À Scapula, proconsul d’Afrique
Lettre au gouverneur persécuteur
- 01 — Chapitre III — Toutefois, ainsi que nous l’avons dit plus haut, nous ne pouvons que gémir à la pensée…
- 02 — Chapitre IV — Loin de nous la pensée de chercher à t’épouvanter, nous qui n’avons peur de personne !
- 03 — Chapitre V — Qu’importe ?

À Scapula, proconsul d’Afrique
Lettre au gouverneur persécuteur
Tertullien · 16 juillet 2016 · 12 min de lecture · 6 vues
1. Chrétiens, nous ne savons ni pâlir, ni trembler devant les calamités dont nous accablent ceux qui ne nous connaissent pas. Le jour où nous nous sommes enrôlés sous les étendards de notre Église, nous avons su que, jetés sur ces çhamps de bataille, notre vie était l’enjeu de cette milice, sans autre désir que les biens promis par Dieu, sans autre crainte que celle des supplices qu’il tient en réserve dans l’autre vie. En un mot, nous luttons sans fléchir contre toute votre barbarie ; que dis-je ? nous courons au-devant d’elle ; et si nous appréhendons quelque chose, c’est bien moins d’être condamnés que d’être absous. C’est pourquoi, si nous vous adressons cet opuscule, ne croyez pas que nous craignons pour nous-mêmes ; c’est pour vous, pour tous nos ennemis, je me trompe, pour nos amis, que nous l’écrivons.
Car notre loi nous ordonne « d’aimer nos ennemis et de prier pour ceux qui nous persécutent ; » de sorte que là se reconnaît la plénitude de la bonté qui nous est propre et que personne ne partage avec nous. Aimer ceux qui nous aiment, c’est la vertu de tout le monde ; il n’appartient qu’aux Chrétiens d’aimer leurs ennemis. Nous donc qui plaignons votre ignorance, nous qui avons pitié de l’erreur humaine, et lisons dans l’avenir dont nous voyons tous les jours les signes avant-coureurs, nous avons cru nécessaire de vous avertir par cette voie de ce que vous ne voulez pas entendre en face.
Il. Nous adorons un seul Dieu, celui que vous connaissez tous par les lumières de la nature, dont les éclairs et les tonnerres vous épouvantent, dont les bienfaits réjouissent vos coeurs. Vous regardez aussi comme des dieux ceux que nous savons n’être que des démons. Toutefois, chaque homme reçoit de la loi et de la nature la liberté d’adorer ce que bon lui semble : quel mal ou quel bien fait à autrui ma religion ? Il est contraire à la religion de contraindre à la religion, qui doit être embrassée volontairement et non par force, puisque tout sacrifice demande le consentement du coeur. Aussi quand même vous nous forceriez de sacrifier, il n’en reviendrait aucun honneur à vos dieux, qui ne peuvent se plaire à des sacrifices arrachés par la contrainte, à moins qu’ils n’aiment la violence. Or, un Dieu n’aime pas la violence ! Le Dieu véritable accorde indistinctement ses bienfaits aux profanes et à ses serviteurs. Voilà pourquoi aussi il a établi un jugement éternel pour l’ingratitude ou la reconnaissance.
Nous sommes des sacrilèges, dites-vous ! Nous avez-vous jamais convaincus de vol, encore moins de sacrilége ? Tous ceux qui, en dépouillant les temples, ne laissent pas de jurer par les dieux, et de les honorer, ne sont pas Chrétiens, ce qui ne les empêche pas d’être convaincus de sacrilège. Il serait trop long de vous rappeler en combien de manières les adorateurs de vos dieux les insultent et les couvrent de mépris.
On nous accuse encore d’outrager la majesté de l’Empereur. Avez-vous jamais trouvé cependant des Albinus, des Niger, des Cassius parmi les Chrétiens ? Quels étaient donc les ennemis de l’Empereur ? Ceux-là même qui la veille juraient encore par leurs génies, qui sacrifiaient des victimes pour leur salut, qui en promettaient de nouvelles, et avaient souvent condamné les Chrétiens. Le Chrétien n’est l’ennemi de personne, à plus forte raison du prince. Comme il sait qu’il est établi par son Dieu, il faut nécessairement qu’il le respecte, qu’il l’honore, qu’il prie pour la conservation de ses jours, et pour le salut de l’empire romain, tant que le siècle subsistera ; car leurs destinées sont liées l’une à l’autre. Nous honorons donc la personne de César, ainsi qu’il nous est permis de l’honorer, et qu’il est expédient à lui-même, comme un homme le second après Dieu, qui tient de Dieu tout ce qu’il est, et n’a de supérieur que Dieu.
