Lettres
Le corpus complet des trois cent soixante-six lettres, selon l’ordre des bénédictins
- 01 — Tome I. Lettres antérieures à l’épiscopat (357-370)
- 1.1 — Lettre 1. À Eustathe le philosophe
- 1.2 — Lettre 2. Basile à Grégoire
- 1.3 — Lettre 3. À Candidien
- 1.4 — Lettre 4. À Olympius
- 1.5 — Lettre 5. À Nectaire, consolation
- 1.6 — Lettre 6. À l’épouse de Nectaire, lettre de consolation
- 1.7 — Lettre 7. À Grégoire, son compagnon
- 1.8 — Lettres 8 et 9. Aux habitants de Césarée, apologie de son retrait et sur la foi
- 1.9 — Lettre 10. À une femme libre
- 1.10 — Lettre 11. Sans adresse. Sur l’amitié
- 1.11 — Lettre 12. À Olympios
- 1.12 — Lettre 13. À Olympius
- 1.13 — Lettre 14. À Grégoire, son compagnon
- 1.14 — Lettre 15. À Arcadius, comte des biens privés
- 1.15 — Lettre 16. À Eunomius l’hérétique
- 1.16 — Lettre 17. À Origène
- 1.17 — Lettre 18. À Macaire et à Jean
- 1.18 — Lettre 19. À Grégoire, son compagnon
- 1.19 — Lettre 20. À Léonce le sophiste
- 1.20 — Lettre 21. À Léontius le sophiste
- 1.21 — Lettre 22
- 1.22 — Lettre 23. Lettre de recommandation à un solitaire
- 1.23 — Lettre 24. À Athanase, père d’Athanase, évêque d’Ancyre
- 1.24 — Lettre 25. À Athanase, évêque d’Ancyre
- 1.25 — Lettre 26. À Césaire, frère de Grégoire
- 1.26 — Lettre 27. À Eusèbe, évêque de Samosate
- 1.27 — Lettre 28. À l’Église de Néocésarée, en consolation
- 1.28 — Lettre 29. À l’Église d’Ancyre
- 1.29 — Lettre 30. À Eusèbe, évêque de Samosate
- 1.30 — Lettre 31. À Eusèbe, évêque de Samosate
- 1.31 — Lettre 32. À Sophronius, maître des offices
- 1.32 — Lettres 33 et 34. À Aburgius
- 1.33 — Lettre 35. Sans adresse, en faveur de Léontius
- 1.34 — Lettre 36. Sans adresse. Pour demander du secours
- 1.35 — Lettre 37. Sans adresse, en faveur d’un frère de lait
- 1.36 — Lettre 38. À Grégoire, son frère, sur la différence entre essence et hypostase
- 1.37 — Lettre 39. Julien à Basile
- 1.38 — Lettres 40 et 41. Julien à Basile
- 1.39 — Lettre 42. À Chilon, son disciple
- 1.40 — Lettre 43. Exhortation aux jeunes
- 1.41 — Lettre 44. À un moine déchu
- 1.42 — Lettre 45. À un moine déchu
- 1.43 — Lettres 46 et 47. À une vierge déchue
- 02 — Tome II. Lettres de l’épiscopat (370-378)
- 2.1 — Lettre 48. À Eusèbe, évêque de Samosate
- 2.2 — Lettre 50. À Innocent, évêque
- 2.3 — Lettre 51. À Bosporius, évêque
- 2.4 — Lettre 52. Aux chanoinesses
- 2.5 — Lettre 53. Aux chorévêques
- 2.6 — Lettre 54. Aux chorévêques
- 2.7 — Lettre 55. Au prêtre Parégorios
- 2.8 — Lettre 56. À Pergamios
- 2.9 — Lettre 57. À Mélèce, évêque d’Antioche
- 2.10 — Lettre 58. À Grégoire, son frère
- 2.11 — Lettre 59. À Grégoire, son oncle
- 2.12 — Lettres 60 et 61. À Grégoire, son oncle
- 2.13 — Lettre 62. À l’Église de Parnassos, lettre de consolation
- 2.14 — Lettre 63. Au gouverneur de Néocésarée
- 2.15 — Lettre 64. À Hésychius
- 2.16 — Lettre 65. À Atarbius
- 2.17 — Lettre 66. À Athanase, évêque d’Alexandrie
- 2.18 — Lettre 67. À Athanase, évêque d’Alexandrie
- 2.19 — Lettre 68. À Mélèce, évêque d’Antioche
- 2.20 — Lettre 69. À Athanase, évêque d’Alexandrie
- 2.21 — Lettre 70. À Damase, évêque de Rome
- 2.22 — Lettre 71. Basile à Grégoire
- 2.23 — Lettre 72. À Hésychius
- 2.24 — Lettre 73. À Callisthène
- 2.25 — Lettre 74. À Martinien
- 2.26 — Lettre 75. À Abourgius
- 2.27 — Lettre 76. À Sophronius, maître des offices
- 2.28 — Lettre 77. Sans adresse, au sujet de Thérasius
- 2.29 — Lettre 78. Sans adresse, en faveur d’Elpidius
- 2.30 — Lettre 80. À Athanase, évêque d’Alexandrie
- 2.31 — Lettres 81 et 82. À Innocent, évêque
- 2.32 — Lettre 83. À un censiteur
- 2.33 — Lettre 84. Au gouverneur
- 2.34 — Lettres 85 et 86
- 2.35 — Lettre 87. Sans adresse, sur le même sujet
- 2.36 — Lettre 88. Sans adresse, à un percepteur
- 2.37 — Lettres 89 et 90. À Mélèce, évêque d’Antioche
- 2.38 — Lettre 91. À Valérien, évêque des Illyriens
- 2.39 — Lettre 92. Aux Italiens et aux Gaulois
- 2.40 — Lettre 93. À Césaria, patricienne, au sujet de la communion
- 2.41 — Lettre 94. À Élie, gouverneur de la province
- 2.42 — Lettres 95 et 96. À Eusèbe, évêque de Samosate
- 2.43 — Lettres 97 et 98. Au conseil de Tyane
- 2.44 — Lettre 99. Au comte Térence
- 2.45 — Lettre 100. À Eusèbe, évêque de Samosate
- 2.46 — Lettre 101. Lettre de consolation
- 2.47 — Lettre 102. Aux citoyens de Satala
- 2.48 — Lettre 103. Aux habitants de Satala
- 2.49 — Lettre 104. Au préfet Modeste
- 2.50 — Lettre 105. Aux diaconesses, filles du comte Térence
- 2.51 — Lettre 106. À un soldat
- 2.52 — Lettre 107. À Julitta, femme de condition libre
- 2.53 — Lettre 108. Au tuteur des héritiers de Julitte
- 2.54 — Lettre 109. Au comte Helladius
- 2.55 — Lettre 110. À Modeste, préfet
- 2.56 — Lettre 111. À Modeste, préfet
- 2.57 — Lettre 112. À Andronicus, gouverneur
- 2.58 — Lettre 113. Aux prêtres de Tarse
- 2.59 — Lettres 114 et 115. À ceux qui sont à Tarse, auprès de Cyriaque
- 2.60 — Lettre 116. À Firminus
- 2.61 — Lettres 117 et 118. Sans adresse. Sur la vie ascétique
- 2.62 — Lettre 119. À Eustathe, évêque de Sébaste
- 2.63 — Lettre 120. À Mélèce d’Antioche
- 2.64 — Lettre 121. À Théodote, évêque de Nicopolis
- 2.65 — Lettre 122. À Pœménius, évêque de Satala
- 2.66 — Lettre 123. À Urbicius, moine
- 2.67 — Lettre 124. À Théodore
- 2.68 — Lettre 125
- 2.69 — Lettre 126. À Atarbius
- 2.70 — Lettre 127. À Eusèbe, évêque de Samosate
- 2.71 — Lettre 128. À Eusèbe, évêque de Samosate
- 2.72 — Lettre 129. À Mélèce d’Antioche
- 2.73 — Lettre 130. À Théodote de Nicopolis
- 2.74 — Lettre 131. À Olympius
- 2.75 — Lettre 132. À Abramius, évêque de Batnes
- 2.76 — Lettre 133. À Pierre, évêque d’Alexandrie
- 2.77 — Lettre 134. À Péonius, prêtre
- 2.78 — Lettre 135. À Diodore, prêtre d’Antioche
- 2.79 — Lettre 136. À Eusèbe de Samosate
- 2.80 — Lettre 137. À Antipater
- 2.81 — Lettre 138. À Eusèbe de Samosate
- 2.82 — Lettre 139. Aux Alexandrins
- 2.83 — Lettres 140 et 141. À l’Église d’Antioche
- 2.84 — Lettre 142. Au comptable des préfets
- 2.85 — Lettre 143. À un autre numéraire
- 2.86 — Lettre 144. Au fonctionnaire des préfets
- 2.87 — Lettres 145 et 146. À Eusèbe, évêque de Samosate
- 2.88 — Lettre 147. À Aburgius
- 2.89 — Lettres 148 et 149. À Trajan
- 2.90 — Lettre 150. À Amphiloque, au nom d’Héraclide
- 2.91 — Lettre 151. À Eustathe, médecin en chef
- 2.92 — Lettres 152 et 153. À Victor, général
- 2.93 — Lettre 154. À Ascholius de Thessalonique
- 2.94 — Lettre 155. Sans adresse, au sujet d’un entraîneur
- 2.95 — Lettres 156 et 157-158-159. Au prêtre Évagre
- 2.96 — Lettre 160. À Diodore
- 2.97 — Lettre 161. À Amphiloque, ordonné évêque
- 2.98 — Lettre 162. À Eusèbe, évêque de Samosate
- 2.99 — Lettre 163. Au comte Jovin
- 2.100 — Lettre 164. À Ascholius, évêque de Thessalonique
- 2.101 — Lettre 165. À Ascholius de Thessalonique
- 2.102 — Lettre 166. À Eusèbe, évêque de Samosate
- 2.103 — Lettre 167. À Eusèbe, évêque de Samosate
- 2.104 — Lettre 168. À Antiochus, prêtre, son neveu, qui est avec lui en exil.[^356
- 2.105 — Lettre 169. À Grégoire
- 2.106 — Lettre 170. À Glycérius
- 2.107 — Lettre 171. À Grégoire
- 2.108 — Lettre 172. À Sophrone, évêque
- 2.109 — Lettre 173. À Théodora, chanoinesse
- 2.110 — Lettre 174. À une femme de condition libre
- 2.111 — Lettre 175. Au comte Magnénianus
- 2.112 — Lettre 176. À Amphiloque, évêque d’Iconium
- 2.113 — Lettre 177. À Sophrone, maître des offices
- 2.114 — Lettre 178. À Abourgius
- 2.115 — Lettre 179. À Arinthée
- 2.116 — Lettre 180. À Sophronius, maître, en faveur d’Eumathius
- 2.117 — Lettre 181. À Otréios de Mélitène
- 2.118 — Lettre 182. Aux prêtres de Samosate
- 2.119 — Lettre 183. Aux conseillers de Samosate
- 2.120 — Lettre 184. À Eustathe, évêque d’Himméria
- 2.121 — Lettre 185. À Théodote, évêque de Bérée
- 2.122 — Lettre 186. À Antipater, gouverneur
- 2.123 — Lettre 187. Antipater à Basile
- 2.124 — Lettres 188 et 189. À Amphiloque
- 2.125 — Lettres 190 et 191. À Amphiloque, évêque d’Iconium
- 2.126 — Lettre 192. À Sophronius, magistre
- 2.127 — Lettre 193. À Mélétios, médecin en chef
- 2.128 — Lettre 194. À Zoïle
- 2.129 — Lettre 195. À Euphronius, évêque de Colonie en Arménie
- 2.130 — Lettre 196. À Aburgius
- 2.131 — Lettre 197. À Ambroise, évêque de Milan
- 2.132 — Lettres 198 et 199. À Eusèbe, évêque de Samosate
- 2.133 — Lettre 200. À Amphiloque, évêque d’Iconium
- 2.134 — Lettre 201. À Amphiloque, évêque d’Iconium
- 2.135 — Lettres 202 et 203. À Amphiloque, évêque d’Iconium
- 2.136 — Lettre 204. Aux Néocésariens
- 2.137 — Lettre 205. À Elpidius, évêque
- 2.138 — Lettre 206. À Elpidius, évêque, lettre de consolation
- 2.139 — Lettre 207. Aux clercs de Néocésarée
- 2.140 — Lettre 208. À Eulancius
- 2.141 — Lettre 209. Sans adresse. Pour sa défense
- 2.142 — Lettres 210 et 211. Aux très doctes habitants de Néocésarée
- 2.143 — Lettres 212 et 213. À Hilaire
- 2.144 — Lettre 214. Au comte Térence
- 2.145 — Lettre 215. À Dorothée, prêtre
- 2.146 — Lettre 216. À Mélèce, évêque d’Antioche
- 2.147 — Lettre 217. À Amphiloque, au sujet des canons
- 2.148 — Lettre 218. À Amphiloque, évêque d’Iconium
- 2.149 — Lettres 219 et 220. Au clergé de Samosate
- 2.150 — Lettre 221. À ceux de Bérée
- 2.151 — Lettre 222. Aux Chalcidiens
- 2.152 — Lettre 223. Contre Eustathe de Sébaste
- 2.153 — Lettre 224. Au prêtre Généthlios
- 2.154 — Lettre 225. À Démosthène, au nom de la communauté
- 2.155 — Lettre 226. Aux ascètes placés sous son autorité
- 2.156 — Lettre 227. Aux clercs de Colonie, lettre de consolation
- 2.157 — Lettre 228. Aux magistrats de Colonie
- 2.158 — Lettre 229. Aux clercs de Nicopolis
- 2.159 — Lettres 230 et 231. Aux magistrats de Nicopolis
- 2.160 — Lettre 232. À Amphiloque, évêque d’Iconium
- 2.161 — Lettre 233. À Amphiloque, qui avait posé une question
- 2.162 — Lettre 234. Au même, en réponse à une autre question
- 2.163 — Lettre 235. Au même, en réponse à une autre question
- 2.164 — Lettre 236. Au même Amphiloque
- 2.165 — Lettre 237. À Eusèbe, évêque de Samosate
- 2.166 — Lettres 238 et 239. Aux prêtres de Nicopolis
- 2.167 — Lettre 240. Aux prêtres de Nicopolis
- 2.168 — Lettre 241. À Eusèbe, évêque de Samosate
- 2.169 — Lettre 242. Aux Occidentaux
- 2.170 — Lettre 243. Aux évêques d’Italie et de Gaule. Basile,
- 2.171 — Lettre 244. À Patrophile, évêque de l’Église d’Égées
- 2.172 — Lettres 245 et 246. À Théophile, évêque
- 2.173 — Lettre 247. Aux Nicopolitains
- 2.174 — Lettre 248. À Amphiloque, évêque d’Iconium
- 2.175 — Lettre 249. Sans adresse, au sujet d’un homme pieux
- 2.176 — Lettre 250. À Patrophile, évêque d’Égées
- 2.177 — Lettre 251. Aux habitants d’Évèses
- 2.178 — Lettre 252. Aux évêques du diocèse du Pont
- 2.179 — Lettre 253. Aux prêtres d’Antioche
- 2.180 — Lettres 254 et 255. À Pélage, évêque de Laodicée de Syrie
- 2.181 — Lettre 256
- 2.182 — Lettre 257. Aux moines accablés par les ariens
- 2.183 — Lettre 258. À Épiphane, évêque
- 2.184 — Lettre 259. À Palladius et à Innocent, moines
- 2.185 — Lettre 260. À Optime, évêque
- 2.186 — Lettres 261 et 262. À ceux de Sozopolis
- 2.187 — Lettre 263. Aux Occidentaux
- 2.188 — Lettre 264. À Barsès, évêque d’Édesse, en exil
- 2.189 — Lettres 265 et 266. À Euloge, Alexandre et Harpocration, évêques d’Égypte en exil
- 2.190 — Lettre 267. À Barsès, évêque d’Édesse, en exil
- 2.191 — Lettres 268 et 269. À Eusèbe, en exil
- 2.192 — Lettre 270
- 2.193 — Lettre 271
- 2.194 — Lettre 272. À Sophronius, maître des offices
- 2.195 — Lettre 273. Sans suscription, au sujet d’Héras
- 2.196 — Lettre 274. À Himérius, maître des offices
- 2.197 — Lettre 275. Sans adresse, au sujet d’Héras
- 2.198 — Lettre 276. À Harmatios le Grand
- 2.199 — Lettre 277. À Maxime le savant
- 2.200 — Lettres 278 et 279-280. À Valérien
- 2.201 — Lettre 281. À Modestus, préfet
- 2.202 — Lettre 282. À un évêque
- 2.203 — Lettre 283. À Éleuthéra
- 2.204 — Lettre 285. Sans adresse, au sujet de la protection de l’Église
- 2.205 — Lettre 286. Au commentariensis
- 2.206 — Lettre 287. Sans suscription, au sujet des défenseurs
- 2.207 — Lettre 288. Sans adresse, au sujet des défenseurs
- 2.208 — Lettre 289. Sans adresse. Au sujet d’une femme accablée de vexations
- 2.209 — Lettre 290. À Nectaire
- 2.210 — Lettre 291. À Timothée, chorévêque
- 03 — Tome III. Lettres non datées, douteuses ou apocryphes
- 3.1 — Lettres 292 et 293. À Palladius
- 3.2 — Lettre 294. À Festus et à Magnus
- 3.3 — Lettre 295. Aux moines
- 3.4 — Lettre 296. À Éleuthéra
- 3.5 — Lettre 297. À Éleuthéra
- 3.6 — Lettres 298 et 299. Sans adresse, au sujet d’un homme pieux
- 3.7 — Lettre 300. Au père d’un étudiant décédé, lettre de consolation
- 3.8 — Lettre 301. À Maxime, consolation
- 3.9 — Lettre 302. À l’épouse de Brison, lettre de consolation
- 3.10 — Lettre 303. Au comte des domaines privés
- 3.11 — Lettre 304. À Aburgius
- 3.12 — Lettre 305. Sans suscription, au sujet d’hommes vertueux
- 3.13 — Lettre 306. Au gouverneur de Sébastée
- 3.14 — Lettre 307
- 3.15 — Lettre 308. Sans adresse. Au sujet d’une protection
- 3.16 — Lettre 309. Sans adresse, en faveur d’un indigent
- 3.17 — Lettre 310
- 3.18 — Lettre 311. À un notable
- 3.19 — Lettre 312. À un censiteur
- 3.20 — Lettre 313. À un censiteur
- 3.21 — Lettre 314. Sans adresse, en faveur d’un serviteur
- 3.22 — Lettres 315 et 316. Sans adresse. En faveur d’une parente
- 3.23 — Lettre 317. De Basile, sans adresse, en faveur d’un compatriote
- 3.24 — Lettre 318. De même, en faveur d’un étranger
- 3.25 — Lettre 320. Sans adresse. En guise de salutation
- 3.26 — Lettre 321. À Thècle
- 3.27 — Lettre 322. Sans adresse, pour célébrer Pâques avec un ami
- 3.28 — Lettre 323. À Philagre Arcénos
- 3.29 — Lettre 324. À Pasinicos le médecin
- 3.30 — Lettre 325. À Magninianus
- 3.31 — Lettre 326. Sans adresse, pour une admonition
- 3.32 — Lettre 327. Sans adresse. Exhortation
- 3.33 — Lettre 328. À Hypéréchius
- 3.34 — Lettre 329. À Phalérius
- 3.35 — Lettre 330. Sans suscription
- 3.36 — Lettre 331. Sans suscription
- 3.37 — Lettre 334. À un calligraphe
- 3.38 — Lettre 335. Basile à Libanios
- 3.39 — Lettres 336 et 338. Libanios à Basile
- 3.40 — Lettre 339. De Basile à Libanios
- 3.41 — Lettres 340 et 341. Libanios à Basile
- 3.42 — Lettre 342. De Basile à Libanios
- 3.43 — Lettre 343. Libanios à Basile
- 3.44 — Lettre 344. Basile à Libanios
- 3.45 — Lettres 345 et 346-348. Libanios à Basile
- 3.46 — Lettre 349. Libanios à Basile
- 3.47 — Lettre 350. Basile à Libanios
- 3.48 — Lettre 351. Basile à Libanios
- 3.49 — Lettre 352. Libanios à Basile
- 3.50 — Lettre 353. De Basile à Libanios
- 3.51 — Lettre 354. Libanios à Basile
- 3.52 — Lettres 355 et 356-357-358-359. Libanios à Basile
- 3.53 — Lettre 360. À Julien l’Apostat
- 3.54 — Lettre 361. À Apollinaire
- 3.55 — Lettre 362. Apollinaire à Basile
- 3.56 — Lettre 363. À Apollinaire
- 3.57 — Lettre 364. Apollinaire à Basile
- 3.58 — Lettres 365 et 366. Basile au grand empereur Théodose

Lettres
Le corpus complet des trois cent soixante-six lettres, selon l’ordre des bénédictins
Basile le Grand · 01 novembre 2026 · 893 min de lecture · 0 vue
Lettre 1. À Eustathe le philosophe§
[À Eustathe le philosophe.]
Déjà je renonçais à lutter contre les vexations de ce que l’on nomme la fortune, qui n’a cessé de susciter quelque obstacle pour m’empêcher de te rencontrer1, lorsque, d’une manière merveilleuse, tu m’as rendu courage et consolé par ta lettre. Car j’en venais déjà à me demander en moi-même si ce que tant de gens répètent n’était pas vrai : qu’il existe une nécessité, une destinée qui conduit nos affaires, les petites comme les grandes, et que nous autres hommes ne sommes maîtres de rien ; ou, à défaut, que quelque hasard gouverne de toute façon la vie humaine. Et tu pardonneras ces pensées lorsque tu connaîtras les causes qui m’y ont conduit.
J’ai quitté Athènes sur la renommée de ta philosophie, dédaignant ce que j’y trouvais. J’ai passé outre à la ville de l’Hellespont comme jamais Ulysse ne passa outre aux chants des Sirènes ; et, tout en admirant l’Asie, je me hâtais vers la métropole des beautés qu’elle renferme. Mais lorsque, arrivé dans ma patrie, je t’y eus cherché, toi, mon grand bien, sans te trouver, dès lors se multiplièrent pour moi les occasions diverses d’obstacles imprévus. Il me fallait ou bien tomber malade et, pour cette raison, rester en arrière, ou bien ne pouvoir partir avec toi lorsque tu te rendais en Orient2 ; puis, arrivé enfin en Syrie après mille peines, ne pouvoir rejoindre le philosophe, parti pour l’Égypte3. Il fallait donc repartir pour l’Égypte, par « une route longue et pénible », sans même y obtenir ce que je recherchais4. Mais j’étais si malheureux dans mon amour qu’il me fallait soit prendre la route de la Perse et m’avancer aussi loin que possible dans le pays des barbares — car tu étais allé jusque-là, tant le démon s’acharnait à me contrarier —, soit demeurer sur place, dans la ville d’Alexandre : ce qui arriva effectivement.
Il me semble en effet que, si je ne m’étais lassé de te suivre comme une bête suit un rameau qu’on lui présente5, tu aurais été entraîné au-delà même de Nysa dans l’Inde6 et que, s’il existe quelque contrée aux dernières limites de notre monde habité, tu serais allé errer jusque-là. Et qu’est-il besoin d’en dire davantage ? Enfin, maintenant que tu séjournes dans notre patrie, il ne m’a pas été possible de te rencontrer, retenu que je suis par de longues maladies7 ; et, si désormais elles ne s’adoucissent pas, je ne pourrai pas même cet hiver jouir de la compagnie de ton éloquence8. N’est-ce pas là l’œuvre de la destinée, comme tu le dirais toi-même ? N’est-ce pas là l’œuvre de la nécessité9 ? Tout cela n’a-t-il pas presque surpassé les récits des poètes sur Tantale ?
Mais, comme je l’ai dit, ta lettre m’a rendu à moi-même10, et je ne suis plus du même avis. Je dis qu’il faut savoir gré à Dieu lorsqu’il nous donne ses biens, et ne pas s’irriter lorsqu’il les tient en réserve. Ainsi donc, s’il nous accorde d’être auprès de toi, nous regarderons cette faveur comme tout ensemble la meilleure et la plus douce ; mais, s’il la diffère, nous supporterons paisiblement cette privation. Car il règle assurément nos affaires mieux, à tous égards, que nous ne saurions nous-mêmes le choisir.
Lettre 2. Basile à Grégoire§
[Basile à Grégoire.]
1. J’ai reconnu ta lettre comme on reconnaît les enfants de ses amis à la ressemblance qu’ils présentent avec leurs parents. Dire, en effet, que la disposition du lieu ne comptait guère pour éveiller dans ton âme quelque élan vers la vie que nous menons, avant que tu eusses appris quelque chose de notre manière de vivre et de notre conduite, c’était bien là une pensée qui t’appartenait, digne de ton âme, qui tient pour rien toutes les choses d’ici-bas auprès de la béatitude qui nous est réservée dans les promesses. Quant à ce que je fais moi-même, nuit et jour, dans cette retraite écartée, j’ai honte de l’écrire. J’ai quitté les occupations de la ville, comme autant d’occasions de maux innombrables, mais je n’ai pas encore pu me quitter moi-même. Je ressemble plutôt à ceux qui, en mer, faute d’avoir l’expérience de la navigation, sont désemparés et souffrent du mal de mer : ils s’irritent contre la grandeur du navire, auquel ils attribuent la violence du roulis, puis, passant de là dans une chaloupe ou une barque, ils souffrent partout du même mal et du même embarras, car leur nausée et leur bile les accompagnent. Tel est à peu près notre cas. Puisque nous transportons avec nous les passions qui nous habitent, nous retrouvons partout les mêmes troubles. Aussi ne retirons-nous pas grand profit de cette solitude. Voici pourtant ce qu’il convient de faire et ce qui nous permettrait de suivre les traces de celui qui nous a conduits vers le salut ; car il dit : « Si quel qu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive » (Mt 16, 24).
2. Il faut s’efforcer de maintenir l’esprit dans la tranquillité. De même qu’un œil continuellement en mouvement, qui tantôt se porte de côté, tantôt se tourne sans cesse vers le haut et vers le bas, ne peut voir distinctement ce qui se présente à lui, mais doit fixer son regard sur l’objet visible pour en acquérir une perception claire, de même l’esprit humain, entraîné de toutes parts par les innombrables soucis du monde, ne saurait contempler distinctement la vérité. Celui qui n’est pas encore uni par les liens du mariage est bouleversé par des désirs furieux, des élans difficiles à contenir et des amours funestes ; celui qu’une épouse tient déjà engagé est assailli d’un autre tumulte de soucis : s’il n’a pas d’enfants, le désir d’en avoir ; s’il en possède, le souci de les élever ; la surveillance de sa femme, le soin de sa maison, la direction de ses serviteurs, les pertes dans les transactions, les querelles avec les voisins, les démêlés devant les tribunaux, les risques du commerce, les travaux pénibles de l’agriculture. Chaque jour vient apporter à l’âme son obscurcissement particulier, et les nuits, prenant la relève des soucis du jour, abusent l’esprit par les mêmes représentations.
Il n’est qu’un moyen d’échapper à tout cela : se séparer du monde entier. Mais se retirer du monde, ce n’est pas en sortir corporellement ; c’est arracher l’âme à son attachement au corps, devenir sans cité, sans maison, sans bien propre, sans compagnons, sans possessions, sans moyens d’existence, sans affaires, sans transactions, étranger aux enseignements humains, prêt à recevoir dans son cœur les empreintes qu’y produit l’enseignement divin. La préparation du cœur consiste à désapprendre les enseignements dont les mauvaises habitudes l’avaient d’abord pénétré. Car on ne peut écrire sur la cire sans avoir préalablement effacé, en la lissant, les caractères qui s’y trouvent, ni déposer dans l’âme les enseignements divins sans en avoir ôté les préjugés issus de l’habitude.
À cet égard, la solitude nous apporte le plus grand secours : elle apaise nos passions et donne à la raison le loisir de les retrancher entièrement de l’âme. De même que les bêtes sauvages sont aisées à maîtriser lorsqu’on les a adoucies par des caresses, de même les désirs, les colères, les craintes et les chagrins, ces maux venimeux de l’âme, une fois apaisés par la tranquillité et privés de l’excitation continuelle qui les rend farouches, deviennent plus faciles à vaincre par la puissance de la raison. Que le lieu soit donc tel qu’est le nôtre, à l’écart des fréquentations humaines, afin que rien d’extérieur n’interrompe la continuité de l’ascèse. L’exercice de la piété nourrit l’âme de pensées divines.
Qu’y a-t-il donc de plus heureux que d’imiter sur la terre le chœur des anges : dès la naissance du jour, s’élancer vers la prière, honorer le Créateur par des hymnes et des chants ; puis, lorsque le soleil brille pleinement, se tourner vers les travaux, accompagné partout de la prière, et assaisonner ses occupations d’hymnes, comme on le ferait de sel ? Car les consolations des hymnes procurent à l’âme une disposition joyeuse et exempte de chagrin11.
