Les moines égyptiens — Vie de Schnoudi
Annales du Musée Guimet, Paris, 1889
- 01 — Préface
- 02 — Chapitre I — Trente ans avant la naissance de Schnoudi, l’église égyptienne était dans toutes les…
- 03 — Chapitre II — Le saint apa Bgoul garda quelques jours encore son neveu près de sa personne avant de…
- 04 — Chapitre III — Cependant une partie de sa réputation lui vint de son éloquence
- 05 — Chapitre IV — Pour être juste, nous devons dire qu’il se servit généralement pour le bien de cette…
- 06 — Chapitre V — Visa nous donne plus de lumière, mais cette lumière est intermittente et capricieuse…
- 07 — Chapitre VI — Au lieu d’admirer la beauté des œuvres de ce Créateur qu’il prétendait servir et qu’il…
- 08 — Chapitre VII — Il pensa souvent dans ses derniers jours à l’avenir de sa congrégation, quand il aurait…

Les moines égyptiens — Vie de Schnoudi
Annales du Musée Guimet, Paris, 1889
Émile Amélineau · 1889 · 493 min de lecture · 13 vues
Ce livre est le résultat de l’étude faite sur les monuments que j’ai livrés au public savant, dans le recueil des Mémoires publiés par les membres de la Mission archéologique française au Caire. Comme ce recueil est avant tout un recueil scientifique, la manière dont il est composé ne comportait pas l’insertion d’une œuvre que j’ai cherché à rendre littéraire autant qu’il m’était possible, sans sacrifier cependant aucun des droits de la science qui ne sont autres que ceux de la vérité. J’ai simplement voulu rendre mon livre accessible à un plus grand nombre de lecteurs en le dépouillant, autant que faire je pouvais, de tout l’appareil scientifique qui, à tort ou à raison, effraie ce qu’on est convenu d’appeler le grand public ou les gens du monde.
Ce grand public, ces gens du monde méritent bien toutefois que l’on s’occupe un peu de satisfaire leurs goûts et qu’on leur présente une œuvre historique dans la forme qui leur plait, car autant que les autres ils ont droit à être instruits. À quoi servent les résultats péniblement obtenus par les chercheurs dans toutes les œuvres de l’esprit, si l’on ne prend pas soin de les faire connaître, de les faire passer au nombre des vérités courantes et reçues ? Si les grands inventeurs de notre siècle s’étaient contentés de consigner les résultats obtenus par leur génie dans des ouvrages tout hérissés de formules algébriques ou de chiffres, les changements merveilleux opérés dans notre civilisation depuis le commencement de Cᵉ siècle n’auraient pas eu lieu.
Sans doute la possession de la vérité procure déjà un plaisir intime, plus doux et plus délicat que ne peut le croire la foule : l’apparition claire et lumineuse de la vérité au bout de recherches souvent pratiquées dans une obscurité plus ou moins profonde emplit l’àme d’une joie ineffable, véritable ivresse du commerce secret qui a lieu entre l’esprit et la vérité. C’est là la plus solide récompense du travailleur : s’il lui était permis d’être égoïste, il lui serait en même temps permis de s’en tenir là. Mais avec la possession de la vérité commencent pour lui de nouveaux devoirs auxquels il doit se consacrer. Chacun dans la société humaine est tenu de fournir son contingent à l’avancement, au progrès de la civilisation et de la science : tous n’ont pas le même rôle, la même gloire ; les astres au firmament n’ont pas tous la même clarté, mais tous envoient leur lumière quelle qu’elle soit.
Pour le voyageur qui marche dans une nuit obscure, la plus faible lueur est toujours la bienvenue. C’est ainsi que je comprends le rôle du travailleur qui forge ses idées, comme d’autres le fer et l’acier. C’est pourquoi après avoir amassé, traduit, commenté et édité les matériaux que j’ai livrés au public restreint de la science, tout en attendant le verdict que porteront sur mon travail les juges compétents dont les critiques elles-mêmes seront un honneur pour moi, j’ai cru que je ne devais pas laisser à d’autres le soin de faire connaître les résultats qui se dégagent des monuments publiés.
Je ne me fais pas l’illusion de croire que mon œuvre a une grande importance : ce n’est qu’une minime contribution à l’histoire d’une époque troublée et d’un pays marchant rapidement à la ruine et à la désolation. Le héros de mon récit n’est pas l’un de ces personnages qui ont attiré sur eux l’attention de l’histoire par l’éclat de leurs crimes plus que par l’excellence de leurs services envers l’humanité ; ce n’est ni un roi, ni un grand capitaine, ni un législateur, ni un artiste, ce n’est qu’un pauvre moine ayant, passé sa vie presque tout entière dans un petit coin de l’Égypte et n’ayant fait de bruit que dans son petit pays. Si le récit de sa vie ne devait servir qu’à le faire connaître personnellement, il serait inutile de l’entreprendre : le monde a sans doute vu et verra encore beaucoup de personnages semblables dont le nom restera toujours inconnu.
