
La Genèse au sens littéral
Œuvre intégrale en 3 parties
Saint Augustin · 653 min de lecture · 67 453 vues
Livres 1 à 4
1. L’Écriture se divise en deux parties, comme nous le fait entendre le Seigneur lui-même, quand il compare un docteur versé dans la science du royaume de Dieu à un père de famille « qui » tire de son trésor des choses anciennes et des choses nouvelles; « ces deux parties s’appellent aussi les deux Testaments. Dans les saints Livres, il faut toujours examiner la révélation des vérités éternelles, le récit des évènements, les prophéties, les préceptes et les avis moraux. À propos des évènements on se demande s’il suffit de prendre les faits au sens figuré, et s’il ne faut pas encore les accepter et en soutenir l’authenticité comme faits historiques. Qu’il y ait des allégories dans l’Écriture, c’est ce qu’aucun chrétien n’oserait nier, pour peu qu’il songe aux paroles de l’Apôtre quand il dit: » Toutes ces choses leur arrivaient pour nous servir de figures; « ou quand il cite ces mots de la Genèse: » Ils seront deux en un même Corps, « pour exprimer le mystère auguste de l’union de Jésus-Christ avec son Église.
2. Puisque l’Écriture admet cette double interprétation, cherchons, en dehors de toute allégorie, le sens attaché à ces mots: « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. » Faut-il entendre par là l’origine du temps, les éléments primitifs de la création ou le principe suprême, je veux dire le Verbe, Fils unique de Dieu? En outre, comment Dieu peut-il se manifester, et, sans cesser d’être immuable, créer des êtres soumis aux changements du temps? Que signifient les mots ciel et terre? Représentent-ils les esprits
1. Gen. I, 1-5. — 2. Matt. XIII, 52. — 3. I Cor. X, 11. — 4. Gen. II, 24. — 5. Ephés. V, 31, 32.
et tes corps que renferment le ciel et la terre, ou seulement les corps? En supposant qu’une soit point ici question des esprits, les termes de ciel et de terre ne servaient-ils qu’à désigner la matière dans les régions supérieures ou inférieures de l’espace? Sous les mots de ciel et de terre faut-il voir la substance matérielle ou spirituelle en l’absence de toute forme: je veux dire la vie de l’esprit, tel qu’il peut exister en lui-même, avant de s’être uni au Créateur, union qui fait sa beauté et sa perfection, et sans laquelle il ne possède pas sa forme véritable; je veux dire aussi la vie du corps, tel qu’on peut le concevoir dépouillé de toutes les propriétés que révèle la matière, quand elle a atteint sa perfection et que les corps ont pris les formes susceptibles d’être perçues par la vue ou tout autre sens?
3. Ou bien, faut-il entendre, par le mot ciel, la créature immatérielle, parfaite et bienheureuse du moment qu’elle reçut l’être; par le mot terre, la matière imparfaite encore? car, est-il dit, « la terre était invisible, sans forme, et les ténèbres étaient sur l’abîme, » expressions qui semblent désigner dans la matière l’absence de toute forme. Faut-il voir dans ce passage l’imperfection naturelle aux deux substances; au corps, par ce que la terre était invisible et sans forme; « à l’esprit, parce que les ténèbres étaient sur l’abîme? » L’abîme ténébreux serait dans ce cas une métaphore pour désigner l’état primitif de l’esprit, avant qu’il s’unisse à son Créateur; cette union étant l’unique moyen de mettre en lui l’ordre, pour faire disparaître l’abîme, et la lumière, polir chasser les ténèbres? Dans quel sens devons-nous aussi entendre que « les » ténèbres étaient sur l’abîme? « Serait-ce que la lumière n’existait pas encore? Car si elle eût existé, elle serait élevée et comme répandue, dans les régions supérieures: ce qui se fait dans les âmes lorsqu’elles s’attachent à la lumière immuable et toute spirituelle qui est Dieu.
Chapitre II — Fiat lux : Dieu a-t-il prononcé cette parole par l’entremise d’une créature ou par son verbe ?
4. Comment Dieu a-t-il dit: « Que, la lumière » soit? « Est-ce dans le temps ou dans l’éternité de son Verbe? Or, le: temps implique le changement; dès lors Dieu n’a pu prononcer cette parole que par l’entremise d’une créature, puisqu’il es en dehors de tout changement. Mais si Dieu s’est servi d’une créature pour dire: » que la lumière soit, « comment la lumière serait-elle le premier être créé, puisqu’il aurait existé antérieurement une créature qu’il aurait employée pour dire que la lumière soit? » Faudrait-il, en se fondant sur le passage, « au commencement Dieu créa le ciel et la terre, » admettre que la lumière n’a pas été créée au début, et que des lors une créature céleste a pu faire entendre dans la succession de la durée cette parole: « Que la lumière soit? » S’il en était ainsi, ce serait à l’instant où fut créée la lumière visible aux yeux du corps, que Dieu aurait employé un pur esprit, créé antérieurement et au moment même qu’il fit le ciel et la terre, pour prononcer le Fiat lux, comme le pouvait prononcer par un mouvement intérieur et mystérieux, cette sorte de créature sous l’inspiration divine.
5. Ou bien encore, quand Dieu: dit: « que la lumière soit, » aurait-il fait entendre un son matériel semblable à celui qui éclata, quand il dit: « Vous êtes mon Fils bien-aimé? » et par le moyen de la créature à qui il donna l’être au moment qu’il fit le ciel et la terre; et avant la création de la lumière destinée à paraître au son de celle voix? Et s’il en était ainsi, dans quelle langue aurait été prononcée là parole divine; « Que la lumière soit? » Les langues ne se diversifièrent qu’après le déluge, lorsqu’on éleva la tour de Babel. Quelle serait donc cette langue simple, uniforme, dans laquelle Dieu aurait fait entendre: « Que la lumière soit? » Quel serait l’être qui dut entendre, comprendre cette parole et lui servir comme d’écho? Mais n’est ce pas là un songe creux et une conjecture de la chair?
1. Matt. III, 17. — 2. Gen. XI, 17.
6. Que faut-il donc dire? L’idée cachée sous ces mots, « fiat lux, » n’est-elle pas, au lieu du son même des mots, la véritable voix de Dieu? Et cette idée, n’est-elle pas de la nature même du Verbe dont il est dit: « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu? » Car, si « tout a été fait par lui. » il est manifeste qu’il a fait également la lumière, au moment où Dieu a dit: « Que la lumière soit. » D’après ce principe, la parole divine: « Que la lumière soit, » est éternelle; car le Verbe de bien, Dieu au sein de Dieu, Fils unique de bien, est coéternel à son Père. Toutefois, la parole divine émise dans le Verbe éternel, n’a produit les créatures que dans le temps. Bien qu’en effet les expressions humaines d’époque, de jour, aient rapport à la durée, la désignation de l’instant où un acte divin doit s’accomplir est éternelle dans le Verbe; quant à l’acte, il s’accomplit au moment où doit se réaliser la conception du Verbe, qui reste en dehors de tonte époque, parce que tout en lui est éternel.
Chapitre III — Qu’est ce que la lumière ? Pourquoi Dieu n’at-il pas dit : Fiat cœlum, comme il a dit : Fiat lux ?
7. La lumière est créée; mais quelle est son essence? faut-il y voir une créature intelligente ou un agent physique? Dans le premier cas, elle serait le premier être créé et arrivé à la perfection en vertu de la parole souveraine. Car nommée d’abord le ciel, selon le passage: « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre, » elle aurait été rappelée au Créateur, par la parole: « Que la lumière soit, » et cette expression signifierait comment cette créature s’est attachée à Dieu.et a été éclairée par lui.
8. Pourquoi a-t-il été dit: « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre, » et n’a-t-il pas été écrit: Au commencement Dieu dit: que le ciel et la terre soient, et le ciel et la terre furent, en racontant cette création sois la même forme que celle de la lumière? L’Écriture veut-elle embrasser sous l’expression générale de ciel et de terre la création tout entière, puis exposer en détail comment Dieu a agi, en répétant à chaque création spéciale: « Dieu dit, » pour exprimer que Dieu a fait par son Verbe toutes ses œuvres?
1. Jean, I, 1, 3.
Chapitre IV — Autre réponse a la même question
9. Ne serait-ce pas qu’au moment où se produisait dans son imperfection la substance simple ou composée il n’y avait point lieu de prononcer le fiat de la puissance créatrice? En effet le Verbe inséparable du Père, en qui Dieu prononce tout éternellement sans employer ni sons, ni langage successif, puisque c’est seulement à là lumière coéternelle de cette Sagesse qu’il a engendrée; le Verbe, dis-je, n’est pas pris pour modèle par la; créature grossière au moment où elle n’a aucune ressemblance avec l’être premier, souverain, et que, par son imperfection même elle tend au néant. Elle imite au contraire la perfection de ce Verbe, intimement uni au Père dans l’immobile éternité, lorsqu’en s’attachant, à sa manière, à l’Etre absolu et éternel, c’est-à-dire à son Créateur, elle se façonne en quelque sorte et acquiert sa perfection. Dès lors, ne faut-il pas entendre par le flat de l’Écriture la parole toute spirituelle que Dieu prononce ou son Verbe coéternel, attirant à lui les créatures encore imparfaites, afin que, dépouillant leur grossièreté, elles arrivent au degré de perfection qu’il, veut donner à chacune d’elles? Comme elles imitent, dans cette période de leur développement, et selon leur capacité, Dieu le Verbe, je veux dire le Fils de Dieu coexistant avec son Père, ayant les mêmes attributs et la même essence, puisqu’ils ne sont qu’un, et comme elles ne prennent plus modèle sur le Verbe, lorsque, s’écartant du Créateur, elles se condamnent à l’imperfection et au néant, il n’est pas question du Fils en tant que Verbe, mais en tant que principe de la création, dans ce passage « Au commenceraient, Dieu fit le ciel et la terre, » passage qui fait entendre que la créature à son origine manquait de forme et de perfection. Mais il est question du Fils, qui est aussi le Verbe, dans ces mots: « Dieu dit: que la lumière soit. » Ainsi par le mot de commencement ou de principe on fait entendre l’origine de la créature tenant de Dieu une existence encore imparfaite; en nommant le Verbe, on révèle le perfectionnement de la créature qu’il s’est rattachée, afin qu’elle se formât en s’unissant au Créateur, et en imitant, à sa manière, l’original immuablement uni au Père, lequel l’engendre éternellement égal a lui-même.
1. Jean, X, 30.
CHAPITRE V. LA CRÉATURE INTELLIGENTE RESTE INFORME, SI ELLE NE SE PERFECTIONNE EN PRENANT POUR FIN LE VERBE DE DIEU. POURQUOI L’ESPRIT PORTÉ SUR LES EAUX AVANT LE Fiat lux?
10. En effet, la vie du Verbe, Fils de Dieu, n’admet aucune imperfection; pour lui, l’existence n’est pas seulement la vie, c’est la vie unie à la sagesse et au bonheur absolus. Quant à la créature spirituelle, malgré les dons de l’intelligence et. de la raison qui semblent la rapprocher du Verbe, elle n’admet la vie qu’à un degré imparfait: car, si l’existence en elle implique la vie, elle n’implique pas les dons de la sagesse et du bonheur, et en s’écartant de la sagesse immuable elle vit dans l’aveuglement et le malheur, ce qui constitue son imperfection. Or, pour s’élever à la plénitude de son être, elle doit se diriger vers la lumière indéfectible de la Sagesse, le Verbe de Dieu. C’est en se tournant vers le principe auquel elle doit son existence telle quelle et sa vie, que commence pour elle une vie de sagesse et de bonheur. Car le principe de la créature raisonnable est la Sagesse éternelle; et quoiqu’elle garde en elle-même sa pure et immuable essence, elle ne cesse jamais de parler par une inspiration mystérieuse à sa créature, pour la rappeler à son principe, en dehors duquel elle perd tout moyen de se développer et d’atteindre à la perfection. Aussi a-t-elle répondu, quand on lui a demandé qui elle était: « Je suis le principe, est c’est moi qui vous parle. »
11. Or quand le Fils parle, c’est le Père qui parle, puisque la parole du Père est son Verbe ou son Fils, qu’il produit par un travail éternel, si l’on peut employer ce mot, quand il s’agit du Verbe coéternel à Dieu. Car, Dieu est animé d’une bonté infinie, pleine de sainteté et de justice; de plus la bienveillance et non le besoin est la source de l’amour qu’il éprouve pour ses œuvres. Aussi avant de rappeler ces paroles: « Dieu dit que la lumière soit; » l’Écriture rapporte que « l’Esprit de Dieu était porté sur les eaux. » Soit que Dieu ait voulu désigner par l’eau la nature physique, et indiquer le principe générateur des choses dont nous voyons maintenant les espèces, comme l’expérience nous montre en effet qu’ici bas les êtres, sous toutes les formes, naissent
