
Sur les Martyrs de Palestine
Eusèbe de Césarée · 81 min de lecture · 2 vues
Table des matières
DE d’EUSÈBE DE CÉSARÉE
Eusèbe de Césarée
Sur les martyrs de Palestine
Histoire
Ecclesiasti que livre X
Appendice
Eusèbe pamphile
Sur les martyrs de Palestine
C’était la dix-neuvième année du règne de Dioclétien, au mois de Xanthi que, qu’on peut appeler avril chez les Romains. Alors arrivait la fête de la passion du Sauveur. Flavien gouvernait le peuple de Palestine, quand subitement on déploya partout des lettres ordonnant d’abord de jeter les églises par terre, puis de détruire les Écritures; par le feu, et proclamant déchus ceux qui étaient en charge et ceux qui étaient au service des particuliers privés de la liberté, s’ils persistaient dans la résolution d’être chrétiens. Telle était la portée de ce premier décret rendu contre nous. Peu après, il vint d’autres rescrits; il était ordonné que les Chefs des églises devaient être tous et partout mis d’abord en prison, et ensuite contraints par tous les moyens à sacrifier Α.
Chapitre C
Hapitre
Chapitre I
Le premier des martyrs de Palestine fut donc Procopius. Avant de faire l’expérience de la captivité, il fut tout de suite, dès sa première arrivée, conduit aux tribunaux du gouverneur, et reçut l’ordre de sacrifier aux dieux prétendus; il dit n’en connaître qu’un auquel il faut sacrifier comme il veut. Lorsqu’on ordonna de faire des libations aux quatre empereurs, il prononça une de ces paroles qui leur sont peu agréables, et aussitôt eut la tête tranchée. Il avait dit le mot du poète: « Il n’est pas bon le gouvernement de plusieurs; qu’un seul soit chef, un seul roi. » Ce fut le sept du mois de Désius (le sept des ides de juin, dirait-on chez les Romains), le quatrième jour du sabbat que ce premier signal fut accompli à Césarée de Palestine. Après celui-là, dans la même ville, un grand nombre de chefs des églises du pays, luttèrent courageusement dans de terribles supplices et montrèrent à qui les virent le spectacle de grands combats. D’autres au contraire dont l’âme était engourdie par la lâcheté faiblirent facilement, comme au premier choc; mais chacun des autres reçut des formes diverses de tortures; ce fut tantôt par des coups de fouet, sans nombre, tantôt par des chevalets et la déchirure des flancs et par des liens intolérables grâce auxquels il arriva à quelques-uns que leurs mains furent énervées. Ils endurèrent toutefois l’issue de leur trépas selon les indicibles jugements de Dieu.
Parmi les autres, on tenait l’un par les mains en l’approchant de l’autel; on faisait tomber de sa droite le sacrifice impur et souillé, et il était congédié comme ayant sacrifié. L’autre n’avait pas touché du tout, mais on disait qu’il avait sacrifié. Il se taisait et s’en allait. Un autre était apporté à moitié mort; on le jetait, comme s’il était déjà un cadavre, et on lui enlevait ses liens; il était compté parmi ceux qui avaient sacrifié. Celui-ci criait et attestait, qu’il n’avait pas obéi; on lé frappait, sur la bouche, et à force de soufflets, ceux qui étaient apostés pour cela le faisaient taire et il était chassé violemment, quoiqu’il n’eût pas sacrifié. Tant il leur importait de paraître en toute manière avoir réussi.
Aussi, parmi un tel nombre, seuls, Alphée et Zachée furent jugés dignes de la couronne des saints martyrs. Ceux-ci après les fouets et les ongles des fers, les liens pénibles et les souffrances qui s’ensuivent, après divers autres interrogatoires, pendant un jour et une nuit, eurent les pieds dans les ceps jusqu’au quatrième trou et le dix-septième jour du mois de Dios (ce qui est chez les Romains le quinzième avant les calendes de décembre), après avoir confessé qu’il n’y a qu’un seul Dieu et un seul Christ roi Jésus, ils furent, comme s’ils avaient prononcé un blasphème, décapités comme le premier martyr. Β.
Chapitre II
Elles sont dignes aussi de mémoire les choses qui furent accomplies en la personne de Romain à Antioche le même jour. Celui-ci était en effet palestinien et diacre-exorciste de l’église de Césarée; et au temps même de la destruction des églises, il se trouvait là-bas. Un grand nombre d’hommes avec les femmes et les enfants allaient en foule aux idoles et sacrifiaient; il les voyait et il pensait que ce spectacle était intolérable. Le zèle de la religion le pousse à s’avancer vers eux et il leur crie à haute voix des reproches. Mais lui-même à cause de cette audace est appréhendé et il se montre martyr courageux, s’il en fût, de la vérité. Le juge, en effet, prononce contre lui la peine de mort par le feu; c’est avec un visage rayonnant et un entrain tout à fait plein d’ardeur qu’il reçoit joyeusement la sentence et qu’il est emmené. On l’attache ensuite à l’échafaud et le bois est apporté près de lui. Comme ceux qui devaient allumer le bûcher attendaient la décision de l’empereur, qui était présent: « Où donc est le feu pour moi? » cria-t-il. Il disait cela, quand il est rappelé vers le prince pour être soumis au supplice tout nouveau de la langue. Il supporta très courageusement qu’on la lui coupât, et par tous ses actes, il montra qu’une puissance divine assiste ceux qui endurent quelque chose de pénible à cause de la religion, afin d’adoucir leurs peines et de fortifier leur ardeur. Ayant donc appris le nouveau genre de son supplice, sans trouble aucun, ce brave présente avec joie sa langue et la livre avec un très grand courage et de bon gré à ceux qui la coupent. Après ce châtiment, il fut jeté en prison et y souffrit longtemps. Enfin à l’époque des vicennales de l’empereur, selon une générosité en usage, la liberté fut proclamée partout pour tous les prisonniers. Seul, les deux pieds dans les ceps jusqu’au cinquième trou, gisant sur ce bois même il fut étranglé et obtint, selon qu’il l’avait désiré, l’honneur du martyre. Celui-ci du reste, quoique étranger, était cependant Palestini en, et il est digne d’être compté parmi les martyrs de Palestine. Ces choses se passèrent ainsi la première année/alors que la persécution ne s’attaquait qu’aux seuls chefs de l’Église. Γ
Chapitre III
Au cours de la seconde année, la guerre dirigée contre nous devint plus vive. Le gouverneur de la province de ce pays était Urbain. Des édits impériaux arrivèrent pour la première fois qui ordonnaient d’une façon générale à tous universellement de sacrifier dans les villes et défaire des libations aux idoles. Timothée, à Gaza, ville de Palestine, supporta de nombreux tourments, puis fut brûlé lentement à petit feu. Il donna une preuve très héroïque de sa très courageuse piété envers la divinité par sa constance à tout endurer et il remporta la couronne des athlètes vainqueurs dans les jeux sacrés de la religion. Avec lui, Agapius et Thêcle, notre contemporaine, montrèrent une très courageuse résistance; ils furent condamnés à être mangés par les bêtes. Qui a vu ce qui suit sans étonnement? ou qui l’a entendu raconter sans en être frappé? C’était, en effet, une fête générale des gentils et on avait fait passer les spectacles accoutumés, quand ce fut un bruit répandu et intense qu’après ce qui avait été d’ailleurs préparé pour la foule, ceux qui avaient été récemment condamnés aux bêtes donneraient eux aussi un combat. La rumeur augmente et parvient à tous. Six jeunes gens, dont l’un était du Pont par sa race et se nommait Timolaüs, l’autre était de Tripoli de Phénicie et s’appelait Denys; un autre, sous-diacre de l’église de Diospolis, Romulus était son nom; de plus, deux étaient Égyptiens, Paésis et Alexandre; puis un autre Alexandre, homonyme de celui-ci, était de Gaza. Urbain allait monter au spectacle de la chasse. Ils se firent d’abord lier les mains, comme pour marquer leur extrême désir du martyre, et ils se mirent à courir vers lui, disant hautement qu’ils sont chrétiens, et montrant par leur préparation à subir toutes les cruautés que ceux qui se font gloire de leur piété envers le Dieu de l’univers ne redoutent pas l’assaut des bêles féroces. Tout d’abord, après avoir mis dans une surprise peu ordinaire le gouverneur et ceux de sa suite, ils furent enfermés en prison; puis, peu de jours après, deux autres leur furent adjoints. L’un avait antérieurement déjà combattu au milieu de tourments terribles et variés dans une autre confession: il s’appelait lui aussi Agapius; l’autre avait pourvu aux besoins de leur-corps et se nommait également Denys. En tout, ils étaient arrivés au nombre de huit, et. en un seul jour, dans la même ville de Césarée, ils eurent la tête tranchée, au mois de Dystre, le vingt-quatrième jour, qui se trouve être le neuvième avant les calendes d’avril. Alors il y a un changement parmi les maîtres. Celui des empereurs qui était supérieur à tous et celui qui tenait le second rang après lui passent à la situation d’hommes privés, et les affaires publiques commencent à aller mal. Peu après, l’empire romain est divisé contre lui-même, et une guerre sans trêve s’élève entre les citoyens. La discorde aussi bien que les troubles qui l’accompagnèrent, ne prirent fin que lorsque la paix qui nous concernait fut procurée à tout le pays situé sous la domination romaine. Elle se leva pour tous comme une lumière sort d’une nuit sombre et très ténébreuse, et de nouveau les affaires publiques de l’empire furent dans la stabilité, l’harmonie et la paix. On y retrouvait la bienveillance réciproque des ancêtres. Mais décela, nous ferons en temps opportun un récit plus complet. Reprenons maintenant la suite des événements successifs. Δ
Chapitre IV (version brève)
Maximin César à partir de ce moment arrivant au pouvoir se montre à tous comme le type de l’hostilité qui lui était innée contre Dieu et de l’impiété; c’est d’une façon plus fougueuse que ses prédécesseurs qu’il se met à la persécution contre nous. Sur tous en vérité plane un trouble immense; chacun se disperse de son côté et met son soin à éviter le malheur; une agitation pénible a tout envahi. Quel discours nous pourrait suffire pour raconter dignement l’amour de Dieu, l’indépendance de langage dans la confession de la divinité, dont fit preuve le martyr bienheureux qui fut vraiment une victime innocente, je veux dire Apphianos? devant les portes il montra à tous les habitants de Césarée un admirable exemple de piété envers le Dieu unique. 3 Il n’avait pas encore vingt ans pour l’âge du corps. Tout d’abord, pour son éducation grecque et profane (car il était de parents tout à fait riches selon le monde), il avait passé la plus grande partie de son temps à Bérylé; et c’est merveille de dire comment dans une telle ville, il devint supérieur aux passions de la jeunesse; ni la vigueur du corps, ni la fréquentation des jeunes gens n’altérèrent sa conduite; il embrassa la chasteté et ce fut avec décence, gravité et piété, selon la doctrine conforme au christianisme qu’il dirigea et disciplina sa vie. 4 S’il faut faire mention de sa patrie et procurera celle-ci l’honneur qui lui revient en raison de l’athlète valeureux de la religion qui est sorti d’elle, nous le ferons encore volontiers. Si quelqu’un connaît Gagae, ville non obscure de l’éducation de Béryte. Son père lui apportait les premiers honneurs de sa patrie; mais il ne put supporter le commerce habituel de son père et de sa parenté, parce qu’ils ne se décidaient pas à vivre selon les lois de la religion. Possédé comme par un esprit divin, raisonnant selon une philosophie innée ou plutôt inspirée de Dieu et véritable, s’élevant plus haut que la soi-disant gloire du siècle et méprisant la mollesse du corps, il s’éloigna en secret de ses parents sans s’inquiéter de ses dépenses journalières. C’était l’espérance et la foi en Dieu qui le conduisaient et l’Esprit divin qui le menait parla main à la ville de Césarée, où se préparait pour lui la couronne du martyre pour la religion. C’est avec nous-mêmes qu’il a vécu; le plus possible, il puisait, aux divines fioritures un tempérament moral achevé et par des exercices convenables, il se préparait très généreusement à donner le spectacle d’une telle fin. Qui donc à le voir deux fois n’en aurait été frappé? qui donc à l’entendre à nouveau n’aurait admiré justement l’audace, l’indépendance, la constance, et au-dessus de cela la hardiesse et l’ardeur dans l’offensive qui est la preuve d’un zèle religieux et d’un esprit vraiment surhumain? 