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Pupitre d'homélie en bois marqué d'une croix copte

Sermons 340

Saint Augustin · 105 min de lecture · 0 vue

ANALYSE. — De même que pour se soutenir ce temple a besoin que toutes les parties en soient unies entre elles, ainsi pour être le temple de Dieu il est nécessaire que nous soyons unis par le liens de la charité envers Dieu et envers le prochain. Mais aussi, de même que, dans le psaume de la dédicace, Jésus-Christ notre Chef bénit Dieu de sa résurrection et de sa glorification, laquelle est comme la dédicace du temple sacré de son humanité sainte; ainsi parviendrons-nous un jour à être comme dédiés et glorifiés avec lui.

1. La fête qui réunit cette multitude est la dédicace d’une maison de prières. Ainsi, cette maison lest pour nous une maison de prières, et nous sommes, nous, la maison de Dieu. Si nous sommes la maison de Dieu, c’est parce qu’en nous formant dans le siècle nous devons être dédiés à la fin du siècle; et si nous avons de la peine à bâtir, nous aurons de la joie quand viendra pour nous la dédicace.

Ce qui se faisait naguère, lorsque s’élevaient ces murailles, se fait encore, maintenant que se rassemblent ceux qui croient au Christ. Croire, en effet, c’est en quelque, sorte âtre tiré des forêts et des montagnes, comme le bois et la pierre; et s’instruire, être baptisé, se former à la vie chrétienne, c’est être comme taillé, dressé, poli entre les mains des ouvriers et des artisans. On ne devient toutefois la maison du Seigneur, qu’autant qu’on est uni par le ciment de la charité. Si ces pierres et ces bois. n’étaient joints entre eux d’après des règles déterminées, s’ils ne s’étreignaient pacifiquement, si en s’embrassant, en quelque sorte, ils ne s’aimaient à leur manière, qui entrerait ici? Quand, au contraire, on voit dans un édifice, quelconque, les bois et les pierres parfaitement joints ensemble, on y entre tranquillement et sans en craindre la ruine, Aussi, afin de pouvoir entrer et demeurer en nous comme dans un temple qu’il se bâtissait, le Seigneur Jésus disait-il: « Je vous donne un commandement nouveau, c’est que vous vous aimiez les uns les autres. — Je vous donne un commandement nouveau ». Usés de vieillesse, vous n’étiez

1. Jean, XIII, 34.

pas pour moi un sanctuaire, et nous restiez dans vos débris: afin de vous relever de vos ruines, aimez-vous les uns les autres.

Votre charité doit donc considérer que, dans tout l’univers, cette demeure mystérieuse est encore en construction, ainsi qu’il a été prédit et promis. Aussi, lorsqu’après le captivité, comme on lit dans un autre psaume, ont bâtissait la maison sainte, on s’écriait: « Chantez au Seigneur un cantique nouveau; toute la terre, chantez au Seigneur ». Ces mots: « Un cantique nouveau », sont synonymes de ces autres du Seigneur: « Un commandement nouveau ». Qu’y a-t-il, en effet, dans un nouveau cantique, sinon une affection nouvelle? Le chant est l’expression de l’amour; le cri du chantre sacré est la ferveur de l’amour divin.

2. Aimons, aimons gratuitement, car notre amour a Dieu pour objet; or, qui vaut mieux que Dieu? Aimons Dieu pour lui-même; pour nous, aimons-nous en lui, mais aussi pour lui. Car c’est l’aimer véritablement un ami, que d’aimer Dieu en lui, soit parce qu’il y est, soit pour qu’il y soit. Telle est la vraie charité: nous aimer pour un autre motif, c’est nous haïr plutôt que de nous aimer. « Celui qui aime l’iniquité, hait », quoi?.Peut-être son voisin ou sa voisine? Qu’il frémisse: « Il hait son âme ». Haïr son âme, c’est chérir l’iniquité. « Vous qui aimez le Seigneur, détestez le mal ». Dieu,est le bien; toi, tu affectionnes le mal, et dans l’amour que tu as pour toi-même, il y a l’affection du mal comment donc aimes-tu Dieu, puisque tu

1. Ps. XCV, 1. — 2 Ib. X, 6. — 3. Ib. XCVI, 10.

aimes encore ce qu’il hait? On t’a bien dit que Dieu nous a aimés; il est vrai, il nous a aimés, et nous ne pouvons que rougir en considérant ce que nous étions quand il nous a aimés. Aujourd’hui pourtant, nous ne rougissons point: c’est que son amour nous a changés. Le souvenir du passé nous humilie; l’espoir de l’avenir nous réjouit. Pourquoi, d’ailleurs, rougir de ce que nous avons été, sans nous livrer plutôt à la confiance, puisque nous sommes sauvés en espérance? Aussi avons-nous entendu ces paroles: « Approchez de lui et vous serez éclairés, et votre face ne rougira point ». Que la lumière vienne à s’éloigner, tu retombes dans l’obscurité et la confusion. « Approchez de lui, et vous serez éclairés ». Ainsi il est, lui, la lumière, et séparés de lui nous sommes ténèbres. T’éloigner de la lumière, n’est-ce pas demeurer dans tes ténèbres? T’approcher de lui, au contraire, c’est briller, mais non par toi-même. « Autrefois vous étiez ténèbres », dit l’Apôtre à d’anciens infidèles devenus fidèles; « autrefois vous étiez ténèbres, vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur ». Ainsi donc, si avec le Seigneur on est lumière, et ténèbres sans lui; oui, si avec le Seigneur on est lumière, et ténèbres sans lui, « approchez-vous de lui et vous serez éclairés ».

3. Contemplez, dans le psaume de la dédicace que nous venons de chanter, un édifice qui sort de ses ruines.. « Vous avez déchiré mon cilice »; idée de ruine. Où est l’image de la construction? « Et vous m’avez revêtu de joie »: Voici maintenant un chant de dédicace: « Afin que ma gloire vous célèbre et que je ne sois plus percé ». Qui parle de la sorte? Reconnaissez-le à son langage. Vous comprendrez peu, si j’interprète ce qu’il dit; je vais donc rapporter ses paroles, vous le reconnaîtrez bientôt et vous l’aimerez dans ce qu’il vous dit. Qui a pu dire jamais: « Seigneur, vous avez tiré mon âme de l’enfer? » Quelle est l’âme délivrée par Dieu, de l’enfer, sinon l’âme dont il est dit ailleurs: « Vous ne laisserez point mon âme dans l’enfer? » Il est question de dédicace et on chante la délivrance; on fait résonner le cantique de la dédicace de la maison sainte, et on dit: « Je vous exalterai, Seigneur, parce que vous

1. I Jean, IV, 10. — 2. Ps. XXXIII, 6. — 3. Eph. V, 8. — 4. Ps. XV,10.

m’avez relevé et que vous n’avez pas réjoui mes ennemis de ma ruine ».

Considérez ici les Juifs ennemis du Sauveur: ils s’imaginaient avoir mis à mort, avoir vaincu le Christ comme un ennemi ordinaire, s’en être défait comme d’un homme mortel, semblable aux autres hommes. Il ressuscita le troisième jour, et voici son chant: « Je vous exalterai, Seigneur, parce que vous m’avez relevé ». Considérez également ces mots de l’Apôtre: « C’est pourquoi Dieu l’a exalté et lui a donné un nom au-dessus de tout nom ». — « Et vous n’avez pas réjoui mes ennemis de ma ruine ». Sans doute ils se sont réjouis de la mort du Christ; mais à sa résurrection, à son ascension et à la prédication de sa gloire, plusieurs furent percés de douleur. Oui, quand il fut prêché et glorifié avec tant de constance par lés Apôtres, plusieurs furent pénétrés de douleur et se convertirent, d’autres s’endurcirent et furent couverts de confusion; il n’y en eut point pour se réjouir. Maintenant que se remplissent les églises, pensons-nous que les Juifs se réjouissent? Pendant qu’on bâtit, qu’on dédie, qu’on remplit les églises, comment les Juifs se réjouiraient-ils? Non-seulement ils ne se réjouissent point, ils sont couverts de honte, et on voit l’accomplissement de ce chant d’allégresse: « Je vous exalterai, Seigneur, parce que vous m’avez relevé et que vous n’avez » point réjoui mes-ennemis de ma ruine ». Vous ne les avez point réjouis de ma ruine; mais s’ils croient en moi, vous les réjouirez de mon triomphe.

4. Pour ne pas trop allonger, venons enfin aux paroles que nous avons chantées. Comment le Christ peut-il dire: « Vous avez déchiré mon cilice, et vous m’avez revêtu de joie? » Son cilice était sa chair, semblable à la chair de péché. Ne dédaigne point ces expressions,: « Mon cilice »: dans ce cilice, dans ce sac était contenue ta rançon. « Vous avez déchiré mon sac ». Ainsi nous sommes-nous échappés. « Vous avez déchiré mon sac ». C’est dans la passion que ce sac s’est déchiré. Comment toutefois peut-il dire à Dieu son Père: « Vous avez déchiré mon sac? » Veux-tu le savoir? « Vous avez déchiré mon sac »; car « il n’a pas épargné son propre Fils, mais il l’a livré pour nous tous ». Il a fait, en effet,

1. Ps. XXIX, 12, I3, 4, 2. — 2. Philip. II, 9. — 3. Rom. VIII, 32.

par le ministère des Juifs et à leur insu, ce qui devait servir à racheter les esprits éclairés et à confondre les incrédules. Les Juifs savent-ils le bien produit par leurs crimes? Voyez suspendu le sac mystérieux; l’impie triomphe en quelque sorte; le bourreau ouvre ce sac d’un coup de lance, et le Rédempteur en fait jaillir notre rançon. Chantés, ô Christ Rédempteur; gémis, vendeur de Judas; ô juif acheteur, rougis. Et Judas, en vendant, et le juif, en achetant, ont fait l’un et l’autre une mauvaise affaire, ils ont perdu tous deux et se sont perdus eux-mêmes soit en vendant soit en achetant. Vous avez voulu acheter: ah! qu’il eût mieux valu pour vous être rachetés! Celui-là a vendu, celui-ci a acheté infortuné commerce, car le vendeur n’a point l’argent et l’acheteur n’a point de Christ. Je demande à l’un: Où est le prix reçu par toi? à l’autre: Où est ce que tu as acheté? Au premier encore: En vendant tu t’es fraudé toi-même. Sois heureux, chrétien, à toi tout le profit du commerce de tes ennemis; ce que l’un a vendu et ce qui a été acheté par l’autre, tu l’as gagné.

5. À notre Chef donc, à lui qui a été rois à mort pour le salut de son corps et qui pour son corps aussi a été comme dédié, à lui de dire, écoutons-le: « Vous avez déchiré mon cilice et vous m’avez revêtu d’allégresse »; en d’autres termes: Vous avez brisé mes liens mortels et vous m’avez revêtu d’immortalité et d’incorruptibilité. « Afin que ma gloire vous célèbre et que je ne sois plus percé ». Qu’est-ce à dire, « que je ne sois plus percé? » Que le bourreau, pour me percer, ne me frappe plus de sa lance. « Depuis, en effet, qu’il est ressuscité d’entre les morts, le Christ ne meurt plus, la mort n’aura sur lui plus d’empire; car en mourant pour le péché il n’est mort qu’une fois, et revenu à la vie il vit pour Dieu. Nous aussi, poursuit-il, estimons que nous sommes morts au péché et que nous vivons pour Dieu dans le Christ Jésus Notre-Seigneur ». Avec lui donc nous chantons et nous sommes avec lui dédiés à Dieu. N’espérons-nous pas que les membres suivront leur Chef où celui-ci les a devancés? « Nous sommes effectivement sauvés en espérance; or l’espérance qui se voit n’est point de l’espérance: qui espère ce qu’il voit? Si donc

1. Rom. VI, 9-11.

nous espérons ce que nous ne voyons pas, c’est que nous l’attendons avec patience »; c’est qu’avec patience nous nous construisons en quelque sorte.

Peut-être même, si nous nous montrons bien attentifs, si nous regardons avec soin, si nous avons l’oeil pénétrant, non pas comme le possèdent les amis aveugles de la matière; oui, si nous appliquons notre oeil spirituel, pourrons-nous nous reconnaître nous-mêmes, trouver notre langage dans ces paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ce n’est pas, en effet, sans raison que l’Apôtre a dit: « Sachant bien que notre vieil homme a été détruit avec lui, pour la destruction du corps du péché et afin que nous ne soyons plus esclaves du péchés ». Ici donc vois ton langage: « Afin que ma gloire vous célèbre et que je ne sois plus percé ». Manquons-nous, hélas! de traits perçants, maintenant que nous sommes chargés des lourds fardeaux de ce corps mortel? Si nous n’avons pas le coeur percé, pourquoi nous frapper la poitrine? Mais quand viendra pour notre corps aussi la dédicace pour laquelle le Seigneur nous a servi de modèle, nous ne serons plus percés. D’ailleurs le coup de lance du soldat rappelle la componction que nous fait le péché. Il est écrit « C’est à la femme qu’a commencé le péché, et par elle nous mourons tous ». Rappelez-vous de quelle partie du corps elle a été formée, et voyez d’autre part où la lance a frappé le Seigneur. Rappelez-vous, rappelez-vous notre condition première. Est-ce donc en vain, je le répète, que « notre vieil homme a été crucifié avec lui, pour la destruction de ce corps de péché, et afin que nous ne soyons plus esclaves du péché? » Eve donc, à qui remonte le péché, Eve a été prise, pour être formée, du côté de l’homme. Le premier homme dormait et était, couché lorsque ceci arriva; le Christ mort était suspendu lorsque s’accomplit le mystère. Quels rapports entre le sommeil et la mort, entre un côté et un côté! Le Seigneur a été percé au siège même du péché. Mais si du côté d’Adam a été formée Eve pour nous donner la mort en péchant; du côté du Christ a été formée l’Église pour nous rendre à la vie en nous enfantant.

6. C’est ainsi qu’en considérant avec plaisir

1. Rom. VIII, 24, 25. — 2. Ib. VI, 6. — 3. Eccli. XXV, 33. — 4. Les Bénédictins remarquent que ce dernier paragraphe peut n’avoir pas été placé ici par saint Augustin.

les murailles toutes neuves de cette sainte église, que nous dédions aujourd’hui au service de Dieu, nous remarquons que nous sommes redevables envers notre Dieu de grandes louanges et envers votre sainteté d’un discours convenable qui traite de la construction d’une maison divine. Notre discours sera convenable, pourvu qu’il renferme quelque chose d’édifiant qui tourne, avec le travail intérieur de Dieu, au profit de vos âmes.

Il faut donc réaliser spirituellement dans nos âmes ce que nous voyons dans ces murailles matérielles; et avec la grâce de Dieu accomplir dans nos coeurs ce que nous apercevons d’achevé dans ces bois et ces pierres. De plus rendons particulièrement grâces au Seigneur notre Dieu, l’Auteur de tout bien excellent et de tout don parfait; louons aussi sa bonté avec toute la vivacité de notre coeur, car pour la construction de cette maison de prières, il a parlé à l’âtre de ses fidèles, il a excité leur ardeur, il leur a prêté des ressources; quand ils ne voulaient pas encore, il leur a donné de vouloir; pour soutenir ensuite les efforts de leur bonne volonté, il leur a accordé de réaliser leur dessein; et c’est ainsi qu’au Seigneur, qui « produit dans les siens le vouloir et le faire selon son bon plaisir », revient la gloire d’avoir tout entrepris et tout achevé. De plus, comme il ne permet jamais que devant lui les bonnes oeuvres soient inutiles, après avoir accordé à ses fidèles la grâce d’agir avec sa vertu, il leur octroiera une récompense proportionnée à des œuvres si méritoires. Nouveau motif pour rendre à notre Dieu de plus amples actions de grâces: non content d’avoir fait élever cette église à la gloire de son nom, il a augmenté la vénération qui lui est due en y faisant placer les reliques de ses saints martyrs.