1. Jean, VIII, 25.
et se développent dans un milieu liquide; soit qu’il ait représenté par ce terme les fluctuations, pour ainsi dire, de la vie intellectuelle, avant qu’elle se fût attachée à sa fin; il est incontestable que l’Esprit de Dieu était répandu sur les choses, car les éléments que Dieu avait créés au début pour en faire des oeuvres parfaites, étaient comme sous la main de sa bienveillance, et, Dieu ayant dit par son Verbe: « Fiat lux, » tous les êtres devaient être maintenus, chacun selon son mode d’existence, dans sa faveur et dans ses généreux desseins aussi tout est bien dans ce qui a plu à Dieu, selon ce témoignage de l’Écriture: « Et la lumière fut, et Dieu vit que la lumière était bonne. »
Chapitre VI — La Trinité apparait dans la création primitive comme dans le développement des êtres
12. Au début même de cette création ébauchée qui, du nom des oeuvres destinées à en sortir, a été appelée ciel et terre, on voit apparaître la triple personne du Créateur. Dans les paroles de l’Écriture: « Au commencement Dieu fit le ciel et la terre, » on reconnaît le Père dans le mot Dieu et le Fils dans le mot commencement; le Fils en effet quoiqu’il n’ait pas produit le Père est le principe des êtres, surtout des êtres spirituels primitivement créés par sa puissance, et par conséquent de toute la nature. En ajoutant: « L’Esprit de Dieu était porté sur les eaux, » l’Écriture complète l’énumération des personnes divines. On reconnaît également la Trinité dans le mouvement qui perfectionne et ordonne la création, en y établissant les espèces; le Verbe de Dieu et son Père apparaissent dans les expressions: « Dieu dit; » la Bonté divine éclate dans la satisfaction que fait éprouver à Dieu la perfection relative des êtres selon leur nature « et Dieu vit que c’était bien. »
Chapitre VII — Pourquoi dit-on.quel’esprit de Dieu était porté sur les eaux
13. Mais pourquoi parle-t-on de la création, quoique imparfaite, avant de citer l’intervention de l’Esprit de Dieu? L’Écriture en effet dit d’abord: « La terre était invisible et sans ordre, et les ténèbres étaient sur l’abîme, » puis elle ajoute. « Et l’Esprit de Dieu était porté sur les eaux. » Comme l’amour qui naît de la privation et du besoin s’attache avec tant de force à son objet qu’il lui est entièrement soumis, n’aurait-on pas dit du Saint-Esprit, expression de la bonté et de l’amour divins, qu’il était. porté sur les eaux, pour montrer que, si Dieu aime ses ouvrages, ce n’est point par besoin, mais par excès de bienveillance? Fidèle à cette pensée, l’Apôtre, avant de parler de la Charité, dit qu’il va nous montrer la voie la plus élevée; et ailleurs, il rappelle que l’amour de Jésus-Christ surpasse toute science. Avant donc que de montrer l’intervention souveraine de l’Esprit-Saint, il valait mieux parler de l’oeuvre primitive sur laquelle il devait être porté: il la dominait, en effet, non comme d’un lieu plus élevé, mais par l’effet de sa puissance souveraine et supérieure à tout.
Chapitre VIII — L’amour de Dieu est la cause qui fait naitre et subsister les créatures
14. Lorsque des éléments primitifs furent sortis les êtres accomplis et tout formés, « Dieu vit » que tout était bien; « son oeuvre lui plut en vertu de la bonté même qui l’avait engagé à la créer. Dieu en effet aime sa créature à deux titres: il veut qu’elle reçoive et qu’elle conserve l’existence. Ainsi, quand » l’Esprit de Dieu était porté sur les eaux, « c’était pour communiquer cette existence; et, quand » Dieu vit que tout était bien, « c’était pour en rendre le bienfait durable. Or, ce qui a été dit de la lumière, l’a été aussi du reste de la création. Parmi les êtres, en effet, il en est qui sont en dehors de toutes les révolutions de la durée et qui, sous la souveraineté de Dieu, conservent le privilège sublime de la plus haute sainteté. les autres vivent dans les limites assignées à leur existence, et leur durée, qui tour-à-tour s’épuise et se renouvelle, forme la trame des siècles.
Chapitre IX — La parole divine. « fiat lux » a-t-elle été prononcée dans le temps ou en dehors du temps ?
15. Quant à la parole: « Que la lumière soit et la lumière fut, » est-ce un jour, est-ce avant la naissance des jours qu’elle fut prononcée? Si Dieu l’a fait entendre dans son Verbe coéternel, elle
1. I Cor. XII, 3l. — 2. Ephès. III, 19.
est en dehors du temps; si au contraire il ne l’a prononcée qu’à une certaine époque, il a employé, non son Verbe, mais l’organe d’un être contingent, et dans cette hypothèse la lumière ne serait plus l’œuvre primitive de la création, puisqu’il aurait existé antérieurement un être pour faire éclater la parole: « Que la lumière soit. » Or, les êtres créés par Dieu avant la période des jours sont indiqués dans le passage: « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre; » le ciel serait la création spirituelle déjà parfaite, car elle est comme le ciel de ce ciel, qui est la région la plus élevée du monde physique, et c’est seulement le second jour que fut créé le firmament, à qui Dieu donna encore le nom de ciel. La terre nue et invisible, l’abîme de ténèbres serviraient à désigner la matière imparfaite destinée à former dans le temps les diverses substances, et, au début, la lumière.
16. Comment l’être créé avant l’origine du temps a-t-il pu prononcer dans le temps: « Que » la lumière soit? « C’est un secret difficile à découvrir; car le sonde la voix n’a pu faire entendre cette parole; puisque tout son de ce genre est quelque chose de physique. Serait-ce donc que Dieu aurait formé de la matière encore imparfaite une voix pour exprimer: » Que la lumière soit? « Dès lors, il aurait existé une substance sonore, créée et façonnée avant la lumière. Mais, dans cette hypothèse, le temps devait déjà exister pour être parcouru par la voix et pour transmettre les intervalles successifs des sons. Or, si pour transmettre les vibrations de ces mots: » Que la lumière soit, « le temps précédait la création de la lumière, à quel jour doit-on le rattacher, puisqu’il n’a été parlé encore que du premier jour, où la lumière fut faite? Faut-il voir dans ce jour tout le temps employé soit à former la substance sonore, soit à créer la lumière? Mais un commandement pareil doit partir d’un être qui parle pour frapper l’ouïe: l’oreille, en effet, a besoin pour entendre que l’air soit mis en mouvement. Et comment attribuer un pareil sens à une matière invisible, inorganique, dont Dieu se serait fait un écho pour dire: » Que la lumière soit? « Il y a là une contradiction que doit repousser tout esprit sérieux.
17. Est-ce donc en vertu d’un mouvement spirituel, bien que temporel, que fut prononcé le « fiat lux, » mouvement parti du Dieu éternel et, grâce au Verbe coéternel, communiqué à l’être spirituel ou au ciel du ciel, déjà créé comme l’indiquent ces paroles: « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre? » Ou bien, faut-il penser que cette expression, sans impliquer ni un son ni même un mouvement intellectuel, aurait été fixée en quelque sorte par le Verbe coéternel à son Père, et gravée dans la raison de l’être immatériel pour communiquer la vie et l’ordre au chaos ténébreux, et pour produire la lumière? Mais si Dieu n’a point commandé dans le temps; si ce commandement n’a point été entendu.dans le temps par une créature appelée, en dehors du temps, à contempler la vérité; si le rôle de cette créature s’est borné à transmettre dans les régions inférieures du monde, par une activité toute spirituelle, les idées gravées en elle par l’immuable Sagesse et, pour ainsi dire, des paroles tout intellectuelles, il est fort difficile de concevoir comment il se produit des mouvements temporels pour former les êtres et pour les gouverner. Quant à la lumière, qui la première reçut l’ordre de se former et se forma, s’il faut admettre qu’elle tient le premier rang dans la création, elle se confond avec la vie de l’intelligence, de l’intelligence qui doit se tourner vers le Créateur pour en être éclairée, sous peine de flotter dans l’incertitude et le désordre. Or, l’instant où elle se tourna vers Dieu et fut éclairée, fut celui où s’accomplit la parole prononcée dans le Verbe de Dieu: « Que la lumière soit. »
Chapitre X — Différentes manières d’expliquer la durée du premier jour contradictions ou difficultés qu’elles renferment
18. La parole qui créa la lumière ayant été éternelle, puisque le Verbe coéternel à son Père est en dehors du temps, on va peut être se demander si l’acte de la création a été également éternel. Mais peut-on s’arrêter à cette question, quand l’Écriture, après la création de la lumière et sa séparation d’avec les ténèbres, donne à l’une le nom de jour, aux autres celui de nuit, et ajoute: « Et il y eut un soir et un matin, un jour accompli. » On voit par là que cette oeuvre de Dieu se fit en un jour, à la fin duquel eut lieu le soir ou le commencement de la nuit; la nuit achevée, la durée du jour fut complète, et le matin fut l’aurore d’un second jour où Dieu devait accomplir une oeuvre nouvelle.
19. La véritable énigme est de savoir comment Dieu prononçant le fiat lux dans l’intelligence éternelle de son Verbe sans la moindre succession de syllabes, la lumière s’est laite si lentement, dans l’espace d’un jour jusqu’au soir. Serait-ce que la lumière se fit en un instant, et que la durée du jour fut consacrée à la séparer d’avec les ténèbres et à les nommer toutes deux? Mais il serait étrange que cet acte eût demandé à Dieu le temps que nous mettons à en parler. Car la séparation de la lumière et des ténèbres fut la conséquence immédiate de la création de la lumière, puisqu’elle ne pouvait se produire sans se distinguer des ténèbres.
20. « Dieu nomma la lumière jour, et les ténèbres, nuit; » mais en admettant même que cet acte eût été accompli avec des mots nettement articulés, aurait-il fallu plus de temps que nous n’en mettrions à dire: que la lumière s’appelle jour, et les ténèbres, nuit? On ne poussera pas sans doute l’extravagance jusqu’à s’imaginer que, Dieu surpassant tout par sa grandeur, les syllabes sorties de sa bouche, si peu nombreuses qu’elles aient été, aient pris un volume capable de remplir un jour entier. Ajoutons que Dieu a nommé la lumière jour, et les ténèbres nuit, dans son Verbe coéternel, je veux dire, dans la pensée tout intérieure de son immuable Sagesse, sans avoir recours à dessous matériels. On veut encore savoir dans quelle langue Dieu s’est exprimé, en supposant qu’il se soit servi d’une langue humaine; et on se demande s’il était nécessaire d’employer des sons fugitifs, dans l’absence de tout être capable de les entendre: à pareille question impossible de répondre.
21. Faut-il avancer que, l’oeuvre divine instantanément accomplie, la lumière brilla, avant l’arrivée de la nuit, tout le temps nécessaire pour former un jour, que les ténèbres succédèrent à la lumière aussi longtemps qu’il fallut pour former une nuit, et que, le premier jour écoulé, l’aurore du jour suivant se leva? En soutenant cette opinion, je craindrais fort de faire rire, soit ceux qui savent avec une pleine certitude, soit ceux qui peuvent remarquer qu’au moment même où la nuit règne dans notre pays, la lumière éclaire les contrées que traverse le soleil pour revenir de l’occident à l’orient, et que dès lors par conséquent, dans les vingt-quatre heures de la révolution diurne, il est impassible de ne pas voir régner ici la nuit, ailleurs le jour. Allons-nous donc placer Dieu à un point de l’espace où survenait le soir, au moment que la lumière quittait cette région pour en éclairer une autre? Sans doute il est dit dans le livre de l’Ecclésiaste « Et le soleil se lève, et le soleil se cruche, et il revient à sa place, » c’est-à-dire, à son point de départ; on y lit encore: « En se lavant il va vers le midi et décrit un cercle vers l’aquilon. n Par conséquent, nous avons le jour, lorsque le soleil éclaire la partie méridionale du globe, et nous avons la nuit, lorsqu’il a décrit le cercle qui le ramène au nord. Mais il est impossible à ce moment que le jour ne brille pas dans une autre contrée où le soleil est sur l’horizon. Pour admettre cette hypothèse, il faudrait abandonner son imagination aux fictions des poètes, se figurer avec eux que le soleil se plonge dans la mer et, qu’après s’y être baigné, il en sort le matin du côté opposé. Encore, s’il en était ainsi, le fond de l’Océan serait-il éclairé par les rayons du soleil et le jour brillerait dans ses abîmes. Pourquoi en effet le soleil ne répandrait-il pas sa lumière dans l’eau, puisqu’elle n’aurait pas la propriété de l’éteindre! Mais on sent combien cette hypothèse est bizarre; d’ailleurs le soleil n’existait pas encore.
22. En résumé, est-ce une lumière spirituelle quia été créée le premier jour? Comment a-t-elle disparu pour faire place à la nuit? Est-ce une lumière matérielle? Qu’est-ce que la lumière qui devient invisible après le coucher du soleil, puisqu’il n’y avait alors ni lune ni constellation? Estelle toujours dans la même région du ciel que le soleil, de telle sorte que, sans être le rayonnement de cet astre, elle lui serve de compagne inséparable et reste confondue avec lui? Mais on ne fait que reproduire le problème avec toute sa difficulté. La lumière étant, dans cette hypothèse; intimement unie au soleil, exécute la même révolution de l’Occident à l’Orient: elle est donc dans l’autre hémisphère, quand le nôtre est enveloppé des ténèbres de la nuit; ce qui aboutit il cette conséquence impie, que Dieu était isolé dans une certaine région dont la lumière s’éloigne, pour produire le soir à ses yeux. Enfin, Dieu aurait-il créé la lumière au lieu même où il allait bientôt créer l’homme? Serait-ce au moment où la lumière quittait ce lieu que le soir serait survenu? Aurait-elle gagé une autre partie du monde, pour reparaître le matin, après avoir achevé sa révolution?
