Les Actes du martyre de saint Pierre d’Alexandrie
La Passion du dernier des martyrs, traduite du grec par Anastase le Bibliothécaire

Les Actes du martyre de saint Pierre d’Alexandrie
La Passion du dernier des martyrs, traduite du grec par Anastase le Bibliothécaire
Saint Pierre d’Alexandrie · 16 septembre 2026 · 38 min de lecture · 3 vues
Quand tous les membres de mon corps se changeraient en langues, et que toutes les jointures de mes membres prononceraient des sons articulés, cela ne suffirait nullement pour exprimer qui fut, combien grand et combien bon fut notre bienheureux Père Pierre, archevêque d’Alexandrie. Je considère surtout comme peu convenable de confier au papier les périls qu’il subit de la part des tyrans, les combats qu’il soutint contre les païens et les hérétiques, de peur de sembler faire de ces choses les sujets de mon panégyrique plutôt que de cette passion à laquelle il se soumit virilement pour assurer le salut du peuple de Dieu. Néanmoins, parce que l’office du narrateur doit nécessairement faillir à raconter sa conversation intime et ses œuvres admirables, et que le langage n’est nullement suffisant pour une telle tâche, j’ai jugé convenable de ne décrire que ces exploits par lesquels on sait qu’il parvint au pontificat2, et, après qu’Arius eut été retranché de l’unité de l’Église3, qu’il fut couronné du laurier du martyre. Je considère cependant que c’est là une fin glorieuse, et le spectacle d’un magnifique combat, suffisant pour ceux qui ne doutent pas d’un récit véridique, exempt de mensonge. En commençant donc notre récit de l’épiscopat de ce très saint homme, invoquons à notre aide son propre langage, afin de le faire coopérer avec notre propre style.1
Alexandrie est une cité d’une grandeur extrême, qui tient le premier rang non seulement parmi les Égyptiens, mais aussi parmi les Thébains et les Libyens, qui ne sont pas à grande distance de l’Égypte.4 Un cycle de deux cent quatre-vingt-cinq ans depuis l’incarnation de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ s’était écoulé, lorsque le vénérable Théonas, évêque de cette cité, s’éleva par un vol éthéré vers les royaumes célestes. À lui succéda Pierre au gouvernail de l’Église, établi évêque par tout le clergé et toute la communauté chrétienne, seizième dans l’ordre depuis Marc l’Évangéliste, qui fut aussi archevêque de cette cité. Lui, en vérité, tel Phosphore se levant parmi les astres, resplendissant de l’éclat de ses vertus sacrées, gouverna très magnifiquement la citadelle de la foi. Inférieur à nul de ceux qui l’avaient précédé dans la connaissance de la Sainte Écriture, il s’appliqua noblement à l’avantage et à l’instruction de l’Église ; d’une prudence singulière, et parfait en toutes choses, prêtre véritable et victime de Dieu, il travaillait avec vigilance nuit et jour à tout soin sacerdotal.
Mais parce que la vertu est la marque du zélateur, « ce sont les cimes des montagnes que frappe la foudre »5, il endura de ce fait de multiples combats contre des rivaux. Que faut-il dire de plus ? Il vécut dans la persécution presque toute sa vie. Cependant il ordonna cinquante-cinq évêques. Mélèce enfin — le plus noir en esprit et en nom — fut fait évêque schismatique de la cité de Lycopolis, faisant beaucoup de choses contraires à la règle des canons, et surpassant même en cruauté la soldatesque sanguinaire qui, au temps de la Passion du Seigneur, craignit de déchirer sa tunique ; il fut si emporté, lâchant la bride à sa folie, que, déchirant l’Église catholique non seulement dans les cités d’Égypte, mais même dans ses villages, il ordonna des évêques de son propre parti, ne se souciant nullement ni de Pierre, ni du Christ qui était en la personne de Pierre. À lui s’attacha Arius, qui était encore laïc et non marqué de la tonsure cléricale6, et qui lui fut, à lui et à sa famille, extrêmement cher ; et non sans raison : tout animal, comme dit l’Écriture, aime son semblable. Mais cela étant venu à sa connaissance, l’homme de Dieu, affligé de douleur, dit que cette persécution était pire que la précédente. Et bien qu’il fût caché, cependant, autant que ses forces le permettaient, dirigeant partout ses exhortations, et prêchant l’unité de l’Église, il affermit les hommes à résister à l’ignorance et à la téméraire scélératesse de Mélèce. D’où il advint que beaucoup, influencés par ses salutaires admonitions, abandonnèrent l’impiété mélétienne.