1. Philip. II, 13.

Sermon cccxxxvii — Pour la dédicace d’une église. II. Le temple spirituel

ANALYSE. — Pour vous récompenser de lui avoir élevé un temple matériel avec tant de générosité, Dieu vous accordera de devenir son temple spirituel. Quelle joie! quelle félicité! lorsque sera venu l’heureux moment de votre dédicace. Désirez donc cette dédicace; unissez-vous à Jésus-Christ, le céleste fondement; et multipliez les bonnes oeuvres que vous rappelle ce temple même.

1. Lorsqu’avec leurs biens temporels et terrestres les fidèles accomplissent ces bonnes oeuvres qui sont encaissées dans les trésors célestes, la foi le remarque, car elle a dans le coeur un oeil religieux. Aussi lorsqu’elle a vu des yeux du corps ces édifices qu’on élève pour y réunir de saintes assemblées, elle loue intérieurement ce qu’elle aperçoit à l’extérieur; et si la lumière visible l’éclaire, c’est pour lui communiquer la joie de l’invisible vérité. La foi effectivement ne s’applique pas à considérer combien sont belles les parties de cette sainte demeure, mais combien est grande la beauté de l’homme intérieur qui produit ces oeuvres inspirées par la charité.

Qu’est-ce donc que doit rendre le Seigneur à ses fidèles lorsque ceux-ci élèvent ces édifices avec tant de piété, tant de gaîté et de dévouement? C’est de les faire entrer à leur tour dans la construction de l’édifice immense vers lequel s’élancent les pierres vivantes que forme la foi, qu’affermit l’espérance et qu’unit la charité; édifice mystérieux où l’Apôtre, en sage architecte, établit comme fondement Jésus-Christ même, la grande pierre angulaire, comme le dit saint Pierre d’après les Écritures prophétiques, « pierre rejetée par les hommes, choisie et glorifiée par Dieu ». C’est en nous unissant à elle que nous trouvons la paix, et la fermeté en nous appuyant sur elle; car elle est à la fois la pierre fondamentale où nous trouvons notre assiette, et la pierre angulaire qui sert à nous unir. Jésus est aussi le roc sur lequel l’homme sage bâtit sa demeure et reste en pleine sûreté malgré les tempêtes du siècle, sans être ni entraîné par la pluie qui tombe, ni submergé par les fleuves débordés, ni ébranlé par le souffle des vents. « Il est aussi notre paix, puisque de deux il a fait un »; attendu qu’ « en lui il n’y a ni circoncision, ni incirconcision, mais une création nouvelle ». En effet, semblables à deux murailles venant de directions, opposées, la circoncision et l’incirconcision étaient fort éloignées l’une de l’autre, avant d’arriver jusqu’à lui et de s’y unir comme à l’angle.

2. De même donc que cet édifice sensible a été élevé pour nous réunir corporellement; ainsi l’édifice mystérieux qui est nous-mêmes se construit pour servir à Dieu d’habitation spirituelle. « Le temple de Dieu est saint, dit l’Apôtre, et ce temple c’est vous-mêmes ». Nous construisons l’un avec des matériaux terrestres; élevons l’autre avec des moeurs réglées. Le premier se dédie maintenant, que nous le visitons; le second se dédiera à la fin du siècle, quand viendra le Seigneur, quand, corruptible, ce corps se revêtira d’incorruptibilité, et mortel, d’immortalité; puisqu’à son corps glorieux le Seigneur conformera notre humble corps. Voyez plutôt ce qui se lit dans le psaume de la dédicace: « Vous avez changé mon deuil en joie; vous avez déchiré mon cilice, et vous m’avez revêtu d’allégresse; afin que ma gloire. vous célèbre et que je ne sois plus percé ». De fait, pendant que nous nous élevons, notre humilité gémit devant Dieu; mais au moment où nous lui serons dédiés, notre.gloire le célébrera, attendu qu’il y a peine à s’élever et qu’il y aura joie à être consacré. N’y a-t-il pas travail et sollicitude quand on abat les pierres des montagnes et les arbres des forêts; quand, on

1. I Cor. III, 10, 11. — 2. I Pierre, II, 4. — 3. Matt. VII, 24, 25. — 4. Eph. II, 14. — 5. Gal. VI, 15. — 6. I Cor. XV, 53. — 7. Philip. III, 21. — 8. Ps. XXIX, 12, 15.

les taille, qu’on les polit, qu’on les assemble; et lorsque l’édifice achevé on en célèbre la dédicace, la joie et la sécurité ne succèdent-elles point aux. fatigues et aux soucis? Ainsi en est-il de l’habitation spirituelle où Dieu fera sa demeure; non pour un temps, mais pour l’éternité: pendant que les mortels passent de l’infidélité à la foi; pendant qu’on abat et qu’on retranche en eux tout ce qui n’est ni bon, ni droit, pendant que la religion y forme en quelque sorte d’harmonieux et solides assemblages, à quelles afflictions ne sont-ils pas exposés à quelles tentations ne sont-ils pas en butte! Mais lorsqu’arrivera la dédicace de l’éternelle demeure, lorsqu’il nous sera dit « Venez, bénis de mon Père, prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde »; quelle allégresse, quelle paix pour nous! Il n’y aura plus que gloire, pour se livrer à l’enthousiasme; la faiblesse ne pourra plus être blessée. Ah! lorsque se dévoilera devant nous Celui qui nous a aimés et qui pour nous s’est sacrifié; lorsque Celui qui s’est montré aux hommes avec la nature créée qu’il doit à sa Mère, se montrera à nous avec la nature divine et créatrice qu’il conserve dans le sein de son Père; lorsque, pour l’habiter toujours, l’Éternel entrera dans sa demeure, demeure achevée,et embellie, solidifiée par l’unité et revêtue d’immortalité, c’est alors qu’il accomplira toutes choses, qu’on le verra briller partout et que « Dieu sera tout en tous ».

3. Ce bonheur unique de voir Dieu a été demandé au Seigneur, demandé par quelqu’un qui est nous-mêmes, si nous voulons. Dans l’ardeur de ce désir, le prophète s’épuisait en gémissant, chaque nuit il baignait sa couche et arrosait son lit de ses larmes. C’est effectivement en vue de ce bonheur que ses pleurs lui servaient de pain et le jour et la nuit, pendant que tous les jours on lui demandait: « Où est ton Dieu? » Ne dit-il pas lui-même: « J’ai demandé une grâce au Seigneur, je la réclamerai: c’est de demeurer dans la maison du Seigneur tous les jours de ma vie, afin d’y contempler le bonheur de Dieu et d’être à l’abri de tout danger, à moi qui suis son temple ». Dieu, en effet, demeure dans ses élus; ceux-ci sont l’habitation de Dieu; oui, tout en habitant la

1. Matt. XXV, 34. — 2. I Cor. XV, 28. — 3. Ps. VI, 7. — 4. Ib. XLI, 4. — 5. Ib. XXVI, 4.

demeure de Dieu, ils servent à Dieu de demeure; demeure vivante qui contemple de près la félicité divine, qui est protégée parce qu’elle est son temple, et qui se met à l’abri dans le secret de sa face. Tel est l’espoir que nous gardons, sans posséder encore la réalité. « Or, si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons avec patience », avec patience nous nous formons.

4. Courage donc, mes frères: « Si vous êtes ressuscités avec le Christ, aspirez à ce qui est en haut, car le Christ y siège à la droite de Dieu; goûtez ce qui est en haut et non ce qui est sur la terre ». Si le Christ, notre fondement, est placé en haut, n’est-ce pas pour que nous nous y élevions? Quand il s’agit de constructions terrestres, comme les matériaux tendent par leur propre poids à descendre, on pose en bas les fondations; mais. pour nous attirer en haut par le mouvement de la charité, c’est en haut qu’est placé ce fondement divin. « Travaillez » donc vivement, « avec crainte et tremblement toutefois, à votre salut; car c’est Dieu qui produit en nous le vouloir et le faire, selon son bon plaisir. Faites tout sans murmurer. Et, comme des pierres vivantes » unissez-vous « pour former le temple de Dieu »; semblables même à des bois incorruptibles, bâtissez avec vous-mêmes la maison du Seigneur. Par le travail, la souffrance, les veilles et l’application, équarrissez-vous, polissez-vous, disposez-vous à toutes sortes de bonnes oeuvres, pour mériter de reposer éternellement dans l’union avec les anges.

5. On a employé quelque temps à bâtir ce lieu sacré, et il ne durera pas éternellement c’est ainsi que ne sont pas éternels, mais temporels et mortels, nos propres corps dont la faiblesse a demandé à la charité de construire

1. Rom. VIII, 25. — 2. Colos. III, 1, 2. — 3. Phllip. II, 12-14. — 4. Pierre, II, 5.

ce sanctuaire. « Mais nous avons une autre maison construite par Dieu, non par la main des hommes, et éternelle, dans les cieux »; c’est là qu’habiteront nos corps eux-mêmes, transformés après la résurrection en corps célestes et éternels. Maintenant encore Dieu habite en nous, non pas, il est vrai, en se découvrant comme lorsque nous le verrons face à face, mais par la foi; or, pendant qu’il réside ainsi en nous, nous méritons par les bonnes œuvres de devenir plus parfaitement son habitation, et ces bonnes oeuvres aussi ne sont pas éternelles, elles conduisent seulement à l’éternelle vie. Du nombre de ces œuvres est la construction de cette basilique; car au ciel nous ne construirons rien de semblable: nul édifice n’y menace ruine, on n’en bâtit aucun pour abriter un homme destiné à la mort. Maintenant toutefois, et afin d’obtenir l’éternelle récompense, livrez-vous aux bonnes œuvres temporelles. Oui, animés par la charité que donne l’Esprit-Saint, construisez la demeure de la foi et de l’espérance; construisez-la avec les bonnes œuvres dont il ne sera plus question alors, parce qu’alors il n’y aura plus de besoin. Les fondations jetées dans vos coeurs seront les enseignements des prophètes et des Apôtres; votre humilité s’abaissera sans blesser personne et sera comme le payé; la prière et les discours sacrés serviront, comme de forts remparts, à protéger dans vos âmes la divine doctrine; les divins témoignages seront vos flambeaux; comme de fermes colonnes, vous soutiendrez les faibles; vous protégerez les abandonnés, comme cette solide toiture. Ainsi le Seigneur notre Dieu vous rendra-t-il des biens éternels pour vos biens temporels; et, parfaits, consacrés à lui, vous serez éternellement son domaine.

1. II Cor. V, 1. — 2. I Cor. XIII, 12.

Sermon cccxxxviii — Pour la dédicace d’une église. III. Pureté d’intention

ANALYSE. — Outre l’avantage matériel que produisent les bonnes oeuvres, elles édifient quand on les voit, et si le Sauveur défend qu’on cherche à montrer le bien qu’on fait, il n’est pas en contradiction avec lui-même, il veut seulement qu’on ne mette point sa fin dernière dans les louanges humaines.

1. Lorsque les hommes vraiment bons et religieux montrent le bien qu’ils font en vue de Dieu, ils ne convoitent point les louanges humaines, ils proposent un objet d’imitation. Aussi bien y a-t-il, en fait de bonnes couvres, une double charité, la charité corporelle, et la charité spirituelle. La charité corporelle subvient aux besoins de ceux qui ont faim, qui ont soif, qui sont sans vêtements, sans asile; mais en montrant ce qu’elle fait pour eux et en excitant à l’imiter, elle nourrit de plus l’esprit et l’âme. Tel a besoin de recevoir la charité, tel autre, qu’on lui donne bon exemple; car ils ont faim tous deux. L’un veut recevoir de quoi se nourrir, et l’autre veut voir ce qu’il pourra imiter.

Cette vérité nous est rappelée par la lecture même qu’on vient de faire dans le saint Évangile. Aux chrétiens qui croient en Dieu, qui font le bien et qui nourrissent, comme récompense de leurs bonnes oeuvres, l’espoir de la vie éternelle, il y est dit en effet: « Vous êtes la lumière du monde »; et à l’Église universelle, à l’Église répandue partout: « Une cité ne saurait être cachée quand elle est assise sur une montagne ». — « Dans les derniers temps, était-il dit ailleurs, apparaîtra, établie au sommet des montagnes, la montagne où habite le Seigneur ». C’est cette montagne qui s’est formée d’une petite pierre et qui en grossissant a rempli tout l’univers; et c’est sur elle que se bâtit l’Église, impossible à dissimuler.

« On n’allume pas non plus un flambeau pour le mettre sous le boisseau; on le place sur un chandelier afin qu’il éclaire tous

1. Matt. V, 14. — 2. Isaïe, II, 2. — 3. Dan. II, 34, 35.

ceux qui sont dans la maison ». Ce texte vient fort à propos, puisque nous consacrons des chandeliers afin qu’on puisse travailler, à la lumière des lampes qui y seront posées. En effet, tout homme qui fait le bien est un flambeau. Que désigne le chandelier? « À Dieu ne plaise que je me glorifie, sinon de la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ! » Ainsi donc quand on agit d’après le Christ et en vue du Christ, jusqu’à ne se glorifier qu’en lui, on est le chandelier. Ah! que ce chandelier projette sa lumière devant tout le monde; que tous voient des actes à imiter; qu’ils ne soient ni lents ni secs; qu’ils profitent de ce qu’ils voient; qu’ils n’aient pas l’œil ouvert et le coeur fermé.

3. Ne pourrait-on se dire que le Seigneur ordonne en quelque sorte de cacher ses bonnes couvres quand il s’exprime ainsi « Gardez-vous d’accomplir votre justice devant les hommes, pour en être vus: autrement vous n’aurez point de récompense près de votre Père qui est dans les cieux? » Il faut résoudre cette question de manière à nous apprendre comment nous devons obéir au Seigneur; sans croire qu’il soit impossible de lui, obéir quand il paraît commander des choses contradictoires.

Il dit d’un côté: « Que vos actions brillent aux yeux des hommes, de façon qu’ils voient vos bonnes oeuvres »; et de l’autre: « Gardez-vous d’accomplir votre justice devant les hommes, pour en être vus ». Voulez-vous savoir combien il importe de résoudre cette difficulté, car il serait fâcheux qu’elle restât inexpliquée? Il est des hommes qui

1. Matt. V, 15. — 2. Gal. VI, 14. — 3. Matt. VI, 1.

font le bien et qui craignent d’être vus; ils s’appliquent même avec tout le zèle dont ils sont capables, à cacher leurs bonnes oeuvres. Ils cherchent le moment où ils n’aperçoivent personne, et c’est alors qu’ils font des largesses, car ils redoutent de violer cette défense: « Gardez-vous d’accomplir votre justice devant les hommes, pour en être vus ». Or, Dieu n’a point commandé de cacher ses bonnes oeuvres, mais de ne se pas occuper, en les faisant, des louanges humaines. Aussi, après ces mots: « Gardez-vous d’accomplir votre justice devant les hommes », comment termine-t-il? « Pour en être vus ». Il défend donc de les faire pour être vus des hommes; il ne veut pas qu’on recherche, qu’on se procure ces louanges comme fruit de ce que l’on fait, sans ambitionner rien autre chose, sans rien attendre de plus élevé, de céleste. Ne faire le bien que pour être loué, voilà ce que défend le Seigneur. « Gardez-vous d’accomplir ». — « Dans le but d’être vus »; gardez-vous de considérer la vue des hommes comme étant votre récompense.

4. Il veut même qu’on voie nos oeuvres; aussi dit-il: « Nul n’allume un flambeau pour le mettre sous le boisseau, mais sur le chandelier, afin qu’il éclaire tous ceux qui sont dans la maison ». Il ajoute: « Que vos actions brillent aux yeux des hommes, de façon qu’ils voient vos bonnes oeuvres ». Mais sans s’arrêter là, il poursuit: « Et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux ». C’est, en effet, autre chose de rechercher dans les bonnes oeuvres sa propre gloire ou de rechercher la gloire de Dieu. Rechercher sa propre gloire, c’est s’arrêter à la vue des hommes; rechercher la gloire de Dieu, c’est acquérir la gloire éternelle. Voilà dans quel sens nous ne devons pas, en agissant, rechercher à être vus des hommes: il nous faut faire le bien sans ambitionner comme récompense l’admiration humaine, mais en cherchant la gloire de Dieu dans ceux qui nous voient et qui nous imitent, et en reconnaissant que nous ne serions rien si le Seigneur ne nous faisait ce que nous sommes.

