Traité de l' - Contre les Donatistes Unité de l’Église
- 01 — Chapitre premier — Le saint docteur annonce qu’il va. Réfuter la lettre de Pétilien par les textes de la sainte Écriture
- 02 — Chapitre III — Pour trouver la véritable église, il faut invoquer, non pas les renseignements humains, mais les oracles divins
- 03 — Chapitre IV — Pour appartenir a l’église, il faut admettre les témoignages des saintes écritures
- 04 — Chapitre V — On doit écarter les textes obscurs et recourir a des textes clairs et précis
- 05 — Chapitre VI — Le saint docteur montre par les promesses faites a Abraham, a Isaac et Jacob, que l’église de Jésus-Christ doit remplir tout l’univers
- 06 — Chapitre VII — Saint Augustin établit la même vérité par les testes d’isaïe, expliqués par saint Paul
- 07 — Chapitre VIII — La diffusion de l’église de Jésus-Christ est montrée clairement dans les psaumes
- 08 — Chapitre IX — Réponse a cette objection des donatistes les hommes ont empéché la réalisation de ces prophéties
- 09 — Chapitre X — Jésus-Christ par ses paroles a confirmé ces prédictions des prophètes et annoncé que son église se répandrait par tout l’univers
- 10 — Chapitre XII — Continuation du même sujet
- 11 — Chapitre XIV — Le mélange des méchants avec les bons ne détruit pas l’église. Les saintes écritures nous l’enseignent
- 12 — Chapitre XV — Explication de certains textes objectés par les hérétiques
- 13 — Chapitre XVI — Réponse a une objection tirée de ce texte : « dis-moi où je trouverai celui que mon coeur aime »
- 14 — Chapitre XVII — Les saintes écritures annoncent que les méchants seront mêlés aux bons jusqu’à la fin des siècles
- 15 — Chapitre XVIII — Les donatistes sont condamnés par leurs inconséquences
- 16 — Chapitre XXII — Corriger ce qui est pervers, conserver ce qui est bon
- 17 — Chapitre XXIII — Réponse aux objections des donatistes, et explication de plusieurs textes des livres saints
- 18 — Chapitre XXIV — Suite du même sujet
- 19 — Chapitre XXV — Exhortation finale

Traité de l' - Contre les Donatistes Unité de l’Église
Saint Augustin · 164 min de lecture · 2 vues
LETTRE AUX CATHOLIQUES CONTRE LES DONATISTES ou Traité de l’Unité de l’Église.
Oeuvres complètes de saint Augustin traduites pour la première fois en français, sous la direction de M. Raulx, Bar-Le-Duc, L. Guérin & Cie, éditeurs, 1869, Tome XVII. p. 316-359.
Traduction de M. Eug. JOLY, docteur en théologie.
Est-ce chez les Catholiques ou chez les.Donatistes que se trouve l’Église ? Saint Augustin s’applique à prouver aux schismatiques que l’Église de Jésus-Christ est répandue par tout l’univers. Il invoque tour à tour les textes les plus positifs de l’Ancien et du Nouveau Testament ; réfute ceux qu’objectent les Donatistes, et repousse leurs accusations calomnieuses au sujet de la tradition des Livres Saints et des persécutions dont ils se disent les victimes. Ce traité est un chef-d’œuvre de polémique, par la force des arguments, l’habileté de la réfutation, l’ordre et la clarté de l’ensemble. On y sent aussi l’âme ardente du saint Docteur, et son vif désir de ramener à l’unité de l’Église les Donatistes, qui par orgueil et par dépit s’obstinaient à demeurer schismatiques.