La tranquillité est donc le commencement de la purification de l’âme : la langue ne s’entretient pas des choses humaines ; les yeux ne s’égarent pas à considérer la beauté du teint et les proportions des corps ; l’ouïe ne relâche pas la vigueur de l’âme en écoutant des mélodies composées pour le plaisir, ni les propos de gens plaisants et railleurs, ce qui, plus que toute autre chose, est propre à détendre le ressort de l’âme. Car l’esprit qui ne se disperse pas au-dehors et ne se répand pas sur le monde par les sens revient à lui-même ; et, par lui-même, il s’élève à la pensée de Dieu. Illuminé de toutes parts par cette beauté, il en vient à oublier même sa propre nature : il ne laisse entraîner son âme ni vers le souci de la nourriture ni vers l’inquiétude du vêtement ; mais, libre des préoccupations terrestres, il reporte tout son zèle sur l’acquisition des biens éternels. Il recherche comment réaliser en lui la tempérance et le courage, la justice et la prudence, ainsi que les autres vertus qui, subordonnées à ces vertus générales, suggèrent à l’homme de bien d’accomplir comme il convient chacun des devoirs de la vie.
3. Une voie très sûre pour découvrir son devoir est aussi la méditation des Écritures inspirées de Dieu. On y trouve, en effet, les préceptes qui règlent les actions ; et les vies des hommes bienheureux, transmises par écrit, s’y offrent comme autant d’images vivantes de la conduite selon Dieu, proposées à l’imitation des bonnes œuvres. Ainsi, sur tout point où chacun se reconnaît déficient, il trouve, en s’y appliquant, comme dans un dispensaire commun, le remède approprié à son mal. Celui qui aime la tempérance déroule continuellement le récit de Joseph et apprend auprès de lui les actes de cette vertu : il découvre qu’il ne se borne pas à maîtriser les plaisirs, mais qu’il possède une disposition stable à la vertu (Gn 39). Il apprend le courage auprès de Job : lorsque sa vie fut bouleversée, que, dans le retournement d’un seul instant, de riche il devint pauvre, et de père de beaux enfants, privé d’enfants, non seulement il demeura le même, conservant en toute circonstance une âme que rien n’abattait, mais il ne s’irrita pas même lorsque les amis venus le consoler l’accablèrent et ajoutèrent encore à ses douleurs.
Si l’on cherche, d’autre part, comment devenir à la fois doux et magnanime, de manière à employer la colère contre le péché et la douceur envers les hommes, on trouvera David valeureux dans les exploits guerriers, mais doux et impassible lorsqu’il s’agit de rendre à ses ennemis ce qu’ils lui ont fait. Tel était aussi Moïse : il se dressait avec une grande colère contre ceux qui péchaient envers Dieu, mais supportait avec douceur d’âme les calomnies dirigées contre lui (Nb 12, 3). En toute chose, de même que les peintres, lorsqu’ils peignent des images d’après d’autres images, regardent fréquemment leur modèle et s’efforcent d’en transporter les traits dans leur propre ouvrage, de même celui qui s’applique à se rendre parfait dans toutes les parties de la vertu12 doit regarder les vies des saints comme des statues, pour ainsi dire, qui se meuvent et agissent, et s’approprier leur bonté par l’imitation.
4. Les prières, à leur tour, succédant aux lectures, trouvent l’âme renouvelée et plus vigoureuse, mue par le désir de Dieu. La bonne prière est celle qui imprime dans l’âme une pensée distincte de Dieu. Et c’est en cela que consiste l’habitation de Dieu : l’avoir établi en soi par le souvenir. Ainsi devenons-nous un temple de Dieu (1 Co 3, 16), lorsque les soucis terrestres n’interrompent pas la continuité de ce souvenir et que les passions imprévues ne bouleversent pas l’esprit, mais que l’homme qui aime Dieu, ayant échappé à tout cela, se retire auprès de Dieu, chasse ce qui le sollicite vers l’intempérance et demeure attaché aux occupations qui conduisent à la vertu13.
5. Avant toute chose, il faut s’appliquer à ne pas manquer de discernement dans l’usage de la parole, mais à interroger sans esprit de dispute14 et à répondre sans esprit de dispute ni désir de gloire ; ne pas interrompre son interlocuteur lors qu’il dit quelque chose d’utile, ni désirer introduire ses propres paroles pour faire étalage de soi ; assigner une mesure à la parole comme à l’écoute ; apprendre sans honte et enseigner sans jalousie. Si l’on a appris quelque chose d’un autre, ne pas le dissimuler, comme ces femmes de mauvaise conduite qui font passer pour légitimes leurs enfants illégitimes, mais proclamer avec reconnaissance le père de la parole.
Il faut préférer un ton de voix moyen, afin que la voix ne soit ni trop faible pour être entendue, ni importune par une intensité excessive. Après avoir examiné en soi-même ce que l’on doit dire, alors seulement produire sa parole au-dehors. Être affable dans les rencontres, doux dans les entretiens ; ne pas rechercher l’agrément par les plaisanteries, mais se montrer aimable par une exhortation bienveillante. Rejeter partout la rudesse, même lorsqu’il faut réprimander. Car, après t’être d’abord abaissé toi-même par l’humilité, tu seras bien accueilli de celui qui a besoin d’être soigné. Souvent aussi, la manière dont le prophète adresse ses reproches nous est utile : lorsque David eut péché, il ne prononça pas de lui-même la sentence de condamnation ; mais, recourant à un personnage supposé, il établit David lui-même juge de son propre péché, afin qu’ayant préalablement porté contre lui-même le jugement, il ne pût plus rien reprocher à celui qui l’avait convaincu de sa faute (2 S 12, 1-7).
6. À un esprit humble et abaissé correspondent un regard sombre et tourné vers la terre, une apparence négligée, une chevelure sans apprêt, un vêtement malpropre ; ainsi, ce que les personnes en deuil font de propos délibéré se manifeste chez nous spontanément. Que la tunique soit maintenue contre le corps par une ceinture ; toutefois, que celle-ci ne soit ni placée au-dessus des hanches, car c’est une manière féminine, ni lâche au point de laisser flotter la tunique, car cela marque la nonchalance. Que la démarche ne soit ni lente au point de dénoncer le relâchement de l’âme, ni, à l’inverse, impétueuse et précipitée, au point d’en révéler les élans désordonnés.
Le vêtement n’a qu’une fin : couvrir la chair suffisamment pour l’hiver et pour l’été. Que l’on ne recherche ni l’éclat de la couleur, ni la finesse et la douceur de l’étoffe. Car s’attacher aux belles couleurs des vêtements revient à pratiquer cette parure féminine qui consiste à teindre ses joues et ses cheveux d’un éclat emprunté. La tunique doit cependant être assez épaisse pour n’avoir pas besoin d’un autre vêtement qui l’aide à réchauffer celui qui la porte. Que la chaussure soit de peu de prix, mais qu’elle remplisse entièrement son office.
En un mot, de même que, pour le vêtement, il convient de rechercher ce qui est nécessaire, de même, pour la nourriture, le pain satisfera le besoin, l’eau étanchera la soif de l’homme en bonne santé, et l’on y joindra les mets faits de graines qui peuvent conserver au corps la force nécessaire à ses fonctions indispensables. Il faut manger sans manifester une voracité furieuse, mais en conservant en toute circonstance une attitude calme et douce, et la maîtrise de soi devant les plaisirs. Même alors, il ne faut pas laisser l’esprit inactif à l’égard de la pensée de Dieu, mais prendre la nature même des aliments et la constitution du corps qui les reçoit pour occasion de glorifier Dieu : quelle diversité d’aliments, adaptés aux particularités des corps, a conçue celui qui ordonne toutes choses !
Qu’avant le repas les prières soient dignes des dons de Dieu, de ceux qu’il accorde maintenant comme de ceux qu’il tient en réserve pour l’avenir. Qu’après le repas les prières expriment l’action de grâce pour les dons reçus et la demande des biens promis. Qu’une seule heure soit assignée au repas, revenant régulièrement au même moment, de sorte que, sur les vingt-quatre heures du jour et de la nuit, cette heure seule, à peine, soit dépensée pour le corps ; que l’ascète consacre les autres à l’activité de l’esprit.
Que le sommeil soit léger et facile à secouer, comme il résulte naturellement de la frugalité du régime, et qu’il soit délibérément interrompu par le souci des grandes choses. Car se laisser dominer par une profonde torpeur, les membres relâchés, au point de donner libre cours à des représentations déraisonnables, c’est plonger ceux qui dorment ainsi dans une mort quotidienne. Mais ce qu’est l’aurore pour les autres, minuit l’est pour ceux qui s’exercent à la piété : la tranquillité nocturne procure tout particulièrement du loisir à l’âme ; ni les yeux ni les oreilles ne transmettent au cœur des spectacles ou des sons nuisibles, mais l’esprit, seul avec lui-même, demeure auprès de Dieu, se corrige par le souvenir de ses péchés, se fixe des règles pour éviter le mal et recherche auprès de Dieu le secours nécessaire à l’accomplissement de ce qu’il s’efforce de réaliser15.
Lettre 3. À Candidien§
[À Candidien.]
1. Lorsque je pris ta lettre entre mes mains, il m’arriva quelque chose qui mérite d’être raconté. Je l’abordai avec appréhension, comme si elle m’annonçait quelque affaire publique, et, tandis que j’en détachais la cire, je la regardais avec une crainte que jamais Spartiate sous le coup d’une accusation n’éprouva devant une scytale lacédémonienne. Mais, lorsque je l’eus ouverte et parcourue tout entière, l’envie me prit de rire, tant par le plaisir de n’apprendre rien de nouveau qu’en comparant ta conduite à celle de Démosthène. Celui-ci, pour avoir entretenu quelques choreutes et joueurs de flûte, ne voulait plus être appelé Démosthène, mais « chorège » ; toi, au contraire, tu demeures le même, que tu pourvoies ou non à ces dépenses, bien que tu entretiennes plus de dizaines de milliers de soldats qu’il n’entretenait d’hommes. Ainsi, tu ne nous écris pas sur le ton de ta dignité, mais à ta manière habituelle ; tu ne relâches en rien ton zèle pour les lettres, mais, selon le mot de Platon, au milieu de l’hiver et de la tempête des affaires, tu te tiens à l’écart, comme à l’abri d’un mur solide, sans laisser aucun tumulte envahir ton âme ; ou plutôt, autant qu’il dépend de toi, tu ne permets pas même que les autres en soient troublés. Voilà ce qui te concerne : choses grandes et admirables pour ceux qui savent les discerner, et pourtant nullement étonnantes pour qui en juge d’après l’orientation de ta vie entière. Écoute maintenant ce qui nous concerne : ce sont des choses singulières, et pourtant conformes à ce qu’on peut s’attendre à nous voir subir.
2. Un paysan, de ceux qui habitent près de nous à Annésis, après la mort d’un de mes serviteurs, sans prétendre avoir eu quelque contrat avec lui, sans venir me trouver, sans porter d’accusation, sans demander à recevoir quoi que ce fût de mon plein gré, sans menacer de recourir à la violence s’il ne l’obtenait pas, s’est soudain jeté sur notre maison avec quelques hommes semblables à lui par leur audace insensée ; il a roué de coups les femmes qui la gardaient et, après avoir brisé les portes, a tout emporté, prenant une partie pour lui-même et livrant le reste au pillage de quiconque le voulait. Afin donc que nous ne soyons pas le dernier degré de la faiblesse et que nous ne paraissions pas à chacun une proie facile, veuille déployer aujour d’hui encore le zèle que tu as montré dans toutes nos affaires. C’est seulement ainsi que notre tranquillité pourrait être sauvegardée, si nous étions rangés sous la protection de ton énergie. Ce serait pour nous une réparation suffisante que cet homme, arrêté par les soins du pagarque, fût enfermé en prison pour peu de temps. Car nous ne sommes pas seulement indignés de ce que nous avons subi : nous avons aussi besoin de sécurité pour l’avenir.
Lettre 4. À Olympius§
[À Olympius.]
Que fais-tu, ô admirable ami, en chassant de notre retraite la pauvreté qui nous est chère, cette nourrice de la philosophie ? Je crois bien qu’elle t’intenterait un procès pour expulsion, si elle venait à trouver la parole : « C’est auprès de cet homme que j’ai choisi de vivre, lui qui louait tantôt Zénon, lequel, ayant tout perdu dans un naufrage, ne prononça aucune parole indigne, mais dit : « Bravo, Fortune, tu nous accules au manteau du philosophe ! » ; tantôt Cléanthe, qui puisait l’eau d’un puits contre salaire, de quoi subsister lui-même et payer ses maîtres. Quant à Diogène, il ne cessait de l’admirer, lui qui mettait son honneur à se contenter des seuls dons de la nature, au point de jeter même sa coupe, après avoir appris d’un enfant à boire en se penchant, dans le creux de ses mains. »
Voilà les reproches, et d’autres semblables, que pourrait t’adresser la pauvreté, notre compagne de demeure, maintenant que tes largesses l’en ont chassée. Elle pourrait même y ajouter quelque menace : « Si je te reprends ici, je ferai paraître ta condition d’autrefois un luxe sicilien ou italien : tant je saurai rigoureusement me venger de toi avec mes propres ressources. »
Mais en voilà assez sur ce sujet. J’ai été heureux d’apprendre que tu avais déjà commencé ton traitement, et je prie pour que tu en retires du profit. Il conviendrait à ton âme sainte que ton corps la servît sans souffrance16.
Lettre 5. À Nectaire, consolation§
[À Nectaire, consolation.]
1. Il ne s’était pas encore écoulé trois ou quatre jours depuis que j’avais été frappé par la nouvelle de cet insupportable malheur, et je demeurais dans le doute, tant parce que le messager de ces tristes nouvelles n’avait pu nous raconter clairement ce qui s’était passé que parce que, priant pour que cela ne fût pas vrai, je répugnais à accueillir les bruits qui couraient, lorsque je reçus une lettre de l’évêque qui confirmait exactement la nouvelle tant redoutée. Combien j’en ai gémi, combien j’ai versé de larmes, qu’est-il besoin de le dire ? Qui donc a le cœur assez dur comme pierre, ou est assez entièrement étranger à la nature humaine17, pour supporter sans émotion ce qui est arrivé, ou pour n’en ressentir dans son âme qu’une douleur modérée ? L’héritier d’une illustre maison, le soutien d’une famille, l’espoir de sa patrie, le rejeton de parents pieux, élevé au milieu d’innombrables prières, alors qu’il était dans la fleur même de son âge, s’en est allé, arraché d’entre les mains de son père. Quelle nature, fût-elle de diamant, de tels événements ne suffiraient-ils pas à fléchir et à porter à la compassion ? Rien d’étonnant, dès lors, si le malheur nous a, nous aussi, profondément atteints, nous qui, dès l’origine, vous sommes entièrement attachés et faisons nôtres vos joies comme vos peines. Et pourtant, jusqu’à présent du moins, il semblait que vous eussiez peu de sujets de tristesse et que, dans la plupart des choses, vos affaires suivissent un cours favorable ; mais soudain, par la jalousie d’un démon, toute cette prospérité de votre maison et toute cette sérénité de vos âmes ont disparu, et nous sommes devenus pour le monde un triste récit. Si donc nous voulons nous lamenter et pleurer sur ce qui est arrivé, la durée de notre vie n’y suffira pas ; et tous les hommes, gémissant avec nous, ne pourront égaler leurs lamentations à notre malheur ; les courants mêmes des fleuves se changeraient-ils en larmes qu’ils ne suffiraient pas à pleurer pleinement ce qui est arrivé.
2. Si toutefois nous voulons maintenant mettre en œuvre le don de Dieu qu’il a déposé dans nos cœurs — je veux dire cette raison sage qui sait imposer des limites à nos âmes dans la prospérité et, dans les circonstances plus sombres, nous rappeler la condition humaine et remettre devant nous ce que nous avons vu et entendu : que la vie est pleine de semblables souffrances et que nombreux sont les exemples des malheurs humains ; et, par-dessus tout, que Dieu commande à ceux qui ont cru au Christ de ne pas s’affliger au sujet de ceux qui se sont endormis, à cause de l’espérance de la résurrection (1 Th 4, 13), et que de grandes couronnes de gloire sont réservées, auprès de celui qui décerne les prix, à une grande patience —, si nous permettons à la raison de nous chanter ces paroles comme un charme, peut-être trouverons-nous quelque modeste soulagement à notre malheur. Aussi t’exhorté-je, comme un généreux combattant, à tenir ferme devant la grandeur du coup, à ne pas succomber sous le poids de la douleur ni laisser ton âme en être engloutie, convaincu que, même si les raisons des dispositions prises par Dieu nous échappent, ce qu’ordonne celui qui est sage et qui nous aime doit assurément être accepté, même si cela est douloureux. Car lui-même sait comment il dispense à chacun ce qui lui est profitable et pourquoi il assigne à nos vies des termes inégaux18. Il existe en effet une raison inaccessible aux hommes, pour laquelle les uns sont plus tôt emmenés d’ici, tandis que les autres sont laissés plus longtemps aux épreuves de cette douloureuse vie. Aussi devons-nous en toutes choses adorer son amour des hommes et ne pas nous irriter, nous souvenant de cette grande et célèbre parole que prononça le grand athlète Job, lors qu’il vit ses dix enfants écrasés autour d’une même table en un bref instant (Jb 1, 18–19) : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris ; comme il a plu au Seigneur, ainsi est-il arrivé » (Jb 1, 21). Faisons nôtre cette merveille : le juste Juge accorde une récompense égale à ceux qui font preuve d’un égal courage. Nous n’avons pas été dépouillés de notre enfant, mais nous l’avons rendu à celui qui nous l’avait prêté ; sa vie n’a pas été anéantie, mais changée pour une meilleure ; ce n’est pas la terre qui a caché notre bien-aimé, c’est le ciel qui l’a accueilli. Attendons un peu, et nous serons avec celui que nous désirons retrouver. Le temps de la séparation n’est pas long, puisque tous, dans cette vie comme sur une route, nous nous hâtons vers le même gîte : l’un y a déjà pris son repos, l’autre y est arrivé19, un autre s’y hâte encore, mais une même fin nous accueillera tous. Car, même s’il a achevé plus tôt sa route, nous suivrons tous la même, et le même séjour nous attend tous. Puisse seulement la vertu nous rendre semblables à lui dans sa pureté, afin que, par la simplicité sans détour de notre caractère, nous obtenions le même repos que les petits enfants dans le Christ (1 Co 3, 1).
Lettre 6. À l’épouse de Nectaire, lettre de consolation§
[À l’épouse de Nectaire, lettre de consolation.]
1. Je me proposais de garder le silence envers votre Dignité, songeant que, de même que le plus doux des remèdes apaisants fait souffrir un œil enflammé, de même, pour une âme meurtrie par une profonde affliction, une parole, même riche de consolation, paraît quelque peu importune lors qu’elle lui est adressée au milieu de sa douleur. Mais lors qu’il me vint à l’esprit que je m’adresserais à une chrétienne, instruite depuis longtemps des choses divines et préparée aux vicissitudes humaines, je ne crus pas juste de négliger le devoir qui m’incombait. Je sais ce qu’est le cœur des mères ; et lorsque je considère en particulier ta bonté et ta douceur envers tous, je mesure combien doit être grande ta douleur dans les circonstances présentes. Tu as perdu un fils que, de son vivant, toutes les mères proclamaient bienheureux, souhaitant que les leurs lui ressemblassent ; et, à sa mort, elles l’ont pleuré comme si chacune avait enseveli son propre fils. Sa mort a frappé deux patries, la nôtre et celle des Ciliciens. Avec lui s’est effondrée cette grande et illustre famille, comme un édifice ébranlé par le retrait de son soutien. Ô rencontre d’un démon malfaisant, quel mal immense elle a pu accomplir ! Ô terre, contrainte d’accueillir une telle douleur ! Peut-être même le soleil, s’il possède quelque sensibilité, a-t-il frémi devant ce lugubre spectacle. Et que pourrait-on dire qui égale tout ce que suggère la détresse de l’âme ?
2. Mais nos destinées ne sont pas sans providence, puisque nous avons appris dans l’Évangile que pas même un passereau ne tombe sans la volonté de notre Père (Mt 10, 29). Ainsi, si quelque chose est arrivé, c’est par la volonté de celui qui nous a créés que cela est arrivé20. Or, à la volonté de Dieu, qui a résisté ? (Rm 9, 19). Acceptons ce qui est survenu ; car, en nous révoltant, non seulement nous ne réparons pas ce qui s’est produit, mais encore nous nous perdons nous-mêmes. N’accusons pas le juste jugement de Dieu. Nous sommes trop ignorants pour apprécier ses jugements ineffables (Rm 11, 33). Maintenant, le Seigneur met à l’épreuve ton amour pour lui. Maintenant s’offre à toi l’occasion de recevoir, par la patience, la part des martyrs. La mère des Maccabées vit mourir sept fils, et elle ne gémit pas, ne versa pas une larme indigne de sa noblesse ; mais, rendant grâce à Dieu de les voir délivrés des liens de la chair par le feu, le fer et les plus cruels supplices, elle fut jugée digne d’approbation auprès de Dieu et digne d’être célébrée parmi les hommes (2 M 7). Grande est la souffrance, je le dis moi aussi21 ; mais grandes aussi sont les récompenses que le Seigneur réserve à ceux qui endurent. Lorsque tu devins mère, que tu vis ton enfant et que tu rendis grâce à Dieu, tu savais assurément que, mortelle, tu avais enfanté un mortel. Qu’y a-t-il donc d’étrange à ce qu’un mortel soit mort ? Mais c’est cette mort avant l’heure qui nous afflige. Rien ne permet de savoir si ce n’était pas le moment opportun ; car nous ne savons ni choisir ce qui est profitable aux âmes ni fixer les termes de la vie humaine. Considère tout le monde dans lequel tu habites ; songe que tout ce qui se voit est mortel et que tout est soumis à la corruption. Lève les yeux vers le ciel : lui aussi sera un jour dissous (2 P 3, 10–12) ; vers le soleil : lui non plus ne subsistera pas. Tous les astres, les animaux terrestres et aquatiques, les beautés de la terre, la terre elle-même, tout est corruptible, tout, dans peu de temps, ne sera plus. Que la pensée de ces choses te console de ce qui est survenu. Ne mesure pas ta souffrance en elle-même, car elle te paraîtra ainsi insupportable ; mais, en la comparant à tout ce qui est humain, tu y trouveras de quoi t’en consoler. Par-dessus tout, j’ai cette pressante parole à te dire : épargne ton époux ; soyez l’un pour l’autre une consolation ; ne lui rends pas le malheur plus pénible en te consumant toi-même dans la douleur. Au demeurant, je ne pense pas que la parole suffise à consoler ; j’estime plutôt que, dans les circonstances présentes, la prière est nécessaire. Je prie donc le Seigneur lui-même de toucher ton cœur de sa puissance impérissable et de faire naître la lumière dans ton âme par de bonnes pensées, afin que tu trouves en toi-même les sources de la consolation.
Lettre 7. À Grégoire, son compagnon§
[À Grégoire, son compagnon.]
Même lorsque j’écrivais à ton Éloquence, je n’ignorais pas que toute parole théologique demeure en deçà de la pensée de celui qui parle, et en deçà du désir de celui qui interroge, parce que la parole est, par nature, quelque peu trop faible pour servir la pensée. Si donc notre intelligence est faible, et notre langue plus faible encore, que devions-nous attendre de nos propos, sinon de nous voir reprocher la pauvreté de nos paroles ? Il n’était pourtant pas possible, pour cette raison, de passer sous silence la question posée. Car il y a danger de trahison à ne pas répondre avec empressement aux questions sur Dieu de ceux qui aiment le Seigneur.
Quant à ces propos, qu’ils paraissent suffisants ou qu’ils aient besoin de quelque complément plus précis, leur révision requiert une occasion appropriée. Pour le présent, nous t’exhortons, comme nous t’y avons déjà exhorté, à te consacrer tout entier à la défense de la vérité, en te contentant des élans que Dieu fait naître dans ton intelligence pour affermir le bien, et sans rien demander de plus de notre part ; car nous sommes bien au-dessous de l’idée que l’on se fait de nous, et notre propre faiblesse nuit davantage à la cause que notre défense n’ajoute de force à la vérité.
Lettres 8 et 9. Aux habitants de Césarée, apologie de son retrait et sur la foi§
[Aux habitants de Césarée, apologie de son retrait et sur la foi.]
1. Je me suis souvent demandé quels sentiments vous pouviez bien éprouver à notre égard, et d’où venait que vous fussiez à ce point conquis par notre petitesse, si mince, si peu de chose, et qui n’a peut-être rien d’aimable. Vous nous pressez de vos paroles, nous rappelant l’amitié et la patrie, et vous vous efforcez, avec une tendresse paternelle, de nous ramener auprès de vous comme des fugitifs. Pour moi, je reconnais être devenu fugitif, et ne saurais le nier ; mais, puisque vous désirez en connaître la cause, vous pouvez maintenant l’apprendre. Frappé surtout, alors, par un événement inattendu, comme ceux qu’un bruit soudain saisit brusquement de stupeur, je ne demeurai pas maître de mes pensées ; mais « je me suis éloigné dans ma fuite » (Ps 54, 8), et j’ai séjourné assez longtemps loin de vous. Ensuite, un certain désir des doctrines divines et de la philosophie qui s’y applique s’insinuait aussi en moi. « Comment, me disais-je, pourrais-je maîtriser le mal qui habite avec nous ? Qui donc sera pour moi un Laban, me délivrant d’Ésaü et m’instruisant dans la philosophie la plus haute ? » (Gn 27–29).
Mais puisque, avec l’aide de Dieu, nous avons atteint notre but dans la mesure de nos forces, ayant trouvé un vase d’élection et un puits profond — je veux dire Grégoire, la bouche du Christ —, accordez-nous, je vous en prie, un peu, un peu de temps : c’est ce que nous vous demandons. Non que nous goûtions le séjour dans les villes ; car nous n’ignorons pas que le Mauvais se sert de telles circonstances pour tendre ses pièges aux hommes ; mais nous estimons extrêmement profitable la fréquentation des saints. En effet, à parler des doctrines divines et à les entendre exposer plus fréquemment, nous acquérons une disposition à la contemplation qu’il est difficile de perdre. Voilà donc ce qu’il en est de nous.
2. Quant à vous, mes âmes saintes et les plus chères de toutes, gardez-vous des bergers des Philistins, de peur que quel qu’un ne vienne à votre insu boucher vos puits et troubler la pureté de votre connaissance de la foi (Gn 26, 15). Car leur souci constant n’est pas d’instruire les âmes les plus simples à partir des divines Écritures, mais de fausser la vérité par la sagesse du dehors. Celui qui introduit dans notre foi l’inengendré et l’engendré, qui enseigne que celui qui est toujours n’a pas toujours été, que celui qui est Père par nature et de toute éternité est devenu Père, et que l’Esprit Saint n’est pas éternel, n’est-il pas manifestement un Philistin ? Il jalouse les brebis de notre patriarche, afin qu’elles ne boivent pas de l’eau pure qui jaillit pour la vie éternelle (Jn 4, 14), mais qu’elles attirent sur elles la parole du prophète : « Ils m’ont abandonné, moi, la source d’eau vive, et se sont creusé des citernes fissurées qui ne pourront retenir l’eau » (Jr 2, 13). Il faudrait pourtant confesser Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu l’Esprit Saint, comme l’ont enseigné les paroles divines et ceux qui en ont pénétré le sens le plus élevé.
À ceux qui nous reprochent d’admettre trois dieux, que l’on réponde ceci : nous confessons un seul Dieu, non selon le nombre, mais selon la nature. Car tout ce qui est dit un selon le nombre n’est pas véritablement un, ni simple par nature ; or tous reconnaissent que Dieu est simple et sans composition. Dieu n’est donc pas un selon le nombre. Voici ce que je veux dire. Nous disons que le monde est un selon le nombre, mais non qu’il est un par nature, ni même qu’il est quelque chose de simple. Nous le divisons en effet selon les éléments dont il est constitué : le feu, l’eau, l’air et la terre. De même, l’homme est dit un selon le nombre : nous disons souvent « un homme ». Mais il n’est pas quelque chose de simple, puisqu’il est constitué d’un corps et d’une âme. Pareillement, nous dirons qu’un ange est un selon le nombre, mais non qu’il est un par nature, ni simple ; car nous concevons l’hypostase de l’ange comme une essence accompagnée de sanctification.
Si donc tout ce qui est un selon le nombre n’est pas un par nature, et si ce qui est un par nature et simple n’est pas un selon le nombre, tandis que nous affirmons un seul Dieu par nature, comment introduisent-ils contre nous le nombre, alors que nous le bannissons entièrement de cette nature bienheureuse et intelligible ? Car le nombre relève de la quantité, et la quantité est liée à la nature corporelle ; le nombre appartient, en effet, à la nature corporelle. Or nous croyons que notre Seigneur est le créateur des corps. Aussi tout nombre désigne-t-il les êtres auxquels est échue une nature matérielle et circonscrite ; la monade et l’unité, en revanche, désignent l’essence simple et insaisissable.