César lui-même doit souscrire à ces hommages. En le faisant inférieur à Dieu seul, nous le plaçons au-dessus de tous les autres hommes. Par là même il est plus grand que vos dieux, puisqu’ils sont en sa puissance. Nous sacrifions donc pour le salut de l’Empereur, mais en nous adressant à Dieu, notre maître et le sien, mais conformément à sa loi, par de chastes et pacifiques prières. Le Créateur de l’univers, en effet, n’a pas besoin d’un peu de sang ou de fumée ; ce sont là les aliments des démons.
Quant aux démons, non seulement nous les méprisons, mais nous les combattons, nous les livrons tous les jours à la risée publique, nous les chassons du corps des hommes, comme tout le monde le sait. Ainsi, nous prions bien plus efficacement pour l’Empereur en demandant son salut à celui-là seul qui peut l’accorder.
Que nous obéissions en toutes choses à la loi de la patience que Dieu nous a enseignée, il est facile de vous en convaincre, puisque, malgré notre immense multitude, qui forme presque la majorité dans chaque ville, tel est notre silence, telle est notre réserve, que vous ne nous connaissez qu’individuellement, en rassemblements tumultueux jamais, ne nous distinguant des autres citoyens que par la réforme de nos vices. À Dieu ne plaise, en effet, que nous murmurions contre des souffrances qui comblent nos désirs, ou que nous tramions par nos mains une vengeance que nous attendons de Dieu !
Toutefois, ainsi que nous l’avons dit plus haut, nous ne pouvons que gémir à la pensée qu’aucune ville ne versera impunément le sang chrétien. Vous l’avez vu. Sous le gouverneur Hilarianus, le peuple se répandit dans nos cimetières en poussant ces vociférations : « PLUS D’AIRES POUR LES CHRÉTIENS ! » Les aires où lui-même bat ses blés ne lui servirent de rien : les moissons manquèrent. L’année dernière, les torrents de pluie qui désolèrent les campagnes, n’ont-ils pas manifesté le courroux du ciel, qui châtiait encore une fois par l’inondation les prévarications et l’incrédulité des hommes ? Que signifiaient ces feux nocturnes suspendus sur les murailles de Carthage ? Demandez-le à ceux qui les ont vus. Que signifiaient ces tonnerres qui ont grondé sur nos têtes ?
Demandez-le à ceux dont ils menaçaient l’endurcissement. Ce sont là autant de signes précurseurs de la colère divine qui est à nos portes ; il faut que, par tous les moyens qui sont en notre pouvoir, nous l’annoncions, nous la signalions, nous la conjurions. Puisse-t-elle n’être que locale ! Car un châtiment universel et suprême enveloppera dans son temps ceux qui cherchent aujourd’hui à s’étourdir sur le sens de ces calamités. A Utique, pendant que tous les Ordres de la ville étaient rassemblés, on vit tout à coup le soleil éteindre sa lumière et défaillir contre toutes les lois ordinaires, puisqu’il était alors à son apogée et comme dans le centre de son palais(1). Interrogez vos astrologues. Nous pourrions vous citer plusieurs de vos magistrats qui, à leurs derniers moments, eurent à se repentir d’avoir persécuté les Chrétiens.
Vigellius Saturninus, le premier qui ait tiré le glaive contre nous, perdit la vue. Dans la Cappadoce, Claudius Herminianus, irrité de ce que sa femme avait embrassé notre foi, tourna sa colère contre les Chrétiens. Atteint d’une peste immonde au fond de son prétoire, et proie vivante des vers qui bouillonnaient dans ses plaies : « N’en dites rien à qui que ce soit, s’écriait-il, de peur que les Chrétiens ne s’en réjouissent. » Ensuite, plein de repentir d’avoir détourné quelques-uns de leur foi, et reconnaissant son erreur, il mourut presque Chrétien. « Triomphez, Chrétiens, » fut le dernier cri de Cécilius Capella, sur les ruines de Byzance(2). Ceux qui s’imaginent nous avoir persécutés impunément, sauront à quoi s’en tenir au jour du jugement de Dieu.
Quant à toi, Scapula, puisse la maladie qui te travaille, n’être qu’un simple avertissement ; mais souviens-toi qu’elle n’a commencé qu’après l’ordre donné par toi de livrer aux bêtes Mavilus d’Adrum et. Aujourd’hui encore le sang appelle le sang. Du reste, songe à l’avenir.
