus démotiques où l’on inscrivait les noms des momies qui peuplaient les tombeaux. Cest dans les monastères de la Haute-Égypte, surtout dans ceux de Schnoudi et de Pakhôme, que l’on cultiva avec le plus d’amour cet art splendide de la calligraphie égyptienne et que Von écrivit ces beaux parchemins qui font encore notre admiration et qui nous ont conservé les productions intellectuelles de ce peuple étrange. C est enfin dans ces mêmes monastères, et dans ceux de Nitrie, que l’on composa presque tous les ouvrages coptes qui nous sont parvenus.
Il semble que de très bonne heure le clergé séculier tourna le dos à la science et se contenta de savoir ce qui lui était nécessaire. Si l’on en juge par ce qui existe de nos jours, c’était fort peu. Après la conquête musulmane, les couvents devinrent les seuls dépositaires de la science traditionnelle et c’est là 1 ] XL INTRODUCTION qu’on fit la traduction arabe des ouvrages coptes, à mesure que P usage de la langue nationale se perdait. Je suis donc d’ores et déjà en droit de conclure que les moines ont écrit la plupart des œuvres coptes en général, des contes et des romans en particulier. On connaît les noms d’un certain nombre d’auteurs, ce sont tous des noms d’évêques ou de moines, ce qui revient au même.puisque les évêques étaient pris dans les monastères.
Pour ce qui est de la littérature populaire, un nom est parvenu jusqu’à nous, c’est celui d’un certain Paphnuti, ou comme nous disons Paphnuce. Ce Paphnuti l y au témoignage des auteurs grecs ou de Fauteur du Synaxare composa beaucoup d’ouvrages pour l’édification des moines. Il nous en est parvenu au moins un. C’est ce Voyage d’un moine dans le désert que j’ai publié et dont une partie se trouve traduite dans les Vies des pères du désert sous le nom de Vie de saint Onuphrius. C’est un véritable conte dans le genre de celui qu’a publié M. Golenischeff sous le titre du i. Ce nom signifie : celui qui appartient à Dieu ou le divin.
2. Quand j’ai publié ce Voyage, je ne savais pas ce qu’était ce Paphnuti, et les hypothèses que j’avais indiquées n’ont aucun fondement. Ce n’est qu’en traduisant le Synaxare que je suis arrivé à savoir quel était ce Paphnuti, inconnu d’ailleurs. INTRODUCTION XLI Naufragé ; l mais le voyage se fait par terre et non par mer, tl a pour but de retrouver et a admirer les serviteurs de Dieu qui se trouvent dans le désert et non de remplir une mission ou de faire du négoce en se rendant aux mines de Honhen. Une autre œuvre qui lui ressemble est un voyage entrepris par Sérapion pour aller à la recherche d’un solitaire nommé Marc, qui avait vécu isolé dans une montagne du Soudan, jusqu’à rage de plus de cent ans et qui avait passé quatre-vingt-quinze ans sans voir un seul homme.
Je serais asse\ tenté de croire que ces deux œuvres sont authentiques et qu’elles sont vraiment dues à deux moines, dont l’un se nommait réellement Paphnuti t et l’autre Sérapion. En outre, la prédilection avec laquelle on choisit les moines comme les héros des récits légendaires montre bien la provenance de ces récits. Quand ils ne sont pas martyrs, tous les principaux personnages sont moines ou finissent par se faire moines. S’il est impossible de faire un moine du héros, on le fait agir comme un moine : ainsi Claude d’Antioche, quoiqu’il soit de sang royal et homme de guerre, se conduit et prie comme un moine, aux mêmes heures que les moines.
Ce n’est pas, de i. Golentscheff : Sur un ancien conte égyptien, 1881.
Cf. Maspero : Contes égyptiens, p. 137-148. XLII INTRODUCTION la plus exacte vraisemblance ; mais la dignité de l’état monacal en était rehaussée. Pour toutes ces raisons donc, je crois que la plupart des auteurs des contes ou romans de sont des moines ; quant à savoir le nom de ces moines t c’est tout autre chose ; le problème me semble insoluble, et d’ailleurs la solution en importe peu. L’époque à laquelle toute cette littérature a été composée ne peut non plus s’indiquer d’une manière précise. Le fait déjà mentionné, que la plupart des récits qui ne nous sont parvenus dans leur intégrité que dans la traduction arabe se trouvent à l’état fragmentaire dans des parchemins coptes dépareillés, coupés ou cassés, prouve que cette littérature a été composée primitivement en copte.
Ces parchemins qui proviennent tous de la Haute-Égypte, sont du même style et du même genre d’écriture que certains autres qui contiennent des œuvres dont la date est parfaitement fixée. Ainsi, les fragments de parchemins qui renferment certains passages de la vie complète de Pakhôme, en dialecte sahidique, fragments achetés l’année dernière pour le compte de la Bibliothèque nationale, sont datés et proviennent d’un manuscrit qui dut être une copie de l’original, copie faite peu après la mort de Pakhôme La date est même triple : la plus ancienne INTRODUCTION XLIH n’est pas en deçà du vi e siècle et Pakhôme était mort vers le milieu du iv siècle Je ne veux pas dire cependant que tous les récits que je publie sont d’une date aussi reculée : quelques-uns doivent être plus modernes ; mais je ne crois pas qu’ils aient été composés après la première moitié du vu siècle.
En effet y dans les premières années du vu siècle, V Égypte est envahie par les Perses ; à peine les Perses ont-ils été chassés que les Arabes apparaissent et l’Égypte est définitivement conquise. De cette époque date la décadence complète de la race copte : elle lutta sans doute encore longtemps avant de se laisser absorber par les vainqueurs quelle avait appelés à son secours, et elle a si bien lutté que toutes les persécutions n’ont jamais pu en venir complètement à bout ; mais elle n’eut plus dès lors cette paix intérieure nécessaire pour la culture et l’amusement de l’esprit. Les vexations des empereurs ou des gouverneurs grecs, aussi grandes qu’elles aient été, ne sont pas comparables à celles qui suivirent la conquête arabe, malgré la clémence relative des premiers gouverneurs de l’Égypte.
En outre, quoique la race copte, sans doute par sa grande habitude des révolutions politiques, semble asse\ indifférente aux changements de gouvernement, les luttes continuelles, les guerres sanglantes dont depuis la conquête XLIV INTRODUCTION musulmane l’Égypte devint le théâtre et l’enjeu, apportaient nécessairement un grand trouble dans les relations quotidiennes de la vie. Maintenus à la tête de l’administration égyptienne sous presque tous les régimes, les Coptes avaient asseç à faire de se maintenir dans les bonnes grâces de leurs maîtres à chaque instant renouvelés l afin de conserver leur position et leur fortune, et ne pouvaient s’accorder les loisirs de la composition littéraire.
Quant aux moines, leurs monastères devinrent le point de mire de toutes les cupidités vagabondes, sémitiques ou autres ; on les savait riches, on les pillait sans le moindre scrupule. Sous les empereurs grecs, les moines luttaient à forces pour ainsi dire égales ; sous la domination musulmane, ils apprirent la servitude et durent s’apercevoir qu’ils n’avaient pas gagné au change. C’est donc entre le milieu du iv e siècle et le milieu du vu 6, durant une période de trois siècles, et surtout dans la première moitié de cette période que je. Je ne veux pas prétendre cependant que les Coptes n’eurent plus d’auteurs après la première moitié du vue siècle ; mais la grande activité littéraire a cessé ; les auteurs coptes pour employer une figure qui leur était chère, ne naviguent plus sur la haute mer ; il ont fait naufrage et du naufrage il n’est échappé que de rares épaves M me serait plus facile d’indiquer avec plus d’exactitude à quelle époque remontent tous ces contes si, dans chaque œuvre en particulier, il se trouvait certains traits qui pussent aider à établir une chronologie quelconque ; mais ces traits font totalement défaut ou sont tellement rares qu’il devient impossible d’en faire usage.
L’histoire d’Aour a certainement été composée après la construction, dans le Fayoum, au monastère de Naqloun ; mais outre que f ignore complètement en quelle année a eu lieu cette construction, je ne sais pas le moins du monde où est située la montagne de Naqloun et toutes mes recherches à ce sujet ont été couronnées de l’insuccès le plus complet. Il n’y a guère que le martyre de saint Georges, qui présente un indice chronologique. Saint Georges est continuellement appelé dans le récit Galiléen, Je grand Galiléen ; ce mot semble bien indiquer que le récit est postérieur au XLVI INTRODUCTION règne de Julien V Apostat, car c’est cet empereur qui mit surtout en vogue l’appellation de Galiléen pour désigner le Christ et ses disciples ; d’un autre côté, le récit ne saurait être postérieur au concile de Rome en 4ç5, puisqu’il est rangé au nombre des livres apocryphes condamnés par le pape Damase dans ce concile.
À ces différentes questions d’origine se rattache la question de genre. Les auteurs coptes ne se sont pas contentés de bâtir toutes leurs œuvres sur un plan unique, de les tailler toutes sur le même patron ; ils ont cherché à diversifier le plus possible leur littérature et à lui don ner toutes les formes qu’ils avaient à leur disposition. Au fond, ces récits varient peu entre eux \ et de même la forme ; il n’y a de différence que dans la manière dont la narration est présentée ou encadrée Certains récits ont la forme de la narration ordinaire, d’autres sont racontés comme une vision, d’autres se présen - tent comme une autobiographie, a autres enfin comme un discours.
Cette dernière forme semble avoir été particulièrement chère aux Coptes. car c’est peut-être celle que l’on rencontre le plus fréquemment. On en pourrait conclure que le genre oratoire fut souvent employé par les Coptes et cependant je ne peux me résoudre à le croire. Les Coptes me paraissent INTRODUCTION XLVII avoir toujours ignoré Vart du discours tel que nous l’entendons, ou s’ils Vont connu, il faut avouer que cet art est tombé en complète désuétude. Les plus célèbres de leurs moines, si l’on en excepte Schnoudi, n’ont guère prononcé que de courtes exhortations, réduites presque toujours à de courtes sentences où l’on croyait cacher beaucoup de sens et qui souvent n’en avaient aucun.
Pour Schnoudi lui-même, ses discours sont très courts, et le plus souvent ses célèbres exhortations à ses moines sont rédigées sous forme de lettres. Je crois cependant, car la chose est expressément dite dans ses œuvres et dans sa vie, que Schnoudi adressait fréquemment la parole à ses moines ; mais les discours que nous avons de lui ont été rédigés après coup, ce qui na pas empêché l’auteur d’y renfermer tout le feu qui dévorait son dme. Les Coptes et les Orientaux en général parlent avec trop d y ardeur pour avoir la parole longue, ils sont vite épuisés ; en outre, la forme qu’ils cherchent de préférence à donner à leur pensée, celle d’une sentence courte et profonde, est impropre au discours et aux développements qu’il comporte ; au lieu d’aller pas à pas à un but bien marqué, comme dans les admirables discours des orateurs grecs ou latins, le parleur oriental va droit à son but, commence souvent par où il devrait finir et vou- XLVIII INTRODUCTION drait même avoir fini avant d’avoir commencé.
S’il est en proie à un mouvement passionné, il ne parle que par exclamations, il hausse le ton, il presse la parole, et naturellement il est bientôt à bout. La seule chose qu’il sache bien faire, c’est conter, conter à sa manière nasillarde et chantante, en s’accompagnant d’un instrument de musique. Aussi dans les récits qui se présentent à nous sous une forme oratoire, le discours proprement dit est très court, ce n’est qu’un cadre de rhétorique sacrée l où l’on place le récit qui est toujours le long morceau : la rhétorique de l’auteur ne consiste qu’en une suite de sentences très communes, souvent sans lien entre elles, placées au commencement et à la fin du récit, comme un exorde ou une péroraison au commencement et à la fin a un véritable discours.
Une autre forme aussi très en vogue parmi les auteurs coptes est la forme apocalyptique : l’apocalypse de saint Jean, qui n était d’ailleurs pas la première, leur avait fait une forte impression-, aussi, ils n’eurent garde de laisser cette forme sans usage. On trouvera dans le cours de ces deux volumes deux récits qui sont présentes comme des visions. i J’ai déjà développé une partie de ces idées dans mon mémoiie sur un èvêque de Keft au vu siècle, public dans les Mémoires de L’Institut égyptien tome II. Cf. tirage à part, p. 7-8. INTRODUCTION XLIX D’après l’étendue des récits, les diverses œuvres que renferment les deux volumes que je publie, peuvent se diviser en contes simples d y asse\ petite étendue, ou en romans.
On a souvent appelé le conte des Deux frères le roman des Deux frères ; à plus forte raison peut-on sans autre évidence donner ce nom à certains récits beaucoup plus étendus que Von trouvera plus loin. Il semble meme toujours d’après Vétendue des récits, qu’il y eût en Égypte toute une série de contes anecdotiques, résumés des contes plus soignés et capables d’être confiés à la mémoire des enfants ou des hommes sans grande intelligence. On trouvera ainsi toute la série des tons dans cette gamme de narrations populaires, depuis la simple anecdote jusqu’au grand roman d’aventures. J’ai, à dessein, réuni dans ces deux volumes tous les genres de contes ou de romans que je connais jusqu’ici, afin que le lecteur puisse se faire une idée aussi exacte que possible de cette littérature populaire, qu’on lisait jusque dans les églises en guise de sermon.
Je n’ai pas la prétention de renfermer dans ma présente publication toutes les légendes ou œuvres romanesques écloses du cerveau égyptien, ni même toutes celles que je connais : je ne sais si une publication complète de ces sortes d’œuvres serait utile, en tout cas elle nest pas possible en ce INTRODUCTION moment. T ai fait un choix. Peut-être un jour donnerai-je une suite à ces premiers volumes. J’aurais aimé dès maintenant à réunir ici tout un cycle de narrations tournant autour des mêmes personnages ; mais je n’ai pu me procurer le cycle complet, je ne sais même pas s’il existe. On en trouvera comme un spécimen dans les différents récits qui ont trait à ï archange Michel.
D’ailleurs, si l’on en excepte l’es grands archanges Michel, Gabriel, Raphaël et Uriel qui avaient chacun leur cycle, les romans cycliques ont pour héros principaux des martyrs célèbres ; et puisque je viens décrire ce mot de héros de roman appliqué à des martyrs, je dois entrer en quelques explications, afinde ne pas trop scandaliser les âmes naïves qui s imaginent que la seule mention d’un saint dans le martyrologe romain est un gage d’authenticité pour les actes qu’on colporte sous son nom. Je n’ai aucunement l’intention de prétendre qu’il n’y a point eu de martyrs en Égypte, je suis même persuadé que l’Égypte est le pays qui fournit le plus de martyrs à la religion chrétienne pendant la persécution de Dioclétien ; je ne veux pas non plus avancer qu’on n’écrivit jamais en Égypte des acta Martyrum.
Je pense seulement que si j’avais à publier les actes des martyrs d’E- INTRODUCTION LI gypte l,je ne mettrais jamais en tête de ma publication acta sincera Martyrum, comme Va fait Dom Ruinart. J’établis même une grande différence entre les récits qui concernent les martyrs indigènes et les martyrs exotiques : des premiers on peut tirer quelques renseignements historiques, quoi qu ils soient minimes ; les seconds ne sont que de purs romans bâtis de toutes pièces par l’imagination égyptienne sur le nom d’un personnage ayant réellement existé ou supposé 2, ce qui ne l’a nullement. empêche de forcer rentrée du calendrier et du martyrologe 3.
C’est à cause de cette différence que je n’ai fait entrer i. J’ai déjà dit plus haut que les Actes des martyrs d’Égypte étaient actuellement en cours de publication’ ; mais cette publication de M. Hyvernat ne comprend que les actes du Vatican et de la Propagande 11 y en a une foule d’autres, et je possède moi-même trois ou quatre fois autant de ces actes que n’en peuvent avoir les deux bibliothèques citées. 2. Je irai pas le loisir, et ce n’est pas ici le lieu de faire une démonstration qui demande de longs développements, mais j’espère avoir l’occasion de la faire bientôt. 3. Le cas est arrivé lout au moins pour saint Onu plue dont j’ai parlé plus haut.
Ce saint n’est connu que par le voyage de Paphnuti ; or, ce voyage n’est qu’un conte Les auteurs grecs ont emprunté le nom aux Coptes. Comme ce nom s’écrivait en copte Benofer, que le b se prononçait comme notre v, et que les (ïrecs n’avaient pas de v ; ils ont sans doute transcrit le b par u, et ont écrit Uenofer. Certainement les Latins ont écrit par un v, mais comme le v et Vu se faisaient de la même manière, on a transcrit Unophrius. qui est devenu plus taid Ounophrius et Onophrius Comme je le crois, ce saint n’a existé que dans l’imagination de Paphnuti. ne je le de Paph LU INTRODUCTION dans ce recueil que des martyres de saints personnages étrangers à l’Égypte et dont l’un me semble n’avoir jamais existé, du moins si j’en juge par les indications que contient l’œuvre copte.
Quand à l’autre, le culte que de très bonne heure on lui rendit dans l’église orientale est sans doute une preuve de son existence ; mais je n’ai nul doute sur la question de savoir si le saint Georges réel ressembla au saint Georges de la légende. Je ne me cache pas le péril que j’affronte en donnant ici le martyre de saint Georges, comme un pur roman ; mais je me mettrai à couvert sous le décret au pape Damase et, si ce décret ne suffit pas à me protéger au point de vue historique, j’invoquerai l’aide du célèbre Baronius qui s’est trouvé fort scandalisé de ce que contenaient ces actes de saint Georges.
Ce saint est certainement l’un des plus populaires en Égypte, son nom est fréquemment porté par les Coptes et ses merveilles, je veux dire celles qu’on lui attribue, sont innombrables. C’est pour ces raisons mêmes que j’ai choisi son martyre pour le faire entrer dans un recueil de contes et de romans : j’ai voulu, comme on dit vulgairement, prendre le taureau par les cornes. Quiconque se donnera la peine de lire ces prétendus actes adoptera, je crois, sans peine mon INTRODUCTION LUI avis. Il est rare de rencontrer un récit plus invraisemblable et qui défie davantage la crédulité humaine en général, et chrétienne en particulier.
£n son genre, c’est un chef-d’œuvre. Il est cependant du plus haut intérêt critique, car y à mon avis, c’est le prototype de tous les actes qui ont été faits depuis et, c’est à ce roman, que saint Georges doit sa célébrité [. Pour l’Égypte, la chose est certaine ; mais cette célébrité ne tient pas à certaines causes qu’on lui a assignées, et l’on s’est souvent trompé en mêlant le nom de saint Georges à des explications de mythes ou de peintures auxquelles il n’a rien à voir. On voit souvent dans les églises coptes modernes ou sur les murs des monastères, dans un lieu très apparent, représenté un cavalier bien assis en selle sur un cheval aux naseaux fumants, tenant une lance à la main : au-dessus du saint, on lit, en lettres coptes ou arabes, une inscription qui doit se traduire : saint Georges.
Le même tableau se retrouve non moins souvent avec l’adjonction d’un dragon à la tête simple ou multiple, selon l’inspiration de l’artiste ; on en a conclu que le cavalier était le même. On s est i. Quand ces volumes paraîtront, la publication du texte copte avec une dissertation préliminaire sera en cours d exécution. I LJV INTRODUCTION trompé, le cavalier n’est plus saint Georges, mais saint Michel. La légende de saint Georges, tuant le dragon, est inconnue aux Coptes, et c’est à tort qu’on a profité de cette légende pour écrire que les Coptes avaient identifié Horus et saint Georges ; c’est saint Michel qui avait été identifié avec Horus, vengeur Je son père ; c’est saint Michel qui tuait le dragon infernal et ceux qui survenaient sur terre.
« On pourra s’en convaincre en lisant ces récits, de même qu’on remarquera l’absence totale de dragon dans le martyre de saint Georges.- la légende de saint Georges et du dragon est une légende grecque ajoutée après coup : les Syriens qui ont peint les tableaux que l’on trouve dans les églises égyptiennes connaissaient cette légende et, en voyant sur tes antiques tableaux des Coptes, la lutte du redouté sain ! Michel avec le dragon, Us ont confondu l’archange et le soldat ’. Saint sont l jiuniiriL pt le Copies sppr et qu’ils préférèrent ’2’ peindre offrait un ty id, les moin » peignirent sa intiui de petite dime-ont encore conservé Juils lit dû p iiint-.
« da 11 C’e »l 11 fait Uunche du supérieu du p us ïkh INTRODUCTION LV Georges a d’ailleurs à son actif asse\ de merveilles pour qu’on ne lui en prête pas ; mais le proverbe se trouve justifié une fois de plus : on ne prête qu’aux riches. Je suis persuadé, pour ma part, qu’il ne m’en voudra pas de rendre à saint Michel ce qui, en Égypte, appartient à saint Michel ; je lui concède volontiers qu’il a tué tous les autres dragons du monde, et je n’enlève, à sa vaillance, que les dragons égyptiens ; je regrette d’y être contraint par l’amour que je professe pour la vérité. IV Maintenant que toutes les questions précédentes sont élucidées, il ne sera pas mauvais, je pense, d’expliquer, avec quelques détails, la manière dont les auteurs coptes composaient leurs récits, de montrer quels ressorts ils employaient de préférence et quel but ils cherchaient à obtenir.
Si jamais, dans aucune littérature, auteur a fait fi des règles les plus élémentaires de la composition, tout en en recherchant avidement les avantages, cest bien l’auteur copte. Il ne suit que son imagination. L habitude héréditaire de vivre LVI INTRODUCTION dans un monde imaginaire, surnaturel et non réel, toutes les fois qu’il lâchait la bride à sa pensée, lui a rendu toute autre manière ae composer impossible. Son choix n’est plus libre, et quand même il aurait conservé sa liberté d’élection, il ne choisirait pas une autre méthode de composition. Dans le récit, tout est sacrifié pour lui à Vêlement d’imagination invraisemblable ; les détails des événements ne sont présentés que comme un accessoire, accessoire indispensable, il est vrai, mais peu susceptible d’ornements.
Il est fort heureux cependant au une trame aussi surnaturelle qu’on puisse la rêver demande toujours un minimum d’événements ordinaires ; mais c’est une nécessité vraiment malheureuse pour l’auteur copte. S’il pouvait nager en plein éther, volatiliser en quelque sorte ses pensées et ses sentiments, il le ferait vo-, lontiers. Aussi l’on ne doit point s’attendre à trouver che\ lui des trames savamment ourdies, des événements combinés avec art ; les ressorts qu’il emploie sont de la plus commune vulgarité ou de la plus invraisemblable % de la plus surnaturelle fantasmagorie. Comme je l’ai déjà dit en passant, son plus grand triomphe c’est d’étonner ses lecteurs ou ses auditeurs, de leur faire voir et penser des êtres et des choses qu’ils n’auraient jamais vus et pensées sans lui.
Je le répète, INTRODUCTION LVll il ri est pas libre d’agir autrement, car il est l’héritier inconscient de nombreuses générations de scribes et d’auteurs qui tous ont fait comme lui. Les apparitions célestes, la magie, les influences des mauvais génies y l’intervention des animaux ont été des moyens employés par ses ancêtres ; il les emploiera aussi. Pour être vieux, ces ressorts rien sont que meilleurs ; ils ont du moins en leur faveur l’expérience d’un long usage. Les contes et les romans des temps pharaoniques ont toujours mis en scène les rois les plus puissants de l’Égypte : le roman copte ne manquera pas à cette tradition.
Sans contredit, il ne mettra pas en scène les rois égyptiens qui ri existent plus et que l’auteur ria connus que d’après la personne de cet impie Pharaon qui osa résister à Moyse et dont Dieu endurcit le cœur ; mais il a à sa disposition tous les noms des rois que contiennent les Écritures sacrées : des uns il fera ses héros de prédilection, des autres il peindra le plus noir portrait, selon que les livres juifs les auront loués ou maudits. Il a de plus les empereurs romains qui ont persécuté l’Église chrétienne, et sous te titre de rois il englobera les empereurs romains, les rois de Perse, les gouverneurs de l’Égypte et jusqu’aux proconsuls des autres provinces de l’empire des Césars ; il lui restera encore les empe- LV11I INTRODUCTION reurs byzantins.
Il ira même plus loin et osera ce que ses ancêtres nont jamais osé, du moins d’après les œuvres que nous connaissons jusqu’à présent, il mettra en scène comme héros principaux les plus grands personnages des deux, Jésus-Christ lui même. D’un autre côté, Satan et ses anges ne manquent jamais d’intervenir au bon endroit. Un conte vraiment copte ne peut guère se passer de personnage diabolique ; mais à une condition, c est que l’action se déroule après la venue de Jésus-Christ. Si le récit porte sur des faits antérieurs à la venue de Jésus- Christ, le diable ne se montre pas, Puisque je parle de l’intervention divine ou diabolique.
dans les, je ne dois pas oublier de mentionner la liberté avec laquelle les auteurs coptes traitent les libres saints que nous sommes habitués à regarder comme la base de l’édifice chrétien. En Occident, les auteurs chrétiens ont coutume de montrer leur respect pour les Écritures saintes en en faisant un monument à part dans la multitude innombrable d’ouvrages en circulation parmi le genre humain. Les livres sacrés sont réputés l’œuvre de Dieu même, de près ou de loin on n’y saurait porter une main sacrilège, non plus que sur l’arche des anciens temps ; on ne peut INTRODUCTION LIX ni les imiter, ni les traiter tégèrementt Les Coptes sont sans doute tout aussi persuadés que les chrétiens d y Occideni de la divinité de V Ancien et du Nouveau- Testament ; mais ils ont une manière particulière de manifester leur respect.
Ces livres sont pour eux le modèle le plus parfait de tout ce qu’on peut écrire ; ils ne sauraient donc mieux faire que de rendre leurs propres œuvres semblables aux œuvres divines, autant que cela est en leur pouvoir. Aussi ils ne reculent pas devant le pastiche le plus grossier. Parmi les contes que je publie, il y en a un, /Histoire de la captivité de Babylone, qui, du commencement à la fin, est le pastiche le plus lourd qu’on puisse rêver des prophéties de Jérémie. Dans tout le commencement, fort ennuyeux d’ailleurs, le prophète ne fait que prophétiser au roi Sédécias la colère de Dieu et la venue du terrible roi de Babylone, Nabuchodonosor.
On pourrait croire que trouvant le sujet tout traité d’avance et, à mon avis, beaucoup mieux traité qu’un Copte pouvait raisonnablement espérer de le faire, l’auteur de cette histoire aurait emprunté mot pour mot le récit des rapports du prophète et du roi hébreux ; mais une telle manière eut manqué de sel et eut peu servi à montrer les qualités brillantes de l’auteur qui a préféré tout tirer de son cru. Nous ri y avons certes pas ga- LX INTRODUCTION gné. Il prête à Dieu des paroles étonnantes de naïveté et même de cruauté ; il fait agir le prophète Jérémie, et en cela il ne s’éloigne pas trop de l’histoire, comme l’ennemi le plus acharné de sa patrie ; il entasse invraisemblances sur invraisemblances, prodiges sur prodiges, fait agir le soleil, s’ouvrir les pierres, résonner les lyres à une distanee qui nest pas moindre que celle de Babylone à Jérusalem, etc. ; et de tout cet amalgame résulte un récit des plus curieux pour un esprit sérieux et investigateur.
Dans d’autres récits, l’auteur ne se contente pas d’inventer des paroles qu’il prête à Dieu, il cite à faux les paroles de V Écriture et les détourne de leur sens : peu lui importe que ses citations soient fausses, le principal c’est d’en faire. Quelquefois un texte mal compris de l’Écriture et détourné de son sens obvie de propos délibéré lui sert de sujet pour tout un récit : c’est le cas pour le roman où l’on raconte comment le royaume d’Israël fut transporté en Éthiopie. C’est assurément chose nouvelle en histoire ; mais l’Écriture ne dit-elle pas que la reine de Saba se rendit à Jérusalem pour admirer la sagesse de Salomon, et que l’eunuque de la reine Caudacefut baptisé par le diacre Philippe lorsqu’il s’en retournait en son pays ?
Il n’en faut pas davantage pour prouver à qui sait lire, et les Coptes INTRODUCTION LXI le savaient, que toutes les prérogatives attachées à la royauté d’Israël furent transportées au roi d’Éthiopie, né de la reine de Saba et du roi Salomon L’habileté du conteur se montre dans les faits intermédiaires. Je crois que ce roman n’est pas le moins divertissant. On m’objectera peut être que c’est là prendre de grandes libertés avec les textes sacrés ; j’en conviens, mais c’est sans doute la vraie liberté des enfants de Dieu. À quoi eût-il donc servi d’être chrétien, si l’on n’eût pu en user à son aise avec la religion chrétienne, son Dieu, ses saints et tout ce qu’elle comporte de mystérieux et de surnaturel ?
En agissant ainsi, l’auteur avait un double but, faire montre de sa science et preuve de son originalité. Au fond, sa science nous touche peu, puisqu’elle est presque toujours frelatée et sujette à caution ; quant à l’originalité, on ne peut nier qu’en son genre elle ne soit curieuse ; on pourrait seulement souhaiter qu’elle eût été plus soutenue. En examinant en effet à fond cette prétendue personnalité des auteurs, on s’aperçoit bien vite qu’elle est seulement apparente. J’ai montré ailleurs l au un auteur copte était peu soudeux de ce que nous nommons la proi. Cf. Voyage d’un moine égyptien dans le désert, p.
du tirage à part. LXII INTRODUCTION priété littéraire ; si dans un ouvrage antérieur aux siens il trouvait quelque épisode qui lui convint, sans plus de scrupule, il le faisait entrer de force ou de gré dans son œuvre. Le procédé n était peut-être pas très correct, mais il obtenait son effet, l’auteur passait pour un malin et pour un spirituel personnage ; c était le principal. Cette manière de faire se retrouve jusque dans les ouvrages qui devraient avoir un caractère sérieux. Dans les Vies des Pères, il n’est guère de miracle extraordinaire qui ne soit attribué à tous les grands moines, sans doute afin que dans le ciel il ne put y avoir entre eux ombre de jalousie.
Dans les Actes des Martyrs, on trouve un fait fort curieux. L 1 auteur inconnu des Actes apocryphes de Saint-Ignace dAntioche lui fait faire une réjutation en règle du polythéisme ; l’auteur des Actes d’un certain Pisoura, évêque égyptien, avait trouvé cette réfutation si belle, qu’il la met dans la bouche de son héros répondant au praeses Culcien. Dans les œuvres moins relevées, c’est-à-dire dans les contes ou romans populaires, il y avait certains thèmes faciles, sur lesquels on pouvait exécuter toutes les variations capables de montrer aux yeux les plus prévenus la virtuosité de l’auteur. On en trouvera plusieurs exemples dans le présent ouvrage ; je me permettrai d attirer INTRODUCTION LXIII l’attention de mes lecteurs sur l’un d’eux, à savoir la position difficile où se trouve la femme sans mari.
Dans le premier conte où il s’agit d’une femme sans mari, où la veuve a pris la résolution de ne pas se marier, dans la Légende de sainte Euphémie, Satan, l’éternel corrupteur des âmes pures, prend l’apparence d une bonne sœur et va proposer un riche parti à la veuve Euphémie.
« Pourquoi est-tu restée ainsi veuve ? dit Satan ; en tout endroit où il n’y a pas d’homme, il n’y aura pas de bénédiction. Si tu veux contenter Dieu de tout ton cœur, je te donnerai un bon conseil qui sera fort agréable au Seigneur ».Ce oon conseil, c’est que la veuve doit se remarier, et, comme la fausse religieuse a, je ne sais comment, un gendre qui vient de perdre sa femme, homme très en vue dans le palais d’Honorius l, elle le lui offre et lui montre une foule de cadeaux. Dans ce passage, le thème seul est donné. Les variations se trouvent dans un autre passage du même récit : « Tu sais, mon seigneur, dit Eu phémie à son mari, qu’après ta mort je mangerai mon pain dans les soupirs et dans les larmes ; car la femme, après la i. »
« La scène se passe à Constantinople, mais les Coptes n’ont jamais fait grande distinction entre Areadius et Honorius. Ces deux empereurs succédaient à Théodose qui avaient régné à Constantinople, ils avaient donc pu y régner aussi. LXIV INTRODUCTION mort de son mari, n’a plus d’espoir ni de vie, elle ressemble à un corps sans âme. L’apôtre Paul le dit : « L homme est la tête de sa femme. » Là femme qui ri a pas de mari ressemble à une barque sans pilote qui la puisse diriger adroitement et l’empêcher de faire naufrage. » Ce passage était trouvé si beau quon l’a souvent reproduit en d’autres récits.
Le feu de scrupule des auteurs coptes ne doit pas seul être mis en cause dans ce pillage littéraire : messieurs les copistes ne s’accordaient pas de moins grandes libertés. Quand quelque passage leur plaisait, ils faisaient comme avaient fait les auteurs eux-mêmes. En outre, il est à peu près inouï de rencontrer deux manuscrits du même ouvrage qui soient exactement semblables. Je ne veux pas seulement parler ici des fautes qui échap pent à la fragilité humaine en général et à r inattention des copistes en particulier, mais de changements apportés au texte primitif de propos délibéré, et dans nul autre but que d’orner ce qui semble ne pas l’être asse%.
Celte malheureuse coutume est restée vivante jusqu’à nos jours : le dernier copiste venu enchérit toujours sur son prédécesseur et le corrige à son gré. L’année dernière, j’en fis moimême l’expérience : ayant eu besoin de faire copier quelques œuvres à la bibliothèque du patriarche copte au INTRODUCTION LXV Caire, mon copiste, jeune homme fort intelligent d’ailleurs et trop intelligent pour la circonstance, me demanda le plus tranquillement du monde, si je ne désirais pas que ces choseslà fussent mises en meilleur style. J’eus toutes les peines du monde à le convaincre quil devait bien s’en garder.
Suis-je plus assuré pour cela a avoir les textes originaux ? Non, car d’autres copistes étaient passés par là et avaient dû agir comme le mien se proposait d’agir. Je dois dire qu’en agissant ainsi les auteurs et les copistes coptes avaient le même but : ils voulaient arriver à plaire. Le plus souvent les changements ou les interpolations que je signale consistent en un seul mot, mais ce mot semble donner une nuance plus délicate au récit. Pour ceux qui n’en ont pas été témoins, il est presque incroyable combien les Égyptiens de notre époque, A rabes ou Coptes, sont sensibles à l’emploi de certains mots : quand les expressions usitées sont poétiques et rares, c’est une frénésie d’applaudissements, d’éjaculations gutturales à nulle autre pareille.
Souvent l’expression employée n’a aucun sens, fait même contre sens avec ce qui précède ou ce qui suit : le conteur n’en a cure, et les auditeurs de même. J’ai entendu citer avec admiration l exemple d’un jeune écrivain qui, chaque jour, 4 LXVi INTRODUCTION passait plusieurs heures à chercher des termes rares, inconnus, et qui le jour même les employait bon gré mal gré dans son journal. Souvent il ne les comprenait pas lui même, mais cela lui importait peu. Ce singulier goût est à la fois affaire d’oreille et de préjugé : affaire à oreille, parce que la langue arabe est la chose la plus musicale du monde pour une oreille arabe, et que peu importe que l’intelligence soit blessée si Voreille est satisfaite ; affaire de préjugé, parce qu’on part toujours de ce faux principe que celui qui sait les mots les plus rares est le plus savant et le plus intelligent.
Ce goiït des mots rares est éminemment copte, même dans les ouvrages coptes : pour s’en assurer on n’a qu’à ouvrir les œuvres de Schnoudi ; la traduction en est presque impossible à cause de la quantité incroyable de mots nouveaux qu’on y trouve. Il faut avoir vu les Coptes raconter ou entendre un roman pour comprendre jusqu’à quel point est poussé cet amour de l extraordinaire en toute chose. Le conteur parle tranquillement, sans avoir l’air de prendre carde à ceux qui l’écoutent ; mais du coin de ïœil, il les surveille et suit une à une les émotions qui se reflètent dans leurs yeux et sur leur visage.
