
Sermons 335
Saint Augustin · 26 min de lecture · 0 vue
ANALYSE. — L’assurance de retrouver son âme, si on la perd pour Jésus-Christ, a enflammé les saints d’ardeur pour le martyre, c’est-à-dire du désir de mourir pour Jésus-Christ, car ce n’est pas la souffrance même, c’est le motif de la souffrance qui constitue le martyre. Mais que ne reçoivent pas les martyrs en, échange de ce qu’ils donnent à Dieu! C’est Dieu lui-même qui se fait leur récompense. Ah! s’il est des hommes qui se font martyrs pour l’argent, ne conçoit-on pas qu’il y en ait qui se fassent martyrs pour l’amour de Dieu?
1. Excités par ces paroles du Seigneur dans l’Évangile, comme par l’éclat de la trompette: « Qui aime son âme la perdra, et qui la perdra pour l’amour de moi, la retrouvera [1] », les martyrs ont volé au combat, et ils ont remporté la victoire;pour s’être appuyés, non sur eux-mêmes, mais sur le Seigneur.
On peut donner deux sens à ces mots: « Qui aime son âme la perdra ». Ils signifient: Si tu l’aimes réellement, tu dois la perdre; ou encore: Garde-toi de l’aimer, pour ne la perdre pas. Ainsi, d’après, la première signification, si tu l’aimes, perds-la: perds-la, si tu
1. Matt. X, 39; Jean, XII, 25.
l’aimes, si tu l’aimes véritablement; sème-la sur la terre, et tu la moissonneras dans le ciel. Si-le laboureur ne sacrifie pas son blé en le semant, c’est qu’il n’aime pas à le récolter au moment de la moisson. — D’après le second sens, on doit dire: Garde-toi d’aimer ton âme, pour ne la perdre pas. On s’imagine l’aimer quand on, craint de mourir. Ah! si les martyrs l’eussent aimée de la sorte, ils l’auraient perdue sans aucun doute. Eh! que servirait de la garder durant la vie présente, et de la perdre dans la vie future? Que servirait de la conserver sur la terre et de la perdre au ciel? Qu’est-ce ensuite que la garder? Combien de temps peut-on la conserver? Si tu la gardes, elle t’échappe; si tu la perds, tu la retrouves en toi. Sans doute les martyrs ont gardé la. leur; mais comment seraient-ils martyrs, s’ils l’eussent gardée toujours? Si, d’ailleurs, ils eussent voulu la conserver, leur vie se serait-elle prolongée jusqu’aujourd’hui? S’ils. eussent renié le Christ pour conserver leurs âmes en ce mondé, n’auraient-ils pas depuis longtemps quitté ce monde et perdu sûrement leurs âmes? Au contraire, pour. n’avoir pas renié le Christ, ils ont passé de cette vie auprès du Père. Ils ont recherché le Christ en le confessant, ils l’ont atteint en mourant. Ainsi se sont-ils puissamment enrichis en perdant leurs âmes; pour la paille qu’ils ont sac riflée, ils ont mérité une couronne; oui, ils ont mérité une couronne et sont parvenus à la vie qui ne finit pas.
2. Aussi en eux s’accomplit ou plutôt s’est accompli ce que le Seigneur ajoute: « Et qui perdra son âme pour l’amour de moi, la retrouvera ». — « Qui la perdra pour l’amour de moi »: ces derniers mots disent le vrai motif. « Qui la perdra », non pas d’une manière ni pour un motif quelconque, mais « pour l’amour de moi ». Aussi bien les martyrs s’étaient-ils écriés déjà par l’organe d’un prophète: « C’est pour l’amour de vous que chaque jour nous endurons la mort [1] ». Ce qui fait le martyr, ce n’est donc pas le supplice, mais la cause pour laquelle on l’endure.
