Voyage au cœur de la Divine Liturgie copte orthodoxe
Dictionnaire symbolique eucharistique — la liturgie de saint Basile pas à pas
- 01 — Introduction
- 02 — I. Le début du mystère : préparation des offrandes
- 03 — II. La liturgie des catéchumènes (Liturgie de la Parole)
- 04 — III. La liturgie des fidèles (Liturgie eucharistique)
- 05 — IV. Les prières d’intercession
- 06 — V. La fraction
- 07 — VI. La communion
- 08 — VII. La conclusion de la liturgie
- 09 — Conclusion
- 10 — Lexique liturgique

Voyage au cœur de la Divine Liturgie copte orthodoxe
Dictionnaire symbolique eucharistique — la liturgie de saint Basile pas à pas
Samuel Metias · 01 septembre 2026 · 116 min de lecture · 20 vues
1. La liturgie copte : héritage apostolique de l’Église d’Alexandrie§
Au milieu du IIe siècle, Justin Martyr décrivait la synaxe dominicale en des termes que la Divine Liturgie copte actualise encore de façon visible : convocation de l’assemblée, lectures des « mémoires des apôtres », homélie du président, prière commune, baiser de paix, présentation du pain et du calice mêlé d’eau, grande action de grâces avec l’Amen du peuple, distribution des dons par les diacres (Première Apologie, 65-67). Un siècle et demi plus tard, Eusèbe de Césarée recueille et fixe par écrit la tradition selon laquelle saint Marc l’Évangéliste annonça l’Évangile à Alexandrie et y fonda l’Église (Histoire ecclésiastique, II, 16). C’est précisément ce lien entre mémoire apostolique, prière eucharistique ancienne et transmission ecclésiale que la Divine Liturgie copte orthodoxe donne encore à contempler. Elle ne se contente pas de conserver des formes vénérables : elle fait entrer l’Église rassemblée dans l’action de grâce du Christ à son Père, dans l’Esprit Saint.
Josef A. Jungmann, dans sa somme sur La liturgie des premiers siècles, souligne que le rite eucharistique des Églises orientales s’est constitué par sédimentation progressive : un noyau très ancien — action de grâces, Sanctus, anamnèse, épiclèse, fraction, communion — a été enveloppé de rites préparatoires, d’intercessions développées et d’un symbolisme gestuel propre à chaque famille liturgique. La liturgie copte illustre ce processus avec une clarté exemplaire : son ossature eucharistique conserve des éléments très anciens, tandis que l’offertoire élaboré, les voiles, les litanies et les commentaires symboliques qui l’entourent témoignent d’un développement alexandrin organique, attesté progressivement par les sources liturgiques, monastiques et médiévales coptes. Gregory Dix, dans The Shape of the Liturgy, avait déjà montré l’universalité de cette « forme » quadripartite — offrande, action de grâces, fraction, communion — que l’on retrouve comme invariant structural à travers toutes les familles liturgiques chrétiennes.
Aziz S. Atiya, dans The Coptic Encyclopedia, précise que la tradition liturgique alexandrine se distingue par la structure particulière de son anaphore et par son attribution fondatrice à saint Marc, dont la liturgie de saint Cyrille est l’héritière directe encore en usage. La coexistence de trois anaphores au sein d’une même Église n’est pas un signe d’hétérogénéité doctrinale : elle reflète une pluralité de formulations théologiques à l’intérieur d’une tradition eucharistique unifiée que Gawdat Gabra décrit comme alexandrine dans son ossature, apostolique dans ses origines et patristique dans son développement.
La liturgie copte n’est donc ni un conservatoire archéologique du rite chrétien primitif, ni un corpus de rites sans principe organisateur. Pour reprendre la distinction de Jungmann, elle est une liturgie qui a su maintenir lisible le noyau ancien de la synaxe tout en lui donnant un développement symbolique et théologique propre à l’Église d’Égypte. C’est à la lumière de cette double fidélité — à l’architecture primitive de la prière eucharistique et au génie propre de la tradition alexandrine — que les pages qui suivent invitent à lire chaque geste du célébrant.