Celui donc qui confesse que le Fils de Dieu ou l’Esprit Saint est un nombre ou une créature introduit, sans s’en apercevoir, une nature matérielle et circonscrite. Par « circonscrite », j’entends non seulement celle qui est contenue dans un lieu, mais aussi celle que celui qui allait la faire passer du non-être à l’être a embrassée dans sa prescience, et qu’il est possible de saisir par la connaissance. Ainsi, tout être saint dont la nature est circonscrite et dont la sainteté est acquise n’est pas incapable de recevoir le mal. Mais le Fils et l’Esprit Saint sont la source de la sanctification, par laquelle toute la création raisonnable est sanctifiée à proportion de sa vertu.
3. Pourtant, selon la raison véritable, nous ne disons le Fils ni semblable ni dissemblable au Père. L’un et l’autre sont également impossibles. Car la ressemblance et la dissemblance se disent à propos des qualités ; or le divin est exempt de qualité. Mais, confessant l’identité de nature, nous recevons la consubstantialité et nous évitons la composition, puisque Dieu le Père, qui est Dieu par essence, a engendré Dieu le Fils, qui est Dieu par essence. C’est de là que se démontre la consubstantialité : celui qui est Dieu par essence est consubstantiel à celui qui est Dieu par essence.
Cependant, l’homme aussi est appelé dieu, comme dans cette parole : « J’ai dit : Vous êtes des dieux » (Ps 81, 6) ; et le démon est appelé dieu, comme dans celle-ci : « Les dieux des nations sont des démons » (Ps 95, 5). Mais les premiers reçoivent ce nom par grâce, les seconds mensongèrement. Dieu seul est Dieu par essence. Quand je dis « seul », je désigne l’essence sainte et incréée de Dieu. Car « seul » se dit aussi bien d’un homme particulier que, absolument, d’une nature universelle. D’un homme particulier, par exemple de Paul, lorsqu’on dit que lui seul fut ravi jusqu’au troisième ciel et entendit des paroles ineffables qu’il n’est pas permis à un homme de prononcer (2 Co 12, 2-4) ; de la nature universelle, comme lorsque David dit : « L’homme, ses jours sont comme l’herbe » (Ps 102, 15). Il ne désigne pas ici un homme particulier, mais la nature universelle ; car tout homme est passager et mortel.
C’est ainsi que nous entendons également comme dites de la nature ces paroles : « Le seul qui possède l’immortalité » (1 Tm 6, 16) ; « À Dieu, seul sage » (Rm 16, 27) ; « Nul n’est bon, sinon un seul, Dieu » (Mc 10, 18), car « un seul » signifie ici la même chose que « seul » ; « Celui qui a déployé seul le ciel » (Jb 9, 8) ; et encore : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu ne rendras de culte qu’à lui seul » (Mt 4, 10) ; enfin : « Il n’est pas de Dieu hormis moi » (Is 45, 21).
Dans l’Écriture, en effet, « un » et « seul » ne se disent pas de Dieu pour l’opposer au Fils ou à l’Esprit Saint, mais à ceux qui ne sont pas des dieux et en portent faussement le nom. Ainsi : « Le Seigneur seul les conduisait, et il n’y avait avec eux aucun dieu étranger » (Dt 32, 12) ; « Les fils d’Israël enlevèrent les Baals et les bois sacrés d’Astarté, et ils servirent le Seigneur seul » (1 S 7, 4). Et Paul dit encore : « Bien qu’il y ait beaucoup de dieux et beaucoup de seigneurs, pour nous il n’y a qu’un seul Dieu, le Père, de qui viennent toutes choses, et un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui sont toutes choses » (1 Co 8, 5-6).
Mais nous cherchons ici pourquoi, après avoir dit « un seul Dieu », il ne s’est pas contenté de cette expression — nous avons dit, en effet, que « seul » et « un », appliqués à Dieu, désignent la nature —, mais a ajouté « le Père » et fait mention du Christ. Je suppose donc que Paul, ce vase d’élection, n’a pas estimé suffisant, en cet endroit, de proclamer seulement que le Fils est Dieu et que l’Esprit Saint est Dieu, ce qu’il avait indiqué par les mots « un seul Dieu » ; il fallait encore qu’en ajoutant « le Père », il désignât celui de qui viennent toutes choses ; qu’en mentionnant le Seigneur, il indiquât le Verbe par qui sont toutes choses ; et qu’en comprenant aussi dans son propos Jésus-Christ, il annonçât l’incarnation, présentât la Passion et manifestât la résurrection. Car « Jésus-Christ » fait apparaître en nous de telles pensées.
C’est pourquoi, avant la Passion, le Seigneur refuse d’être proclamé Jésus-Christ et ordonne aux disciples de ne dire à personne qu’il est Jésus-Christ (Mt 16, 20). Il se proposait, en effet, après avoir accompli l’économie, après la résurrection d’entre les morts et l’ascension aux cieux, de leur permettre de le prêcher comme Jésus le Christ. Il en va de même de cette parole : « Afin qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et Jésus-Christ que tu as envoyé » (Jn 17, 3), et de celle-ci : « Croyez en Dieu, et croyez aussi en moi » (Jn 14, 1). Partout, l’Esprit Saint affermit notre intelligence, afin qu’en nous attachant à l’un nous ne délaissions pas l’autre, et qu’attentifs à la théologie, nous ne méprisions pas l’économie, faisant ainsi naître en nous l’impiété par ce qui nous manquerait.
4. Examinons donc de cette manière les paroles de la divine Écriture que nos adversaires prennent et détournent suivant leur propre conscience, puis nous opposent pour abattre la gloire du Fils unique ; déployons-en le sens autant que nous le pouvons. Que nous soit d’abord proposée cette parole : « Je vis à cause du Père » (Jn 6, 57). C’est, en effet, l’une des flèches lancées vers le ciel par ceux qui en font un usage impie.
Ce passage, à mon avis, ne désigne pas ici la vie antérieure aux siècles ; car tout ce qui vit par un autre ne saurait être la vie même, pas plus que ce qui est chauffé par un autre ne saurait être la chaleur même ; or le Christ, notre Dieu, a dit : « Je suis la vie » (Jn 14, 6). Il désigne cette vie dans la chair, advenue dans le temps présent, qu’il a vécue à cause du Père. C’est par la volonté de celui-ci qu’il est venu séjourner dans la vie des hommes22. Il n’a pas dit : « J’ai vécu à cause du Père », mais : « Je vis à cause du Père », indiquant clairement le temps présent.
Il peut aussi appeler « vie » celle que vit le Christ ayant en lui-même le Verbe de Dieu. Que tel soit le sens, nous l’apprendrons par la suite : « Et celui qui me mange, dit-il, vivra à cause de moi » (Jn 6, 57). Car nous mangeons sa chair et buvons son sang, devenant participants, par l’incarnation et la vie sensible, du Verbe et de la Sagesse. Il a appelé « chair et sang » tout son séjour mystique parmi nous, et désigné l’enseignement constitué de la pratique, de la physique et de la théologie, par lequel l’âme se nourrit et se prépare, pour le moment, à la contemplation des êtres. Tel est peut-être le sens de cette parole.
5. Et encore : « Mon Père est plus grand que moi » (Jn 14, 28). Car les créatures ingrates, les rejetons du Mauvais, usent aussi de cette parole. Pour moi, je suis convaincu que cette expression même manifeste la consubstantialité du Fils avec le Père. Je sais, en effet, que les comparaisons se font proprement entre des êtres de même nature. Nous disons qu’un ange est plus grand qu’un ange, qu’un homme est plus juste qu’un homme, qu’un oiseau est plus rapide qu’un oiseau. Si donc les comparaisons se font entre des êtres de même espèce, et si le Père est dit plus grand que le Fils par comparaison, le Fils est consubstantiel au Père.
Mais une autre pensée encore se trouve déposée dans cette parole. Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que, étant le Verbe et devenu chair, il ait reconnu le Père plus grand que lui, puisqu’il est apparu inférieur même aux anges quant à la gloire, et aux hommes quant à l’aspect ? « Tu l’as abaissé un peu au-dessous des anges », est-il dit (Ps 8, 6) ; et encore : « Celui qui a été abaissé un peu au-dessous des anges » (He 2, 9) ; et : « Nous l’avons vu, et il n’avait ni aspect ni beauté ; mais son aspect était déchu plus que celui de tous les hommes » (Is 53, 2-3).
Il a tout supporté à cause de son grand amour pour la créature qu’il avait façonnée, afin de sauver la brebis perdue et de la réunir, une fois sauvée, aux autres (Lc 15, 4-6), et de ramener sain et sauf dans sa patrie celui qui était descendu de Jérusalem à Jéricho et, pour cette raison, était tombé aux mains des brigands (Lc 10, 30). L’hérétique lui reprochera-t-il aussi la mangeoire, grâce à laquelle lui-même, privé de raison, a été nourri par le Verbe (Lc 2, 7) ? Lui objectera-t-il sa pauvreté, parce que le fils du charpentier n’avait pas même un petit lit ? Voilà pourquoi le Fils est inférieur au Père : parce que, pour toi, il est devenu mort, afin de te délivrer de la mort et de te faire participer à la vie céleste. C’est comme si l’on accusait le médecin parce que, se penchant sur les maladies, il en partage la mauvaise odeur pour guérir ceux qui en souffrent.
6. C’est pour toi aussi qu’il ignore l’heure et le jour du jugement (Mc 13, 32), bien que rien n’échappe à la véritable Sagesse ; car tout a été fait par elle (Jn 1, 3). Jamais aucun homme n’ignore ce qu’il a fait. Mais il dispose ainsi les choses à cause de ta faiblesse, afin que ceux qui ont péché ne tombent pas dans le découragement devant la brièveté du délai, comme s’il ne leur restait plus de temps pour le repentir, et que, d’autre part, ceux qui soutiennent une longue guerre contre la puissance adverse ne désertent pas à cause de la longueur du temps. Par cette ignorance qu’il affecte, il pourvoit donc aux uns et aux autres : pour l’un, il abrège le temps en considération du beau combat ; pour l’autre, il réserve un temps de repentir en considération de ses péchés.
Ainsi, dans les Évangiles, il s’est compté lui-même parmi ceux qui ignorent, à cause, comme je l’ai dit, de la faiblesse du grand nombre ; mais, dans les Actes des Apôtres, s’entretenant en particulier avec eux comme avec des hommes parfaits, il dit en s’exceptant lui-même : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps ou les moments que le Père a fixés en sa propre autorité » (Ac 1, 7).
Que cela soit dit d’une manière plus élémentaire, selon notre première approche. Il faut maintenant examiner en un sens plus élevé la pensée de cette parole et frapper à la porte de la connaissance, pour voir si je pourrai éveiller le maître de maison, qui donne les pains spirituels à ceux qui les lui demandent, puisque ce sont des amis et des frères que nous désirons recevoir à notre table23 (Lc 11, 5-8).
7. Les saints disciples de notre Sauveur, étant parvenus au-delà de la contemplation, autant qu’il est possible aux hommes, et ayant été purifiés par le Verbe, recherchent la fin et désirent connaître la béatitude dernière. Notre Seigneur a déclaré que ses anges et lui-même l’ignoraient ; il appelle « jour » la compréhension entière et exacte des pensées de Dieu, et « heure » la contemplation de l’unité et de la monade24, dont il attribue la connaissance au Père seul.
Je suppose donc que Dieu est dit connaître de lui-même ce qu’il est, et ne pas connaître ce qu’il n’est pas. Dieu est dit connaître la justice et la sagesse, puisqu’il est la justice même et la sagesse ; mais ignorer l’injustice et la méchanceté, car le Dieu qui nous a créés n’est ni injustice ni méchanceté. Si donc Dieu est dit connaître de lui-même ce qu’il est, et ne pas connaître ce qu’il n’est pas, et si notre Seigneur, considéré sous l’aspect de l’incarnation et selon l’enseignement plus élémentaire, n’est pas l’objet ultime du désir, notre Sauveur ne connaît donc pas la fin et la béatitude dernière.
« Mais les anges non plus, dit-il, ne savent pas » : c’est-à-dire que ni la contemplation qui est en eux ni les raisons de leurs ministères ne sont l’objet ultime du désir. Car leur connaissance est, elle aussi, grossière en comparaison du face-à-face (1 Co 13, 12). « Le Père seul, dit-il, connaît », puisqu’il est lui-même la fin et la béatitude dernière. Lorsque nous ne connaîtrons plus Dieu dans des miroirs ni par l’intermédiaire de réalités étrangères à lui, mais que nous nous approcherons de lui comme du seul et de l’unique, alors nous connaîtrons aussi la fin dernière. On dit, en effet, que le royaume du Christ est toute la connaissance portant sur la matière, et celui de Dieu le Père, la connaissance immatérielle et, pourrait-on dire, la contemplation de la divinité même.
Mais notre Seigneur est aussi lui-même la fin et la béatitude dernière, considéré sous l’aspect du Verbe. Que dit-il, en effet, dans l’Évangile ? « Et moi, je le ressusciterai au dernier jour » (Jn 6, 40). Il appelle « résurrection » le passage de la connaissance matérielle à la contemplation immatérielle, et « dernier jour » cette connaissance après laquelle il n’en est pas d’autre. Car alors notre intelligence est relevée25 et s’éveille à une hauteur bienheureuse, lorsqu’elle contemple l’unité et la monade du Verbe.
Mais puisque notre intelligence, devenue grossière, s’est liée à la poussière et mêlée à l’argile, et qu’elle ne peut fixer son regard sur la contemplation nue, elle est guidée par les mondes apparentés à son corps, discerne les opérations du Créateur et les connaît, pour le moment, à partir de leurs effets, afin que, croissant ainsi peu à peu, elle ait un jour la force de s’approcher de la divinité même, sans voile.
C’est, je pense, selon cette conception qu’ont été dites aussi ces paroles : « Mon Père est plus grand que moi » (Jn 14, 28), et : « Il ne m’appartient pas de le donner, mais c’est pour ceux à qui cela a été préparé par le Père » (Mt 20, 23). C’est là aussi ce que signifie la remise du royaume par le Christ à Dieu le Père (1 Co 15, 24) : il est prémices et non fin, selon l’enseignement plus élémentaire, comme je l’ai dit, lequel est considéré par rapport à nous, et non par rapport au Fils lui-même.
Qu’il en soit ainsi, voici qui le montre : aux disciples qui lui demandent encore, dans les Actes des Apôtres : « Quand rétabliras-tu le royaume pour Israël ? », il répond : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps ou les moments que le Père a fixés en sa propre autorité » (Ac 1, 6-7). Autrement dit, la connaissance d’un tel royaume n’appartient pas à ceux qui sont liés à la chair et au sang. Car cette contemplation, le Père l’a déposée dans sa propre autorité : par « autorité », il désigne ceux qui sont soumis à son autorité ; par « propre », ceux que ne retient pas l’ignorance des réalités inférieures.
Ne conçois pas les temps et les moments comme sensibles, mais comme certains intervalles de connaissance produits par le Soleil intelligible. Car il faut que soit menée à son accomplissement cette prière de notre Maître. C’est Jésus, en effet, qui a prié : « Accorde-leur d’être, eux aussi, un en nous, comme toi et moi sommes un, Père » (Jn 17, 21-22). Car Dieu, étant un et venant en chacun, les unifie tous ; et le nombre disparaît à la venue de la monade.
Telle est donc la manière dont j’ai abordé cette parole dans ma seconde tentative. Si quelqu’un en parle mieux, ou corrige pieusement nos propos, qu’il parle et qu’il corrige : le Seigneur le récompensera pour nous. Car aucune jalousie ne séjourne chez nous, puisque nous n’avons pas entrepris cet examen des paroles par goût de la dispute ou par vaine gloire, mais pour l’utilité des frères ; afin que les vases d’argile qui renferment le trésor de Dieu (2 Co 4, 7) ne paraissent pas être trompés par ces hommes au cœur de pierre et incirconcis, armés de la sagesse insensée.
8. De nouveau, par la bouche du sage Salomon, dans les Proverbes, il est créé : « Le Seigneur, dit-il, m’a créé » (Pr 8, 22). Et il est appelé commencement des voies évangéliques qui nous conduisent au royaume des cieux : non qu’il soit créature selon l’essence, mais parce qu’il est devenu voie selon l’économie. Car « être devenu » et « avoir été créé » signifient la même chose. Ainsi est-il devenu voie, porte, berger, messager, brebis, et encore grand prêtre et apôtre (Jn 14, 6 ; 10, 7.11 ; He 3, 1), ces noms étant appliqués selon des considérations différentes. […]
Que dira encore l’hérétique au sujet du Dieu insoumis et de celui qui est devenu péché pour nous (2 Co 5, 21) ? Car il est écrit : « Lorsque toutes choses lui auront été soumises, alors le Fils lui-même sera soumis à celui qui lui a soumis toutes choses » (1 Co 15, 28). Ne crains-tu pas, ô homme, que Dieu soit appelé insoumis ? Car il fait sienne ta soumission et, lorsque tu résistes à la vertu, il se nomme lui-même insoumis. C’est ainsi qu’un jour il a dit être lui-même celui qu’on persécutait : « Saul, Saul, dit-il, pourquoi me persécutes-tu ? » (Ac 9, 4), alors que Saul courait vers Damas, voulant enchaîner les disciples du Christ. Et de nouveau il se dit nu lorsqu’un des frères est dans la nudité : « J’étais nu, dit-il, et vous m’avez vêtu » (Mt 25, 36). Lorsqu’un autre était en prison, il a dit être lui-même le prisonnier. Car « il a lui-même enlevé nos péchés et porté nos maladies » (Is 53, 4). Or l’insoumission est aussi l’une de nos infirmités : celle-là aussi, il l’a portée. C’est pourquoi le Seigneur fait siennes les épreuves qui nous surviennent, assumant nos souffrances en vertu de sa communion avec nous.
9. Mais les ennemis de Dieu prennent aussi cette parole : « Le Fils ne peut rien faire de lui-même » (Jn 5, 19), pour la ruine de ceux qui les écoutent. Pour moi, cette parole proclame tout particulièrement, elle aussi, que le Fils est de la même nature que le Père. Car si chacune des créatures raisonnables peut faire quelque chose d’elle-même, possédant la libre inclination vers le pire et vers le meilleur, et si le Fils ne peut rien faire de lui-même, le Fils n’est pas une créature. Et s’il n’est pas une créature, il est consubstantiel au Père.
De plus, aucune créature ne peut tout ce qu’elle veut. Or le Fils a fait, dans le ciel et sur la terre, tout ce qu’il a voulu (Ps 134, 6) : le Fils n’est donc pas une créature. De plus encore, toutes les créatures ou bien sont constituées de contraires, ou bien sont susceptibles de recevoir les contraires. Mais le Fils est la justice même et il est immatériel : le Fils n’est donc pas une créature. S’il ne l’est pas, il est consubstantiel au Père.
10. Que cet examen des paroles proposées nous suffise, selon la mesure de nos forces. Désormais, avançons aussi notre discours contre ceux qui s’opposent à l’Esprit Saint, abattant toute hauteur de leur pensée qui s’élève contre la connaissance de Dieu (2 Co 10, 5).
Tu dis que l’Esprit Saint est une créature. Or toute créature est esclave de son créateur : « Car toutes choses, est-il dit, sont tes esclaves » (Ps 118, 91). S’il est esclave, il possède aussi une sainteté acquise ; or tout ce qui possède une sainteté acquise n’est pas incapable de recevoir le mal. Mais l’Esprit Saint, étant saint par essence, est appelé source de sanctification : l’Esprit Saint n’est donc pas une créature. Et s’il n’est pas une créature, il est consubstantiel à Dieu.
Comment, dis-moi, appelles-tu esclave celui qui, par le baptême, te délivre de l’esclavage ? « Car la loi de l’Esprit de vie, est-il dit, m’a libéré de la loi du péché » (Rm 8, 2). Tu n’oseras pas non plus jamais dire son essence sujette au changement, si tu considères la nature de la puissance adverse, qui est tombée du ciel comme l’éclair (Lc 10, 18) et a déchu de la véritable vie, parce que sa sainteté était acquise et que son changement a suivi sa volonté mauvaise. Aussi, déchu de la monade et ayant rejeté la dignité angélique, a-t-il été nommé diable d’après sa conduite : son état antérieur et bienheureux s’était éteint, tandis que s’embrasait cette puissance adverse.
Ensuite, si l’on dit que l’Esprit Saint est une créature, on introduit une limite dans sa nature. Comment donc subsisteront ces paroles : « L’Esprit du Seigneur a rempli la terre habitée » (Sg 1, 7), et : « Où irai-je loin de ton Esprit ? » (Ps 138, 7) ? On ne le reconnaît pas non plus, semble-t-il, simple par nature, puisqu’on le dit un selon le nombre. Or tout ce qui est un selon le nombre n’est pas simple, comme je l’ai dit. Et si l’Esprit Saint n’est pas simple, il est constitué d’essence et de sanctification ; or un tel être est composé. Qui donc est assez insensé pour dire l’Esprit Saint composé, et non simple et, en raison de sa simplicité, consubstantiel au Père et au Fils ?
11. S’il faut avancer davantage dans le discours et contempler des réalités plus grandes, considérons surtout, à partir de ceci, la puissance divine de l’Esprit Saint. Nous avons trouvé trois créations nommées dans l’Écriture : la première est le passage du non-être à l’être ; la deuxième, le changement du pire au meilleur ; la troisième, la résurrection des morts. Dans ces trois créations, tu trouveras l’Esprit Saint coopérant avec le Père et le Fils.
Les cieux reçoivent l’existence. Et que dit David ? « Par le Verbe du Seigneur les cieux ont été affermis, et par l’Esprit de sa bouche toute leur puissance » (Ps 32, 6). De nouveau, l’homme est créé par le baptême : « Si quelqu’un est dans le Christ, il est une création nouvelle » (2 Co 5, 17). Et que dit le Sauveur aux disciples ? « Allez, faites disciples toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et de l’Esprit Saint » (Mt 28, 19). Tu vois qu’ici encore l’Esprit Saint est présent avec le Père et le Fils.
Que dirais-tu aussi de la résurrection des morts, lorsque nous aurons disparu et serons retournés à notre poussière ? Car nous sommes terre et nous retournerons à la terre (Gn 3, 19) ; et il enverra l’Esprit Saint, nous créera et renouvellera la face de la terre (Ps 103, 29-30). Ce que saint Paul a appelé résurrection, David l’a nommé renouvellement.
Écoutons encore celui qui fut ravi jusqu’au troisième ciel. Que dit-il ? « Vous êtes le temple de l’Esprit Saint qui est en vous » (1 Co 6, 19). Or tout temple est un temple de Dieu. Si donc nous sommes le temple de l’Esprit Saint, l’Esprit Saint est Dieu. On parle aussi du temple de Salomon, mais parce qu’il l’a construit. Si c’est en ce sens que nous sommes le temple de l’Esprit Saint, l’Esprit Saint est Dieu ; car « celui qui a construit toutes choses, c’est Dieu » (He 3, 4). Si, au contraire, nous sommes son temple en tant qu’il est adoré et habite en nous, confessons qu’il est Dieu ; car « tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu ne rendras de culte qu’à lui seul » (Mt 4, 10).
S’ils récusent le mot « Dieu », qu’ils apprennent ce que ce nom signifie. Dieu est ainsi nommé parce qu’il a établi toutes choses ou parce qu’il contemple toutes choses. Si donc il est appelé Dieu parce qu’il a établi ou contemple toutes choses, et si l’Esprit connaît toutes les choses de Dieu comme l’esprit qui est en nous connaît les nôtres (1 Co 2, 11), l’Esprit Saint est donc Dieu.
De plus, si le glaive de l’Esprit est la parole de Dieu (Ep 6, 17), l’Esprit Saint est Dieu : car le glaive appartient à celui dont il est aussi appelé la parole. Et si le Fils est appelé la droite du Père26 — car « la droite du Seigneur a déployé sa puissance » (Ps 117, 16), et : « Ta droite, Seigneur, a brisé les ennemis » (Ex 15, 6) —, tandis que l’Esprit Saint est le doigt de Dieu, selon cette parole : « Si c’est par le doigt de Dieu que je chasse les démons » (Lc 11, 20), ce qui est écrit dans un autre Évangile : « Si c’est par l’Esprit de Dieu que je chasse les démons » (Mt 12, 28), l’Esprit Saint est de la même nature que le Père et le Fils.
12. Que cela nous suffise, pour le moment, au sujet de l’adorable et sainte Trinité ; car il n’est pas possible maintenant d’en examiner plus largement la doctrine. Quant à vous, recevant les semences de notre humilité, cultivez pour vous-mêmes un épi mûr, puisque, vous le savez, on nous demande aussi les intérêts de tels biens. J’ai confiance en Dieu que vous porterez du fruit, trente, soixante et cent pour un (Mt 13, 8), à cause de la pureté de votre vie. « Bienheureux, en effet, les cœurs purs, car ils verront Dieu » (Mt 5, 8).
Et n’allez pas penser, frères, que le royaume des cieux soit autre chose que la véritable intelligence des êtres, que les divines Écritures appellent aussi béatitude. Car « le royaume des cieux est au-dedans de vous » (Lc 17, 21). Or, dans l’homme intérieur, rien d’autre ne se constitue que la contemplation. Le royaume des cieux serait donc la contemplation. Car les réalités dont nous apercevons maintenant les ombres comme dans un miroir, nous en contemplerons plus tard les archétypes, lorsque nous aurons été délivrés de ce corps terrestre et que nous aurons revêtu l’incorruptibilité et l’immortalité. Nous les verrons, pourvu que nous gouvernions notre vie dans la droiture et prenions soin de la foi droite, sans lesquelles personne ne verra le Seigneur (He 12, 14). « Car la sagesse, est-il dit, n’entrera pas dans une âme malfaisante, et n’habitera pas dans un corps asservi au péché » (Sg 1, 4).
Que personne ne nous interrompe en disant : « Ignorant ce qui est à tes pieds, tu nous entretiens en philosophe de l’essence incorporelle et entièrement immatérielle. » J’estime, en effet, absurde de laisser les sens se rassasier sans obstacle des objets qui leur sont propres, et de détourner la seule intelligence de son activité propre. Car, de même que la sensation appréhende les sensibles, de même l’intelligence appréhende les intelligibles.
Il faut dire en même temps que Dieu, qui nous a créés, a fait nos facultés naturelles de discernement sans qu’elles aient besoin d’apprentissage. Personne n’enseigne à la vue à percevoir les couleurs ou les formes, ni à l’ouïe les bruits et les voix, ni à l’odorat les exhalaisons parfumées ou malodorantes, ni au goût les saveurs et les sucs, ni au toucher le mou et le dur, le chaud et le froid. Personne ne saurait non plus enseigner à l’intelligence à appréhender les intelligibles. Et de même que ces facultés, lorsqu’elles ont subi quelque atteinte, ont seulement besoin de soins et accomplissent aisément leur activité propre, de même l’intelligence, liée à la chair et remplie des images qui en proviennent, a besoin de la foi et d’une conduite droite, lesquelles rendent ses pieds semblables à ceux d’un cerf et l’établissent sur les hauteurs (Ps 17, 34).
C’est précisément ce que recommande aussi le sage Salomon. Tantôt il nous présente la fourmi, l’ouvrière qui n’a pas à rougir, et, par elle, nous trace la voie pratique ; tantôt l’ouvrage façonné en cire de la sage abeille, et, par elle, il suggère la contemplation de la nature (Pr 6, 6-8), à laquelle se mêle aussi la doctrine de la sainte Trinité, puisque, à partir de la beauté des créatures, leur auteur est contemplé par analogie (Sg 13, 5). Mais, rendant grâce au Père, au Fils et à l’Esprit Saint, mettons un terme à cette lettre, puisque « la mesure est en tout excellente », comme le dit le proverbe.
[À Maxime le philosophe.]
[…] le premier à en fournir les semences aux hommes.
La cause en fut, je pense, non pas la perversité de son intention, mais son désir trop ardent de s’opposer à Sabellius. J’ai coutume, pour ma part, de le comparer à un jardinier qui redresse la courbure d’un jeune plant et qui, tirant trop fortement en sens contraire, manque le juste milieu et entraîne la pousse du côté opposé. Nous avons constaté qu’il était arrivé à cet homme quelque chose de semblable. Car, en s’opposant avec violence à l’impiété du Libyen, il s’est laissé entraîner à son insu, par un excès de zèle, dans le mal contraire.
Il lui aurait suffi de montrer que le Père et le Fils ne sont pas identiques quant au sujet subsistant, et de remporter ainsi la victoire sur le blasphémateur. Mais lui, pour l’emporter avec une entière évidence et de surcroît avec surabondance, ne pose pas seulement une distinction des hypostases, mais encore une différence d’essence, une infériorité de puissance et une inégalité de gloire. Il en est donc venu à échanger un mal contre un autre et à manquer la rectitude de la doctrine.
Aussi est-il fort changeant dans ses écrits : tantôt il rejette la consubstantialité à cause de celui qui en a fait un mauvais usage pour supprimer les hypostases27 ; tantôt il l’admet dans les ouvrages où il se défend auprès de son homonyme. En outre, il a laissé échapper au sujet de l’Esprit des expressions tout à fait indignes de l’Esprit, l’excluant de la divinité adorée et le comptant quelque part au-dessous, parmi les êtres de nature créée et servante. Tel est donc cet homme.