Mais par un heureux concours de circonstances, à l’histoire de ce moine se rattache l’histoire du développement du Christianisme en Égypte, et l’étude de sa vie fait mieux comprendre le phénomène étonnant qui se produisit à cette époque. D’un autre côté ce moine fut animé de passions extraordinaires dont on peut faire une analyse aussi minutieuse qu’exacte, et par là sa vie appartient aux recherches du philosophe. Si de ce livre il peut sortir des idées générales qui, je ne dirai pas changent, mais éclairent un peu plus vivement les obscurités de l’histoire à cette épo- : que, je me tiendrai pour amplement récompensé de Favoir écrit. C’est dans cette espérance que je le publie. On connaît bien les faits et gestes des grands acteurs du drame religieux et chrétien de cette époque : on pourra peut-être rectifier certains contours, mais les grandes lignes de l’histoire des Athanase, des Cyrille, des Dioscore sont tracées de telle manière qu’elles défient toute rectification.
On ne peut guère non plus espérer jeter quelque lumière nouvelle dans le chaos des disputes théologiques qui ont perdu l’Orient tout entier^et principalement l’Égypte. Mais ce qu’on ignore à peu près complètement, ce sont les idées des peuples dont quelques grands personnages agitaient arbitrairement le sort, c’est la manière dont on le conduisait et dont il se laissait conduire. L’histoire de l’Égypte chrétienne s’est trop résumée jus qu’ici dans celle des patriarches d’Alexandrie ; il ne sera donc pas inutile de connaître quelle était dans la Thébaïde officielle la vie de ces moines dont la réputation a survécu jus qu’à nos jours, de les interroger eux mêmes sur leurs idées, leurs passions, leurs actions et de voir s’ils nous répondront conformément à l’idée que nous nous en formons.
Pour écrire cette vie, je me suis exclusivement servi de sources indigènes. Je dois dire tout d’abord que ces sources sont les seules qui pouvaient être employées, car à l’exception de certains grands événements auxquels il est fait allusion, les faits racontés ici ne constituent qu’une histoire purement individuelle et locale. Mon récit n’est autre chose qu’une monographie plus détaillée que ne l’est d’ordinaire ce genre d’ouvrage. Les sources employées sont de deux sortes : les unes proviennent d’œuvres étrangères à notre héros, je veux dire écrites par d’autres que par Schnoudi, qu’elles se rapportent directement à lui ou non ; les autres découlent de ses propres œuvres. La première catégorie comprend des ouvrages de, diverses sortes et de valeur fort diverse : les uns, comme les règles monastiques, les lettres d’administration intérieure, matérielle ou morale, méritent une confiance absolue ; les autres, vies, sermons, actes ne doivent êtres crus que sous bénéfice d’inventaire.
La seconde catégorie on le comprendra facilement est d’une valeur inappréciable en l’espèce. Il en est de même de quelques œuvres similaires de l’un des disciples de Schnotidi, Visa. Si ces œuvres ne comprennent pas le récit suivi de la vie de Schnôudi, on y trouve à chaque instant des allusions à des faits passés et la mention de certains actes que les panégyriques des autres auteurs avaient omis. Si nous ne possédions que la première catégorie de renseignements, nous nous ferions une idée tout à fait fausse de ce que fut ce moine extraordinaire : là seconde catégorie nous permet de compléter ces renseignements, de les vérifier, et de connaître comment les auteurs coptes comprenaient l’histoire.
Dans l’introduction placée en tête des monuments que j’ai publiés, j’ai discuté et cherché à établir la valeur de chacun des textes que j’ai traduits. Ce n’est pas ici le lieu de refaire cette introduction, mais il sera bon de dire quelques mots de la manière dont un auteur copte composait un ouvrage et des idées qui présidaient à cette composition.
J’ai comparé ailleurs les œuvres coptes aux chansons de geste ; plus je me suis avancé t dans l’étude de la littérature copte, plus j’ai vu que ma comparaison offrait de points de rapprochement. Si l’on ne faisait attention qu’à la forme des œuvres coptes, elles n’offriraient qu’une ressemblance très éloignée avec les chansons de geste : leur forme ressemble bien plus à la forme des antiques contes d’Égypte, et l’on retrouve dans les écrits chrétiens la même manière de raconter, souvent les mêmes, expressions que dans le conte des Deux Frères ou dans celui du Prince prédestiné. Mais il n’y a pas que la forme du récit dans la chanson de geste, il y a encore et surtout le but cherché par l’auteur, la conviction intense qui remplit son âme et la trame merveilleuse des faits : sous ce multiple rapport les Vies écrites se rapprochent de très près des œuvres produites par les trouvères de notre moyen-âge.
