Les actes des martyrs de l’Église copte — étude critique
- 01 — Introduction
- 02 — Chapitre premier — On a cru jusqu’ici que le premier martyr fut le diacre Sᵗ Étienne
- 03 — Chapitre deuxième — Avec la persécution de Dioclétien, le nombre des martyrs et de leurs Actes devient…
- 04 — Chapitre troisième — Le nombre des martyrs de la Haute-Égypte, dans la partie comprise entre les Pyramides…
- 05 — Chapitre quatrième — J’en ai fini avec la Haute et la Moyenne Égypte et il faut maintenant étudier les Actes…
- 06 — Chapitre cinquième — La seconde série d’Actes de martyrs de la Basse Égypte ne comprend guère que trois…
- 07 — Chapitre sixième — Ces deux premières catégories d’actes ainsi épuisées pour la Basse Égypte, nous nous…
- 08 — Chapitre septième — De tous les Actes des martyrs que j’ai analysés jusqu’ici, à peine y en a-t-il trois ou…
- 09 — Chapitre huitième — Comme on le voit, l’œuvre de Jules d’Aqfahs est considérable, et cependant j’en…
- 10 — Chapitre neuvième — Il ne me reste plus pour avoir terminé la revue des Actes romanesques qu’à parler des…
- 11 — Chapitre dixième — Le lecteur qui m’aura suivi jusqu’ici aura remarqué de lui-même que je n’ai pas épargné…
- 12 — Étude critique sur le martyre de Saint Georges d’après le texte Copte
- 13 — Chapitre premier — Les manuscrits coptes qui nous ont conservé le roman du Martyre de Saint Georges sont…
- 14 — Chapitre deuxième — Telle est l’œuvre copte
- 15 — Chapitre troisième — Si je ne me trompe, la simple lecture du résumé que je viens de faire de ces deux…
- 16 — Chapitre quatrième — Il est temps maintenant de rechercher quel fut le lieu d’origine de ces actes de St…
- 17 — Chapitre cinquième — J’ai déjà dit plus haut que l’une des principales objections à faire contre la réalité…

Les actes des martyrs de l’Église copte — étude critique
Émile Amélineau · 27 août 2026 · 519 min de lecture · 68 vues
Peu de pays semblent avoir été aussi éprouvés que l’Égypte par les persécutions que subit le Christianisme naissant ; nul n’en a conservé un plus vif souvenir. L’admiration qu’excitèrent les martyrs fut si grande que maintenant encore, malgré la distance des temps, elle n’a rien perdu de son intensité.
La haine du persécuteur a survécu à toutes les vicissitudes politiques. Cependant que n’a pas eu à souffrir la communauté chrétienne en Égypte depuis la conquête musulmane, depuis surtout que les Mamlouks et les Turcs, s’étant saisis du pouvoir, gouvernèrent l’antique royaume des Pharaons ! Il n’y a pas une seule avanie qui n’ait été faite aux chrétiens d’Égypte, pas une honte dont ils n’aient été abreuvés, pas un tourment qui ne leur ait été infligé, pas une injustice, si criante fût-elle, qui n’ait été commise à leur égard par le fanatisme musulman, venant en aide au pouvoir le plus despotique et servi par la force brutale. Cependant les Coptes n’ont gardé de cette persécution séculaire qu’un souvenir minime en comparaison du souvenir vivace qu’ils ont toujours conservé des persécutions primitives.
Il y a eu à la conservation de ce souvenir plusieurs raisons. La première, celle que l’on donne tout d’abord et que tout le monde sait, c’est que les Coptes ont daté leur ère de la première année du règne de Dioclétien, en la nommant ère des saints martyrs. Le fait est indubitable et la qualification d’ère des martyrs, donnée à cette année 284 qui commence le règne de Dioclétien, montre bien que les années de la persécution sont restées, pour les Coptes, l’une de ces époques marquant tellement dans la vie d’un peuple que cette vie semble renouvelée et qu’on en distingue le renouvellement par le complet abandon du passé. Mais alors il semble que cette ère dût commencer à l’année même en laquelle fut promulgué l’édit que tout le monde sait, et non en 284. Si le contraire a eu lieu, c’est qu’il y a une seconde raison.
