La Vie de Moïse
Ou de la perfection selon la vertu (Περὶ τοῦ βίου Μωϋσέως)
- 01 — Livre I. Histoire de la vie de Moïse
- 1.1 — La demande d’un conseil sur la perfection
- 1.2 — L’impossibilité de limiter la perfection
- 1.3 — Moïse proposé comme modèle de vie
- 1.4 — Les prodiges devant le tyran Pharaon
- 1.5 — La traversée de la mer Rouge
- 1.6 — La victoire sur les Amalécites
- 1.7 — L’ascension de la montagne et la Tente
- 1.8 — Le veau d’or et la purification
- 1.9 — L’exploration et les révoltes du désert
- 1.10 — Les nations étrangères et l’ultime étape
- 02 — Livre II. Contemplation de la vie de Moïse
- 2.1 — La naissance spirituelle de Moïse
- 2.2 — La princesse et la philosophie profane
- 2.3 — La lumière éclatante du buisson ardent
- 2.4 — Le mystère du bâton et du serpent
- 2.5 — L’alliance avec l’ange et le combat
- 2.6 — La tyrannie des passions de l’Égypte
- 2.7 — Le sens spirituel des plaies d’Égypte
- 2.8 — Les ténèbres et la lumière des Hébreux
- 2.9 — La mort des premiers-nés égyptiens
- 2.10 — La tenue de voyageur vers la liberté
- 2.11 — Le passage de la mer salvatrice
- 2.12 — L’eau amère adoucie par le bois
- 2.13 — La nourriture spirituelle du pain céleste
- 2.14 — Les mains levées pour la victoire
- 2.15 — L’ascension dans la ténèbre lumineuse
- 2.16 — La Tente céleste non faite de main
- 2.17 — Les anges et les mystères du sanctuaire
- 2.18 — Les ornements sacrés du grand prêtre
- 2.19 — La répression de l’idolâtrie et la purification
- 2.20 — La gloire rayonnante du visage de Moïse
- 2.21 — Le désir insatiable de contempler Dieu
- 2.22 — L’abri protecteur dans la fente du rocher
- 2.23 — Le triomphe pacifique face à l’envie
- 2.24 — Le serpent d’airain et la croix
- 2.25 — Le sacerdoce divin et le bâton fleuri
- 2.26 — La vaine malédiction du devin Balaam
- 2.27 — Le résumé des ascensions de Moïse
- 2.28 — Le but ultime de la vie vertueuse

La Vie de Moïse
Ou de la perfection selon la vertu (Περὶ τοῦ βίου Μωϋσέως)
Saint Grégoire de Nysse · 02 novembre 2026 · 193 min de lecture · 1 vue
Λόγος Αʹ, Ἱστορία.
La demande d’un conseil sur la perfection§
1. Ce qu’éprouvent les amateurs de courses de chevaux, qui, du haut des gradins, encouragent de leurs cris ceux qu’ils favorisent dans les compétitions, même lorsque ceux-ci ne manquent nullement d’ardeur à courir vite, et qui, dans leur passion pour la victoire, suivent des yeux le déroulement de la course et poussent, du moins le pensent-ils, le cocher à un élan plus vif, faisant en même temps claquer la langue pour exciter les chevaux et tendant et agitant vers eux la main en guise de fouet, non que leurs gestes contribuent en rien à la victoire, mais parce que leur bienveillance envers les concurrents les porte, dans leur ardeur, à manifester leur empressement par la voix et par les gestes, voilà, me semble-t-il, ce que je fais moi-même, toi, le plus cher de mes amis et de mes frères. Car, tandis que tu luttes vaillamment dans la course divine, au stade de la vertu, et que tu tends, par des bonds légers et répétés, vers le prix de l’appel d’en haut (Ph 3, 14), je t’encourage de la voix, je te presse et je t’exhorte à redoubler de vitesse par ton ardeur. Ce faisant, je ne suis pas entraîné par quelque empressement irréfléchi, mais je cherche à te faire plaisir comme à un enfant bien-aimé.
2. Puisque la lettre que tu m’as récemment envoyée exprimait cette demande, que nous te donnions quelque conseil en vue de la vie parfaite, j’ai jugé convenable d’y satisfaire. Peut-être ne retireras-tu de mes paroles aucune autre utilité, mais il ne sera assurément pas inutile que tu trouves en moi un exemple de docilité. Car si nous, qui sommes placés à la tête de tant d’âmes au rang de pères, estimons qu’il sied à nos cheveux blancs de recevoir les ordres d’une jeunesse sage, à bien plus forte raison est-il naturel que s’affermisse en toi la vertu de docilité, puisque ta jeunesse aura été formée par nous à une obéissance volontaire.
3. Mais en voilà assez sur ce point ; il faut maintenant aborder le sujet proposé, en prenant Dieu pour guide de notre discours. Tu as demandé, ô mon bien-aimé, que nous t’esquissions à grands traits ce qu’est la vie parfaite, avec, manifestement, cette intention : si le discours découvrait ce que tu recherches, tu transporterais dans ta propre vie la grâce que ce discours t’aurait révélée. Pour moi, je suis également embarrassé sur ces deux points : embrasser la perfection par le discours et montrer dans la vie ce que le discours aura conçu, voilà deux choses dont j’affirme que chacune dépasse mes forces. Et peut-être ne suis-je pas seul : beaucoup, même parmi les hommes illustres et éminents en vertu, reconnaîtront qu’une telle entreprise leur est inaccessible.
4. Mais, pour ne pas paraître, selon l’expression du psalmiste, « trembler de crainte là où il n’y a pas de crainte » (Ps 13, 5), je t’exposerai plus clairement ce que je veux dire.
5. Dans toutes les autres choses qui se mesurent par les sens, la perfection est circonscrite par certaines limites déterminées, comme dans le cas de la quantité, continue ou discontinue. Toute mesure quantitative est en effet contenue dans certaines bornes qui lui sont propres ; et celui qui considère la coudée ou le nombre dix sait que leur perfection consiste à commencer à un certain point et à s’achever à un autre. Mais, pour la vertu, nous avons appris de l’Apôtre que la perfection n’a qu’une limite : n’en avoir aucune. Car cet homme si grand et si élevé en intelligence, le divin Apôtre, courant toujours dans la voie de la vertu, ne cessa jamais de se tendre vers ce qui est en avant (Ph 3, 13) ; il ne pouvait, en effet, arrêter sa course sans danger. Pourquoi ? Parce que tout bien est, par sa nature propre, sans limite, et ne se trouve limité que par la juxtaposition de son contraire, comme la vie par la mort et la lumière par les ténèbres ; et, d’une manière générale, tout bien s’achève dans tout ce qui se conçoit comme le contraire des biens. De même donc que la fin de la vie est le commencement de la mort, ainsi l’arrêt de la course selon la vertu devient le commencement de la course selon le vice.