Le but cherché est le même, la glorification du héros, de la religion au lieu de la patrie ; la conviction est aussi intense dans l’âme de l’auteur copte que dans celle du poète français, je dois dire qu’elle est même infiniment plus intense parce que cet auteur ne se laisse pas la ressource de la réflexion pour se convraincre du jeu de son esprit : ce qu’il écrit, il le croit parce qu’il écri t’dans un état de perpétuelle exaltation mentale ; enfin la trame merveilleuse est la même, elle enserre un seul individu à la louange et à l’apothéose duquel concourent tous les faits incroyables qui constituent le récit. Je sais bien que l’unité doit régner dans toutes les composition littéraires ; mais l’enthousiasme qui divinise tous les traits du tableau donne, dans la vie du moine copte, qu’il s’appelle Schnoudi, Pakhôme ou Macaire, un tout autre tour à la peinture et la hausse jus qu’à la peinture épique. Il n’est pas jus qu’à la manière
XU l’KÉFAOK dont ces œuvres devaient être lues aux moines qui ne rappelle la chanson de geste : car ceux qui les lisaient n’étaient pas des anagnostes, des lecteurs ordinaires, mais des chanteurs comme l’indique le. nom copte de ceux qui faisaient la lecture aux frères assemblés. Les notes manuscrites ajoutées à la fin d’un grand nombre d’œuvres coptes, notes qui sont sans doute le prototype de celles que l’on trouve dans les manuscrits de notre moyen-âge, énumèrent souvent les noms des chanteurs qui ont récité le livre aux frères : « Souvenez-vous de moi, écrivait un chantre à la fin de l’une des œuvres que j’ai publiées, souvenez-vous de moi, le pauvre, le pécheur, Victor fils de mon père Isaac, le psalmode et le chantre du seigneur abba Macaire, de son père selon la chair et de son frère Michel, afin que le Seigneur leur fasse grande pitié en ce monde et qu’il leur donne, lors qu’ils en seront sortis, le repos pour leurs âmes ; » et ailleurs : « Souvenez-vous de nos frères qui ont chanté le livre de mon père Sarapion, de mon père le diacre Mîna fils de Pidjol et de mon père le diacre Mina de la grande cellule.
Que le Seigneur leur fasse grande miséricorde en cette vie et la future : Amen. » Je crois en effet que la lecture dont il s’agit se faisait comme celle de nos aèdes antiques ou comme celle des récitateurs arabes modernes ; je n’oserais affirmer qu’on s’accompagnât d’un instrument quelconque, car je n’ai jamais rencontré une allusion à pareil fait, mais, tout au moins, le lecteur copte récitait son livre comme le font aujourd’hui les Arabes qui lisent des vers à haute voix ou récitent le Coran. Souvent quel qu’un agitait les cymbales ou des crotales, comme je l’ai vu faire dans Un monastère. Cette manière de lire ressemble bien plutôt à un chant qu’à la lecture telle que nous la comprenons ; mais ce chant lui-même ne ressemble que de fort loin à notre chant européen : c’est une mélopée uniforme, nasillarde et sans secousse, ne donnant lieu à aucun de ces sauts subits de la voix qui ne manquent jamais d’exciter l’hilarité des Arabes ou des Coptes, lors qu’ils sont à même de les entendre, et qu’ils regardent comme une parfaite barbarie.
Si la manière dont on lisait les œuvres coptes nous permet d’entrevoir le but cherché en nous montrant à quel genre littéraire elles peuvent se rapporter, la manière dont on les composait ne contredit point cette première vérité. L’écrivain copte ne se soucia jamais de la critique, il racontait ce qu’il avait vu, ce qu’on lui avait raconté, employant les ornements du style comme il le pouvait, modifiant à sa guise, croyant parfois qu’une autre phrase, ou même Un autre tour de phrase, rendait mieux sa pensée et les ajoutant l’une à l’autre sans souci de ce qui précédait. De là vient qu’il est presque impossible de rencontrer deux manuscrits semblables, quand même le second a été copié sur le premier. De même lors qu’un nouvel auteur composait quelque ouvrage, il en faisait entrer quelquefois de vive ! force un autre dans le sien, ne connaissant aucunement la propriété littéraire.
Si l’on traduisait, la traduction ne fut jamais la reproduction fidèle, dans un autre dialecte ou dans une autre langue, de l’œuvre originale. Quand il ne s’agissait pas de l’Écriture, le plus simple copiste pouvait donner carrière à son amour du beau style et changer presque toutes les phrases. Cette année même, il n’y a pas un mois, ayant eu l’occasion de confier à un jeune homme copte la copie de plusieurs actes de martyrs, je restai stupéfait de l’entendre me dire qu’il me mettrait ces actes « en meilleur style. » Je ne pus qu’à grand peine lui faire comprendre qu’il devait bien s’en garder.