1. Vous vous en souvenez, mes frères, il nous est tombé entre les mains un court fragment d’une lettre de Pétilien, l’évêque donatiste de Constantine, et nous avons envoyé à votre charité la réfutation que nous en avons faite. Mais plus tard les fidèles de cette ville nous ont adressé la lettre entière et complète, et nous avons voulu la réfuter d’un bout à l’autre, comme si nous eussions discuté avec l’auteur en personne. Vous le savez, dans nos rapports avec nos adversaires, nous écartons toute animosité, et nous tenons à ce que la discussion fasse voir clairement à tous et ce qu’ils disent et ce que nous disons à notre tour. On nous apprend que cette lettre est dans bien des mains, qu’on en confie à sa mémoire bien des passages, avec cette idée que Pétilien a raison contre nous sur plusieurs points.
Si l’on veut lire ma réponse, on verra ce qu’il faut rejeter, ce qu’il faut admettre. Ce ne sont pas nos pensées que nous exprimons, comme on pourra s’en convaincre en mettant de côté l’esprit de parti. Tout ce que nous avançons, nous l’avons tiré de la sainte Écriture ou appuyé sur ses textes ; en sorte que refuser de se rendre, c’est se déclarer l’ennemi des Livres saints. Les défenseurs obstinés d’une cause si mauvaise pourront dire, il est vrai, que je réfute cette lettre en l’absence de son auteur, qu’il n’entend point mes paroles, qu’il ne peut leur opposer sur-le-champ une réponse. Eh bien ! qu’il défende les pensées qu’il développe dans sa lettre, et s’il le peut, qu’il montre la faiblesse de ma réfutation. Ou, s’il l’aime mieux, qu’il fasse pour cette lettre ce que je fais pour la sienne, qu’il réplique à son tour. C’est aux siens qu’il adresse sa lettre, comme c’est à vous que j’envoie la mienne. Libre à lui de me réfuter.
CHAPITRE II. ÉTAT DE LA QUESTION : OU EST L’ÉGLISE DE JÉSUS-CHRIST ? LES REPROCHES DES DONATISTES, FUSSENT-ILS FONDÉS, NE PROUVENT PAS QUE LEUR SECTE SOIT LA VÉRITABLE ÉGLISE.
2. La question posée est celle-ci : Où est l’Église ? Est-ce chez nous, est-ce chez les Donatistes ? — Il n’y a qu’une Église, l’Église catholique, comme nos pères l’ont appelée, pour montrer par son nom même qu’elle est universelle. Tel est en effet le sens des mots grecs : kath olon. Or, l’Église est le corps du Christ, selon ces paroles de l’Apôtre : « Le Christ a souffert pour son corps, qui est l’Église ». Donc, pour prétendre au salut promis aux chrétiens, il faut compter parmi les membres du Christ. C’est par les liens de la charité que les membres du Christ sont unis ensemble et qu’ils se rattachent à leur
1. Coloss. I, 24.
chef, qui est Jésus-Christ. Une tête et un corps : ces deux mots résument tout ce que l’on peut dire au sujet de Jésus-Christ. La tête, c’est Jésus-Christ lui-même, le Fils unique du Dieu vivant, » le Sauveur de son corps, celui qui est mort pour nos péchés et qui est ressuscité pour notre justification ». Le corps de Jésus-Christ, c’est l’Église, dont il est dit : « Afin qu’il se formât à lui-même une Église glorieuse, sans tache, sans ride, sans défaut ». Or, entre les Donatistes et nous, il s’agit de savoir où se trouve ce corps, c’est-à-dire où se trouve l’Église. Que ferons-nous donc ? Chercherons-nous l’Église dans nos paroles ou dans celles de son Chef, Jésus-Christ Notre-Seigneur ? N’est-ce pas dans les paroles de Celui qui est la vérité et qui sait parfaitement où est son corps ? « Le Seigneur, en effet, connaît ceux qui lui appartiennent ».