Les auditeurs boivent les paroles du conteur, leurs yeux semblent rivés à sa bouche : tous les sen- INTRODUCTION LXVH timents évoqués par le récit se font jour sur leur figure : de petits tremblements des mains, de légers soubresauts du corps montrent, le plus souvent au milieu du silence, combien ils sont captivés, et, lorsqu ’arrive un passage palpitant, ou l’un de ces mots rares dont je parlais tout à l’heure, leur enthousiasme éclate : Allah ! allahl Dieu ! Dieu ! s écrient-ils, et cest le mot le plus fort qu’ils aient trouvé à employer. C’est vraiment un spectacle fort curieux et fort instructif : ce n’est certes pas le moins amusant auquel il m’ait été donné d ?
assister dans les monastères coptes. L’intérêt général du récit n’existe pas pour les Coptes, il existe pour chaque phrase en particulier et pour chaque épisode du récit : ce serait une trop grande fatigue pour eux que de concentrer leur attention sur un récit tout entier, comme nous le faisons. Leur contentement se compose d’une foule de petits contentements partiels qui shtnissent les uns aux autres par juxtaposition : ce n’est pas ce plaisir un dans sa cause, graduel dans son intensité, que nous éprouvons à l’occasion d’un récit bien mené. Cette différence explique fort bien, à mon avis, que les auteurs égyptiens en général se préoccupent si peu de cacher le dénouement du récit jusqu’à la fin.
Dans Je conte des Deux Frères et f LXVilI INTRODUCTION t ) dans celui du Prince Prédestiné, cer- \ tains événements sont annoncés avant \ qu’on ne les raconte sans le moindre souci de l’intérêt : de même dans le X j conte de Satni. Che\ les Coptes la ma- ; nière ne diffère point : Jésus- Christ pré- \ dit à saint Georges qu’il mourra et ressuscitera trois fois, que son martyre durera sept ans, avant que le récit n’en soit fait : de même les magiciens du Pharaon lui recommandent d’envoyer des messagers dans la terre entière afin de trouver la belle personne dont une ) boucle de cheveux, apportée par le Nil, } parfume les vêtements de sa Majesté ; mais ils lui recommandent d’en envoyer ; spécialement au Val de l’Acacia où habite f la dite beauté.
Satan, qui a cependant l la réputation d’être habile et rusé, me- ’ nace Êuphémie de revenir la tenter au moment où elle s’y attendra le moins, 1 et afin quelle soit mieux surprise, il lui j indique le jour ; pour peu il lui indiquerait aussi l’heure et la minute. Je pour- ! rais citer une foule d’autres cas semblables, comme celui d Abimelek à qui l’on prédit qu’il dormira soixante dix ans, qui les dort, en effet, mais qui ne sait aucunement que cela lui est arrivé. Si je ne me trompe, ces faux avertissements sont à l’adresse des auditeurs et non du personnage auquel on les donne : c’est une manière de les inté- INTRODUCTION LXIX resser par avance à ce qui suivra.
Sans contredit, c’est une méthode un peu puérile, les enfants racontent de la même manière ; mais comme je l’ai dit en commençant, la race égyptienne s est toujours montrée puérile, même dans les plus grandes choses quelle ait accomplies. Cette puérilité se manifeste encore plus clairement dans les paroles que Vauteur prête aux personnages qui ne lui sont pas sympathiques. La race égyptienne a toujours haï ses conquérants et ses oppresseurs : habituée à porter le joug, elle ne manifeste pas sa haine au dehors, elle la concentre, et cette haine rien devient que plus vive. Les Coptes n’ont pas dégénéré, ils détestent également tous ceux qui ont été leurs maîtres, chrétiens ou musulmans ; obligés de cacher leur haine pour ne pas s’attirer trop de persécutions et de coups, ils lui ont donné libre carrière dans leurs récits.
Tout ce qu’il y a de plus stupide, de plus ridicule, de plus grotesque, de plus bête en un mot, qu’on me passe l’expression, est mis dans la bouche des ennemis. L’auteur leur prête tous les vices et toutes les sottises ; aussi finissentils toujours par être la dupe des personnages sympathiques. Le malheureux Satan a le premier rang, car à tout seigneur, tout honneur ; Dioclétien est le mieux partagé ensuite, puis viennent LXX INTRODUCTION la foule des tyranneaux au petit pied. À mesure.que le cours du récit amène les paroles auxquelles je fais allusion, le visage des auditeurs exprime le plus profond mépris ; si quelqu’un de ces personnages détestés avance une proposition évidemment fausse, comme il ne manque jamais de le faire, on lui crie qu’il est un menteur, on le bafoue, on le tourne en ridicule ; les plus sages se contentent d’exprimer leur mépris par un pli plus sévère et plus dédaigneux de leurs lèvres.
On applaudit au mal qui leur arrive. Les endroits où doivent se produire de semblables manifestations sont toujours malicieusement soulignés par le conteur ou le lecteur ; et dans les récits où est introduit un semblable personnage, il est rare qu’on ne trouve pas de pareils passages. Malgré moi, en traduisant et en transcrivant les contes que je publie, il me semblait assister à la scène qui doit se passer lorsqu’on les raconte ou quon les lit. Dans le martyre de saint Georges, en particulier, il y a un passage où saint Georges est invité par le roi Magnence à faire un miracle, moyennant quoi Magnence embrassera la foi chrétienne ; saint Georges, cela ne lui coûte guère, fait le prodige demandé et aussitôt Magnence s écrie : « qu Hercule est puissant pour faire de semblables prodiges ! »
me semble voir INTRODUCTION LXXI et entendre ce qui doit se passer et se dire lorsque arrive ce passage : les malédictions doivent pleuvoir et le mépris se montrer sous toutes les formes. 1 ar un artifice contraire, les héros sympathiques rusent avec leurs adversaires, promettent de faire des choses défendues ; naturellement le persécuteur ou l’ennemi se laisse prendre, il y a même toujours dans le récit un comparse qui a l’air a l’ajouter foi et qui fait des reproches ; les auditeurs sourient alors, ils bi a nient la tête et se font signe les uns aux autrès pour se dire que vraiment ce saint Georges ou tel autre sont de rusés gaillards.
Saint Georges se livre, en effet, à une petite comédie de ce genre à laquelle le roi Tatien et ses courtisans imbécilles sont seuls à se laisser prendre. Plus les situations de ce genre sont fréquentes, plus T auteur est assuré d’obtenir un grand succès. Cependant la haine ne dure pas plus longtemps que le récit ; à la fin même du récit les personnages antipathiques finissent d’ordinaire par se convertir. Arien lui-même, le grand persécuteur de l’Égypte sous Dioclétien, n’échappe pas à la conversion, et son martyre nest pas le moins intéressant des contes de ce recueil, si l’on cherche les idées d’un peuple plus que son amusement personnel.
Il me faut maintenant parler de tout LXXII INTRODUCTION un autre ordre de situations avidement recherchées par les auteurs coptes en vue du succès t car Us savaient par expérience que rien n était plus alléchant pour leurs auditeurs :je veux parler des situations où hommes et femmes se trouvent en présence. Sans prétendre que V Égypte a été plus corrompue que d’autres pays, il faut avouer que les mœurs y ont toujours été asse% libres. Les contes de l’ancienne Égypte ne nous présentent guère que des femmes qui sont tout autre chose que des modèles de vertu. Filles de Pharaon, filles de prêtres, simples paysannes, elles ne se faisaient pas faute de suivre leurs penchants naturels, même dans ce qu’ils avaient de plus déréglé.
S’il fallait ajouter une foi entière à ces contes, les parents n’auraient pas tenu plus que de raison à la vertu de leurs filles, puisque Chéops ordonnait à sa fille de se prostituer à quiconque voudrait fournir une pierre pour achever sa pyramide, et que Rhampsinite se servait du même moyen pour découvrir quel était l’adroit voleur de son trésor. Sans aucun doute il y a exagération ; mais on devine cependant que la liberté des mœurs devait être fort grande et que les lecteurs égyptiens aimaient déjà les situations scaoreuses et les récits croustillants. Si l’on en juge par la littérature populaire copte, ce goût n’a fait qu’augmenter.
Le nombre INTRODUCTION LXXIII est très grand des récits où les femmes se donnent à qui veut les prendre. Les auteurs coptes furent même plus hardis que leurs ancêtres, autant que nous pouvons en juger par les contes que nous possédons ; ceux-ci en effet n’osèrent pas prendre des courtisanes comme héroïnes de leurs récits, ce quont très bien fait leurs descendants. Les Coptes avaient à leur service un principe d’une merveilleuse commodité : la fin sanctifiait les moyens. Une courtisane était-elle prise du désir de se rendre à Jérusalem pour se convertir et ri avait-elle pas les moyens pécuniaires nécessaires au voyage ?
Rien n’était plus facile, elle se créait des ressources en exerçant son honnête métier sur le pont du navire et sous la tente du campement. Le type de la femme de Putiphar et de celle aAnoupou était devenu classique en Égypte : on le retrouvera che% cette femme de marchand qui veut à toute force se donner à l’associé de son mari : moins poli et non moins vertueux que Joseph et Bitiou, le marchand en question commence par des reproches et finit par un coup de poing. Certaines saintes pécheresses et pénitentes, comme Thaïs, Marie Égyptienne et les autres, qui sont entrées dans le calendrier catholique, ne doivent probablement leur existence qu’à Vimagination des auteurs coptes.
Cependant dans cette littérature populaire, il LXX1V INTRODUCTION y a des femmes honnêtes et je n’ai aucune peine à croire que les femmes honnêtes, les bonnes mères de famille, fussent en majorité dans. Si Von trouve tant de courtisanes ou de mauvaises femmes dans cette littérature, c’est que les moines qui la composèrent en grande partie cherchèrent tout à la fois à montrer la puissance de la grâce divine et à se donner l’excitation d’un conte où les situations étaient plutôt irritantes que calmantes. On ne saurait expliquer autrement le nombre vraiment très grand de ces sortes de récits. Dans les de ce recueil, on trouvera asse fréquemment encore de semblables situations ; mais j’en connais un bien plus grand nombre d’autres.
L’auteur poussait la peinture libre jusqu’à la dernière extrémité et je veux en citer quelques exemples. Un vieux moine, ayant entendu parler de la beauté d’une célèbre courtisane, quitta sa cellule et se rendit che\ elle. La fille n’eut point de répugnance à faire entrer le vieillard. Celui-ci, à peine entrée la prie de passer dans l’appartement le plus retiré : elle va faire sa toilette, revient toute parée de bijoux. Ensemble ils se retirent, s’assiéent sur le lit, et, au moment où l’auditeur peut s’attendre aux derniers excès, le moine commence un sermon qui convertit la fille. En renversant les rôles, une cour- INTRODUCTION LXXV tisane ayant appris la vertu d’un célèbre moine, jura de le Jaire pécher.
Elle fit un paquet de ses plus beaux habits et de ses bijoux, se revêtit de vêtements pauvres et se rendit à la caverne du solitaire. Celui-ci était humain ; devant cette jemme qui lui fit une touchante peinture de ses malheurs, il sentit son cœur s’adoucir et reçut la tentatrice. La courtisane l’envoya bientôt hors de la grotte et pendant qu’il était absent, elle changea de costume et se couvrit de bijoux. Bientôt après le moine revint et n’en put croire ses yeux : la dame le caressa et lui apparut soudain dans un appareil encore plus simple et touchant que celui d’une beauté qu’on arrache au sommeil.
Le moine demanda un répit avant de consentir \ sortit, alluma du feu et y plongea son pied. La courtisane ennuyée de son retard sortit à la porte et vit ce qu’il faisait. Naturellement elle se convertit aussi. Tous les hommes n étaient jpas aussi vertueux. Le sage Salomon lui-même ne résista pas à la tentation de voir la jambe de la reine de Saba ; il est vrai, que cette reine avait un pied de chèvre. Mais ce pied de chèvre ayant disparu, la passion ne sortit point du cœur du roi, et le stratagème qu’il employa pour obliger la vertueuse reine à l’aller trouver dans son lit pendant la nuit, n’est rien moins qu honnête.
J’ai déjà parlé de ce frère LXXVI INTRODUCTION qui, en revenant de souper avec ses vizirs, se jette sur sa sœur et, comme le dit brutalement le texte, fait son affaire avec elle. Le magicien Ebraschite ne résiste pas non plus à mettre à mal la fille de son roi. Les moines succombaient comme de simples mortels. Un jeune solitaire de grande vertu avait acquis une si grande réputation de sainteté, qu’un fellah lui amena sa fille possédée d’un démon. Le saint jeune homme eut bientôt fait d’avoir chassé le diable ; mais le rusé Satan ne fit sans doute que changer déplace. L’heureux père, voyant sa fille guérie, aurait pu l’emmener ; mais il se ait que la guêrison pouvait n’être que momentanée et qu’elle serait plus certaine s’il laissait sa fille passer la nuit dans la grotte du solitaire.
« Quoiqu’il n’y eut aucun mal à craindre de la part d’un aussi saint personnage, le père avec sa fille laissa son jeune garçon, afin de prévenir toute calomnie. Mais il advint que pendant la nuit, le sang du jeune homme s’échauffa, il se jeta sur la fille, assouvit sa passion ; puis, la passion assouvie, il tua à la fois jeune fille et jeune garçon afin qu’ils ne pussent dévoiler son crime. En d’autres occasions, les femmes endossent des habits d hommes et se rendent dans les cellules des moines, vivent maritalement avec eux pendant nombre d’années et finalement tout le monde se convertit afin de faire INTRODUCTION LXXVI1 mieux éclater la puissance de la grâce divine »
Les moines aimaient assez les contes où les femmes s’habillaient en nommes pour se faire moines. La mort venue, ?uand on dépouillait le cadavre pour ’ensevelir, on découvrait la pieuse fraude, et les frères accouraient à Venvi repaître leurs yeux du spectacle de tant de sainteté. L histoire des deux filles de l’empereur Zenon est un modèle du genre : je l’eusse volontiers publiée, mais je n’en ai encore qu’un résumé. L’aîné des filles de cet empereur, s’étant échappée du palais impérial, se rendit à Scété sous des habits d’homme, fut confiée à un vieillard pour « être rendue parfaite en son adoration », sans qu’on s’aperçut qu’on avait affaire à une femme.
Au bout d’un certain nombre d’années, la cadette devint possédée du démon-, et, comme tous les médecins et moines de l’empire n’avaient pu la guérir, l’empereur Zenon l’envoya à Sceté avec une lettre pour les saints moines de ce désert afin quelle fut guérie par leurs prières. Malgré leur vif désir de plaire à l’empereur, les vieillards de Scété eurent beau prier pour la jeune fille, ils échouèrent et ne purent la guérir. Quelquun suggéra alors Vidée de confier la jeune fille à un moine presque aussi jeune, mais dont la vertu était supérieure à tous les doutes, puisqu’il était eunuque. C’était la fille aînée de Zenon, et on lui confia en effet sa LXXVIII INTRODUCTION sœur.
Celle-ci se trouva sans doute plus à Y aise avec un jeune moine qu’avec un vieux. Les deux habitants de la cellule devinrent. bientôt intimes, ils partagaient la même natte et, pendant la nui}, l’aînée couvrait,£ sa sœur de cafrresses, la serrait contre son sein, pleuraii sur son cou, plus qu’elle ne priait. Le régime était sans doute meilleur, car la jeune possédée guérit et, quoiqu’elle éprouvât beaucoup de peine à la pensée de quitter son jeune sauveur, il lut fallut se résigner à retourner vers Constantinople. L’empereur Zenon, charmé de revoir sa fille guérie, lui demanda comment s’était opérée cette miraculeuse guérison.
La jeune fille raconta qu’on l’avait mise dans la cellule d’un jeune moine qui l’embrassait, qui lui faisait partager son lit et la serrait la nuit, bien fort contre sa poitrine. Zenon fut quelque peu scandalisé et offensé à la pensée qu’un moine avait pu coucher avec sa fille ; il écrivit aux vieillards de S ce té qu’on lui envoyât le jeune moine. Le reste se devine : le jeune moine se fait connaître, il obtient de retourner finir sa vie à Scété où personne ne connut son sexe, car elle avait obtenu qu’on ne la dépouillât pas pour lui faire sa toilette funèbre. Je le répète, les moines se délectaient et se délectent encore à ces récits : leurs yeux deviennent brillants, leurs lèvres s’épaisissent, leur corps tout entier INTRODUCTION LXXIX éprouve un tressaillement nerveux dont ils ne sont pas les maîtres.
En les voyant ainsi, je me suis souvent dit que ces braves gens éprouvaient ce que la théologie appelle une délectation morose. En cette circonstance, ils ne disent plus un mot, ils savourent leur plaisir en silence. Ce silence nest rompu qu’à la fin du récit, alors que l’artifice littéraire est découvert ; mais la peinture a obtenu son effet. Il faut cependant savoir gré aux auteurs coptes, à ces moines qui n’avaient pas encore dépouillé tout à fait le vieil homme, de n’avoir pas sali leur lit ter ature par le récit de ces crimes ignobles et contre nature qu’on rencontre à chaque instant dans les œuvres historiques, sodomie, infanticide, etc.
Ce n’est pas une moindre preuve que cette littérature était avant tout une littérature romanesque, tout entière destinée à Vamusement des lecteurs. Les moines ont eu ainsi une certaine pudeur dans leurs œuvres, bien qu’il n en gardassent souvent aucune dans leurs actions. Je ne dois pas oublier défaire observer le pathos dans lequel tombe et se complaît l’auteur lorsqu’il fait parler ses héros sur certaines questions qui dépassent son savoir, ou lorsqu’il se donne le luxe de leur faire prononcer un petit discours. Il lâche alors la bride à toute sa faconde, tire de son plus riche écrin LXXX INTRODUCTION les citations scripturaires les plus invraisemblables en l’espèce et se pavane avec fierté au milieu de tant de clinquant.
Le martyre de saint Georges en contient un curieux exemple. Après être mort trois fois, Georges promet au roi Tatien d’adorer Apollon. Le roi n’en peut croire ses oreilles, il demande pardon au martyr et le conduit dans son palais. Il pousse la galanterie jusqu’à l’introduire dans la chambre de sa propre femme, la reine Alexandra ; puis il se retira, dit l auteur, les laissant seuls et ferma la porte, parce qu’il était nuit. Georges, au lieu de courtiser la reine se met à prier. Ici je traduis textuellement : « Alors le saint Georges ploya les genoux, il se mit à prier Dieu en disant : O Dieu, mon Dieu, il riy a point de Dieu qui te ressemble : tu es le Dieu qui fait les prodiges. »
Pourquoi les nations ont-elles élevé la voix contre toi, et les peuples médité de vaines paroles ? Tous les rois de la terre avec leurs magistrats se sont réunis à la fois dans un même lieu, ils ont parlé contre le Seigneur et son Christ.
La reine Alexandra prit la parole et dit au saint : Monseigneur Georges, je t’entends avec plaisir et je désire que tu parles. Quels sont ceux qui ont élevé la voix ? quels sont ceux qui ont médité ? quel esl le Christ ? Enseignele moi, afin que je le sache.
Le saint INTRODUCTION LXXXI Georges prit la parole en disant : Puisque tu demandes à connaître le Christ, écoute, ô Alexandra ! Lorsque le Seigneur créa le ciel et la terre, lorsqu’il eut pris de la terre argileuse, il créa Vhomme semblable à lui, à son image et à sa ressemblance. Comme il avait fait de la chair avec de la terre, de même il en fit des nerfs, il en fit de la peau, les organes de la vision, tous les autres mem bres de l’homme. Il fit les yeux et les paupières, il fit une langue et une gorge, il fit les mains et tout ce qui entoure Vhomme. Ce qui meurt n’est-il pas de la terre ! Dieu le Christ s’est, revêtu de chair en la vierge sainte Marie, et s est fait homme.
C’est Dieu qui ma ressuscité d’entre les morts pendant que j’endurais les souffrances pour son saint nom, ainsi que pour son père plein de bonté et pour l’Esprit Saint. C’est pour Adam, ô reine, que Dieu a créé le soleil et la lune qui éclairent, les étoiles et tout le reste, d Voilà pourquoi votre fille est muette : si après cette explication, la reine ne sait pas quels sont ceux qui ont élevé la voix et ceux qui ont médité, c’est qu’elle était dure d’oreille et d’intelligence. Il faut croire que la malheureuse l’était, car elle dit au saint : « Expliquemoi ces paroles. »
Le saint Georges lui dit : C’est l’idolâtrie qui règne aujourd’hui dans le monde ; on rend un culte 5 LXXXII INTRODUCTION aux idoles et non à Dieu ; on adore les œuvres des mains humaines, les idoles sans âmes, on injurie le créateur de toutes choses.
La reine lui dit : Les démons ne sont donc pas des dieux ?
Le saint Georges lui dit : Oui, ce sont des démons.
La reine lui dit : De quelle manière a été créé le monde ?
« — Le saint Georges prit la parole, il lui dit : Écoute-moi, ô reine Alexandra. Le prophète David dit : « O toi qui es assis sur les Chérubins, révèle-toi, montre ta puissance, viens nous secourir » ; il dit encore : // est descendu comme la pluie sur une toison, » c’est-à-dire en la bienheureuse vierge Marie. D’un autre côté, le prophète Habacuc s écrie en disant : « Seigneur, j’ai entendu ta voix et j’ai été rempli de crainte ; j’ai considéré tes œuvres et j’ai été stupéfait. » Lorsque le prophète disait ces paroles, en vérité il savait que le Seigneur Jésus le Christ descendrait dans le monde ; il craignit, il vit que Dieu s’était fait homme pour notre salut, pour nous sauver du diable, l’ennemi de toute vérité qui a séduit les quatre-vingts rois.
Voilà comment le monde a été créé ; cette fois-ci l’explication était lumineuse et la reine devait être contente ; aussi répond-elle : « Vraiment, tu parles bien et tu as persuadé mon cœur ! » Mais comme on ne dort point, quand on a tant d’esprit, et que INTRODUCTION LXXXIII toutes ces hautes conceptions n’ont pas laissé que de la fatiguer un peu, la reine prie son maître de la laisser se reposer et dormir jus qu au matin. En terminant ces observations, je ne dois pas oublier la passion merveilleuse que les Égyptiens de toutes les époques ont eue pour les jeux de mots. Malheureusement la plupart de ces beautés nous échappent : la traduction arabe en a dû faire disparaître le plus grand nombre, et nous ne pouvons pas nous vanter de connaître asseç les délicatesses et les finesses de la langue copte pour apprécier les autres.
Il faut donc le plus souvent renoncer à admirer l’esprit des auteurs coptes lorsqu’il se fait jour par des calembours et autres manières tout aussi spirituelles. Est-ce une grande perte ? Qui pourrait le dire ? J’ose croire qu’après ces considérations et les exemptes qui les accompagnent, le lecteur sera préparé à entreprendre la lecture des contes et des romans que je publie. Je ne lui dissimule pas que cette lecture lui sera peu attrayante s’il ne cherche que son amusement ; sous ce rap- LXXXIV INTRODUCTION port, nous avons d’autres goûts et d’autres exigences que les Coptes. Mais l’amusement d’un lecteur oisif n’est pas le but que j’ai voulu atteindre par cette publication : j’ai surtout voulu contribuer de ma quote-part à la connaissance de la race copte en particulier et de l’humanité en général.
Si donc les répétitions ennuyeuses, les développements diffus, les figures de mauvais goût, les réflexions absurdes à notre manière de voir, les situations grotesques, ne rebutent pas le lecteur, U peut ouvrir ces volumes et les parcourir ; s’il ne cherche que le fond des choses sans se laisser arrêter par la forme, je crois que cette lecture ne sera pas sans profit pour lui. Il apprendra à connaître une xace vraiment fort curieuse à l’observation psychologique et morale, car elle s’est peinte dans sa littérature comme nulle autre race ne l’a fait. Afin de mieux atteindre le but que je me suis proposé, j’ai traduit ces contes et ces romans en serrant mon texte le plus près que je pouvais : la traduction me semble exacte.
Il eut été facile de supprimer certains tours, même certaines phrases qui n’ajoutent absolument rien au sens et qui ne font que retarder la marche du récit ; mais je crois qu’en agissant ainsi, j’aurais trahi mon texte, car je n’aurais pas donné une idée plus fidèle de mes que l’on INTRODUCTION LXXXV a une idée fidèle des Mille et une Nuits arabes, lorsqu’on a lu Vadaption française qui en a été faite dans la première moitié de notre siècle. Ce n’eût pas été servir les intérêts de la véritable science, et j’ai trop d’amour pour cette science si difficile à acquérir, pour la vêtir d’autres ornements aûe ceux qui sont les siens.
J’ai, je crois, fait des phrases françaises de tournure et d’expressions ; quand cela m’a été possible, j’ai allégé les constructions mais jamais de manière à leur donner un air par trop différent de celui qu’elles doivent avoir. J’aurais voulu donner à mes récits cet air de naïveté enfantine qui se trouve dans presque toutes les littératures populaires, que l’on observe aussi dans les anciens contes égyptiens, quoiqu’on y remarque déjà ce besoin de quintessence aue ce peuplé a toujours affectionné ; mats je regrette de dire que cela m’a été le plus souvent tout à fait impossible, car j’avais affaire à un peuple vieilli, tombé dans la plus profonde décadence et ayant tous les défauts littéraires de la décadence.
Le moyen, en effet, de présenter d’une manière naïve des prédications comme celles que saint Georges fait à la reine Alexandra, des amplifications aussi mauvaises que certaines pages que le lecteur trouvera de lui même sans que j’aie besoin de les lui indiquer. L’auteur copte ne connaît pas LXXXVI INTRODUCTION la naïveté littéraire, je n’avais donc pas à lui en attribuer. Je laisse aux mythologues et aux mytho graphes le soin de rechercher quelle est dans les de l’E-gypte chrétienne la part du folk-lore en général : ils y sont mieux préparés que moi et ils le leront avec plus de profit. Je serai trop heureux si mon travail peut leur être de quelque utilité.
J’espère aussi qu’il pourra servir à l’histoire des idées en général et surtout des idées religieuses dans. J’en ai déjà moi-même tiré un certain parti dans mon étude sur les Croyances populaires de : ce parti peut encore être amplifié. Peu à peu on parviendra ainsi à voir le christianisme égyptien sous son véritable jour et à mieux apprécier le rôle qu’il a joué dans l’histoire générale de la religion chrétienne. Cette étude est vraiment digne de l’attention des historiens et des philosophes \ elle a le don de me passionner au plus haut degré, et j’avoue en toute franchise, que j’aime cette race copte pour le plaisir qu’elle me donne, sinon pour ses qualités naturelles.
L’histoire de ses souffrances m’a toujours causé une grande impression, et le spectacle de son courage m’a toujours ému. J’espère donc qu’à mesure qu’on connaîtra mieux son histoire, ses idées et ses mœurs, on por- INTRODUCTION LXXXVII tera sur elle un jugement moins sévère que celui dont on la charge habituellement, et que d’autres éprouveront à l’étudier le plaisir que j’y prends moimême. COMMENT SB CONVERTIT LA VILLE D ATHENES au nom du père, du fils, du saint-esprit, Dieu unique : Amen. Copie du discours prononcé par notre père anba Donatios, le premier évêque de la ville d’Athènes, consacré comme tel de la main de l’apôtre Paul.
Ce père saint composa ce discours au sujet des vertus et des merveilles qui s’opéraient dans l’église bâtie au nom de l’archange Michel et à l’occasion du grand nombre d’idolâtres qui avaient embrasse la religion chrétienne. Une nuit, raconte Donatios, j’eus un songe, comme si je me fusse trouvé dans la ville de Balbek ’ où je vis le Sauveur Jésus sur la croix. Pendant que je réfléchissais à cette vision, il me sembla voir un homme lumineux sous l’apparence d’un général d’armée, tenant un sceptre d’or à la main. Je demeurai tout stupéfait. Ma stupéfaction augmenta encore lorsqu’il m’appela par mon nom et me dit : « Me reconnais-tu, Donatios ? »
« Non, lui répondis-je. »
« Je suis, me dit-il, Michel, le chef des célestes milices. Quand tu seras levé demain matin, va trouver l’apôtre Paul, fais ce qu’il te dira et tu seras sauvé. » À peine eut-il dit ces mots qu’il disparut. Dès que le matin eut paru, j’allai trouver l’apôtre et je lui racontai la vision que j’avais eue. Il me baptisa au nom de la Trinité sainte, moi et tous ceux qui se trouvaient avec moi. Après nous avoir donné i Ville de Syrie, célèbre par les immenses ruines que tout le inonde connaît. Je ne sais trop pourquoi elle est mentionné ici où l’on s’attendrait plutôt à trouver mention de Jérusalem.
CONVERSION DE LA VILLE D’A’AiÈNBS 3 les saints mystères, il nous consacra tous, moi évêque, et de mes compagnons les uns prêtres, les autres diacres. Il m’ordonna ensuite de construire une église au nom de l’archange Michel, et je n’apportai aucun retard dans l’exécution de son ordre. Dès lors les idolâtres se mirent à entrer en foule dans la foi au Messie ; de jour en jour le nombre en allait croissant à cause des miracles qui s’opéraient dans cette église. Il y avait une jeune femme nommée Sophie, qui habitait dans la rue même où avait été bâtie l’église. Son mari, nommé Arcadios, était idolâtre.
C’était aussi un très riche commerçant. Un jour, après avoir acheté les marchandises dont [il avait besoin pour son commerce, il se résolut de partir pour un pays très éloigné ; il appela sa femme et lui dit : « Prends bien soin de tout ce qui se trouve dans notre maison. » Elle lui fit observer que le Dieu des chrétiens s’intéressait à ceux qui l’adoraient et qu’il exauçait les prières qu’on lui adressait. Il en convint avec elle.
« Si tu veux, reprit sa femme, j’irai trouver Donatios qui intercédera pour nous près de son Dieu afin qu’il nous accorde un enfant. »
« — Le mari répondit : « Tiensla chose tout-à-fait secrète ; autrement les idolâtres s’emporteraient contre nous et nous met- 1 traient à mort. » À partir de ce jour ils prièrent constamment le Seigneur et l’archange Michel d’exaucer leur demande. Quelques jours après, une lumière éblouissante illumina toute la maison. L’archange Michel leur apparut et leur dit : Écoute, Arcadios, Vous aurez un garçon qui, comme vous, recevra en héritage la Jérusalem céleste. Pars maintenant et reviens en paix. » Peu de temps après, voyant sa femme enceinte, le marchand partit pour le pays de Fareskour où il gagna beaucoup d’argent par son commerce.
Lorsque Sophie fut sur le point de mettre au monde le fruit qu’elle avait conçu, elle resta deux jours en travail d’enfant. La nuit où elle allait enfanter, elle eût un songe et vit à ses côtés l’archange Michel qui la signa du signe de la croix et disparut Je devant elle. À son réveil, elle s’écria : « Le Diçu des chrétiens m’a envoyé son ange pour me délivrer de cette souffrance ! » À peine eûtelle prononcé ces paroles qu’elle mit au monde un enfant mâle et se leva aussitôt, comme si elle ne venait pas d’accoucher, tellement son travail lui avait été facilité.
#### Notes de l’édition
1. L’histoire d’Égypte sous les différentes dynasties musulmanes est tellement confuse et touffue qu’on n’en possède guère encore que le gros des événements. Sous les premières dynasties ce n’est qu’un changement continuel de gouverneurs, quand les gouverneurs ne cherchent pas à se rendre indépendants ; puis vient le gâchis le plus sanglant où l’Égypte est perpétuellement conquise et reconquise. INTRODUCTION XLV place la composition ou pour mieux dire la rédaction des récits populaires de
Conversion de la ville d’Athènes§
Elle m’envoya a moi, le pauvre Donatios, cinq mille dinars ’, afin que je lui apprisse le nom qu’elle devait donner à l’enfant qui lui était nouvellement né. Je lui fis répondre de lenommer Michel. Elle obéit et lui donna ce nom béni. Lorsque l’enfant eut atteint son quarantième jour, elle vint me trouver à l’église : je fis tenir prêt le baptistère saint et je la baptisai, ainsi que son fils, au nom de la Trinité sainte. Après avoir reçu les saints mystères, elle resta sept jours dans l’église, toute joyeuse et contente. La nouvelle de la conversion de Sophie se répandit bientôt dans toute la ville.
On disait que Sophie, la femme d’Arcadios, s’était faite chrétienne, elle et son petit enfant, pendant l’absence de son mari. On apprit la chose au gouverneur et aux principaux d’entre les adorateurs des idoles. Le gouverneur ordonna de la lui amener à son tribunal. Là, elle se mit à implorer Dieu et à prier l’archange Michel de venir à son aide. Elle leva ensuite les yeux au ciel et vit l’archange Michel qui lui présentait deux couronnes en lui disant : Courage, Sophie ! n’aie pas peur, tu viendras bientôt dans le royaume des cieux. Le gouverneur idolâtre, Castor, lui dit : « Est-il vrai, Sophie, que tu as abandonné nos dieux pour entrer dans la religion chrétienne et que, sans la permission de son père, tu as rendu chrétien l’enfant que tu as amené ici ? »
« Cette femme digne d’envie lui répondit à haute voix : En effet, j’ai embrassé la religion du Messie, le fils du Dieu vivant. » Aussitôt le gouverneur ordonna de forger trois longs clous, longs comme trois broches, de jeter la pauvre femme sur son dos, de lui placer son enfant sur la poitrine et de les clouer ensemble. Dans ce supplice ils rendirent tous les deux leur âme entre les mains du Seigneur, et ils achevèrent leur martyre au même moment. Aussitôt l’archange Michel apparut à la foule entière, présenta un habit royal dans lequel il reçut les deux âmes pures i. À ce specta- 7 cle un grand nombre d’idolâtres crurent en le Seigneur, le Messie.
Cependant le jeune ’ Arcadios, le mari de cette sainte femme, ne savait rien de tout ce qui avait eu lieu. Après avoir ramassé le prix des marchandises qu’il avait vendues, ce qui faisait une grande somme, il voulut retourner dans son pays. Lorsqu’il fut en pleine mer, un grand vent d’orage souffla si fort contre la barque où il se trouvait avec d’autres qu’ils furent sur le point de faire naufrage. Le jeune marchand en fut bien triste, il se disait : Pourquoi suis-je donc malheureux sur mer cette fois-ci ? « Pendant qu’il était en proie à cette pensée, l’archange Michel se montra dans les airs sous la forme d’un généralissime et lui dit : « N’aie pas peur !
« Je suis avec toi ? »
« Qui es-tu et quelle est cette grande gloire qui t’entoure ? » lui répondit Arcadios.
« Je suis Michel qui intercède près de Dieu, reprit l’archange. C’est moi que vous aviez chargé, toi et ta femme, de demander au Seigneur de vous accorder une part dans le royaume des cieux. Sophie a eu un enfant : ainsi qu’elle l’a voulu, je l’ai portée, elle et son enfant, devant le trône de Dieu ; bientôt j’en ferai autant de toi. »
Arcadios répondit : « Je serai donc sauvé de cette mer furieuse, monseigneur ? s — L’archange répondit : « Tu es sauvé, va en paix. » Sur le champ le vent s’apaisa, l’agitation de la mer se calma et le bateau navigua paisiblement jusqu’à ce que le marchand fût arrivé dans son pays. Lorsqu’il eut débarqué sain et sauf dans le port avec ses marchandises, il conçut une grande joie. Dès qu’il eut appris ce qui était arrivé à sa femme et à son enfant, il vint en toute hâte me trouver, moi Donatios, pour me demander des nouvelles de son épouse. Je lui appris ce que je savais et lui dis qu’elle avait, avec son enfant, reçu la couronne de la vie éternelle. »
De son côté il m’apprit ce qui lui était arrivé sur mer et me dit que l’archange Michel lui était apparu. Il distribua ensuite la moitié de son bien entre les pauvres et les indigents, fit présent de l’autre moitié à l’église de l’archange Michel et se fit baptiser au nom de la Trinité sainte. Dès lors il continua de servir dans l’église et souventes fois, à cause de ses jeûnes et de ses nombreuses prières, il vit l’archange Michel qui lui parlait bouche à bouche. 11 ne cessa d’agir ainsi jusqu’au jour de sa mort, si bien qu’il mérita le royaume des cieux par l’intercession de l’archange pur, Michel.