Quand le Seigneur fut livré à la mort; il y avait sur le Calvaire trois croix entre lesquelles la cause des souffrances établissait de sérieuses différences. Le Seigneur était crucifié entre deux larrons; ces criminels étaient crucifiés à sa droite et à sa gauche, et lui au milieu. Mais comme si ce gibet eût été un tribunal, le Sauveur condamna alors le larron qui l’insultait, et il couronna celui qui le confessait. Que fera-t-il donc quand il viendra pour juger, lui qui a pu prononcer de tels arrêts au moment même où il était jugé? Ainsi distinguait-il entre les croix. Pourtant, si on ne consultait que le supplice, le Christ ne ressemblait-il pas aux larrons? Mais si on demande à la croix pourquoi le Christ y était attaché, elle répondra: Pour l’amour de vous. Et vous, ô martyrs, dites à voire tour: C’est pour l’amour de vous que nous sommes morts. Il est mort pour nous, et nous pour lui. Il est vrai, lui est mort pour nous assurer
1. Ps. XLIII, 22.
des grâces; Irais nous, tout en mourant pour lui, nous ne lui avons rien donné. Voilà pourquoi c’est notre intérêt qu’il a eu en vue dans l’un et l’autre cas. le sang qu’il verse arrive jusqu’à nous; à nous revient encore ce que nous faisons pour lui; car c’est de lui que parle ainsi une âme saintement transportée « J’ai dit au Seigneur: Vous êtes mon Dieu, puisque vous n’avez aucun besoin de mes biens [1] ». Que sont effectivement mes biens, sinon des dons de votre main? Or, comment pourrait avoir besoin d’un bien quelconque Celui de qui viennent absolument tous les biens?
3. De lui nous viennent. et la nature ou l’existence, et l’âme ou la vie, et l’esprit ou l’intelligence, et les aliments ou le soutien de notre vie mortelle, et la lumière du ciel et les fontaines qui jaillissent de la terre. Ces dons, néanmoins, sont communs aux bons et aux méchants. Or, si les méchants mêmes reçoivent de lui de tels bienfaits, ne réserve-t-il rien de spécial aux bons? Assurément il tient pour eux quelque chose en réserve. Qu’est-ce donc? « Ce que l’oeil n’a point vu, ce que n’a point entendu l’oreille, ce qui ne s’est point élevé dans le cœur de l’homme »; car ce qui s’élève dans le coeur de l’homme est au-dessous de ce coeur, et ne s’y élève qu’autant que ce cœur est au-dessus. C’est le coeur, au contraire, qui s’élève à ce que Dieu réserve aux bons. Ainsi, Dieu ne te réserve pas ce qui s’élève dans ton coeur, mais ce vers quoi ton cœur s’élève. Ne sois donc pas sourd à ces mots: Elevez vos coeurs. Elevez-les vers ce que l’oeil n’a point vu, ce que n’a point entendu l’oreille, ce qui ne s’élève point dans le cœur de l’homme. vers ce que l’oeil n’a point vu, car ce n’est rien de coloré; vers, ce que n’a point entendu l’oreille, car ce n’est rien de sonore; vers ce qui ne s’est point élevé dans le coeur de l’homme, car ce n’est point une idée terrestre. Tel est le sens de ces mots: « Ce que l’oeil n’a point vu, ce que n’a point entendu l’oreille, ce qui ne s’est point élevé dans le coeur de l’homme, c’est ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment ».
4. Peut-être me demanderez-vous encore en quoi cela consiste. Demandez-le à Celui qui commence à faire en vous son séjour. Je ne laisserai pourtant pas de vous dire ce que j’en