Chapitre XI — Role du soleil. Nouv elle difficulté dans l’hypothèse précédente
23. Dans quel but a donc été créé le soleil, le roi du jour, le flambeau de la terre, si, pour produire le jour, il suffit de la lumière, désignée aussi sous le nom de jour? Eclairait-elle d’abord les régions supérieures? La terre était-elle trop éloignée pour sentir ses effets, et le soleil devint-il nécessaire pour communiquer aux régions inférieures de l’univers le bienfait du jour? On pourrait encore avancer que l’éclat du jour s’accrut par le rayonnement du soleil, et voir dans la lumière an jour moins vif que celui d’aujourd’hui sans qu’un auteur a prétendu que la lumière fut l’agent primitif, introduit par le Créateur dans son oeuvre, quand il fut dit: « Que la lumière soit et la lumière fut, » mais que l’emploi de la lumière ne fut réglé qu’au moment où apparurent les luminaires, dans l’ordre des jours qu’il plut à Dieu d’adopter pour composer ses oeuvres. Mais que devint la lumière, quand survint le soir, pour faire régner la nuit à son tour? C’est ce qu’il ne dit pas, et c’est un secret, selon moi, difficile à pénétrer. On ne saurait croire, en effet, que la lumière s’éteignit, pour faire place aux ténèbres de la nuit, et qu’elle se raviva, pour donner naissance au matin, avant que le soleil servit à accomplir cette révolution car le rôle du soleil ne commence, selon l’Écriture, qu’au quatrième jour.
CHAPITRE XII. NOUVELLE DIFFICULTÉ QUE PRÉSENTE LA SUCCESSION DES TROIS JOURS ET DES TROIS NUITS QUI PRÉCÉDÈRENT LA CRÉATION DU SOLEIL. COMMENT LES EAUX SE RASSEMBLÈRENT-ELLES?
1. Ps. CXXXVI, 8.
que cette matière épaisse fût impénétrable à la lumière, soit qu’une masse aussi considérable, dut rester dans l’ombre, comme il arrive pour les corps dont une face seule est éclairée. Dans un corps quelconque, en effet, tout côté où la lumière ne peut pénétrer, reste dans l’ombre, puisqu’on appelle ombre, la face d’un corps inaccessible à la lumière qui s’y répandrait, si elle ne rencontrait pas une matière opaque. Admettons que cette ombre soit proportionnée à l’étendue de la terre et y couvre une surface égale à celle qu’éclaire le jour, la nuit s’explique. Les ténèbres en effet ne supposent pas toujours la nuit. Dans une immense caverne dont la lumière ne peut percer les profondeurs, à cause de la masse qui s’oppose à son passage, il y a assurément des ténèbres, car la lumière en est absente et n’en éclaire aucune partie; cependant les ténèbres de cette sorte n’ont jamais été appelées nuit: ce terme est réservé à l’obscurité qui se répand sur une partie du globe, quand le jour l’abandonne. De même toute espèce de lumière ne mérite pas le nom de jour, par exemple, celle que promettent la lune, les étoiles, les flambeaux, les éclairs, et en général tout corps brillant: elle ne s’appelle jour qu’autant qu’elle succède périodiquement à la nuit.
25. Cependant, si la lumière primitive, immobile ou animée d’un mouvement de rotation, enveloppait la terre de tous côtés, on ne voit plus en quel endroit elle pouvait admettre la nuit à sa place: car elle ne quittait jamais un lieu pour se retirer devant la nuit. N’avait-elle été créée que dans un hémisphère, et, en décrivant son tour, permettait-elle à la nuit de décrire le sien dans l’autre hémisphère? Dans ce cas, comme la terre était en ce moment couverte parles eaux, ce globe liquide pouvait sans obstacle produire, d’un côté, le jour, grâce à la présence de la lumière, de l’autre, la nuit, grâce à la disparition de la lumière: la nuit régnait depuis le soir dans un hémisphère, tandis que la lumière se dirigeait dans l’autre.
26. Maintenant, où se rassemblèrent les eaux, s’il est vrai qu’elles étaient auparavant répandues sur toute la, surface de la terre? En quel endroit, dis-je, se rassemblèrent les eaux qui furent écartées pour faire paraître la terre? S’il existait sur le globe quelque lieu sec où les eaux pussent s’amasser, le sol était déjà découvert et l’abîme n’en couvrait pas toute la surface. Si elles la couvraient tout entière, quel peut être le lieu où elles se réunirent, afin de laisser la terre à sec? Furent-elles soulevées dans l’espace, à peu près comme une moisson qu’on bat dans l’aire et qui, portée sur le vent, s’amoncelle en un tas et laisse à découvert le sol qu’elle cachait auparavant? Mais comment ne pas renoncer à cette pensée, envoyant la mer former une vaste plaine et, après les tempêtes qui élèvent ses flots comme des montagnes, redevenir unie comme une glace? Il arrive que la mer découvre un peu au loin ses rivages; mais on ne saurait nier qu’en se retirant d’un côté, elle ne s’étende d’un autre et qu’elle ne revienne sur les bords qu’elle a quittés. Où donc la mer pouvait-elle se retirer, pour laisser apparaître les continents, puisque les flots couvraient toute la surface de la terre? L’eau qui couvrait le globe, aurait-elle été comme une légère vapeur, et, en se condensant pour former un amas, aurait-elle laissé en différents endroits le sol à découvert? On pourrait dire encore que la terre, s’abaissant en larges et profondes vallées, put offrir de vastes réservoirs où les flots amoncelés se précipitèrent, et qu’ainsi le sol apparut aux endroits abandonnés par les eaux.
Chapitre XIII — À quel moment ont été créées l’eau et la terre
27. La matière n’est pas absolument sans forme, lors même qu’elle s’offre sous l’apparence d’une masse sombre. Aussi peut-on se demander à quelle époque Dieu donna aux eaux et à la terre les formes qui les distinguent, création dont il n’est pas parlé dans la période des six jours. Supposons un moment que cette oeuvre ait précédé l’origine du jour, et que ce soit elle dont parle l’Écriture quand elle dit avant les six premiers jours: « Au commencement Dieu fit le ciel et la terre; » que le mot terre désigne ici la terre même avec ses propriétés spécifiques, ensevelie encore sous les eaux qui déjà apparaissent avec leur forme déterminée; que, dans ces paroles: « La terre était invisible et sans ordre, et les ténèbres étaient sur l’abîme, et l’Esprit de Dieu était porté sur les eaux, » on doive voir, non la matière imparfaite, mais la terre et l’eau avec leurs propriétés les plus connues, au moment où elles n’étaient point encore éclairées par la lumière; que, par conséquent, la terre fut appelée invisible, parce qu’elle était ensevelie sous les eaux et qu’elle ne pouvait être aperçue, eût-il même existé alors un être capable de la voir; sans ordre, parce qu’elle n’était encore ni séparée de la mer, ni limitée par ses rivages, ni peuplée d’animaux; alors, pourquoi ces propriétés, qui sont physiques sans aucun doute, ont-elles été créées antérieurement aux jours? Pourquoi n’a-t-il pas été écrit: Dieu dit: que la terre soit, et la terre fut faite, que l’eau soit, et l’eau fut faite? ou bien, en embrassant dans une même parole deux éléments, placés sous une loi commune dans les régions inférieures,,de l’espace: que l’eau et la terre soient faites, et il en fut ainsi?
Chapitre XIV — Ce qui fait entendre, dans le premier verset de la Genèse, que la matière était informe
28. Pourquoi enfin n’a-t-on pas ajouté immédiatement ces paroles: Dieu vit que cela était bien? Si l’on y réfléchit, on se convaincra que, pour tout être qui change, le progrès suppose l’imperfection; que dès lors, comme l’enseigne la foi catholique unie à une logique invincible, aucun être n’aurait pu exister, si le Dieu qui créé et organise toute chose sous sa forme achevée, ou perfectible; qui comme dit l’Écriture « a fait le monde d’une matière informe, » n’eût créé le fond même des êtres, tel que l’Écriture le définit en termes assez clairs pour être entendus des oreilles comme des intelligences les plus rebelles, lorsqu’elle nous représente qu’avant la période des six jours « Dieu fit au commencement le ciel et la terre » et le reste jusqu’au passage: « Dieu dit: que la lumière soit; » car c’est alors seulement qu’elle nous révèle dans quel ordre se formèrent successivement les choses.
Chapitre XV — La substance précède le mode, non en date, mais en principe
29. Je ne veux pas dire que la matière sans ses qualités existe antérieurement à l’être tout formé, puisque la substance et ses modes ont été créés simultanément. Par exemple, les sons constituent le fond des mots, les mots représentent
1. Sag. XI, 18.
les sons tout formés: or, celui qui parle ne fait pas d’abord entendre des sons confus, quitte à les rassembler pour en composer des mots. De même le Créateur n’a pas fait d’abord la matière, pour en tirer plus tard les différentes espèces d’êtres, comme s’il avait modifié son plan matière et forme, il a tout créé à la fois. Cependant comme le fond précède la forme, non en date, mais en principe, l’Écriture a légitimement établi dans son récit, des époques que Dieu n’a point mises dans l’acte créateur. Qu’on demande si dans le langage les mots se forment avec les sons ou les sons avec les mots; quoique en parlant on accomplisse cette double opération, on voit sans peine celle qui précède l’autre. Or, Dieu ayant créé simultanément et la matière et les formes qu’il lui a données, l’Écriture devait marquer cette double action; mais, comme elle ne pouvait la raconter que successivement, ne devait-elle pas parler de la substance avant d’en exposer les modifications? Comment en douter? En parlant du fond et de la forme, nous concevons ces deux idées à la fois, et nous les exprimons séparément. Or, si nous sommes incapables d’exprimer les deux mots à la fois dans un moment très-court, il fallait bien décrire successivement les deux actes dans un récit développe, quoique Dieu les ait accomplis en même temps. De la sorte, l’acte qui n’était le premier qu’en principe, s’est placé au début du récit. Si deux idées, sans être antérieures l’une à l’autre dans l’esprit, ne peuvent s’énoncer simultanément, à plus forte raison ne peuvent-elles s’exposer à la fois dans un récit. Il n’est donc pas douteux que la matière informe, presque voisine du néant, n’ait été créée par Dieu seul en même temps que les oeuvres dont elle était comme le fond.
30. Si donc on dit avec raison qu’il n’est question que de la matière dans ce passage: « La terre était invisible et sans ordre, et l’Esprit de Dieu était porté sur les eaux, » c’est pour faire comprendre, à part l’intervention du Saint-Esprit, et pour rendre sensible aux esprits les plus lourds l’imperfection de la matière, même dans les choses visibles qui vont être nommées: la terre et l’eau sont, en effet, les substances les plus faciles à mettre en oeuvre, et les mots de l’Écriture sont bien choisis pour indiquer leur imperfection originelle.
CHAPITRE XVI. NOUVELLE MANIÈRE D’EXPLIQUER LA SUCCESSION DES JOURS ET DES NUITS PAR L’ÉMISSION OU L’AFFAIBLISSEMENT DE LA LUMIÈRE: QUELLE EST PEU SATISFAISANTE.
31. Mais, si cette opinion est vraisemblable, il faut renoncer à l’idée que la lumière éclairait un côté du globe, en laissant l’autre dans l’ombre; on ne doit plus expliquer ainsi la succession du jour et de la nuit.
Veut-on concevoir le jour et la nuit en admettant que les rayons lumineux sont susceptibles de s’allonger ou de se raccourcir? Mais je ne vois pas dans quel but se serait produit ce phénomène. Il n’existait point alors d’animaux pour profiter du bienfait de ce mouvement alternatif; il s’établit après leur naissance, et fut réglé par le cours du soleil. D’ailleurs on ne saurait prouver par aucun exemple que la lumière, en se dilatant ou en se contractant, produit la succession du jour et de la nuit. Lorsque l’oeil étincelle, on voit comme un jet de lumière; ce jet peut se raccourcir, quand nous considérons un point dans l’air tout près de nos yeux; il peut s’allonger, quand, sous le même angle, nous cherchons à fixer un point éloigné. Cependant, l’affaiblissement des rayons ne nous empêche pas absolument de distinguer les objets dans le lointain; ils sont seulement plus obscurs qu’au moment où les regards s’y concentraient. Mais d’ailleurs la lumière est en si petite quantité dans l’organe de la vue, que, sans la lumière du dehors, nous serions incapables de voir; et, comme elle ne peut guère se distinguer de celle qui nous environne, je ne vois pas par quel exemple on pourrait justifier l’hypothèse suivant laquelle la lumière se dilaterait, pour produire le jour, et se contracterait, pour produire la nuit.
CHAPITRE XVII. HYPOTHÈSE DE LA LUMIÈRE INTELLECTUELLE; DIFFICULTÉS QU’ELLE ENTRAÎNE; COMMENT ELLE SERT A EXPLIQUER LE SOIR ET LE MATIN, LA SÉPARATION DE LA LUMIÈRE D’AVEC LES TÉNÈBRES.