8 Une seconde attaque se produisait en effet contre nous de la part de Maximin dans la troisième année de la persécution, et l’édit de ce prince fut pour la première fois répandu, prescrivant que tous en masse et ensemble, par le soin et le zèle des magistrats de chaque ville, eussent à sacrifier. Les crieurs dans toute la ville de Césarée convoquaient les hommes avec les femmes et les enfants aux maisons des idoles, selon l’ordre du gouverneur. En outre, les tribuns faisaient l’appel nominal de chacun d’après une liste. Partout on était submergé dans une indicible tempête de malheur. Alors, intrépidement le jeune homme cité plus haut, sans que personne fût dans la confidence de ce qu’il allait faire, sans qu’il eût été aperçu par nous qui étions avec lui dans la maison, ni au reste, davantage, par toute l’escorte militaire qui entourait le gouverneur, s’avance vers Urbain qui faisait une libation; il lui saisit tranquillement la main droite, et l’empêche sur le moment de sacrifier; puis, crime manière tout à fait insinuante et avec une divine assurance, il l’exhorte à cesser cet errement; car il n’est pas bien de laisser l’unique et seul vrai Dieu pour sacrifier aux idoles et aux démons. Cela, ainsi qu’il semble, fut entrepris par ce tout jeune homme, sous l’influence de la puissance divine qui le poussait. Par cet acte, elle proclamait pour ainsi dire que les chrétiens vraiment tels sont si éloignés, une fois qu’ils ont cru à la religion du Dieu de l’univers, d’en changer, que non seulement ils sont au-dessus des menaces et des châtiments qui les.suivent, mais encore qu’ils ont plus d’indépendance dans leurs discours; leur langue courageuse ne tremble plus, elle parle encore plus librement, et ils exhortent même ceux qui les persécutent à laisser, si cela était possible, leur ignorance pour reconnaître celui qui seul est Dieu. Alors, celui qui est le sujet de ce discours, tout aussitôt, ainsi qu’il fallait s’y attendre, après un acte si audacieux, fut à la manière des bêtes féroces assailli de tous côtés par les gens de l’entourage du gouverneur; il supporta les coups qui pleuvaient sur tout son corps avec un très grand courage, jusqu’a ce qu’on le mît pour le moment en prison. Là, durant le jour et la nuit, on lui plaça les deux pieds dans les ceps, et le lendemain il fut conduit au juge. Ensuite pendant qu’on le contraignait à sacrifier, il fit voir une absolue fermeté d’âme dans des tourments et des souffrances qui font frémir. Il eut les flancs déchirés, non pas une seule fois ni deux, mais à de nombreuses reprises, jusqu’aux os et aux entrailles elles-mêmes. Il fut si souvent frappé à la tête et. sur le cou que ceux mêmes qui l’avaient parfaitement connu autrefois ne reconnaissaient plus son visage tuméfié. Mais, comme il ne cédait pas à de si grands tourments, on lui enveloppa les deux pieds avec des linges imbibés d’huile et les bourreaux eurent l’ordre d’y mettre le feu. Les souffrances qu’en éprouva le bienheureux me paraissent dépasser tout discours. Le feu, en effet, avant amolli ses chairs, pénétrait jusqu’aux os, si bien qu’a l’instar de la cire, s’épanchaient et coulaient goutte à goutte les humeurs de son. corps fondues par la flamme. Pourtant, malgré cela, il ne fléchissait pas; les adversaires alors étaient vaincus et presque épuisés en présence de cette force surhumaine. Il fut de nouveau enfermé en prison et trois jours après, ramené encore vers le juge; il affirma persister dans sa résolution et, quoiqu’un reste il lut à moitié mort, on le livra au bourreau pour être plongé dans la mer. Quant à ce qui arriva aussitôt après, il n’est pas invraisemblable que ceux qui ne l’ont pas vu ne le croiront pas; mais, quoique nous le sachions parfaitement, ce n’est pas une raison de ne pas livrer intégralement la vérité à l’histoire. Elle aura comme témoins de ce fait, pour tout dire d’un mot, tous les habitants de Césarée; car aucun âge n’a été privé de ce spectacle miraculeux. Tout aussitôt qu’on vit plonger au milieu de la mer, dans les abîmes sans fond, cet homme réellement saint et trois fois bienheureux, un fracas subit et extraordinaire, ainsi qu’une secousse fit effondrer la mer elle-même et tout le rivage; la terre et la ville entière furent ébranlées par ce qui arrivait. Ce tremblement de terre miraculeux et soudain fit que le cadavre du divin martyr, comme si la mer ne pouvait pas le porter, fut rejeté par les flots devant les portes de la ville. Tels furent les faits concernant le prodigieux Apphianos. Ils s’accomplirent le deux du mois de xanthique, qui serait le quatre avant les nones d’avril, un jour de parascève.
Chapitre IV (version longue)
[Au même second mois, martyre d’Apphianos et de.Edésios, frères utérins, le deux des noues d’avril.] Un serpent terrible et tyran cruel vient précisé-ment à cette époque de recevoir le pouvoir contre tous et à partir de ce moment il s’élance pour ainsi dire de son foyer pour guerroyer contre Dieu. C’est d’une façon plus juvénile que ceux qui étaient avant lui, qu’il se met à la persécution contre nous. C’est Maximin. Assurément, un trouble amer plane sur tous ceux qui habitaient les villes; chacun se disperse de son côté et met son soin à échapper aux malheurs qui l’environnaient. Quel discours nous pourrait suffire pour raconter dignement l’amour divin du martyr Apphianos? Il n’était pas encore arrivé à la vingtième année pour l’âge de son corps; d’autre part, il descendait d’une famille de gens distingués de Lycie et placés au premier rang pour la fortune et les autres titres à la considération. Aussi ses parents avaient eu soin de l’envoyer aux écoles de Béryte pour faire ses études. Il y rassembla une provision de connaissances variées. Mais là n’est pas le sujet qui peut convenir au présent récit. D’ailleurs, s’il faut transmettre la mémoire de l’acte merveilleux de celle âme toute sainte, il sera bon d’admirer comment, dans une ville pareille, il n’a pu être entamé par le contact et la société des jeunes gens, comment il a orné son âme de mœurs dignes d’un vieillard, quelle gravité de vie et de conduite il a établie en lui, comment il a résisté à la vigueur du corps et à la fréquentation de la jeunesse, de quelle manière il a jeté dans son âme la tempérance comme fondement des biens, comment il a embrassé une chasteté et une pureté absolue et discipliné lui-même sa vie avec une gravité conforme à la religion. Après une formation suffisante, il revint à Béryte au foyer de son père; mais parce qu’il ne lui était pas possible de vivre avec ceux de sa parenté à cause de la dissemblance de leur genre de vie, il quitte en secret les habitants de ce séjour, sans le moins du monde s’inquiéter de ses dépenses journalières; il est guidé par sa foi sincère et parfaite et il est conduit par la puissance de Dieu vers notre ville où lui était préparée la très précieuse couronne du martyre. C’est avec nous-mêmes qu’il a vécu, qu’il a été formé aux sciences divines, exercé aux Saintes Écritures par Pamphile le grand martyr, et qu’il s’est acquis un extraordinaire tempérament pour la vertu. Aussi bien, après avoir dès lors préparé la perfection du martyre, la suite du récit montrera quelle fin il a donnée en spectacle. Qui après l’avoir vu n’en aurait été frappé? Après l’avoir entendu, qui n’en a admiré l’audace, l’indépendance, la constance, la maîtrise de soi, ses paroles au juge, ses réponses, sa prudence, et au-dessus de tout cela la hardiesse elle-même et l’ardeur dans l’offensive qui respirait une piété divine et forte envers Dieu le Souverain Roi? La seconde attaque générale se produisit en effet contre nous lors de la troisième année de la persécution; alors l’édit de Maximin venait d’arriver. Il y ordonnait que par le soin et le zèle des magistrats de chaque ville, tous en masse eussent à sacrifier et à faire des libations aux démons. Sur-le-champ, dans toutes les villes, les crieurs publièrent que les hommes, les femmes et les enfants eussent à se rendre aux maisons des idoles. D’autre part, les tribuns et les centurions allèrent dans chaque demeure et au croisement des chemins; ils dressèrent des listes de citoyens et les contraignirent à faire ce qui était ordonné. Tandis que tous étaient partout surpris par cette indicible tempête de malheurs, le très saint martyr de Dieu, Apphianos, entreprend une chose qui dépasse tout discours. Personne ne sut ce qu’il exécutait (et il ne fut même pas aperçu de nous qui étions dans la maison avec lui). Il s’élance donc vers le gouverneur même de la nation; il arrive tout à coup sans être vu de toute l’escorte militaire qui entourait le gouverneur, s’avance vers Urbain qui faisait une libation, lui saisit la main droite et empêche l’action ido-lâtrique. Puis avec une très grande douceur et une assurance divine, il l’exhorte à cesser cet errement; car il n’est pas permis de se détourner du seul, unique et véritable Dieu pour sacrifier à des idoles sans âme et à des esprits mauvais. C’était bien Dieu même qui opérait par ce tout jeune homme la confusion des impies; c’était à cela que le poussait la puissance de notre Sauveur. Par cet acte, elle proclamait pour ainsi dire, que ses soldats, ceux du moins qui le sont, réellement, sont si loin de se laisser amener aux sentiments des athées, que non seulement ils méprisent les menaces et toute mort, mais encore qu’ils s’abstiennent d’aller à ce qui est moins bon, qu’ils montrent avec une généreuse résolution et une langue intrépide, une absolue liberté de parole à l’égard de tous, et qu’alors ils essaient eux-mêmes, si cela était possible, de persuader aux persécuteurs d’abandonner leur ignorance et de reconnaître le Sauveur universel et seul Dieu véritable. Cependant les serviteurs des démons, les soldats de l’escorte, atteints dans leurs esprits comme par un fer rouge, se mettent à bondir. Ils frappent au visage et foulent aux pieds celui qui est gisant à terre, et à force de le broyer, ils lui déchirent la bouche et les lèvres. Il supporte tout cela d’une façon très courageuse, jusqu’à ce qu’il soit conduit dans le cachot ténébreux de la prison Là, il est placé durant le jour et la nuit les pieds dans les ceps, et le lendemain, il paraît devant les tribunaux. Alors le noble gouverneur de la nation, Urbain, donna un spécimen de sa cruauté personnelle comme si c’était une si belle chose; il lit infliger toutes sortes de supplices au martyr; il ordonna de lui déchirer les flancs jusqu’aux os et même jusqu’aux entrailles, et d’accumuler tant de coups sur son visage et sur son cou qu’il n’était, plus possible de le reconnaître; sa figure était détruite. Le martyr de Dieu, semblable à un diamant, était rendu plus fort encore dans son âme et dans son corps par la vertu divine qui l’inspirait. Tandis que le juge lui posait des questions multiples, il ne répondait rien autre, sinon qu’il avouait être chrétien. Puis, comme on lui demandait qui et d’où il était et où il demeurait, sa seule confession consistait à dire qu’il était un serviteur du Christ. Le juge alors, se laissant aller à la démence et excité par l’invincible parole du martyr, ordonne qu’on lui entoure les pieds de linges imbibés d’huile et qu’on y mette le feu. Les bourreaux accomplissent l’ordre, et le martyr est.suspendu en l’air. Ce fut à ceux qui le virent un spectacle terrible, tellement ses lianes avaient été déchirés, tellement il était enflé et tellement la forme de son visage était altérée. Le feu ardent lui brûla les pieds pendant longtemps, si bien que les chairs coulaient, fondues comme de la cire, et que le feu pénétrait à l’intérieur des os devenus semblables à des roseaux secs. Mais celui qui endurait ces maux ne s’en souciait pas. Il avait au-dedans de lui le Dieu qui était son secours, et qui procure à tous son aide et sa présence aussi manifestement qu’on voit la lumière. C’est pour cela que le martyr était rempli d’une intrépidité plus grande et d’une indépendance de langage plus entière. Aussi bien, c’était d’une voix très haute que, dans son discours, il proclamait sa confession envers le Dieu pour qui il était martyr, et qu’il rendait témoignage à la puissance du Sauveur Jésus par qui il était assisté et qui faisait voir ces merveilleux spectacles comme dans un très grand théâtre. Les adversaires enrageaient comme des démons, et leur âme était pénétrée de douleur comme s’ils eussent eux-mêmes enduré ces souffrances terribles. Ils grinçaient des dents, et enflammés dans leurs résolutions, ils faisaient violence au patient pour qu’il dît qui et d’où il était, et où il habitait, pour qu’il sacrifiât et obéît à ce qui était décrété. Mais lui, il jetait les yeux sur eux tous et les considérait comme des gens ivres; il ne les jugeait pas dignes d’une réponse; à leurs questions il n’avait qu’une parole comme réponse pour confesser le Christ et rendre témoignage qu’il reconnaissait son Père et le Saint Esprit pour le seul Dieu. Cependant les ennemis étaient vaincus et découragés; de nouveau on le ramena à la prison. Mais le lendemain, on le reconduisit au juge; comme il rendit le même témoignage, on ordonna de le jeter dans les abîmes de la mer. Ce qui s’est passé ensuite sera, je le sais, incroyable à ceux qui n’ont pas vu le fait de leurs, yeux, car, pour les hommes, les oreilles ne sont pas des témoins aussi fidèles que les yeux. Il n’est pourtant pas juste que pour cela nous livrions à l’oubli celte. merveille. Les témoins de notre récit seront, pour ainsi dire, tous les habitants de Césarée; car aucun âge n’a été privé de ce spectacle miraculeux. Lors donc qu’on eût jeté dans les abîmes de la mer l’homme de Dieu, aux pieds duquel on avait attaché des pierres, un fracas extraordinaire, un tremblement soudain, une secousse firent effondrer la mer elle-même et tout le rivage, et une agitation très violente ébranla la ville entière. En même temps que ce prodige, le cadavre du divin martyr, comme si la mer ne pouvait pas le porter, était rejeté par les Ilots devant les portes de la ville. C’était un spectacle sinistre que ce. cadavre gisant aux portes mêmes de la ville. Le tremblement de terre soulevé par Dieu était violent; il faisait tout effondrer et menaçait, tout le monde d’une terrible colère. Aussitôt que ce fait fut annoncé aux habitants delà ville, tous ensemble au pas de course se rendirent aux portes pour voir, enfants, hommes faits, vieillards, ainsi que les femmes de tout Age, celles qui vivent cachées, celles qui sont mariées et jusqu’aux jeunes filles, toutes et tous confessaient le seul et unique Dieu des chrétiens. Tel fut l’issue du drame en ce qui concerne l’admirable Apphianos. C’est au mois de xanthique, le deux des nones d’avril, que sa mémoire est célébrée. Ε