1. Ps. XV, 2. — 2. I Cor. II, 9.
pense. Vous voulez savoir ce que Dieu réserve spécialement aux bons, lui qui se montre si généreux envers les bons et les méchants. J’ai dit d’abord qu’il réserve aux bons « ce que l’oeil n’a point vu, ce que n’a point entendu l’oreille, ce qui ne s’est point élevé dans le coeur de l’homme »; mais quelques-uns me demandent encore: En quoi cela même consiste-t-il? Eh bien! voici en quoi consiste ce que Dieu tient en réserve pour les bons, pour les bons que lui-même aura rendus bons; le voici. Un prophète a exprimé en deux mots en quoi consiste notre récompense: « Je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple [1] ». — « Je serai leur Dieu »; ainsi promet-il d’être lui-même notre récompense. Cherche, en découvriras-tu une autre qui soit préférable à celle-là? Si je te disais: Il nous a promis de l’or, tu serais dans la joie; c’est lui-même qu’il a promis, et je te vois triste? Si le, riche ne possède pas Dieu, que possède-t-il? Ne demandez à Dieu que Dieu même, aimez-le gratuitement, et de lui ne désirez que lui. Ne craignez pas de manquer. Quand il se donne à nous, nous avons assez. Ah! qu’il se donne à nous, et sachons nous contenter de lui. Écoutez l’apôtre Philippe dire dans l’Évangile: « Seigneur, montrez-nous vôtre Père, et cela nous suffit ».
5. Pourquoi donc vous étonner, mes frères, si, épris d’amour pour Dieu, les martyrs ont
1. Lévit. XXVI, 12; II Cor. VI, 16. — 2. Jean, XIV, 8.
tant souffert afin d’arriver à le posséder? Voyez ce qu’endurent ceux qui aiment l’or. Au milieu des rigueurs de l’hiver, ils se confient à une frêle embarcation; leur ardeur pour les richesses les enflamme au point qu’ils ne redoutent pas le froid; ils sont ballottés au souffle de la tempête, ils montent et descendent au gré des flots, sont en proie à d’affreux dangers de morts; certes, ils peuvent dire à l’or: « Pour l’amour de toi nous souffrons la mort chaque jour ». Que les vrais martyrs disent donc eux-mêmes au Christ: « C’est pour l’amour de vous que chaque jour nous souffrons la mort ». Les paroles sont les mêmes, mais combien est différente la cause soutenue par les uns et par les autres! Tous ont bien dit, les uns en s’adressant au Christ, et les autres en s’adressant à l’or: « C’est pour vous que chaque jour nous endurons la mort »; mais le Christ répondra à ses martyrs: En mourant pour moi, vous vous retrouverez ainsi que moi; tandis que l’or répondra aux avares: Si pour moi vous faites naufrage, vous vous perdrez avec moi.
Ainsi donc, remplis pour eux d’amour et de zèle à les imiter; remplis, non pas d’un amour stérile, mais d’un amour qui nous porte à les prendre pour modèles, célébrons les fêtes des martyrs, et tempérons par le rafraîchissement de la joie intérieure, ce que ces chaleurs ont d’extrême. Nous régnerons sans fin avec ces bienheureux, si nous avons pour eux, non pas un amour vain, mais un amour fidèle.
Sermon cccxxxii — Pour une fête de martyrs. VII. L’a charité chrétienne
ANALYSE. — Les martyrs sont les amis de Dieu pour avoir accompli le précepte de la. charité chrétienne dans toute sa perfection, en mourant par charité. Demandons à Dieu cette charité; elle sera pour nous un titre qui nous fera recevoir dans la cité sainte, d’où sont bannis les impudiques.
1. Quand nous honorons les martyrs, nous honorons en eux les amis du Christ. Vous voulez savoir comment ils sont devenus les amis du Christ? Le Christ nous l’enseigne lui-même lorsqu’il dit: « Voici mon commandement, c’est que vous vous aimiez les uns les autres ». Ne s’aiment-ils pas les uns les autres, ceux-qui se réunissent, soit pour contempler des histrions, soit pour s’enivrer dans les tavernes, soit pour former une association coupable? Aussi, après ces mots: « Voici mon commandement, c’est que vous vous aimiez les uns les autres », le Christ a dû faire connaître la nature spéciale de cet amour. C’est ce qu’il a fait; écoutez-le. Après donc ces paroles: « Voici mon commandement, c’est que vous vous aimiez les uns les autres », il ajoute aussitôt: « Comme je vous ai aimés »; oui, aimez-vous les uns les autres, en vue du royaume de Dieu, en vue de l’éternelle vie; aimez-moi tous ensemble. Ce serait aimer ensemble que d’aimer ensemble un histrion; ensemble aimez davantage Celui qui ne saurait vous déplaire en rien, votre Sauveur.