3. Non, ce n’est point dans nos paroles que nous chercherons l’Église de Jésus-Christ ; et cependant, examinez ce qui s’est dit de part et d’autre, et voyez combien notre langage diffère de celui de nos adversaires. Néanmoins ce n’est pas là que nous voulons chercher l’Église. Qu’importent, en effet, ces mutuels reproches que nous nous adressons sur la tradition des Livres saints, sur l’encens offert aux idoles, sur les persécutions dirigées contre des innocents ? Et pourtant que disons-nous aux Donatistes ? Ou bien nous avons également raison de nous accuser, ou bien nous avons également tort ; ou bien c’est nous qui avons raison et c’est vous qui avez tort, ou réciproquement. Mais en toute hypothèse, que pouvez-vous reprocher à l’univers chrétien, avec lequel nous sommes en communion ?
Et en effet, si leurs reproches sont fondés et que les nôtres le soient aussi, suivons le précepte de l’Apôtre : « Pardonnons-nous mutuellement, comme Dieu nous a pardonné en Jésus-Christ ». S’il y eut et s’il y a encore parmi nous quelques pervers, s’il y en eut et s’il s’en trouve encore parmi eux, est-ce un obstacle à la concorde, et faut-il pour cela rompre le lien de la paix ? Les Donatistes qui avaient parmi eux des méchants aussi bien que nous, ne doivent-ils pas regretter le crime qu’ils ont commis en se séparant sans motif de l’unité du monde chrétien ? Si
les reproches que nous nous renvoyons au sujet des traditeurs ou des persécutions dirigées contre des innocents sont également peu fondées, je ne vois plus aucun motif de dispute ; j’y vois au contraire une raison pour eux de se rapprocher de nous, après s’en être séparés sans aucun motif. Si le bon droit est de notre côté, comme le prouve la lettre de l’empereur auquel ils ont écrit d’abord et auquel ils en ont ensuite appelé ; comme nous le faisons voir encore en restant en communion avec tout l’univers ; si leurs assertions sont convaincues de mensonge ; par là même qu’au moment où s’agitait la question ils n’ont pu gagner leur cause, n’y a-t-il pas là plus qu’un schisme ? N’est-ce pas une animosité sacrilège et furieuse, une persécution intentée à des innocents ?
Cette animosité, qu’ils la rejettent, s’ils le veulent, sur quelques-uns des leurs : le schisme est l’oeuvre commune. Et, fussent-ils dans le vrai, quand ils nous accusent d’avoir livré les livres saints et d’avoir persécuté les innocents, fussent-ils eux-mêmes à l’abri d’une pareille accusation, en seraient-ils moins des schismatiques ? Leurs reproches, en effet, s’adressent à des particuliers et non pas à l’univers chrétien. Le contact avec les méchants, disent-ils, a perdu l’univers. — Que de pécheurs les saints, par désir de la paix, n’ont-ils point tolérés dans la société chrétienne ! Et puis, comment se fait-il que le contact avec les méchants n’ait point perdu les Donatistes eux-mêmes ? Leur société n’a-t-elle point caché, sans qu’ils l’aient su, ne cache-t-elle pas encore, sans qu’ils le sachent, de ces misérables qui attentent à la pudeur des femmes consacrées à Dieu ?
Nous ne les connaissons pas, diront-ils, et cela suffit pour que leur contact ne nous souille point. Et l’univers serait souillé quand il ignore encore si vos reproches sont fondés ? Je suppose qu’ils le soient, que vous nous l’ayez prouvé. Les autres nations de l’univers le savent-elles ? Puisqu’elles l’ignorent, elles sont innocentes ; et vous vous en séparez ! On ne peut vous en faire un reproche, dites-vous, et l’ignorance où nous laissons les peuples commence notre crime ! Faut-il donc que nous courions les avertir et leur apprendre ce que nous savons ? Mais à quoi bon ? Est-ce pour les sortir du péché ? Mais ils sont innocents, puisqu’ils ignorent le mal qui s’est fait parmi nous. Pour demeurer juste, il n’est pas nécessaire de connaître les fautes que commettent les hommes ; il faut, quand on les connaît, ne pas y applaudir, et quand on les ignore, ne pas juger témérairement.
