Le Livre des noms divins
Traduction de l’abbé Darboy — Paris, Sagnier et Bray, 1845
- 1 — Argument général du livre
- 01 — Chapitre I — Quel est le but de ce discours, et qu’est-ce qui nous est enseigné touchant les noms divins
- 02 — Chapitre II — Appellations communes et particulières des personnes divines, et ce que c’est qu’unité et distinction en Dieu
- 03 — Chapitre III — De la force de la prière ; du bienheureux Hiérothée ; de la piété et de la manière de parler de Dieu
- 04 — Chapitre IV — Du bon ; de la lumière ; du beau ; de l’amour ; de l’extase ; du zèle ; et que le mal n’est pas un être, ne procède pas de l’être, ne subsiste pas dans l’être
- 05 — Chapitre V — De l’être ; où l’on parle aussi des types ou exemplaires
- 06 — Chapitre VI — De la vie
- 07 — Chapitre VII — De la sagesse, de l’intelligence, de la raison, de la vérité et de la foi
- 08 — Chapitre VIII — De la puissance, de la justice, du salut, de la rédemption ; où il est aussi traité de l’inégale répartition des bienfaits divins
- 09 — Chapitre IX — De la grandeur et de la petitesse ; de l’identité et de la diversité ; de la similitude et de la dissemblance ; du repos et du mouvement ; de l’égalité
- 10 — Chapitre X — Du dominateur suprême et de l’ancien des jours ; où l’on traite aussi de l’éternité et du temps
- 11 — Chapitre XI — De la paix, et ce que signifient ces mots : d’être en soi, de vie en soi, de puissance en soi, et autres semblables
- 12 — Chapitre XII — Du saint des saints ; du roi des rois ; du seigneur des seigneurs ; du Dieu des dieux
- 13 — Chapitre XIII — De la perfection et de l’unité

Le Livre des noms divins
Traduction de l’abbé Darboy — Paris, Sagnier et Bray, 1845
Saint Denis l'Aréopagite · 27 juin 2016 · 167 min de lecture · 6 vues
Argument général du livre§
Dieu habite le sanctuaire d’une lumière inaccessible. Il est à lui-même son propre spectacle ; mais le regard de la créature ne supporterait pas l’excès de ces éternelles splendeurs : dans cette vie surtout, l’homme ne peut contempler la divinité qu’en énigme et à travers un voile.
Or, cette connaissance de Dieu nous vient par les créatures, qui sont comme un écho lointain, un obscur reflet des perfections infinies. Elle nous est donnée aussi par les Écritures, qui nous apprennent à penser et à parler convenablement de notre Créateur et Roi. Les noms qu’on lui donne renferment ces enseignements élevés, objet de notre foi ; car les noms sont le signe, la représentation des réalités, et ce qui est nommé se conçoit et existe.
Ces noms multiples que Dieu reçoit dans les saintes Lettres sont empruntés, tantôt aux processions ineffables, tantôt aux productions temporaires ; ils expriment, soit les bienfaits de la Providence, soit les formes sous lesquelles il a daigné apparaître. Comme les objets qu’il crée lui ressemblent par quelque endroit, puisqu’il en est le principe et qu’il en possède l’archétype, et comme, d’autre part, ils diffèrent essentiellement et infiniment de lui, puisqu’ils sont les effets contingents d’une cause absolue et souverainement indépendante, il s’ensuit qu’on peut lui appliquer tous leurs noms et ne lui en appliquer aucun ; qu’on peut parler de lui par affirmation et par négation ; car, selon qu’on veut le comprendre, il est tout ce qui est et n’est rien de ce qui est.
Également parce qu’il y a en Dieu unité de nature et Trinité de personnes, il faut admettre que les qualifications qui frappent la substance sont applicables à la divinité tout entière ; mais il n’en est pas de même des attributs relatifs qui caractérisent les personnes et doivent leur être exclusivement réservés. C’est ainsi que la Trinité a produit le monde ; c’est ainsi que l’œuvre de notre rédemption fut opérée par la seconde Personne de la Trinité.