Vers ce même temps, Arius, armé de la ruse de la vipère, comme s’il désertait le parti de Mélèce, se réfugia auprès de Pierre, qui, à la demande des évêques, l’éleva aux honneurs du diaconat, ignorant son extrême hypocrisie. Car il était comme un serpent gonflé de venin mortel. Cependant on ne peut imputer comme un crime à ce saint homme l’imposition des mains sur ce faux frère, pas plus que les arts magiques simulés de Simon ne sont attribués à Philippe. Cependant, la détestable méchanceté des Mélétiens croissait sans mesure ; et le bienheureux Pierre, craignant que la peste de l’hérésie ne se répandît sur tout le troupeau confié à sa charge, et sachant qu’il n’y a nulle communion entre la lumière et les ténèbres, ni nul accord entre le Christ et Bélial, sépara par lettre les Mélétiens de la communion de l’Église. Et parce qu’une mauvaise disposition ne peut longtemps être cachée, aussitôt le méchant Arius, voyant ses fauteurs et complices précipités de la dignité de l’Église, se laissa aller à la tristesse et à la plainte. Cela n’échappa pas à ce saint homme. Car lorsque son hypocrisie fut mise à nu, aussitôt, usant du glaive évangélique : « Si ton œil droit te scandalise, arrache-le et jette-le loin de toi » (Mt 5, 29), et retranchant Arius du corps de l’Église comme un membre putride, il l’expulsa et le bannit de la communion des fidèles.
Cela fait, la tempête de la persécution s’apaisant soudain, la paix, quoique pour un court temps, sourit. Alors ce très choisi prêtre du Seigneur brilla manifestement devant le peuple, et les fidèles commencèrent à accourir en foule pour honorer la mémoire des martyrs, et à s’assembler en congrégations à la louange du Christ. Ce peuple, ce prêtre de la loi divine le vivifiait par son éloquence sainte, et le suscitait et l’affermissait si bien que la multitude des croyants s’accroissait continuellement dans l’Église. Mais l’antique ennemi du salut de l’homme ne resta pas longtemps tranquille à regarder ces choses d’un œil favorable. Car soudain le nuage orageux du paganisme fit entendre son tonnerre hostile, et, comme une pluie d’hiver, frappa la sérénité de l’Église, et la chassa en fuite. Mais afin que cela soit compris plus clairement, il nous faut nécessairement revenir en arrière, aux atrocités de Dioclétien, cet impie, ce rebelle contre Dieu, et aussi à Maximien Galère, qui en ce temps-là, avec son fils Maximin, harcelait de sa domination tyrannique les régions de l’Orient.
Car au temps de cet homme le feu de la persécution chrétienne s’embrasa si fort, que non seulement dans une seule région de l’univers, mais même à travers le monde entier, tant sur terre que sur mer, la tempête de l’impiété faisait entendre son tonnerre. Les édits impériaux et les décrets les plus cruels courant çà et là, les adorateurs du Christ étaient mis à mort tantôt ouvertement, tantôt par des pièges clandestins ; nul jour, nulle nuit, ne se passait sans effusion de sang chrétien. Et le genre de massacre n’était pas d’une seule sorte ; les uns étaient tués par des tourments divers et très cruels ; d’autres encore, pour qu’ils fussent privés de l’humanité de leurs proches et de la sépulture dans leur propre pays, étaient transportés vers d’autres climats, et par certaines nouvelles inventions de châtiment, inconnues jusqu’alors à cet âge, étaient poussés jusqu’au terme du martyre. Ô l’horrible méchanceté ! Si grande fut leur impiété qu’ils bouleversèrent même de leurs fondations les sanctuaires du culte divin, et brûlèrent au feu les livres sacrés. Dioclétien, d’exécrable mémoire, étant mort, Constantin le Majeur fut élu pour administrer le royaume, et commença à tenir les rênes du gouvernement dans les régions occidentales.
En ces jours-là, une information fut portée à Maximin au sujet du susdit archevêque7, selon laquelle il était un chef et tenait la première place parmi les chrétiens ; et lui, enflammé de son iniquité habituelle, ordonna sur-le-champ que Pierre fût appréhendé et jeté en prison. Pour cela il dépêcha à Alexandrie cinq tribuns, accompagnés de leurs bandes de soldats, qui, venant là ainsi qu’il leur avait été commandé, saisirent soudain le prêtre du Christ et le remirent à la garde d’une prison. Merveilleuse fut la dévotion des fidèles ! Lorsqu’on sut que ce saint homme était enfermé dans le cachot de la prison, une foule incroyablement grande accourut, principalement une troupe de moines et de vierges, et, sans armes matérielles, mais avec des fleuves de larmes et l’affection de cœurs pieux, entoura l’enceinte de la prison8. Et comme de bons fils envers un bon père, ou plutôt comme les membres chrétiens d’une tête très chrétienne, ils s’attachaient à lui de toutes leurs entrailles de compassion, et lui étaient comme des murailles, veillant à ce qu’aucun païen ne pût trouver l’occasion d’accéder à lui. Un seul était le vœu de tous, une seule leur voix, et une seule leur compassion et leur résolution de mourir plutôt que de voir arriver quelque mal à ce saint homme. Or, tandis que l’homme de Dieu était gardé quelques jours dans les mêmes entraves, le corps rejeté en arrière, les tribuns firent une suggestion au roi à son sujet, mais lui, à sa manière féroce, rendit sa sentence pour faire punir capitalement le très bienheureux patriarche. Et lorsque cela parvint aux oreilles des chrétiens, ils commencèrent tous d’un même esprit à garder les abords de la prison avec gémissements et lamentations, et empêchèrent avec persévérance qu’aucun païen n’obtînt accès auprès de lui. Et comme les tribuns ne pouvaient d’aucune manière l’approcher pour le mettre à mort, ils tinrent conseil, et décidèrent que les soldats, l’épée tirée, feraient irruption sur la foule du peuple, et l’arracheraient ainsi pour le décapiter ; et que si quelqu’un s’y opposait, il serait mis à mort.