Cette raison se trouve dans la haine politique vouée à Dioclétien, après l’expédition contre Achille en 295, tout autant que dans la haine religieuse causée par la persécution de dix années, par laquelle il essaya d’enrayer l’envahissement de l’empire romain par le Christianisme. Cette haine politique fut en grande partie la cause de la conversion de l’Égypte au Christianisme. Jusqu’à la persécution de Dioclétien, comme on le verra facilement au cours de ce travail, il n’y avait pas un grand nombre de chrétiens en Égypte. Après la persécution l’Égypte presque tout entière fut chrétienne, quoique le vieux culte se perpétuât jusqu’à l’année même du concile de Chalcédoine (451)¹ dans la Haute-Égypte, et plus longtemps encore sans doute à Philæ². La parole de Tertullien s’était vérifiée : le sang des martyrs était devenu une semence de chrétiens. L’Égypte était sortie de ce bain de sang avec une apparence de jeunesse nouvelle.
Quand je parle de l’Égypte, il faut avant tout délimiter ce que j’entends par ce mot. J’entends par l’Égypte tout le pays compris ordinairement sous cette appellation, à l’exception de la ville d’Alexandrie. Il serait vraiment trop facile de me dire que l’Église chrétienne était florissante en cette ville dès le milieu du second siècle ; que c’est à cette époque que remonte l’établissement de la célèbre école de philosophie chrétienne, dont l’enseignement renommé attira des disciples de toutes les parties du monde et qui fit de l’église d’Alexandrie la première église du monde, en gloire comme en influence. Je sais tout cela, mais je sais aussi que les Coptes n’ont jamais reconnu cette ville comme faisant partie de la terre nationale, qu’ils l’ont toujours regardée comme une étrangère, et avec assez de raison. Le fait que dans la ville d’Alexandrie la nouvelle religion trouvait des adhérents en assez grand nombre suffisait pour en écarter l’Égypte. Les chrétiens d’Alexandrie étaient des Grecs ou appartenaient à ce mélange de toutes les nations qui s’y donnaient rendez-vous pour leur commerce, leur instruction ou leurs plaisirs.
La vieille race égyptienne se tint en masse aussi éloignée de la ville que de la nouvelle religion.
La preuve de ce fait se trouve dans l’observation suivante. Le plus grand nombre des martyrs dont les Actes parlent était originaire dans le Delta des villes du littoral, comme Péluse, ou des villes ayant des colonies grecques, comme Prosôpis ; ou encore ils appartenaient à l’armée où les relations avec les soldats d’origine grecque étaient obligatoires. Sur le parcours du Nil, les martyrs chrétiens se rencontrent le plus souvent dans les villes importantes connues des marchands grecs qui, à chaque instant, remontaient ou descendaient le fleuve.
Il est peu question des villages intérieurs du Delta, un peu plus des villages de la moyenne Égypte et du Fayoum ; il n’est pas fait mention des villages de la Haute Égypte, à l’exception de la banlieue de quelques grandes villes, comme Panopolis, Ptolémaïs et Latopolis. Il est facile de le comprendre par ce qui se passe encore aujourd’hui. Les Grecs sont de grands coureurs d’aventure, ils pénètrent partout où ils ont l’espoir de faire un peu de commerce et de gagner quelque argent. En vue d’arriver au but final, ils s’imposent de lourds sacrifices, se plient admirablement aux exigences du climat et des habitants, se font très-vite un langage hybride, grâce à leur étonnante aptitude pour les langues, et entrent aussitôt en relation avec les indigènes. Ils ont pénétré jusqu’au Soudan, jusqu’au Darfour et plus loin encore, à la suite des conquêtes égyptiennes de notre siècle.
En Égypte, il n’est pas un centre important de population dans le Delta et le Fayoum où l’on ne soit assuré de rencontrer une colonie grecque. Sur le parcours du Nil, depuis Bénisouef jusqu’à Assouan, il n’y a pas une seule ville, peut-être pas un gros bourg où l’on ne trouve le Bakal grec, vendant de tout avec bonne humeur et trompant de tout son cœur. Il en était de même autrefois, et je ne me tromperai pas en écrivant que le Christianisme s’établit dans le Delta, sur le littoral de la Méditerranée, dans le Fayoum et le long du Nil par infiltration grecque. Qu’il en ait été ainsi, c’est ce que prouve ce fait que les grands dignitaires de l’Église d’Alexandrie ont tous des noms grecs pendant les trois premiers siècles et longtemps après, que le grec était et resta la langue officielle de l’Église chrétienne, parce qu’elle avait été la langue de la prédication dans Alexandrie.