Les noms divins sont pris indistinctement, comme on voit, dans l’ordre de choses surnaturelles et dans l’ordre de choses, naturelles, dans le monde purement intelligible et dans le monde sensible. Mais de quelque source qu’ils dérivent, tous conviennent à Dieu en ce qu’ils expriment des qualités ou manières d’être que Dieu possède par anticipation et éternellement, par droit de nature et immuablement, par nécessité d’essence et suréminemment. Ainsi, tout existait en lui avant d’exister en dehors de lui ; tout lui appartient en propre, et le prêt qu’il fait aux créatures ne saurait ni l’enrichir, ni l’appauvrir : tout est à lui et en lui ; mais rien n’est à lui ni en lui au degré et en la forme où il est en nous. Cela même par quoi nous sommes, c’était lui avant notre création ; depuis notre création, ce n’est plus lui, c’est nous.
En conséquence, toutes choses qui ont une existence positive comme substance ou comme mode, toutes choses même qui sont possibles ont en lui leur principe et cause, leur modèle et règle, leur but et fin ultérieure : principe incommunicable, mais non pas imparticipable ; cause absolue, mais agissant librement ; exemplaire parfait, mais qui rayonne imparfaitement dans les créatures à cause de leur nécessaire incapacité, non à cause des limites de sa bonté : fin suprême que chaque être cherche à sa façon, et trouve, ou peut trouver dans les limites assignées à sa nature propre. Car si le mal entrevu par les êtres finis devient l’objet de leur ardente poursuite, ce n’est pas comme mal, c’est comme apparence de bien qu’il séduit : nulle chose, en effet, n’est totalement dépourvue de bien, et le mal est une privation d’être, non une existence positive.
Ainsi doivent s’expliquer et se comprendre tous les noms glorieux que l’Écriture donne à Dieu : la bonté, le plus grand de tous les titres, parce qu’il s’étend non-seulement à tout ce qui est, mais à tout ce qui peut être ; l’amour, fécondant le néant même ; la lumière, doux et exact symbole de celui qui est le soleil des esprits et qui a vêtu les étoiles de splendeur ; la beauté et l’amour, l’être, la vie, la puissance, la justice, le salut et la rédemption. Même les extrêmes se trouvent rapprochés et harmonieusement unis en Dieu, à qui l’Écriture attribue à la fois la grandeur et l’exiguïté, l’identité et la distinction, la similitude et la dissemblance, le repos et le mouvement. Enfin sa supériorité, son excellence transcendante est accusée par le nom de Dieu des dieux, de Roi des rois, de Seigneur des seigneurs.
Argument. — I. Il faut puiser dans les Écritures la science de Dieu ; car les choses sensibles nous font mal connaître les choses spirituelles, et plus mal encore la divinité. II. On ne doit donc parler de Dieu que d’après les Écritures, où il s’est révélé autant que le comportait notre nature. III. C’est pourquoi, recevant ce qui est enseigné, il ne faut pas interroger la majesté divine par un regard téméraire. IV. Effectivement nous ne la connaissons ici-bas que d’une façon énigmatique et par ses opérations mystérieuses ; V, car toutes choses viennent de lui, et il est vrai de dire que les noms de ses œuvres diverses lui conviennent et ne lui conviennent pas ; qu’on peut tout affirmer et tout nier de lui ; VI et VII, qu’ainsi aucun nom ne le désigne bien, et que tous les noms lui sont applicables ; VIII, par la même raison, les bienfaits providentiels de Dieu et ses opérations diverses servent à le qualifier.
Après mes Institutions théologiques, ô pieux collègue, je crois devoir entreprendre l’explication des noms divins. Ici encore, revenons à la règle tracée par les Écritures : n’appuyons pas ce que nous affirmons de Dieu sur les paroles persuasives de la sagesse humaine1, mais bien sur cette science forte que le ciel a inspirée à nos maîtres, et par laquelle nous sommes unis d’une façon ineffable et inconnue aux choses qu’on ne peut ni dire, ni savoir : union assurément supérieure à ce que peuvent et obtiennent notre raison et notre entendement. Que personne donc n’ait la présomption de rien dire, même de rien penser touchant la suressentielle et mystérieuse nature de Dieu, que ce qui nous en a été manifesté d’en haut par les saints oracles.
