De l’Utilité de la Foi
- 01 — Chapitre premier — Dessein de l’auteur
- 02 — Chapitre II — Accusations élevées par les manichéens contre l’ancien testament
- 03 — Chapitre III — Sens multiples de l’ancien testament
- 04 — Chapitre IV — A quelles erreurs on est exposé dans la lecture
- 05 — Chapitre V — L’église catholique sait lire sans se tromper
- 06 — Chapitre VI — Se défier des commentateurs qui sont ennemis des écritures
- 07 — Chapitre VII — Ou chercher la religion véritable ?
- 08 — Chapitre VIII — Comment l’auteur est devenu catholique
- 09 — Chapitre IX — Être croyant et être crédule
- 10 — Chapitre X — La foi est a la portée de tous
- 11 — Chapitre XI — L’intelligence, la foi et l’opinion
- 12 — Chapitre XII — La société humaine repose sur la foi
- 13 — Chapitre XIII — Recherche de la sagesse et de la religion
- 14 — Chapitre XIV — Jésus-Christ est l’appui de notre foi
- 15 — Chapitre XV — La sagesse de Dieu incarnée
- 16 — Chapitre XVI — Les miracles
- 17 — Chapitre XVII — Autorité de l’église catholique
- 18 — Chapitre XVIII — Conclusion

De l’Utilité de la Foi
Saint Augustin · 80 min de lecture · 7 vues
Saint Augustin prouve que c’est aux Manichéens une témérité sacrilège de blâmer ceux qui, suivant l’autorité de la foi catholique, se préparent à l’intelligence des mystères, en croyant ce qu’ils ne peuvent encore comprendre. — Il montre, en particulier, que c’est bien à tort que ces sectaires critiquent l’Ancien Testament.
1. Mon cher Honorat, si l’hérétique et celui qui croit aux hérétiques n’étaient à mes yeux qu’une seule et même chose, je croirais ne devoir ni parler ni écrire sur cette question. Mais grande est entre eux la différence. En effet, l’hérétique est, selon moi, celui qui, en vue de quelque intérêt temporel, et surtout dans un but de gloire et de domination, émet ou suit des opinions fausses et nouvelles ; au contraire, celui qui croit aux hérétiques, est un homme trompé par certaines apparences de vérité et de piété. Ce point établi, je n’ai pas cru devoir garder le silence, ni refuser de te dire mon opinion sur la manière de trouver et de garder la vérité ; la vérité qui fut dès notre première jeunesse, comme tu le sais, l’objet de notre amour le plus ardent ; la vérité bien éloignée des vaines préoccupations des hommes, qui, trop adonnés à cette vie matérielle, s’imaginent qu’il n’existe rien autre chose que ce que les cinq sens, ces messagers ordinaires du corps, leur font connaître, et dont l’esprit est troublé par les impressions et les images qu’ils reçoivent de ces sens, alors même qu’ils cherchent à se dérober à leur influence.
C’est cependant avec cette règle funeste et mensongère qu’ils croient mesurer très-fidèlement les impénétrables profondeurs de la vérité. Il est on ne peut plus facile, mon cher ami, non-seulement de dire, mais encore de penser qu’on a trouvé la vérité ; mais tu verras par cet écrit, je l’espère, combien en réalité c’est chose difficile. J’ai demandé et je demande à Dieu que ces lignes te profitent, ou du moins qu’elles ne te nuisent pas, à toi et en général à tous ceux entre les mains de qui elles pourront tomber ; et j’espère qu’il en sera ainsi, si ma conscience ne me trompe pas, en me disant que j’ai entrepris cet ouvrage dans un esprit de piété et de charité, et non par le désir d’une vaine renommée et d’une frivole ostentation.
2. Mon but est donc de te prouver, si je puis, que c’est aux Manichéens une témérité sacrilège de s’emporter contre ceux qui, suivant l’autorité de la foi catholique, croient tout d’abord la vérité, qu’une âme pure voit, mais qu’ils ne peuvent encore apercevoir ; et qui se prédisposent et se préparent ainsi à recevoir la lumière divine. Tu sais, mon cher Honorat, que si nous sommes tombés dans les piéges de ces sectaires, c’est uniquement parce que, écartant une autorité redoutable, ils disaient se servir de la raison pure et simple pour mener à Dieu ceux qui voudraient les entendre, et pour les délivrer de toute espèce d’erreur. En effet, quel motif m’a fait, pendant près de neuf ans, mépriser la religion que mes parents m’avaient inculquée dans ma première enfance, et suivre assidûment les leçons de ces docteurs ?