Ainsi donc l’univers est innocent, puisque, quelque fondés que puissent être les griefs des Donatistes contre certains particuliers, il ne les connaît point. Ce sont eux qui ont perdu la justice, en se séparant par le schisme des autres peuples chrétiens ; et, s’ils tiennent à nous persuader de la légitimité de leurs accusations contre quelques-uns des nôtres, c’est afin de nous séparer de ceux contre lesquels ils ne peuvent rien alléguer de plausible.
4. Voici le discours que leur tient l’univers ; il est bref, mais d’une accablante vérité : « Les évêques d’Afrique étaient aux prises. S’ils ne pouvaient mettre un terme à leurs dissensions, soit en apaisant, soit en dégradant ceux dont les prétentions étaient mal fondées, pour maintenir en communion avec le reste du monde, par le lien de l’unité, ceux qui avaient pour eux la justice ; les évêques d’outre-mer, c’est-à-dire de la portion la plus étendue de l’Église catholique, devaient porter un jugement sur les dissensions de leurs collègues, et en cela céder aux instances de ceux qui reprochaient aux autres d’avoir été mal ordonnés ». Si ce jugement n’a pas été prononcé, à qui la faute ? N’est-ce pas à ceux qui devaient s’occuper de cette affaire et point du tout à l’univers, qui ignorait nos démêlés ?
S’il a été prononcé, peut-on blâmer les juges ecclésiastiques de n’avoir pas condamné des crimes qu’ils ne pouvaient condamner, puisque, bien que réels et déférés à leur tribunal, ils ne leur étaient pourtant point démontrés ? On ne leur faisait point connaître les coupables, et il suffisait de leur contact pour les souiller 1 Supposons qu’ils les aient connus, et que par une sorte de lâcheté ou de connivence ils n’aient pas voulu les retrancher de leur communion, et que même, en juges pervers, ils aient prononcé en leur faveur, que pouvez-vous reprocher à l’univers ? Savait-il que les juges étaient sans loyauté ? Croyait-il qu’ils avaient prononcé un jugement inique ? Pouvait-il les juger à son tour ? On cite un criminel devant un tribunal, les juges le trouvent innocent ; en est-ce assez pour les souiller ?
Eh bien ! si l’univers a ignoré le crime des juges ecclésiastiques, à supposer qu’ils l’aient commis, est-ce une raison pour que l’univers soit coupable ? C’est donc avec l’univers demeuré innocent que nous sommes en communion. D’ailleurs, encore aujourd’hui, savons-nous ce qui s’est passé alors ? Et le saurions-nous, apprendrions-nous aujourd’hui même que les accusations dirigées contre quelques-uns des nôtres sont fondées, nous n’y verrions pas un motif de nous séparer des chrétiens innocents, qui ignorent les crimes dont on nous accuse, et de passer du côté de ceux qui tous sont engagés dans le schisme ; pourquoi ? pour avoir voulu faire ce qu’ils nous conseillent de faire, pour n’avoir pas consenti à supporter les méchants, comme les supportaient les Apôtres, et pour avoir voulu au contraire abandonner les bons à l’exemple des hérétiques.
Or, admettons que l’univers, par impossible, sache avec nous jusqu’à l’évidence que les griefs des Donatistes sont fondés ; l’univers en sera-t-il plus innocent ? De leur vivant ces pervers, qu’ils ne connaissaient pas, pouvaient-ils les souiller ? Et maintenant qu’ils ne sont plus, comment voulez-vous qu’il suffise de les connaître pour n’être plus innocent ? A s’en tenir à ce que nous disons de part et d’autre, aux reproches que nous nous adressons mutuellement, notre cause ne peut être entamée, quand même nos reproches seraient sans fondement, quand même nous viendrions à reconnaître aujourd’hui même la légitimité de leurs griefs contre quelques-uns des nôtres. Je ne vois vraiment pas ce qu’ils peuvent répondre, soit que nous ayons raison et qu’ils aient tort, soit que nous ayons tort ou raison les uns et les autres, puisqu’ils sont vaincus sur un point où ils souhaitent si vivement d’être crus.