1. Matt. V, 16.

Sermon cccxxxix — Pour le jour anniversaire de son sacre. I. La charge pastorale

ANALYSE. — C’est surtout aujourd’hui que je me sens porté à réfléchir au poids de ma charge pastorale, et à vous recommander de m’alléger ce fardeau: fardeau terrible qui m’oblige, sous peine de mort éternelle, à vous avertir des dangers qui vous menacent. Ayez donc soin de vivre saintement pour ne pas-vous pendre vous-mêmes. Eh! pourquoi chercher en tout ce qui est bon sans s’appliquer à rendre bonne sa vie?

1. Ce jour me presse, mes frères, de réfléchir avec une attention plus grande au fardeau dont je suis chargé. Quoi que je doive m’en occuper et le jour et la nuit, je ne sais comment il se fait qu’en cet anniversaire je sois tout pénétré de cette pensée, sans pouvoir même dissimuler combien elle me travaille. Et même, plus croissent ou plutôt décroissent pour moi les années en.me rapprochant du dernier jour; plus est vive, plus est profonde et saisissante la pensée du compte que je dois rendre, pour vous, au Seigneur notre Dieu. Telle est, en effet, la différence qui existe entre chacun de vous et nous: vous n’avez presque à rendre compte que de vous seuls, tandis que nous devons, nous, rendre compte et de nous et de vous. Aussi notre fardeau est-il plus lourd. Il est vrai que bien porté il nous prépare une gloire plus grande; mais s’il est porté d’une manière infidèle, il plonge dans les plus affreux supplices.

Aujourd’hui donc, qu’ai-je surtout à faire? Je dois vous intéresser ait danger que je cours, afin que vous deveniez ma joie. Mon danger, c’est d’être attentif aux éloges que vous me donnez, sans tien dire de la manière dont vous vivez. Ah! Celui qui me voit parler, qui me voit même penser, sait que je suis moins charmé des louanges populaires, qu’inquiet et tourmenté de la manière dont vivent ceux qui m’applaudissent: Je ne veux pas, j’abhorre, je déteste les louanges que me donnent ceux dont la conduite est mauvaise c’est peut moi une douleur et non pas un plaisir. Dirai-je que je ne Veux pas non plus des louanges de ceux qui mènent une vie vertueuse? Ce serait mentir. Dirai-je que j’en veux? J’aurais peur de convoiter plutôt ce qui est vain que ce qui est solide. Que dire alors? Que sans les vouloir absolument, je ne les repousse pas absolument non plus. Je n’en veux pas absolument, pour éviter le péril où exposent les louanges humaines; et je ne les repousse pas absolument, pour ne faire pas des ingrats de ceux que j’évangélise.

2. Quant à la chargé qui pèse sur moi, elle est exprimée par ces paroles que vous venez d’entendre du prophète Ézéchiel. C’est peu, en effet, que ce jour en lui-même nous invite à réfléchir à notre fardeau; il nous a été fait, de plus, une lecture qui nous porte à penser avec grande crainte au devoir dont nous sommes chargé; car nous succombons, si Celui qui nous a imposé ce devoir n’en porte le poids avec nous. Voici donc ce que vous venez d’entendre: « Lorsque j’aurai amené l’épée sur une terre, et que cette terre se sera donné une sentinelle pour voir arriver l’épée, en avertir et l’annoncer; si la sentinelle, à l’approche de l’épée, se tait et que, le glaive frappe et mette à mort le pécheur, ce pécheur, sans doute, mourra à cause de son iniquité, mais je rechercherai son sang dans les mains de la sentinelle; si, au contraire, la sentinelle a vu accourir le glaive, qu’elle ait sonné de la, trompette, qu’elle ait averti, et que le pécheur averti ne se soit pas tenu sur ses gardes, ce pécheur, sans doute encore, mourra à cause de son iniquité, mais la sentinelle a sauvé sa vie. Toi donc, fils de l’homme, je t’ai établi en sentinelle pour les enfants d’Israël ». Ici le Seigneur fait connaître ce qu’il entend par la sentinelle, ce qu’il entend par le glaive, ce qu’il entend par la mort: il n’a point voulu que l’obscurité du texte fût un prétexte pour notre négligence. « Je t’ai établi en sentinelle. Si je dis au pécheur: Tu mourras de mort, et que tu gardes le silence, et qu’il soit frappé de mort; sa mort, sans doute, sera juste et méritée, néanmoins je rechercherai son sang dans tes mains. Mais si je dis au pécheur: Tu seras frappé de mort, et qu’il ne se tienne pas sur ses gardes, son iniquité, sans doute, sera cause de sa mort, mais tu auras sauvé ton âme ».

3. Relevez donc, mes frères, relevez mon fardeau et portez-le avec moi. Vivez bien. Nous voici tout près de la Nativité du Seigneur; nous avons à nourrir ceux qui partagent notre pauvreté; étendons jusqu’à eux notre humanité. Considérez mes paroles comme des mets que je vous présente; je ne puis vous nourrir tous d’un pain matériel et visible; je vous donne à-manger ce qu’on me donne à moi-même. Je suis le serviteur, et non le père de famille. Je vous présente de ce qui me fait vivre; je puise dans les trésors du Seigneur, dans les celliers de ce père de famille qui pour nous s’est fait pauvre, quand il était riche, afin de nous enrichir par sa pauvreté. Si je vous servais du pain, le pain une fois rompu, vous en emporteriez un morceau, et tant que j’en aie, chacun de vous n’en recevrait que bien peu. Mais ce que je dis maintenant arrive tout entier à tous et à chacun. Vous partagez-vous entre vous les syllabes de mes paroles? Avez-vous emporté chaque mot de mon discours à mesure qu’il s’est poursuivi? Chacun de vous l’a entendu tout entier. Mais aussi c’est à chacun de voir comment il l’a entendu, car je suis, moi, le distributeur et non l’exacteur.

4. Si je ne distribuais pas, si je conservais l’argent, l’Évangile me glacerait d’effroi. Je pourrais dire: Qu’ai-je besoin d’ennuyer les hommes, de crier aux pécheurs: Gardez-vous d’agir injustement, agissez de telle manière, cessez d’agir de telle autre? Qu’ai-je besoin d’être à charge au monde? J’ai appris comment je dois vivre; je veux tenir compte de ce qui m’a été ordonné, prescrit, enseigné;

1. Ezéch. XXXIII, 2-9. — 2. II Cor. VIII, 9.

ai-je besoin de rendre compte d’autrui? Mais l’Évangile me glace d’effroi, et nul au monde ne me ferait sortir de mon oisiveté et de ma tranquillité. Est-il rien de meilleur, de plus doux, que de puiser sans bruit extérieur dans les trésors divins? Voilà ce qui est bon, ce qui est agréable. Mais prêcher, reprendre, corriger, édifier, s’inquiéter pour chacun, quelle charge, quel poids, quel travail! Qui ne le fuirait?

Encore une fois l’Évangile m’épouvante. Un serviteur y paraît, qui dit à son maître « Je savais que vous êtes un homme fâcheux, que vous moissonnez où vous n’avez pas semé; j’ai conservé mon argent, je n’ai pas voulu le dépenser, prenez ce qui est à vous ». S’il y manque quelque chose, montrez-le; s’il n’y manque rien, ne me faites pas de peine. « Méchant serviteur, reprit le Maître, c’est d’après ta propre bouche que je te condamnerai ». — Comment cela? — Dès que tu m’accuses d’avarice, pourquoi as-tu négligé de me faire des profits? — J’ai craint de perdre en donnant. — Voilà ce que tu dis. N’est-ce pas ainsi qu’on s’écrie souvent: Pourquoi tant corriger? Ce que tu lui dis devient inutile, il ne t’écoute pas? — Je n’ai pas voulu donner mon argent dans la crainte de le perdre, dit le serviteur. — « Je l’eusse, en arrivant, repris avec usure », ajoute le Maître; car je t’avais constitué distributeur, et non exacteur; tu devais t’exercer à donner et me laisser le soin de réclamer ensuite.

Que chacun donc craigne un pareil reproche et songe à la manière dont il reçoit. Si je tremble en donnant, celui qui reçoit doit-il être tranquille?

5. Que celui qui était mauvais hier soit bon aujourd’hui. Voilà ce que je vous donne. Oui, que celui qui était mauvais hier soit bon aujourd’hui. Tel hier était mauvais, il n’est pas mort. S’il était mort, mort.en mauvais état, il serait allé d’où l’on ne revient pas. Hier il était mauvais et il vit encore: ah! qu’il profite de sa vie et ne vive plus mal. Pourquoi vouloir au jour mauvais d’hier ajouter un jour mauvais aujourd’hui? Tu désires une

1. Luc, XIX, 21-23.

longue vie, et tu ne veux pas qu’elle soit bonne? En fait même de repas, qui veut d’un mauvais et long dîner? Tel est l’aveuglement prodigieux de l’esprit, telle est la surdité de l’homme intérieur, qu’à l’exception de, soi-même, on ne veut rien que de bon. Tu voudrais posséder une villa. Je soutiens que tu ne désires pas qu’elle soit mauvaise. Tu désires une épouse? Tu n’en. veux qu’une bonne; tu ne veux non plus qu’une bonne maison. Pourquoi poursuivre cette énumération? Tu ne veux pas d’une mauvaise chaussure, et tu veux d’une vie mauvaise? Une chaussure mauvaise te fera-t-elle plus de mal qu’une mauvaise vie? Quand une chaussure mauvaise et trop serrée te gêne, tu t’assois, tu l’ôtes, tu la jettes ou bien tu y remédies, ou bien encore tu en changes, pour ne pas te fouler les doigts du pied; voilà comment tu te chausses. Et pourtant ta vie reste mauvaise et te fait perdre ton âme!

Je vois clairement ce qui t’égare. Une chaussure nuisible produit la douleur; une vie nuisible, le plaisir; l’une fait souffrir, l’autre fait jouir. Mais ce qui cause un plaisir temporel, produira plus tard une douleur bien plus sensible; au lieu que ce qui cause pour un temps une douleur salutaire, remplira ensuite d’un plaisir infini, d’une joie délicieuse et abondante, car il est écrit: « Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie »; et encore: « Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu’ils seront consolés ».

6. Plus attentifs donc à ces vérités, songeons à ces autres paroles de l’Écriture relatives à la débauche et à la volupté: « Un moment elle flatte le palais, on la sent ensuite plus amère que le fiel ». De plus, comme notre vie dans ce monde ressemble à un chemin, mieux vaut pour nous aller du travail au repos que du repos au travail; mieux vaut aussi nous fatiguer quelque temps sur la route, afin de pouvoir parvenir ensuite heureusement aux éternelles joies de la patrie, avec la gloire de Jésus-Christ Notre-Seigneur, lequel vit et règne avec le Père, etc.

1. Ps. CXXV, 5. — 2. Matt. V, 5. — 3. Prov. V, 3,4. — 4. Il est douteux que ce dernier paragraphe soit de saint Augustin.

Sermon CCCXL — Pour le jour anniversaire de son sacre. II. La charge pastorale

ANALYSE. — Un double devoir est imposé aux fidèles à l’endroit de leurs pasteurs: 1° l’obligation de prier pour eux; afin que plus attachés au bonheur d’être chrétiens qu’à l’honneur d’être évêques, ils aiment généreusement le Sauveur, soient reconnaissants envers lui et accomplissent les fonctions multiples et difficiles de la charge pastorale; 2° l’obligation de leur obéir, afin d’assurer leur salut avec celui de leurs pasteurs.

1. À la vérité, depuis que ce fardeau, dont j’ai à rendre un compte si difficile, est placé sur mes épaules, la pensée de ma dignité me tient constamment en éveil: toutefois je m’en sens beaucoup plus pénétré et plus ému, quand, en me renouvelant la mémoire du passé, ce jour anniversaire de mon sacre me met si vivement en présence du fardeau dont je suis chargé, qu’il me semble arriver pour m’en charger aujourd’hui seulement.

Or, qu’y a-t-il à craindre dans cette dignité, sinon qu’on n’aime plus les dangers qu’elle renferme, que l’avancement de votre salut? Ah! aidez-moi donc de vos prières, afin que le.Seigneur daigne porter avec moi ce fardeau qui est le sien. Quand vous priez pour moi, d’ailleurs, vous priez aussi pour vous; car le fardeau dont je vous parle est-il autre chose que vous? Priez pour moi sincèrement, comme je demande pour vous que vous ne me pesiez pas. Jésus Notre-Seigneur n’appellerait pas ce fardeau léger, s’il ne le portait avec quiconque en est chargé. Vous aussi, soutenez-moi, et conformément au précepte de l’Apôtre, nous porterons les fardeaux les uns des autres et nous accomplirons ainsi la loi du Christ. Ah! si le Christ ne les porte avec nous, nous fléchissons; et nous succombons, s’il ne nous porte.

Si je m’effraie d’être à vous, je me console d’être avec vous; car je suis à vous comme évêque, comme chrétien je suis avec vous; le premier titre rappelle des obligations contractées, le second, la grâce reçue; le premier,

1. Gal. VI, 2.

des dangers, le second, le salut; en accomplissant les devoirs attachés au premier, nous sommes en proie aux secousses de la tempête sur une mer immense; mais en nous rappelant quel sang nous a rachetés, nous trouvons dans la tranquillité que nous inspire cette pensée, comme un port paisible, et tout en travaillant au devoir qui nous est propre, nous goûtons le repos de la grâce faite à tous. Si donc je suis plus heureux d’être racheté avec vous que de vous être préposé, je ne vous en servirai que mieux, comme l’ordonne le Seigneur, pour ne pas payer d’ingratitude Celui qui m’a obtenu d’être avec vous son serviteur. Ne dois-je pas aimer mon Rédempteur et ne sais-je pas qu’il a dit à Pierre: « Pierre, m’aimes-tu? Pais mes brebis »; et cela, une fois, deux fois, trois fois? En lui demandant s’il l’aimait, il le chargeait de travailler; c’est que plus est grand l’amour, moins pèse le travail.

« Que rendrai-je au Seigneur pour tous les biens qu’il m’a rendus? » Si je prétends lui rendre en paissant ses ouailles, je ne dois pas oublier que « ce n’est pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi » qui accomplit ce devoir. Comment rendre à Dieu, quand pour tout il me prévient? Et pourtant, si gratuit que soit notre amour, nous cherchons une récompense en paissant le troupeau sacré. Comment cela? — Comment pouvons-nous dire: J’aime purement afin de pouvoir paître, et: Je demande à être récompensé de ce que je fais? La chose serait impossible; jamais le pur amour n’ambitionnerait de récompense,

1. Jean, XXI, 17. — 2. Ps. CXV, 12. — 3. I Cor. XV, 10.

si sa récompense n’était Celui-là même à qui il s’attache. Eh! si nous lui témoignons, en paissant son troupeau, notre reconnaissance pour le bienfait de la rédemption, que lui rendrons-nous pour la grâce d’être pasteurs? Il est vrai, et à Dieu ne plaise que ceci s’applique à nous, c’est notre malice personnelle qui nous rend mauvais pasteurs; mais sans sa grâce, et puisse-t-il nous accorder celle-là, nous ne saurions être bons pasteurs. Aussi « vous prions-nous et vous commandons-nous », mes frères, « de ne recevoir pas en vain », non plus « la grâce de Dieu ». Rendez fructueux notre ministère. « Vous êtes le champ que Dieu cultive ». Accueillez, à l’extérieur, celui qui vous plante et vous arrose; à l’intérieur, Celui qui donne l’accroissement.