Arius, cependant, n’étant encore doté que de la dignité de lévite9, et craignant que, après la mort d’un si grand père, il ne pût nullement se réconcilier avec l’Église, vint trouver ceux qui tenaient la première place parmi le clergé, et, hypocrite qu’il était, par ses supplications affligées et son discours plausible, s’efforça de persuader le saint archevêque de lui étendre sa compassion, et de le délier du lien de l’excommunication. Mais qu’y a-t-il de plus trompeur qu’un cœur feint ? Qu’y a-t-il de plus simple qu’une sainte tranquillité ? Il n’y eut nul délai ; ceux qui avaient été sollicités entrèrent auprès du prêtre du Christ, et, après la prière accoutumée, se prosternant à terre, et baisant ses saintes mains avec gémissements et larmes, l’implorèrent, disant : « Toi, en vérité, très bienheureux père, pour l’excellence de ta foi, le Seigneur t’a appelé à recevoir la couronne du martyre, laquelle, nous n’en doutons nullement, t’attend bientôt. C’est pourquoi nous estimons juste que, selon ta piété accoutumée, tu pardonnes à Arius, et que tu étendes ton indulgence à ses lamentations. »
En entendant cela, l’homme de Dieu, ému d’indignation, les écarta, et, levant les mains vers le ciel, s’écria : « Osez-vous me supplier en faveur d’Arius ? Arius, aussi bien ici que dans le monde à venir, demeurera toujours banni et séparé de la gloire du Fils de Dieu, Jésus-Christ notre Seigneur. »10 Lui protestant ainsi, tous ceux qui étaient présents, frappés de terreur, gardèrent le silence comme des hommes muets. Bien plus, ils soupçonnèrent que ce n’était pas sans quelque avertissement divin11 qu’il avait prononcé une telle sentence contre Arius. Mais lorsque le père miséricordieux les vit silencieux et attristés par la componction du cœur, il ne voulut pas persister dans la sévérité, ni les laisser, comme par mépris, sans consolation ; mais prenant Achillas et Alexandre, qui parmi les prêtres paraissaient être les anciens et les plus saints, ayant l’un à sa droite et l’autre à sa gauche, il les sépara un peu du reste, et à la fin de son discours leur dit : « Ne me prenez pas, mes frères, pour un homme inhumain et dur ; car moi aussi, en effet, je vis sous la loi du péché ; mais croyez mes paroles. La perfidie cachée d’Arius surpasse toute iniquité et toute impiété, et ce n’est pas de mon propre chef que j’ai sanctionné son excommunication. Car cette nuit, tandis que je répandais solennellement mes prières devant Dieu, se tint près de moi un enfant d’environ douze ans, dont je ne pouvais supporter l’éclat du visage, car toute cette cellule où nous nous trouvons était resplendissante d’une grande lumière. Il était vêtu d’une tunique de lin12 divisée en deux parties, du cou jusqu’aux pieds, et tenant dans ses deux mains les déchirures de la tunique, il les appliquait sur sa poitrine pour couvrir sa nudité. À cette vision je fus frappé de stupeur. Et lorsque l’assurance de parler me fut donnée, je m’écriai : Seigneur, qui a déchiré ta tunique ? Alors il dit : Arius l’a déchirée, et garde-toi absolument de le recevoir en communion ; voici que demain on viendra te supplier pour lui. Prends donc garde de ne pas te laisser persuader d’y consentir : au contraire, ordonne aux prêtres Achillas et Alexandre, qui après ton départ gouverneront mon Église, de ne le recevoir en aucune manière. Tu accompliras très bientôt le sort du martyr. Or il n’y avait pas d’autre cause à cette vision. Voilà donc que je vous ai satisfaits, et je vous ai déclaré ce qui m’a été ordonné. Mais ce que vous ferez en conséquence de cela doit être votre propre affaire. » Voilà donc pour ce qui concerne Arius.
Il poursuivit : « Vous savez aussi, bien-aimés, et vous savez bien, quelle a été la manière de ma conduite parmi vous, et quels combats j’ai endurés de la part des Gentils idolâtres qui, ignorant le Seigneur et Sauveur, ne cessent, dans leur folie, de répandre au loin la renommée d’une multitude de dieux qui ne sont point des dieux. Vous savez également comment, pour éviter la rage de mes persécuteurs, j’ai erré, exilé, de lieu en lieu. Pendant longtemps je me suis tenu caché en Mésopotamie, ainsi qu’en Syrie parmi les Phéniciens ; dans l’une et l’autre Palestine aussi j’ai dû errer longtemps : et de là, si je puis m’exprimer ainsi, sous un autre climat, c’est-à-dire dans les îles, je suis demeuré un temps non négligeable. Cependant, au milieu de toutes ces calamités, je n’ai cessé, jour et nuit, d’écrire au troupeau du Seigneur confié à mon pauvre soin, et de l’affermir dans l’unité du Christ. Car une sollicitude anxieuse à leur égard pressait sans cesse mon cœur, et ne me laissait pas de repos ; ce n’est que lorsque je les remettais à la Puissance d’en haut que je trouvais quelque soulagement.