32. Est-ce une lumière intellectuelle qui fut créée au moment où Dieu dit: « Que la lumière soit »? Je n’entends point par là cette lumière coéternelle au Père, par qui tout a été fait et qui illumine tous les hommes, mais celle dont on a pu dire: « la sagesse est la première chose qui ait été créée. » En effet, quand la Sagesse engendrée, quoique incréée, éternelle, immuable, se répand dans les créatures intelligentes comme dans des âmes saintes, afin de les illuminer de ses rayons, il se produit en elles une clarté d’esprit qui pourrait bien ressembler à celle que Dieu créa, en disant: « Que la lumière soit. » Dans ce cas, il aurait alors existé une création spirituelle, que désignerait le mot ciel dans ce passage: « Au commencement Dieu fit le ciel et la terre, » non le ciel visible, mais le ciel immatériel qui s’élève au-dessus du ciel visible, je veux dire au-dessus de tous les corps, non par son élévation dans l’espace, mais par l’excellence de sa nature. Comment a pu être produite cette création en même temps que les clartés qui l’illuminent? et comment le récit a-t-il dû exposer séparément cet acte indivisible? Nous venons de l’expliquer à propos de la matière.
33. Mais comment comprendre, dans cette hypothèse, que la nuit succéda à la lumière, pour amener le soir? Quelles sont les ténèbres dont Dieu sépara cette lumière immatérielle, puisque l’Écriture dit: « Et Dieu sépara la lumière d’avec les ténèbres? » Serait-ce qu’il existait déjà des pécheurs, des esprits insensés qui renonçaient aux clartés du vrai et que Dieu séparait des esprits fidèles, comme les ténèbres de la lumière? En donnant à la lainière lie nom de jour, aux ténèbres celui de nuit, voulait-il montrer qu’il n’est pas l’auteur des péchés, mais le juste rémunérateur des mérites? Le jour désignerait-il ici la durée, en sorte que la suite des siècles serait tout entière renfermée dans ce mot? Aurait-il été appelé pour cette raison un jour et non le premier jour? « Et il y eut un soir, dit l’Écriture, puis un matin, un jour entier. » Le soir signifierait alors le péché de la créature raisonnable, le matin, sa rénovation.
34. Cette discussion repose sur une allégorie prophétique, et par conséquent est; étrangère au plan de cet ouvrage. Notre but, en effet, est d’y interpréter l’Écriture en nous attachant moins au symbole qu’à la lettre. Or, à ne considérer dans les êtres créés que leurs propriétés naturelles, comment découvrir dans une lumière immatérielle le soir et le matin? La séparation de la lumière d’avec les, ténèbres n’implique-t-elle
1. Eccli. I, 4. — 2. Sag. VII, 47. — 3. Ci-dessus, ch. XV.
qu’une distinction métaphysique entre la substance et le mode? La dénomination de jour et de nuit ne sert-elle qu’à exprimer la loi d’après laquelle Dieu ne laisse aucune de ses oeuvres en désordre, et règle jusqu’à l’état. imparfait d’où partent les êtres, pour accomplir la série de leurs transformations? Signifie-t-elle que le mouvement qui tour-à-tour épuise et renouvelle les générations dans le temps, concourt à l’harmonie universelle? La nuit n’est que l’ordre dans les ténèbres.
33. Voilà pourquoi on dit immédiatement après la création de la lumière: « Dieu vit que la lumière était bonne. » On aurait pu répéter ces paroles après chaque œuvre de ce jour; en d’autres termes: après avoir exposé comment Dieu fit la lumière, comment il sépara la lumière d’avec les ténèbres, comment il appela la lumière jour et les ténèbres nuit, on aurait pu ajouter successivement: « Dieu vit que cela était bien, » et terminer par ces mots: « Il y eut un soir et matin, » comme on l’a fait pour toutes les oeuvres auxquelles Dieu a donné un nom. Si on n’a point suivi cette marche, c’est qu’on voulait distinguer de l’être formé la matière imparfaite, et révéler que, loin d’avoir acquis son, point de perfection, elle devait servir à façonner de nouveaux êtres dans l’ordre physique. Si. donc on eût ajouté, après avoir établi cette distinction et ces dénominations: « Dieu vit que cela était bon, » on nous aurait fait entendre que ces oeuvres étaient achevées et complètes dans leur genre. La lumière seule étant une oeuvre achevée: « Dieu, dit l’Écriture, vit que la lumière était bonne » et il la sépara de fait comme de nom d’avec les ténèbres. Cette opération ne fut point consacrée par l’approbation divine; la contusion en effet ne cessait qu’autant qu’il le fallait pour produire un nouvel ordre de choses. La nuit, que nous connaissons si bien maintenant, grâce à la révolution du soleil autour dé la terre, ne plait à Dieu qu’au moment où la disposition de luminaires dans le ciel la distingue du jour, la division du jour et de la nuit est en effet suivie alors de ces paroles: « Dieu vit que cela était bien. » La nuit n’était pas alors-une substance imparfaite destinée à en produire d’autres: c’était l’air dans l’espace, sans la lumière du jour, un phénomène complet dans son genre et qui ne pouvait devenir ni plus parfait ni mieux accusé. Quant au soir durant les trois jours qui ont précédé l’apparition des astres, on peut sans invraisemblance y voir la fin d’une oeuvre accomplie le matin est le signal d’une Oeuvre nouvelle.
Chapitre XVIII — De l’activité divine
36. Quoiqu’il en soit, n’oublions pas le principe établi précédemment: ce n’est point par des opérations successives de son intelligence ou par des mouvements physiques que Dieu agit, comme ferait un ange ou un homme; son activité s’exerce selon les idées éternelles, immuables, constantes, de son Verbe coéternel, et par la fécondité, si j’ose ainsi dire, du Saint-Esprit, qui lui est également coéternel. Il est dit, dans les traductions grecque et latine que « l’Esprit a de Dieu était porté sur les eaux; » mais d’après le syriaque, langue de la même famille que l’hébreu, on doit plutôt entendre qu’il les échauffait, fovebat: c’est l’interprétation d’un savant chrétien de la Syrie. Ce mot ne rappelle pas les fomentations à l’eau froide où chaude qu’on emploie pour guérir les fluxions ou les plaies: il exprime une sorte d’incubation, qu’on pourrait comparer à celle des oiseaux fécondant leurs oeufs, quand la mère, obéissant à l’instinct de la tendresse, communique sa chaleur à ses petits pour les faire éclore. N’allons donc pas nous imaginer, par un grossier matérialisme, que Dieu ait prononcé des paroles humaines à chaque création des six jours. Ce n’est point dans ce huit que la Sagesse même de Dieu a revêtu nos faiblesses; si elle est venue rassembler les fils de Jérusalem, comme la poule réunit sa couvée sous les ailes, ce n’est pas pour nous laisser dans une éternelle enfance, mais pour empêcher d’être enfants par la malice et jeunes de discernement.
37. Si l’Écriture nous offre des vérités obscures, hors de notre portée, et qui, sans ébranler la fermeté de notre foi, prêtent à plusieurs interprétations, gardons-nous d’adopter une opinion et de nous y engager assez aveuglément pour succomber, quand un examen approfondi nous
1. Les topiques froids étaient d’un fréquent usage dans la médecine antique: Celse les décrit: Horace s’y condamna. Qu’on ne s’étonne pas voir saint Augustin en parler ici; il aime à prévenir les interprétations que des esprits illettrés ou grossiers.tels que les Manichéens pouvaient donner à sa pensée. Le métaphysicien qui s’adresse aux philosophes, est en même temps un évêque accoutumé à parler au peuple et à s’abaisser jusque dans son langage, pour s’élever à la grandeur des vérités chrétiennes: c’est un des traits de son génie. — 2. Matt. XXIII, 37. — 3. I Cor. XIV, 20.
en démontre la fausseté; loin de soutenir la pensée de l’Écriture, nous ne ferions plus que soutenir une opinion personnelle, donnant notre sens particulier pour celui de l’Écriture, tandis que la pensée de l’Écriture doit devenir la nôtre.
Chapitre XIX — Il faut s’interdire toute assertion hasardée. Dans les passages obscurs des saints livres
38. Admettons effectivement qu’à propos de ce passage,: « Dieu dit: que la lumière soit, » les uns voient dans la lumière une clarté intellectuelle, les autres, un phénomène physique. Qu’il y ait une lumière intellectuelle qui illumine les esprits, c’est un point admis dans notre foi; quant à l’hypothèse d’une lumière matérielle créée dans le ciel, ou au-dessus du ciel, ou même avant le ciel, et susceptible de faire place à la nuit, elle n’est point contraire à la foi, aussi longtemps qu’elle n’est pas renversée par une vérité incontestable. Est-elle reconnue fausse? L’Écriture ne la contenait pas; ce n’était que le fruit de l’ignorance humaine. Est-elle au contraire démontrée par une preuve infaillible? Même dans ce cas, on pourra se demander si l’Écrivain sacré a voulu dans ce passage révéler cette vérité ou exprimer une autre idée non moins certaine. Quand même on verrait par l’ensemble de ses paroles, qu’il n’a pas songé à cette idée, loin de conclure que tout autre idée qu’il a voulu exprimer soit fausse, il faudrait reconnaître qu’elle est vraie et plus avantageuse à connaître. Et quand l’ensemble n’empêcherait pas de croire qu’il ait eu cette intention, il resterait encore à examiner s’il n’a pu en avoir une autre. Cette possibilité reconnue, on ne pourrait décider quelle a été sa véritable pensée; on serait même fondé à croire qu’il a voulu exprimer une double pensée, si l’ensemble prêtait à une doublé interprétation.
39. Qu’arrive-t-il encore? Le ciel, la terre et les autres éléments, les révolutions, la grandeur et les distancés des astres, les éclipses du soleil et de la lune, le mouvement périodique de l’année et des saisons; les propriétés des animaux, des plantes et des minéraux, sont l’objet de connaissances précises, qu’on peut acquérir, sans être chrétien, par le raisonnement ou l’expérience. Or, rien ne serait plus honteux, plus déplorable et plus dangereux que la situation d’un chrétien, qui traitant de ces matières, devant les infidèles, comme s’il leur exposait les vérités chrétiennes, débiterait tant d’absurdités, qu’en le voyant avancer des erreurs grosses comme des montagnes, ils pourraient à peine s’empêcher de rire. Qu’un homme provoque le rire par ses bévues, c’est un petit inconvénient; le mal est de faire croire aux infidèles que les écrivains sacrés en sont les auteurs, et de leur prêter, au préjudice des âmes dont le salut nous préoccupe, un air d’ignorance grossière et ridicule.Comment en effet, après avoir vu un chrétien se tromper sur des vérités qui leur sont familières, et attribuer à nos saints Livres ses fausses opinions, comment, dis-je, pourraient-ils embrasser, sur l’autorité de ces mêmes livres, les dogmes de la résurrection des corps, de la vie éternelle, du royaume des cieux, quand ils s’imaginent y découvir des erreurs sur des vérités démontrées par le raisonnement et l’expérience? On ne saurait dire l’embarras et le chagrin où ces téméraires ergoteurs jettent les chrétiens éclairés. Sont-ils accusés et presque convaincus de soutenir une opinion fausse, absurde, par des adversaires qui ne reconnaissent pas l’autorité de l’Écriture? on les voit chercher à s’appuyer sur l’Ècriture même, pour défendre leur assertion aussi présomptueuse que fausse, citer les passages les plus propres, selon eux, à prouver en leur faveur, et se perdre en de vains discours, sans savoir ni ce qu’ils avancent ni les arguments dont ils se servent pour l’établir.
Chapitre XX — But de l’auteur en expliquant la Genèse a divers points de vue
40. Dans cette discussion, j’ai éclairci le texte de la Genèse, en multipliant les explications autant que je l’ai pu; j’ai proposé différents commentaires sur les passages obscurs où Dieu exerce notre intelligence. Je n’ai rien avancé avec une présomption qui condamne d’avance tout autre solution, quoiqu’elle puisse être meilleure; on peut, selon la portée de son esprit, admettre l’application qu’on trouve la plus satisfaisante, à condition d’accueillir les passages difficiles avec autant de respect pour l’Écriture que de défiance pour soi-même. Que ces explications si diverses des paroles sacrées servent du moins à en imposer aux personnes qui, enflées de leur science mondaine, critiquent comme une oeuvre de barbarie et d’ignorance des paroles
1. I Tim. I, 7.
Chapitre XXI — Avantage d’un commentaire qui exclut toute proposition hasardée
41. On va me dire: Eh bien! que résulte-t-il de ces discussions agitées avec tant de fracas? Où est le bon grain que tu as recueilli? Pourquoi la plupart de ces problèmes restent-ils aussi obscurs qu’auparavant? Affirme enfin quelques-unes de ces vérités dont la plupart, à t’entendre, sont accessibles à l’esprit. Ma réponse est facile; J’ai trouvé un aliment délicieux; je me suis convaincu qu’en s’inspirant de la foi, on trouve toujours une réponse à faire aux spirituels qui se plaisent à attaquer les Livres de notre salut,. Ont-ils, sur la nature, des principes solidement établis? Nous leur prouvons que l’Écriture n’y contredit pas. Tirent-ils dés ouvrages profanes quelque proposition contraire à l’Écriture, c’est-à-dire, à la foi catholique? Nous avons la logique pour en démontrer la fausseté, ou la foi pour la rejeter s’ans l’ombre d’un doute. Ainsi demeurons attachés à notre Médiateur, en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science; et gardons-nous tout ensemble des sophismes d’une philosophie verbeuse, et des terreurs superstitieuses d’une fausse religion. Lisons-nous les livres saints? Dans cette multitude de pensées vraies, exprimées en quelques mots et protégées
1. Ps. XXXIII, 9. — 2. Matt. XII, 1. — 3. Colos. II, 3.
par la plus pure tradition de la foi, choisissons le sens qui s’accorde le mieux avec les intentions de l’Écrivain sacré. Cette intention n’est-elle pas marquée? Préférons, choisissons celui que le contexte permet d’adopter et qui est conforme à la foi. Si enfin le contexte ne souffre ni éclaircissement ni discussion, tenons-nous en aux prescriptions de la foi. Il est bien différent, en effet, d’être incapable de saisir la pensée véritable de l’écrivain sacré ou de s’écarter des principes de la religion. Si on réussit à éviter ces deux écueils, la lecture porte tous ses fruits: si on ne peut échapper à tous deux, on tire avec profit d’un passage obscur une maxime conforme à la foi.