Chapitre V (version
brève) Au même temps et aux mêmes jours, dans la ville de Tyr, un jeune homme du nom d’Ulpi en, après de terribles tortures et de très dures flagellations, fut enfermé avec un chien et ce reptile venimeux qu’est un aspic, dans une peau de bœuf récemment écorché, et jeté lui aussi à la mer. Aussi bien, il me semble convenable que nous fassions mémoire de lui aussi dans le récit du martyre d’Apphianos. Des supplices du même genre que ceux d’Apphianos furent un peu plus tard supportés par celui qui était son frère, non pas seulement en Dieu, mais par la chair, et qui avait le même père, Aedesios. Après des confes-sions sans nombre, les mauvais traitements prolongés dans les prisons et les condamnations du gouverneur, en vertu desquelles il est affecté aux mines de Palestine, après s’être en toutes ces épreuves montré philosophe par sa conduite comme dans son habit (il possédait en effet une éducation plus complète que son frère et c’était des écoles des philosophes qu’il était sorti), il acheva sa vie dans la ville d’Alexandrie. Il y avait là un juge qui statuait sur le sort des chrétiens. Il se conduisait avec une grossièreté dépassant les bornes convenables; tantôt il injuriait de diverses manières des hommes dignes de respect, tantôt il livrait des femmes d’une pureté céleste et des vierges sacrées à des tenanciers de maisons de débauche pour de honteux outrages, Aedésios entreprend la même chose que son frère, et comme ces faits lui paraissaient intolérables, il s’avance avec une assurance courageuse, et aux paroles joignant les actes, il livre le juge à la honte et au déshonneur. Ensuite il supporte, d’une façon tout à fait généreuse, les douleurs multiples des tortures et endure la mort de son frère; il est jeté à la mer. Mais les faits qui le concernent, ainsi du reste que je l’ai dit, se passèrent de cette façon un peu plus tard.
Chapitre V
(version longe) 2 Ce furent des souffrances semblables que peu après son frère de père, du nom d’Aedésios, eut à supporter. Avant qu’Apphianos ne se fût donné à Dieu, celui-ci l’avait prévenu et s’était adonné à la philoso-phie. Il s’était livré à divers genres d’études, s’était attaché à recevoir l’éducation non pas seulement des Grecs, mais aussi des Romains, et avait fréquenté l’école de Pamphile fort longtemps. Après de nombreuses confessions et des mauvais traitements prolongés dans les prisons, il fut d’abord envoyé aux mines de cuivre de Palestine. Plus tard, après y avoir souffert, il vint à Alexandrie, rencontra Hiéroclès, qui avait toute l’Égypte sous son autorité et jugeait les chrétiens. Quand il eut appris qu’il violait les lois des convenances pour insulter les martyrs du Christ, qu’il livrait les vierges saintes de Dieu à des tenanciers de maisons de débauche pour souiller et violenter leur corps, il ne put supporter le spectacle de tels procédés et il se laissa emporter à un acte semblable à celui de son frère. Rempli d’un zèle divin il s’avance, et joignant le geste à la parole, il couvre Hiéroclès de honte; de sa main il le gifle au visage, le jette à terre sur le dos, le frappe et l’avertit en même temps qu’il n’ait plus à entreprendre ce qui est contre nature sur les serviteurs de Dieu. Il dit encore bien d’autres choses, et, à la suite de cela, après avoir supporté tout à fait courageusement les tortures qu’on appliquait à son corps, il fut jeté dans la mer et endura le trépas de son frère; mais il combattit ce combat un peu plus lard. Au reste parmi les martyrs de Palestine après Apphianos, ce fut Agapius qui s’avança pour la lutte. Ϛ
Chapitre VI
La quatrième année de la persécution, le douze avant les calendes de décembre, qui serait le vingt du mois de Dios, le jour avant le sabbat, dans cette même Césarée, alors que le tyran lui-même, Maximin, était présent et heureux de donner des spectacles aux multitudes pour ce qu’on appelle son jour de naissance, un fait digne d’être écrit s’accomplit de la façon suivante. C’était jusque-là une coutume qu’en présence des empereurs, les jeux extraordinaires procurassent aux spectateurs des divertissements plus nombreux qu’en toute autre circonstance; les spectacles nouveaux et étranges y surpassaient ce qui était accoutumé; des animaux étaient amenés de tous côtés, de l’Inde, de l’Éthiopie et d’ailleurs; des hommes habiles dans certains exercices du corps présentaient aux spectateurs d’extraordinaires divertissements. De toutes façons, dans la circonstance présente, puisque l’empereur donnait les fêtes, il fallait qu’il y eût dans ces faveurs quelque chose de plus que de coutume et qui fût exceptionnel. Qu’était-ce donc? Un martyr de notre croyance fut amené au milieu [de l’amphithéâtre], pour combattre en faveur de la seule et véritable religion. C’était Agapius. Déjà une fois avec Thècle, nous l’avons montré un peu plus haut, il avait été jeté aux bêtes pour être dévoré. Il avait du reste aussi en un autre temps été amené, trois fois et plus, de la prison au stade avec des malfaiteurs. À chaque instant, le juge après les menaces, soit pitié, soit espérance d’un changement de détermination, l’ajournait successivement pour d’autres combats. Alors l’empereur présent, il fut amené, comme s’il eût été réservé à dessein pour ce moment, afin que la parole du Sauveur qui a prédit aux disciples avec une science divine qu’ils seraient traînés devant les rois pour lui rendre témoignage, fut aussi accomplie en lui. Il est donc apporté au milieu du stade avec un criminel; celui-ci était retenu, disait-on, pour avoir tué son maître. Eh bien, le meurtrier de son maître, présenté aux bêtes, fut jugé digne de pitié et de bienveillance, presque comme ce fameux Barabbas au temps du Sauveur; et alors des cris et des louanges firent retentir tout le théâtre parce que l’homicide était sauvé par la philanthropie de l’empereur et jugé digne d’honneur et de liberté. L’athlète de la religion est au contraire tout d’abord appelé par le tyran, on lui demande de renier sa croyance en lui promettant la liberté. Il atteste à haute voix que ce n’est pas pour l’inculpation d’un crime, mais pour la religion du Dieu de l’univers, qu’il va volontiers supporter courageusement et avec joie tout ce qu’on pourra lui infliger. À ces mots, joignant les actes aux paroles, il court au-devant d’une ourse lâchée contre lui et s’offre lui-même très joyeusement à elle pour être dévoré. Quand elle l’eut laissé, comme il respirait encore, il est emporté en prison. Il y vécut un jour; le lendemain on lui attacha des pierres aux pieds et on le jeta au milieu de la mer. Tel fut le martyre d’Agapius. Ζ.
Chapitre VII (version brève)
La persécution contre nous allait atteindre déjà sa cinquième année. On était au second jour du mois de Xanthi que, qui est le quatre avant les noues d’avril et le dimanche même de la Résurrection de notre Sauveur. A Césarée encore, Théodosie, vierge de Tyr, jeune fille fidèle et digne de tout respect, n’ayant pas encore dix-huit ans accomplis, va trouver des prisonniers qui confessaient eux aussi le règne du Christ et qui étaient assis devant le tribunal. Elle y allait par bienveillance et aussi, comme il est naturel, elle leur demandait de se souve-nir d’elle, quand ils seraient auprès du Seigneur. Tandis qu’elle faisait cela, comme si elle avait accompli un acte d’impiété et d’irréligion, les soldats la saisissent et la conduisent au gouverneur. Aussitôt celui-ci, ainsi qu’un forcené et transporté de la plus féroce colère, lui inflige des tortures terribles et qui font absolument frémir; il lui fait déchirer les flancs et les seins jusqu’aux os. Elle respirait encore, et, même après tout cela, avait le visage joyeux et souriant; le magistrat ordonne qu’on la jette dans les flots de la mer. Passant ensuite au reste des confesseurs, il les condamne tous aux mines de cuivre de Phéno en Palestine. À cette époque, le cinq du mois de Bios, et selon les Romains aux nones de novembre, dans la même ville, les compagnons de Silvain, alors prêtre et con-fesseur, qui fut peu après honoré de l’épiscopat et termina sa vie par le martyre, firent preuve d’une très généreuse constance pour la religion et furent condamnés par le même gouverneur aux travaux des mêmes mines de cuivre. On leur brûla d’abord les articulations des pieds, qui furent ainsi mis hors de service, et cela par son ordre. Au temps même de cette sentence, un homme s’était distingué par mille autres confessions; il s’appelait Domninus. Son extraordinaire liberté l’avait fait connaître de tous les gens de Palestine. Il fut livré au supplice du feu. Après lui, le même juge, qui était un terrible inventeur de tourments et de nouveaux procédés d’attaque contre la doctrine du Christ, imaginait contre les hommes pieux des châtiments dont jamais on n’avait entendu parler. Il condamna d’abord trois d’entre eux à lutter comme des gladiateurs au pugilat. Quant à Auxence, vénérable et saint vieillard, il le livra aux bêtes pour être dévoré. D’autres encore, ayant âge d’hommes faits, furent rendus eunuques et condamnés aux mêmes mines. D’autres également, après de rudes tortures, furent enfermés dans une prison. Parmi eux, était Pamphile, entre tous mes amis le plus cher, et parmi les martyrs de notre époque, à cause de toute sa vertu, le plus glorieux. Urbain l’éprouve d’abord dans les connaissances littéraires et les sciences philosophiques; puis, il en vient à le contraindre à sacrifier. Quand il voit qu’il refuse et qu’il ne tient pas du tout compte des menaces, exaspéré au plus haut point, il donne l’ordre de le tourmenter en de très rudes tortures: Et cet homme très féroce après s’être pour ainsi dire enivré des souffrances qu’on lui infligeait au moyen des ongles de fer appliqués aux flancs avec une persévérance opiniâtre, et après avoir du reste fait par dessus tout retomber la honte sur lui, l’enrôle lui aussi au nombre des confesseurs qui étaient en prison. justice divine, après qu’il se fût livré aune telle ivresse de fureur contre les martyrs du Christ, il est facile de le savoir d’après ce qui commença à se produire alors. Bientôt et peu après ce qui fut entrepris contre Pamphile, tandis qu’Urbain était encore dans sa charge de gouverneur, la justice de Dieu se mit à le presser, si bien que tout à coup celui qui hier jugeait du haut d’un tribunal élevé, celui qui était escorté d’une garde de soldats et commandait à tout le peuple de Palestine, qui était le compagnon le plus cher et le commensal du tyran lui-même, fut dépouillé par elle en une seule nuit. Elle le laissa privé de tant de dignités et elle versa le déshonneur et la honte sur ceux qui l’avaient autrefois admiré comme chef. Elle le fit paraître comme un lâche et un homme vil, qui à la façon des femmes poussait des cris et des supplications devant tout le peuple auquel il avait commandé. Et Maximin lui-même, dont il se prévalait autrefois avec arrogance comme de quelqu’un qui l’aimait extrêmement à cause de ce qu’il faisait contre nous, fut établi par Dieu comme un juge dur et très cruel à Césarée même, si bien qu’il porta contre lui une sentence de mort, après l’avoir accablé de honte pour les méfaits dont il était convaincu. Cela soit dit en passant. Il pourra se produire une occasion favorable dans laquelle nous traiterons à loisir de la fin et dé la mort des impies qui ont le plus combattu contre nous, et de Maximin lui-même, ainsi que de ses aides.