Je ne veux pas prétendre que la source du prosélytisme chrétien en Égypte fut uniquement grecque : les Égyptiens convertis se firent sans aucun doute prédicateurs de leur croyance ; mais ce fut la source première et principale. Au fond, pendant les trois premiers siècles de notre ère, on est réduit aux conjectures et aux probabilités sur la diffusion du Christianisme en Égypte. À part la tradition qui fait de S. Marc l’apôtre d’Alexandrie et des environs, les quelques mentions des prédications gnostiques dans plusieurs nomes¹, on ne trouve aucun renseignement sur l’établissement de la religion chrétienne dans le bassin du Nil. Pendant trois siècles, si le Christianisme fit quelques progrès en Égypte, ce fut sans bruit et d’une manière latente. Quand on examine froidement les choses, il est facile de comprendre qu’il en devait être ainsi.
L’Égypte a toujours haï les étrangers ; on reprochait à Amasis d’avoir des mercenaires grecs ; longtemps on ne leur concéda que quelques villes où ils pouvaient exercer leur commerce, comme la Chine le fait encore aujourd’hui. Lorsqu’après la conquête assyrienne, la conquête persane et la conquête grecque, l’antique Égypte fut définitivement asservie, si les étrangers eurent toute liberté d’accès dans le pays, le peuple garda toujours sa défiance contre eux. De particulier à particulier, il put s’établir quelque confiance ; de peuple à peuple, la confiance se refusa toujours. Outre cette première raison, l’Égypte, moins que toute autre contrée, avait besoin de changer de religion. Elle était restée fidèlement attachée à ses antiques rites, aux rêveries religieuses de ses pères ; elle continuait de lire ses livres sacrés, d’user des charmes tout puissants de ses magiciens.
Elle avait dans le Livre des morts un recueil de préceptes moraux qui ne le cédaient en pureté à aucun autre, pas même à la loi du Sinaï. De plus elle était restée dans son ignorance séculaire, ayant eu des idées élevées, mais n’ayant fait aucun progrès depuis la XXᵉ dynastie. Elle n’avait pas eu ces écoles de philosophie spiritualiste qui, tout en se trompant bien souvent, avaient forcé l’esprit humain à chercher la solution des plus grands problèmes de notre destinée et avaient fait progresser l’humanité. Pour toutes ces raisons, l’Égypte n’avait pas besoin de devenir chrétienne¹.
Si elle le devint, c’est qu’une cause nouvelle se produisit. Cette cause fut la haine vouée à Dioclétien à la suite de la répression sévère dont il usa après la révolte d’Achille. Le caractère froid et positif de cet empereur était l’opposé du caractère égyptien essentiellement imaginatif et prompt. Il n’y avait guère d’entente possible : l’empereur méprisa ce peuple et le peuple égyptien le lui rendit à sa manière, comme j’aurai l’occasion de l’exposer tout au long. Du moment que l’empereur haïssait la nouvelle religion, c’était que cette religion avait du bon, sans doute, car Dioclétien avait le génie du mal : en tout cas, c’était une bonne manière de lui faire de l’opposition politique. On le fit comme on le pensait. La cruauté de la procédure romaine vint en aide à l’opposition politique.
Au lieu que dans les autres pays, on était obligé de pourchasser les chrétiens, de ne les faire appréhender que sur dénonciation, en Égypte on n’eut aucunement cette peine, les chrétiens se présentaient d’eux-mêmes au martyre et s’y rendaient comme à une fête. On pourra en juger d’ailleurs au cours de cette étude. Quand la persécution commença, les chrétiens étaient en petit nombre ; des villes entières ne contenaient pas un seul chrétien ; après la persécution le contraire fut vrai. Les campagnes étaient presque entièrement converties, les villes l’étaient en grande majorité. Le spectacle des martyres avait opéré ce grand changement. Il y eut un engouement universel : on se racontait les prodiges opérés par les martyrs et l’on se convertissait. La légende pour se former n’avait pas besoin d’attendre la mort, elle se formait du vivant même des héros.
C’est là un point délicat. En Europe nous ne croyons pas à cette sorte de formation : nous sommes habitués à considérer la question religieuse comme d’un ordre trop élevé pour croire à l’infatuation originelle, aux prestiges et au charlatanisme. Je ne veux pas affirmer qu’il y ait charlatanisme, prestige ou infatuation ; mais je peux affirmer, sans crainte de me tromper, qu’aujourd’hui encore, en Égypte, il se forme des légendes pieuses sur le compte de certains individus que l’on proclame les saints de Dieu sans attendre leur mort : je l’ai vu de mes propres yeux¹.