À sa mort, on vit l’archange Michel porter son âme vers le ciel au milieu d’une grande gloire. Un nombre infini d’idolâtres se convertirent et embrassèrent la foi du Messie. Lorsque je vis la grande foule qui venait me chercher dans l’église pour se faire baptiser, j’allai avec elle vers un lac situé au nord de la ville. L’eau de ce lac était salée et d’une odeur fétide ; mais Dieu m’inspira de les y baptiser. Lorsque j’eus prié et versé dans le lac un peu d’huile de Galilée ’, cette eau se changea aussitôt en eau douce d’un parfum très agréable : elle fut plus tard une source de guérisons et de merveilles.
Ainsi je les baptisai dans ce lac, le jour de la fête de l’archange Michel, qui est le douzième jour du mois de Hathor \ Ils reçurent les saints mystères avec une grande joie. Quelque temps après, voyant les miracles qui s’opéraient près de ce lac, j’y fis bâtir une fontaine à cause de la multitude des fidèles qui s’y rendaient chaque jour. Et voici que je vous ai appris, ô peuple qui aimez Dieu, la cause pour laquelle les habitants d’Athènes se convertirent à la foi du Messie par l’intercession de l’archange Michel. Que sa prière soit éternellement avec nous : Amen.
#### Notes de l’édition
1. Le dinar, dont la valenr a été variable, devait valoir environ 1 5 francs à l’époque où ces contes ont été compoposés : cela faisait une somme de 75,000 fr. 1 6 2. Cette phrase est tout-à-fait conforme aux idées religieuses des Coptes sur la sortie de l’àme : on trouve la doctrine exposée tout au long dans la Vie de Suint-Pakhôme que je publie en ce moment à la librairie Leroux.
3. On s’attend assez peu à cette épithète ; mais les conteurs coptes réservent à chaque instant de pareilles surprises au lecteur ou à l’auditeur : ils ajoutent sans cesse quelque nouveau trait à la peinture, si peinture il y a, des héros de leur récit, si bien que l’on ne connaît guère ce héros qu’à la fin du récit. 8 4. Il s’agit sans doute du baume de Galilée. On sait que le baume entre encore aujourd’hui dans la composition du saint Chrême dont l’église catholique se sert dans la collation du baptême. 6 10 5. C’est-à-dire le novembre. Dans le calendrier catholique de l’Occident, la fête de l’archange Michel se célèbre le 29 septembre. &4 8X4 fô4« 8SX4 SX4 8X4« S II » »
Vision de saint Jean§
LÉVANGELISTE RACONTÉ h) PAR LE PATRIARCHE TJMOTHEE % au nom du père, du fils et du saint-esprit, un seul Dieu : Amen. Discours prononcé par notre père vénérable, celui qui fut revêtu de V Esprit-Saint, anba Timothée, patriarche d’Alexandrie. Il a composé ce discours pour la fête de l’archange Michel, le douzième jour de Paoni ’, afin de montrer la grande faveur qui lui avait été faite de la part du Seigneur. Que la paix de Dieu descende sur vous tous, ô frères, et sur le copiste. Amen. i C’est une nouvelle fête en l’honneur de l’archange Michel : elle avait lieu le juin. D’après certains documents, il semblerait que le douzième jour de chaque mois fût consacré à l’archange Michel.
L I 2 Écoutez, ô frères, ce qui m’est arrivé à moi, Timothée, le serviteur de Jésus le Messie. J’allai un jour à Jérusalem pour me prosterner devant la croix sainte, le sépulcre de vie de notre Sauveur et les endroits bénis par lesquels il a passé. J’entrai ensuite dans la maison de Prochore ’, disciple de Jean l’évangéliste. Après avoir beaucoup cherché, j’y trouvai un livre écrit de la main de Prochore. Dans ce livre, je lus cette grande consolation racontée par l’évangéliste Jean : « Un jour que je marchais en compagnie de l’ange de Dieu qui m’instruisait de tous les mystères célestes au sujet de ceux qui sont dans les tourments, il me fit voir une torture épouvantable. »
D’un lac très profond, plus large que toutes les mers réunies, j’entendis un bruit comme celui des eaux qui tombent d’une grande élévation. Je priai mon guide de m’apprendre quelle était cette fosse si profonde d’où sortait une grande quantité de fumée et de flammes qui s’élevaient jus- I 3 qu’à trois cent milles, de me dire quels étaient ces lions, ces serpents de feu, ces vers qui étaient aussi grands que des vipères, en un mot toutes ces sortes d’insectes montant et descendant par milliers sur le corps des pécheurs qui sont dans la Tyr de l’abîme ’.
L’ange me dit : « O Jean, ami de Dieu, cette torture que tu viens de voir fait souffrir les pécheurs beaucoup plus que toute autre torture. Ce lac peut contenir le monde entier : la profondeur en est infinie. Ces vers que tu as vu tomber sur les pécheurs les font descendre à une profondeur de trois cents jours avant d’atteindre le fond ; puis ils les font remonter, comme avec une poulie à laquelle tous les pécheurs seraient attachés. » Et moi, le pauvre Jean, lorsque je vis cela, je pleurai amèrement sur la perdition des pécheurs. L’ange, en me voyant pleurer, me dit : « Ne pleure pas, Jean l’ami de Dieu ; tu verras bientôt une grande joie, grâce à l’archange Michel, dont la faveur est grande prés du Seigneur. »
Cependant l’archange Michel descendit du ciel monté sur sa barque de chérubins, escorté de tous les i Cette expression est une réminiscence biblique. 6- ! 14 D EQYPTE anges, des saints, des plus grands parmi les prophètes et les martyrs : ils étaient tous enveloppés d’une gloire indescriptible. L’archange s’avança ainsi jusqu’aux pécheurs que l’on torturait. Aussitôt le feu s’éteignit, les flammes et la fumée cessèrent de monter, les animaux et les insectes disparurent. Cela fait, l’archange plongea son aile droite dans le lac, il y fit monter un grand nombre d’âmes qu’il déposa à terre. Il plongea la même aile une seconde fois dans le lac et y fit monter des âmes plus nombreuses encore que la première fois.
Aussitôt les Chérubins, les Séraphins, tous les suints qui le suivaient se prosternèrent devant lui, le priant de plonger son aile dans le lac une troisième fois. Il condescendit à leur prière et fit monter sur son aile miséricordieuse un nombre infini d’âmes. Aussitôt les anges et les saints ies prirent, les lavèrent dans l’eau de la grâce, les parfumèrent du parfum de la joie et les présentèrent à l’archange Michel. Celui-ci les présenta à son tour devant Dieu. Sur le champ une voix sortit de derrière le voile ’ et dit : « Par l’intercession de l’ar- I 5 change Michel, de ma mère la Vierge sainte, en un mot de tous mes anges et de tous les élus qui ont exécuté sur terre la volonté de nion père, introduisez ces âmes dans le Paradis des faveurs et du repos éternel. »
« À ce spectacle touchant, j’admirai la miséricorde de Dieu, je glorifiai le Père, le Fils et le Saint-Esprit, ainsi que la pitié de Michel, le pur archaage. L’ange me dit ensuite : « Sache,© ami de Dieu, qu’il arrive ainsi chaque année au douzième jour du mois de Paoni qui est jour de fête en l’honneur de l’archange Michel ; car Dieu l’a nommé chef des milices célestes, d’abord à cause de la grande victoire qu’il a remportée sur l’ennemi de Dieu, ensuite parce qu’il rendit vaine la force de Satan lorsque les Juifs crucifièrent le Sauveur. Il s’en était tellement attristé que le ciel et la terre ne purent supporter sa tristesse.
Au moment où le Sauveur sortit du tombeau, c’est lui qui roula la pierre qui fermait l’entrée du sépulcre ; c’est lui qui annonça la bonne nouvelle aux saintes femmes ; séparait le saint du Saint des saints dans le temple de Jérusalem, ou mieux encore du voile qui, dans les temples égyptiens, était tendu devaut le naos où était placé le symbole de la divinité. c’est encore lui qui arrêta Satan et lui enleva ce qu’il avait pillé après s’être sauvé île la Géhenne et qui le présenta ainsi devant le Sauveur. Pour le récompenser, Dieu lui a accordé le grand pouvoir dé sauver ceux qui sont dans les tourments : il l’a nommé chef des milices célestes, et enfin, le douzième jour du mois de Paoni, il lui permet de monter la barque des chérubins et, escorté par tous les anges, d’aller près des âmes condamnées aux tourments.
Il ai d’elle ; t les fait r,1 près tu Tas vu et contemplé. Il fait d’abord monter les âmes nombreuses des pécheurs qui firent un peu de bien aux pauvres en souvenir de la résurrection de notre Sauveur qui eut lieu un dimanche, quand bien même en ce jour elles n’auraient fait l’aumône que d’un morceau de pain ou d’un verre de vin. Il porte aussi secours à ceux qui ont fait miséricorde aux pauvres en son nom, ou en celui des martyrs et des saints. En un mot, l’archange Michel intercède pour ceux qui ont enduré quelque chose pour le nom du Messie et il les retire à jamais de la torture. L’archange Michel ne cessera de faire ainsi chaque douzième jourdu mois de Paoni jus- 17 qu’à la fin des temps.
Le dimanche, l’archange Michel paraît devant le voile de Dieu ; il se prosterne et prie pour l’eau du Nil qui est la vie des hommes et des animaux. Pendant trois jours, il reste ainsi étendu jusqu’à ce que Dieu ait pris pitié des hommes et de tout ce qui vit sur terre. Le douzième jour du mois de Paoni, tous les anges et tous les saints se réunissent en dehors du voile de Dieu. Aussitôt l’archange Michel sort vers eux, revêtu de son vêtement de faveur et de miséricorde ; il leur annonce que Dieu a pris pitié du monde et lui a accordé la robe de l’allégresse. Les assistants sont alors rassurés sur leur Nil et se livrent à des transports de joie à cause de la grande faveur qui a été faite au genre humain.
Tu vois maintenant, ô Jean ami de Dieu, combien sera heureux celui qui célèbre la fête de l’archange Michel, ou même celui qui fait seulement miséricorde en son nom. De même si quelqu’un a soin de faire copier un livre où sont racontées ces histoires et en fait présent à une église quelconque ; si l’on allume un flambeau, qu’on brûle de l’encens ou qu’on fasse une offrande au nom de l’archange Michel, il ne l’oubliera pas et n’abandonnera ce- 8 D’ÉCVrTE lui qui lui est dévot. Si quelqu’un est négligent et qu’il fasse la charité aux pauvres selon ses moyens, Dieu lui accordera miséricorde ; quand il sera mort et aura été jeté dans l’enfer, Dieu l’en sauvera par l’intercession de l’archange Michel.
Maintenant, ô Jean ami de Dieu, si quelqu’un prend soin d’écrire ce miracle et garde le livre en sa maison, ni peste, ni famine, ni autre chose semblable n’osera yentrer. Quiconque écrira ces paroles avec une vraie foiet les attachera au cou de ses bestiaux, aucun animal, ni rat, ni sauterelle, ni grillon, ni ver ne pourra nuire à ses bêtes ou à ses champs ; il ne sera jamais dans le besoin, ni lui, ni ses descendants, jusqu’à la quatrième génération, et cette copie lui servira d’arme et de bouclier. Si l’on écrit ces formules magiques sur le seuil de sa porte, aucun rival n’aura le pouvoir de le passer.
Mais que celui qui les écrira prenne garde de les écrire dans un livre sale ou impur, car la vertu de ces paroles est grande et merveilleuse. voici quelles sont ces paroles saintes ; quiconque les écrira avec foi obtiendra ce qu’il désire : ôïs, ôme, aig, unx, ehpe, rna, ehm, mon, phkg, bu, lb, mie, psk, az, ehma, rig, aps, kd, ba, pskb, upd, aps, fz, ulb, upa, psla, ehb, rie, aô. 19 Voilà ce que me raconta l’ange, puis il me conduisit sur la montagne des Oliviers. Là il me quitta et remonta vers les cieux. Pour moi, j’admirai beaucoup ce que j’avais vu, je glorifiai Dieu et l’archange Michel \ Voilà le récit que j’ai trouvé dans la maison de Prochore disciple de Jean l’Evangéliste.
De là je retournai à Alexandrie dans la paix de Dieu. Et maintenant comme nous avons entendu cette grande promesse de Jean l’Evangéliste, nous ne devons pas négliger notre salut, mais faire l’aumône aux pauvres et aux besogneux, au nom de l’archange Michel, afin d’échapper aux tourments et de trouver enfin miséricorde près de Dieu C’est grâce à l’intercession de cet archange que nous avons le Nil, la pluie, la rosée, la croissance des plantes et la beauté du climat. C’est encore grâce à lui que nous avons les joies du vin, de la charité et de la miséricorde. Si tu veux que le nom de Michel te serve de défense contre tous les malheurs et toutes les tentations, écris-le dans tous les coins de ta maison, en dedans comme en dehors.
Pour rendre ta table bénie, tu n’as qu’à faire graver ce nom dessus et même jusque sur les plats. Grave le nom de Michel sur le verre dans lequel tu bois, tu auras une joie sans ivresse ni vertige ; car l’on doit boire du vin pour être joyeux et non pour être ivre. Qui peut avoir autant de force et de sagesse que le juste Noé ? Cependant il s’enivra et tomba à terre. Je dois vous dire enfin que le vin a été créé à cause de son utilité et non pour procurer l’ivresse, ce qui est une pensée diabolique. Du reste vous avez dû le remarquer aussi bien que moi : si l’on s’enivre, on insuite les hommes, on commet des fornications et toutes les actions mauvaises, on court les rues et les ruelles comme des fous.
Voilà quelle est la conséquence de l’ivresse : elle produit la perte et la confusion. Non, mes chers enfants, fils de l’Église apostolique, pareille conduite ne nous convient point du tout : mais nous devons maintenant prier l’archange Michel d’intercéder pour nous près de Dieu, afin que Dieu prenne pitié de nous, nous pardonne nos péchés et nous bénisse tous. Amen. III LÉGENDE DE LA SAINTE EUPHEMIE au nom du père, du fils et du saint Esprit, un seul Dieu ; Amen. Discours prononcé par le Saint Anastase, évêque de Vile de Turquie \ dans lequel i exalte la grandeur de l’archange Michel et raconte la grande merveille qui fut opérée en faveur de la sainte Euphémie et les deux histoires merveilleuses qu’on doit lire le douzième jour du mois de Paoni.
Que l’intercession de l’archange Michel soit avec nous tous et avec l’humble copiste : Amen. I. Les Coptes n’ont jamais eu de notions bien précises en fait de géographie, et je ne sais trop quelle est cette le de Turquie dont la mention pourrait indiquer une date ; approximative. 2’. Ce préambule est suivi d’un éxorde moral que j’ai omis à dessein, comme rempli de lieux communs qui n’ont rien à faire ici. 22 Il y avait sous le règne du grand roi Honorius, un grand émir, nommé Aristarque, qui avait une.femme bénie et pure, nommée Euphémie. Tous les deux marchaient sans reproche dans les voies de Dieu, aimant les pauvres, compatissants et modestes.
Ils avaient été baptisés de la main de notre père Saint Jean Bouche d’or ; Ils avaient conçu une grande affection et une foi vive pour l’archange Michel ; non seulement ils célébraient sa fête le douzième jour de chaque mois, mais ils fêtaient aussi le souvenir de Notre Dame la vierge pure, le vingt-etunième jour du mois, et la naissance de Notre Seigneur Jésus le Messie, le vingt-neuvième jour du mois. Aristarque, cet homme courageux, ce vase d’élection ne cessa d’agir ainsi tous les jours de sa vie jusqu’à ce qu’il fût parvenu au terme de ses actions honnêtes et que Dieu voulût le transporter de ce monde périssable dans le royaume des cieux.
« Comme il était tombé malade d’une fièvre violente, il appela sa femme bénie Euphé mie, et lui dit : « Tu vois, ma sœur ’, que i. Cette expression touchante a toujours eu cours en LÉÛENDE DE XA SAINTE EUPlliMIE »3 j’ai fini mon temps sur terre ; la mort s’est approchée de moi, je dois quitter le monde pour prendre le chemin qu’ont suivi mes aïeux. Je te dis et t’assure que la meilleure et la plus sûre recommandation dont on puisse s’entourer vient de ta charité, de la miséricorde et de l’aumône ; car l’Écriture le dit : a La miséricorde se fera reconnaître au jour de la résurrection. » Je t’en conjure au nom de Dieu : ne cesse de faire aucune des pratiques que je faisais, surtout au jour de la fête de l’archange Michel, le douzième jour du mois, afin qu’il intercède pour nous près du Seigneur qui nous pardonnera nos péchés.
Euphémie, la bénie, répondit en disant : « Vive le Seigneur, je n’omettrai rien de ce que tu m’as recommandé ; mais, je t’en prie, fais-moi faire sur un tableau un portrait de l’archange Michel que je placerai dans ma chambre, afin qu’il me protège et me rende forte contre les coups de Satan, lorsque tu seras sorti du corps. Tu sais, mon Seigneur, qu’après ta mort je mangerai mon pain dans les soupirs et dans les larmes ; car Égypte, depuis les temps les plus antiques et les Coptes l’ont pieusement conservée. 24 CONTES ET HOMAKS D’ ’ la femme,’ arbres la mort de son man, n’a plus d’espoir ni de vie, mais elle ressemble à un corps sans âme. »
L’apôtre Paul le dit : « L’homme est la tête de sa femme. La femme qui n’a pas de mari ressemble à une barque sans pilote pour la diriger adroite-ment et l’empêcher de faire naufrage. Maintenant donc, ô mon frère et mon maître, 00 corde-moi ma demande. » En entendant les paroles d’Euphémiè, la femme fidèle et sage, Aristarque, Le généralissime, conçut une grande joieet envoya chercher aussitôt un peintre habile. Celui-ci se mit à l’œuvre, fit sur un tableau le portrait de l’archange Michel, le dora d’une, couche d’or pur et le garnit de pierres précieuses. Le peintre apporta Je portrait a l’émir 4, qui en fut très content, fit appeler sa femme bénie et lui en fit présent La femme dit alors : « O mon $eignçur, que. »
« ta pitié se repose sur moi : accorde-moi une seconde demande, confie- » moi à l’archange Michel pour qu’il me garde nuit et jour jusqu’au moment de ma mort, s A ces paroles d’Euphémie, la femme bénie i Ce titre est. un anachronisme fréquent ; mais les Coptes n’ont jamais eu grand souci de ces sortes de fautes. l
#### Notes de l’édition
1. Ce Prochore est censé avoir écrit une vie apocryphe de saint Jean. Les Coptes, pour cette raison, Pont toujours tenu en grande estime. Les fragments thébains de la Propagande nous ont conservé quelques passages de l’œuvre apocryphe ils viennent d’être publiés par M. Guidi.
2. Ce voile qui cache Dieu est un souvenir du voile qui 3. Ici finit le récit du livre que Timotliée trouva dans la maison de Prochore, et le psci io-patriarchc parle alors pour son propre compte. 20
Légende de la sainte Euphémie§
l’émir Aristarque pleura amèrement il [leva tes.yeux au ciel et fit cette prière : « O archange Michel, chef des milices célestes et lumineuses, toi qui à chaque instant te tiens debout devant le Seigneur afin d’intercéder pour le genre humain ; toi qui as fait périr le serpent et la méchante vipère ; toi qui as rejeté dans la fournaise le rusé Satan, c’est à toi qu’aujourd’hui je confie ta servante Euphémie afin que tu la gardes, que tu la protèges contre lès ruses et les fourberies de l’ennemi. Je viens donc maintenant te prier et implorer ta pitié, afin que tu la reçoives sous ta garde : et que tu la secoures promptement : elle n’a d’autre refuge que Dieu et toi. »
« Lorsque Eûphéiriie la bénie ;eut entendu cette prière, elle se réjouit grande-’ ment et affermit de plus en plus sa foi dans le Messie et dans l’archange Michel. À partir de ce moment, elle sut que Satan ni ses ruses ne pouvaient rien contre elle. Elle prit ensuite le tableau, le plaça dans sa chambre et tint un flambleau allumé par devant, nuit et jour : elle lui brûlait de l’encens, le baisait, se prosternait devant lui une fois par jour pour lui demander le salut de son âme. Peu de temps après, Aristarque mourut et. 26 X, on l’enterra dans l’intérieur de l’église. ’ L’honnête femme Euphémie ne manqua jamais de pratiquer la charité, de jeûner, de t prier, d’exercer la miséricorde, de donner des banquets au nom des saints martyrs et de faire l’aumône aux pauvres et aux besogneux. »
Satan, l’ennemi du bien, voyant les bonnes actions de cette femme, ne put les tolérer et il résolut de lui faire perdre la récompense qu’elle avait méritée près de notre Dieu, Jésus le Messie. Il prit un jour l’apparence d’une vierge consacrée à Dieu et se fit accompagner de deux autres religieuses qui n’étaient que deux autres Satans. Elles s’arrêtèrent devant la maison d’Euphémie et frappèrent à la porte. L’une des servantes d’Euphémie étant sortie vers les trois religieuses, celles-ci lui dirent : « Va dire ceci à ta maîtresse : Il y a à la porte des religieuses qui désirent te voir. ». La servante alla rapporter à sa maîtresse ce qu’on venait de lui dire.
Euphémie permit aux religieuses d’entrer et, lorsqu’elle les eut examinées, elle les traita convenablement, car elles portaient sur leurs figures une fausse modestie et leurs têtes étaient humblement baissées. Elles se placèrent à côté de la chambre dans laquelle LEGENDE DE LA SAINTE EUPHEM1E 27 se trouvait le portrait de l’archange Michel. Euphémie, qui ne savait pas qu’elle parlait à Satan, dit à la sœur : « nia sœur d’amitié, entre dans cette chambre pour y faire ta prière, afin que ta bénédiction y descende. Je jure par le nom de Dieu et de l’archange Michel que depuis la mort de mon mari nul, parmi les hommes, n’est entré dans ma chambre. »
Satan lui répondit : « Pourquoi as-tu agi de la sorte ? En tout endroit où il n’y a pas d’homme, il n’y aura pas de bénédiction. Si tu veux, ajouta Satan, contenter Dieu de tout ton cœur, je te donnerai un bon conseil qui sera fort agréable à Dieu. »
Euphémie lui demanda : « Lequel, ô ma sœur ? »
La fausse religieuse lui dit : « Je connais un grand émir, le plus grand qui soit dans le palais d’Honorius le roi : il s’appelle Héraclius. C’est mon gendre et sa femme est morte dernièrement. Lorsqu’il a su que ton mari était mort, le désir lui est venu de t’épouser et il t’a envoyé par moi des présents nombreux. » Elle se mit alors à montrer à Euphémie une grande quantité d’or, de bagues précieuses, de perles et de joyaux indescriptibles. Tout cela n’avait aucune réalité et n’était que pure illusion et,8 CONTES ET MONUMENTS D’fantasmagorie.’ Là. brave Euphémié lui répondit : « Je ne peux rien faire sans l’ordre de mon intendant. »
Satan reprit ; « Où est cet intendant ? »
« Il est dans ma chambre, répondit Euphémié, iJ me tient compapagnie nuit et jour. » La religieuse répartit !
« Tu prétends que nul d’entre les hommes n’entre chez toi et voici qu’un homme est dans ta chambre ! Tu as donc menti ! L’E-criture discontinua la religieuse, que celui qui observe la loi, mais en néglige un seul iota T sera responsable comme s’il eût violé toutes les lois. Dieu déteste les menteurs. Désormais, quand même tu me dpnnerais toutes tes richesses, je ne laisserai point mon gendre se marier avec toi. ».
La brave Euphémié dil en souriant avec une sagesse toute spirituelle v « O ma sœur chérie, je ne veux point me marier, quand même tu me donnerais toutes les richesses de la terre Je ne pourrais jamais manquer à rengagement passé entre moi et mon mari Aristarque. Je ne. permettrai jamais à un homme de me toucher, et je. veux paraître pure devant le Seigneur. Sache que mon conseiller n’est pas de ce monde ; mais il est si puissant qu’il sait ce que pensent les hommes, et si l’ennemi at 29 taque quelqu’un d’entre eux et que celui-ci implore le secours de mon conseiller, il lui vient en aide jusqu’à la mort. »
Si tu le veux, ajouta la brave femme, j’intercéderai pour toi près de lui afin qu’il te protège jusqu’au” jour de ta mort.
« S’il en est ainsi, répondit Satan, montre-le-moi. »
Euphémie dit alors : « Lève-toi, tourne ton visage du côté de l’Est, prie le Seigneur, dèmande-lui de te pardonner ce que dans ta pensée méchante tu as attribué à mon gardien, et dis ainsi : O mon Dieu, pardonne-moi ce. que j’ai dit au sujet de cette femme et du conseiller auquel son mari l’a-confiée ; je ne dirai plus de mal sur son ’compte et je te bénirai ; ô Dieu, jusqu’à l’éternité. Quand tu auras dit Cela, je te le montrerai et je te laisserai jouir de sa vue. »
Satan répondit : « Ceux qui m’ont revêtu de cet habit religieux m’ont recommandé de ne pas lever les mains potir prief en d’autres lieux que dans mon monastère, dé ne rien manger ni boire dans les maisons des laïques. »
« Tu as dit tout-à-l’heure, reprit Euphémie, que celui qui n’accomplit pas la loi en sera responsable, et le Seigneur, à lui soit la gloire a dit dans son saint Évangile- ; 30 Dans quelque maison que vous entriez, dites :. Paix soit aux habitants de cette mai son, et s’il y a quelqu’un digne de recevoir votre prière, elle se reposera sur lui, sinon votre salutation retombera sur vous. De même il ordonne de prier dans tous les chemins où l’on passe. Paul l’apôtre a dit aussi : Priez sans relâche et remerciez Dieu à chaque instant. Tous les saints n’ont cessé de prier Dieu jour et nuit. Donc si tu aimes Dieu, et si ton cœur ne renferme point de tromperie, lève-toi, allons prier ensemble ; je te montrerai ensuite mon gardien fidèle. »
« Nul ne le peut voir que celui qui fait de bonnes actions. » Satan, voyant qu’Euphémie l’avait réfuté et confondu sur tous les points, changea d’apparence et se montra sous une forme effrayante. La vaillante femme l’ayant vu sous cette forme épouvantable s’écria du haut de sa voix en disant : « O mon Seigneur, chef des milices célestes, viens à mon secours en ce moment difficile ! Tu sais, ô archange, que mon mari Aristarque m’a confiée à toi pendant qu’il était encore vivant, afin que tu me gardes, me diriges et me sauves de tous les maux » « Satan fut 3l alors rempli d’une grande frayeur. Euphémie signa son visage du signe de la croix sainte, et dit : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, un seul Dieu !
Satan s’évanouit aussitôt et se dissipa comme une noire fumée. Il reparut ensuite sous l’apparence d’un nègre, long, barbu comme un bouc, ayant les yeux rouges comme du sang et dont les cheveux ressemblaient aux soies du sanglier. Il tenait à la main une épée nue. En le voyant ainsi, Euphémie fut prise d’un grand effroi, elle entra en toute hâte dans sa chambre, prit le tableau où se trouvait le portrait de l’archange Michel, le pressa contre son sein et s’écria : « O pur archange, Michel, prête-moi secours et sauve-moi des griffes de ce méchant Satan. » Satan était à la porte de la chambre et ne pouvait pas y pénétrer à cause de la gloire de l’archange Michel qui la remplissait.
Il mit son doigt dans son nez et s’écria : « Que pouvais-je faire autrement, ô Euphémie ? Pour te séduire et te corrompre, je suis entré près de toi sous l’habit monacal ; mais je n’ai pu réussir dans mon dessein, tu m’as échappé grâce au tableau que tu tiens à la main. C’est moi 3fc qui ai fait révolter le peuple juif contre le Messie, si bien qu’on Ta crucifié. Je croyais ainsi l’avoir vaincu ; mais malheureusement il m’a dompté par le moyen de sa croix. C’est moi. qui suis entré dans le serpent, qui ai séduit Adam et Eve ; je les ai arrachés à leur félicité et les ai fait obéir à mes ordres. C’est moi qui ai séduit les enfants de Cain jusqu’à ce que Dieu se fût mis en colère contre eux et les eût fait périr par le déluge. »
C’est moi qui ai ordonné aux habitants de Sodome et de Gomorrhe de pratiquer le crime, afin que Dieu fût irrité contre eux et les fît périr par le feu et par le souffre. C’est moi qui ai fait que les Israélites ont adoré les idoles au point que Dieu fut mécontent et les fit emmener prisonniers par Nabuchodcinosor dans la ville de Babylône En un mot, je suis la cause de tous les péchés que commettent les hommes. Si parfois je me trouve sans force contre quelqu’un, je fais tomber sur lui un sommeil pesant, afin qu’il ne puisse prier Dieu et obtenir le pardon de ses péchés. Je tends aussi des pièges aux hommes : s’ils ne sont pas pris dans l’un, ils le seront certainement dans l’autre ; je fais tout.
mon possible pour me saisir de chacua 33 au moment où l’on commet le pèche’. « Il continua de dire ensuite : « O Michel, j’ai abandonné le ciel et la terre pour ne pas voir ton visage, et voici que ton portrait sur ce tableau vient de m’épouvanter. C’est toi qui t’es emparé de ma place, qui t’es saisi de la femme que j’avais en ma puissance et toute ma gloire t’a été donnée. Dès lors je me suis mis à parcourir les airs en volant pour m’empare r de tous les hommes et les entraîner avec moi dans l’abîme, l’un par la fornicacation, l’autre par la calomnie, celui-ci par l’envie, celui-là par la désobéissance, cet au tre par le meurtre ou le faux témoignage, par la plaisanterie ou par le vol.
Quand je vois, continua Satan, que je ne peux rien contre quelqu’un par le moyen du péché, je l’accable sous la pesanteur du sommeil et ne le laisse faire aucune prière. Maintenant, ô Michel, c’était un morceau de bois qui m’avait tout d’abord découragé ; aujourd’hui, c’est en core un morceau de bois, sur lequel est repré sentée ton image, qui m’a fait perdre ma force et m’a empêché d’en arriver à mes fins avec Euphémie. « Satan se tourna ensuite du côté d’Euphémie et lui dit : » voici ce que je dois faire avec toi, puisque tu m’as courageuse- 34 ment combattu. Je disparaîtrai momentanément ; mais je reviendrai plus tard vers toi sans que tu me reconnaisses : ce sera le douzième jour du mois de Paoni.Ce même jour, Michel, avec toutes les milices célestes, sera devant le trône de Dieu le Père, le maître universel, pour le prier de faire monter les eaux des fleuves, de faire descendre sur terre les pluies et les rosées.
« Il restera trois jours et trois nuits prosterné devant Dieu, maître de l’univers, pour lui demander de prendre en pitié le genre humain et d’exaucer sa prière. C’est en ce moment que je viendrai vers toi avec toute ma puissance, je t’enlèverai ce tableau que tu tiens à la main et je le briserai en mille morceaux sur ta tête pour t’apprendre que tu ne pourras jamais me résister. » À ces mots, la sainte Euphémie prit le tableau dans sa main et se mit à courir derrière Satan pendant qu’il s’enfuyait devant elle au milieu d’une grande confusion. Elle se mit ensuite à faire des prières et des implorations nombreuses au nom de l’archange Michel, à partir du jour où Satan l’eut quittée jusqu’à celui où il devait revenir.
Lorsque la fête de l’archange fut proche, cette 35 femme bénie prit soin de préparer les offrandes et autres choses semblables dont elle avait besoin pour célébrer la fête. Le matin du douzième jour de Paoni, pendant que cette pieuse femme implorait le Seigneur et priait l’archange Michel de la garder, de lui donner assistance contre tout mal et de la sauvegarder des pièges de l’ennemi, tout à coup Satan, l’ennemi de tout bien, se présenta à elle sous la forme d’un ange immense aux longues ailes, ceint d’une ceinture d’or autour de ses flancs, ayant sur la tête une cou-ronne incrustée de pierres précieuses, tenant à la main droite un sceptre d’or qui n’était pas surmonté du signe de la croix sainte.
Dès que son regard tomba sur lui, la pauvre et sainte femme fut prise de peur. Satan s’approcha alors d’elle et lui dit : « La paix soit avec toi, ô femme bénie devant Dieu et devant ses anges ! La paix soit avec celle dont les offrandes et les aumônes sont montées devant Dieu comme un parfum d’agréable odeur ! Sache,’ Euphémie, que le méchant Satan ne peut plus rien contre toi. Croismoi, femme honnête, je viens de sortir de devant Dieu le Père, le maître de l’univers, j’ai vu près de lui tes prières et ta charité.) 36 D’É« YPTE je les ai laissées qui brillaient comme le soleil et Dieu m’a envoyé vers toi pour te l’apprendre. » »
Si tu m’écoutes, tu obtiendras une grande célébrité. L’Évangile dit : L’obéissance vaut mieux que les sacrifices. Écoute donc ce que je vais te dire ; c’est dans ton intérêt et si tu me désobéis, c’est comme si tu désobéissais à Dieu lui-même. « La pieuse Euphémie répondit : « Que t’a dit le Seigneur afin que j’obéisse à ses ordres ? » Satan reprit : « Dieu m’a chargé de te dire d’épargner tes biens, de cesser ces aumônes et œuvres de miséricorde ; car tu les fais pour sauver l’âme de ton mari qui a déjà reçu en héritage le royaume des deux. Ce que tu as fait jusqu’ici suffit : épargne donc un peu, sans quoi tu te trouveras dans le besoin après quelque temps, car Satan viendrait ruiner tes biens par envie de tes bonnes oeuvres, comme il Ta fait au trefois pour Job, cet homme juste.
Il lui porta envié, lui envoya des ulcérés, tua ses enfants et ruina tous ses biens. Il fit de même avec Tobie et le rendit aveugle l’on mari Aristarque est mort sans laisser d’enfants ; hâte-toi donc d’épouser un autre homme : peut-être auras-tu des enfants qui hériteront de tes biens quand tu mourras etqui perpétueront LÉGENDE DE LA SAINTE EUPHÉM1E 3j pendant leur vie le souvenir de leurs parents ; Si tu m’en crois, tu épouseras le seigneur Arîus qui a réuni tant de richesses pour s’emparer de l’empire grec- Euphémïe vit aussitôt que celui qui lui parlait n’était autre que Satan. Elle lui répondit : « Dans quel livre Dieu a-t-il ordonné de ne pas faire l’aumône, de laisser de côté lés prières, les offrandes et les jeûnes ? »
Quand a-t-il prescrit à la femme d’épouser deux hommes ? Je te dis que tout livre qui vient de Dieu doit conseiller la pureté, l’abandon du monde, l’application aux jeûnes, aux prières, à la charité, à la miséricorde envers les pauvres, les indigents et les besogneux, chacun selon son possible. L’Évangile dit encore : Prenez pitié d’autrùi afin qu’an prenne pitié de ’vous. Il dit aussi : La miséricorde se rétrouve au jour du jugement. Et toi, tu m’ordonnes au contraire d’épouser un laïque athée ! Dieu fera vite périr un pareil homme ; il le jettera dans le lac de feu et le placera sous les pieds du pieux Honorius.
Le sage Salomon dit que la tourterelle et les corneilles ne prennent qu’un seul mari. S’il en est ainsi d’oiseaux muets et sans intelligence qui conservent leurs âmes pures et ne s’unissent 38 pas à un second mari, à combien plus forte raison une créature humaine doit-elle agir de même, elle que Dieu a créée à son image et à sa ressemblance, qu’il a rendue assez sage pour distinguer le bien du mal, la lumière des ténèbres, ce qui est amer de ce qui est doux. L’homme doit donc conserver son âme pure, afin de contenter son Créateur par des actions honnêtes. Je te le répète, il ne m’arrivera jamais de laisser un autre homme s’unir à moi, après l’excellent Aristarque : que Dieu lui donne paix !