2. Ce n’est pas tout; le Seigneur a poussé plus loin ses enseignements. Supposant donc que nous lui demandons comment il nous a aimés pour apprendre par là comment à notre tour nous devons aimer: « Il n’y a pas de plus grand amour, dit-il, que de donner sa vie pour ses amis [1] ». Aimez-vous donc les uns les autres jusqu’à être prêts à donner chacun votre vie pour autrui. C’est effectivement ce qu’ont fait les martyrs, conformément à ces paroles de saint Jean l’évangéliste
1. Jean, XV, 12, 13.
dans son épître: « De même que pour nous le Christ a donné sa vie, ainsi nous devons donner la nôtre pour nos frères [1] ».
Vous vous approchez d’une grande table; vous savez, fidèles, quelle est cette table. Eh bien! rappelez-vous ces mots de l’Écriture: « En t’approchant de la table d’un prince, sache que tu dois te disposer à rendre ce que tu reçois ». Quel est ce prince qui t’invite à sa table? C’est Celui qui se donne à toi lui-même et non des aliments préparés avec art; c’est le Christ qui t’invite à t’asseoir à sa table, à te nourrir de lui. Approche et rassasie-toi. Sois pauvre et tu seras rassasié. « Les pauvres mangeront et se rassasieront ». — « Sache que tu dois te préparer à rendre ce que tu reçois ». Pour comprendre ces mots, écoute l’explication de saint Jean. Peut-être ignorais-tu ce que signifie: « En approchant de la table d’un prince, tu dois te disposer à rendre ce que tu reçois »; écoute le commentateur: « Si le Christ a donné pour nous sa vie, nous devons nous préparer » à en faire autant. A en faire autant? qu’est-ce à dire? « à donner notre vie pour nos frères ».
3. Mais tu étais, pauvre quand tu t’es mis à table: comment te disposer à traiter à ton tour? A Celui-là même qui t’a invité, demande de quoi le recevoir. S’il ne te donne, tu ne le pourras. Mais tu as déjà quelque peu de charité? Ne te l’attribue pas: « Qu’as-tu, en effet, que tu n’aies reçu? » Tu as déjà quelque charité? Demande à Dieu de l’augmenter, demande-lui de la perfectionner en toi, jusqu’à pouvoir prendre part à ce banquet qui n’a rien de préférable sur la terre. « Il n’y a
1. I Jean, III, 16. — 2. Prov. XXIII, 1, 2. — 3. Ps. XXI, 27. — 4. I Cor. IV, 7.
4. Telle est la cité qui descend du ciel, et pour y entrer voilà ce que nous devons être.. Vous venez de voir, en effet, quels sont ceux qu’on y admet, et quels sont ceux qu’on en exclut. Ah! ne ressemblez pas à ceux qu’on vient de vous faire voir comme n’y devant pas entrer; ne ressemblez pas surtout aux fornicateurs.
En désignant ceux qui n’y seront pas admis, l’Écriture a nommé les homicides: vous n’avez pas eu peur; elle a nommé les fornicateurs; je vous ai entendus vous frapper la poitrine, Oui, je vous ai entendus, je vous ai entendus, je vous ai vus; ce que je n’ai pas vu sur vos couches, je l’ai compris au bruit que vous avez fait,, e l’ai vu dans vos cœurs, lorsque vous vous êtes frappé la poitrine. Ah! bannissez-en le péché, car se frapper la poitrine sans se corriger, ce n’est que s’endurcir dans l’iniquité. O mes frères, mes enfants, soyez chastes, aimez la chasteté, embrassez la chasteté,.chérissez la pureté; l’auteur même de toute pureté, Dieu la cherche dans son temple, et ce temple c’est vous; de ce temple bannissez
