Le Livre de la hiérarchie céleste
Traduction de l’abbé Darboy — Paris, Sagnier et Bray, 1845
- 1 — Argument du livre
- 01 — Chapitre I — Comment toute illumination divine, qui par la bonté céleste passe aux créatures, demeure simple en soi, malgré la diversité de ses effets, et unit les choses qu’elle touche de ses rayons
- 02 — Chapitre II — Qu’on donne très-bien l’intelligence des choses divines et célestes par le moyen de signes qui ne leur ressemblent pas
- 03 — Chapitre III — On expose la définition de la hiérarchie et son utilité
- 04 — Chapitre IV — Que signifie le nom d’Anges ?
- 05 — Chapitre V — Pourquoi on appelle généralement du nom d’Anges toutes les célestes essences ?
- 06 — Chapitre VI — Que les natures célestes se divisent en trois ordres principaux
- 07 — Chapitre VII — Des séraphins, des chérubins et des trônes qui forment la première hiérarchie
- 08 — Chapitre VIII — De la seconde hiérarchie, qui se compose des dominations, des vertus et des puissances
- 09 — Chapitre IX — De la dernière hiérarchie céleste, qui comprend les principautés, les archanges et les Anges
- 10 — Chapitre X — Résumé et conclusion de ce qui a été dit touchant l’ordre angélique
- 11 — Chapitre XI — Pourquoi les esprits angéliques sont nommés généralement vertus célestes
- 12 — Chapitre XII — D’où vient que l’on donne le nom d’Anges aux pontifes de notre hiérarchie
- 13 — Chapitre XIII — Pourquoi il est dit que le prophète Isaïe fut purifié par un Séraphin
- 14 — Chapitre XIV — Que signifie le nombre des Anges dont il est fait mention dans l’Écriture
- 15 — Chapitre XV — Quelles sont les formes diverses dont l’Écriture revêt les Anges, les attributs matériels qu’elle leur donne, et la signification mystérieuse de ces symboles

Le Livre de la hiérarchie céleste
Traduction de l’abbé Darboy — Paris, Sagnier et Bray, 1845
Saint Denis l'Aréopagite · 27 juin 2016 · 80 min de lecture · 3 303 vues
Argument du livre§
Tout vient de Dieu et retourne à Dieu, les réalités et la science que nous en avons. Une véritable unité subsiste au fond de la multiplicité, et les choses qui se voient sont comme le vêtement symbolique des choses qui ne se voient pas. C’est donc une loi du monde que ce qui est supérieur se reflète en ce qui est inférieur, et que des formes sensibles représentent les substances purement spirituelles, et qui ne peuvent être amenées sous les sens. Ainsi la sublime nature de Dieu, et, à plus forte raison, la nature des esprits célestes, peuvent être dépeintes sous l’emblème obscur des êtres corporels : mais il y a une racine unique et un type suprême de ces reproductions multiples.
Or, entre l’unité, principe et fin ultérieure de tout, et les créatures, qui n’ont en elles ni leur raison, ni leur terme, il y a un milieu qui est à la fois science et action, connaissance et énergie, et qui, expression mystérieuse de la bonté incréée,nous donne de la connaître, de l’aimer et de l’imiter : ce milieu, c’est la hiérarchie, institution sacrée, savante et forte, qui purifie, illumine et perfectionne, et ainsi nous ramène à Dieu, qui est pureté, lumière et perfection.
Telle est en particulier la hiérarchie des Anges, ainsi nommés parce que, élevés par la bonté divine à un plus haut degré d’être, ils peuvent recevoir une plus grande abondance des bienfaits célestes, et les transmettre aux êtres inférieurs : car Dieu ne se manifeste pas aux hommes directement et par lui-même, mais médiatement et par des ambassadeurs (ἄγγελος). Ce nom d’anges désigne proprement les derniers des esprits bienheureux ; mais il peut très-bien s’appliquer aussi aux plus sublimes, qui possèdent éminemment ce qui appartient à leurs subordonnés, tandis qu’au contraire on ne doit pas toujours étendre réciproquement aux plus humbles rangs de la milice céleste ce qui convient aux premiers rangs.
En effet, les pures intelligences ne sont pas toutes de la même dignité ; mais elles sont distribuées en trois hiérarchies, dont chacune comprend trois ordres. Chaque ordre a son nom particulier ; et, parce que tout nom est l’expression d’une réalité, chaque ordre a véritablement ses propriétés et ses fonctions distinctes et spéciales. Ainsi les Séraphins sont lumière et chaleur, les Chérubins science et sagesse, les Trônes constance et fixité : telle apparaît la première hiérarchie. Les Dominations se nomment de la sorte, à cause de leur sublime affranchissement de toute chose fausse et vile ; les Vertus doivent ce titre à la mâle et invincible vigueur qu’elles déploient dans leurs fonctions sacrées ; le nom des Puissances rappelle la force de leur autorité et le bon ordre dans lequel elles se présentent à l’influence divine : ainsi est caractérisée la deuxième hiérarchie.
Les Principautés savent se guider elles-mêmes et diriger invariablement les autres vers Dieu ; les Archanges tiennent aux Principautés en ce qu’ils gouvernent les Anges, et aux Anges, en ce qu’ils remplissent parfois, comme eux, la mission d’ambassadeurs : telle est la troisième hiérarchie. Tels sont les neuf chœurs de l’armée céleste.