Chapitre VII
(version longue) [Le même troisième mois, martyre de Théodosie, vierge, lors de la cinquième année de la persécution contre nous, le quatre avant les nones d’avril, à Césarée de Palestine.] C’était déjà la cinquième année que durait la persécution contre nous; on était au second jour du mois de Xanti que,ce qui serait le quatre avant les nones d’avril, une vénérable et tout à fait sainte jeune fille de Tyr avait consacré sa virginité au Fils de Dieu; elle n’avait pas encore dix-huit ans. Des confesseurs de Dieu enchaînés étaient assis devant les tribunaux du gouverneur et devaient incessamment comparaître devant le juge; elle s’approche d’eux avec bienveillance et leur demande de se souvenir d’elle, lorsqu’ils seront au but. Tandis qu’elle faisait cela, comme si elle avait accompli un acte interdit ou impie, elle est saisie par les soldats et sur-le-champ conduite à Urbain; car alors il exerçait, encore le pouvoir en Palestine. Celui-ci, ressentit je ne sais quoi, comme s’il avait été très grandement offensé par cette jeune fille, et fut subitement rempli de colère et de rage. Il lui ordonne de sacrifier, et comme il la voit faire signe que non, alors cet homme très brutal, surtout pour celle-ci, lui fit appliquer des tortures terribles aux flancs et aux seins. Cet être sans pitié les fit pousser jusqu’aux os eux-mêmes et aux entrailles. Il s’obstinait à se venger de cette enfant qui recevait ces tourments en silence. Elle respirait encore, quand il lui demanda de sacrifier et l’y exhorta. Celle-ci alors ouvrit la bouche et le regarda d’une façon fixe et prolongée, avec un visage souriant (la beauté de son âge était dans sa fleur). « Pourquoi, dit-elle, t’égarer, ô homme? ne sais-tu pas que j’ai maintenant obtenu ce que je demandais, puisque je suis jugée digne d’être unie aux martyrs de Dieu? » Quand celui-ci se vit devenu la risée de celle jeune fille, sans avoir désormais la possibilité de la tourmenter par des supplices plus grands que précédemment, il la condamne à être jetée dans les abîmes de la mer. Alors s’éloignant d’elle, il vint au reste des confesseurs à cause desquels il lui avait fait ce qui vient d’être dit et tous en bloc, il les envoya aux mines de cuivre de Palestine, sans rien leur dire, sans leur faire aucune violence. La jeune fille avait été la pre-mière au combat; elle avait reçu les coups qui leur étaient destinés; elle avait énervé la cruauté du juge par la vigueur et la force de son âme, puis elle l’avait rendu même pusillanime pour ceux qui restaient. C’était un dimanche que se sont passées ces choses à Césarée, au mois cité plus haut et dans l’année indiquée. Η.
Chapitre VIII
Et on allait vers la sixième année depuis que la tempête ne cessait de souffler sur nous. Il y avait avant celle époque, dans la mine de Thébaï de qui porte le nom de la pierre de Porphyre qu’elle produit, une assez grande multitude de confesseurs de la religion. Quatre-vingt-dix-sept hommes d’entre eux, avec femmes et enfants en bas âge, sont envoyés au gouverneur de la Palestine. Sur la terre des Juifs, ils confessent le Dieu de l’univers et le Christ; on leur coupe avec des fers chauds les tendons du pied gauche et ensuite on leur crève l’œil droit; d’abord, avec des poignards, on leur enlève la membrane et la pupille; puis, avec des fers rouges, on détruit complètement l’organe jusqu’à la racine. El c’est Firmili en, envoyé comme gouverneur pour succéder à Urbain, qui ordonne cela, d’après, prétend-il, une volonté impériale. Ensuite ces malheureux sont envoyés aux mines de la province, pour y traîner leur misère dans le labeur et la souffrance. Ceux-là ne sont au reste pas les seuls que nous avons de nos yeux vus souffrir de la sorte. Il y eut encore des Palestiniens condamnés aux combats des gladiateurs et dont nous avons parlé un peu plus haut. Comme ils ne voulaient pas des aliments qui leur venaient du trésor impérial ni des exercices qui les préparaient aux luttes, ils eurent alors à comparaître pour cela, non pas seulement devant des préfets ou des gouverneurs, mais devant Maximin lui-même. Ils montrèrent une très généreuse constance dans la confession par le courage à endurer la faim et la patience à supporter les fouets; ils souffrirent les mêmes tourments que ceux dont nous venons de parler, avec d’autres confesseurs qui leur furent adjoints, à Césarée même. Ceux-ci venaient d’être pris dans la ville de Gaza, au moment de l’assemblée des divines lectures; les uns eurent à supporter les mêmes souffrances que ceux-là dans leurs pieds et leurs yeux; les autres, plus nombreux, furent mis à l’épreuve des plus terribles tortures appliquées aux flancs. Parmi eux, une chrétienne, femme par le corps, mais virile par sa détermination, ne supporta pas la menace de la prostitution; elle dit une parole contre le tyran qui avait pu confier le pouvoir à des juges aussi cruels. D’abord, elle est fustigée; puis, élevée sur le chevalet, elle est déchirée sur les flancs tandis qu’avec acharnement et violence, les bourreaux lui appliquent les tortures, sur l’ordre du juge, une autre femme, qui était bien au-dessus de tous ces champions fameux de la liberté vantés chez les Grecs, ne tolère pas l’absence complète de pitié, la cruauté, l’inhumanité de tout ce qu’on faisait là. Comme celle-là, elle avait assumé le labeur de la virginité. Son corps était tout à fait chétif d’apparence, et d’aspect méprisable; mais elle était par ailleurs courageuse dans son âme et elle avait embrassé une détermination bien au-dessus de son corps. « Et jusques à quand, cria-t-elle.au juge du milieu de la foule, feras tu torturer ma sœur aussi cruellement? » Celui-ci, tout à fait piqué au vif, ordonne qu’on se saisisse sur-le-champ de celte femme virile. Aussitôt elle est traînée au milieu [du tribunal] et s’inscrit sous le nom auguste du Sauveur. Tout d’abord, on l’exhorte par des discours à sacrifier et, comme elle refuse, on la tire de force vers l’autel. Mais celle-ci agit en conformité avec elle-même et continue son premier acte de courage; sans trembler et avec audace, elle donne un coup de pied à l’autel et renverse ce qui était dessus avec le brasier qui s’y trouvait. Sur ce, le juge, semblable à une bête sauvage aiguillonnée parla colère, lui fait d’abord appliquer tant de blessures aux flancs que personne n’en a jamais supporté; il semblait même presque se plaire à se rassasier de ses chairs crues. Mais, lorsque sa férocité fut satisfaite, il les unit toutes deux et celle-ci ainsi que l’autre qu’elle avait appelée sa sœur furent condamnées à mourir par le feu. La première des deux est, dit-on, du pays de Gaza; mais il faut que l’on sache que l’autre est sortie de Césarée; elle y était connue de beaucoup et Valentinie était son nom. Mais comment pourrais-je raconter dignement le martyre qui suivit, et dont.fut honoré Paul trois fois bienheureux. À la même heure que ces femmes, il était compris dans la même sentence de mort. Au moment de sa fin, il sollicita de celui qui n’allait pas tarder à le décapiter, de lui donner un court instant. Il l’obtint, et d’une voix claire et sonore, en premier lieu, il demanda à Dieu, dans ses prières, pour ceux qui étaient du même peuple, la réconciliation, implorant que le plus rapidement possible la liberté leur fût accordée. Il demanda ensuite pour les Juifs leur accession à Dieu par le Christ.
Puis il arriva à solliciter dans son discours la même faveur aussi pour les Samaritains. Il exhortait ceux des gentils qui étaient dans l’erreur et l’ignorance de Dieu à venir le connaître et à recevoir la véritable religion, ne négligeant pas non plus ceux qui se tenaient alors pêle-mêle autour de lui. Après tous ceux-là, ô grande et ineffable résignation! pour le juge qui l’avait condamné à mort, pour les souverains et même pour celui qui devait dans un instant lui couper la tête ainsi que pour tous ceux qui étaient présents, il priait le Dieu de l’univers, lui demandant de ne pas leur imputer en compte la faute qu’ils commettaient envers lui. Il faisait ces prières et d’autres analogues à haute voix, et presque tous, comme s’il mourait injustement, se sentaient portés à la pitié et aux larmes. Selon l’usage, il arrangea lui-même ton vêtement, découvrit son cou, le livra au tranchant du glaive et fut honoré d’un divin martyre, le vingt-cinquième jour de Panémos, ce qui équivaut au huit des calendes d’août. Telle fut la fin de ces confesseurs. Peu de temps s’écoula, et de nouveau les admirables athlètes de la confession du Christ qui étaient venus de la terre d’Égypte au nombre de cent trente, après avoir subi par ordre de Maximin les mêmes tourments que ceux d’auparavant en cette même Égypte, dans leurs yeux et leurs pieds, furent envoyés les uns aux mines de Palestine déjà mentionnées; les autres vers ceux qui étaient condamnés en Cilicie. Θ.