1. Jean, III, 27. — 2. Gal. VI, 19-21.
tout ce qui est immonde. Contentez-vous de vos épouses, puisque vous voulez qu’elles se contentent de vous. Tu veux qu’elle ne fasse rien sans toi: ne fais rien sans elle. Il est vrai, tu es le maître, elle, la servante; mais Dieu vous a formés tous deux. « Sara, dit l’Écriture, obéissait à Abraham, qu’elle appelait son seigneur [1] ». Le fait est incontestable, l’évêque a souscrit à ce contrat; vos épouses sont vos servantes, vous en êtes les maîtres. Mais s’agit-il de l’oeuvre conjugale? « La femme n’a pas puissance sur son corps, c’est le mari ». Tu tressailles, tu te redresses, tu fais le fier. L’Apôtre à bien dit, ce Vase d’élection a dit merveilleusement: « La femme n’a pas puissance sur son corps, c’est le mari ». — Je suis donc le maître? — Tu as applaudi, écoute ce qui suit, écoute ce dont tu ne veux pas et que je te prie de vouloir. Qu’est-ce? Écoute: « Le mari de même »; le mari, le maître de tout à l’heure; « le mari de même n’a pas puissance sur son corps, c’est la femme ». Écoute cela volontiers. C’est le vice qu’on. t’interdit, ce n’est pas l’autorité; on t’interdit l’adultère, on n’élève pas ta femme au-dessus de toi.
Tu es le mari, vir, montre-le; car vir vient de vertu, ou vertu de vir. Tu as de la vertu? Dompte en toi la volupté. « L’homme, dit encore l’Écriture, est-le chef de la femme ». Si tu es son chef, mène-la et qu’elle te suive; mais observe où tu la conduis. Tu es son chef, mène-la où elle peut te suivre, et garde-toi d’aller où tu ne veux pas qu’elle t’accompagne. Ne tombe point dans le précipice, marche dans la droite voie.
Voilà comment vous devez vous préparer à approcher de cette nouvelle épouse, de cette épouse embellie et ornée, pour charmer son mari, non pas de pierres précieuses, mais de vertus. Car si polir approcher d’elle vous êtes bons, saints et chastes, vous aussi vous serez des membres de cette épouse nouvelle, de cette heureuse et glorieuse Jérusalem du ciel.
1. I Pierre, III, 6. — 2. I Cor. VII, 4. — 3. I Cor. XI, 3.
Sermon cccxxxiii — Pour une fête de martyrs. VIII. Les bonnes oeuvres dues a la grace
ANALYSE. — Le Seigneur, pour rassurer ses martyrs, leur promet de veiller spécialement sur eux. De fait, c’est lui qui leur donne la patience et la force. Il est vrai que saint Paul revendique la couronne éternelle comme urge récompense qui lui est due; mais le même saint Paul confesse que c’est par pure miséricorde que Dieu, l’a converti, complètement changé et que toutes ses bonnes oeuvres sont des dons de Dieu. Gardons-nous donc bien de compter sur notre libre arbitre, rappelons-nous que nous ne pouvons rien sans la grâce, et ne cessons de témoigner à Dieu notre reconnaissance.
1. La fragilité humaine portant les témoins ou les martyrs de Notre-Seigneur Jésus-Christ à craindre de périr en, le confessant et en mourant pour lui, il leur a inspiré une pleine confiance en leur adressant ces paroles: « Pas un cheveu de votre tête ne périra [1] ». Quoi! tu as peur de périr quand ne périra pas un seul de tes cheveux? Si ces parties superflues de ton corps sont gardées avec tant de soin, en quelle sûreté ne doit pas être-ton âme? Il ne périt pas un seul de ces cheveux à la coupe desquels tu es insensible, et le foyer même de la sensibilité, ton âme périrait?
Le Seigneur néanmoins a prédit que ses disciples souffriraient beaucoup, mais c’était pour les disposer mieux et les porter à lui dire « Mon coeur est prêt ». Que signifie: « Mon coeur est prêt », sinon ma volonté est toute disposée? Les martyrs ont donc la volonté préparée au milieu de leurs tortures; mais « la volonté est préparée par le Seigneur ». De plus, après les avoir prévenus des tourments horribles qui les attendaient, « c’est par votre patience, continue-t-il, que vous posséderez vos âmes ». — « C’est par votre patience ». Cette patience n’existerait effectivement pas, si elle n’était l’oeuvre de ta volonté. « Par votre patience »: comment cette patience est-elle à nous? Nous n’avons que ce qui vient de nous ou ce qui nous est donné car il n’y a pas de don si la chose donnée ne devient nôtre. Pourquoi donner, en effet, sinon pour transmettre la propriété à qui reçoit? Or, l’aveu suivant est clair: « Mon âme ne se soumettra-t-elle point à Dieu? C’est de lui