Tant que je resterai dans ce monde, je n’abandonnerai jamais les offrandes, ni les charités que je dois faire au nom du Seigneur et au nom de l’archange Michel pendant toute ma vie. Dis-moi maintenant qui tu es, quel est ton nom, et où tu as pris les riches vêtements que tu portes ? « Satan répondit : « Je suis l’archange Michel, le chef des milices célestes : j’ai été envoyé vers toi aujourd’hui pour te protéger ; sans cela, l’ennemi du genre humain viendrait et te ferait périr. Tu dois te prosterner devant moi, Euphémie, car j’ai quitté les milices célestes pour venir te protéger jusqu’au coucher du soleil.
« Euphémie répondit : « J’ai entendu quelqu’un lire dans le 3o, saint Évangile ce passage : Lorsque Satan se fut présenté pour se prosterner devant le Seigneur, Jésus le Messie le réprimanda en lui disant : Arrière, ô Satan ! Satan lui répondit : Comment Satan aurait-il cette grande gloire qui m’environne. Dès l’instant qu’il eut désobéi à son maître, moi, Michel, je fus chargé de lui enlever son éclat et de m’en revêtir moi-même. » Euphémie lui dit : « Si tu es Michel, où est le signe de la croix qui doit se trouver sur ton épée ’, car j’ai. ici son portrait ? » Satan reprit : « C’est le peintre qui l’y a placé pour embellir son dessin : tous les anges n’ont pas sur leurs épées le signe de la croix.
Euphémie dit : « Si le roi envoie quelque part l’un de ses soldats, est-ce que celui-ci ne portera pas avec lui le sceau du roi ? Sinon, la personne vers laquelle il est envoyé ne le recevra point. À combien plus forte raison le chef des célestes milices, le commandant des bataillons angéliques doit-il faire ainsi ! Si tu veux que je croie ce que tu dis, laisse-moi t’apporter son portrait i II y a ici contradiction, puisque plus haut il s’agissait d’un sceptre ; la contradiction est d’ailleurs de peu d’importance. 40 D EGYrTE afin que tu t’abaisses et te prosternes devant lui sans refus. ! Lorsque Satan vit qu’Euphémie l’avait vaincu sur tous les points, il ne put rien lui répondre »
« Euphémie s’empressa de se lever et d’apporter le tableau où était peint le portrait du pur archange Michel. Aussitôt Satan changea de forme, il se mit à rugir comme un lion et cria du plus haut de sa voix si bien que toute la maison en trembla. Il s’élança sur Euphémie, la saisit a la gorge et lui dit : Comment pourrais-tu m’échapper aujourd’hui ? Il y a bien longtemps que huit et jour je cherche à te prendre sans que [’aie pu en trouver le moyen jusqu’à ce jour. Que vienne maintenant Michel sur lequel tu comptes pour te sauver de ma main ! » Gè pendant il la fit tellement souffrir qu’elle fut sur le point de mourir : enfin elle s’écria : Accours maintenant vers moi, ô archange Michel, chef des milices célestes, viens m’ap porter secours et me sauver.
Tout-à-coup l’archange Michel apparut, vêtu, d’un habit royal, tenant à la main un sceptre d’or en haut duquel était la représentation de la croix sainte. La chambre fut illuminée d’une umière plus éblouissante que celle du soleil. M 4 1 ©es queSatànl’eur vu, s’écriayrempli idîune grande frayeur : « O Monseigneur l’archange aie pitié de moi ; j’ai eu l’audace de commettre la faute d’entrer dans une chambre où se trouvaient ton nom et ton image : je t’en supplie, ne me fais pas périr avant que le terme de mon existence soit arrivé. Tu sais, ô archange, que le Seigneur m’a accordé une courte existence sur terre-. »
C’est toi qui m’as enlevé ma gloire, et maintenant je me sens rempli de frayeur en ta présence. Je vais te promettre devant Dieu de ne plus entrerons un endroit où sera ton nom. Cependant l’archange Michel l’avait s isi et le tenait dans sa main comme un enfant tient un passereau. Après l’avoir long temps pressé, il le lâcha enfin et Satan « ’enfuit avec une grande confusion. L’archange se tourna ensuite vers Euphémie et, lui dit ; ff Rassure-toi et prends confiance ; à partir de ce moment, il ne pourra plus rien Contre toi. C’est moi, l’archange Michel, qui $uis resté près de toi depuis ton enfance jusqu’à ce jour : tout ce que tu diras devant mon image, je l’entendrai et l’exaucerai. »
Les /offrandes et les charités que tu as faites en mon nom ont trouvé grâce devant le trône CONTES BT ROMANS D’de Dieu. Je te l’avoue, j’étais présent au moment où tu as prié ton mari de te faire exécuter mon portrait, à moi Michel que Dieu envoie vers quiconque espère en lui. Ne crains rien désormais : les ruses n’ont plus pouvoir sur toi. Achève donc ce que tu as entrepris en mon nom ; fais les préparatifs de la fête, car c’est le dernier été que tu passeras en ce monde. Je viendrai vers toi avec la foule des anges et je te porterai dans les demeures du repos éternel et spirituel que ton mari a mérité de posséder par ses bonnes oeuvres.
« À ces mots » il monta vers le ciel entouré d’une grande gloire et la sainte et pieuse femme le suivit de ses regards. Elle se leva à la hâte, se rendit à l’église prés de l’évêque anba Anthimos et lui apprit, tout ce qui venait d’avoir lieu. Celui-ci rendit gloire à Dieu et remercia le grand archange Michel Lors que la messe fut finie, elle reçut les saints mystères, rentra chez elle, donna un grand banquet en l’honneur de l’archange Michel et pria l’évêque d’y assister avec tout le peu pie. Lorsqu’elle le vit arriver au milieu des prêtres et des riches personnages, elle alla au-devant d’eux jusqu’à la troisième porte et 43 se prosterna devant le père évêque.
« Celui-ci la releva en lui disant : Relève-toi, ô femme bénie devant Dieu ! Le parfum de tes prières est monté jusqu’au Seigneur, comme jadis les prières de Melchisédech, roi de Salem, d’Aaron, de Siméon et de Zacharie, prêtres d’Israël ! » Elle introduisit ensuite l’évêque et les prêtres dans la chambre où était l’image de l’archange Michel, fit asseoir l’évêque sur une chaise d’ivoire incrustée et offrit d’au « très chaises aux prêtres. Cela fait, elle se mit à ouvrir toutes ses caisses, lui fit présent de ses biens, sans rien épargner, et lui dit : « O monseigneur l’évêque, accepte de peu de chose, dépense-le au nom de Dieu et en l’honneur de l’archange Michel, car il est proche le temps où je vais quitter ce monde périssable.
Aujourd’hui même l’archange Michel va demander au Dieu miséricordieux de me transporter de ce monde vain, afin que j’aille vers les demeures destinées aux âmes pieuses, et c’est là que je retrouverai mon mari Aristarque. « L’évêque fit alors porter tous les biens d’Euphémie dans son palais. Vers le soir, du même jour, qui était le douzième de Paoni, lorsqu’elle eut rendu la liberté à sesesciaveset 44 à ses négresses, toute sa maison fut remplie d’un parfum excellent et d’un encens exquis. Elle se tourna du côté de l’Orient et dit à l’évêque : « O mon père saint, je t’en supplie au nom de Dieu, prie pour moi le Seigneur, afin que je me présente devant lui en un moment favorable ; car l’heure approche où mon âme sera séparée de mon corps en ce inonde jusqu’au jour du jugement.
voici que l’archange Michel est derrière moi avec ses bataillons angéliques. En disant ces mots, elle se signa le Visage du signe de la croix sainte, et l’évêque récita sur elle les prières habituelles \ La sainte Euphémie reprit en suite la parole et dit : a Que la paix soit avec vous tous ! Puis elle demanda qu’on lui apportât le portrait. Quand on le lui eut apporté, elle le prit, le baisa, le plaça sur sa poitrine et dit : « O archange Michel, sois avec moi. en cette heure difficile. » Le Seigneur Dieu ouvrit alors les yeux de la foule qui vit l’archange Michel brillant comme le soleil : ses jambes ressemblaient à du cuivre ’ I II faut sans doute entendre par ces prières habituelles ce qu’on désigne maintenant par tes prières des agonisants, quoiqu’il n’y ait eu ici ni maladie, ni agonie.
LÉGENDE DE LA SAINTE EtfPHÉWIE 4$ fondu ’, il teilait à la main’una trompette et était monté sur Un char qui avait Ira forme d’une barque : sa main gauche brandissak une épée en haut de laquelle se voyait la représentation de la croix sainte ; il était re ? vêtu d’un habit magnifique comme celui des rois. En le voyant, nous eûmes tous une grande frayeur et nous tombâtne$à terre. Il déploya un habit lumineux dans lequel il re çut l’âme de la sainte Euphémie ; Nous en tendîmes ensuite les célestes milices chanter des hymnes « i des glorifications au moment où l’on faisait monter au ciel l’âme de la sainte Euphémié ; nons ne pûmes distinguer que ces mots : « Le Seigneur connaît la-voie des justes et des purs : ce sont eux qui héri » »
« teront les bienséternels. Ainsi mourut la pieuse femme, le soir du douzième jour de.Paoni. Nous prîmes-grand soin de son corps, nous l’enveloppâmes dans des linceuls et, après avoir récité des prières sur elle, nous l’enterrâmes dans l’église près d’Aristarque son mari. Aussitôt lé tableau disparut et nous ne pûmes savoir où il s’était. L’auteur fait allusioh sans douté aux jambières qui étaient une partie de la cuirasse ’obligée {l’un chef d’armée. 8 46 OQtm » ST ROMANS D éGYPTE envolé. Le lendemain quand nous fûmes entrés dans l’église, nous vîmes que le portrait avait été suspendu au-dessus de l’autel, mais non de main d’homme.
On ne peut avoir une idée de la grande joie qui s’empara de la foule en ce moment : tout le monde s’écria : « Kyrie eleison, Seigneur, aie pitié de nous. Il est unique le Dieu de l’archange pur Michel ! La nouvelle de ce prodige se répandit partout. Honorais, Arcadius et Eudoxie, raconte le narrateur ’, vinrent jusqu’ici, ils virent le portrait qui avait été suspendu au-dessus de l’autel sans le secours d’une main humaine. Qui donc pourrait raconter seulement une partie des miracles opérés par ce tableau ? De tous les côtés, ceux qui en avaient entendu parler accouraient pour le voir et le contempler. »
Comme il était fait de bois d’olivier, il en poussa des racines et des rameaux qui peu après donnèrent des fruits. Il y avait dans la ville une femme malade d’hydropisie. Elle avait dépensé tous ses. Le copiste entre ici dans le récit pour son propre compte, à moins qu’il ne faille attribuer ces mots à l’orateur qui aurait alors tiré le récit d’un auteur précédent. 47 biens pour payer les médecins qui ne lui avaient procuré aucun soulagement. Un jour elle serendit à l’église, prit un rameau du tableau, le mangea et fut aussitôt guérie.
Un homme avait mal à la tête. Un jour qu’il se sentait plus malade, il entra dans l’église, prit un peu de l’huile de la lampe qui brûlait devant l’image de l’archange, s’en oignit la tête et fut guéri sur le champ. O archange Michel qui cherches à sauver le monde entier, quelle vénération ne dois-je pas avoir pour toi qui te tiens à la droite du Seigneur des armées à chaque instant, afin de prier pour le genre humain. Je vois, ô peuple chrétien, que la fête de ce jour vous remplit d’une grande joie. Nous sommes en effet réunis aujourd’hui pour célébrer la fête de l’archange Michel, et pendant cette fête je vois les bataillons angéliques réunis avec nous : je vois les rangs des saints, revêtus d’habits lumineux, glorifier l’archange Michel, le généralissime qui règne sur la terre et dans les cieux.
Je vois en outre ceux qui ont accompli leur vie de combats et de vertus se réjouir en ce jour : voyez le maître des cieux et de la terre qui assiste avec nous à la fête de son serviteur Michel. Pour moi 4& pécheur, quand je vois toutes ces merveilles, je me sens rempli d’allégresse. Premier récit que Von doit lire le douzième jour de Paoni \. Je dois encore vous apprendre, [ô fidèles mes frères, qu’il y avait un homme infidèle, nommé Aristarque, qui par suite de la faiblesse de son cœur n’osait montrer en public ni sa religion ni le culte qu’il devait reàdre à Dieu, Cet homme possédait de grandes richesses et avait une femme fort belle nommée Icanie.
Elle ne lui avait pas donné d’enfant. Cette.femme pitoyable, aimable, charitable envers les pauvres, les faibles et les indigents, désirait ardemment embrasser la religion chrétienne. Elle n’osait manifester son désir de peur de son mari ; mais elle priait Dieu riuit et jour d’exaucer ses prières et de lui accorder un enfant qui fût la joie de son cœur. Dans le voisinage de leur maison habitait un prêtre chrétien qui exerçait le métier de copiste. Icanie voyait tous les i. C’est le premier des deuxrécita annoncés dans le titre. LEGENDE DE LA SAINTE EUPHÉM1E 49 jours venir chez lui des gens qui lui demandaient d’écrire pour eux des livres qui devaient consoler et sauver leurs âmes.
Un jour que son mari était absent, elle se leva en toute hâte, entra dans la maison du vieux prêtre qui était scribe et le trouva,’occupé à écrire le livre des Psaumes. Elle lui dit : t Je t’en prie, 6 prêtre mon père, apprends-moi le sens des mots que tu écris.
Le prêtre se mit aussitôt à lire ce qu’il écrivait : « Les dieux des nations sont de l’or et de l’argent, ils sont fabriqués de main d’homme ; ils ont une bouche et ne parlent pas, des oreilles et n’entendent jamais, un nez et ne sentent rien, des pieds et ne marchent point, des yeux et ne voient nul objet. Qu’à eux deviennent semblables ceux qui les ont faits et ceux qui, mettent en. eux leur espoir. » Lorsque, la pieuse, femme eut entendu ces paroles du prêtre scribe, elle se prosterna à ses pieds etilui dit : ; « Je t’en prie, ô prêtre mon père, aie pitié de ma misère, prête-moi secours et sauve-moi ; car il n’y a personne dans la ville à qui je puisse communiquer ce que j’ai dans l’esprit, si ce n’est à toi, ô prêtre mon père, homme de Dieu. »
Je suis sûre en effet que tu peux accomplir mon désir. Depuis bien long- 8’ 5û temps j’ai entendu dire que le Dieu des chrétiens est miséricordieux, pitoyable envers ceux qui se convertissent à lui et [qu’il accepte leur pénitence. Moi, mon père, je veux être sa servante ; m’acceptera-t-il ? Apprendsmoi ce que je dois faire pour sauver mon âme et celle de mon mari ». Dès que le prêtre eut vu combien sa foi était ferme, il lui dit : « Sache, ma fille, que Dieu ne repousse jamais ceux qui se convertissent à lui ; au contraire, il en éprouve une grande joie. Si tu veux sauver ton âme, je te donnerai un livre des Évangiles que tu met tras dans ta chambre pour épouvanter les idoles que vous adorez.
Je suis sûr que par ce moyen Dieu vous accordera le salut. « Il se leva alors et lui donna l’évangile de Jean fils de Zébédée. Elle le prit avec joie, partit sur le champ et le déposa dans un coffret à P intérieur de sa chambre. Quelques jours après son mari était de retour de son voyage. Le soir, après avoir mangé et bu, il s’endormit comme d’habitude, sans savoir ce que sa femme avait fait. A minuit, un grand bruit se fit entendre et un mouvement inaccoutumé eut lieu dans la maison de notre idolâtre : une barque lumineuse apparut d’où LÉGENDE DE LA SAINTE EUPHEMIE 5l sortaient des chants mélodieux, et en arrière de cette barque d’autres voix tumultueuses s’écriaient : « Qu’y a-t-il de commun entre nous et toi, ô Jésus fils de Dieu, pour que tu sois venu nous détruire et nous chasser de notre demeure ?
« Tu nous a enlevé toute la terre : il ne nous restait dans cette ville que cette seule maison et celui qui en est le possesseur. La Géhenne était préparée pour lui et voilà que tu viens l’enlever de nos mains ! » Aussitôt qu’Aristarque et sa femme eurent entendu ces paroles, ils furent saisis d’une grande frayeur et tombèrent comme morts. Alors Dieu enleva le voile qui couvrait leurs yeux : ils virent le Sauveur assis sur le coffret et, debout devant lui, l’archange Michel tenant à sa main une lance avec laquelle il chassait.les satans loin des idoles. Il prit ensuite Aristarque par la main, le releva et lui dit : N’aie pas peur, tu as trouvé le salut grâce à ta femme.
« Je suis l’archange Michel, et voici mon Seigneur Jésus le Messie, fils du Dieu vivant et éternel : il est venu pour te sauver, t’arracheraux séductions des idoles et te guider dans le bon chemin. Demain matin, quand tu seras levé, va trouver l’évêque Théodose qui vous accordera, à toi 52 et à ta femme, la grâce du saint baptême afin que tous vos péchés vous soient pardonnes, » Dès que l’archange eut achevé ces mots, Aristarque ne le vit plus. Il se leva à la hâte tout rempli de joie, surtout lorsqu’il eût senti les parfums qui s’exhalaient dans toute sa maison. Il vit à terre, brisées en mille morceaux, les idoles qu’il adorait.
Se retournant alors vers le coffret, il levit brillant d’une lumière plus éclatante que celle du soleil. Cette vue le jeta dans le comble de l’étonnement. 11 dit à sa femme : a Apprends-moi ce que tu as fait pour que nous ayons mérité cette grande faveur ; on m’a dit, en cette nuit, que cette grâce me venait à cause de toi. « La femme fidèle lui raconta tout ce qui avait eu lieu. Dès qu’il l’eût appris, il fit venir le prêtre et l’informa de ce qui s’était passé pendant la nuit ; puis il lui. dit : « Je te prie, ô prêtre mon père, de m’accompagner chez le père Théodose afiaqu’il ’m’accorde la faveur du saint baptêjnfc qui me procurera le pardon de mes péchés, comme on me l’a assuré.
Ils se mirent alors en marche tous les trois, se rendirent chez Tévêque et lui racontèrent ce qui venait de se passer. - i / -…„.,. t LÉGENPE DELA SAINTE EUPHÉMIE 5Ï L’évêque fut ertchânté, baptisa le mari et la femme et leur fît obtenir le pardon de leurs péchés par la foi en le Messie. Des qu’ils furent de retour de la maison de l’évêque, ils se mirent à faire l’aumône aux pauvres e{ aux indigents en l’honneur de l’archange Michel, et jusqu’à leur mort, ils firent de leur maison un hôtel ’ pour les étrangers. Voyez, mes frères, la pitié et l’amour que notre Dieu a pour le genre humain Qui-conque se présentera devant lui avec un cœur droit sera reçu chez lui, car il désire le salut de toutes ses, créatures.
« Si, en outre, on a commis des péchés, qu’on les avoue et qu’on en fasse pénitence, ces péchés seront pardonnes. Enfin les exemples de sa misé ri-, corde sont innombrables, la. profondeur de sa pitié est insondable Nous devons donc lui demander pardon et le prier de nous guider dans le chemin du bien. Deuxième récit que l’on doit lire le douzième jour de Paoni. J’ai à vous apprendre encore une autre chose, ô mes frères qui êtes réunis dans cette église sainte. Il y avait dans le désert de Seété ’ un fidèle moine qui ne manquait jamais de faire ses prières et de donner une au » mône aux pauvres et aux veuves le douzième jour de chaque mois, au nom de l’archange pur, Michel.
« Après avoir fait son devoir accoutumé, il portait son offrande dans l’église de l’archange Michel à Alexandrie. De là, après avoir reçu les saints mystères, il retournait vers son monastère. Telle était son habitude, car il était robuste de corps, jeune d’âge ; mais sage comme un vieillard dans sa conduite. De tout ce qu’il pouvait gagner il faisait l’aumône et ne gardait que ce dont il avait besoin pour sa nourriture journalière » Chaque jour il jeûnait jusqu’à la neuvième heure 3, excepté le samedi et le dimanche. Tous les jours, il faisait un grand nombre de prières et de génuflexions. 55 Dès que le méchant ennemi, le tentateur rusé eût vu les bonnes actions que faisait ce saint homme, il voulut rendre vaines toutes ses mortifications.
Un jour que la fête de l’archange Michel était proche, Satan, l’ennemi du bien, envoya au frère moine une maladie qui appesantit tout son corps en l’obligeant au sommeil. Cette maladie s’empara de lui le dixième jour du mois d’Athor ’. A l’époque â laquelle il avait l’habitude de commencer son voyage d’Alexandrie, Satan rendit la maladie plus grave en la faisant dégénérer en une fièvre violente. Le frère dit alors en lui-même : « Il faut que je parte pour la ville d’Alexandrie afin d’y prier dans l’église de l’archange Michel dont le nom est si doux à la bouche de tout homme ; car je sens que la fin de mes jours est proche et que je vais bieniôt sortir de ce monde périssable. »
Que la volonté de Dieu soit faite, dit-il ensuite ; car si je meurs, c’est vers Dieu que j’irai, et si je vis, c’est toujours à lui que j’appartiens. Il faut donc que maintenant j’aie assez de courage pour me rendre dans l’église de l’archange Michel, i. C’est-à-dire le novembre. 56 Montes et romans d’Égypte le commandant des milices célestes, car, qui sait si je vivrai jusqu’à pareil jour Tannée prochaine ». Il se leva alors, se tourna du côté de l’Orient et récita trois. fois la prière : m O notre père, qui êtes dans les cieux i il signa son visage du signe de la croix sainte en disant : « Au nom de la Trinité sainte, Père, Fils et Saint-Esprit !
puis il pria en ces termes ’ : « O archange dé Dieii, Michel, que ta grande puissance vienne à mon se » cours eh cette héure-ci 1 « Après avoir prononcé ces paroles, il se mit ea marche avec grand effort et grande peine, comme dit l’E-criture : « L’âme désiré ce qui : contrarie : le corps, le corps ce qui contrarié l’âme ; mai$ Fâme est forte et le corps est faible. Pen-dant qu’il était en route, il fut vu tout-à coup par un homme dévot qui habitait dans Tun’des faubourgs d’Alexandrie. La grâce de Dieu était descendue sur cet homme dévot, parce qu’il faisait de bonnes actions ; elle le fit monter sur la terrasse de son habitation afin qu’il fût témoin du prodige qui allait s’opérer à l’occasion de notre frère.
Du haut de sa terrasse, il vit un moine qui cheminait avec un grand courage : Satan se jetait sur lui, mais le moine lui résistait avec une foi LÉGENDE DE LA SAINTE EUPHEtylE 5j ferme et droite. Il vit en outre, un ange qui suivait le moine et en comptait les pas pour lui dojiner une récompense digne de son mérite, de sa peine et de ses fatigues. Lorsque le vieillard eut vu ce prodige, il fut rempli d’admiration et descendit promptement pour recevoir le moine, dès que celuici se serait approché de sa maison. Lorsqu’ils se furent prosternés l’un devant l’autre, le vieillard le pria d’entrer chez lui pour prendre un peu de repos.
Le moine n’y consentit point et se dirigea tout droit vers l’église. Le vieillard se dit alors : « Je suivrai ce frère à la ville pour voir ce qu’il fera. » Les deux dévots prirent donc le chemin de la ville. Le frère, selon son habitude, en-tra dans l’église, fit son offrande au nom de Dieu, en l’honneur de l’archange Michel. Les. prêtres se mirent alors à célébrer la Messe et à distribuer les saints mystères. Dès que la Messe fut finie, le frère s’avança avec son compagnon pour recevoir les saints mystères avec le pardon de leurs péchés. Lorsqu’ils se furent approchés du prêtre, celui-ci vit un ange de Dieu qui tenait dans sa main droite une couronne de combat pour le vieillard ; il vit en outre le frère moine portant sur sa tête trois couronnes lumineuses, pendant qu’à ses côtés un second ange tenait à la main une tablette sur laquelle était inscrit le nombre des pas que le moine avait faits depuis Scété jusqu’à l’église.
Lorsque le patriarche ’ eut vu ce spectacle, il fut rempli d’étonnement, fit appeler le diacre et lui ordonna de garder près de lui les deux moines jusqu’à la fin de l’office et jusqu’à ce que le peuple fût sorti en paix. Le patriarche fit alors venir le diacre et les deux moines. Après avoir permis aux deux moines de prendre place près de lui, il s’adressa au premier d’entre eux en ces termes : « Mon fils, il est écrit qu’on n’allume pas une lumière pour la mettre sous le boisseau, mais pour la placer en haut d’un minaret a. Je te prie i. Tout-à-l’heure l’auteur parlait du prêtre, et maintenant du patriarche. »
« Il y a contradiction ; mais peut-être faut-il entendre que le patriarche et le prêtre eurent tous deux la même vision. 2. Il faudrait sur un chandelier, comme dans l’Évangile. Le mot minaret montre l’influence de la conquête arabe sur le copiste ou traducteur copte. LÉGENDE DE LA SAINTE ÉUPHÉMlE So, donc au nom irrésistible et éternel de Dieu de ne me rien cacher de ton histoire, car j’ai vu le ciel t’offrir un grand présent. »
Le père Eusèbe, celui qui vivait dans le désert de Scété, répondit ; a O mon père saint crois-moi, je ne possède aucune vertu, je suis un homme dont les péchés sont plus nombreux que ceux de tout autre homme et je continue toujours de vivre dans les fautes et le péché. Je te prie de me bénir, ô mon père saint, afin que, par tes prières, Dieu me pardonne une partie de mes péchés et que, par celles de l’archange Michel, il prenne pitié de moi et me fasse passer de l’état de négligence dans lequel je me trouvé en celui d’une pénitence agréable à Dieu. Misérable et vil que je suis ! je ne mérite point de fouler sous mes pieds cette terre sainte ; noyé dans l’océan de mes péchés, j’ai commis tous les crimes et toutes les actions diaboliques, telles que la fornication, les impuretés et tout ce qu’il y a d’actions méchantes si bien, je crois, qu’au moment où je sortirai de ce monde périssable l’on me conduira dans les lieux de supplice à cause de tous les péchés que j’ai commis, moi misérable a J’avais, mon père saint, un amiquiexer- 60 çait la profession de marchand.
Par suite de la grande amitié qui nous liait, nous étions aussi unis par notre affection que si nous eussions eu deux âmes en un seul corps. Nul de nous deux n’entreprenait quelque chose sans le consentement de l’autre. Nous avions le même cœur poiir tous nos projets, vente, achat, et le reste. 11 prenait sur lui tous les soucis du commerce, et moi j’étais plongé dans les œuvres mauvaises. Mon ami avait une femme très belle et il craignait que je ne le trompasse de complicité avec elle. Un jour mon ami me dit : « Il y a bien longtemps que nous sommes associés et liés par une grande amitié ; mais je désire maintenant que nous prenions rengagement réciproque de ne pas nous tromper l’un l’autre, de n’avoir rien de caché l’un pour l’autre de ce que nous ferons, d’avoir en toute bonne volonté même cœur et même corps ’, afin que Dieu bénisse nos biens et notre vie et que nos pensées soient tranquilles au sujet l’un de l’autre. »
« Ainsi, si je pars pour un voyage, je serai en repos de ta part au sujet de ma maison et de tout ce qu’elle ren- 6l ferme. » J’acceptai cette proposition. Nous nous rendîmes tous deux à l’église, et nous y prîmes cet engagement l’un envers l’autre, avec de grands serments. Nous nous jurâmes l’un à l’autre devant l’autel de Dieu dans l’église de l’archange pur Michel que personne de nous deux ne tromperait l’autre dans quelque chose que ce fût, ne l’abandonnerait au moment du malheur ni ne désirerait ce que l’autre posséderait. Après avoir pris cet engagement devant Dieu dans l’intérieur de l’église, nous sortîmes.
Quelques jours après, nous chargeâmes une barque de marchandises très précieuses. Mon associé me dit : « Toi, tu resteras ici pendant que j’irai en toute hâte vendre ces marchandises, et à mon retour j’en retrouverai d’autres que tu auras achetées. » Je le congédiai donc et il partit pour l’île de Chypre avec mon serviteur et le sien. Je m’occupai de mon côté d’acheter toutes les marchandises nécessaires.
« Un jour que j’avais acheté des marchandises très chères, je les portai moi-même dans la maison de mon associé. Sa femme qui s’y trouvait me saisit et m’invita à une action coupable. Je résistai avec courage, 02 - surtout en me rappelant l’engagement passé entre nous et qui avait eu pour témoins Dieu et l’archange Michel. Aussitôt la très grande miséricorde de Dieu descendit sur moi : une crainte honnête s’empara de moi, ôtade mon cœur tout ce que j’avais d’inclination pour cette femme et me fit lui dire : « Il est impossible que je trompe mon associé et que je manque à mon engagement. » Elle insista d’abord près de moi avec des paroles coupables ; puis elle me saisit sans honte ni crainte de Dieu. »
Je m’écriai aussitôt- : « O mon Maître, Dieu de l’archange Michel, toi qui sers de témoin entre moi et mon ami, sauve-moi de la main de cette femme, comme tu as autrefois sauvé le juste Joseph des mains de la femme égyptienne, épouse de Putiphar 1 » Puis je me signai le visage du signe de la Trinité sainte, Père, Fils et Saint-Esprit. Cependant cette femme ne me laissait point partir ; mais elle voulait toujours me faire exécuter son désir : ce que voyant je la frappai d’un coup si violent qu’elle tomba à la renverse et mourut sur le champ. Et moi, je ne voulais point la tuer : je ne désirais que me sauver d’elle !
Dés que je la vis morte, je fus saisi d’une LÉGENDE DE LA SAINTE EUPHÉM1E 63 grande frayeur et je m’écriai : « O mon Seigneur Jésus le Messie, fils du Dieu vivant, sauvemoi en ce moment difficile par l’intercession de l’archange Michel ; car tu sais, ô mon Seigneur, que je voulais seulement lui échaper et non la tuer. Tu sais, ô mon Dieu, que j’ai commis de ’nombreux péchés et tu les a tolérés avec patience : maintenant je te prie de me sauver de cette grande épreuve afin que je t’adore continuellement pendant tout le reste de ma vie, que je suive ton chemin et que je fasse ta volonté en m’appliquant toujours à sauver mon âme. »
« Je n’habiterai plus jamais d’endroits où il y aura des femmes. » Pendant que je disais ces mots que j’accompagnais de pleurs amers, tout-àcoup le maître des trésors de la miséricorde, celui qui ne désire point la mort du pécheur, celui qui prend pitié de ses créatures et à la voix duquel toutes les créatures ressusciteront au jour du jugement, Dieu ressuscita cette femme ignorante qui se releva avec une grande joie, se prosterna devant moi et me dit : Que tu es heureux ! Dieu t’a pardonné tous tes péchés. Grâce à’ toi, mon âme est sauvée, à moi malheureuse et méchante. Crois-môi, mon père, lorsqu’on 64 a ôté mon âme de mon corps, les milices des te’nèbres m’ont entourée et se sont mises à grincer des dents contre moi avec colère et courroux ; puis elles m’ont conduite dans les feux de la Ge’henne.
Un ange lumineux vint aussitôt et dit à mes gardes : « Cette âme ne vous a pas été livrée ; Dieu en a fait présent à Eusèbe son honnête serviteur. Ces anges ténébreux dirent aussitôt : « Cet Eusèbe est notre ami, nous allons l’amener chez nous, car il a tué cette femme et il n’a jamais rien fait de bon. » L’archange pur Michel leur dit : « Dès maintenant il ne vous appartient plus, car la faveur de Dieu est descendue sur lui. Désormais c’est un élu qui suivra toujours les chemins de l’honnêteté. Dieu lui a pardonné tous les péchés qu’il a commis depuis son enfance et Ta confié à l’archange Michel qui le protégera contre les coups de Satan ; car il a combattu la nature et vaincu dans le combat de la passion. » »
« Dès que l’archange Michel eût prononcé ces paroles, il prit mon âme des mains de ces esprits ténébreux pour la replacer dans mon corps, comme tu le vois. »
« Et moi, Eusèbe, lorsque j’eus entendu cette femme parler ainsi, je fus rempli d’une t LEGENDE DE LA SAINTE EUPHÉMIE 63 grande admiration et je me réjouis beaucoup de son salut et de sa vie. Comme il était très tard, je rentrai dans ma maison et je dormis. Aussitôt l’archange Michel vint à moi et me dit : « Te voilà sauvé ! ne commets plus de péchés, sinon tu seras atteint d’un malheur encore pire. » »
Je lui dis : « Qui es-tu, mon Seigneur, toi qui est environné d’une si grande gloire ? »
« — Il me répondit : Je suis l’archange Michel qui me tiens à chaque instant debout devant Dieu, afin d’intercéder pour le genre humain. C’est moi qui, sur l’ordre de Dieu, ai remis l’âme de cette femme en son corps. Courage ! le Seigneur est avec toi. » Il disparut dès qu’il m’eût dit ces paroles. Je m’éveillai aussitôt très effrayé de cette extraordinaire vision ; je me levai sur le champ, je fis deux parts de tous mes biens et je laissai dans sa maison ce qui appartenait à mon ami. Je distribuai ma part aux pauvres, je me rendis à la montagne de Scété et je revêtis le saint costume du monachisme.
Je m’occupai ensuite à travailler pour subvenir à ma nourriture et faire l’aumône de ce qui me resterait. À chaque fête, je suis venu à l’église de l’archange Michel pour faire l’offrande du produit de mon tra- 9 66 vail manuel, ne désirant en tout cela qu’une seule chose : obtenir de Dieu le pardon de mes péchés passés. Voilà mon père saint, quelle a été mon histoire avec tout ce qui m’e$t arrivé. Quant à ma nourriture, elle ne consiste qu’en pain dur et en sel, à l’exclusion de tout autre chose, et je jeûne tous les jours jusqu’au coucher du soleil ’ ». Et moi, votre humble père, en entendant cette histoire honnête et cette bonne conduite, je glorifiai Dieu qui aime les hommes et je dis au moine : « En vérité, ta conduite est bonne !
Quant au combat que tu as livré, Dieu t’a aimé pour cette raison et t’a accordé trois couronnes : Tune pour avoir sauvé Toutbal la pure ; la seconde pour avoir revêtu l’habit monacal dont tu t’es armé pour combattre l’ennemi ; la troisième pour tes peines et les offrandes que tu as faites au nom de Dieu à l’église de l’archange Michel. Heureux Eusèbe ! Dieu t’a pardonné tes i. Il y a encore ici contradiction, car uu commencement du récit. Eusèbe ne jeûne que jusqu’à la neuvième heure itrois heures du soir). 2. C’est le nom de la femme. Elle est pure (II) parce qu’elle a été l’objet d’une faveur.
La doctrine est commode. péchés tu es devenu tel que tu étak an jour de ta naissance. Courage ! Dieu T a él eu il est arec toi à jamais. Amen Désormais, Eosébe tu n’as plus de part en ce monde ; mais tu en as tw dans le royaume des cieux arec tons les saints qui par leurs bonnes actions, ont contenté Dieu. Lorsque j’eus fini de le questionner, je me retournai Ters son corn pagnon et lui dis : « Dis-moi, mon père, quelles sont les peines que tu as souffertes et les bonnes actions que ta as faites, afin qu’en ton récit, je trouve repos et consolation, car il est écrit : En voyant vos bonnes œuvres ils glorifieront votre père qui est dans les cieux ».
Le vieillard répondit : « Pardonne-moi, mon père, je suis un homme pécheur et bien à plaindre. Sache, mon père saint, que j’ai aujourd’hui cent ans et que je me suis fait moine alors que j’étais dans ma douzième année. Si je n’y avais pas été forcé par la nécessité, je ne me serais jamais occupé de travail manuel. Nuit et jour, je faisais de nombreuses prières, suivant les commandements de nos pères, les saints apôtres. Je jeûnais deux jours de suite, excepté le samedi et le dimanche. Pendant le carême mon jeûne se prolon- 68 geait pendant huit jours. J’aimais la solitude ; je ne désirais point voir le visage d’une femme, ni celui d’un homme. »
« J’avais un grand amour pour les étrangers. Quand j’a vu ce frère Eusèbe qui, enveloppé d’une grande gloire, venait de l’intérieur du désert, je l’ai suivi jusqu’en ce lieu saint. Voilà, mon père, quelle a été ma vie. Je te l’ai racontée parce que tu es le confident de nos âmes de la part de Dieu ».