« De même aussi, à cause de ces bienheureux prélats, Philéas, je veux dire, Hésychius et Théodore, qui ont reçu de la grâce divine une digne vocation, quelle grande tribulation agitait mon esprit ! Car ceux-ci, comme vous le savez, pour la foi du Christ, ont été, avec le reste des confesseurs, épuisés par divers tourments. Et parce que, dans un tel combat, ils étaient non seulement du clergé, mais aussi du peuple, les porte-étendards et les précepteurs, je craignais fort, pour cette raison, qu’ils ne vinssent à faillir sous une longue affliction, et que leur défaillance, qu’il est terrible de mentionner, ne devînt pour beaucoup une occasion de scandale et de reniement de la foi, car ils étaient plus de six cent soixante enfermés avec eux dans l’enceinte d’un cachot. C’est pourquoi, bien qu’accablé de grand labeur et de grande peine, je ne cessai de leur écrire au sujet de tous ces passages annoncés,13 les exhortant à mériter la palme du martyre par la vertu de l’inspiration divine. Mais lorsque j’appris leur magnifique persévérance et la fin glorieuse de la passion de tous, tombant à terre, j’adorai la majesté du Christ, qui avait daigné les compter au nombre de la foule des martyrs.
« Pourquoi vous parlerais-je de Mélèce de Lycopolis ? Quelles persécutions, quelle perfidie il a dirigées contre moi, je ne doute point que vous ne le sachiez bien. Ô abominable méchanceté ! Il n’a pas craint de déchirer la sainte Église que le Fils de Dieu a rachetée de son précieux sang, et pour délivrer laquelle de la tyrannie du diable il n’a pas hésité à donner sa vie. Cette Église, comme j’ai commencé à le dire, le méchant Mélèce, la déchirant, n’a cessé de la jeter en prison et d’affliger même de saints évêques qui, peu avant nous, sont parvenus au ciel par le martyre. Gardez-vous donc de ses machinations insidieuses. Car moi, comme vous le voyez, je vais lié par la charité divine, préférant à toutes choses la volonté de Dieu. Je sais, en effet, que sous le souffle même les tribuns chuchotent ma mort avec une ardeur empressée ; mais je n’ouvrirai pour cela nulle communication avec eux, et je ne compterai point ma vie plus précieuse qu’elle-même. Bien plutôt, je suis prêt à achever la course que mon Seigneur Jésus-Christ a daigné me promettre, et à lui rendre fidèlement le ministère que j’ai reçu de lui. Priez pour moi, mes frères ; vous ne me verrez plus longtemps vivant en cette vie avec vous. C’est pourquoi je témoigne devant Dieu et devant votre fraternité que j’ai gardé devant vous tous une conscience pure. Car je n’ai pas craint de vous déclarer les préceptes du Seigneur, et je n’ai point refusé de vous faire connaître ce qui sera nécessaire par la suite.
« C’est pourquoi prenez garde à vous-mêmes, et à tout le troupeau sur lequel l’Esprit-Saint vous a établis, l’un après l’autre, comme surveillants — toi, Achillas, en premier lieu, et après toi, Alexandre. Voici que d’une voix vivante je vous atteste qu’après ma mort il s’élèvera dans l’Église des hommes qui diront des choses perverses, (Cf. 1 Tm 4, 1) et qui la diviseront de nouveau, comme Mélèce, entraînant le peuple à leur suite selon leur bon plaisir. Je vous l’ai donc déjà dit. Mais je vous en prie, mes propres entrailles, soyez vigilants ; car vous devrez subir de nombreuses tribulations. Nous ne sommes en effet pas meilleurs que nos pères. Ignorez-vous ce que mon père a enduré des Gentils, lui qui m’a élevé, le très saint évêque Théonas, dont j’ai entrepris d’occuper le siège pontifical14 ? Que ne puis-je avoir aussi ses mœurs ! Pourquoi encore parlerais-je du grand Denys, son prédécesseur, qui, errant de lieu en lieu, soutint de nombreuses calamités de la part du frénétique Sabellius ? Et je ne veux pas non plus omettre de vous mentionner, ô très saints pères et grands prêtres de la loi divine, Héraclas et Démétrius, contre lesquels Origène, ce forgeur d’un dogme pervers, dressa maintes tentations, lui qui jeta sur l’Église un schisme détestable, lequel jusqu’à ce jour la jette dans le trouble. Mais la grâce de Dieu, qui les protégea alors, vous protégera aussi, je le crois. Mais pourquoi vous retarder plus longtemps, mes très chers frères, par l’effusion de mon discours prolixe ? Il me reste, avec les dernières paroles de l’Apôtre15 qui pria ainsi, à vous adresser ces mots : « Et maintenant je vous recommande à Dieu et à la parole de sa grâce, qui est puissante pour vous diriger, vous et son troupeau. » » Lorsqu’il eut achevé, tombant à genoux, il pria avec eux. Et son discours terminé, Achillas et Alexandre, lui baisant les mains et les pieds et fondant en larmes, sanglotèrent amèrement, s’affligeant surtout de ces paroles qu’ils avaient entendues lorsqu’il avait dit qu’ils ne le reverraient désormais plus en cette vie. Alors ce très doux maître, se tournant vers le reste du clergé, qui, comme je l’ai dit, était venu à lui pour parler en faveur d’Arius, leur adressa ses dernières paroles de consolation, et celles qui étaient nécessaires ; puis, répandant ses prières devant Dieu, et leur faisant ses adieux, il les renvoya tous en paix.16
Ces choses ainsi terminées, il fut publié partout et au loin qu’Arius n’avait pas été retranché de l’unité catholique sans une intervention divine. Mais cet artisan de tromperie, ce disséminateur de toute méchanceté, ne cessa de tenir caché son venin de vipère dans le labyrinthe de son sein, espérant se réconcilier par l’entremise d’Achillas et d’Alexandre. C’est cet Arius, l’hérésiarque, le diviseur de la Trinité consubstantielle et indivisible. C’est celui qui, d’une bouche téméraire et impie, n’a pas craint de blasphémer le Seigneur et Sauveur plus que tous les autres hérétiques ; le Seigneur, dis-je, et Sauveur, qui, par pitié pour les égarements de notre humanité, et vivement affligé de voir le monde périr dans une destruction et une condamnation mortelles, a daigné souffrir pour nous tous dans la chair. Car il ne faut pas croire que la Divinité, qui est impassible, ait été soumise à la passion. Mais parce que les théologiens et les pères ont pris soin, en meilleur style, d’écarter des oreilles catholiques les blasphèmes de cette nature, et qu’une autre tâche est la nôtre, revenons à notre sujet.
