Ammonas, successeur de saint Antoine
Apophtegmes, lettres et instructions, traduits par F. Nau
- 01 — Introduction de l’éditeur
- 1.1 — A. — L’auteur
- 1.2 — B. — Les textes
- 1.C — Histoire littéraire
- 1.4 — D. — Objet de la présente édition
- 02 — I. — Apophtegmes grecs sur l’abbé Ammonas
- 03 — II. — Version syriaque des apophtegmes
- 04 — III. — Deux chapitres de l’Historia monachorum (Rufin)
- 05 — IV. — Lettres d’Ammonas
- 06 — V. — Instructions d’Ammonas
- 6.1 — 1° Quatre enseignements
- 6.2 — 2° Dix-neuf exhortations
- 6.3 — 3° Discours à ceux qui vivent dans la solitude
- 07 — VI. — Deux fragments

Ammonas, successeur de saint Antoine
Apophtegmes, lettres et instructions, traduits par F. Nau
Saint Ammonas · 02 septembre 2026 · 96 min de lecture · 7 vues
L’édition de la version syriaque des lettres d’Ammonas, par M. Kmosko (P. O., t. X, fasc. 6), a attiré notre attention sur les textes grecs parallèles édités à Jérusalem ; nous en avons d’ailleurs trouvé quelques autres à la Bibliothèque Nationale de Paris et il nous a paru bon de réunir ici tout ce qui nous reste d’Ammonas, l’un des disciples et le premier successeur d’Antoine, archimandrite, puis évêque égyptien, du IVe siècle.
A. — L’auteur§
Dans les traductions latines et syriaques, tous les noms de même racine se permutent ; on trouve donc souvent Amon, Animon, Amoun, Amonas, Ammonas, Ammonios, Piammon, Ammoï, mis l’un pour l’autre. Il n’est pas impossible qu’il y ait eu quelques permutations analogues dans les textes originaux dont les plus anciens manuscrits conservés sont du Xe ou XIe siècle, mais, pour ne pas tomber dans l’arbitraire, nous laisserons tous les textes, conservés dans le texte grec original, qui ne portent pas le nom Ammonas, pour ne retenir que ces derniers. Il est possible encore ici qu’il nous reste des écrits ou des paroles de plusieurs Ammonas, mais nous rapporterons au même disciple d’Antoine tous les textes qui portent le nom d’Ammonas et qui n’impliquent pas de contradiction, car, s’il a pu exister plusieurs moines de ce nom à peu près contemporains, il n’est pas probable que plusieurs aient eu simultanément assez de célébrité pour voir leurs paroles consignées dans les recueils dès la fin du IVe siècle.
Ammonas mena d’abord la vie monacale à Scété : un frère des Cellules l’y visita (Apophtegme 4). Il y passa quatorze ans à prier Dieu de lui accorder de vaincre la colère (Ap. 3). Il alla trouver Antoine, dont la caverne lui fut miraculeusement indiquée (Ap. 7), et Antoine lui prophétisa qu’il ferait des progrès dans la crainte de Dieu (Ap. 8). Comme on place la mort d’Antoine vers 356, on doit placer la rencontre des deux saints avant 350. Ammonas semble s’être attaché dès lors à Antoine : il le suivait au désert (Ap. 12) et il dirigea après sa mort (356) le monastère de Pispir, sur la rive droite du fleuve en face de Bouche (cf. Rufin, infra, p. 424). Il avait coutume, comme son maître, de s’isoler dans le désert d’où il écrivait aux frères : on racontait qu’il avait fait périr un basilic (Ap. 2) et l’auteur de l’Historia monachorum a consigné, de ce prodige, une rédaction très amplifiée recueillie dans ces parages (Rufin, infra, p. 426). Le monastère de Pispir possédait sans doute alors comme aujourd’hui, sur la rive gauche du Nil, des dépendances qui nécessitaient parfois la présence de l’abbé Ammonas, et l’apopht. 6, dans sa double rédaction, nous a conservé un incident de l’une de ces traversées. Saint Athanase, réfugié parmi les moines jusqu’à la mort de George, évêque intrus d’Alexandrie, en 362, eut ainsi l’occasion de connaître Ammonas et d’admirer ses exhortations aux moines (infra, p. 455) et ses conseils aux novices (infra, p. 474) ; il lui donna la consécration épiscopale. Le nouvel évêque exerça la juridiction sur les laïques (Ap. 9) en même temps que la juridiction sur les moines (Ap. 10) avec une égale bonté ; les persécutions de Lucius, qui poursuivait les moines jusque dans les déserts vers l’an 373, l’obligèrent à se cacher. C’est sans doute à cette période (vers 380) qu’il faut rapporter ses relations avec Poemen (Ap. 13 à 15), car Poemen semble avoir vécu au commencement du Vᵉ siècle ; un récit (P. G., t. LXV, col. 366, n. 183 ; P. L., t. LXXIII, col. 983, n. 16) le met même en relation (vers 452) avec un moine de Syrie (Palestine ?) exilé par l’empereur Marcien, comme nous avons vu, dans les Plérophories (P. O., t. VIII, p. 102 à 105), Pior en relation, à la même époque, avec Pierre l’Ibère. D’ailleurs, Rufin a vu Poemen à Pispir (P. L., t. XXI, col. 517). Quelques-unes des lettres d’Ammonas peuvent être rapportées à cette période : les moines de Pispir eux-mêmes, fatigués par quelque vexation, voulaient quitter leur monastère (Ap. 5 ; Lettre grecque IV). Enfin, à l’époque de la rédaction de l’Historia monachorum — c’est-à-dire avant 396 si elle a d’abord été rédigée en grec par Timothée, ou avant 403 si elle a d’abord été rédigée en latin par Rufin —, Ammonas était mort et Pityrion lui avait succédé (Rufin, infra, p. 424).