Si tel est le caractère de toutes les œuvres coptes qu’on a voulu nommer historiques, il est facile de préjuger quelle doit être leur valeur pour l’historien qui cherche la vérité sans ornements littéraires entendus à la manière copte. J’ai discuté ailleurs cette valeur historique : il me suffira de dire ici que la recherche de la vérité, telle que nous l’entendons en Europe, est le dernier souci de l’écrivain copte, même s’il se livre à une enquête, comme quelques uns affirment l’avoir fait. Lorsque le brave Copte, à qui je dois en grandepartie d’avoir pu écrire ce livre, me remit l’un des trois exemplaires arabes de la vie de Schnoudi qui ont servi à ma publication (il se nomme lui-même Schnoudi et a une grande vénération pour son patron), il mé dit ; « Il y a beaucoup de choses à lire dans ce volume, et elles sont toutes une grande édification. »
Ce mot futpourmoi un trait de lumière. Je l’ai médité, longtemps et souvent, en traduisant les documents d’où j’ai tiré ce livre, et il m’est apparu comme le mot le plusexactquejepusse désirer pour exprimerla pensée qui peu à peu s’est fait jour dans mon esprit. Edifier, dans le sens mystique de ce mot, voilà bien le but cherché par ces écrivains qui nous ont laissé cette littérature à part parmi toutes les autres littératures. Or, pour édifier, la réalité historique a besoin d’être ornée, et les bons écrivains coptes ne se sont pas fait faute de l’orner. Sans doute pareille méthode est faite pour nous déconcerter, pour nous faire regretter qu’il en ait été ainsi. Pour ma part, j’aurais bien mieux aimé trouver des récits nombreux, circonstanciés et historiques sur les luttes entre le Christianisme faisant un dernier effort pour s’établir vainqueur et le paganisme étreignant sa dernière lutte et faisant aussi un dernier et nerveux effort avant de disparaître vaincu, que les récits prestigieux que l’on rencontrera par la suite.
Mais les écrivains coptes étaient-ils chargés de donner satisfaction à mes goûts de préférence aux leurs ? Puis-je leur reprocher de s’être fait un bonheur autre que celui que je me forge de mille coûteux efforts comme la plupart de mes pareils en Occident ? Quand je vois ces moines tapis dans un coin bien exposé au soleil, tenant sur leurs genoux accroupis le livre où ils vont trouver leur édification, je comprends que les merveilles qui vont passer sous leurs yeux, remplir leur imagination facile, délectent en même temps leur âme d’un plaisir aussi simple que raffiné, ce qui n’implique point contradiction ; je fais mieux que le comprendre, je le lis dans leurs yeux riants où une flamme lance de soudains éclairs, dans la joie qui inonde leur physionomie et dans le calme heureux dont ils jouis--sent à la bienfaisante chaleur de cet astre qui pour nous, Européens, est le pire ennemi.
Peuple heureux, peuple facile ! Je ne puis m’empêcher d’envier cet état que ma réflexion trouve cependant inférieur à cet autre que préfère la « fine pointe » de mon âme ; mais pour le bonheur facile le Copte est le maître de l’Européen. Quelle joie n’a-fc-il pas à lire les merveilles de ses aïeux, quel intime bonheur ne remplit pas son être tout entier quand il nasille ces contes qu’en Europe on est trop porté à qualifier de contes à dormir debout ! Il s’édifie, et tranquillement. Il se réchauffe, et matériellement et spirituellement. Il s’enivre peu à peu de sa lecture comme le buveur ou le fumeur de haschisch de la liqueur ou de la fumée insidieuse qui lui apporte l’heureuse ivresse. Il est vrai que le charme rompu, l’ivresse dissipée, il ne fait pas un effort de plus pour imiter ce qu’il a lu ; non, il se contente d’admirer avec intensité d’abord, avec effusion ensuite, et sa vie ira son chemin tout comme auparavant, il mangera bien si le temps le lui permet, il jeûnera fortement s’il se trouve dans l’un des trois ou quatre grands jeûnes qu’il garde strictement, sans forfanterie, sans même avoir l’air de s’en apercevoir.