Chapitre IX
Ce fut sur de tels actes de courage de la part des martyrs magnifiques du Christ que s’éteignit en quelque sorte, comme sous les flots sacrés de leur sang, l’incendie de la persécution. Alors la détente et la liberté pénétra parmi ceux qui dans la Thébaï de s’épuisaient pour le Christ aux mines de ce pays. Nous allions respirer un peu d’air pur, quand, je ne sais comment, à la suite d’une agitation, celui qui avait obtenu le pouvoir de persécuter ralluma derechef le feu contre les chrétiens. Tout à coup en effet un nouvel édit de Maximin se répandait par tout contre nous, et les gouverneurs en chaque province, et en outre le chef préposé au commandement des troupes, dans des ordres, des lettres et des injonctions publiques, pressaient les curateurs de toutes les villes, ainsi que les stratèges et les employés à mener l’édit impérial à bonne fin. Ils ordonnaient de reconstruire avec tout le zèle possible les temples des idoles qui étaient tombés, et d’avoir soin que tous sans exception, hommes, femmes, serviteurs, même les enfants à la mamelle sacrifiassent, fissent des libations et goûtassent réellement des viandes consacrées par les sacrifices, que les denrées des marchés fussent souillées par des libations prises aux sacrifices, qu’avant les bains des surveillants ordonnassent à ceux qui s’y purifiaient de se souiller par des sacrifices tout à fait impurs. Ces ordres s’accomplirent ainsi et de nouveau les nôtres recommencèrent à être en proie comme il est naturel à une très grande inquiétude. Les païens infidèles blâmaient la dureté de ce qui avait lieu comme une chose superflue et inopportune (car tout cela leur paraissait même à eux dégoûtant et insupportable). Un très gros orage était suspendu partout et sur tous, et, une fois de plus, la divine puissance de notre Sauveur inspirait à ses athlètes une telle audace que, sans que personne les eût poussés ni entraînés, ils foulèrent aux pieds la menace de tels dangers. Trois fidèles en effet s’étant entendus, allèrent ensemble assaillir le magistrat, lorsqu’il sacrifiait aux idoles, et lui crièrent, de cesser son erreur; car il n’y a pas d’autre Dieu en dehors de celui qui est créateur et organisateur de l’univers. Requis alors de dire qui ils sont, ils confessent résolument qu’ils sont chrétiens. Sur ce, Firmili en, excité au plus haut point, sans même les tourmenter par des tortures, les livra au supplice capital. De ceux-ci, le plus âgé avait nom Antonin, l’autre Zébinas et venait d’Éleuthéropolis, elle troisième s’appelait Germain. Ce fut le treize du mois de Dios, aux ides de novembre, que cela fut exécuté contre eux. Ils eurent pour compagne de voyage, au même jour, En-nalhas, originaire de Scythopolis, ornée elle aussi de la couronne de la virginité. Elle n’avait pas fait la même chose qu’eux; mais elle avait été traînée de force et présentée au juge après avoir subi les coups de fouets et de terribles opprobres. Cela lui avait été audacieuse-ment infligé sans l’avis de l’autorité supérieure par un tribun des soldats établis dans le voisinage qui s’appelait Maxys, homme pire encore que son nom, d’une force extraordinaire et de toute façon réellement mauvais et décrié chez tous ceux qui le connaissaient. Il dépouilla la bienheureuse de tout vêtement, de façon à ce qu’elle ne fût plus couverte que des hanches aux pieds; le reste du corps était nu. Il lui fit faire le tour de toute la ville de Césarée et, traînée ainsi sur toutes les places, il avait grand soin de la faire frapper avec des courroies de cuir. Et après tout cela, elle montra encore une très courageuse constance devant les tribunaux eux-mêmes du gouverneur et le juge la livra vivante au feu. Il poussa même jusqu’à l’inhumanité sa rage contre les chrétiens et passa outre aux lois de la nature; il n’eut pas honte de refuser une sépulture aux corps inanimés des saints. Il ordonna donc que nuit et jour on gardât avec soin les cadavres en plein champ pour qu’ils devinssent la nourriture des bêtes sauvages et on pouvait voir pendant de longs jours des hommes en grand nombre au service de cette volonté féroce et barbare. D’une part, des gens veillaient de loin, comme s’il se fût agi d’une chose importante, à ce que les cadavres ne fussent pas dérobés, et, d’autre part, des bêtes sauvages, des chiens, des oiseaux de proie dispersaient çà et là les membres humains; la ville était tout à l’entour jonchée d’entrailles et d’ossements d’hommes, en sorte que jamais rien ne parut plus cruel ni plus effroyable, même à ceux qui jusque-là nous avaient été hostiles; ils ne déploraient pas tant le malheur de ceux contre lesquels on faisait cela, que l’insulte faite à leur propre nature qui est commune à tous. Il y avait en effet tout près des portes un spectacle plus grand que tout discours et que tout ce qu’on peut entendre de tragique. Ce n’était pas seulement dans un endroit qu’étaient dévorées les chairs humaines; elles étaient éparpillées en tous lieux, et c’étaient des membres entiers et des chairs et des morceaux d’entrailles qu’on raconte avoir vu manger même à l’intérieur des portes. Comme cela durait de longs jours, voici le prodige qui arriva. L’air était limpide et clair, et la température de l’atmosphère très chaude. Eh bien, tout à coup, les colonnes qui dans la ville soutenaient des portiques publics laissèrent la plupart couler goutte à goutte des sortes de larmes; puis les marchés et les places, sans qu’aucune rosée ne vînt de l’air, étaient, je ne sais pourquoi, aspergés d’eau et tout à fait mouillés. Aussi bien, en ce moment il se répandit auprès de tous, que la terre avait pleuré pour un motif mystérieux et qu’afin de confondre la nature inexorable et sans compassion des hommes, les pierres et la matière inanimée avaient versé des larmes sur ce qui se passait. Je sais bien que peut-être cette parole semblera un radotage et une fable à ceux qui viendront après nous, mais non point à ceux à qui le présent a fait connaître la vérité. Ι.
Chapitre X
Le quatorze du mois suivant qui était le mois d’Apelléos (c’est-à-dire le dix-neuf avant les calendes de janvier), de nouveau, un certain nombre de chrétiens d’Égypte furent pris ensemble par les gens qui examinaient ceux qui entraient par les portes (ceux-là avaient été envoyés au service des confesseurs de Cilicie). Ils reçurent la même sentence que ceux qu’ils devaient servir: ils furent privés de l’usage des yeux et des pieds. Trois d’entre eux cependant, à Ascalon, où ils étaient retenus, offrirent un merveilleux exemple de courage et le martyre qu’ils remportèrent eut une fin diverse. L’un fut livré au bûcher: son nom était Ars; les autres eurent la tête tranchée: ils s’appelaient Promos et Élie. Le onze du mois d’Audunéos (c’est-à-dire le trois avant les ides de janvier), dans ladite ville de Césarée, un ascète, Pierre, appelé aussi Apsélamos, du bourg d’Anéa, des confins d’Éleuthéropolis, éprouvé par le feu, comme un or très pur, donna la preuve de sa foi au Christ de Dieu par une détermination généreuse. Le juge et ceux qui étaient autour de lui le suppliaient mille fois d’avoir pitié de lui, d’épargner sa jeunesse et la fleur de son âge; il préféra à tout, et à la vie elle-même, l’espérance au Dieu de l’univers. En ce temps-là, un certain Asclépios qui paraît être un évêque de la secte de Marcion, par zèle, pensait-il, pour la religion, mais non certes pas pour celle qui est selon la science, sortit également de la vie par le même bûcher que le martyr précédent. Voilà comment se passèrent ces choses. ΙΑ.
Chapitre XI
(version brève) L’heure présente appelle le récit du grand et célèbre spectacle qu’ont donné ceux qui ont consommé leur martyre autour de celui dont le nom m’est trois fois cher, de Pamphile. Ils étaient douze en tout et avaient été jugés dignes d’un charisme et d’un nombre prophétique et apostolique.
Leur coryphée et le seul honoré de la dignité de membre du presbyteorion de Césarée, était Pamphile, homme qui pendant sa vie entière s’était distingué par toutes les vertus, par la fuite et le mépris du monde, le partage de ses biens aux indigents, le peu d’estime pour les espérances terrestres, parla vie philosophique et l’ascèse. Mais surtout, plus que tous nos contemporains, il s’était fait remarquer par son zèle très généreux pour les saintes Écritures et son infatigable labeur en ce qu’il entreprenait et par l’assistance qu’il donnait à ses parents et à tous ceux qui l’approchaient. Les autres traits de vertu demanderaient un récit trop long. Nous les avons déjà transmis auparavant dans un écrit formant trois livres de Mémorables, dont le sujet spécial est sa propre vie. Nous y renvoyons ceux qui ont le désir de connaître ces choses. Pour le présent retenons ce qui concerne les martyrs.
Le second qui après Pamphile vint au combat était orné de cheveux blancs qui convenaient à sa sainteté; il s’appelait Valons et était diacre de l’église d’Ae-lia, vieillard très vénérable par son extérieur même; il savait les Écritures comme personne: il s’en était tellement approprié le souvenir qu’il n’avait pas besoin d’être en contact avec les textes; il citait de mémoire les passages qu’il voulait employer. Le troisième parmi ceux-ci était Paul, qui était très ardent et en qui l’Esprit bouillonnait; on le savait originaire de la ville de Jamnia; avant son martyre il avait enduré les fers rouges, quand il soutint le combat de la confession.
Ils avaient passé deux années entières dans la prison; l’occasion de leur martyre fut une arrivée de frères d’Égypte, qui furent aussi exécutés avec eux. Ceux-ci avaient escorté les confesseurs en Cilicie, jusqu’aux mines qui s’y trouvent, et ils revenaient chez eux. Comme cela s’était déjà fait, à l’entrée même des portes de Césarée, il leur fut demandé à eux aussi qui ils étaient et d’où ils venaient, par les gardes, qui étaient des barbares pour le genre de vie. Ils ne cachèrent rien de la vérité et comme des malfaiteurs pris en flagrant délit ils furent arrêtés; ils étaient au nombre de cinq. On les amena devant le tyran, et en sa présence, ils parlèrent en toute indépendance et furent aussitôt enfermés en prison. Le jour après, le seize du mois Péritios (selon les Romains, le quatorze avant les calendes de mars), sur un ordre, on les amena, avec les compagnons de Pamphile, cités plus haut, devant le juge. Celui-ci tout d’abord éprouve l’invincible constance des Égyptiens par toutes sortes de tortures et avec de multiples instruments inconnus jusque-là et imaginés alors.
Ce fut sur le chef de tous qu’il s’essaya dans ces combats, il lui demanda d’abord qui il était; au lieu de son propre nom, le juge l’entendit donner le nom d’un prophète. — Il en fut de même ainsi de la part de tous, et à la place des noms qui leur avait été imposés par leurs pères et qui étaient des noms d’idoles, quand cela se trouvait, ils s’en donnaient d’autres; c’est sous les noms d’Élie, Jérémie, Isaïe, Samuel et Daniel qu’on les aurait entendus s’inscrire. Ils montraient qu’ils étaient le juif intérieur, le véritable et pur Israël de Dieu, et ce n’était pas seulement par les œuvres qu’ils le montraient, mais c’était encore par des paroles qui le déclaraient au sens propre. — Ayant donc entendu du martyr un pareil nom, Firmili en n’en saisissait pas le sens, et il lui demandait ensuite quelle était sa patrie. Celui-ci prononce une seconde parole qui s’accordait avec la première et dit que Jérusalem était sa patrie; sûrement il pensait à celle dont Paul a dit: « La Jérusalem d’en haut est libre et c’est elle qui est notre mère », et: « Vous êtes venus à la montagne de Sion et à la ville du Dieu vivant, à la Jérusalem d’en haut ». Il pensait à celle-là; mais l’autre fixait sa pensée sur la terre et en bas; il cherchait avec beaucoup de soin quelle était cette ville et en quel endroit de la terre elle se trouvait; il faisait appliquer la torture au confesseur pour qu’il dît la vérité. Mais le patient, qui avait les mains et les pieds brisés derrière le dos par d’étranges machines, assurait qu’il avait dit vrai. Puis, le juge redemandait à plusieurs reprises quelle était et où se trouvait située la ville qu’il nommait, et le confesseur disait que cette patrie était celle des seuls fidèles, car personne autre n’en fait partie, hormis ceux-ci; d’autre part elle est située à l’orient, du côté où le soleil se lève. Là encore, celui-ci philosophait ainsi selon sa propre conception et tandis que les bourreaux autour de lui le tourmentaient par des tortures, il ne revenait pas sur ses dires, comme s’il eut été sans chair et sans corps, il semblait ne pas s’apercevoir de ses souffrances. Quant à l’autre, à bout de ressources, il trépignait et pensait que les chrétiens avaient organisé en quelque endroit une ville ennemie des Romains; il se multipliait pour la découvrir, et la contrée qu’on lui avait indiquée, il la cherchait à l’orient. Après avoir longtemps encore fait déchirer le jeune homme avec des fouets et l’avoir puni par toutes sortes de tourments, il est fixé sur son inébranlable persistance dans ses déclarations premières, il porte contre lui la sentence de mort par décapitation. Voilà quel drame fut l’affaire de celui-ci. Pour les autres le juge les fit exercer aussi à des combats analogues, et mourir de la même façon.
Fatigué alors et convaincu que c’était en vain qu’il châtiait ces hommes, sa colère du reste étant rassasiée, il envient aux compagnons de Pamphile. Il savait qu’ils avaient déjà auparavant montré dans les tortures un immuable courage pour leur foi. Il leur demande s’ils voulaient maintenant obéir; il reçoit de chacun la même réponse. C’était la parole suprême de leur témoignage. Il porte contre eux la même sentence que pour les premiers.