N’est-ce pas parce qu’ils prétendent qu’on nous inspire des terreurs superstitieuses, qu’on exige de nous la foi avant la raison, tandis que eux ne contraignent personne à croire, si l’on n’a pas d’abord discuté et vu clairement la vérité ? Quel homme ne serait attiré par de telles promesses, surtout s’il est jeune, passionné pour la vérité, et en outre formé à l’orgueil et au bavardage par les discussions des quelques savants qu’il a entendus à l’école, tel enfin qu’ils m’ont trouvé à cette époque, méprisant ce que j’appelais des contes de vieille femme, et désireux d’acquérir et de posséder ce qu’ils promettent, la vérité claire et sans mélange ?
Mais d’un autre côté ; quel motif m’engagea à ne pas m’attacher entièrement à eux, de sorte que je restais, comme ils disent, au rang des auditeurs, et que je ne renonçais pas aux espérances et aux choses de ce monde ? N’est-ce pas parce que je les trouvais, eux aussi, avec leur éloquence infatigable, plus habiles à réfuter les doctrines des autres, qu’à prouver et asseoir solidement les leurs propres ? Mais à quoi bon parler de moi qui suis maintenant chrétien catholique ? À cette source abondante j’ai été retremper avec avidité mes lèvres arides et depuis bien longtemps desséchées ; ces mamelles fécondes de l’Église, je les ai pressées avec des pleurs et des gémissements profonds, pour en faire couler le lait qui devait soulager ma misère, et ramener en moi l’espoir de la vie et du salut.
Ainsi donc ne parlons pas de moi-même : pour toi, qui n’es pas encore chrétien, qui cédant, non sans peine, à mes conseils, alors que tu avais pour ces sectaires une aversion profonde, as cru bien faire d’aller les entendre et voir ce qu’ils sont, rappelle tes souvenirs, et dis-moi, je te le demande, ce qui t’a charmé en eux, si ce n’est une grande présomption, une facilité extrême à promettre des raisons ? Tu sais à quelles longues et véhémentes discussions ils se livraient sans cesse sur les erreurs des ignorants, ce qui est bien facile pour le premier demi-savant venu, comme je l’ai reconnu un peu tard. S’ils nous infusaient en même temps quelques-unes de leurs erreurs, nous croyions devoir par nécessité les adopter, faute d’autres doctrines plus satisfaisantes.
Ils faisaient ainsi pour nous ce que fait l’oiseleur perfide, qui plante près d’une source d’eau des pieux enduits de glu pour prendre les oiseaux altérés : il cache et dérobe aux yeux, par tous les moyens, les autres sources qui sont dans le voisinage, ou bien il y place des épouvantails qui détournent ses victimes, et les obligent, n’ayant pas le choix d’un appui, à tomber dans ses piéges.
3. Ne pourrais-je pas me dire ici à moi-même que ces comparaisons fleuries, ces critiques ingénieuses peuvent être adressées avec beaucoup de finesse et d’esprit par le premier adversaire venu à tous ceux qui se mêlent d’enseigner ? Mais si j’ai cru devoir mêler à cet ouvrage quelque fantaisie de ce genre, c’est pour avertir ces discoureurs de ne plus se servir de pareils moyens, afin que, comme dit Cicéron, bagatelles de lieux communs à part, on ne voie plus que deux faits, deux causes, deux raisons en lutte l’une avec l’autre. Ainsi, qu’ils ne viennent plus nous dire, comme il le font souvent, que quiconque les abandonne après avoir pris longtemps leurs leçons, a nécessairement, en passant par eux, éclairé son esprit. Tu vois, Honorat, toi si cher à mon coeur (car, pour eux, je ne veux pas trop m’en inquiéter), tu vois combien cette prétention est vaine et facile à réfuter.
C’est pourquoi je laisse à ta sagesse le soin de l’examiner. Je ne crains pas qu’à tes yeux j’aie paru nager dans la lumière, alors que j’étais engagé dans la vie du monde, nourrissant des espérances pleines de ténèbres sur la beauté d’une épouse, sur la pompe des richesses, sur la vanité des honneurs, sur tous les autres plaisirs nuisibles et pernicieux. Tous ces faux biens, comme tu le sais, alors que je suivais avec ardeur les leçons de ces hérétiques, étaient le but continuel de mes désirs et de mes espérances. Je n’en attribue pas la faute a leurs leçons, j’avoue même qu’ils prennent grand soin de tenir en garde contre ces tentations. Mais dire que la lumière m’a abandonné seulement quand je me suis détourné de toutes ces ombres de la réalité, et quand j’ai résolu de me contenter de la seule nourriture nécessaire à la santé du corps, tandis que cette lumière m’entourait d’éclat et de splendeur alors que j’aimais ces vanités, et que j’étais retenu dans leurs liens ; c’est, pour user de termes fort adoucis, le fait d’un homme qui examine avec peu d’attention les choses dont il aime à discourir. Mais venons à notre sujet, si tu le veux bien.