« — Je lui dis aussitôt : « Que tu es heureux, mon père saint tu as reçu une couronne en récompense de tes peines. » Lorsque j’eus entendu la double histoire de ces deux saints, je fus dans une grande admiration et je remerciai Dieu qui opère tant de miracles par ses élus. Après avoir reçu ma bénédiction, ils sortirent consolés d’une consolation spirituelle et rentrèrent chez eux en Ipaix. Ils achevèrent leurs actions vertueuses, comme ils les avaient commencées, et ils furent transportés dans les faveurs éternelles du royaume céleste. IV » LES DIX
#### Notes de l’édition
1. Il faut entendre ce mot dans le sens primitif. 54
2. Il s’agit du célèbre désert de Mac aire, situé dans une vallée déserte de la chaîne ly bique, connue aussi sous le nom de Vallée des natrons ou de Ouady-Habib.
3. Il n’en faut pas moins pour expliquer la possibilité de ce voyage, car Seété est éloigné d’Alexandrie d’environ six jours de marche ; mais les moines s’inquiétaient peu de la distance.
4. C’est-à-dire à trois heures du soir.
5. C’est-à-dire le dévot. Le nom de vieillard se donnait à tous les moines après un certain temps de probation Celui-ci avait d’ailleurs cent ans. 9 58 6. C’est à dire, dévoué de corps et d’âme.
Les dix merveilles de l’archange Michel§
PREMIÈRE MERVEILLE DE L’ARCHANGE MICHEL.’ QUE SON INTERCESSION SOIT AVEC NOUS Amen. Dans les temps anciens, un grand nombre de barques descendaient Je Nil. Un vent violent souffla contre elles, si bien qu’elles furent sur le point de faire naufrage. Comme les gens qui se trouvaient sur ces barques désespéraient de la vie et ne trouvaient aucun moyen de se sauver, ils s’écrièrent tous : « O archange pur Michel, chef des milices célestes, ô ange de la pitié et de la miséricorde, vois un peu quelle est notre position. Sauvenous et intercède pour nous près de Dieu ; car nous sommes sur le poinf de périr. »
Ils accompagnaient ces prières de larmes amères. Aussitôt le salut leur fut envoyé de la part de Dieu : l’archange Michel descendit 70 du ciel et entraîna les barques vers la rive. Tous y arrivèrent sains et saufs, sans avoir e’té atteints par le moindre mal. Ils racontèrent cette merveille dans tous les lieux où ils se rendaient et le douzième jour de chaque mois ils célébrèrent la fête de l’archange Michel. Que son intercession soit avec nous tous : Amen. DEUXIÈME MERVEILLE OFÉRÉE PAR L’ARCHANGE MICHEL Il y avait un homme fidèle qui ne cessait d’implorer la miséricorde de Dieu, ’de supplier l’archange Michel d’intercéder pour lui et qui.
célébrait sa fête le douzième jour de chaque mois. Cet homme exerçait le métier de fellah. Une année que ses champs restèrent sans eau, il fut tellement pauvre qu’il ne possédait pas un seul dirhem. Comme cette pauvreté lui était bien pénible, il devint très triste et voulut quitter ses enfants pour aller habiter dans une ville éloignée. Une nuit pendant qu’il dormait, l’archange Michel lui apparut entouré d’une grande gloire et lui dit : « O homme béni, pourquoi es-tu 71 triste de la sorte ? Lève-toi, va vers la rive du fleuve, jette ton hameçon, tu prendras un gros poisson ’, dans le ventre duquel le Seigneur t’a préparé une grande bénédiction. »
« Je serai toujours avec toi et ne te laisserai manquer de rien. Que la force de Dieu soit à jamais avec toi ! » Après avoir dit ces paroles, l’archange remonta au ciel. L’homme s’éveilla rempli d’effroi ; il se rendit promptement sur les bords du fleuve et y jeta son hameçon, comme l’archange le lui avait recommandé. Un énorme poisson y fut pris. Le fellah lui déchira la gorge et en tira un sac plein d’or rouge. Il fut ravi de cela, et glorifia Dieu qui ne l’avait point abandonné. Avec une partie de cet or, il fit peindre l’image de l’archange Michel et la plaça dans l’église. Dès lors jusqu’à sa mort, il ne cessa de célébrer la fête de l’archange le douzième jour de chaque mois.
Que l’intercession de l’archange pur Michel soit avec nous tous et avec le copiste : Amen. 1. Le texte emploie le mot qui sert à designer le poisson qui engloutit Jonas et que nous nommons baleine. Mais mettre une baleine dans le Nil serait un peu trop fort. TROISIÈME MERVEILLE OPÉRÉE PAR l’aRCHANGE Sachez, mes frères et amis, qu’il y avait un homme très fidèle et craignant le Seigneur. 11 aimait l’archange pur Michel et tous les ans il en célébrait la fête. 11 exerçait le métier de fellah. One année qu’il était très occupé de ses terrains, il ne fit point tes préparatifs nécessaires pour la fête qui devait avoir lieu quelques jofcrs après.
Cette même année les vers rongèrent toutes ses plantes. Il se dit aussitôt que le malheur qui venait de l’atteindre n’avait point d’autre cause que la négligence qui l’avait empêché de célébrer la fête de l’archange Michel, il célébra sur le champ cette fête et fit d s aumônes aux malheureux et aux indigents en l’honneur je l’archange Michel. Alors Dieu, dans sa miséricorde, voyant les bonnes œuvres de cet homme, rendit ses plantes prospères et doubla ses biens. Depuis ce jour jusqu’à l’heure de sa mort, le fellah ne cessa de faire des aumônes et de préparer des bouquets en l’honneur de l’archange Michel au jour de sa fête.
Qut LES DIX j3 pure de l’archange Michel soit avec nous : Amen. QUATRIEME MERVEILLE OPEREE PAR L’ARCHANGE MICHEL Il y avait un homme de bien fort pitoyable et qui aimait toujours à faire des actions honnêtes et charitables. En le voyant ainsi Satan lui porta envie et fit tomber sur lui une maladie si violente que le malheureux ne pouvait. remuer. Un jour le pauvre homme dit à ses parents de le porter à l’église dans une litière, et l’on ne mit point de retard à faire ce qu’il avait demandé. Il se fit placer au-dessous de l’image de l’archange Michel et commença de le prier en disant : « O Monseigneur l’archange Michel, viens à mon secours, gue’ris-moi de cette maladie, sauve-moi. »
Ces paroles étaient accompagnées de pleurs amers. A minuit une grande lumière illumina l’église et l’archange Michel s’adressa au malade en lui disant : « Pourquoi te vois-je dans une si grande détresse au sujet de cette maladie ? »
Le malade répondit : « Tu vois, Monseigneur, je souffre beaucoup. »
L’archange 74 reprit : « Le seigneur t’accorde la guérison ; mais ne commets plus de péchés si tu ne veux tomber dans un état pire encore. » Puis il étendit la main, toucha le corps du malade en disant : « Sois guéri ! » Dès qu’il eut prononcé ces paroles, il disparut. L’homme s’éveilla aussitôt et ne crut point qu’il était guéri : il toucha ses pieds et ses mains et les trouva sans douleur ; il se leva alors et marcha vers sa maison. Se trouvant alors guéri, il rendit gloire à Dieu et remercia l’archange Michel. Lorsque la foule eût vu la merveille que venait d’opérer l’archange Michel, elle poussa de grandes acclamations.
Quant à l’homme, il ne cessa après sa guérison de célébrer la fête de l’archange Michel et ne manqua pas de répandre partout le bruit de cette merveille. Que l’intercession de l’archange soit avec nous tous : Amen. CINQUIEME MERVEILLE OPÉRÉE PAR L’ARCHANGE MICHEL Une brave femme tomba malade d’hydropisie. Tout son corps enfla et elle dépensa toutes ses ressources pour payer les méde- LES DIX J$ cins qui ne lui firent aucun bien. Un jour que son mal était plus grave que jamais, elle leva les yeux au ciel et dit : « Je t’en prie, Monseigneur l’archange Michel, intercède pour moi près de Dieu afin qu’il me guérisse de cette maladie : je fais vœu de donner chaque année dix dinars d’or à ton église et de célébrer ta fête tous les ans. »
Comme ses parents lui avaient apporté l’image de l’archange Michel, elle se prit à la baiser maintes fois en disant : « Je t’en prie, ô archange pur Michel, prête-moi secours, guéris-moi de cette maladie ; ô toi qui te tiens devant Dieu, le père universel, intercède pour moi afin qu’il me guérisse de ce mal incurable. Je te promets, ô archange, de ne manquer plus jamais de célébrer ta fête tant que je vivrai ! » Ces prières étaient accompagnées de larmes améres. Elle plaça ensuite l’image dans sa chambre et devant elle alluma un flambeau, elle, passa la nuit à pleurer, et elle était vraiment dans une grande douleur.
Pendant qu’elle était ainsi voici que l’archange Michel lui apparut. La chambre fut remplie de sa lumière brillante ; il toucha la femme de là\ main et elle s’éveilla en sursaut. Il lui dit : « Lève-toi de j() bonne heure demain matin, prends de l’huile de la lampe, mélange l’huile avec un peu d’eau, bois le tout et tu seras guérie de ta maladie ; mais ne tarde point de faire ce que tu as promis. Après lui avoir ainsi parlé, il se déroba à ses regards et la femme s’éveilla. Elle Ht ce qu’il lui avait ordonné et sur le champ elle fut guérie, il sortit de son corps de l’eau, de l’urine et une liqueur comme du sperme. »
Elle paya à l’église ce qu’elle avait promis, et elle ne cessa point de prier l’archange Michel chaque dixième jour du mois qui était le jour où il l’avait guérie, et elle publia le prodige qu’avait opéré l’archange Michel. Que son intercession soit avec vous tous, ô mes frères : Amen. SIXIÈME MERVEILLE OPÉRÉE PAR L’ARCHANGE MICHEL Il y avait un homme idolâtre qui possédait en grande quantité les richesses de ce monde périssable. Un jour qu’il marchait dans les rues de Rome, il vit un chrétien qui travaillait comme journalier pour gagner son pain. Or, cet idolâtre qui était très i LES DIX 77 riche et possédait un grand nombre de biens dit au chrétien : Viens travailler pour moi, je te donnerai dix dinars pour ta nourriture ; mais jure-moi dans l’église de l’archange Michel que tu ne me tromperas pas.
Le croyant se rendit à l’église et lit le serment qu’exigeait l’idolâtre, prit l’or, s’en alla et se rendit dans un pays éloigné où il fit le commerce. Quelque temps après, il rentra dans la ville de Rome. Lorsque le païen le vit, il lui réclama son argent. Le chrétien lui dit : « Tu n’as rien à me récla- ? mer. »
L’idolâtre répondit : « Allons à l’église de l’archange Michel, et juremoi là que tu ne me dois rien, alors je te laisserai aller libre ». Le chrétien entra dans l’église avec audace et jura en présence de l’idolâtre. À peine fut-il sorti de l’église que sa main devint sèche comme une pierre. Il s’écria aussitôt : « Pardonne-moi mon péché, ô archange Michel ; je n’entrerai plus dans ton église pour faire un faux serment. Je t’en prie, ô toi qui intercèdes pour tout le genre humain, guéris ma main et je vous servirai, toi et ton église, jusqu’à ma mort. » Cette prière était accompagnée de larmes ûmères.
« L’idolâtre en voyant cette merveille, 78 CONTES et romans d’egypte dit au chrétien : « Donne les dix dinars à l’e’glise de l’archange Michel. » Dès lors il devint un très bon chrétien, serviteur du Seigneur le Messie. Le chrétien passa la nuit de ce jour dans l’église, en proie à de grandes souffrances. A minuit, l’archange Michel lui apparut et lui dit : a Ne crains-tu pas Dieu, ô malheureux, pour oser faire un faux serment dans l’église ? Sans la miséricorde de Dieu, je t’aurais fait périr ! »
i L’homme lui répondit : « Je l’avoue, Monr seigneur, j’ai péché et je viens te demander ? pardon. Désormais je ne jurerai plus au nom de Dieu. » L’archange Michel eut pitié i de lui, lui toucha la main qui fut aussitôt \ guérie, et lui dit : « Te voilà guéri mainte- 4 nanti Prends bien garde de ne plus commettre de péchés, sinon tu tomberas dans ? 1 j un état encore pire. » Dès qu’il eut dit ces \ paroles, l’archange disparut. L’homme s’é-veilla, bien content d’avoir recouvré la santé. Le païen se fit baptiser et fut un orthodoxe fidèle. Tous les deux ne manquèrent point jusqu’à leur mort de célébrer la j fête de l’archange Michel.
Que i’intercesf sion de l’archange Michel soit avec nous : 5 Amen. LES DIX 79 SEPTIEME MERVEILLE OPEREE PAR L’ARCHANGE MICHEL Un homme fidèle parmi les grands personnages de la ville de Rome avait une femme stérile. Ils étaient bien tristes tous deux ; nuit et jour ils priaient Dieu de leur accorder un enfant. Le douzième jour du mois de Paoni, jour de la fête de l’archange Michel, ils se rendirent à l’église avec tout le peuple chrétien. En voyant les parents qui entraient avec leurs enfants, la femme pleura amèrement et dit :.
« O Dieu, regarde ma faiblesse et ma misère, à moi malheureuse ; donne-moi un enfant qui soit la joie de mes yeux. O archange, intercède pour moi devant le Seigneur et prie-le de m’accorder un garçon ou une fille, sous la condition que je le vouerai à ton service jusqu’au jour de sa mort. » Lorsque la Messe fut terminée, cette femme passa la nuit dans l’église. Elle vit en vision un homme lumineux qui lui disait : « O femme Dieu a exaucé ta prière. Tu concevras et enfanteras un garçon que tu dois appeler Michel. » Elle se leva aussitôt toute \ 80 joyeuse de ce qu’on lui avait dit et rentra chez elle, rendant gloire à Dieu et remerciant l’archange Michel.
Peu de temps après, Dieu accomplit sa promesse, et la femme mit au monde un beau garçon qu’elle nomma Michel. Lorsque l’enfant eut un peu grandi, ses parents ne le laissèrent point aller à l’église, comme ils l’avaient promis, tant ils l’aimaient. A dix ans, il tomba si dangereusement malade que les médecins ne purentle guérir. Un jour la mère se rappela le vœu qu’elle avait fait et qu’elle n’avait pas rempli ; elle vit alors pourquoi son enfant était malade, elle le porta promptement dans l’église de l’archange Michel, le lava de i’eau du puits, l’oignit de l’huile de la lampe qui brûlait devant l’image, et se prit à dire : « O archange Michel, guéris ton serviteur Michel ’ de cette grave maladie ! »
« Sauve-le et je le laisserai habiter dans ton église jusqu’au jour de sa mort. » Elle passa la nuit dans l’église avec son fils. Le lendemain, le jeune garçon était guéri, et il resta à servir dans l’église jusqu’au jour de i. 11 y a ici un jeu de mots comme les Coptes en aiment : Michel prie pour Michel. LES DIX 8l sa mort La renommée de cette merveille se répandit partout. Que l’intercession de l’archange Michel soit avec nous : Amen. LA HUITIÈME MERVEILLE OPÉRÉE PAR L’ARCHANGE MICHEL Dans la ville de Chypre, des gens chrétiens avaient pris soin, de bâtirjune belle église, très ornée, en l’honneur de l’archange Michel.
Le père évèque alla la consacrer avec tout le peuple chrétien. Ils commencèrent la prière comme d’habitude. Au moment de la consécration, un juif possédé de Satan, malade de la lèpre, s’introduisit dans l’église et se tint au pied d’une colonne. Lorsque le père évêque eut fini la consécration de l’église et en eut aspergé les murs d’eau bénite, ce juif en prit un peu et s’en frotta le corps. Il s’oignit aussi ensuite avec l’huile de la lampe qui brûlait devant l’image de l’archange Michel et s’écria disant : O Monseigneur l’archange Michel, guéris-moi de cette maladie et je donnerai vingt dinars à ton église, je me ferai chrétien et je te servirai ici jusqu’au jour de ma mort.
Après avoir fait cette prière, il passa la nuit dans. 10 02 régi i se et, le lendemain, il se trouva guéri. Il remercia Dieu et l’archange Michel pour la santé qu’il avait recouvrée, alla trouver l’évêque, lui raconta tout ce qui lui était arrivé et le pria de l’admettre au nombre des chrétiens. Lorsque l’évêque l’eut prêché, il le baptisa avec toute sa famille, et le juif resta à servir dans l’église jusqu’au jour de sa mort. Il répandit la nouvelle de ce prodige partout où il allait. Que l’intercession de l’archange Michel soit avec nous : Amen. LA NEUVIEME MERVEILLE OPÉRÉE PAR L’ARCHANGE MICHEL Un jour de fête, pendant que le père évêque, selon l’habitude, célébrait la messe avec le peuple chrétien, un homme possédé d’un esprit impur entra dans l’église au moment où l’on récitait l’Évangile.
Cet homme criait : « Par où passer ? où te fuir ? ô archange Michel ! nous avons abandonné le ciel à cause de toi et tu nous chasses encore sur la terre de tous les endroits où nous allons. » Pendant qu’il criait ainsi, l’archange Michel se montra sous une forme lumineuse, vêtu d’un habit semblable à celui des rois, tenant à la LES DIX 83 main un sceptre d’or en haut duquel on voyait la représentation de la croix sainte. Il saisit Satan et le pendit au milieu de l’église. Alors Satan s’écria : « Je t’en prie, au nom de celui qui t’a donné tant de gloire, lâchemoi, ô archange Michel. Désormais je n’oserai plus entrer dans un endroit où sera ton nom. »
« Lorsqu’il eut dit ces paroles, l’archange le relâcha et il sortit de l’église tout couvert de confusion. Le malade fut aussitôt guéri et se fit le serviteur de l’église de l’archange Michel jusqu’au jour de sa mort. Que l’intercession de l’archange Michel soit avec nous : Amen. LA DIXIEME MERVEILLE OPEREE PAR L’ARCHANGE MICHEL Un chrétien tomba dangereusement malade et devint aveugle. Le douzième jour du mois de Paoni, il assista avec tout le peuple chrétien à la fête de l’archange Michel. Au moment où on lisait le saint Évangile, cet homme pleura amèrement et dit : « O archange pur, Michel, toi qui, près de Dieu, intercèdes pour le genre humain tout entier, prie le Seigneur pour moi, pécheur, afin qu’il 84 rende la lumière à mes yeux.
Je célébrerai ta fête et te servirai dans ton église. Après avoir ainsi prié il passa la nuit bien triste dans l’église. A minuit, l’archange Michel lui apparut et lui dit après l’avoir éveillé : « N’oublie pas ton vœu ». De ses mains pures, il toucha ensuite les yeux de l’aveugle et le bénit. 11 en tomba quelque chose comme des écailles. Le lendemain matin, l’homme fut guéri, se réjouit beaucoup et rendit gloire à Dieu. Dès lors il ne cessa de célébrer la fête de l’archange Michel le [douzième jour de chaque mois et servit dans l’église jusqu’au jour de sa mort. Que l’intercession de l’archange Michel soit avec nous : Amen.
LA
#### Notes de l’édition
1. C’est la drachme grecque LES DIX
La conversion du scribe Mathieu§
ET DE SA FAMILLE Au NOM DU PÈRE, DU FILS ET DU SAINT- ESPRIT, UN SEUL DIEU. AMEN. Nous commençons avec l’aide de Dieu et sous sa bonne direction à copier le discours prononcé par le père saint anba Sévère ’, patriarche d’A ntioche. Dans ce discours, le saint démontre la grandeur de l’archange pur Michel et raconte la conversion à la vraie foi de Mathieu le scribe, de sa femme et de ses enfants. Il prononça ce discours le jour de la fête de l’archange Michel, le douzième jour du mois de Paoni. D’ÉCiYPTE Que ses bénédictions soient avec nous tous et avec le copiste : Amen ’. Un homme nommé Festus habitait au village du nom d’Antiki 3.
Cet homme était riche en or et en argent ; il possédait en grand nombre les biens périssables de ce monde. Il adorait le soleil. Dieu qui ne désire pas la mort du pécheur l’inclina par sa miséricorde vers la vraie foi. Un jour, Festus chargea une barque de marchandises et partit vers une ville nommée Qalonie dans le pays de Philippes 3. Les habitants de cette ville croyaient tous au Messie. Il y débarqua le jour où l’on célébrait la fête de l’archange Michel, chef des milices célestes, et il y vendit ses marchandises. Pendant qu’il se promenait dans la ville, il passa devant l’église de l’archange Michel, la veille de sa fête 4.
Il entra dans l’église et vit qu’elle était tout i. Le discours commence par des considérations religieuses que j’ai élaguées. 2. C’est le même nom que celui de la ville d’Antioche. Je ne crois pas cependant qu’il s’agisse de cette ville. 3. Cest-à-dire en Macédoine, sans doute. 4. 11 semble y avoir contradiction ; mais il faut se rappeler que les fêtes commençaient le soir. LA CONVERSION DU SCRJBE MATHIEU 87 illuminée de cierges et de flambeaux : les murs étaient couverts de rideaux de soie tissée, garnis de pierreries. Il admira ces ornements et resta stupéfait à la vue de l’édifice. Cette admiration devait le sauver des ténèbres de son erreur et de son ignorance, et le faire entrer dans la lumière que donne la foi en le Messie.
Vers le soir il vit le peuple entrer en foule dans l’église. Lorsqu’il en demanda la cause on lui répondit qu’on célébrait la fête de l’archange Michel. Il resta à la place où il se trouvait et écouta les fidèles chanter les hymnes. Ces chants lui plurent tant qu’il passa la nuit à la porte de l’église. Le lendemain matin, il interrogea deux hommes qui sortaient de l’église et leur dit : « O mes frères, que s’est-il passé hier dans la ville ? »
Ils lui répondirent : « Comme ce jour est le douzième du mois de Paoni, nous nous sommes réunis pour célébrer la fête de l’archange Michel qui supplie le Seigneur de nous pardonner nos péchés, qui prie afin que les eaux des fleuves montent, que nos moissons poussent, que nos fruits mûrissent et que les vents et les pluies soient propices. »
Festus répondit : « Où est ce Michel dont vous 88 me parlez, afin que je lui adresse la parole et lui demande de me sauver de tous les maux. »
Les deux chrétiens répondirent : « Tu ne peux point le voir avant d’avoir embrassé la religion chrétienne et cru au Messie, qu’à lui soit la gloire ! Quand tu seras devenu chrétien et que tu auras cru, alors il-s’approchera de toi il te parlera ainsi que son maître, il deviendra ton ami fidèle et te sauvera de tous les maux. » Dès que Festus eut entendu ces paroles des deux fidèles, il leur dit : « Je vous en prie, menez-moi avec vous afin que je devienne chrétien comme vous et je vous donnerai à chacun un dinar d’or ; car mon cœur a déjà une grande inclination pour votre religion. »
« — Ils eurent une grande joie de ces paroles et lui dirent : Attends un peu ici ; nous allons aller prévenir l’évèque ». Ils revinrent ensuite et conduisirent Festus devant l’évèque. Celui-ci lui demanda son nom, sa profession, son pays et le Dieu qu’il adorait. L’étranger lui répondit : « Je me nomme Festus ; je suis le plus riche marchand de mon pays qui s’appelle Antiki et j’adore le soleil. »
À ces mots l’évèque lui dit : « Veux-tu devenir le serviteur du Seigneur LA 89 le Messie et l’un de ses fidèles purs ? »
« — Oui, monseigneur, lui dit-il, je ne demande pas mieux. »
« As-tu une femme et des enfants, » interrogea l’évêque.
Il répondit : « Oui, mon père, j’ai une femme et quatre enfants. »
L’évêque reprit : « Il ne nous est pas possible de te donner cette grâce du Saint-Esprit, le saint baptême, avant leur arrivée et leur consentement ;car, sans cela, quand tu seras arrivé près d’eux ou bien ils te recevraient avec joie, ou bien fis te chasseraient à cause de ce que tu aurais fait ici, et alors tu ne saurais plus que faire. » À ce conseil, Festusconçutune grande joie, il se fît bénir de l’évêque, le quitta et descendit dans une barque pour se rendre en son pays. Pendant tout le voyage, il ne pensa, qu’à la conversion de sa femme et de ses enfants. Il priait Dieu et disait : « O mon Dieu, vrai et éternel, convertis ma femme et mes enfants ! »
fais-leur connaître la vraie foi en ton saint nom. « Satan, l’ennemi du bien, en voyant l’inclination que cet homme avait pour la religion chrétienne lui porta envie et fit souffler un vent si violent que la barque fut sur le point de faire naufrage, telle- 90 ment les vagues étaient fortes. Les passagers désespéraient de la vie ; mais dès que Festus vit que la perte de ses richesses et sa propre perte étaient certaines, il s’écria, disant : « O mon Seigneur Jésus le Messie, prête-moi secours et sauve-moi par l’intercession de l’archange pur, Michel, duquel j’ai vu la gloire qui l’environne ; car moi, ma femme et mes enfants, nous irons bientôt vers toi pour nous faire chrétiens, pour croire en ton nom saint et béni.
« Comme il parlait ainsi, il entendit une voie venant du ciel et qui disait : « N’aie pas peur, ô Festus l car il ne t’arrivera aucun mal. » Peu de temps après l’agitation de la mer se calma, les vagues s’apaisèrent, la barque navigua tranquillement sous l’ordre de Dieu jusqu’à ce que le marchand fût arrivé dans son pays. Lorsqu’il fut entré dans sa ville, il salua sa famille qui eut une grande joie de le revoir en bonne santé. Il leur raconta tout ce qui lui était arrivé dans la ville de Qalonie et leur fit observer que le soleil qu’ils adoraient n’était pas un dieu, qu’il n’est qu’une créature du grand Dieu des cieiix Jésus le Messie, le Fils du Dieu vivant et éternel qui a créé le ciel et la terre, le soleil \ m « LA 91 et la lune, ainsi que toutes les étoiles.
Il leur dit en outre combien était grande la puissance de l’archange Michel. Son fils aîné fut dans une grande admiration. Le marchand dit alors à sa femme : « Lève-toi, que nous allions nous faire chrétiens : Si tu ne le veux pas, je te donnerai tout l’argent dont tu auras besoin pendant ta vie entière ; quant a moi, je dois partir pour obtenir le pardon de mes péchés. » Dès que sa femme eut entendu ces paroles, elle lui dit : « Je t’accompagnerai partout où te conduira le chemin que tu suivras. » À cette réponse, Festus se leva, il prépara a la hâte tout ce dont il avait besoin, prit sa femme, ses enfants et partit aussitôt pour la ville de Qalonie.
Pendant tout ce voyage, l’archange Michel les accompagna afin de les préserver des ruses de Satan. Lorsqu’ils furent parvenus dans la ville, Festus alla trouver les deux chrétiens et leur apprit l’arrivée de sa femme et de ses enfants. Les deux croyants les conduisirent devant le père évêque qui en conçut une grande joie pour le salut de leurs âmes. Il ordonna ensuite de préparer le baptistère saint de l’église et il les baptisa au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, 1 l 92 un seul Dieu. Il changea leurs noms, celui de Festus en Mathieu, celui de sa femme en Es-Salama ’, et ceux de leurs quatre enfants en Jean, Stéphane, Joseph et Daniel.
Il baptisa ensuite leurs serviteurs et leur distribua à tous les saints mystères. Ils passèrent plusieurs mois dans la maison de l’évêque qui ne manqua jamais de les prêcher et de les affermir dans la foi du Messie. En récompense du salut qu’il venait d’acquérir, Mathieu donna six cents mitsqals d’or. Quelques jours après, ils prirent congé de l’évêque et se mirent en route pour leur ville. Us y arrivèrent en bonne santé, grâce à la volonté de Dieu et à l’intercession de l’archange Michel. Dès qu’ils furent rentrés chez eux, ils firent un grand banquet aux pauvres, aux indigents et aux malheureux.
Les habitants de la ville en furent très étonnés. La renommée de leur sage conduite se répandit partout. Peu de temps après, le scribe Mathieu mourut et partit û3 pour le lieu de la faveur éternelle, avec les ouvriers de la onzième heure ’. par Tintercession de Parchange pur Michel. Les enfants prirent soin du corps de leur père et l’enterrèrent parmi les tombeaux des fidèles. Dès lors, ils multiplièrent leurs aumônes et ne manquèrent jamais de célébrer la fête de l’archange Michel, le douzième jour de chaque mois, ainsi que leur père l’avait fait. Satan, Pennemi du bien, voyant ce qu’ils faisaient, leur porta envie, causa une révolte parmi les habitants de la ville qui les maltraitèrent, les opprimèrent et leur enlevèrent leurs richesses.
Jean, l’aîné, dit à sa mère : « Tu vois l’injustice que nous endurons en cette ville. Ici personne ne nous aime. Dieu a dit dans son Évangile : « Si l’on vous chasse d’une ville, allez dans une autre. » Partons donc maintenant pour la capitale et que la volonté de Dieu soit accomplie. » Après avoir emporté avec eux tout ce qui leur restait, ils se dirigèrent vers la ville où se trouvait le roi et y habitèrent. Là, ils redoublèrent leurs bonnes œuvres et implorèt. Allusion à la parabole des ouvriers loues à la jour née. Il COMTES ET ROMANS d’ÈGYPTÉ rent le secours de l’archange Michel. Satan les voyant tranquilles ne put lui-même rester tranquille.
Quelques jours après les gardiens de la ville commirent un vol dans la maison d’un riche personnage. Le lendemain, lorsque le riche eut connaissance du vol dont il avait été la victime, il alla trouver le gouverneur et lui raconta ce qui venait d’avoir lieu. Le gouverneur ordonna d’arrêter les gardiens et de les punir. Cependant Satan l’ennemi du bien prit la forme d’un vieillard et parcourut toutes les rues de la ville en criant : « Ce sont ces jeunes gens nouvellement arrivés qui ont volé le mobilier du ri-che ainsi que ses richesses. » Aussitôt que Les gens du gouverneur eurent entendu ces cris il se hâtèrent d’arrêter Jean avec ses frères et, sans pitié, il les conduisirent devant le gouverneur.
Pendant que Jean pleurait amèrement leur mère les suivait pas à pas et les consolait en disant : « O mes chers enfants, n’ayez pas peur ; car Dieu en qui nous avons confiance ne nous abandonnera point. 9 5 Par l’intercession de l’archange- Michel, il vous protégera contre tous les maux et vous sauvera de la calomnie qu’on a élevée contre vous. » Pendant que la femme bénie parlait ainsi, une voix leur vint du ciel disant : « Ne craignez rien, car je suis avec vous et aucun mal ne vous atteindra. Je suis Michel chargé de vous garder de la part de Dieu. On les présenta devant le gouverneur. Tout-à-coup l’archange Michel prit la forme du vizir et s’approcha du gouverneur. »
Dès que celui-ci l’eut aperçu, il fut saisi de frayeur, se leva tout tremblant, lui baisa les mains et le pria de s’asseoir. Quand l’archange se fut assis, il demanda au gouverneur : « Pourquoi ces jeunes garçons ont-ils été arrêtés ? »
Le gouverneur répondit : « Des gens ont témoigné qu’ils avaient pillé la maison d’un riche personnage. Nous les avons fait arrêter pour les questionner. »
L’ange lui dit : « Je te découvrirai les biens que l’on a volés au riche et quel est celui qui a commis le vol. Laisse le plus jeune de ces frères aller avec tes envoyés vers la maison du gardien en chef. Là, ii criera t « Qu’au nom de Notre Seigneur Jésus le Mes sie, qu’en celui du chef des milices célestes, soient découverts les biens du riche Sylon ; car on nous a soupçonnés de les avoir volés et Dieu va découvrir la vérité. Le gouver-.’, ;, neur accéda à la demande qui lui était faite. $fy. Le jeune garçon entra dans la maison et cria de la sorte : « O mon Seigneur Jésus le Messie, je t’en prie par le lumineux archange Michel, fais que le vol soit découvert ! » » »
« Aussitôt on entendit une voix qui disait : « Suivez le corridor, vous trouverez les biens du riche personnage. » Ils descendirent dans le souterrain où étaient cachés les biens, ils les trouvèrent et les portèrent devant le gouverneur. Celui-ci fut au comble de Té- » tonnement et ordonna de relâcher les jeunes gens. Ils rentrèrent chez eux sans avoir : souffert aucun mal, glorifiant Dieu et remer ciant l’archange Michel qui leur avait porté secours. Dès lors, ils ne cessèrent de recevoir les pauvres, les indigents et les besogneux qui se présentaient au nom de l’archange Michel. Ils redoublèrent en un mot leurs charités et toutes leurs bonnes œuvres.
« Un jour que Jean, cet élu passait dans la » A LA 97 rue, il vit deux hommes arrêtés par les soldats du roi pour une dette de deux cents mitsqals. Lorsqu’il vit les grandes souffrances qu’enduraient ces deux hommes, il en eut beaucoup de peine et il adressa la parole aux soldats en disant : « Qu’est-ce que ces hommes ont fait ? »
Les soldats répondirent : « Ils doivent deux cents mitsqals. » Jean courut en toute hâte, prit la somme et la remit aux soldats qui lâchèrent les deux hommes. Lorsque Satan eut vu cette bonne action, cet ennemi du bien ne put la supporter ; il imagina contre les frères la ruse suivante. Un grand personnage de la ville alla souper un jour chez l’un de ses amis. À la troisième heure de la nuit ’, il quitta son ami pour rentrer chez lui. En chemin un scorpion le piqua. Il mourut sur le champ et resta étendu au milieu de la rue. Personne ne sut rien de ce qui lui était arrivé. Les gardiens de la ville, en parcourant lesrues trouvèrent le cadavre du mort.
Ils voulurent l’enterrer sans en parler. Pendant qu’ils se préparaient à le faire, Satan prit la forme d’un vieillard, s’approcha d’eux et leur dit : 1. C’est-à-dire à neuf heures du soir. 98 t Personne n’a tué cet homme, sinon les quatre étrangers qui sont récemment venus habiter notre ville : j’en suis témoin. « Cette nouvelle se répandit dans la ville, si bien qu’elle parvint aux oreilles du roi. Il ordonna de lui amener Jean et ses frères. On les lui présenta enchaînés au cou et aux mains. Lorsqu’ils furent en présence du roi, ils entendirent une voix du ciel qui leur disait : « Ne craignez pas !
« vos peines touchent à leur terme, bientôt vous habiterez le séjour du repos. » Aussitôt l’archange Michel prit la forme d’un grand émir qui se présenta devant le roi comme l’envoyé d’un autre roi, apportant une nouvelle urgente. Ses regards étant tombés sur les jeunes garçons, il s’adressa au roi en ces termes : « Je t’en prie au nom de Dieu, ô roi victorieux, dis-moi pourquoi je vois ces jeunes gens dans la peine. » Le roi lui apprit qu’on les accusait d’avoir tué un homme. L’ange reprit : a Dans notre ville, s’il y a un mort dont on ne connaît pas le meurtrier on apporte le mort et on lui demande qui l’a tué.
Il ouvre alors la bouche et nous l’apprend, grâce à la vertu de notre Dieu. Tu n’as maintenant qu’à faire la même chose ». A LA 99 ces paroles, le roi fut rempli d’un grand étonnement et il donna Tordre qu’on amenât le mort. L’archange Michel ordonna alors à Daniel, l’un des frères de Jean, d’adresser la parole au mort et lui dit : « Parlelui ainsi : Au nom de mon Seigneur Jésus le Messie, roi des rois, Seigneur des Seigneurs, Dieu du ciel et de la terre, et au nom de l’archange Michel, ouvre la bouche et disnous celui qui t’a tué. » Le jeune homme fit ce que lui ordonnait l’archange. Aussitôt le mort ouvrit la bouche, se mit sur son séant et s’écria au milieu de la foule : « Malheur à toi !