On les emmenait pour l’exécution, quand un adolescent qui était un serviteur de la domesticité de Pamphile et qui avait reçu une formation et une éducation digne de ce grand homme, apprenant la sentence rendue contre son maître, cria du milieu de la foule pour demander que les corps fussent ensevelis dans la terre. Le juge, alors, ne fut plus un homme, mais une bête sauvage ou quelque chose de plus féroce encore; il n’accueillit pas ce qu’avait de raison-nable cette demande non plus qu’il ne pardonna au jeune homme à cause de son âge. Il ne demanda qu’une chose, s’il était chrétien, et quand il le sut, il fut comme blessé par un trait, et gonflé de colère, il ordonna aux bourreaux de faire usage contre lui de toute leur force. Dès qu’il le vit refuser d’obéir à l’ordre de sacrifier, ce ne fut pas comme une chair humaine, mais comme de la pierre ou du bois ou quelque chose d’inanimé, qu’il ordonna de le déchirer sans relâche jusqu’aux os mêmes et aux entrailles dans les profondeurs les plus cachées. On fit cela longtemps, et le juge reconnut que son entreprise était vaine. Le corps de l’adolescent était broyé par les tortures, sans voix, insensible et presque entièrement privé de vie. Le juge avait la dureté et l’inhumanité tenaces. Il condamne le patient à être livré sur-le-champ et tel qu’il était, à un feu lent, Et celui-ci avant l’achèvement du martyre de son maître selon la chair, venu le dernier au combat, il recevait le premier la mort du corps, tandis qu’attendaient encore ceux qui s’étaient hâtés aux luttes précédentes.
Il fallait voir Porphyre dans l’attitude d’un vainqueur aux jeux sacrés après tous les combats, le corps couvert de poussière, mais le visage brillant. C’était avec une résolution courageuse et fière qu’après de telles épreuves, il marchait à la mort véritablement rempli de l’Esprit divin lui-même. Un habit de philosophe était le seul vêtement qu’il avait autour de lui; il le portait à la façon d’un manteau. Avec une déter-mination calme, il donnait ses instructions et disait ses volontés à ses amis, et jusque sur l’échafaud il gardait encore un visage rayonnant. Mais comme on avait allumé du dehors le bûcher qui l’entourait à une distance assez éloignée, de côté et d’autre il aspirait fortement la flamme avec la bouche, et très courageusement jusqu’au dernier souffle, il persistait dans le silence. Il ne laissa échapper qu’une seule parole au moment où la flamme le touchait; il appela alors le Fils de Dieu, Jésus, à son secours. Tel fut encore le combat de Porphyre. Le messager qui apprit la consommation de son martyre à Pamphile est Séleucus, un des confesseurs qui avaient servi dans l’armée. Pour avoir été le ministre d’un tel message, il est jugé digne de partager sans délai le sort des autres. Au moment même, en effet, où il annonçait la fin de Porphyre et abordait un des martyrs avec un baiser, des soldats le surprennent et le conduisent au gouverneur. Celui-ci, comme s’il fût pressé de le faire devenir le compagnon de roule de ceux qui étaient en avant pour le voyage du ciel, ordonne de lui infliger sur-le-champ la peine capitale. Séleucus était du pays des Cappadociens. Il faisait partie d’un corps de jeunes soldats d’élite, et parmi ceux qui étaient dans les dignités romaines, il n’avait pas obtenu un rang médiocre. Pour son âge, en effet, sa vigueur de corps, sa haute stature et sa force, il dépassait de beaucoup ses compagnons d’armes, si bien que sa prestance était célèbre auprès de tous et toute son attitude attirait la sympathie à. cause de sa taille et de sa bonne mine. Il est vrai qu’au début de la persécution, il avait été remarqué pour sa constance sous les fouets, dans les luttes de la confession; puis, après son départ de l’armée, il se fit l’émule des ascètes de la religion. Pour les orphelins abandonnés, pour les veuves sans appui, pour ceux qui étaient tombés dans la pauvreté et la misère, il paraissait comme un évêque et un protecteur, une sorte de père et de défenseur. C’est vraisemblablement pour cela que Dieu, qui se réjouit de pareilles œuvres plus que des sacrifices offerts au milieu de la fumée et du sang, le jugea digne de l’admirable vocation du martyre. Cet athlète était le dixième, avec ceux qu’on a cités, qui consomma son martyre dans une seule et même journée, où, comme il semble, grâce au martyre de Pamphile et d une manière digne de ce héros, une porte s’étant ouverte très grande, l’entrée devint facile avec lui et les autres, pour passer au royaume des cieux.
Sur les traces de Séleucus [s’avança] Théodule, vénérable et pieux vieillard, appartenant à la domesticité du gouverneur, estimé par Firmili en plus que tous les serviteurs de sa maison, tant à cause de son âge (il était père de trois générations), que pour le dévouement et la très fidèle conscience qu’il avait gardée envers ses maîtres. Il fit à peu près la même chose que Séleucus et fut amené devant son maître. Celui-ci en fut plus excité que par ceux qui l’avaient précédé, et Théodule, livré à la croix, reçoit le même martyre que le Sauveur dans sa passion.
Après ceux-ci, il en manquait un pour compléter le nombre douze avec les martyrs nommés ci-dessus. Julien était là pour le finir. Il arrivait d’un voyage, et n’était pas encore entré dans la ville; il apprend [ce qui se passait], et aussitôt tel qu’il était à la suite de sa route, il se hâte pour voir les martyrs. Quand il aperçoit étendues par terre les dépouilles des saints, il est rempli de joie, les embrasse les uns après les autres et les salue tous d’un baiser. Il le faisait encore, qu’il est à son tour saisi par les ministres de la mort et conduit à Firmili en. Fidèle à lui-même, celui-ci le fait livrer lui aussi à un feu lent. Ce fut ainsi que Julien bondissant et transporté de joie, rendant à haute voix et sans mesure grâces au Seigneur de l’avoir jugé digne de tels héros, fut honoré de la couronne des martyrs. Il était lui aussi, selon la chair, de la race des Cappadociens; mais, dans son caractère, il était très prudent, très fidèle, très loyal, zélé en tout le reste et exhalant la bonne odeur du Saint-Esprit lui-même. Telle était la troupe des voyageurs compagnons de Pamphile qui furent jugés dignes d’accéder ensemble au martyre. Pendant quatre jours et autant de nuits, sur l’ordre du gouverneur impie, les corps sacrés et vraiment saints furent gardés pour qu’ils devinssent la proie des animaux car-nassiers. Mais comme par miracle ni bêle sauvage, ni oiseau, ni chien ne s’approcha d’eux; plus tard, conservés intacts par une disposition de la Providence divine, ils obtinrent les funérailles qui convenaient et ils furent selon la coutume mis dans un tombeau. L’émotion qui s’était produite à leur sujet était encore sur toutes les lèvres quand Adri en et Eubule venant de Batanée, c’est ainsi qu’est appelé ce pays, arrivaient à Césarée vers le reste des confesseurs. À la porte, on leur demande à eux aussi le motif de leur venue; puis, comme ils avouèrent la vérité, on les conduit à Firmili en. Celui-ci, sur-le-champ et cette fois encore sans aucun délai, après de nombreuses tortures qu’il leur lit appliquer sur les lianes, les condamne à être mangés par les bêtes. Deux jours se passèrent, et le cinq du mois de Dystre, le trois des nones de mars, au jour natal de la Fortune consacré par l’usage à Césarée, Adri en fut présenté à un lion, puis achevé avec un glaive. Eubule, après un jour d’intervalle, aux nones mêmes, c’est-à-dire le sept de Dystre, fut supplié longuement par le juge de sacrifier et d’obtenir ainsi ce qu’ils pensent être la liberté. À la vie passagère il préféra la mort glorieuse pour la religion, et après les bêles, comme son devancier, il fut sacrifié. Il fut le dernier des martyrs à Césarée; il mit le sceau aux combats.
Il est encore juste de rappeler ici, dans cet écrit, comment, peu après, la céleste Providence punit les magistrats impies par les tyrans eux-mêmes. Celui qui s’était laissé aller à une telle débauche de supplices contre lés martyrs du Christ, ce Firmili en, après d’autres tourments, eut à subir le châtiment suprême et il finit sa vie par le glaive. Tels sont les martyres consommés à Césarée pendant la période entière de la persécution. a b c d e f g h i k l m Ἦν
Chapitre XI
(version longue) [Combat des saints et glorieux martyrs du Christ Pamphile, Valens, Paul, Séleucus, Porphyre, Théodule, Julien, et des Égyptiens qui étaient avec eux, écrit par Eusèbe de Pamphile. L’heure présente nous appelle à raconter à tous le grand et célèbre spectacle de Pamphile, le saint martyr, et des hommes admirables qui avec lui ont consommé leur martyre et fait voir de multiples combats pour la religion. a Assurément nous savons qu’un très grand nombre se sont valeureusement conduits dans la persécution; nous avons raconté le très rare combat de ceux dont il s’agit ici et que nous avons connus. Cette lutte comprenait une foule d’êtres de tout âge et d’âmes de toute culture avec toutes les variétés de vie et d’éducation; elle était embellie par les genres multiple, de tortures, et la diversité des couronnes dans le martyre parfait. b On pouvait en effet y voir des jeunes gens et de véritables enfants parmi les Égyptiens qui étaient avec eux. D’autres étaient dans l’adolescence, comme Porphyre, avec la vigueur du corps aussi bien que de l’intelligence; ils se trouvaient avec celui dont le nom m’est cher, c’étaient Paul de Jamnia, puis Séleucus et Julien tous les deux venus du pays des Cappadociens. Il y avait aussi parmi eux des gens qui étaient ornés d’une sainte, vénérable et longue vieillesse, Valens, diacre de l’église de Jérusalem, et Théodule, qui réalisait son nom. c Telle était parmi eux la diversité des âges. Ils se distinguaient encore par la culture de leur âme. Les uns portaient en eux, comme des enfants, un esprit très borné et très simple; les autres au contraire possédaient un caractère tout à fait ferme et digne; il y en avait encore qui n’ignoraient pas les sciences sacrées. Mais chez tous il y avait en outre une force d’âme extraordinaire et vaillante. d Cependant ainsi qu’un météore qui brille le jour parmi des astres étincelants, au milieu d’eux se distinguait, grâce à son éclat, celui qui était mon maître (car il ne m’est pas permis d’appeler autrement le divin et vraiment bienheureux Pamphile). Il avait en effet atteint un degré exceptionnel de celte culture, qui est admirée chez les Grecs, et, en ce qui concerne la science des divins enseignements et des Écritures inspirées, il avait, s’il faut dire la vérité, quoique cela soit osé, une compétence comme on ne peut pas affirmer qu’un autre de ses contemporains en ait possédé. Mais il jouissait d’une prérogative plus grande que toutes ces qualités qui lui était naturelle ou plutôt que Dieu lui avait donnée: c’était l’intelligence et la sagesse. e Dans les choses de l’âme tous étaient ainsi; mais en ce qui concerne le siècle et le genre de vie il y avait entre eux de nombreuses différences. Pamphile, en ce qui regarde la chair, tirait son origine de parents nobles, et il s’était distingué dans l’administration des affaires de sa patrie. Séleucus était honoré de grades très brillants dans l’armée. Les autres étaient de condition médiocre et commune. Leur groupe n’était pas même exempt de race servile; en effet, le serviteur de la domesticité du gouverneur avait été joint à eux, ainsi que Porphyre qui, en apparence, était le serviteur de Pamphile, mais qui par les sentiments était un frère, ou plutôt un véritable fils, et qui n’omettait rien pour imiter son maître en tout. f Mais quoi donc? Si quelqu’un disait qu’ils formaient en raccourci le type achevé d’une communauté ecclésiastique, il ne manquerait pas d’atteindre la vérité. Parmi eux, Pamphile était honoré du sacerdoce; Valons, du diaconat. D’autres avaient obtenu le rang de ceux qui ont coutume de lire devant la multitude. Séleucus, dans des confessions, s’était distingué par une très courageuse constance sous les fouets déjà longtemps avant la fin de son martyre, et il avait accepté bravement la perte de son grade militaire. Les autres après eux, par les catéchumènes et les fidèles, achevaient pour le reste, dans une image de petite proportion, la ressemblance d’une église formée par des milliers de membres. g J’ai contemplé ce choix si merveilleux de tant et si grands martyrs. Bien que leur nombre ne fût pas considérable, cependant il ne manquait rien de ce qu’on trouve dans les sociétés humaines. De même qu’une lyre est composée de cordes nombreuses et diverses, aigués et graves, faibles, intenses ou modérées, mais toutes assorties à l’art musical, c’est ainsi qu’ils étaient réunis ensemble, jeunes gens et vieillards, esclaves et hommes libres, savants et ignorants, gens obscurs, selon qu’il paraît au grand nombre, et illustres, fidèles et catéchumènes ainsi que diacres et prêtres; tous, comme sous l’impulsion d’un artiste consommé, le Verbe, Fils unique de Dieu et de la puissance qui était en chacun d’eux, vibrant de manière différente, montraient par leur constance dans les tortures, la puissance et le timbre des voix de leur confession très éclatantes et mélodieuses, harmonieuses et parfaitement d’accord, qu’ils faisaient entendre dans les tribunaux et qui tendaient vers une seule et même fin, exécutant pour le Dieu de l’univers par la consommation du martyre, la plus religieuse et la plus habile mélodie. h Il est juste d’autre part aussi d’admirer beaucoup le nombre de ces hommes qui laisse voir un charisme prophétique et apostolique; il est advenu en effet qu’ils étaient douze en tout, ainsi que les patriarches, les prophètes et les apôtres. i Il ne faut pas non plus passer sous silence les détails de leur bravoure où ils eurent tant à souffrir, les lacérations des flancs, les frictions avec un tissu de poils de chèvre des parties du corps qui avaient été déchirées, les flagellations implacables, les tourments multiples et alternés, les tortures terribles et insupportables que sur l’ordre du juge les satellites infligeaient aux patients sur les pieds et les mains, pour les forcer à faire quelque chose de ce qui était interdit aux martyrs. k Faut-il raconter les inoubliables paroles de ces hommes divins, dans lesquelles ils se souciaient fort peu de leurs souffrances et répondaient avec un visage rayonnant et joyeux aux interrogations du juge, riant courageusement au milieu des tortures et se jouant avec verve de ses demandes? Quand, en effet, il leur demandait d’où ils étaient, ils se gardaient de nommer leur ville de la terre, mais, indiquant leur vraie patrie, ils disaient qu’ils étaient de Jérusalem, laissant voir que dans leur pensée c’était la ville céleste de Dieu vers laquelle ils se hâtaient. l Ils ajoutaient encore autre chose du même genre qui n’était ni intelligible ni accessible pour ceux qui n’avaient pas goûté aux choses saintes, mais qui, pour ceux qui venaient de la foi, était très clair. C’était surtout à cause de cela que le juge s’indignait et s’agitait avec colère, ne sachant que faire, il imaginait toutes sortes d’inventions contre eux afin de n’être pas vaincu. À la fin déçu de son espoir, il accordait à chacun de remporter le prix de la victoire, m Leur genre de mort fut divers lui aussi. Deux d’entre eux qui étaient catéchumènes consommèrent leur martyre par le baptême du feu; un autre fut livré pour reproduire, la passion du Sauveur. Ceux qui étaient les com-pagnons de celui dont le nom m’est cher ceignirent des couronnes variées. Quelqu’un pourra dire cela en faisant mention d’eux d’une façon plus générale; mais, s’il parle tour à tour de chacun d’eux en particulier, il proclamera à bon droit bienheureux leur chef de chœur.