Car à la divinité seule appartient de connaître infiniment son infinie perfection, qui surpasse tout discours, toute pensée, toute substance ; mais l’homme l’ignore. Seulement élevons le regard vers les cieux, autant que la lumière des paroles divines voudra nous éclairer, et pleins de discrétion et de sainteté en ce qui regarde ces mystères, n’aspirons pas aux plus sublimes splendeurs. En effet, d’après les profonds et véridiques enseignements de la théologie, les choses divines sont révélées et données en spectacle à chaque intelligence selon sa force propre ; et la bonté éternelle, usant d’une salutaire et sainte réserve, ne livre pas aux choses finies toute son incompréhensible immensité. Car, comme ce qui est intelligible ne peut être vu et saisi par les choses sensibles ; ni ce qui est simple et immatériel, par les choses multiples et composées ; ni enfin ce qui est incorporel, impalpable, sans figure et sans formes, par les choses revêtues de figures et de formes corporelles : ainsi, et par le même principe, l’infini dans son excellence reste supérieur à tous les êtres ; l’unité suréminente échappe nécessairement à toute conception ; unité sublime, nulle pensée ne peut l’atteindre et nulle parole n’exprime cet inexprimable bien ; unité mère de toute autre unité, nature suprême, intelligence incompréhensible, parole inénarrable, sans raison, sans entendement, sans nom ; elle n’existe point à la façon des autres existences ; auteur de toutes choses, cependant elle n’est pas, parce qu’elle surpasse tout ce qui est, comme elle l’affirme d’elle-même exclusivement, dans la profondeur de sa science.
C’est pourquoi, ainsi que je l’ai avancé, il n’est permis de dire et de penser touchant la suprême et mystérieuse nature de Dieu, que ce qui en fut révélé dans les saintes Écritures. Car là, Dieu même a daigné nous apprendre que tous les êtres ne peuvent voir ni connaître ce qu’il est, à raison de l’absolue supériorité de sa propre essence. Et vous verrez en effet la foule des théologiens proclamer non-seulement qu’il est invisible et incompréhensible, mais encore qu’on voudrait vainement sonder cet abîme, n’y ayant pas de sentier qui mène à ses mystérieuses et infinies profondeurs. Ce n’est pas toutefois que le souverain bien exclue aucun être de sa participation ; au contraire, il tire de son trésor inépuisable, et répand sur toutes choses, proportionnellement à leur capacité, le bienfait de ses splendeurs sacrées.
Bien plus, il élève, autant que possible, à sa contemplation, à sa communion, à sa ressemblance les pieuses intelligences qui, se précipitant vers lui avec une respectueuse ardeur, n’ambitionnent pas, dans un mouvement de fol orgueil, plus de lumière qu’il ne leur en fut départi, et ne succombent pas non plus à la tentation d’un honteux relâchement ; mais qui, sans hésitation et sans inconstance, marchent vers la clarté dont Dieu les gratifie, et mesurant leur amour sur les dons célestes, suivent leur essor avec discrétion, fidélité et courage.
Dociles à ces saintes lois auxquelles n’échappent pas même les rangs sacrés de l’armée céleste, nous approchons du secret divin qui dépasse tout être et tout entendement, non point avec une téméraire curiosité, mais avec un religieux respect, et honorons ce qui est ineffable par un humble silence ; nous jetons le regard vers les splendeurs que la divine Écriture nous envoie, et trouvons dans cette lumière les véritables louanges de Dieu. Par la grâce de ce surnaturel enseignement, nous sommes façonnés à recevoir l’auguste clarté qu’il nous transmet en la proportion de notre aptitude, et à célébrer le doux principe de toute illumination sainte, d’après ce qu’il nous a manifesté de lui dans les Écritures. Ainsi, disons-nous, il est la cause, l’origine, l’essence et la vie de toutes choses ; il rappelle et ressuscite ceux qui s’étaient séparés de lui ; il refait et restaure ceux qui avaient laissé corrompre en eux la sainte image de Dieu ; il fixe dans le bien ceux qui chancellent au vent des passions impures ; il affermit la vertu ; il anime et soutient le juste qui aspire à la perfection.