Ce pontife17 très sagace donc, apercevant le cruel dessein des tribuns qui, afin de provoquer sa mort, étaient prêts à passer au fil de l’épée toute la multitude chrétienne présente, ne voulut pas qu’elle goûtât avec lui l’amertume de la mort, mais, en fidèle serviteur imitant son Seigneur et Sauveur, dont les actes étaient conformes aux paroles : « Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis » (Jn 10, 11), poussé par sa piété, il appela l’un des anciens de ceux qui là attendaient ses paroles, et lui dit : « Va vers les tribuns qui cherchent à me tuer, et dis-leur : Cessez toute votre inquiétude, voici que je suis prêt et disposé de mon plein gré à me livrer à eux. » Dis-leur de venir cette nuit à l’arrière de la maison de cette prison, et à l’endroit où ils entendront un signal donné sur le mur, de l’intérieur, qu’ils y fassent une excavation, et qu’ils me prennent et fassent de moi ce qui leur a été commandé. L’ancien, obéissant aux ordres de ce très saint homme — car on ne pouvait contredire un si grand père —, s’en alla vers les tribuns, et leur fit part de la chose comme il en avait été chargé. Eux, l’ayant reçue, s’en réjouirent grandement, et, prenant avec eux quelques tailleurs de pierre, vinrent vers l’aube du jour, sans leurs soldats, à l’endroit qui leur avait été indiqué. L’homme de Dieu avait passé toute la nuit en veille, sans sommeil, dans la prière et la vigilance. Mais lorsqu’il entendit leur approche, tandis que tous ceux qui étaient avec lui étaient plongés dans le sommeil, d’un pas lent et discret, il descendit vers la partie intérieure de la prison, et, selon l’accord convenu, fit un bruit sur le mur ; et ceux du dehors, l’entendant, forçant une ouverture, reçurent cet athlète du Christ, armé de toutes parts non d’une cuirasse d’airain, mais de la vertu de la croix du Seigneur, et pleinement disposé à mettre en pratique les paroles du Seigneur qui a dit : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr et l’âme et le corps dans la géhenne. » (Mt 10, 28) Chose merveilleuse ! Un tel et si violent tourbillon de vent et de pluie régnait cette nuit-là qu’aucun de ceux qui gardaient la porte de la prison ne put entendre le bruit de l’excavation. Ce martyr très constant pressait aussi ses meurtriers, en disant : Faites ce que vous êtes sur le point de faire, avant que ne s’en aperçoivent ceux qui me gardent.