1. Luc, XXI, 18. — 2. Ps. LVI, 8. — 3. Prov. VIII, 35, Sept. — 4. Luc, XXI, 18, 19.
que vient ma patience [1] ». Le Seigneur nous dit: « Par votre patience »; disons-lui à notre tour: « C’est de lui que me vient la patience ». Elle est tienne, parce qu’il te l’a donnée garde-toi de l’ingratitude. Dans l’oraison dominicale aussi, n’appelons-nous pas nôtre ce qui vient de Dieu? Chaque jour nous disons: « Donnez-nous notre pain de chaque jour ». Tu dis: « Donnez-nous », et tu dis. — « Nôtre ». Oui, je dis: « Donnez-nous »; oui, je dis encore: « Nôtre ». Ce pain devient nôtre parce que Dieu nous le donne. S’il devient nôtre parce que Dieu nous le donne, il n’est plus à nous dès que l’orgueil s’empare de nous. Tu dis: « Donnez-nous »; et tu dis: « Nôtre »; pourquoi t’attribuer ce que tu ne t’es point donné? « Qu’as-tu, en effets que tu n’aies reçu » Tu dis: « Nôtre »; et tu dis: « Donnez-nous ». Reconnais ici ton bienfaiteur, confesse que tu as reçu de lui, afin de le porter à te donner volontiers. Que serais-tu si tu n’étais pas dans le besoin, toi qu’on voit superbe, tout mendiant que tu es? Ne mendies-tu pas, en effet, quand tu demandes ton pain?
Le Christ considéré dans son égalité avec le Père est notre pain éternel; notre pain de chaque jour est encore le Christ, mais le Christ dans sa chair; pain éternel, il est en dehors du temps; pain quotidien, il est dans le temps, et toutefois il n’en est pas moins « le pain descendu du ciel ». Les martyrs sont forts, les martyrs sont inébranlables; mais « c’est ce pain qui fortifie le coeur de l’homme ».
2. Maintenant donc entendons parler l’apôtre
1. Ps. LXI, 6. — 2. Matt. VI, 11. — 3. I Cor. IV, 7. — 4. Jean, VI, 41. — 5. Ps. CIII, 15.
saint Paul du moment où il touchait au martyre; entendons-le compter sur la couronne qui lui était préparée. « J’ai combattu, disait-il, le bon combat; j’ai achevé ma course, j’ai gardé ma foi; il ne me reste qu’à attendre la couronne de justice qui m’est réservée, et que te Seigneur, juste Juge, me rendra en ce jour-là, et non-seulement à moi, mais encore à tous ceux qui aiment son avènement glorieux [1] ». — « Le Seigneur, en juste Juge, me rendra cette couronne, dit-il. » Puisqu’il la rendra, c’est une preuve qu’il la doit. « Il la rendra comme juste Juge ». Peut-il refuser la récompense en voyant mes oeuvres? Et quelles oeuvres voit-il? « J’ai combattu le bon combat », en voilà une; « j’ai achevé ma course », en voilà une autre; « j’ai gardé ma foi », c’en est une autre encore. « Il me reste maintenant la couronne de justice »; voilà ma récompense.