3. Pour moi, s’il faut exprimer mon sentiment propre, j’accepte l’expression « semblable selon l’essence » si l’on y ajoute « sans aucune différence », parce qu’elle revient au même que « consubstantiel », selon, bien entendu, le sens juste de la consubstantialité. C’est ce qu’avaient compris les Pères de Nicée : après avoir appelé le Fils unique « lumière issue de la lumière », « vrai Dieu issu du vrai Dieu », et employé les autres expressions de ce genre, ils ont ajouté, par voie de conséquence, « consubstantiel ». Car il est impossible de concevoir jamais aucune différence de lumière à lumière, de vérité à vérité, ou de l’essence du Fils unique à celle du Père.
Si donc quelqu’un entend l’expression comme je viens de le dire, je l’admets. Mais si l’on retranche de « semblable » l’absence de toute différence, comme l’ont fait ceux de Constantinople, je tiens le terme pour suspect, comme amoindrissant la gloire du Fils unique. Car nous avons souvent coutume de concevoir la ressemblance même dans des similitudes indistinctes et fort éloignées de leurs archétypes. Puisque j’estime donc que « consubstantiel » se prête moins à la malveillance, c’est aussi le terme que j’adopte.
Mais pourquoi ne viens-tu pas auprès de nous28, excellent ami, afin que, présents l’un à l’autre, nous puissions nous entretenir de ces questions, au lieu de confier de si grandes choses à des lettres sans âme, d’autant plus que nous avons résolu de ne pas divulguer largement nos pensées ? Ne va donc pas nous dire, toi aussi, ce que Diogène disait à Alexandre : la distance est la même de chez vous jusqu’ici que d’ici jusque chez vous. Car, retenus par la maladie, nous demeurons presque comme des plantes, toujours au même endroit ; et, en même temps, nous plaçons parmi les premiers biens le fait de vivre inaperçus. Toi, au contraire, tu es en bonne santé, à ce qu’on dit, et, puisque tu t’es fait citoyen du monde, il serait juste que tu vinsses aussi jusqu’ici, comme dans une partie de ton propre pays.
Si les peuples et les villes conviennent à des hommes d’action tels que vous, pour y manifester leurs actes vertueux, la quiétude est cependant une bonne auxiliaire de la contemplation et de l’activité de l’intelligence par laquelle nous nous unissons à Dieu. Cette quiétude, nous la cultivons en abondance et sans réserve dans notre retraite, avec le concours, faut-il dire, de Dieu lui-même, qui nous l’a accordée. Mais s’il te faut absolument courtiser les puissants et dédaigner les humbles que nous sommes, écris du moins, et procure-nous ainsi quelque joie.
Lettre 10. À une femme libre§
[À une femme libre.]
Il existe un art de capturer les colombes qui consiste en ceci29 : lorsque ceux qui s’y adonnent se sont emparés de l’une d’elles, qu’ils l’ont apprivoisée et habituée à manger avec eux, ils lui enduisent les ailes de parfum, puis la laissent rejoindre celles du dehors. La bonne odeur de ce parfum fait alors de cette troupe libre la propriété du maître de la colombe apprivoisée. Attirées par ces suaves effluves, les autres la suivent et viennent aussi s’établir chez lui.
Mais dans quelle intention commencé-je ainsi cette lettre ? C’est qu’ayant accueilli votre fils Dionysios, autrefois Diomède, et enduit du parfum divin les ailes de son âme, je l’ai envoyé auprès de votre vénérable personne, afin que vous preniez vous-même votre envol avec lui30 et gagniez le nid qu’il a établi chez nous. Si donc je pouvais voir cela de mon vivant, et votre vénérable personne passée à cette vie sublime, je prierais bien des personnes dignes de Dieu de lui rendre tout l’honneur qui lui est dû.
Lettre 11. Sans adresse. Sur l’amitié§
[Sans adresse. Sur l’amitié.]
Ayant, par la grâce de Dieu, passé le saint jour avec nos enfants et célébré pour le Seigneur une fête véritablement parfaite, en raison de leur immense amour pour Dieu, nous les avons envoyés en bonne santé auprès de ta noblesse, priant Dieu, qui aime les hommes, de leur accorder un ange de paix pour les assister et les accompagner, et de leur faire te trouver en bonne santé et dans une entière tranquillité ; afin que, où que vous soyez, servant le Seigneur et lui rendant grâce, vous nous réjouissiez, aussi longtemps que nous sommes en ce monde, par les nouvelles que nous recevons de vous.
Si le Dieu saint t’accorde d’être plus tôt délivré de ces soucis, nous t’exhortons à ne rien préférer à la vie auprès de nous ; car je pense que tu ne trouveras personne qui t’aime autant et qui soit aussi attaché à ton amitié. Aussi, tant que le Saint disposera que dure cette séparation, daigne nous réconforter par des lettres en toute occasion.
Lettre 12. À Olympios§
[À Olympios.]
Auparavant, tu nous écrivais peu ; maintenant, tu ne nous écris même plus ce peu ; et il semble que ta brièveté, avec le temps, devienne un silence absolu. Reviens donc à ton habitude, car nous ne te reprocherons plus le laconisme de tes lettres ; bien au contraire, nous attacherons un grand prix même à tes courtes lettres, signes de ta grande affection. Seulement, écris-nous.
Lettre 13. À Olympius§
[À Olympius.]
De même que les autres productions paraissent chacune en leur saison propre, les fleurs au printemps, les épis en été et la pomme en automne, ainsi les discours sont le fruit de l’hiver.
Lettre 14. À Grégoire, son compagnon§
[À Grégoire, son compagnon.]
1. Mon frère Grégoire m’ayant écrit qu’il désirait depuis longtemps nous rencontrer, et ayant ajouté que tu avais, toi aussi, pris cette même résolution, je n’ai pu attendre, tant parce que, souvent trompé, je suis peu disposé à croire, que parce que mes occupations me tiennent distrait. Il me faut, en effet, partir dès maintenant pour le Pont, où peut-être enfin, si Dieu le veut, nous mettrons un terme à nos errances31. Car, ayant renoncé à grand-peine aux vaines espérances que j’avais jadis placées en toi, ou plutôt aux songes, pour parler plus véritablement — car j’approuve celui qui a dit que les espérances sont les songes des hommes éveillés —, je suis parti pour le Pont à la recherche d’un genre de vie. Là, Dieu m’a montré un lieu qui convient exactement à mon caractère, si bien que je vois dans la réalité un lieu tel que nous avions souvent coutume d’en façonner ensemble en imagination, dans nos loisirs et par jeu.
2. C’est une haute montagne, couverte d’une forêt épaisse, arrosée sur son versant septentrional par des eaux fraîches et limpides. À ses pieds s’étend une plaine unie, continuellement fertilisée par l’humidité qui descend de la montagne. Une forêt d’arbres variés et de toute espèce, qui croît spontanément à l’entour, lui tient presque lieu de clôture, au point que, près d’elle, même l’île de Calypso paraît peu de chose, cette île qu’Homère semble pourtant avoir admirée plus que toutes les autres pour sa beauté. Aussi bien, il s’en faut de peu que ce lieu ne soit une île, puis qu’il est entouré de toutes parts de défenses naturelles. De profonds ravins s’ouvrent autour de lui sur deux côtés ; sur un autre flanc, le fleuve qui coule au pied d’un précipice forme lui-même une muraille continue et difficile à franchir. De l’autre côté, la montagne qui s’étend et rejoint les ravins par des éperons en forme de croissant ferme comme d’un mur les parties accessibles de son pied32. Il n’y a qu’une seule entrée, dont nous sommes les maîtres.
Quant à l’habitation elle-même, elle est portée par un autre col, qui élève à son sommet une haute crête, de sorte que cette plaine se déploie sous les regards et que, de cette hauteur, on peut aussi contempler le fleuve qui coule tout autour33. Il procure, à mon sens du moins, un plaisir qui n’est pas moindre que celui du Strymon pour ceux qui le contemplent depuis Amphipolis34. Celui-ci, en effet, s’étalant comme un lac avec son courant plus lent, a presque perdu, à force de tranquillité, jusqu’à son caractère de fleuve ; le nôtre, au contraire, dont le cours est le plus rapide de tous les fleuves que je connais, devient quelque peu tumultueux contre le rocher voisin ; repoussé par celui-ci, il s’enroule en un profond tourbillon, offrant à mes yeux comme à ceux de tout spectateur un spectacle des plus agréables, et aux habitants du pays une ressource très abondante, puisqu’il nourrit dans ses remous une multitude innombrable de poissons.
Qu’est-il besoin de parler des souffles qui s’élèvent de la terre ou des brises qui viennent du fleuve ? Un autre, sans doute, admirerait la multitude des fleurs ou des oiseaux chanteurs ; mais je n’ai pas le loisir d’y appliquer mon esprit. Ce que nous pouvons dire de plus grand de ce lieu, c’est que, propre à produire des fruits de toute sorte grâce à son heureuse situation, il fait croître pour moi le plus doux de tous les fruits, la quiétude ; non seulement parce qu’il est à l’abri des tumultes des villes, mais encore parce qu’il ne laisse même passer aucun voyageur, hormis ceux qui viennent se joindre à nous pour la chasse. Car, outre ses autres qualités, il nourrit aussi des animaux sauvages : non pas des ours ou des loups comme les vôtres — à Dieu ne plaise ! —, mais il fait paître des troupeaux de cerfs et de chèvres sauvages, ainsi que des lièvres et tout ce qui leur ressemble.
Ne songes-tu donc pas au danger que j’ai failli courir, insensé que j’étais, en m’obstinant à échanger un tel lieu contre la Tibérine, ce gouffre de la terre habitée ? Tu me pardonneras donc de me hâter maintenant vers lui. Car assurément, Alcmaion lui-même, après avoir trouvé les Échinades, ne consentit plus à poursuivre son errance.
Lettre 15. À Arcadius, comte des biens privés§
[À Arcadius, comte des biens privés.]
Les citoyens de notre métropole m’ont accordé une faveur plus grande que celle qu’ils ont reçue, en me fournissant l’occasion d’écrire à Votre Honneur. Car la bienveillance en vue de laquelle ils ont reçu notre lettre leur était acquise avant même que nous écrivissions, grâce à cette douceur envers tous qui vous est habituelle et naturelle. Pour nous, nous avons tenu pour le plus grand des gains l’occasion de nous adresser à votre incomparable bonté, priant le Dieu saint de nous donner, tandis que vous progressez dans ce qui lui est agréable et que votre renommée grandit toujours davantage, de nous réjouir nous-mêmes avec vous et de partager la joie de ceux qui bénéficient de votre administration. Veuillez aussi accueillir d’un regard bienveillant ceux qui vous remettent notre lettre35 et les renvoyer, eux aussi, avec tous les autres, célébrant votre douceur, après avoir appris une fois encore36 que notre intercession auprès de votre insurpassable bonté ne leur a pas été inutile.
Lettre 16. À Eunomius l’hérétique§
[À Eunomius l’hérétique.]
Celui qui affirme qu’il est possible de parvenir à la découverte des êtres a nécessairement fait progresser son intelligence, suivant une certaine voie et un certain enchaînement, à travers la connaissance des êtres ; et, après s’être exercé à saisir les choses aisément accessibles et de moindre importance, il a ainsi porté sa faculté de représentation compréhensive jusqu’à ce qui dépasse toute notion. Que celui qui se glorifie d’avoir acquis la connaissance des êtres explique donc quelle est la nature du plus petit des êtres qui se présentent à nos regards37 ; qu’il dise quelle est la nature de la fourmi : si sa vie se maintient par le souffle et la respiration ; si son corps est divisé par des os ; si ses articulations sont tendues par des nerfs et des ligaments ; si la disposition de ses nerfs est maintenue par une enveloppe de muscles et de glandes ; si la moelle s’étend le long des vertèbres dorsales, depuis le sommet de la tête jusqu’à la queue ; si, dans l’enveloppe de sa membrane nerveuse, elle communique aux membres qui se meuvent la force qui les met en mouvement ; s’il y a en elle un foie, et, sur le foie, un réceptacle de la bile ; des reins et un cœur, des artères et des veines, des membranes et des diaphragmes ; si elle est glabre ou velue ; si elle n’a qu’un seul sabot ou si ses pieds sont divisés en plusieurs parties ; combien de temps elle vit, et de quelle manière les fourmis s’engendrent les unes les autres ; combien de temps ce qui doit naître est porté dans le sein ; et comment il se fait que les fourmis ne marchent pas toutes sur terre et ne soient pas toutes ailées, mais que les unes soient de celles qui vont au ras du sol, tandis que les autres se déplacent dans les airs.
Que celui qui veut donc se vanter de sa connaissance des êtres dise d’abord quelle est la nature de la fourmi ; qu’alors seulement il disserte sur la nature de la puissance qui surpasse toute intelligence (Ph 4, 7). Mais si tu n’as pas encore embrassé par ta connaissance l’essence de la plus petite fourmi, comment te glorifies-tu de te représenter la puissance incompréhensible de Dieu ?
Lettre 17. À Origène§
[À Origène.]
Vous nous réjouissez lorsque nous vous entendons, et, lorsque nous vous lisons, vos écrits nous procurent des joies plus vives38. Et grande est notre reconnaissance envers le Dieu bon, qui n’a laissé la vérité subir aucune diminution du fait de la trahison de ceux qui semblent avoir le dessus, mais qui, par vous, a suppléé à la défense de la doctrine de la piété. Ceux-là donc, comme la ciguë, l’aconit ou toute autre plante meurtrière, après avoir fleuri quelque temps, se dessécheront bientôt (Ps 36, 2). Mais à vous, le Seigneur accordera une récompense florissante et toujours nouvelle pour les paroles prononcées en faveur de son nom. En retour, puisse aussi le Seigneur accorder à votre maison toute prospérité39 et transmettre sa bénédiction aux enfants de vos enfants. Quant à vos très nobles enfants, vivantes empreintes de votre bonté, je les ai vus et embrassés avec joie, et je demande pour eux dans mes prières tout ce que vous-même, leur père, pourriez demander.
Lettre 18. À Macaire et à Jean§
[À Macaire et à Jean.]
Les travaux des champs ne surprennent pas les cultivateurs, ni la tempête en mer ne prend les marins au dépourvu, ni les sueurs de l’été n’ont rien d’étrange pour les ouvriers salariés ; de même, les tribulations du monde présent ne trouvent pas sans préparation ceux qui ont choisi de vivre dans la piété. Mais à chacune des occupations que nous venons de mentionner se trouve attachée, pour ceux qui s’y adonnent, une peine qui lui est propre et leur est familière ; ils la choisissent non pour elle-même, mais pour jouir des biens qu’ils attendent. Car les espérances, qui maintiennent et soutiennent toute la vie des hommes, adoucissent les difficultés de chacune de ces occupations.
Parmi ceux donc qui peinent pour les fruits de la terre ou dans les travaux terrestres, les uns ont été entièrement frustrés de leurs espérances, n’ayant joui des biens attendus qu’en imagination ; quant à ceux dont l’entreprise a connu une issue conforme à leurs vœux, ils ont eu besoin d’une seconde espérance, la première s’étant bien vite évanouie et flétrie. Pour ceux-là seuls qui ont peiné au service de la piété, aucune illusion n’a anéanti leurs espérances, aucun terme n’a ruiné le fruit de leurs combats, puisque leur succède le royaume des cieux, assuré et permanent.
Que la calomnie mensongère ne vous trouble donc pas, que la menace des puissants ne vous effraie pas ; que les railleries et les outrages de vos connaissances ne vous affligent pas, ni la condamnation de ceux qui feignent de se soucier de vous et présentent, comme le plus puissant appât pour vous tromper, un semblant de conseil, tant que la parole de vérité combat à nos côtés. Que la droite raison lutte contre tout cela, en appelant à devenir son allié et son secours le maître de la piété, notre Seigneur Jésus-Christ, pour qui même souffrir est doux et mourir est un gain (Ph 1, 21).
Lettre 19. À Grégoire, son compagnon§
[À Grégoire, son compagnon.]
Une lettre m’est parvenue dernièrement de toi, bien à toi, non pas tant par les caractères de l’écriture que par le style propre de la lettre. Car les mots étaient peu nombreux, mais exprimaient une pensée abondante. Nous n’y avons pas répondu aussitôt, parce que nous étions nous-mêmes absents et que le porteur, après avoir remis la lettre à l’un de nos amis, s’en était allé. Mais à présent, par l’intermédiaire de Pierre, nous te saluons, tout à la fois acquittant notre dette de salutations et te donnant l’occasion d’une seconde lettre. Assurément, une lettre laconique ne coûte aucune peine, telle que celles qui nous parviennent de toi à chaque fois.
Lettre 20. À Léonce le sophiste§
[À Léonce le sophiste.]
Nos lettres, il est vrai, tardent à te parvenir ; elles ne tardent pourtant pas davantage que celles qui nous viennent de toi, et cela bien que des gens de chez vous soient venus chez nous en grand nombre et sans interruption. Si tu avais confié des lettres à chacun d’eux successivement, rien ne nous aurait empêchés de nous croire auprès de toi en personne et de jouir de ta compagnie comme si nous étions présents à tes côtés40 : tant était ininterrompu le flot de ceux qui arrivaient chez nous. Mais pourquoi n’écris-tu pas ? Pourtant, un sophiste n’a d’autre tâche qu’écrire ; ou plutôt, même si tu laisses ta main oisive, tu n’auras pas même besoin d’écrire : un autre te rendra ce service. Il n’est besoin que de ta langue ; et, quand bien même elle ne s’entretiendrait pas avec nous, elle parlera du moins assurément à l’un de ceux qui t’entourent ; et, si personne n’est là, elle s’entretiendra avec elle-même. Mais se taire, jamais elle ne le fera, langue de sophiste et langue attique qu’elle est ; pas davantage, certes, que les rossignols lorsque le printemps les éveille au chant.
Pour nous, l’accumulation des occupations qui nous absorbent maintenant pourrait peut-être excuser la rareté de nos lettres41 ; et le fait de nous être désormais comme souillés par une fréquentation excessive du langage commun nous inspire naturellement de l’hésitation à vous adresser la parole, à vous autres sophistes : si vous n’entendez rien qui soit digne de votre propre sagesse, vous vous en offenserez et ne le supporterez pas. Pour toi, au contraire, il convient sans doute de faire entendre publiquement ta voix à toute occasion, puisque tu es le plus habile à parler de tous les Grecs que je connais42 ; car je connais, je crois, les plus renommés d’entre vous. Tu n’as donc aucune excuse pour garder le silence. Mais en voilà assez sur ce sujet.
Je t’ai aussi envoyé mes écrits contre Eunome. Faut-il les appeler un jeu d’enfant, ou quelque chose d’un peu plus sérieux qu’un jeu d’enfant ? Je te laisse à toi-même le soin d’en juger. Pour tes propres besoins, tu n’en as plus l’usage, je pense ; mais, contre les hommes aux opinions perverties que tu rencontres43, j’espère qu’ils seront pour toi une arme qui ne sera pas sans noblesse. Ce n’est pas tant que nous nous fiions à la force de cet ouvrage ; c’est plutôt que nous savons exactement combien tu es capable de trouver beaucoup à partir de quelques points de départ. Si quelque chose te paraît aussi moins solide qu’il ne le faudrait, n’hésite pas à le dénoncer. Car c’est surtout en cela que l’ami diffère du flatteur : l’un s’entretient avec nous pour nous plaire, tandis que l’autre ne s’abstient pas même de ce qui nous afflige.
Lettre 21. À Léontius le sophiste§
[À Léontius le sophiste.]
… le quadruple a été préféré. Car les pythagoriciens eux-mêmes n’ont pas accordé à la tétractys autant de prix que ceux qui perçoivent aujourd’hui les impôts publics n’en accordent au quadruple. Et pourtant, peut-être eût-il été juste que ce fût l’inverse et que toi, sophiste pourvu d’une telle abondance de discours, tu fusses tenu envers nous à un remboursement au quadruple.
Et ne va pas croire que nous écrivions cela par dépit. Je me réjouis même de tes reproches ; car on dit que, chez les belles personnes, tout s’accompagne d’un surcroît de beauté, si bien que même les chagrins et les colères leur siéent. On verrait donc plus volontiers l’être aimé en colère qu’un autre prodiguant ses attentions. Ne cesse donc jamais de nous adresser de tels griefs. Car ces griefs mêmes seront assurément des lettres, et il n’est rien dont la lecture me soit plus précieuse ni m’apporte davantage de plaisir.
Lettre 22§
1. Parmi les nombreuses prescriptions que fait connaître l’Écriture divinement inspirée et que doivent accomplir ceux qui s’appliquent à plaire à Dieu, j’ai jugé nécessaire de vous rappeler brièvement, pour le moment, celles-là seules dont vous avez présentement soulevé la question, selon ce que j’ai appris de cette même Écriture divinement inspirée. Quant au témoignage relatif à chacune, puis qu’il est facile à trouver, j’ai laissé à ceux qui s’adonnent à la lecture le soin de le reconnaître ; ils seront ainsi capables d’en rappeler aussi le souvenir aux autres.
Le chrétien doit avoir des pensées dignes de l’appel céleste et mener une vie digne de l’Évangile du Christ (Ph 3, 14 ; 1, 27).
Le chrétien ne doit pas se laisser distraire, ni se laisser détourner par quoi que ce soit du souvenir de Dieu, de ses volontés et de ses jugements.
Le chrétien doit, après s’être élevé en tout au-dessus des prescriptions de justice de la Loi, ne ni jurer ni mentir (Mt 5, 34–37).
Il ne faut ni blasphémer, ni outrager, ni se quereller, ni se venger soi-même, ni rendre le mal pour le mal, ni se mettre en colère (Rm 12, 17–19 ; Ep 4, 31).
Il faut supporter avec patience tout ce que l’on peut souffrir et reprendre en temps opportun celui qui commet l’injustice, non dans un mouvement passionné de vengeance personnelle, mais avec le désir de corriger son frère, conformément au commandement du Seigneur (Mt 18, 15).
Il ne faut rien dire contre un frère absent dans l’intention de le décrier : c’est là de la médisance, même si ce que l’on dit est vrai.
Il faut se détourner de celui qui médit d’un frère.
Il ne faut pas tenir de propos plaisants.
Il ne faut ni rire ni tolérer les faiseurs de plaisanteries.
Il ne faut pas tenir de propos oiseux, en disant quelque chose qui ne contribue ni à l’utilité des auditeurs ni à la satisfaction d’un besoin nécessaire et permis par Dieu. Aussi ceux qui travaillent doivent-ils s’appliquer, autant que possible, à travailler en silence ; même les bons propos, ils doivent les adresser à ceux qui ont reçu la charge de dispenser avec discernement la parole pour l’édification de la foi, afin que l’Esprit Saint de Dieu ne soit pas attristé (1 Th 4, 11 ; Ep 4, 29–30).
Aucun de ceux qui arrivent ne doit, de sa propre autorité, aborder l’un des frères ou lui parler, avant que ceux qui sont chargés de veiller au bon ordre en toutes choses aient examiné de quelle manière cela plaît à Dieu et sert l’intérêt commun.
Il ne faut ni être asservi au vin, ni avoir une passion pour les viandes, ni, d’une manière générale, rechercher le plaisir dans aucun aliment ni aucune boisson ; car celui qui lutte s’impose en tout la continence (1 Co 9, 25).
De ce qui est donné à chacun pour son usage, il ne faut rien posséder ni mettre en réserve comme un bien propre ; mais il faut prendre soin de toutes choses comme appartenant au Maître, sans négliger rien de ce qui se trouverait jeté de côté ou délaissé (Ac 4, 32).
Personne ne doit même être son propre maître ; chacun doit au contraire se considérer comme livré par Dieu au service des frères qui partagent les mêmes sentiments, et régler ainsi toutes ses pensées et toutes ses actions, chacun à son propre rang44.
2. Il ne faut murmurer ni lorsque les choses nécessaires viennent à manquer, ni lorsque les travaux sont pénibles, le jugement sur chaque chose appartenant à ceux qui ont été investis de l’autorité en ces matières.
Il ne doit y avoir ni cris, ni aucune autre attitude ou mouvement qui manifeste de la colère ou une distraction faisant perdre la pleine conviction de la présence de Dieu.
Il faut proportionner sa voix au besoin.
Il ne faut répondre à personne ni agir en quoi que ce soit avec insolence ou mépris, mais montrer en tout de la douceur et du respect envers tous.
Il ne faut ni faire de clins d’œil trompeurs ni user d’aucune autre attitude ou d’aucun mouvement d’un membre qui afflige le frère ou manifeste du mépris.
Il ne faut pas rechercher la parure dans les vêtements ou les chaussures : c’est là de la vanité.
Il faut employer des choses de peu de prix pour les besoins du corps.
Il ne faut rien dépenser au-delà du nécessaire et en vue du luxe : c’est là un mauvais usage.
Il ne faut ni rechercher les honneurs ni prétendre aux premières places.
Chacun doit faire passer tous les autres avant lui-même.
Il ne faut pas être insubordonné.
Celui qui est capable de travailler ne doit pas manger dans l’oisiveté ; même celui qui est occupé à quelque œuvre accomplie pour la gloire du Christ doit se faire violence pour s’appliquer au travail selon ses forces (2 Th 3, 10).
Chacun doit, avec l’approbation des supérieurs, tout faire avec raison et pleine conviction, jusqu’au manger et au boire, comme autant d’actions accomplies pour la gloire de Dieu (1 Co 10, 31).
Il ne faut pas passer d’un travail à un autre sans l’approbation de ceux qui sont chargés d’en régler la disposition, à moins qu’une nécessité impérieuse n’appelle soudain quelqu’un à venir en aide à celui dont les forces ont défailli.
Chacun doit demeurer au poste qui lui a été assigné, sans dépasser sa propre mesure pour entreprendre ce qui ne lui a pas été confié, à moins que ceux qui ont reçu cette responsabilité ne jugent que quelqu’un a besoin d’aide (1 Co 7, 20).
On ne doit trouver personne passant d’un atelier à un autre.
Il ne faut rien faire par rivalité ou par esprit de querelle envers qui que ce soit.
3. Il ne faut ni envier la bonne réputation d’un autre ni se réjouir des manquements de quelqu’un.
Il faut, dans l’amour du Christ, s’affliger et avoir le cœur brisé des manquements du frère, mais se réjouir de ses bonnes actions (1 Co 13, 6).
Il ne faut ni rester indifférent à l’égard de ceux qui pèchent ni garder le silence envers eux.
Celui qui reprend doit le faire avec toute la compassion possible, dans la crainte de Dieu et dans le dessein de ramener celui qui pèche45.
Celui qui est repris ou réprimandé doit l’accepter de bon gré, reconnaissant le profit que lui apporte la correction.
Lorsqu’une personne est mise en cause, un autre ne doit pas contredire celui qui lui fait des reproches, en sa présence ou en présence de tiers. Si toutefois le reproche paraît un jour déraisonnable à quelqu’un, qu’il s’en entretienne en particulier avec celui qui l’a formulé, afin de le convaincre ou d’être lui-même convaincu.
Chacun doit, autant qu’il le peut, se concilier celui qui a quelque chose contre lui (Mt 5, 23–24).
Il ne faut pas garder rancune à celui qui a péché et qui se repent, mais lui pardonner du fond du cœur (Mt 18, 35).
Celui qui dit se repentir d’un péché doit non seulement éprouver de la componction pour sa faute, mais encore produire des fruits dignes du repentir (Lc 3, 8).
Celui qui a été corrigé pour ses premiers péchés et qui a été jugé digne du pardon, s’il pèche de nouveau, se prépare un jugement de colère plus sévère que le précédent (Jn 5, 14).
Celui qui, après un premier et un deuxième avertissement, persiste dans son manquement doit être signalé au supérieur, dans l’espoir que les réprimandes d’un plus grand nombre lui inspireront de la honte46. S’il ne se corrige pas même ainsi, il faut désormais le retrancher comme une cause de scandale et le regarder comme un païen et un publicain, pour la sécurité de ceux qui s’appliquent avec zèle à l’obéissance, selon cette parole : « Lorsque les impies tombent, les justes sont saisis de crainte » (Mt 18, 17 ; Pr 29, 16). Il faut aussi le pleurer comme un membre retranché du corps.
Il ne faut pas que le soleil se couche sur la colère d’un frère, de peur que la nuit ne vienne séparer les deux frères et ne laisse subsister, au jour du jugement, un grief sans excuse47 (Ep 4, 26).
Il ne faut pas attendre une occasion pour se corriger soi-même, parce que l’on n’a aucune assurance du lendemain ; car beaucoup, après avoir formé bien des projets, n’ont pas atteint le lendemain (Jc 4, 13–14).
Il ne faut pas se laisser séduire par la satiété du ventre, qui engendre les imaginations nocturnes.
Il ne faut pas se laisser absorber par un travail démesuré ni dépasser les limites de ce qui suffit, selon la parole de l’Apôtre : « Ayant de quoi nous nourrir et nous couvrir, nous nous en contenterons » (1 Tm 6, 8). Car le surplus qui dépasse le besoin présente l’image de la cupidité, et la cupidité est condamnée comme idolâtrie (Col 3, 5).