6. Ainsi donc, notre propos n’était pas erroné lorsqu’il affirmait qu’il est impossible, en matière de vertu, d’embrasser la perfection dans des limites ; car il a été montré que ce qui est circonscrit par des bornes n’est pas vertu. Mais, puisque j’ai dit aussi qu’il est impossible à ceux qui pratiquent la vie selon la vertu d’atteindre la perfection, voici comment notre propos s’éclaircira également sur ce point.
L’impossibilité de limiter la perfection§
7. Le bien au sens premier et propre, dont la nature est bonté, c’est le Divin lui-même, quelle que soit la conception que l’on se fasse de sa nature : il est cela et en porte le nom. Puisqu’il a donc été montré que la vertu n’a d’autre limite que le vice, et que le Divin ne peut admettre son contraire, la nature divine est par conséquent reconnue comme sans limite et sans borne. Or, celui qui pratique la véritable vertu ne fait rien d’autre que participer à Dieu, puisque Dieu lui-même est la vertu parfaite. Puis donc que ceux qui connaissent ce qui est beau par nature désirent nécessairement y participer, et que ce beau n’a pas de limite, nécessairement aussi le désir de celui qui y participe, s’étendant avec ce qui est sans limite, ne connaît aucun arrêt.
8. Il est donc absolument impossible d’atteindre la perfection, puisque la perfection, comme il a été dit, n’est pas circonscrite par des limites, et que la vertu n’a qu’une seule limite : l’absence de limite. Comment donc pourrait-on parvenir au terme recherché, si l’on ne trouve pas de terme ?
9. Toutefois, parce que notre propos a montré que l’objet recherché est absolument insaisissable, il ne faudrait pas négliger le commandement du Seigneur, qui dit : « Devenez parfaits, comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48). Car, pour ce qui est des biens par nature, même s’il n’est pas possible d’atteindre le tout, ne pas manquer d’en obtenir une part serait déjà un grand gain, du moins pour ceux qui ont de l’intelligence.
10. Il faut donc déployer tout notre zèle pour ne pas déchoir entièrement de la perfection qui nous est accessible, mais pour en acquérir autant que nous pourrons avancer à l’intérieur de ce que nous recherchons ; car peut-être la perfection de la nature humaine consiste-t-elle précisément à être disposé de telle sorte que l’on veuille toujours posséder davantage de bien.
11. Il me semble bon de prendre sur ce point l’Écriture pour conseillère. La voix divine dit en effet quelque part, par la prophétie d’Isaïe : « Regardez Abraham, votre père, et Sarra, qui vous a enfantés dans les douleurs » (Is 51, 2). Assurément, cette parole adresse cette exhortation à ceux qui s’égarent hors de la vertu, afin que, de même que les navigateurs entraînés en pleine mer loin de la route directe du port reviennent de leur égarement en se guidant sur un signe apparu à leurs yeux, soit qu’ils aient aperçu un feu élevé sur une hauteur, soit que se soit découverte la cime d’une montagne, de même elle ramène, par l’exemple de Sarra et d’Abraham, vers le port de la volonté divine ceux qui errent sur la mer de la vie, leur pensée privée de gouvernail.
12. Puisque la nature humaine est divisée entre le féminin et le masculin, et que le choix de la vertu ou du vice s’offre également à l’un et à l’autre en leur libre pouvoir, la voix divine a, pour cette raison, présenté à chacune de ces deux parties le modèle de vertu qui lui convient, afin que chacun, regardant ce qui lui est apparenté — les hommes vers Abraham, l’autre partie vers Sarra —, tous deux soient dirigés, par les exemples qui leur sont propres, vers la vie selon la vertu.
13. Peut-être donc le souvenir d’un seul de ceux qui se sont illustrés par leur vie suffirait-il, pour nous aussi, à remplir la fonction de ce feu et à montrer comment il est possible d’amarrer l’âme au port de la vertu, à l’abri des flots, sans qu’elle soit jamais battue par les tempêtes de la vie ni qu’elle fasse naufrage dans l’abîme du vice sous les vagues successives des passions. Peut-être est-ce aussi pour cette raison que la conduite de ces hommes sublimes a été racontée avec exactitude, afin que, par l’imitation de ceux qui ont auparavant accompli le bien, la vie de ceux qui viennent après eux soit dirigée vers le bien.
14. Mais quoi, dira quelqu’un, si je ne suis ni Chaldéen, comme il est rapporté d’Abraham, ni nourri par la fille de l’Égyptien, comme le récit l’atteste de Moïse, et si, dans de telles circonstances, ma vie n’a absolument rien de commun avec celle d’aucun des anciens, comment me placerai-je au même rang que l’un d’eux, sans avoir le moyen d’imiter par ma conduite celui qui est si éloigné de moi ? Nous lui répondrons que nous ne jugeons pas que le fait d’être Chaldéen soit un vice ou une vertu, que ni la vie en Égypte ni le séjour à Babylone n’excluent personne de la vie selon la vertu, et qu’inversement ce n’est pas seulement en Judée que Dieu se fait connaître à ceux qui en sont dignes, ni Sion, entendue au sens immédiat, qui est la demeure divine (Ps 75, 2-3). Mais nous avons besoin d’une intelligence plus subtile et d’un regard plus pénétrant pour discerner, à travers l’histoire, de quels Chaldéens ou Égyptiens nous devons nous éloigner, et de quelle captivité babylonienne nous devons nous affranchir, pour accéder à la vie bienheureuse.
Moïse proposé comme modèle de vie§
15. Que notre discours nous propose donc Moïse comme modèle de vie. Après avoir d’abord parcouru brièvement sa vie, telle que nous l’avons apprise de la divine Écriture, nous rechercherons ainsi le sens approprié à cette histoire, pour en tirer un enseignement de vertu, grâce auquel nous reconnaîtrons ce qu’est la vie parfaite, autant qu’elle est possible aux hommes.
16. Il est donc rapporté que Moïse naquit au temps où la loi du tyran interdisait de laisser vivre les enfants mâles qui venaient au monde, mais que sa grâce devança tout ce que le temps apporte au développement d’un enfant ; dès les langes, il parut si beau qu’il inspira à ceux qui l’avaient engendré de la répugnance à faire périr par la mort un tel enfant (Ex 1, 22 ; 2, 1-2).
17. Puis, comme la menace du tyran l’emportait, il ne fut pas simplement jeté dans le cours du Nil, mais déposé dans une petite arche dont les jointures avaient été enduites de bitume et de poix, et ainsi livré au courant — car tel est le récit de ceux qui ont rapporté avec soin son histoire. Une puissance divine gouvernant l’arche, il fut porté jusqu’à une rive latérale, l’arche ayant été d’elle-même poussée vers cet endroit par le mouvement des eaux. La fille du roi parcourant les prairies de cette rive, là où l’arche s’était échouée, il fut découvert par la princesse lorsqu’il poussa dans le coffret les cris d’un nourrisson. À sa vue, avec la grâce qui rayonnait sur lui, il s’attacha aussitôt la princesse par l’affection qu’il lui inspira et fut élevé au rang de fils. Mais, ayant instinctivement refusé le sein d’une étrangère, il fut nourri au sein maternel grâce à un stratagème de ses proches parents (Ex 2, 3-10).