Chapitre premier — Que signifie le firmament au milieu des eaux l’eau peut-elle, d’après les lois de la physique, séjourner au-dessus du ciel étoilé ?
1. « Dieu dit: que le firmament se fasse au milieu des eaux et qu’il sépare les eaux d’avec les eaux. Et cela se fit. Dieu fit donc le firmament et sépara les eaux qui sont au-dessous du firmament, d’avec les eaux qui étaient au-dessus. Et Dieu nomma le firmament ciel. Et Dieu vit que cette oeuvre était bonne. Et le soir arriva, et au matin se fit le second jour. » Il serait inutile de répéter ici le commentaire que j’ai fait tout à l’heure sur la parole créatrice, sur l’approbation donnée par Dieu à ses oeuvres, sur le matin et le soir: chaque fois que ces termes reparaissent, je prie le lecteur de se reporter aux explications précédentes. La question qui doit maintenant nous occuper est de savoir s’il s’agit ici du ciel, je veux dire de l’espace qui s’élève au-dessus de l’atmosphère, quelle qu’en soit la hauteur, et des régions où le soleil avec la lune et les étoiles furent placés le quatrième jour; ou si le firmament ne sert qu’à désigner l’atmosphère elle-même.
2. Plusieurs prétendent en effet que les eaux ne peuvent physiquement se tenir au-dessus du ciel étoilé, parce que selon les lois de la pesanteur, elles doivent couler sur la terre, ou s’élever sous forme de vapeur à quelque hauteur seulement dans l’atmosphère. Qu’on ne s’avise pas d’objecter à ces physiciens qu’en vertu de la puissance infinie de Dieu les eaux ont pu, malgré leur pesanteur, se répandre au-dessus des
1. Gen I, 6-19.
régions célestes où nous voyons maintenant les astres se mouvoir. Notre but est de chercher, d’après les livres saints, les lois.que Dieu a imposées à la nature, et non le miracle qu’il peut opérer par elle et en elle pour manifester sa puissance. Si par exception Dieu voulait que l’huile restât sous l’eau, le phénomène aurait lieu: nous n’en connaîtrions pas moins la propriété qui fait monter l’huile au-dessus de l’eau malgré l’obstacle qu’elle lui oppose. Examinons donc si le Créateur « qui a disposé tout avec nombre, poids et mesure, » loin d’assigner aux eaux un lit unique à la surface du globe, les a encore superposées à la voûte céleste, en dehors de notre atmosphère.
3. Ceux qui ne veulent pas admettre une pareille hypothèse, se fondent sur les lois de la pesanteur; à leurs yeux la voûte céleste n’est point une espèce de sol assez ferme pour soutenir le poids des eaux; une telle consistance n’appartient qu’à la terre et la distingue du ciel; les propriétés des éléments ne les distinguent pas moins que la place qu’ils occupent, ou plutôt, leur place est dans un juste rapport avec leurs propriétés: par exemple, l’eau ne peut être que sur la terre; fût-elle sous terre, comme l’eau immobile ou courante des grottes et des cavernes, c’est encore le sol qui lui sert de base. Qu’un éboulement se produise, la terre ne reste pas à la surface de l’eau, mais descend jusqu’au fond et s’y fixe comme à sa place naturelle. Par conséquent, lorsqu’elle était au-dessus de l’eau, ce n’est pas l’eau qui la soutenait, mais la force de cohésion qui soutient aussi la voûte des cavernes.
4. On doit ici se garder d’une erreur que j’ai
Sag. XI, 21.
recommandé d’éviter; elle consisterait à prendre le passage du Psalmiste: « Il a fondé la terre sur les eaux, » et à opposer, ce témoignage de l’Écriture aux théories des physiciens sur la pesanteur des corps. En effet comme ils n’admettent pas l’autorité des livres saints et qu’ils ignorent le véritable sens de ce passage, ils auraient plus de pente à s’en moquer qu’à renoncer aux vérités qu’ils tiennent du raisonnement on de l’expérience. Or, ce passage du Psalmiste peut fort bien s’entendre au sens figuré: le ciel et la terre sont souvent une métaphore dans le tangage de l’Église pour représenter l’état spirituel ou charnel des âmes. Par conséquent, le
Psalmiste, en parlant des cieux « que Dieu a créés dans l’intelligence, » aurait désigné la contemplation sans nuage de la vérité; la terre aurait été pour lui le symbole de la foi naïve des esprits simples, qui, sans se laisser égarer par de vaines théories, ont trouvé dans la prédication des prophètes et de l’Évangile un fondement devenu inébranlable par la grâce du Baptême: aussi ajoute-t-il: « il a fondé la terre sur l’eau. » Aime-t-on mieux expliquer ces paroles à la lettre? Elles rappellent naturellement les montagnes, les îles qui s’élèvent au-dessus du niveau de la mer, ou même les grottes dont la voûte est suspendue au-dessus des eaux. Ainsi d’après le sens littéral, ce passage ne peut signifier que l’eau, en vertu des lois de la nature, formait une base capable de porter la terre.
Chapitre II — L’air est plus léger que la terre
5. L’air s’élève naturellement au-dessus de l’eau, quoiqu’il se répande à la surface de la terre par sa forcé d’expansion; c’est ce que l’expérience démontre. Enfoncez un vase dans l’eau, l’orifice renversé; il ne peut s’emplir, tant il est vrai que l’air a la propriété de se-tenir plus haut. Le vase semble vide, mais il est évidemment plein d’air: car, comme l’air ne peut plus s’échapper par l’orifice et que sa nature l’empêche de descendre sous la couche liquide, il se concentre, repousse l’eau et l’empêche de monter; mais si vous inclinez l’ouverture du vase, au lieu de l’enfoncer verticalement, l’air trouve une issue pour s’échapper et l’eau s’élève. Tenez le vase en l’air avec son entrée parfaitement libre, et versez-y de l’eau:l’air trouve un passage partout
1. Ps. CXXXV, 6, 5.
où vous ne versez pas et fait un vide où l’eau pénètre; mais si le vase, sous une pression violente, perd sa position, et que l’eau s’y précipite de toutes parts, de façon à obstruer l’ouverture, l’air la divise pour regagner sa hauteur naturelle et lui laisse une place au fond: le bruit intermittent qu’on entend alors, vient des efforts de l’air pour s’échapper successivement, l’ouverture trop étroite né lui permettant pas de sortir tout d’un coup. Ainsi, l’air est-il obligé de monter au-dessus de l’eau? Il en perce les couches, et la fait jaillir en bulles légères par son impétuosité; il s’évapore bruyamment pour reprendre sa position naturelle et laisser l’eau retomber à la place que lui assigne sa pesanteur. Veut-on au contraire le forcer à passer d’un vase sous l’eau, en tenant l’orifice renversé? On aura moins de peine à le renfermer sous-l’eau de tous côtés qu’à en faire entrer la moindre goutte par l’orifice.
Chapitre III — Le feu est plus léger que l’air
6. Quant au feu, son mouvement ascensionnel n’indique-t-il pas qu’il tend à s’élever au-dessus de l’air? Tenez un flambeau renversé, la pointe de la flamme ne s’en dirige pas moins vers le ciel. Cependant, comme le feu s’éteint dans l’air quand il devient trop épais, et qu’il perd ses propriétés pour se confondre avec lui, il ne pourrait atteindre,jusqu’aux dernières limites de l’atmosphère. De là vient qu’on nomme ciel le feu pur répandu au-delà de l’atmosphère; c’est là, selon quelque physiciens, la matière première des astres, qui ne seraient qu’une inclinaison de cette lumière ardente transformée en sphères solides comme nous les voyons aujourd’hui dans le ciel dans le ciel. Ils ajoutent que si l’air et l’eau sont au-dessus de la terre, c’est que leur pesanteur est moindre: de même que si l’air est suspendu sur l’eau ou sur la terre, c’est qu’il pèse moins que l’eau. Ils soutiennent donc qu’un peu d’air, en supposant qu’on prit l’introduire dans les hautes régions du ciel, en retomberait par son propre poids, jusqu’à ce qu’il rencontrât notre atmosphère; et ils concluent que l’eau ne pourrait à plus forte raison séjourner au-dessus des régions où brille le feu pur, puisque l’air, spécifiquement plus léger, ne saurait y rester en équilibre.
Chapitre IV — De l’opinion suivant laquelle le firmament ne serait que l’atmosphère
7. Cette objection a frappé un auteur, et il a cherché un moyen de démontrer que l’eau était suspendue au-dessus des cieux, afin de concilier l’Écriture avec les lois de la physique. Il prouve d’abord, ce qui était facile, que l’air et le ciel sont des expressions synonymes, non-seulement dans le langage ordinaire où l’on dit sans cesse un ciel pur, un ciel chargé de nuages; mais encore dans le style de l’Écriture, par exemple: « Voyez les oiseaux du ciel; » or, le ciel où volent les oiseaux ne peut être que l’air. En parlant dies nuages, le Seigneur dit lui-même: « Vous savez juger l’aspect du ciel. » Quant aux nuages, nous les voyons se former dans l’air qui nous avoisine, retomber le long des montagnes et souvent même rester au-dessous de leurs cimes. Ce point établi, il prétend que le firmament a été ainsi appelé, parce qu’il met comme une ligne de démarcation entre les vapeurs légères, sorties du sein des eaux, et les eaux plus denses qui coulent sur la terre. Les nuages, en effet, comme l’ont vérifié tous ceux qui les ont traversés dans les montagnes; ressemblent à un amas de gouttelettes très-déliées. Ces molécules viennent-elles à se condenser et à se réunir en une grosse goutte? L’air ne pouvant plus la soutenir t’abandonne à son propre poids et elle tombe sur la terre. Tel est le phénomène de la pluie. Par conséquent, dans l’air, placé entre les vapeurs dont les nuages sont formés et les eaux répandues sur la terre, il retrouve le ciel qui divise les eaux d’avec les eaux. Cette explication si exacte mérite, à mon sens, les plus grands éloges: elle n’est point contraire à la foi et s’accorde avec l’expérience la plus facile à réaliser. Toutefois on petit penser aussi que la pesanteur n’empêche point l’eau de rester au-dessus du ciel, sous forme de vapeurs, puisqu’elle ne l’empêche pas, sous la même forme, d’être suspendue en l’air. Quoi que plus lourd et par conséquent moins haut que le ciel, l’air est sac, aucun doute plus léger que l’eau, ce qui n’empêche pas les vapeurs de monter au-dessus. Il est donc possible qu’une masse liquide, réduite en vapeurs infiniment plus subtiles, s’étende par de-là le ciel, sans être forcée d’en descendre par les lois de la pesanteur.
1. Matt. VI,26. — 2. Ibid. XVI, 4.
Les philosophes eux-mêmes nous démontrent par un raisonnement très-rigoureux, que la matière est divisible à l’infini et qu’un raccourci d’atôme est susceptible encore de se diviser: car toute partie d’un corps est corps elle même, et tout corps est nécessairement divisible en deux. Par conséquent, si l’eau peut se réduire, comme le démontre en effet l’expérience, en gouttelettes, assez ténues pour s’élever au-dessus de l’air, quoiqu’il soit naturellement plus léger; pourquoi ne pourrait-elle, marré sa pesanteur relative, se répandre par de-là le ciel en gouttelettes plus déliées, en vapeurs plus légères?