Mais ils le prirent et l’emmenèrent au lieu appelé Bucolia, où le saint Marc avait subi le martyre pour le Christ. Étonnante est la vertu des saints ! Tandis qu’ils l’emmenaient, et qu’ils voyaient sa grande constance et sa fermeté d’âme en péril de mort, une soudaine crainte et un tremblement s’emparèrent d’eux au point qu’aucun d’eux ne put le regarder fixement au visage. En outre, le bienheureux martyr les pria de le laisser aller au tombeau de saint Marc, car il désirait se recommander à sa protection.18 Mais eux, confus, baissant les yeux vers le sol, dirent : « Fais comme tu veux, mais hâte-toi. » S’approchant donc du lieu de sépulture de l’évangéliste, il l’embrassa, et, lui parlant comme s’il était encore vivant dans la chair et capable de l’entendre, il pria en ces termes : « Ô père très honorable, toi l’évangéliste du Sauveur unique engendré, toi le témoin de sa passion, c’est toi que le Christ, libérateur de nous tous, choisit pour être le premier pontife et pilier de ce siège ; c’est à toi qu’il confia la tâche de proclamer la foi par toute l’Égypte et ses frontières. Toi, dis-je, tu as rempli avec vigilance ce ministère de notre salut humain qui t’avait été confié ; comme récompense de ce labeur tu as sans doute obtenu la palme du martyr. Aussi, ce n’est pas sans justice que tu es jugé digne d’être salué évangéliste et évêque. Ton successeur fut Anianus, et les autres en série descendante jusqu’au très bienheureux Théonas, qui a formé mon enfance, et a daigné éduquer mon cœur. À qui moi, pécheur et indigne, j’ai été, au-delà de mes mérites, nommé successeur par une descendance héréditaire. Et, ce qui est le meilleur de tout, voici que la largesse de la bonté divine m’a accordé de devenir martyr de sa précieuse croix et de sa joyeuse résurrection, donnant à ma dévotion la douce et agréable odeur de sa passion, afin que je sois rendu digne de lui offrir l’offrande de mon sang. Et comme le temps de faire cette offrande est désormais imminent, priez pour moi, afin que, la puissance divine m’assistant, je sois digne d’atteindre le terme de cette agonie avec un cœur ferme et une foi prête. Je recommande aussi à ta glorieuse protection le troupeau des fidèles du Christ qui m’avait été confié en soin pastoral ; à toi, dis-je, je le recommande par mes prières, à toi qui es reconnu comme l’auteur et le gardien de tous les occupants précédents et suivants de ce siège pontifical, et qui, détenant ses premiers honneurs, es le successeur non d’un homme, mais du Dieu-Homme, le Christ Jésus. » Ayant dit ces paroles,19 il s’éloigna un peu du saint tombeau, et, levant les mains vers le ciel, pria à haute voix, disant : « Ô Fils unique, Jésus-Christ, Verbe du Père éternel, entends-moi qui invoque ta clémence. Parle de paix, je t’en supplie, à la tempête qui secoue ton Église, et par l’effusion de mon sang, moi ton serviteur, mets fin à la persécution de ton peuple. » Alors une vierge consacrée à Dieu, qui avait sa cellule attenante au tombeau de l’évangéliste, comme elle passait la nuit en prière, entendit une voix venue du ciel, disant : « Pierre a été le premier des apôtres, Pierre est le dernier des évêques d’Alexandrie martyrisés. »
Sa prière terminée, il baisa le tombeau du bienheureux évangéliste, ainsi que ceux des autres pontifes qui y étaient ensevelis, et sortit vers les tribuns. Mais eux, voyant son visage semblable à celui d’un ange, saisis de terreur, craignirent de lui parler de son agonie imminente. Néanmoins, parce que Dieu n’abandonne pas ceux qui se confient en lui, il ne voulut pas laisser son martyr sans consolation au moment d’une si grande épreuve. Car voici qu’un vieillard et une vierge âgée, venant des petites bourgades, se hâtaient vers la ville, l’un d’eux portant quatre peaux à vendre, et l’autre deux draps de lin. Le bienheureux prélat, en les apercevant, reconnut à leur sujet une disposition divine. Il leur demanda aussitôt : « Êtes-vous chrétiens ? » Et ils répondirent : « Oui. » Alors il dit : « Où allez-vous ? » Et ils répondirent : « Au marché de la ville, pour y vendre ces choses que nous portons. » Alors le très miséricordieux père répondit : « Mes fidèles enfants, Dieu vous a marqués, persévérez avec moi. » Et eux, le reconnaissant aussitôt, dirent : « Seigneur, qu’il en soit comme tu l’as ordonné. » Puis, se tournant vers les tribuns, il dit : « Venez, faites ce que vous êtes sur le point de faire, et accomplissez l’ordre du roi ; car le jour est maintenant sur le point de poindre. »20 Mais eux, subissant comme une violence à cause du décret impie du prince, l’amenèrent en un lieu situé en face du sanctuaire de l’évangéliste, dans une vallée près des tombeaux. Alors le saint homme dit : « Étends, ô vieillard, les peaux que tu portes, et toi aussi, ô femme âgée, les draps de lin. »21 Et lorsqu’ils les eurent étendus, ce martyr très constant, y montant, étendit ses deux mains vers le ciel, et fléchissant les genoux à terre, et fixant son esprit sur le ciel, rendit grâces au Juge Tout-Puissant22 du combat, et, se fortifiant du signe de la croix, dit : Amen. Puis, détachant son omophorion23 de son cou, il le tendit, disant : « Ce qui vous est ordonné, faites-le rapidement. »
Cependant les mains des tribuns étaient comme paralysées, et, se regardant tour à tour les uns les autres, chacun pressait son compagnon d’accomplir l’acte, mais ils demeuraient tous saisis d’étonnement et de crainte. Enfin ils convinrent que, sur leur fonds commun, une récompense pour l’exécution serait fixée, et que celui qui oserait perpétrer le meurtre jouirait de la récompense. Il n’y eut point de délai, chacun d’eux apporta cinq solidi.24 Mais, comme le dit le poète païen,
« Quid non mortalia pectora cogis,
Auri sacra fames ? « 25
l’un d’entre eux, à la manière du traître Judas, enhardi par la convoitise de l’argent, tira son épée et décapita le pontife, le 25 novembre, après qu’il eut tenu le pontificat douze ans — dont trois avant la persécution, mais les neuf restants, il les passa sous des persécutions de diverses sortes. Le prix du sang étant aussitôt réclamé par le bourreau, ces méchants acheteurs, ou plutôt destructeurs, de la vie d’un homme s’en retournèrent promptement, car ils craignaient la multitude du peuple, puisque, comme je l’ai dit, ils étaient sans leur escorte militaire. Mais le corps du bienheureux martyr, comme l’affirment les pères qui se rendirent les premiers au lieu de l’exécution, demeura debout, comme s’il eût été absorbé dans la prière, jusqu’à ce que de nombreuses personnes, s’étant rassemblées, le découvrissent debout26 dans cette même posture ; en sorte que ce qui avait été sa constante pratique de son vivant, son corps inanimé le confirmait encore. Ils trouvèrent aussi le vieillard et la vieille femme veillant, dans le deuil et la lamentation, sur la plus précieuse relique de l’Église. Ainsi, l’honorant de funérailles triomphales, ils couvrirent son corps de linceuls de lin ; quant au sang sacré qui avait été versé, ils le recueillirent avec révérence dans un sac.