18. Ayant désormais dépassé l’enfance, après avoir été élevé à la cour royale et instruit dans le savoir profane, il ne choisit pas ce que les gens du dehors tenaient pour glorieux et ne consentit plus à reconnaître pour mère celle qui l’était devenue par artifice et qui l’avait adopté comme fils ; il revint au contraire à sa mère selon la nature et se mêla à ceux de son peuple. Une querelle ayant éclaté entre un Hébreu et un Égyptien, il prit le parti de celui de sa race et tua l’étranger. Puis, deux Hébreux en étant venus aux mains, il s’efforça d’apaiser leur querelle, leur conseillant, puisqu’ils étaient frères, de prendre pour arbitre de leurs différends non la colère, mais la nature (Ex 2, 11-14).
19. Repoussé par celui qui penchait vers l’injustice, il fit de cet affront l’occasion d’une philosophie plus élevée et, s’étant éloigné de la vie commune avec la multitude, mena désormais une existence solitaire, après s’être allié par mariage à l’un des étrangers, homme capable de discerner le meilleur et exercé à juger les mœurs et la vie des hommes. Celui-ci avait reconnu la vertu du jeune homme à une seule action, je veux dire à son intervention contre les bergers : ce n’était pas en vue de son propre avantage qu’il avait combattu pour la justice, mais, estimant que le juste est honorable par sa nature même, il avait châtié l’injustice de ces bergers, qui ne lui avaient fait aucun tort. Admirant le jeune homme pour cette conduite et jugeant sa vertu, sous son apparente pauvreté, plus précieuse qu’une richesse de nombreux talents, il lui donna sa fille pour épouse et lui laissa toute liberté de mener la vie qui lui plaisait. Or, sa vie était montagnarde et solitaire, exempte de toute agitation des places publiques, puisqu’il vivait à l’écart dans le désert, occupé à prendre soin des brebis.
20. Après qu’il eut passé quelque temps dans ce genre de vie, le récit rapporte qu’il reçut une redoutable manifestation de Dieu : en plein midi, une autre lumière, surpassant celle du soleil, enveloppa ses yeux de son éclat. Étonné par l’étrangeté du spectacle, il leva les yeux vers la montagne et vit un buisson d’où jaillissait une clarté semblable au feu. Comme les branches du buisson florissaient dans la flamme ainsi que dans la rosée, il se dit ces paroles : « Je vais m’avancer pour voir cette grande vision » (Ex 3, 3). Après avoir ainsi parlé, il ne reçut plus seulement par les yeux le prodige de la lumière, mais, ce qui est le plus extraordinaire de tout, son ouïe aussi fut illuminée par les rayons de cette clarté. Car la grâce de la lumière, se partageant entre les deux sens, enveloppait les yeux de l’éclat de ses rayons et éclairait l’ouïe par des enseignements sans mélange. La voix de cette lumière interdit donc à Moïse de s’approcher de la montagne, alourdi par des chaussures mortes ; elle lui enjoignit de délier la chaussure de ses pieds et de toucher ainsi cette terre qu’illuminait la lumière divine (Ex 3, 5).
21. Après cela — car il faut, je pense, que le discours ne s’attarde pas trop au simple récit de la vie de cet homme, afin de s’en tenir aussi au sujet proposé —, fortifié par la manifestation divine qui lui était apparue, il reçut l’ordre de délivrer ses compatriotes de la servitude des Égyptiens. Et, afin de connaître le plus clairement possible la force qui lui venait de Dieu, il en fit l’épreuve, sur l’ordre divin, avec ce qu’il avait entre les mains. Voici quelle fut cette épreuve : le bâton, tombé de sa main, s’anima et devint un animal — cet animal était un serpent —, puis, repris dans sa main, il redevint ce qu’il était avant sa transformation en bête. Quant à l’aspect de sa main, tantôt, lorsqu’il la retirait de son sein, il se changeait en la blancheur de la neige, tantôt, lorsqu’il l’y remettait, il revenait à sa nature propre (Ex 4, 2-7).
Les prodiges devant le tyran Pharaon§
22. Tandis que Moïse descendait vers l’Égypte, emmenant avec lui son épouse étrangère et les enfants qu’il avait eus d’elle, au moment où, selon le récit, un ange vint aussi à sa rencontre, lui inspirant la crainte de la mort, et où sa femme apaisa cet ange par le sang de la circoncision de son enfant, il rencontra Aaron, lui aussi poussé par Dieu à venir au-devant de lui (Ex 4, 20-27).
23. Ensuite, tous deux réunirent en une assemblée commune le peuple qui se trouvait en Égypte et annoncèrent à ceux qu’avaient déjà épuisés les souffrances du travail qu’ils seraient délivrés de la servitude ; ils s’en entretinrent aussi avec le tyran lui-même. À ces paroles, l’indignation du tyran contre les préposés aux travaux et contre les Israélites eux-mêmes devint plus grande qu’auparavant ; la quantité de briques exigée s’accrut, et un ordre plus pénible leur fut imposé : ils ne souffraient plus seulement à travailler l’argile, mais s’épuisaient aussi à chercher la paille et le chaume (Ex 4, 29-31 ; 5, 1-19).
24. Pharaon — tel était en effet le nom du tyran des Égyptiens — tentait d’opposer, par les artifices des enchanteurs, des prodiges trompeurs aux signes que Moïse et Aaron accomplissaient de la part de Dieu. Lorsque Moïse eut de nouveau changé son bâton en bête sous les yeux des Égyptiens, on crut que la sorcellerie accomplissait le même prodige avec les bâtons des magiciens. Mais les faits démasquèrent la supercherie : le dragon issu de la transformation du bâton de Moïse, en dévorant les morceaux de bois des enchanteurs, ces prétendus serpents, montra que leurs bâtons n’avaient aucune puissance de défense ni aucune force vitale, hormis l’apparence que la sorcellerie avait artificieusement présentée aux yeux des gens faciles à tromper.
25. Alors Moïse, voyant que tous les sujets du prince de la méchanceté partageaient ses dispositions, inflige à toute la nation égyptienne une plaie commune, sans soustraire personne à l’épreuve de ces maux. Les éléments mêmes des êtres que l’on observe dans l’univers, la terre, l’eau, l’air et le feu, s’ébranlaient avec lui pour cet assaut contre les Égyptiens, comme une armée soumise à ses ordres, modifiant leurs effets selon les choix des hommes : car, par la même puissance, au même moment et au même endroit, ceux qui se conduisaient sans règle étaient châtiés, tandis que ceux qui étaient exempts de méchanceté demeuraient à l’abri de toute atteinte.
