A qui ne se nuit pas à lui même, Nul ne peut nuire…
- 01 — 2. Pour plus de clarté, voyons d’abord qu’est-ce que l’injustice, quels en sont les éléments ?
- 02 — 3. Quelle est la vertu du cheval ?
- 03 — 4. Eh quoi donc, me dira-t-on ? N’est-ce pas le démon qui a fait du mal à Adam, qui l’a supplanté, qui l’a chassé du paradis ?
- 04 — 5. Eh bien donc ! puisque, ni les pertes d’argent, ni les calomnies et les outrages, ni l’exil, ni les maladies, ni les tourments, ni même ce grand épouvantail : la mort, ne causent aucun dommage à ceux qui en sont frappés ; puisqu’au contraire, il y a là utilité et profit, comment vous est-il possible de me montrer qu’on souffre du mal, puisque, de ces causes que je viens de dire, ne résulte aucun mal ?
- 05 — 6. Mais il est, m’objecte-t-on, un autre mal que je subis, même sans que je blasphème ; privé de ce que je possédais, je n’ai plus rien pour faire l’aumône, me dit-on
- 06 — 7. Avons-nous un moyen de guérir ceux qui sont ainsi affectés ? S’ils voulaient nous ouvrir leurs oreilles, nous découvrir le fond de leur coeur, accueillir nos paroles !
- 07 — 8. Si vous refusez de m’en croire, étudiez (344) dans les uns et dans les autres, l’état du corps, l’état de l’âme
- 08 — 9. Mais c’est l’honneur, me dira-t-on, que la richesse assure, à qui la possède, l’honneur et le pouvoir de se venger facilement de ses ennemis
- 09 — 10. Mais vous voulez vous venger de ceux qui vous ont affligé ?
- 10 — 11. Car, voyez donc, en quoi la maladie, en quoi le manque d’assistance, en quoi ces chiens toujours près de lui, en quoi ce mauvais voisinage du riche, en quoi le faste et le luxe et l’arrogance de ce superbe ont-ils été nuisibles à la vertu de cet athlète ?
- 11 — 12. Oui, voilà la vérité absolue ;. à quine veut pas se nuire à lui-même, personne ne pourra nuire ; et à celui qui ne veut pas, de tout son coeur, pratiquer la tempérance, faire usage des ressources qu’il porte en lui, nul ne pourra jamais être utile
- 12 — 13. Voulez-vous des nations entières, comme exemples, pour éclairer ce discours ? De quelles faveurs de la part de la divine Providence, n’a pas joui la nation des Juifs ?
- 13 — 14. Et voici maintenant, spectacle tout différent, les Ninivites, des barbares, des étrangers, qui n’ont rien reçu en partage, ni peu ni beaucoup de ces faveurs ; qui n’ont connu ni discours, ni prodiges, ni actions, ni paroles ; qui ont vu simplement un homme, échappé au naufrage, un homme qu’ils n’avaient jamais rencontré auparavant, c’était alors la première fois qu’ils le voyaient ; il se présente, il dit : Encore trois jours et Ninive sera détruite. (Jonas, III, 3.)
- 14 — 15. Que dirons-nous, répondez-moi, de ces trois jeunes hommes, si fameux ? Leur vertu a-t-elle souffert des maux qui fondirent sur eux ?
- 15 — 16. Comprenez-vous combien il est vrai de dire, qu’à celui qui ne se nuit pas à lui-même, aucun autre ne peut nuire ?