Il nous faut arrêter les inquiets, consoler les pusillanimes, soutenir les faibles, réfuter les contradicteurs, nous garder des astucieux, instruire les ignorants, exciter les paresseux, repousser les contentieux, réprimer les orgueilleux, apaiser les disputeurs, aider les indigents, délivrer les opprimés, encourager les bons, tolérer les méchants, aimer tout le monde. Sous le poids de devoirs si importants, si nombreux et si variés, aidez-nous de vos prières et de votre soumission, obtenez que

1. On peut remarquer ici combien cette doctrine, que l’on retrouve souvent dans saint Augustin, est opposée à ce que soutenait Fénelon quand il fut poursuivi par Bossu et. — 2. II Cor. VI, 1. — 3. I Cor. III, 9.

nous soyons moins flattés de vous commander que de vous rendre service.

2. De même, en effet, qu’il est bon pour vous que nous nous appliquions à implorer pour votre salut la divine miséricorde; ainsi faut-il que pour nous vous répandiez vos prières devant le Seigneur. Jugerions-nous peu convenable ce qu’a fait l’Apôtre, et ce que nous savons? Il avait un si vif désir qu’on le recommandât à Dieu dans la prière, que s’adressant à un peuple tout entier, il lui disait d’un ton suppliant: « Priez en même temps pour nous aussi, etc. »

Ainsi devons-nous vous dire ce qui peut nous encourager nous-mêmes et vous instruire. S’il faut, en effet, que nous réfléchissions avec beaucoup de crainte et d’application à la manière dont nous pourrons accomplir sans reproche les fonctions de notre pontificat; vous devez également chercher à accomplir humblement et généreusement tout ce qui vous sera prescrit. Par conséquent, mes bien-aimés, demandons avec une égale ardeur, que mon épiscopat profite et à vous et à moi. Il me profitera, si je dis ce qu’il faut faire; et à vous, si vous faites ce que j’aurai dit. Oui, si nous prions pour vous et si vous priez pour nous saris cesse et avec l’amour parfait de la charité, nous parviendrons heureusement, avec l’aide du Seigneur, à l’éternelle béatitude.

1. Colos. IV, 3.

Traduction de M. l’Abbé RAULX.

la guerre au vice, mais il s’en est trouvé l’esclave. — Un homme, je le conçois, mais ce n’est pas l’Apôtre. — Que répondre, mes frères? Que l’Apôtre ne ressentait dans sa chair aucune passion dont il n’aurait pas voulu, sains toutefois consentir à ses impressions, à ses suggestions, à ses entraînements, à ses ardeurs et à ses tentations? Je le déclare devant votre charité: pour se persuader que l’Apôtre n’éprouvait absolument aucune de ces impressions maladives de concupiscence qu’il devait combattre, il faudrait être hardi. Je voudrais pourtant qu’il en fût ainsi; car loin de porter envie aux Apôtres, nous devons les imiter. Cependant, mes chers amis, j’entends l’Apôtre avouer lui-même qu’il n’est point parvenu encore à toute la perfection de sainteté que la foi nous révèle dans les anges; dans les anges dont nous espérons néanmoins devenir les égaux, si nous parvenons au terme de nos désirs. Le Seigneur nous promet-il autre chose pour le moment de la résurrection, quand il dit: « Les hommes, à la résurrection, ne prendront point de femmes, ni les femmes de maris; car ils ne mourront plus, mais ils seront égaux aux anges de Dieu [1]? »

4. Pour toi, me dira-t-on, comment sais-tu que l’Apôtre Paul n’était point parvenu encore à la justice et à la perfection des anges? — Ce n’est pas en outrageant cet apôtre, c’est en ne m’en rapportant qu’à lui-même, qu’à son témoignage, sans. m’inquiéter des soupçons ou des louanges immodérées dont il peut être l’objet. Parlez-nous donc de vous-même, ô saint Apôtre, et dans un passage où personne ne doute qu’il s’agisse de vous; puisqu’il est des hommes qui prétendent qu’en écrivant: « Je ne fais pas ce que je veux, mais ce que je hais », vous personnifiiez en vous le travail, les défaillances, la défaite et l’esclavage de je ne sais quel autre que vous. Parlez-moi de vous, dans un passage où, de l’aveu de tous, il est bien question de vous.

« Mes frères, dit cet Apôtre, je ne crois pas que j’ai atteint le but ». Que faites-vous donc? « Une chose: oubliant ce qui est en arrière et m’avançant vers ce qui est en avant, je tends au terme », je n’y suis pas parvenu; je tends au terme, à la palme de la vocation céleste de Dieu dans le Christ Jésus ». Il

1. Matt. XII, 30; Luc, XX, 35, 36. — 2. Phil. III, 13, 14.

venait de dire aussi: « Non que déjà j’aie atteint jusque-là, ou que déjà je sois parfait [1] ».

Mais voici de nouvelles objections. L’Apôtre en parlant ainsi, dit-on, faisait entendre qu’il n’était point arrivé encore à l’immortalité, il n’exprimait point qu’il n’avait pas atteint la perfection de la justice. Il était dès lors aussi juste que les anges, mais il n’était pas immortel comme eux. Et il est bien sûr, bien sûr, soutiennent-ils, que telle était sa pensée. — Tu viens de nous dire: L’Apôtre était aussi juste que les anges, mais il n’était pas encore immortel comme eux. Ainsi donc il possédait la sainteté dans toute sa perfection, mais en courant après la palme céleste il cherchait l’immortalité glorieuse.

5. Faites-nous donc connaître, saint Apôtre, un autre passage plus clair encore où vous confessez vos faiblesses sans parler de vos aspirations à l’immortalité. — Ici encore j’entends des murmures, des objections, il me semble lire dans la pensée de plusieurs. Il est vrai, me dit-on, je sais le passage que tu vas citer; l’Apôtre y avoue des faiblesses, mais ce sont les faiblesses de la chair et non de l’esprit, du corps et non de l’âme: or c’est dans l’âme et non-dans le corps qu’habite la perfection de la justice. Qui ne sait effectivement que l’Apôtre avait un corps fragile, un corps mortel? Ne dit-il pas lui-même: « Nous portons ce trésor dans des vases d’argile ». Eh! que t’importe ce vase d’argile? Parle du trésor qu’il y portait. — Cherchons par conséquent s’il lui manquait quelque chose, et s’il pouvait ajouter encore à l’or divin de sa sainteté. Pour ne paraître pas lui manquer de respect, interrogeons-le lui-même.

« Et de peur, dit-il, que la grandeur de mes révélations ne m’élève ». Ici, sans aucun doute, tu reconnais l’Apôtre à la grandeur de ses révélations et à la crainte de tomber dans l’abîme de l’orgueil. Or pour savoir que ce même Apôtre, qui voulait sauver les autres, était encore en traitement lui-même; pour savoir, dis-je, qu’il était encore en traitement, ne considère pas seulement les honneurs dont il était comblé; apprends quel remède le médecin suprême lui faisait prendre contre l’enflure de l’orgueil; apprends-le, non pas de moi, mais de lui. Entends son aveu, pour

1. Phil. III, 12. — 2. II Cor. IV, 7.

connaître sa doctrine. Écoute donc: « Et dans la crainte que la grandeur de mes révélations ne m’élève ». Mais quoi! puis-je lui dire, vous avez peur de vous élever, ô saint Apôtre? Il vous faut prendre garde encore à l’orgueil, le craindre encore? Il faut, pour vous préserver de cette maladie, chercher encore quelque remède?

6. Que me dis-tu là, reprend-il? Sache donc qui je suis, et tremble au lieu de t’élever. Apprends avec quelles précautions doit marcher le petit agneau, quand le bélier est exposé à tant de périls. « De peur donc, poursuit-il, que la grandeur de mes révélations ne m’élève, il m’a été donné un aiguillon dans ma chair, un ange de Satan pour m’appliquer des soufflets ». — De quel orgueil n’était-il pas menacé pour avoir été astreint à un si violent remède? Dis-nous maintenant encore que la justice était en lui aussi parfaite que dans les saints anges. Est-ce qu’au ciel les saints anges ressentent aussi cet aiguillon, cet ange de Satan leur appliquant des soufflets pour leur faire évider l’orgueil? À Dieu ne plaise que nous concevions de tels soupçons sur les saints anges! Nous sommes hommes; reconnaissons que les saints apôtres étaient hommes aussi; vaisseaux d’élection, sans doute, mais fragiles encore, voyageurs sur la terre sans être encore triomphateurs dans la patrie du ciel, De plus l’Apôtre ayant demandé par trois fois au Seigneur d’être délivré de cet aiguillon charnel, sans être exaucé selon ses désirs, parce que Dieu avait plutôt en vue sa guérison [1], est-il étrange qu’il ait dit: « Nous savons que la loi est spirituelle; mais moi je suis charnel? »

7. Quoi! cet Apôtre disait aux autres: « Vous qui êtes spirituels, instruisez les faibles en esprit de douceur », et il serait charnel lui-même? Il traite les autres d’hommes spirituels, et il serait charnel encore? — Cependant, que dit-il à ces spirituels? Ils n’avaient pas atteint encore la perfection du ciel et des anges, ils ne goûtaient pas encore le tranquille repos de la patrie, mais éprouvaient toujours les sollicitudes et les anxiétés du voyage. que leur dit-il donc? Oui, il les appelle spirituels: « Vous qui êtes spirituels, instruisez ces faibles avec l’esprit de douceur »; mais il ajoute Prenant garde à toi, dans la crainte que toi aussi tu ne sois tenté ». Ainsi pour ce chrétien

1. II Cor. XII, 7-9. — 2. Gal. VI, 1.

même qu’il nomme spirituel, il redoute la faiblesse et la chute; il craint que la tentation n’ait prise sur ce spirituel en agissant directement sur sa chair, sinon sur son esprit. Si cet homme est spirituel, c’est qu’il vit conformément à l’esprit; mais son corps mortel le rend charnel encore, de sorte qu’il est à la fois spirituel et charnel. Spirituel: « J’obéis par l’esprit à la loi de Dieu ». Charnel: « Mais par la chair à la loi du péché ». Il est donc bien vrai qu’il est en même temps spirituel et charnel? C’est chose incontestable pour tout le temps que dure sa vie sur cette terre.

8. Ne t’étonne pas de ceci, toi, qui que tu sois, qui consens et te laisses aller aux convoitises charnelles, qui peut-être les crois innocentes et destinées à assouvir ta passion pour les plaisirs, ou qui tout en les condamnant, t’y abandonnes en esclave et suis leurs inspirations honteuses; tu es entièrement charnel. Oui, qui que tu sois, tu es charnel, charnel tout entier. Pour toi qui malgré cette défense de la loi: « Tu ne convoiteras pas », ressens des impressions de convoitise, sans pourtant violer cette autre défense de la loi: « Ne te livre pas à tes passions »; si d’une part tu es charnel, tu es spirituel d’autre part. Car il est bien différent de ressentir la convoitise ou de s’y laisser aller. Pour ne la point ressentir, il faut être parvenu à la perfection suprême, et pour ne s’y pas laisser aller, il faut combattre, lutter, souffrir.

Mais comment désespérer de la victoire quand on combat avec ardeur? Or, quand la remportera-t-on? Quand la mort sera anéantie dans son triomphe. Alors en effet se feront entendre les chants des vainqueurs et non les cris laborieux des combattants. Et quels seront ces chants, au moment où ce corps aura revêtu, corruptible, l’incorruptibilité, et mortel, l’immortalité? Voici le vainqueur, écoute ses chants d’allégresse, prête l’oreille à ses acclamations triomphales. « Alors s’accomplira cette parole de l’Écriture: La mort est anéantie dans sa victoire. O mort, où est ton ardeur? O mort, où est ton aiguillon? » — Où est-il? « Il était, mais il n’est plus.

« O mort, où est ton ardeur? » La voici pour le moment: « Je ne fais pas ce que je veux ». La voici encore: « Nous savons que la loi est

1. Exod. XX, 17; Eccli. XVIII, 30. — 2. I Cor. XV, 53-55

spirituelle; pour moi je suis charnel ». Or, si c’est de lui-même que parle l’Apôtre; si c’est de lui-même, je le suppose et ne l’affirme pas; si donc il dit de lui-même: « Nous savons que la loi est spirituelle, pour moi je suis charnel »; ce qui indique que par le corps il est charnel et spirituel par l’esprit: quand sera-t-il spirituel tout entier? Lorsque « semé corps animal, ce corps ressuscitera spirituel [1] ». Maintenant donc que la mort travaille avec ardeur, « je ne fais pas ce que je veux »; je suis en partie spirituel et charnel en partie, spirituel dans la meilleure moitié de moi-même, et charnel dans la moitié inférieure. Je suis dans la mêlée encore, je n’ai pas vaincu, et c’est beaucoup pour moi de ne pas être défait. « Je ne fais pas ce que je veux, je » fais ce que je hais ». Que fais-tu? Je convoite. Sans doute, je ne consens pas à la convoitise, je ne m’abandonne pas à mes passions; je convoite néanmoins encore, et cette partie qui convoite tient de moi aussi.

9. Car je ne suis pas un autre dans mon esprit et un autre dans ma chair. Que suis-je donc? « C’est partout moi », moi dans ma chair et moi dans mon esprit. Je ne suis pas deux natures contraires, mais un seul homme composé de deux natures, car Dieu qui m’a fait homme est un aussi. « Ainsi donc c’est moi », c’est bien moi « qui obéis par l’esprit à la loi de Dieu, et à la loi du péché par la chair ». Mon âme n’acquiesce pas à la loi du péché, je voudrais même qu’elle ne se fît point sentir dans mes organes. Mais comme mon vouloir ne s’accomplit pas, il s’ensuit que « je ne fais pas ce que je veux »; « je convoite » malgré moi; et que « je fais ce que je hais ». Qu’est-ce que je hais? La concupiscence. Oui, je hais la concupiscence, et nonobstant elle est dans ma chair, tout en n’étant pas dans mon esprit. Ainsi je fais ce que je hais ».

10. « Or, si je fais ce que je ne veux pas, » j’acquiesce à la loi comme étant bonne ». Que signifie: « Si j’étais ce que je ne veux pas, j’acquiesce à la loi comme étant bonne? » Sans doute, tu acquiescerais à la loi, si tu faisais ce qu’elle veut: tu fais ce qu’elle défend, et tu y acquiesces encore? — Il est bien vrai, « si je fais ce que je ne veux pas, j’acquiesce à la loi comme étant bonne ». — De quelle manière? — La loi dit: « Tu ne convoiteras pas ».

1. I Cor. XV, 44.

Et moi, que voudrais-je? Ne convoiter pas. Je veux donc ce que veut la loi et « j’acquiesce à la loi comme étant bonne ». Si la loi disait: « Tu ne convoiteras pas », et que je voulusse convoiter, je n’y acquiescerais pas et cette dépravation de ma volonté me mettrait en guerre avec elle. Y acquiescerais-je, si je voulais convoiter quand elle dit: « Tu ne convoiteras pas? » Maintenant au contraire? Que dis-tu, ô loi? — « Tu ne convoiteras pas ». — Je ne veux pas non plus convoiter, non, je ne veux pas. Je ne veux point ce que tu ne veux pas; ainsi je suis bien d’accord avec toi. Ma faiblesse, sans doute, n’accomplit pas toujours la loi; mais ma volonté la bénit. Voilà pourquoi, tout en ne faisant pas ce que je veux », je suis d’accord avec elle; d’accord en ne voulant pas ce qu’elle ne veut pas, et non pas en faisant ce que je ne veux point. Je le fais, en convoitant, sans toutefois consentir à la convoitise.