26. En effet, toute la substance des eaux de l’Égypte fut alors changée en sang sur l’ordre de Moïse, au point que les poissons périrent, l’eau ayant pris une consistance épaisse et charnelle ; mais, pour les seuls Hébreux qui y puisaient, ce sang était de l’eau. Aussi les artifices des magiciens trouvèrent-ils l’occasion de contrefaire l’apparence du sang dans l’eau qui se trouvait chez les Hébreux.
27. De même, les grenouilles envahirent en masse l’Égypte : leur génération ne s’était pas répandue en une telle multitude selon quelque enchaînement habituel de la nature, mais l’ordre même qui les avait fait exister avait produit d’une manière nouvelle cette nature animale qui apparut alors. Toute la population égyptienne, à l’étroit dans ses demeures à cause de ces bêtes, dépérissait, tandis que la vie des Hébreux restait exempte de ce désagrément.
28. Ainsi l’air ne permettait aux Égyptiens aucune distinction entre la nuit et le jour, puisqu’ils demeuraient dans la même obscurité ; mais, pour les Hébreux, rien en cela ne changeait par rapport à l’ordinaire. Il en allait de même pour tout le reste : la grêle, le feu, les pustules, les moucherons, les mouches à chien, la nuée de sauterelles ; chacun de ces fléaux exerçait contre les Égyptiens son action naturelle, tandis que les Hébreux ne connaissaient que par les bruits et les récits les souffrances de ceux qui habitaient avec eux, sans subir eux-mêmes aucune atteinte de ce genre. Puis la mort des premiers-nés rendit plus nette encore la distinction entre l’Hébreu et l’Égyptien : les uns, bouleversés par la perte des êtres les plus chers, se répandaient en lamentations, tandis que les autres demeuraient dans une entière tranquillité et en toute sécurité. Leur salut avait été assuré par l’aspersion du sang, dont avaient été marqués, à chaque entrée, les montants de part et d’autre, ainsi que le linteau qui les reliait.
29. Après cela, tandis que les Égyptiens étaient frappés par le malheur qui atteignait leurs premiers-nés et que chacun en particulier et tous ensemble déploraient leurs souffrances, Moïse prend la tête des Israélites pour les faire sortir, après les avoir disposés à emporter avec eux, sous prétexte d’emprunt, les richesses des Égyptiens. Lorsqu’ils furent parvenus à trois journées de marche hors de l’Égypte, l’Égyptien, dit le récit, s’irrita de nouveau de ce qu’Israël ne fût pas demeuré dans la servitude et, ayant équipé pour la guerre tous ses sujets, se lança à la poursuite du peuple avec sa cavalerie. À la vue de cet appareil de chevaux et d’armes, le peuple, sans expérience de la guerre et sans accoutumance à de tels spectacles, fut aussitôt frappé de terreur et se souleva contre Moïse. C’est alors que le récit rapporte de Moïse ce fait tout à fait extraordinaire : partageant son activité entre deux actions, par la voix et la parole il réconfortait les Israélites et les exhortait à garder bon espoir, tandis qu’intérieurement, par la pensée, il présentait à Dieu sa supplication en faveur de ceux qui étaient saisis d’effroi et se laissait guider par le conseil d’en haut sur la manière d’échapper au péril, Dieu lui-même, comme le dit le récit, prêtant l’oreille à ce cri sans paroles.
La traversée de la mer Rouge§
30. Une nuée guidait le peuple par une puissance divine, sans être conforme à la nature ordinaire des nuées — car elle n’était pas constituée de vapeurs ou d’exhalaisons, l’air s’épaississant sous l’effet des vapeurs en une masse brumeuse et se condensant sur lui-même sous l’action des vents, mais elle était quelque chose de supérieur et de plus élevé que ce que peut saisir l’intelligence humaine. Selon le témoignage de l’Écriture, le prodige de cette nuée était tel que, lorsque les rayons du soleil dardaient leur chaleur, elle formait un écran pour le peuple, ombrageant ce qui se trouvait au-dessous d’elle et humectant d’une fine rosée l’ardeur brûlante de l’air ; durant la nuit, elle devenait feu et, du soir jusqu’à l’aube, éclairait les Israélites de sa propre lumière, comme un flambeau.
31. Moïse fixait lui-même les yeux sur cette nuée et avait appris au peuple à suivre ce qui apparaissait à ses regards. Lorsqu’ils furent arrivés à la mer Rouge, la nuée ayant dirigé leur marche jusque-là, les Égyptiens, avec toute leur armée, enveloppèrent le peuple par-derrière. Aucune issue ne leur restait nulle part pour échapper aux périls, enfermés qu’ils étaient entre les ennemis et l’eau. Alors Moïse, poussé par une puissance divine, accomplit le plus incroyable de tous les prodiges. S’étant approché du rivage, il frappe la mer de son bâton ; sous le coup, elle se fendait. De même qu’il arrive naturellement au verre, lorsqu’une fêlure s’amorce en quelque endroit, de se fendre en ligne droite jusqu’à l’autre extrémité, ainsi, cette mer tout entière ayant été entamée à son bord par le bâton, la déchirure des flots se prolongea jusqu’à la rive opposée. Descendu dans les profondeurs à l’endroit où la mer s’était divisée, Moïse se trouvait avec tout le peuple au fond des eaux, le corps sec et éclairé par le soleil. Traversant à pied les abîmes sur le fond desséché de la mer, il ne redoutait pas cette muraille de flots dressée à l’improviste, l’eau salée s’étant figée de part et d’autre sur leurs flancs, à la manière d’un rempart.
32. Mais lorsque Pharaon, avec les Égyptiens, se fut précipité à leur suite dans la mer, sur cette voie nouvellement ouverte au milieu des eaux, l’eau rejoint de nouveau l’eau et, la mer refluant sur elle-même pour reprendre sa forme première, les eaux retrouvent une surface et un aspect uniformes. Déjà les Israélites, sur le rivage opposé, se reposaient de leur longue et pénible marche à travers la mer. C’est alors aussi qu’ils chantèrent le chant de victoire à Dieu, qui venait de dresser en leur faveur un trophée sans effusion de sang, tous les Égyptiens, avec leur armée entière, leurs chevaux, leurs armes et leurs chars, ayant disparu sous les eaux.
33. Moïse poursuit ensuite sa marche et, après avoir parcouru pendant trois jours un chemin sans eau, se trouve dans l’embarras, ne sachant comment apaiser la soif de l’armée. Il y avait bien un lac, autour duquel ils avaient établi leur camp, mais son eau était semblable à celle de la mer, ou plutôt plus amère encore. Comme, assis au bord de l’eau, ils se consumaient de soif, Moïse, sur un conseil reçu de Dieu, trouve dans les environs un morceau de bois et le jette dans l’eau. Aussitôt, celle-ci devient potable, le bois ayant, par sa vertu propre, transformé la nature de l’eau, faisant de son amertume une saveur agréable.