L’Église grecque fait mémoire d’Ammonas le 26 janvier et le samedi veille de la Quinquagésime (samedi τῆς τυρωφάγης), qui est consacré aux ascètes. Théodore Studite, dans l’office de ce jour, l’appelle Ἀμμωνᾶς ὁ πνευματοφόρος.
B. — Les textes§
Nous renverrons, par la lettre A, à l’édition donnée à Jérusalem dont voici le titre complet :
Apophtegmes grecs. — Ce sont des anecdotes ou de bonnes paroles rédigées en grec dès le IVe siècle, dont le nombre a été en augmentant jusqu’au VIe siècle. Ils ont été traduits en latin et en syriaque dès le Ve siècle et il nous en reste des manuscrits syriaques du VIe siècle.
Nous reproduisons les Apophtegmes, édités par A. d’après le manuscrit 448 du Sinaï, du XIᵉ siècle (à peu près identique au Coislin 126 du Xᵉ au XIᵉ siècle édité par Cotelier). Nous avons tenu compte de l’édition Migne et de plusieurs manuscrits de Paris.
Version syriaque des Apophtegmes. — Nous ajoutons cette version à cause de son ancienneté, d’après un manuscrit du British Museum, add. 12173, du VIᵉ au VIIᵉ siècle, qui mélange les apophtegmes aux récits de Pallade et de Rufin. Cette version syriaque des Apophtegmes a été compilée, vers 650, par le moine nestorien Ananjésu, dans le Paradisus Patrum syriaque édité par P. Bedjan et par W. Budge (voir aux sigles). Nous utiliserons ces deux éditions. Les versions confondent les noms Ammonas, Ammonios et Ammon, nous éditons donc ici quelques récits supplémentaires dont l’attribution à Ammonas, disciple d’Antoine, n’est pas certaine, mais seulement possible ; nous n’en avons pas fait état plus haut lorsque nous avons résumé sa vie.
Deux extraits de la version syriaque de l’Historia monachorum de Rufin. — Le premier (sur Pityrion) nous apprend qu’Ammonas est le successeur d’Antoine ; nous reproduisons les éditions de MM. Bedjan et Budge. Le second concerne Ammoun et nous le rapportons encore à Ammonas parce qu’Ammoun vivait à la même époque et dans la même région qu’Ammonas ; de plus, le texte original est sans doute le latin qui ne distingue pas toujours les diverses formes de ce nom ; enfin, tout le récit semble être une rédaction légendaire qui doit être rattachée à l’apophtegme 2, lequel raconte comment Ammonas tua un basilic. Il semble donc permis d’identifier ces deux hommes de même époque, de même région, qui opèrent des prodiges analogues et qui portent en somme le même nom. Nous éditons ici la version syriaque inédite qui est contenue dans le seul manuscrit du British Museum, add.
Les instructions d’Ammonas. — 1° Nous éditons d’après les manuscrits de Paris, grec 2500, fol. 200, et suppl. grec 1319, fol. 127, un extrait des instructions sur les quatre choses qui empêchent l’homme de se repentir. Dans le second de ces manuscrits, cette pièce est immédiatement suivie, sans aucune séparation ni aucun nouveau titre, de 19 exhortations que nous éditons en conséquence à la suite.
2° Exhortations (chapitres parénétiques). — Ces dix-neuf exhortations ont été traduites en latin par Vossius, d’après deux manuscrits de Rome : Sancti Patris Ephraem syri opera omnia… nunc recens latinitate donata, Anvers, 1619, p. 383 à 389. Vossius confond Ammonas avec Ammon de Nitrie.
Nous terminons par deux fragments, le premier édité par A., p. 28 à 29, d’après le manuscrit 464 du Sinaï, du XVIᵉ siècle, fol. 255 à 256 ; le second conservé dans les manuscrits de Paris, Coislin 108 et 127, à la suite de l’apophtegme 1. Ce sont des exhortations dans le genre des conseils à ceux qui commencent à servir Dieu.
On remarque que le syriaque, lorsqu’il est conservé, est en général une traduction fidèle du grec. Il nous a servi, lorsque nous avions plusieurs manuscrits grecs, à établir le texte. Voir surtout la lettre grecque 4, pour laquelle un manuscrit grec présentait plusieurs lacunes.