Pendant ce temps, une multitude innombrable de l’un et l’autre sexe, accourue en foule de la populeuse cité, se demandait de part et d’autre, avec gémissements et exclamations, ignorant de quelle manière cela s’était produit. En vérité, du plus petit au plus grand, une très grande douleur régnait parmi tous. Car lorsque les chefs de la cité virent la louable importunité de la multitude, occupée à se partager ses dépouilles sacrées pour les garder comme reliques, ils l’enveloppèrent plus étroitement encore dans les peaux et les linceuls de lin. Car le très saint ministre de Dieu était toujours revêtu de vêtements sacerdotaux de couleur blanche27 — c’est-à-dire de la tunique, du kolobion et de l’omophorion. Il s’éleva alors entre eux une contestation non médiocre ; car les uns voulaient porter les membres très sacrés à l’église qu’il avait lui-même construite, et où il repose maintenant, tandis que d’autres s’efforçaient de le porter au sanctuaire de l’évangéliste, où il avait atteint le terme de son martyre ; et comme aucun des deux partis ne voulait céder à l’autre, ils commencèrent à changer leur dévotion religieuse en querelle et en combat.28 Pendant ce temps, un groupe résolu de sénateurs appartenant au service public des transports, voyant ce qui s’était passé, car ils étaient près de la mer, préparèrent une barque, et s’emparant soudain des saintes reliques, ils les y placèrent, et gravissant le Phare par-derrière, par un quartier qui porte le nom de Leucado, ils parvinrent à l’église de la très bienheureuse mère de Dieu et toujours vierge Marie, qu’il avait, comme nous avons commencé à le dire, fait construire dans le quartier occidental, dans un faubourg, pour servir de cimetière aux martyrs. Sur quoi la foule du peuple, comme si le trésor céleste lui eût été ravi, suivit à pas hâtifs, les uns par des chemins directs, les autres par une voie plus détournée. Et lorsqu’ils y furent enfin arrivés, il n’y eut plus aucune altercation quant à l’endroit où il devait être placé, mais d’un commun et incontestable accord, ils convinrent de le placer d’abord sur son siège épiscopal, puis de l’ensevelir.
Et ceci, ô très prudent lecteur, je ne voudrais pas que tu le tiennes pour une fantaisie extravagante et une superstition, car, si tu en apprends la cause nouvelle, tu admireras et approuveras le zèle et l’acte du peuple. Car ce bienheureux prêtre, lorsqu’il célébrait le sacrement des divins mystères, ne s’asseyait pas, comme le veut la coutume ecclésiastique, sur son trône pontifical, mais sur le marchepied placé au-dessous, ce que le peuple, l’ayant remarqué, désapprouva, s’écriant avec plainte : « Tu devrais, ô père, t’asseoir sur ton siège » ; et comme ils répétaient souvent cela, le ministre du Seigneur, se levant, calmait leurs plaintes d’une voix tranquille, et reprenait place sur le même marchepied. Ainsi tout cela paraissait fait par lui par motif d’humilité. Mais en une certaine grande fête, il advint qu’il offrait le sacrifice de la messe,29 et voulut faire de même. Alors non seulement le peuple, mais aussi le clergé, s’écrièrent d’une seule voix : « Prends ta place sur ton siège, ô évêque. » Mais lui, comme conscient d’un mystère, feignit de ne pas entendre cela ; et donnant le signal du silence — car nul n’osait s’opposer à lui avec obstination — il fit taire tout le monde, et pourtant s’assit néanmoins sur le marchepied du siège ; et les solennités de la messe30 ayant été célébrées comme d’ordinaire, chacun des fidèles retourna chez lui.