Ainsi pour pécher et donner le mauvais exemple, nul ne doit s’autoriser de l’exemple de l’Apôtre. « Je ne fais pas ce que je veux ». Que dit en effet la loi? « Tu ne convoiteras pas ». Je ne veux donc pas convoiter; et pourtant je convoite, tout en ne consentant pas à ma convoitise, tout en ne m’y livrant pas. J’y résiste effectivement, j’en détourne mon esprit, je lui refuse des armes, je veille sur mes sens. Hélas! néanmoins, il se fait en moi ce que je ne veux pas. Ce que la loi ne veut pas, je ne le veux pas avec elle; je refuse ce qu’elle refuse, ainsi nous sommes d’accord.

11. Il est vrai, je suis en même temps dans ma chair et dans mon esprit; mais je suis plus moi dans mon esprit que dans ma chair; car je suis dans mon esprit comme dans la partie qui commande, attendu que le corps est gouverné par l’esprit, et il y a plus de moi dans ce qui commande que dans ce qui est commandé en moi. Or, puisqu’il y a plus de moi dans mon esprit, je puis dire: « Maintenant donc, ce n’est plus moi qui fais cela ». — « Maintenant », c’est-à-dire, « maintenant que je suis affranchi », après avoir été vendu en esclave au péché, maintenant que j’ai reçu du Sauveur la grâce de me complaire dans la loi de Dieu, « ce n’est plus moi qui fais cela, mais le péché qui habite en moi; car je sais que le bien n’habite pas en moi ». En moi, encore une fois; dans quelle partie de moi-même?

« En moi, c’est-à-dire dans ma chair; car en moi-même réside le vouloir ».

« Je sais », dis-tu. Que sais-tu? « Que le bien n’habite pas en moi, autrement dans ma chair ». Tu viens de dire pourtant Je ne sais ce que je fais ». Si tu ne sais, comment sais-tu? Tu dis: « Je ne sais »; et puis: « Je sais »: à mon tour, je ne sais ce que je dois croire. Serait-ce ceci? Dans cette phrase: « Je ne sais ce que je fais », je ne sais signifierait je n’approuve pas, je n’agrée pas, il ne me plaît pas, je ne consens pas, je n’applaudis pas. C’est ainsi qu’au Christ ne seront pas inconnus sans doute ceux à qui il dira: « Je ne vous connais point [1] ». Oui, c’est dans ce sens que je comprends ces mots: « Je ne sais ce que je fais ». Je ne fais pas en effet ce que je ne sais pas. « Or, ce n’est pas moi qui fais cela, mais le péché qui habite en moi ». C’est ce qui me fait dire que je ne fais pas; comme il est dit du Seigneur qu’il ne connaissait pas le péché ». Comment, il ne le connaissait pas? « Ne connaissait-il pas ce qu’il condamnait? Ne connaissait-il pas ce qu’il châtiait? Mais s’il ne l’avait pas connu, le châtiment n’eût-il pas été injuste? Le châtiment étant juste, il connaissait donc le péché, et s’il est dit qu’il ne le connaissait pas, c’est pour indiquer qu’il ne le commettait pas. » Ainsi je ne sais ce que je fais; car je ne fais pas ce que je veux, mais ce que je hais. Or, si je fais ce que je hais, j’acquiesce à la loi comme étant bonne. Maintenant donc », que j’ai reçu la grâce, « ce n’est pas moi qui fais cela ». Mon âme est libre et ma chair est esclave. « Ce n’est pas moi qui fais cela, mais le péché qui habite en moi. Car je sais qu’en moi, c’est-à-dire dans ma chair, le bien ne réside pas ».

12. « En effet, le vouloir est en moi, mais je n’y trouve pas à accomplir le bien ». Je puis le vouloir, je ne puis l’accomplir. Il n’est pas dit: Je ne puis pas le faire, mais l’accomplir. Tu ne saurais dire, hélas! que tu ne fais rien. La convoitise s’élève et tu la réprimes. Voici les charmes d’une femme étrangère, tu n’y cèdes pas, tu détournes l’esprit, tu rentres dans le sanctuaire de ton âme. Voici encore de bruyants attraits, tu les condamnes, tu préfères la pureté de ta conscience. Non,

1. Matt. VII, 23. — 2. II Cor. V, 21.

dis-tu, je n’y consens pas. — Mais comme c’est délicieux. — Je n’en veux point, j’ai d’autres plaisirs; je me complais selon l’homme intérieur dans la loi de Dieu ». Pourquoi tant faire avec ce corps? Pourquoi me prôner si haut ces plaisirs insensés, passagers, éphémères, vains, nuisibles, et me les vanter avec une si creuse faconde? Les impies m’ont parlé de leurs délices ». Comme eux la convoitise fait miroiter ses jouissances devant moi, « mais ce n’est pas comme votre loi, Seigneur [1]. — Car je me complais dans la loi de Dieu », non par ma vertu, mais par la grâce divine. O convoitise, agite-toi dans mon corps, tu ne t’assujettis pas pour cela mon esprit. « Je me confierai en Dieu, je ne craindrai pas les tentatives de la chair ». En vain la chair fait bruit quand je ne donne pas mon consentement, le consentement de ma volonté. « Je me confierai en Dieu; je ne redouterai point les assauts de la chair »; de la mienne comme de celle d’autrui. Or, n’est-ce rien faire que de faire tout cela? C’est faire beaucoup, c’est faire énormément, mais ce n’est pas accomplir. Qu’est-ce que accomplir? C’est être en état de dire: « O mort, où est ton ardeur? »

Voilà donc le sens de ces mots: « Le vouloir réside en moi, mais je n’y trouve pas à accomplir le bien ».

13. « Effectivement, je ne fais pas le bien que je veux, mais je fais le mal que je ne veux pas ». Il répète: « Or, si je fais le mal que je ne veux pas », en ressentant la convoitise, « ce n’est plus moi qui le fais, mais le péché qui habite en moi. J’approuve donc la loi, quand je veux faire le bien ». Je la trouve bonne; oui, elle est quelque chose de bien. Comment l’approuve-je? En voulant l’accomplir. « J’approuve donc la loi, quand je veux faire le bien; car le mal réside en moi ». Ici encore: en moi, car ma chair ne m’est pas étrangère; elle n’est ni d’une autre personne, ni d’un autre principe, mon âme venant de Dieu, et mon corps de la race ténébreuse. Assurément non. La maladie est contraire à la santé. Je suis l’homme laissé sur le chemin à demi-mort; on me traite encore, on travaille à guérir toutes mes langueurs.

Je ne fais pas ce que je veux, mais ce que je hais. Or, si je ne fais pas ce que je veux,

1. Ps. CXVIII, 85. — 2. Ps. LV, 5. — 3. Luc, X, 30. — 4. Ps. CII, 3.

j’approuve la loi quand je veux faire le bien et que le mal réside en moi ». Quel mal?

14. « Je me complais dans la loi de Dieu selon l’homme intérieur; mais je vois dans mes membres une autre loi qui combat la loi de mon esprit et qui m’assujettit à cette loi du péché, laquelle est dans mes membres ». Il est donc captif, mais dans sa chair; captif, mais dans une partie seulement de lui-même; car son âme résiste au mal et s’attache à la loi de Dieu. Tel est bien le sens que nous devons donner à ces mots, si nous les entendons de l’Apôtre même. D’où il suit que si la volonté ne consent ni aux tentations,-ni aux inspirations, ni aux caresses du péché; si elle préfère à ces jouissances les jouissances qu’elle goûte intérieurement et avec qui les premières n’ont rien de comparable; si elle n’y consent pas, il y a en nous de la vie et de la mort; la mort travaille, mais l’esprit vit et résiste. La mort même n’est-elle pas en toi? Est-ce que cette partie morte ne fait point partie de toi-même? Tu as donc à lutter encore. Et qu’as-tu à espérer?

15. « Misérable homme que je suis! » Oui, misérable dans mon corps, sinon dans mon esprit, car je suis également et dans l’un et dans l’autre, nul ne haïssant jamais sa chair. « Misérable homme que je suis, qui me délivrera du corps. de cette mort? » Que signifie ce langage, mes frères? L’Apôtre semble vouloir n’avoir plus de corps. Mais pourquoi cet empressement? Si tu n’aspires qu’à être séparé de ton corps, la mort viendra, et ton dernier jour t’éloignera de ton corps sans aucun doute. Est-il si nécessaire de gémir? Pourquoi donc dire. « Qui me délivrera? » Un mortel, un mourant peut-il parler ainsi? Oui, ton âme se séparera enfin du corps: la vie étant courte, cette séparation n’est pas éloignées l’époque même en est incertaine, à cause des accidents qui surviennent chaque jour. Ainsi qu’on hâte ou qu’on ralentisse le pas, toute vie humaine est de courte durée. Est-il donc besoin de gémir et de t’écrier: « Qui me délivrera du corps de cette mort? »

16. Il ajoute: « C’est la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur »: Ainsi les païens, qui n’ont pas la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur, seront exempts de la mort? Jamais, pas même au dernier

1. Ephé. V, 29.

jour, ils ne quitteront leur corps? — Ils ne seront pas ce jour-là affranchis du corps de cette mort? Pourquoi donc attribuer, comme une si grande faveur, à la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur, d’être délivré du corps de cette mort? — Si nous avons bien saisi le sens de l’Apôtre, ou plutôt, comme il est sûr que nous l’avons bien saisi, avec l’aide du Seigneur, voici ce que te répond l’Apôtre: Je sais ce que je dis. Tu prétends que les païens seront délivrés du corps de cette mort, parce que viendra pour eux le dernier jour de la vie et qu’il les en séparera. Mais viendra également le jour « où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront aussi la voix » du Christ, « et où tous ceux qui ont fait le bien sortiront pour ressusciter à la vie »: ils seront ainsi délivrés du corps de cette mort; alors aussi « ceux qui ont fait le mal sortiront pour ressusciter à leur condamnation ». Les voilà donc rentrés dans le corps de cette mort; ce corps sera rendu à l’impie pour ne le plus quitter; et ce sera, non pas l’éternelle vie, mais l’éternelle mort ou la peine éternelle.

17. Pour toi donc, chrétien, prie de toutes tes forces, écrie-toi: « Misérable homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort? » On te répondra: Ton salut viendra, non de toi, mais de ton Seigneur, du gage divin que tu as reçu. Espère que tu posséderas avec le Christ le règne même du Christ; n’as-tu pas son sang pour gage? Dis donc, dis toujours: « Qui me délivrera de ce corps de mort? » afin qu’on te réponde: « La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur ». L’affranchissement du corps de cette mort ne consistera pas à ne l’avoir plus: tu l’auras, mais il ne sera plus de cette mort. Ce sera donc lui et ce ne sera plus lui. Ce sera lui, attendu que ce sera la même chair; et ce ne sera plus lui, parce qu’il ne sera plus mortel. Oui cet affranchissement consistera en ce que ce corps mortel revêtira l’immortalité, en ce que corruptible,il revêtira l’incorruptibilité. De qui et par qui lui viendra cette transformation? « De la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur ».

Ainsi par un homme est venue la mort, « et par un homme la résurrection des morts. » Et comme tous meurent en Adam »; c’est le motif de nos larmes: « comme tous meurent en Adam »; c’est le sujet de nos gémissements, c’est la cause de nos luttes contre la mort;

c’est le principe de ce corps de mort; tous aussi revivront dans le Christ [1] ». Tu revivras en te réunissant à ton corps devenu immortel, et tu pourras dire alors: « O mort, où est ton ardeur? » Tu seras donc affranchi du corps de cette mort, non pas grâce à toi, mais « grâce à Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur ». Tournons-nous avec un coeur pur, etc.

1. I Cor. XV, 21, 22.

Sermon CLV — Sort heureux du vrai chrétien [^1]

ANALYSE. — Ce sermon n’est que l’explication des onze versets indiqués au renvoi. Par conséquent saint Augustin y montré, comme saint Paul, combien est heureux le sort du vrai chrétien. Premièrement en effet, malgré les mouvements désordonnés qu’il éprouve, il n’est ni coupable, ni sujet à,condamnation, car il trouve dans la loi nouvelle la grâce de n’y pas consentir, et cette grâce est due à l’immolation du Sauveur devenu victime du péché pour l’amour de nous. Ah! prenons donc grand soin de vivre de la vie de l’esprit et non de la vie de la chair, de nous appuyer sur Jésus-Christ et non pas sur nous. Secondement, le vrai chrétien, en profitant de la grâce évangélique durant cette vie, parviendra sûrement à la gloire de la résurrection bienheureuse après sa mort.

1. La lecture que nous avons faite hier du saint Apôtre s’est terminée à ces mots:Ainsi donc j’obéis par l’esprit à la loi de Dieu et par la chair à la loi du péché ». Cette conclusion démontre qu’en disant un peu plus haut: « Alors ce n’est pas moi qui le fais, mais le péché qui habite en moi », saint Paul voulait faire entendre qu’il n’y avait en lui aucun consentement de la volonté, mais seulement la convoitise de la chair. C’est donc cette convoitise qu’il appelle péché, parce qu’elle est la source de tous les péchés. De fait, tout ce qu’il y a de mauvais dans nos paroles, dans nos actions et dans nos pensées ne provient que d’aspirations désordonnées, que de jouissances coupables. Mais si nous résistons à ces attraits pervers, si nous n’y consentons pas, si nous n’y abandonnons pas nos membres comme des instruments, le péché ne règne point dans notre corps mortel. Son règne tombe en effet, avant que lui-même soit anéanti; il perd dans cette vie tout empire sur les saints, et dans l’autre il expire; il perd l’empire quand nous n’allons pas à la remorque de nos convoitises, et plus tard il expirera, et l’on s’écriera alors: « O mort, où est ton ardeur? »

2. Après donc avoir dit: « J’obéis par l’esprit

1. Rom. VIII, 1-11. — 2. Rom. VII, 25, 20.

à la loi de Dieu et par la chair à la loi du péché », non pas en livrant mes sens à l’iniquité, mais en éprouvant des impressions de convoitise désordonnée sans toutefois Y donner les mains, l’Apôtre ajoute: « Maintenant donc il n’y a point de condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ ». Il y a condamnation pour ceux qui vivent-dans la chair; mais pour ceux qui vivent en Jésus-Christ, absolument aucune.

Remar que: il parle ici de ce qui arrive maintenant, et non de ce qui arrivera plus tard. Espère, pour plus tard, de ne ressentir même plus de convoitise, de n’avoir plus ni à faire effort, ni à lutter contre elle, ni à lui refuser ton consentement, ni à l’assujettir, ni à la dompter; espère cela pour plus tard, car il n’y aura plus alors de concupiscence assurément: Eh! si ce corps mortel s’insurgeait alors contre nous, ne serait-il pas faux de dire: « O mort, où est ton ardeur? » Voici donc ce qui arrivera plus tard: « Alors s’accomplira cette parole de l’Écriture: La mort a été anéantie dans sa. victoire. O mort, où est ton ardeur dans la lutte? O mort, où est ton aiguillon? Car l’aiguillon de la mort est le péché, et la force du péché, la loi [1] »; puisqu’au lieu d’éteindre le désir,

1. I Cor. XV, 54-56.

la loi n’a fait que l’exciter; elle l’a même fortifié en commandant à l’oreille sans aider l’âme. C’est ce qui ne se verra plus alors. Mais maintenant? Tu veux le savoir? L’Apôtre vient de le dire: « Maintenant ce n’est plus moi qui fais cela ». Remar que ce maintenant. Que signifie: « Ce n’est pas moi qui fais cela? » — Je n’y consens pas, je n’y acquiesce pas, je ne dis pas oui, je repousse toujours, je réprime mes sens.