La première hiérarchie, plus proche de la Divinité, se purifie, s’illumine et se perfectionne plus parfaitement ; elle préside à l’initiation de la deuxième, qui participe, en sa mesure propre, à la pureté, à la lumière et à la perfection, et devient à son tour pour la troisième le canal et l’instrument des grâces divines.Même les choses se passent ainsi dans chaque ordre, et tout esprit reçoit, au degré où il en est capable, un écoulement plus ou moins direct ou médiat de la pureté non souillée, de la lumière surabondante, de la perfection sans limites.
Ainsi tous les membres de la hiérarchie ont ceci de semblable, qu’ils participent à la même grâce, et ceci de différent, qu’ils n’y participent pas à un égal titre, ni avec un égal résultat. Et voilà la double cause de la distinction permanente qu’on reconnaît entre eux, et de l’identité des noms que parfois on leur donne ; tellement que, si les hommes eux-mêmes étaient appelés à exercer des fonctions jusqu’à un certain point angéliques, on pourrait les nommer des Anges.
Ces principes expliquent suffisamment le sens et la raison des formes corporelles sous le voile desquelles sont représentés les Anges. Elles devront être le signe des propriétés qu’ils ont, des fonctions qu’ils remplissent. Ainsi les choses matérielles trouvent leur type dans les esprits, et les esprits en Dieu, qui est tout en tous.
Argument. — I. On enseigne que toute lumière, toute grâce spirituelle nous vient du Père et nous ramène à lui. II. Après une invocation au Christ, on se propose d’expliquer les hiérarchies célestes, au moyen des oracles divins, qui, sous la multiplicité du sens figuré, cachent la simplicité du sens littéral. III. On montre que, pour se proportionner à nos forces, l’Écriture représente sous des figures matérielles les choses spirituelles et célestes, et l’on indique comment de ces grossiers symboles notre âme peut s’élever aux contemplations les plus sublimes.
Toute grâce excellente, tout don parfait vient d’en haut, et descend du Père des lumières1. Il y a plus : toute émanation de splendeur que la céleste bienfaisance laisse déborder sur l’homme, réagit en lui comme principe de simplification spirituelle et de céleste union, et par sa force propre, le ramène vers l’unité souveraine et la déifique simplicité du Père. Car toutes choses viennent de Dieu et retournent à Dieu, comme disent les saintes Lettres2.
C’est pourquoi, sous l’invocation de Jésus, la lumière du Père, oui, la vraie lumière qui éclaire tout homme venant au monde3, et par qui nous avons obtenu d’aborder le Père, source de lumière, élevons un regard attentif vers l’éclat des divins oracles que nous ont transmis nos maîtres : là, étudions avec bonne volonté ce qui fut révélé, sous le voile de la figure et du symbole, touchant les hiérarchies des esprits célestes. Puis, ayant contemplé d’un œil tranquille et pur ces splendeurs primitives, ineffables, par lesquelles le Père, abîme de divinité, nous manifeste sous des types matériels les bienheureux ordres des anges, replions-nous sur le principe infiniment simple d’où ces splendeurs dérivent. Ce n’est pas à dire toutefois que jamais elles existent en dehors de l’unité qui fait leur fond ; car, lorsque s’attempérant par providentielle bonté aux besoins de l’homme pour le spiritualiser et le rendre un, elles se répandent heureusement en rayons multiples, alors même elles gardent essentiellement une identité immuable et une permanente unité ; et sous leur puissante influence, quiconque les accueille, comme il doit, se simplifie et devient un, au degré où il en est personnellement capable.
Effectivement ce principe originel de divine lumière ne nous est accessible, qu’autant qu’il se voile sous la variété de mystérieux symboles, et qu’avec amour et sagesse il descend, pour ainsi dire, au niveau de notre nature.
Aussi le suprême et divin législateur a fait que notre sainte hiérarchie fût une sublime imitation des hiérarchies célestes ; et il a symbolisé les armées invisibles sous des traits palpables et sous des formes composées, afin qu’en rapport avec notre nature, ces institutions saintement figuratives l’élevassent jusqu’à la hauteur et à la pureté des types qu’elles représentent. Car ce n’est qu’à l’aide d’emblèmes matériels que notre intelligence grossière peut contempler et reproduire la constitution des ordres célestes. Dans ce plan, les pompes visibles du culte nous rappellent les beautés invisibles ; les parfums qui embaument les sens, représentent les suavités spirituelles ; l’éclat des flambeaux est le signe de l’illumination mystique ; le rassasiement des intelligences par la contemplation a son emblème dans l’explication de la sainte doctrine ; la divine et paisible harmonie des cieux est figurée par la subordination des divers ordres de fidèles, et l’union avec Jésus-Christ par la réception de la divine Eucharistie.
Et ainsi de toute autre grâce, les natures célestes y participant d’une façon qui n’est pas de la terre, et l’homme seulement par le moyen de signes sensibles. C’est donc pour nous diviniser en la forme où cela se pouvait, que nous avons été miséricordieusement initiés au secret des hiérarchies célestes par la nôtre qui en est comme le rudiment, et associés à elles dans la participation aux choses sacrées ; et les paroles de la sainte Écriture ne dépeignent les pures intelligences sous des images matérielles, que pour nous faire passer du corps à l’esprit, et des pieux symboles à la sublimité des pures essences.