- 16 — 17. Cependant si j’admire ces nobles jeunes gens ; si je célèbre leur bonheur ; si je (351) proclame qu’ils sont dignes d’envie, ce n’est pas parce qu’ils, ont foulé les flammes sous leurs pieds, parce qu’ils ont vaincu le feu dévorant ; mais parce que c’est pour rendre hommage à la vérité, à la vraie doctrine, qu’ils se sont laissés enchaîner, jeter dans la fournaise et livrer au fers. Voilà uniquement ce qui leur constitue un glorieux trophée. Du moment qu’ils furent jetés dans la fournaise, la couronne fut mise sur leur front

A qui ne se nuit pas à lui même, Nul ne peut nuire…
Saint Jean Chrysostome · 22 juin 2016 · 57 min de lecture · 3 743 vues
1. Je sais bien que les esprits épais, attachés au présent, cloués à la terre, esclaves des plaisirs sensibles, indifférents aux choses de la pensée, vont trouver ce discours étrange, incroyable ;
ils ne se feront pas faute d’en rire, et ils prononceront contre nous, que l’invraisemblance se montre dès les premiers mots de notre proposition. Ce n’est pas une raison pour nous d’y renoncer ; au contraire, pour cette raison même, nous ferons les plus grands efforts afin de la démontrer, ce que nous entreprenons avec une vive ardeur.
Que ceux qui ne pensent pas comme nous, veuillent bien, sans trouble, sans tumulte, attendre jusqu’à la fin de ce discours ; je suis persuadé qu’ils se rangeront de notre côté, que c’est contre eux-mêmes qu’ils prononceront ; qu’ils reconnaîtront avoir été dans l’erreur ; qu’on les entendra chanter la palinodie, s’excuser, demander pardon pour leurs faux jugements, nous témoigner toute leur reconnaissance, comme font les malades aux médecins qui les ont guéris des maux qui assiégeaient leur corps. Ne m’opposez pas la pensée qui maintenant vous possède ; attendez jusqu’à la fin des combats que vont livrer nos paroles, et c’est alors qu’il vous sera possible de porter un juste jugement, sans que l’ignorance vous empêche de (338) discerner la vérité.
Que font les juges assis pour décider des affaires du siècle ? Ils ont beau voir celui qui parle le premier, dans le mouvement impétueux qui l’emporte, inonder tout des flots de son éloquence, ce n’est qu’après avoir écouté patiemment la réponse de l’adversaire, qu’ils osent porter leur jugement ; le premier aurait beau paraître avoir mille fois pour lui la justice, ils conservent à son contradicteur toute l’intégrité de leur attention. Telle est en effet la vertu qu’on exige des juges, écouter avec une rigoureuse attention les deus parties, et n’introduire qu’après le jugement qui leur est propre. Eh bien donc ! nous avons aujourd’hui, comme une manière d’orateur parlant le premier, ce préjugé vulgaire, et depuis longtemps enraciné dans une foule d’esprits, qui adresse son discours à la terre entière : Tout, s’écrie-t-il, n’est que bouleversement, confusion partout dans le genre humain, chaque jour, en nombre prodigieux, les injustices, les outrages, les violences, les faibles écrasés par les forts ; les pauvres par les riches ; et pas plus que les flots de la mer, l’on ne peut compter les trames perfides, les injustices, les douleurs de l’humanité ; les lois ne corrigent rien ; la crainte des jugements n’arrête rien, rien ne triomphe de cette maladie, de cette peste ; de jour en jour, au contraire, le fléau s’étend ; partout les lamentations, les gémissements, les larmes des opprimés ; et ceux qui ont pour mission de remédier au désordre, irritent la tempêté, et font durer la maladie.
Conséquences d’un tel spectacle, nombre d’insensés, d’infortunés se laissent prendre d’un nouveau délire ; ils accusent la providence de Dieu, parce qu’ils voient, à chaque instant, l’homme sage et vertueux, blessé, déchiré, étouffé, tandis que le scélérat qui ne craint rien, l’infâme issu de parents infâmes, s’enrichit, se revêt du pouvoir, devient redoutable en grand nombre, cause à ceux qui valent bien mieux que lui, mille affreuses douleurs, soumettant à son audace, et les villes, et les provinces, et les déserts, et les continents, et la mer. De là la nécessité de ce discours pour réfuter ce que vous venez d’entendre, pour livrer un combat étrange, comme je l’ai dit en commençant, étrange, incroyable, mais utile, fondé sur la vérité, profitable à l’auditeur attentif et docile ; ce discours se propose de démontrer (écoutez sans trouble), que personne, parmi les victimes de l’injustice, n’est victime de l’injustice d’autrui, mais de sa propre injustice.