Chapitre V — L’eau suspendue au-dessus du ciel étoilé
9. Quelques auteurs chrétiens, voulant réfuter ceux qui s’appuient sur les lois de la pesanteur pour soutenir que l’eau ne peut rester en équilibre au-dessus du ciel étoilé, ont essayé de les mettre en contradiction avec leur propre système sur la température et les révolutions des astres. D’après ce système, en effet, la planète de Saturne est glacée et met trente ans à accomplir sa révolution sidérale: son élévation dans l’espace l’oblige à décrire un plus grand tour. Le soleil, au contraire, achève la même révolution en un an, et la lune en un mois; moins l’astre est élevé, plus sa rotation est rapide, afin qu’il y ait un rapport exact entre la durée du mouvement et sa hauteur relative dans l’espace. Ils se demandent donc par quel mystère la planète de Saturne est si froide, quand sa température devrait être d’autant plus élevée que sa rotation s’accomplit du haut de la voûte céleste. Voyez une roue tourner: le mouvement est plus lent au centre, plus rapide à la circonférence, afin que, malgré la différence ces rayons, tous les mouvements se combinent pour former un même tour. Or, plus la rotation est rapide, plus il se dégage de chaleur: la température de Saturne devrait donc être plutôt brûlante que froide. Car bien que Saturne ayant un vaste cercle à décrire, mette trente ans à achever sa révolution par son mouvement propre, il est soumis chaque jour au mouvement général et en sens contraire du ciel, dont une conversion produit un jour, au dire de ces physiciens: par conséquent, la partie du ciel où il tourne, étant animée d’un mouvement plus rapide, il devrait dégager plus de chaleur. D’où vient donc ce mystère? Du voisinage même des eaux suspendues au-dessus du ciel étoilé et dont ces physiciens contestent l’existence. Voilà sur quelles conjectures s’appuient nos auteurs pour combattre les physiciens qui; sans vouloir entendre parler d’eaux au-dessus du ciel, soutiennent néanmoins que la planète placée au sommet de la voûte céleste est glacée: ils les forcent ainsi à conclure que ces eaux existent, non plus sous forme de vapeurs légères, mais à l’état de glace. Quel que système qu’on adopte, l’existence des eaux au-dessus du ciel, sous quelque forme que l’on voudra, est un fait indubitable: l’autorité de l’Écriture doit prévaloir sur les plus ingénieuses théories de l’esprit humain.
Chapitre VI — Faut-il voir dans le passage : « et Dieu fit le firmament, » etc. L’intervention directe du Fils ?
10. On a remarqué, et cette réflexion, mérite, selon moi, d’être approfondie, qu’après cette parole immédiatement accomplie: « Que le firmament se fasse au milieu des eaux et qu’il sépare les eaux d’avec les eaux, » l’Écriture ne se contente pas de dire: « Cela se fit, » mais qu’elle ajoute: « Et Dieu fit le firmament, et il sépara les eaux qui étaient au-dessus du firmament, d’avec les eaux qui étaient au-dessous. » On croit donc que la personne du Père est marquée dans le passage: « Et Dieu dit: Que le firmament se fasse au milieu des eaux, et qu’il sépare les eaux d’avec les eaux; ce qui fut fait; » et l’on pense que l’Écriture avait pour but de faire entendre que le Fils avait accompli la parole du Père quand elle ajoute: « Et Dieu fit le firmament, » etc.
11. Mais, puisqu’il a déjà été écrit: « Et cela fut fait, » je demande par qui cela fut fait, Etait-ce par le Fils? À quoi bon alors cette espèce de pléonasme: « Et Dieu fit le firmament, etc? » Si au contraire on voit dans le passage: « Et cela fut fait, » l’acte du Père, il ne faut plus admettre que le Père parle et que le Fils exécute; il faudrait même en conclure que le Père agit indépendamment du Fils, et que le Fils reproduit les actes du Père par imitation, ce qui est contraire à la foi catholique. Aime-t-on mieux ne voir qu’une répétition de la même idée dans les deux passages: « Et cela se fit, » et « Dieu fit ainsi? » Pourquoi ne pas identifier celui qui commande et celui qui exécute. Veut-on aussi en laissant de côté: « Et il fut fait » ainsi, « se borner à rapporter les deux autres passages, celui où Dieu commande et celui où il agit (fiat-fecit), et retrouver ici l’intervention du Père, là celle du Fils?
12. On peut encore se demander s’il ne faudrait pas voir dans l’expression fiat un ordre, pour ainsi dire, donné au Fils par le Père. Dans ce cas, pourquoi l’Écriture n’a-t-elle pas pris soin de désigner la personne du Saint-Esprit? Est-ce qu’il faut reconnaître la Trinité dans le commandement, dans l’acte créateur, et dans l’approbation donnée à l’oeuvre? Mais la Trinité forme une unité trop absolue pour que le Fils reçoive en quelque façon l’ordre d’agir, tandis que le Saint-Esprit approuve de lui-même et sans y être invité l’oeuvre accomplie. Quel ordre, en effet, le Père pourrait-il donner au Fils, c’est-à-dire, à son Verbe éternel, le Verbe du Père, le Fils unique en qui existe tout ce qui a été créé, même avant la création, le principe de la vie, en ce sens que tout ce qu’il a fait est en lui vie et vie créatrice, et en dehors de lui, vie contingente et créée? Les êtres qu’il a créés sont donc. en lui puisqu’il les gouverne et les contient, mais à un tout autre titre que l’Etre qui constitue son essence. Car la vie qui est en lui n’est autre chose que lui-même, parce qu’en tant que vie il est la lumière des hommes. Ainsi donc, rien ne pouvait être créé, soit avant les temps sans toutefois être coéternel au Créateur, soit à l’origine des temps ou à un moment quelconque de la durée, sans que le type de cette création, si l’on peut parler ainsi, n’eût dans le Verbe coéternel à Dieu une existence également éternelle: voilà pourquoi l’Écriture, avant de raconter chaque création dans son ordre, remonte au Verbe de Dieu et débute par ces mots: « Dieu dit; » en effet, elle n’explique la création d’aucun être, sans en découvrir la cause dans le Verbe de Dieu.
13. Dieu n’a pas répété le Fiat de la création aussi souvent que nous lisons dans la Genèse: « Dieu dit. » Car Dieu n’a engendré qu’un Verbe unique, en qui il a tout exprimé universellement avant que les choses sortissent.du néant selon leur ordre particulier. Mais l’Ecrivain sacré, abaissant son langage à la portée des esprits les plus humbles, énumère successivement les diverses espèces d’êtres, et considère, successivement
1. Jean, I, 3,4.
dans le Verbe de Dieu la cause éternelle de chaque création. Voilà pourquoi il répète la parole, quoiqu’elle n’ait point été répétée: « Dieu dit. » Supposons qu’il ait d’abord songé à s’exprimer ainsi: « Le firmament se fit au milieu » des eaux afin que les eaux fussent séparées « des eaux; » si on lui avait demandé comment cette oeuvre s’était accomplie, il aurait répondu avec raison que Dieu avait dit: « Que le firmament se fasse, » en d’autres termes, que la création du firmament était arrêtée dans son Verbe éternel. Il a donc débuté dans son récit par l’explication même dont il aurait pu le faire suivre, si on lui avait demandé la manière dont la création s’était accomplie.
14. Ainsi donc les expressions: « Dieu dit que telle oeuvre se fasse, » nous font entendre l’idée créatrice arrêtée dans le Verbe de Dieu. Les mots: « Cela fut fait, » nous révèlent que l’être créé se forma dans les limites fixées à son espèce par le Verbe de Dieu. Enfin les mots « Dieu vit que cette oeuvre était bonne, » nous montrent que, grâce à là charité de son Esprit, l’être créé lui plaisait; cette approbation n’indique pas qu’il ne connût son oeuvre et ne la trouvât agréable qu’en la voyant accomplie, mais qu’il voulait lui conserver l’existence en vertu de la même bonté qui l’avait engagé à la lui donner.
Chapitre VII — Continuation du même sujet
15. La question n’est pas encore épuisée: on peut encore se demander pourquoi, aux expressions qui indiquent en elles-mêmes l’accomplissement de l’ordre divin: « Et cela ce fit, » on ajoute ces paroles: « et Dieu fit » telle ou telle chose. Les mots, en effet, qui marquent le commandement et son exécution immédiate (fiat, — factum est) révèlent assez clairement que Dieu parlé dans son Verbe et que son Verbe a réalisé sa parole: ils suffisent pour montrer la double personne du Père et du Fils. Si cette répétition n’a pour objet que de faire apparaître la personne du Fils, il faudra donc admettre que Dieu ne s’est pas servi de son Fils, le troisième jour, pour rassembler les eaux et découvrir la surface de la terre: car, l’Écriture n’ajoute pas ici: « et Dieu rassembla les eaux. » Toutefois, dans cet endroit même, après avoir montré l’oeuvre divine accomplie, l’Écriture redouble l’expression et ajoute: « Et l’eau qui est sous le ciel se rassembla. » Et la lumière? Le Fils n’a-t-il point concouru à sa création, parce que l’Écriture n’a point employé cette double formule? Car, n’aurait-on pu adopter aussi la formule suivante: Et Dieu dit que la lumière soit faite, et cela se fit; et Dieu fit la lumière, ou dire, comme pour le rassemblement des eaux: Et Dieu dit: que la lumière soit faite, et cela se fit; et Dieu vit que la lumière était bonne? Mais non: après avoir exprimé l’ordre divin, l’Écriture ajoute simplement. « Et la lumière fut faite; » puis elle raconte, sans aucune répétition, que Dieu approuva la lumière, la sépara d’avec les ténèbres et leur donna un nom.
Chapitre VIII — Pourquoi l’expression : « et fecit deus, » n’a-t-elle pas été reproduite après la création de la lumière ?
16. Que signifie donc cette répétition qui se reproduit à chaque création sauf à celle de la lumière? Cette omission n’aurait-elle pas pour but de démontrer que le premier jour, date de l’apparition de la lumière, manifesta, sous le nom même de lumière, la nature des êtres spirituels et intelligents, parmi lesquels il faut ranger les saints Anges et les Vertus? Si, en effet, l’Écriture n’ajoute rien aux expressions: « Et la lumière fut faite, » la raison n’en est-elle pas que la créature intelligente, loin de connaître d’abord son moyen de perfectionnement et de l’atteindre ensuite, n’en prit conscience qu’au moment où elle se perfectionnait, en d’autres termes, qu’au moment où rayonnait en elle la vérité à laquelle elle s’unit; tandis que, pour les créatures d’un ordre inférieur, l’existence. était connue comme possible dans l’esprit de la création raisonnable, avant de se réaliser sous une forme déterminée? Par conséquent, la lumière doit apparaître sous deux points de vue: d’abord, dans le Verbe de Dieu, si l’on considère la cause de son existence, en d’autres termes, dans la sagesse coéternelle au Père; puis; en elle-même, si l’on considère sous quelle forme elle s’est réalisée. Dans le Verbe, la lumière n’est pas faite, mais engendrée; dans la nature, elle est faite, parce quelle a été tirée des éléments grossiers et primitifs. On voit maintenant pourquoi Dieu dit: « Que la lumière soit faite, et. la lumière fut faite: » il faisait passer l’idée de son Verbe dans la réalité. Au point de vue de la sagesse engendrée, le ciel existait comme type dans le Verbe de Dieu: ce type fut ensuite reproduit dans la raison des Anges, d’après la sagesse qui avait été créée en eux: enfin le ciel devint une réalité, afin qu’il existât sous sa forme spéciale. On expliquerait de la même manière la séparation des eaux d’avec les eaux, la formation des arbres et des plantes, la naissance des animaux dans les eaux et sur la terre.
17. Les anges, en effet, n’ont pas seulement des sens, comme l’animal, pour considérer la nature-visible: à supposer qu’ils aient des sens, ils connaissent mieux l’univers, d’après les idées qu’ils découvrent dans le sein du Verbe de Dieu, qui les éclaire et leur communique la sagesse. Donc, de même que le type de la créature réside dans le Verbe de Dieu avant qu’elle reçoive l’existence; de même ce type se découvre d’abord à la créature intelligente dont la raison n’a pas été obscurcie parle péché: enfin le type se réalise. Pour concevoir les vues de la Sagesse les anges n’avaient pas besoin de s’expliquer, comme nous, les desseins invisibles de Dieu parle spectacle de ses ouvrages: depuis qu’ils sont créés, ils contemplent le Verbe et son éternelle sainteté dans une extase ineffable; c’est de cette hauteur qu’ils regardent le monde et qu’à la lumière des idées qu’ils trouvent dans leur intelligence, ils approuvent le bien, et condamnent le mal.
18. On ne doit pas être surpris que Dieu ait révélé à ses saints anges, les premiers-nés de la lumière, le type de ses créations futures. Ils ne pouvaient connaître ses desseins qu’autant qu’il lui plaisait de leur en découvrir les mystères. « Car, qui connaît les pensées de Dieu, ou qui l’a aidé de ses conseils? Qui lui a donné quelque chose le premier pour en recevoir une récompense? Car, c’est de lui, par lui, et en lui que sont toutes choses. » C’est donc lui qui révélait aux anges la nature des êtres avant comme pendant leur création.