Il est la lumière des illuminés, la sainteté des parfaits. C’est en sa divinité que les créatures se divinisent, en sa simplicité qu’elles se simplifient, en son unité qu’elles atteignent l’unité elles-mêmes. Il est le principe radical et suréminent de tout principe ; il manifeste le secret de sa perfection avec une sage bonté. En un mot, il est la vie de ce qui vit, l’essence de ce qui est, le principe et la cause de toute vie, de toute existence, par la fécondité de son amour qui a produit et qui conserve les créatures.
Voilà ce que nous apprennent les Écritures, et vous observerez que, pour nous faire connaître et pour louer la divinité, les théologiens ont composé tous les noms dont ils l’appellent, d’après ses attributs et ses œuvres augustes. Aussi que voyons-nous en presque toutes les pages des saints oracles ? Dieu y est célébré tantôt comme unité suprême, à raison de sa simplicité, de son absolue indivisibilité, en laquelle les hommes sont créés avec leur individualité propre, et, malgré leurs puissances multiples et diverses, ramenés à un merveilleux ensemble et à une sorte de divine unité : tantôt comme Trinité, pour exprimer cette suréminente fécondité des trois personnes, d’où tire son origine et son nom toute paternité, au ciel et sur la terre.
Il est loué ici comme souverain auteur de tout, parce que effectivement toutes choses ont reçu l’être de sa bonté créatrice ; là, comme sage et beau, parce que les êtres, s’ils conservent leur nature dans sa pureté originelle, sont pleins de divine harmonie et de céleste beauté. Enfin il est excellemment nommé notre ami, parce qu’une des personnes divines daigna se faire véritablement homme, rappeler à soi et s’unir l’humaine infirmité : miraculeuse alliance, où deux substances se rencontrèrent dans le seul Jésus, où l’éternel fut soumis aux conditions du temps, où celui qui dépasse infiniment toute nature, si élevée qu’elle soit, descendit jusqu’au néant de la nôtre, sans que néanmoins ses propriétés diverses en fussent altérées et confondues.
En un mot, il y a une foule d’autres lumières conformes à celles de l’Écriture, et que nos pères nous ont transmises dans le secret de leur enseignement traditionnel. Or, nous les avons recueillies, mais sous le déguisement de religieux symboles, comme le veut notre condition présente ; car dans sa tendresse pour l’humanité, la tradition sacerdotale, aussi bien que les divins oracles, cache ce qui est intelligible sous ce qui est matériel, et ce qui surpasse tous les êtres sous le voile de ces êtres même ; elle donne forme et figure à ce qui n’a ni forme ni figure, et par la variété et la matérialité de ces emblèmes, elle rend multiple et composé ce qui est excellemment simple et incorporel. Mais quand nous serons devenus incorruptibles et immortels, et que le Christ nous aura associés à sa félicité glorieuse, alors, comme il est écrit, nous habiterons éternellement avec le Seigneur2 ; admis à la chaste contemplation de sa sainte humanité, il nous inondera des torrents de sa splendide lumière, comme il arriva aux disciples dans le mystère de la transfiguration ; également il fera luire ses clartés intelligibles sur notre âme dégagée alors de la matière et des passions, et parmi les douceurs d’une inconcevable union, elle s’enivrera des rayons épanouis de ce merveilleux soleil, à peu près comme les célestes intelligences ; car, ainsi que dit la parole de vérité, nous serons semblables aux anges et enfants de Dieu, puisque nous serons enfants de la résurrection3.
Mais ici-bas les choses divines ne nous apparaissent qu’au travers de symboles accommodés à notre infirme nature ; c’est par là que nous atteignons jusqu’à un certain point les réalités spirituelles dans leur simplicité et leur unité, et que, possesseurs de ces connaissances touchant le monde angélique, nous faisons cesser toute opération de l’entendement, pour contempler, autant qu’il est permis, la splendeur de Dieu : lumière infinie, où sont fixées d’une façon ineffable les bornes de notre savoir, et qui ne peut être comprise, ni exprimée, ni vue parfaitement, parce qu’elle est supérieure à toutes choses et absolument inconnue ; parce qu’elle renferme et dépasse éminemment les limites que peuvent atteindre l’essence et la force de toutes les créatures ensemble ; parce qu’enfin, dans sa sublimité, elle n’est pas saisie par l’intelligence même des natures angéliques. Car, si toutes connaissances ont l’être pour objet, et finissent là où l’être finit, nécessairement celui qui l’emporte sur tout être échappe aussi à toute connaissance.