J’en ai tiré des conclusions qui me semblent justes. La preuve de cet engouement du peuple est sensible : il n’est jamais raconté que dans les campagnes de l’Égypte, il y ait eu, après la persécution, de luttes entre le christianisme triomphant et le paganisme mourant, car le premier avait définitivement vaincu ; au contraire dans les villes, où le clergé païen était resté puissant, où l’élément gréco-égyptien dominait par la richesse, par les connaissances et par l’influence, il y eut des luttes meurtrières à Panopolis, à Antæopolis et à Alexandrie². Schnoudi dans la Haute-Égypte, l’archevêque Théophile à Alexandrie furent les héros de ces luttes sanglantes. Par un triste retour des choses humaines, un demi-siècle ne s’était pas écoulé que les persécuteurs devenaient persécutés à leur tour. On les maltraita même si fort que leurs descendants ont pu pardonner aux Romains et aux Arabes, Mamlouks ou Turcs, mais qu’ils gardent encore toute leur haine pour les empereurs byzantins, leurs séides et leurs corréligionnaires latins.
Au fond la haine vouée à Dioclétien est une haine que le temps a rendue poétique. L’examen des Actes des Martyrs nous le montrera. Cet examen me semble important et pour l’histoire proprement dite et pour les études religieuses.
Il fera suite à l’étude que j’ai publiée sur le Christianisme chez les anciens coptes³. Pour le faire en toute connaissance de cause, j’ai ramassé tous les documents qu’il m’a été possible de trouver en Europe et en Égypte. J’ai traduit tous ces documents et j’en ai tiré les conclusions que je présente aujourd’hui au public en partie, avant de publier les documents eux-mêmes.
Ces documents sont de trois sortes. Ceux de la première catégorie sont coptes ; ceux des deux dernières sont arabes. Les documents de la première catégorie se trouvent réunis pour la plus grande partie à Rome, à la bibliothèque vaticane et au musée Borgia de la Propagande ; le reste est à la bibliothèque nationale et dans quelques bibliothèques privées de l’Angleterre¹. À l’exception d’un tiers environ des Actes de la vaticane, j’ai copié tout le reste.
Les Actes memphitiques de la vaticane ont été publiés en partie par M. Hyvernat : cet auteur annonce une préface devant contenir une étude approfondie sur la valeur des Actes des Martyrs de l’Égypte ; depuis trois ans que cette annonce est faite, rien n’a paru encore, et je risquerais fort d’attendre trois ans, sinon plus, avant que cette étude ne paraisse, puisqu’elle doit faire suite au second volume de textes et que le premier a mis trois ans à paraître. Je ne vois donc pas pourquoi je m’abstiendrais de publier les résultats d’études qui me sont personnelles : ne devant mes conclusions qu’à mes études, j’ai bien le droit de les faire connaître. D’ailleurs j’ai en ma possession trois fois plus d’Actes de martyrs que n’en contiennent la bibliothèque vaticane et le musée Borgia. Mon étude sera donc plus complète².
Les documents de la seconde série sont arabes, et par là il faut entendre que ce sont des traductions arabes de documents coptes. Il ne semble pas que jusqu’ici on se soit aperçu de cette filiation d’œuvres ; je crois avoir été le premier à le démontrer, sinon à m’en apercevoir¹. Cette démonstration augmente de beaucoup la valeur de ces traductions, car, l’origine une fois admise, il leur faut accorder la même valeur qu’aux ouvrages originaux, en tenant compte toutefois des faiblesses inhérentes à la nature des traducteurs. Malgré ces faiblesses, on s’en peut reposer sur la fidélité des traducteurs coptes ; quoique l’arabe dont ils se sont servis soit une sorte de langue hybride, ils comprenaient leur propre langue et ont su presque toujours rendre ce qu’ils comprenaient. Pour les Actes des martyrs, les traductions arabes sont en beaucoup plus grand nombre que les originaux coptes. La bibliothèque nationale de Paris en possède un très grand nombre ; pendant mon séjour en Égypte, j’en ai moi-même recueilli un nombre plus considérable encore. C’est sur tous ces documents que s’appuiera le présent travail.