2. Les trois liturgies coptes (saint Basile, saint Grégoire, saint Cyrille)§
Les trois anaphores en usage dans l’Église copte orthodoxe — saint Basile, saint Grégoire le Théologien et saint Cyrille d’Alexandrie — confessent la même foi eucharistique sous trois physionomies distinctes, et les sources liturgiques permettent de les caractériser avec précision.
La liturgie de saint Basile est aujourd’hui la forme paroissiale dominante. Ce fait de pratique ne doit pas masquer sa complexité historique : comme l’explique The Coptic Encyclopedia, la version alexandrine de cette anaphore est distincte de l’anaphore byzantine portant le même nom. Elle appartient à la tradition eucharistique d’Égypte et se distingue de la recension byzantine de l’anaphore de saint Basile. Sa forme reçue porte la marque d’une maturation alexandrine : elle accueille des accents théologiques communs à l’Orient chrétien tout en les exprimant dans la langue, la structure et la sensibilité liturgique de l’Église d’Égypte. Sa structure relativement concise et son équilibre entre action de grâce, anamnèse et épiclèse en font, selon Gawdat Gabra, le formulaire le plus représentatif de la foi eucharistique copte dans son état stabilisé.
La liturgie de saint Grégoire le Théologien présente une singularité relevée par Anba Beniamin dans son étude du rite copte : elle est adressée directement au Christ, alors que la grande majorité des anaphores orientales s’adressent au Père par le Fils dans l’Esprit. Loin d’être un archaïsme, cette caractéristique manifeste l’influence de la théologie christologique cappadocienne sur la tradition liturgique alexandrine de l’Antiquité tardive, et explique le registre plus lyrique et plus explicitement christologique de cette liturgie, réservée dans la pratique aux grandes fêtes et aux solennités.
La liturgie de saint Cyrille, enfin, est celle qui maintient le lien le plus direct avec le fonds marcien ancien. The Coptic Encyclopedia identifie dans cette anaphore plusieurs caractéristiques archaïques de la tradition alexandrine primitive, notamment dans l’organisation des intercessions et dans la structure même de la prière eucharistique.
Otto F. A. Meinardus, dans Two Thousand Years of Coptic Christianity, rappelle que cette continuité liturgique est l’un des marqueurs les plus significatifs de l’identité de l’Église copte. Les trois formulaires ne constituent donc pas des rites séparés, mais les voix d’une seule tradition qui s’exprime en plusieurs registres théologiques.
3. Structure traditionnelle du Qorban dans la tradition copte§
Dans la tradition liturgique de l’Église copte orthodoxe, le terme Qorban (arabe : نﺎﺑرﻗ), issu d’une racine sémitique signifiant « offrande » ou « sacrifice », désigne l’offrande eucharistique et, par extension, le pain liturgique utilisé pour la célébration de l’Eucharistie. Dans les sources grecques et patristiques, ce pain est également appelé la prosphora, c’est-à-dire l’offrande présentée pour la liturgie. Dans la pratique copte, ce pain possède une forme et une structure symbolique très anciennes. Il faut cependant distinguer la pratique primitive de l’offrande du pain, attestée dès les premiers siècles, et la forme copte codifiée du Qorban, dont les parallèles archéologiques et liturgiques sont surtout attestés à partir de l’Antiquité tardive.
Le Qorban est un pain levé, préparé exclusivement à partir de farine de blé, d’eau, de levain et de sel, conformément à la tradition liturgique alexandrine. Sa préparation s’effectue généralement dans un cadre ecclésial et s’accompagne de prières particulières. Au début de la Divine Liturgie, plusieurs pains sont présentés lors du rite de la présentation de l’Agneau (Taqdīmat al-ḥamal), mais un seul est choisi pour devenir l’offrande eucharistique, conformément aux rubriques liturgiques coptes.
La surface du Qorban est marquée d’un sceau liturgique caractéristique. Au centre apparaît une grande croix entourée d’un carré appelé Spadikon (ou Despotikon, selon l’étymologie grecque liée au Maître/Seigneur), symbole du Christ au centre de l’Église. Autour de ce motif central sont disposées douze petites croix, qui représentent les douze apôtres entourant le Seigneur. Ce dispositif iconographique exprime visuellement l’ecclésiologie apostolique : le Christ est au centre de l’Église, fondée sur le témoignage des apôtres (Ap 21,14).