19. En résumé, la lumière, c’est-à-dire la créature raisonnable formée parla lumière éternelle, avait été faite la première: donc, les paroles que Dieu fait entendre pour créer les autres êtres, « dixit Deus: fiat, » nous révèlent que la pensée de l’Écriture remonte à la conception éternelle du Verbe; l’expression, sic est factum, nous
1. Rom, I, 20. —2. Ibid. XI, 34-36.
apprend que la créature raisonnable fut initiée au plan de cette création et le reproduisit, pour ainsi dire, par le privilège qui lui fut donné de le connaître la première au sein du Verbe de Dieu; enfin la formule fecit, qui est une répétition de la précédente, nous fait entendre que la créature elle-même passa à l’existence sous sa forme spéciale. Quant au passage: vidit Deus quia bonum est, il révèle que Dieu, dans sa bonté, approuva son œuvre, afin de lui conserver l’existence qu’il avait bien voulu lui donner au moment où « l’Esprit-Saint était porté sur les eaux. »
Chapitre IX — De la configuration du ciel
20. On agite assez souvent la question de savoir quelle est la configuration du ciel d’après nos Saints Livres. C’est un sujet sur lequel les savants ont accumulé des volumes et que les écrivains sacrés ont sagement négligé; tous les systèmes sont inutiles au bonheur, et ce qui est pis, dérobent un temps précieux qui devrait être consacré au salut. Que m’importe que le ciel soit une sphère qui enveloppe de toutes parts la terre immobile au centre du monde, ou un disque immense quine la recouvre que d’un côté? Toutefois, comme l’autorité de l’Écriture est en jeu, et qu’il est à craindre que les esprits étrangers à la parole divine, rencontrant dans nos saints livres ou entendant dire aux chrétiens des choses qui semblent contredire les vérités scientifiques, n’en profitent pour repousser l’histoire, les dogmes, la morale de la religion; il faut répondre en peu de mots que les écrivains sacrés savaient fort bien la véritable configuration du ciel, mais que l’Esprit-Saint, qui parlait parleur bouche, n’a pas voulu découvrir aux hommes des connaissances inutiles à leur salut.
21. Mais, dira-t on, l’expression du Psalmiste « Il a étendu le ciel comme une peau, » ne dément-elle pas le système de la sphéricité du ciel? Eh bien! qu’elle le démente, s’il est faux: la vérité est dans la parole infaillible de Dieu plutôt que dans toutes les conjectures de la faible raison. Le système repose-t-il sur des preuves incontestables? Démontrons que l’expression du Psalmiste ne le contredit pas. À ce titre, en effet, elle contredirait un autre passage de l’Écriture elle-même, où le ciel est comparé à une voûte car, qu’y a-t-il de plus différents qu’une peau
1. Ps. CIII, 2. — 2. Is. XL, 22, sel. LXX.
étendue et une voûte arrondie? Or, il faut bien trouver une explication qui accorde entre eux ces deux passages, il faut également montrer que les deux passages réunis ne contredisent pas l’opinion de la sphéricité du ciel, à condition toutefois qu’elle soit établie sur des raisons solides.
22. La comparaison du ciel avec une voûte, même au pied de la lettre, ne présente aucune, difficulté. On peut fort bien croire que l’Écriture n’a voulu parler que de la configuration du ciel suspendu au-dessus de nos têtes. Donc, si le ciel n’est pas sphérique, il s’arrondit en voûte, dans l’espace où il couvre la terre; s’il est sphérique, il s’arrondit en voûte dans tout l’espace. Quant 1 la comparaison du ciel avec une peau, elle est plus embarrassante: il faut en effet la concilier, non avec la sphéricité du ciel, qui n’est peut-être qu’une imagination, mais avec la voûte dont parle l’Écriture. On trouvera au XIII livre de mes Confessions l’explication allégorique de ce passage. Qu’il faille voir tel ou tel symbole dans cette manière d’étendre le ciel comme une peau, je vais, pour contenter ceux qui pèsent scrupuleusement le sens littéral, donner une explication matérielle et, je l’espère, à la portée de tous: car, puisqu’il y a sans doute un lien entre ces deux expressions, au sens figuré; il faut examiner si, au sens littéral, elles n’admettent pas une interprétation commune. Eh bien! le mot camera (voûte, plafond) s’entend d’une surface plane on concave; or, une peau peut aussi bien s’étendre sur un plan horizontal que s’arrondir en sphère, témoin une vessie, une outre.
Chapitre X — Du mouvement du ciel
23. Le ciel est-il en mouvement ou immobile? c’est une question quelquefois débattue parmi nos frères eux-mêmes. S’il est en mouvement, disent-ils, comment expliquer le firmament? S’il est immobile, comment les astres,. attachés, dit-on, à sa voûte, tournent-ils d’orient en occident, en décrivant près du pôle nord un cercle d’un moindre rayon, de sorte que la rotation du ciel est celle d’une sphère, s’il existe un pôle à l’extrémité opposée, celle d’un disque, s’il n’y en a pas? Je leur réponds que c’est par les raisonnements les plus subtils et les plus contournés qu’on recherche ce qu’il peut y avoir de vrai ou de faux dans ces systèmes; que le temps me manquerait, pour
1. Confess, liv. XIII, ch. XV.
développer ces théories, et qu’il doit manquer ceux que nous désirons former pour accomplir leur salut et pour rendre tous les services nécessaires à la sainte Église. Qu’ils sachent seulement que le terme de firmament ne nous oblige point à regarder le ciel comme immobile: car ce terme peut fort bien signifier, non l’immobilité du ciel, mais la barrière solide, infranchissable, placée entre les eaux supérieures elles eaux inférieures. Serait-il démontré que le ciel est immobile? la révolution des astres ne nous obligerait pas à repousser la vérité de ce système. En effet, des philosophes qui ont consacré tout leur temps et toute leur subtilité à résoudre ces problèmes, ont découvert que, dans l’hypothèse de l’immobilité du ciel, le mouvement propre des astres suffirait à.expliquer tous les phénomènes que l’expérience rattache à leurs révolutions périodiques.
Chapitre XI — Que faut-il entendre par l’état informe de la terre ?
24. « Puis Dieu dit: que les eaux qui sont au-dessous des cieux se rassemblent en un lieu et que l’aride paraisse. Et il en fut ainsi. L’eau qui est sous le ciel se rassembla en un seul lieu et l’aride parut. » Et Dieu nomma l’aride, terre, l’amas des eaux, mers. Et Dieu vit que cela était bon. « Nous nous sommes longuement étendus sur cet ouvrage de Dieu, à propos d’une question qui s’y rattache intimement? Il suffira donc ici de rappeler sommairement aux esprits trop élevés pour se préoccuper de l’époque où furent créées les propriétés spécifiques de la terre et de l’eau, que l’ouvrage de ce jour consiste simplement à séparer ces deux éléments dans les régions inférieures de l’espace. Veut-on au contraire se demander pourquoi la création de la lumière et du ciel a une date, tandis que celle de la terre; et de l’eau s’est accomplie en dehors des jours ou les a même précédés? Semble-t-il surprenant que le commandement fiat ait présidé à la création de la lumière, tandis qu’il s’est fait entendre pour séparer la terre avec les eaux sans avoir présidé à leur création? On trouvera une explication sans danger pour la foi dans le passage où l’Écriture, après avoir établi que » Dieu créa au commencement le ciel et la terre « ajoute, pour représenter la terre en cet état: » La terre était invisible
1. Gen. I, 9, 10. — 2. Ci-dessus, liv. I, ch. XII, XIII.
et sans ordre. « Ces paroles, en effet; ne désignent que l’état informe de la matière, et l’Écriture a choisi le mot de terre comme étant plus ordinaire et moins obscur. Si cette explication est trop difficile à saisir, qu’on s’efforce au moins de séparer dans le temps la matière et ses modifications, comme l’Écriture les distingue dans son récit: qu’on se figure que Dieu a créé d’abord la matière, et au bout d’un certain temps, l’a enrichie de ses propriétés. Il est clair cependant que Dieu a tout créé à la fois, et qu’il a façonné la matière déjà formée, le mot terre ou eau ne servant dans l’Écriture qu’à désigner l’imperfection de la matière, comme je l’ai déjà remarqué à cause de son emploi fréquent. En effet la terre et l’eau, même sous leur forme actuelle, ont une tendance à se corrompre qui les. rapproche bien mieux de l’imperfection primitive que les corps célestes. Or, dans la période des six jours, on énumère les ouvrages tirés de cette matière informe, dont était déjà sorti le ciel, si diffèrent de la terre; l’écrivain sacré n’a donc pas voulu, en prononçant le fiat, ranger parmi ces autres oeuvres de Dieu l’oeuvre qui restait à faire dans la région la plus basse de la nature; les éléments y gardaient une imperfection trop grossière, pour se prêter à une œuvre aussi parfaite que le ciel: ils ne pouvaient que recevoir une forme inférieure, moins constante et plus voisine de l’imperfection primitive. Les paroles: » Que les eaux se ras « semblent, que l’aride paraisse, » indiqueraient donc que la terre et l’eau reçurent alors ces formes si connues et qui nous permettent de les plier à tant d’usages: l’eau, sa fluidité; la terre, sa consistance. Aussi est-il écrit des eaux: « quelles se rassemblent, » et de la terre: « qu’elle se montre »: l’une est courante et fugitive, l’autre compacte et immobile.
Chapitre XII — Pourquoi la formule « et cela se fit ainsi, » est-elle employée spécialement pour les plantes et les arbres ?
25. « Dieu dit: que la terre produise des plantes avec leurs semences, chacune selon son espèce; des arbres fruitiers, produisant des fruits selon leur espèce, et qui aient en eux-mêmes leur semence sur la terre. Et cela se fit ainsi. La terre produisit donc des plantes avec leurs semences, chacune selon son espèce; des arbres fruitiers,
1. Gen, I, 11, 12, 18.
qui avaient leur semence en eux-mêmes, selon leur espèce, sur la terre. Et Dieu vit que cela était bon. Et le soir se fit, et au matin fut accompli le troisième jour. « Il faut,ici remarquer la mesure que l’éternel Ordonnateur met dans ses oeuvres. Les plantes et les arbres, ayant des propriétés fort distinctes de la terre et des eaux, et ne pouvant se ranger parmi ces éléments, reçoivent l’ordre spécial de sortir du sein de la terre; spécialement encore il est dit de ces productions » Et il en fut ainsi; et la terre produisit « etc.; et Dieu approuva spécialement leur formation. Cependant, comme ils se rattachent à la terre par leur racines, Dieu a compris toutes les phases de cette création dans un même jour.
Chapitre XIII — Pourquoi les luminaires n’ont-ils été formés que le quatrième jour ?
26. « Et Dieu dit: qu’il y ait des luminaires dans le firmament, afin qu’ils brillent sur la terre, marquent le commencement du jour et de la nuit, et séparent le jour d’avec la nuit; qu’ils servent de signes pour distinguer les saisons, les jours et les années; qu’ils brillent dans le firmament, afin de luire sur la terre. Et cela se fit. Dieu fit donc deux grands luminaires, le plus grand, pour marquer le commencement du jour, le plus petit, pour marquer le commencement de la nuit. Il fit aussi les étoiles. Et Dieu les mit dans le firmament pour luire sur la terre, pour marquer le commencement du jour et de la nuit et pour diviser là lumière d’avec les ténèbres. Et Dieu vit que cela était bon. Et le soir se fit, et au matin fut accompli le quatrième jour. » La première question qui se présente ici est de savoir quelle est la raison d’un ordre où la création de la terre et des eaux, leur séparation, les, productions du sol précèdent l’apparition des astres dans le ciel. On ne saurait dire en effet que la succession des jours corresponde à la dignité des objets, et que la fin et le milieu y soient mis en relief. Sur une période de, sept jours, le quatrième forme le milieu, et on sait que le: septième ne fut marqué, par aucune création. Dira-t-on que la lumière du premier jour soit dans un juste rapport avec le repos du septième, et qu’on puisse former ainsi une série harmonieuse, où le commencement réponde à la fin, où le milieu se dégage et reluit de fa clarté du ciel? Mais
1. Gen. I, 14, 16, etc.
si le premier jour a une grandeur qui le rapproche du septième, il faut bien que le second corresponde au sixième. Or, quel rapport y a-t-il entre le firmament et l’homme fait à l’image de Dieu? Serait-ce que le ciel s’étend dans la région supérieure du monde et que l’homme a reçu le privilège de régner sur la région inférieure? Mais que dire des animaux et des bêtes produits par la terre, selon leur espèce, le sixième jour? Peut-il y avoir quelque rapport entre les animaux et le ciel?
27. Voici peut-être l’explication de cet ordre. La créature intelligente ayant été formée au début, sous le nom de lumière, il était naturel que la nature physique, en d’autres termes, le monde visible fut formé. Cette création se fit en deux jours qui correspondent aux deux parties principales dont se compose l’univers, je veux dire le ciel et la terre, d’après cette analogie qui fait souvent désigner sous le nom de ciel et de terre les esprits et les corps. Ce globe fut le domaine assigné à la partie la plus bruyante et la plus grossière de l’air: il se condense en effet par les émanations de la terre; au contraire, la partie de l’air la plus paisible, celle que n’agitent jamais les vents ni les tempêtes, eut le ciel pour séjour. La création du monde physique achevée, à la place qui lui avait été assignée dans l’étendue, il fallait le remplir d’êtres organisés, capables de se transporter d’un lieu dans un autre. Les plantes et les arbres ne rentrent pas dans cette catégorie: ils tiennent à la terre parleurs racines, et quoique le mouvement qui les fait croître se passe en eux, ils n’en sont pas moins incapables de se mouvoir par un effort qui leur soit propre: ils se nourrissent et se développent aux lieux où ils sont enchaînés. Par conséquent ils ont un rapport plus étroit avec la terre qu’avec les êtres qui se meuvent sur la terré ou dans les eaux. Deux jours ont été consacrés à organiser la nature matérielle, je veux dire le:ciel et la terre: il faut que les trois jours suivants soient consacrés aux êtres visibles et animés de mouvement, qui sont créés sur ce théâtre. Le ciel ayant été formé le premier, doit le premier recevoir les corps destinés à l’occuper. C’est donc le quatrième jour que sont formés les astres, qui luisent sur la terre, et qui en portant la lumière dans les plus basses régions de l’univers, permettent de ne pas introduire ses habitants futurs dans un séjour ténébreux. Comme les faibles organes des êtres d’ici-bas se renouvèlent par le passage du mouvement au repos, la révolution du soleil a établi entre l’alternative du jour et de la nuit et le passage du repos à la veille, une juste correspondance; la nuit, loin d’être sans beautés, a offert, dans le doux éclat de la lune et des étoiles, une consolation aux hommes que la nécessité force souvent à travailler la nuit; cette paisible lumière convient d’ailleurs aux animaux quine peuvent soutenir l’éclat du soleil.