Les diverses pièces grecques que nous éditons n’ont pas un sujet homogène ; les phrases hachées et sentencieuses des conseils aux moines, qui imitent souvent le parallélisme des livres bibliques, n’ont presque rien de commun avec la forme des lettres. Nous avons pu relever cependant quelques points de contact et la différence de sujet peut suffire à expliquer la différence de forme. Nous ne connaissons pas non plus les étapes de la tradition.
C. — Histoire littéraire§
Du IVᵉ au Vᵉ siècle, Isaïe l’Égyptien cite les exhortations ; Zosime y renvoie explicitement. Du Ve au VIe siècle, la légende syriaque de Milès, évêque de Suse, mort vers 340, raconte qu’il a été passer deux ans en Égypte « à cause de la renommée du bienheureux Amounis, disciple d’Antoine ». Rentré en Perse, il vit un serpent ; il commanda et « aussitôt le serpent creva depuis la tête jusqu’à la queue ». Cet anachronisme semble basé sur les récits. Plus tard, Isaac le Syrien cite explicitement l’apophtegme 7. Le grec d’Isaac, qui n’est qu’une traduction du syriaque, porte Ammoun au lieu d’Ammonas, parce que les Syriens, nous l’avons vu, confondent ces deux formes. Vers cette même époque, les lettres étaient traduites en syriaque et il reste, de cette traduction, un manuscrit de l’an 534. Du VIe au VIIe siècle, Dorothée cite l’apophtegme 10 et Jean Climaque fait allusion à l’apophtegme 1. Au IXe siècle, Thomas de Marga cite dix lignes de la lettre et une phrase de la lettre 5, d’après la version syriaque qu’il introduit ainsi : « il convient de citer ici la parole de saint Amounis, ascète et évêque élu dans l’église de Dieu, qui a écrit dans l’une de ses lettres à ses disciples ». Les lettres ont été mises sous le nom d’Antoine, comme M. Kmosko a eu le mérite de le découvrir. Ammonas a été popularisé surtout par les collections d’Apophtegmes et par leurs traductions. Paul Euergétinos, par exemple († 1054), a inséré dans sa compilation tous les Apophtegmes d’Ammonas qu’il a trouvés dans une de ces collections. Un peu plus tard, Jean, patriarche d’Antioche sous Alexis Ier Comnène (1081-1118), résumait les exhortations d’Ammonas dans son recueil ascétique conservé dans le ms. 241 de Vienne, fol. 1-131.
D. — Objet de la présente édition§
En sus de son intérêt documentaire et de la comparaison qu’elle permet d’établir entre le texte original et son ancienne traduction syriaque, la présente publication montrera l’importance de l’hellénisme dès le début de l’ascétisme égyptien. C’est probablement en grec que le second successeur d’Antoine, Pityrion, a tenu « de nombreux discours » à Rufin, mais c’est certainement en grec que son premier successeur Ammonas parlait et écrivait. Moïse l’Éthiopien lui-même, contemporain d’Ammonas, écrivait en grec à Poemen et aux moines. C’est en grec qu’avait été composé le premier monument élevé au monachisme égyptien : en écrivant la Vie de saint Antoine, saint Athanase avait remercié les moines de l’appui qu’ils lui avaient prêté et avait créé en Occident un courant de vive sympathie qui devait conduire aux récits de voyages en Égypte et aux anecdotes conservées, en latin et en grec, sous les noms de Rufin, de saint Jérôme, de Pallade. En Égypte même, il est probable que saint Athanase a trouvé des imitateurs et que ceux-ci ont écrit en grec et non en copte, car dans la presque totalité de l’Égypte, après plusieurs siècles d’occupation grecque, le copte avait moins d’importance que la langue bretonne n’en a aujourd’hui en France. Ce petit nègre, comme l’appelle M. Amélineau, était le patois des humbles qui comptaient peu et n’écrivaient pas. « Pense aux illustres Pères (égyptiens) combien ils étaient simples, dit Silvain, et ils ne savaient que quelques psaumes ». C’est ainsi que la Bible entière n’a pas encore été traduite chez nous en breton. C’est après le triomphe définitif du concile de Chalcédoine seulement, c’est-à-dire après le règne de Justin II, que les monophysites jacobites, réfugiés dans les monastères comme autrefois Athanase, ont eu l’ingénieuse idée d’opposer la langue et le monde coptes à la langue et au monde grecs qui les opprimaient. C’est dans le courant du VIe siècle que l’église d’Alexandrie, grecque jusque-là, est devenue copte, pour trouver dans le sentiment national un appui contre les représentants de l’empereur et du concile de Chalcédoine.
Nous ajouterons une table des noms propres et des matières pour servir de concordance entre les diverses pièces de cette publication, une table des mots syriaques avec les mots grecs qu’ils traduisent et quelques remarques lexicographiques pour compléter les dictionnaires.
Je remercie tout particulièrement M. l’Abbé Fr. Vanderstuyf qui a bien voulu corriger la dernière épreuve, français et grec, du présent travail.
2. C’est alors qu’on a fait de nombreuses traductions et créé de nombreux apocryphes et pseudépigraphes. On ne doit jamais admettre, sans démonstration, qu’un texte ecclésiastique copte est antérieur au VIᵉ siècle.