ô roi Kestos, car tu as osé te mettre en opposition avec l’archange Michel, le chef des milices célestes. Ces quatre jeunes hommes sont innocents de cette mauvaise action, ils ne m’ont pas tué ; mais pendant que je marchais, un scorpion m’a piqué et je suis mort sur le champ. Mon âme ne m’est revenue que grâce à la puissance de Dieu, à l’intercession de l’archange pur Michel et à la prière de ces quatre jeunes gens. Je te le dis, ô roi, c’est grâce à eux que tu as mérité de voir l’archange Michel. O roi, j’ai vu les vertus et les merveilles de Dieu ; il n’y a point d’autre Dieu que lui sur la terre et 100 dans le ciel.
Maintenant quittez votre erreur n renoncez à vos idoles dont l’adoration vous mènera à la Géhenne. Croyez au vrai i lieu, Jésus le Messie, qui vous pardonnera \os péchés. Quant à moi, j’ai obtenu grâce le Dieu par l’intercession de l’archange Mi- À ces paroles la foule pâlit et demeura Stupéfaite, surtout en voyant que le mort fiait resstlscité. Tous les assistants se tourmrentensuitevers l’archange Michel afin de lui rendre honneur ; mais il monta au ciel pendant que je roi et la foule le suivaient des. lus. Il avait pris avec lui l’âme du mort. 1 léfl que le roi et la foule eurent vu ce specuele, ils furent pris d’une grande crainte et d’un grand tremblement.
Le roi se leva baisa la tète de Jean et lui dit : « Que béni tic ville. Je vous prie de m’apprendre le nom de votre Dieu afin que je l’adore aussi, car sa puissance m’a plu. »
Jean répondit : « Notre Dieu est Je Seigneur des Seigneurs, le roi des rois, notre Sauveur Jésus le Messie, Fils du Dieu vivant et éternel. »
« — Le roi et toute la foule s’écrièrent en distrat : h II n’y a qu’un seul Dieu, Jésus le LA 10 L Messie ! »
Le courageux Jean dit alors au roi : « Écris une lettre au pieux roi Constantin, afin de lui apprendre tout ce qui vient de vous arriver de la part de Dieu et de l’archange Michel ; prie-le de vous envoyer un père évêque pour vous instruire et vous baptiser, afin que vous obteniez la vie éternelle. » Aussitôt le roi écrivit une lettre dont voici la copie : « De la part de Kestos le pécheur, qui ne mérite pas le nom de roi, au serviteur du Seigneur Jésus le Messie. l’on humble serviteur apprend à ta grandeur que nous avons été l’objet d’une grande faveur de la part de Dieu et de l’archange Michel. »
« Nous avons renoncé à l’adoration des idoles pour reconnaître le vrai Dieu, nous avons cru à la Trinité sainte, Père, Fils et Saint-Esprit, un seul Dieu. » Dans cette lettre, il racontait à Constantin tout ce qui était arrivé et il finissait en disant : « Je prie ta sainteté de nous envoyer un père évêque afin qu’il nous baptise dans les eaux du saint baptistère, qu’il nous donne comme rançon le corps et le sang du Fils de Dieu. Sois en bonne santé, ô roi pieux et heureux et que le Seigneur soit avec toi. » Il plia la lettre, la scella du sceau de la croix sainte il- 102 et la remit à deux de ses serviteurs particuliers.
Lorsque ceux-ci furent arrivés près du bon roi Constantin et qu’il eût pris connaissance de la lettre, il conçut une grande joie de ce qu’ils étaient entrés dans la foi du Messie. Dès le lendemain, il leur envoya le père saint, Jean, patriarche d’Éphèse, accompagné de prêtres, de diacres et d’un grand nombre de gens du peuple. Il donna au patriarche tout ce dont il avait besoin, vases pour le service de l’église et livres saints. Dès qu’ils furent proche des faubourgs de la ville, le roi alla au devant d’eux les fit entrer dans la ville avec grand honneur et raconta au patriarche tout ce qui lui était arrivé.
Le patriarche ordonna aussitôt de bâtir une église au milieu de la ville. Quand elle fut achevée, ils la décorèrent de toutes sortes d’ornements, le patriar che la consacra au nom de la Trinité sainte, Père, Fils et Saint-Esprit, à la mère de Dieu, la vierge sans tache, sainte Marie, lit préparer le baptistère saint, baptisa le roi avec tous les habitants de la ville, les signa du chrême béni, prépara les saintes espèces, fit venir Jean et le consacra évêque de cette i LA I03 ville. Des trois plus jeunes frères, il fit l’un prêtre et les deux autres diacres. Lorsque le sacrifice des saints mystères eut été achevé, il donna à chaque assistant le corps du Mes sie et son sang pur.
L’archevêque resta près d’eux un mois entier pour leur apprendre à suivre le chemin de la vérité et les affermir dans la vraie foi. Il prit ensuite congé d’eux après leur avoir souhaité paix et bénédiction, puis il rentra dans sa ville en rendant grâces à Dieu. Une grande allégresse s’était emparée de la ville du roi, par suite de la foi que les habitants avaient en le Seigneur, Jésus le Messie. Le père Jean, le nouvel évêque, se mit à bâtir une grande église au nom de l’archange pur Michel ; puis, après l’avoir consacrée, il y établit la fête de l’archange Michel, le douzième jour de chaque mois.
Il parcourut ensuite toute la ville, démolit les temples et brûla les idoles. Satan qui habitait en l’une d’elles s’écria : « Tu m’as causé bien des souffrances, ô Jean, en me chassant de ma demeure. Je dois maintenant quitter cette ville à cause de toi. » Le saint anba Jean, Tévêque, le réprimanda et l’envoya aussitôt dans l’abîme. Le roi ordonna de faire du D’ÉCYPTE temple une église, ce qu’on fit en efiet bientôt après, et l’évêque anba Jean la consacra, quand on eut fini de la réparer. Lorsque la nouvelle de toutes ces bonnes œuvres parvint au roi ’, celui-ci envoya remercier et saluer anba Jean sous le nom de nouveau Daniel, destructeur des idoles.
Le pays entier fut illuminé de ses instructions vivifiantes, et Dieu opéra par ses mains une foule de merveilles et de prodiges. L’archange Michel lui apparut souventes fois pour lui donner de bons conseils. Anba Jean fit de sensibles progrès dans la vertu, dans la dévotion, jusqu’à un tel point que tous les pères évéques désirèrent ardemment le voir. En effet la faveur de Dieu apparaîssait en lui et devenait plus visible de jour en jour. Et maintenant savez-vous, ô mes frères et mes amis, comment la vertu de Dieu et l’intercession de l’archange Michel ont amené des milliers d’hommes à la connaissance de Dieu ?
C’est par l’intercession de l’archange Michel que la terre donne des fruits et les arbres des fleurs, que les bateaux échappent à tous les dangers. C’est l’archange Michel Io5 qui est venu au secours de tous les saints martyrs et les a sauve’s de toute détresse. Vraiment, c’est par ses prières que toutes les créatures prospèrent : pour les vivants, il demande à Dieu de leur donner la force ; pour les morts, il prie Dieu de les prendre en pitié et de leur permettre de se présenter purs à son tribunal. Nous devons donc maintenant, mes frères et mes amis, célébrer cette fête spirituelle avec grande joie, nous aimer les uns les autres, nous écarter de toute voie impure, suivre le chemin du salut, de l’honnêteté et de la paix pour être dignes d’entrer avec Tépoux dans la céleste chambre nuptiale.
Nous devons, en outre, passer ce jour saint, jour de la fête de l’archange Michel, en pratiquant toutes les bonnes œuvres possibles, ne pas délaisser ceux qui ont faim et soif, ceux qui sont nus, pour rentrer chez nous et savourer des mets délicieux, nous enorgueillir de nos vêtements riches et fins ; car tout cela ne contente pas Dieu. Nous devons, au contraire, donner à nos frères pauvres une partie de ce que nous avons, chacun selon nos ressources, prier Dieu pour ceux qui sont malheureux, visiter les prisonniers, donner des vêtements à ceux qui ! 106 D’eGVPTE sont nus, abriter les étrangers, donner à boire à ceux qui ont soif, afin Je mériter d’hériter la Jérusalem céleste, afin que le vrai Dieu, le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs qui a pris chair en la vierge sainte Marie, mère du salut, le Seigneur Jésus le Messie, vous pardonne vos péchés et vos crimes, oublie vos fautes, vous range parmi ceux qui ont eu le bonheur de faire de bonnes actions avant leur mort, éloigne de vous les tentations de Satan, les malheurs de la vie et les maladies du corps, laisse à jamais la porte de son Église ouverte devant vous, confonde les ennemis qui cherchent à lui faire du mal, à elle comme à vous, fasse retomber sur eux-mêmes leurs propres ruses, rende nombreuse votre descendance, fasse fructifier vos champs et bénisse vos récoltes, donne la santé à vos vieillards, une honnête croissance à vos entants ; qu’il prenne soin de vos veuves et élève vos orphelins ; qu’il vous inspire de faire ce qui le contente et de vous éloigner de ce qui le contriste ; qu’il rende pitoyables à votre égard le cœur des gouverneurs, leur inspire pitié et charité envers vous ; qu’il fasse que toute année à venir soit meilleure que la I.A ÎOJ précédente, qu’il vous protège contre les malheurs de la discorde, éloigne de vous les Causes de discussion et de dispute, vous bénisse de ses bénédictions célestes, vous instruise de sa puissance divine et vous fasse entendre ces joyeuses paroles : « Venez à moi, ô les bénis de mon père ! »
« Recevez en héritage le royaume qui vous a été destiné avant la création du monde, ce qu’aucun œil n’a vu, aucune oreille entendu, aucun esprit imaginé, » et cela par l’intercession de notre Dame à tous, là sainte Dame et vierge, la mère de Dieu et de la lumière la vierge sans tache, la reine de toutes les femiqes, et par celle des Anges qui sont proches de Dieu, esprits lumineux, par celle des pères qui ont enseigné la parole, de Dieu avec droiture, des prophètes de vérité qui ont prophétisé l’arrivée du Seigneur Jésus le Messie ; par l’intercession des Apôtres messagers qui ont prêché les lois et les et les commandements de Dieu sur terre au nom de Notre- Seigneur Jésus le Messie ; par la prière des des martyrs qui ont été couronnés et des saints qui ont livré le bon combat ; enfin par la prière de tous les ordres d’âmes courageuses et justes qui ont contenté le Seilo8 gneur en pratiquant de bonnes œuvres ; par l’intercession de l’archange Michel qui est honoré près du Dieu de miséricorde, qui glorifie la Trinité sainte, Père, Fils et Saint- Esprit leur égal, maintenant et à jamais.
Que la paix de Notre-Seigneur le Messie descende sur vous tous et sur l’humble copiste, a jamais : Amen. VI
#### Notes de l’édition
1. « Sévère est très célèbre dans les œuvres coptes parce qu’il fut monophysite, dut quitter Antioche et se réfugier en Égypte. 11 semble avoir été doué d’un certain talent. 10- 86 »
2. C’est le nom de Salomé avec l’article. Le mitsqal est une pièce d’or persane dont la valeur a varié.
3. Ce surnom de scribe n’est donné sans doute qu’en souvenir de l’apôtre Mathieu. / LA 4. Ces gardiens se nomment ghafirs. Ils n’ont pas perdu l’habitude de piller eux-mêmes ce qu’ils sont chargés de garder. De nombreux procès ont eu lieu eri Égypte, cette année mC’me, à cette occasion. LA 5. C’est encore un anachronisme. Le vizir est le premier ministre. r 96 6. Il doit sniis doute s’agir ici de Constantin., LA
Histoire d’Aour§
Il y avait dans le pays appelé Orient, qui est le lieu où le soleil se lève, un roi qui gardait près de lui un grand magicien nommé Ébraschite. Ce magicien avait une grande connaissance de son métier et accomplissait en perfection tous les enchantements de la magie. En se prosternant souvent devant Satan, il se nourrit de la science diabolique et les démons finirent par répondre à son appel et exécuter ses volontés. Souvent il fut porté par eux jusqu’au plus haut des cieux où il entendait les anges glorifier Dieu ; souvent ils le firent descendre jusque dans les entrailles de la terre et lui apprirent de grands mystères.
Ce métier de magicien était non-seulement le sien ; mais il avait encore été celui de ses parents avant lui. Dans leur famille, il n’était pas permjs aux 110- hommes d’approcher de leurs femmes dès qu’elles étaient enceintes jusqu’à [ce qu’elles eussent mis leur fruit au monde ; de se marier avant d’avoir quarante ans accomplis ou d’entrer près de leurs jeunes épouses avant quarante jours révolus. Ils ne devaient goûter aucune nourriture tant que le soleil était sur l’horizon, ni manger la plus petite chose qui eût contenu du sang. C’est grâce à un semblable régime que les âmes impures leur obéissaient.
Ce magicien était très cher au roi et à toute sa famille. Sa femme mourut en lui laissant deux garçons encore jeunes. Pour se consoler de la mort de sa femme, il alla habiter dans le palais près du roi et de la reine. Ses enfants qui avaient appris le même métier surpassaient leur père en plusieurs points et exécutaient toutes les volontés du roi qui bientôt ne pensa plus au père. Comme le roi savait qu’ils n’agissaient que par des sentiments purs et honnêtes, il leur permit d’habiter à l’intérieur de son palais où étaient sa femme, ses enfants et tout son harem. C’est ainsi qu’Ebraschite avait été logé à l’intérieur du palais royal.
Un jour, le magicien ayant vu la fille du roi qui était fort HISTOIRE d’AOUR 1 I I belle en devint amoureux. Dès ce jour, il ne put penser à autre chose qu’à sa bien-aimée, si bien qu’à la fin elle devint enceinte de ses oeuvres. La reine eut peur à la fois du roi et du magicien : elle tint secrète la grossesse de sa fille. Lorsque les neufs mois furent écoulés, celle-ci mit au monde un beau garçon qu’elle nomma Aour ce qui veut dire : qui a été donné secrètement et à la dérobée, ou bien encore : La honte de ses parents \ Cette naissance eut lieu le vingt-deuxième jour du mois de Kihrak a. La reine qui avait une grande peur que le secret fût découvert dit à Ebraschite : « Que feras-tu pour nous sauver tous ? »
Le magicien répondit qu’il en parlerait au roi et le prierait de lui donner la jeune fille en mariage. Cette réponse affligea beaucoup la reine ; elle dit au magicien que la mort de sa fille serait préférable à la honte et qu’il valait mieux tenir la chose secrète le plus longtemps possible. Trois ans après la naissance du jeune Aour, sa mère mourut. La reine en fut bien triste. Comme elle chérissait beaucoup l’enfant, elle le cacha dans l’intérieur du château. Quelquefois lorsqu’elle entrait près de l’enfant qui était couché dans son lit, elle voyait deux chérubins lumineux étendant leurs ailes sur le jeune Aour : leur visage était plus brillant que le soleil.
De sa chambre s’exhalait l’odeur d’un parfum plus agréable que le musc et l’ambre. Quand ce spectacle se fut offert plusieurs fois à sa vue, la reine dit à Ebraschite : « Pourquoi laisses-tu les génies l approcher de l’enfant et l’effrayer ? Veux-tu donc le tuer, comme tu as fait de la mère ? »
Le magicien répondit : « Écoute, ô reine ! depuis le jour où j’ai connu ta fille, nui parmi les génies n’a voulu m’obéir. » Il alla ensuite. interroger l’enfant et lui parla ainsi : « Que t’arrive-t-il donc, ô mon fils ? Depuis que tu m’as été donné mon âme s’affaiblit. »
L’enfant répondit à son père : « Depuis le jour de ma naissance, le vingt-deuxième jour I 1 3 de chaque mois, il vient à moi vers le matin un oiseau dont la face brille comme le soleil ; il est ceint d’une ceinture dorée, coiffée d’une couronne d’émèraude et tient à sa main une baguette d’or rouge. Son corps semble du feu, ses pieds du cuivre brillant, sa figure est celle d’un homme, ses traits étincellent et le son de sa voix est comme le bruit des flots de la mer quand elle est agitée. Toutes les fois que je l’ai vu, ajouta l’enfant, je suis tombé à ses pieds rempli d’effroi, et il m’a relevé en me disant : « Ne crains pas je suis l’archange Gabriel qui me tiens devant le trône de Dieu. » »
« Depuis le jour de ta naissance je suis avec toi et ne t’abandonnerai pas jusqu’à la fin des temps. » Il finit ses paroles en me disant : « Tu auras une grande renommée. » À ces discours, Ébraschite et la reine furent remplis d’étonnement et saisis d’un grand tremblement. L’enfant grandit cependant et atteignit l’âge de huit ans. Un jour le roi qui le vit demanda qui il était. On lui découvrit le secret et on lui dit que cet enfant était ne d’Ebraschite et de sa fille. Le roi entra dans une violente colère et voulut le tuer. En apprenant cette nouvelle, le magicien se hâta I 14 COMTES ET ROMANS D’ÉGVPTE de prendre la fuite, emmenant avec lui Aour et ses deux autres fils.
Il emporta beaucoup de richesses et partit pour Jérusalem. La reine prit congé de son petit-fils, les larmes aux yeux, bien affligée d’être séparée de lui. Elle lui dit : « Mon fils, l’endroit où tu iras habiter doit se nommer le monastère d’Eqlou, car tu as allumé en mon cœur des flammes inextinguibles, d’abord par la mort de ta mère et maintenant par ton départ. » Dès ce moment ses frères le nommèrent fils de la douleur. Lorsque la reine les eut congédiés et qu’ils se furent mis en chemin, l’archange Gabriel leur apparut et leur dit : i Allei d’ici au pays d’Égypte et habitez dans la ville de Fayoum.
« Ils partirent à la hâte, en compagnie de Gabriel le messager et marchèrent jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés dans la ville de Fayoum. L’ange leur indiqua un endroit et leur, donna l’ordre d’y habiter. Ils y bâtirent un palais dont ils firent leur demeure. Comme ils pratiquaient leur art et accomplissaient tout ce dont avaient besoin ceux qui venaient prés d’eux, une grande foule les allait trouver à cause de leur renommée qui s’é= tait répandue dans tous les pays. À toutes. % Il5 les personnes qui leur demandaient qui ils étaient, ils répondaient toujours qu’ils étaient les fils » de la douleur.
Cinq mois et six jours après leur arrivée dans la montagne de Naqloun, leur père Ébraschite mourut. Avant de quitter le monde, il appela ses deux fils, leur recommanda de prendre bien soin de leur jeune frère à cause duquel ils devaient être entourés d’une grande vénération. Lorsqu’ils eurent accompli tous les rites funéraires et enterré le corps de leur père, ils exercèrent de nouveau leur métier de magicien. Souventes fois, pour appeler les anges qui devaient exécuter leurs désirs et accomplir leurs volontés, les magiciens récitaient leurs formules magiques et les anges ne manquaient jamais de faire tout ce qu’ils leur demandaient.
Un certain jour que la famille du m agi- « cien était assise à l’ouest du palais, occupée comme d’habitude à faire des enchantements magiques, l’archange Gabriel, Michel le chef des milices célestes, notre Dame la vierge sainte et pure, la mère de Dieu sainte Marie, vinrent à eux et leur demandèrent ce qu’ils voulaient ; leur sottise leur fit faire cette réponse à la mère de Dieu : 1 16 « O Notre-Dame, nous de’sirons que tu daignes nous donner un peu de lait de ta mamelle afin que nous en buvions et ne mourions jamais, car nous avons des provisions abondantes et des biens innombrables, et personne pour en hériter.
« À cette réponse, la Vierge sainte ordonna à l’archange Gabriel de les faire mourir. Lorsque le jeune Aour vit le malheur qui allait fondre sur la tête de ses frères, il regarda les trois personnages présents et, parmi eux, reconnut Gabriel. Il s’avança, se prosterna à ses pieds et con-mença de prier en disant : « Je t’en prie, é toi qui as toujours intercédé pour moi, pardonne-nous, nous sommes bien ignorants. Aujourd’hui seulement, ô archange Gabriel, je reconnais que le Seigneur est venu pour sauver les pécheurs ; nous te prions, ô archange Gabriel, de nous sauver du péché. Dès aujourd’hui, ô archange, nous sommes tes esclaves jusqu’au jour de notre mort.
Aujourd’hui, ô archange Gabriel, tu vas nous délivrer de la servitude des Satans. À partir de ce jour, ô archange Gabriel, nous serons des serviteurs pour le royaume des cieux. En ce jour, ô archange Gabriel, sauve-nous de la mort du péché I \J en ce jour, ô archange Gabriel, pûrîfie-nous des impuretés du monde ; je te jure, ô archange Gabriel, que nous serons tes esclaves. Mon Seigneur, n’es-tu pas celui qui m’a gardé depuis mon enfance jusqu’à ce jour?. Je t’en prie, ne nous fais pas périr pour cette fois, ô archange Gabriel : il ne convient pas que le lion fasse sa proie du pourceau, ’ car il se souillerait ; il ne convient pas davantage, ô archange Gabriel, qu’un soldat du roi tue un chien devant son maître.
Je confesse, ô archange Gabriel, que. nous sommes plus impurs que toutes les impuretés du monde : toutes les créatures humaines, hommes ou bêtes, ont déjà reconnu leur Dieu et leur créateur, seuls, mes frères et moi, nous l’avons méconnu pour adorer les Satans et faire leurs volontés. O archange Gabriel, ne permets pas que ta lance sans tache touche nos corps souillés qui exhalent l’odeur des cadavres à cause de nos péchés, de l’ignorance où nous étions de Dieu et du métier mauvais que nous exerçons. Plût à Dieu que le sein de ma mère eut été pour moi le tombeau, que je n’eusse jamais reçu la naissance, que jamais je n’eusse vu la lumière du soleil !
car ce 12 1 18 grand péché ne serait pas entré en moi, et ce malheur ne tomberait pas sur mes frères et sur moi. Et maintenant voici que nous allons mourir sans avoir fait aucune œuvre d’honnêteté ! « Le jeune Aour fit toute cette longue prière prosterné % devant l’archange Gabriel. La Dame sainte, mère de miséricorde, sainte Marie, eut pitié d’eux et ordonna à Farchange Gabriel de relever l’enfant et de le tranquilliser, lui et ses frères. Dès qu’ils eurent entendu cet ordre ; ils adressèrent tous les trois la parole à Gabriel et dirent : « O archange, puisque nous avons trouvé grâce devant le Seigneur Notre Dieu par ton intercession, nous nous proclamons tous tes esclaves jusqu’à la fin de nos jours.
De ce jour nous n’adorerons plus Satan, de ce jour nous sommes libres : aujourd’hui nous sommes du nombre de ceux qui croient \ aujourd’hui nous avons été délivrés de la mort du péché et avons recouvré la liberté en nous faisant esclaves du Seigneur le Messie auquel nous croyons. Je te le dis, ô archange Gabriel, de tout ce que nous avons nous te faisons présent par vénération pour ta grandeur ; car ta miséricorde et ta 1 19 pitié sont parvenues jusqu’à nous et tu nous a sauve’s de la mort du péché. « L’archange Gabriel répondit en disant : « Je ne suis pas le soldat d’un roi de la terre pour avoir besoin de vos biens et de vos présents ; mais ici, sur ce rocher, bâtissez une église en mon honneur afin que-mon souvenir y demeure constamment et toujours.
À cette condition, je vous donnerai tout ce dont vous avez besoin et j’intercède ! ai près de mon roi le Seigneur le Messie pour qu’il vous pardonne vos péchés. « En entendant ces paroles, ils dirent d’une seule voix : « Nous accomplirons tes ordres sans délai. L’archange Gabriel marcha alors devant eux et leur indiqua l’emplacement où devait se bâtir l’église. La Dame sainte leur montra la place où devait se trouver l’autel, l’archange leur traça les limites de la nef et du reste de la construction tout entière avec la baguette qu’il tenait à la main. Cela fait, la Dame sainte et l’archange, ayant béni, consolé et encouragé la famille du magicien, montèrent au ciel au milieu d’une grande gloire pendant que le jeune Aour les regardait.
Ceci s’était passé le treizième jour du mois 1 20 p’ cTEmschir ’. Trois jours après, ils commencèrent à jeter les fondements de l’église et préparèrent tous les matériaux de la construction. Cette entreprise causa une grande joie parmi les ouvriers du pays. Les riches seigneurs de la ville de Fayaune apprenant que Aour construisait une église sous le vocable de l’archange Gabriel, le messager céleste, accoururent avec des présents et des offrandes, « travaillèrent pour mériter d’être bénis. L’archange Gabriel lui-même ne manqua pas de leur porter secours. Voilà ce qu’il advint du jeune Aour, fils d’Ebraschite le magicien. »
La reine, sa grand’mère, ne sachant où ils s’étaient rendus, envoya des messagers en Égypte à leur recherche. Comme on ne les trouva pas, elle s’attrista beaucoup à cause du jeune Aour, son petit-fils. Elle ne cessait de pleurer et de se lamenter, et dans ses lamentations, elle disait : « Plût à Dieu, ô mon fils, que le roi eût donné Tordre de te tuer ! J’aurais déposé ton corps en mon palais et me serais consolée en le voyant, comme je l’ai fait pour ta mère. » Longtemps 121 après, comme elle était encore toute triste au sujet du jeune Aour, son époux, le roi, mourut. On lui fit des funérailles magnifiques et, à sa place, on nomma roi son fils.
Le nouveau roi voyant sa mère sur le point de [mourir, tant elle était triste et affligée, lui dit : « Qu’est-ce que tu as, ô mère ! apprends-moi la cause de ta maladie afin que j’appelle les médecins qui feront tout ce qui sera nécessaire pour t’en guérir. » Elle répondit : « Je te l’apprendrai, si tu me promets de m’accorder tout ce que je te demanderai. »
Le roi le lui promit. Elle lui fit part du secret et du désir qu’elle avait de revoir encore une fois avant sa mort le visage du jeune Aour. Le fils répondit : « Comment, ô mère, feront les envoyés pour le reconnaître dans un pays étranger ? » Elle lui dit : Sur son front, il y a un signe qui le fera reconnaître. Au moment où sa mère allait le mettre au monde, elte avait si grand peur du roi, ton père, qu’aussitôt après lui avoir donné naissance, elle voulait se lever de son siège : une boule d’or tomba sur l’enfant et l’atteignit au front, ce qui a laissé une cicatrice sur son visage. « Dès qu’il eût entendu les paroles de sa 12 122 9 mère, le roi expédia des envoyés en Égypte et leur dit : « Si vous le trouvez, saisissez-le, amenez-le ici de gré ou de force : si la ville dans laquelle vous l’aurez trouvé dépend de notre royaume, je vous ordonne d’y mettre le feu.
Ses gardes, après l’avoir quitté, se mirent en marche et continuèrent leur voyage jusqu’à ce qu’ils fussent rentrés en Égypte ; ils arrivèrent enfin à Fayoum cinq ’ mois après être partis de leur pays. L’archange les accompagnait et les fit arriver en bon état. Ils atteignirent la montagne de Naqloun au moment où le soleil se couchait. Un mois entier s’était écoulé depuis qu’Aour avait commencé la construction de l’église au nom de l’archange Gabriel. En arrivant et en voyant les manœuvres et les maçons, les envoyés du roi demandèrent : « À qui est cette construction ? » On leur répondit qu’elle appartenait a un homme nommé Aour et on le leur montra.
Ils regardèrent et virent qu’ils portait des pierres, comme un ouvrier. Ils s’avancèrent vers lui et, en examinant attentivement sa figure, ils aperçurent le signe qu’on leur avait indiqué. Comme le signe et le nom étaient conformes aux indications qui leur avaient été données par le roi, après 1 123 s’être bien assurés qu’ils avaient mis la main sur l’objet de leur recherche, ils l’abordèrent et le saluèrent. Ils restèrent où ils se trouvaient jusqu’à ce que les ouvriers eussent fini leur travail de la journée, et la soirée était très avancée. Après avoir congédié ses ouvriers, Aour reçut ses hôtes dans une chambre à part et leur fit servir à manger dès qu’il appris que les voyageurs venaient de son pays, car ils lui dirent : « Le roi et la reine nous ont envoyés pour te conduire vers eux. »
Ils lui découvrirent alors le secret et lui dirent : « Le roi d’aujourd’hui est ton oncle : il a succédé à ton grand-père. » À ces paroles le jeune Aour s’attrista beaucoup et pleura amèrement ; il les pria de retourner sans lui et de l’excuser près du roi. Ils répondirent : « Cela nous est impossible : nous ne devons pas nous présenter devant lui sans toi ; autrement, il nous tuerait. » Cette réponse affligea grandement Aour dont l’esprit fut agité comme les vagues nombreuses de la mer. Il ne savait que faire et se disait en lui-même : « C’est Satan qui m’a porté envie en me voyant bâtir cette église en l’honneur de l’archange Gabriel. »
D’ÉGVPTE Il passa toute la nuit sans boire ai manger, bien triste, tout affligé, ne sachant à quoi se résoudre, priant le Seigneur et l’archange Gabriel, versant des larmes, les suppliant de lui apprendre ce qu’il devait faire. Vers le milieu de la nuit, l’archange Gabriel lui apparut, le visage brillant comme le soieil. Il lui parla en ces termes : a Réjouis-toi, Aour, élu de Dieu ! pourquoi es-tu si embarrassé ? Lève-toi, suis les envoyés du roi, car c’est l’ordre de Dieu. Je ferai en sorte que le roi te reçoive avec gloire et honneur ; tu reviendras ici en bonne santé ; je serai avec toi et t’accompagnerai en quelque lieu que tu ailles.
« Le roi te fera de nombreux présents pour la construction de l’église ; tout ce dont tu auras besoin, il te le donnera pour l’apporter ici. » À ces paroles de l’archange Gabriel, Aour fut dans une grande joie et rendit gloire à Dieu. Le lendemain matin, il confia le secret a ses frères et se prépara à partir avec les envoyés. Guidé par Dieu, accompagné durant tout le voyage par l’archange Gabriel, il arriva dans son pays après quelques jours de marche. Le roi et la reine, apprenant son arrivée, sortirent à sa rencontre, le saluèrent et l’introduisirent dans 12 3 l’intérieur du château avec grand honneur.
On voyait la reine l’embrasser ; mais, comme on ne connaissait pas le secret, l’étonnement était grand. Le roi le fit asseoir à ses côtés sur.le trône, parce qu’il était son neveu Il demeura un mois entier dans le palais. Un jour, comme il parlait avec la reine de l’église qu’il construisait, il lui dit : « Je te prie, d’intervenir près de mon oncle afin qu’il me donne la permission de partir pour achever la construction de l’église que je bâtis au nom de l’archange Gabriel. Le roi n’ayant pas voulu le laisser partir, Aour fut dans une. grande affliction. La nuit de ce même jour, l’archange Gabriel richement habillé apparut au roi. »
Dès que celui-ci le vit ; il tomba la face contre terre. L’archange Gabriel le releva, lui enleva sa frayeur et lui dit : « Me reconnais-tu ? »
« Non, Monseigneur, répondit le roi ; Si tu es notre Dieu, apprends-le-moi : je n’ai jamais vu pareille lumière : mes membres ont fléchi sous la peur que tu m’inspires. »
L’archange répondit : « Je ne suis pas Dieu, ô roi : mais je suis l’esclave et le serviteur du vrai Dieu, Roi des rois, Seigneur des Seigneurs, créateur du ciel et de la terre, dans la main du- I2Ô quel est l’âme de chacun. Mon nom est Gabriel, je me tiens debout devant [Dieu le Maître universel. Je suis celui qui annonçais le salut aux créatures, avant l’incarnation du Fils de Dieu, le Verbe né de la Vierge pure, le Maître de tous les royaumes de la terre, sous la puissance duquel sont tous les rois, qui élève tous ceux qu’il veut élever. Je te le dis : si tu ne m’obéis pas, je te tuerai. » Le roi plein d’effroi et de tremblement, répondit : « Parle, Monseigneur, ton esclave accomplira tout ce que ta grandeur lui ordonnera. »
L’archange Gabriel lui dit : « Quand tu te seras levé demain matin, tu raconteras à la reine tout ce que tu as vu et tu laisseras partir Aour pour la ville où il habite : il emportera tout ce dont il aura besoin pour la construction de mon église. Si tu fais ce que je te dis, je te garderai, toi et ton royaume, je ne laisserai point de guerre avoir lieu sous ton règne ». Après avoir ainsi parlé, l’archange disparut : il alla trouver la reine et lui lit les mêmes recommanda tions. Dès que l’aurore eut paru, le roi fit appeler la reine, sa mère, et lui raconta tout ce qu’il avait vu ; de son côté, elle lui fit un 127 récit semblable, puis elle ajouta : Du temps qu’Aour était encore petit, je voyais près de lui un ange qui le couvrait de ses ailes dans l’intérieur de sa chambre ; cependant je ne l’ai point reconnu.
« Maintenant, ô mon fils, laisse aller Aour en Égypte et ne l’oblige pas à rester ici, donne-lui tout ce dont il aura besoin pour la construction de l’église, afin que ton royaume soit affermi. Un roi de la terre ne doit pas s’opposer à Dieu. » Après avoir ainsi parlé, la reine fit appeler Aour, lui donna tout ce qui était nécessaire pour la construction de l’église, lui remit une grande quantité d’or et d’argent, lui recommanda de démolir ce qu’il avait bâti en briques crues et de recommencer la construction en briques cuites, d’employer la chaux et le ciment, « Quand tu auras achevé la construction de l’église, ajouta la reine, bâtis des chambres pour les étrangers et des cellules pour les moines où tu les serviras et dépenseras pour eux l’argent que je te donnerai ».
Ges recommandations faites, ils le congédièrent. Il partit pour l’Égypte, se mit en marche, accompagné de l’archange Gabriel, jusqu’à ce qu’il fut arrivé à la montagne dç Naqîoun. Après avoir embrassé ses frères, il leur fit part de tout ce qui lui était arrivé. Ses frères se réjouirent beaucoup de le revoir en bonne santé. Le lendemain, il démolit ce qu’il avait bâti et commença de reconstruire l’église en briques cuites, ainsi que la reine le lui avait ordonné. Les habitants de Fayoum, ayant appris l’arrivée d’Aour, se rendirent vers lui avec des offrandes pour l’église sainte et y travaillèrent de bon cœur.
Satan, ne pouvant supporter cette œuvre pieuse, se déguisa un jour en vieillard et alla trouver Aour. Celui-ci lui demanda : « D’où es-tu ? »
Il répondit : « Je suis du même pays que toi, je connais ton père et ta mère. Je sais que tu as volé dans le château du roi les biens que tu as apportés avec toi, et tu t’es enfui ici en te sauvant ; je sais encore que tu es l’enfant de l’adultère et que tu as pratiqué la magie avec ton père Ebraschite. N’es-tu pas convaincu de la vérité de ce que je viens de te dire ? Voilà tout ce dont je voulais te parler en secret. Un vieillard, comme moi, n’est pas menteur, je pense. D’ailleurs, je ne veux de mal à personne. Si tu m’écoutes, tu vivras bienheureux avec tes frères. C’est un 129 bon conseil que je vais te donner, parce que tu es du même pays que moi. »
Si tu ne veux pas que le’roi’envoie t’arrêter et te tuer, hâte-toi de démolir ce que tu viens de faire construire et quitte ces lieux. « À ces paroles, Aour se leva, étendit les mains au ciel et pria le Seigneur, en disant : « O archange Gabriel, sauve-moi, ’ prie le Seigneur de ne pas m’oublier, de ne point me négliger ; car, je l’avoue, je suis un homme pécheur, souillé dès mon enfance. Je te prie, ô Dieu, de ne pas me livrer à Satan et de ne pas m’appelèr à toi avant que j’aie achevé cette église. Eloigne de moi l’influence de Satan, car à toi appartient éternellement la gloire : Amen. Lorsqu’il eut achevé cette prière, Gabriel, l’archange divin, le messager céleste, lui apparut et lui dit : « Réjouis-toi, Aour, élu de Dieu, ta prière est déjà exaucée. »
Si le malin vieillard revient a toi demain, approche-toi de lui, attache-le avec une chaîne de fer et tu sauras qui il est. « Aour exécuta l’ordre et pendit Satan à la porte de l’église. On le vit, on l’entendit qui criait : « Je t’en conjure, ô Aour, ô saint de Dieu, prie l’archange Gabriel de me laisser aller. Je te l’avoue, je 13 1 L I 30 m’appelle Ismanaous : ton père Ebraschite s’est maintes fois prosterné devant moi comme devant un Dieu. Je t’en prie, ne me confonds pas devant une pareille multitude. Je ne peux te faire aucun mal à cause de l’archange Gabriel, car il tient à la main une épée nue pour me tuer ; mais la miséricorde de Dieu l’empêche de punir notre méchanceté.