Or c’est beaucoup. La concupiscence venant de la chair et les sens aussi étant de chair, quand le péché ou la concupiscence ne règne pas, c’est que l’esprit a plus d’empire sur ces sens pour les empêcher de devenir des membres d’iniquité, que la concupiscence elle-même pour les y porter. Sans doute on sent encore le mouvement des sens et de la convoitise; mais c’est l’esprit qui gouverne, pourvu toutefois qu’il soit soutenu par le ciel; car en le laissant trop résister à la grâce de Dieu, nous ferions de lui non pas un roi mais un tyran. Lors donc qu’il gouverne parce qu’il consent à être gouverné lui-même, son empire s’affermit à tel point sur les sens et sur la concupiscence, qu’il devient capable d’observer cette recommandation de l’Apôtre. « Que le péché ne règne donc point dans votre corps mortel jusqu’à vous faire obéir à ses convoitises; et n’abandonnez point vos membres au péché comme des instruments d’iniquité [1] ».

3. « Ainsi il n’y a plus maintenant de condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ ». Qu’ils ne s’inquiètent pas de ressentir encore des mouvements désordonnés; qu’ils ne s’inquiètent pas de voir encore dans leurs organes une loi qui s’élève contre la loi de l’esprit. « Il n’y a plus pour eux de condamnation ». Mais à quelle condition? À quelle condition même maintenant? Qu’ils soient « en Jésus-Christ ». Et comment accorder cela avec cette autre pensée exprimée un peu plus haut: « Je vois dans mes membres une autre loi qui combat la loi de mon esprit et qui m’assujettit à cette loi du péché, laquelle est dans mes membres? » Moi désigne ici la chair et non l’esprit. Mais enfin qu’est devenue cette loi, s’il « n’y a plus de condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ? C’est qu’il y a une loi de l’Esprit de

1. Rom. VI, 12, 13. — 2. Rom. VII, 23.

vie en Jésus-Christ ». Une loi, non pas la loi de la lettre donnée sur le mont Sina; une loi, non pas celle qui repose sur l’ancienneté de la lettre; mais « la loi de l’Esprit de vie en Jésus-Christ: c’est elle qui t’a affranchi de la loi du péché et de la mort ». Eh! comment pourrais-tu te complaire intérieurement dans la loi de Dieu, si cette loi de l’Esprit de vie en Jésus-Christ ne t’affranchissait de la loi du péché et de la mort? O âme humaine, ne t’attribue rien, ne sois pas trop fière, ou plutôt ne le sois pas du tout; si tu ne consens pas, ô volonté humaine, aux aspirations de la chair, si la loi du péché ne te fait pas tomber du trône, c’est que « la loi de l’Esprit de vie en Jésus-Christ t’a affranchi de la loi de la mort et du péché ». Cet affranchissement n’est pas dû à cette autre loi dont il vient d’être dit: « Obéissons dans la nouveauté de l’esprit et non dans la vétusté de la lettre [1] ». Pourquoi? Cette loi n’a-t-elle pas été écrite, elle aussi, avec le doigt de Dieu? Et le doigt de Dieu n’est-il pas l’Esprit-Saint? Lis l’Évangile, tu constateras que la pensée du Seigneur rendue par ces mots d’un Evangéliste: « Si c’est par l’Esprit de Dieu que je chasse les démons »; un autre Evangéliste l’exprime ainsi: « Si c’est par le doigt de Dieu que je chasse les démons ». Mais si cette loi ancienne fut écrite, elle aussi, par le doigt ou par l’Esprit de Dieu, par cet Esprit qui l’emporta sur les magiciens de Pharaon et qui leur fit dire: « Le doigt de Dieu est ici »; oui, si cette loi, ou mieux, puisque cette loi a été écrite, elle aussi, par le doigt ou par l’Esprit de Dieu, pourquoi ne la nommerait-on pas « la loi de l’Esprit de vie dans le Christ Jésus? »

4. Ce n’est pas elle en effet, ce n’est pas cette loi du Sinaï que l’on appelle la loi du péché et de la mort. On appelle ainsi celle qui inspirait ces gémissements: « Je vois dans mes membres une autre loi qui s’élève contre la loi de mon esprit ». Mais de cette loi mosaïque il est dit; « Par conséquent la loi est sainte, et le commandement saint, juste et bon ». L’Apôtre continue: « Ainsi donc ce qui est bon est devenu pour moi la mort? Loin de là. Mais le péché, pour se montrer péché, a, par ce qui est bon, produit en moi la mort, de manière qu’on a dépassé la mesure en péchant ainsi par le commandement même ». Que révèlent ces mots.

1. Rom. VII, 6. — 2. Matt. XII, 28. — 3. Luc. XI, 20. — 4. Exod. VIII, 19.

« Dépassé toute mesure? » Ils signifient que la violation de la loi s’est ajoutée au péché.

. Par conséquent la loi a servi à faire connaître l’humaine faiblesse. Ce n’est pas assez, elle a servi à augmenter le mal pour déterminer au moins alors à recourir au médecin. On aurait dédaigné le mal, s’il n’eût été que léger; en le dédaignant on n’aurait,pas eu recours au médecin, et n’y recourant pas on n’aurait pas guéri. Aussi bien la grâce a-t-elle surabondé où avait abondé le péché [1]; elle a effacé tous les crimes qu’elle a rencontrés; elle a de plus soutenu l’effort de notre volonté pour ne plus pécher. Ainsi, ce n’est pas en elle-même, c’est en Dieu que doit s’applaudir notre volonté, car il est écrit: « C’est en Dieu que mon âme se glorifiera tout le jour »; et encore: « C’est dans le Seigneur que se glorifiera mon âme: coeurs doux, écoutez et réjouissez-vous ». — « Écoutez, coeurs doux »; car les esprits superbes et disputeurs ne savent pas écouter. Mais pourquoi n’est-ce pas cette loi ancienne, écrite aussi par le doigt de Dieu, qui communique cet indispensable secours de la grâce dont nous parlons? Pourquoi? Parce qu’elle est écrite sur des tables de pierre et non sur les tables charnelles du cœur.

5. Voyez du reste, mes frères, l’analogie profondément mystérieuse qui unit les deux lois, et la différence qui sépare les deux peuples. L’ancien peuple, vous le savez, célébrait la Pâque en immolant et en mangeant un agneau avec des pains azymes: cette immolation de l’agneau figurait l’immolation du Christ, et les pains azymes la vie nouvelle, la vie qui ne conserve rien de l’ancien levain. Aussi l’Apôtre nous dit-il: « Purifiez-vous du vieux levain, afin que vous soyez une pâte nouvelle, comme vous êtes des azymes; car notre agneau pascal, le Christ, a été immolé ». L’ancien peuple célébrait donc la Pâque non pas au grand jour, mais à l’ombre du mystère; et cinquante jours après, comme chacun peut s’en assurer, il recevait, du haut du Sinaï, la loi écrite avec le doigt de Dieu. Voici venir le véritable agneau pascal: le Christ est mis à mort; il nous fait passer ainsi de la mort à la vie. Aussi le mot hébreu Pâque signifie-t-il passage, ce que rappellent ces paroles d’un Evangéliste: « L’heure venait où Jésus devait passer de ce monde à son

1. Rom. V, 20. — 2. Ps. XLIII, 9. — 3. Ps. XXXIII, 3. — 4. II Cor. III, 3. — 5. I Cor. V, 7.

Père [1] ». Ainsi se célèbre cette Pâque: le Seigneur ressuscite, il fait la Pâque véritable ou le passage de la mort à la vie; puis cinquante jours s’écoulent, et l’Esprit-Saint, ou le doigt de Dieu, descend.

6. Or voyez combien les circonstances sont diverses. Au Sinaï le peuple se tenait éloigné, c’était la crainte et non pas l’amour. Cette crainte les porta même à dire à Moïse: « Parle-nous, toi, et que le Seigneur ne nous parle plus: nous mourrions ». Dieu descendait bien sur la montagne, comme le rapporte l’Écriture, mais c’était au milieu des flammes, d’un côté jetant au loin la frayeur sur le peuple, et d’autre part écrivant avec son doigt sur la pierre, et non pas dans le coeur. Quand au contraire l’Esprit-Saint descendit, les fidèles étaient réunis, et au lieu de les effrayer du haut de la montagne, il pénétra dans leur demeure; du ciel sans doute se fit entendre un bruit pareil à celui d’une tempête, mais ce bruit n’inspirait pas la terreur. Ici encore il y a du feu. Sur la montagne aussi on distinguait et le feu et le bruit: mais le feu y était accompagné de fumée, tandis que maintenant c’est un feu sans fumée. « Ils virent, dit l’Écriture, comme des langues de feu qui se partagèrent ». Ce feu jetait-il au loin l’épouvante? Nullement: car « il se reposa sur chacun d’eux, et ils commencèrent à parler diverses langues, selon que l’Esprit-Saint leur inspirait de parler ». Écoute cette langue qui parle: c’est le Saint-Esprit écrivant non pas sur la pierre mais dans le coeur. Or c’est cette loi de l’Esprit de vie », écrite dans le cœur et non sur la pierre, donnée « par Jésus-Christ », le véritable agneau pascal, qui « t’a affranchi de la loi de mort et de péché ».

Telle est bien la différence manifeste qui distingue l’Ancien et le Nouveau Testament. Aussi l’Apôtre dit-il: « Non pas sur des tables de pierre, mais sur les tables charnelles du cœur »; et le Seigneur, par l’organe d’un prophète: « Voilà que les jours viennent, dit l’Éternel, et j’établirai avec la maison de Jacob une alliance nouvelle, non pas conforme à l’alliance que j’établis avec leurs pères lorsque je les pris par la main et que je les tirai de la terre d’Égypte »; puis signalant avec précision la différence essentielle: « Je mettrai, dit-il, mes lois dans leurs

1. Jean, XIII, 1. — 2. Exod. XIX, XX, XXXI, 18. — 3. Act. II, 1-4. — 4. II Cor. III, 3.

coeurs; oui, je les graverai dans leurs coeurs [1] ». Ah! si cette loi divine est gravée dans ton coeur, point de terreurs venues du dehors, goûte plutôt ses charmes intérieurs, et cette « loi de l’Esprit de vie en Jésus-Christ t’a affranchi de la loi de péché et de mort ».

7. « Car ce qui était impossible à la loi » c’est la suite du texte de l’Apôtre, « ce qui était impossible à la loi ». Pourtant n’accuse pas la loi, car saint Paul ajoute: « Atten du qu’elle était affaiblie par la chair »; ordonnant sans qu’on l’accomplît, à cause des résistances invincibles que lui opposait la chair dépouillée de la grâce. Ainsi la chair affaiblissait l’empire de la loi; la loi est bien spirituelle, « mais moi je suis charnel ». Comment donc pourrait m’aider cette loi qui se contente de commander au dehors pour communiquer la grâce au dedans? « Elle était affaiblie par la chair ». Or en face de cette impuissance de la loi et de cette faiblesse de la chair, qu’a fait Dieu? « Dieu a envoyé son Fils ». D’où venait à la loi cette faibles et cette impuissance? De la chair ». Et Dieu? Dieu opposa la chair à la chair, ou plutôt il envoya la chair au secours de la chair; et en détruisant le péché de la chair, il a su affranchir la chair même. « Dieu a envoyé son Fils dans une chair semblable à celle du péché ». La chair était réelle, mais ce n’était pas une chair de péché. Que signifie: « Une chair semblable à celle du péché? » Que c’était réellement une chair, une chair véritable. Et comment ressemblait-elle à la chair de péché?

Comme la mort vient du péché, toute chair de péché est soumise à la mort, ce qui fait dire à l’Apôtre que le corps de péché doit être détruit s. La mort pesant ainsi sur toute chair de péché, on trouve dans toute chair de péché, le péché et la mort, non pas seulement la mort, mais la mort et le péché. Au contraire il n’y a que la mort et non pas le péché, dans la chair qui n’a que la ressemblance de la chair de péché. Car si le péché était dans cette chair, si par conséquent elle méritait la mort qu’elle a endurée, le Sauveur n’aurait pas dit: « Voici venir le prince du monde et il ne trouvera rien en moi ». Pourquoi me fait-il mourir? Parce que « je paie ce que je ne dois pas ». Ainsi le Seigneur a fait pour la mort ce qu’il a fait pour l’impôt. On lui demandait de payer

1. Jérém. XXXI, 31-33. — 2. Rom. VI, 6. — 3. Jean, XIV, 30. — 4. Ps. LXVIII, 5.

l’impôt, le didrachme: « Pourquoi, lui disait-on, ni vous ni vos disciples ne payez-vous point le tribut? » Il appela Pierre. « À qui, lui demanda-t-il, les rois de la terre réclament-ils l’impôt? Est-ce à leurs fils ou aux étrangers? — Aux étrangers, répondit Pierre. — Donc, conclut-il, leurs fils en sont exempts. » Afin toutefois de ne pas les scandaliser, va à la mer, jette un hameçon, et le premier poisson qui montera », comme le premier-né d’entre les morts, « prends-le, ouvre-lui la gueule, tu y trouveras un statère », c’est-à-dire deux didrachmes ou quatre drachmes; on exigeait en effet un didrachme ou deux drachmes par tête. « Tu y trouveras un statère », quatre drachmes: « donne-le pour toi et pour moi [1] ». Que signifie pour toi et pour moi? « C’est-à-dire pour l’Église dont je suis le chef ou le Christ, que tu représentes et pour qui sont donnés les quatre Évangiles. C’était donc ici un mystère profond: Le Christ payait ce tribut sans y être obligé, c’est ainsi qu’il endura la mort sans la mériter. Ah! s’il n’eût payé sans devoir, jamais il ne nous eût déchargés de nos dettes.

8. « Ce qui donc était impossible à la loi », puisqu’elle n’occasionnait guère que des prévarications, l’âme n’étant point convaincue encore de son impuissance et n’ayant point recours au Sauveur; « puisque d’ailleurs elle était affaiblie par la chair, Dieu, envoyant son Fils dans une chair semblable à celle du péché, a condamné par le péché même le péché dans la chair ». Mais pouvait-il, sans péché, condamner le péché par le péché? Nous vous avons expliqué déjà ce texte. Cependant nous allons réveiller les idées de ceux d’entre vous qui se souviennent de ce que nous avons dit, l’apprendre à ceux qui n’étaient pas ici et le rappeler à ceux qui l’ont oublié.

On donnait dans l’ancienne loi le nom de péché au sacrifice offert pour le péché. Ce sens se reproduit constamment: ce n’est pas une ou deux fois, c’est très-fréquemment que les sacrifices pour le péché sont appelés péchés. Or, c’est dans ce sens que le Christ lui-même était péché. Quoi! dirons-nous qu’il avait quelque péché? Dieu nous en garde! Il était sans péché, mais il était péché. Oui, il était péché, en ce sens qu’il était victime pour nos péchés. Voici ce qui le prouve, le voici dans les paroles

1. Matt. XVII, 23-27. — 2. Voir serm. CXXXIV, n. 4-6: serm. CLII, n. 10, 11.

de l’Apôtre même. « Il ne connaissait point le péché », dit-il en parlant de lui. C’est bien la même idée que j’exposais devant vous, lorsque je vous expliquais ce même passage. « Il ne connaissait pas le péché »; et pourtant ce même Jésus-Christ Notre-Seigneur qui ne connaissait pas le péché », Dieu, le Père l’a « fait péché pour l’amour de nous [1] ». Oui, Dieu le Père a fait péché pour l’amour de nous ce même Jésus-Christ qui ne connaissait pas le péché, afin qu’en lui nous devenions justice de Dieu ». Distinguez ici deux choses: la justice de Dieu et non la nôtre; elle est en lui, et non en nous, et c’est par lui que se sont formés ces grands saints dont il est dit dans un psaume: « Votre justice s’élève comme les montagnes de Dieu ». — « Votre justice », et non la leur; « votre justice s’élève comme les montagnes de Dieu ». Aussi bien j’ai élevé mes yeux vers les montagnes d’où me viendra le secours »; mais ce secours ne viendra pas des montagnes mêmes, car « mon secours viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la terre ». Or, après ces mots: « Votre justice s’élève comme les plus hautes montagnes », le prophète suppose qu’on pourrait lui demander: Comment alors expliquer la naissance de ceux qui n’ont point part à cette justice de Dieu, et il ajoute: « Vos jugements sont profonds comme le grand abîme ». Que signifie: « Comme le grand abîme? » Que ces jugements sont impénétrables et inaccessibles à l’esprit humain. Car les trésors de Dieu sont inscrutables, ses déterminations mystérieuses et ses voies inabordables. C’est ainsi qu’ « il a envoyé son Fils », pour appeler, justifier et glorifier ceux qu’il a connus dans sa prescience, et prédestinés, et pour faire dire à ses montagnes: « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? » — « Dieu donc a envoyé son Fils, et par le péché même il a condamné le péché dans la chair, afin que la justification de la loi s’accomplît en nous ». Elle ne suffisait pas à se faire accomplir, le Christ a donné la grâce de le faire, car il n’est pas venu détruire la loi, mais la mener à sa fin.