Il ne faut ni aimer l’argent ni amasser inutilement ce qu’il ne faut pas posséder.
Celui qui s’approche de Dieu doit embrasser en toutes choses le renoncement à la propriété et être cloué à la crainte de Dieu, selon celui qui a dit : « Cloue mes chairs par la crainte de toi ; car j’ai redouté tes jugements48 » (Ps 118, 120).
Que le Seigneur vous accorde, après avoir accueilli avec une pleine conviction ce qui vient d’être dit, de produire, pour la gloire de Dieu, des fruits dignes de l’Esprit, par le bon plaisir de Dieu et avec le concours de notre Seigneur Jésus-Christ. Amen.
Lettre 23. Lettre de recommandation à un solitaire§
[Lettre de recommandation à un solitaire.]
Un tel, à ce qu’il dit, ayant condamné la vanité de cette vie et compris que les plaisirs de cette existence trouvent ici leur terme, ne faisant que préparer du combustible pour le feu éternel et passant rapidement, est venu me trouver, désireux de se retirer de cette vie pénible et pleine de gémissements, d’abandonner les plaisirs de la chair et de s’engager désormais sur le chemin qui mène aux demeures du Seigneur (Jn 14, 2).
Si donc il désire véritablement49 mener une vie réellement bienheureuse et s’il porte en son âme cet amour noble et digne de louange, aimant le Seigneur notre Dieu de tout son cœur, de toute sa force et de toute sa pensée (Mc 12, 30), il est nécessaire que votre piété lui montre les difficultés et les obstacles du chemin étroit et resserré (Mt 7, 14), et qu’elle l’affermisse dans l’espérance des biens qui, pour le moment, ne se voient pas encore, mais que les promesses réservent à ceux qui sont dignes du Seigneur (Rm 8, 24–25). Aussi vous écris-je pour prier votre incomparable perfection dans le Christ de le former, si cela est possible, et d’accomplir, même sans moi, son renoncement d’une manière agréable à Dieu, de lui faire recevoir les premiers enseignements conformément aux décisions des saints Pères et à ce qu’ils ont exposé par écrit, puis de lui présenter toutes les prescriptions de la rigueur ascétique et de l’introduire ainsi dans cette vie. Qu’ayant librement accepté les combats pour la piété, s’étant soumis au joug bienveillant du Seigneur (Mt 11, 29–30), ayant vécu à l’imitation de celui qui, pour nous, s’est fait pauvre et a revêtu la chair (2 Co 8, 9), et couru vers le but pour remporter le prix de l’appel d’en haut (Ph 3, 14), il obtienne l’approbation du Seigneur.
Pour ma part, alors qu’il s’empressait de recevoir ici la couronne de l’amour selon Dieu, je l’ai fait attendre, voulant, avec votre piété, l’oindre pour de tels combats et lui donner pour entraîneur celui d’entre vous qu’il demanderait lui-même. Celui-ci l’exercerait comme il convient et ferait de lui, par ses soins soutenus et bienheureux, un lutteur éprouvé, blessant et terrassant le maître du monde des ténèbres de ce siècle (Ep 6, 12), et…
Lettre 24. À Athanase, père d’Athanase, évêque d’Ancyre§
[À Athanase, père d’Athanase, évêque d’Ancyre.]
Que la vie d’un homme soit à l’abri des calomnies, c’est là une des choses les plus difficiles, pour ne pas dire impossibles : j’en suis moi-même convaincu, et je pense que ta bonté n’en doute pas non plus. Mais ne donner soi-même aucune prise, ni à ceux qui observent attentivement les faits, ni à ceux qui guettent avec malveillance nos faux pas, voilà qui est possible et qui appartient en propre à ceux qui conduisent leur vie avec sagesse et selon le dessein de la piété. Ne nous crois pas assez complaisants ni assez faciles à entraîner pour accueillir sans examen les accusations50 du premier venu. Nous nous souvenons en effet du précepte spirituel qui enjoint de ne pas accueillir une vaine rumeur (Ex 23, 1).
Cependant, puisque vous dites vous-mêmes, vous qui vous êtes appliqués à l’étude des lettres, que les choses visibles sont les signes des choses cachées, voici ce que nous demandons — et ne prends pas en mauvaise part ce que nous pourrons dire sous forme d’enseignement ; car Dieu a choisi les choses faibles du monde et celles que l’on méprise (1 Co 1, 27–28), et, par elles, il pourvoit souvent au salut de ceux qui sont sauvés. Ce que je dis et recommande, le voici : que toute parole soit prononcée et toute action convenable accomplie avec circonspection, et que, selon le précepte apostolique, nous ne donnions en rien aucune occasion de scandale (2 Co 6, 3). Car j’estime qu’il convient que la vie d’un homme qui a beaucoup peiné dans l’étude des lettres, qui a exercé le gouvernement de nations et de cités, et qui aspire à égaler la grande vertu de ses ancêtres, soit proposée comme un modèle de vertu.
Quant à tes dispositions envers tes enfants, ce n’est pas en paroles que tu dois maintenant les montrer, toi qui les as manifestées depuis longtemps, dès que tu es devenu père, non seulement en leur témoignant cette tendresse naturelle que les animaux sans raison eux-mêmes ont pour leur progéniture, comme tu l’as dit toi-même et comme l’expérience le montre, mais encore en redoublant ton amour, par un choix délibéré assurément, dans la mesure où tu les vois tels qu’ils sont dignes des prières d’un père. Ce n’est donc pas nous qu’il faut convaincre à ce sujet : le témoignage des faits eux-mêmes suffit.
Il n’est pourtant pas hors de propos d’ajouter ceci, par souci de la vérité : ce n’est pas notre frère Timothée, le chorévêque, qui nous a rapporté les bruits répandus. Il n’apparaît en effet qu’il ait, ni dans une conversation ni par lettre, rien dit à ton sujet, de peu ou de grande importance, qui relève de la calomnie. Ainsi, nous ne nions pas avoir entendu quelque chose ; mais ce n’est pas Timothée qui forge les calomnies contre toi. Lorsque nous les entendrons, nous ferons du moins, à défaut d’autre chose, ce que fit Alexandre : nous réserverons à celui que l’on calomnie l’une de nos oreilles, encore intacte.
Lettre 25. À Athanase, évêque d’Ancyre§
[À Athanase, évêque d’Ancyre.]
1. Quelques-uns de ceux qui sont venus d’Ancyre jusqu’à nous m’ont rapporté — et ils sont nombreux, au point qu’il n’est même pas facile de les compter, mais tous tiennent le même langage — que toi, si cher à mon cœur — comment le dire en termes de bon augure ? —, tu ne gardes pas de nous un souvenir des plus bienveillants, ni conforme à tes dispositions habituelles. Pour moi, sache-le bien, rien de ce qui est humain ne m’étonne, et le changement de qui que ce soit ne me prend au dépourvu, car j’ai appris depuis longtemps combien notre nature est faible et prompte à passer d’un contraire à l’autre. Aussi, si quelque chose a changé dans notre situation et si, à la place des honneurs d’autrefois, nous recevons maintenant des injures et des outrages, je n’en fais pas grand cas. Mais voici ce qui m’a paru véritablement étrange et extraordinaire : que ce soit toi qui nourrisses envers nous de telles dispositions, jusqu’à t’irriter contre nous et à t’emporter, voire à proférer quelque menace, à en croire ceux qui t’ont entendu. Quant aux menaces, j’en ai franchement ri, car je dirai la vérité : je serais vraiment un enfant si je craignais de tels épouvantails. Mais voici ce qui m’a paru redoutable et digne d’une profonde inquiétude : que ta rigueur, dont nous avons cru qu’elle subsistait chez toi comme chez bien peu d’autres, pour soutenir la rectitude de la foi et conserver une semence de l’antique et véritable charité, pour la consolation des Églises, ait subi à ce point l’influence de la situation présente que tu accordes plus de poids aux calomnies des premiers venus qu’à la longue expérience que tu as de nous, et que tu te laisses entraîner, sans preuves, à nous soupçonner d’absurdités. Mais pourquoi parler de soupçon ? Celui qui s’est indigné et a proféré des menaces51, comme on le rapporte, semble bien avoir manifesté la colère, non d’un homme qui soupçonne, mais d’un homme déjà clairement et incontestablement convaincu.
2. Mais, comme je l’ai dit, nous en imputons la cause aux temps présents. Car quelle peine t’aurait-il fallu, admirable ami, pour t’entretenir avec moi, dans une courte lettre, des sujets que tu souhaitais aborder, comme seul à seul ? Ou, si tu ne voulais pas confier de telles choses à l’écriture, pour me faire venir auprès de toi ? Et s’il te fallait absolument parler, si la violence irrépressible de ta colère ne permettait aucun délai, tu pouvais assurément prendre pour messager de tes propos à notre adresse l’un de tes amis naturellement capables de garder les secrets. Mais maintenant, parmi ceux qui te rendent visite pour quelque affaire que ce soit, de qui n’a-t-on pas rebattu les oreilles en disant que nous écrivons et composons des choses pernicieuses ? Car tel est, dit-on, le mot que tu as employé, selon ceux qui rapportent tes paroles textuellement. Pour moi, j’ai beau tourner mon esprit en tous sens, je ne sors pas davantage de ma perplexité. Il m’est donc même venu cette pensée : peut-être quelque hérétique, ayant méchamment inscrit mon nom sur ses propres ouvrages, a-t-il affligé ta droiture et t’a-t-il ainsi amené à proférer cette parole. Car assurément tu n’aurais pas consenti à lancer une telle injure contre ce que nous avons écrit à l’encontre de ceux qui ont osé dire que le Fils, qui est Dieu, est dissemblable selon l’essence de Dieu le Père, ou à l’encontre de ceux qui ont blasphémé en disant que l’Esprit Saint est une créature et un ouvrage, toi qui as soutenu ces grands et célèbres combats pour l’orthodoxie. Tu pourrais toi-même dissiper notre perplexité, si tu voulais nous déclarer ouvertement ce qui t’a porté à concevoir du ressentiment contre nous.
Lettre 26. À Césaire, frère de Grégoire§
[À Césaire, frère de Grégoire.]
Grâces soient rendues à Dieu, qui a manifesté en toi aussi ses merveilles et qui t’a préservé d’une si terrible mort pour ta patrie et pour nous, tes proches. Il reste donc que nous ne nous montrions ni ingrats ni indignes d’un si grand bienfait, mais que nous proclamions, selon nos forces, les prodiges de Dieu et que nous célébrions son amour pour les hommes, dont nous avons fait l’expérience effective ; et que, non content de rendre grâces en paroles, tu deviennes aussi, dans les faits, tel que nous sommes persuadés que tu es dès maintenant, à en juger par les merveilles accomplies à ton égard. Nous t’exhortons aussi à servir Dieu davantage encore, en faisant toujours croître en toi sa crainte par de nouveaux progrès et en avançant vers la perfection, afin que nous nous montrions de sages intendants de notre vie, pour laquelle la bonté de Dieu nous a conservés (Lc 12, 42). Car, s’il nous est prescrit à tous de nous présenter à Dieu comme des vivants revenus d’entre les morts (Rm 6, 13), combien plus à ceux qui ont été relevés des portes de la mort52 (Ps 9, 14) !
Or, j’en suis convaincu, nous y parviendrions surtout si nous voulions garder toujours la même disposition d’esprit que nous avions au temps des dangers. Car assurément nous prenions alors conscience de la vanité de la vie et de ce que rien, dans les choses humaines, n’est sûr ni stable, tant elles sont aisément sujettes au changement. Sans doute aussi éprouvions-nous, comme il était naturel, quelque repentir pour le passé, et promettions-nous, pour l’avenir, si nous étions sauvés, de servir Dieu53 et de prendre soin de nous-mêmes avec la plus grande vigilance. Car, si l’imminence du péril de mort faisait naître en nous quelque pensée, tu songeais alors, je crois, soit à ces choses mêmes, soit à des choses qui en étaient fort proches. Ainsi sommes-nous tenus d’acquitter une dette à laquelle nous ne pouvons nous soustraire. C’est à la fois dans la joie profonde que me donne le don de Dieu et dans le souci de l’avenir que j’ai osé te rappeler ces choses…
Lettre 27. À Eusèbe, évêque de Samosate§
[À Eusèbe, évêque de Samosate.]
Lorsque, par la grâce de Dieu et avec le secours de vos prières, je crus me remettre un peu de ma maladie et repris mes forces, l’hiver survint, nous enfermant chez nous et nous contraignant à demeurer sur place. Car, bien qu’il fût beaucoup plus doux qu’à l’ordinaire, il suffisait pourtant à m’empêcher, non seulement de voyager pendant cette saison, mais même de mettre un instant la tête hors de ma chambre. Ce n’est cependant pas peu de chose pour moi que d’être jugé digne de m’entretenir par lettres avec votre piété et de trouver déjà, dans l’espérance de vos réponses, un repos anticipé. Et si la saison le permettait, s’il nous restait encore quelque temps à vivre et si la famine ne nous rendait pas le chemin impraticable, nous verrions bientôt notre désir exaucé54 grâce à vos prières et, vous retrouvant à votre foyer, nous nous rassasierions, tout à loisir, des grands trésors de la sagesse qui est en vous.
Lettre 28. À l’Église de Néocésarée, en consolation§
[À l’Église de Néocésarée, en consolation.]
1. Les événements exigeaient notre présence en personne, tant pour rendre avec vous, qui lui étiez les plus proches, les honneurs dus au bienheureux, que pour partager l’abattement causé par cette épreuve, à la vue même de ces tristes spectacles, et pour prendre part avec vous aux délibérations nécessaires. Mais, puisque tant d’obstacles s’opposent à notre réunion corporelle, il nous restait à nous associer par lettre à votre situation présente.
Les qualités admirables de cet homme, qui nous font surtout tenir cette perte pour insupportable, ne sauraient trouver place dans les limites d’une lettre ; d’ailleurs, il serait inopportun d’entreprendre le récit de ses innombrables belles actions, alors que notre âme est ainsi accablée de douleur. Car lequel de ses mérites pourrait s’effacer de votre mémoire ou être jugé digne d’être passé sous silence ? Les dire tous ensemble, d’un seul coup, est impossible ; mais n’en dire qu’une partie, je crains que ce ne soit trahir la vérité.
Il est parti, cet homme qui surpassait si manifestement ses contemporains par l’ensemble de toutes les qualités humaines : soutien de sa patrie, ornement des Églises, colonne et fondement de la vérité (1 Tm 3, 15), rempart de la foi au Christ, sûreté des siens, adversaire presque invincible pour ses ennemis, gardien des institutions ancestrales, ennemi des innovations. Il montrait en lui-même l’antique figure de l’Église et, prenant pour modèle, comme une image sacrée, son ancienne constitution, il façonnait l’aspect de l’Église placée sous son autorité, au point que ceux qui l’avaient fréquenté croyaient avoir fréquenté les hommes qui, deux cents ans auparavant et davantage, avaient resplendi comme des luminaires. Ainsi, cet homme ne proposait rien de son propre fonds, aucune invention d’un esprit novateur ; mais, selon la bénédiction de Moïse, il savait tirer des sanctuaires intérieurs de son cœur de bons trésors, « des choses anciennes entre les anciennes, et des anciennes devant les nouvelles » (Lv 26, 10).
Aussi, dans les assemblées de ses pairs, la préséance lui était-elle accordée non pas en raison de son âge : il était au-dessus de tous par l’antiquité de sa sagesse, et jouissait, du consentement commun, du premier rang. Quant au profit d’une telle conduite, nul n’aurait besoin de s’en enquérir en portant les yeux sur vous. Seuls, en effet, parmi ceux que nous connaissons, ou du moins avec un très petit nombre, vous avez, sous sa conduite, traversé sans être ballottés par les flots une si grande tempête et un tel déchaînement des affaires. Car le tourbillon des esprits hérétiques, qui engloutit et fait naufrager les âmes faciles à renverser, ne vous a pas atteints. Et puisse-t-il ne jamais vous atteindre, ô Maître de toutes choses, toi qui as accordé à ton serviteur Grégoire, lequel posa dès l’origine les fondations de cette Église, la grâce d’une tranquillité si durable !
Ne la trahissez pas à présent ; et, par des lamentations sans mesure, en vous livrant tout entiers à la douleur, n’abandonnez pas à ceux qui vous guettent les occasions d’agir nécessaires. Mais, s’il faut absolument se lamenter — ce que, pour ma part, je ne conseille pas, afin que nous ne ressemblions pas en cela à ceux qui n’ont pas d’espérance (1 Th 4, 13) —, alors, si vous le jugez bon, tels un chœur en deuil qui a placé son coryphée à sa tête, pleurez avec lui, dans un accord plus harmonieux, le malheur survenu.
2. Pourtant, si cet homme n’était pas parvenu à l’extrême vieillesse, sa vie, du moins à considérer la durée de son gouvernement parmi vous, n’avait rien eu d’insuffisant. Et il ne participait à la vie du corps que dans la mesure nécessaire pour manifester, au milieu des douleurs de celui-ci, la fermeté de son âme. Peut-être l’un de vous répliquera-t-il que le temps accroît l’attachement et ajoute à l’affection, sans devenir une occasion de satiété pour ceux qui en ont fait l’expérience ; ainsi, plus longtemps vous avez éprouvé ses bienfaits, plus vivement vous ressentez son départ ; et, pour les hommes pieux, l’ombre même du corps d’un juste vaut tout.
Puissiez-vous être nombreux à partager ce sentiment ! Car je ne dis pas moi-même qu’il faille être indifférent à cet homme ; je vous conseille seulement de supporter cette douleur en hommes. Tout ce que peuvent dire ceux qui pleurent cette perte ne m’échappe pas non plus. Elle se tait, cette langue qui inondait les oreilles à l’égal des fleuves ; et la profondeur de ce cœur, jusqu’alors inaccessible à tous, s’est envolée, s’est dérobée, plus insaisissable que les rêves, du moins pour les hommes. Qui prévoyait l’avenir avec plus de pénétration que lui ? Qui, avec un caractère si stable et si ferme, était capable de faire face aux événements plus vite que l’éclair ?
Ô cité, déjà frappée de tant de malheurs, mais dont aucun n’avait ainsi atteint les parties vitales ! Voici que s’est flétri ton plus bel ornement. L’Église demeure muette, les assemblées de fête s’assombrissent, le saint conseil regrette son coryphée, les paroles mystiques attendent leur interprète, les enfants leur père, les vieillards leur compagnon d’âge, les magistrats leur chef, le peuple son protecteur, ceux qui manquent du nécessaire celui qui les nourrissait. Tous l’appellent des noms qui leur sont les plus familiers et chacun, dans sa propre affliction, élève une lamentation qui lui est particulière et lui convient.
Mais où mon discours se laisse-t-il entraîner par la douceur des larmes ? Ne reprendrons-nous pas nos esprits ? Ne redeviendrons-nous pas maîtres de nous-mêmes ? Ne tournerons-nous pas les yeux vers le Maître commun, qui, après avoir confié à chacun des saints le service de sa propre génération, les a rappelés auprès de lui au temps convenable (Ac 13, 36) ?
C’est maintenant le moment de vous souvenir de ses paroles, lui qui, dans vos assemblées, vous donnait sans cesse cet avertissement : « Prenez garde aux chiens, prenez garde aux mauvais ouvriers » (Ph 3, 2). Nombreux sont les chiens. Que dis-je, les chiens ? Ce sont plutôt des loups redoutables (Ac 20, 29), qui dissimulent leur perfidie sous l’apparence de brebis (Mt 7, 15) et déchirent, sur toute la terre, le troupeau du Christ. Vous devez vous garder d’eux sous la conduite d’un pasteur vigilant. Il vous appartient de le demander, en préservant vos âmes de tout esprit de querelle et de toute ambition du premier rang ; il appartient au Seigneur de le désigner. Depuis Grégoire, le grand protecteur de votre Église, jusqu’à ce bienheureux, le Seigneur, les ajoutant l’un à l’autre et les ajustant toujours ensemble, comme dans un assemblage de pierres précieuses, a gratifié votre Église d’une beauté vraiment admirable. Aussi ne faut-il pas désespérer de la suite. Car « le Seigneur connaît ceux qui sont à lui » (2 Tm 2, 19), et il pourrait mettre en avant ceux auxquels nous ne nous attendons peut-être pas.
3. Depuis longtemps je voudrais mettre fin à mon discours, mais la douleur de mon cœur ne me le permet pas. Je vous adjure, par les Pères, par la foi droite, par ce bienheureux, de réveiller vos âmes : que chacun considère l’objet de vos soins comme son affaire propre et songe qu’il sera le premier à recueillir les fruits de l’issue des événements, dans un sens comme dans l’autre. Ne rejetez pas sur votre prochain, comme il arrive au plus grand nombre, le soin des intérêts communs ; autrement, chacun se désintéressant des affaires dans le secret de sa pensée, tous, sans s’en apercevoir, s’attireraient par leur négligence un malheur qui les toucherait personnellement.
Accueillez ces paroles avec toute bienveillance, que vous y voyiez la compassion de voisins, la communion d’hommes qui partagent votre foi, ou encore, ce qui est plus vrai, les paroles d’hommes qui obéissent à la loi de l’amour et se dérobent au danger de garder le silence. Soyez persuadés que vous êtes notre sujet de fierté, comme nous sommes le vôtre pour le jour du Seigneur (2 Co 1, 14), et que, selon le pasteur qui vous sera donné, ou bien nous serons plus étroitement unis par le lien de l’amour (Col 3, 14), ou bien nous en viendrons à une séparation complète55. Que cela n’arrive pas ! Cela ne sera pas non plus, par la grâce de Dieu ; et je ne voudrais moi-même prononcer maintenant aucune parole de mauvais augure.
Nous voulons cependant que vous sachiez ceci : bien que certaines préventions, comme il nous l’assurait lui-même, nous aient privés du concours du bienheureux dans nos efforts pour la paix des Églises, jamais pourtant nous n’avons manqué de partager sa foi ni de faire constamment appel à lui comme compagnon de nos combats contre les hérétiques ; Dieu nous en est témoin, ainsi que les hommes qui nous connaissent par expérience56.
Lettre 29. À l’Église d’Ancyre§
[À l’Église d’Ancyre.]
… la très accablante annonce du malheur survenu.
Mais, lorsque nous sommes quelque peu revenus de la stupeur muette qui nous avait saisis, comme ceux dont un violent coup de tonnerre a frappé les oreilles, nous n’avons pu maintenant que gémir sur ce qui s’est produit et, au milieu de nos lamentations, nous vous avons envoyé cette lettre, non pour vous consoler — car quelle parole pourrait se trouver qui guérît un si grand malheur ? —, mais pour vous faire connaître, autant qu’il est possible, par ces mots, la douleur de notre cœur.
C’est maintenant que j’aurais besoin des lamentations de Jérémie, ou de celles de quelque autre de ces hommes bienheureux qui ont déploré avec une profonde émotion la grandeur d’un malheur. Un homme est tombé, qui était véritablement une colonne et un soutien de l’Église (1 Tm 3, 15) ; ou plutôt, lui-même, élevé loin de nous à la vie bienheureuse, s’en est allé ; mais le danger n’est pas mince que beaucoup, une fois cet appui retiré, ne tombent avec lui et que la fragilité de certains ne se révèle. Elle s’est fermée, cette bouche dont la juste liberté et les paroles de grâce, véritablement inspirées par Dieu, servaient à l’édification57.
Ô combien de fois — car je m’accuserai moi-même — m’est-il arrivé de m’indigner contre cet homme58, parce que, tout entier livré au désir de s’en aller et d’être avec le Christ, il n’avait pas préféré demeurer dans la chair à cause de nous (Ph 1, 23–24) ! À qui désormais confier les soucis que nous donnent les Églises ? Qui prendrons-nous pour compagnon de nos afflictions ? Qui pour partager notre joie ? Ô solitude véritablement terrible et sombre ! Comme nous sommes devenus exactement semblables au pélican du désert (Ps 101, 7) !
Pourtant, les membres de l’Église, unis et assemblés, comme par une âme, sous sa conduite, dans une même sympathie et une étroite communion, sont fermement maintenus, par le lien de la paix, dans leur union spirituelle, et ils le seront à jamais (Ep 4, 3.16), Dieu accordant que demeurent fermes et inébranlables les œuvres de cette âme bienheureuse, tous les travaux qu’elle a accomplis dans les Églises de Dieu (1 Co 15, 58).
Cependant, la lutte n’est pas mince pour empêcher que des querelles et des divisions, surgissant de nouveau à l’occasion de l’élection de celui qui doit vous conduire, ne viennent, par quelque dispute fortuite, réduire à néant tout ce labeur59…
Lettre 30. À Eusèbe, évêque de Samosate§
[À Eusèbe, évêque de Samosate.]
Si j’écrivais à la suite toutes les raisons qui m’ont retenu jusqu’à présent, malgré mon vif désir de me rendre auprès de ta Piété, je remplirais un récit d’une longueur infinie. Je passe sous silence les maladies successives, la rigueur de l’hiver et l’accablement des affaires, choses connues de ta Perfection et qui lui ont déjà été exposées. Mais voici que, par mes péchés, j’ai été privé de celle qui était mon unique consolation dans la vie, ma mère. Ne te ris pas de moi parce qu’à mon âge je déplore d’être orphelin ; pardonne-moi plutôt de ne pouvoir supporter la séparation d’avec une âme dont je ne vois pas l’égale parmi ceux qui me restent.
Mes maladies m’ont donc repris, et me voici de nouveau alité, chancelant avec des forces tout à fait réduites, attendant presque à chaque heure le terme inévitable de la vie. Les Églises se trouvent à peu près dans le même état que mon corps : aucune heureuse espérance ne se laisse entrevoir, et les affaires vont toujours de mal en pis. Pour l’heure, Néocésarée et Ancyre ont paru avoir des successeurs à ceux qui s’en sont allés, et jusqu’à présent elles demeurent en repos. Quant à ceux qui complotent contre nous, il ne leur a pas non plus été permis, jusqu’à présent, de rien faire qui fût à la mesure de leur fureur et de leur amertume. Et nous attribuons manifestement cela à tes intercessions en faveur des Églises. Ne te lasse donc pas de prier pour les Églises…60
Lettre 31. À Eusèbe, évêque de Samosate§
[À Eusèbe, évêque de Samosate.]
La famine ne nous a pas encore laissés libres ; aussi nous est-il nécessaire de demeurer dans la ville, soit pour pourvoir aux besoins, soit pour compatir aux affligés. C’est pourquoi, cette fois encore, je n’ai pu accompagner dans son voyage notre très vénérable frère Hypatius, que je puis appeler frère non pas simplement par déférence, mais en raison de la parenté naturelle qui nous unit : nous sommes en effet du même sang. Les maux dont il souffre n’ont pas échappé à ton Honneur ; mais ce qui nous afflige, c’est que tout espoir de soulagement lui a été retranché, ceux qui possèdent les dons de guérison (1 Co 12, 9) n’ayant pas obtenu d’accomplir sur lui aucun de leurs effets habituels. Aussi invoque-t-il de nouveau le secours de tes prières.
Daigne donc lui accorder ta protection coutumière61, tant par ta propre compassion envers les malades que par égard pour nous qui intercédons en sa faveur ; et, si cela est possible, fais venir auprès de toi les plus pieux d’entre les frères, afin que les soins lui soient prodigués sous tes yeux ; mais, si cela est impossible, daigne le faire partir muni de lettres et le recommander à ceux qui se trouvent plus loin sur sa route.
Lettre 32. À Sophronius, maître des offices§
[À Sophronius, maître des offices.]
… les réglèrent aussitôt de manière avantageuse. Et maintenant, voici où en sont les choses : d’un côté, la pauvreté d’un chrétien, de l’autre, les tracasseries d’un homme de la place publique. Aussi m’est-il venu à l’esprit d’en informer ta bonté, digne de tout éloge, afin que, par égard pour cet homme que tu connais de longue date, pour glorifier le Seigneur qui rapporte à lui-même ce qui est fait à ses serviteurs (Mt 25, 40), et par égard pour nous, qui sommes de tes amis les plus chers, tu tiennes au comte des trésors, à son sujet, les propos qui conviennent et que tu trouves, dans ta sagesse, un moyen de le délivrer de ces vexations outrageantes et insupportables.
2. Assurément, personne ne connaît assez mal cet homme pour concevoir à son sujet quelque soupçon indigne de lui, comme s’il jouait ainsi la comédie par attachement à ses richesses. Car la preuve de sa libéralité est à portée de main. Il cède volontiers au trésor ce qui reste de sa fortune, à condition que celui-ci prenne possession de ses biens et que son avocat réponde à ceux qui le harcèlent et exige les preuves62, puisque nous sommes inhabiles à de telles affaires. Ta Perfection peut en effet s’informer de ceci : aussi longtemps que cela fut possible, personne ne s’en alla sans avoir obtenu ce qu’il voulait, mais chacun reçut sans peine ce qu’il réclamait, au point que beaucoup regrettèrent même de n’avoir pas demandé davantage dès le début ; et c’est surtout cela qui a multiplié ses persécuteurs. Car, les yeux fixés sur l’exemple de leurs devanciers, les calomniateurs se succèdent les uns aux autres. Nous prions donc ta Dignité de s’opposer à tout cela et, comme on retient un courant, d’arrêter et d’interrompre cette succession de maux. Tu sais comment apporter ton aide en cette affaire, sans attendre que nous t’en enseignions le moyen, nous qui, par inexpérience des affaires de la vie, ignorons même comment nous pourrions obtenir d’en être délivrés. Sois donc toi-même notre conseiller et notre protecteur, et trouve, par ta grande prudence63, la forme que doit prendre ton secours.