Celui-ci était Pamphile, homme réellement aimé de Dieu, véritablement ami et familier de tous, et réalisant son nom. Il était l’ornement de l’église de Césarée, car étant prêtre il illustrait la chaire des prêtres; il honorait le ministère sacré dans cette ville, et en était honoré lui-même. Pour le reste, il était vraiment divin et participait à une inspiration divine. Pendant toute sa vie, en effet, il s’est distingué par toutes les vertus, il dit un long adieu au plaisir, à la superfluité des richesses et se consacra lui-même tout entier au Verbe de Dieu. Il renonça à ce qui lui venait de ses aïeux et le distribua entièrement à ceux qui étaient nus, estropiés et pauvres; pour lui, il vécut d’une vie gênée et dans une ascèse très courageuse il s’adonna à la divine philosophie. Il sortit donc d’abord de la ville de Béryte, où il avait nourri son premier âge des enseignements qu’on y donnait; puis parce que sa raison allait croissant vers ce qu’elle est chez les hommes faits, il passa de ces éludes à la science des saintes lettres et prit l’allure d’une vie divine et prophétique. Lui-même se présentait comme un véritable témoin de Dieu avant même la lin suprême de sa vie.
Tel était Pamphile; le second qui vint après lui au combat était Valens, orné d’une blanche chevelure qui convenait à sa sainteté et par son extérieur même auguste et saint vieillard; de plus, il connaissait les divines Écritures comme personne. Il s’en était tellement approprié le* souvenir qu’il n’y avait aucune différence entre la lecture du texte et les discours que sa mémoire avait conservés des saints enseignements. Il était diacre de l’église d’Aelia quoiqu’il fût si méritant. Parmi ceux-ci, Paul était compté au troisième rang. C’était un homme tout à fait ardent, en qui bouillonnait l’Esprit. On le savait originaire de la ville de Jamnia. Avant son martyre, il avait eu à endurer les fers rouges, quand il soutint le combat de la confession.
Ils avaient passé deux ans dans la prison; l’occasion du martyre fut une arrivée d’Égyptiens, qui furent exécutés avec eux. Ceux-ci avaient accompagné jusqu’aux mines de Cilicie ceux qui y étaient condamnés et ils revenaient chez eux. À l’entrée des portes de Césarée, les gardes leur demandèrent qui ils étaient, d’où ils venaient. Ils ne cachèrent rien de la vérité; ils dirent qu’ils étaient des chrétiens. Alors comme des malfaiteurs pris en flagrant délit, ils furent arrêtés. Ils étaient au nombre de cinq. On les mena devant le magistrat, et en sa présence ils parlèrent en toute indépendance; on les jeta aussitôt dans les chaînes et le lendemain, le seize du mois de Péritios, chez les Romains le quatorze avant les calendes de mars, on les amena avec les compagnons de Pamphile devant Firmili en. Celui-ci éprouva d’abord les seuls Égyptiens et les soumit à toutes sortes de tortures.
Il fit donc amener celui qui était leur chef, il lui demanda qui et d’où il était; il l’entendit au lieu de son propre nom donner le nom d’un prophète. — Il en fut ainsi de la part de tous les autres; au lieu des noms qui leur avaient été imposés par leurs pères et qui étaient des noms d’idoles, ils donnaient des noms de prophètes. C’est Élie, Jérémie, Isaïe, Samuel, Daniel que Firmili en entendit prononcer par eux comme leurs noms. Ils montraient qu’ils étaient le juif intérieur, le véritable israélite, non seulement dans leurs œuvres, mais par des paroles qui le déclaraient au sens propre. -Ayant donc entendu du martyr un pareil nom, le juge n’en saisissait pas le sens, mais il lui demandait ensuite quelle était sa patrie. Celui-ci prononce une seconde parole qui s’accordait avec la première et dit que Jérusalem était sa patrie; sûrement il pensait à celle dont Paul a dit: « La Jérusalem d’en haut est libre et c’est elle qui est notre mère », et: « Vous êtes venus à la montagne de Sion et à la ville du Dieu vivant, à la Jérusalem d’en haut ». Il pensait à celle-là, mais l’autre fixait sa pensée sur la terre et en bas; il cherchait avec beaucoup de soin quelle était cette ville et en quel endroit de la terre elle se trouvait et il faisait appliquer la torture au confesseur pour qu’il dît la vérité. Mais le patient, qui avait les mains et les pieds brisés derrière le dos par des machines, assurait qu’il avait dit la vérité. Puis, le juge redemandait la même chose et à plusieurs reprises: quelle était et où se trouvait située la susdite ville de Jérusalem et le confesseur disait qu’elle était la patrie des seuls chrétiens, car personne autre qu’eux seuls n’en faisait partie; d’autre part elle est située à l’orient, du côté de la lumière elle-même et du soleil. Là encore, celui-ci philosophait ainsi selon sa propre conception; tandis que les bourreaux autour de lui le tourmentaient par des tortures, il ne revenait pas sur ses dires; comme s’il eût été sans chair, sans corps, il semblait ne pas s’apercevoir de ses souffrances. Quant au juge, à bout de ressources, il trépignait et pensait que les chrétiens s’étaient organisé en quelque endroit pour eux-mêmes une ville ennemie des Romains. Il faisait multiplier les tortures et cherchait avec soin ladite ville et cette contrée de l’Orient. Après avoir longtemps encore fait déchirer le jeune homme avec des fouets, il le voit inébranlable dans ses déclarations premières, il porte contre lui la sentence de mort par décapitation. Voilà quel drame fut l’affaire de celui-ci. Pour le reste des Égyptiens, le gouverneur les fit exercer à des luttes analogues et mourir de la même façon.
Il en vint ensuite aux compagnons de Pamphile. Il savait qu’ils avaient auparavant déjà fait l’épreuve de nombreuses tortures, et il pensait qu’il était absurde d’inlliger les mêmes tourments encore à ces hommes et de se fatiguer en vain. Il leur demandait seulement ceci: s’ils voulaient maintenant obéir, et il entendit de chacun la parole suprême de leur témoignage; il porte pareillement contre eux une sentence de décapitation.
II n’avait pas achevé de parler, que se mit à pousser un cri un adolescent serviteur de la domesticité de Pamphile; il sortit de la foule qui faisait cercle autour du tribunal et s’avançant; il cria à haute voix pour demander les corps afin de les ensevelir. C’était le bienheureux Porphyre, digne élève de Pamphile. Il n’avait pas dix-huit ans révolus, il était habile dans l’art de la calligraphie et, en ce qui concerne la modestie et les mœurs, il éclipsait tous les éloges, comme il était juste, étant formé par un tel homme. Dès qu’il connut la sentence rendue contre son maître, du milieu de la foule, il se mit à crier, pour demander que les corps fussent ensevelis dans la terre. Le juge, alors ne fut plus un homme, mais une bête plus féroce que toutes les autres; il n’accueillit pas ce qu’avait de raisonnable cette requête, non plus qu’il ne pardonna à l’âge du jeune homme. Il ne sut qu’une chose: qu’il confessait le Christ, et il ordonna aux bourreaux de faire usage contre lui de toute leur force. Dès que l’admirable enfant eut refusé d’obéir à l’ordre de sacrifier, ce ne fut pas comme une chair humaine, mais comme de la pierre ou du bois ou quelque chose d’inanimé, qu’il ordonna de le tourmenter jusqu’aux os mêmes et aux entrailles profondes et de déchirer tout son corps. On fit cela longtemps, et le juge reconnut que son entreprise était vaine. Le corps du généreux martyr était, peu s’en fallait, sans voix et sans vie. Mais le juge avait la dureté et l’inhumanité tenaces. Il ordonne en outre de lui gratter et frotter les lianes dont la peau avait été enlevée dans les tortures avec des tissus faits de crins; ensuite, comme s’il eût été rassasié et que sa frénésie eût été satisfaite, il le condamne à être jeté dans un feu lent et modéré. Celui-ci donc avant l’achèvement du martyre de Pamphile, venu le dernier au combat, devançait son maître dans la mort du corps.
II fallait voir Porphyre dans l’attitude d’un vainqueur aux jeux sacrés après tous les combats, le corps couvert de poussière, mais le regard brillant. C’était avec une résolution courageuse et fière qu’il marchait à la mort, vraiment rempli de l’Esprit divin. Il était vêtu d’un habit de philosophe et il le portait à la façon d’un manteau. Il regardait de haut et méprisait tout à fait la vie mortelle et humaine; c’est avec une âme qui ne tremble pas qu’il allait vers le bûcher. Déjà la flamme approchait de lui; mais, comme s’il n’y avait pour lui aucun motif de se chagriner, avec une décision froide et calme, le héros donnait à ses amis les instruction concernant ce qui lui appartenait et gardait jusque dans ce moment un visage joyeux et serein. Dès qu’il eut pris suffisamment congé de ses amis, pour le reste il se hâta vers Dieu. Comme le bûcher avait été allumé autour de lui à distance, de côté et d’autre il aspirait la flamme avec la bouche; il se hâtait vers le voyage fixé et faisant cela il n’invoquait personne autre que Jésus.