34. Lorsque la nuée se déplaçait pour aller de l’avant, eux aussi se déplaçaient en suivant le mouvement de leur guide. Ils agissaient toujours ainsi, interrompant leur marche à l’endroit où l’arrêt de la nuée leur donnait le signal du repos, et repartant dans la direction où la nuée prenait la tête de leur marche. En suivant ce guide, ils parviennent donc à un lieu arrosé d’eau potable, abondamment baigné par douze sources et ombragé par un bois de palmiers. Les palmiers étaient au nombre de soixante-dix et, malgré leur petit nombre, suffisaient à susciter une grande admiration chez ceux qui les contemplaient, tant ils surpassaient les autres en beauté et en taille.
35. De là encore, leur guide, la nuée, fait lever le camp et conduit l’armée vers un autre lieu. C’était un désert au sable desséché et brûlant, où nulle humidité provenant des eaux ne venait humecter le sol. Là, comme la soif accablait de nouveau le peuple, un rocher situé sur une colline, frappé par Moïse avec son bâton, fait jaillir une eau douce et potable, plus abondante encore que ne l’exigeaient les besoins d’une si grande armée.
36. Là aussi, les provisions de nourriture qu’ils avaient emportées d’Égypte pour leur voyage étant épuisées et le peuple étant pressé par la faim, se produit le plus incroyable de tous les prodiges : leur nourriture ne pousse pas de la terre, selon l’usage ordinaire, mais descend d’en haut, du ciel, à la manière de la rosée. Une rosée, en effet, se répandait sur eux à l’aube, et cette rosée devenait nourriture pour ceux qui la recueillaient. Car ce qui se répandait n’était pas une goutte d’eau, comme il arrive habituellement avec la rosée ; au lieu de gouttes, il tombait de petits grains d’apparence cristalline, arrondis en forme de graines de coriandre, dont le goût reproduisait la douceur du miel.
37. À ce prodige s’en joignait un autre : tous sortaient pour faire la récolte, différents, comme il est naturel, par l’âge et par les forces, mais nul ne recueillait plus ni moins qu’un autre en raison de cette différence de forces ; la quantité recueillie se mesurait au besoin de chacun, de sorte que le plus robuste n’en avait pas davantage et que le plus faible n’était pas privé d’une part égale. À cela, le récit ajoute encore un autre prodige : chacun recueillait ce qu’il lui fallait pour la journée, sans rien mettre de côté pour le lendemain ; mais si quelqu’un, par quelque souci d’économie, réservait pour le jour suivant une part de la nourriture du jour, cette réserve devenait impropre à l’alimentation, se transformant en vers.
38. Un autre fait extraordinaire s’ajoute encore au récit concernant cette nourriture : l’un des six jours de la semaine étant, pour une raison mystérieuse, honoré par la cessation de toute activité, la veille de ce jour, bien que la nourriture tombât en quantité égale à celle des jours précédents et que le zèle de ceux qui la recueillaient demeurât le même, la récolte se trouvait être le double de la mesure habituelle, afin qu’ils n’eussent aucun prétexte pour enfreindre, sous la nécessité de se nourrir, la loi du repos. La puissance divine s’y manifestait avec plus d’éclat encore : alors que les autres jours le surplus devenait inutilisable, c’était seulement au jour de la préparation précédant le sabbat — tel est en effet le nom du jour où l’on cesse toute activité — que la réserve demeurait intacte, au point de ne paraître en rien moins fraîche que la nourriture nouvellement recueillie.
La victoire sur les Amalécites§
39. Ensuite, une guerre s’engage contre une nation étrangère. Le récit nomme Amalécites ceux qui se dressèrent alors contre eux. Pour la première fois, Israël s’arme pour la bataille, sans que tous se mobilisent en masse pour le combat : les meilleurs sont choisis, et ces hommes d’élite prennent sur eux de mener la guerre. Moïse y manifesta de nouveau une manière inédite de commander une armée. Tandis que Josué, qui conduisit le peuple après Moïse, menait alors l’armée contre les Amalécites, Moïse, à l’écart des armes, sur un poste d’observation au sommet d’une colline, levait les yeux vers le ciel, deux de ses proches se tenant auprès de lui, un de chaque côté.
40. Voici alors le prodige que le récit nous fait connaître parmi ces événements : lorsque Moïse élevait les mains vers le ciel, le peuple soumis à son autorité prenait force contre les ennemis ; lorsqu’il les abaissait, l’armée, elle aussi, cédait à l’assaut des étrangers. Ceux qui se tenaient auprès de lui s’en aperçurent et, comme les mains de Moïse étaient devenues pesantes et difficiles à mouvoir pour quelque raison cachée, ils se placèrent de chaque côté, au-dessous d’elles, pour les soutenir. Mais, trop faibles pour le maintenir debout, ils lui donnèrent une pierre pour siège et lui permirent ainsi, par leur soutien, d’élever les mains vers le ciel. Cela fait, la nation étrangère fut entièrement défaite par les Israélites.
41. Comme la nuée qui guidait la marche du peuple demeurait au même endroit, il fallait nécessairement que le peuple, lui non plus, ne changeât pas de lieu, puisque rien ne le guidait pour partir. Ainsi, tout ce qui était nécessaire à la vie leur était fourni en abondance et sans peine : d’en haut, l’air faisait pleuvoir pour eux un pain tout préparé ; d’en bas, le rocher leur procurait la boisson ; la nuée, de son côté, remédiait aux désagréments de la vie en plein air, faisant rempart contre la chaleur pendant le jour et dissipant pendant la nuit les ténèbres par l’éclat d’une lueur semblable au feu. Aussi leur séjour dans ce désert était-il exempt de souffrance, au pied de la montagne où le camp était établi.
42. C’est alors que Moïse les conduisit aussi vers une initiation plus secrète, la puissance divine elle-même initiant, par des prodiges qui dépassent la raison, le peuple tout entier et celui qui le conduisait. Cette initiation s’accomplissait de la manière suivante. Il avait été prescrit au peuple de se tenir à l’écart de toutes les autres souillures que l’on observe dans le corps et dans l’âme, de se purifier par certaines aspersions et de s’abstenir même des rapports conjugaux pendant un nombre déterminé de jours, afin que, lavé de toute disposition passionnelle et corporelle, il s’approchât de la montagne, pur de toute passion, pour être initié. Le nom de cette montagne était Sinaï. À ce moment-là, l’accès en était réservé aux seuls êtres doués de raison et, parmi ceux-ci, aux seuls hommes, et encore, parmi ces derniers, à ceux qui s’étaient purifiés de toute souillure. On prenait toutes les précautions et toutes les mesures de surveillance pour qu’aucun être sans raison ne posât le pied sur la montagne ; si toutefois cela arrivait, tout être de nature privée de raison qui apparaîtrait sur la montagne devait être lapidé par le peuple.