Lettres 33 et 34. À Aburgius§
[À Aburgius.]
Et qui sait aussi bien que toi honorer une ancienne amitié, révérer la vertu et compatir aux souffrances de ceux qui peinent ? Puisque notre frère Grégoire, l’évêque très aimé de Dieu, s’est trouvé accablé d’affaires difficiles à supporter en elles-mêmes et surtout contraires à son caractère, il nous a semblé que le meilleur parti était de chercher refuge sous ta protection et de tenter de trouver auprès de toi quelque délivrance de ces afflictions. Car c’est un malheur insupportable que d’être contraint à plaider lorsqu’on n’y est ni porté par nature ni disposé par volonté, de se voir réclamer de l’argent lorsqu’on est pauvre, et d’être traîné sur la place publique et livré aux clameurs populaires lorsqu’on a depuis longtemps résolu de passer sa vie dans la tranquillité. Quant à juger s’il est utile de s’entretenir avec le comte des trésors ou avec quelques autres, cela relève de ta sagesse.
[À Eusèbe, évêque de Samosate.]
Comment pourrions-nous garder le silence devant les événements présents ? Ou, si nous ne pouvons nous y résoudre, comment trouver des paroles à la mesure de ce qui se passe, pour que notre voix ressemble non à un gémissement, mais à une lamentation exprimant suffisamment le poids du mal ? Tarse aussi est perdue pour nous. Et ce n’est pas là seulement ce qui est terrible, tout insupportable que cela soit64 ; il y a quelque chose de plus pénible encore : qu’une ville si grande, dont la situation est si favorable qu’elle relie entre eux les Isauriens, les Ciliciens, les Cappadociens et les Syriens, soit devenue, par la démence d’un ou deux hommes, une victime accessoire de la destruction, tandis que vous temporisiez, délibériez et vous tourniez les uns vers les autres dans l’attente.
Le mieux serait donc, suivant le procédé des médecins — et les exemples de ce genre ne me manquent certes pas, à cause de la maladie qui demeure avec moi —, lesquels, lorsque l’intensité de la douleur dépasse toute mesure, s’ingénient à rendre le malade insensible à ses souffrances, de demander ensemble, dans la prière, pour nos propres âmes aussi, l’insensibilité à ces maux, afin de ne pas être en proie à d’insupportables douleurs.
Cependant, malgré l’état si misérable où nous sommes, nous avons une consolation : porter nos regards vers ta douceur et apaiser la souffrance de notre âme par la pensée et le souvenir de toi. De même, en effet, que les yeux, après avoir fixé intensément des objets éclatants, trouvent quelque soulagement à se reporter vers les teintes bleues et verdoyantes, de même, pour nos âmes, le souvenir de ta douceur et de ta mesure est comme un contact délicat qui dissipe la douleur ; surtout lorsque nous songeons que tu as accompli tout ce qui dépendait de toi. Par là, tu nous as suffisamment montré, à nous aussi qui sommes des hommes, pourvu que nous jugions équitablement les faits, que rien n’a été perdu par ta faute ; et auprès de Dieu, tu t’es acquis une grande récompense pour ton zèle à faire le bien. Puisse le Seigneur te donner à nous et à ses Églises, pour le bien de notre vie et le redressement de nos âmes, et nous juger dignes de jouir à nouveau d’une rencontre salutaire avec toi.
Lettre 35. Sans adresse, en faveur de Léontius§
[Sans adresse, en faveur de Léontius.]
Je t’ai écrit au sujet de bien des personnes, comme de personnes qui me tiennent à cœur, et je t’écrirai au sujet de plus nombreuses encore. Il n’est possible, en effet, ni que les solliciteurs viennent à manquer, ni que nous refusions de leur rendre service. Nul, cependant, ne m’est plus proche ni ne peut davantage me réjouir par les bienfaits qu’il reçoit que notre très vénérable frère Léontius. Traite sa maison comme tu le ferais si tu me trouvais moi-même, non dans cette pauvreté où je suis maintenant, avec Dieu65, mais pourvu de quelque aisance et possesseur de terres. Il est clair, en effet, que tu ne m’aurais pas rendu pauvre, mais que tu aurais préservé mes biens ou accru mon aisance. Voilà donc ce que nous te prions de faire aussi pour la maison de cet homme, dont je viens de parler. Pour tout cela, tu recevras de moi la récompense habituelle : une prière au Dieu saint pour les peines que tu prends, toi qui es noble et bon et qui devances les demandes des solliciteurs.
Lettre 36. Sans adresse. Pour demander du secours§
[Sans adresse. Pour demander du secours.]
Le prêtre de ce village est, je crois, depuis longtemps connu de ta Noblesse pour avoir été élevé avec moi. Que dois-je donc dire de plus pour toucher ta bonté et t’amener à le regarder comme l’un des tiens et à l’aider dans ses affaires ? Car si tu m’aimes, comme assurément tu m’aimes, il est clair que tu souhaites aussi soulager de tout ton pouvoir ceux que je tiens pour d’autres moi-même. Que demandé-je donc ? Que son ancienne évaluation fiscale lui soit maintenue. Car il se donne aussi beaucoup de peine pour pourvoir à notre subsistance, puisque, comme tu le sais toi-même, nous ne possédons rien en propre, mais nous nous contentons des biens de nos amis et de nos parents. Considère donc la maison de ce frère comme la mienne, ou plutôt comme la tienne ; et, en retour de ta bienfaisance envers lui, Dieu t’accordera, à toi, à ta maison et à toute ta famille, son secours habituel. Sache que j’ai grand souci que cet homme ne subisse aucun préjudice du fait de la péréquation.
Lettre 37. Sans adresse, en faveur d’un frère de lait§
[Sans adresse, en faveur d’un frère de lait.]
Je commence à me défier de la multitude de mes lettres. C’est contre mon gré que je suis contraint de prendre la parole, ne pouvant supporter l’importunité de ceux qui me sollicitent. J’écris pourtant, faute de pouvoir imaginer un autre moyen de me délivrer d’eux que de leur donner les lettres qu’ils ne cessent de me demander. Je crains donc que, tant de gens apportant des lettres, notre frère un tel ne soit, lui aussi, tenu pour l’un du nombre.
Je reconnais, en effet, avoir beaucoup d’amis et de parents dans ma patrie, et avoir été moi-même placé au rang de père, en raison de cet état auquel le Seigneur nous a assigné. Mais je n’ai que cet unique frère de lait, fils de celle qui m’a nourri, et je souhaite que la maison où j’ai été élevé demeure dans la même situation, afin que la présence de Votre Dignité, bienfaisante pour tous, ne devienne pas pour cet homme une occasion de chagrin.
Puisque, aujourd’hui encore, cette même maison pourvoit à ma subsistance, car je ne possède rien en propre et me contente des biens de ceux qui me sont chers, je vous prie de ménager la maison où j’ai été élevé, comme quelqu’un qui préserve ainsi les ressources nécessaires à ma nourriture. Et puisse Dieu, en retour, vous juger digne du repos éternel.
Je veux toutefois que Votre Dignité sache ceci, qui est de la plus entière vérité : la plupart des esclaves lui sont venus de nous, nos parents les lui ayant fournis en rétribution de notre entretien. Or cette rétribution n’est pas un don en pleine propriété, mais un droit d’usage à vie. Aussi, si quelque lourde charge vient à peser sur eux, lui est-il loisible de nous les renvoyer…
Lettre 38. À Grégoire, son frère, sur la différence entre essence et hypostase§
[À Grégoire, son frère, sur la différence entre essence et hypostase.]
1. Puisque beaucoup, dans les doctrines des mystères, ne distinguent pas ce qui est commun à l’essence de la notion des hypostases66, et pensent qu’il n’y a aucune différence à parler d’essence ou d’hypostase — d’où vient que certains de ceux qui accueillent ces questions sans examen ont jugé bon de parler d’une seule hypostase comme d’une seule essence ; et, inversement, ceux qui admettent trois hypostases pensent devoir, en vertu de cette confession, enseigner aussi une division des essences selon le même nombre —, j’ai, pour cette raison, composé à ton intention un bref mémorandum sur ce sujet, afin que tu ne tombes pas, toi aussi, dans la même erreur. Voici donc, pour l’exposer en peu de mots, le sens de ces termes.
2. Parmi les noms, les uns, qui se disent de plusieurs réalités numériquement différentes, ont une signification plus générale : « homme », par exemple. Celui qui emploie ce mot indique par le nom la nature commune, sans circonscrire par cette expression tel homme particulier, qui serait individuellement reconnu sous ce nom. Car Pierre n’est pas davantage homme qu’André, Jean ou Jacques. Le caractère commun de la signification, qui s’étend également à tous ceux que l’on range sous le même nom, requiert donc une distinction supplémentaire, grâce à laquelle nous reconnaîtrons non pas l’homme en général, mais Pierre ou Jean.
D’autres noms ont une désignation plus particulière : dans ce qu’ils signifient, on ne considère pas la communauté de la nature, mais la délimitation d’une réalité déterminée, qui, sous le rapport de son caractère propre, n’a rien de commun avec ce qui appartient au même genre : ainsi « Paul » ou « Timothée ». Une telle expression ne porte plus sur ce qui est commun à la nature ; elle détache certaines réalités circonscrites de la signification qui les embrasse toutes, et les présente distinctement au moyen des noms.
Lorsque donc, à propos de deux ou de plusieurs êtres appartenant à la même catégorie, comme Paul, Silvain et Timothée, on demande une définition de l’essence de ces hommes, personne ne donnera une définition de l’essence pour Paul, une autre pour Silvain, et une autre pour Timothée ; mais les termes par lesquels sera manifestée l’essence de Paul conviendront aussi aux autres. Et ceux que décrit une même définition de l’essence sont consubstantiels les uns aux autres. Mais lorsque, après avoir appris ce qui est commun, on tourne sa considération vers les caractères propres par lesquels l’un se distingue de l’autre, la définition qui fait reconnaître chacun ne coïncidera plus en tous points avec celle de l’autre, quand même on trouverait qu’elles ont quelque chose de commun sous certains rapports.
3. Voici donc ce que nous affirmons : ce qui est dit d’une manière particulière est désigné par le terme d’hypostase. Celui qui dit « homme » produit chez l’auditeur une pensée quelque peu diffuse, en raison de l’indétermination de la signification : le nom manifeste bien la nature, mais il ne signifie pas la réalité subsistante que ce nom désignerait en particulier. Celui, au contraire, qui dit « Paul » montre la nature subsistant dans la réalité désignée par ce nom.
Voilà donc ce qu’est l’hypostase : non pas la notion indéterminée de l’essence, qui ne trouve aucun point d’arrêt en raison du caractère commun de ce qu’elle signifie, mais la notion qui présente et circonscrit, dans une réalité déterminée, ce qui est commun et non circonscrit, au moyen des propriétés qui s’y manifestent. L’Écriture a coutume de procéder ainsi, en beaucoup d’autres passages comme dans l’histoire de Job. Sur le point de raconter ce qui le concerne, elle mentionne d’abord ce qui est commun, en disant « homme », puis le distingue aussitôt par un trait particulier, en ajoutant « un certain » (Jb 1, 1). Mais elle passe sous silence la description de l’essence, parce qu’elle n’apporte rien au dessein du récit ; elle caractérise cet homme déterminé par les marques qui lui sont propres, en indiquant son lieu, les traits de son caractère et toutes les circonstances extérieures dont la réunion devait le distinguer et le séparer de la signification commune. Ainsi, la description de celui dont on raconte l’histoire devient claire sous tous les rapports : par son nom, par son lieu, par les propriétés de son âme, par les circonstances extérieures que l’on observe à son sujet.
Si, au contraire, elle donnait la définition de l’essence, aucune de ces indications ne serait mentionnée dans l’explication de la nature. Car la définition serait la même pour Baldad le Sauchite, pour Sophar le Minnéen et pour chacun des hommes mentionnés en cet endroit (Jb 2, 11).
Transporte donc aux doctrines divines la distinction entre essence et hypostase que tu as reconnue dans les réalités qui nous concernent, et tu ne te tromperas pas. Quelle que soit la conception que ta pensée se fasse de l’être du Père — car il n’est pas possible de fixer l’âme sur une notion déterminée, puisque l’on est convaincu qu’il est au-dessus de toute notion —, tu concevras la même chose du Fils, et pareillement du Saint-Esprit. Car la définition de l’incréé et de l’incompréhensible est une et la même pour le Père, le Fils et le Saint-Esprit. L’un n’est pas davantage incompréhensible et incréé, et l’autre moins.
Mais, puisqu’il faut maintenir dans la Trinité une distinction sans confusion au moyen des marques propres, nous ne ferons pas entrer dans le discernement de ce qui est propre ce que l’on considère en commun, comme, je veux dire, le fait d’être incréé, ou d’être au-dessus de toute compréhension, ou quelque autre caractère semblable. Nous rechercherons seulement ce qui permettra de délimiter avec pleine clarté et sans mélange la notion de chacun par rapport à ce qui est considéré conjointement avec lui.
4. Il me semble donc bon de poursuivre ainsi notre recherche. Tout bien qui nous parvient de la puissance divine, nous disons qu’il est une opération de la grâce qui opère tout en tous (1 Co 12, 6), selon cette parole de l’Apôtre : « Tout cela, c’est l’unique et même Esprit qui l’opère, distribuant à chacun en particulier comme il le veut » (1 Co 12, 11).
Mais lorsque nous recherchons si la dispensation des biens prend son origine dans le seul Saint-Esprit et parvient ainsi à ceux qui en sont dignes, l’Écriture nous conduit de nouveau à croire que le principe et la cause de la dispensation des biens opérés en nous par l’Esprit est le Dieu Fils unique. La sainte Écriture nous a en effet enseigné que tout est venu à l’existence par lui et que tout subsiste en lui (Jn 1, 3 ; Col 1, 16-17).
Lorsque donc nous nous sommes élevés jusqu’à cette pensée, la conduite de l’enseignement divinement inspiré nous élève encore et nous apprend que toutes choses sont amenées du non-être à l’être par cette puissance, sans toutefois provenir d’elle comme d’une puissance sans principe ; mais qu’il existe une puissance subsistant sans génération et sans principe, qui est la cause de la cause de tous les êtres. Car du Père vient le Fils, par qui sont toutes choses ; avec lui, le Saint-Esprit est toujours conçu inséparablement67. Il n’est pas possible, en effet, de parvenir à la pensée du Fils sans avoir été préalablement illuminé par l’Esprit.
Puis donc que le Saint-Esprit, de qui jaillit toute dispensation de biens à la création, dépend du Fils et est appréhendé avec lui sans aucun intervalle, tandis que son être dépend du Père comme de sa cause, de qui aussi il procède, il possède pour signe distinctif de sa propriété hypostatique le fait d’être connu après le Fils et avec lui, et de subsister à partir du Père.
Quant au Fils, qui fait connaître par lui-même et avec lui-même l’Esprit procédant du Père, et qui, seul, a resplendi comme Fils unique à partir de la lumière inengendrée, il n’a, selon le caractère propre de ses marques distinctives, rien de commun avec le Père ou avec le Saint-Esprit ; mais lui seul est reconnu aux signes qui viennent d’être indiqués.
Et le Dieu qui est au-dessus de toutes choses possède seul, comme marque distinctive de sa propre hypostase, le fait d’être Père et de ne tenir sa subsistance d’aucune cause ; par ce signe, lui aussi est reconnu d’une manière propre.
C’est pourquoi nous affirmons que, dans la communauté de l’essence, les marques distinctives que l’on considère dans la Trinité ne coïncident pas et ne se communiquent pas. Par elles est manifestée la propriété des personnes que la foi nous a transmises, chacune étant saisie distinctement par les marques qui lui sont propres ; ainsi, les signes indiqués font découvrir la distinction des hypostases. Mais, sous le rapport de l’infinité, de l’incompréhensibilité, de l’existence incréée, du fait de n’être contenu en aucun lieu et de tous les caractères semblables, il n’existe aucune variation dans la nature vivifiante, je veux dire dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit ; on contemple au contraire en eux une communion continue et indissoluble.
Et quelles que soient les notions par lesquelles on considère la grandeur de l’un de ceux en qui l’on croit dans la sainte Trinité, c’est par ces mêmes notions que l’on s’approchera, sans aucune variation, de la gloire que l’on contemple dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit, sans que la pensée chemine dans le vide d’un quelconque intervalle entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Car rien ne s’intercale entre eux : ni quelque réalité subsistante étrangère à la nature divine, qui pourrait la diviser d’avec elle-même par l’intrusion d’un élément étranger ; ni le vide d’un intervalle dépourvu de subsistance, qui ferait s’entrouvrir l’harmonie de l’essence divine avec elle-même, en rompant sa continuité par l’interposition du vide.
Mais celui qui a conçu le Père l’a conçu en lui-même, et a reçu conjointement le Fils dans sa pensée. Celui qui a saisi le Fils n’a pas séparé de lui l’Esprit ; mais, selon une succession dans l’ordre et une conjonction dans la nature, il a imprimé en lui la foi dans les trois, unie tout ensemble. Et celui qui a nommé l’Esprit seul a compris dans cette confession celui aussi dont il est l’Esprit.
Puisque l’Esprit est celui du Christ et qu’il vient de Dieu, comme le dit Paul (Rm 8, 9 ; 1 Co 2, 12), de même que celui qui saisit l’une des extrémités d’une chaîne entraîne avec elle l’autre extrémité, ainsi celui qui a attiré l’Esprit, selon l’expression du Prophète (Ps 118, 131), a attiré avec lui, par son intermédiaire, le Fils et le Père. Et si quelqu’un reçoit véritablement le Fils, il le possédera accompagné de part et d’autre, d’un côté de son propre Père, de l’autre de son propre Esprit. Car celui qui est toujours dans le Père ne pourra être retranché du Père (Jn 14, 10), et celui qui opère tout dans son propre Esprit ne sera jamais séparé de cet Esprit. De même aussi, celui qui a reçu le Père a reçu conjointement, en puissance, le Fils et l’Esprit.
Il n’est possible, en effet, de concevoir de quelque manière que ce soit une coupure ou une division, de sorte que le Fils soit pensé sans le Père, ou que l’Esprit soit séparé du Fils. Mais on saisit en eux une communion et une distinction ineffables et inconcevables : ni la différence des hypostases ne déchire la continuité de la nature, ni la communauté selon l’essence ne dissout le caractère propre des marques distinctives.
Ne t’étonne pas si nous affirmons que la même réalité est à la fois unie et distincte, et si nous concevons, comme en une énigme, une distinction unie et une union distincte, nouvelles et paradoxales. Car, pourvu que l’on n’écoute pas ce discours dans un esprit de dispute et de malveillance, il est possible de trouver quelque chose de semblable jusque dans les réalités sensibles.
5. Recevez donc mon propos comme un exemple et une ombre de la vérité, non comme la vérité même des réalités. Car il n’est pas possible que ce que l’on observe dans les exemples s’applique en tous points aux réalités pour lesquelles on recourt à ces exemples.
À partir de quel phénomène sensible disons-nous donc qu’il est possible de concevoir par analogie ce qui est tout ensemble distinct et uni ? Tu as déjà contemplé, au printemps, l’éclat de l’arc dans la nuée : je parle de cet arc que le langage courant appelle iris. Ceux qui sont versés en ces matières disent qu’il se forme lorsque quelque humidité est mêlée à l’air, la violence des vents comprimant en pluie la partie humide et épaisse des vapeurs, déjà devenue nuageuse.
Voici, disent-ils, comment il se forme. Lorsque le rayon du soleil s’est glissé obliquement sous la partie dense et compacte de la masse nuageuse, puis a projeté directement son propre cercle sur une nuée, il se produit comme une courbure et un retour de la lumière sur elle-même, l’éclat revenant en sens inverse depuis la surface humide et brillante. Car il est dans la nature des rayonnements semblables à la flamme, lorsqu’ils rencontrent une surface lisse, de se réfléchir sur eux-mêmes ; et, puisque la figure du soleil produite par le rayon dans la partie humide et lisse de l’air est circulaire, l’air voisin de la nuée est nécessairement, lui aussi, délimité par l’éclat réfléchi selon la figure du cercle solaire.
Cet éclat est donc à la fois continu en lui-même et divisé. Car, présentant de multiples couleurs et de multiples aspects, il mêle imperceptiblement entre elles les nuances variées de sa coloration, dérobant secrètement à nos regards la rencontre des couleurs différentes. Aussi ne peut-on reconnaître, entre le bleu et la couleur de flamme, l’espace intermédiaire qui, par lui-même, mêle et sépare la diversité des couleurs ; ni celui qui se trouve entre la couleur de flamme et le pourpre, ni celui qui sépare ce dernier de la couleur de l’ambre.
Car les rayonnements de toutes ces couleurs, vus ensemble, brillent avec éclat et, tout en dérobant les signes de leur jonction mutuelle, échappent à l’examen : il est impossible de découvrir jusqu’où s’étend la partie couleur de feu ou d’émeraude de cette splendeur, et à partir de quel point elle commence à ne plus être telle qu’on la voit dans son plein éclat.
De même donc que, dans cet exemple, nous discernons clairement les différences des couleurs, sans pouvoir saisir par les sens un intervalle entre l’une et l’autre, de même, considère avec moi qu’il est possible de raisonner par analogie au sujet des doctrines divines : les propriétés des hypostases resplendissent, comme l’une des couleurs qui apparaissent dans l’iris, en chacun de ceux en qui l’on croit dans la sainte Trinité ; mais, quant au caractère propre de la nature, aucune différence de l’un à l’autre n’est concevable, et les propriétés distinctives brillent en chacun dans la communauté de l’essence.
Dans cet exemple aussi, en effet, l’essence qui faisait rayonner cet éclat multicolore était une, par la réflexion du rayon solaire ; mais la coloration du phénomène était multiple. Notre raisonnement nous enseigne ainsi, jusque par la création, à ne pas trouver étranges les énoncés de la doctrine lorsque, rencontrant ce qui est difficile à contempler, nous sommes saisis de vertige au moment d’assentir à ce qui est dit.
Car, de même que, pour les phénomènes visibles, l’expérience s’est montrée supérieure à l’explication de leur cause, de même, pour les doctrines qui nous dépassent, la foi est supérieure à la compréhension par les raisonnements : elle enseigne à la fois ce qui est distinct dans l’hypostase et ce qui est uni dans l’essence.
Puisque donc notre discours a considéré dans la sainte Trinité quelque chose de commun et quelque chose de propre, la notion de communauté se rapporte à l’essence, tandis que l’hypostase est le signe propre de chacun.
6. Mais peut-être quelqu’un estime-t-il que la définition donnée de l’hypostase ne s’accorde pas avec le sens du texte de l’Apôtre, lorsqu’il dit du Seigneur qu’il est « le rayonnement de sa gloire et l’empreinte de son hypostase » (He 1, 3). Si, en effet, nous avons défini l’hypostase comme la réunion des propriétés de chacun, et si l’on convient que, de même qu’il y a dans le Père quelque chose que l’on considère comme propre et par quoi lui seul est reconnu, de même aussi on croit qu’il en va pareillement du Fils unique, comment l’Écriture attribue-t-elle ici le nom d’hypostase au Père seul, tandis qu’elle appelle le Fils la forme de l’hypostase, caractérisé non par ses propres marques, mais par celles du Père ?
Car, si l’hypostase est le signe propre de l’existence de chacun68, si l’on convient que le propre du Père est d’exister sans être engendré, et si le Fils reçoit sa forme des propriétés du Père, alors il ne demeure plus réservé au Père seul d’être dit inengendré, dès lors que l’existence du Fils unique est caractérisée par ce qui est propre au Père.
7. Mais voici ce que nous répondons : le discours de l’Apôtre poursuit ici un autre dessein, en vue duquel il a employé ces expressions de « rayonnement de la gloire » et d’« empreinte de l’hypostase ». Celui qui le comprend exactement ne trouvera rien qui contredise ce que nous avons dit ; il verra que le discours se développe en fonction d’une pensée particulière.
Car le discours apostolique ne s’applique pas à montrer comment les hypostases se distinguent les unes des autres par les signes qui se manifestent en elles, mais à faire comprendre le caractère véritable, sans intervalle et conjoint, de la relation du Fils au Père. De fait, il n’a pas dit : « Lui qui est la gloire du Père », bien que telle soit la vérité ; mais, laissant cela de côté comme une chose reconnue, et nous enseignant à ne pas concevoir une forme de gloire dans le Père et une autre dans le Fils, il définit la gloire du Fils unique comme le rayonnement de la gloire même du Père. Par l’exemple de la lumière69, il établit ainsi que le Fils doit être conçu conjointement avec le Père, sans aucun intervalle.
Car, de même que le rayonnement vient de la flamme, sans être pourtant postérieur à la flamme, mais que la flamme a brillé et que la lumière a rayonné avec elle au même instant, de même il veut que le Fils soit conçu comme venant du Père, sans toutefois que le Fils unique soit séparé de l’existence du Père par l’étendue d’un quelconque intervalle : il faut toujours concevoir avec la cause ce qui procède d’elle.
De la même manière donc, comme pour expliquer davantage le sens précédemment exposé, il dit aussi « empreinte de l’hypostase », nous conduisant par des exemples corporels à l’intelligence des réalités invisibles. Tout corps a nécessairement une figure ; mais autre est la définition de la figure, autre celle du corps, et celui qui donnerait la définition de chacun des deux ne rencontrerait pas celle de l’autre. Cependant, même si tu distingues par la raison la figure du corps, la nature n’admet pas cette séparation, et l’un est conçu conjointement avec l’autre.
Ainsi l’Apôtre estime-t-il que, même si l’exposé de la foi enseigne la différence sans confusion et nettement marquée des hypostases, il faut néanmoins manifester aussi, par les expressions qu’il emploie, la proximité du Fils unique avec le Père et leur union pour ainsi dire naturelle. Ce n’est pas que le Fils unique soit lui-même dépourvu d’hypostase ; c’est que son union avec le Père n’admet aucun intermédiaire. Ainsi, celui qui a fixé les yeux de l’âme sur l’empreinte du Fils unique parvient aussi à la pensée de l’hypostase du Père, sans que la propriété considérée en eux soit intervertie ou mêlée, de façon à attribuer au Père le fait d’être engendré, ou au Fils celui d’être inengendré ; mais parce qu’il n’est pas possible de séparer l’un de l’autre et de saisir isolément celui qui reste.
Il n’est pas possible, en effet, de nommer le Fils sans parvenir aussi à la pensée du Père, puisque cette appellation, étant relative, manifeste conjointement le Père.
8. Puis donc que celui qui a vu le Fils voit le Père, comme le Seigneur le dit dans les Évangiles (Jn 14, 9), c’est pour cette raison que l’Apôtre appelle le Fils unique l’empreinte de l’hypostase du Père. Et, afin que cette pensée soit mieux comprise, nous y joindrons encore d’autres paroles de l’Apôtre, dans lesquelles il appelle le Fils « image du Dieu invisible » (Col 1, 15), et encore « image de sa bonté » (Sg 7, 26). Ce n’est pas que l’image diffère de l’archétype sous le rapport de l’invisibilité et de la bonté ; c’est pour montrer qu’elle est identique au modèle, bien qu’elle soit autre. Car la notion d’image ne serait pas sauvegardée si elle ne possédait en tous points une ressemblance manifeste et sans variation.
Ainsi, celui qui a considéré la beauté de l’image parvient à la pensée de l’archétype. Et celui qui a saisi par la pensée ce qui est, pour ainsi dire, la forme du Fils, a imprimé en lui l’empreinte de l’hypostase paternelle, voyant le Père à travers le Fils. Il ne voit pas dans l’image le caractère inengendré du Père — car alors il y aurait identité absolue, et non altérité —, mais il contemple la beauté inengendrée dans celui qui est engendré.
Car, de même que celui qui a considéré le reflet d’une forme dans un miroir pur possède une connaissance claire du visage représenté, de même celui qui a reconnu le Fils a reçu dans son cœur, par la connaissance du Fils, l’empreinte de l’hypostase paternelle. Tout ce qui appartient au Père se contemple dans le Fils, et tout ce qui appartient au Fils appartient au Père (Jn 16, 15 ; 17, 10), puisque le Fils tout entier demeure dans le Père et possède à son tour en lui-même le Père tout entier (Jn 14, 10).
Ainsi l’hypostase du Fils devient pour ainsi dire la forme et le visage par lesquels le Père est connu ; et l’hypostase du Père est reconnue dans la forme du Fils, tandis que la propriété considérée en chacun d’eux demeure, pour assurer la distinction manifeste des hypostases.
Lettre 39. Julien à Basile§
[Julien à Basile.]
Le proverbe dit : « Tu n’annonces pas la guerre » ; et j’ajouterais, empruntant à la comédie : « Ô toi qui annonces des paroles d’or ! »70 Allons donc, montre-le par tes actes et hâte-toi de nous rejoindre. Car tu viendras en ami auprès d’un ami.