Ses ancêtresse charmaient à la lecture des contés féeriques ou des chants d’amour, œuvres des littérateurs et des poètes de l’époque pharaonique ; lui, il se charme en lisant la vie des grands moines, des grands archevêques, en chantant la Vierge, les Anges ou les Saints, pendant qu’il fait résonner les cymbales ou les crotales qui lui sont aussi un legs du temps passé. Peu lui importe que la vérité soit blessée pourvu que son imagination soit satisfaite ! J’ai beaucoup causé avec eux de la vie de leurs grand moines des quatrième et cinquième siècles ; tout étonnés de voir que j’en connaissais le nom et l’histoire, ils selaissaientallerâme lesraconter de nouveau, tout fiers de pouvoir me dire à la fin d’un récit : « Qu’il était grand cet Antoine, ce Macaire, ce Pakhôme, ce Schnoudi, qu’ils étaient tous grands, khaouaga H »
Et leurs yeux me disaient distinctement : « Cherche dans ton pays et dans ton histoire, tu ne trouveras pas un seul homme qui soit de leur taille » ; et ces mêmes yeux m’exprimaient une immense pitié. Le seul fait de rechercher leurs livres leur prouvait assez d’ailleurs leur supériorité. Cette supériorité leur semblait même reconnue et acceptée par les Occidentaux, puisque ceux-ci venaient de si loin les visiter, eux et leurs livres ! Ils vivent opprimés aujourd’hui, mais au fond de leur cœur l’espérance n’est pas morte de voir la race copte chasser ses oppresseurs et redevenir maîtresse à tout jamais de l’Égypte, comme au temps passé.
Il est évident maintenant que prendre les œuvres coptes pour des œuvres historiques serait éprouver les effets d’une sorte de mirage tout aussi trompeur que celui que les voyageurs ont dépeint et qui fait croire qu’une oasis verdoyante est tout près alors qu’elle est séparée du voyageur par un désert de sables fatigants et infertiles. On a cru y trouver une série d’œuvres historiques jetant un jour tout nouveau sur les luttes occasionnées par l’Eutychianisme et sur les développements parallèles du Christianisme et du monachisme : la sévère critique que j’en ai faite ailleurs a montré qu’entre les œuvres coptes et les œuvres historiques il y a une distance énorme, et que cette distance est la cause d’une fatigante infertilité. Il ne suffit pas de donner des titres sonores, d’appliquer à des choses anciennes des mots nouveaux pour faire une révolution en histoire : l’étude constante et suivie du génie égyptien devenu le génie copte montre qu’il ne faut ajouter foi aux œuvres qu’il a laissées que sous bénéfice d’inventaire.
J’ai cru devoir à la vérité de porter les jugements que je croyais conformes à la vérité : ce ne sera pas ma faute, si la valeur que comportent les œuvres coptes ne répond pas à celle qu’on a voulu leur donner.
Pour ce qui regarde particulièrement Schnoudi, le véritable caractère de sa vie et de son œuvre serait apparu de lui-même, si l’on eût publié intégralement la vie de ce moine, si l’on n’eût pas fait une sélection des récits qui semblaienthistoriques pour les présenter comme une nouvelle source d’informations. Il est évident que l’on ne doit pas prendre quelques traits d’un tableau pour le présenter comme le tableau entier, dût-on remplir les vides avec le produitde sa propre imagination ; pour comprendre un homme et juger équitablement ses actions, il ne faut pas le jeter hors du milieu dans lequel il a vécu et faire abstraction des idées, quelles qu’elles soient, qui ont rempli son existence. Pourquoi faire un choix dans les événements racontés, grouper les traits de manière à former une représentation conçue d’avance et qui ne peut pas être conforme au modèle ?
La vie tout entière de Schnoudi, depuis son enfance jus qu’à sa mort, se passe au milieu d’événements auxquels on a donné une couleur surnaturelle ; ses idées et ses actions sont fantastiques ; les esprits sont censés agir autant que les hommes daûs cette foule de faits racontés à la suite les uns des autres sans lieu chronologique, sans suite logique, presque sans une suite quel-Conque. A joindre isolées les narrations qui touchent à l’histoire, on serait tenté de leur accorder la même valeur historique qu’à nos autres sources d’informations, tout en faisant la part de l’exagération du merveilleux ; mais si ces mêmes récits sont encadrés parmi les autres récits fantastiques et surnaturels, on s’aperçoit que non seulement le merveilleux est un ornement ajouté pour flatter
XX ’ PftÊFACli l’imagination, mais encore qu’il fait partie intégrante de l’œuvre, qu’il en est même la raison première. Dès lors il me semble que la question se trouve singulièrement déplacée et que les œuvres en litige ont une valeur tout autre que celle qu’on avait été tenté de leur donner d’abord. L’histoire n’y trouve qu’un minime substratum de faits ; en revanche, les idées y sont prodigieusement nombreuses. On ne peut faire un pas dans de telles œuvres sans se tenir sur ses gardes, sans procéder avec la plus extrême circonspection ; car le merveilleux entoure chaque chose et il faut enlever cette enveloppe pour voir et palper ce qu’elle cache.