43. Ensuite, la lumière de l’air, jusqu’alors d’une pure sérénité, s’obscurcit de ténèbres, au point que la montagne devint invisible, enveloppée de toutes parts par l’obscurité. Un feu qui apparaissait à travers cette obscurité rendait le spectacle effrayant pour ceux qui le contemplaient : il dévorait de tous côtés le pourtour de la montagne, si bien que, par la course circulaire du feu, tout ce qui s’offrait à la vue se trouvait enveloppé de fumée. Moïse guidait le peuple dans l’ascension, sans être lui-même assuré devant ce spectacle : son âme était abattue par l’effroi et son corps secoué par la peur, au point qu’il ne cachait pas même aux Israélites ce qu’éprouvait son âme, mais leur avouait qu’il était frappé de stupeur devant ce qui apparaissait et que son corps ne cessait de trembler.
44. Car ce qui s’offrait à la vue n’était pas seul de nature à frapper l’âme de stupeur par les yeux : par l’ouïe aussi se déversaient les terreurs, tandis qu’une voix éclatait d’en haut, de façon saisissante, sur tout ce qui se trouvait au-dessous. Dès son premier retentissement, elle était pénible et insupportable à toute oreille ; elle ressemblait au son des autres trompettes, mais surpassait tout exemple de ce genre par la gravité et le caractère terrifiant de sa sonorité. À mesure qu’elle se prolongeait, elle devenait plus effrayante, intensifiant sans cesse son retentissement pour le rendre toujours plus saisissant. Cette voix était articulée : par une puissance divine, l’air articulait la parole sans le secours des organes vocaux. Et cette parole ne s’articulait pas au hasard, mais édictait des prescriptions divines. À mesure qu’elle se prolongeait, la voix croissait toujours davantage, et la trompette surpassait son propre retentissement, ses sons successifs dépassant toujours ceux qui les avaient précédés.
45. Mais le peuple tout entier était trop faible pour supporter ce qui se voyait et s’entendait. Aussi tous adressent-ils d’un commun accord à Moïse la demande de recevoir la Loi par son intermédiaire, assurant que le peuple ne douterait pas que fût un commandement divin tout ce qu’il prescrirait conformément à l’enseignement reçu d’en haut. Tous étant donc redescendus en hâte au pied de la montagne, Moïse demeura seul, manifestant en lui-même le contraire de ce à quoi l’on pouvait s’attendre : alors que tous les autres affrontent les choses terrifiantes avec davantage d’assurance lorsqu’ils sont en compagnie de ceux qui les partagent, lui se montrait plus hardi une fois séparé de ceux qui l’entouraient. Il devenait ainsi manifeste que la crainte qui l’avait saisi au commencement n’était pas une affection qui lui fût propre, mais qu’il l’avait éprouvée par sympathie pour ceux qui étaient épouvantés.
L’ascension de la montagne et la Tente§
46. Lors donc que, débarrassé comme d’un fardeau de la lâcheté du peuple, il se trouva seul, il osa alors affronter la ténèbre elle-même et pénétra dans les réalités invisibles, cessant d’apparaître à ceux qui regardaient. S’étant en effet introduit dans le sanctuaire de l’initiation divine, il y demeurait, invisible, auprès de l’Invisible, enseignant, je pense, par ce qu’il faisait, que celui qui doit être auprès de Dieu doit sortir de tout ce qui est visible et, ayant élevé sa pensée vers l’invisible et l’incompréhensible, comme vers quelque sommet de montagne, croire que le divin se trouve là où l’intelligence ne peut atteindre.
47. Parvenu là, il reçoit les commandements divins. Ceux-ci constituaient un enseignement de la vertu, dont l’essentiel est donc la piété et le fait d’avoir, au sujet de la nature divine, les conceptions qui lui conviennent : elle surpasse toute notion permettant de la connaître et toute représentation, sans ressembler à rien de ce qui est connu. Il lui est en effet ordonné de ne regarder vers aucune des choses saisissables dans ses conceptions du divin, ni d’assimiler à aucune des choses connues par appréhension la nature qui surpasse tout, mais, tout en croyant qu’elle est, de laisser sans examen, comme inaccessible, ce qu’elle est, quelle est sa grandeur, d’où elle est et comment elle est.
48. La parole ajoute aussi tout ce qui constitue la rectitude des mœurs, dispensant son enseignement au moyen de lois générales et particulières. Une loi générale qui abolit toute injustice est, en effet, l’obligation d’aimer ceux qui partagent notre nature ; cette loi une fois établie, il s’ensuivra nécessairement que nul ne fera aucun mal à son prochain. Quant aux prescriptions particulières, l’honneur dû à ceux qui nous ont engendrés y est expressément prescrit, et les fautes interdites y sont énumérées.
49. L’intelligence pour ainsi dire purifiée au préalable par ces lois, il est conduit à une initiation plus parfaite aux mystères, une tente lui ayant été soudain montrée par la puissance divine. Cette tente était un temple dont la beauté se déployait dans une diversité difficile à décrire : portiques, colonnes et tentures, table, chandelier et autel des parfums, autel des sacrifices et propitiatoire, enfin, à l’intérieur du sanctuaire, le lieu secret et inaccessible. Afin que la beauté et la disposition de toutes ces choses n’échappent pas à sa mémoire et que cette merveille puisse être montrée à ceux d’en bas, il lui est conseillé, non de les consigner dans une simple description, mais d’imiter par une construction matérielle cette œuvre immatérielle, en employant les matières les plus éclatantes et les plus brillantes qui se trouvent sur la terre. Parmi elles, l’or était le plus abondant, répandu tout autour des colonnes ; à l’or était aussi associé l’argent, qui embellissait de sa propre substance les chapiteaux et les bases des colonnes, afin, je pense, que l’or, contemplé entre ces deux extrémités de couleur différente, brillât davantage. En certains endroits, le bronze aussi fut jugé utile, servant de chapiteau et de base aux colonnes d’argent.
50. Voiles, tentures, enceinte du temple et couverture étendue au-dessus des colonnes, tout était exécuté avec harmonie par l’art du tissage, chaque ouvrage étant fait de la matière appropriée. Certains tissus avaient pour teinture l’hyacinthe, la pourpre et le rouge écarlate à l’éclat de feu, ainsi que la blancheur lumineuse du byssus, avec son aspect naturel et sans apprêt. Pour d’autres, on employait le lin, et pour d’autres encore, des poils, selon les besoins du tissage. En certains endroits, des peaux rouges convenaient aussi à la beauté de la construction.
51. C’est après être descendu de la montagne que Moïse fit exécuter ces ouvrages par ses auxiliaires, d’après le modèle de l’œuvre qui lui avait été présenté. Mais alors, se trouvant dans ce temple qui n’était pas fait de main d’homme, il reçoit aussi la loi qui prescrit de quelle parure doit resplendir le prêtre lorsqu’il pénètre dans les lieux secrets du sanctuaire, la parole divine réglant dans le détail aussi bien le vêtement intérieur que celui qui se voit.