9. Mais comment, à quelle condition cette « justification de la loi » pourrait-elle s’accomplir, et s’accomplit-elle en nous? Tu veux le savoir? L’Apôtre dit: « En nous, qui ne marchons

1. II Cor. V, 21. — 2. Ps. CXX, 1, 2. — 3. Rom. XI, 33. — 4. Rom. VIII, 29-31. — 5. Matt. V, 17.

point selon la chair, mais selon l’Esprit ». Que signifie marcher selon la chair? Consentir aux désirs de la chair. Et marcher selon l’Esprit? C’est avoir l’âme soutenue par l’Esprit et ne suivre pas les impressions charnelles. C’est ainsi que s’accomplit en nous la loi, la justification de Dieu. Maintenant en effet, on observe cette recommandation: « Ne va pas à la remorque de tes convoitises [1] »; et par ce mot entends ici les convoitises désordonnées. « Ne va pas à la remorque de tes convoitises » c’est ce que doit faire notre volonté avec la grâce de Dieu; elle doit n’aller pas « à la remorque de ses convoitises ». Sans doute, tous les anciens péchés produits en nous par la convoitise, péchés d’actions, de paroles ou de pensées, sont effacés, anéantis par le saint baptême, car ce grand pardon embrasse tout; mais il nous reste à lutter contre la chair; si l’iniquité est anéantie, la faiblesse n’a point disparu, la concupiscence désordonnée demeure en nous, elle provoque. Ah! combats, résiste, garde-toi de consentir; et de cette manière tu n’iras pas à la remorque de tes convoitises ». Quand même elles s’élèveraient en nous et se jetteraient dans nos yeux, nos oreilles, sur notre langue et dans notre imagination volage, même alors ne désespérons pas de notre salut. N’est-ce point pour cela que nous répétons chaque jour: « Pardonnez-nous nos offenses? » — « Afin que la justification de la loi s’accomplisse en nous ».

10. Qui, nous? En nous qui ne marchons pas selon la chair, mais selon l’Esprit. En effet, ceux qui sont dans la chair goûtent les choses de la chair; mais ceux qui suivent l’Esprit ont le sentiment des choses de l’Esprit; car la prudence de la chair est mort, « tandis que la prudence de l’Esprit est vie et paix. La prudence de la chair est vraiment ennemie de Dieu, attendu qu’elle n’est ni soumise à sa loi, ni capable de s’y soumettre ». Comment, « incapable de s’y soumettre? » Ce n’est pas que l’homme, ce n’est pas que l’âme, ce n’est pas que la chair même, en tant que créature de Dieu, en soit incapable; c’est la prudence même de la chair, c’est le vice et non la nature qui en est incapable.

Tu pourrais dire: Un boiteux ne marche pas droit, car il ne le saurait. Comme homme, il le peut sans doute, mais non pas comme

1. Eccli. XVIII, 30. — 2. Matt. VI, 12.

boiteux. Qu’il cesse de l’être et il marchera droit; sinon, il ne le peut. De la même manière la prudence de la chair ne saurait être soumise à Dieu. Que l’homme dépose cette prudence, et il pourra avoir cette soumission. « La prudence de l’esprit est vie et paix ». Ainsi donc quand l’Apôtre dit: « La prudence de la chair est ennemie de Dieu », ne crois pas. que cette inimitié soit capable de nuire au Très-Haut. Elle est son ennemie pour lui résister et non pour le blesser; car elle ne blesse que celui qu’elle dirige, attendu qu’elle est un vice et que tout vice nuit à la nature où il réside. Or pour anéantir le mal et guérir la nature, il faut des remèdes. N’est-ce donc point pour nous en donner que le Sauveur est descendu parmi nous? Nous étions tous malades; c’est pourquoi il nous fallait un tel Médecin.

11. Si j’ai fait cette réflexion, c’est que pour opposer à Dieu leur nature essentiellement mauvaise, les Manichéens cherchent à s’appuyer sur ce témoignage de l’Apôtre. C’est à la nature même qu’ils appliquent ces mots: « Elle est ennemie de Dieu, car elle n’est point soumise à la loi de Dieu et elle ne le peut ». Aveugles, qui ne remarquent point que ce n’est ni de la chair, ni de l’homme, ni de l’âme, mais de la prudence de la chair qu’il est écrit: « Elle ne le peut ». Or cette prudence est un vice.

Veux-tu savoir ce qu’est au juste « cette prudence de la chair? » C’est la mort. Mais voici un homme, une nature formée par le Dieu véritable et bon. Cet homme vivait hier de la prudence de la chair, il vit aujourd’hui de la prudence de l’Esprit. Le vice est détruit et la nature guérie; car s’il vivait encore de la prudence de la chair, il ne pourrait se soumettre à la loi de Dieu; comme le boiteux ne saurait marcher droit tout en restant boiteux. Or le vice une fois disparu, la nature est guérie. « Ci-devant vous étiez ténèbres: vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur [1] ».

12. Aussi remarquez ce qui suit: « Quant à ceux qui sont dans la chair », qui y mettent leur confiance, qui suivent leurs convoitises, qui s’y attachent, qui en aiment les jouissances et qui placent dans les plaisirs charnels le bonheur et la félicité de la vie, « ils ne peuvent plaire à Dieu ». Ces mots en effet: « Quant à ceux qui sont dans la chair, ils ne peuvent

1. Ephés. V, 8.

plaire à Dieu », ne signifient pas que les hommes ne sauraient lui plaire pendant qu’ils sont dans cette vie. Eh! les saints patriarches ne lui plaisaient-ils point? Et les saints prophètes? et les saints apôtres? et ces saints martyrs qui avant de quitter leur corps au milieu des tortures en glorifiant le Christ, non-seulement foulaient aux pieds les séductions de la chair, mais encore enduraient les supplices avec une invincible patience? Tous se sont rendus agréables à Dieu; lisais ils n’étaient point dans la chair. Ils portaient leur corps, sans être entraînés par lui; car ils avaient entendu cette parole adressée au paralytique: « Enlève ton, grabat [1] ». — « Ceux donc qui sont dans la chair », non pas, comme je l’ai dit, comme je viens de l’expliquer, ceux qui vivent dans ce monde, mais ceux qui se laissent aller aux convoitises charnelles, ceux-là « ne peuvent plaire à Dieu ».

13. Mais écoutez l’Apôtre lui-même résoudre la question sans y laisser l’ombre d’un doute. N’était-il pas vivant, vivant dans ce corps de boue, et n’était-ce pas à des hommes vivants comme lui qu’il disait encore: « Pour vous, vous n’êtes pas dans la chair? »

Est-il ici quelqu’un à qui cela s’applique? C’était pourtant au peuple de Dieu, c’était à l’Église que saint Paul parlait ainsi. Sans doute il écrivait aux Romains; mais il s’adressait à toute l’Église du Christ, au froment et non à la paille, au bon grain caché sous cette paille et non à la paille même. C’est à chacun de regarder dans son cœur. Nous parlons bien aux oreilles, mais nous ne lisons pas dans les consciences. Je crois toutefois au nom de Jésus-Christ que parmi son peuple il y a des fidèles à qui l’on peut dire dans le sens que nous avons exposé: « Pour vous, vous n’êtes point dans la chair, mais dans l’Esprit, si toutefois l’Esprit de Dieu habite en vous ». — « Vous n’êtes pas dans la chair », car vous n’en faites pas les oeuvres en en suivant les convoitises; « mais vous êtes dans l’Esprit », puisque intérieurement vous affectionnez la loi de Dieu; vous y êtes, « si toutefois l’Esprit de Dieu habite en vous »; car si vous présumez de votre esprit propre, vous êtes encore dans la chair, et pour n’y être pas, il faut être dans l’Esprit de Dieu. Que cet Esprit de Dieu vienne à s’éloigner, l’esprit de l’homme, entraîné par son

1. Matt. II, 11.

propre poids, retombe dans la chair, revient aux oeuvres de la chair et aux passions du siècle: son état devient ainsi pire que le premier [1]. Tout en conservant votre libre arbitre, implorez donc le secours d’en haut. « Vous n’êtes point dans la chair? » Est-ce grâce à vos forces? Nullement. Grâce à qui donc?

Si toutefois l’Esprit de Dieu réside en vous. « Or, si quelqu’un n’a pas l’Esprit du Christ, celui-là n’est pas à lui ». Ne te vante donc pas, ne t’enfle pas, ne t’attribue aucune vertu en propre, ô nature indigente et corrompue. O nature humaine, pauvre Adam, avant d’être malade tu es tombé, et c’est de toi-même que tu te serais relevé? « Si quelqu’un n’a pas l’Esprit du Christ »; car l’Esprit de Dieu est l’Esprit du Christ, puisqu’il est commun au Père et au Fils: « si quelqu’un n’a pas l’Esprit du Christ », point d’illusion, « celui-là n’est pas à lui ».

14. Mais par la miséricorde divine, nous avons l’Esprit du Christ; notre amour de la justice et l’intégrité de notre foi, de notre foi catholique, nous indiquent que nous avons l’Esprit de Dieu. Or, que deviendra notre corps mortel? Que deviendra cette loi des membres qui s’élève contre la loi de l’esprit? Que deviendra cette plainte: « Malheureux homme que je suis? » Écoute: « Mais si le Christ est en vous, quoique le corps soit mort à cause du péché, l’esprit est vivant à cause de la justice ». Faut-il donc désespérer de notre corps, lequel est mort à cause du péché? N’y a-t-il plus d’espoir? Est-il endormi pour ne plus s’éveiller? Loin de là. « Si le corps est mort à cause du péché, l’esprit est vivant à cause de la justice ». On continue à s’affliger de cette mort du corps; nul en effet ne hait sa propre chair; et nous sommes témoins des soins que l’on prend de la sépulture des morts. Oui, « le corps est mort à cause du péché, mais l’esprit est vivant à cause de la justice ». Tu disais pour te consoler

Je voudrais que mon corps fût en vie, mais comme cela ne se peut, si mon esprit au moins, si mon âme était vivante! Attends, ne t’inquiète point.

15. « Car si l’Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, Celui qui a ressuscité Jésus-Christ d’entre les morts rendra aussi la vie à vos corps

1. Luc, XI, 26. — 2. Ps. XL, 9. — 3. Ep. V, 29.

mortels ». Que redoutez-vous? De quoi vous inquiétez-vous pour votre corps même? Pas un cheveu ne tombera de votre tête [1] ». Adam, par son péché, a condamné vos corps à mourir; mais Jésus, « pourvu que son Esprit » réside en vous, rendra la vie même à ces corps mortels », attendu que pour vous sauver il a donné son sang. Comment te défier de l’accomplissement de cette promesse, quand tu en tiens un si précieux gage? Voici donc, ô homme, comment finira cette lutte de la mort, comment se réaliseront ces désirs: « Malheureux homme que je suis, qui m’affranchira du corps de cette mort? » C’est que Jésus-Christ, « pourvu que son Esprit réside en vous, rendre la vie même à ces corps mortels »; et tu seras délivré du corps de cette mort, non pas en restant sans corps ou en en prenant un autre, mais en ne mourant plus jamais. Si à ces mots: « Qui me délivrera du corps », l’Apôtre n’ajoutait pas de cette mort », l’esprit humain pourrait se tromper et dire. Tu vois bien que Dieu veut nous laisser sans corps. Aussi l’Apôtre dit-il: « Du corps de cette mort ». Bannis la mort, et le corps n’aura rien que de bon; bannis la mort, la dernière ennemie qui me reste, et j’aurai dans ma chair une amie éternelle.

Personne, avons-nous dit, ne hait sa propre chair; et si l’esprit convoite contre la chair et la chair contre l’esprit, s’il y a maintenant division dans la famille, ce n’est pas que le mari cherche la mort de sa femme; il veut rétablir la concorde. À Dieu ne plaise, mes frères, que l’esprit haïsse la chair en s’élevant contre elle! Ce qu’il hait, ce sont les vices de la chair, c’est la prudence de la chair, c’est la guerre que lui fait la mort. Ah! que ce corps corruptible se revête d’incorruptibilité, que ce corps mortel se revête d’immortalité, qu’après avoir été semé corps animal, ce corps ressuscite tout spirituel; tu contempleras alors la paix la plus harmonieuse, tu verras la créature louer son Créateur. Aussi, « pourvu que l’Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts réside en vous, Celui qui a ressuscité le Christ d’entre les morts rendra également la vie à vos corps mortels, à cause de son Esprit qui habite en vous »: non pas à cause de vos mérites, mais en vue de sa munificence. Tournons-nous, etc.

1. Luc, XXXI, 18. — 2. Rom. VII, 24. — 3. Gal. V, 17. — 4. I Cor. XV, 54, 55.

1. I Cor. II, 12. — 2. Ce qui suit parait ajouté par saint Césaire, plutôt que par saint Augustin. — 3. Jean, XV, 5. — 4. Ib. III, 27. — 5. Ib. VI, 44. — 6. Ib. XV, 5, 4. — 7. Jacq. I, 17. — 8. I Cor. IV, 7. — 9. Eph. II, 8, 9.

de plus: « Il.vous a été donné, touchant le Christ, non-seulement de croire en lui, mais aussi de souffrir pour lui »; de plus encore « Dieu, qui a commencé en vous la bonne oeuvre, la perfectionnera ». Pénétrons-nous avec soin et fidélité de ces pensées et d’autres pensées semblables, et ne croyons pas ceux qui, en exaltant orgueilleusement le libre arbitre, travaillent plutôt à le ruiner qu’à l’élever. Au contraire, considérons avec humilité ce témoignage de l’Apôtre: « C’est Dieu qui opère en vous et le vouloir et le faire ».

7. Rendons grâces au Seigneur, notre Sauveur: sans y être excité par aucun mérite

1. Philip. I, 29, 6. — 2. Ib. II, 13.

antérieur de notre part, il nous a guéris de nos blessures; réconciliés quand nous étions ses ennemis, rachetés de la captivité, élevés des ténèbres à la lumière, rappelés de la mort à la vie; de plus, tout en confessant humblement notre fragilité, implorons sa miséricorde; puisque; d’après le Psalmiste, il nous a prévenus dans sa clémence, qu’il daigne aussi, non-seulement conserver, mais encore augmenter les dons ou les faveurs, qu’il a eu la bonté de nous accorder, lui qui étant Dieu, vit et règne avec le Père et avec l’Esprit-Saint dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

1. Ps. LVIII, 11.

Sermon cccxxxiv — Pour une fête de martyrs. IX. Confiance en Dieu

ANALYSE. — Sous le poids même des tortures les martyrs témoignent en Dieu une confiance inébranlable. Cette confiance s’appuie sur l’immense. bonté de Dieu qui déjà nous a donné son Fils et qui, de plus, promet de se donner à nous. Comment l’offenser encore?