Mais l’homme de Dieu, mandant le clergé, avec un esprit tranquille et serein, leur reprocha leur précipitation, disant : « Comment se fait-il que vous ne rougissiez pas de vous être joints au cri des laïques et de me faire des reproches ? Toutefois, puisque votre reproche ne procède pas du torrent bourbeux de l’arrogance, mais de la source pure de l’amour, je vous dévoilerai le secret de ce mystère. Très souvent, lorsque je veux m’approcher de ce siège, je vois une vertu, comme assise dessus, resplendissant extrêmement de l’éclat de sa lumière. Alors, suspendu entre la joie et la crainte, je reconnais que je suis tout à fait indigne de m’asseoir sur un tel siège, et si je n’hésitais à causer une occasion de scandale au peuple, sans doute je n’oserais même pas m’asseoir sur le marchepied lui-même. C’est ainsi, mes fils bien-aimés, qu’il vous semble, en cela, que je transgresse la règle pontificale.31 Néanmoins, bien des fois, quand je le vois vacant, comme vous en êtes vous-mêmes témoins, je ne refuse pas de m’asseoir sur le siège selon la manière accoutumée. C’est pourquoi, maintenant que vous connaissez mon secret, et bien assurés que, si l’on m’accorde cette indulgence, je m’assiérai sur le siège, car je ne tiens pas en petite estime la dignité de mon ordre, cessez désormais de vous joindre aux exclamations du peuple. » Cette explication, le très saint père, encore vivant, fut contraint de la donner au clergé. Les fidèles du Christ, se souvenant donc de tout cela avec une pieuse dévotion, apportèrent son corps sacré, et le firent asseoir sur le trône épiscopal. Autant de joie et d’exultation s’éleva alors vers le ciel de la part du peuple, que s’ils l’eussent servi vivant et en corps. Puis, l’embaumant d’aromates suaves, ils l’enveloppèrent de linges de soie ; ce que chacun d’eux pouvait apporter le premier, il le comptait pour lui-même comme le plus grand gain. Puis, portant des palmes, symboles de la victoire, avec des flambeaux allumés, avec des hymnes résonnants, et avec un encens parfumé, célébrant le triomphe de sa victoire céleste, ils déposèrent les saintes reliques, et les ensevelirent dans le cimetière qu’il avait fait construire longtemps auparavant, où encore aujourd’hui, jusqu’à ce jour, des vertus miraculeuses ne cessent de se manifester. Les vœux pieux, en vérité, sont reçus avec une écoute propice ; la santé des impotents est rendue ; l’expulsion des esprits impurs témoigne des mérites du martyr. Ces dons, ô Seigneur Jésus, sont les tiens, toi dont c’est la coutume d’honorer ainsi magnifiquement tes martyrs après la mort : toi qui, avec le Père et l’Esprit Consubstantiel Saint, vis et règnes dans les siècles des siècles. Amen.
Après cela, comment ce loup et artisan de trahison, c’est-à-dire Arius, couvert d’une peau de brebis, entra dans le bercail du Seigneur pour le tourmenter et le dévorer, ou de quelle manière il put parvenir à la dignité du sacerdoce, employons-nous à le raconter brièvement.32 Et cela non pour importuner ceux qui osèrent rappeler à l’aire du Seigneur ces ivraies d’apostasie et de contagion qui avaient été vannées hors de l’Église par un éventail céleste ; car ceux-ci sont sans doute réputés éminents en sainteté, mais, estimant chose légère de croire un si saint homme, ils transgressèrent les injonctions du commandement divin. Quoi donc ? Les blâmons-nous ? Nullement. Car tant que ce corps corruptible nous appesantit, et que cette demeure terrestre accable le sentiment de notre infirmité, beaucoup sont facilement trompés dans leurs imaginations, et estiment juste ce qui est injuste, saint ce qui est impur. Les Gabaonites qui, par les menaces divines, devaient être entièrement détruits, ayant une chose dans leurs désirs et une autre dans leur voix et leur mine, purent rapidement tromper Josué, (Cf. Jos 9) ce juste répartiteur de la terre promise. David33 aussi, plein d’inspiration prophétique, ayant entendu les paroles du jeune homme trompeur, bien que ce fût par le jugement inscrutable et juste de Dieu, agit néanmoins d’une manière fort différente de ce que la vraie nature du cas exigeait. Qu’y a-t-il aussi de plus sublime que les apôtres, qui ne se sont pas soustraits à notre infirmité ? Car l’un d’eux écrit : « Nous péchons tous en beaucoup de choses » (Jc 3, 2), et un autre : « Si nous disons que nous n’avons pas de péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n’est pas en nous » (1 Jn 1, 8). Mais lorsque nous nous en repentons, d’autant plus aisément obtenons-nous pardon, quand nous avons péché non volontairement, mais par ignorance ou par faiblesse. Et certes, des fautes de cette sorte ne procèdent pas de prévarication, mais de l’indulgence de la compassion. Mais je laisse à d’autres le soin d’en écrire l’apologie ; poursuivons ce qui est en main. Après que ce magnifique défenseur de la foi, Pierre, digne de son nom, eut, par le triomphe du martyre, etc.
Le reste manque.
Note de Coptipedia. — La Passion s’interrompt ici : le manuscrit d’où provient la traduction latine d’Anastase le Bibliothécaire est mutilé, et aucune autre copie connue n’en conserve la suite. Le récit annoncé — l’admission d’Arius au sacerdoce — est en revanche rapporté par les historiens anciens : Achillas, successeur immédiat de saint Pierre, ordonna Arius prêtre, et c’est sous Alexandre Iᵉʳ que l’hérésie éclata (voir Épiphane, Panarion, LXVIII, et la note 32 ci-dessous).