52. La description de l’habillement commence non par ce qui est caché, mais par ce qui est visible. Ce sont des épaulières aux couleurs variées, celles-là mêmes qui avaient servi à confectionner le voile, et où le fil d’or tient la plus grande place. De chaque côté, des agrafes maintiennent les épaulières, enserrant des émeraudes dans une monture d’or. Ces pierres tenaient de la nature leur éclat, qui faisait jaillir de lui-même des rayons verdoyants, et de l’art la merveille de leurs gravures ; l’art n’y avait nullement incisé de représentations figurées : c’étaient les noms des patriarches, gravés au nombre de six sur chacune des pierres, qui en constituaient l’ornement.
53. Il y avait aussi les petits boucliers suspendus à ces agrafes sur le devant, et les chaînettes entrelacées, dont les mailles, passant alternativement les unes dans les autres selon un certain ordre, formaient un réseau et descendaient de l’agrafe, de chaque côté, au-dessus des petits boucliers, afin, je pense, que la beauté de l’entrelacement brillât davantage, rehaussée par ce qui se trouvait au-dessous.
54. Il y avait encore cette parure ouvragée en or, placée sur la poitrine, dans laquelle des pierres de différentes espèces, en nombre égal à celui des patriarches, étaient enchâssées trois par trois sur quatre rangées, portant dans leurs inscriptions les noms de ceux qui avaient donné leur nom aux tribus. Puis venait la tunique portée sous les épaulières, qui descendait du cou jusqu’à l’extrémité des pieds, élégamment ornée de franges pendantes. Le bord inférieur était embelli non seulement par la variété du tissage, mais aussi par des ornements d’or suspendus. C’étaient des clochettes d’or et de petites grenades qui se succédaient alternativement le long du bord inférieur.
55. Le bandeau de la tête1 était, lui aussi, tout entier de couleur hyacinthe, et la lame placée sur le front, d’or pur, était gravée de caractères ineffables. Il y avait aussi une ceinture, qui retenait l’ampleur du vêtement, la parure des parties cachées et tout ce qui, sous la forme d’un vêtement, enseigne par énigmes la vertu sacerdotale.
Le veau d’or et la purification§
56. Lorsqu’il eut été instruit de ces choses et d’autres semblables, enveloppé de cette ténèbre invisible, dans l’enseignement ineffable de Dieu, devenu plus grand que lui-même par l’acquisition de ces connaissances mystiques, il émergea de nouveau de la ténèbre et descendit vers ceux de sa race, pour leur communiquer les merveilles qui lui avaient été montrées dans la manifestation divine, leur présenter les lois et établir pour le peuple le sanctuaire et le sacerdoce, selon le modèle qui lui avait été montré sur la montagne.
57. Il portait aussi dans ses mains les tables sacrées, qui étaient une création et un don divins, et dont la venue à l’existence n’avait requis aucun concours humain. L’une et l’autre chose étaient également l’œuvre de Dieu : la matière et les caractères qui y étaient gravés. Ces caractères étaient la Loi. Mais le peuple fit obstacle à cette grâce, en se précipitant sans frein dans l’idolâtrie avant l’arrivée du législateur.
58. En effet, tandis qu’un temps assez long s’écoulait pour Moïse, tout occupé à converser avec Dieu dans cette initiation divine, et que, durant quarante jours et autant de nuits2, il participait sous la ténèbre à cette vie éternelle, sorti de la nature elle-même — car, pendant ce temps, il n’eut pas besoin de nourriture pour son corps —, le peuple, tel un adolescent qui échappe aux regards de son pédagogue, se laissa alors emporter dans le désordre par des élans sans frein et, se rassemblant contre Aaron, contraignit le prêtre à le conduire dans l’idolâtrie.
59. Une fois l’idole fabriquée, avec de l’or pour matière — cette idole était un veau —, ils se réjouissaient de leur impiété ; mais Moïse, arrivé désormais auprès d’eux, brisa les tables qu’il apportait de la part de Dieu, afin que, privés de la grâce donnée par Dieu, ils subissent un châtiment digne de leur faute.
60. Puis, après avoir purifié la souillure, par l’entremise des Lévites, avec le sang de leurs frères de race, apaisé la Divinité par sa propre colère contre les coupables et fait entièrement disparaître l’idole, il obtint de nouveau les tables3, au terme d’un séjour assidu de quarante jours : l’écriture en provenait de la puissance divine, mais la matière avait été travaillée par la main de Moïse. Il les reçut après être de nouveau sorti de la nature pendant ce même nombre de jours, vivant d’une autre manière que celle qui nous est habituelle, sans avoir rien admis dans son propre corps de ce qui soutient par la nourriture l’indigence de notre nature.
61. C’est ainsi qu’il dressa pour eux la Tente et leur présenta les prescriptions de la Loi, après avoir établi le sacerdoce selon l’enseignement qu’il avait reçu de Dieu. Et lorsqu’il eut tout réalisé par un travail matériel suivant les indications divines : la Tente, les portiques, tout ce qui se trouvait à l’intérieur, l’autel des parfums, l’autel des sacrifices, le chandelier, les tentures, les voiles, le propitiatoire à l’intérieur du sanctuaire inaccessible, les ornements sacerdotaux, le parfum, les divers rites sacrés, les sacrifices de purification, d’action de grâce, ceux qui détournent les maux, ceux qui expient les fautes commises ; lorsqu’il eut tout disposé parmi eux de la manière requise, il suscita contre lui, chez ceux qui y étaient disposés, l’envie, cette maladie inhérente à la nature humaine,
62. au point qu’Aaron lui-même, honoré des dignités du sacerdoce, et sa sœur Mariam, poussée par une jalousie quelque peu féminine à l’égard de l’honneur que Dieu lui avait accordé, prononcèrent des paroles telles que la Divinité en fut portée à châtier leur faute. C’est alors qu’il convient d’admirer davantage encore Moïse pour sa patience envers les offenses : tandis que Dieu châtiait l’envie déraisonnable de cette femme, il fit prévaloir les liens du sang sur la colère et apaisa Dieu en faveur de sa sœur.
63. La multitude s’étant de nouveau abandonnée au désordre — cette faute avait pour origine la démesure dans les plaisirs du ventre : il ne leur suffisait pas de vivre en bonne santé et sans souffrance grâce à la nourriture qui leur venait d’en haut, mais le désir de chair et l’envie de manger de la viande leur faisaient préférer la servitude chez les Égyptiens aux biens dont ils jouissaient alors —, Moïse s’entretient avec Dieu de la passion qui s’était abattue sur eux. Dieu leur enseigne qu’ils ne doivent pas se comporter ainsi en leur accordant d’obtenir ce qu’ils désiraient : il fait voler sur le camp, en nuées et par bandes, une multitude d’oiseaux qui se tiennent près du sol, et la facilité de leur capture porte jusqu’à la satiété leur désir de viande.
64. Mais l’excès de nourriture transforma soudain les humeurs constitutives de leurs corps en sucs corrupteurs, et leur rassasiement aboutit à la maladie et à la mort. Cet exemple suffit à les ramener à la tempérance, eux-mêmes aussi bien que ceux qui considéraient leur sort.