1. C’est à tous les bons et fidèles chrétiens, mais surtout aux glorieux martyrs qu’il appartient de s’écrier: « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? » Contre eux le monde était frémissant, les peuples méditaient de vains complots, les princes se liguaient; on inventait de nouvelles tortures et une cruauté trop ingénieuse imaginait contre eux d’incroyables supplices; on les couvrait d’opprobres, on les accablait d’accusations calomnieuses, on les enfermait dans d’insupportables cachots, on les labourait avec des ongles de fer, on les tuait à coups d’épée, on les exposait aux bêtes, on les consumait dans les flammes, et ces martyrs du Christ n’en disaient pas moins: « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? » — Quoi! contre vous est tout l’univers, et vous dites: « Qui sera contre nous? » — Eh! répondent-ils, qu’est-ce pour nous que ce monde, quand nous mourons pour Celui qui l’a fait? — Qu’ils disent donc, qu’ils répètent, écoutons-les et disons avec eux: « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? » On peut se mettre en fureur; nous accuser, nous calomnier, nous couvrir d’opprobres non mérités; on peut mettre non-seulement à mort mais encore en lambeaux notre corps; et après cela? « Voici que Dieu vient à mon secours, c’est le Seigneur qui se charge de mon âme ». Quoi! bienheureux martyr, on te déchire le corps, et tu t’écries: Que m’importe? — Oui, je le dis. — Pourquoi? dis-nous pourquoi. C’est que « le Seigneur se charge de mon âme ». Or, mon âme rétablira mon corps. Comment l pas un de mes cheveux ne périt, et ma tête périrait? Ma barbe même ne périt pas. — Les chiens pourtant mettent-tes membres en lambeaux.

1. Ps. LIII, 6.

Que m’importe? si des chiens le déchirent, le Sauveur saura lui rendre la vie. Le monde donne la mort à mon corps, « mais le Seigneur se charge de mon âme ». Or, quand « le Seigneur se charge de mon âme », que puis-je perdre à la mort donnée à mon corps par le monde? Qu’ai-je réellement perdu? de quoi m’a-t-on dépouillé, puisqu’en se chargeant de mon âme, le Seigneur promet aussi de rétablir mon corps? Lors même que l’ennemi mettrait mes membres en pièces, que-me manquera-t-il, puisque Dieu même compte le nombre de mes cheveux? Car en exhortant ses martyrs à ne redouter rien des persécutions de leurs ennemis, le Christ leur disait: « Tous vos cheveux sont comptés ». Craindrai-je de perdre mes membres, quand on m’a garanti le nombre de mes cheveux? Disons donc, disons avec foi, disons avec confiance, disons avec une charité enflammée: « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? »

2. Le tyran s’élance contre toi, et tu dis « Qui sera contre nous? » Contre toi se soulève tout le peuple, et tu t’écries: « Qui sera contre nous? » Comment me prouves-tu, martyr glorieux, comment nie prouves-tu que tu as raison de dire: « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? » Il est manifeste que si Dieu est pour vous, qui sera contre vous? Prouve que Dieu est pour vous.

Est-ce que je ne le prouve pas? Écoutez « Il n’a pas épargné son propre Fils, mais il l’a sacrifié pour l’amour de nous ». Ces paroles, qui font suite aux précédentes, ont été entendues par vous pendant qu’on lisait l’Apôtre. Après avoir dit en, effet: « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? » il suppose qu’on lui demande: Prouve que Dieu est pour vous; il apporte aussitôt une preuve imposante, il introduit sur la scène le Martyr des martyrs, le Témoin des témoins, le Fils, unique qui n’a pas été épargné mais livré par son Père pour l’amour de nous; tel est le témoignage cité par l’Apôtre en faveur de la vérité de ce qu’il vient d’affirmer. « Si Dieu est pour nous, dit-il donc, qui sera contre nous? Il n’a pas épargné son propre Fils, mais pour l’amour de nous il l’a sacrifié comment alors ne nous a-t-il pas donné toutes choses en même temps que lui? » Puisqu’il nous a donné toutes choses en même

1. Luc, XIII, 7. — 2. Rom. VIII, 31, 32.

temps que lui, c’est une preuve qu’il nous l’a donné, lui aussi. M’effrayerai-je des menaces frémissantes du monde, quand je possède l’Auteur même du monde? Soyons heureux d’avoir reçu le Christ et ne redoutons dans ce siècle aucun dés ennemis du Christ. Quel est-il, en effet, lui qui nous a été donné? Voyez « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». C’est lui qui est le Christ, le Fils unique de Dieu, coéternel à son Père. « Tout a été fait par lui ». Comment ne nous aurait-il pas donné tout ce qu’il a fait, puisqu’il s’est donné lui-même, lui l’Auteur de tout? Voulez-vous être sûrs qu’il est bien le Verbe? « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous ». Désire et demande de parvenir à cette vie du Christ qui t’est présentée; mais en attendant, attache-toi à sa mort comme à un gage précieux. Pouvait-il, en nous promettant de vivre en personne avec nous, nous donner un plus sûr gage de sa parole que de mourir pour nous? J’ai pris part à vos maux, dit-il, et je ne vous ferai point part de mes biens? Il en a fait la promesse, il nous a donné de cette promesse un gage, une caution, et tu hésites de le croire? Il a fait cette promesse en vivant au milieu des hommes; il nous a donné cette caution en écrivant son Évangile; et en face du gage sacré ne réponds-tu pas chaque jour: Amen? Tu reçois ce gage; chaque jour on te le donne; ne désespère point, puisqu’il fait ta vie.

3. Est-ce outrager le Fils unique de Dieu que de dire qu’il nous est donné pour devenir un jour notre héritage? Oui, il le deviendra. Quoi! si on t’offrait aujourd’hui un domaine aussi agréable que fertile, un domaine dont les beautés te feraient désirer de l’habiter toujours et dont la fécondité te fournirait aisément de quoi vivre, n’accueillerais-tu pas ce présent avec amour et avec reconnaissance? Eh bien! nous demeurerons un jour dans le Christ lui-même. Ne sera-t-il pas notre héritage dès qu’il sera notre séjour et notre vie?

Mais laissons l’Écriture nous l’enseigner, pour ne paraître pas hasarder de conjecture contre l’enseignement de la parole de Dieu. Écoute ce que disait au Seigneur un homme qui savait bien que « si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? — Le Seigneur, dit-il, est la portion de mon héritage ». Il ne dit

1. Jean, I, 1, 3, 14. — 2. Ps. XV, 5.

point: O Seigneur, que me donnerez-vous pour héritage? Tout ce que vous pourriez me donner n’est rien. Soyez, vous, mon héritage c’est vous que j’aime, vous que j’aime de tout mon être; je vous aime de tout mon coeur, de toute mon âme, de tout mon esprit. Que serait pour moi ce que vous me donneriez en dehors de vous? Voilà bien en quoi consiste le pur amour de Dieu; c’est espérer Dieu de Dieu, c’est chercher à se remplir,-à se rassasier de lui. Ah! il te suffit, et rien sans lui ne saurait te suffire. C’est ce que connaissait Philippe quand il disait: « Seigneur, montrez-nous votre Père, et cela nous suffit ». Oh! quand donc s’accomplira ce que nous promet l’Apôtre pour la fin de notre vie? Quand Dieu sera-t-il « tout en tous? » Quand sera-t-il pour nous ce

1. Jean, XIV, 8. — 2. I Cor. XV, 28.

qu’ici même nous désirons en dehors de lui, ce que nous désirons jusqu’à l’offenser souvent? car il sera tout pour nous quand en tous il sera tout.

Pour manger tu offenses Dieu, tu l’offenses pour te vêtir, pour prolonger ta vie et arriver aux honneurs tu l’offenses encore. Que ne pourrais-je pas dire de plus? De grâce, n’offense pas Dieu pour de tels motifs. Tu l’offenses en vue de quelque aliment; et il sera lui-même ton aliment éternel! Tu l’offenses pour te vêtir; et lui-même te revêtira d’immortalité! Tu l’offenses pour quelque honneur; et il sera ta gloire! Tu l’offenses par amour pour cette vie temporelle; et lui-même sera ton éternelle vie! Pour rien au monde ne consens à l’offenser; ne dois-tu pas aimer uniquement Celui qui pourra te satisfaire pleinement et te tenir lieu de tout?

Sermon CCCXXXV — Pour une fête de martyrs. X. Les martyrs du Christ et les martyrs de l’or

ANALYSE. — Le vrai martyr triomphe, non-seulement de toutes les séductions, mais encore de tous les supplices du siècle. Que dis-je? Ce triomphe ne lui suffit pas. L’avare aussi peut tout braver pour s’enrichir; c’est un martyr de l’or. Pour être martyr du Christ, il faut tout endurer pour le Christ.

1. Ce jour étant consacré aux saints martyrs, n’est-ce pas de leur gloire que nous devons prendre surtout plaisir à parler? Daigne nous venir en aide le Seigneur des martyrs, car il est lui-même leur couronne.

C’est le cri des martyrs que nous venons d’entendre dans ces éclatantes paroles de l’apôtre saint Paul: « Qui nous séparera de l’amour du Christ? — La persécution? » poursuivent-ils; « l’angoisse? la tribulation? la faim? » la nudité? les dangers? le glaive? car il est écrit: C’est à cause de vous que nous sommes mis à mort chaque jour, qu’on nous regarde comme des brebis d’immolation. Mais, en tout cela nous triomphons par Celui qui nous a aimés ». Ainsi les martyrs se disent prêts à tout souffrir, sans compter sur eux-mêmes; ils aiment Celui qui se glorifie dans ses serviteurs: « Afin que quiconque se glorifie, se glorifie dans le Seigneur ».

Les martyrs savaient aussi ce que nous avons chanté un peu auparavant: « Justes, réjouissez-vous dans le Seigneur, tressaillez d’allégresse ». Si les justes se réjouissent dans le Seigneur, c’est que les injustes ne savent prendre leurs plaisirs que dans le siècle. Or, les plaisirs sont comme les premiers ennemis à attaquer: il faut triompher du plaisir

1. Rom. VIII, 35-37. — 2. I Cor. I, 31. — 3. Ps. XXXI, 11.

d’abord, de la douleur ensuite. Comment vaincre les rigueurs du siècle, si on ne peut en vaincre les caresses? Les caresses du siècle consistent à promettre dés honneurs, des richesses, des voluptés; ses menaces, à réduire à la souffrance, à l’indigence, à l’humiliation. Si on ne dédaigne pas ses caresses, comment triompher de ses menaces? Aux richesses sont attachées des jouissances: qui l’ignore? Mais la justice en offre davantage. Goûte à la fois les charmes des richesses et de la justice. Supposons maintenant une tentation; supposons que tu aies à choisir entre la justice et l’opulence, que tu ne puisses posséder l’une avec l’autre, que tu doives sacrifier la justice si tu prends parti pour l’opulence, ou l’opulence si lu prends parti pour la justice; c’est ici qu’il te faut choisir et combattre, c’est ici que nous allons voir si tu n’as pas chanté en vain: « Justes, réjouissez-vous dans le Seigneur, tressaillez d’allégresse »; si tu n’as pas vainement entendu ces mots: « Qui nous séparera de l’amour du Christ? » L’Apôtre ne dit rien des caresses du monde, il ne te rappelle que ses menaces. Pourquoi? Ah! c’est qu’il prédisait les luttes des martyrs, ces luttes où ils ont vaincu la persécution, la faim, la soif, l’indigence, l’outrage, enfin la crainte de la mort et les extrêmes fureurs de l’ennemi.

2. Mais aussi vous voyez, mes frères, comment la doctrine du Christ fait tout en eux.. L’Apôtre nous enseigne de préférer au monde entier la charité du Sauveur. Mais quelles transes ne souffrent pas ceux qui cherchent à s’emparer du bien d’autrui? « Est-ce la persécution? » demande l’Apôtre. Les poursuites intentées contre eux ne les arrêtent pas. Essaie-t-on d’intimider l’avare? Tout en redoutant le supplice, l’avare dérobe, il s’enflamme au larcin. Combien souffrent « la faim », pour réaliser des bénéfices, et allèguent leur faiblesse d’estomac quand nous leur prescrivons le jeûne! Tout le jour ils trouvent du temps ’pour compter, ils s’endorment même sans avoir mangé. « Est-ce la nudité? » demande encore saint Paul. Que dirai-je ici? On voit chaque jour des commerçants échapper, dépouillés, du naufragé, et de nouveau s’exposer aux dangers de la mer. Pourquoi braver ainsi ces dangers de chaque jour, si ce n’est pour acquérir des richesses? « Le glaive » même n’y fait pas obstacle. Faire un faux est un crime capital; en rogne-t-on moins les héritages? Ah! si un domaine temporel exerce une telle attraction, que ne doit pas faire l’héritage même du Christ? Ainsi, l’avare dit dans son coeur, s’il, n’ose le dire de vive voix: Qui nous séparera de l’amour de l’or? La tribulation? l’angoisse? la persécution? À l’or même ils peuvent dire aussi: Pour toi nous souffrons la mort tout le long du jour.

C’est donc avec grande raison que les saints martyrs s’écrient dans un psaume: « Jugez-moi, Seigneur, et distinguez ma cause de celle d’un peuple impie ». Distinguez ce que je souffre de tribulations; les avares en souffrent aussi. Distinguez lues angoisses; les avares en endurent aussi. Distinguez les poursuites exercées contre moi; on en exerce aussi contre les avares. Distinguez la faim qui me tourmente; pour acquérir de l’or les avares ont faim aussi. Distinguez ma nudité; les avares aussi se laissent dépouiller pour de l’or. Distinguez ma mort; pour l’or égale. ment se font mourir les avares. Que signifie donc: « Distinguez ma cause? » Que « pour l’amour de vous nous subissons la mort chaque jour ». Eux souffrent pour de l’or, et nous pour vous. La souffrance est la même, la cause est différente. Mais la cause étant différente, la victoire est sûre.

C’est donc parce que nous voyons cette différence de la cause soutenue par les martyrs, que nous aimons leurs fêtes. Aimons en eux, non ce qu’ils ont souffert, mais les motifs pour lesquels ils ont souffert. Si nous n’aimons que ce qu’ils ont enduré, combien d’hommes se présenteront à nous, qui ont enduré davantage pour des causes mauvaises! Ainsi, considérons la cause défendue. Voyez la croix du Christ. Tout près l’un de l’autre étaient le Christ et les larrons. Le supplice était le même, la cause diverse. Un des larrons devint croyant, l’autre resta blasphémateur, et le Seigneur, du haut en quelque sorte de son tribunal, les jugea.l’un et l’autre, condamnant à l’enfer le blasphémateur, et menant l’autre en paradis avec lui. Pourquoi cette conduite? Parce qu’avec la similitude des supplices il y avait différence dans la cause. Voulez-vous donc arriver, aux palmes des martyrs? Embrassez leur cause.

1. Ps. XLII, 1. — 2. Luc, XXIII, 39-43.

Notes et références

  1. [1]I Cor. IV, 6. [^2] : [^3] : [^4] : [^5] : [^6] : [^7] : Ainsi donc, écoutons le Seigneur nous dire : « Sans moi vous ne pouvez rien faire [^658] » ; et encore : « Nul ne possède que ce qu’il a reçu d’en-haut [^659] ; nul ne vient à moi, si mon Père, qui m’a envoyé, ne l’attire [^660] ». — « Je suis la vigne, vous êtes les branches ; de même que la branche ne saurait produire de fruit si elle ne demeure unie au cep, ainsi, vous non plus, si vous ne demeurez en moi [^661] ». Ecoutons aussi ce qu’atteste en ces termes l’apôtre saint Jacques : « Tout bien excellent et tout don parfait vient du ciel et descend du Père des lumières [^662] » ; ce qu’enseigne également l’apôtre saint Paul pour réprimer la présomption qui met son orgueil dans le libre-arbitre « Qu’as-tu, s’écrie-t-il, que tu n’aies reçu ? Si tu l’as reçu, pourquoi te glorifier comme si tu ne l’avais pas reçu [^663] ? ». Et encore : « C’est la grâce qui nous a sauvés par la foi ; et cela ne vient pas de vous, car c’est un don de Dieu, et personne ne doit s’en glorifier [^664] » ; [^8] : [^9] : [^10] : [^11] : [^12] : [^13] : [^14] : [^15] : [^16] : [^17] : [^18] :