Observe toutefois qu’en recevant cette récompense tu n’agis pas., et que tu n’agis pas seul en faisant ce qui la mérite. La couronne te vient de Dieu, et si le mérite vient de toi, ce n’est encore qu’avec l’aide de Dieu. En effet, lorsque l’apôtre saint Paul, lequel était Saut d’abord, persécutait les chrétiens avec tant de cruauté et de fureur, il ne méritait rien de bon, il méritait au contraire beaucoup de mal, puisqu’il méritait d’être condamné et non pas d’être élu. Tout à coup cependant, au moment même où il faisait et méritait qu’on lui fît tant de mal, une voix céleste le renverse le persécuteur abattu se relève prédicateur. Écoute comment il fait l’aveu de ses démérites « J’étais d’abord un blasphémateur, un persécuteur, un outrageux; mais j’ai obtenu miséricorde ». Dit-il ici: « Que me rendra le juste Juge? » Non, mais « j’ai obtenu miséricorde »; je méritais qu’on me fît du mal, on m’a fait du bien. « Il ne nous a pas traités comme le méritait nos crimes. — J’ai obtenu » miséricorde ». On ne m’a pas rendu ce qu’on me devait; si on me l’avait rendu, le supplice eût été mon partage. Non, on ne m’a pas rendu ce qu’on me devait; « j’ai obtenu miséricorde. — Il ne nous a pas traités comme le méritaient nos crimes ».
3. « Autant le levant est loin du couchant, autant il a éloigné de nous nos iniquités ». — « Autant le levant est éloigné du couchant ».
1. II Tim. IV, 7, 8. — 2. I Tim. I, 13. — 3. Ps. CII,10, 12.
Détourne-toi du couchant, et tourne-toi vers l’orient. Voilà dans un seul homme et Saut et Paul; Saut au couchant, et Paul au levant; au couchant le persécuteur, au levant le prédicateur. Au couchant disparaissent les péchés, de l’orient s’élève la justice; le vieil homme est au couchant, à l’orient l’homme nouveau; Saut au couchant, Paul au levant. Comment s’est opérée cette-transformation dans ce Saut, dans cet homme cruel, dans ce persécuteur, dans cet ennemi du troupeau; car il était un loup ravissant, et de la tribu de Benjamin, comme lui-même l’atteste [1]? Il était dit dans une prophétie: « Benjamin, le loup ravisseur, se jettera le matin sur sa, proie, et le soir il distribuera les aliments »: Aussi commença-t-il par dévorer, il nourrit ensuite. Il ravissait, oui, il ravissait; lisez, lisez plutôt le livre des Actes des Apôtres. Il avait reçu des pontifes l’autorisation écrite d’arrêter et de conduire au supplice tous les disciples du Christ qu’il pourrait rencontrer. Il allait donc, furieux, respirant le meurtre et le sang. Le voilà qui ravit. Mais il est encore matin, il n’y a pour lui que vanité sous le soleil. Voici venir le soir, Paul devient aveugle. Pendant que ses yeux se ferment aux vanités du siècle, d’autres yeux s’ouvrent dans son âme; ce vase de perdition devient un vase d’élection, et on le voit « distribuer les aliments » sacrés; on lit partout les distributions qu’il en a faites. Vois avec quelle sagesse il préside à ce partage! Il sait ce qui convient à chacun. Il distribue, non pas au hasard, il ne jette pas confusément. Il distribue, il partage, il distingue sans répandre tout pêle-mêle. C’est au milieu des parfaits qu’il prêche la sagesse; quant aux faibles qui ne peuvent prendre encore de nourriture solide, il leur dit avec discernement: « Je vous ai donné du lait à boire ».
4. Voilà ce qu’il fait, lui qui naguère faisait quoi? je ne veux pas le rappeler; ou plutôt je rappellerai ses iniquités afin d’exalter la miséricorde divine. Lui qui faisait souffrir le Christ, souffre maintenant pour le Christ; de Saut il devient Paul, de faux témoin un témoin véridique; il dispersait, mais il recueille; il attaquait, il défend. Comment dans Saut un changement pareil? Ecoutons-le.