Cet emploi du merveilleux est vraiment extraordinaire et difficile à apprécier. Il a été constant dans le pays d’Égypte : depuis les plus anciennes dynasties jus qu’à nos jours, il n’a cessé d’être en quelque sorte la pierre de touche du talent. J’ai traité longuement ailleurs toutes les questions que soulève cette manière de composer : je l’ai fait sans arrière-pensée, mais aussi sans réticence. Pour moi qui depuis bientôt dix ans vis au milieu de ces œuvres, elles ont toutes la même valeur parceque toutes elles sont sorties d’un même esprit. Peu m’importe que le héros de l’œuvre se nomme Antoine, Macaire, Pakhôme ou Schnoudi : ce qu’on a raconté de chacun d’eux est empreint du même caractère. Pour Schnoudi, on n’a pas osé se prononcer ; pour une foule d’autres moines, on les a impitoyablement rayés, avec raison d ? ail leurs, des ménologes, synaxares ou martyrologes ; pour ceux que l’on regarde comme les trois grands fondateurs du monachisme, on a agi d’une manière toute différente et les chrétiens d’Occident ont accepté tout cequ’avaientécritleurs frères d’Orient.
Cette différence est due à ce que l’on a rejeté les œuvres indigènes et qu’on a accepté les œuvres grecques ou latines. On ne s’est pas aperçu qu’il n’y avait nulle raison pour agir de la sorte : il fallait ou tout accepter, ou tout rejeter, car les œuvres de Palladius, de Rufin, de S1 Jérôme et des autres ne sont que des traductions ou des imitations d’œuvres coptes. Les Coptes n’ont pas fait ainsi ; ils ont également placé tous leurs saints sur leurs autels et ne sont pas allés chercher les raisons de leur conduite dans les enthousiasmes d’un homme aussi passionné que S’Jérôme. À mesure que j’ai avancé dans mes études, j’ai dû constater de plus en plus l’influence pernicieuse que le talent et la passion du moine de Bethléem ont exercée sur les croyances de l’Occident.
Il n’a pas tenu à lui que l’Occident ne s’engageât témérairement à la suite de l’Orient dans ce dédale de merveilles et de prodiges : fort heureusement, le caractère plus pratique des races hindo-européennes les a gardées des excès d’un mysticisme qu’elles n’ont que trop admiré d’ailleurs.
Ces considérations auront complètement édifié le lecteur sur la valeur des documents que j’ai eus à employer. Ce qui m’était presque inutile pour l’histoire des faits m’a été d’un merveilleux secours pour l’exposition des idées.Ces idées au milieu desquelles se mouvait l’Égypte chrétienne pendant les quatrième et cinquième siècles se manifesteront d’elles-mêmes dans la suite de cet ouvrage. Pour en arriver là, j’ai dû faire un usage presque égal des récits dépouillés ou revêtus de leurs ornements prestigieux. Le lecteur pourra dès lors voir par lui-même ce qu’il faut penser des œuvres et des idées. J’ai eu en outre le plus grand soin de marquer soit par le tour de ma phrase, soit par une ironie modérée, soit par des réflexions, que je n’ajoutais aucune foi aux circonstances merveilleuses rapportées par les auteurs coptes.
J’ai crû de même devoir expliquer parfois comment s’était formée la légende : en certains faits on le voit facilement, dans d’autres au contraire il est assez difficile d’en expliquer la genèse et la croissance. Il est résulté, je crois, de cette manière d’agir que nous avons une connaissance approfondie de la vie de ces monastères de la Thébaïde dont on a tant parlé sans les connaître. Je crois même que dans aucun cas la vie intime d’une communauté cénobitique, d’un ordre et aussi de toute une contrée, n’a été connue avec un pareil luxe de détails. C’est sous ce rapport que mon livre pourra être de quelque utilité à la science, à l’histoire, à la philosophie et à la religion.
Je désirerais vivement aussi qu’il fût utile aux descendants de cette forte race égyptienne, qu’il leur fit voir en quoi leurs pères ont été grands et faibles, en quoi il les faut imiter et en quoi il faut se garder de suivre leurs exemples. Hélas ! les descendants de ces chrétiens qui ont élevé à leurs pères, à leurs frères, à leurs amis, le monument grandiose de la littérature copte, ont désappris le chemin qui menait au temple. Vias Sion lugent ! et presque personne ne se rend plus à ses solennités. Si quelques rares adorateurs se rappellent encore qu’autrefois, il y a de cela bien longtemps, avant la conquête barbare, le temple de Dieu était rempli de fidèles et le Seigneur exaltépar ses serviteurs, ils n’ont plus la consolation de retrouver la voie suivie par leurs ancêtres, et, pour adorer où leurs pères ont adoré, ils sont obligés de se faire au costume étranger dont on a revêtu les œuvres d’autrefois.
