Les règles monastiques orientales antérieures au concile de Chalcédoine
De l’Évangile comme règle unique aux corps de lois de Pakhôme et de Basile
- 01 — L’Évangile, première règle des moines
- 02 — De l’Écriture à la conduite d’un ancien
- 03 — L’autorité de la tradition
- 04 — Les plus anciennes règles conservées
- 05 — Saint Antoine et la famille antonienne
- 06 — Les règles attribuées aux Pères du désert
- 07 — Saint Pakhôme, législateur des cénobites
- 08 — Sinaï, Palestine, Syrie et Mésopotamie
- 09 — Saint Basile, le plus grand des législateurs orientaux
- 10 — La force obligatoire de la règle

Les règles monastiques orientales antérieures au concile de Chalcédoine
De l’Évangile comme règle unique aux corps de lois de Pakhôme et de Basile
Dom Jean-Martial Besse · 31 août 2026 · 54 min de lecture · 2 vues
Au IVᵉ siècle comme de nos jours, la vie monastique consistait dans la recherche de la perfection chrétienne. Les moines avaient à pratiquer les mêmes vertus que les fidèles restés au milieu du monde, mais avec une perfection beaucoup plus grande. L’observation des préceptes suffit à ces derniers, tandis que ceux-là doivent en outre suivre les conseils évangéliques1.
La vie religieuse a eu beau prendre les développements les plus extraordinaires, les préceptes et les conseils sont restés son fondement inébranlable. Il en sera toujours ainsi malgré les prescriptions et les règlements qui seront formulés dans la suite des âges pour répondre aux multiples exigences de la vie commune et des buts particuliers que poursuivront les divers groupes monastiques. Les additions, qui pourront se multiplier à l’infini, ne sauraient constituer l’essence du monachisme.
Il en va tout autrement de la pratique des vertus chrétiennes. Sans elles, point de vie religieuse : on doit les trouver partout et toujours. Or ces vertus, qu’elles soient préceptes ou conseils, ont leur formule authentique dans l’Évangile. Voilà pourquoi ce livre sacré fut la seule règle des premiers moines. Lorsque les saints s’occupèrent plus tard d’organiser leur vie, ils s’attachèrent surtout à préciser davantage les obligations qui découlent du texte sacré. De nos jours encore, il ne faut pas chercher ailleurs le fondement des devoirs que le monachisme impose, quelles qu’en soient du reste les formes accidentelles2.
Comme les saints Évangiles font partie d’un ensemble tendant au même but et inspiré par le même Dieu, l’Écriture sainte tout entière devint pour les moines la règle véritable. Avec leur habitude de découvrir dans tous les passages de la Bible un sens figuré, il leur était facile de trouver partout, jusque dans les sentences et les épisodes en apparence les plus insignifiants, ou un précepte ou un exemple capables de les éclairer sur la nature et l’étendue de leurs obligations. Cette manière de voir s’accordait fort bien avec leurs idées sur les origines de la vie religieuse. Elle avait pour fondateur et pour type achevé Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même. L’Église primitive de Jérusalem leur apparaissait comme le premier monastère du monde. Les passages des Actes des Apôtres où est exposé le genre de vie que menaient ses enfants leur faisaient connaître dans ses lignes principales la règle suivie alors. Quelques saints de l’Ancien Testament, éclairés par l’Esprit de Dieu, avaient connu et pratiqué la vie religieuse : Élie, Élisée, saint Jean-Baptiste devenaient ainsi des moines et les modèles des moines. Leur règle était contenue dans les textes scripturaires qui racontent leur vie et leurs vertus3.
Saint Jérôme se conformait aux sentiments de ses contemporains quand il proposait à la vierge Démétriade les prescriptions des divines Écritures comme le point fondamental des observances monastiques4, et lorsqu’il conseillait à son illustre ami Paulin de Nole de choisir pour modèles non seulement les Paul, les Antoine, les Julien, les Hilarion, les Macaire, mais encore Élie, le prince des moines, Élisée, qui appartient également aux moines, et les fils des prophètes, qui vivaient dans les champs et dans la solitude, et qui bâtissaient leurs cellules sur les rives du Jourdain5.
Telle était bien aussi la pensée de saint Antoine le Grand. « Nous n’avons besoin pour notre formation que des divines Écritures », disait-il à ses disciples6. Dès les premiers temps il se persuada que le prophète Élie était le type achevé de la vie ascétique. Il tenait donc sans cesse les yeux de son âme fixés sur cette admirable figure, afin d’y contempler comme dans un miroir ce que devrait être sa propre existence7. Plus tard il recommandait aux moines que sa sagesse et sa bonté attiraient en foule autour de sa cellule de repasser continuellement dans leur esprit les préceptes de l’Écriture et de conserver la mémoire des actions accomplies par les saints8.
D’après saint Basile, qui est le maître le plus autorisé de la vie monastique, le religieux doit prendre pour règle de toutes ses actions le témoignage des Écritures, et non le jugement de son esprit personnel. C’est l’unique moyen d’agir constamment sous l’influence de l’esprit de Dieu9. Il s’est lui-même conformé à ce principe toutes les fois qu’il a tracé aux moines une ligne de conduite. Ses règles ne sont, suivant la remarque du judicieux Fleury, « qu’un abrégé de la morale évangélique, qu’il propose généralement à tous10 ». On pourrait en dire autant de presque tous les législateurs monastiques de cette période.
Pallade écrit que le solitaire Bisarion avait toujours sur lui un exemplaire des saints Évangiles. Il portait ainsi constamment le texte de la loi qu’il devait exécuter11 ; il pouvait examiner plus aisément les actions de sa vie et voir si elles étaient conformes à la parole du Seigneur. Le fondateur des Acémètes, Alexandre, ne voulait pas non plus d’autre règle que l’Évangile. Son ambition était de le pratiquer au pied de la lettre. Quand il partait en voyage avec ses disciples, ce livre sacré était la seule chose qu’il consentît à emporter12.