Mais si Dieu excède toute parole, tout savoir, tout entendement, toute substance, parce qu’il saisit, embrasse, étreint et pénètre éternellement toutes choses ; s’il est absolument incompréhensible ; s’il n’offre pas prise aux sens, à l’imagination, aux conjectures ; si l’on ne peut le nommer, le décrire, l’atteindre par l’intelligence, le connaître, comment donc avons-nous promis un traité des noms divins, quand il est démontré que l’être suprême n’a pas de nom et qu’il est au-dessus de tout nom ? Assurément, comme l’enseigne notre livre des Institutions théologiques, on ne saurait exprimer, ni concevoir ce qu’est cet un, cet inconnu, cette nature infinie, cette bonté essentielle, je veux dire cette unité en trois personnes, qui sont un seul et même Dieu, un seul et même bien.
Il y a plus : ce pieux commerce des vertus célestes avec la bonté pleine à la fois de clarté et de mystère, soit qu’on regarde la chose en Dieu qui se donne ou dans les anges qui reçoivent, ce pieux commerce n’est ni expliqué, ni connu ; et même dans ces rangs sacrés, ceux-là seuls en savent quelque chose qui sont élevés à un degré de connaissance supérieure. Il y a parmi nous des esprits appelés à une semblable grâce, autant qu’il est possible à l’homme de se rapprocher de l’ange : ce sont ceux qui, par la cessation de toute opération intellectuelle, entrent en union intime avec l’ineffable lumière. Or, ils ne parlent de Dieu que par négations ; et c’est hautement convenable : car en ces suaves communications avec lui, ils furent surnaturellement éclairés de cette vérité, que Dieu est la cause de tout ce qui est, mais n’est rien de ce qui est, tant son être remporte sur tout être !
Ainsi, quelle que soit en elle-même sa nature supra-substantielle et sa bonté immense, quiconque honore cette vérité qui dépasse toute vérité, ne la nommera pas raison, puissance, entendement, vie ou essence ; mais il la présentera comme surpassant d’une façon incomparable tout ce qui est habitude, mouvement, vie, imagination, conjecture, dénomination, parole, raisonnement, intuition et substance, tout ce qui est invariable et fixe, tout ce qui est union, limite, infinité, toutes choses enfin. Puis donc que Dieu, qui est la bonté par essence, en vertu de son être a produit tous les êtres, il convient de louer sa providence, source de tout bien, par ses propres ouvrages. Car toutes choses sont autour d’elle, et existent pour elle ; elle précède toutes choses, et en elle toutes choses subsistent ; c’est parce qu’elle est, que l’univers fut produit et qu’il se conserve ; et la création entière gravite vers elle : les natures douées d’intelligence et de raison, par la connaissance ; les natures inférieures, par la sensibilité ; et les autres, par le mouvement de la vie, ou au moins par le fait de leur existence comme substances, ou comme modes.
C’est d’après cette double idée que les théologiens disent qu’on ne saurait nommer Dieu, et pourtant lui appliquent tous les noms. Ainsi, d’une part, ils rapportent qu’en l’une de ces mystérieuses rencontres où elle se manifeste sous forme sensible, la divinité fit reproche au mortel qui avait demandé : Quel est votre nom ? et qu’elle ajouta, comme pour le détourner de la recherche de cet auguste secret :
Pourquoi me demandes-tu mon nom ? Il est admirable4. Et n’est-il pas réellement admirable ce nom sublime, qu’on ne peut prononcer, et qui est placé au-dessus de tous les noms soit du siècle présent, soit du siècle futur5 ?