Ils ne retrouvent plus parmi eux qu’un très petit nombre des témoignages de leur antique religion ; à peine si, sur le parcours de leur fleuve tant célébré, ils peuvent saisir quelque vestiges de l’ancien temps, et si, aux questions de l’étranger qui leur demande des renseignements, ils peuvent répondre : « Nous ne savons pas ; autrefois il en était ainsi, nos livres nous le disaient, mais nous n’avons plus de livres. » Il faut en effet pour étudier les derniers vestiges de ce passé demander aux bibliothèques européennes de nous livrer les secrets que n’a pas su garder la terre qui les avait d’abord possédés. On pourrait s’imaginer de prime abord que les endroits autrefois illustrés par des hommes dont la vie a laissé de profondes traces dans la mémoire de leurs contemporains et de
XXIV PKKFACE leurs neveux ont dû conserver les témoignages de cette grandeur locale : ce serait presque une vaine illusion. Un grand nombre de bourgades célèbres ont disparu et ont emporté avec elles leurs trésors ; si quelques ouvrages ont échappé, ils dorment dans le fond de quelque église inconnue, de quelque monastère souvent inaccessible, sans que personne ait soupçon qu’ils sont là, ne demandant qu’à être lus et compris.
Pour les lire et les comprendre, je crois qu’il sera bon de faire le plus possible le vide en son esprit. Descartes le demandait au philosophe qui veut arriver à la certitude : il le faut aussi demander à quiconque voudra se rendre un compte exact de ce qu ? il lira. Les événements sont si fantastiques, les idées si extraordinaires, tout le récit en un mot diffère tant de ce que nous sommes habitués à croire de l’Égypte chrétienne et monachique, que le lecteur européen sera dès le commencement sous un ciel aussi nouveau que nouvelle sera la terre. Il faut vraiment entrer en quelque sorte dans le royaume des Esprits, car ils parlent, agissent et vivent autant que les hommes. Aussi j’aurais pu inscrire en tête de ce volume Coelum novum, terram novam, comme a dit l’auteur de l’Apocalypse.
Il appliquait ces mots à cette terre nouvelle, à ce ciel nouveau sortis de ses visions merveilleuses, qu’il était allé chercher en dehors de la réalité terrestre et humaine ; pour moi, je les appliquerais à une terre bien ancienne, l’une des premières civilisées par l’homme, à un ciel qui devrait être le même que celui auquel pense l’Occident. Et cependant il se trouve que les hommes de cette terre avec leurs habitudes sont tellement différents de nous-mêmes et de nos usages, qu’ils ont peint Dieu, ses anges et ses saints sous des traits si divers que, pour nous, c’est vraiment un ciel nouveau, une terre nouvelle. Les pauvres gens ne comprennent guère notre critique et notre besoin d’en faire ; elle les étonne : ils n’en sentent pas le besoin, disent-ils, car ils ne sentent nulle nécessité de se mettre le cerveau à la peine pour se délivrer de leurs plus chères illusions.
La vie pour eux, sans leurs légendes, leurs saints, leurs apparitions, leurs miracles, sans ce milieu ambiant d’anges et de démons dans lequel ils se meuvent et vivent, n’aurait plus aucun charme : si la critique passait par là pour envahir leurs esprits, ils se trouveraient malheureux, car ils devraient renoncer à s’édifier. Qu’ils se rassurent, leur esprit ne comporte pas de critique, ils mourront impénitents dans l’édification finale ! Assurément ce n’est pas là honorer Dieu en esprit et en vérité ; leur religion est étroite, parfois grossière, moins élevée que l’antique religion de l’Égypte pharaonique ; mais elle leur suffit, ils ont une foi vive et leur espérance est forte. Ce n’est pas moi qui leur en ferai un reproche. J’admire leur constance et je leur dois une profonde reconnaissance pour m’avoir fourni un chapitre vraiment étrange de ce livre trop fermé, l’histoire religieuse de l’humanité.
Au-moment d’entrer dans ce monde fantastique, où les monstres rêvés par la mythologie grecque, les Faunes et les Satyres, jouent leur rôle, comme dans la vie de S’Antoine, non moins que les animaux symboliques sous lesquels l’Égypte avait trop voilé l’idée de Dieu, je pense à l’invocation du poète latin alors qu’il fait descendre son héros dans le noir Erèbe, et je suis tenté d’appeler à mon aide les dieux protecteurs de ces ombres aujourd’hui endormies dans le royaume de la nuit, de les prier de ne pas s’irriter contre mon audace, si je révèle les mystères cachés dans les entrailles de la terre et les profondeurs d’un oubli qui dure depuis bientôt quinze siècles.