Tel fut encore le combat de Porphyre. Le messager qui apprit à Pamphile la consommation de son martyre est Séleucus; il est jugé digne de partager sans délai le sort des autres. Au moment en effet où il annonçait la fin de Porphyre et saluait un des martyrs avec un baiser, les soldats le prennent et le conduisent au gouverneur. Celui-ci, comme s’il eût hâte de le faire devenir le compagnon de roule de ceux qui étaient en avant, ordonne de lui infliger la peine capitale. Séleucus venait du pays des Cappadociens. Il avait une très brillante réputation parmi ceux qui étaient aux armées et entre les titulaires des dignités romaines, il n’avait pas obtenu un rang médiocre. De plus, par son âge lui-même, la vigueur de son corps, sa haute stature, l’énergie de sa force, il dépassait de beaucoup tous les autres. Sa prestance était admirée de tous et toute son attitude à cause de sa taille et de sa bonne mine attirait la sympathie. Il est vrai qu’au début de la persécution, il avait été remarqué par sa constance sous les fouets, dans les luttes de la confession; puis, après son départ de l’armée, il se fit l’émule des ascètes de la religion et se montra un vrai soldat du Christ. Pour les orphelins abandonnés, pour les veuves sans appui, pour ceux qui souffraient de la pauvreté et de la misère, il s’occupait d’eux comme un évêque et un curateur diligent.; ainsi qu’un père soigneux, il prenait sur lui les peines et les souffrances de tous ceux qui étaient opprimés. C’est vraisemblablement pour cela que par Dieu, qui se réjouit de telles actions plus que des sacrifices offerts au milieu de la fumée et du sang, il fut jugé digne de la consommation du martyre. C’était le dixième athlète avec ceux dont nous avons parlés qui acheva son martyre dans une seule et même journée où, comme il semble, grâce au martyre de Pamphile une porte des cieux s’étant ouverte très grande, l’entrée du royaume de Dieu fut avec lui facile et aisée.
Sur la trace de Séleucus s’avança Théodule, vénérable et pieux vieillard, honoré de la première charge dans la maison du gouverneur à cause de ses mœurs et de son âge, il était le père de trois générations, et plus encore pour le dévouement qu’il avait gardé envers les gens de la famille. Il avait, lui aussi, fait quelque chose d’analogue à Séleucus et avait salué avec un baiser quelqu’un des martyrs. Il est amené devant son maître, celui-ci en est excité à la colère, plus encore que par les autres, et Théodule livré à la croix reçoit le même martyre que le Sauveur dans sa passion.
Après ceux-ci, il en manquait un pour compléter le nombre douze avec les martyrs nommés ci-dessus, Julien était là pour le finir. A celte heure même il revenait d’un voyage et n’était pas encore entré dans la ville, il apprend de quelqu’un [ce qui se passe], et aussitôt, tel qu’il était à la suite de sa route, il se hâte pour voir les martyrs. Quand il aperçoit gisant à terre les corps des saints, il est rempli de joie, embrasse chacun d’eux et les salue tous d’un baiser. Il le faisait encore qu’il est saisi par les ministres de la mort qui l’amènent au magistrat. Celui-ci agit conformément à son parti pris et le fait livrer à un feu lent. Ce fut ainsi que Julien bondissant et transporté de joie, rendant à haute voix grâces à Dieu qui l’avait jugé digne de tels héros, fut reçu dans les chœurs des martyrs. Il était lui aussi de la race des Cappadociens; son caractère était plein de prudence, et plein de foi; c’était un homme doux et indulgent, zélé au reste et exhalant la bonne odeur du Saint-Esprit. Telle était la troupe des compagnons de route qui furent jugés dignes de la consommation du martyre avec Pamphile. Pendant quatre jours et autant de nuits, par ordre de Firmili en, les corps très saints des martyrs de Dieu furent gisants à terre pour être la proie des animaux carnassiers. Mais comme il ne vint à eux ni bêle sauvage, ni oiseau, ni chien, et que, par la Providence de Dieu, ils étaient demeurés saufs et intacts, ils obtinrent l’honneur et les funérailles qui convenaient, et furent mis selon la coutume dans le tombeau. Ils furent déposés dans les splendides demeures des temples et exposés dans les saintes maisons de prières pour une impérissable mémoire; afin d’être honorés par le peuple de Dieu. ΙΒ.’
Chapitre XII
Tout ce qui, lors de ces événements et au milieu de celle époque, vint encore à s’accomplir concernant les chefs des églises; comment, au lieu de rester les pasteurs des brebis spirituelles du Christ, qu’ils n’avaient pas gouvernées selon la loi, ils furent préposés par la justice divine comme si elle les avait jugés dignes deux, au soin des chameaux, êtres sans raison et les plus contrefaits dans leurs corps; comment elle les condamna à être assujeltis à demeurer auprès des chevaux impériaux; tout ce qu’au sujet des objets sacrés et des immeubles ecclésiastiques les mêmes eurent, suivant les temps, à souffrir de la part des préfets et magistrats impériaux, en outrages, déshonneurs et tortures; comme aussi, en outre, les ambitions d’un grand nombre, les impositions des mains faites sans discernement et en dehors des lois, les schismes entre confesseurs eux-mêmes et tout ce que de jeunes agitateurs ont tramé avec ardeur contre les ruines de l’Église, entassant nouveautés sur nouveautés, ajoutant sans ménagement aux malheurs de la persécution et élevant maux sur maux; tout cela me paraît devoir être omis. J’estime que le récit de ces choses ne me convient pas; je m’en excuse et m’en abstiens, ainsi du reste que je l’ai dit en commençant. Mais tout ce qui est vénérable, de bonne réputation, selon la sainte parole, s’il y a quelque vertu et quelque sujet de louange, je pense que le dire, l’écrire, le présenter à des auditeurs fidèles, est parfaitement approprié à l’histoire des admirables martyrs. Quant à la paix qui nous est apparue venant du ciel, il me semble bon qu’elle orne la conclusion de tout cet ouvrage. ΙΓ.
Chapitre XIII
La septième année de la lutte contre nous s’achevait, et tout doucement pour ainsi dire, nos affaires prenaient une allure tranquille qui n’avait rien d’excessif; on allait vers la huitième année. Aux mines de cuivre de Palestine, se trouvait rassemblée une multitude considérable de confesseurs qui jouissaient d’une grande liberté, à ce point qu’ils bâtissaient des maisons pour églises. Le chef de la préfecture, cruel, méchant et tel que le montre ce qu’il accomplit contre les martyrs, lit là un séjour et apprit le genre de vie de ceux qui s’y trouvaient. Il en fait part à l’empereur, comme il lui plut, dans une description écrite en vue de calomnier. Plus tard, survient aussi l’intendant des mines, et comme sur un ordre de l’empereur, il divise en plusieurs groupes la multitude des confesseurs. Aux uns il assigne Cypre comme séjour, aux autres le Liban; le reste il le disperse dans d’autres contrées de la Palestine; pour tous il donne l’ordre de les accabler de travaux de toutes sortes. Puis quatre d’entre eux paraissant surtout être à leur tête sont choisis par lui et envoyés au chef des armées de ce pays. C’étaient Pelée et Nil, évoques des Égyptiens, ainsi qu’un autre prêtre et en outre de ceux-ci, le plus connu de tous pour son zèle envers tout le monde, Palermuthios. Le chef militaire leur demande le reniement de leur foi religieuse, et ne l’obtenant pas, il les livre à la mort par le feu.
D’autres encore se trouvaient là, qui avaient obtenu d’habiter chez eux dans un canton à part. C’étaient des confesseurs qui, soit à cause de vieillesse, ou de mutilations ou d’autres infirmités du corps, étaient exempts de service dans les travaux. Leur chef était un évêque originaire de Gaza, Silvain; il portait en lui le type de la prudence et le modèle authentique du christianisme. Celui-là certes, on peut le dire, depuis le premier jour de la persécution et pendant tout le temps qu’elle avait duré, s’était distingué dans les combats de toutes sortes de confessions. Il avait été conservé pour ce moment, afin qu’il pût devenir le sceau final de toute la lutte en Palestine. Avec lui, il y avait encore un grand nombre d’Égyptiens, parmi lesquels se trouvait aussi Jean, qui pour la puissance de la mémoire dépassait tous nos contemporains. Auparavant déjà, il avait été privé des deux yeux, et cependant, dans les confessions où il se distingua, il eut comme les autres le pied rendu inerte par les fers rouges, et dans ses yeux qui ne voyaient plus, il reçut la même brûlure du feu. Ce fut à ce point de férocité et de dureté que les bourreaux poussèrent la cruauté et l’inhumanité de leur conduite. On pourra admirer qu’il fût tel dans son caractère et sa vie de philosophe; mais cela ne paraîtra pas aussi étonnant que la puissance de sa mémoire. C’étaient des livres entiers des Saintes Écritures qu’il avait écrits non pas sur des tables de pierre, comme dit le divin apôtre, ni sur des peaux d’animaux, ou des papiers que les vers ou le temps détruisent, mais vraiment sur les tables de chair de son cœur, avec son âme lumineuse et avec l’œil très pur de l’intelligence. Aussi bien faisait-il sortir de sa bouche, quand il voulait, comme d’un trésor de discours, tantôt un texte de la loi et des prophètes, tantôt un passage des livres historiques, de l’évangile ou des écrits apostoliques. J’ai été alors frappé moi-même, je le confesse, la première fois que je vis cet homme au milieu d’une foule considérable, dans une église, se tenant debout et récitant des parties de la Sainte Écriture. Tant qu’il ne me fut possible que d’entendre sa voix je pensai que quelqu’un lisait, comme il est d’usage dans les assemblées; mais lorsque je fus tout près, je vis la réalité du fait. Tout le monde avec des yeux sains était un cercle autour de lui, et lui avec le seul secours des yeux de l’intelligence, parlait sans artifice comme un prophète, et il remportait de beaucoup sur ceux qui ont les ressources de leurs corps, le ne savais vraiment pas comment rendre gloire à Dieu et admirer et il me semblait voir une preuve évidente et ferme dans les faits eux-mêmes que l’homme véritable n’est pas celui qui paraît dans son corps visible, mais seulement celui qui est selon l’Ame et l’intelligence et qui montre que la vertu de la puissance qui habite en lui est. supérieure à son corps mutilé. Les chrétiens désignés plus haut vivaient donc dans le lieu qui avait été assigné, et ils accomplissaient ce qui leur était accoutumé, comme jeûnes, prières et le reste de leurs exercices. Dieu, d’une part, Dieu lui-même les jugea dignes d’obtenir la consommation du salut, en leur tendant une main qui exauce; l’ennemi hostile, d’autre part, n’était plus à même de supporter ceux qui s’armaient dans le plus grand calme contre lui par les prières qu’ils adressaient à Dieu. Il pensa qu’il fallait les tuer et les faire disparaître de la terre comme des gêneurs. Dieu lui permit d’entreprendre cela encore, afin que, tout ensemble, celui-ci ne fût pas détourné de la malice qui était selon son dessein, et que ceux-là reçussent alors enfin les prix de leurs combats si variés. C’est ainsi qu’au nombre de trente-neuf, par ordre du très exécrable Maximin, en un seul jour, ils furent décapités.
Ces martyres furent accomplis en Palestine pendant huit années entières, et telle fut la persécution contre nous. Elle avait commencé par la destruction des églises; elle continua et grandit par les mesures violentes des princes suivant les temps; alors les combats de toutes sortes et de toutes variétés des athlètes de la religion produisirent une innombrable multitude de martyrs en chaque province, dans les contrées qui s’étendent de la Libye à travers toute l’Égypte, la Syrie et le pays d’Orient et d’alentour, jusqu’à celles de l’Illyricum. Ceux en effet qui étaient au delà des régions citées, toute l’Italie, la Sicile, la Gaule et tout ce qui est au couchant, en Espagne, Maurétanie et Afrique, ne supportèrent pas pendant les deux premières années entières, la guerre de la persécution. Ces pays furent jugés dignes et d’une très rapide intervention de Dieu et de la paix; la Providence céleste épargna la simplicité et la foi de ces hommes-là. Ce qui ne s’est jamais vu aux temps reculés de l’empire romain, pour la première fois se produisit à notre époque contre toute attente. L’empire était en effet séparé en deux par la persécution de notre temps. La paix était le lot des frères qui habitaient dans la partie que nous venons d’indiquer; ceux qui étaient dans l’autre avaient à supporter mille combats. Mais lorsque la divine et céleste grâce montra à notre égard un soin bienveillant et miséricordieux, alors les princes nos contemporains, ceux-là mêmes qui conduisaient depuis longtemps les guerres de notre temps, changèrent de sentiments d’une façon très miraculeuse, et chantèrent une palinodie. Par d’excellents édits et des ordonnances empreintes de douceur portées à notre sujet, ils éteignirent l’incendie allumé contre nous. Il faut encore consigner par écrit cette rétractation.