Malheur à moi ! malheur à moi qui suis venu ici sans avoir la force nécessaire, ni le pouvoir d’accomplir la mission dont je suis chargé. Je te le jure, si tu me laisses aller, je ne reviendrai plus ici désormais ; je t’en conjure, par la baguette que l’archange Gabriel tient à la main, ne me tourmente pas. Malheur à moi en ce jourl à cause de cette grande confusion où je suis ! « En entendant ces plaintes, le saint Aour détacha Satan et le laissa partir. A quelque distance de l’église, Satan s’écria : « O Aour, fils d’Ebraschite, je sais bien que tu es le produit de l’adultère. Au jour de ta naissance, j’ai jeté une chaise sur toi pour te tuer ; mais l’archange Gabriel t’a sauvé de ma main.
« Je reviendrai vers toi et j’emploierai toute ma puissance. » Aour expliqua alors à la foule qu’il était le petit-fils. I 3 1 d’un roi de l’Orient, le pays où se lève le soleil. À cette nouvelle, la foule remercia Dieu et glorifia l’archange Gabriel. Quelque temps après, pendant qu’on plaçait les colonnes dans l’intérieur de l’église, Satan, sous la forme d’un vieillard centenaire, s’introduisit parmi les ouvriers et leur de manda qui était le maître de l’endroit. On lui indiqua Aour. Le vieillard s’avança vers lui et, pendant qu’il marchait, fit mine de se laisser tomber la face contre terre, à cause de la faiblesse de son âge.
avancé. Ayant « bordé Aour, il lui dit : « Vois, mon fils, mon âge avancé, ma vieillesse, la faiblesse de ma vue : donne-moi une occupation quelconque comme à tes ouvriers. » Aour s’attrista beaucoup à sa vue et lui dit : « Assieds-toi ici, je te servirai tout ce dont tu as besoin. » »
Satan, toujours déguisé en vieillard, répondit à Aour : « Mon fils, je ne dois pas rester sans travail et manger mon pain sans l’avoir gagné ; autrement, le Seigneur s’irriterait contre moi. Malgré la faiblesse où tu me vois je n’ai jamais manqué de travailler un seul jour, et je ne travaillais que pour faire l’aumône aux pauvres, aux faibles, aux indigents. : je me nourissais de l3l leurs restes. Tout moine doit avoir une occupation, a La foule approuva beaucoup ses paroles et pria Aour de l’accepter comme ouvrier. Aour consentit à ce qu’on lui demandait et chargea le vieillard d’aller puiser de l’eau pour les ouvriers avec les bêtes de somme qui : : aient à l’église. »
Satan alla en effet puiser de l’eau ; mais toutes les fois qu’il était proche de l’église, il laissait tomber les va ses qui se cassaient. 11 se disait en lui-même : Il vaut mieux les casser ici ; car d’un côte les bêtes de somme se fatigueront et, d’un autre, les ouvriers resteront sans travailler, puisque l’eau se trouve bien loin du monastère.
« Les manoeuvres et les maçons irrités l’empêchèrent d’aller puiser l’eau et lui dirent de passer la brique aux travailleurs. Pour en tuer quelques-uns, il la jetait sur eus. Il prit enfin une grosse pierre que deux hommes n’auraient pu porter, la jeta sur un ouvrier, le tua et en blessa deux autres. Lorsque l’ouvrier fut mort, Satan, qui avait pris la forme humaine, s’écria : O la grande injustice qui vient d’avoir lieu ! Il n’est pas bon qu’on bâtisse une église en.ee lieu, car l’on tuerait toutes les créatures de 1 33 Dieu ! » Lé grand général du roi, escorté d’une troupe dé soldats, passait près de là lorsque Satan parlait ainsi.
Le démon s’approcha de lui, se prosterna devant lui et dit : « Je t’en prie, ô grand général, fais justice en ces lieux aujourd’hui : une grande injustice vient dé se commettre ici, on vient d’atteindre un homme faible et on Ta tué en jetant sur lui une grosse pierre. Il est ici étendu à terre, mort. Dieu n’a placé les rois et les princes sur terre que pour secourir les faibles et les malheureux contre les forts et pour décider avec justice entre les deux adversaires. Je te le dis, prince, si tu laisses bâtir cette église, on y fera mourir beaucoup de monde. » Le grand général suivit le vieillard, c’est-à-dire Satan, pour aller voir le mort.
Dès qu’il l’eut vu, il fit arrêter Aour pour le conduire devant le roi. Les gens du monastère prièrent le généralissime de rester près d’eux quelque temps pour se reposer. Aour, bien triste, se mit à prier Dieu et à implorer son secours, afin d’être sauvé de cette grande épreuve. Pendant qu’il était en prière, l’archange Gabriel lui apparut et lui dit : « Réjouis-toi, Aour, élu de Dieu ! ne te laisse point affliger de I 34 tout cela et que ton cœur ne défaille jamais ! Va vite vers le vieillard, saisis-le et tu sauras qui il est. » L’archange Gabriel enchaîna Satan et le remit entre les mains d’Aour.
Celui-ci le pendit au mur de l’église et lui inffligea une grande correction. Satan criait et disait : « C’est encore moi qui suis venu la première fois, qui ai cassé les cruches ; c’est moi qui ai tué l’homme. Il pria le général d’intercéder pour lui près d’Aour afin que celui-ci le relâchât. Aour le laissa partir au milieu d’une grande confusion. Par la grâce de Dieu et l’intercession de l’archange Gabriel, le mort revécut une Seconde fois et tous les assistants rendirent gloire à Dieu. Le général, ayant vu le grand miracle qui s’était opéré, remercia Dieu et resta à la montagne de Naqloun jusqu’à ce qu’on eût achevé l’église construite en l’honneur de l’archange Gabriel, le troisième jour du mois de Payni \ On l’orna de toutes les belles choses, Aour fut dans une grande joie et rendit grâces à Dieu. »
La nuit de ce même jour, pendant qu’il dormait, une grande lumière resplendit sur I 35 lui, et tout-à-coup l’archange Gabriel, le messager divin, lui apparut et lui dit d’un visage où brillaient le contentement et la joie : « Paix à toi, ô Aour, ami de Dieu ! Je te le confesse, je suis heureux de ta bonne action. Je viens de prier le Seigneur en ta faveur, afin qu’il t’accorde dans les cieux une habitation non faite de main d’homme. Je te le dis, cet endroit est un désert, tous ceux qui viendront ici voudront de quoi satisfaire leurs besoins : ne renvoie personne, ni pauvre, ni riche ; car c’est ma volonté. »
Partout où il n’y a pas de charité, Dieu ne fera pas descendre de bénédiction. Je te le dis, ô Aour, quiconque viendra ici, atteint d’une maladie incurable, ne sortira pas avant d’avoir recouvré la santé par la vertu de mon roi de vérité, Jésus le Messie. Des merveilles nombreuses s’opéreront dans cette église : sa renommée sera répandue dans tous les pays de la terre. Moi-même, je viendrai y habiter, tant je l’aime. Cette montagne se peuplera et deviendra comme un colombier, à cause des foules immenses qui accourront à toi de tous les pays. Leurs prières s’élèveront jusqu’à Dieu. Ordonne à tous ceux qui viendront ici d’être purs d’âme et de corps, de I 36 bien suivre les recommandations qu’ils ont reçues des pères saints.
S’ils suivent la voie de Dieu, observent ses commandements, mon compagnon, l’archange Michel, et moi, nous les protégerons contre tout mal et contre tous les maléfices de l’ennemi. Lève-toi vite, envoie chercher anba Isaac, l’évêque de la ville de Fayoum, afin qu’il consacre l’église le vingt-sixième jour du mois de Payni ’, jour même où le Seigneur m’a nommé chef des bataillons angéliques et lumineux. Je te l’apprends d’avance : après la mort d’anba Isaac v on te consacrera évêque, toi, Aour, sur son siège et en sa place. Alors ton cœur ne doit ni s’effrayer ni s’affliger. Tes frères partiront d’ici pour une petite ville, appelée El-Feschn a : ils y habiteront jusqu’à ce que la mort les y vienne trouver.
« Tu feras apporter leurs corps et tu les enterreras ici. Raconte tout ce qui t’est arrivé, depuis ton enfance jusqu’à ce jour, à Jean l’ascète 3, le solitaire qui habite cette monl3j tagne ; je viens de lui parler de toi. Je serai avec toi jusqu’au jour de ta mort et je te sauverai de tout malheur qui pourrait t’arriver. » À ces mots, l’archange Gabriel disparut. Aour, au comble de l’étonnement, remercia Dieu de lui avoir accorde cette grande faveur. Le lendemain, il envoya chercher anbalsaac. Tévêque de Fayoum. Celui-ci arriva, accompagné des prêtres, des riches seigneurs et de tout le peuple chrétien.
Ils commencèrent à prier selon l’habitude et consacrèrent l’église au nom de la Trinité sainte et la dédièrent sous le vocable de l’archange Gabriel, le dimanche vingt-sixième jour du mois de Payni. Le père évêque consacra- Aour-prêtre. La foule demeura sept-jours à remercier Dieu dans une grande joie. De nombreux miracles se firent dans ce lieu saint, c’est-à-lire dans l’église de l’archange Gabriel. Peu de temps après, l’évêque de Fayoum, anba Isaac, mourut. Tous les riches seigneurs de la ville se réunirent au peuple chrétien et, en compagnie d’Aour le prêtre, ils se rendirent à Alexandrie où résidait le père patriarche.
Ils le prièrent de leur consacrer un évêque. Il leur répondit : « Choisissez quelqu’un. »
Ils lui dirent : « O Père saint, 13- 4 38 tu n’as pas besoin que nous te l’indiquions, le Saint-Esprit te l’indiquera. Le patriarche les fit rester daps sa maison pendant quelques jours. Une nuit, l’archange Gabriel lui apparut et lui dit : « Dès que tu te seras levé, demain matin, demande le prêtre Aour, de la montagne de Naqloun : consacre-le évêque de la ville de Fayoum et de ses dépendances, car le Seigneur Ta choisi pour cette grande dignité. Il fera paître son peuple avec justice et droiture, et jugera par le jugement de Dieu. Fais ainsi sans retard. » L’archange disparut dès qu’il eut accompli sa mission. »
Le père patriarche fit part de cet ordre au peuple : tous y consentirent, en furent contents et remercièrent Dieu qui leur avait donné un pasteur honnête. Le patriarche lui imposa les mains, le. consacra évêque pour la ville de Fayoum et toutes ses dépendances. Cela fait, Aour retourna dans la montagne de Naqloun ; bâtit des laures et des cellules pour les frères et les étrangers qui venaient en pèlerinage de tous les côtés. Il distribua les biens qui lui restaient entre les pauvres, les indigents, les orphelins, les veuves et les monastères. Et voici ce que m araconté Jean, l’ascète, &’ ♦ i histoire d’aoor i3o, le dévot qui habite cette montagne et auquel le père évèque anba Aour avait luimême raconté ce qui lui était arrivé depuis son enfance jusqu’à sa consécration comme évêque de la ville de Fayoum : « Lorsque la mort du père saint, Aour, fut proche, il m’appela, moi Jean, et me dit : Je te supplie, ô père saint, de prier pour moi, parce que les jours arrivent où je dois suivre le chemin qu’ont déjà suivi les pères qui m’ont précédé. »
L’archange Gabriel m’est apparu et m’a dit : Prépare-toi, car tu ne dois plus rester en ce monde que trois jours. Quand je serai mort, ô mon père, ne me revêts pas d’habits magnifiques, ne place pas mon corps dans un sarcophage ; mais enterre-le dans le sol à l’ouest de l’église, car je suis un homme pécheur dès mon enfance. Dès l’aube du neuvième jour d’Abib ’, il m’appela près de lui, moi Jean, et me dit : Fais souvenir de moi, ô mon père : voici le jour où je dois sortir de ce monde périssable. Je tremble à cause des péchés que j’ai commis, à cause de l’épiscopat dont je ne me suis pas bien acquitté et à cause du troupeau humain que Dieu m’a confié et que je n’ai pas gardé contre les loups dévorants.
À ces mots, il traça sur sa figure le signe de la croix sainte, ouvrit sa bouche et rendit l’âme entre, les mains du Dieu miséricordieux. Nous le pleurâmes avec grande tristesse, nous prîmes soin de son corps et nous Venterrâmes dans le lieu même qu’il nous avait indiqué. Moi, le pauvre Jean, je me hâtai d’écrire tout ce qu’avait dit le père saint, le père évêque anba Aour, et je mis le livre dans l’église sainte comme témoignage pour nos successeurs et pour glorifier l’archange Gabriel, le messager, l’intercesseur fidèle. Nous devons donc célébrer ce beau souvenir en toute pureté et crainte de Dieu, avoir pitié des pauvres et de ceux qui sont dans le besoin, témoigner à chacun une parfaite amitié, avec pureté de cœur et avec droiture, afin que l’archange intercède pour nous.
« « Nous devons prier le Seigneur de nous pardonner nos péchés passés. Maintenant, offrons en son honneur des glorifications, des chants joyeux et des cantiques i. Il s’agit de chants qui commencent par Gloire à toi, ou : O que tu es heureux, etc. » HISTOIRE DAOUR 141 spirituels, nous devons jeûner avec pureté, prier avec tranquillité et adresser de fréquentes demandes à la Trinité sainte qui habite en cette église, implorer Parchange Gabriel, le messager, le chef des chœurs lumineux, afin qu’il nous accorde son intercession agréable à Dieu et que Dieu nous pardonne nos péchés, cache nos défauts, efface nos fautes, nous fasse grâce pour nos crimes, nous place parmi ceux qui, avant la mort, ont pratiqué avec fruit les bonnes œuvres, élève nos enfants, rende les grains à bon marché, fasse croître notre famille en de bons sentiments, garde nos femmes, fasse que nos champs produisent avec bénédiction, rende vigoureux nos vieillards, accorde la santé à ceux qui parmi nous sont avancés en âge, éloigne de nous la discorde, la détestable séparation et la gêne, fasse monter notre Nil, laisse à jamais ouverte pour nous la porte de son église, nous garde contre toutes les épreuves, malheurs et tentations, nous accorde la justice des sultans ’ et des gouverneurs, rende confus et misérables tous les Sa tans, nos ennemis, brise leurs forces, rende vain tous leurs projets contre nous, qu’il retourne leurs ruses contre eux-mêmes, qu’il nous donne part à l’héritage de ses martyrs, de ses religieux et de ceux qui ont agi selon sa volonté, par l’intercession de l’archange Gabriel, le mes- »
sager du salut pour lequel nous nous sommes réunis aujourd’hui afin de faire une fête en son église sainte. Demandons-lui qu’il nous fasse entendre la douce voix qui dit : Venez à moi, ô les bénis de mon père, pour hériter le royaume qui vous a été destiné avant la création du monde, qu’aucun œil n’a vu, aucune oreille entendu, aucun esprit imaginé, — par l’intercession de celle à laquelle on a recours, la source de la pureté, de la générosité, de la bénédiction, notre dame à tous, la gloire de notre racé, la vierge pure sainte Marie, mère de Dieu, vierge sainte et pure, la reine de toutes les femmes du monde entier, le trône du maître du monde ; par l’intercession de l’archange Gabriel, le messager fidèle, de toutes doit être que la traduction d’un mot copte signifiant roi, et par conséquent ne prouve rien.’ HISTOIRE D’AOUk ttf les phalanges des martyrs vénérables, des saints respectables, des religieux honnêtes et élus, de tous ceux qui, parmi les descendants d’Adam, contentent le Seigneur par leurs bonnes œuvres, par leur charité, leur pitié, l’affection pour les moines, ces hommes de notre Dieu, Seigneur et Sauveur Jésus le Messie, fils du Dieu vivant, l’égal de son Père, auquel conviennent la gloire et la bénédiction, la prosternation et la grandeur, la puissance et le respect, avec son Père honnête et le Saint-Esprit, maintenant et toujours, dans les siècles des siècles.
VII
#### Notes de l’édition
1. Comme je ne sais à quelle langue appartient ce mot aour, je ne peux dire si cette double interprétation est bonne. Je peux dire seulement que ce mot s’écrit comme le mot arabe aour : lumière.
2. C’est-à-dire le 2 5 décembre. 1 1 2
3. Le mot que je traduis par génie est le célèbre mot djin qu’on prononce gin en Égypte. C’est le même que notre mot génie.
4. C’est-à-dire le février.
5. C’est-à-dire le 7 -juin. ’ ’ 1
6. C’est-à-dire le 20 juin. Cette ville existe encore : c’est une station de chemin de fer sur la ligne du Caire à Âssiout.
7. Ces paroles montrent clairement que ce Jean est considéré comme Fauteur du conte.
8. C’est-à-dire le juillet. 140
9. Ce mot pourrait montrer que le récit a été composé sous la domination arabe, et même assez tard ; mais il ne 142
Comment le royaume de David fut transporté aux Romains§
PASSA AUX MAINS DU ROI D’ABYSSINIE Au nom du Dieu triple en personnes, un en substance et en qualités. Nous allons raconter passa des mains de son fils Sdlomon, roi d’Israël, en les mains du roi d’Abyssinie. En la paix de Dieu : Amen. Comme Dieu avait voulu que Salomon construisît le temple du Seigneur à Je’rusalem, après la mort de son père David, fils de Jessé et roi d’Israël, Salomon se mit de suite à l’œuvre et ordonna aux ouvriers de tailler des pierres immenses. Comme ils se trouvèrent impuissants devant ce travail pénible et que leurs outils se cassèrent avant qu’ils eusent pu tailler une seule pierre, les ouvriers s’en plaignirent au roi Salomon.
, ETC. I4S Celui-ci réfléchit alors à ce qui pourrait leur faciliter la besogne et pria le Seigneur, qui donne la sagesse, de le lui inspirer. Il fit ensuite venir les chasseurs et leur ordonna de lui apporter le petit d’un rokh !. Le rokh fut apporté et le roi ordonna de fabriquer un grand chaudron de cuivre, monté sur trois pieds ayant chacun une coudée, et capable de contenir le rokh. Cèia fait, le roi ordonna de placer le rokh au milieu du palais et de renverser sur lui le chaudron, de telle manière que les ailes du rokh fus sent visibles par dessous le chaudron. Or, le grand rokh étant rentré chez lui dans des montagnes très élevées.
et n’ayant point trouvé son petit, se mit à voler partout à sa recherche. Dès qu’il fut arrivé en face de Jérusalem, il vit son petit ; mais comme il ne trouvait aucun moyen de le sauver, il prit son essor dans les airs et se dirigea â l’Orient, vers le jardin d’Eden. Là, il trouva sous un arbre un morceau de bois qu’il emporta à grand’peine, à cause du désir ardent qu’il avait de revoir son petit. Il ne cessa de voler jusqu’à ce qu’il fût arrivé à Jérusalem et en dessus du palais : de là, il laissa tomber le morceau de bois sur le chaudron qui se fendit en deux par la vertu de Dieu ; aussitôt le rokh s’empara de son petit et s’envola avec.
Lorsque Salomon et les Beni-Israël eurent vu ce spectacle, ils rendirent gloire à Dieu qui a accordé aux oiseaux muets tant d’instinct et de connaissance pour faire des choses qui dépassent la force humaine. Salomon ordonna aussitôt aux tailleurs de pierre de prendre ce morceau de bois et de s’en servir pouf tailler autant de pierres qu’ils voudraient. Dès que les ouvriers touchaient les pierres avec ce morceau de bois, celles-ci se détachaient facilement par la puissance de Dieu, le maître absolu. Ainsi Salomon fut assuré que Dieu était content de la construction du temple saint. La construction achevée, le morceau de bois fut gardé dans l’intérieur du palais, quoique sa vertu eût cessé de se manifester ; mais on n’en eût pas moins d’égards pour, ETC.
lui. Mais lorsque Dieu voulut transporter la royauté de Salomon au pays d’Abyssinie, il lit en sorte que la reine se rendît à Jérusalem pour écouter la sagesse de Salomon, ainsi que le raconte le saint Évangile lorsqu’il dit : « Certes, la reine de Thérnan jugera et condamnera cette génération ; car elle est venue des pays les plus éloignés pour écouter la sagesse de Salomon. » Dans les temps anciens, le pays d’Abyssinie était gouverné par les filles des Rois. Pendant que la mère de cette reine était enceinte d’elle, elle vit en songe une chèvre très grasse et très belle. Elle la regarda avec désir et dit : « Comme elle est belle, et surtout que ses pieds sont beaux ! »
« Elle eut ainsi une envie de femme enceinte, et lors que la formation de la petite fille fut achevée dans le sein de sa mère, l’enfant eut l’un de ses pieds comme celui d’un homme, et l’autre comme celui d’une chèvre. Se voyant venue au monde en cet état, cette fille ne voulut point se marier et elle resta vierge jusqu’à ce qu’elle fût devenue reine. Un jour, l’idée lui vint à l’esprit d’aller écouter les sages paroles de Salomon, comme nous l’avons dit plus haut. Il en avait été ainsi décidé par le Seigneur depuis un temps très reculé, afin de conserver le royaume de David jusqu’à la fin du monde : car David l’a dit par l’inspiration du Saint-Esprit : « Dieu a’ juré avec justice à David de lui donner des fils pour lui succéder, en disant : Du fruit de ta descendance, je ferai asseoir tes fils sur ton trône ; s’ils observent exactement l’engagement pris avec moi et exécutent mes volontés que je leur apprendrai, pour l’éternité ils s’asseoiront sur ton trône.
Il y a encore dans les Psaumes beaucoup d’autres passages qui le témoignent et l’attestent. Or, parmi les choses qui ont contribué à enlever la royauté aux Beni- Israêl, fut leur désobéissance envers Dieu : c’est pour cette raison que Dieu leur a enlevé la prophétie, la royauté et le sacerdoce. Lorsque la reine fut arrivée à Jérusalem et que Salomon eut appris qu’elle avait un pied de chèvre, il imagina une ruse pour voir W, ETC. 149 ce pied de la reine, sans le lui demander : il fit dresser son trône au.milieu de la cour et il y fit venir de l’eau par des tuyaux. Cet ordre fut exécuté. Comme, le morceau de bois était toujours dans la cour du palais, il fut en conséquence couvert d’eau sans que personne y eût songé.
La reine arriva ensuite à la porte de. la cour, montée sur sa bête de somme et voulut entrer ainsi près du roi : on lui dit que c’était la maison de Dieu dans laquelle personne ne pouvait entrer sur une monture. Deux gentils hommes la prirent alors par la main. Elle leva ensuite le bout de sa robe et retroussa le bas de son caleçon pour traverser l’eau sans se mouiller. Salomon vit ainsi son pied sans le lui avoir demandé. Mais dès que ce pied eût touché le morceau de bois qui change les créatures, la puissance de Dieu se manifesta : le pied de chèvre se changea en un pied humain. La reine s’aperçut aussitôt de ce qui lui était arrivé : elle eut d’abord une grande peur, suivie bientôt d’une grande joie indescriptible.
« Elle lui apprit qu’elle venait des pays les plus éloignés écouter ses sages paroles et adorera Jérusalem. Elle ajouta : Pendant que je traversais l’eau pour me présenter de- 1 i I 50 vant ta noble royauté, mon pied de chèvre a heurté contre quelque chose de dur et sur le champ il est devenu semblable à l’autrç. J’ai d’abord eu peur et j’ai tremblé ; mais ensuite je me suis réjouie de la miséricorde de Dieu, le maître absolu. » Après Jui avoir ainsi parlé, elle lui montra ses deux pieds. Salomon remercia Dieu qui seul peut opérer des prodiges et informa la reine qu’il n’avait mis de l’eau sur son chemin qu’afin de voir son pied de chèvre.
Il ordonna ensuite à L’eau de se retirer et aussitôt le pavé de la cour apparut, ainsi que le morceau de bois. Le seigneur Salomon raconta à la reine l’histoire du bois. Lorsqu’elle eut appris sa-vertu, elle ordonna de lui mettre un collier d’argent, et, ce voyant, le roi Salomon en fit autant, puis il ordonna de le porter sur l’autel de Dieu. Lorsque les rois successeurs de Salomon allaient se prosterner devant Tautel de Dieu et qu’ils apprenaient l’histoire de ce bois, chacun lui mettait un collier si bien qu’au temps du Messie le morceau de bois avait trente colliers. Lorsque le Seigneur voulut accomplir sa volonté et assurer le salut d’Adam et de ses descendants hors des.
« griffes de l’ennemi » ’ à, ETC. I 5 I maudit, il arriva que Judas, les princes des prêtres et le rusé peuple juif tombèrent d’accord pour condamner le Messie à mort. Les princes des prêtres convinrent avec Judas de lui donner les trente colliers d’argent : ils envoyèrent pendant la nuit chercher le morceau de bois, enlevèrent les trente colliers et les donnèrent à Judas ’. Celui-ci les prit et livra le Messie, ainsi que le raconte l’Évangile. Le vendredi matin, le jour où ils condamnèrent le Messie à être crucifié, ils prirent le morceau de bois et ’ordonnèrent à un menuisier de fabriquer une croix sur laquelle on crucifia le Sauveur.
Cest une preuve, comme le dit Bouche d’Or a, que notre père Adam fut trompé en mangeant du fruit de l’arbre du paradis : c’est pour cela qu’il en fut chassé et qu’il fut dépouillé de toute sa gloire. Dès lors Satan régna sur lui, ainsi que sur ses descendants. C’est aussi par la volonté de Dieu que l’homme fut ainsi sauvé ; car, sur ce morceau de bois sorti du paradis pour être vénéré et respecté par les rois, le roi des rois voulut être crucifié, pour sauver Adam et ses descendants par ce même morceau de bois qui avait été la cause de leur séduction. Pour cette raison, David, le prophète, dit dans le Psaume : « Annoncez parmi les peuples que le Seigneur a régné par un morceau de bois. »
Ce morceau de bois a été rendu honorable et respectable par la suspension du corps de Notre Seigneur, si bren que lorsqu’on le plaça sur le cadavre d’un mort, le mort ressuscita. Dès lors Pimage de la croix fut considérée comme une protection par les rois et en général par tous les chrétiens : il en sera ainsi jusqu’à la fin des temps. Quant aux trente colliers, Judas les donna aux misérables Juifs, puis il s’étrangla : il avait éloigné son âme de la vie par amour pour l’argent. Les Juifs les prirent et en achetèrent le champ d’un potier pour la sépulture des étrangers. Revenons maintenant à ce que nous avons commencé, et racontons passa des mains de Salomon en celles des Abyssiniens.
Quand le roi Salomon eut reçu la reine, ETC. 1 53 d’Éthiopie et ses soldats dans son propre palais, elle prit l’habitude d’aller le trouver chaque jour pour écouter ses sages paroles. Comme il aimait les femmes et.la voyait tous les jours, il la désira et lui demanda de céder à ses désirs. Elle ne lui céda point et lui dit : « Suis-je venue vierge vers toi pour m’en retourner ne l’étant plus ? Ce serait pour moi une grande honte dans mon royaume. »
Salomon lui répondit : « Je te prendrai comme femme légitime, puisque je suis roi et que tu es reine ». Elle ne répondit point.
« Promets-moi, reprit Salomon, que tu seras ma femme de ton propre gré, quand de toi-même tu seras venue me trouver dans mon lit pendant la nuit. Elle le lui promit, croyant qu’elle pouvait ainsi être assurée de garder sa virginité. Salomon laissa passer quelques jours sans demander de ses nouvelles, de sorte qu’elle s’imagina qu’il l’avait oubliée. Salomon donna alors l’ordre à ses cuisiniers de préparer à la reine des mets chauds et d’y mêler différentes préparations. Dès qu’elle avait mangé de ces mets, elle demandait de l’eau froide et en buvait nuit et jour, sans que sa soif en fût apaisée. »
La troisième 14 1 54 D’ÉQYPTE nuit, le rot ordonna à tous les gens du palais de ne point laisser d’eau près de la reine : quiconque lui en donnerait devait être puni de mort sur-le-champ, à moins qu’on n’eût indiqué l’eau qui se trouvait près du lit du roi. A minuit, le feu brûlait les entrailles de la reine : elle chercha de l’eau pour boire, mais elle n’en trouva point. Elle en demanda à ses gardés : ils lui répondirent qu’il n’y en avak pas. Comme elle était sur le point de mourir, elle s’écria à ses gentilshommes, elle parcourut tout le palais, mais personne ne lui donna d’eau. On lui dit enfin : « Tu ne trouveras d’eau que près du lit du roi. »
« Elle retourna alors vers son lit ; mais l’excès de la soif l’empêcha de dormir, et son âme fut sur. le point de quitter son corps. Elle s’empressa enfin d’aller trouver le roi Salomon qui faisait semblant de dormir. Lorsqu’elle se fut désaltérée, je veux dire lorsqu’elle eût beaucoup bu, elle voulut s’en retourner vers son lit ; mais le roi Salomon se leva rapidement, il la prit par la main et lui dit : a Vraiment tu es devenue ma femme, de par la loi des rois ! » El il lui rappela la promesse qu’elle avait faite. Elle exécuta alors ce, ETC. I 55 qu’elle avait promis et devint enceinte des œuvres du roi.
Peu de temps après, comme elle voulait rentrer dans son royaume, elle dit à Salomon : Que feraije de ton fils, si Dieu veut lui donner la vie ?
Il lui répondit : « Si Dieu veut que tu enfantes un garçon, dès qu’il sera parvenu à l’âge de jeune homme, envoie-le moi, afin que j’en fasse notre roi ; si c’est une fille, garde-la près de toi. » Elle reprit : « Si je t’envoie le garçon, comment reconnaît rastu qu’il est ton fils ? » Il ôta aussitôt une bague de son doigt, la lui remit. et dit ; « Quand tu voudras l’envoyer, mets cette bague à son petit doigt : je serai ainsi, assuré qu’il est mon fils, je Lui donnerai le royaume et je lé renverrai ; vers toi ; à condition, ajouta Salomon, que. tu ne rompes point l’engagement passé entre nous et dont a été témoin le maître absolu, le Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob et de mon père David enfin. »
« À ces mots, elle prit congé de lui et se remit en marche avec ses soldats pour retourner dans son pays. Quand elle y fut arrivée, parvenue au terme de sa grossesse, elle mit au monde. 1 56 un garçon qui lui causa une grande joie et auquel elle donna le nom de David. Elle lui fit donner la meilleure éducation, si bien qu’il devint un garçon aussi sage aussi intelligent et aussi habile que son père. Lorsqu’il fut arrivé à l’âge de sa majorité, il demanda un jour à sa mère : « Quel est mon père ? Est-ii mort pendant que j’étais encore-jeune ? » Elle répondit : « Non, mon fils, il vit encore, il n’est pas mort : c’est le seigneur Salomon, fils de David, le prophète de Dieu et le roi d’Israël.
Son royaume, ajouta la mère, existe encore à Jérusalem. voici une bague de ton père qui te fera roi d’Abyssinie, comme le porte la volonté de Dieu. Dès lors, continua la reine, je n’ai plus de royaume : car tu « s roi, fils de roi. » À ces paroles, l’enfant remercia sa mère qui reprit : « mon cher fils, lève-toi, prends avec toi des présents et des soldats pour te rendre à Jérusalem où tu verras ton père, son royaume, sa sagesse et sa grandeur, afin qu’il te nomme roi selon l’engagement passé entre nous et dont Dieu lui-même a été témoin. » Peu de jours après, dès qu’il eut préparé tous les présents dignes de rois, sa mère lui, ETC.
l5y mit la bague au petit doigt de la main droite et lui dit de partir. Il se mit en route et arriva à Jérusalem. Salomon, apprenant l’arrivée d’un roi, ordonna à ses soldats d’aller au devant de lui : il ne le reconnut point pour son fils, même quand le jeune homme fut arrivé à la porte du palais. Là, le jeune garçon, trouvant le cheval de son père tout préparé, le monta et tint son épée dégaînée. On apprit cette conduite à Salomon pour lequel cette nouvelle fut pénible. Lorsqu’ils s’abordèrent l’un l’autre, Salomon ne put cacher sa colère. Le jeune garçon lui dit : « Le possesseur de cette bague m’a donné son royaume dès le ventre de ma mère. »
Lorsque Salomon vit la bague, il conçut une grande joie, se leva de son siège, embrassa le jeune homme et s’écria : « Sois le bienvenu, ô mon cher fils ! » Il le ceignit aussitôt de la couronne de son père David ; le fit asseoir sur son trône, ordonna aux musiciens de jouer en son honneur et aux soldats de crier : « voici David, fils du roi Salomon, fils de David, fils de Jessé, roi d’Israël. » La nouvelle se répandit bientôt que David, fils de Salomon et de la reine d’Abyssinie, était. arrivé chez son père qui 14 I 58 CONTES ET ROMANS juî avait donné le royaume de son père David, sa couronne, et l’avait fait asseoir sur son trône.
Dans le temple du Seigneur bâti et dédié par Salomon, il y avait l’arche d’alliance dans laquelle se trouvaient la verge d’Aaron, les mesures de manne plaquées d’or et enveloppées de soie. De cette arche se montrait au peuple d’Israél une merveille bien étrange : quand les prêtres avaient fini la prière et que le peuple commençait de prier le Maître absolu et se prosternait devant lui, l’arche d’alliance s’élevait de terre. C’était signe que leur prière était exaucée. Si, au contraire, l’arche restait en sa place sans mouvement, le peuple était sûr qu’il avait commis un péché quelconque et il continuait alors à prier avec les prêtres et de pleurer jusqu’à ce que Dieu eût pris pitié et fait s’élever l’arche.
Un jour le roi, fils de Salomon, entra dans le temple pour prier et voir le prodige étonnant de l’arche qui s’élevait de terre. Lorsqu’il eut vu ce spectacle, il prit la résolution d’emporter l’arche dans son pays. Il se présenta une nuit devant son père Salomon et lui dit : « Je veux emporter l’arche dans mon pays ».- -, ETC. l5$ Le père répondit : « Quitte ce dessein, mon fils, car personne ne peut la porter que les prêtres, et tout autre qui la touche meurt sur le champ. Sache, ô mon fils, que les Beni-Israêl ne sont gardés que par cette arche et qle telle en est la grande vertu. »
Le jeune homme reprit : « Je ne te demande ni or, ni argent : dans mon pays, on ramasse l’or à terre ; je ne demande que cette arche qui me gardera pendant le voyage et prêtera secours à mes soldats dans mon royaume. »
Le père repondit : « Si Dieu, le Maître absolu, veut que tu remportes, il t’en facilitera le moyen ; mais, dans tous les cas, si tu remportes, ne m’en dis rien. Tu dois même partir sans prendre congé de moi ; car les prêtres me feraient assurément prêter serment à ce sujet, et de cette façon, si je jure, mon serment sera vrai. » Le jeune homme fit secrètement venir près de lui des ouvriers auxquels il fit faire une arche d’un bois qu’on ne pouvait distinguer de l’autre, tellement il était travaillé avec habileté. Il tua ensuite ces premiers ouvriers, puis il en fit venir d’autres qui appliquèrent des plaques d’or par dessous : il tua aussi ces ouvriers.
Enfin il la fit envelopper de 1Ô0 soie. Lorsqu’il fut sur le point de partir, il ne dit rien à son père ; mais il fit venir quatre prêtres sous prétexte de demander leurs prières ; il se familiarisa avec eux pendant les derniers jours qu’il passa à Jérusalem, de telle sorte qu’ils ne le quittaient jamais. La nuit où le prince devait partir, les prêtres vinrent pour prendre congé de lui. Il les fit monter dans sa chambre, charger de chaînes et il ordonna aux soldats de monter sans bruit. Il se fit escorter de quelques amis tenant des épées nues et conduisit les prêtres enchaînés jusqu’au temple de Dieu.