D’un autre côté la théologie applique à Dieu toutes les dénominations ; elle le représente disant de lui-même : Je suis celui qui suis6 ; je suis la vie, la lumière, le Seigneur, la vérité. Elle le célèbre comme créateur ; et décrivant la multitude de ses œuvres, elle le nomme bon, beau, sage et bien-aimé ; elle le nomme Dieu des dieux, Seigneur des seigneurs, Saint des saints, l’Éternel, l’Être, et le Père des siècles ; elle le nomme auteur de la vie, sagesse, intelligence, Verbe. Il connaît, il possède tous les trésors de la science ; il est fort et puissant ; c’est le Roi des rois, et l’Ancien des jours ; il est sans vieillesse et sans vicissitude ; il est salut, justice, sanctification et rédemption ; il surpasse tout par sa grandeur ; il est porté par un vent léger. Il habite les cœurs, les esprits et les corps, le ciel et la terre ; constamment immuable, il est dans le monde, autour du monde, par delà le monde, par delà les cieux, par delà toute substance ; il est soleil, étoile, feu et eau, vent, rosée et nuage, pierre angulaire et rocher ; il est tout ce qui est, et n’est rien de ce qui est7.
C’est pourquoi il convient également de n’appliquer aucune dénomination et de les appliquer toutes au suprême auteur de tout ce qui existe : par là on confesse qu’il possède sur la création un empire absolu ; que toutes choses se rattachent à lui comme à leur centre, le reconnaissent pour leur cause, leur principe et leur fin, et qu’il est tout en tous, selon l’expression des Écritures8 ; par là on proclame avec raison qu’il produit les êtres, leur conférant l’existence et la perfection ; qu’il veille à leur conservation, et leur sert d’abri, pour ainsi parler ; enfin qu’il les ramène à lui, toujours un, incompréhensible, ineffable. Et en effet, Dieu n’est pas seulement le principe de la conservation, de la vie et de la perfection, pour qu’on désigne par quelque bienfait partiel sa bonté qui est au-dessus de tout nom ; mais au contraire, parce que, dans la richesse infinie et la simplicité de sa nature, il a vu et embrassé éternellement tous les êtres, par la douce bonté de son universelle providence, ce qu’il y a de réalité en tout peut être affirmé de lui.
Même ce n’est pas rien qu’aux actes et aux objets de cette providence générale ou particulière que les théologiens empruntent les noms divins ; mais ils s’inspirent encore des apparitions merveilleuses qui, dans les temples, ou ailleurs, ont éclairé nos initiateurs et les prophètes ; et selon la diversité des circonstances et des visions, ils imposent divers noms à cette bonté qui surpasse toute magnificence et toute expression. Ils la revêtent de formes humaines, et la représentent sous le symbole du feu et de l’électre ; ils lui donnent des yeux, des oreilles, une chevelure, un visage, des mains, des épaules, des ailes, des bras, un dos et des pieds. Ils parlent de sa couronne, de son trône, de son calice, de sa coupe, et d’une foule d’autres attributions figuratives, que nous essaierons d’expliquer dans notre théologie symbolique9.
Mais, pour l’instant, recueillons dans les saints oracles ce qui se rapporte au traité que nous avons entrepris ; et ne perdant pas de vue désormais la règle que nous avons préalablement tracée, arrivons à l’explication mystique des noms divins. Pour nous conformer aux pieuses prescriptions de la théologie, contemplons avec l’œil d’un esprit déifié ces appellations par lesquelles Dieu se manifeste vraiment, et inclinons l’oreille d’un cœur pur vers l’interprétation qui en est donnée. Puis, dociles à l’enseignement traditionnel qui veut qu’on réserve aux saints les choses saintes, ne les livrons pas à la risée et aux moqueries des profanes ; et si parfois de semblables hommes se rencontrent, détournons-les plutôt de la malheureuse guerre qu’ils font à Dieu. Gardez donc fidèlement ce secret, comme l’ordonne la tradition, ô bien-aimé Timothée, et n’allez pas inconsidérément divulguer les choses divines aux indignes. Pour moi, que Dieu m’accorde de louer dignement tous les noms de cette infinie bonté qui ne peut être désignée par aucun nom, et qu’il n’ôte pas de dessus mes lèvres la parole de vérité.