Chapitre XIV — Comment les luminaires du ciel servent-ils a marquer le temps, les jours, les années
Chapitre XV — De la lune
30. Sous quelle forme a été créée la lune? Voilà une question qui a provoqué un flux de questions intarissable, et plût au ciel qu’on se fut borné à examiner sans chercher à convaincre! Les uns veulent, en effet, que la lune ait été créée dans son plein, par la raison qu’un ouvrage inachevé aurait été indigne de Dieu, en ce jour où il fit les astres, selon les termes de l’Écriture. À ce compte, répondent les autres, il aurait fallu dire la nouvelle luné, et non la lune âgée de quatorze jours. Qu’est-ce que ce calendrier à rebours? Pour, moi je reste neutre; tout ce que j’affirme, c’est que Dieu a créé la lune sous une forme achevée, quelle qu’en ait été alors la phase. En effet Dieu crée à la fois le fond et la forme. Or quel que soit le développement qu’un être acquiert successivement, il en contient le principe au moins dans l’activité de sa nature. Trouverait-on qu’un arbre est incomplet, parce qu’il n’a l’hiver ni feuillage ni fruits? Dirait-on qu’il lui manque les germes essentiels, parce qu’il n’a encore rien produit? Non assurément: l’arbre, les germes même recèlent d’une manière invisible ce que le temps doit développer en eux. Cependant, si l’on se bornait à dire que Dieu a laissé une couvre imparfaite pour l’achever ensuite, cette pensée ne serait pas condamnable; elle ne choquerait qu’autant que l’on voudrait soutenir qu’une couvre inachevée de Dieu a reçu d’ailleurs sa perfection définitive.
31. On ne s’étonne pas que la terre, invisible, sans ordre, quand Dieu créa au commencement le ciel et la terre, apparaisse et s’organise le troisième jour; pourquoi donc entasser sur la lune comme un nuage de questions? J’ai dit, à propos de la terre, qu’entre la création du fond et de la forme il n’y avait eu aucun intervalle, et que cette distinction était faite pour la commodité du récit. Approuve-t-on cette pensée? Pourquoi alors ne pas voir de ses propres yeux, comme il est si facile de le faire, que la lune est un globe complet, d’une parfaite rotondité, même sous la forme d’un croissant, au commencement comme à la fin de son cours? Sa lumière vient-elle d’un feu qui s’augmente, brille dans toute sa force et diminue? Ce n’est pas le luminaire, mais le feu qui subit ces alternatives. Conserve-t-elle une faible portion de son disque perpétuellement éclairée? Pendant qu’elle présente cette face à la terre, jusqu’au moment où s’achève sa conversion totale, ce qui a lieu au bout de 14 jours, elle s’accroît en apparence, en réalité elle est toujours dans son plein; seulement sa grandeur, vue de la terre, n’est pas toujours égale. Emprunte-t-elle sa lumière au soleil? L’explication reste la même. Quand elle est le plus rapprochée du soleil, elle n’est éclairée qu’à une extrémité: le reste du globe, qui est tout entier en pleine lumière, n’est visible de la terre qu’au moment où l’astre est opposé à la terre et lui offre sa face lumineuse.
32. Toutefois il ne manque pas de savants pour soutenir que ce n’est pas la pleine lune qui leur fait croire que cet astre a été créé dans la phase du quatorzième jour, mais ces termes de l’Écriture: « La lune fut créée pour marquer le commencement de la nuit; » en effet la lune n’apparaît au commencement de la nuit que lorsqu’elle est dans son plein; autrement, elle apparaît dans le jour à l’horizon, ou se lève à une heure d’autant plus avancée de la nuit que son croissant est plus petit. Mais si l’on entend que la lune est le principe, c’est-à-dire, la dominatrice des nuits, comme l’indique le terme grec arke et plus clairement encore le passage où le Psalmiste s’écrie: « Que le soleil commande au jour, et la lune, à la nuit; » on n’est plus obligé de calculer l’âge de la lune ni de croire que la formation de cet astre suppose la première phase.
Chapitre XVI — De la lumière relative des astres
33. On agite encore la question de savoir si les luminaires visibles du ciel, c’est-à-dire, le soleil, la lune et les étoiles, projettent une même quantité de lumière, et si leur clarté de plus en plus faible n’est qu’une illusion qui s’explique par leur éloignement relatif de la terre. Pour la lune en particulier, on ne doute pas qu’elle ne jette une clarté moins vive que le soleil, on croit même qu’elle lui emprunte sa lumière. Quant aux étoiles, on ne craint pas de soutenir qu’un grand nombre égalent ou surpassent même le soleil en grosseur et que leur distance seule les fait paraître plus petites. Peut-être devrait-il nous suffire de savoir que ces astres, quelle que soit leur nature, ont eu Dieu pour créateur. Cependant, rappelons-nous ces paroles infaillibles de l’Apôtre: « L’éclat du soleil n’est pas le même que celui de la lune et des étoiles: une étoile diffère d’une autre en clarté. » Les partisans de ce système peuvent objecter, sans contredire l’Apôtre, que les astres ont un éclat différent sans doute, mais à condition d’être vus de la terre
1. Ps. CXXXV, 8, 9. — 2. I Cor. XV, 41.
ils peuvent faire observer que l’Apôtre cherchait une analogie pour expliquer la résurrection des corps, qui n’auront pas sans doute telle qualité visible, telle autre qualité intrinsèque; qu’à ce titre, puisque les astres ont en eux-mêmes un éclat différent, il peut y en avoir de plus gros que le soleil. Cependant, c’est à eux d’expliquer comment, dans leur propre système, le soleil exerce une influence si prépondérante, qu’il arrête avec ses rayons et force à rétrograder les, étoiles les plus considérables et jusqu’à celles qu’ils honorent davantage: car si elles égalent ou surpassent le soleil en grosseur, il n’est pas vraisemblable qu’elles cèdent à l’influences de ses rayons. S’ils attribuent la supériorité aux constellations du Zodia que ou au Chariot, qui sont en dehors de l’action du soleil, pourquoi décernent-ils un culte particulier à ces constellations? pourquoi en font-ils les reines du!zodiaque? C’est une contradiction: en effet bien qu’on puisse soutenir que le mouvement rétrograde ou peut-être le retard de ces constellations ne dépende pas du soleil, mais dé causes moins connues, c’est au soleil qu’ils attribuent la principale influence dans les calculs insensés où ils s’égarent à la recherche des décrets du destin, comme on peut le vérifier dans leurs livres.
34. Mais qu’ils parlent du ciel comme il leur plaira: ils ne connaissent pas le Père qui règne dans les cieux. Pour nous, il n’y a ni utilité ni convenance à nous perdre dans des recherches profondes sur la distance ou la grandeur des astres, et à consacrer à de tels problèmes le temps que réclament des questions plus sérieuses et plus fécondes. Nous avons toute raison de croire, sur la foi de l’Écriture, qu’il y a deux luminaires plus grands que les astres, sans qu’ils soient pourtant d’égale grandeur. Aussi l’Écriture, après leur avoir décerné la prééminence, ajoute-t-elle: « Il fit le plus grand luminaire pour marquer le commencement du jour, le plus petit, pour marquer le commencement de la nuit. » On nous accordera bien sans doute, pour ne pas contredire le témoignage de nos yeux, que ces deux astres éclairent notre globe plus que tout les autres ensemble, que l’éclat du jour n’est dû qu’à la lumière du soleil, et que la nuit, malgré toutes les étoiles, serait bien mois brillante sans les rayons de la lune.
Chapitre XVII — Réfutation de l’astrologie
35. Quand à l’art chimérique qui fait dépendre le destin des astres, à ces prédictions faites sur les prétendues lois de l’astronomie qu’on appelle les arrêts de la fatalité, la saine doctrine de l’Église les repousse avec mépris: cette opinion, en effet, a pour conséquence de supprimer le principe même de la prière et d’attribuer à Dieu, le créateur des astres, plutôt qu’à l’homme, l’auteur des crimes, l’aveuglement dans les actions le plus clairement condamnées par la conscience. D’ailleurs, notre âme n’est sous la sujétion d’aucun corps, même des corps célestes, par le privilège de sa nature: sur ce point, les astrologues peuvent écouter les leçons même de leurs philosophes. En outre, les corps suspendus au-dessus de la terre, n’ont pas des vertus supérieures à celles de la matière que ces hommes ont entre les mains. En voici une preuve: une multitude infinie de germes destinés à produire des corps de toute espèce, animaux, plantes, arbustes, se disséminent en un clin-d’oeil et il en naît également en un clin-d’oeil une foule d’êtres innombrables. Quelle prodigieuse variété de développements, de propriétés actives, et cela non-seulement en différents pays, mais dans la même contrée! Ils réussiraient plus vite à compter les étoiles qu’à analyser ces merveilles.
36. Qu’y a-t-il de plus insensé, de plus extravagant que de soutenir, malgré ces raisons qui les confondent, que la situation relative des astres influe seulement sur la destinée des hommes dont l’existence s’y rapporte? Eh bien! sur ce point même, ils sont confondus par l’exemple de deux frères jumeaux qui, malgré l’identité la plus parfaite dans la conjonction des astres, ont un sort différent, mènent une vie où le bonheur et l’infortune sont inégalement repartis, et meurent d’une façon toute contraire. Quoi que la naissance de l’un ait précédé celle de l’autre, l’intervalle fut assez court pour échapper à tous les calculs d’un astrologue. Jacob tenant de sa main le talon de son frère, sorti le premier du sein maternel; on aurait dit qu’il n’y avait qu’un seul enfant qui se dédoubla. Assurément, le rapport de position, pour employer leur langage, ne pouvait être différent. Or pourrait-on rien imaginer de plus chimérique qu’un astrologue
1. Gen. XXV. 2.
qui, l’œil fixé sur cette position des astres, tirant le même horoscope, aurait prédit que l’un des deux frères serait chéri de sa mère, et l’autre, non? Sa prédiction en effet aural été fausse, si elle n’eût pas signalé cette antipathie; et si elle l’eût signalée, quoique conforme à la vérité, elle n’aurait plus été faite selon les formules consacrées dans ces absurdes manuels. Si cette histoire les trouve incrédules, parce qu’elle est tirée de nos saints livres; peuvent-ils donc nier l’ordre naturel? Puisqu’ils se prétendent infaillibles, une fois qu’ils ont trouvé l’heure précise de la conception, qu’ils ne dédaignent pas de jeter sur la conception de deux jumeaux ordinaires un regard tout humain.
34. Reconnaissons-le:s’ils rencontrent parfois la vérité, c’est par un impulsion mystérieuse que l’âme humaine reçoit à son insu. Et lorsque cette.connaissance doit séduire les hommes, elle est l’oeuvre des esprits tentateurs: car ils ont l’idée ce de qui arrive dans le monde, par l’effet de la pénétration d’une intelligence plus fine, d’une organisation plus subtile, d’une expérience consommée qu’ils doivent à une existence si longue, enfin par une révélation de l’avenir, que les saints anges leur font, sur l’ordre même de Dieu qui, dans les mystères de sa justice incorruptible, règle les destinées des hommes. Parfois ces esprits pervers font prédire, comme par une révélation surnaturelle, ce qu’ils ont dessein de faire. Tout bon chrétien doit donc se défier des astrologues, des devins, surtout quand ils disent vrai, de peur qu’ils ne séduisent l’âme et ne l’enveloppent dans le pacte impie que fait contracter tout commerce avec les démons.
Chapitre XVIII — Qu’il est difficile de savoir si les astres sont gouvernés et animés par des esprits
38. On demande souvent si les luminaires du ciel ne sont que des corps, ou s’ils possèdent des esprits pour les diriger: dans ce dernier cas, on voudrait savoir si ces esprits leur communiquent la vie, comme le principe qui anime la matière dans les animaux, ou s’ils les gouvernent sans y être unis; par le seul fait de leur présence.
39. Au point oit nous sommes arrivés, cette question me semble insoluble: toutefois, j’espère que dans la suite fies explications que, je donne sur l’Écriture, il se présentera quelque passage où je pourrai la traiter plus à propos, et, sans compromettre l’autorité des livres saints, arriver, non à une vérité invinciblement démontrée, mais à une hypothèse plausible. Gardons ici le juste tempérament que commande une piété sérieuse, et évitons d’admettre au hasard une opinion mal éclaircie, de peur qu’au moment où la vérité peut-être se montrera dans tout son jour, sans contredire toutefois les paroles de l’ancien ou du nouveau Testament, nous ne trouvions, dans l’attachement à notre erreur, un motif de la repousser. J’arrive donc au troisième livre de cet ouvrage.