Vous demandez, dit-il, comment s’est opéré ce changement? Il ne vient pas de moi, pour
1. Rom. XI, 1. — 2. Gen. XLIX, 27. — 3. Act. IX. — 4. I Cor. II, 6. — 5. Ib. III, 2.
suit-il; « j’ai obtenu miséricorde », ce changement ne vient pas de moi; « j’ai obtenu miséricorde. — Que rendrai-je au Seigneur » pour tout ce qu’il m’a rendu? « Il m’a rendu, en effet, non pas le mal pour le mal; non, il ne m’a pas rendu le mal pour le mal, mais le bien pour le mal. » Que lui rendrai-je « donc? » Je recevrai le calice du Sauveur [1] ». — Ne voulais-tu pas rendre? Et tu reçois? tu reçois encore? — C’est qu’aux approches de mon martyre je veux rendre le bien pour le bien, non pas le bien pour le mal. — Ainsi donc le Seigneur devait d’abord à Paul le mal pour le mal; au lieu de lui rendre le mal pour le mal, il lui rendit le bien pour le mal; or, en lui rendant le bien pour le mal, il lui donna le moyen de rendre le bien pour le bien.
5. Dans Paul, en effet, ou plutôt dans Saul, il ne trouva aucun bien d’abord; et ne trouvant en lui aucun bien, il lui pardonna le mal pour lui faire du bien. N’était-ce pas le prévenir que de lui faire du bien pour commencer? Mais en lui faisant du bien pour le mettre en état de rendre le bien à son tour, il arrive à le récompenser de ses bonnes oeuvres. Quand Paul a bien combattu, qu’il a fourni sa course et gardé sa foi, Dieu le récompense. De quelles bonnes œuvres le récompense-t-il? Des bonnes œuvres qui sont un don de sa main divine. N’est-ce pas à lui effectivement que tu dois attribuer d’avoir combattu le bon combat? Si ce n’est pas à lui, pourquoi dis-tu quelque part: « J’ai travaillé plus qu’eux tous; pourtant ce n’est pas moi, c’est la grâce de Dieu avec moi? » N’est-ce pas à lui encore que tu dois attribuer d’avoir achevé ta course? Si ce n’est pas à lui, pourquoi dis-tu ailleurs: « Cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde? » — « J’ai conservé la foi ». Tu l’as conservée; je le reconnais, j’y applaudis, j’avoue que tu l’as conservée. Mais « si le Seigneur ne garde la cité, c’est en vain qu’on veille à sa garde ». C’est donc avec son aide, avec sa grâce, que tu as combattu le bon combat, achevé ta course et gardé ta foi. Pardonne, saint Apôtre; je ne vois que le mal pour t’appartenir en propre. Pardonne, saint Apôtre; nous ne faisons que répéter ce que tu nous as enseigné; je vois en toi cet aveu, non pas de l’ingratitude. Non, nous ne voyons comme
1. Ps. CXV, 12, 13. —2. I Cor. XV, 10. — 3. Rom. IX, 16. — 4. Ps. CXXVI, 1.
venant de toi que le mal. Ne s’ensuit-il pas qu’en couronnant les mérites, Dieu ne fait que couronner ses dons
6. La vraie foi et la piété véritable demandent donc que nul ne s’enorgueillisse de son libre arbitre à la vue de ses bonnes oeuvres; car les bonnes œuvres sont un don de Dieu, on doit les faire tout en les rapportant à leur Auteur, sans se montrer ingrat envers lui, sans s’enorgueillir en face du médecin, en se regardant, soit comme malade encore, soit comme lui étant redevable de sa guérison. Qu’on ne permette donc à aucune espèce de raisonnements de déraciner du coeur cette vraie foi, cette piété véritable. Conservez ce que vous avez reçu: qu’avez-vous, en effet, que vous n’ayez reçu? C’est le reconnaître devant Dieu que de dire avec l’apôtre saint Paul: « Pour nous, nous n’avons pas reçu l’esprit de ce monde ». C’est l’esprit de ce monde qui rend orgueilleux, qui rend fiers, qui fait qu’on se croit quelque chose quand on n’est rien. Aussi bien que dit l’Apôtre contre cet esprit? Que dit-il contre cet esprit superbe, fier, arrogant, vaniteux, qui n’a rien de solide? « Pour nous, nous n’avons pas reçu l’esprit de ce monde, mais un esprit qui vient de Dieu ». Où en est la preuve? « C’est que nous savons ce que Dieu nous a donné [1] ».