qu’est-ce enfin que la vertu de l’homme ? le nuisible à la vertu qu’est-ce ? et encore qu’est-ce qui semble lui être nuisible, mais ne lui est pas nuisible en réalité ? Par exemple (des exemples sont nécessaires pour que notre discours, ait tout son développement), chaque chose a ce qui lui est nuisible : pour le fer, la rouille ; les vers, pour la laine ; pour les troupeaux de brebis, les loups. Le vin éprouve un dommage par la décomposition qui l’aigrit ; ce qui est nuisible au miel, c’est de perdre sa naturelle douceur, et de dégénérer en une liqueur amère. Pour les blés, pour les moissons, ce qui leur nuit, c’est la nielle, c’est la sécheresse ; le raisin, les pampres et les sarments sont dévastés par les années de sauterelles ; d’autres végétaux, par les chenilles ; les corps, qui n’ont pas la raison en partage, par la diversité des maladies ; nous ne ferons pas une revue complète qui allongerait ce discours, mais voyez, pour notre chair, le nuisible, ce sont les fièvres, les paralysies, l’essaim des autres maladies.
Eh bien ! De même que chacun de ces objets a ce qui ruine sa vertu particulière, voyons, examinons ce qui est nuisible à notre espèce, à l’homme ; qu’est-ce enfin qui ruine la vertu de l’homme ? Le grand nombre s’arrête ; à des causes que nous n’admettons pas. Il en faut bien parler, exposer les opinions fausses, les écarter ; c’est ainsi que nous mettrons en lumière le mal réel qui nuit à la vertu en nous ; que nous démontrerons jusqu’à l’évidence, que personne ne peut nous faire éprouver de dommage, ni causer notre ruine, si nous ne nous trahissons pas nous-mêmes. Ainsi donc le grand nombre, dans l’égarement de ses pensées, attribue à des causes étrangères la ruine de la vertu dans l’homme ; les uns disent, pauvreté ; les autres maladie ; d’outres perte d’argent ; d’autres calomnie ; il en est, qui disent, la mort, et ce sont des gémissements, des lamentations sans fin : et l’on s’apitoie, et l’on pleure sur les victimes, et l’on est frappé d’étonnement, et l’on se dit, les uns aux autres : Quel désastre a éprouvé un tel ! tout à coup, il a perdu toute sa fortune.
Mitre discours maintenant d’un. autre au sujet d’un autre : un tel atteint d’une maladie dangereuse a été condamné.,par les médecins qui l’ont vu. Celui-ci plaint les (339) prisonniers, celui-là les expatriés, les exilés, cet autre, ceux qui ont perdu la liberté ; un autre encore, ceux qui ont été enlevés par les ennemis et qui sont devenus captifs ; en voici un qui se lamente sur un noyé ou sur un brûlé, ou sur un tel enseveli sous les ruines de sa maison ; force gémissements sur tous ceux-là, mais sur ceux qui vivent dans l’iniquité, aucune lamentation ; et, ce qu’il y a de plus triste, loin de les plaindre, souvent on célèbre leur bonheur, et voilà justement la cause de tous les maux. Eh bien donc ! (mais, comme je vous y ai exhortés en commençant, écoutez sans interrompre), il faut vous démontrer que rien de ce que nous avons dit, n’est nuisible pour l’homme qui vit dans la tempérance, ni ne peut ruiner sa vertu.
Dites, répondez-moi : un homme a tout perdu, victime, soit des calomniateurs, soit des brigands, soit de ses propres serviteurs, misérables qui l’ont entièrement dépouillé ; eh bien ! cette perte, quel dommage a-t-elle causé à sa vertu ? Faisons mieux, si vous permettez ; commençons par définir la vertu de l’homme, après nous être exercés à définir la vertu d’autres êtres, afin de rendre plus facile à comprendre et plus évident, ce que nous voulons expliquer.