L’occupation commune et continuelle des affaires paraît sans doute quelque peu pesante à ceux qui n’en font qu’une tâche accessoire ; mais ceux qui en partagent le soin sont honnêtes, j’en suis persuadé, sensés et parfaitement capables de tout. Je m’accorde donc quelque relâche, de manière à pouvoir aussi me reposer sans rien négliger. Car nous vivons ensemble non dans la seule hypocrisie de cour, dont tu as, je pense, fait l’expérience jusqu’à présent, et selon laquelle on loue tout en nourrissant une haine telle qu’on n’en éprouve pas même envers ses pires ennemis ; mais, nous reprenant et nous réprimandant mutuellement, lorsqu’il le faut, avec la liberté qui convient, nous ne nous aimons pas moins que les amis les plus intimes.
Ainsi pouvons-nous — que l’envie demeure loin de nous ! — nous appliquer aux affaires tout en restant détendus, nous y appliquer sans nous épuiser, et dormir sans crainte ; car, même lorsque je veille, ce n’est pas davantage pour moi-même que pour tous les autres, comme il est naturel, que je demeure vigilant. Peut-être t’ai-je, par ces propos, accablé de bavardages et de sottises, cédant à quelque mouvement de niaiserie — car j’ai fait mon propre éloge, comme Astydamas — ; mais, si je t’ai écrit cela, c’est pour te persuader que ta présence, celle d’un homme sensé, nous sera de quelque utilité plutôt qu’elle ne nous dérobera une part de notre temps.
Hâte-toi donc, comme je l’ai dit, en empruntant la poste publique. Lorsque tu auras séjourné auprès de nous aussi longtemps qu’il te plaira, tu te rendras où tu voudras71, envoyé par nous comme il convient.
Lettres 40 et 41. Julien à Basile§
[Julien à Basile.]
Manifestant jusqu’à présent la douceur et l’amour des hommes qui me sont naturels depuis l’enfance, nous avons soumis à notre autorité tous ceux qui habitent sous le soleil. Voici, en effet, que toutes les races des barbares, jusqu’aux confins de l’Océan, sont venues à mes pieds, m’apportant des présents. De même, les Sagadares qui habitent auprès du […], chez qui l’on ne voit rien qui ressemble à l’aspect des hommes, mais une apparence sauvage, se prosternent aujourd’hui sur mes traces, promettant de faire tout ce qui convient à ma royauté.72 Mais ce n’est pas là seulement ce qui m’occupe73 ; il me faut aussi gagner en toute hâte le pays des Perses et mettre en déroute ce Sapor, descendant de Darius, jusqu’à ce qu’il devienne mon tributaire et mon sujet ; ravager en même temps le pays des Indiens et la contrée voisine des Saracènes, jusqu’à ce que tous ceux-là aussi prennent rang au-dessous de moi, comme mes tributaires et mes sujets.74
Mais toi, tu t’es cru au-dessus de leur puissance : tu prétends t’être revêtu de piété, alors que tu fais parade d’impudence et publies partout que je suis indigne de la royauté des Romains. Ne sais-tu pas toi-même que je suis un descendant du très puissant Constance ? Et, quoique nous ayons appris ces choses à ton sujet, nous ne nous sommes pas départis de nos dispositions antérieures, celles que nous partagions, toi et moi, lorsque nous étions encore jeunes.
Mais, dans la clémence de mes sentiments, je décrète75 que tu m’envoies mille livres d’or lors de mon passage à Césarée, tandis que je serai encore sur la voie publique76, me hâtant à toute vitesse vers la guerre contre les Perses. Si tu ne le fais pas, je suis prêt à détruire Césarée tout entière, à renverser les beaux édifices qui s’y dressent depuis longtemps et à élever à leur place des temples et des statues, afin de persuader à tous de se soumettre à l’empereur des Romains et de ne pas s’élever contre lui. Ainsi donc, après avoir compté, pesé dans la balance et mesuré l’or que j’ai indiqué77, envoie-le-moi en toute sûreté par l’un de tes familiers en qui tu as confiance, après l’avoir scellé de ton anneau ; afin que, reconnaissant, fût-ce enfin tardivement, le caractère inexorable du moment […].78
[Basile à Julien, en réponse à ce qui précède.]
1. Petits sont les exploits de ta fortune présente, et misérables les marques de cette vaillance dont tu as soufflé la menace contre nous79 ; non pas contre nous, d’ailleurs, mais contre toi-même. Pour moi, je suis saisi de tremblement lorsque je songe que tu t’es revêtu de la pourpre et que ta tête sans honneur s’est parée d’une couronne : sans la piété, celle-ci ne rend pas ta royauté honorable, mais déshonorante.
Mais toi, revenu en arrière et devenu démesurément grand, puisque des démons pervers et ennemis du bien t’ont entraîné jusque-là, tu as commencé non seulement à te croire au-dessus de toute la nature humaine, mais encore à t’élever contre Dieu et à outrager l’Église, mère et nourrice de tous, en m’adressant, à moi le plus insignifiant des hommes, l’ordre de t’envoyer mille livres d’or. Ce n’est pas le poids de cet or qui a frappé mon esprit de stupeur, si considérable qu’il soit ; mais il m’a fait pleurer amèrement sur ta perte si prompte.
Je me suis, en effet, rappelé en moi-même que nous avions appris ensemble, moi-même et ton Excellence, les lettres sacrées et les meilleures. Nous avons tous deux parcouru les saintes Écritures, inspirées de Dieu ; rien alors ne t’échappait, tandis qu’à présent tu es tombé dans le désordre, investi par de telles dispositions. Tu savais, hier encore, très serein empereur, que nous ne réglons pas notre vie sur l’avidité des richesses ; mais aujourd’hui tu m’as demandé de t’envoyer mille livres d’or. Veuille donc nous épargner, très serein empereur : il nous reste si peu que cela ne suffira pas à ce que nous voudrions manger aujourd’hui.80
Chez nous, en effet, comme il est naturel, l’art des cuisiniers demeure inactif, et leur couteau n’a point commerce avec le sang. Nos mets les plus considérables, ceux qui font notre abondance, sont des feuilles d’herbes, avec du pain très grossier et du vin aigri, afin que nos sens ne soient pas étourdis par la gourmandise et que nous ne vivions pas dans la déraison.
2. Lausus, ton illustre tribun, qui t’est fidèlement attaché dans les entreprises auxquelles tu tiens, m’a encore rapporté ceci : une femme s’est présentée devant ta Sérénité au sujet de la mort de son enfant, empoisonné ; et vous avez décidé qu’il ne devait y avoir d’empoisonneurs nulle part, que ceux qui existaient devaient être mis à mort, ou que l’on ne conserverait que ceux dont le combat est contre les bêtes sauvages.
Cette décision, si justement prise par vous, m’a paru étrange. Il est, en effet, tout à fait ridicule que tu entreprennes de soigner les grandes douleurs des blessures avec de petits remèdes. Car, après avoir outragé Dieu, c’est en vain que tu prends soin des veuves et des orphelins. L’un est le fait d’un homme en démence et dangereux ; l’autre, d’un homme compatissant et sensible à la souffrance.
Il nous est pénible, à nous qui sommes de simples particuliers, de parler à un empereur ; mais il te paraîtra plus pénible encore de parler à Dieu. Car nul médiateur ne se présentera entre Dieu et les hommes (1 Tm 2, 5). Ce que tu as lu, tu ne l’as pas compris ; car, si tu l’avais compris, tu ne l’aurais pas condamné.
Lettre 42. À Chilon, son disciple§
[À Chilon, son disciple.]
1. Je serai pour toi, ô frère véritable, l’instrument de ton salut, si tu accueilles volontiers nos conseils sur ce que tu dois faire, surtout sur les questions au sujet desquelles tu nous as toi-même prié de te conseiller. Car beaucoup, peut-être, ont osé commencer la vie solitaire ; mais peu, sans doute, se sont appliqués à la mener dignement à son terme. Et, assurément, l’accomplissement ne réside pas dans la seule résolution ; c’est au terme que se recueille le fruit des peines endurées. Aussi la vie monastique ne profite-t-elle nullement à ceux qui ne se hâtent pas vers le terme qu’ils se sont proposé, mais s’arrêtent au seul commencement ; bien plus, ils exposent leur propre résolution à la risée, accusés par ceux du dehors de lâcheté et d’irrésolution. Le Seigneur dit en effet, lui aussi, au sujet de tels hommes : « Qui, voulant bâtir une maison, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense, afin de savoir s’il possède de quoi l’achever ? De peur qu’après en avoir posé les fondations, s’il ne peut la terminer, les passants ne se mettent à le railler, en disant : Cet homme a posé des fondations et n’a pu achever » (Lc 14, 28–30).
Que le commencement s’accompagne donc d’un progrès empressé vers l’accomplissement. Car le très noble athlète Paul, voulant que nous ne nous attardions pas aux bonnes œuvres déjà accomplies, mais que nous progressions chaque jour, dit : « Oubliant ce qui est en arrière et me tendant vers ce qui est en avant, je poursuis ma course vers le but, pour obtenir le prix de l’appel d’en haut » (Ph 3, 13–14). Telle est, en effet, toute la vie des hommes : elle ne se contente pas de ce qui est passé et se nourrit, non pas tant de ce qui est passé que de ce qui est à venir81. À quoi sert à l’homme d’avoir rassasié son ventre hier, si aujourd’hui sa faim naturelle ne trouve pas dans la nourriture l’apaisement qui lui convient ? De même, l’âme ne tire aucun profit de la bonne action d’hier, si la pratique de la justice lui fait défaut aujourd’hui. Car il est dit : « Tel je te trouverai, tel je te jugerai. »
2. Ainsi, la peine du juste devient vaine, tandis que la conduite du pécheur devient irréprochable, lors qu’un changement survient82, l’un passant du meilleur au pire, l’autre du pire au meilleur. On peut entendre Ézéchiel enseigner cela aussi, comme de la part du Seigneur : « Si le juste se détourne et commet une faute, je ne me souviendrai plus des œuvres de justice qu’il a accomplies auparavant, mais il mourra dans son péché » (Ez 18, 24). Il dit de même au sujet du pécheur : « S’il se convertit et pratique la justice, il vivra par elle » (Ez 18, 21–22).
Où sont donc les si nombreuses peines de Moïse, le serviteur, puisqu’une contradiction d’un instant lui a interdit l’entrée dans la terre de la promesse (Nb 20, 12) ? Où est aussi la vie de Giézi auprès d’Élisée, puisqu’il s’est attiré la lèpre par amour de l’argent (2 R 5, 27) ? À quoi ont servi à Salomon l’abondance de sa sagesse et les pensées si élevées qu’il avait auparavant de Dieu, puisqu’il est ensuite tombé dans l’idolâtrie, emporté par sa passion des femmes (1 R 11, 4) ? Même le bienheureux David, la dissipation ne l’a pas laissé irréprochable, à cause de sa faute envers la femme d’Urie (2 S 11). La chute de Judas du meilleur au pire suffirait à elle seule à mettre en garde celui qui vit selon Dieu : après avoir été si longtemps disciple du Christ, il vendit enfin son maître pour un faible gain et se procura ainsi un lacet pour se pendre (Mt 27, 3–5).
Sache donc ceci, frère : ce n’est pas celui qui commence bien qui est parfait ; c’est celui qui achève bien qui est agréé de Dieu. N’accorde donc pas de sommeil à tes yeux, frère, ni d’assoupissement à tes paupières, afin d’échapper comme une gazelle aux lacets et comme un oiseau au piège (Pr 6, 4–5). Prends garde, en effet : tu passes au milieu des pièges et tu marches au sommet d’une haute muraille, d’où celui qui tombe ne tombe pas sans péril. Ne cherche donc pas d’emblée à atteindre le sommet de l’ascèse ; surtout, ne te fie pas à toi-même83, de peur que, par inexpérience, tu ne tombes de cette hauteur. Mieux vaut progresser peu à peu. Retire-toi donc progressivement des plaisirs de la vie84, en faisant disparaître en toi toute habitude, de peur qu’en excitant brusquement tous les plaisirs à la fois, tu n’attires sur toi une multitude de tentations. Lorsque tu auras entièrement vaincu une passion de plaisir, range-toi en bataille contre un autre plaisir ; ainsi, tu les vaincras tous en leur temps. Car le plaisir porte un seul nom, mais recouvre des réalités diverses.
Sois donc, frère, tout d’abord patient dans toute épreuve. Par quelles sortes d’épreuves le fidèle est-il éprouvé ? Par les pertes dans les biens de ce monde, les accusations, les mensonges, les désobéissances, les médisances, les persécutions. C’est par ces choses et d’autres semblables que le fidèle est éprouvé. Ensuite, sois aussi paisible : ne te précipite pas dans tes paroles ; ne sois ni querelleur, ni disputeur, ni avide de vaine gloire, ni porté à expliquer, mais attaché à la foi ; ne parle pas beaucoup, mais sois toujours prêt, non à enseigner, mais à apprendre. Ne t’occupe pas indiscrètement des vies mondaines, dont tu ne saurais tirer aucun profit. Car il est dit : « Que ma bouche ne dise pas les œuvres des hommes » (Ps 16, 4). Celui qui parle volontiers des actions des pécheurs réveille aisément les plaisirs contre lui-même. Enquiers-toi plutôt de la vie des justes : tu y trouveras ainsi ton profit. Ne recherche pas l’ostentation en parcourant les villages ou les maisons ; fuis-les comme des pièges pour les âmes.
Si quelqu’un, par une grande dévotion, te presse de venir chez lui sous de nombreux prétextes, qu’il apprenne à imiter la foi du centurion : alors que Jésus se hâtait vers lui pour accomplir une guérison, il déclina sa venue, disant : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit ; mais dis seulement une parole, et mon serviteur sera guéri. » Et lorsque Jésus lui eut dit : « Va, qu’il t’advienne selon ta foi », le serviteur fut guéri dès cette heure-là (Mt 8, 8.13). Sache donc ceci, frère : ce n’est pas la présence du Christ, mais la foi de celui qui le priait, qui a délivré le malade. De même aujourd’hui, si tu pries dans le lieu où tu te trouves et si le malade croit que tes prières lui viendront en aide, tout lui adviendra selon son désir.
3. N’aime pas les tiens plus que le Seigneur. Car il dit : « Celui qui aime son père, sa mère ou ses frères plus que moi n’est pas digne de moi » (Mt 10, 37). Que signifie donc le commandement du Seigneur ? « Si quel qu’un, dit-il, ne prend pas sa croix et ne me suit pas, il ne peut être mon disciple » (Lc 14, 27). Si tu es mort avec le Christ à tes parents selon la chair, pourquoi veux-tu de nouveau vivre parmi eux ? Si tu rebâtis, à cause de tes parents, ce que tu as détruit pour le Christ, tu te constitues toi-même transgresseur (Ga 2, 18). Ne quitte donc pas ton lieu de retraite pour t’acquitter de tes obligations envers tes parents ; car, en quittant ton lieu, tu quitteras peut-être aussi ta manière de vivre85. Ne te plais pas dans les foules, ne t’attache ni aux campagnes ni aux villes, mais aime le désert, demeurant toujours en toi-même, sans distraction, et tenant la prière et la psalmodie pour ton œuvre.
Ne néglige pas non plus les lectures, surtout celle du Nouveau Testament, parce que l’Ancien Testament occasionne souvent du dommage ; non qu’il ait été écrit des choses nuisibles, mais parce que l’intelligence de ceux qui en subissent du dommage est faible. Tout pain, en effet, est nourrissant, mais il nuit aux malades. Ainsi donc, toute Écriture est inspirée de Dieu et utile (2 Tm 3, 16), et rien n’est impur par soi-même ; mais, pour celui qui estime une chose impure, elle est impure (Rm 14, 14). Éprouve toutes choses ; retiens ce qui est bon ; abstiens-toi de toute forme de mal (1 Th 5, 21–22). Car tout est permis, mais tout n’est pas profitable (1 Co 10, 23).
Sois donc, envers ceux que tu rencontres, sans malice en toutes choses86, affable, plein d’amour fraternel, doux, humble de cœur ; ne manque pas le but de l’hospitalité par la recherche de mets coûteux, mais contente-toi de ce que tu as. Ne reçois de personne rien qui excède les besoins quotidiens de la vie solitaire ; surtout, fuis l’or comme un ennemi qui tend des embûches à l’âme, comme le père du péché et le serviteur du diable. Sous prétexte de servir les pauvres, ne te rends pas coupable d’amour de l’argent. Si quelqu’un t’apporte de l’argent pour les pauvres, et si tu connais des personnes dans le besoin, conseille à celui-là même auquel appartient l’argent de le porter aux frères qui manquent du nécessaire, de peur que la réception de cet argent ne souille ta conscience.
4. Fuis les plaisirs ; poursuis la maîtrise de toi-même ; exerce ton corps par les travaux et accoutume ton âme aux épreuves87. Considérant la séparation du corps et de l’âme comme la délivrance de tout mal, attends la jouissance des biens éternels, auxquels tous les saints ont eu part. Pour toi, pesant sans cesse les choses, oppose à la pensée diabolique le raisonnement pieux, et fais pencher vers celui-ci le plateau de la balance88, surtout lorsque la pensée mauvaise se soulève et dit :
« Quel avantage trouves-tu à vivre en ce lieu ? Quel profit retires-tu de ton éloignement de la société des hommes ? Ne sais-tu pas que les évêques établis par Dieu à la tête des Églises de Dieu vivent habituellement parmi les hommes et célèbrent sans cesse des fêtes spirituelles, où les assistants trouvent assurément un très grand profit ? Là, en effet, sont dévoilées les énigmes des Proverbes, expliqués les enseignements apostoliques, exposés les sens des Évangiles ; on y entend parler de Dieu ; on y rencontre des frères spirituels, dont la seule vue du visage procure un grand profit à ceux qui les abordent. Mais toi, après t’être rendu étranger à tant de biens, tu demeures ici, devenu peut-être sauvage avec les bêtes. Car tu vois ici une grande solitude, un isolement profond, l’absence d’enseignement, l’éloignement des frères et un esprit fort inactif à l’égard du commandement de Dieu. »
Lorsque donc la pensée mauvaise se soulève contre toi avec de tels prétextes, si nombreux et si plausibles, et veut t’abattre, oppose-lui, par le raisonnement pieux, l’expérience des faits, en disant :
« Puisque tu me dis que les choses du monde sont belles, c’est précisément pour cela que je suis venu habiter ici, m’étant jugé indigne des biens du monde. Car aux biens du monde se mêlent les maux, et ce sont plutôt les maux qui l’emportent. Un jour que je m’étais rendu aux fêtes spirituelles, j’y rencontrai à grand-peine un frère qui semblait craindre le Seigneur, mais que le diable tenait sous son pouvoir ; je l’entendis tenir des propos ingénieux et raconter des fables inventées pour tromper ceux qui l’abordaient. Après lui, je rencontrai beaucoup de voleurs, de ravisseurs, de tyrans. Je vis la tenue honteuse des ivrognes, le sang des opprimés. Je vis aussi la beauté des femmes, qui tourmentait ma chasteté. J’échappai à l’acte de fornication, mais je souillai ma virginité dans la pensée de mon cœur. J’entendis beaucoup de paroles utiles à l’âme ; pourtant, chez aucun des maîtres je ne trouvai une vertu digne de ses paroles89.
« Après cela, j’entendis encore d’innombrables chants tragiques revêtus de mélodies amollissantes. J’entendis encore les doux accents de la cithare, les battements des danseurs, la voix des bouffons, beaucoup de sottises et de plaisanteries, la clameur d’une foule innombrable. Je vis les larmes des dépouillés, les douleurs de ceux qu’emmenait la tyrannie, les gémissements des torturés. Et je regardai : voici que ce n’était pas une fête spirituelle, mais une mer agitée par les vents et bouleversée, s’efforçant de tous les engloutir ensemble sous ses vagues.
« Dis-moi, mauvaise pensée, et toi, démon de la volupté passagère et de la vaine gloire, quel profit ai-je à voir et à entendre cela, moi qui ne puis secourir aucun de ceux qui subissent l’injustice, à qui il n’est permis ni de défendre les faibles ni de redresser ceux qui s’égarent, et qui vais peut-être me perdre moi-même avec eux ? De même qu’un peu d’eau pure disparaît sous une violente bourrasque de vent et de poussière, ainsi les bonnes actions que nous croyons accomplir dans la vie sont recouvertes par la multitude des maux. Car les chants tragiques s’enfoncent comme des pieux, parmi l’allégresse et la joie, dans le cœur de ceux qui vivent dans le monde, afin d’obscurcir la pureté de la psalmodie ; et les gémissements et les lamentations des hommes victimes de l’injustice leur sont infligés par leurs semblables, afin que se manifeste la patience des pauvres.
5. « Quel profit en retiré-je donc, sinon, manifestement, un dommage pour mon âme ? C’est pourquoi je m’enfuis vers les montagnes comme un passereau90 (Ps 10, 1). Car, comme un passereau, j’ai été délivré du piège des chasseurs (Ps 123, 7). Je vis, en effet, ô mauvaise pensée, dans ce désert où le Seigneur a séjourné. Ici est le chêne de Mambré (Gn 18, 1) ; ici, l’échelle qui monte au ciel et les camps des anges qui apparurent à Jacob (Gn 28, 12 ; 32, 2–3) ; ici, le désert où le peuple, après s’être purifié, reçut la Loi et, entrant ainsi dans la terre de la promesse, vit Dieu. Ici est le mont Carmel, où Élie, demeurant, servit Dieu (1 R 18). Ici est la plaine où Esdras se retira et, sur l’ordre de Dieu, proféra tous les livres inspirés de Dieu (4 Esd 14, 37–48). Ici est le désert où le bienheureux Jean, se nourrissant de sauterelles, prêcha aux hommes la conversion (Mt 3, 1–4). Ici est le mont des Oliviers, où le Christ montait pour prier, nous enseignant à prier (Lc 22, 39–41). Ici est le Christ, l’ami du désert. Car il dit : « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux » (Mt 18, 20).
« Ici est la voie étroite et resserrée qui conduit à la vie (Mt 7, 14). Ici sont les maîtres et les prophètes, qui erraient dans les déserts, les montagnes, les cavernes et les creux de la terre (He 11, 38). Ici sont les apôtres et les évangélistes, et la vie des moines qui ont le désert pour cité. Voilà donc ce que j’ai volontairement accepté, afin de recevoir ce qui a été promis aux martyrs du Christ et à tous les autres saints, afin de dire sans mentir : « À cause des paroles de tes lèvres, j’ai gardé des voies rudes » (Ps 16, 4).
« Car j’ai connu Abraham, l’ami de Dieu, obéissant à la voix de Dieu et allant habiter le désert (Gn 12, 1–4) ; Isaac opprimé ; Jacob, le patriarche, vivant à l’étranger ; Joseph, le chaste, vendu ; les trois jeunes gens, inventeurs de la maîtrise de soi, combattant le feu (Dn 3) ; Daniel jeté une seconde fois dans la fosse aux lions (Dn 14, 31–42) ; Jérémie, à la parole hardie, condamné à la fosse de boue (Jr 38, 6) ; Isaïe, le contemplateur des choses cachées, scié ; Israël emmené en captivité ; Jean, qui dénonçait l’adultère, décapité (Mc 6, 17–28) ; les martyrs du Christ mis à mort. Et pourquoi m’étendre davantage ? Le Sauveur lui-même a été crucifié pour nous, afin de nous donner la vie par sa propre mort, et de nous préparer tous à la patience et de nous y attirer. C’est vers lui que je me hâte, ainsi que vers le Père et le Saint-Esprit. Je lutte pour être trouvé authentique, m’étant jugé indigne des biens du monde. Toutefois, ce n’est pas moi qui suis fait pour le monde, mais le monde pour moi. »
Méditant donc ces choses en toi-même et les accomplissant avec zèle, selon ce qui t’a été dit, combats pour la vérité jusqu’à la mort (Si 4, 28). Car le Christ aussi s’est fait obéissant jusqu’à la mort (Ph 2, 8). Et l’Apôtre dit encore : « Prenez garde qu’il ne se trouve en quelqu’un de vous un cœur mauvais, qui le fasse se détourner du Dieu vivant ; mais exhortez-vous mutuellement et édifiez-vous les uns les autres, aussi longtemps qu’il est dit : Aujourd’hui » (He 3, 12–13 ; 1 Th 5, 11). Car « aujourd’hui » signifie toute la durée de notre vie. En vivant ainsi, frère, tu te sauveras toi-même, tu nous réjouiras et tu glorifieras Dieu dans les siècles des siècles. Amen.
Lettre 43. Exhortation aux jeunes§
[Exhortation aux jeunes.]
Apprends, toi, homme solitaire91 et fidèle, ouvrier de la piété, et laisse-toi instruire de la conduite évangélique, de l’assujettissement du corps (1 Co 9, 27), de l’humilité de l’esprit, de la pureté de la pensée, de l’anéantissement de la colère. Si l’on te réquisitionne, fais davantage pour le Seigneur (Mt 5, 41) ; si l’on te dépouille, n’intente pas de procès (1 Co 6, 7) ; si l’on te hait, aime (Mt 5, 44) ; si l’on te persécute, endure ; si l’on te calomnie, exhorte (1 Co 4, 12–13). Meurs au péché (Rm 6, 11), sois crucifié pour Dieu (Ga 2, 19) ; remets tout ton souci au Seigneur (1 P 5, 7), afin de te trouver là où sont les myriades d’anges, les assemblées festives des premiers-nés (He 12, 22–23), les trônes des apôtres, les sièges d’honneur des prophètes, les sceptres des patriarches, les couronnes des martyrs, les louanges des justes92. Aspire à être compté parmi ces justes, dans le Christ Jésus notre Seigneur. À lui la gloire pour les siècles. Amen.
Lettre 44. À un moine déchu§
[À un moine déchu.]
1. Nous ne te disons pas : « Réjouis-toi », car il n’est pas de joie pour les impies (Is 48, 22). L’incrédulité me tient encore, et mon cœur ne peut admettre une si grande monstruosité, l’énormité de ce que tu as osé accomplir, s’il en est bien ainsi, comme cela paraît désormais à tous. Je m’étonne, en effet, qu’une si grande sagesse ait été engloutie, qu’une si grande rigueur se soit dissipée ; d’où vient qu’un tel aveuglement se soit répandu sur toi ? Comment, sans réfléchir à rien, as-tu causé une telle et si grande perdition des âmes ? Car, si cela est vrai, tu as livré ta propre âme à l’abîme et relâché la vigueur de tous ceux qui entendent parler de cette impiété. Tu as renié la foi ; tu as manqué le but du beau combat (2 Tm 4, 7). C’est pourquoi je souffre à ton sujet. Quel prêtre, en effet, l’apprend sans se lamenter93 ? Quel homme d’Église ne se frappe la poitrine ? Quel laïc n’en est assombri ? Quel ascète n’en prend le deuil ? Peut-être même le soleil s’est-il obscurci devant ta chute, et les puissances des cieux ont-elles été ébranlées devant ta perdition (Mt 24, 29). Même les pierres insensibles ont versé des larmes devant ta folie ; même tes ennemis ont pleuré devant l’excès de ton iniquité. Ô quel endurcissement ! Ô quelle terrible cruauté ! Tu n’as pas craint Dieu ; tu n’as pas respecté les hommes ; tu n’as pas eu d’égards pour tes amis ; mais tu as fait naufrage en tout à la fois ; tu as été dépouillé de tout à la fois. Aussi, de nouveau, je souffre à ton sujet, malheureux !
Toi qui annonçais à tous la vigueur du Royaume, tu es déchu du Royaume. Toi qui, par ton enseignement, inspirais à tous la crainte, tu n’as pas eu la crainte de Dieu devant les yeux (Ps 35, 2). Toi qui prêchais la sainteté, tu te révèles souillé. Toi qui tirais gloire de ne rien posséder, tu te révèles avide de richesses94. Toi qui montrais, par tes instructions, le châtiment de Dieu, tu t’es attiré à toi-même le châtiment. Comment te pleurer ? Comment souffrir à ton sujet ? Comment est tombé l’astre du matin, qui se levait à l’aurore, et comment s’est-il brisé contre terre (Is 14, 12) ? Les deux oreilles de quiconque l’apprendra en tinteront (1 S 3, 11). Comment le naziréen, qui brillait plus que l’or, est-il devenu plus sombre que la suie (Lm 4, 7-8) ? Le précieux fils de Sion, comment est-il devenu un vase inutile95 (Lm 4, 2) ? Celui dont tous célébraient la mémoire des divines Écritures96, aujourd’hui son souvenir a péri avec fracas (Ps 9, 7). L’esprit prompt a promptement péri. L’homme aux multiples pensées a commis un péché aux multiples replis. Car ceux qui avaient tiré profit de ton enseignement ont subi du dommage du fait de ta perdition. Ceux qui prêtaient l’oreille à tes discours se sont bouché les oreilles à l’annonce de ta perdition.