L’exploration et les révoltes du désert§
65. Ensuite, il envoie des hommes explorer cette contrée où, selon la promesse divine, ils espéraient s’établir. Comme tous ne rapportèrent pas la vérité, mais que certains donnèrent des nouvelles mensongères et alarmantes, le peuple se mit de nouveau en colère contre Moïse. Dieu condamne alors ceux qui avaient désespéré du secours divin à ne pas voir la contrée qui leur avait été promise.
66. Tandis qu’ils poursuivaient leur marche à travers le désert, l’eau vint de nouveau à leur manquer, et le souvenir de la puissance de Dieu leur fit défaut en même temps. Car le miracle précédemment accompli au rocher ne leur inspira pas la confiance que, cette fois encore, le nécessaire ne leur manquerait pas ; mais, renonçant à de meilleures espérances, ils se répandirent en injures contre Dieu lui-même et contre Moïse, au point que Moïse parut lui aussi fléchir sous l’incrédulité du peuple. Il accomplit néanmoins de nouveau pour eux un miracle, changeant en eau ce rocher escarpé.
67. Lorsque, de nouveau, le plaisir servile de la nourriture eut éveillé en eux le désir de la gourmandise et que, sans manquer d’aucune des choses nécessaires à la vie, ils se furent mis à rêver du rassasiement de l’Égypte, les jeunes gens indisciplinés furent corrigés par des coups plus rigoureux : dans le camp, des serpents leur injectaient par leur morsure un venin mortel.
68. Comme les morts causées par ces bêtes se succédaient, le législateur, poussé par un conseil divin, coula du bronze à la ressemblance d’un serpent et le plaça sur une hauteur, de manière qu’il fût visible au-dessus du camp tout entier. Il mit ainsi fin aux ravages de ces bêtes parmi le peuple et le délivra de la destruction. Car celui qui regardait l’image du serpent en bronze ne craignait nullement la morsure du serpent véritable, la vue de cette image affaiblissant le venin par une mystérieuse action contraire.
69. Une nouvelle révolte s’étant élevée contre son autorité au sein du peuple, et certains s’efforçant de s’approprier le sacerdoce, Moïse se faisait le suppliant de Dieu en faveur des coupables ; mais la justice du jugement de Dieu fut plus forte que la compassion de Moïse envers ceux de son peuple. Car la terre, s’étant ouverte en un gouffre par la volonté divine, se referme sur elle-même, après avoir englouti tous ceux qui s’étaient dressés contre l’autorité de Moïse, avec leurs familles entières. Quant à ceux qui s’étaient déchaînés pour obtenir le sacerdoce, environ deux cent cinquante, ils furent consumés par le feu et, par le malheur qui les frappa, ramenèrent leur peuple à la sagesse.
70. Afin que les hommes fussent davantage convaincus que la grâce du sacerdoce vient de Dieu à ceux qui en sont jugés dignes, Moïse reçoit des bâtons des chefs de chaque tribu, chacun de ceux qui les avaient remis ayant marqué le sien d’une inscription distinctive ; parmi eux se trouvait aussi celui du prêtre Aaron. Après les avoir déposés dans le sanctuaire, il manifeste par leur moyen au peuple la décision de Dieu concernant le sacerdoce. Car, seul entre tous, le bâton d’Aaron bourgeonna, fit naître le fruit de ce bois — ce fruit était une noix — et le porta à maturité.
71. Ce qui parut assurément un très grand prodige, même aux incrédules, ce fut de voir comment ce bois sec, dépouillé de son écorce et sans racines, soudain rempli de sève, avait accompli ce que font les arbres enracinés, la puissance divine ayant tenu lieu pour lui de terre, d’écorce, d’humidité, de racine et de temps.
Les nations étrangères et l’ultime étape§
72. Après cela, conduisant l’armée à travers des nations étrangères qui lui interdisaient le passage, il s’engage par serment à ne pas permettre au peuple de traverser leurs champs et leurs vignes, mais à suivre la route royale sans s’écarter ni à droite ni à gauche. Les ennemis, même à ces conditions, ne consentant pas à la paix, il défait son adversaire dans une bataille et se rend maître du passage.
73. Alors un certain Balak, qui régnait sur une nation plus considérable — cette nation portait le nom de Madianites —, frappé de terreur par le sort des vaincus et s’attendant à subir incessamment le même traitement de la part des Israélites, fait appel, pour lui venir en aide, non à un secours d’armes et d’hommes, mais aux artifices de la magie, par l’entremise d’un certain Balaam. Celui-ci passait pour habile en ces matières, et ceux qui avaient eu recours à lui le croyaient doué d’un certain pouvoir dans de telles pratiques. Son art était la divination par les oiseaux, et la coopération de certains démons le rendait redoutable, car, par une puissance occulte, il infligeait aux hommes des maux sans remède.
74. Suivant ceux qui le conduisaient auprès du roi de cette nation, il apprend par la voix de son ânesse que ce voyage ne lui est pas favorable. Puis, instruit par une apparition de ce qu’il devait faire, il découvre que sa magie malfaisante est trop faible pour causer quelque dommage à ceux qui ont Dieu pour allié. Au lieu de subir l’action des démons, il est saisi d’un transport sous une inspiration divine et prononce des paroles qui constituent manifestement une prophétie des événements à venir dont l’issue serait meilleure. Car les obstacles mêmes qui l’avaient empêché d’exercer son art pour le mal lui ayant fait prendre conscience de la puissance divine, il abandonne la divination et se fait l’interprète de la volonté divine.
75. Après cela, la nation étrangère est exterminée, le peuple ayant eu le dessus dans la guerre. Mais celui-ci succombe ensuite à la passion de la débauche avec les captives. Lorsque Phinéès eut transpercé d’un seul coup ceux qui s’étaient enlacés dans le déshonneur, la colère de Dieu contre ceux que rendait furieux le désir d’unions illicites s’apaisa. Alors le législateur gravit une haute montagne et contemple de loin le pays qui avait été préparé pour Israël en vertu de la promesse divine faite aux pères ; puis il quitte la vie humaine, sans laisser sur la terre aucun signe de son départ, ni aucun monument funéraire qui en conserve la mémoire.
76. Le temps n’avait pas altéré sa beauté, ni obscurci l’éclat de ses yeux, ni terni la grâce rayonnante de son visage. Mais il demeurait toujours semblable à lui-même, ayant conservé, au sein d’une nature changeante, une immuable constance dans le bien.
77. Voilà donc ce que nous avons appris du récit de la vie de cet homme qui s’offre d’abord à nous, et que nous t’avons exposé en un rapide parcours, bien que le sujet ait, sur certains points, nécessairement donné plus d’étendue à notre discours. Il serait maintenant temps d’appliquer la vie que nous venons de rappeler au but que nous nous sommes proposé dans cet ouvrage, afin de tirer de ce qui précède quelque secours pour la vie selon la vertu. Reprenons donc le récit de sa vie depuis le commencement.
CONTEMPLATION SUR LA VIE DE MOÏSE