La troisième série comprend les abrégés de documents coptes qui nous sont parvenus en arabe. Malgré le nombre des originaux et des traductions conservés, il est facile de comprendre que la plupart des ouvrages primitifs ont disparu. Par bonheur ils ont presque tous été conservés dans une œuvre inappréciable en l’espèce, le Synaxare jacobite². Cette œuvre a été connue d’un grand nombre de savants ; mais on n’en pouvait soupçonner la valeur, parce que l’on n’avait pu au préalable déterminer la valeur des documents coptes. M. Wustenfeld en a publié une traduction allemande ; mais sa traduction n’est pas complète pour la raison suivante : il ne s’est servi que d’un seul manuscrit. Or ce manuscrit ne représentait que le synaxare de l’église à laquelle il appartenait. Mais en Égypte comme en Europe, chaque église avait son martyrologe particulier, comme maintenant encore chaque diocèse a son Propre des Saints, renfermant le plus souvent des saints locaux, régionaux ou nationaux.
Les exemplaires des synaxares qui se trouvent dans les collections européennes proviennent d’Alexandrie ou de la Basse-Égypte ; j’ai été assez heureux pour en rapporter un triple exemplaire provenant de la Haute-Égypte et contenant une grande quantité de vies de saints qui ne se retrouvent pas dans les autres.
Je peux donc, je crois, me servir de cette triple série de documents en toute sûreté de conscience scientifique pour arriver à connaître comment les Coptes ont entendu faire des Actes de Martyrs. Je m’en tiendrai aux Actes purement égyptiens, auxquels j’ajouterai les Persans pour des raisons que j’expliquerai plus loin. Comme tous sont inconnus ou à peu près, je les ferai connaître et juger, puis j’en tirerai les conclusions qui me sembleront nécessaires. On pourra discuter les conclusions, c’est le droit de tout lecteur ; mais on devra tenir pour certain que la plus petite nuance de mes phrases repose sur un texte. Il n’est pas juste de faire retomber sur moi, comme on l’a fait, le genre d’esprit des Coptes. Si leurs écrits scandalisent, ce n’est pas ma faute ; c’est à eux qu’il faut le reprocher, non à moi.
Mon devoir d’historien est de faire connaître les faits, mon droit de les juger. Mes jugements tombent sous la critique, je le répète, mais les faits doivent être admis, si l’on admet mes traductions. Ces traductions sont aussi fidèles que j’ai pu les faire : on peut les mettre en suspiscion, mais alors il faut les discuter scientifiquement. D’un autre côté, il est facile de dire que l’on ne doit pas attacher d’importance à de pareilles
œuvres ; mais une semblable réflexion est le contraire de la critique scientifique. Je n’admets pas qu’il y ait deux manières de juger les œuvres historiques, selon qu’elles sont en faveur de nos idées ou qu’elles sont contre nos idées. Les Coptes n’ont sans doute pas compris l’histoire comme nous la comprenons ; mais on ne peut nier que, dans leurs ouvrages, ils ne se soient peints eux-mêmes au naturel, qu’ils se connaissent eux-mêmes aussi bien que les Grecs ou les Latins pouvaient les connaître et que, si le jugement qu’ils ont porté, la peinture qu’ils ont faite d’eux-mêmes, diffèrent du jugement ou de la peinture que nous connaissons d’après les auteurs grecs ou latins, ce ne soient ces derniers qu’il faille mettre en suspicion, et non les premiers. La chose paraîtrait toute simple, s’il s’agissait d’un sujet où les idées religieuses ne seraient pas en cause.
D’ailleurs les auteurs grecs ou latins savaient parfaitement bien ce qu’ils faisaient : si l’on trouve dans leurs œuvres des jugements qui ne répondent pas à la réalité, c’est qu’ils ont eu soin d’élaguer les faits qui les scandalisaient¹. Ils ont sans doute eu raison à leur point de vue, mais ce point de vue était faux. Comment ne pourrais-je pas croire des gens qui vous racontent naïvement quelque gros crime comme un acte d’héroïque vertu, qui s’en félicitent et se vantent d’avoir eu des pères aussi vertueux ? Si nous jugeons autrement, c’est que la moralité humaine a progressé, et non pas que le crime n’a jamais été commis. Je comprends que l’évidence des conclusions dérange des idées toutes faites et sur lesquelles on sommeille tranquillement ; mais ce ne sera jamais pour moi une raison de ne pas faire connaître les faits que me révèlent mes études.