Quant à moi, dans les lamentations et l’abattement, sans force de toutes parts, mangeant la cendre comme du pain (Ps 101, 10), ayant jeté sur moi un sac à cause de ma blessure, voilà les éloges que je déroule à ton sujet ; ou plutôt, composant des discours funèbres, je demeure sans consolation et sans guérison ; car la consolation s’est dérobée à mes yeux (Os 13, 14), et il n’est ni baume à appliquer, ni huile, ni bandages (Is 1, 6). Car ma blessure est douloureuse. D’où me viendra la guérison (Jr 15, 18) ?
2. Si donc il te reste encore quelque espérance de salut, quelque faible souvenir de Dieu, quelque désir des biens à venir, quelque crainte des châtiments réservés aux impénitents, reprends vite tes esprits. Lève les yeux vers le ciel, prends conscience de ton état, cesse de faire le mal, secoue l’ivresse qui t’a envahi, soulève-toi contre celui qui t’a renversé. Trouve la force de te relever de terre. Souviens-toi du bon pasteur : il se mettra à ta poursuite et te délivrera (Lc 15, 4). Ne resterait-il de toi que deux pattes ou un bout d’oreille, échappe d’un bond à celui qui t’a blessé (Am 3, 12). Souviens-toi des miséricordes de Dieu : il soigne avec de l’huile et du vin (Lc 10, 34). Ne désespère pas du salut. Rappelle-toi ce qui est écrit : celui qui tombe se relève, et celui qui se détourne revient (Jr 8, 4) ; celui qui a été frappé est guéri ; celui qui a été pris par les bêtes en réchappe ; celui qui confesse sa faute n’est pas rejeté. Car le Seigneur ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive97 (Ez 33, 11). Ne va pas, pour être tombé dans un abîme de maux, tout mépriser (Pr 18, 3). C’est le temps du répit, le temps de la patience, le temps de la guérison, le temps du redressement. Tu as glissé ? Relève-toi. Tu as péché ? Tiens-toi en repos (Gn 4, 7). Ne t’arrête pas sur le chemin des pécheurs (Ps 1, 1), mais échappe-t’en d’un bond. Car, lorsque tu seras revenu et que tu auras gémi, alors tu seras sauvé (Is 30, 15). Car des peines vient la santé, et des sueurs le salut.
Prends donc garde qu’en voulant tenir tes engagements envers certaines personnes, tu ne transgresses tes engagements envers Dieu, ceux que tu as professés devant de nombreux témoins. N’hésite donc pas, pour des considérations humaines, à venir auprès de moi. Car je recueillerai mon mort et le pleurerai ; je le soignerai ; je pleurerai amèrement sur la ruine de la fille de mon peuple (Is 22, 4). Tous t’accueillent, tous prendront part à ta peine. Ne te laisse pas abattre98 ; souviens-toi des jours anciens (Ps 142, 5). Il est un salut, il est un redressement. Prends courage, ne désespère pas. Ce n’est pas une loi qui condamne à une mort sans miséricorde, mais une grâce qui diffère le châtiment, qui attend le redressement. Les portes ne sont pas encore fermées (Mt 25, 10) ; l’époux entend ; le péché ne règne pas (Rm 6, 14). Reprends encore la lutte, ne recule pas, et aie pitié de toi-même ainsi que de nous tous, dans le Christ Jésus notre Seigneur, à qui sont la gloire et la puissance, maintenant et toujours, dans les siècles des siècles. Amen.
Lettre 45. À un moine déchu§
[À un moine déchu.]
1. Une double crainte a fait irruption dans les profondeurs de mon esprit à ton sujet. Ou bien, si je commence par une attitude dépourvue de compassion, je m’expose à l’accusation de misanthropie ; ou bien, si je veux compatir et me laisser attendrir devant tes passions, je me laisse entraîner à tort dans l’autre sens. Aussi, au moment de tracer cette lettre, ai-je raffermi par mes raisonnements ma main engourdie ; mais mon visage, accablé par la tristesse que tu m’inspires, je n’ai pu en changer l’expression : une telle honte s’est répandue sur moi à ton sujet que ma bouche cesse aussitôt de pouvoir se tenir fermée et que mes lèvres se mettent à pleurer. Hélas ! Que vais-je écrire, ou que vais-je penser, arrêté à ce carrefour ?
Si je me remémore ton ancienne et vaine conduite, lorsque tu étais entouré de richesses et d’une misérable petite gloire, je frémis : alors te suivaient une foule de flatteurs et la jouissance passagère du luxe, accompagnée d’un danger manifeste et de gains injustes ; tantôt la crainte des magistrats dispersait tes pensées de salut, tantôt les troubles des affaires publiques ébranlaient ton foyer, et l’étreinte des maux projetait ton esprit vers celui qui pouvait te secourir. Alors, peu à peu, tu t’exerçais à tourner tes regards vers le Sauveur, qui suscitait les craintes pour ton bien, mais te délivrait et te protégeait, toi qui te jouais de lui lorsque tu étais en sécurité99. Alors tu t’entraînais à adopter une conduite digne de respect, tenant pour du fumier ta fortune pleine de périls, renonçant au soin de ta maison et à la compagnie de ton épouse (Ph 3, 8).
Tout entier soulevé au-dessus de ces choses, comme un étranger et un errant, traversant campagnes et villes, tu accourus à Jérusalem. Là, séjournant moi-même avec toi, je te proclamais bienheureux pour tes labeurs d’athlète : tu passais des semaines entières dans le jeûne, te consacrant à Dieu par la pratique de la sagesse ; en même temps, tu fuyais les rencontres des hommes comme on fuit dans une déroute et, ayant fait du silence et de la solitude ta règle, tu te détournais des tumultes de la cité. Tu meurtrissais ton corps d’un rude cilice et, serrant tes reins dans une ceinture rigide, tu comprimais tes os avec endurance. Tu creusais tes flancs par les privations, les évidant jusqu’à la région de l’échine ; tu avais renoncé à l’usage d’une bande d’étoffe douce et, attirant tes parois abdominales vers l’intérieur comme sous l’effet d’une ventouse, tu les contraignais à adhérer à la région des reins. Vidant ta chair de toute sa graisse, tu desséchais courageusement les canaux du bas-ventre ; resserrant ton estomac lui-même par les abstinences, tu faisais surplomber par tes côtes, comme par l’avancée d’un toit, les parties voisines du nombril. Et, tout ton corps ainsi contracté, tu confessais Dieu durant les heures nocturnes, lissant ta barbe trempée par les flots de tes larmes.
Mais pourquoi me faut-il tout énumérer ? Souviens-toi du nombre de bouches saintes que tu as saluées d’un baiser, du nombre de corps sacrés que tu as embrassés, de tous ceux qui réchauffaient entre leurs mains tes mains tenues pour sans souillure, de tous ces serviteurs de Dieu qui accouraient, tels des serviteurs, pour embrasser tes genoux.
2. Et quel est l’aboutissement de tout cela ? Une accusation d’adultère, portée par la rumeur et volant plus vite qu’une flèche, blesse nos oreilles et transperce nos entrailles d’un aiguillon plus acéré. Quelle ruse si savamment variée de l’imposteur t’a conduit à une chute aussi funeste ? Quels filets enchevêtrés du diable, se resserrant autour de toi, ont réduit à l’impuissance les opérations de la vertu ? Que sont devenus pour moi les récits de tes labeurs ? Faut-il donc refuser de croire ? Et comment, d’après ce qui est manifeste, ne tiendrions-nous pas pour croyable ce qui demeure encore caché, si tu as emprisonné dans des serments redoutables les âmes qui avaient cherché refuge auprès de Dieu, alors qu’il a été expressément précisé que ce qui dépasse le « oui » et le « non » revient au diable (Mt 5, 37) ?
Ainsi, tout à la fois, tu t’es porté garant d’un parjure funeste et, en avilissant le caractère de la vie ascétique, tu as fait remonter la honte jusqu’aux apôtres et au Seigneur lui-même. Tu as déshonoré la gloire de la pureté, tu as jeté le blâme sur la profession de chasteté ; nous sommes devenus une tragédie de captifs ; notre histoire est mise en scène pour les Juifs et les Grecs. Tu as brisé le courage des moines ; tu as plongé les plus rigoureux dans la crainte et la lâcheté, les laissant désormais stupéfaits de la puissance du diable ; tu as poussé les indifférents à rivaliser de dérèglement. Tu as anéanti, autant qu’il dépendait de toi, le titre de gloire du Christ, qui dit : « Ayez courage, j’ai vaincu le monde », et son prince (Jn 16, 33). Tu as préparé pour ta patrie une coupe de déshonneur ; tu as véritablement réalisé la parole du Proverbe : « Comme un cerf atteint d’une flèche au foie » (Pr 7, 23).
Mais que faire maintenant ? La tour de la force ne s’est pas écroulée, frère (Pr 18, 10) ; les remèdes de la conversion n’ont pas été discrédités ; la ville de refuge n’a pas été fermée (Nb 35, 11). Ne demeure pas dans l’abîme des maux ; ne te prête pas à l’homicide (Jn 8, 44). Le Seigneur sait relever ceux qui sont abattus (Ps 145, 8). Ne fuis pas au loin, mais reviens en courant vers nous. Reprends les labeurs de ta jeunesse, effaçant par de nouvelles victoires ce plaisir rampant et visqueux. Relève la tête vers le jour de la fin, qui s’est tellement approché de notre vie100, et reconnais comment désormais les enfants des Juifs et des Grecs sont poussés ensemble vers la piété. Ne renie pas entièrement le Sauveur du monde, de peur que ne t’atteigne cette sentence si redoutable : « Je ne sais qui vous êtes » (Lc 13, 25).
Lettres 46 et 47. À une vierge déchue§
[À une vierge déchue.]
1. Voici le moment de pousser ce cri prophétique et de dire : « Qui donnera de l’eau à ma tête et à mes yeux une source de larmes, pour que je pleure les blessés de la fille de mon peuple ? » (Jr 9, 1). Car, même si un profond silence les enveloppe, même s’ils demeurent étendus, tout étourdis par le malheur, et si le coup mortel qu’ils ont reçu leur a ôté jusqu’au sentiment de leur souffrance, nous ne devons pas, nous du moins, passer sans larmes devant une si grande chute. Si Jérémie a jugé dignes de lamentations sans nombre ceux dont les corps avaient été frappés à la guerre, que pourrait-on dire devant un tel désastre des âmes ? « Tes blessés, dit-il, ne sont pas blessés par l’épée, et tes morts ne sont pas morts à la guerre » (Is 22, 2). Mais je déplore l’aiguillon de la mort, le redoutable péché, et les traits embrasés du Mauvais, qui ont brûlé avec une cruauté barbare les âmes en même temps que les corps (1 Co 15, 56 ; Ep 6, 16).
Certes, les lois de Dieu gémiraient profondément à la vue d’une si grande souillure sur la terre, elles qui ne cessent de défendre et de proclamer, autrefois : « Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain » (Ex 20, 17), et, par les saints Évangiles : « Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur » (Mt 5, 28). Et maintenant elles voient livrée sans crainte à l’adultère l’épouse même du Maître, celle dont le Christ est la tête (Ep 5, 23).
Les esprits mêmes des saints gémiraient : Phinéès le zélateur, parce qu’il ne lui est pas permis, aujourd’hui encore, de prendre en main sa lance et de châtier corporellement cette abomination (Nb 25, 7–8) ; Jean le Baptiste, parce qu’il ne peut quitter les demeures d’en haut, comme jadis le désert, pour accourir dénoncer cette iniquité et, s’il lui fallait souffrir quelque chose, abandonner sa tête plutôt que sa liberté de parole. Ou plutôt, puisque, pour nous aussi, semblable au bienheureux Abel, « mort, il parle encore » (He 11, 4), Jean crie aujourd’hui et proclame plus haut encore qu’autrefois au sujet d’Hérodiade : « Il ne t’est pas permis de l’avoir » (Mt 14, 4). Car, si le corps de Jean, suivant la nécessité de la nature, a subi le terme fixé par Dieu, et si sa langue se tait, « la parole de Dieu n’est pas enchaînée » (2 Tm 2, 9). Lui qui, lorsqu’on violait le mariage d’un compagnon de servitude, a porté jusqu’à la mort sa liberté de parole, qu’éprouverait-il en voyant un si grand outrage infligé à la sainte chambre nuptiale du Seigneur ?
2. Mais toi, qui as rejeté le joug de cette union divine, qui t’es enfuie de la chambre nuptiale immaculée du véritable Roi et qui es honteusement tombée dans cette corruption déshonorante et impie, puisque tu n’as aucun moyen d’échapper à cette amère accusation, ni aucun procédé, aucun artifice pour dissimuler cette horreur, tu affrontes tout avec audace. Et puisque « l’impie, lors qu’il est tombé dans les profondeurs du mal, finit par tout mépriser » (Pr 18, 3), tu renies jusqu’aux engagements pris envers le véritable Époux, proclamant que tu n’es pas vierge et que tu n’as jamais promis de l’être, toi qui as reçu et donné tant de marques de virginité.
Souviens-toi de la belle profession que tu as faite devant Dieu, les anges et les hommes (1 Tm 6, 12). Souviens-toi de cette vénérable compagnie, du chœur sacré des vierges, de l’assemblée du Seigneur, de l’Église des saints ; de ton aïeule, vieillie dans le Christ, mais encore jeune et florissante par la vertu ; de ta mère dans le Seigneur, qui rivalisait avec elle et s’efforçait, par des labeurs extraordinaires et inhabituels, de vaincre les habitudes reçues ; de ta sœur, qui, elle aussi, les imitait sur certains points et ambitionnait de les surpasser sur d’autres, dépassant, grâce aux avantages de la virginité, les belles œuvres de ses devancières et t’invitant avec ardeur, par sa parole et par sa vie, toi qu’elle croyait sa sœur, à rivaliser avec elle dans les mêmes efforts.
Souviens-toi d’elles, et de cette ronde angélique que tu formais avec elles autour de Dieu, de cette vie spirituelle dans la chair, de cette existence céleste sur la terre. Souviens-toi des jours sans trouble, des nuits illuminées, des cantiques spirituels, de la psalmodie harmonieuse, des saintes prières, de la couche pure et sans souillure, de la démarche virginale, de la table frugale, et de celle qui priait avec ferveur pour que ta virginité te fût conservée intacte.
Où sont donc cette tenue vénérable, ces mœurs réglées, ce vêtement simple qui convenait à une vierge, cette belle rougeur de la pudeur, cette noble pâleur que faisaient fleurir la continence et les veilles, et dont l’éclat avait plus de grâce que toutes les fraîches couleurs du teint ? Combien de fois, dans tes prières, n’as-tu pas versé des larmes pour conserver ta virginité sans tache ? Combien de lettres n’as-tu pas écrites aux saints, leur demandant de prier pour toi, non pour que tu obtinsses un mariage humain, ou plutôt cette corruption déshonorante, mais pour que tu ne fusses pas séparée du Seigneur Jésus ? Combien de fois n’as-tu pas reçu les présents de l’Époux ? Faut-il encore rappeler les honneurs que les siens te rendaient à cause de lui ? Ta vie commune avec les vierges ? Tes sorties en leur compagnie ? Les accueils que te réservaient les vierges ? Les éloges de ta virginité ? Les bénédictions données à une vierge ? Les lettres qui t’étaient adressées comme à une vierge ?
Mais maintenant, pour avoir reçu un léger souffle de l’esprit de l’air, « qui agit maintenant dans les fils de la désobéissance » (Ep 2, 2), tu as tout renié ; et ce bien précieux, si ardemment recherché, tu l’as échangé contre un plaisir de courte durée, qui, pour un temps, flatte ton palais, mais que tu trouveras ensuite plus amer que le fiel (Pr 5, 3–4).
3. Devant cela, qui ne dirait en se lamentant : « Comment Sion, la cité fidèle, est-elle devenue une prostituée ? » (Is 1, 21). Et comment le Seigneur lui-même ne dirait-il pas à l’un de ceux qui marchent aujour d’hui dans l’esprit de Jérémie : « As-tu vu ce que m’a fait la vierge d’Israël ? » (Jr 18, 13). « Je l’avais fiancée à moi dans la fidélité et l’incorruptibilité, dans la justice et le jugement, dans la miséricorde et la compassion », ainsi que je le lui avais promis par le prophète Osée (Os 2, 19–20). « Mais elle a aimé des étrangers ; et, tandis que je suis vivant, moi, son époux, elle porte le nom d’adultère et ne craint pas de se donner à un autre homme » (Rm 7, 3).
Et que dira celui qui conduit l’épouse à l’Époux, le divin et bienheureux Paul, aussi bien celui d’autrefois que celui d’aujourd’hui, par la médiation et l’enseignement duquel tu as quitté la maison paternelle pour être unie au Seigneur101 ? Chacun d’eux, profondément affligé d’un si grand mal, ne dirait-il pas : « La crainte que je craignais m’est survenue, et ce que je redoutais m’a rencontré » (Jb 3, 25) ? « Car je t’avais fiancée à un seul époux, pour te présenter au Christ comme une vierge pure ; et je craignais toujours que, de même que le serpent avait trompé Ève par sa ruse, tes pensées ne vinssent un jour à se corrompre » (2 Co 11, 2–3).
Aussi m’efforçais-je toujours d’apaiser par mille paroles apaisantes le tumulte des passions et de préserver par mille sauvegardes l’épouse du Seigneur. Je t’exposais sans cesse la vie de la femme non mariée, car seule « la femme non mariée se préoccupe des choses du Seigneur, afin d’être sainte de corps et d’esprit » (1 Co 7, 34). Je t’expliquais la dignité de la virginité et, en t’appelant temple de Dieu, je donnais pour ainsi dire des ailes à ton ardeur, l’élevant vers Jésus ; et, par la crainte du châtiment, je t’aidais à ne pas tomber, en disant : « Si quelqu’un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira » (1 Co 3, 17). J’y ajoutais encore la protection de mes prières, pour que ton corps, ton âme et ton esprit fussent conservés tout entiers, irréprochables, lors de la venue de notre Seigneur Jésus-Christ (1 Th 5, 23).
Mais, en tout cela, c’est en vain que j’ai peiné pour toi (Ga 4, 11). L’issue de ces doux labeurs est devenue pour moi amère, et me voici contraint de gémir de nouveau sur ce dont j’aurais dû me réjouir. Car voici que tu as été trompée par le serpent plus cruellement qu’Ève ; ce ne sont pas seulement tes pensées qui ont été corrompues, mais avec elles ton corps lui-même. Et cette chose effroyable, que j’hésite à dire et ne puis taire — car elle est comme un feu brûlant et ardent dans mes os, je suis défaillant de toutes parts et ne puis la supporter (Jr 20, 9) —, tu l’as accomplie : prenant les membres du Christ, tu en as fait les membres d’une prostituée (1 Co 6, 15).
Voilà, parmi tous les maux, le seul qui soit sans comparaison ; voilà une audace nouvelle dans la vie des hommes. Car il est dit : « Passez aux îles de Kittim et voyez ; envoyez à Qédar et examinez avec soin si de telles choses sont arrivées, si les nations changeront leurs dieux, qui pourtant ne sont pas des dieux » (Jr 2, 10–11). Mais la vierge a changé sa gloire, et sa gloire est dans sa honte. « Le ciel en a été stupéfait, et la terre a frémi d’une immense terreur » (Jr 2, 12). Aujourd’hui encore, le Seigneur dit : « La vierge a commis deux maux : elle m’a abandonné, moi, l’Époux véritable et saint des âmes saintes, et elle s’est enfuie vers un homme impie et sans loi, corrupteur tout ensemble de l’âme et du corps » (Jr 2, 13). Elle s’est détournée du Dieu sauveur.
4. « Mieux aurait valu pour lui qu’une meule d’âne lui fût suspendue au cou et qu’il fût jeté à la mer », plutôt que d’avoir fait tomber la vierge du Seigneur (Mt 18, 6). Quel esclave insolent a poussé la folie jusqu’à se jeter sur la couche de son maître ? Quel brigand est parvenu à ce degré de démence, de porter la main sur les offrandes mêmes consacrées à Dieu, non pas des vases inanimés, mais des corps vivants, où habite une âme faite à l’image de Dieu (Gn 1, 27) ? A-t-on jamais entendu parler, depuis que le monde existe, d’un homme qui ait osé, au milieu d’une ville et en plein midi, peindre des figures de porcs impurs sur une image royale ?
Celui qui viole un mariage humain meurt sans miséricorde sur la déposition de deux ou trois témoins. « De quel châtiment plus sévère, pensez-vous, sera jugé digne » celui qui a foulé aux pieds le Fils de Dieu, déshonoré l’épouse qui lui était solennellement promise et outragé l’esprit de virginité (He 10, 28–29) ?
« Mais elle le voulait, dit-il, et je ne lui ai pas fait violence contre son gré. » Cette maîtresse débauchée, l’Égyptienne, était, elle aussi, éperdument éprise du beau Joseph ; mais la fureur de cette impudique ne vainquit pas la vertu de l’homme chaste, et, bien qu’elle usât de violence avec ses mains, il ne se laissa pas contraindre à l’iniquité (Gn 39, 7–12).
« Mais elle y était résolue, dit-il, et elle n’était plus vierge ; et, si je n’avais pas voulu, elle aurait été corrompue par un autre. » Le Fils de l’homme aussi devait être livré, est-il dit ; mais malheur à celui par qui il a été livré (Mt 26, 24). Il faut que les scandales arrivent ; mais malheur à celui par qui ils arrivent (Mt 18, 7).
5. Après cela, « celui qui tombe ne se relève-t-il pas ? Celui qui se détourne ne revient-il pas ? » Pourquoi la vierge s’est-elle détournée avec une impudente obstination (Jr 8, 4–5), alors qu’elle a entendu le Christ, son Époux, dire par Jérémie : « Et j’ai dit, après toutes ses prostitutions : Reviens à moi ; et elle n’est pas revenue » (Jr 3, 7) ? « N’y a-t-il pas de baume en Galaad ? N’y a-t-il pas là de médecin ? Pourquoi donc la guérison de la fille de mon peuple n’est-elle pas survenue ? » (Jr 8, 22).
Assurément, tu trouverais dans la divine Écriture bien des remèdes contre le mal, bien des médicaments qui conduisent de la perdition au salut : les mystères de la mort et de la résurrection ; les paroles concernant le jugement redoutable et le châtiment éternel ; les enseignements sur la pénitence et la rémission des péchés ; ces innombrables exemples de retour : la drachme, la brebis, le fils qui a dévoré son bien avec les prostituées, qui était perdu et a été retrouvé, qui était mort et est revenu à la vie (Lc 15, 4–32). Employons ces remèdes contre le mal ; par eux, guérissons notre âme.
Représente-toi le dernier jour — car tu ne vivras pas, toi seule, éternellement —, l’angoisse, la suffocation, l’heure de la mort, la sentence de Dieu qui presse, les anges qui hâtent le départ, l’âme alors terriblement bouleversée, cruellement flagellée par sa conscience pécheresse, se retournant pitoyablement vers les choses d’ici-bas, et l’inéluctable nécessité de ce long voyage.
Retrace donc dans ta pensée l’effondrement final de la vie commune des hommes, lorsque le Fils de Dieu viendra dans sa gloire avec ses anges (Mt 25, 31). Car il viendra et ne gardera pas le silence (Ps 50, 3), lorsqu’il viendra juger les vivants et les morts (2 Tm 4, 1) et rendre à chacun selon ses actes ; lorsque cette trompette, faisant retentir un son puissant et terrible, éveillera ceux qui dorment depuis l’origine du monde : « Ceux qui auront fait le bien sortiront pour une résurrection de vie, et ceux qui auront commis le mal pour une résurrection de jugement » (Jn 5, 29).
Souviens-toi de la vision divine de Daniel, et de la manière dont il met le jugement sous nos yeux : « Je regardais, dit-il, jusqu’à ce que des trônes fussent placés et qu’un Ancien des jours prît place. Son vêtement était blanc comme la neige, et les cheveux de sa tête comme une laine pure ; ses roues étaient un feu ardent. Un fleuve de feu coulait devant lui. Mille milliers le servaient, et dix mille myriades se tenaient devant lui. Le tribunal siégea, et les livres furent ouverts102 » (Dn 7, 9–10), révélant clairement, tout à la fois, à la connaissance de tous, anges et hommes, le bien, le mal, les choses manifestes, les choses cachées, les actes, les paroles, les pensées.
Dans quel état devront alors se trouver ceux qui auront mal vécu ? Où donc s’enfoncera cette âme soudain exposée, toute couverte de honte, aux regards de tant de spectateurs ? Avec quel corps supportera-t-elle ces supplices sans fin et insoutenables, là où se trouvent le feu inextinguible, le ver qui inflige un châtiment immortel, et l’abîme obscur et effroyable de l’Hadès (Mc 9, 48) ?
6. Il est encore possible, maintenant, d’échapper à ces choses. Tant que cela est possible, relevons-nous de notre chute et ne désespérons pas de nous-mêmes, pourvu que nous renoncions au mal. Jésus-Christ est venu dans le monde sauver les pécheurs (1 Tm 1, 15). « Venez, adorons-le, prosternons-nous devant lui et pleurons en sa présence » (Ps 95, 6). Nous appelant à la pénitence, le Verbe crie et proclame : « Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et je vous donnerai le repos » (Mt 11, 28).
Il existe donc une voie de salut, si nous le voulons. La mort, ayant prévalu, a englouti ; mais sache bien que Dieu, à son tour, a essuyé toute larme de tout visage de ceux qui se repentent (Is 25, 8). Le Seigneur est fidèle en toutes ses paroles. Il ne ment pas lorsqu’il dit103 : « Quand vos péchés seraient comme la pourpre, je les rendrai blancs comme la neige ; quand ils seraient comme l’écarlate, je les rendrai blancs comme la laine » (Is 1, 18).
Le grand médecin des âmes est prêt à guérir ton mal, lui qui se tient prêt à délivrer non pas toi seule, mais tous ceux qui sont asservis au péché. Ces paroles sont les siennes ; cette bouche douce et salutaire a dit : « Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs à la pénitence104 » (Mt 9, 12–13 ; Lc 5, 31–32). Quelle excuse reste-t-il donc à toi, ou à quiconque, lorsqu’il proclame de telles paroles ?
Le Seigneur veut te purifier de la douleur de ta blessure et te faire voir la lumière au sortir des ténèbres. C’est toi que cherche le bon Pasteur, lui qui a laissé les brebis qui ne s’étaient pas égarées. Si tu te livres à lui, dans son amour des hommes il n’hésitera pas et ne dédaignera pas de te porter sur ses propres épaules, se réjouissant d’avoir retrouvé sa brebis perdue (Lc 15, 4–6).
Le Père se tient là et attend ton retour de l’égarement. Reviens seulement ; et, alors que tu seras encore loin, il accourra, se jettera à ton cou et embrassera de tendres baisers celle que la pénitence aura déjà purifiée (Lc 15, 20). Il revêtira de la première robe l’âme qui aura dépouillé le vieil homme avec ses œuvres (Col 3, 9) ; il mettra un anneau aux mains qui auront lavé le sang de la mort, et des chaussures aux pieds qui se seront détournés de la mauvaise voie pour courir dans le chemin de l’Évangile de la paix (Ep 6, 15). Il annoncera aux siens, anges et hommes, un jour d’allégresse et de joie, et célébrera de toute manière ton salut. « Car, en vérité, je vous le dis, il y a de la joie dans le ciel, devant Dieu, pour un seul pécheur qui se repent » (Lc 15, 7.10).
Et si quelqu’un de ceux qui paraissent tenir debout te reproche d’avoir été accueillie si vite, le bon Père lui-même prendra ta défense : […] elle était perdue, et elle a été retrouvée (Lc 15, 32).
[À Eusèbe de Samosate.]
[…] Une crainte non médiocre m’a saisi105 : ceux qui, depuis longtemps, guettent l’Église de notre métropole et veulent la remplir de l’ivraie des hérésies pourraient, saisissant maintenant l’occasion, arracher par leurs enseignements pervers la piété semée avec tant de peine dans les âmes des hommes et déchirer son unité, comme ils l’ont déjà fait dans beaucoup d’Églises.
Puisque des lettres du clergé nous sont également parvenues, nous suppliant de ne pas les abandonner en un tel moment, j’ai regardé tout autour de moi et me suis souvenu de votre charité, de la rectitude de votre foi et du zèle que vous montrez toujours pour les Églises de Dieu. C’est pourquoi j’ai envoyé notre bien-aimé Eustathe, notre compagnon dans le diaconat, pour supplier Votre Révérence et la presser d’ajouter aux labeurs déjà accomplis pour les Églises celui que réclame l’heure présente ; de réconforter ma vieillesse par votre rencontre ; et de rétablir, pour l’Église orthodoxe, cette piété renommée106, en lui donnant avec nous — si toutefois nous sommes jugés dignes de vous seconder dans cette bonne œuvre — un pasteur selon la volonté du Seigneur, capable de diriger son peuple.
Nous avons en effet devant les yeux un homme que vous-mêmes connaissez ; et, si nous étions jugés dignes de l’obtenir, je sais que nous acquerrions une grande assurance auprès de Dieu et que nous rendrions le plus grand service au peuple qui nous a appelés. Mais je vous en prie, encore et à maintes reprises, écartant toute hésitation, venez107 […]