Avant tout « ceci est un livre de bonne foi. » Avant tout j’ai cherché la vérité. Je peux m’être trompé, mais si je me suis trompé, je l’ai fait avec bonne foi. J’aime assez la vérité pour ne lui refuser aucun sacrifice. Telle qu’elle m’est apparue, je l’ai aimée et je me suis fait son esclave. Le culte que je lui rends n’a rien de terrestre ; je me suis efforcé de m’entourer de toutes les conditions nécessaires pour la chercher et la trouver, de juger d’après les idées des personnages qui agissent et non d’après les miennes, d’être impartial en un mot. J’ai été aidé dans ma recherche par cette circonstance que la vie de mon héros est en quelque sorte isolée et ne touche presque pas aux grands événements contemporains, ce qui m’a permis d’écrire sans ressentir trop la nécesssité d’avoir sous la main les œuvres historiques de l’époque.
Les ouvrages grecs et latins sont rares au Caire ! et même un peu trop rares pour de semblables études. Quoi qu’il en soit, cette pénurie ne m’a pas porté préjudice et je le dois à la localisation de mon sujet. J’espère donc que la vérité n’en souffrira pas. Sans doute bien des traits de mon livre paraîtront ou exagérés ou affaiblis, mes jugements sembleront ou trop exclusifs ou trop larges : j’aurai cette excuse de n’avoir dit que ce que je croyais ; credidi, propter quodlocutussum. Si je savais qu’un seul de mes jugements fût contraire à la vérité, que la plus petite nuance de la moindre de mes phrases ne correspondît pas à la réalité, j’aime assez cette vérité que j’ai cherchée pour sacrifier le jugement, la nuance et la phrase. A plus forte raison s’il s’agissait de l’œuvre elle-même.
Un dernier mot et j’ai fini cette préface déjà longue.
L’avouerai-je ? j’ai fait mon livre avec amour : je le confesse, qu’on me le pardonne. N’ayant plus autre chose à aimer sur la terre, j’aime passionnément la science et la musique ; la science parce qu’elle est la forme subjective de la vérité, la musique parce qu’elle est en ce monde matériel la plus idéale des beautés. À l’une et à l’autre j’ai fait dans ma vie une part, mais une part bien inégale, il le faut dire avec franchise. À la première j’ai consacré la plus grande partie de mon existence, et malgré mes pensers et mes soins, malgré mes efforts et ma ténacité, elle s’est jus qu’ici dérobée à mes étreintes. À peine si, de loin en loin, elle s’est retournée pour me sourire comme une femme coquette et capricieuse ; mais au moment où fasciné par ce sourire que je croyais sincère je me suis avancé tendant les bras, elle a disparusemblableà l’ombremoqueuse, et mes bras, en se refermant, n’ont plus pressé qu’un fantôme d’illusion.
Pour elle, elle se montrait encore de loin, recommençant ses perfides, mais délicieuses agaceries. La posséderai-je jamais ? Laseconde au contraire, après m’avoir coûté peu d’efforts et ne m’avoir demandé qu’une courte adoration, s’est montrée facile et m’a donné des plaisirs inouis. Chaque fois que j’ai voulu-m’enivrer de ses délices, elle a été prête, sans jamais me reprocher mes abandons réitérés ni ma folle audace.
L’une et l’autre de mes deux passions ont trouvé en ce livre bien des joies et bien des contentements. La connaissance de ces temps reculés a satisfait pour un moment ma soif d’apprendre ; et d’un autre côté, de l’étude de ces moeurs antiques, de la vie de ces rudes jouteurs et de ces grands enfants, il s’est dégagé d’abord comme un timide filet d’harmonie qui, se grossissant peu à peu et se diversifiant à chaque instant, a fini par éclater dans une immense et fantastique symphonie dont les notes étranges et sonores, les mélodies antiques et barbares ont ému mon âme et fait tressaillir mon cœur. Ma plus grande jouissance est venue de là. J’ai oublié les luttes et les douleurs de la vie, je me suis senti transporté plus près du berceau de la pensée humaine, j’ai cru y voir que la vérité brillait alors d’un plus vif éclat, quoique la forme en ait été bien différente de celle que nous lui prêtons, qu’elle était aimée pour elle-même et non pour les couleurs d’emprunt dont nous la parons. Ce fut peut-être une illusion de ma part puisqu’il ne peut s’agir ici que de la vérité subjective ; mais cette illusion m’a rendu heureux quelques instants. Que puis-je demander de plus ?
Le Caire, 14 février 1886.
L’époque où commence et se déroule ce récit est la plus belle de l’histoire de l’Égypte chrétienne : elle part du momentoù, à la voix du grand Athanase, l’Égypte entière lutte contre l’Arianisnie qui veut s’implanter dans la vallée du Nil sous la protection des Césars byzantins ; elle se termine l’année môme qui vit la chute au firmament chrétien de cette étoile si brillante jus qu’alors, le patriarche d’Alexandrie.