Autour de ce sceau figure généralement une inscription circulaire en grec correspondant au Trisagion : Ἅγιος ὁ Θεός, Ἅγιος Ἰσχυρός, Ἅγιος Ἀθάνατος - « Saint Dieu, Saint Fort, Saint Immortel ». Cet hymne très ancien, largement attesté dans les liturgies orientales, s’inspire des visions bibliques de la sainteté divine (Is 6,3 ; Ap 4,8) et occupe une place importante dans la liturgie copte.
Le Qorban comporte également cinq perforations, pratiquées avant la cuisson. Dans l’interprétation symbolique traditionnelle, ces cinq trous rappellent les cinq plaies du Christ crucifié : les deux mains, les deux pieds et le côté transpercé (Jn 19,34). Cette symbolique relie explicitement le pain eucharistique au mystère de la Passion.
La forme circulaire du Qorban possède elle aussi une signification théologique. Comme le cercle, qui n’a ni commencement ni fin, cette forme évoque l’éternité de Dieu et la perfection du Christ, tandis que l’exigence d’un pain sans défaut rappelle la prescription biblique concernant l’agneau pascal (Ex 12,5) sans défaut offert pour la vie du monde.
Du point de vue historique, l’usage de pains liturgiques marqués d’un sceau est attesté très tôt dans le christianisme égyptien. Des moules à sceaux eucharistiques en terre cuite ou en pierre ont été découverts dans plusieurs sites monastiques d’Égypte, notamment dans les régions de Scété (Wadi al-Natrun) et de Baouit, et sont généralement datés des IVᵉ-Vᵉ siècles. Ces objets archéologiques présentent déjà des croix, des motifs christologiques et parfois des inscriptions grecques, ce qui confirme l’ancienneté de la pratique consistant à marquer le pain eucharistique avant sa cuisson. Les recherches archéologiques menées sur ces artefacts montrent que la structure symbolique du pain liturgique appartient à la tradition alexandrine ancienne et s’inscrit dans le développement de la liturgie eucharistique des premiers siècles.
Ainsi, la structure du Qorban ne relève pas seulement d’une tradition artisanale ou décorative : elle constitue un langage symbolique intégré à la théologie eucharistique copte. Par sa forme, son sceau et ses éléments graphiques, le pain eucharistique exprime déjà visiblement le mystère du Christ et de l’Église célébré dans la Divine Liturgie.
4. Méthode de l’article : suivre la liturgie pas à pas comme un fidèle§
La méthode adoptée dans cet ouvrage est héritée de la tradition des commentaires liturgiques orientaux. Depuis les Catéchèses mystagogiques de Cyrille de Jérusalem — qui expliquait aux néophytes le sens de chaque geste liturgique en le situant dans le mouvement d’ensemble du rite — jusqu’aux commentaires liturgiques coptes modernes publiés par le Patriarcat copte orthodoxe, la tradition herméneutique de la liturgie orientale consiste à cheminer avec la célébration dans son ordre réel, plutôt qu’à en abstraire les éléments pour les traiter isolément.
Cette méthode impose une double vigilance. D’une part, ne pas anachroniser les symbolismes : distinguer ce qui appartient au noyau ancien attesté par les sources des Ier-IIIe siècles — Justin Martyr, la Didachè, Hippolyte de Rome — et ce qui relève d’un développement rituel ultérieur propre à la tradition alexandrine. Cette distinction n’affaiblit pas la valeur spirituelle du rite : elle permet au contraire de reconnaître comment l’Esprit Saint a conduit l’Église à déployer, au fil du temps, le même mystère du Christ. D’autre part, ne pas réduire la liturgie à un objet d’histoire : elle est, selon l’expression de Jungmann, une « prière en acte » avant d’être un corpus de rites. Tenir ensemble les dimensions historique, théologique, spirituelle et catéchétique : telle est l’ambition d’un commentaire qui entend rendre justice à la logique interne du rite copte tel qu’il est célébré aujourd’hui avec la bénédiction de Sa Sainteté le Pape Tawadros II.
