Contre le Mensonge
- 01 — Chapitre premier — Nous ne devons pas, au prix du mensonge, découvrir ceux qui se cachent a l’aide du mensonge
- 02 — Chapitre II — Erreur des priscillianistes qui emploient le mensonge pour se cacher. Par la, il n’y aurait plus de martyrs
- 03 — Chapitre IV — Quand on ment sur un point, on ne peut plus être cru sur d’autres
- 04 — Chapitre XI — Trois manières de discuter contre ceux qui ciierchent dans les écritures un moyen de justifier leurs mensonges
- 05 — Chapitre XIII — Examen des passages de l’Évangile qui semblent autoriser le mensonge
- 06 — Chapitre XIV — Véritables mensonges rappelés dans l’ancien testament. Il ne faut pas plus imiter le mensonge de thamar que la fornication de juda
- 07 — Chapitre XVI — L’homme de bien peut-il mentir quelquefois pour sauver son prochain ?
- 08 — Chapitre XX — Est-il au moins permis de mentir pour le salut éternel d’un homme ?
- 09 — Chapitre XXI — Conclusion

Contre le Mensonge
Saint Augustin · 88 min de lecture · 6 vues
In OEUVRES COMPLÈTES DE SAINT AUGUSTIN, traduites pour la première fois en français sous la direction de M. Raulx, Tome XII, p. 218-240. BAR-LE-DUC,1866.
CHAPITRE XVIII. FAUT-IL MENTIR POUR CACHER A UN MALADE CE QUI LUI CAUSERAIT LA MORT ? SI ON PERMETTAIT LE MENSONGE EN CE CAS, IL SERAIT DIFFICILE DE LUI ASSIGNER DES LIMITES ET DE L’EMPÊCHER D’ALLER JUSQU’AU PARJURE ET AU BLASPHÈME. TRAIT VIF A L’ADRESSE DES DOCTEURS DE MENSONGE.
Est-il permis de mentir pour découvrir des Priscillianistes qui se cachent sous le nom de catholiques ? — On ne doit point rechercher des menteurs par le mensonge, ni des blasphémateurs par le blasphème. — Réfutation de Dictinius. — Les hommes religieux ne doivent pas mentir pour cacher leur foi. — Les textes et les exemples cités des saints Livres par Dictinius, ou ne sont pas des mensonges, ou ne sont point proposés à l’imitation, si ce sont des mensonges. — S. Augustin résout la difficulté relative aux péchés de compensation, et ne veut pas même que l’on mente, quand cela semblerait utile ou nécessaire pour sauver la vie temporelle ou éternelle du prochain. — Enfin on ne doit jamais mentir, surtout eu ce qui concerne l’enseignement religieux ; c’est un devoir de soutenir ce point coutre les hérétiques.
1. Tu m’as envoyé bien des écrits, Consentius, mon frère ; bien des choses à lire ; et pendant que je préparais ma réponse, distrait par mille autres occupations pressantes, l’année s’est écoulée, et me voilà réduit aux abois et forcé d’écrire d’une manière quelconque, pour ne pas retenir plus longtemps le messager pressé de partir et de profiter d’un temps favorable à la navigation. Après avoir donc parcouru, lu en entier, puis pesé le plus mûrement possible tout ce que Léolaos, le serviteur de Dieu, m’a apporté de ta part, d’abord au moment où je le recevais, et ensuite quand je me disposais à répondre, j’ai singulièrement goûté ton style, ton langage, ta science des saintes Écritures, la pénétration de ton esprit, la douleur qui te dicte de vifs reproches aux catholiques tièdes et le zèle qui t’irrite contre des hérétiques secrets.
Mais je ne suis pas convaincu que nous devions, à l’aide du mensonge, découvrir des hommes qui se cachent sous le voile du mensonge. À quoi bon, en effet, prenons-nous tant de peines, mettons-nous tant d’intérêt à les chercher, à les suivre comme à la piste, sinon pour les surprendre, les amener en plein jour, puis leur enseigner la vérité ou les empêcher, par l’éclat même de la vérité, de nuire aux autres ; c’est-à-dire pour détruire leur mensonge, ou tenir en garde contre lui et faire mieux briller la vérité divine ? Comment donc s’arroger le droit de poursuivre le mensonge à l’aide du mensonge ? Faudra-t-il aussi poursuivre le brigandage par le brigandage, le sacrilège parle sacrilège, l’adultère par l’adultère ? « Si, par mon mensonge, la vérité de Dieu a éclaté davantage », dirons-nous aussi : « Faisons le mal pour qu’il arrive du bien ? »
Tu vois jusqu’à quel point l’Apôtre déteste ce procédé. Car mentir pour attirer à la vérité des hérétiques menteurs, n’est-ce pas exactement dire : « Faisons du mal pour qu’il en arrive du bien ? » Quoi ! le mensonge est-il parfois un bien, ou cesse-t-il parfois d’être un mal ? Pourquoi alors est-il écrit : « Vous haïssez, Seigneur, tous ceux qui commettent l’iniquité, vous perdrez tous ceux qui profèrent le mensonge ? » Le Psalmiste n’excepte personne ; son langage est précis, il ne dit pas : « Vous perdrez ceux qui profèrent mensonge », comme pour laisser place à des exceptions, mais il dit, d’une manière absolue, universelle : « Vous perdrez tous ceux qui profèrent le mensonge ». Et parce qu’il ne dit pas :
Vous perdrez ceux qui profèrent toute espèce de mensonge, ou qui profèrent un mensonge quelconque, faut-il croire qu’il permette d’excepter certaine espèce de mensonge ; que Dieu ne perdrait point celui qui le proférerait ; qu’il ne perdrait que ceux qui profèrent un mensonge capable de faire tort au prochain, et non pas toutes sortes de mensonges, puisqu’il s’en trouverait de justes, qu’il faudrait louer plutôt que blâmer ?