Il y entra, ordonna aux prêtres d’emporter l’arche et fit mettre l’autre à sa place. Il sortit ensuite, enchanté d’avoir l’arche que les prêtres emportaient et partit sans prendre congé de son père qui ne savait rien de ce qui avait eu lieu. C’était en effet la volonté de Dieu que l’arche fût gardée où serait le royaume de David jusqu’à la fin du monde, comme il avait été promis à David par ces paroles : « l’on descendant s’asseoira sur ton trône. » Le petit-fils de David continua son voyage, gardé par la faveur divine. Le lendemain les, ETC. l6l. Béni-Israël avec les prêtres entrèrent dans le temple de Dieu pour y prier comme d’habitude.
Lorsqu’ils se furent prosternés et eurent adressé leurs prières au Maître abr solu et que l’arche ne se fut point élevée, ils. se dirent qu’ils avaient commis quelque péché. Ils continuèrent donc de prier pendant, trois jours et firent force recherches pour, savoir qui avait péché. Cela fait, les prêtres s’approchèrent de l’arche ; mais quelle frayeur ! quel malheur l Jeurs cris redoublèrent lorsqu’ils ne retrouvèrent pas l’arche. Ils furent alors certains que le roi fils de David l’avait prise. Ils comptèrent les prêtres et trouvèrent qu’il en manquait quatre, emmenés par lui. Les vieillards d’Israël entrèrent près du roi, tout irrités et abattus de la perte de l’arche et lui dirent : « As-tu donné Tordre à ton fils d’emporter l’arche d’allance ? »
Le roi pleura, se lamenta, feignit une grande tristesse et jura enfin qu’il ne l’avait pas permis et n’avait pas même su à quel moment son fils était parti. Ils s’écrièrent tous : « Vive le roil puisque tu n’as jamais voulu pareille chose, fais préparer un corps d’armée afin que nous puissions le rejoindre, lui reprendre l’arche et la replacer SI IÔ2 : D’ÉCYPTE dans le saint Temple de Dieu. » Il leur donna des soldats, des provisions et tout ce dont ils avaient besoin. Ils partirent à la poursuite du prince et marchèrent pendant quarante jours. Le quarante et unième jour, ils rencontrèrent des marchands à qui ils demandèrent si l’arche d’alliance n’avait point été vue par eux.
Les marchands répondirent : « Nous avons vu un grand roi entouré d’un nombre infini de soldats, et tous marchaient avec l’arche, comme le vent emporte les nuées. » Ils ajoutèrent ensuite qu’une pareille marche d’un jour valait la marche ordinaire de quarante jours. Ceux qui poursuivaient le prince retournèrent alors tout abattus,’ ayant échoué dans leur dessein. Quant au jeune homme, dès qu’il fut arrivé en son pays, sa mère abdiqua la royauté pour la donner à son fils. Celui-ci fut établi roi sur le royaume de David son père ’, et, dès lors le royaume d’Éthiopie fut considéré comme la résidence des descendants de David et comme devant posséder à jamais l’arche d’alliance.
«, ETC. l63 Voilà comment l’arche fut transportée au pays d’Abyssmie et elle n’a cessé d’y être jusqu’à la naissance de Notre Seigneur Jésus le Messie, né de la Vierge sainte, la dame Marie, qui a rempli sa mission sur la terre et a sauvé Adam avec sa descendance. Après son ascension vers les cieux, les disciples prêchèrent en son nom par toute la terre r. Comme il s’en retournait, le Saint-Esprit lui envoya l’apôtre Philippe : l’eunuque crut et se fit baptiser. Il retourna ensuite dans son pays où il prêcha lé nom du Messie : » un grand nombre crurent par son entremise. Le saint Marc, l’un des soixante-dix disciples, alla ensuite vers eux, les baptisa, leur consacra des prêtreset des diacres et ordonna que leur père serait du diocèse de Marc l’évangéliste a.
Dès lors la foi orthodoxe fut établie fermement dans le royaume d’Abyssinie et la royauté y est restée conservée pour les descendants de David jusqu’à la fin des temps. Que la gloire, la grandeur, le respect et l’admiration soient à la Trinité sainte jusqu’à la fin des temps : Amen. VIII
#### Notes de l’édition
1. Le rokh est un oiseau fabuleux et d’une grandeur énorme dont il est souvent question dans les Mille et une nuits. Pour donner une idée de sa force, les Arabes disent qu’il peut enlever vivant dans ses serres un rhinocéros. Celui des Coptes est encore plus fort I46 2. On s’attendrait plutôt à voir citer un passage du Livre des Rois ; mais l’auteur parle de l’Évangile à cause du verset suivant qu’il cite (Luc, xi, 3i), en le corrompant. 14$ 3. L’Évangile dit trente pièces d’argent : le mot propre est sicles. Le sicle était rond ; de là la confusion et le jeu de mot.
4. II s’agit de saint Jean Chrysostôme La preuve n’est peut-être pas très forte ; mais elle suffisait aux Coptes, c’est l’essentiel. i I l5a 5. Il faut observer que ce mot de père ici comme plus haut est employé dans le sens d’aïeul, comme dans le premier chapitre de saint Luc.
6. Il y a ici une lacune où il devait être question du voyage de l’eunuque de la reine Candace.
7. Par père, il faut entendre ici l’évêque d’Abyssinie, ou plutôt le métropolitain s’il y a plusieurs évêques. Encore aujourd’hui l’Éthiopie est soumise à la juridiction spirituelle du patriarche copte jacobite du Caire. 164
Histoire du roi Arménios§
Au nom de Dieu le Créateur vivant et doué d f un verbe. Nous commençons, avec Y aide de Dieu et sous sa bonne direct ion, à écrire la vie du pieux Arménios, de sa femme et de ses enfants, ainsi que sa mort qui eut lieu le deux du mois de Paschons \ Que leur bénédiction soit avec nous : Amen. Le saint et pur anbaGoussima, évêque de la ville de Tarse, raconte que de son temps, il y avait un roi nommé Arménios qui marchait dans les voies de Dieu. Ce roi avait une épouse nommée Jassi ; tous les deux étaient pleins de piété envers Dieu : ils allaient régulièrement chaque jour à régi i se sainte i. C’est-à-dire le 27 avril.
t06 CONTES ET ROMANS n’ÉGYETfe pour y faire leur prière. Le père Goussûna prêchait le roi, étudiait journellement avec lui le saint Évangile, lui expliquait les prophéties et l’histoire des pères, les apôtres. Dieu ( que son nom soit glorifié) ! avait ouvert l’esprit et le cœur du roi, de sorte qu’aisément et sans peine il apprenait par cœur tout ce qu’on lui lisait des Écritures. Il pratiquait ponctuellement ce qu’il entendait lire, si bien que la faveur de Dieu descendit sur lui et qu’il devint un philosophe expérimenté dans la bonne conduite. Lorsqu’il avait fait percevoir les impôts et rassembler les récoltes, il pensait à l’église et lui donnait tout ce qui était nécessaire ; puis il donnait au père évèque et aux prêtres ; il faisait ensuite venir les pauvres, les malheureux, les veuves et les orphelins et leur distribuait ce qui lui restait, de sorte qu’il ne gardait pas une drachme dans ses caisses, ni une seule mesure de blé dans ses greniers ’.
En revanche, ceux à qui il donnait priaient.Dieu en sa faveur, afin que sa vie fût prolongée et que Dieu rendît durable pour lui ses bienfaits. Quant au roi, 167 il leur disait : « Remerciez Dieu de toutes vos forces, afin qu’il nous accordé la faveur de son esprit bel et bon, pendant un grand nombre d’années. Les vizirs et les patrices se présentèrent devant lui et lui dirent : Que Dieu garde ton royaume, ô notre seigneur et roi ! Sache que l’ennemi combat l’homme pour l’éloigner de Dieu. Tu n’ignores pas ce qu’il a fait avec notre père Adam pour le chasser du Paradis. Il combat de même les rois et les solitaires’du désert : personne en un mot n’est exempt de sa haine et de sa jalousie. »
Comme il a l’habitude démettre la discorde entre les rois, j’ai peur qu’il ne la suscite entre toi et un autre roi qui t’assiégerait, car tu n’as rien dans tes coffres-forts que tu puisses dépenser pour les provisions de tes soldats : je crains aussi que nous ne mourions de faim avec toi, surtout en ce moment où. tes magasins et tes greniers sont vides, car tu as tout distribué à des gens qui ne te seront d’aucune utilité. » ; — Le roi répondit aux vizirs en ces termes : « Sachez que mon père m’a laissé des richesses innombrables que j’ai conservées pour en faire usage au moment où l’on me surprendrait ; mais quant aux biens que Dieu m’a accordés, je dois les dépenser en faveur de mes frères les malheureux, car je ne dois pas être rassasié, quand ils ont faim.
« Cet homme béni en disant » mon père « voulait dire le père des cieux et de la terre, parce qu’il avait lu le commencement de la prière de l’Évangile : « Notre père qui êtes dans les cieux ! jusqu’à la fin, et il avait cru que Dieu le miséricordieux est celui qui donne toute chose. Telle était donc sa croyance. Après avoir entendu les paroles du roi, les vizirs se retirèrent bien tranquilles, contents et joyeux. Quelque temps après, le maudit Satan, sous l’apparence d’un homme sage, conseiller des rois, alla trouver un roi des Magous et lui dit : « Le roi de Tarse est faible et se trouve en piteuse position, n’ayant ni argent dans ses caisses, ni grains dans ses greniers : tu peux d’un seul coup de main t’emparer de tout son royaume. »
Lorsque le roi infidèle eut entendu ces paroles de Satan, il fit crier publiquement parmi ses soldats l’a- 169 vis suivant : « Celui qui veut obtenir des faveurs du roi et des présents abondants n’a qu’à aller le trouver. » Un petit nombre de soldats seulement considérèrent cette proclamation comme mensongère, et une multitude infinie se rendit près du roi. De là, ils se dirigèrent vers Tarse et se jetèrent à Timproviste sur la ville. Lorsque les vizirs virent le grand nombre des troupes, ils furent saisis d’une immense frayeur : ils coururent vers le roi en criant et tout désespérés de leur salut.
« Ils se prosternèrent devant lui et lui dirent : o Nous venons Rapprendre, ô seigneur, qu’un roi a attaqué notre ville avec un nombre infini de soldats et te demander ce que nous devons faire ».
Le roi répondit : « Si ce roi est fort par ses richesses et ses troupes, je serai de force à lutter avec lui par la vertu du Seigneur le Messie. » Ils le quittèrent tristes de cœur. Le roi attendit que la nuit fût obscure, il étendit de la cendre sous lui, revêtit un cilice, se tint debout en présence de Dieu avec larmes et implorations : sa femme était à sa droite. Il se mit alors à prier ainsi : « O Seigneur miséricordieux, tu es le Maître des maîtres, et le Seigneur I7O des seigneurs : et moi, misérable et malheureux, je te conjure de faire apparaître la myste’rieuse volonté : sinon j’irai au-devant de ce roi pour le saluer et remettre en ces mains tout ce que je possède, sans le combattre, car tu as dit à tes disciples : « Ne portez ni or, ni argent, ni épée, ni bâton. » »
Que ta volonté soit donc faite. « Lé roi n’a vait pas achevé ces paroles, qu’un ange se tint près de lui et lui dit : « Ne t’effraie pas, n’aie pas peur, 6 roi ; sache que dans cettenuit toutes les troupes qui sont.venues attaquer ta ville doivent périr. Après l’avoir consolé et encouragé, l’ange remonta au ctei. Le roi se releva de sa prièrent se coucha, plein d’une confiance honnête éfc droite en ce que l’ange lui avait appris. Lorsque de la nuit il ne resta plus qu’une heure, un grand tremblement de terre eut lieu et la foudre se fit entendre. Aussitôt les anges arrivèrent, tenant à la main des épées et des lances de feu ; ils se jetèrent sur les soldats du roi infidèle et les firent tous périr, de sorte qu’il ne restât.
pas dans les tentes une seule personne, et que de toute l’armée il ne restât que les chevaux et les provisions. En même temps, l’esprit angélique éveilla le roi 171 et lui dit : « Ordonne à tes soldats de sortir au dehors de la ville, car Dieu a fait périr tous les soldats, tes ennemis, et il ne reste que le roi tout seul. \\ fera pénitence, et mourra en homme fidèle. : » lorsque l’ange eut prononcé ces paroles, il quitta le roi et remonta vers le ciel. Dès le lendemain matin, le roi fit venir ses vizirs et ses généraux qui, croyant qu’il : les avait mandés pour leur donner leur solde ex les faire sortir au-devant de l’ennemi, se dirent les uns aux autres ; h Tout à l’heure il va nous donner l’ordre de sortir à la rencontre de ces troupes ennemies contre lesquelles nous ne pouvpns rien ; cap leur noni ?
hre est tellement grand, que l’un d’entre nous a contre lui cinquante d’entre eux. Pi)is. ils se dirent décidément ; j II n’y a pas moyen que nous allions vers lui pour écouter ce qu’il va dire. « À la fin ils se : rassemblèrent cependant et se rangèrent tous devant lui. Il leur dit : « Sortez vers les tentes de l’injuste ennemi, prenez ses chevaux et amenez-moi le roi. » lis se regardèrent les uns les autres et se dirent : « Ordinairement on ne rêve que pendant la nuit, et nous sommes à, présent en plein jour ! » Quel- I 72 ques-uns d’entre eux dirent cependant : « Nous devons les regarder, ne serait-ce que de dessus les murailles.
Us montèrent tous sur les murailles, mais sans avoir confiance en ce qu’avait dit le roi. De là, ils virent les chevaux comme des brebis sans berger : ce que voyant, ils sortirent à la hâte, prirent les chevaux, toutes les richesses et, en dernier lieu, trouvèrent le roi tout seul et à demi-mort au milieu du camp. Etonnés de ce spectacle, ils s’emparèrent du roi ennemi et le menèrent entre les mains du roi de Tarse. Celui-ci le voyant en un pareil état, envoya aussitôt chercher les médecins et leur dit : « Guérissez-le et je vous donnerai de nombreux présents. » Les médecins se mirent à le soigner avec des médicaments et des drogues ; mais sans pouvoir trouver le moyen de le guérir.
Cela fut pénible pour le roi de Tarse qui avait le cœur tout à fait pitoyable. Lorsque la nuit fut venue, il s’endormit, l’esprit tout préoccupé du moyen par lequel il pourrait guérir ce malheureux roi de Magous. L’ange du Seigneur descendit près de son lit et lui dit : « Quand l’heure de la prière sera proche, tu prendras un verre dans lequel tu verseras de l’huile et, au ma- 3 tin, tu oindras le roi avec. Il ne tardera pas à être guéri par la volonté de Dieu. » Le roi de Tarse fit ce que l’ange lui avait dit, et le roi de Magous fut guéri sur le champ. Il se leva sain et sauf, se prosterna devant le roi de Tarse et dit : « O mon seigneur, je crois en ton Dieu, fais-moi miséricorde et conduis-moi à la vérité. »
Le roi fidèle le mena vers l’évêque qui le baptisa et lui donna les saints mystères. Après l’avoir revêtu d’une robe d’honneur digne de lui, le roi de Tarse ordonna à ses soldats de le reconduire dans sa ville. Le père évêque consacra des prêtres et des diacres qu’il envoya avec lui. Quand il fut arrivé dans sa ville, le roi de Magous apprit aux grands personnages de son royaume tout ce qui lui était arrivé, ainsi que les signes et les prodiges qu’il avait vus. Après avoir laissé passer quelques jours, il envoya au roi de Tarse beaucoup de richesses et de joyaux précieux. Celui-ci les distribua entre les pauvres et les malheureux.
À partir de cette époque, le roi païen se mit à faire des actes de charité, comme le roi de Tarse, et il crut d’une foi belle et orthodoxe. Le roi de Tarse, de son côté, continua de 15- I 74 se conduire de sa bonne conduite jusqu’à ce qu’il tombât malade d’une maladie violente qui causa sa mort. Un ange se présenta à lui et lui dit : « Que tu es heureux, ô roi béni ! Dieu t’a préparé dans son royaume ce que nul œil n’a vu, nulle oreille entendu. Dans trois jours tu seras transporté hors de ce monde. » Après avoir entendu ces paroles de Tange, le bon roi fit venir ses entants et leur dit : O mes enfants chéris, vous avez dû voir ma conduite, mon gouvernement et mes actions, faites comme - moi et fuyez le mal : à l’heure de votre mort, vous obtiendrez le royaume céleste.
« C’est un conseil que je vous donne : suivez-le bien et n’oubliez pas les pauvres et les malheureux. » Enfin il leur donna les conseils que les mourants donnent habituellement et dit : « Je m’en vais où sont allés mes pères et les pères de mes pères ! » On dit qu’il ajouta encore : « Je vous recommande votre mère. Mais pourquoi ne la vois-je point avec vous ? Elle est souffrante, je pense, et n’a point pu se lever. » Aptes avoir prononcé ces mots, il mourut et sa femme mourut l’instant d’après. On les enterra dans le même tombeau. Il en parut beaucoup de prodiges et de mi- HISTOIRE DU ROI ARMÉNJOS j5 racles ; quiconque était malade et se faisait bénir sur leur tombeau, recouvrait la santé sans retard.
Jean, son fils, resta triste pendant quelque, temps. Les vizirs et les patrices se prosternèrent devant lui et lui dire : « O, notre seigneur, où sont tes pères et les pères de tes pères ? où sont les premiers hommes ? Sache que Dieu a décidé que tous leshommes bussent à la coupe de la mort. Maintenant lève-toi, ô notre maître, 1 prends pitié de tes sujets, fais comme faisait ton père, car tu as vu l’assistance que Dieu lui a donné en faisant périr ses ennemis pendant qu’il dormait dans son lit. Tu dois savoir que c’est seule ment à cause de sa pureté, de sa charité et de sa soumission que cela arriva, et aussi parce qu’il était un ju te et parfait observateur de tous les commandements. »
« En un mot, ils voulurent le consoler ; mais ce fut en vain. Ils le laissèrent tranquille pendant quelques jours, puis ils recommencèrent la même cl) ose ; mais ils n’arrivèrent pas davantage à leur but. Voyant qu’il ne faisait pas attention à leurs paroles, ils lui préparèrent un splendide festin, étendirent pour lui des tapis, dans un beau jardin, se pros- I j6 d’ÉGYPTK fernérent à ses pieds et lui dirent : Nous désirons que tu nous fasse le plaisir de venir manger avec nous. » Tout d’abord il refusa ; mais leur insistance le fit céder. Il monta avec eux et ils le conduisirent au jardin. Là, ils lui servirent des mets exquis dont il ne mangea que très peu.
On lui offrit ensuite de cruches de bière bouchées, du musc exhalant une odeur très forte et de l’eau de rose. On le pria, on le conjura au nom de Dieu et il en but un peu ; mais il ne cessèrent d’insister jusqu’à ce qu’il eût bu comme il faut. Comme il n’avait plus l’habitude de boire du vin, car il avait cessé d’en boire depuis quelque temps, il perdit la tête, surtout en voyant ces arbres qui l’entouraient et ces ruisseaux qui murmuraient. Aussitôt il s’oublia lui-même, tellement il était ivre. On le conduisit ensuite dans son palais et on le laissa dans cet état. Sa sœur le reçut à la porte et se mit à l’embrasser : aussitôt il la jeta à terre et fit son affaire avec elle.
Comme elle en devint enceinte, elle s’attrista beaucoup. Quelque temps après, son frère s’aperçut que son ventre était gros et que la couleur de sa figure était jaune. Il lui dit : « O chère I77 sœur, dans quel état te vois-je ? »
Elle répondit : « O frère, lorsque tu es allé avec les vizirs et que tu es retourné ivre de vin, je me suis mise à te saluer, tu m’as jetée à terre et il m’est arrivé ce que tu vois. » Dès qu’il eut entendu ces paroles, il sortit à la hâte, courut çà et là, jusqu’à ce qu’il finît par entrer dans un monastère où il se fit moine et prit l’habit monacal. Comme Dieu connaissait sa ferme décision et sa bonne intention, il lui pardonna ses péchés. Dès lors ce fut un homme jdste et pur. Le lendemain, lorsque les vizirs retournèrent au palais, ils ne virent que sa sœur qui pleurait amèrement. Ils continuèrent de se rendre au palais pendant un mois entier.
Comme il ne revenait point et que leur attente était vaine, ils firent de sa sœur une reine à sa place. Lorsqu’elle eut accompli les neuf mois de sa grossesse, elle mit au monde un enfant mâle pour lequel elle fit faire trois tablettes, l’une d’or, l’autre d’argent et la troisième d’ivoire. Sur la dernière elle fit graver ces mots : « Le père de cet enfant est son oncle, et sa mère est sa tante. Elle ordonna aussitôt de faire un berceau, d’y mettre le garçon et les trois I78 tablettes. Elle fit écrire ces mots sur une feuille de papier : t La tablette d’or appartiendra à l’enfant quand il sera grand, celle d’argent à celui qui prendra soin de son éducation. »
Après avoir cacheté le papier, elle ordonna de jeter le berceau dans le fleuve. Il y avait sur le bord du fleuve un monastère construit en l’honneur du martyr Jacques l’Intercis. En ce même jour, on célébrait sa fête annuelle. Il arriva que ce jour-là le supérieur du monastère.alla sur le bord du fleuve, rencontra un pêcheur, lui donna un dinar pour tout ce qu’il pécherait pendant la nuit et le quitta dans l’intention d’envoyer le lendemain chercher les poissons. Le pêcheur continua son travail jusqu’au matin. Tout à coup le berceau fut pris dans le filet. Le pêcheur le tira et le plaça sur les poissons.
Un moment après, le supérieur du monastère arriva avec sa monture sur laquelle il devait charger les poissons. Le pêcheur lui remit les poissons et le berceau en disant : « Nous étions convenus que tout ce que j’aurais péché t’appartiendrait) pour cette raison le berceau t’appartient. » Le supérieur ouvrit le berceau et y trouvâtes tablettes. Il prit la tablette d’or et la garda 179 pour le moment ; il fut rempli d’étorfnement au sujet de la tablette d’ivoire et la garda aussi ; il prit enfin la tablette d’argent et la donna au pêcheur en disant :.
« Prends bien soin d’élever cet enfant et cette tablette t’appartiendra. »
« Très volontiers, » ré-p pondit le pêcheur qui prit l’enfant et le porta à sa femme, tout joyeux, car la. ta blette valait cent dinars. Il éleva bien l’en fant et lui apprit la morale. Dès que l’enfant eut grandi, qu’il fut devenu beau et parfait, il se mit à frapper les enfants, du pêcheur. Ceux-ci lui dirent un jour : « Est-ce pour nous récompenser de t’avoir élevé que ton cœur devient dur pour nous ? »
Il répondit : « Vous me parlez comme si vous n’étiez pas mes frères, et comme si mon père n’était pas le vôtre ! »
« — r Ils lui dirent : Nous ne le sommes pas ». Il alla trouver la femme du pêcheur et lui dit : « N’es-tu pas ma mère ? »
« Non, répondit-elle, c’est un moine qui t’a amené vers nous et nous t’avons élevé. Dès le retour du pêcheur, il lui dit : Conduismoi vers le moine, car c’est mon intérêt. Le pêcheur conduisit le jeune garçon vers le moine. En voyant la belle figure de ce l8o moine, le jeune garçon se réjouit beaucoup et lui dit : « O moine, es-tu mon père ? » »
« Non, » répondit le moine.
« Qui donc est mon père ? » reprit le jeune garçon.
« Je n’en sais rien, répondit le religieux ; mais ce que je sais, c’est que je t’ai trouvé dans un berceau dans lequel il y avait aussi trois tablettes, Tune d’or, l’autre d’argent que j’ai donnée au pêcheur en récompense du soin qu’il a pris de toi ; la troisième était d’ivoire. Maintenant, si j’ai un conseil à te donner, c’est de revêtir l’habit monacal et de te faire moine. » Le garçon répondit : « Non, je veux me faire soldat. Le moine lui donna alors la tablette d’or. Il la porta au marché et la vendit pour mille dinars d’or. Il en acheta un beau cheval tout sellé, des armes de guerre, épée, lance, et le reste. »
Il retourna ensuite vers le moine et lui dit : « Qui est mon père ? Apprends-le-moi avant que je te quitte. Le moine alors lui donna la tablette d’ivoire. Dès que les yeux du jeune homme furent tombés sur l’inscription, il pleura amèrement, prit congé du moine et partit. Dieu voulut qu’il dirigeât ses pas vers sa ville natale. Il vit des soldats qui entouraient la ville l8l et demanda : « Quelle est cette ville ? et pourquoi les soldats l’assiège nt-ils ? » On lui répondit : « C’est une ville qui est gouvernée par une femme et voici un roi et ses soldats qui s’en veulent emparer. » Dès qu’il eut entendu ces paroles, il fit galoper son cheval jusqu’à la porte de la ville qu’on lui ouvrit. »
Il entra, descendit dans un hôtel et y passa la nuit. Le lendemain matin, le crieur public se mit à crier : « Allez au combat et que Dieu prenne pitié de vous, ô soldats ! » Lorsque le jeune garçon entendit cette proclamation, il sortit aussitôt et se rangea parmi les soldats de la ville. Comme les deux armées étaient rangées en bataille, prêts v à engager la lutte, la force divine le poussa, il vainquit le roi et le fît prisonnier. À cette vue, tous les soldats ennemis s’enfuirent et ne reparurent plus. Le jeune homme mena le roi à l’hôtel où il était descendu. Les vizirs en toute hâte allèrent apprendre cette bonne nouvelle à la reine et lui dirent : « Le roi qui assiégeait la ville a été fait prisonnier par un jeune soldat étranger. »
« Elle en fut très étonnée, alla le trouver à l’hôtel et voulut le récompenser de ce qu’il venait de faire ; mais il n’ac- 1.8a p’ cepta rien. Comme elle le voyait beau, brave, jeune et fort, elle lui proposa de se marier avec lui et de le faire roi. Le jeune garçon lui dit : Très volontiers ! » et il accepta cette proposition avec autant de joie que de simplicité. La reine lui dit alors de monter à cheval et le conduisit en son palais où elle lui fit passer la nuit Le lendemain, elle fit venir les prêtres dans l’église et ils y célébrèrent la messe. Elle ordonna ensuite de préparer un grand festin en l’honneur de la victoire remportée contre le roi qui assiégeait.
« la ville. Cela fait, elle se maria avec le jeune garçon qui ne la quitta plus nuit et jour. Un jour que la reine était assise avec ses servantes, elle leur dit : Avez-vous jamais vu quelqu’un de plus beau que mon jeune, mari ? Il a cependant, continua-t-elle, une maladie que personne ne connaît, excepté moi. »
« — Quelle est cette maladie ? madame, » demanda une servante.
« Toutes les fois qu’il entre aux lieux d’aisance, dit la reine ; il sor{ pâle et les yeux rouges : sans doute, il y a en lui de méchants esprits. » La femme chargée du palais, lui dit : « Je prends cette affaire sur moi. » Elle guetta f 83 rentrée du prince aux. lieux d’aisances, le vit prendre la tablette d’ivoire, la regarder, puis la placer dans une fenêtre. Dès qu’il fut sorti, la femme entra, prit la tablette et la porta à la dame. Lorsque celle-ci eut pris la tablette en ses mains, elle poussa de grands cris et tomba évanouie. En la voyant en cet état, « quelques servantes allèrent apprendre au roi que la dame était tombée évanouie. »
Le roi rentra vite au palais et, lorsque son regard tomba sur la reine, il lui dit : « Ne pleure, pas Dieu te prêtera secours. »
« « — Elle répondit : a Gomment ne pas pleurer et me lamenter, lorsque tu es le fils descendu de mes entrailles ! » À ces paroles de la reine, il sortit sur le champ, sans savoir où aller. Il se trouva enfin sur le bord de la mer et vit un pêcheur. Prends mes habits, lui dit-il, et donne-moi ta guebbeh. »
Le pêcheur répondit : « Elle n’est pas convenable pour ta grandeur, monseigneur. »
« Cest moi qui le veux, 9 dit le roi ; aussitôt il ôta ses vêtements et les donna au pêcheur. Cela fait, il lui dit : « Veux-tu pie rendre un grand service ? va m’acheter une chaîne de fer. Le pêcheur s’en alla en toute hâte, la lui acheta 184 d’ÉGYPÎE et la lui apporta. Le roi mit la chaîne à ses pieds, jeta la clef dans la mer et dit au pêcheur : « Veux-tu me faire le plus grand plaisir ? fais-moi passer la mer jusqu’à cette île que l’on voit là-bas. » Le pêcheur ne put le lui refuser, surtout quand il lui entendit dire : « O mon Seigneur, ait pitié de celui qui est le fruit d’un péché tel qu’il ne s’en est jamais commis sur terre et qui, pour aggraver sa faute, s’est marié avec sa mère après avoir été le fils de son oncle. » » »
Il continua d’implorer encore et dit : « O mon Dieu, la porte de la pénitence est toujours ouverte pour les pécheurs. Je fais vœu de ne manger ni pain, ni mets préparés pendant toute ma vie. » Il resta ainsi dans cette île pendant un grand nombre d’années, ne mangeant que de l’herbe. La guebbeh qu’il portait se déchira, et son corps resta exposé au froid de l’hiver et à la chaleur de l’été. Il s’écriait à chaque instant : « Prends pitié, ô mon Dieu, de celui qui est né du péché et qui lui-même a commis le péché avec la propre mère qui Ta porté en son sein. O mon Dieu, toi qui connais tout ce qui est inconnu aux hommes, quelqu’un at-il jamais commis semblable péché ? »
Les l85 larmes tombaient sur ses joues comme des gouttes de pluie. Les patriarches avaient anciennement à leur service de jeunes clercs parmi lesquels ils choisissaient ceux qui menaient une bonne conduite : c’était à eux qu’ils laissaient en mourant le gouvernement du patriarchat. Le roi alla trouver le patriarche à son lit de mort et lui dit : « Apprends-moi, ô notre père, le nom de celui qui te succédera au patriarchat ? »
Le patriarche répondit : « J’ai examiné tous mes jeunes clercs, je n’en ai pas trouvé un seul qui fût digne de cette charge. »
« Conseille-moi, reprit le roi ; que dois-je faire ? »
« — Le patriarche répondit : Le Seigneur le Messie te conseillera ce qu’il est bon de faire ; il ne laissera jamais son église sans quelqu’un pour la diriger. » Lorsque le patriarche eut dit ces mots, il remit son âme entre les mains du Seigneur. Aussitôt après, le roi choisit quelques-uns de ses serviteurs, leur donna de l’argent, des provisions et leur dit : « Parcourez tous les monastères ; si vous trouvez un moine digne de cette charge en raison de sa bonne conduite, amenez-le-moi afin que nous en l86 fassions un patriarche. » Les serviteurs s’en allèrent tous et se livrèrent à cette recherche, ainsi que le roi le leur avait ordonné.
Le Seigneur voulut qu’ils arrivassent près du pêcheur qui avait pris les habits du roi. Ils lui dirent : « Donne-nous des poissons à manger. »
« Très volontiers, » répondit le pêcheur. Aussitôt il prit son filet, et le jeta dans le fleuve. Un poisson bien gros y fut-pris sans retard. Le pêcheur le porta bien vite à sa femme et lui dit : « Prépare-le comme il faut, car nous avons des. hôtes. » Lorsque la femme eut ouvert le ventre du poisson, elle y trouva la clef des chaînes, la reconnut et en parla à son mari. Celui-ci lui dit : « C’est la clef des fers que j’ai mis aux pieds du roi lorsque je l’ai transporté dans l’île. Je ne l’ai vu depuis que bien ra-r rement : il est sans doute devenu comme une bête sauvage, car il y a bien longtemps qu’il est là. »
Les envoyés du roi, eritendant ce que le pêcheur racontait à sa femme, lui dirent : « Nous t’en prions, brave homme fais-nous passer le fleuve jusqu’à cette île, afin ue nous voyions cet homme qui vien drâ à notre aide. »
« — « Attendez ici jusqu’à demain, dit le pêcheur, et je ferai eh sorte _ j l8?. jue votre désir soit accompli. » Il leur servit ensuite le » poissons dont ils mangèrent avec grand appétit, et ils passèrent là huit dans sa maison. Le lendemain matin, ils traversèrent la mer jusqu’à l’île où ils trouvèrent le solitaire debout, les mains levées, occupé à prier le Seigneur miséricordieux de lui accorder pardon. Il ôta ensuite le reste de sa guebbeh pour eri couvrir sa nudité. Ils le saisirent et le conduisirent vers le roi avec grande joie. Le rot fît venir douze évêques qui le consacrèrent patriarche.
Ainsi il fut sauvé par le bon espoir qu’il avait eu en l’assistance dé Dieu qui opéra par son entremise des prodiges et des merveilles, et lui accorda-le don de guérir lés malades et les infirmes. - Sa mère, bien attristée de ce qui lui était.arrivé, d’abord de la part dé son frère, ensuite de la part de son fils, fut atteinte d’une maladie si grave qu’elle faillit mourir. Cette maladie « tait accompagnée de courte-vue. Ayant entendu vanter là sainteté du jrère patriarche, elle prit quelques-unes de ses servantes et se rendit prés de lui, espérant-parvenir à la guérison, grâce aux prières du saint homme. »
Dès qu’elle se présenta devant l88 lui, il la reconnut. Elle lui demanda aussitôt sa bénédiction et lui dit : Fais-moi miséricorde, mon père ; j’ai grande confiance en ta sainteté, et depuis que mon regard s’est arrêté sur toi, j’ai su que tes prières feraient cesser mon mal. « Le père patriarche s’avança vers le lieu de la prière, pleura amèrement et conjura le Seigneur de guérir les maux de la reine. Elle fut aussitôt guérie : ses forces lui revinrent, ses yeux virent clairement et elle recouvra la santé. Elle lui dit ensuite : « O saint de Dieu, je vais retourner dans ma ville, prie Dieu en ma faveur !
Le père patriarche lui répondit : « Tu ne saurais le, faire avant d’avoir appris qui je suis ! »
« — o Non, dit-elle, je ne reconnais point mon seigneur. »
Il reprit : « Je suis ton fils. » Dès qu’elle eut entendu ces paroles, elle tomba évanouie aux pieds du patriarche, o O ma mère chérie, dit-il, vois la grande faveur que Dieu accorde à ceux qui font pénitence ! Aussitôt il la revêtit de l’habit angélique, et elle fut sauvée à cause de ses bonnes intentions. Comme Dieu savait que leur premier et leur dernier péché avaient été commis involontairement, il eut pitié d’eux, accueillit leur I 189 pénitence, pardonna leurs péchés et, par leur entremise, opéra des signes et des miracles, : : avant de les transporter hors de ce monde périssable. Elle se réjouit beaucoup de voir ; son fils patriarche, et ils moururent tous les deux dans la terre de Dieu (qu’il soit exalté !).
’ Sachez, ô frères, que la pénitence existe : : encore : ne désespérez point de Dieu. Que celui qui a fait un faux pas coure à la pénin : tence, qu’il demande pardon de son péché, car Dieu est clément, il accueille les pécheurs et leur pardonne. Prions-le de venir à notre aide afin que nous fassions ce qui le n contente à chaque instant, de nous pardonner nos péchés et nos fautes par l’entremise de celle qui intercède, la sainte Dame, la vierge Marie, par l’intercession de tous les pères, prophètes, apôtres, martyrs, de tous ï I les saints et de tous ceux qui ont contenté Dieu, maintenant, en tout temps et à jamais : Amen, amen, amen.
Est finie la vie d’Armenios, roi de Tyr, en la paix de Dieu. Amen. FIN DU TOME PREMIER Xii aïs nr I i« »
#### Notes de l’édition
1. Le mot que je rends par mesure est le mot arabe qadah.
2. Il s’agit du diable.
3. On voit que parmi les vizirs et les patrices un seul portait la parole. 68