Le lecteur est invité à parcourir la liturgie comme s’il y participait : l’offertoire élaboré, la liturgie de la Parole scandée par les épîtres paulinienne et catholiques, le Praxis, le Synaxaire, l’Évangile, l’anaphore avec son dialogue, son Sanctus, son anamnèse et son épiclèse, les intercessions pour les vivants et les défunts, la fraction symboliquement dense, la confession eucharistique et enfin la communion et la clôture du sanctuaire. Chaque étape sera éclairée par les sources patristiques et liturgiques mobilisées tout au long de cette étude, afin que chaque geste soit perçu non comme une curiosité isolée, mais comme un moment d’un tout cohérent.
5. La langue de la liturgie : le copte comme référence, la pluralité comme pratique§
La question de la langue liturgique de l’Église copte orthodoxe ne peut être réduite à une simple question de pastorale. Elle touche à l’identité même de l’Église d’Égypte et à la profondeur de sa mémoire historique. Le copte est le dernier état de la langue égyptienne ancienne : il apparaît comme langue écrite entre les IIe et IIIe siècles de notre ère, transcrit avec l’alphabet grec augmenté de sept signes démotiques destinés à noter des phonèmes propres à l’égyptien, et représente ainsi l’aboutissement d’une continuité linguistique qui remonte aux hiéroglyphes pharaoniques.
La Bibliothèque nationale de France rappelle que Jean-François Champollion voulait « savoir [le copte] comme son français » : cette formule saisit avec précision le statut du copte dans le déchiffrement des hiéroglyphes. Pour Champollion, le copte était la forme vivante d’une langue dont l’égyptien hiéroglyphique était la forme ancienne, ce qui en faisait la clé décisive pour lire les monuments de la civilisation pharaonique. Atiya, dans The Coptic Encyclopedia, insiste sur cette double dimension : le copte est à la fois langue liturgique sacrée et témoin capital de la plus longue durée de la civilisation égyptienne.
Parmi les dialectes du copte, c’est le bohairique — dialecte du Delta occidental — qui s’est progressivement imposé comme langue liturgique officielle à partir du XIe siècle, supplantant le sahidique de Haute-Égypte qui avait longtemps dominé la production littéraire chrétienne. Ce déplacement dialectal, loin d’être une rupture, manifeste la capacité de la tradition copte à adapter sa forme d’expression tout en préservant la continuité du contenu ritualisé.
Dans la pratique, la liturgie copte combine depuis longtemps cette fidélité à la langue de référence avec une pluralité linguistique pastorale : arabe dans les Églises d’Égypte, langues vernaculaires dans les diocèses de diaspora — tels que celui de Paris et du Nord de la France — selon une économie pastorale ancienne qui a permis à la liturgie alexandrine d’accueillir plusieurs langues — grec, copte, arabe, puis langues de diaspora — sans perdre son ancrage rituel propre. Le copte demeure la langue de référence et de mémoire ; les langues vernaculaires servent la réception intelligible de la prière par le peuple.
Sources Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, II, 16. • Justin Martyr, Première Apologie, 65-67. • Josef A. Jungmann, La liturgie des premiers siècles jusqu’à l’époque de Grégoire le Grand, chap. 1-5, 16-17 et 23. • Gregory Dix, The Shape of the Liturgy. • Aziz S. Atiya (éd.), The Coptic Encyclopedia, art. « Liturgy », « Eucharist », « Bread », « Coptic Language ». • Gawdat Gabra (éd.), The Coptic Orthodox Church. • Otto F. A. Meinardus, Two Thousand Years of Coptic Christianity. • Peter Grossmann, Christliche Architektur in Ägypten. • Samir Khalil Samir, « L’Encyclopédie liturgique d’Ibn Kabar et son apologie d’usages coptes ». • Abû l-Barakât Ibn Kabar, Misbāḥ al-ẓulma fī īḍāḥ al-ḫidma, si le texte introduit explicitement ce témoin médiéval. • Bibliothèque nationale de France, « Jean-François Champollion, le père de l’égyptologie ».
